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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41080 ***
+
+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME VINGT-DEUXIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1866
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ XXII
+
+
+Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
+
+
+
+
+CXXVIIe ENTRETIEN
+
+FIOR D'ALIZA
+
+(Suite. Voir la livraison précédente.)
+
+
+CXLIII
+
+Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi évanouie de
+douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont,
+devant la niche grillée de la Madone. Quand je revins à moi, je me
+trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le bord du
+pont; mais une jolie contadine, en habit de fête, penchait son
+gracieux visage sur le mien, me donnait de l'air au front avec son
+éventail de papier vert tout pailleté d'or, et me faisait respirer, à
+défaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle
+tenait à la main comme une fiancée de la campagne; elle était
+tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans,
+monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'était un miracle, que
+la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour
+m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le
+Saint-Sacrement, quand le prêtre l'élève à la messe et le fait adorer
+aux chrétiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, à la lueur
+du soleil du matin, qui reluit sur le calice.
+
+
+CXLIV
+
+Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune
+paysan de Saltochio, son fiancé ou son frère, détacha de son épaule
+une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne
+d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en fit
+couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le
+coeur et me rendre la parole.
+
+J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
+monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique
+chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de
+Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert
+contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de
+petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des
+blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des
+grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la
+veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades
+du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;
+sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il
+y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des
+coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,
+d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les soeurs
+des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes
+mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la
+tête en souriant aux petits garçons et aux petites filles; tout ce
+monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté vers moi pour
+voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de _rosolio_ de
+son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux
+joues.
+
+Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues
+qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un
+petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,
+se tenait debout, arrêté devant les gros boeufs; il leur chassait les
+mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes
+luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de
+sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles
+balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de
+cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,
+d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait
+arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
+profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient joué
+d'elles-mêmes un air de fête.
+
+
+CXLV
+
+Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la
+lumière.
+
+Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du
+pont, à l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau
+dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je
+leur parlasse moi-même la première; mais je n'osais pas seulement
+lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment
+que je me sentais dans le coeur.
+
+--C'est la faim, disait le fiancé, et il m'offrait un morceau de
+gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer
+à la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je détournais la
+tête en repoussant sa politesse.
+
+--C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant une gorgée
+d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.
+
+--C'est le soleil, disait la belle _sposa_, en continuant à remuer
+plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur
+mes cheveux baignés de sueur.
+
+Hélas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni
+la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur
+aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une
+ortie dans une guirlande de roses?
+
+--N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussière du jour qui t'ont
+surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et
+qu'à présent que l'ombre du mur et le vent de l'éventail t'ont
+rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches
+couleurs qui te refleurissent sur la joue.
+
+--Oui, _sposa_, répondis-je d'une voix timide; c'était la chaleur, et
+le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d'airs à
+midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.
+
+--Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air
+de contentement vers son fiancé et vers ses vieux et jeunes parents
+qui regardaient tout émus du haut du char.
+
+--L'enfant est fatigué, dit tout le monde; il faut lui faire place à
+l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et
+les boeufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque que
+son poids les fatigue; puisqu'il va à Lucques et que nous y allons
+aussi, que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du
+rempart?
+
+--Monte, mon enfant, dit la fiancée, c'est une bénédiction du bon Dieu
+que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour
+de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.
+
+--Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans ses bras forts
+et en me tendant à son père, qui m'attira du haut du timon et qui me
+fit passer par-dessus les ridelles.
+
+--Monte, jeune _pifferaro_, dirent-ils tous en me faisant place, il ne
+nous manquait qu'un ménétrier, dont nous n'avons point au village,
+pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant
+en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la
+foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la
+nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la mariée, si tu
+sais aussi des airs de _tarentelle_, comme tu sais si bien des airs
+d'église.
+
+Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des boeufs,
+pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de douleur et
+d'amour, toute seule devant la niche du pont.
+
+
+CXLVI
+
+À ces mots, tous me firent place, en tête du char, près du timon, et
+jetèrent sur mes genoux, les uns du gâteau de maïs parsemé d'anis et
+des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis
+semblant de manger par reconnaissance et par égard, mais les morceaux
+s'arrêtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me
+rafraîchissant les lèvres, ne me réjouissait pas le coeur; cependant,
+je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne pas
+contrister la noce.
+
+
+CXLVII
+
+Pendant que le char avançait au pas lent des grands boeufs des
+Maremmes et que les deux fiancés, assis l'un près de l'autre, sous le
+dais de toile, causaient à voix basse, les mains dans les mains, le
+petit bouvier assis tout près de moi, sur la cheville ouvrière du
+timon, derrière ses boeufs, regardait avec un naïf ébahissement ma
+zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune à
+faire jouer des airs si mélodieux à ce morceau de bois attaché à cette
+peau de bête.
+
+Je me gardai bien de lui dire que c'était un jeune cousin nommé
+Hyeronimo, là tout près dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas
+mentir, mais je lui laissai entendre que j'étais un de ces _pifferari_
+du pays des Abruzzes, où les enfants viennent au monde tout instruits
+et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout
+façonnés à chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne
+leur a jamais enseignées par alphabet ou par solfége.
+
+Il s'émerveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts ou
+fermés au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir à l'oreille,
+disaient tant de choses au coeur, et il oubliait presque d'en toucher
+ses boeufs, qui marchaient d'eux-mêmes. Puis il mettait une gloriole
+d'enfant à me raconter à son tour ceci et cela sur cette belle noce
+qu'il conduisait à la ville, et sur les personnages qui remplissaient
+derrière nous le chariot couvert de toile et de feuilles.
+
+
+CXLVIII
+
+--Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur
+le bord du chemin, c'est la fille du riche métayer _Placidio_ de _Buon
+Visi_, qui a une étable pleine de dix boeufs comme ceux-ci, de grands
+champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de
+pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de
+nombreux mûriers à tête ronde, dont les filles cueillent les feuilles
+dans des _canestres_ (sorte de paniers pour contenir l'été la
+nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la
+métairie: moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des
+garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites
+filles sont mes soeurs, ces deux femmes endormies sur le derrière du
+char sont les deux grand'mères, qui ont vu bien des noces, et bien des
+baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs
+propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et
+ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de
+la _morra_ sur le matelas, sont les parents et les parentes du village
+de _Buon Visi_: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de
+nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortége ou pour se
+réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la
+noce à Lucques chez le _bargello_ (le geôlier, officier de police dans
+les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiancée,
+la _sposa_ de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique
+du _bargello_ de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues
+années, à ce que dit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce
+mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de la
+fiancée, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que
+les deux mariés s'aiment, dit-elle, depuis le jour où la fille du
+_bargello_, petite alors, était venue pour la première fois chez sa
+marraine assister, avec nous autres, à la vendange des vignes et
+fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux
+pieds, tout rougis de l'écume du vin.
+
+--Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la
+table du _bargello_! ajouta-t-il; c'est drôle pourtant qu'on se marie,
+qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un
+_bargello_, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car
+la maison du _bargello_, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance
+de la prison du duché, à Lucques, et de l'une à l'autre on va par un
+souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où
+l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les
+prisonniers à leur grille, comme mes boeufs à leur mangeoire quand je
+les ferme à l'étable.
+
+
+CXLIX
+
+Ces récits du jeune bouvier, qui m'avaient laissée d'abord distraite
+et froide, me firent tout à coup tressaillir, rougir et pâlir quand il
+était venu à parler de geôle, de geôlier, de cachots et de
+prisonniers; car l'idée me vint tout à coup que la maison où allait se
+réjouir cette noce de village était peut-être précisément celle où
+l'on aurait jeté sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la
+Providence me fournirait peut-être par cet évanouissement de douleur
+sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir
+de ses nouvelles, et, qui sait, peut-être de parvenir jusqu'à lui.
+
+--Dieu! me dis-je tout bas en moi-même, la Madone du pont de _Cerchio_
+m'aurait-elle exaucée pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en
+aperçût, ma zampogne sur mon coeur, car c'est elle qui avait si bien
+joué l'air dont la vierge était tout à l'heure attendrie.
+
+
+CL
+
+Je ne fis semblant de rien et je continuai à interroger, sans
+affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou
+quelque espérance de ce qui s'échappait de ses lèvres.
+
+Pendant ce temps les grands boeufs marchaient toujours, et les murs
+gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros
+tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route,
+au fond de l'horizon.
+
+--Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il
+aidait son père dans les travaux de la campagne?
+
+--Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui
+pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père;
+mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la
+prison, dans la maison du _bargello_; notre aïeule l'avait ainsi
+voulu, pour que sa filleule, la fille du _bargello_, et son
+petit-fils, mon frère, eussent l'occasion de se voir tous les jours et
+de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit,
+voyez-vous, et les grand'mères, qui n'ont plus rien à faire dans la
+maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres. L'oeil des
+maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit; les jeunes n'en sont que
+les pieds et les mains.
+
+
+CLI
+
+--Mais, après la noce, ton frère et ta belle-soeur vont-ils toujours
+rester dans cette prison chez le père et la mère de la _sposa_?
+
+--Oh! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre
+père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon
+frère, à présent marié, le bétail et la culture; il se réserve
+seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de
+revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les
+jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par
+jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, et qu'on leur change
+souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers délicats qui
+préfèrent la propreté à la nourriture.
+
+--Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte-clefs de la prison,
+auprès des prisonniers, chez le _bargello_?
+
+--Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce
+fût moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien
+des petits bénéfices honnêtement, et qu'on est à même d'y rendre bien
+des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres
+prisonniers.
+
+
+CLII
+
+Un éclair me traversa la pensée, et mon coeur battit sous ma veste
+comme un oiseau qui veut s'envoler. Miséricorde! me dis-je en
+moi-même, si la femme du _bargello_ et son mari, qui sont là, derrière
+moi, dans le char, et qui n'ont peut-être pas encore trouvé de garçon
+pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à
+m'accepter pour porte-clefs à la place de leur gendre? J'aimerais
+mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de
+marbre et d'or.
+
+Mais c'était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du
+démon; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa
+mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en leur
+témoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne
+et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils
+aimeraient le mieux à entendre.
+
+
+CLIII
+
+On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux
+portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce
+des paysans est riche et la famille respectée, qu'un musicien, soit
+fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de
+basque, se tienne debout sur le devant du char à boeufs et qu'il joue
+des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l'honneur
+des mariés et des assistants.
+
+--Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du
+_bargello_, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un
+joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour
+cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant
+dans toute la grande ville de Lucques, excepté dans la musique de
+monseigneur le duc.
+
+--Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d'un
+signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la
+zampogne, et qu'on se souvienne à Lucques de l'entrée de noce de la
+fille du _bargello_ et de Placidio!
+
+
+CLIV
+
+J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout
+tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans
+les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs qui vont en
+Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et
+les _Te Deum_ à San Stefano, les barcarolles de Venise ou les
+tarentelles de l'île d'Ischia au clair de la lune, que j'avais si
+souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avec
+Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à
+faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.
+
+La famille du _bargello_ était très-aimée dans le peuple des boutiques
+et des places de Lucques, parce que, malgré ses fonctions, le
+_bargello_, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu'il
+avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être
+agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une
+fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays?
+Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison;
+n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans
+les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la
+rendre à son gré lourde ou légère. Le _bargello_ et sa femme avaient
+un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.
+
+
+CLV
+
+La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville; on sortait
+de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête;
+les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui
+jetaient des oeillets rouges sur les pas des boeufs, sur le ménétrier
+et sur le char; nous en étions tout couverts; on battait des mains et
+on criait: Bravo! _pifferaro_.
+
+À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées,
+sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'après
+l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de
+ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens,
+monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont
+inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi! Chacun me
+tendait une fiasque de vin ou un verre de _rosolio_; on m'attachait
+une giroflée à ma zampogne ou un ruban à ma veste pour me témoigner le
+contentement.
+
+Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du _bargello_,
+tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les boeufs
+s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette: on ne voyait
+plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.
+
+
+CLXVI
+
+On me fit entrer avec toutes sortes de bienséances, comme si j'avais
+été de la famille et de la noce. La femme du _bargello_, son mari, la
+fiancée et le _sposo_ me dirent poliment de rester, de boire et de
+manger à leur table, à côté du petit bouvier leur frère, et de jouer,
+après le dîner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient
+en mémoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur.
+Ce n'était pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fête,
+mon coeur battait la mort et l'enterrement. Hélas! n'est-ce pas le
+métier des artistes? Leur art chante et leur coeur saigne. Voyez-moi,
+monsieur; n'en étais-je pas un exemple?
+
+
+CLVII
+
+Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moitié à table, moitié
+en danse; les mariés semblaient s'impatienter cependant de la table et
+de la musique pour regagner le village où ils allaient maintenant
+résider avec les nouveaux parents; la femme du _bargello_ cherchait
+vainement à prolonger la veillée, pour retenir un peu plus de temps sa
+fille; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison
+bientôt vide.
+
+Le petit bouvier rattela ses boeufs au timon fleuri; on s'embrassa sur
+les marches de la prison, et le cortége s'en alla sans moi, plus
+triste qu'il n'était venu, par les sombres rues de Lucques.
+
+
+CLVIII
+
+--Et toi, mon garçon, me dirent le bargello et sa femme, où vas-tu
+coucher dans cette grande ville, par la pluie et le temps qu'il fait?
+(Car il était survenu un gros orage d'automne pendant la soirée des
+noces.)
+
+--Je ne sais pas, répondis-je, sans souci apparent, mais en réalité
+bien inquiète de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais
+pas, et je n'en suis guère en peine; il y a bien des arcades vides
+devant les maisons et des porches couverts devant les églises de
+Lucques, une dalle pour s'étendre; un manteau de bête pour se couvrir
+et une zampogne pour oreiller, n'est-ce pas le lit et les meubles des
+pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir logé et
+nourri tout un jour si honnêtement, comme vous avez fait; le bon Dieu
+prendra bien soin de la nuit.
+
+Je disais cela des lèvres, mais mon idée était bien autre chose; je
+priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pensée au
+_bargello_ et à sa femme.
+
+
+CLIX
+
+Ils se parlaient à demi-voix tous deux, pendant que je démontais ma
+zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chèvre lentement,
+comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indécis de deux personnes qui
+se demandent: Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? La femme semblait
+dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-être bien que
+ton idée sera la bonne.
+
+--Eh bien! non, me dit tout à coup la femme attendrie, pendant que le
+mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tête, eh bien! non, il
+ne sera pas dit que nous aurons laissé coucher dehors, un jour de fête
+pour la maison, un pauvre musicien qui a réjoui toute la journée ces
+murailles! À quoi bon aller chercher un gîte sous le porche des
+églises avec les vagabonds et les mendiants couverts de vermine,
+peut-être, pendant que nous avons là-haut, en montrant du geste à son
+mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du porte-clefs
+qui s'en va à Saltochio avec notre fille?
+
+--C'est vrai, dit le _bargello_. Monte, mon garçon, par ces marches
+tant que l'escalier te portera, tu trouveras à droite, tout à fait en
+haut, une petite chambre, avec une lucarne grillée, par où la lune
+entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et
+tu dormiras à l'abri et en paix jusqu'à demain; avant de t'en aller
+reprendre ton métier de musicien par les routes et par les rues, tu
+viendras déjeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-être
+quelque chose à te dire.
+
+--Oui, n'y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons
+quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me
+plaît, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme ça s'en allât
+rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute
+d'une main propre pour la ramasser encore pure.
+
+--Bien dit, ma femme, ajouta le _bargello_; il y en a beaucoup eu
+dans cette geôle qui n'y seraient jamais entrés s'ils avaient trouvé
+une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans Lucques.
+
+
+CLX
+
+La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de
+fentes dans l'épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.
+
+C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de
+Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux _Castruccio
+Castracani_, faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du
+_bargello_, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour
+voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins
+s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs
+solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à l'endroit
+où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids
+inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une
+petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y
+passer; elle était fermée par un verrou gros comme le bras d'un homme
+fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants, qui étaient
+aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit
+creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la
+tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps, à murer,
+dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État qu'on avait
+voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au milieu des
+airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le
+bruit de ses hurlements.
+
+Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les
+mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du _bargello_ avait fait
+partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison éteinte des
+seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'État,
+et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle
+séparait la maison du _bargello_ de la petite cour profonde et étroite
+de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient
+leur jour.
+
+
+CLXI
+
+Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante,
+dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large
+meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit
+de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui
+battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la
+lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.
+
+C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette
+chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux
+comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine
+d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste
+et son trousseau de clefs, en se couchant.
+
+Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint
+de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre
+clous sur la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un protecteur
+inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras, toi, moi
+qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre de ton
+couvent!
+
+Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit,
+recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée,
+couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant
+de ma solitude et de ma misère.
+
+J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible,
+monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même
+des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des
+sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et
+tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres
+bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire
+mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par
+eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs
+bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des
+juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs
+carabines avec des balles de fer dans un cimetière ou une fosse, toute
+creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort; puis deux
+vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien
+blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes
+sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge
+d'angoisses.
+
+Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père
+et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à
+pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et
+les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis,
+monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais
+entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la
+meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me
+dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un
+mauvais rêve.
+
+Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,
+qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la
+tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un
+grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui
+se dérouleraient sur des dalles de pierre, un frôlement de chaînes
+contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gémissements
+sourds et les _ohimé_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur
+leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient
+trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs pensées et dans
+leurs larmes!
+
+
+CLXIII
+
+Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en
+bas, à travers les triples noeuds des grilles entrelacées en guise de
+serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais
+j'entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux
+anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain
+d'arracher du mur.
+
+Une pensée me monta aussitôt au front: Si c'était lui! Si c'était le
+pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la
+prison de Lucques avant de savoir s'il était coupable ou s'il était
+seulement courageux pour son père, pour sa tante et pour moi!
+
+Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais été
+bouleversée depuis le coup de feu! J'en glissai inanimée tout de mon
+long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles
+sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour écouter
+encore; mais l'attention même avec laquelle je cherchais à écouter
+m'ôtait l'ouïe, à force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus
+qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la
+pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se
+lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de
+nos montagnes.
+
+
+CLXIV
+
+Seigneur! me disais-je, si c'était lui, pourtant, et si le hasard, ou
+le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès
+le second jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour mourir du
+moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...
+
+Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment
+connaître si c'est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la loge de
+bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre
+à l'oreille des autres prisonniers ou du _bargello_, que je suis là,
+tout près de lui, cherchant les moyens de l'assister?
+
+Ma voix n'irait pas jusqu'à ces profondeurs; la sienne ne monterait
+pas jusqu'à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler,
+tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le
+_bargello_ et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me
+connaissent pas, ne manqueraient pas d'éventer qui je suis et de me
+jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se
+rejoindre à son amant ou à son complice.
+
+Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n'entrait plus
+du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement
+s'y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements
+d'enfants qu'on réveille.
+
+Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien! je leur portais
+envie; oui, j'aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir déployer
+mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce silence!
+
+
+CLXV
+
+Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se
+fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait
+glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en
+sursaut pour aller écouter à la lucarne.
+
+La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la
+noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste,
+mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase,
+en marchant par mégarde sur sa patte endormie.
+
+Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne
+me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.
+
+Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui
+avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je
+l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et
+sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux
+qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa
+malheureuse fille.
+
+On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
+d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
+trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.
+
+Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne
+parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir
+qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son
+délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo,
+s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé
+et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On
+veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque
+étoile du firmament.»
+
+
+CLXVI
+
+Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par
+quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à
+ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un _pifferaro_ qui
+va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la
+chapelle de la prison.»
+
+Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
+de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
+savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui
+et de moi à Hyeronimo.
+
+Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
+avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos
+soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le
+roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les
+gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans
+le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se
+tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine,
+aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit
+des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent
+tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur,
+moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils
+se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.
+
+L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un
+triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du
+tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à
+l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à
+la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de
+contentement dans le vague de l'air.
+
+
+CLXVII
+
+Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là
+l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'était ainsi que nous
+avions baptisé cette musique).
+
+Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous
+nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous
+avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir
+dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant
+contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les
+pauvres bêtes!).
+
+Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous
+venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement
+que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur
+les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais
+par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur
+de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par
+une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans
+ce silence des loges de la prison.
+
+De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
+écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
+de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre
+bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une respiration
+d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la
+nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise,
+jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de refrain en
+soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air finissait en
+laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis
+encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs
+de la zampogne, bien séparés par un long intervalle sous mes doigts,
+comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur
+blanche détachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se
+penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle
+tombera la première sur la tête de son amoureux.
+
+
+CLXVIII
+
+--Quel poëte vous auriez fait! ne puis-je m'empêcher de m'écrier, en
+entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante
+image pour exprimer son inexprimable anxiété d'amante et de
+musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes
+tombaient sur la pierre ou dans le coeur de son amant.
+
+--Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois
+dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait
+donner, par les _pifferari_, une sérénade à sa fiancée.
+
+--Eh bien! repris-je, quand l'air fut joué, qu'entendîtes-vous, pauvre
+abandonnée, au pied de la tour?
+
+--Hélas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura
+autant que mille et mille battements du coeur. Et cependant, pendant
+ce moment qui me parut si long à l'esprit, je n'eus pas le temps de
+reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce
+n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on
+attend, c'est le coeur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est déjà
+l'éternité!
+
+
+CLXIX
+
+--Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire!
+me dis-je tout bas cette fois en moi-même, pour ne pas interrompre
+l'intéressante histoire.
+
+Fior d'Aliza ne s'aperçut même pas de ma réflexion: elle était toute à
+son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré
+un siècle.
+
+--Anéantie par ce silence qui répondait seul à l'air que la zampogne
+venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots
+ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s'il était là, que Fior d'Aliza y
+était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à
+terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la
+lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en
+sentir seulement le froid.
+
+Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu'un
+lourd bruit de chaînes qu'on remue monte d'en bas jusqu'à la lucarne,
+et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux vivants
+du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces
+trois mots séparés par de longs intervalles: _Fior d'Aliza, sei tu?
+Est-ce toi, Fior d'Aliza?_
+
+Anges du ciel! c'était lui; la zampogne avait fait ce miracle de me
+découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l'instrument de
+musique à terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de
+Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus pressé,
+plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fièvre et qui
+communiquaient aux sons le délire de mon contentement d'avoir
+découvert mon cousin.
+
+
+CLXX
+
+Quand j'eus fini, je prêtai l'oreille une seconde fois; mais le jour
+commençait à glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des
+bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient
+intimidaient sans doute le prisonnier: il fit résonner seulement, du
+fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes froissées à
+dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne
+pouvant me le dire: «Je suis Hyeronimo, je suis là et j'y suis dans
+les fers.» La zampogne avait servi d'intelligence entre nous.
+
+Mais, hélas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir découvert où il
+était et de lui avoir envoyé, du haut d'une tour, une voix de famille
+de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le
+consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans
+doute acharnés à sa mort?
+
+
+CLXXI
+
+Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement
+entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu'on ne
+m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la
+veille; j'aurais été contente d'être une pierre scellée dans ces
+murailles, afin qu'on ne pût jamais m'arracher d'auprès de lui! Mais
+qu'allais-je devenir au réveil du _bargello_ et de sa femme?
+
+Au moment où je roulais ces transes de mon coeur dans ma pensée, à
+genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le
+visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de
+mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une
+main d'ange l'avait poussée, et la femme du _bargello_ entra, croyant
+que je dormais encore.
+
+En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si
+dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature
+conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du
+petit _pifferaro_ et une plus vive compassion de mon isolement dans
+cette grande ville de Lucques.
+
+Je m'étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vînt
+me demander compte des airs de musique dont j'avais troublé, sans
+doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une
+réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe
+de mes souliers de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.
+
+
+CLXXII
+
+Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la
+musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la
+neuvaine de _Montenero_, pèlerinage de matelots de la ville de
+Livourne, et, d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me
+demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez
+eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de
+_pifferari_ ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à
+Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais être
+descendu avec ma zampogne.
+
+--Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne
+mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens à aucune
+bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche
+seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre,
+le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison
+où elle soigne son frère.
+
+
+CLXXIII
+
+Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la
+raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un
+sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.
+
+La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même
+pas le nom de mon village.
+
+--Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon,
+continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir
+ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux
+oisifs des carrefours?
+
+--Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge
+de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui
+venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais
+ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.
+
+--Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle
+avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh
+bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes
+geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette
+fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux
+qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer
+les portes des malfaiteurs ou des innocents?
+
+--Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle
+dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes
+gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez être tous
+les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle
+qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de
+monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des
+malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les
+soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je
+n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur
+ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles
+le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai
+avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma
+mère.
+
+
+CLXXIV
+
+--Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir à
+son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton
+logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de
+te fournir?
+
+--Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez
+devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres
+services; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché
+du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus
+la mienne.
+
+--Eh bien! c'est dit, s'écria-t-elle en battant ses mains l'une contre
+l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le
+guichet où mon mari t'attend pour t'enseigner le métier, et laisse-là
+ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te
+faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage,
+ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en
+écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face
+d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant, mais
+grave et sévère: voyons, fais une moue un peu rébarbative, quoique tu
+n'aies pas encore un poil de barbe.
+
+--Soyez tranquille, madame, lui répondis-je, en pâlissant d'émotion,
+je ne rirai pas souvent en faisant mon métier; je n'ai pas envie de
+rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais été
+rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fête.
+
+
+CLXXV
+
+En parlant ainsi, nous descendions déjà lentement les marches noires
+de l'escalier mal éclairé par des meurtrières grillées, qui donnaient
+tantôt sur la cour, tantôt sur les belles campagnes de Lucques.
+
+--Voilà ton porte-clefs, dit-elle en souriant à son mari et en me
+poussant, toute honteuse, devant le _bargello_, assis entre deux
+guichets, au bas des degrés, devant une grosse table chargée de
+papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent à force
+de tourner dans les serrures.
+
+Le _bargello_ regardait tantôt sa femme, d'un air de joie, tantôt moi
+d'un air de doute:
+
+--Ce visage-là ne fera pas bien peur à mes prisonniers, dit-il en
+souriant; mais, après tout, nous sommes chargés de les garder et non
+de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans
+le nombre; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur
+verre d'eau au bout d'une barre de fer: il est assez amer sans cela le
+pain des prisons; viens, mon garçon, que je te montre ton ouvrage de
+tous les jours, et que je t'apprenne ton métier.
+
+À ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une
+armoire de fer, dont il avait lui-même la clef suspendue à la
+boutonnière de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout
+petit garçon qui allait et venait dans une grande cuisine, à côté du
+guichet,
+
+--Allons, _piccinino_? lui dit-il, c'est l'heure du déjeuner des
+prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrière moi, leur
+_provende_!
+
+
+CLXXVI
+
+Le _piccinino_ dont la provende était déjà toute prête dans un immense
+_canestre_ de joncs plein de morceaux de pain tout coupés, de
+_prescuito_ et de _caccia cavallo_ (jambon et fromage à l'usage du
+peuple), et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que
+lui, sortit de la cuisine et marcha, derrière le _bargello_ et moi,
+vers la porte ferrée de la cour des prisonniers. On y arrivait de la
+maison du _bargello_ par un large couloir souterrain, où les pas
+résonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+CLXXVII
+
+Le _bargello_ tira des verrous, tourna des clefs énormes dans les
+serrures, en me montrant comment il fallait m'y prendre pour ouvrir la
+petite porte basse encastrée dans la grande, et comment il fallait
+bien refermer cette portelle sur moi, avant d'entrer dans la cour, de
+peur de surprise; puis nous nous trouvâmes dans le préau.
+
+C'était une espèce de cloître entouré d'arcades basses tout autour
+d'une cour pavée, où il n'y avait qu'un puits et un gros if, taillé en
+croix, à côté du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues
+roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge, à côté du
+puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d'amour
+et de liberté, au milieu des victimes de la captivité et de la haine.
+
+Sous chacune des arcades de ce cloître qui entourait la cour,
+s'ouvrait une large fenêtre, en forme de lucarne demi-cintrée par en
+haut, plate par en bas, grillée de bas en haut et de côté à côté, par
+des barres de fer qui s'encastraient les unes dans les autres chaque
+fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche à droite,
+de façon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrés à
+travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tête. Chacun
+de ces cachots sous les arcades était la demeure d'un prisonnier ou de
+sa famille, quand il n'était pas seul emprisonné. Un petit mur à
+hauteur d'appui, dans lequel la grille était scellée par le bas, leur
+servait à s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le
+puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des
+autres loges qui leur faisaient face de l'autre côté de la cour.
+
+
+CLXXVIII
+
+Quelques-uns étaient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq
+ou six pas d'un mur à l'autre; les plus coupables étaient attachés à
+des anneaux rivés dans les murs du cachot, par de longues chaînes
+nouées à leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au
+fond de leur loge à demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une
+litière de paille fraîche semblable à celle que nous étendions dans
+l'étable sous nos chèvres. Le pavé de la loge était en pente et
+communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand égout de
+la ville où on leur faisait balayer leur paille tous les matins.
+
+Ils mangeaient sans table ni nappe, assis à terre, sur leurs genoux.
+Ils se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou
+ils sifflaient tout le reste du jour.
+
+Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer
+au fond de la loge, comme les lions ou les tigres qu'on montre dans la
+ménagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu du
+cachot une seconde grille aussi forte que la première; on déposait
+entre ces deux grilles ce qu'on leur apportait, puis on ressortait.
+
+On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par
+une coulisse, dans la voûte, la seconde barrière; ils rentraient alors
+en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu'on leur avait
+apporté dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient
+ainsi ni s'échapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.
+
+Deux manivelles à roues, placées extérieurement sous les arcades,
+servaient à faire descendre ou remonter tour à tour ces forts
+grillages de fer, qu'aucun marteau de forgeron n'aurait pu briser du
+dedans, et qu'une main d'enfant pouvait faire manoeuvrer du dehors.
+
+
+CLXXIX
+
+Le _bargello_ m'enseigna la manoeuvre dans le premier cachot vide que
+nous rencontrâmes, à droite, en entrant dans cette triste cour.
+
+--Grâce à Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le cloître, les
+loges sont presque toutes vides depuis quelques mois. Lucques n'est
+pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonné
+à la culture des champs qui n'inspire que de bonnes pensées aux
+hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa
+propre liberté et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y
+commettent ne sont guère que des crimes d'amour, et ceux-là inspirent
+plus de pitié que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit
+tout en les punissant sévèrement. C'est du délire plus que du crime;
+on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice.
+
+En ce moment, continua-t-il, nous n'avons que six prisonniers: quatre
+hommes et deux femmes. Il n'y en a qu'un dont il y ait à se défier,
+parce qu'il a tué, dit-on, un sbire, en trahison, dans les bois.
+
+Je frissonnai, je pâlis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien
+qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrière le
+_bargello_, il ne s'aperçut pas de mon trouble et il poursuivit:
+
+
+CLXXX
+
+Un des hommes est un vieillard de Lucques qui n'avait qu'un fils
+unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que
+quand un père est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat
+doit exempter son fils du recrutement militaire; les médecins disaient
+au podestat que ce vieillard, quoique âgé, était sain et valide, et
+qu'il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail.
+
+--Ma vie! dit avec fureur le pauvre père, ma vie! oui, je puis la
+gagner, mais c'est la vie de mon enfant que je veux sauver de la
+guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser à sa mère et à
+moi.
+
+À ces mots, tirant de dessous sa veste une hache à fendre le bois
+qu'il y avait cachée, il posa sa main gauche sur la table du recruteur
+et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main
+gauche, aux cris d'horreur du podestat!
+
+
+CLXXXI
+
+Les juges l'ont condamné: c'était juste; mais quel est le coeur de
+père qui ne l'absout pas, et le coeur de fils qui n'adore pas ce
+criminel? Nous l'avons guéri, et ma femme a pour lui les soins d'une
+soeur.
+
+Je sentis des larmes dans mes yeux.
+
+--Celle-là, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une
+pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit
+enfant tout près des barreaux, celle-là est bien de la mauvaise race
+des Maremmes de _Sienne_, dont les familles récoltent plus sur les
+grandes routes que dans les sillons; cependant l'enfant ne peut faire
+que ce que son père lui a appris.
+
+Elle était nouvellement mariée à un jeune brigand de _Radicofani_,
+poursuivi par les gendarmes du Pape jusque sur les confins des
+montagnes de Lucques; elle lui portait à manger dans les roches
+couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un côté la mer, de
+l'autre la route de l'État romain. Plusieurs arrestations de voyageurs
+étrangers et plusieurs coups de tromblon tirés sur les chevaux pour
+rançonner les voitures avaient signalé la présence d'un brigand, posté
+dans les cavernes de ces broussailles.
+
+Les sbires avaient reçu ordre d'en purger, à tout risque, le
+voisinage; ils furent aperçus d'en haut par le jeune bandit.
+
+--Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse
+compagne, et laisse-moi dépister ceux qui montent à ta poursuite; une
+fille n'a pas à craindre d'être prise pour un brigand.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+CXXVIIIe ENTRETIEN
+
+FIOR D'ALIZA
+
+(Suite. Voir la livraison précédente.)
+
+
+CLXXXII
+
+À ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un
+sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la
+poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du brigand, et,
+se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tête, elle se
+mit à tirer, de temps en temps, un coup de son arme à feu en l'air,
+pour que la détonation et la fumée attirassent les sbires tous de son
+côté, et laissassent à son compagnon le temps de descendre par où on
+ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait voir à dessein son
+chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour faire croire aux
+gendarmes que c'était le brigand qui s'enfuyait en tirant sur eux.
+
+Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en
+sûreté dans une barque à voile triangulaire qui filait comme une
+mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa
+poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans
+résistance. Elle n'avait tué personne, et n'avait exposé qu'elle-même
+aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d'avoir
+été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie
+pour une autre, l'amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne
+purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant.
+
+Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, mêlé
+de ses larmes, le petit brigand qu'elle a mis au monde six mois après
+la fuite de son mari; son crime, c'est d'être née dans un mauvais
+village et d'avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais ce
+qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait pour
+un honnête homme, au lieu d'être un crime, ne serait-ce pas une belle
+action?
+
+Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais déjà envie,
+dans mon coeur, au dévouement de ma prisonnière; en passant devant sa
+loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.
+
+--Pour celui-là, me dit le _bargello_, il a tiré sur les chevreuils de
+monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses; mais sa
+femme, exténuée par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour
+allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de
+misère. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait
+de le punir, lui-même ne dit pas non, mais ce vol-là pourtant, qui
+est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse
+que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc lui-même en est bien
+convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la
+prison de Lucques, il nourrit généreusement la femme et les enfants
+dans sa cahute.
+
+
+CLXXXIII
+
+Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond
+d'une loge, un beau jeune garçon vêtu des habits rouges des galères de
+Livourne. C'est ce qu'on appelle une récidive, c'est-à-dire deux
+crimes dans un. Le premier de ces méfaits, je ne le sais pas; il
+devait être bien excusable, car il était bien jeune accouplé, par une
+chaîne au bras, à un autre vieux galérien de la même galère. On dit
+que c'est pour avoir dérobé, dans la darse de Livourne, une barque
+sans maître, avec une voile et des rames pour faire évader son frère,
+déserteur et prisonnier dans la forteresse; le frère se sauva en
+Corse, dans la barque volée au pêcheur, et lui paya pour les deux.
+
+Le vieux galérien avec lequel il fut accouplé avait une fille à
+Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi!
+qui ressemblait plus à une princesse qu'à une lavandière. Elle ne
+rougissait pas, comme d'autres, de son père galérien; plus il était
+avili, plus elle respectait, dans son vieux père, l'auteur de ses
+jours, et la honte et la misère. Elle travaillait honnêtement de son
+état pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On
+la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la
+bande des galériens allait à l'ouvrage ou en revenait, soit pour
+balayer les rues et les égouts de la ville, soit pour curer les
+immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchaînée du
+vieillard, la baiser, et lui apporter tantôt une chose, tantôt une
+autre: pain blanc, _cocomero_, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les
+douceurs enfin qu'elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce
+pauvre homme.
+
+
+CLXXXIV
+
+--Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l'oeil le beau
+jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et
+qui était, comme je te l'ai dit, accouplé par le bras au vieux
+galérien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
+son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa
+bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et
+d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
+poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer
+la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu
+involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien; elle
+le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère
+que comme un criminel réprouvé du monde.
+
+Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur,
+soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit
+pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son
+soulagement.
+
+Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener,
+entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l'un
+ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à
+la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas
+voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père
+des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chaîne, et pour
+qu'on ne punît pas le vieillard de l'évasion du jeune homme; mais
+quand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait
+donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant, alors
+elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à se
+perdre, s'il le fallait, pour le délivrer; un signe, un demi-mot, une
+lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté, malgré le
+surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous nocturne,
+indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à l'embouchure
+de l'Arno, furent compris du jeune homme.
+
+Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour
+le décider à l'évasion: ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans
+bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge où il était seul
+encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l'embouchure de
+l'Arno avant le jour, en se glissant d'écueils en écueils, invisible
+aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un bon moine
+qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un
+esquif pour les conduire en Corse à force de rames; là, ils
+espéraient vivre inconnus dans les montagnes de _Corte_; la tempête
+furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta exténués sur
+la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.
+
+La fille, punie comme complice d'une évasion des galères, est ici dans
+un cachot isolé, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
+qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l'a muré et
+scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne trouvera ni amante pour
+scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a
+rien à redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
+Dieu et la loi du coeur ne défendent pas d'avoir de la compassion pour
+lui.
+
+
+CLXXXV
+
+Je me sentais le coeur presque fendu en écoutant le récit de la fille
+du vieux galérien, séduite par sa reconnaissance, et du jeune forçat
+séduit par la liberté et par l'amour.
+
+Ici le _bargello_ se pencha vers moi, baissa la voix, et me dit en me
+montrant la dernière loge grillée, sous le cloître, au fond de la
+cour:
+
+--Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni pitié ni intérêt
+à personne, c'est celui-là, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de
+loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-là, on dit que c'est une
+bête féroce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il
+a, d'un seul coup, tué traîtreusement un sbire et blessé deux gardes
+du duc; il n'emportera pas loin l'impunité de ses forfaits et personne
+ne pleurera sur sa fosse; il est d'autant plus dangereux que
+l'hypocrisie la plus consommée cache son âme astucieuse et féroce, et
+qu'avec le coeur d'un vrai tigre, il a le visage candide et doux d'un
+bel adolescent; il faut trembler quand on l'approche pour lui jeter sa
+nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous frapper,
+si ses yeux avaient des balles comme son tromblon; fais-lui jeter son
+morceau de pain de loin, à travers la double grille, par la main du
+_piccinino_, et, les autres jours, ne te risque jamais à entrer dans
+sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la porte
+derrière toi.
+
+
+CLXXXVI
+
+À ces mots, le _bargello_ revint sur ses pas pour sortir de la cour,
+et je crus que j'allais m'évanouir de contentement, car, s'il m'avait
+dit: Entre dans cette loge, et que Hyeronimo et moi, nous nous
+fussions vus ainsi tout à coup, devant le _bargello_, face à face,
+sans être d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et
+un élan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement.
+
+La Providence nous protégea bien tous deux, en inspirant au
+_bargello_, sur la foi des sbires, cette terreur et cette horreur pour
+le pauvre innocent.
+
+Rien qu'à son nom et à l'aspect de son cachot, mes jambes
+fléchissaient sous mon corps. Le _piccinino_, pour cette fois, resta
+après nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres
+aux prisonnières et aux prisonniers.
+
+Le _bargello_ rentra dans son greffe, et sa femme, survenant à son
+tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais à faire dans la
+maison: à aider le cuisinier dans les cuisines, à tirer de l'eau au
+puits, à balayer les escaliers et la cour, à nourrir les deux gros
+dogues qui grondaient aux deux portes, à jeter du grain aux colombes,
+à faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux prisonniers,
+même à porter trois fois par jour une écuelle de lait à la captive de
+la deuxième loge pour l'aider à mieux nourrir son enfant, qu'elle ne
+suffisait pas à allaiter par suite du chagrin qui la consumait, la
+pauvre jeune mère!
+
+
+CLXXXVII
+
+--Mais quand tu seras seul sous le cloître, le long des loges, me
+dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien
+garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la
+cour; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de
+visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si méchant; mais nous
+ne l'aurons pas longtemps, à ce qu'on assure, les sbires et les
+gardes, qui sont acharnés contre ce louveteau, ont déjà été appelés
+en témoignage, personne ne s'est présenté pour déposer contre eux, et
+le jugement à mort ne tardera pas à faire justice de celui qui a donné
+la mort à son prochain.
+
+
+CLXXXVIII
+
+--Le jugement à mort! m'écriai-je involontairement, en écoutant la
+femme du _bargello_. Il est pourtant bien jeune pour mourir!
+
+--Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune aussi pour tuer,
+faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts
+féroces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?
+
+--C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme,
+de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel
+ou s'il est innocent?
+
+--On le saura avant la fin de la journée, dit-elle, car c'est
+aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le
+pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant
+le cadavre de ce brave soldat tué derrière un arbre, en faisant la
+police dans la montagne?
+
+Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
+même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prison.
+Mon coeur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se fit
+si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami.
+
+Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu
+mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à
+cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se
+préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir,
+de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
+pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de
+Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il
+mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
+meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de
+gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de
+l'aveugle? Et puis s'il était mort, comment pourrais-je vivre
+moi-même? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût pas à nous deux?
+Nos âmes ont-elles jamais été un seul jour plus séparées que nos
+corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en briseraient-elles
+pas deux?
+
+Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'espérance dans le coeur,
+puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de
+me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces
+boeufs, chez le _bargello_ où il respire, d'inspirer la bonne pensée
+de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me
+permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de
+notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai,
+sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de
+son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au
+prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein
+caché sous tant de protection visible? et si...
+
+
+CLXXXIX
+
+La voix du _piccinino_ interrompit ma pensée en me disant que c'était
+l'heure de porter la nourriture aux dogues du préau, de jeter des
+criblures de graines aux colombes du puits, et de renouveler l'eau
+dans les cruches des prisonniers, comme on m'avait appris le matin
+qu'il fallait faire.
+
+--C'est bien, dis-je à l'enfant, la corde du puits est trop dur à
+faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas non
+plus m'aider à faire descendre et remonter la double grille dans sa
+rainure jusqu'aux voûtes des loges; amuse-toi là, dans le vestibule du
+cloître, à tresser la paille qui sert de litière aux détenus, je ferai
+bien seul l'ouvrage pénible; contente-toi de surveiller la porte
+extérieure et de m'avertir si le _bargello_ ou sa femme venait à
+m'appeler.
+
+--Oh! le _bargello_ et sa femme, me dit l'enfant, ils ne nous
+appelleront pas de la journée, ils viennent de sortir tous les deux
+pour aller au tribunal entendre l'accusateur de ce scélérat de
+montagnard qui est ici couché, comme un louveteau blessé dans sa
+caverne, et pour demander aux juges à quelle heure ils devront le
+faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par
+réponses.
+
+
+CXC
+
+J'affectai l'air indifférent à ces paroles du petit enfant; je lui
+donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons à tresser
+proprement pour le pavé des cachots, et je lui recommandai bien de ne
+pas se déranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment
+où il aurait fini tout son travail et où je viendrais le chercher pour
+étendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.
+
+Quand l'enfant, sans soupçon, fut assis par terre, occupé à tresser sa
+première natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du
+cloître, une corbeille de criblure de froment à la main pour les
+ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour tirer l'eau dans les
+auges et pour en remplir les cruches des prisonniers.
+
+Tous et toutes levèrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un
+coup d'oeil si le nouveau porte-clefs (car ils savaient le mariage de
+l'ancien avec la jolie fille du _bargello_) adoucirait ou aggraverait
+leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix brusque ou
+douce; ils me remercièrent poliment de mon service, hommes, femmes ou
+enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'étonnement et la
+consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de
+reproche à la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui
+semblait avoir plus de pitié pour eux qu'ils n'avaient eux-mêmes peur
+de lui.
+
+Comme le _bargello_ m'avait dit sur celui-ci et sur celle-là tout ce
+qu'il y avait à savoir, je fus compatissante avec les hommes,
+attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec
+les colombes de la cour, prisonnières sans avoir fait de faute au bon
+Dieu.
+
+
+CXCI
+
+Tout le monde servi, monsieur, je m'avançai toute tremblante et toute
+pleurant d'avance, ma cruche à la main, vers la dernière loge du
+cloître, au fond de la cour, où, selon le _bargello_, habitait le
+meurtrier.
+
+Un pilier du cloître cachait la lucarne de cette dernière loge du fond
+de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu'il y faisait sombre
+comme dans une caverne.
+
+Je m'en réjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les
+larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l'ombre
+étendue du chapeau empêchât aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me
+reconnaître d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous
+aurait trahis aux autres prisonniers du cloître.
+
+
+CXCII
+
+J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brûle
+d'arriver et qui cependant craint presque autant de faire un pas en
+avant qu'en arrière. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des
+gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus à une
+enjambée ou deux de la lucarne ferrée, au fond de laquelle j'allais
+apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusèrent
+tout à fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent
+d'elles-mêmes, le trousseau de clefs d'un côté, la cruche pleine d'eau
+de l'autre, tombèrent à la fois sur les dalles, et je tombai moi-même
+contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d'eau
+cassée. Les prisonniers crurent que c'était un faux pas contre les
+dalles du cloître qui avait causé l'accident; personne, heureusement,
+n'y prit garde; j'eus le temps de revenir à moi, de sentir le danger
+et de réfléchir au moyen d'entrer dans la loge du meurtrier sans que
+le saisissement trop soudain lui fît révéler involontairement qui
+j'étais aux oreilles de ses compagnons de peine.
+
+Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la
+cour, et je revins sur mes pas, comme si j'allais chercher un autre
+vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prétexte que je
+passai aussi dans le vestibule, devant le _piccinino_ occupé à tresser
+attentivement ses nattes de paille. Mais aussitôt que je fus rentrée
+dans le corridor des cuisines, comme si j'allais y prendre une fiasque
+neuve à la place de celle que je venais de répandre, je m'élançai en
+bonds rapides par les marches de l'escalier, jusqu'au sommet de la
+tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je
+redescendis, aussi vite que j'étais montée, jusqu'aux cuisines.
+
+J'y pris une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au
+_piccinino_, je lui dis que n'ayant plus rien à faire dans la cour,
+après mon service fini, j'allais pour passer le temps, à l'ombre des
+arcades du cloître, jouer quelques airs de mon métier aux malheureux
+enfermés sans amusement dans leurs loges; le _piccinino_, qui avait
+bon coeur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la zampogne,
+n'y entendit aucune malice et trouva que c'était une pensée du bon
+Dieu que de rappeler la liberté aux captifs et le plaisir aux
+malheureux. S'il avait été plus avancé en âge et en réflexion, il
+aurait bien pensé le contraire, n'est-ce pas, monsieur? Mais c'était
+un enfant, et je me hâtai de profiter de son ignorance.
+
+
+CXCIII
+
+J'entrai donc de nouveau dans la cour; j'allai remplir ma cruche neuve
+dans l'auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main,
+sous le cloître, comme si j'allais laver les dalles du cloître devant
+les grilles depuis la première jusqu'à la dernière. Je m'étais dit, au
+moment où je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous être
+avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi, nous sommes
+perdus; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous
+rencontrer face à face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne.
+Allons la chercher; tirons-en quelques sons d'abord faibles et
+décousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; éveillons
+ainsi son attention, puis taisons-nous pour lui donner le temps de
+revenir de son étonnement; puis recommençons un peu plus fort et d'un
+peu plus près, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche;
+puis, taisons-nous de nouveau; puis, avançons en jouant plus fort des
+airs à nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi
+et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais
+précautieusement à lui, et qu'il soit tout préparé à me revoir et à se
+taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la première grille
+de son cachot.
+
+
+CXCIV
+
+C'est ce que je fis, ma tante, et cela réussit aussi juste que cela
+m'avait été inspiré dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord
+quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d'un
+nourrisson qui se réveille, puis des morceaux d'airs tronqués et
+expirants comme des pensées qu'on n'achève pas dans un rêve, puis des
+ritournelles qu'on entend à la Saint-Jean, dans les rues, et qui sont
+dans l'oreille de tout le monde.
+
+Les pauvres prisonniers et prisonnières, tout réjouis, se pressaient à
+leurs grilles, écoutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, à
+mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un
+souvenir de leur jour de fête.
+
+Le meurtrier, qui avait paru au premier moment à sa lucarne, les deux
+mains crispées à ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus réjouie
+malgré l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait
+reconnu l'instrument de son père, et qu'il s'attendait à quelque chose
+de moi, semblable à la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la
+tour, en entendant l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza, que l'un de
+nous deux seul pouvait jouer à l'autre, puisque nous ne l'avions
+appris à personne.
+
+
+CXCV
+
+Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir
+apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître
+avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai
+doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,
+afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il
+entendît pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je
+finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui
+semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
+montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et
+tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que
+chanter, hélas! comme moi-même!...
+
+Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence
+que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
+sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le
+cachot.
+
+Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne,
+assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif à
+travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux
+yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la
+nuit régnant derrière la seconde grille.
+
+C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
+regardait du fond de l'ombre.
+
+À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la
+paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et
+vers moi.
+
+C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux
+traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du
+pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans
+parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
+comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai
+tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée
+d'Hyeronimo que par la seconde grille.
+
+Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
+force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux
+noués par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent,
+pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les enferme.
+
+Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces
+habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que
+peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber
+ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait
+l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
+quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.
+
+--Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,
+parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te
+rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon père et ma tante,
+c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour
+t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
+moins pour mourir avec toi si tu meurs.
+
+
+CXCVI
+
+Ma voix, qu'il reconnut, lui ôta le doute, et il s'élança à son tour
+vers moi de toute la longueur de sa chaîne rivée au mur dans le fond
+de la prison; elle était juste assez longue pour que le bout de nos
+doigts, mais non pas nos lèvres, pussent se toucher.
+
+Nous les entrecroisâmes aussi serrés et aussi forts que les noeuds de
+son grillage de fer, et nous nous mîmes à pleurer sans rien dire, en
+nous regardant à travers nos larmes, comme ces âmes du purgatoire qui
+se regardent à travers les limbes d'une flamme à l'autre, dans les
+images, le long du chemin.
+
+
+CXCVII
+
+Je finis, la première, par sangloter tellement qu'aucune parole
+articulée ne pouvait sortir tout entière de mes lèvres. Mais lui, plus
+fort, plus homme, plus courageux, revenu de son premier étonnement,
+parla le premier.
+
+Le son de sa voix m'entra comme une musique dans tout le corps, je
+crus qu'un esprit de lumière était entré dans la caverne et m'avait
+parlé.
+
+--Comment es-tu là, ma pauvre âme? me dit-il. Qui t'a appris où
+j'étais moi-même? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es
+travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernière du haut
+du ciel et qui s'est approchée tout à l'heure, comme une mémoire et
+une espérance, de ma lucarne? Que fait le père? Que fait la tante? Le
+chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle
+est ton idée en les quittant et en prenant ce déguisement pour me
+suivre?
+
+
+CXCVIII
+
+--Mon idée, répondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans
+le coeur quand je t'ai vu garrotté par les sbires et emmené par eux à
+la mort, je n'ai pas pu me retenir de descendre où tu allais, et je
+suis descendue à Lucques, comme la pierre qui roule de la montagne en
+bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans savoir pourquoi
+et sans pouvoir s'arrêter; voilà.
+
+Alors je lui racontai précipitamment comment j'avais pris les habits
+et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas être
+exposée, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux
+libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante
+avaient voulu s'opposer par force à mon passage, comment le père
+Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son idée;
+comment il avait promis d'avoir soin d'eux, à défaut de leurs deux
+enfants, dans la cabane; comment une noce, qui avait besoin d'un
+musicien, m'avait ramassée sur le pont du _Cerchio_; comment cette
+noce s'était trouvée être la noce de la fille du _bargello_; comment
+leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa _sposa_, avait laissé
+vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison; comment
+la femme et le mari, trompés par mes vêtements et contents de ma
+figure, m'avaient offert de les servir à la place du partant; comment
+j'avais pressenti que la prison était la vraie place où j'avais le
+plus de chance de trouver et de servir mon frère prisonnier; comment
+j'avais joué de ma zampogne, dans ma chambre haute au sommet de la
+tour, pendant la nuit, afin de lui faire connaître, par notre air de
+la grotte, que je n'étais pas loin et qu'il n'était pas abandonné de
+tout le monde, au fond de son cachot, où il avait été jeté par les
+sbires; comment le _bargello_ m'avait appris mon service le matin et
+comment j'avais compris que le meurtrier c'était lui; comment j'étais
+parvenue, petit à petit, à l'empêcher de pousser aucun cri en me
+revoyant; comment je le verrais à présent à mon aise, et sans qu'on se
+doutât de rien, tous les jours! Enfin tout.
+
+
+CXCIX
+
+Il restait comme ébahi de surprise et d'ivresse en m'écoutant, et il
+m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son coeur était un
+foyer, en m'écoutant et en dévorant mes pauvres mains de ses lèvres;
+mais quand j'ajoutai que ma pensée était de gagner de plus en plus la
+confiance du _bargello_, de dérober la grosse clef de la prison, de me
+procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il sciât sa chaîne, de
+lui ouvrir moi-même du dehors les deux portes grillées du cachot et de
+le faire évader vers la mer quand on saurait son jugement par les
+juges de Lucques:
+
+
+CC
+
+--Oh! cela, s'écria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chaîne,
+je ne m'évaderai pas de la prison en te laissant derrière moi
+prisonnière à ma place, et punie pour la complicité dans l'évasion
+d'un homicide; je ne me sauverai pas du duché avec toi, en enlevant en
+toi la seule nourricière et la seule consolation de nos deux pauvres
+vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutôt
+mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi
+et eux vous seriez punis à jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que
+je voudrais vivre et comment donc pourrais-je vivre alors, puisque je
+ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en me sauvant
+c'est toi et eux que j'aurai sacrifiés et perdus?
+
+
+CCI
+
+Je n'avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu'il ne
+voulût pas suivre mon idée de le faire sauver, je ne pus m'empêcher
+d'avouer qu'il disait trop juste et qu'à sa place j'aurais
+certainement dit ainsi moi-même. Mais une pauvre fille des montagnes,
+amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
+pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au
+pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai été bien punie.
+
+Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, coeur à coeur,
+à travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de
+l'horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de l'air, sous
+les souterrains, nous apprit que trois heures s'étaient écoulées dans
+une minute et qu'il était temps de nous arracher l'un à l'autre, si
+nous ne voulions pas être surpris par le retour du _bargello_.
+
+Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
+nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine,
+consolation, espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du
+_bargello_ et toujours amour! Car le poids du coeur en fait découler
+enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et
+notre ignorance de nous-mêmes jusque-là, nous n'avions pas pu nous
+cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais
+d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de
+l'autre.
+
+J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait
+bien tremblé en me confessant pour la première fois que je ne faisais
+pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s'il n'avait
+rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu'on nous fiançât
+ensemble à San Stefano, c'était à cause de mes silences, de mes
+tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui
+avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me
+demandant pour fiancée à nos parents; il me dit même qu'il ne
+regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur
+avait été l'occasion qui avait forcé le secret de mon coeur.
+
+Oh! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les
+barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous
+entendant seulement respirer, nous étions contents! Il me semblait que
+je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais
+jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
+tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort fût à la
+fois une mort et une résurrection. Je présume que le paradis sera
+quelque chose comme l'éternelle surprise et l'éternel aveu d'un
+premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'étaient jamais
+dit!
+
+
+CCII
+
+Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je
+m'en allai à contre-coeur en reculant, en revenant, en reculant
+encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit; mais le danger
+pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je
+revins m'asseoir sur les marches du cloître et de la cour, vis-à-vis
+du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutât de rien
+parmi les prisonniers et les prisonnières, j'eus l'air de m'être
+endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis à jouer des
+airs de zampogne comme pour passer le temps.
+
+Ah! mes airs cette fois n'étaient pas tristes, allez! Je ne sais pas
+où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le
+soulagement que j'éprouvais de lui avoir osé dire enfin: «Je t'aime!»
+l'emportaient sur tout, prison, grilles, chaînes, échafaud même; la
+zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigts, et les
+notes qui s'échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de
+la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous
+ouvrons les rigoles, s'élancent en cascades en se précipitant en écume
+et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: «Il m'entend, et
+ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que ma
+bouche n'a pas achevé de lui confesser.»
+
+Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que
+j'étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme
+de plaisir à m'entendre, ces jolies bêtes se regardaient, se
+becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: «Tiens!
+en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous!»
+
+
+CCIII
+
+À propos des colombes, ma tante, j'ai oublié de vous dire qu'une idée
+m'était venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux
+pour nos messages de la tour au cachot et du cachot à ma chambre
+haute.
+
+Vous savez comme j'étais habile à apprivoiser les oiseaux à la
+montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, à la
+fenêtre et jusque sur mon lit. Je dis donc à Hyeronimo ce que je
+voulais faire.
+
+--Émiette, lui dis-je, tous les matins, un peu de la mie de ton pain
+de prison, et répands ces miettes, toutes fraîches, sur le bord
+intérieur du mur à hauteur d'appui où tu t'accoudes quelquefois pour
+regarder couler l'heure au soleil; petit à petit, la plus hardie
+viendra becqueter entre les barreaux, puis jusque dans ta main; tu lui
+caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement
+s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientôt elle aura pour toi
+l'amitié que toutes les bêtes ont naturellement pour l'homme qui ne
+leur fait point de mal, tu la prendras dans ton sein, elle becquettera
+jusqu'à tes lèvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras
+d'elle; moi, de mon côté, je vais en prendre une sur la margelle du
+puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, là-haut, dans ma
+chambre; je l'empêcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je
+lui donnerai des graines douces et du maïs sucré sur le bord de ma
+fenêtre, et je la lâcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes
+dans la cour; tu la reconnaîtras au bout de fil bleu que j'aurai noué
+à ses jambes roses, et c'est celle-là que tu apprivoiseras de
+préférence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours,
+tu verras qu'elle viendra à tout moment te visiter, et qu'à tout
+moment aussi elle remontera de la lucarne à ma tour, pour redescendre
+encore de ma tour à ton cachot.
+
+J'effilerai ma veste et ma ceinture, et quand le fil sera blanc, rouge
+ou bleu, cela voudra dire: «Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou
+noir, cela voudra dire: Prenons garde, tremblons et prions! Toi, tu
+lui attacheras un fil à la patte pour me dire: Je pense à toi, je t'ai
+comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, à
+toute heure, grâce à ce messager, ce qui se remue dans nos coeurs ou
+dans nos sorts, sans que la présence du _bargello_ dans la cour puisse
+empêcher nos confidences.»
+
+
+CCIV
+
+Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne
+dans la cour, il vint à moi.
+
+--C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et
+que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de
+prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.
+
+Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix basse et en
+se parlant à lui-même.
+
+Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait
+peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
+rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis
+que le _bargello_ fût ressorti de la prison pour faire parler, si
+j'osais, sa bonne femme.
+
+Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès
+que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où
+j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des
+prisonniers:
+
+--Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle
+avec une vraie compassion.
+
+--Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le
+meurtrier a été jugé?
+
+--À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
+lèvres.
+
+--À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.
+
+--Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as
+pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas plus
+qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de
+pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure, quand j'ai
+entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long
+discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des sbires,
+sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au
+bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les
+frères de la Miséricorde dans le coin du _Campo-Santo_ réservé aux
+meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus
+qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur
+le duc.
+
+Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je
+te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le
+repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le
+crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les
+faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on
+les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
+Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
+de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui
+les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et
+l'exécution pour bien se préparer avec leur confesseur à paraître
+résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de
+temps, qui s'écoule entre la signification du jugement et la mort, on
+les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des
+malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont subir.
+
+C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi
+de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de
+quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu
+lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre
+alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le
+cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
+les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
+demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
+le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la
+chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre
+les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir
+enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.
+
+
+CCV
+
+Je buvais toutes ces paroles et je roulais déjà dans ma pensée, avec
+l'horreur de notre sort à tous les deux, le rêve d'y faire échapper,
+malgré lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et
+après lequel moi-même je ne voulais que mourir.
+
+Quand je fus peu à peu, en apparence, remise des confidences de la
+bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour
+distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrivée à
+la dernière loge, dont le pilier du cloître empêchait la vue aux
+autres, j'appelai à voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce
+que m'avait dit longuement la maîtresse des prisons, afin que, si
+c'était pour lui la mort, la voix qui la lui annonçait la lui fît plus
+douce, et que, si c'était la vie, la parole qui la lui apportait la
+lui fît plus chère.
+
+--Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frère, mon compagnon
+dans le paradis comme sur la terre, ce sera la vie, sois-en sûr! Tu ne
+me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos parents; ces
+quatre semaines de soulagement de ta chaîne descellée du mur, de
+prières, de visites, de consolations, d'entretiens avec le prêtre
+appelé par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou l'autre de
+nous sauver ensemble de ces murs.
+
+--Oh! si c'est ensemble, dit-il, en me jetant un regard qui semblait
+réfléchir le firmament et éclairer le cachot tout entier; oh! si c'est
+ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour
+vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me délivrer par ta captivité à
+ma place, plutôt mourir un million de fois au lieu d'une!
+
+
+CCVI
+
+Je vis qu'avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j'en ferais ce
+que je voudrais au dernier moment.
+
+--Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime à l'aide de
+laquelle une pauvre prisonnière, qui est ici à côté avec son petit
+enfant, a scié les fers du beau galérien, son fiancé, et, quand
+j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle à scier un des
+barreaux, qu'elle l'a été à scier un chaînon du bagne.
+
+J'avais déjà mon idée, mon père!
+
+--Va donc! et que Dieu et ses anges te bénissent, murmura tout bas
+Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la liberté sans toi et la mort
+avec toi, je n'hésiterai pas une heure, fût-elle ma dernière heure!
+
+
+CCVII
+
+Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le
+lendemain, la signification de l'arrêt par la bouche du président du
+conseil de guerre.
+
+Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la
+femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson; je la
+plaignis, je la flattai d'une prochaine délivrance, de la certitude
+de retrouver son amant après sa peine accomplie; je la provoquai à me
+raconter toutes les circonstances que déjà je connaissais de ses
+disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma voix était douce,
+attendrie encore par l'émotion que j'avais dans l'âme depuis le matin;
+de plus nous étions du même âge, et la jeunesse ne se défie de rien,
+pas plus que l'amour et le chagrin.
+
+Enfin, après une heure d'entretien, nous étions bons amis, quoique je
+fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.
+
+--Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que
+votre petit eût deux tasses de lait au lieu d'une?
+
+--Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim
+avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai
+plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?
+
+--Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre
+pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui
+est si maigre?
+
+--Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien
+trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma
+veste, que sa boucle d'oreille de laiton cassée, qu'il m'avait donnée
+le jour de nos noces, et la lime que je lui avais achetée pour limer
+sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en s'évadant, comme deux
+reliques de notre amour et de notre délivrance. Mais, excepté le coeur
+de celle à qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces,
+qui est-ce qui donnerait un carlin de cela?
+
+--Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je
+n'en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu
+d'une, parce que je puis doubler à mon gré les rations des
+prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait
+à visiter les poches des détenus et qu'on y découvrît cette lime, on
+supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on
+doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait
+sans doute la consolation.
+
+--Oh! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare! Mais vous
+avez peut-être raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec
+précipitation.
+
+Tenez! voilà la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa
+par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait
+les deux reliques de son amant.
+
+Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir
+retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai,
+je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je
+lui rendis la boucle d'oreille cassée, qu'elle baisa plusieurs fois en
+la cachant dans sa poitrine.
+
+
+CCVIII
+
+Ce fut ainsi qu'à tout risque je me procurai cette lime que je
+n'aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu'une fois
+entré en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et
+parce que, si j'avais fait acheter une lime par le _piccinino_ ou par
+un autre commissionnaire de la prison, ou aurait soupçonné que j'avais
+été corrompue par un de mes captifs, et que je voulais à prix
+d'argent lui fournir le moyen de s'évader.
+
+
+CCIX
+
+Le lendemain, de grand matin, pendant que je balayais le vestibule et
+la geôle, un grand nombre de messieurs, vêtus de robes noires et
+rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrêt et lui signifier
+que le duc ayant ratifié la sentence, il n'avait plus de recours qu'en
+Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se préparer à
+la mort.
+
+Il devait être fusillé sur les remparts de Lucques, au milieu d'une
+petite place, devant la caserne des sbires, en réparation de ceux de
+cette caserne qu'il avait tués ou blessés.
+
+Par bonheur, je n'assistai pas à la lecture de la sentence, parce que,
+dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le
+_bargello_.
+
+Quand ils sortirent, les hommes noirs disaient entre eux:
+
+--Quel dommage qu'un si jeune homme et un si bel adolescent ait un
+visage si trompeur et si candide! Avez-vous vu de quel front
+tranquille et résigné il a entendu son arrêt sans vouloir ni confesser
+son crime, ni demander sa grâce, ni insolenter la justice? Ce serait
+un bien grand innocent, si ce n'était pas le plus précoce des
+hypocrites.
+
+
+CCX
+
+Pendant que j'entendais sans lever la tête de dessus le pavé, que je
+faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que
+je pensais en moi-même de la justice des homme qui voit le crime et
+qui ne lit pas dans les coeurs.
+
+Le dernier des juges qui sortait dit à l'autre:
+
+--Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa
+complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche
+sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du
+forfait!
+
+Je compris par là qu'on m'avait cherchée et que, sans doute, on me
+cherchait encore, et que je devais plus que jamais éviter de me
+laisser reconnaître pour ce que j'étais. Toutes les fois qu'on
+frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le
+_piccinino_ aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte
+ou l'autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires
+ou des curieux. J'y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser
+la plus jeune des colombes.
+
+Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en
+faire l'innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la
+lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j'avais, je lui mettais
+un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc,
+comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes
+mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle
+s'envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.
+
+Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
+à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
+amitié entre lui et moi. Ah! si nous avions su écrire! Mais où
+aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne
+savaient que par coeur leurs prières. Hormis les courts moments où
+mon service m'appelait dans la cour et où je pouvais entrer dans le
+cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de communication
+ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.
+
+Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
+reporter, par les sons, la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et
+vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du _bargello_ aimait
+bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le
+matin:
+
+--Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait
+rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
+ma jeunesse à mon coeur; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout à
+ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre:
+j'ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l'écoutant.
+
+Les pauvres prisonniers me disaient de même:
+
+--Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans l'air les
+sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.
+
+Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprît ma pensée et la sienne
+dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux âmes
+s'unissaient dans le même son!
+
+La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.
+
+--Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du
+mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense
+plus seulement à la musique; quand un air ne tombe pas dans un coeur,
+qu'importe? Ce n'est que du vent.
+
+Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
+pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
+que le _bargello_ fût levé, pendant que le _piccinino_ dormait encore
+et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!
+
+À peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant
+le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux!
+Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais
+plus rien; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais
+dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de
+savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en
+croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour
+l'autre, tandis que c'était par je ne sais quoi que nous nous fuyions
+comme deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font
+peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans
+savoir pourquoi.
+
+Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble,
+depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau,
+dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans
+songer que jamais nous pourrions être désunis l'un d'avec l'autre, et
+puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans
+nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que
+nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l'un
+vers l'autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et
+puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait
+étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de
+douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j'allais pour le
+suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche déracine; et
+puis ma pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu
+et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis
+l'espérance que les anges du ciel nous délivreront des piéges de la
+mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir d'en
+avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos piéges de
+noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous
+sauver de là, plus tard, d'une manière ou d'autre, car les quatre
+semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne
+pensions jamais en voir la fin.
+
+Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu
+de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme
+des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints,
+de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous
+jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient formé des
+heures et que les heures n'eussent pas formé des semaines.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+CCXI
+
+--Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonnés à vous deux dans
+cette cabane, sans nièce et sans fils, et presque sans chien, que se
+passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je à
+l'aveugle, père de Fior d'Aliza.
+
+--Ah! monsieur, me répondit l'aveugle, il ne se passait rien les
+premiers jours que des désolations, des désespoirs et des larmes.
+Quelle mort attendait Hyeronimo à Lucques, devant les juges trompés et
+irrités par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
+d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville étrangère, au
+milieu d'hommes et de femmes acharnés contre l'innocence, si l'on
+venait à découvrir son déguisement? Où trouverait-elle un gîte pour
+les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment, vermisseau comme
+elle était, ainsi que nous, aux yeux des riches et des puissants,
+parviendrait-elle soit à pénétrer vers son cousin dans des cachots,
+soit à s'introduire dans des palais gardés par des sentinelles, pour
+tomber à genoux devant monseigneur le duc?
+
+Comment, si elle était jamais reconnue par un des pèlerins ou des
+sbires extasiés de sa beauté, quand ils l'avaient aperçue sur notre
+porte, échapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
+commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment
+connaîtrions-nous nous-mêmes ce qui se passait là-bas, au pays de
+Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas
+nous-mêmes, ou bien, si nous parvenions à y descendre, les exposant à
+être reconnus rien qu'en demandant à l'un ou à l'autre si on les avait
+vus?
+
+Obligés de rester dans notre ignorance, si nous nous traînions jusqu'à
+Lucques, ou mourant de nos inquiétudes, si nous n'y descendions pas!
+Ah! monsieur, le sommeil n'était pas venu une heure de suite sur nos
+yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit
+dans la cabane que le bruit confus de nos sanglots, mal étouffés sur
+nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur involontaires du
+petit chien, couché sur le pied de mon lit, quand sa jambe coupée, qui
+n'était pas encore guérie, lui faisait trop mal, et qu'il implorait ma
+main pour le retourner sur sa paille.
+
+Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise là-haut au couvent quand on y
+prêche sur les peines de l'enfer aux pèlerins, que les peines mêmes de
+l'enfer puissent dépasser nos peines dans notre esprit.
+
+Quant à la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
+n'eussions plus, pour soutenir nos misérables corps et pour nourrir le
+chien Zampogna, que quelques croûtes de pain dur, que le père Hilario
+nous avait laissées dans sa besace jusqu'à son retour.
+
+Voilà tout ce qui se passait au grand châtaignier, monsieur: la
+misère, et le chagrin qui empêchait de sentir la misère.
+
+
+CCXII
+
+Le septième jour pourtant nous eûmes deux grandes consolations, car la
+Providence n'oublie pas même ceux qui paraissent les abandonnés de
+Dieu.
+
+Premièrement, le petit chien Zampogna fut tout à fait guéri de sa
+jambe coupée et commença à japper un peu de joie autour de nous en
+gambadant sur ses trois pattes, devant la porte, comme pour me dire:
+Maître, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent à la maison;
+je puis à présent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi à
+moi de choisir les bons sentiers et d'éviter les mauvais pas; et il
+s'élançait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il eût
+compris que ses deux amis étaient là-bas; puis il revenait pour s'y
+élancer encore.
+
+
+CCXIII
+
+Secondement, le père Hilario remonta péniblement et tout essoufflé par
+le sentier de la ville au couvent, et, jetant sa double besace pleine
+comme une outre sur la table du logis:
+
+--Tenez, nous dit-il, voilà l'aumône de la semaine pour le corps; le
+prieur m'a dit de quêter d'abord pour vous comme les plus misérables;
+le couvent ne manque de rien pour le moment, grâce aux pèlerinages de
+la Notre-Dame de septembre, qui va remplir les greniers de farine et
+les celliers d'outres de vin.
+
+Et puis, ajouta-t-il, voilà l'aumône de l'esprit. Écoutez-moi bien.
+
+Alors, il nous raconta qu'il avait frappé à toutes les portes de
+Lucques pour savoir si l'on avait entendu parler d'un homicide commis
+dans la montagne, sur un brigadier de sbires, et si l'on savait
+quelque chose du sort qu'on réservait au jeune montagnole; qu'on lui
+avait répondu qu'il serait jugé prochainement par un conseil de
+guerre, et qu'en attendant il était renfermé dans un des cabanons de
+la prison, sous la surveillance du _bargello_; que le _bargello_ était
+incorruptible, mais très-humain, et qu'il n'aggraverait certainement
+pas jusqu'à l'échafaud les peines du pauvre criminel. Il ajouta que,
+même après le jugement, on avait encore le recours en grâce auprès de
+monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le condamné avait encore
+un sursis de quatre semaines et de quatre jours entre l'arrêt suprême
+et l'exécution; enfin que, pendant ces quatre semaines et ces quatre
+soleils de sursis, le condamné, soulagé de toutes ses chaînes derrière
+sa grille, ne subissait plus le secret, mais qu'il était libre de
+recevoir dans sa prison ses parents, les prêtres, les moines
+charitables et tous les chefs des confréries pieuses de la ville et
+des montagnes, tels que frères de la Miséricorde, frères de la
+Sainte-Mort, pénitents noirs et pénitents blancs, dont l'oeuvre est de
+secourir les prisonniers, de sanctifier leur peines et même leur
+supplice.
+
+À ce mot, monsieur, nous tombâmes, ma belle-soeur et moi, à la
+renverse contre la muraille, les mains sur nos yeux, en criant:
+«Est-il bien possible! Quoi! aurait-on bien le coeur de supplicier un
+pauvre enfant innocent dont tout le crime a été de défendre nous et sa
+cousine?»
+
+
+CCXIV
+
+--Rassurez-vous un peu, nous dit le frère quêteur, sans toutefois trop
+compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux
+yeux de Dieu et qui n'a pour lumière que l'apparence au lieu de la
+vérité.
+
+--Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'écriait ma belle-soeur,
+n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les
+places de Lucques?
+
+--Aucune, répondit le vieux frère; c'est en vain que j'ai demandé
+discrètement aux portes de tous les couvents où l'on distribue gratis
+de la nourriture aux nécessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si
+l'on avait vu tendre son écuelle à un jeune et beau pifferaro des
+montagnes; c'est en vain que j'ai demandé aux marchands sur leurs
+portes, aux vendeuses de légumes sur leur marché, si elles avaient
+entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant jouant
+des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le portail
+des chapelles. Tous et toutes m'ont affirmé que, depuis la noce de la
+fille du _bargello_ avec un riche _contadino_ des environs, on n'avait
+pas entendu une seule note de zampogne dans la ville, attendu que ce
+n'était pas la saison où les musiciens des Abruzzes descendaient après
+les moissons dans les plaines.
+
+Ces réponses uniformes m'avaient donné d'abord à penser que votre
+fille n'avait pas osé entrer à Lucques et qu'elle errait çà et là dans
+les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fenêtres des
+maisons et qui voudrait bien y pénétrer, sans oser toutefois
+s'approcher des portes. Puis, en réfléchissant mieux et en me
+demandant comment la noce d'un _contadino_ avec la fille du _bargello_
+avait pu trouver un _pifferaro_ pour entrer en ville, dans une saison
+où il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,
+je me suis demandé à moi-même si ce musicien inconnu qui jouait pour
+cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas été poussé par
+l'instinct de s'y rapprocher, un jour ou l'autre, de celui qu'elle
+aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans la
+crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir
+moi-même, je n'ai fait que saluer la femme du _bargello_ sur sa porte,
+et j'ai passé; mais quand la nuit a été venue, je me suis porté à
+dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai écouté de
+toutes oreilles si aucune note de zampogne ne résonnait dans les cours
+ou dans le voisinage de la prison.
+
+Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il,
+mais avant que l'_Ave Maria_ eût sonné dans les cloches de Lucques, un
+air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une
+lucarne grillée tout au haut de la tour du _bargello_.
+
+Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout
+comme je reconnais votre voix à tous les deux à présent, la vraie voix
+et le vrai air de la zampogne de votre frère et de votre mari, mort
+des fièvres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,
+ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte
+par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par
+votre sentier! J'ai cru d'abord à un rêve; j'ai écouté longtemps après
+que les cloches de l'_Ave Maria_ se taisaient sur la ville, et le même
+air de l'instrument de votre frère a continué à se faire entendre à
+demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la prison.
+
+
+CCXV
+
+--Dieu! s'écria ma belle-soeur, est-ce qu'on l'aurait bien jetée dans
+cet égout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi descendre
+vite à la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait été salie
+dans son âme par le contact avec ces malfaiteurs et ces bourreaux!
+
+--Arrêtez-vous, femme, arrêtez-vous quelques jours comme je me suis
+arrêté moi-même après avoir entendu, de peur de dévoiler prématurément
+un mystère qui contient peut-être le salut de vos deux enfants.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+CXXIXe ENTRETIEN
+
+FIOR D'ALIZA
+
+(Suite. Voir la livraison précédente)
+
+
+CCXVI
+
+--Oui, j'ai pensé en moi-même: ne disons rien; qu'il nous suffise de
+soupçonner qu'elle est là; que son cousin n'y est probablement pas
+loin d'elle; que le bon Dieu, en permettant ce rapprochement, a
+peut-être un dessein de bonté sur le pauvre prisonnier comme sur
+vous-mêmes, et attendons que le mystère s'explique avant d'y mêler nos
+indiscrètes curiosités et nos mains moins adroites que celles de
+l'amour innocent!
+
+Car je suis vieux, voyez-vous, mes braves gens, il y a longtemps que
+ma barbe est blanche; j'ai vu passer et repasser bien des nuages sur
+de beaux jours et ressortir bien de beaux jours des nuages, et j'ai
+appris qu'il ne fallait pas trop se presser, même dans ses bons
+desseins, de peur de les faire avorter en les pressant de donner leur
+fruit avant l'heure, car il y a des choses que Dieu veut faire tout
+seul et sans aide; quand nous voulons y mêler d'avance notre main il
+frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gâtent l'ouvrage
+de leur père! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez
+patience!
+
+
+CCXVII
+
+Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frère quêteur, je n'ai
+pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines à Lucques et aux
+environs pendant la semaine.
+
+Écoutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
+sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat
+et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un après l'autre
+pour vous déposséder du pré, de la grotte, des champs, des mûriers, de
+la vieille vigne et du gros châtaignier, au nom de parents que vous ne
+vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio;
+c'était peut-être une mauvaise pensée qui me tenait l'esprit, ajouta
+le frère, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
+pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre forêt; quand
+j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous
+avait demandé la main d'une fille de rien du tout, nourrie dans une
+cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refusé, et qu'à la
+suite de ce refus obstiné pour l'amour de vous et de son cousin, le
+sbire s'était présenté tout à coup et coup sur coup, muni de
+soi-disant actes endormis jusque-là, qui attribuaient, champ par
+champ, votre petit bien au chef des sbires, acquéreur des titres de
+vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empêcher d'entrevoir
+là-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
+été concertés par quelque officier scélérat de plume, comme il y en a
+tant parmi ces hommes à robe noire qui grignotent les vieux
+parchemins, comme des rats d'église grignotent la cire de l'autel.
+
+Je suis allé trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
+Bernabo, qui, quoique retiré de ses fonctions d'avocat du duc, donne
+encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des
+villes voisines. Il me connaît depuis quarante ans pour avoir été
+quêter toutes les semaines à sa porte, et pour m'avoir toujours donné
+autant de bonnes grâces pour moi que de bouteilles de vin d'_Aleatico_
+pour le monastère.
+
+Je lui ai demandé la faveur de l'entretenir après son audience, en
+particulier; quand le monde a été dehors de sa bibliothèque, je lui ai
+demandé, à voix basse, s'il pouvait me donner des renseignements aussi
+secrets qu'en confession sur un certain scribe attaché au tribunal de
+Lucques, nommé Nicolas del Calamayo.
+
+--Eh quoi! m'a-t-il répondu en riant et en me regardant du capuchon
+aux sandales, frère Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
+quatre-vingts ans pour déserter la piété et l'honneur, et pour avoir
+besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un
+habile complice?
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? ai-je répondu au docteur Bernabo, qui
+ne rit pas souvent.
+
+--Mon brave frère Hilario, m'a-t-il répliqué très-sérieusement alors,
+c'est qu'on ne se sert de ce drôle de Nicolas del Calamayo que quand
+on a un mauvais coup de justice à faire ou une mauvaise cause à
+justifier par de mauvais moyens.
+
+--Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en
+sondant toujours la conscience du docteur Bernabo.
+
+--Le chef des sbires, m'a-t-il répondu, n'est pas un coquin aussi
+accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent,
+l'autre est l'oiseau que le serpent fascine et attire dans la gueule
+du vice.
+
+Le chef des sbires n'est qu'un homme léger, débauché et corrompu, qui
+ne refuse rien à ses passions quand on lui offre les moyens de les
+satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui
+présentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractère-là est le
+plus commun parmi les hommes légers; leur conscience ne leur pèse pas
+plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur paraît
+jamais bien criminel.
+
+Tel est, en réalité, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
+son ami Nicolas del Calamayo!
+
+--Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors à Bernabo, je vais vous
+exposer une affaire grave et compliquée dans laquelle le chef des
+sbires a un intérêt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
+coudes.
+
+--Je vous écoute, dit Bernabo.
+
+Je lui ai raconté alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
+d'Aliza par le sbire en société de son ami Nicolas del Calamayo: la
+demande, le refus, l'entêtement du sbire, l'obstination de la jeune
+fille, puis la dépossession, pièce à pièce, par les soins du
+procureur Nicolas del Calamayo, au moyen d'actes présentés par lui à
+la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom d'anciens
+parents inconnus dont le sbire avait acheté les titres, tout le petit
+héritage de vos pères et de vos enfants.
+
+En m'écoutant, le vieux docteur en jurisprudence fronçait le sourcil
+et se pinçait les lèvres avec un sourire d'incrédulité et de mépris
+qui montrait assez ce qui se passait dans son âme.
+
+--Avez-vous sur vous ces pièces? me dit Bernabo.
+
+--Non, répondis-je.
+
+--Eh bien! apportez-les-moi la première fois que vous descendrez du
+monastère à la ville; je vous en rendrai bon compte après les avoir
+examinées, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
+elles le sont déjà à mes yeux dans leurs circonstances,
+rapportez-vous-en à moi pour faire une enquête secrète et gratuite
+chez les prétendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
+La meilleure charité à faire aux braves gens, c'est de démasquer un
+coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui
+arracher des ongles ses victimes.
+
+Allez, frère Hilario, et mettez-vous seulement un sceau de silence
+sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces pauvres
+gens, nous ne parviendrons pas aussi à découvrir quelque embûche
+tendue à la vie du criminel, peut-être innocent, qu'on va juger sur de
+si vilaines apparences!
+
+
+CCXVIII
+
+Le frère termina son récit en prenant les pièces dans l'armoire.
+
+--Ah! que nous font les biens, la vigne, le pré, le châtaignier! la
+maison même, nous écriâmes-nous, ma belle-soeur et moi. Qu'on prenne
+tout, qu'on nous jette tout nus dans le chemin, mais qu'on nous rende
+nos deux pauvres innocents!
+
+--Résignez-vous à la volonté de Dieu, quel que soit le sort
+d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastère pour
+instruire le prieur de votre angoisse et du motif de mes absences. Je
+lui demanderai de séjourner à la ville autant que ma présence pourra
+être utile au prisonnier pour ce monde ou pour l'autre; je remonterai
+jusqu'ici dès que j'aurai une bonne ou une mauvaise nouvelle à vous
+rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier.
+
+--Ah! répondîmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous
+aurions cessé de trembler ou d'espérer pour la vie de nos enfants,
+nous aurions bien plutôt cessé de vivre!
+
+
+CCXIX
+
+Il s'en alla, et nous entendîmes, pendant la nuit suivante, son pas
+lourd, lent et mesuré, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier
+en redescendant du monastère vers la ville.
+
+Nous restâmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien
+apprendre de ce qui se passait en ville. Hélas! il craignait sans
+doute de nous informer trop tôt de la condamnation sans remède de
+Hyeronimo; mais chaque heure de silence nous paraissait le coup de la
+mort pour tous les quatre! Voilà tout, monsieur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+CCXX
+
+--À toi, maintenant, dit l'aveugle à Fior d'Aliza, raconte à
+l'étranger ce qui s'était passé dans la prison pendant cette lugubre
+agonie de nos deux âmes dans la cabane.
+
+--Voilà, monsieur, reprit naïvement la belle _sposa_, après avoir
+retiré le sein à son nourrisson qui s'était endormi sur la coupe.
+
+Le lendemain du jugement à mort, comme je vous ai dit, le bourreau
+vint avec les hommes noirs au cachot. Ils portaient des outils, de
+grands ciseaux et des charbons rouges, comme s'ils avaient voulu
+supplicier un saint Sébastien; mais ce n'était pas cela, au contraire;
+le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait rivé les premiers jours
+à la chaîne scellée dans le mur; il fit fondre le plomb qui rivait le
+clou des menottes aux poignets et les entraves aux pieds; il laissa le
+prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxième grille de
+fer qui rétrécissait de la moitié son cachot; il ouvrit de même une
+petite porte basse toute en plaque de tôle qui donnait accès par un
+corridor souterrain, étroit, surbaissé et sombre, dans la petite
+chapelle des condamnés à mort.
+
+Cette chapelle, pas plus large que notre cabane, faisait partie des
+cloîtres par le côté de la cour; par le côté opposé, derrière l'autel,
+elle recevait le jour par une fenêtre haute qui ouvrait sur des
+jardins plantés de légumes et sur un petit verger d'oliviers où les
+blanchisseuses de la ville étalaient le linge après l'avoir lavé dans
+un canal du Cerchio.
+
+Ces vergers et ces potagers, déserts pendant la nuit, étaient bornés
+par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un étroit
+passage pour laisser le canal des lavandières rejoindre dans la
+campagne le lit sinueux du Cerchio.
+
+J'avais vu tout cela du haut d'une échelle, en balayant avec une tête
+de loup le plafond de la chapelle et les vitraux peints qui
+garnissaient la fenêtre. Ces vitraux représentaient le supplice du bon
+malfaiteur dans Jérusalem, demandant pardon au Christ sur sa croix,
+qui lui promet le paradis. La fenêtre était si étroite, qu'une grosse
+barre de fer scellée en bas et en haut dans la pierre de taille,
+derrière le vitrail, suffisait pour empêcher un regard même d'y
+passer. Les murs avaient deux brasses d'épaisseur; ils étaient
+construits de blocs de marbre noir aussi lourds que nos rochers, pour
+que les condamnés à mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne
+pussent pas songer seulement à s'évader. Un confessionnal et un banc
+de bois noir étaient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin
+venait tous les matins, à l'aube du jour, dire la messe pour tous les
+prisonniers; ils l'entendaient, à travers la porte ouverte, chacun, de
+sa lucarne ouvrant sous le cloître; cela les consolait de voir et
+d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'était moi qui servais la
+messe du capucin, armée d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait
+appris à sonner à l'élévation; c'était moi qui lui versais le vin et
+l'eau des burettes dans le calice. Quand il avait fini, on fermait la
+porte de l'oratoire en dehors avec de gros verrous et un cadenas; moi
+seule, comme porte-clefs, je pouvais y entrer quelques moments avant
+la messe du lendemain pour allumer les deux petits cierges, remettre
+de l'huile dans la lampe, et du vin et de l'eau dans les burettes du
+vieux prêtre à moitié aveugle.
+
+
+CCXXI
+
+Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui où, du haut de ma
+chambre, dans ma tour, j'entendis le _bargello_ conduire lui-même le
+forgeron au cachot, et où les coups de marteau qui descellaient les
+fers du prisonnier retentirent dans le cloître et jusqu'à ma fenêtre.
+Je tombai sur mes deux genoux devant la lucarne pour remercier Dieu de
+ce qui était pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-même:
+Voilà qu'on lui rend ses membres, à toi maintenant de lui rendre la
+liberté et la vie!
+
+
+CCXXII
+
+Quand tout fut rentré dans le silence ordinaire du cloître, et que le
+_bargello_ en fut sorti avec le forgeron et les hommes noirs de la
+justice, j'y entrai sans bruit avec la provende et les cruches d'eau
+des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi, à distribuer à
+chacun sa portion, à ouvrir et à refermer leurs grilles; les pieds me
+brûlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore
+tout au fond, debout sur sa paille, de peur de se trahir en se
+précipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille
+d'une main toute tremblante, il bondit comme un bélier du fond de
+l'ombre, il me prit dans ses bras et m'étouffa contre son coeur, où je
+me sentais mourir et où je restai longtemps sans que lui ni moi nous
+pussions proférer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi ses
+mains, tels que nous nous serrions, vous et moi, ma tante, quand,
+après une longue absence dans les bois après mes chèvres, je revenais
+le soir plus tard que vous ne m'attendiez sous le châtaignier.
+
+Quand nous nous fûmes bien embrassés et bien arrosés de nos pleurs,
+sans pouvoir parler pour avoir trop à nous dire, je passai mon bras
+droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commença à
+me dire:
+
+--Que font-ils là-haut?
+
+--Je m'en fie au bon Dieu et au père Hilario, leur ami, répondis-je.
+
+--Que je t'ai coûté de tourments et à eux, reprit-il, ma pauvre Fior
+d'Aliza! hélas! et que je vous en coûterai bien d'autres quand se
+lèvera le matin où nous devrons nous séparer pour jamais!
+
+--Qu'est-ce que tu dis donc, répliquai-je, en cachant mon front dans
+sa veste où pendait encore un reste de sa chaîne, n'est-ce pas moi qui
+te coûte la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu
+as saisi le tromblon à la muraille et tiré ce mauvais coup pour venger
+mon sang sur ces brigands?
+
+Mais non, non, tu ne mourras pas pour moi, continuai-je, ou bien je
+mourrai avec toi moi-même!
+
+Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux écouter mes conseils.
+
+
+CCXXIII
+
+Alors je lui montrai la lime de la _sposa_ du galérien cachée entre ma
+veste et ma chemise; je lui indiquai du doigt la petite porte basse
+encore fermée, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la
+chapelle.
+
+--C'est par là, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car
+l'amour ne doute de rien), c'est par là qu'ils croient te mener à la
+mort, et c'est par là que je te mènerai à la vie.
+
+Je n'en dis pas plus ce jour-là sur les moyens que je rêvais pour sa
+délivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer:
+
+--Non, non, ne me le demande pas encore, répondis-je, car si tu savais
+tout d'avance, tu refuserais peut-être encore ton salut de mes mains,
+ou bien tu pourrais le laisser échapper dans l'oreille des prêtres qui
+vont venir pour te résigner peu à peu à ton supplice. Il vaut mieux te
+mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est à toi
+de te fier à moi, et c'est à moi d'être ton père et ta mère, puisque
+je les remplace seule ici.
+
+--Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les élevant dans les
+siennes vers la voûte du cachot, je le veux bien; tu es mon père et ma
+mère sous la figure de ma soeur, mais tu es bien plus encore, car tu
+es moi aussi, et plus que moi, ajouta-t-il, car je me donnerais mille
+fois moi-même pour te sauver une goutte de tes yeux seulement.
+
+Il me dit alors des choses qu'il ne m'avait jamais dites et que je ne
+comprenais que par le tremblement de sa voix et par le froid de sa
+main sur mon épaule, mais des choses si douces à entendre, à voir, à
+sentir, que je ne pouvais y répondre que par des rougeurs, des pâleurs
+et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout à fait sa mort,
+comme tout cela me faisait oublier la vie! On eût dit qu'une muraille
+venait de tomber entre lui et moi et que nous nous parlions en nous
+reconnaissant pour la première fois. Oh! que j'oubliais la prison,
+l'échafaud, le supplice et tout au monde, et que je bénissais à part
+moi ce malheur qui lui arrachait cette confession forcée de son coeur
+qu'il n'aurait peut-être jamais ouvert en liberté et au soleil.
+
+
+CCXXIV
+
+Je ne sais pas combien durèrent tantôt ces entretiens, tantôt ces
+silences entre nous; mais nos deux coeurs étaient devenus si légers
+depuis que nous les avions soulagés involontairement du secret de
+notre amour, que nous aurions marché au supplice la main dans la main,
+allègrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que
+c'est que l'amour cependant, une fois qu'on a compris qu'on s'aime et
+qu'on découvre tout étonnée dans le coeur d'un autre le même secret
+qu'on se cachait à soi-même, et que ces deux secrets n'en font plus
+qu'un entre deux!
+
+Il paraissait aussi enivré du peu que je lui disais par mes mots
+entrecoupés, par mon front baissé, par mon agitation, que je l'étais
+moi-même, seulement par le son timide de sa voix.
+
+
+CCXXV
+
+L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela à peine que
+le temps comptait encore pour nous, car nous nous croyions vraiment
+dans le temps qui ne compte plus, dans l'éternité.
+
+--Adieu! lui dis-je en retirant ma main de la sienne; voici ce qu'il
+faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser à ta chère âme comme un
+homme qui va mourir, bien que nous ne mourrons pas, je le crois
+fermement. Parmi tous ces moines, ces pénitents et ces prêtres qui
+vont venir tous les jours pour t'exhorter et te préparer à la mort par
+les sacrements, il faut dire que tu préfères les frères de l'ordre des
+Camaldules, qui t'ont enseigné la religion dans ton enfance, et que tu
+serais plus résigné et plus content si l'on pouvait t'accorder pour
+confesseur le vieux frère Hilario, du couvent de la montagne, dont tu
+as l'habitude, et qui daignera bien descendre pendant quelques
+semaines à Lucques pour adoucir tes derniers moments; le _bargello_
+m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamnés de ce qui peut leur
+ouvrir le paradis en sortant de la prison; la présence de cet ami de
+la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, où il est connu
+et aimé, qui sait? pourra peut-être intéresser pour toi les braves
+gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu'à
+monseigneur le duc et t'obtenir la grâce de la vie? Quand le
+_bargello_ va venir te visiter ce matin avec les pénitents noirs et
+les frères de la Miséricorde, dis-leur ton désir d'obtenir ici la
+présence du frère Hilario, le vieux quêteur des Camaldules de San
+Stefano. Le bon Dieu fera le reste; nous saurons par lui des nouvelles
+de nos pauvres parents; je me ferai connaître de lui avec confiance,
+il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernière consolation
+jusqu'à l'heure suprême; nous lui ferons transmettre nos propres
+messages à la cabane, il empêchera ta mère et mon père de désespérer,
+et, si nous devons mourir, soit l'un ou l'autre, soit tous les deux,
+il les soutiendra dans leur misère et dans leurs larmes.
+
+
+CCXXVI
+
+Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confréries de la
+Sainte-Mort, introduites par le _bargello_, ne tardèrent pas à y
+entrer avec lui. Hyeronimo, après avoir écouté leurs exhortations au
+repentir et leurs offres de prières, leur répondit avec
+reconnaissance, que le seul service qu'il eût à implorer d'eux,
+c'était la visite et les consolations du frère Hilario, qu'à lui il se
+confesserait, mais à aucun autre, et que s'ils voulaient son salut
+dans l'autre vie, c'était le seul moyen de le décider au repentir de
+ses fautes et à l'acceptation de son supplice.
+
+Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastère pour demander au
+supérieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser à
+demeurer dans un autre couvent de la ville, ou même dans la prison,
+jusqu'au jour de la mort du meurtrier des sbires.
+
+
+CCXXVII
+
+Le lendemain, avant le soleil levé, on frappa à la porte de la prison,
+c'était le frère Hilario; le _bargello_ l'introduisit dans la cour et
+dans le cachot d'Hyeronimo, et les laissa seuls ensemble dans la
+chapelle.
+
+J'avais eu soin de ne pas me montrer, de peur qu'une exclamation du
+bon frère quêteur ne révélât involontairement ma ruse et ma personne
+au _bargello_. Quand je redescendis de ma tour dans le préau pour mon
+service, Hyeronimo avait eu le temps de prévenir le moine de ma
+présence.
+
+--Je le savais, lui dit notre saint ami, la zampogne que j'avais
+entendue au sommet de la tour de la prison m'avait révélé la présence
+de Fior d'Aliza derrière ces grilles; seulement j'ignorais par quel
+artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si près de toi.
+Rassure-toi, avait-il ajouté, je ne serai pas plus dur que la
+Providence, je ne séparerai pas avant la mort ceux qu'elle a réunis;
+je ne ferai rien connaître au _bargello_ ni à sa femme de votre
+secret; il est peut-être dans les desseins de cette Providence.
+
+Après avoir parlé ainsi et prié un moment avec Hyeronimo dans
+l'oratoire, le saint prêtre en sortit, et, me rencontrant sous le
+cloître, il me donna son chapelet à baiser, et il me le colla
+fortement sur les lèvres comme pour me dire: Silence!
+
+Je me gardai bien, à cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de
+connaître le frère quêteur. Je restai longtemps à genoux, pleurant
+tout bas contre la muraille, après qu'il fut sorti du cloître. Il s'en
+alla demander asile à un couvent voisin de son ordre, promettant à la
+femme du _bargello_ de revenir tous les matins dire la messe, et tous
+les soirs donner la bénédiction au jeune criminel.
+
+
+CCXXVIII
+
+Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon
+service.
+
+Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne m'avait pas blâmée de ma
+ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort; qu'il avait un
+faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de monseigneur le
+duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche, revenait à Lucques
+avant le jour marqué dans le jugement pour l'exécution; mais que si,
+malheureusement, retardait son retour dans ses États, personne autre
+que le souverain ne possédait le droit de grâce, et qu'il n'y avait
+qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en avait accepté la vie; que,
+dans cette éventualité terrible, le père Hilario le confesserait au
+dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas
+même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût remis pardonné, sanctifié
+et sans tache entre les mains de Dieu.
+
+Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule
+chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans
+désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
+véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut
+pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était
+de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au
+moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur la terre, puisque, selon la
+croyance de notre religion et selon la parole des moines de la
+montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas par
+la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais unies
+et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité comme
+dans le temps!
+
+En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on
+voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la
+paille comme des gouttes de pluie.
+
+Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses
+doigts qui me cachaient son visage.
+
+--Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui
+desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne
+croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais
+cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;
+est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?
+une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens
+qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la
+mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
+ici ou là ne m'est jamais venue.
+
+Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.
+
+--Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant
+que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,
+car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans
+moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni
+sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne
+vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux
+anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la
+mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,
+dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous
+si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais
+éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.
+
+
+CCXXIX
+
+--Mais quel moyen? me dit-il en se désespérant et en ouvrant ses deux
+bras étendus en croix derrière lui, tel qu'un homme qui tombe à la
+renverse.
+
+Je songeai un peu, puis je lui dis:
+
+--Je crois que j'en sais un!
+
+--Et lequel? s'écria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux
+entendre.
+
+--Rien que la vérité, répondis-je. Dis au père Hilario, ton
+confesseur, et qui donnerait son sang pour ton salut, ce que tu viens
+de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impénitence finale et dans
+le désespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la
+certitude de mourir inséparable de moi après cette vie, et de vivre
+_sposo e sposa_ dans le paradis, puisque nous n'avons pu vivre ainsi
+dans ce monde, et que, pour t'assurer que le paradis ne sera pour nous
+deux qu'une absence et qu'une attente de quelques années d'un monde à
+l'autre, il faut que nous ayons été époux, ne fût-ce qu'un jour dans
+notre malheur. Jure-lui, par ton salut éternel, que, sans cette
+charité de sa part, il sera responsable à Dieu de la perdition de nos
+deux âmes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans
+l'éternité contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le
+désespoir qui me fera maudire à jamais la Providence à laquelle je ne
+croirais plus après toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il
+risquera sa vie même pour nous sauver. Il consentira, par vertu, à
+nous fiancer secrètement pour le paradis avant le jour de ton supplice
+(si ce jour fatal doit jamais luire!), ou à nous fiancer pour ce
+monde, si tu parviens à t'enlever par la fuite à tes bourreaux!...
+
+
+CCXXX
+
+Cette idée parut l'enlever d'avance à la nuit du cachot et le
+transporter tout éblouissant d'espérance au ciel; je crus voir dans
+sa figure rayonnante un de ces anges Raphaël du cloître de Pise, qui
+éclairent, de la lumière de leur visage et de leurs habits, la nuit de
+la Nativité à Bethléem.
+
+--Je n'aurai pas de peine à suivre ton idée, me dit-il en nous
+séparant, car ce ne sera que la vérité que je dirai au père Hilario,
+en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure à laquelle il vient
+m'entretenir de Dieu, après la bénédiction de l'_Ave Maria_ (sept
+heures du soir), je vais lui révéler notre amour et lui arracher son
+consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fenêtre
+de ta lucarne ouverte, et prie Dieu pour notre salut, contre les
+vitres; si tu ne vois rien venir avant la nuit sur le bord de la tour,
+c'est qu'il n'y aura point d'espoir pour nous, et que je n'aurai point
+pu fléchir le frère; mais, si je suis parvenu à le fléchir ou à
+l'incliner seulement à notre union avant la mort, je lâcherai la
+colombe, et elle ira, comme celle de l'arche, te porter la bonne
+nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attachée à sa patte,
+sera le signe auquel tu reconnaîtras qu'il y a une terre ou un paradis
+devant nous.
+
+
+CCXXXI
+
+Je montai précipitamment à la tour, avant le moment où le _bargello_
+allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intérieure au
+prisonnier, et je priai avec tant de ferveur la Madone et les saints,
+à genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et
+que la sueur de mon front avait mouillé la pierre comme une gouttière,
+avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me fît
+tressaillir et relever le front.
+
+Quel bonheur! L'oiseau apportait à sa patte un long brin de paille
+reluisant comme l'or d'une feuille de maïs au soleil! Je dénouai le
+brin de paille, je le baisai cent fois convulsivement, je le cachai
+dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai à
+becqueter tant qu'il voulut dans ma main et sur ma bouche remplie de
+graines fines, puis je détachai de mon corsage un fil bleu, couleur
+du paradis, j'en fis un collier à l'oiseau, et je le laissai s'envoler
+vers la lucarne du cloître, où l'attendait son ami le meurtrier!
+
+
+CCXXXII
+
+Mais quand ce message muet eut été ainsi échangé entre nous, je ne pus
+contenir toute ma joie en moi-même, je saisis toute joyeuse la
+zampogne suspendue au dossier de mon lit; sans y chercher aucun air de
+suite, je lui fis rendre en désordre toutes les notes éparses et
+bondissantes qui répondaient, comme un écho ivre, à l'ivresse
+désordonnée de ma propre joie: cela ressemblait à ces hymnes
+éclatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de
+grande fête, à travers l'encens du choeur, et qui sont comme le _Te
+Deum_ de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le
+_bargello_ me dit le lendemain:
+
+--Tu as donc bien peu de coeur, Antonio (c'est ainsi qu'il
+m'appelait), tu as donc bien peu de coeur de jouer des airs si gais
+aux oreilles de ces pauvres gens des loges qui pleurent leurs larmes
+devant Dieu, et surtout aux oreilles de l'homicide qui compte ses
+dernières heures sur la paille de son cachot!
+
+
+CCXXXIII
+
+Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malséance de bon
+coeur, je baissai les yeux et je me tus.
+
+Dans la journée, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour
+savoir de lui les résultats de sa confidence au père Hilario. Je ne
+pus approcher de son cachot qu'à la nuit tombante, après l'office du
+soir, que le vieux prêtre était venu réciter dans l'oratoire des
+prisonniers. Le _bargello_ et sa femme étaient venus y assister par
+dévotion et par charité d'âme avant de remonter dans leur chambre, en
+me laissant le soin d'éteindre les cierges et de tout ranger dans le
+cloître avant de me coucher. Le _piccinino_ dormait déjà d'un sommeil
+d'enfant, dans le petit lit qu'on lui avait fait dans sa niche, à
+côté des gros chiens, sous les premières marches de l'escalier.
+
+
+CCXXXIV
+
+Hyeronimo, cette fois, me parut plus fou de joie mal contenue que je
+ne l'étais moi-même; il courait et ressautait autour de son cachot,
+comme un bélier quand il voit entrer dans l'étable la bergère qui va
+lui ouvrir la porte des champs; il voulut m'embrasser sur le front
+comme les autres jours, je me dérobai.
+
+--Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est passé entre
+le père et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer après!
+Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a répondu?
+
+--Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine à amener
+l'entretien où tu m'avais conseillé de le conduire; car de lui-même,
+en me revoyant si pâle et si morne, il m'a demandé de lui ouvrir mon
+coeur comme je lui avais ouvert ma conscience, et de bien lui dire
+s'il ne me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de
+vengeance contre ceux qui avaient causé par malice ma faute et ma
+mort, si funeste et si prématurée?
+
+Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-même, et je
+me suis montré incapable de pardonner jamais dans le fond du coeur, ni
+dans ce monde, ni dans l'autre, à ceux qui m'avaient séparé de toi et
+toi de moi, à moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne serais
+jamais à un autre sur la terre et que je serais éternellement ton
+fiancé dans le paradis.
+
+Il m'a bien grondé de ces sentiments, qui lui ôtaient tout droit de
+m'absoudre avant la dernière heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du
+Christ, pardonner à ceux qui n'avaient pas pardonné; il m'a bien
+prêché, bien tourné et retourné de toutes les façons pour me faire
+désavouer ma haine et ma vengeance; mais c'était comme s'il avait
+parlé à la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai été inexorable
+dans ma résolution d'emporter mon ressentiment dans mon âme, à moins
+d'emporter dans l'autre monde l'anneau du mariage qui nous unirait au
+moins dans l'éternité.
+
+Il a paru réfléchir en lui-même longtemps, comme un homme qui doute
+sans rien dire; puis, en se levant pour s'en aller:
+
+--Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grâce du mariage _in
+extremis_ avec celle que vous aimez plus que le ciel et qui vous aime
+plus que sa vie vous est accordée, me promettez-vous d'embrasser le
+chef des sbires de bon coeur, et de bénir vos bourreaux, au lieu de
+maudire en mourant vos ennemis?
+
+--Oui, mille fois oui, me suis-je écrié, ô mon père! et je le ferai de
+bon coeur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de malheur
+à ceux qui m'auront donné ainsi une éternité avec Fior d'Aliza pour
+quelques misérables années sur la terre!
+
+
+CCXXXV
+
+--Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre âme malade,
+mon cher fils, ce que vous me demandez est bien difficile, impossible
+à obtenir des hommes peut-être, mais Dieu est plus miséricordieux que
+les hommes, et celui qui a emporté la brebis égarée sur ses épaules
+ramène au bercail l'âme blessée par tous les chemins. Je n'oserais
+prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes supérieurs, sans le
+consentement de vos parents et sans la permission de l'évêque, d'unir
+secrètement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied d'un
+échafaud, et de mêler l'amour à la mort, dans une union toute
+sacrilége, si elle n'était toute sainte.
+
+Mais si Dieu permet, pour votre salut éternel, ce que les hommes
+réprouveraient sans souci de votre âme; si le Christ dit oui par
+l'organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je
+ne dirai pas non, et que j'affronterai le blâme des hommes pour porter
+deux âmes pures à Dieu!
+
+Je vais d'abord consulter l'évêque aussi rempli de charité que de
+lumière, je monterai ensuite à San Stefano pour obtenir les dispenses
+de mes supérieurs; je confierai ensuite à votre mère et au père de
+Fior d'Aliza la mission sacrée dont je suis chargé auprès d'eux;
+j'obtiendrai facilement pour eux l'autorisation d'entrer avec moi dans
+votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamné, et pour
+ramener leur fille et leur nièce, veuve avant d'être épouse, dans leur
+demeure; préparez-vous par la pureté de vos pensées, par la vertu de
+votre pardon à l'union toute sainte que vous désirez comme un gage du
+ciel, et surtout ne laissez rien soupçonner ni au _bargello_ ni à ceux
+qui vous visiteront par charité, du mystère qui s'accomplira entre
+l'évêque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de Dieu
+peuvent seuls comprendre ce que les hommes de loi ne sauraient
+souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hélas! le premier.
+
+À ces mots, il m'a béni et j'ai baisé ses sandales.
+
+Voilà, mot à mot, les paroles du père Hilario; mais j'ai bien vu à son
+accent et à son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur
+le succès de sa confidence à l'évêque et à ses supérieurs, et que mon
+désir était déjà ratifié dans sa pensée.
+
+
+CCXXXVI
+
+Nous passâmes ainsi ensemble ce soir-là, et tous les autres, de longs
+moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela,
+de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce
+que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à
+finir, soit par la grâce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
+nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les
+Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait
+avec délices à cette idée de fuite lointaine, où je serais tout un
+monde pour lui, lui tout un monde pour moi; où nous gagnerions notre
+vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir
+amassé ainsi un petit pécule, nous bâtirions, sous quelque autre
+châtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
+vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre
+ami Zampogna, que nous nous gardions bien d'oublier; mais, cependant,
+tout en ayant l'air de partager ces beaux rêves, pour encourager
+Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma pensée à
+mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son évasion
+sans me livrer à sa place, à moins de perdre le _bargello_ et sa brave
+femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais à aucun
+prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens répondaient de
+leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu'il pouvait leur
+arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'était d'être expulsés,
+sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes
+complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de
+leur porte-clefs.
+
+Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car
+cela n'aurait été ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
+est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
+dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur
+ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner
+le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis
+et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de
+mourir, pourvu que lui il vécût pour nourrir et consoler mon père et
+ma tante.
+
+Qu'est-ce donc que j'étais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
+pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon
+coeur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant,
+puisque j'étais sûre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.
+
+
+CCXXXVII
+
+Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul à seul, à
+nous reconsoler et à rêver à deux dans notre cachot (car c'était
+vraiment autant le mien que le sien), étaient les plus délicieuses que
+j'eusse passées de ma vie; en vérité, j'aurais voulu que toutes les
+heures de notre vie fussent les mêmes, et que les portes de ce paradis
+de prison ne se rouvrissent jamais pour nous deux; quand on a ce que
+l'on aime, qu'est-ce donc que le reste? qu'un ennui.
+
+J'aurais voulu que ces heures ne coulassent pas, ou bien que toutes
+nos heures passées et futures fussent contenues dans une de ces
+heures.
+
+
+CCXXXVIII
+
+Mais, hélas! l'ombre du cloître n'en descendait que plus vite sur la
+cour, et les étoiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel
+qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous séparer, coûte que
+coûte, de peur que ma veille dans la cour ne parût trop longue au
+_bargello_; sa femme et lui étaient bien contents de mon service; ils
+ne cessaient pas, les braves gens, de se féliciter de ma fidélité, de
+mon assiduité à mon devoir, et des soins que je prenais des
+prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'eût été de les
+livrer à la ruine et à la prison, en récompense de leur confiance? Ce
+n'était pas là ce que ma tante m'avait appris en me faisant répéter
+mon catéchisme.
+
+
+CCXXXIX
+
+Au bout d'une demi-semaine, d'une attente si douce et cependant si
+inquiète, le frère Hilario revint de son couvent: il raconta à
+Hyeronimo que l'évêque et le prieur n'avaient pas balancé à lui
+accorder le consentement, l'autorisation, les dispenses
+ecclésiastiques, motivées sur le salut du meurtrier repentant, à qui
+le pardon et la résignation ne coûteraient rien s'il mourait avec le
+droit et la certitude de retrouver, dans le paradis des repentants,
+l'éternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps,
+symbole de l'union de l'éternité bienheureuse.
+
+--Je sais, lui avait dit l'évêque, que cette superstition pieuse est
+dans le pays de Lucques une opinion populaire que rien ne peut
+extirper dans les campagnes; mais c'est la superstition de la vertu et
+de l'amour conjugal, utile aux moeurs; il n'y a aucun mal à y
+condescendre pour la fidélité des époux et surtout pour le salut des
+condamnés.
+
+Le supérieur de San Stefano avait dit de même.
+
+Quant à la mère d'Hyeronimo et à mon père, comment auraient-ils hésité
+à donner un consentement à une union sainte de tout ce qu'ils aimaient
+sur la terre, surtout quand ils espéraient que cette union serait
+peut-être le gage de la grâce accordée à Hyeronimo et tout au moins de
+mon retour auprès d'eux, si l'iniquité des hommes le retenait en
+captivité après sa commutation de peine.
+
+Muni de toutes ces autorisations, le père Hilario avait amené avec
+lui, à la ville, le père aveugle avec le chien qui le conduisait, et
+ma tante qui les précédait de quelques pas, pour éclairer de la voix
+les mauvais pas de la descente à son beau-frère.
+
+Le père Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants
+sans asile qu'il avait rencontrés sur les chemins; il avait obtenu
+pour eux un coin obscur sous le porche du couvent de Lucques qu'il
+habitait lui-même; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux
+fois par jour aux habitués de la communauté; sur leurs deux parts,
+ils en avaient prélevé une pour le petit chien à trois pattes de
+l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bête semblait comprendre
+qu'il y avait un mystère dans tout cela, et, couché sur les pieds de
+son maître ou sur le tablier de ma tante, il les regardait avec
+étonnement et il avait cessé d'aboyer, comme il avait l'habitude de
+faire à notre porte, au passage des pèlerins.
+
+
+CCXL
+
+--Prenez bien garde, avait dit à nos parents le père Hilario, de rien
+révéler ni au _bargello_, ni à sa femme, ni à personne du secret qui
+se passe entre Hyeronimo, Fior d'Aliza, vous et moi; un seul mot, un
+seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut même de votre
+cher enfant, s'il doit mourir.
+
+Ma tante et mon père l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser
+ma tante, à son tour, vous raconter ce qui s'était dit et ce qui se
+dit ensuite entre eux et Hyeronimo, quand ils se revirent, car je n'y
+étais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+CCXLI
+
+La tante alors, au lieu de parler, se prit à pleurer à chaudes larmes,
+le visage caché dans son tablier.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, me dit-elle enfin, rien qu'en y pensant je
+pleure toujours les yeux de ma tête.
+
+Mettez-vous à notre place, pauvres vieux que nous étions, l'un privé
+de la lumière, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers
+enfants, leur unique soutien, lui allant chercher sa fille qui ne
+voudrait peut-être pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant
+recevoir mon fils pour lui faire le dernier adieu au pied d'un
+échafaud ou tout au plus à la porte d'un bagne perpétuel, la plus
+grande grâce qu'il pût espérer, si monseigneur le duc revenait avant
+le jour fatal, et tous n'ayant pour appui dans une ville inconnue
+qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bâton, demandant pour
+eux l'aumône aux portes.
+
+C'est pourtant comme cela que nous entrâmes à Lucques, monsieur, moi
+disant mon chapelet derrière le frère quêteur; et lui, en montrant mon
+beau-frère, marchant à tâtons derrière nous, guidé par son pauvre
+chien estropié.
+
+Hélas! qu'aurait pensé mon pauvre défunt mari, s'il nous avait vus
+ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laissée en mourant si
+jeune et si nippée, avec une si belle enfant au sein; son frère, avec
+ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros châtaignier;
+son fils, riant dans son berceau auprès du foyer pétillant des
+sarments de la vigne, honorés dans toute la montagne et faisant envie
+à tous les pèlerins qui montaient ou descendaient par le sentier de
+San Stefano?
+
+Et maintenant, son fils condamné pour homicide, au fond d'un cachot,
+sur la paille, attendant le jour du supplice; son frère ayant perdu la
+lumière du firmament; moi, flétrie et pâlie par les soucis, loin de ma
+fille que j'allais retrouver sans qu'il me fût permis de l'embrasser
+seulement quand je la reverrais!
+
+Tous nos biens passés dans les mains des hommes de loi, ruinés,
+mendiants, et, qui plus est, déshonorés à jamais dans la montagne par
+un homicide commis à notre porte, comme dans un repaire de brigands,
+bien que nous fussions honnêtes! Mais qui le savait, excepté Dieu et
+le moine? Voilà pourtant, monsieur, ce que nous étions devenus en si
+peu de temps, et comment nous entrions dans la ville de Lucques.
+Pourrais-je ne pas pleurer, quand j'y pense?
+
+
+CCXLII
+
+Le lendemain du jour où le père Hilario nous avait déposés dans la
+niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, près de la
+prison où l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre
+avec une permission du juge pour aller revoir tant que nous voudrions
+le condamné à mort dans sa prison parce que nous étions sa seule
+famille; le _bargello_ avait l'ordre de nous ouvrir la porte à toute
+heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frère Hilario,
+fût avec nous.
+
+C'est ainsi que nous entrâmes, tout tremblants de peur et de désir à
+la fois, dans la grande cour vide de la prison, où roucoulaient les
+colombes, qui semblaient pleurer comme nous et se parler d'amour comme
+nos deux enfants.
+
+Le _bargello_ et sa femme avaient eu l'égard de ne pas entrer avec
+nous et de refermer la porte derrière nous pour ne pas assister
+indiscrètement au désespoir d'un oncle et d'une mère qui venaient
+compter les dernières heures de leur enfant et de leur neveu.
+
+Fior d'Aliza, avertie par le moine, avait eu le soin de ne pas
+s'approcher non plus trop près pour que nous ne nous jetassions pas
+follement, en nous revoyant, dans les bras les uns des autres; mais
+j'aperçus sa tête si belle et tout éplorée qui s'avançait, malgré
+elle, pour nous entrevoir de derrière un noir pilier du cloître, où
+elle se cachait bien loin de nous! Ah! que sa vue me fit peine et
+plaisir à la fois, monsieur! Je sentis fléchir mes jambes sous moi,
+et, sans l'épaule de mon frère, à laquelle je me retins, je serais
+tombée à terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant
+nous, jappa de joie en voulant s'élancer vers elle, mais je le retins
+par sa chaîne, et nous fûmes bientôt devant la grille ouverte du
+cachot d'Hyeronimo.
+
+
+CCXLIII
+
+Il nous attendait, le pauvre enfant; il se jeta, quand il nous vit,
+aux genoux de son oncle et de moi comme pour nous demander pardon de
+toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de défendre sa
+cousine et nous avait fait fondre sur la maison. Son oncle pressait sa
+tête contre ses genoux chancelants d'émotion; moi, je pleurais sans
+rien lui dire que son nom dans mes sanglots, en tenant sa main toute
+mouillée dans la mienne.
+
+Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chaîne pour
+s'élancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant
+s'appuyer, pour le lécher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes
+en recommençant toujours à s'élancer vainement, jusqu'à ce que
+Hyeronimo l'eût embrassé aussi, à son tour, en pleurant. Enfin,
+monsieur, c'était une désolation dans le cachot, où l'on entendait
+plus de sanglots et de jappements que de paroles.
+
+À la fin, le père Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-même, nous dit
+en pleurant aussi:
+
+--Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'écarter
+pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure où l'on apporte
+la soupe aux prisonniers et pour que vous puissiez voir du moins celle
+à laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me
+promener avec le porte-clefs sous le cloître: chaque fois que nous
+passerons, elle et moi, devant le cachot, vous pourrez la contempler,
+pauvre tante! et elle pourra entrevoir d'un coup d'oeil, sans
+détourner trop la tête, tout ce qu'elle chérit ici bas; ne lui parlez
+que des yeux et du geste du fond de la loge, elle ne vous parlera que
+par son silence; vous aurez assez le temps de lui parler tous de la
+langue, si je parviens jamais à vous la rendre par la grâce de Dieu,
+et surtout empêchez bien le chien de japper et de s'élancer vers elle
+contre la grille, quand nous passerons et repasserons devant le
+cachot.
+
+
+CCXLIV
+
+Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pûmes rien nous dire tant que
+nous n'entendîmes pas s'approcher sous le cloître le bruit des
+sandales du moine et des pas légers de Fior d'Aliza.
+
+À ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux
+le visage de ma chère enfant. Mon Dieu! qu'elle était belle! mais
+qu'elle était pâle dans son costume sombre de gardien d'une prison.
+Ses yeux, en me regardant à la dérobée, pendant qu'elle pouvait être
+entrevue de nous en passant et repassant, étaient tellement voilés de
+larmes mal contenues, qu'on ne pouvait les voir que comme on voit une
+pervenche mouillée à travers les gouttes d'eau au bord de la source.
+Comme le cloître était bien long et que le frère Hilario marchait
+pesamment, à cause de son âge, nous causions, Hyeronimo, mon frère et
+moi, pendant la distance d'un bout du cloître à l'autre bout; le chien
+même semblait s'en mêler, monsieur, et ses yeux semblaient
+véritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior
+d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le père qui ne pleurait pas,
+hélas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais
+son coeur n'en était que plus noyé!
+
+
+CCXLV
+
+Ce que nous dîmes tous les trois, pendant ces deux heures que le père
+Hilario fit durer, à sa grande fatigue, le plaisir et la peine,
+comment pourrais-je vous le redire? Un jour n'y suffirait pas. Jugez
+donc ce que quatre personnes qui ne font qu'une, et qui sentent le
+cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tête par le supplice
+prochain d'un seul d'entre eux, prêt à les tuer tous d'un seul coup,
+peuvent se dire!
+
+Hyeronimo nous confessa que son bonheur, s'il devait vivre, et son
+salut éternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement
+que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour
+son union avec sa cousine (_sorella_, comme nous disons, nous);
+sachant combien sa _sorella_ le chérissait de tous les amours et
+n'ayant pas nous-mêmes de plus cher désir que ce mariage, comment
+aurions-nous pu refuser au pauvre mourant?
+
+C'était nous qui lui avions donné son idée que les époux sur la terre
+se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refusé son
+paradis à lui-même, si nous avions dit non, l'aveugle et moi?
+
+Il nous bénit mille et mille fois de notre condescendance à son amour,
+et il nous répéta tout ce que le père Hilario lui avait appris de la
+condescendance de l'évêque; outre le souci qu'il avait de nous, en
+nous laissant dans la misère par son supplice, dans ce supplice il ne
+semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne fût avancée par
+quelque événement avant que le prêtre eût accompli sa promesse, en
+bénissant cette union secrète et en consacrant sa passion devant
+l'autel.
+
+
+CCXLVI
+
+--Oh! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de
+faire ce qu'il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours,
+et que je n'emporte pas mon désespoir dans l'autre vie!
+
+Nous ne répondîmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait
+à passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en
+étions comme étouffés pendant sa promenade au fond du cloître.
+
+La dernière fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me
+retenir, et je dis à demi-voix, de manière qu'elle m'entendît sans que
+les autres puissent m'entendre:
+
+--Fior d'Aliza, que veux-tu de nous?
+
+Elle répondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout
+de ses pieds en parlant.
+
+--Lui, ou mourir avec lui!
+
+Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortîmes à l'heure
+que nous avait indiquée le père Hilario, nous la vîmes qui
+s'éloignait de lui en courant, pour remonter dans sa chambre avant
+notre sortie de la geôle. Le _bargello_ et sa femme ne s'étonnèrent
+pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitués à entendre des
+sanglots du coeur dans leur puits, comme nous autres à entendre le
+sanglottement de l'eau dans les sources.
+
+
+CCXLVII
+
+La tante se tut.
+
+--À toi maintenant, dit-elle à Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui
+saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant
+ainsi, peut-être pour la dernière fois, avec notre pauvre Hyeronimo.
+
+Voyons, parle au monsieur avec confiance; c'est ton tour maintenant
+d'ouvrir ton coeur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et
+de le vider de tout ce qu'il contenait de rêves et de larmes, pour n'y
+laisser place qu'au bonheur et à la reconnaissance que tu vas goûter
+pendant le reste de ta vie.
+
+--Oh! oui, raconte-nous cela toi-même, dit l'aveugle en joignant ses
+deux mains sur la table; je me le ferais bien raconter tous les soirs
+de ma vie sans me rassasier jamais des miséricordes du bon Dieu pour
+nous.
+
+--Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obéir à mon père et à ma tante,
+mais cela me rend toute honteuse. Comment une fille si innocente et si
+simple que j'étais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est
+l'ange de la parenté et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin
+voilà.
+
+
+CCXLVIII
+
+Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout
+habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
+toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver
+ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant
+innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce
+que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et
+divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce n'était pas moi
+qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient fermées et la parole
+d'en haut me parlait sans me laisser répondre et comme si quelqu'un
+m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà pourquoi je n'essayai
+même pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction.
+
+Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela
+ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y
+consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa
+liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et
+avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
+alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le
+trompant lui-même?
+
+Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis
+elle reprit:
+
+--Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et
+lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au
+rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as
+rencontré la noce de la fille du _bargello_, jusqu'à ce que tu viennes
+le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous
+partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la montagne pour
+sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le jour les
+frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on
+ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux
+propriétaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme
+coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et
+toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.
+Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un
+barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des
+prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un
+fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui
+permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et
+qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
+lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se
+trouve hors des murs, libre dans la campagne...
+
+Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi
+préfères-tu mourir à sa place, plutôt que de risquer la liberté en le
+suivant dans sa fuite?...
+
+--Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
+sauvais derrière lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si
+hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait
+certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour
+tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le
+déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle
+pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
+la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutôt mourir que
+de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de
+la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres
+versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en verses de
+bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et si bon,
+est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il
+aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et notre
+père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la
+lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le coeur, ce
+catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?
+
+
+CCXLIX
+
+Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai: Fuis, je t'en ai
+préparé les moyens pour la nuit où tu seras mis seul en chapelle et je
+vais te rejoindre; ce n'est pas même un mensonge, car, morte ou
+vivante, je le rejoindrai bientôt. Puis-je vivre sans lui? puis-je
+même mourir sans que mon âme vole sur ses pas et le rejoigne comme la
+colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il émigre de la
+branche avant elle?
+
+Il fut donc décidé que je le tromperais pour ne pas tromper le
+_bargello_ et sa femme.
+
+--Quand il sera libre, continua la voix, tu revêtiras le froc et le
+capuchon des pénitents noirs qu'il aura laissés tomber de la fenêtre
+en s'enfuyant, et tu reviendras dans son cachot, avant le jour,
+prendre sa place, pour que les sbires te mènent au supplice, en
+croyant que c'est lui qu'ils vont fusiller pour venger le capitaine;
+tu marcheras en silence devant eux, suivie des pénitents noirs ou
+blancs de toute la ville qui prieront pour toi; et quand tu seras
+arrivée au lieu du supplice, tu mourras en prononçant son nom,
+heureuse de mourir pour qu'il vive!
+
+Voilà, monsieur, voilà exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais
+pas inventé, en toute ma vie, de moi-même. J'étais trop simple et trop
+timide, mais l'ange de l'amour conjugal en invente bien d'autres,
+allez! Je l'ai bien compris quand je fus sa femme!
+
+
+CCL
+
+Après ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touché
+ma paupière et calmé mon pauvre coeur.
+
+Ma résolution était prise d'obéir, sans lui rien dire qu'au moment où
+le prince qu'on attendait dans Lucques serait arrivé, et qu'il aurait
+ou ratifié ou ajourné l'exécution. C'était notre dernier espoir.
+
+Hélas! il fut trompé encore; le lendemain à mon réveil, le _bargello_
+me dit négligemment, comme je passais pour mon service dans le préau,
+que le prince venait d'écrire à son ministre qu'il ne fallait pas
+l'attendre et qu'il était retenu en Bohême par les chasses.
+
+Tout fut perdu; mes jambes me manquèrent sous moi; mais le _bargello_
+ne s'aperçut pas de ma pâleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore
+dans le vestibule grillé du préau. Il crut que je dormais encore à
+moitié, ou que le retour du prince m'était indifférent comme
+l'ajournement du supplice du meurtrier.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+CXXXe ENTRETIEN
+
+FIOR D'ALIZA
+
+(Suite. Voir la livraison précédente.)
+
+
+CCLI
+
+J'entrai dans le préau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le père
+Hilario y était déjà, il était venu lui annoncer que tout espoir de
+grâce était perdu par l'absence du prince qui voulait chasser le
+faisan en Bohême, et que le jour de la mort était fixé à trois jours
+de là pour le condamné; il recevait sa dernière confession et la
+promesse de lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement de
+l'eucharistie avec celui de l'extrême-onction, la veille de sa mort.
+Puis, se tournant vers moi à demi morte:
+
+--Je vous laisse ensemble, me dit-il; mes deux enfants, demain, avant
+la nuit, vous serez unis pour un jour et séparés le jour suivant pour
+un peu de temps! Que l'éternité vous console du jour qui passe! Je
+vais annoncer le désespoir à vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez
+avec moi pour qu'ils ne meurent pas sous le coup; vous leur resterez,
+n'est-ce pas? et le souvenir d'Hyeronimo revivra pour eux en vous.
+
+
+CCLII
+
+Je n'étais déjà plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait
+dit la nuit, et je le suivis, avec l'autorisation du _bargello_,
+jusqu'à la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il
+ouvrît la bouche, je fis un signe invisible à ma tante et je lui fis
+comprendre que l'exécution n'aurait peut-être pas lieu. Elle le dit
+tout bas à mon père sans que le père Hilario s'en aperçût; puis ils
+reçurent la fatale nouvelle avec la résignation apparente de ceux qui
+n'ont plus rien à craindre ici-bas, que la fin de tout.
+
+Le père Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le
+lendemain secrètement, avant le lever du jour, pour donner devant eux
+la bénédiction mortuaire et la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
+Il leur enseigna en même temps de garder le silence sur l'objet de la
+cérémonie, de prier Dieu dans leur coeur et de se taire devant le
+_bargello_, pendant que lui, le père Hilario, dirait la messe des
+morts et que l'enfant de choeur qui servirait la messe entendrait,
+sans les comprendre, les paroles latines prononcées par le prêtre sur
+la tête des deux fiancés.
+
+Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le père Hilario
+dans le guichet. Quelle journée, monsieur, que celle-ci, et comme
+j'aurais voulu tout à la fois en presser et en ralentir les heures!
+les unes pour mourir tout de suite et pour aller l'attendre dans le
+paradis, dont je n'aurais vu que quelques heures sur la terre, et les
+autres pour lui rendre la liberté et la vie, lui sacrifiant à son
+insu la mienne.
+
+
+CCLIII
+
+Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher
+beaucoup de la loge où Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la
+tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à
+travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête; et moi, du
+haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure
+immobile dans la demi-ombre de sa loge.
+
+Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du
+_bargello_ que j'étais malade, pour me dispenser de m'asseoir à table
+avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant
+la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne
+intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fît sa
+_sposa_, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour
+sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui.
+
+Bien longtemps avant que le jour blanchît les montagnes de Lucques, je
+lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai mes blonds
+cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe, pour que
+ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de mon mari;
+puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d'une gorgère de
+dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie
+entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins
+rappelât en moi la femme et m'embellît aux yeux de mon fiancé.
+
+Il faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles
+vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d'elles
+avenante, dans l'oeil de celui qu'elles aiment.
+
+
+CCLIV
+
+Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l'escalier de la
+tour, croyant que mes mouvements hâteraient le jour, et m'avançant
+jusqu'à la porte de la rue pour écouter si je n'entendais pas les pas
+lourds du père Hilario, et les pas légers de l'enfant de choeur
+faisant tinter sa sonnette dans l'ombre devant lui; mais rien,
+toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernière
+fois, le père Hilario allait sonner, quand je prévins le bruit en
+ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais été l'ange
+qu'on voit peint sur la muraille de la cathédrale de Pise et qui ouvre
+la porte du cachot à Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant
+que les deux gendarmes dormaient, la tête sur leur bras, sans voir et
+sans entendre.
+
+Je mis mon doigt sur mes lèvres pour que le vieillard et l'enfant ne
+réveillassent pas le _bargello_; vous savez que j'avais assez mérité
+sa confiance pour qu'il me laissât la clef du préau. Je fis entrer le
+prêtre et l'enfant. Nous traversâmes sans bruit la cour de la prison;
+le prêtre, l'enfant de choeur et moi, nous entrâmes dans la loge
+d'Hyeronimo. Je marchais la dernière et je baissais la tête.
+
+Hyeronimo était aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le père
+Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un
+couloir sombre, à la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe
+commença. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me
+tintaient d'émotion.
+
+Le père et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux
+statues de pierre sculptée, contre un pilier de la cathédrale; ils
+étaient entrés en même temps que nous, par la porte extérieure de la
+chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo
+regarda sa mère, et le père pleurait sans nous voir. Après
+l'élévation, le prêtre nous fit approcher, et déployant sur nos deux
+têtes un voile noir, que l'enfant de choeur prit pour un linceul du
+condamné, il nous glissa à chacun un anneau dans la main et nous bénit
+en cachant ses larmes.
+
+--Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, nous dit-il tout bas,
+pour vous aimer à jamais dans le paradis; je vous unis pour
+l'éternité.
+
+Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya à la muraille
+et retomba à genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort
+prochaine et se mit lui-même à sangloter. Le père Hilario se hâta de
+dépouiller ses habits de prêtre et m'entraîna avec lui hors de la cour
+avant que personne fût debout dans la prison; je lui ouvris la porte
+de la rue.
+
+Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai à genoux, au pied
+de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grâces de
+vivre un jour la _sposa_ d'Hyeronimo et de mourir le second jour pour
+lui avec la confiance de lui préparer son lit nuptial dans le
+paradis.
+
+
+CCLV
+
+De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le _piccinino_
+fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au
+meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu'il me dit, ne toucha pas à ce
+qu'on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était
+muet déjà comme la tombe. Les frères pénitents vinrent plusieurs fois
+dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la
+cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
+religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se
+repentir et mourir en bon chrétien, il n'avait qu'à emprunter le
+lendemain l'habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous
+les pénitents noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.
+
+Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait à un
+linceul qui cachait les pieds et les mains en traînant jusqu'à terre;
+en abattant son capuchon percé de deux trous à la place des yeux, on
+voilait entièrement son visage.
+
+Hyeronimo, à qui j'avais fait la leçon, parce que la femme du
+_bargello_ m'avait raconté cette coutume, accepta l'habit et le déposa
+sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères
+de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'éteignit dans la cour.
+Je m'y glissai sans rien dire avant le moment où le _bargello_ allait
+la fermer.
+
+Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce
+soir-là, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
+entendait déjà l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
+même aux villages voisins. Quant à lui et sa femme, ils ne se
+couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent
+toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les
+psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier jour,
+ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
+un monde où rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?
+
+
+CCLVI
+
+Moi, cependant, j'avais promis à Hyeronimo de revenir passer avec lui
+la dernière nuit, sans crainte d'être découverte, puisque je ne devais
+plus le quitter qu'après qu'il serait sauvé et me dévoiler qu'après
+être morte à sa place.
+
+En disant cela, ses yeux tombèrent involontairement sur le berceau du
+charmant enfant que son pied balançait avec distraction sur le
+plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le
+patois de Lucques.
+
+--À peine me fus-je glissée furtivement dans la loge, qu'il éteignit
+du souffle la lampe, que tout resta plongé dans la nuit.
+
+Nous nous assîmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis
+il m'embrassa pour la première fois, sans que je fisse de résistance,
+et la nuit de nos noces commença par ces mots cachés au fond du coeur,
+qu'on ne dit qu'une fois et qu'on se rappelle toute sa vie.
+
+Nuit terrible, où toutes nos larmes étaient séchées par nos baisers,
+et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah! qui vit jamais
+comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremêler tellement,
+que l'amour luttait avec la mort et que la mort était vaincue par
+l'amour. Ah! Dieu me préserve de m'en souvenir seulement! Je croirais
+la profaner en y pensant; c'est comme une apparition qui reste,
+dit-on, dans les yeux, mais que le coeur ne confie jamais aux lèvres!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+CCLVII
+
+--Hyeronimo, lui disais-je, lève-toi; c'est la pointe du jour qui
+éclaire déjà les barreaux.
+
+--Non, disait-il; il nous reste assez de temps pour fuir avec toi. Ne
+perdons pas une minute de ce ciel ensemble, qui sait si nous le
+retrouverons jamais!
+
+--Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coûter la vie.
+
+--Non, répétait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet
+de la lune qui éclaire la première ou la dernière heure de la nuit.
+
+Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendîmes quatre coups du
+marteau de l'horloge du couvent voisin sonner les matines. Il me
+laissa toute baignée de larmes sur la paille qui nous servait de
+couche, et, s'échappant comme une ombre de mes bras, il courut à la
+chapelle avant que je pusse l'embrasser encore, et montant jusqu'à la
+hauteur du barreau de la lucarne scié par moi:
+
+--Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vécu, puisque vivant ou mort
+nous sommes époux.
+
+À retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se
+laissant glisser de la fenêtre dans l'égout du jardin.
+
+--À retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-même, sans regretter
+seulement la vie.
+
+
+CCLVIII
+
+Rentrée par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me hâtai de
+quitter ma veste d'homme et de me revêtir sur ma chemise seule de
+l'habit de pénitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me
+dérobait à tous les regards.
+
+Je revins ensuite à la chapelle, je rétablis vite le barreau de la
+fenêtre à sa place, pour qu'on ne s'aperçût pas qu'il avait été
+déplacé; puis je me mis à genoux la tête entre mes mains devant
+l'autel, comme un mourant qui a passé la nuit dans les larmes en
+pensant à ses péchés.
+
+Hélas! je ne pensais qu'à la nuit de larmes que je venais de finir
+avec Hyeronimo, et à peine à la mort que j'allais subir pour lui et
+pour le brave _bargello_, afin que les innocents ne payassent pas pour
+le coupable. J'entendais déjà derrière moi la foule des pénitents
+noirs et blancs et les frères de la Sainte-Mort qui se pressaient
+derrière la grille de la chapelle, et qui murmuraient à demi-voix les
+prières des agonisants.
+
+Le _bargello_ et sa femme étaient là pleurant; ils ne s'étonnaient pas
+de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma pitié pour le prisonnier
+me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune à un
+tel spectacle, au contraire, ils bénissaient le bon Dieu.
+
+
+CCLIX
+
+Les sbires entrèrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
+me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis
+dans leurs mains comme un agneau qu'on mène à la boucherie; ils me
+firent sortir au milieu des sanglots du _piccinino_, du _bargello_ et
+de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur
+service et de leur douleur.
+
+Les rudes mains des sbires me séparèrent violemment et me poussèrent
+dans la rue. Elle était pleine de monde en deuil que les cloches,
+annonçant le supplice, et la prière des morts, avaient réveillé et
+rassemblé dès le matin; un cordon de sbires les tenait à distance; les
+pénitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
+enfant, à côté du père Hilario, marchait devant moi et tendait une
+bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier.
+
+On marchait lentement, à cause du vieux moine mon confesseur, qui me
+faisait des exhortations à l'oreille que je n'entendais pas, et qui
+s'arrêtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
+promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne
+craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon père aveugle et ma tante,
+et de me trahir en tombant d'émotion devant eux, avant d'être arrivée
+à la place de l'exécution.
+
+Mais je ne vis rien que les visages irrités des sbires et les visages
+attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle
+était épaisse. En passant sur la grande place, devant la façade du
+palais du duc, voisin des remparts où j'allais mourir, je vis une
+femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux,
+agenouillée sur son balcon, et qui rentra précipitamment dans l'ombre
+de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle
+priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit
+de faire grâce!
+
+
+CCLX
+
+On me fit monter précipitamment les marches qui conduisaient au
+rempart, et on me plaça seule avec le père Hilario et le bourreau
+contre le parapet du Cerchio, afin que les balles qui m'auraient
+frappée n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre
+côté du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commandés par un
+officier et armés de leurs carabines, chargèrent leurs armes devant
+moi, et se rangèrent, leur fusil en joue, pour attendre le
+commandement de tirer.
+
+Eh bien! monsieur, dans ce silence de tout un peuple qui retient son
+haleine en attendant la voix qui doit commander la mort d'un homme,
+vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pâli; la
+joie de l'idée qu'en mourant je mourais pour lui me possédait seule,
+et j'attendais le commandement de feu avec plus d'impatience que de
+peur!
+
+--Soldats! s'écria d'une voix de commandement l'officier, préparez vos
+armes!
+
+Les soldats me mirent en joue; à ce moment, le bourreau, qui était
+derrière moi, un peu à l'abri par un angle du mur, se jeta tout à coup
+sur moi, et, m'arrachant d'une main rapide et violente le capuchon et
+la robe de pénitent jusqu'à la ceinture, me découvrit presque nue aux
+yeux des soldats et de la foule. Ma chemise entr'ouverte laissa mon
+sein à demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait été détaché par
+le geste du bourreau, roulèrent sur mes épaules.
+
+Je crus que j'allais mourir de honte en me voyant ainsi demi-nue
+devant cette bande de soldats étonnés; ils restaient suspendus comme
+devant un miracle, car mes mains liées derrière le dos m'empêchaient
+de recouvrir ma poitrine et mon visage.
+
+Ah! mon Dieu, la mort n'est pas si terrible que ce que je souffris
+dans cette minute! Un silence de stupeur empêchait de respirer toute
+la foule.
+
+
+CCLXI
+
+Un cri partit en ce moment du côté de l'escalier qui menait au
+rempart. Un homme s'élança en fendant le rang des soldats. Arrêtez!
+arrêtez! c'est moi! et il tomba inanimé à mes pieds; le ciel
+s'obscurcit, la tête me tourna et je me sentis évanouir dans les bras
+de mon époux. Nous mourûmes tous deux sans nous sentir mourir!
+
+C'était Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me
+voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'était défié
+enfin de quelque chose, était rentré dans Lucques, avait volé à la
+porte de la prison, et, apprenant là par le _piccinino_ que les sbires
+me menaient mourir à sa place, avait volé comme le vent sur mes
+traces, et venait réclamer à grands cris son droit de mort, s'il était
+encore temps.
+
+Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'étais dans un autre monde.
+Quand je m'éveillai, j'étais dans un vrai paradis, au milieu d'un
+appartement tout d'or, de peintures, de glaces et de statues, qui
+toutes semblaient me regarder, entourée des belles suivantes de la
+duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur délicieuse, et
+en présence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait
+d'attendrissement près de mon chevet.
+
+Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'était la duchesse de
+Lucques elle-même, la souveraine, et bien la souveraine en vérité, de
+beauté, de bonté et de pitié pour ses sujets. Mais que puis-je vous
+dire? J'étais vivante, mais j'étais comme dans un rêve. On dit qu'elle
+m'interrogea, que je lui répondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle
+envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grâce, mais de suspendre
+l'exécution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme
+meurtrier dans son cachot.
+
+
+CCLXII
+
+Pour moi, elle me confia à la grande maîtresse du palais, pour qu'elle
+me fît recevoir au couvent des Madeleines à Lucques, jusqu'au jour où
+mon père et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au
+châtaignier.
+
+Ah! que de bénédictions nous lui donnâmes, quand ce jour fut arrivé et
+quand la femme du _bargello_, sauvée de tous soupçons par ma ruse,
+revint avec eux me reprendre, huit jours après au couvent, pour
+rentrer ensemble dans notre demeure. Le petit Zampogna, joyeux comme
+nous, marchait plus vite qu'à l'ordinaire en remontant la montagne,
+comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune maître
+Hyeronimo.
+
+
+CCLXIII
+
+Hélas! il n'y était pas, il dut rester tout seul maintenant dans son
+cachot, les fers aux pieds et aux mains, pendant environ six semaines,
+jusqu'à ce que les chasses impériales en Bohême fussent closes, et que
+le duc fût rentré dans ses États pour écouter le rapport de son
+ministre sur l'affaire; elle préoccupait tellement tout le duché
+depuis que les sbires avaient été sur le point de fusiller une jeune
+_sposa_ pour son amant, qu'on ne parlait plus d'autre chose.
+
+Pendant ce temps, le père Hilario avait réussi à prouver au docteur
+Bernabo la scélératesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du
+capitaine des sbires, et la fausseté des pièces qu'il avait inventées
+pour nous dépouiller de nos pauvres biens pièce à pièce. Cela parut
+louche au prince et à ses conseillers, et on décida, qu'en attendant
+de plus amples renseignements sur le meurtre provoqué du capitaine,
+que mon père et ma tante rentreraient dans la propriété de la maison,
+de la vigne et du châtaignier, et que la peine de mort d'Hyeronimo
+serait convertie (encore était-ce pour ne pas démentir les sbires) en
+deux ans de galères. Or, comme l'État de Lucques n'avait pas de
+marine, un traité avec la Toscane obligeait l'État toscan à recevoir
+les condamnés de Lucques dans les galères de Livourne.
+
+Le père Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au
+monastère, de toutes ces circonstances. Que de grâces nous rendîmes à
+la Providence, quand il nous apprit la commutation de peine!
+
+--Celui-là que je portais dans mon sein, s'écria-t-elle en étendant sa
+belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un père!
+
+Elle ramena le coin de son tablier sur ses yeux pour les essuyer, et
+elle se tut.
+
+--Hélas! oui, me dit la tante; elle était enceinte, la pauvre enfant,
+enceinte d'une nuit de larmes.
+
+Ils se turent tous, et Fior d'Aliza, sans rabaisser son tablier, se
+leva de table et alla derrière la porte donner le sein à son enfant.
+
+
+CCLXIV
+
+--Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je
+vais vous dire comment cela se passa, grâce à la Providence et à la
+bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans
+son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que
+la mort, écrit le livre qui est là sur la fenêtre, dit-elle en
+montrant l'_Imitation de Jésus-Christ_; elle savait seulement par
+l'évêque et par les moines que Fior d'Aliza avait été mariée et
+qu'elle ne consentirait jamais à laisser son mari se consumer seul
+dans la honte et dans la peine à Livourne, sans aller lui porter les
+consolations que la loi italienne autorise les femmes à porter à leur
+mari captif à la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de leurs
+chaînes, au milieu de leurs rudes travaux.
+
+Elle craignit pour elle, à cause de sa jeunesse et de son extrême
+beauté qui nous avait déjà fait tant de mal, les dangers et les propos
+des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par
+le père Hilario une lettre de recommandation pour la supérieure des
+soeurs de charité de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne. Ces
+saintes femmes s'occupent spécialement de la guérison des galériens
+dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la pauvre
+montagnarde eût un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
+recueillir sa misère, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
+son mari meurtrier condamné à mort, gracié et commué en deux ans de
+peine, enchaîné dans les galères du port de Livourne.
+
+
+CCLXV
+
+Mais la voilà qui rentre et qui va finir elle-même le récit.
+
+Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laissée, et continua en
+regardant sa tante:
+
+--Je partis à pied avec cette lettre, et en promettant à mon père et à
+ma tante de revenir ainsi de Livourne tous les samedis pour leur
+rapporter tout ce qui serait nécessaire à leur vie, et pour passer
+avec eux le dimanche à la cabane, seul jour de la semaine où les
+galériens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer
+les grandes rues de Livourne.
+
+Ah! que de larmes nous versâmes en nous séparant au pied de la
+montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon père? Mais enfin ce n'étaient
+plus des larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous revoir
+toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et heureux
+auprès de nous.
+
+
+CCLXVI
+
+Je marchai du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon _mezaro_
+rabattu et refermé sur mon visage pour que les passants ne
+m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la
+route, pensant en eux-mêmes, en me voyant si jeune et si seule, que
+j'étais une de ces filles mal famées de Lucques qui vont chercher à
+Pise et à Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprès des
+matelots étrangers.
+
+Il était nuit quand j'arrivai à la ville, je me glissai à travers la
+porte à la faveur d'un groupe de familles connues des gardes de la
+douane qui rentraient, avant les portes fermées, dans la ville, sans
+être vue au visage, ni fouillée, ni interrogée; j'en rendis grâce à la
+Madone dont la statue dans une niche, sous la voûte de la porte, était
+éclairée par une petite lampe.
+
+Je demandai un peu plus loin l'adresse de la supérieure des
+religieuses qui soignaient les galériens. On me prit pour la soeur
+d'un galérien et on me l'indiqua avec bonté. Je sonnai: la soeur
+portière ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, à la vue de mon visage
+innocent, qu'elle entrevit à travers mon _mezaro_, quand je fus
+obligée de l'écarter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me
+fit entrer et porta la lettre à sa supérieure.
+
+
+CCLXVII
+
+La supérieure était une femme âgée et sévère, qui, après avoir lu la
+lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle
+m'eut regardée un moment et interrogée sur mon état de grossesse, qui
+rendait ma présence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se
+rembrunit:
+
+--Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pensé! Nous ne
+pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la nôtre; le monde
+est si méchant! et il en gloserait à la honte de la religion. Mais,
+pour répondre autant qu'il est en nous à la protection de la duchesse,
+voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un
+lieu à la fois ouvert et renfermé le soir dans notre enceinte. Les
+gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchaînés le jour et
+rôdent la nuit pour nous protéger; on le nettoiera, on le garnira d'un
+lit et d'une paille propre et fraîche, on y mettra une porte, et vous
+pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous soyez rentrée
+avant l'_Ave Maria_, et que vous n'en sortiez qu'après l'_Ave Maria_
+du matin; j'aurai soin que la soeur portière vous y porte tous les
+jours la soupe des galériens malades, et tous les soirs un pain blanc
+avec les haricots à l'huile et les olives de leur souper. J'irai
+moi-même vous visiter souvent dans cette cahute et vous porter les
+consolations et les encouragements que votre figure honnête commence à
+m'inspirer. Vous pourrez même entendre notre messe de la porte de la
+chapelle, ici à gauche, par la lucarne des serviteurs du monastère.
+
+
+CCLXVIII
+
+Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon
+front tout trempé de la sueur du chemin avec mon _mezaro_, et chargea
+la soeur portière de faire enchaîner les chiens, pour qu'ils ne me
+mordissent pas pendant cette première nuit en voyant une étrangère.
+
+Mais l'ordre était superflu; c'était un gros chien et une chienne qui
+n'étaient pas du tout méchants, ils parurent tout de suite comprendre
+que je n'étais pas plus méchante qu'eux; ils flairèrent, sans gronder
+seulement, mes pieds nus, et en léchèrent la poussière, tellement que
+je priai la portière de ne pas les enchaîner, mais de me les laisser
+pour compagnie dans la nuit.
+
+Cela fut ainsi; je m'étendis tout habillée sur la paille, je
+m'endormis comme une marmotte des hautes montagnes que j'avais, quand
+j'étais petite, au châtaignier, qu'Hyeronimo avait apprivoisée et qui
+ne s'éveillait qu'au printemps.
+
+
+CCLXIX
+
+Le lendemain, il n'était pas jour encore que je me revêtis de mon
+costume de la prison de Lucques pour aller à Livourne voir mon pauvre
+Hyeronimo. J'avais apporté sa zampogne, afin qu'on me prît pour un des
+_zampognero_ des Maremmes qui viennent jouer dans les rues de Livourne
+pour consoler les pauvres galériens. Les sentinelles me laissèrent
+librement passer la grille de l'arsenal et entrer dans la cour
+intérieure des galériens.
+
+On ne leur refuse pas chez nous, monsieur, en Italie, l'innocent
+plaisir d'écouter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le
+temps qu'ils ne travaillent pas, librement avec leurs parents, leur
+femme, leur fiancée, s'ils en ont, à travers les barreaux de fer de
+leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni même de s'entrelacer
+leurs doigts dans les doigts de celles qu'ils aimaient pendant qu'ils
+étaient libres.
+
+Il dormait encore; je m'étendis sur les dalles de la cour, sous le
+rebord de sa loge, qu'on m'avait indiquée en entrant, et je jouai
+l'air que nous avions inventé ensemble, au gros châtaignier, avant
+notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'élança
+vers les barreaux.
+
+--Fior d'Aliza, est-ce toi? s'écria-t-il.
+
+La zampogne m'échappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue.
+
+
+CCLXX
+
+Ce que nous dîmes, monsieur, et ce que nous ne dîmes pas, je n'en
+sais rien; le vent même ne le pourrait pas dire, car il n'aurait pu
+passer entre ma bouche et la sienne. Nous restâmes une partie de la
+matinée à parler tout bas ou à nous taire en nous regardant. Je lui
+demandai pardon de l'avoir voulu tromper, et je lui promis de ne pas
+le quitter, excepté la nuit, pour l'aider à porter ses chaînes.
+
+Les autres galériens, punis pour des fautes légères, avaient horreur
+de s'approcher de lui. Les sbires de Lucques, dont il passait pour
+avoir tué le chef par trahison, l'avaient recommandé aux sbires des
+galériens comme un monstre de méchanceté. De sorte que ses compagnons,
+par flatterie pour les gardiens, affectaient la répugnance et
+l'horreur pour lui, afin de se faire bien venir d'eux.
+
+
+CCLXXI
+
+Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis à mon
+père et à ma tante, au châtaignier leur porter des nouvelles de leur
+enfant, et lui rapporter des châtaignes, et leur porter à eux la
+nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnées pour
+Hyeronimo et pour eux, et je revenais la nuit, sans peur et sans
+honte, à Livourne, passer la journée dans la cour, auprès de la loge
+de mon _sposo_, l'écoutant gémir de la fièvre, et veillant quand il
+dormait.
+
+Que de mois, monsieur, nous passâmes ainsi: lui, toujours plus
+languissant; moi, toujours vaillante!
+
+Un soir, cependant, le chagrin me saisit tellement dans la nuit, que
+les douleurs me prirent. La concierge du couvent alla chercher la
+sage-femme; mais quand elle arriva j'avais déjà un bel enfant sur mon
+sein. Le même soir je me levai et je le portai embrasser à son père.
+Huit jours après, je le portai à mon père et à ma tante. Ah! quelle
+joie ce fut dans la maison! Le père Hilario le baptisa et lui donna le
+nom de Beppo, qui veut dire «joie dans les larmes.»
+
+De ce jour, j'eus deux soucis au lieu d'un, et je l'emportai partout
+avec moi pour le faire sourire à son père en le tenant sur le rebord
+extérieur de la loge; quelquefois même il passait ses petites mains à
+travers la grille et jouait avec les chaînes d'Hyeronimo; je
+l'endormais, je l'allaitais, je riais avec lui.
+
+Cela ranimait le pauvre Hyeronimo; il le regardait, il me regardait,
+il revenait à la santé en jouissant de notre vue. J'avais oublié nos
+malheurs, et quand je jouais dans la rue de la zampogne, l'enfant
+paraissait goûter la musique, et les jeunes mères s'arrêtaient pour le
+contempler et pour m'entendre.
+
+
+CCLXXII
+
+Enfin, monsieur, nos deux figures amenaient trop de foule dans la rue,
+et la supérieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous
+étions trop beaux à présent pour rester plus longtemps à Livourne,
+que cela pourrait donner lieu à de nouveaux bruits, bien qu'il n'y eût
+rien à me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne connaissait
+pas l'origine; que Hyeronimo n'avait plus que six semaines pour
+achever sa peine, après quoi il pourrait revenir en liberté rejoindre,
+dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mère et son oncle, et
+qu'il convenait que je disparusse immédiatement de Livourne, où ma
+jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale.
+
+Je la remerciai de ses bontés, j'embrassai les deux chiens, mes
+fidèles gardiens à la cour; je dis adieu en pleurant à Hyeronimo, et
+je partis en sanglotant, avant le soir, pour la cabane, avec mon
+enfant sur le dos; je laissai ma zampogne à Hyeronimo pour le délasser
+de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit être
+libre des galères; peut-être, monsieur, le voilà qui débouche sur le
+pont de Lucques où j'ai tant pleuré un jour.
+
+Elle prêta l'oreille du côté du pont.
+
+
+CCLXXIII
+
+Après être restée un moment l'oreille tendue du côté du pont, comme si
+elle devinait le pas de son amant et de son époux, un faible
+grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au
+bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'éteignit,
+se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute,
+monta rapidement par la montagne et finit par remplir l'oreille de
+Fior d'Aliza.
+
+--Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'écria-t-elle, et, pâlissant
+comme si elle allait tomber à terre, ramassant l'enfant dans le
+berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'échappant avec
+lui vers la porte, courut avec la rapidité de la pierre lancée de
+haut, au devant d'Hyeronimo!...
+
+Nous la perdîmes de vue en un clin d'oeil, et je restai seul avec les
+vieillards.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+J'aurais voulu assister à cette scène de retour et de l'amour dans
+cette solitude; puis, je réfléchis que le bonheur suprême a ses
+mystères comme les extrêmes douleurs que rien ne doit profaner à de
+tels moments et à de tels retours que l'oeil de Dieu; que je gênerais
+involontairement, malgré moi, l'échange de sentiments et de pensées
+qui allaient précipiter ce beau jeune homme des bras de sa _sposa_ aux
+bras de son oncle et de sa mère dans des paroles et dans des silences
+que ma présence intimiderait et qui ne retrouveraient plus jamais
+l'occasion de se rencontrer dans la vie.
+
+Je fis un signe à mon chien et nous disparûmes.
+
+
+CCLXXIV
+
+Je remontai seul encore au grand châtaignier; les dernières feuilles
+tombaient humides sous le beau vent d'équinoxe qui résonnait par
+bouffées dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la
+cathédrale des couvents lointains.
+
+Fior d'Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui
+tombait de l'arbre dépouillé, à travers les rameaux. Le père et la
+tante écorçaient les châtaignes que les premières gelées avaient fait
+fendre sous les feuilles jaunies, et l'heureux Hyeronimo relevait avec
+de la terre légèrement mouillée le bourrelet de glaise durcie que
+l'été avait desséché sur le coup de hache des bûcherons, quand il
+avait donné sa vie pour la vie de l'arbre.
+
+Le bonheur était incrusté sur toutes les figures, comme si aucun
+accident de la vie ne pouvait jamais l'altérer. Seulement le père
+Hilario ne pouvait plus sortir du couvent à cause de ses infirmités
+croissantes, et la reconnaissante famille lui préparait un panier de
+châtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui
+porter, le lendemain, au monastère, en souvenir du salut qu'ils lui
+devaient.
+
+
+CCLXXV
+
+J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y était propre, vivant,
+joyeux, même le petit chien à trois pattes qui me reconnut et me fit
+fête, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son
+jeune maître. Les caresses de ce pauvre animal m'attestèrent une fois
+de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l'homme.
+
+Je me rafraîchis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait été plus belle;
+elle portait son enfant comme une vierge de Raphaël, ignorant comment
+ce fruit d'innocence lui était venu dans une nuit de mort! Elle le
+regardait sans cesse comme pour voir si c'était un miracle ou un vrai
+enfant des hommes! puis, reconnaissant dans ses yeux la couleur des
+siens, et sur ses lèvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le
+rapprochait de son visage et le baisait avec cette sorte d'ivresse que
+l'enfant à la mamelle donne à sa mère.
+
+--Que le bon Dieu bénisse à jamais cet arbre, cette maison et cette
+famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur
+bonheur se perpétue d'âge en âge et de génération en génération!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+CXXXIe ENTRETIEN
+
+LITTÉRATURE RUSSE
+
+IVAN TOURGUENEFF
+
+
+I
+
+La littérature est comme le soleil: elle éclaire tour à tour l'horizon
+des peuples.
+
+Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses
+des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis
+un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont
+établis avec leurs hordes populeuses, leurs moeurs traditionnelles et
+leurs facultés de croissance gigantesques et presque indéfinies; quand
+ils se sont fait place par le premier génie des nations, le génie
+sauvage de la guerre, accompagné du génie de l'unité ou de l'ordre,
+sous des chefs absolus; quand ils commencent à jouir de l'agriculture,
+de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils
+songent par instinct à se procurer les douceurs et les gloires de
+l'existence.
+
+Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les
+conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans
+le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à
+travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions
+et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent
+des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment
+dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de
+là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la
+navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de
+meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres
+mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs
+coeurs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des
+capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est
+alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils
+s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.
+
+C'est alors que _Karamsin_ écrit, d'une main encore novice,
+l'histoire nationale de la Russie; que _Pouschkine_ ou _Lamanof_
+chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que l'originalité; c'est
+alors, enfin, que des écrivains à formes moins prétentieuses, comme
+_Ivan Tourgueneff_, dont nous nous occupons en ce moment, écrivent
+avec une originalité à la fois savante et naïve ces _romans_ ou ces
+_nouvelles_, poëmes épiques des salons, où les moeurs de leur nation
+sont représentées avec l'étrangeté de leur origine, la poésie des
+steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.
+
+C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille
+littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de
+Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une
+popularité biblique.
+
+Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien
+qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'_Ivan Tourgueneff_ a
+l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.
+
+
+II
+
+Je connais légèrement _Ivan Tourgueneff_. Retenu seul à Paris, en
+1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un
+de ses volumes: _les Chasseurs russes_. Je passai beaucoup d'heures
+solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un
+canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour
+me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de
+Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: _les Chasseurs
+russes_, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant
+souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des moeurs naïves et
+des charmantes images dont chacune de ces _nouvelles_ était un recueil
+délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai à me procurer tout ce que les
+traductions pouvaient me permettre de savourer du même écrivain. Je
+passai, avec lui et grâce à lui, tout un été dans ce même ravissement
+d'imagination.
+
+J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée,
+cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de
+le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la
+campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!
+
+
+III
+
+Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de
+la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets
+de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes
+épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée.
+Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front
+est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous
+la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de
+bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour
+laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans
+obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent
+franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de
+jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large
+prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la
+grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à
+sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
+semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
+plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant
+d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires,
+en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le
+Russe d'_Alexandre_, civilisé et discipliné par sa force même;
+croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais
+étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent
+faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
+lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
+premier et la flexibilité du second.
+
+Tel est exactement Tourgueneff.
+
+
+IV
+
+Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet,
+d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à _Orel_.
+
+Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du
+gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg
+et à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands distingués
+qui ont Goethe pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et
+revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son empereur
+dans les corps de la noblesse.
+
+La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire,
+il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation
+d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre
+sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes,
+allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver
+dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par
+sa résidence, Moscovite par son coeur, homme éminent par tout.
+
+
+V
+
+Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des
+_Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne
+furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que
+leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre
+au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la
+révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir
+quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
+s'attacha par l'attrait du coeur et des arts.
+
+Voilà tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu'à ce moment. C'est
+le parfait gentilhomme étranger, naturalisé par le génie dans la vraie
+patrie des lettres.
+
+Je dis _génie_ et je ne le dis point par politesse.
+
+
+VI
+
+Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le génie y est rare comme
+partout ailleurs.
+
+J'entends par _génie_, le caractère transcendant du talent, cette
+physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'oeil dans un
+homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveauté
+inattendue, soit par la force de l'acte, de la pensée et du style, et
+qui vous fait dire: Voilà un homme de génie. L'originalité en tout est
+le caractère du génie; l'originalité en est le sceau.
+
+Originalité, force, délicatesse sont des signes évidents auxquels il
+est impossible de ne pas reconnaître le génie.
+
+La force se révèle dans l'acte, l'originalité dans les moeurs, la
+sensibilité dans le pathétique.
+
+La force ou l'héroïsme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde
+pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais
+qui peut savoir si Bossuet n'eût été très-timide hors de sa chaire? Sa
+complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent
+pas une haute idée de sa magnanimité.
+
+La sensibilité, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas.
+Elle se révèle par l'expression dans le style, comme le caractère dans
+la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est impossible de
+feindre les larmes. Le pathétique est inimitable. Voyez Racine et
+Fénelon; voyez Virgile, voyez Pétrarque. La tendresse triste forme le
+fond de leur génie.
+
+
+VII
+
+Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms
+séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge
+fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est
+jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et
+elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands
+de l'époque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'époque de
+_Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Français de l'époque
+de _Voltaire_, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux _de
+Maistre_.
+
+Il est même impossible de méconnaître dans _Tourgueneff_ une certaine
+ressemblance avec l'auteur du _Lépreux de la vallée d'Aoste_, le plus
+jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la
+touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.
+
+On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans
+la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul
+consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la
+sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi
+délicate. Deux frères ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du
+génie qui ont sucé le même lait.
+
+Mais à cela près, _Tourgueneff_ est très-supérieur à _de Maistre_,
+l'auteur du _Lépreux_. De Maistre est une source cachée dans un recoin
+des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un
+fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la
+Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
+n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un
+de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre
+commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit
+tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites.
+Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de
+vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales,
+égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
+bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut
+s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son
+impuissance.
+
+
+VIII
+
+Le principal mérite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous
+faire connaître, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore
+peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de
+village jusqu'au _starost_, chargé par lui de la direction des
+cultures et du gouvernement des paysans; jusqu'à la dernière catégorie
+de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grâce à la
+courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout
+s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature.
+C'est le daguerréotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous
+les villages de l'empire, qu'on s'y reconnaîtrait comme dans son
+propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux,
+fier, oppresseur; le maître indolent; sa femme et ses filles lentes et
+oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer
+leurs semestres dans les familles amies, occupés à faire l'agrément
+des jeunes filles, à danser, à monter à cheval, à chasser, à pêcher, à
+lire les livres nouveaux arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans
+leurs villages: en tout, des caractères extrêmement effacés,
+très-doux, très-tristes, plutôt féminins que sauvages.
+
+Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes à fresque par
+Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs
+nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.
+Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et
+fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la
+description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou
+il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le
+romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans
+ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure
+de leurs larmes. On y devient mélancolique de leur mélancolie, mais on
+n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la naïveté touchante des
+personnages, la simplicité vraisemblable et probablement vraie des
+aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme
+sans prétention de l'auteur.
+
+Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses
+descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun
+artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est
+logique, tout est calqué sur nature.
+
+Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il
+est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le
+monde.
+
+Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de moeurs ne peut
+pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser un
+immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner
+une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
+sera le charme du lecteur intelligent.
+
+
+IX
+
+Nous vous avons dit en commençant cet entretien que le jeune
+_Tourgueneff_, après avoir dépensé son adolescence en plein air et en
+pleins champs dans les terres de sa famille, était venu achever son
+éducation à _Moscou_, à _Pétersbourg_, à _Berlin_, et que, sollicité
+par une vocation puissante et naturelle, il avait publié de premiers
+Essais dans une revue littéraire russe, pendant qu'il faisait ses
+premières armes dans un corps de noblesse, à Pétersbourg. Il débuta
+par _les Chasseurs russes_, dont la collection réunie forme
+aujourd'hui deux volumes. C'étaient les premiers souvenirs et les
+mentions les plus fraîches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues
+ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possède ce
+recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne
+vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi
+le goût du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalité.
+
+Lisons d'abord ensemble et en les abrégeant par quelques analyses
+succinctes la première et la plus intéressante de ces nouvelles. Elle
+est intitulée _les Deux Amis_.
+
+Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde.
+
+
+RÉCIT
+
+LES DEUX AMIS
+
+ Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six
+ ans, nommé Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses
+ fonctions officielles pour se vouer à l'administration des
+ domaines que son père lui avait légués dans une des
+ provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers
+ l'obligeaient, disait-il, à prendre cette décision, et ces
+ motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait est
+ que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et
+ ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service,
+ vivre dans la capitale, comme il avait vécu jusque-là, et,
+ bien qu'il renonçât à regret à sa carrière de fonctionnaire,
+ la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour
+ mettre ordre à ses affaires.
+
+ À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa
+ métairie en désordre, sa maison dégradée. Il commença par
+ prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens,
+ fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'établit,
+ et clouer quelques planches au toit ouvert à la pluie. Là se
+ bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en
+ faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses
+ ressources et l'état de ses domaines.
+
+ Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à
+ l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un
+ homme qui cherche pour se distraire à prolonger le travail
+ qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait de telle
+ sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes
+ les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y
+ avait autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait
+ pas, non point qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce
+ qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec
+ eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un
+ de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine,
+ qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était
+ retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.
+
+ Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant
+ Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des
+ difficultés pour le partage de deux bandes de prairie de
+ quelques ares d'étendue. Plus d'une fois, ce terrain en
+ litige avait occasionné entre les deux communautés des actes
+ d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement
+ enlevées et transportées en une autre place. L'animosité
+ s'accroissait de part et d'autre, et ce fâcheux état de
+ choses menaçait de devenir encore plus grave. Par bonheur,
+ Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture
+ d'esprit et du caractère pacifique de Boris, résolut de lui
+ abandonner à lui-même la solution de cette question. Cette
+ démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la
+ décision de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite
+ de cet arrangement, les deux voisins entrèrent en bonnes
+ relations l'un avec l'autre, se firent de fréquentes
+ visites, et enfin en vinrent à vivre en frères presque
+ constamment.
+
+ Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature
+ de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui
+ n'était pas riche, mais dont les parents autrefois étaient
+ riches, avait été élevé à l'université et avait reçu une
+ excellente éducation. Il parlait plusieurs langues, il
+ aimait l'étude et les livres; en un mot, il possédait les
+ qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au
+ contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne
+ prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y était en
+ quelque sorte forcé, et ne pouvait être classé que dans la
+ catégorie des gens illettrés.
+
+ Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient
+ pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa
+ chevelure blonde, Boris ressemblait à un Anglais. Il avait
+ des habitudes de propreté extrême, surtout pour ses mains,
+ s'habillait avec soin, et avait conservé dans son village,
+ comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.
+
+ Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était
+ basané, ses cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait
+ un paletot-sac en drap bronzé, avec de grandes poches
+ entre-bâillées sur les côtés. «J'aime cette couleur de
+ bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;» mais
+ le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.
+
+ Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants,
+ recherchés. Pierre mangeait, sans y regarder de si près,
+ tout ce qui se présentait, pourvu qu'il y eût de quoi
+ satisfaire son appétit. Si on lui servait des choux avec du
+ gruau, il commençait par savourer les choux, puis attaquait
+ résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe
+ allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et
+ entassait le gruau sur son assiette.
+
+ Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa
+ boisson nourricière. Quant aux vins de France,
+ particulièrement les vins rouges, il ne pouvait les
+ souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.
+
+ En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de
+ l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est
+ qu'ils étaient tous deux également honnêtes et bons garçons.
+ Pierre était né avec cette qualité, et Boris l'avait
+ acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre
+ n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun
+ lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux
+ portraits, que Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que
+ Boris.
+
+ Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins
+ s'écoulait d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf
+ heures, Boris ayant fait sa toilette et revêtu une belle
+ robe de chambre qui laissait à découvert une chemise
+ blanche comme la neige, s'asseyait près de la fenêtre avec
+ un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre
+ Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village
+ n'était qu'à une demi-verste de celui de son ami, et
+ très-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la
+ maison de Boris.
+
+ «Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment
+ avez-vous passé la nuit?» Alors Théodore, un petit
+ domestique de quinze ans, s'avançait avec sa casaque, ses
+ cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de chambre
+ qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre
+ commençait par faire entendre un cri de satisfaction, puis
+ se parait de ce vêtement, ensuite se servait une tasse de
+ thé et préparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un
+ entretien peu animé, et coupé par de longs intervalles et de
+ longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la
+ veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la
+ campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins
+ et de leurs voisines.
+
+ Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre
+ s'était cru obligé, par politesse, de le questionner sur le
+ mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points
+ scientifiques ou industriels, parfois même sur des questions
+ assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient et
+ l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de
+ cette investigation; peu à peu il y renonça, et Boris
+ n'éprouvait pas un grand désir de l'y ramener. De loin en
+ loin, il arrivait encore que tout à coup Pierre s'avisait de
+ formuler quelque difficile question comme celle-ci: «Boris,
+ dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe électrique?»
+ Boris lui expliquait le plus clairement possible cette
+ merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait
+ pas compris, disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait,
+ et de longtemps il ne se hasardait à aborder un autre
+ problème scientifique.
+
+ Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps,
+ la causerie des deux amis, en voici un échantillon:
+
+ Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et
+ la lançant en bouffées impétueuses par ses narines, disait à
+ Boris: «Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout
+ à l'heure à votre porte?»
+
+ Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une
+ cuillerée de thé froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»
+
+ Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans
+ la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit
+ garçon, puis ajoutait: «Une jeune fille blonde qui n'est, ma
+ foi, pas laide.
+
+ --Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma
+ nouvelle blanchisseuse.
+
+ --D'où vient-elle?
+
+ --De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»
+
+ Après cette réponse, nouveau silence.
+
+ «Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de
+ nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de
+ tabac qui s'allumaient et pétillaient sous la cendre au fond
+ de sa pipe.
+
+ --J'en ai trois, répondait Boris.
+
+ --Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à
+ faire. Vous savez quelle est sa besogne.
+
+ --Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.
+
+ Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner.
+ Pierre avait un goût particulier pour ce repas, et disait
+ qu'il fallait absolument le faire à midi. À cette heure-là,
+ il s'asseyait à table d'un air si heureux et avec un si bon
+ appétit, que son aspect seul eût suffi pour réjouir l'humeur
+ gastronomique d'un Allemand.
+
+ Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se
+ contentait d'une côtelette, d'un morceau de poulet ou de
+ deux oeufs à la coque. Seulement il assaisonnait ses repas
+ d'ingrédients anglais disposés dans d'élégants flacons qu'il
+ payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet appareil
+ britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas
+ pouvoir s'en passer.
+
+ Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient,
+ si le temps était beau, pour visiter la ferme ou pour se
+ promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux.
+ Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son
+ village et le faisait entrer dans sa maison.
+
+ Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la
+ cabane d'un valet qu'à une habitation de maître. Sur le toit
+ de chaume, où nichaient diverses familles d'oiseaux,
+ s'élevait une mousse verte. Des deux corps de logis
+ construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre,
+ l'un penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et
+ menaçait de s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette
+ maison ne présentait pas un aspect plus agréable au dedans.
+ Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa modestie de
+ caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent
+ les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une
+ maisonnette où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son
+ ménage était fait par une femme d'une quarantaine d'années,
+ nommée Marthe, très-dévouée et très-probe, mais
+ très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le linge,
+ et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une condition
+ convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.
+
+ Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était
+ très-hospitalier; il aimait à donner à dîner, et s'efforçait
+ surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par
+ l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle,
+ courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se
+ rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait
+ ordinairement d'un morceau d'esturgeon desséché et d'un
+ verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il en riant, _contre_
+ l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris
+ ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre
+ apportait au dîner le même appétit qu'au repas du matin,
+ puis se retirait à l'écart pour faire une sieste de quelques
+ heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux
+ étrangers.
+
+ Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même
+ salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils
+ continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre
+ détachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix
+ de ténor assez agréable. Il avait pour la musique un goût
+ beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer le
+ nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui
+ venait de commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se
+ sentait enclin à la tristesse ou à la mélancolie, il
+ chantait en nasillant légèrement une des chansons de son
+ régiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles
+ que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit
+ qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que
+ l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini
+ chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le maréchal des
+ logis nous présente son rapport.» Parfois Boris essayait de
+ l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni
+ très-harmonieuse.
+
+ À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se
+ quittaient, pour recommencer le lendemain la même existence.
+
+ Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon
+ leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit
+ tout à coup d'un ton expressif:
+
+ «Il y a une chose qui m'étonne, Boris.
+
+ --Quoi donc?
+
+ --C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos
+ qualités d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.
+
+ --Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette
+ remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent à
+ ce genre de vie.
+
+ --Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez
+ considérable pour vous assurer partout une honnête
+ existence? Vous devriez entrer au service.»
+
+ Et, après un moment de silence, il ajouta:
+
+ «Vous devriez entrer dans les uhlans.
+
+ --Pourquoi dans les uhlans?
+
+ --Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le
+ mieux.
+
+ --Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.
+
+ --Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau
+ régiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un
+ pareil; un régiment merveilleux; colonel, officiers..., tout
+ était parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre
+ taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.
+
+ --Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements
+ militaires, je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité
+ de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle
+ carrière, et je ne sais pas même si à mon âge on voudrait
+ m'y admettre.
+
+ --C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien,
+ alors, reprit-il en levant subitement la tête, il faut vous
+ marier.
+
+ --Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!
+
+ --Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de
+ vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel
+ intérêt peut-il y avoir pour vous à ne pas vous marier?
+
+ --Il ne s'agit pas d'intérêt.
+
+ --Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non,
+ je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont
+ un tel éloignement pour le mariage... Ah! vous me
+ regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas
+ voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions meilleures,
+ vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du
+ célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont
+ étonnants...»
+
+ Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une
+ chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le
+ tuyau pour le nettoyer.
+
+ «Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas
+ à me marier?»
+
+ En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague
+ en velours ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait
+ très-gravement cette opération. Les paroles de Boris lui
+ firent faire un mouvement de surprise.
+
+ «Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne
+ et je l'épouse.
+
+ --En vérité?
+
+ --En vérité!
+
+ --Non..., vous plaisantez?
+
+ --Je vous assure que je ne plaisante pas.»
+
+ Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:
+
+ «Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une
+ femme.
+
+ --À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi
+ voulez-vous me marier?
+
+ --Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas
+ capable de régler vous-même cette affaire.
+
+ --Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que
+ je m'entendais assez bien à ces sortes de choses.
+
+ --Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea
+ d'entretien.
+
+ Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son
+ paletot sac, mais avec un frac bleu, à longue taille, orné
+ de très-petits boutons et chargé de deux manches bouffantes.
+ Ses moustaches étaient cirées, ses cheveux relevés en deux
+ énormes boucles sur le front et imprégnés de pommade. Un col
+ en velours, enjolivé d'un noeud en soie, lui serrait
+ étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante
+ raideur.
+
+ «Que signifie cette toilette? demanda Boris.
+
+ --Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une
+ chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec
+ gravité; elle signifie qu'il faut faire atteler votre
+ voiture. Nous partons.
+
+ --Et où donc allons-nous?
+
+ --Voir une jeune femme.
+
+ --Quelle jeune femme?
+
+ --Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus
+ avant-hier?
+
+ --Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque
+ embarras, c'était une plaisanterie.
+
+ --Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez
+ sérieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai déjà
+ fait mes préparatifs.
+
+ --Comment? que voulez-vous dire?
+
+ --Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de
+ vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite
+ avec vous.
+
+ --Quelle voisine?
+
+ --Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites
+ atteler.
+
+ --Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de
+ cette subite décision.
+
+ --C'est le temps de la saison.
+
+ --Et allons-nous loin?
+
+ --Non; à une quinzaine de verstes de distance.
+
+ --Sans même déjeuner? demanda Boris.
+
+ --Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais,
+ tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai
+ une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera
+ pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve.
+
+ --Ah! c'est donc une veuve?
+
+ --Oui, vous verrez.»
+
+ Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le
+ déjeuner et fit harnacher les chevaux.
+
+ L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre.
+ Pierre, impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un
+ second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit
+ apparaître vêtu comme un vrai citadin de bon goût. Il
+ portait un pardessus dont la couleur noire se détachait sur
+ un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet
+ noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son
+ gilet était suspendue une petite chaîne en or qui retombait
+ dans une poche de côté, et de son habit et de son linge
+ frais s'exhalait un doux arôme.
+
+ Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère
+ exclamation et prit son chapeau.
+
+ Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son
+ ami vers sa voiture.
+
+ «C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il,
+ que j'entreprends cette course.
+
+ --Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel
+ l'élégante toilette de son voisin exerçait un visible
+ ascendant, mais peut-être me remercierez-vous de vous avoir
+ fait faire ce petit voyage.»
+
+ Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta
+ dans la calèche.
+
+ Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se
+ tenaient immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit
+ Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous
+ connaissez sans doute déjà ce nom?
+
+ --Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec
+ qui vous voulez me marier?
+
+ --Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la
+ fortune et de bonnes façons, des façons de grande ville. Au
+ reste, vous en jugerez. Cette démarche ne vous impose aucun
+ engagement.
+
+ --Sans doute. Et quel âge a-t-elle?
+
+ --Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»
+
+ La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie
+ Cirilovna était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne
+ l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea
+ son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne
+ s'inquiétait guère en général du froid, et moins encore
+ quand il avait ses habits de grande cérémonie qui
+ l'étreignaient au point de le faire transpirer.
+
+ L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez
+ jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de
+ campagne qui décorent les environs de Moscou, mais qu'on ne
+ rencontre que rarement dans les provinces.
+
+ En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le
+ seuil de la porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et
+ d'une redingote ornée de boutons armoriés; dans
+ l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et
+ habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa
+ maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle
+ les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger,
+ où un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon,
+ décoré de meubles à la mode, façonnés en Russie,
+ très-agréables en apparence et en réalité très-incommodes.
+
+ Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit
+ entendre dans une chambre voisine, puis la maîtresse de la
+ maison entra d'un pas léger. Pierre s'avança à sa rencontre
+ et lui présenta Boris.
+
+ «Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris
+ d'un regard rapide. Il y a longtemps que je désirais vous
+ connaître, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien
+ voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie,
+ asseyez-vous.»
+
+ Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un
+ coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants
+ blancs, penchant la tête sur le dossier du canapé, tandis
+ qu'elle avançait sur le parquet deux petits pieds chaussés
+ de deux jolies bottines.
+
+ Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris,
+ assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait
+ attentivement. Elle avait la taille svelte, élancée, le
+ teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants
+ un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des
+ Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie
+ présentait un tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on
+ ne pouvait y saisir un caractère déterminé. Tantôt elle
+ clignait ses yeux, tantôt elle les ouvrait dans toute leur
+ étendue, et en même temps sur ses lèvres errait un sourire
+ affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient dégagés et
+ parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait
+ assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle
+ était coiffée étourdiment, qu'elle avait la raie de travers.
+ De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage,
+ car il avait à cet égard le même sentiment que Pouschkine,
+ qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses sans sourire,
+ ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un
+ mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme
+ des femmes séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un
+ vieux garçon, des enfants espiègles.
+
+ Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à
+ vivre dans un village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en
+ appuyant avec afféterie sur l'accentuation de certaines
+ syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui on puisse
+ converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer
+ dans un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une
+ petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions à voir,
+ s'éloignent et nous abandonnent dans notre triste solitude!»
+
+ Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre
+ le regarda d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a
+ le don de la parole!
+
+ «Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.
+
+ --Oui... mais...
+
+ --N'ayez pas peur. Je fume aussi.»
+
+ À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en
+ argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit à ses
+ visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait
+ la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une
+ bougie.
+
+ «Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant
+ gracieusement la tête et en lançant en l'air une légère
+ bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas
+ qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce
+ qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point
+ asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.
+
+ --Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont
+ surtout très-sévères sur cet article.
+
+ --Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les
+ fréquente pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans
+ mon solitaire refuge.
+
+ --Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda
+ Boris.
+
+ --Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire,
+ je rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.
+
+ --Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre,
+ étonné.
+
+ --Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.
+
+ --À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.
+
+ Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se
+ retournant vers Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je
+ suis sure, monsieur Boris, que vous vous intéressez à la
+ littérature russe?
+
+ --Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris,
+ qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres
+ nouveaux, et s'en tenait à Pouschkine.
+
+ --Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à
+ présent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble
+ très-injuste, n'êtes-vous pas de mon avis?
+
+ --Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua
+ Boris.
+
+ --C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte
+ dans les régions idéales, et maintenant on ne s'applique
+ qu'à peindre les réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous
+ le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le
+ mouvement de l'existence journalière, dans le monde, sur
+ cette terre?
+
+ --Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la
+ regardant. Je trouve ici même un grand attrait.»
+
+ Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla
+ vouloir prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en
+ silence.
+
+ L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant
+ rapidement d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune
+ question, sans prendre aucun caractère décisif. On en vint à
+ parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvénients,
+ et de la destinée des femmes en général. Sophie prit le
+ parti d'attaquer le mariage, et peu à peu s'anima,
+ s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de
+ la contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait
+ les oeuvres de Marlinski: elle les avait étudiées et en
+ avait profité. Les grands mots d'art, de poésie diapraient
+ constamment son langage.
+
+ «Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse
+ dissertation, qu'y a-t-il de plus précieux pour la femme que
+ la liberté de pensée, de sentiment, d'action?
+
+ --Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait
+ pris depuis quelques instants une expression marquée de
+ mécontentement. Pourquoi la femme réclamerait-elle cette
+ liberté? qu'en ferait-elle?
+
+ --Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de
+ l'homme?
+
+ --L'homme non plus n'en a pas besoin.
+
+ --Pas besoin?
+
+ --Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À
+ s'ennuyer ou à faire des folies.
+
+ --Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous
+ ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que
+ vous commettiez des folies.
+
+ --Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté,
+ répondit tranquillement Pierre.
+
+ --Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui
+ dois peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»
+
+ Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se
+ pencha vers Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se
+ complaît dans le paradoxe.
+
+ --Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.
+
+ --En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.
+
+ --À soutenir des paradoxes.»
+
+ Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses
+ dents: «Et moi je sais ce qui vous plairait...»
+
+ En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que
+ le dîner était servi.
+
+ «Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la
+ salle à manger?»
+
+ Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre
+ Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et
+ Boris Andréitch, avec ses goûts délicats en matière de
+ gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que
+ les mets fussent servis sous des cloches et que les
+ assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en
+ dépit des étiquettes argentées et dorées qui décoraient
+ chaque bouteille.
+
+ Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de
+ temps à autre un regard impérieux sur ses domestiques. Elle
+ vidait à de fréquents intervalles son verre d'une façon
+ assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient
+ très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on
+ trouvait que, de la part d'une femme, c'était un
+ inconvénient.
+
+ Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur
+ demanda ce qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris
+ accepta une tasse de thé, et, après en avoir pris une
+ cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé du café. Mais le
+ café n'était pas meilleur. Pierre, qui en avait demandé, le
+ laissa pour prendre du thé, et renonça également à boire
+ cette autre potion.
+
+ Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra
+ très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux
+ pétillaient et ses joues étaient échauffées... Mais ses deux
+ visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions à
+ l'éloquence. Ils semblaient plus occupés de leurs cigares
+ que de ses belles phrases, et, à en juger par leurs regards
+ constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu de
+ supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se
+ serait peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il
+ venait de s'engager dans un galant débat avec Sophie, qui,
+ d'une voix coquette, lui demandait s'il n'était pas surpris
+ qu'elle vécût ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre
+ voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher
+ d'atteler les chevaux.
+
+ Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir
+ ses deux hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté
+ de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude
+ irrésolue, par l'expression de son sourire, semblait lui
+ dire que ce n'était pas à lui que devaient s'adresser ses
+ reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était temps
+ de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même
+ temps, il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa
+ main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_, à la
+ façon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et
+ serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De
+ nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui
+ fit promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà
+ dans l'antichambre, enveloppé dans son manteau.
+
+ Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à
+ quelques centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non,
+ murmura-t-il, cela ne va pas.
+
+ --Que voulez-vous dire? demanda Boris.
+
+ --Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression
+ de dédain.
+
+ --Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être
+ de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu
+ prétentieuse, mais agréable.
+
+ --C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but
+ que je m'étais proposé en vous conduisant près d'elle».
+
+ Boris ne répondit pas.
+
+ «Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous
+ déclarer qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque
+ deux dents au côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on
+ le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce là une
+ femme de ménage? Je sors de chez elle sans avoir pu
+ satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle,
+ instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout,
+ donnez-moi une bonne ménagère, que diable! Je vous le
+ répète, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique,
+ avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en
+ fer-blanc, vous ont étonné?
+
+
+X
+
+Une seconde visite, où _Boris_ se trouve placé à table entre deux
+soeurs, ne réussit pas mieux.
+
+L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.
+
+Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la
+campagne avec une fille nommée _Viéra_.
+
+Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit
+par devenir pathétique.
+
+ --Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.
+
+ --Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.
+
+ --Je vous assure que j'ai été très-content de connaître
+ Sophie Cirilovna.
+
+ --J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»
+
+ En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en
+ avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole.
+
+ --Je suis à votre disposition, répondit Boris.
+
+ --Très-bien.»
+
+ Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si
+ ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une
+ grande partie de la journée. Un matin, il se présenta de
+ nouveau chez son ami, dans ses vêtements d'apparat, et
+ invita Boris à venir faire avec lui une autre visite.
+
+ «Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait
+ attendu cette seconde invitation avec une certaine
+ impatience, et qui se hâta de faire atteler son traîneau,
+ car l'hiver était venu et les voitures étaient remisées pour
+ plusieurs mois.
+
+ --Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à
+ Tikodouïef. Le maître de cette maison est un excellent homme
+ qui s'est retiré du service avec le grade de colonel. Sa
+ femme est une personne fort recommandable, et il y a là deux
+ jeunes filles fort gracieuses, qui ont reçu une éducation du
+ premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne
+ sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive
+ et animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont
+ de vrais modèles. Vous verrez.
+
+ --Et comment s'appelle le père?
+
+ --Calimon Ivanitch.
+
+ --Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?
+
+ --Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi
+ Pélagie; l'autre Émérance.
+
+ Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être
+ promptement invité à une autre excursion; mais Pierre
+ semblait avoir renoncé à ses projets. Pour l'y ramener,
+ Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la famille
+ Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en
+ un premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait
+ d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne
+ pas vouloir comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette
+ froide réserve, lui dit un matin:
+
+ «Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler
+ vos promesses?
+
+ --Quelles promesses?
+
+ --Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier?
+ J'attends.
+
+ --Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le
+ goût trop délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme
+ qui puisse vous convenir.
+
+ --Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite
+ à votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais
+ infructueux; est-ce une raison pour désespérer? D'ailleurs,
+ la veuve ne m'a point déplu. Si vous m'abandonnez, je
+ retourne près d'elle.
+
+ --Allez à la grâce de Dieu!
+
+ --Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me
+ marier. Faites-moi donc connaître une autre femme.
+
+ --Je n'en connais pas dans tout ce canton.
+
+ --C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il
+ n'existe pas une agréable personne à plusieurs lieues à la
+ ronde.
+
+ --Je vous dis la vérité.
+
+ --Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»
+
+ Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long
+ silence, il reprit:
+
+ «Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une
+ très-brave fille! Mais elle ne vous convient pas.
+
+ --Et pourquoi?
+
+ --Parce qu'elle est trop simple.
+
+ --Tant mieux!
+
+ --Et son père est si bizarre!
+
+ --Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami,
+ faites-moi connaître Melle... Comment l'appelez-vous?
+
+ --Viéra Barçoukova.»
+
+ Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre
+ de le conduire dans la maison de la jeune fille.
+
+ Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof
+ était en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la
+ nature la plus bizarre. Après avoir achevé d'une façon
+ brillante son éducation dans l'un des établissements de la
+ couronne, il était entré dans la marine, et y avait acquis
+ promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il
+ avait tout à coup quitté le service pour se retirer dans son
+ domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il
+ était devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite
+ et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque jour, enveloppé
+ dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains
+ dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa
+ chambre, en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on
+ lui disait il ne répondait que par un sourire et une
+ exclamation: «Braou! braou!» ce qui, pour lui, signifiait
+ Bravo! bravo!
+
+ Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son
+ étrangeté, il était très-bon et très-hospitalier. Si un ami,
+ à sa table, lui disait: «Savez-vous, Étienne, qu'au dernier
+ marché de la ville le seigle s'est vendu trente roubles?
+
+ --Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le
+ sien à moitié prix.
+
+ --Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a
+ perdu vingt mille roubles au jeu?
+
+ --Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.
+
+ --On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté
+ dans le village voisin.
+
+ --Braou! braou!
+
+ --Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.
+
+ --Braou! braou!»
+
+ Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que
+ ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec
+ une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles était
+ brisé, que son groom avait perdu ses souliers, il répétait
+ avec la même indifférence: «Braou! braou!» Cependant, sa
+ maison n'était point en désordre; il ne faisait point de
+ dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.
+
+ Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne
+ Barçoukof était agréable. Il avait la figure ronde, de
+ grands yeux vifs, un nez bien fait et des lèvres roses qui
+ avaient conservé la fraîcheur de la jeunesse, une fraîcheur
+ rehaussée encore par la teinte argentée de ses cheveux. Un
+ léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se
+ répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il
+ lui arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui
+ le rendait malade. S'il était obligé de prononcer quelques
+ autres mots que son exclamation accoutumée, il ne le faisait
+ qu'à la dernière extrémité, et en abrégeant autant que
+ possible ses paroles.
+
+ Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que
+ lui, le même sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient
+ plus foncés encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux.
+ Elle était d'une taille moyenne et très-gracieuse. Rien en
+ elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il suffisait
+ de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une
+ excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour
+ l'autre une tendre affection. C'était elle qui régissait et
+ gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tâche
+ avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que
+ Pierre l'avait dit, c'était la simplicité même.
+
+ Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se
+ promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste
+ cabinet qui occupait presque la moitié de l'étendue de sa
+ maison, et qui lui servait à la fois de salon et de salle à
+ manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses
+ repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant,
+ mais propre. Sur un des côtés s'étendait un divan, bien
+ connu des propriétaires du voisinage, un large divan,
+ très-doux, très-confortable et garni d'une quantité de
+ coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une
+ chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient
+ inhabitées. La petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le
+ jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit,
+ d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche,
+ elle était garnie d'une quantité de flacons de conserves et
+ de liqueurs préparées par la jeune fille.
+
+ En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de
+ l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à
+ se dégager de sa pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté
+ d'entrer.» Les deux amis s'avancèrent dans le salon, et
+ Pierre présenta son ami à Étienne.
+
+ «Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire
+ en lui tendant la main... Très-froid... Un verre
+ d'eau-de-vie?» et, du doigt ayant indiqué la bouteille qui
+ se trouvait sur la table, il continua sa promenade.
+
+ Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent
+ sur le canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y
+ eut pris place, Boris s'y trouva établi comme s'il faisait
+ usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de
+ Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même agréable
+ impression.
+
+ Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que
+ rarement il était seul. Près de lui était une sorte de
+ figure patibulaire, un individu nommé Onufre Ilitch, au
+ visage ridé et usé, au nez arqué comme le bec d'un épervier,
+ et à l'oeil inquiet. Il avait autrefois occupé un emploi
+ dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant
+ il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée
+ sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il
+ suivait du regard Étienne, et dès que les deux visiteurs
+ furent assis, il dit avec un profond soupir:
+
+ «Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme.
+ Mais vous connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes,
+ pécheurs coquins, tout le monde vit dans le péché, et moi je
+ fais comme les autres.
+
+ --Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence,
+ il ajouta:--Mauvaise sentence!
+
+ --Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité
+ cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en
+ appelle à ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les
+ détails de mon affaire, s'ils veulent bien m'écouter.
+
+ --Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.
+
+ Celui-ci fit un signe d'assentiment.
+
+ «Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre
+ moi-même et contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé
+ une généreuse indignation!
+
+ --Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»
+
+ Onufre tressaillit.
+
+ «Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les
+ fripons qui affectent de faire voir une généreuse
+ indignation?»
+
+ Étienne répondit par un signe affirmatif.
+
+ L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis
+ tout à coup éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui
+ restait pas une dent. Pourtant il parlait assez
+ distinctement.
+
+ «Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre
+ avocat a bien raison de dire que vous êtes un faiseur de
+ calembours.
+
+ --Braou! braou!» répéta Barçoukof.
+
+ En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas
+ léger, portant sur un plateau vert deux tasses de café et de
+ la crème. Une robe grise lui serrait gracieusement la
+ taille. Boris et son ami se levèrent vivement à son
+ approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son plateau
+ sur la table:
+
+ «Mon père, dit-elle, voici votre café.
+
+ --Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il.
+ Ma fille, voilà M. Boris Andréitch.»
+
+ Boris s'inclina de nouveau.
+
+ «Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui
+ ses yeux doux et calmes. Nous ne dînerons pas avant une
+ heure et demie.
+
+ --J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.
+
+ --Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.
+
+ --Très-volontiers.
+
+ --À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous
+ ne vous avons vu.»
+
+ À ces mots Viéra sortit.
+
+ Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:
+
+ «Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle
+ grâce dans ses mouvements!
+
+ --Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est
+ comme une auberge; dès qu'une personne est sortie, il en
+ arrive une autre.»
+
+ En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme
+ d'une énorme corpulence, large tête, larges joues, grands
+ yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie
+ était empreinte d'une expression d'aigreur et de
+ mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et
+ très-ample vêtement.
+
+ «Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même
+ regarder ceux à qui s'adressait ce bref salut.
+
+ Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.
+
+ «Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.
+
+ --Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous
+ donc?
+
+ --De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous
+ oblige d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur,
+ ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai
+ fatigué mes chevaux à courir à travers la ville que Dieu
+ maudisse!
+
+ --Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre,
+ désigné si lestement par cette épithète de petit monsieur.
+
+ --Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras,
+ fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas
+ bientôt être pendu?»
+
+ Onufre ne répondit pas.
+
+ «Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice
+ est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te
+ fait-il d'être dans l'attente de ton jugement? Pas la
+ moindre. Seulement tu es vexé de ne plus pouvoir... et en
+ disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui
+ saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel
+ malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les
+ côtés.
+
+ --Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez
+ que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui
+ reçoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul
+ qui ai été l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a
+ pris part, comme je l'ai démontré.
+
+ --Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache
+ sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas
+ sur lui. Mais l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un
+ gaillard habile!
+
+ --Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua
+ Onufre en bégayant.
+
+ --Oui, oui.
+
+ --Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.
+
+ --Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne.
+ Quelle créature admirable! Près des filous et des ivrognes,
+ c'est un vrai colosse.
+
+ --«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.
+
+ Viéra rentra avec deux tasses.
+
+ --Encore une, lui dit son père, tandis que Michel
+ s'inclinait devant elle.
+
+ --Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant
+ pour la délivrer de son plateau.
+
+ --Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu
+ seulement que ce café soit bon!
+
+ --Servi par vos mains...
+
+ Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment,
+ sortit et revint un instant après offrir une tasse à Michel.
+
+ «Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui
+ est arrivé à Marie Ilinichna?»
+
+ Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.
+
+ «Oui... elle est tombée en paralysie.»
+
+ --Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour
+ elle se met à table avec plusieurs convives. On sert de la
+ batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle
+ en reprend encore, puis tout à coup sa vue se trouble, sa
+ tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse
+ autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On
+ dit que le médecin du district s'est distingué en cette
+ occasion. Dès qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant:
+ «Un docteur! vite un docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne
+ vit que du produit des morts que l'on trouve dans
+ l'arrondissement. Quelle heureuse profession!
+
+ --Braou! braou! répéta Barçoukof.
+
+ --Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la
+ batvine, dit Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des
+ angles du salon.
+
+ --De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.
+
+ --Précisément.
+
+ --À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne
+ convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est
+ une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre
+ Vasilitch?
+
+ --Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?
+
+ --Oui.
+
+ --Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une
+ chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.
+
+ --Ni moi.»
+
+ L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton.
+ Étienne n'y prenait aucune part et continuait à se promener
+ dans sa chambre.
+
+ Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en
+ faisait elle-même les honneurs, servait avec soin ses hôtes,
+ et cherchait à deviner leurs désirs. Boris, assis à côté
+ d'elle, ne la quittait pas du regard. De même que son père,
+ elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui
+ seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes
+ questions, non pas tant pour les réponses qu'il pouvait en
+ attendre que pour voir ses lèvres s'entr'ouvrir.
+
+ Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se
+ mirent à jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus
+ que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers
+ Onufre, quoiqu'il continuât encore à lui adresser plusieurs
+ acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait d'être
+ semblable aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les
+ ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais
+ le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un
+ air riant vers celui qu'il avait tant maltraité et lui dit:
+
+ --Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après
+ tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je
+ t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite,
+ parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et
+ qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.
+
+ --C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces
+ paroles. C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la
+ calomnie....
+
+ --Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La
+ calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la
+ tour de Pugatschef, enfermé et enchaîné? Donne-nous des
+ cartes.»
+
+ Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en
+ passant à plusieurs reprises son doigt sur sa langue
+ effilée.
+
+ Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa
+ chambre, et Boris était assis près de Viéra. Il voulait
+ causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques
+ difficultés et sans être obligé de se résigner à de
+ fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche
+ de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui
+ demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins,
+ si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui
+ étaient agréables. Puis il lui demanda si elle lisait; à
+ quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le temps.
+
+ Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui
+ annoncer que ses chevaux étaient attelés. Il se leva à
+ regret, il s'affligeait déjà de partir, de s'éloigner de ce
+ bon regard, de ce pur sourire. Il serait resté si Étienne
+ avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais
+ Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient
+ passer la journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y
+ décider et ordonner qu'on préparât leurs lits. Ainsi firent
+ Michel Micheïtch et Onufre. Ils s'installèrent dans la même
+ chambre, et on les entendit longtemps causer. C'était
+ surtout Onufre qui se livrait à une faconde extraordinaire.
+ Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait de
+ lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui
+ répondre de temps à autre par un monosyllabe qui, de sa
+ part, n'indiquait encore qu'une confiance très-équivoque. Le
+ lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord
+ pour se rendre à la métairie de Michel, et de là à la ville.
+
+ Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci,
+ bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval
+ et par le balancement du traîneau, s'était assoupi.
+
+ «Pierre! lui cria son ami après un long silence.
+
+ --Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.
+
+ --Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?
+
+ --Sur quoi donc?
+
+ --Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes
+ excursions.
+
+ --Sur Viéra?
+
+ --Oui.
+
+ --À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous
+ convient pas.
+
+ --Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que
+ la blonde Émérance et que la jeune veuve.
+
+ --Est-il possible?
+
+ --Je vous assure.
+
+ --Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille
+ d'une simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à
+ conduire une maison, mais ce n'est pas là ce qu'il vous
+ faut.
+
+ --Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.
+
+ --Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même
+ prononcer un mot français.
+
+ --Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler
+ français?»
+
+ Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:
+
+ «Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne
+ peut être.... Vous plaisantez.
+
+ --Je ne plaisante nullement.
+
+ --À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne
+ pouvait convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»
+
+ À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la
+ tête sur un coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à
+ Viéra. Dans sa pensée, il la contemplait avec son charmant
+ sourire, avec son beau et franc regard. La nuit était froide
+ et claire, le ciel étoilé. Les grains de neige scintillaient
+ comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les
+ pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses
+ couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et
+ brillaient comme des miroirs à facettes aux rayons de la
+ lune.
+
+ Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt
+ rapidement de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que
+ de rêves ne fit-il pas jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de
+ sa maison? mais à tous ces rêves s'associait l'image de
+ Viéra.
+
+ Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de
+ l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le
+ fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette première
+ visite, son ami lui dit:
+
+ «J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes
+ pas disposé à m'accompagner, j'irai seul.»
+
+ Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à
+ partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la
+ première fois, il y avait chez Étienne plusieurs étrangers à
+ qui Viéra offrait, avec sa grâce habituelle, du café et des
+ liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris eut avec elle un
+ entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que
+ la première fois. Il lui parla de son existence passée, de
+ Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui
+ vint à l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible
+ curiosité, quelquefois en souriant et en le regardant, mais
+ sans oublier une minute ses devoirs de maîtresse de maison.
+ Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son père
+ avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait
+ elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa
+ place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir
+ près de lui, reprenait son travail de broderie, et il
+ continuait ses récits. Une ou deux fois Étienne, en se
+ promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta
+ l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et
+ continua sa marche.
+
+ Boris et Pierre prolongèrent cette visite bien plus que la
+ première. Ils couchèrent dans la maison de Barçoukof, et ne
+ la quittèrent que le lendemain soir. En partant, Boris
+ tendit la main à Viéra. Elle rougit. Aucun homme jusque-là
+ ne lui avait encore serré la main. Elle pensa que c'était un
+ usage de Pétersbourg.
+
+ Les deux amis retournèrent souvent chez Étienne. Quelquefois
+ même Boris y allait seul. Il était de plus en plus attiré
+ vers la demeure de Viéra. De plus en plus la jeune fille lui
+ plaisait. Entre elle et lui, il s'était établi des rapports
+ affectueux; seulement il la trouvait trop réservée et trop
+ raisonnable.
+
+ Son ami Pierre avait cessé de lui parler d'elle. Un matin,
+ cependant, après l'avoir regardé quelques instants en
+ silence, tout à coup il lui dit:
+
+ «Boris!
+
+ --Que voulez-vous? répondit Boris en rougissant légèrement
+ sans savoir pourquoi.
+
+
+XI
+
+Après diverses aventures aussi légères que les rêves d'un jeune homme
+incertain s'il est épris, l'intérêt se resserre.
+
+Rien ne change dans les trois caractères, mais la destinée change et
+le dénoûment approche.
+
+L'inclination de Boris n'échappe pas à Pierre.
+
+ --Je désirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce
+ serait bien mal. Si...
+
+ --Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.
+
+ --Je voudrais vous parler de Viéra.
+
+ --De Viéra?»
+
+ Et Boris sentit s'accroître sa rougeur.
+
+ «Voyez, Boris... Il faut prendre garde à ce qui peut
+ arriver... Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amitié me
+ fait un devoir...
+
+ --Que signifient toutes ces réticences? Viéra est une
+ personne sage, et, entre elle et moi, il n'y a pas d'autre
+ lien que celui d'une honnête amitié.
+
+ --Permettez, Boris; quelle amitié peut-il y avoir entre un
+ homme qui, comme vous, a reçu une si complète éducation, et
+ une pauvre fille de village qui a vécu renfermée entre
+ quatre murs?
+
+ --C'est pourtant comme je vous le dis, repartit Boris avec
+ une certaine irritation, et je ne sais quelle idée vous vous
+ faites de ce que vous appelez l'éducation.
+
+ --Écoutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me
+ dissimuler un secret, vous en avez le droit; mais, quant à
+ me tromper, vous n'y réussirez pas, je vous en préviens: car
+ j'ai aussi ma perspicacité, et la soirée que nous avons
+ passée hier chez Étienne m'a fait comprendre...
+
+ --Qu'avez-vous donc compris?
+
+ --Que vous aimez Viéra, et que vous êtes déjà jaloux de son
+ affection.
+
+ --Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami,
+ m'aime-t-elle?
+
+ --C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais
+ surpris qu'elle ne vous aimât pas.
+
+ --Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites,
+ un homme bien élevé?
+
+ --Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une
+ honorable situation... De plus, vous avez un extérieur
+ agréable.»
+
+ Boris se leva et s'approcha de la fenêtre.
+
+ «Comment donc, reprit-il en revenant tout à coup vers
+ Pierre, avez-vous remarqué que j'étais jaloux?
+
+ --Parce que vous étiez hier très-tourmenté de voir que ce
+ petit étourneau de Karentef ne s'en allait pas.»
+
+ Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce
+ Karentef était un étudiant, d'un caractère jovial et
+ amusant, mais étourdi, et porté à de mauvais penchants.
+ Abandonné de trop bonne heure à lui-même, sans direction,
+ déjà il était entré dans la série des passions funestes. Il
+ avait la figure d'un bohémien, chantait, dansait comme les
+ bohémiens, faisait la cour à toutes les femmes et se
+ montrait fort empressé près de Viéra. Boris, en le
+ rencontrant dans la maison d'Étienne, avait d'abord pris
+ plaisir à le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle
+ attention Viéra l'écoutait chanter, il n'éprouva plus pour
+ lui qu'un sentiment de répulsion.
+
+ «Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaçant en face de son
+ ami, je dois l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps
+ que j'ai en moi une pensée qui n'était pas suffisamment
+ éclaircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui, j'aime Viéra. Mais,
+ croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dévier de la
+ droite ligne. Jusqu'à présent pourtant, je ne vois en elle
+ aucun signe d'une prédilection particulière pour moi.
+
+ --Je ne sais, répliqua Pierre, mais les méchants ont l'oeil
+ fin.
+
+ --Que faut-il donc faire?
+
+ --Cesser vos visites.
+
+ --Vous croyez?
+
+ --Oui, puisque vous ne pouvez l'épouser.
+
+ --Et pourquoi, reprit Boris après un moment de réflexion, ne
+ pourrais-je pas l'épouser?
+
+ --Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, elle n'est pas
+ votre égale.
+
+ --Je n'admets pas cette raison.
+
+ --Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre
+ tuteur.»
+
+ Pierre se mit à fumer sa pipe.
+
+ Boris s'assit près de la fenêtre, absorbé dans ses
+ méditations. Son ami n'essaya point de l'en arracher. Il
+ lançait en l'air un tourbillon de fumée.
+
+ Soudain Boris se leva, appela son domestique et lui ordonna
+ d'atteler les chevaux.
+
+ «Où allez-vous? demanda Pierre.
+
+ --Chez le père de Viéra.»
+
+ Pierre exhala précipitamment plusieurs bouffées.
+
+ «Faut-il vous accompagner?
+
+ --Non, j'aime mieux aujourd'hui faire cette visite seul. Je
+ veux avoir une explication avec Viéra.
+
+ --Comme vous voudrez, répliqua Pierre.»
+
+ Puis, se jetant sur le canapé: «Ainsi, se dit-il, ce que je
+ considérais comme une plaisanterie est devenu une affaire
+ sérieuse. Que Dieu lui soit en aide!»
+
+ Le soir, il se retira dans sa maison, et il venait de se
+ mettre au lit, quand tout à coup Boris apparut devant lui,
+ tout poudré de neige, et lui dit, en se jetant dans ses bras
+ et en le tutoyant pour la première fois:
+
+ «Mon ami, félicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de
+ son père. Tout est fini.
+
+ --Comment? s'écria Pierre étonné.
+
+ --Je me marie.
+
+ --Avec Viéra?
+
+ --Oui, c'est une affaire décidée.
+
+ --Pas possible!
+
+ --Quel homme!... Crois-moi donc.»
+
+ Pierre se leva, prit à la hâte ses pantoufles, sa robe de
+ chambre, cria: «Marthe, du thé!» Puis, se tournant vers son
+ ami: «Si tout est fini, lui dit-il, que le ciel te bénisse!
+ Mais raconte-moi comment les choses se sont arrangées?»
+
+ Il est à remarquer qu'à partir de ce moment, les deux amis
+ se tutoyaient comme s'ils ne s'étaient jamais parlé
+ autrement.
+
+ «Très-volontiers, répondit Boris; tu sauras tout dans les
+ plus petits détails.»
+
+ Voici ce qui s'était passé:
+
+ Quand Boris arriva à la demeure de sa fiancée, il n'y avait
+ là, par extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire
+ Étienne ne se promenait point, selon sa coutume. Il était
+ souffrant et à demi couché dans un grand fauteuil. En voyant
+ entrer Boris, il balbutia quelques mots, lui indiqua du
+ doigt la table sur laquelle il y avait des flacons en
+ permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit près de Viéra,
+ engagea avec elle la conversation à voix basse, et d'abord
+ lui parla de l'état de son père.
+
+ «Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi,
+ quand il est malade. Il ne se plaint pas, il ne demande
+ rien; il ne prononce pas un mot... Il souffre et ne veut
+ pas le dire.
+
+ --Et vous l'aimez beaucoup!
+
+ --Qui, mon père? Plus que tout au monde. Que Dieu me
+ préserve du malheur de le perdre! J'en mourrais.
+
+ --Ainsi, vous ne pourriez vous résoudre à vous séparer de
+ lui?
+
+ --Et pourquoi me séparerais-je de lui?»
+
+ Boris fixa sur elle un regard pensif.
+
+ «Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester
+ toujours dans la maison paternelle.
+
+ --Quelle idée... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait
+ m'enlever?»
+
+ Boris fut sur le point de répondre: Moi, peut-être! Mais il
+ se retint.
+
+ «À quoi songez-vous? lui demanda Viéra en le regardant avec
+ son bon sourire habituel.
+
+ --Je pense, répondit-il... je pense...»
+
+ Puis, tout à coup, interrompant le cours de son idée, il lui
+ demanda s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Karentef.
+
+ «Je ne sais, en vérité. Mon père reçoit beaucoup de monde.
+ Si je ne me trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu
+ ici pour la première fois.
+
+ --Et il vous plaît?
+
+ --À moi? Pas du tout.
+
+ --Pourquoi donc?
+
+ --Il est négligé et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il
+ chante à merveille. Son chant pénètre jusqu'au coeur.
+
+ --Mais, reprit Boris après un instant de réflexion, qui donc
+ vous plaît?
+
+ --Beaucoup de gens; vous, d'abord.
+
+ --Oui, j'espère que vous avez pour moi un bon sentiment
+ d'amitié. Mais n'avez-vous pas quelque autre prédilection
+ plus vive?
+
+ --Que vous êtes curieux!
+
+ --Et vous, que vous êtes froide!
+
+ --Que voulez-vous dire? demanda innocemment la jeune fille.
+
+ --Écoutez...»
+
+ En ce moment Étienne se retourna dans son fauteuil.
+
+ «Écoutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis
+ que tout son sang affluait à son coeur; il faut que je vous
+ parle... d'une affaire grave... mais pas ici.
+
+ --Où donc?
+
+ --Dans la chambre voisine.
+
+ --Pourquoi? c'est donc un secret?
+
+ --Oui.
+
+ --Un secret!» murmura la jeune fille avec surprise.
+
+ Et elle se dirigea vers la chambre que Boris lui indiquait.
+
+ Il la suivit dans une agitation fiévreuse.
+
+ «Eh bien?» dit-elle avec curiosité.
+
+ Boris voulait préparer son aveu par plusieurs
+ circonlocutions; mais en regardant cette originale figure
+ animée par le sourire qui le charmait tant, en voyant ces
+ beaux yeux si purs et si doux, il n'eut pas la force de se
+ maîtriser, et dit simplement:
+
+ «Viéra, voulez-vous m'épouser?
+
+ --Que dites-vous? s'écria la jeune fille, tandis que son
+ visage se colorait d'une rougeur de pourpre.
+
+ --Voulez-vous m'épouser? répéta lentement Boris.
+
+ --Mais.... en vérité.... je ne sais.... je ne m'attendais
+ pas....»
+
+ Et, dans la vivacité de son émotion, Viéra s'appuya sur le
+ bord de la fenêtre, comme si elle craignait de tomber; puis,
+ tout à coup, elle sortit et s'enfuit dans sa chambre.
+
+ Boris, après un moment d'attente, rentra au salon tout
+ troublé. Sur la table était un numéro de la _Gazette de
+ Moscou_. Il le prit et essaya de le lire, mais il ne
+ comprenait pas un des mots que ses yeux parcouraient, et ne
+ comprenait pas même ce qui se passait en lui. Un quart
+ d'heure après il entendit derrière lui un léger frôlement,
+ et sans tourner la tête il sentait que Viéra était là.
+
+ Quelques instants encore s'écoulèrent. Il regarda la jeune
+ fille à la dérobée; elle était assise près de la fenêtre,
+ immobile et pâle. Enfin, il se leva et alla s'asseoir près
+ d'elle. Étienne avait la tête appuyée sur le dossier de son
+ fauteuil et ne faisait pas un mouvement.
+
+ «Pardonnez-moi, Viéra, dit Boris, en faisant un effort sur
+ lui-même pour ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je
+ n'aurais pas dû si subitement.... Mais je cherchais une
+ occasion, et puisque je l'ai trouvée, je voudrais savoir ce
+ que je puis....»
+
+ Viéra l'écoutait les yeux baissés et le visage en feu.
+
+ «Viéra, je vous en prie, un mot, un seul mot.
+
+ --Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle enfin. Je
+ ne sais.... Vraiment, cela dépend de mon père.
+
+ --Est-ce que tu es malade?» s'écria tout à coup Étienne.
+
+ Viéra tressaillit, leva la tête et vit son père qui la
+ regardait d'un air inquiet. Elle s'approcha de lui.
+
+ «Que dites-vous, mon père? lui demanda-t-elle.
+
+ --Est-ce que tu es malade?
+
+ --Moi? non... Pourquoi cette idée?»
+
+ Il continuait à l'observer attentivement.
+
+ «Tu es vraiment tout à fait bien? ajouta-t-il.
+
+ --Certainement. D'où vous vient cette inquiétude?
+
+ --Braou! braou!» murmura Étienne. Et de nouveau il ferma les
+ yeux.
+
+ La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrêta.
+
+ «Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler à votre
+ père?
+
+ --Si vous le voulez, répondit-elle d'une voix timide; mais
+ il me semble que je ne suis pas votre égale.»
+
+ Il essaya de lui prendre la main, mais elle la retira et
+ disparut.
+
+ «C'est singulier, se dit-il, elle me fait précisément la
+ même observation que Pierre.»
+
+ Resté seul avec le père de Viéra, Boris se promit de ne pas
+ perdre un moment pour le préparer à la demande si inattendue
+ qu'il devait lui adresser. Mais la tâche n'était pas aisée.
+ Le vieillard, souffrant et agité, tantôt s'assoupissait,
+ tantôt paraissait absorbé dans un rêve, et ne répondait que
+ par quelques brèves et insignifiantes paroles aux questions
+ et aux diverses insinuations de Boris. Enfin, le jeune
+ amoureux, voyant que tous ses préliminaires étaient
+ inutiles, se décida à traiter l'affaire ouvertement.
+
+ À diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler,
+ et la parole décisive expirait sur ses lèvres.
+
+ «Étienne Pétrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un
+ désir dont vous serez bien surpris.
+
+ --Braou! braou! dit tranquillement Étienne.
+
+ --Un désir auquel vous ne vous attendez certainement pas.»
+
+ Étienne ouvrit les yeux.
+
+ «Promettez-moi seulement de ne pas être irrité contre moi.»
+
+ Les paupières du vieillard se dilatèrent.
+
+ «Je viens.... je viens vous demander la main de votre
+ fille.»
+
+ Par un mouvement impétueux, Étienne se leva sur son
+ fauteuil.
+
+ «Comment!» s'écria-t-il avec une indicible expression de
+ physionomie.
+
+ Boris renouvela sa demande.
+
+ Étienne fixa sur lui un regard si prolongé et si perçant que
+ Viasovnine en devint tout confus.
+
+ «Viéra, dit-il, est-elle instruite de votre demande?
+
+ --Je lui ai exprimé mes voeux, et elle m'a permis de vous en
+ parler.
+
+ --Quand donc avez-vous eu cette explication avec elle?
+
+ --À l'instant même.
+
+ --Attendez-moi,» dit Étienne. Et il sortit.
+
+ Boris resta dans le cabinet du vieillard, promenant ses
+ regards inquiets autour de lui, quand, tout à coup, le son
+ de la clochette d'un attelage se fit entendre. Une voix
+ d'homme retentit dans l'antichambre, et Michel Micheïtch
+ apparut.
+
+ Pour le jeune amoureux, cette visite était une cruelle
+ contrariété.
+
+ «Ah! nous avons ici une bonne température! s'écria Michel en
+ s'asseyant sur le canapé.--Bonjour... Où est Étienne?
+
+ --Il va venir.
+
+ --Quel froid, aujourd'hui!» ajouta Michel en se versant un
+ verre d'eau-de-vie.
+
+ Puis, à peine l'eut-il bu qu'il dit:
+
+ «Je viens de faire encore une promenade en ville.
+
+ --Vraiment! répondit Boris, qui s'efforçait de surmonter son
+ agitation.
+
+ --Oui, et cela grâce encore à ce coquin d'Onufre.
+ Figurez-vous qu'il m'a conté une quantité de diableries, de
+ sornettes inimaginables. Il me parlait d'une affaire comme
+ on n'en a jamais vu; des centaines et des centaines de
+ roubles à prendre en un seul coup de râteau. En résumé, il
+ m'a emprunté vingt-cinq roubles, et j'ai éreinté mes chevaux
+ à courir en vain dans toutes les rues.
+
+ --Est-il possible?
+
+ --C'est la vérité même. Quel fripon! Il devrait traîner le
+ boulet sur le grand chemin. Je ne sais à quoi songe la
+ police; mais il a le diable au corps. Il est capable de nous
+ réduire à la besace.»
+
+ Étienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui
+ raconter sa dernière mésaventure.
+
+ «Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il,
+ pour lui rompre les os?
+
+ --Lui rompre les os!» répéta Étienne en éclatant d'un de ses
+ rires convulsifs.
+
+ --Oui, oui, les os,» reprit Michel enchanté du succès de son
+ bon mot. Mais il s'arrêta quand il vit Étienne tomber sur le
+ divan dans une sorte d'anéantissement.
+
+ «Voilà ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi,
+ murmura Michel. Je n'y comprends rien.»
+
+ Viéra arriva toute troublée et les yeux rouges.
+
+ «Mon père n'est pas bien aujourd'hui,» dit-elle à Michel à
+ voix basse.
+
+ Michel baissa la tête, s'approcha de la table et y prit un
+ morceau de pain et de fromage. Quelques instants après,
+ Étienne parvint pourtant à se relever et essaya de marcher
+ dans sa chambre. Boris se tenait assis à l'écart dans une
+ anxiété extrême. Michel recommençait le récit de son
+ aventure avec Onufre.
+
+ On se mit à table. Michel fut le seul qui parlât pendant le
+ dîner. Vers le soir, Étienne prit Boris par la main et le
+ conduisit dans une autre chambre.
+
+ «Vous êtes un honnête homme, lui dit-il en le regardant
+ fixement.
+
+ --Oui, je vous le garantis, et j'aime votre fille.
+
+ --Vous l'aimez réellement?
+
+ --Je l'aime, et m'efforcerai de mériter son affection.
+
+ --Elle ne vous ennuiera pas?
+
+ --Jamais.»
+
+ Le vieillard fit un effort qui imprima à son visage une
+ sorte de douloureuse contraction.
+
+ «Vous avez bien réfléchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je
+ consens.»
+
+ Boris voulait l'embrasser.
+
+ «Plus tard,» dit le vieillard. Puis, détournant la tête et
+ s'approchant de la muraille, il pleura.
+
+ Quelques minutes s'écoulèrent. Étienne s'essuya les yeux, se
+ dirigea vers son cabinet, et, sans lever la tête, dit à
+ Boris, avec son sourire accoutumé:
+
+ «Aujourd'hui, restons-en là...; demain, tout ce qui sera
+ nécessaire.
+
+ --Très-bien! très-bien!» répliqua Boris en le suivant dans
+ son cabinet, où il échangea un regard avec Viéra.
+
+ Il éprouvait au fond de l'âme un sentiment de joie, et en
+ même temps il était inquiet; il lui tardait de s'en aller,
+ ne fût-ce que pour échapper à l'insupportable Michel, et il
+ désirait revoir son fidèle Pierre. Il partit en promettant
+ de revenir le lendemain. En franchissant le seuil de
+ l'antichambre, il baisa la main de Viéra. Elle le regarda.
+
+ «À demain, dit-il.
+
+ --Adieu, répondit-elle tranquillement.
+
+ --Voilà, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son récit,
+ voilà ce qui s'est passé. Je me suis demandé d'où vient que,
+ dans sa jeunesse, l'homme est si souvent peu porté au
+ mariage? C'est qu'il craint d'asservir sa vie. Il se dit:
+ J'ai le temps. Pourquoi me presser. En attendant encore, je
+ trouverai peut-être un meilleur parti; et, soit qu'on reste
+ dans le célibat ou qu'on se marie à la première occasion,
+ c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil.
+ Moi, je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et
+ honnête créature, ne rejette pas ce don providentiel, ne
+ t'abandonne pas à de vaines fantaisies. Je ne puis trouver
+ une meilleure femme que Viéra. S'il y a quelque lacune dans
+ son éducation, c'est à moi d'y remédier. Elle est, il est
+ vrai, d'un caractère un peu phlegmatique. Est-ce un malheur?
+ Non, au contraire. Voilà quelles ont été mes réflexions.
+ Toi-même, tu m'as engagé à me marier. Et si je me trompe,
+ ajouta-t-il d'un air pensif, si je me trompe.... après tout,
+ ce n'est pas une si grande chute. Je n'avais plus rien à
+ attendre de la vie.»
+
+ Pierre écoutait son ami en silence, prenant de temps à autre
+ quelques cuillerées du mauvais thé que Marthe lui avait
+ préparé à la hâte.
+
+ «Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrêtant
+ tout à coup devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas
+ juste? N'es-tu pas d'accord avec moi?
+
+ --L'affaire est terminée, répliqua Pierre lentement. La
+ jeune fille accepte ton offre. Le père la sanctionne. Il n'y
+ a plus rien à dire. Que tout soit pour le mieux! Maintenant
+ il ne s'agit plus de réfléchir; il faut t'occuper de ton
+ mariage; demain nous en reparlerons. Le matin, comme dit le
+ proverbe, est plus sage que le soir. À demain donc.
+
+ --Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit
+ Boris.
+
+ --De grand coeur, répondit le bon Pierre en le serrant dans
+ ses bras. Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!»
+
+ Boris se retira.
+
+ «Quel événement, se dit Pierre en se remettant au lit et en
+ se retournant avec inquiétude tantôt d'un côté, tantôt de
+ l'autre, et tout cela parce qu'il n'a pas servi dans la
+ cavalerie, qu'il est habitué à se laisser aller à ses idées
+ et ne connaît point la discipline.»
+
+ * * * * *
+
+ Un mois après, Boris était l'époux de Viéra. Lui-même
+ n'avait pas voulu que le mariage fût retardé. Pierre fut son
+ garçon d'honneur. Pendant ce mois d'attente, Boris avait été
+ chaque jour chez son beau-père, mais ces fréquentes visites
+ n'avaient point modifié ses rapports avec Viéra. Elle était
+ tout aussi modeste et aussi réservée. Un jour il lui apporta
+ un roman de Sagoskin: _Jouri Miroslawski_, et lui en lut
+ quelques chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut
+ achevé, elle n'en demanda pas d'autres.
+
+ Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux
+ fixés sur elle. Il faut dire qu'il était dans un état
+ d'ivresse. Il semblait qu'il avait le désir de lui parler;
+ pourtant il se tut. On le pria de chanter. Il entonna un
+ chant qui commençait par des sons plaintifs, puis éclatait
+ en une sorte de mélodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare
+ sur le divan, sortit précipitamment, mit sa tête entre ses
+ mains et éclata en sanglots.
+
+ La veille de son mariage, Viéra était triste, et son père
+ paraissait aussi fort abattu. Il avait espéré que Boris
+ viendrait vivre avec lui, et Boris l'engageait au contraire
+ à suivre sa fille dans sa nouvelle demeure. Étienne refusa,
+ disant qu'il ne pouvait quitter la maison où il avait ses
+ vieilles habitudes. Viéra lui promit d'aller le voir
+ plusieurs fois dans la semaine.
+
+ «Braou! braou!» répondit tristement le vieillard.
+
+ Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva
+ très-heureux. Viéra dirigeait sa maison dans la perfection.
+ Il aimait sa calme et constante activité. Il aimait la
+ simplicité et la droiture de son caractère. Quelquefois il
+ l'appelait sa petite ménagère hollandaise, et il déclarait à
+ Pierre que, pour la première fois enfin, il connaissait les
+ agréments de la vie.
+
+ Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent
+ chez lui, et n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le
+ reçût avec cordialité comme autrefois et que Viéra eût pour
+ lui une sincère affection.
+
+ Un jour que Boris lui reprochait la rareté de ses visites:
+
+ «Que veux-tu, lui dit doucement l'honnête Pierre, ta vie
+ n'est plus la même. Tu es marié; je suis garçon. Je
+ craindrais de me rendre importun.»
+
+ Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il
+ s'aperçut que, sans son ami, son intérieur était fort peu
+ récréatif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper.
+ Souvent même il ne savait que lui dire, et restait des
+ matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la
+ regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son
+ pied léger elle passait près de lui, il lui baisait la main,
+ ce qui ne manquait jamais de faire éclore sur les lèvres de
+ la jeune femme un doux sourire.
+
+ Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et
+ peut-on toujours se contenter d'un sourire?
+
+ Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports
+ intellectuels. Il commençait à s'en apercevoir.
+
+ «Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le
+ canapé les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de
+ ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait
+ elle-même: «Je ne suis pas votre égale.» Si j'avais,
+ reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où si
+ j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande
+ partie du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec
+ mon caractère, et dans ma position.... Est-ce que je me
+ serais trompé?»
+
+ Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne
+ l'aurait cru.
+
+ Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus
+ souvent, et comme Pierre lui répondait de nouveau qu'il
+ craignait de le déranger:
+
+ «Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes
+ nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi,
+ nous nous sentons plus gais.--Il fut sur le point d'ajouter:
+ Et plus légers; ce qui était vrai.
+
+ Boris causait à coeur ouvert avec Pierre comme avant son
+ mariage. Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle
+ aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son
+ attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir
+ avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il
+ s'égayait et s'animait quand Pierre était là.
+
+ Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux.
+ Il aimait Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer,
+ cette bonne âme candide? Quand Boris, dans un de ses moments
+ d'abandon, lui confia ses secrètes pensées et ses
+ tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui
+ représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme.
+ Un jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra
+ n'étaient pas faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre
+ avec un accent de colère, tu n'es pas digne d'elle!
+
+ --Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!
+
+ --Comment, rien! Te fallait-il donc une créature
+ extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu
+ désirer de plus?
+
+ --C'est vrai,» repartit vivement Boris.
+
+ La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement.
+ Avec la douce Viéra, il n'était pas possible d'avoir une
+ altercation, ni même un désaccord; mais, dans les plus
+ petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que
+ leurs coeurs s'éloignaient peu à peu l'un de l'autre, comme
+ on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence
+ d'une plaie invisible.
+
+ Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle
+ n'avait pas même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et
+ il ne lui arrivait même pas de songer qu'il n'était pas
+ très-aisé de vivre avec lui. Deux personnes seulement
+ comprenaient sa situation: c'étaient son vieux père et son
+ ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il
+ l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la
+ regardait avec une expression de considération et il ne lui
+ faisait aucune question sur son intérieur. Mais il
+ soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses
+ deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne
+ résonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une
+ âme paisible qui s'est détachée des soucis terrestres.
+ Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa figure était
+ devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient
+ blanchi.
+
+ Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus
+ échapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas
+ que son mari s'occupât d'elle, ni même qu'il prît à tâche de
+ s'entretenir avec elle; mais ce qui la désolait, c'était de
+ penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise
+ à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et
+ pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur
+ tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes;
+ elle les essuyait avec soin, même quand elle était seule.
+ Pierre s'éloigna sur la pointe du pied. Il prenait à tâche
+ constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait
+ le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas
+ Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une
+ froide vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les
+ hommes les meilleurs ne peuvent s'empêcher de prononcer en
+ ces moments d'emportement: «Vois-tu, je t'avais bien dit
+ d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui reprocha vivement
+ son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se
+ rendre près d'elle et à lui demander si elle était
+ souffrante.
+
+ Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si
+ tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches
+ que Pierre lui avait adressés, mais satisfait de penser que
+ Viéra ne soupçonnait pas la nature de ses sentiments envers
+ elle.
+
+ Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer
+ longtemps. Elle aboutit à une séparation, ou à un changement
+ qui est rarement heureux.
+
+ Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela
+ arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il
+ ne se laissait point entraîner non plus au sarcasme ni à
+ d'amères plaisanteries. Dans son esprit, il s'était élevé
+ seulement une nouvelle idée, l'idée d'entreprendre un voyage
+ en un temps opportun.
+
+ --Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage!
+ répétait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait
+ pour lui un charme indicible. Avant d'en venir à cette
+ dernière résolution il voulut, pour essayer de se distraire,
+ revoir Sophie Cirilova; mais le langage prétentieux, le
+ sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve ne
+ produisirent sur lui qu'une impression désagréable.--Quelle
+ différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de
+ Viéra, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de
+ s'éloigner de Viéra.
+
+ Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la
+ nature, qui fait voyager les oiseaux de par delà des mers,
+ mit fin à son irrésolution, imprima un dernier élan à sa
+ pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il aurait longtemps
+ négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à Pétersbourg.
+ En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son coeur se
+ serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente
+ femme, ses larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait
+ un dernier baiser.--Je reviendrai bientôt, dit-il, et je
+ t'écrirai, ma chère aimée. Il la recommanda à l'affection de
+ Pierre et monta en voiture triste et pensif.
+
+ Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et
+ de la première verdure si fraîche et si tendre des saules et
+ des bouleaux épanouis sur son chemin. Une joie
+ indéfinissable, un enthousiasme juvénile s'empara de son
+ âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses
+ regards vers l'horizon lointain:--Non, non, s'écria-t-il
+ avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval
+ fougueux et la biche craintive.
+
+ Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la
+ voir, et son père s'était décidé à quitter son cher cabinet
+ pour se rendre près d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se
+ retrouver ensemble! Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes
+ habitudes. Cependant Boris n'était point oublié; tout au
+ contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient
+ souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa
+ bonté. Il semblait même que son absence ne servît qu'à le
+ faire mieux apprécier. Le temps était superbe. Les jours
+ passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages
+ blancs et lumineux qui flottent à la surface d'un ciel bleu.
+
+ Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient
+ lues et relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il
+ parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en
+ reçut une qui annonçait une tout autre nouvelle. Elle était
+ ainsi conçue:
+
+ «Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la
+ façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir
+ tant songé, j'aime mieux te dire tout de suite et tout
+ nettement que je vais en pays étranger. Cette nouvelle va
+ bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais
+ pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai
+ pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir
+ en songeant à tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque
+ indulgence. D'abord je ne m'éloigne que pour peu de temps,
+ et je pars avec une société charmante et de la façon la plus
+ agréable; en second lieu, je suis convaincu qu'après avoir
+ cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à ce
+ désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples,
+ j'en reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière.
+ Je saurai apprécier comme je dois le faire la grâce
+ imméritée que le sort m'a accordée en me donnant une femme
+ comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces
+ idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui écris
+ pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le
+ retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne
+ à genoux devant elle, que je la conjure de ne point
+ condamner son méchant mari. Telle que je la connais, avec
+ son âme angélique, je suis sûr qu'elle me pardonnera, et
+ dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus
+ sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour
+ nulle puissance ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour
+ mieux dire, à revoir bientôt. Je t'embrasse et je baise les
+ jolies mains de ma Viéra. Adressez-moi vos lettres à
+ Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait quelque
+ accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je
+ compte sur toi comme sur un appui invariable.
+
+ «Ton ami BORIS VIASOVNIN.
+
+ «_P. S._ Fais remettre, en automne, des tentures dans mon
+ cabinet. C'est entendu. Adieu.»
+
+ Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne
+ devaient jamais se réaliser. Le bateau arrivait en vue de
+ Stettin, la rive étrangère se déroulait aux regards des
+ passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuyé sur la
+ balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette
+ rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se
+ creusait en gémissant sous la roue du bateau, et, dans son
+ rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son
+ immobilité, dans sa contemplation, tout à coup le vertige
+ s'empara de lui, et il tomba à la mer. À l'instant même on
+ arrêta le navire, à l'instant on lança la chaloupe à l'eau;
+ mais il était trop tard: Boris avait cessé de vivre.
+
+ Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à
+ Viéra la dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit
+ de lui révéler le fatal événement, il faillit en perdre la
+ tête. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle
+ par le journal. Aussitôt il résolut d'aller l'annoncer à
+ Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de nouveau
+ réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il
+ s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre
+ refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de
+ cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se
+ montrer à Viéra. Enfin il se présenta devant elle, si pâle,
+ si abattu, qu'à son aspect elle se sentit atterrée. Il
+ voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui
+ faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre
+ Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est
+ mort! il est mort!»
+
+ * * * * *
+
+ Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a
+ coupés, on voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les
+ plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de
+ la mort qui, à son tour, triomphera de la vie. Peu à peu
+ Viéra se consola et se ranima.
+
+ Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut
+ remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur
+ suprême, et Viéra n'était pas de nature à se consacrer toute
+ sa vie à un sentiment unique, s'il est des sentiments qui
+ ont cette puissance. Elle s'était mariée sans peine, mais
+ sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son
+ mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence.
+ Elle l'avait pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne
+ peut rien demander de plus.
+
+ Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour
+ mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul
+ avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de
+ physionomie et lui demanda simplement si elle voulait
+ l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.
+
+ Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement
+ comme par le passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont
+ deux filles et un garçon. Le vieil Étienne demeure avec eux,
+ ne pouvant plus se résoudre à les quitter, ni à s'éloigner
+ de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni.
+ Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit
+ garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui, sachant
+ l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le
+ contrefaire quand le vieillard se promène dans la chambre en
+ répétant: «Braou! braou!» Et le grand-père rit, et chacun
+ rit avec lui de ces espiègleries. Le pauvre Boris n'est
+ point oublié dans ce cercle d'affections. Pierre parle de
+ son ami avec une vive cordialité. Chaque fois qu'il en
+ trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que
+ faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa
+ femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie
+ uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le
+ bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.
+
+
+XII
+
+Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons
+à la curiosité des lecteurs.
+
+Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du coeur des
+larmes qu'on n'y soupçonnait pas.
+
+Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un
+homme pour ce complément de l'homme, un _pauvre chien_, ami qui
+comprend par le coeur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.
+
+L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que
+J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.
+
+
+MOUMOU
+
+ À l'une des extrémités de Moscou, dans une maison grise
+ décorée d'une colonnade et d'un balcon incliné de travers,
+ vivait au milieu d'un nombreux entourage de domestiques une
+ veuve, une baruinia.
+
+ Ses fils demeuraient à Pétersbourg; ses filles étaient
+ mariées. Elle sortait rarement et traînait dans la solitude
+ et l'ennui les dernières années de son avare vieillesse. Ses
+ années précédentes n'avaient été ni heureuses ni gaies; mais
+ le soir de sa vie était plus sombre que la nuit.
+
+ Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable était un
+ homme d'une taille et d'une force herculéennes, sourd-muet
+ de naissance, remplissant les fonctions de portier. On
+ l'appelait Guérassime.
+
+ Il appartenait à l'une des terres de la baruinia, et
+ longtemps il avait vécu là, à l'écart, dans sa petite isba.
+ On le citait comme l'ouvrier le plus laborieux et le plus
+ vigoureux de son village. En effet, grâce à sa robuste
+ constitution, il travaillait comme quatre, et c'était
+ plaisir de voir avec quelle prestesse il accomplissait sa
+ besogne. Quand il labourait un champ, en regardant ses deux
+ larges mains appuyées sur sa charrue, on eût dit qu'il
+ creusait lui-même ses rudes sillons sans le secours de son
+ cheval. C'était plaisir de le voir à la Saint-Pierre, quand
+ il promenait le long des prés sa large faux, à laquelle un
+ taillis de jeunes bouleaux n'aurait pas pu résister, ou
+ quand, pour battre le blé, il s'armait de son énorme fléau,
+ et que, pendant de longues heures, ses bras musculeux se
+ levaient et s'abaissaient sans relâche comme un levier. Son
+ mutisme donnait à son infatigable travail une sorte de
+ gravité solennelle. C'était du reste un excellent garçon, et
+ n'eût été sa malheureuse infirmité, chaque fille de son
+ village l'eût volontiers épousé.
+
+ Mais un jour Guérassime avait été appelé à Moscou par ordre
+ de sa maîtresse. Là, on lui avait acheté une paire de
+ bottes, un cafetan pour l'été, une touloupe pour l'hiver. On
+ lui avait remis entre les mains un balai, une pelle, et il
+ avait été investi de l'emploi de portier.
+
+ Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord très-peu
+ agréable. Dès son enfance, il avait été habitué à la vie et
+ aux travaux de la campagne. Isolé par sa surdité et son
+ mutisme de la société des autres hommes, il avait grandi
+ dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte
+ terre. Transporté à la ville, il s'y trouvait dépaysé,
+ embarrassé, mal à son aise. Qu'on se figure un jeune taureau
+ enlevé tout à coup au pâturage où il se plonge dans une
+ herbe fraîche qui lui vient jusqu'aux jarrets, et hissé sur
+ un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des
+ tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammèches, on ne
+ sait où, et l'on aura par cette image une idée de l'état de
+ Guérassime. Par comparaison avec ses anciens travaux, la
+ tâche nouvelle qui lui était imposée n'était qu'un jeu. En
+ une demi-heure il avait fini. Alors il restait dans la cour
+ de l'hôtel, regardant bouche béante les passants, comme s'il
+ attendait d'eux l'explication de sa situation, qui était
+ pour lui une énigme. Puis quelquefois il se retirait dans un
+ coin, et, jetant de côté sa pelle et son balai, il se
+ couchait la face contre terre et passait des heures
+ entières, immobile comme un animal sauvage réduit à la
+ captivité.
+
+ Cependant l'homme s'habitue à tout, et Guérassime finit par
+ s'accoutumer à sa monotone existence. Ses devoirs étaient
+ fort restreints. Ils consistaient à nettoyer la cour, à
+ préparer les provisions d'eau et de bois pour la cuisine et
+ les appartements, à écarter du logis les vagabonds, et à
+ faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa
+ mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne
+ traînait dans sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chétif
+ cheval employé à charrier la tonne d'eau s'arrêtait dans une
+ ornière, d'un coup d'épaule il remettait en mouvement
+ voiture et quadrupède, et lorsqu'il travaillait à fendre du
+ bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler
+ de tous côtés de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il
+ leur imposait une grande frayeur. Un soir, il avait saisi
+ deux filous et les avait si rudement frottés l'un contre
+ l'autre, qu'il n'était pas besoin de les envoyer au corps de
+ garde pour leur infliger un autre châtiment. Non-seulement
+ les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient voir
+ sans crainte ce terrible gardien.
+
+ Les voisins le respectaient, et les gens de la maison
+ prenaient à tâche de vivre avec lui, sinon amicalement, au
+ moins pacifiquement. Guérassime s'entretenait avec eux par
+ signes, il les comprenait, il exécutait fidèlement les
+ ordres qui lui étaient transmis; mais il connaissait ses
+ droits, et personne n'aurait osé lui prendre sa place à
+ table. Avec son caractère ferme et grave, il aimait l'ordre,
+ le calme. Les coqs mêmes n'osaient se battre en sa présence.
+ S'il leur arrivait de se livrer à une telle incartade, en un
+ clin d'oeil, il les prenait par les pattes, les faisait
+ tournoyer en l'air et les jetait de côté. Dans la
+ basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme
+ on le sait, un animal sérieux et réfléchi. Guérassime avait
+ pour ces bipèdes une certaine estime. Il les soignait et
+ leur donnait à manger. N'y avait-il pas en lui quelque chose
+ de la nature de l'oie des champs?
+
+ Une espèce de soupente lui avait été assignée pour demeure,
+ au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-même, selon son
+ goût. Il y construisit avec des planches de chêne un lit
+ posé sur quatre fortes solives, un lit d'une rudesse toute
+ primitive, qu'un fardeau de plusieurs milliers de livres
+ n'aurait pas fait fléchir. À l'un des angles de sa chambre,
+ il plaça une table façonnée avec les mêmes matériaux, dans
+ le même genre, et près de cette table une chaise à trois
+ pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa
+ cellule se fermait avec un colossal cadenas, dont il gardait
+ toujours la clé à sa ceinture, car il ne lui convenait pas
+ qu'on entrât dans sa retraite.
+
+ Il y avait environ un an que Guérassime était à Moscou,
+ quand la maison qu'il habitait fut agitée par les événements
+ que nous allons raconter.
+
+ Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la
+ noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans
+ son hôtel un grand nombre de domestiques. Elle avait à son
+ service non-seulement des blanchisseuses, des couturières,
+ des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait
+ même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de
+ médecin près de ses gens, un médecin pour sa propre
+ personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui
+ était un ivrogne de la première espèce. Ce Klimof se
+ considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune,
+ indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés
+ de Moscou, et déclarant, en se frappant la poitrine, que,
+ lorsqu'il buvait, c'était pour noyer son chagrin.
+
+ Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un
+ piteux état, se mit à parler de lui avec son intendant
+ Gabriel, un homme qui, à en juger par ses yeux fauves et son
+ nez en bec de corbin, était évidemment destiné à l'état
+ d'intendant.
+
+ «Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait
+ Klimof, peut-être que cela le détournerait de ses mauvaises
+ habitudes.
+
+ --Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.
+
+ --Mais avec qui?
+
+ --Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.
+
+ --Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»
+
+ À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée,
+ mais il se mordit les lèvres et garda le silence.
+
+ «Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise
+ de tabac. Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.
+
+ --C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa
+ chambre, située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée
+ de caisses. Là, il commença par renvoyer sa femme, puis
+ s'assit, pensif, près de la fenêtre. La subite décision de
+ sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit
+ appeler Klimof.
+
+ Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques
+ mots qui était cette Tatiana, et pourquoi l'intendant
+ s'inquiétait des ordres que venait de lui donner sa
+ maîtresse.
+
+ Tatiana était une des blanchisseuses de la maison, la plus
+ habile, celle à laquelle on ne confiait que le linge le plus
+ fin. Elle avait vingt-huit ans, les cheveux blonds, la
+ figure maigre, et sur la joue gauche de petites taches. Le
+ peuple russe croit que ces taches à la joue gauche sont un
+ signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette
+ croyance superstitieuse. Dès son enfance, elle avait été
+ assujettie à un rude travail, et n'avait jamais goûté la
+ jouissance d'un témoignage d'affection. Orpheline de bonne
+ heure, sans autres parents que des oncles germains, l'un
+ d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait toujours
+ été mal nourrie, mal vêtue, mal rétribuée. Dans sa première
+ jeunesse, on remarquait en elle une certaine beauté, mais
+ bientôt cette beauté s'était flétrie. Elle avait le
+ caractère timide, d'une morne indifférence en ce qui tenait
+ à sa propre personne, mais craintif envers les autres. Elle
+ n'avait qu'un souci, c'était de faire dans le délai prescrit
+ le travail qui lui était imposé. Elle ne parlait à personne,
+ et tremblait au seul nom de sa maîtresse, quoiqu'elle la
+ connût à peine de vue.
+
+ Lorsque Guérassime arriva à la maison, l'aspect de ce rude
+ colosse lui fit peur. Elle l'évitait constamment avec soin,
+ et si par hasard elle venait à le rencontrer, elle
+ détournait les yeux et se hâtait de rentrer dans la
+ lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel
+ effroi ne fit d'abord aucune attention à elle, puis il en
+ vint à sourire lorsqu'il l'apercevait, puis il la regarda
+ attentivement, et la rechercha. Soit par l'impression de sa
+ physionomie, soit par la timidité de son maintien, le fait
+ est qu'elle lui plaisait.
+
+ Un matin qu'elle traversait la cour portant délicatement un
+ mantelet de dentelles de sa maîtresse, tout à coup elle se
+ sentit tirer par le coude. Elle se retourna et jeta un cri.
+ Guérassime était près d'elle; il la contemplait avec un
+ sourire niais, en essayant d'articuler quelques sons qui
+ ressemblaient à un beuglement, puis il tira de sa poche un
+ coq en pain d'épice, doré à la queue et aux ailes, et le lui
+ offrit. Elle voulait refuser ce présent; mais il le lui mit
+ de force entre les mains, puis se retira en secouant la
+ tête, et en lui adressant encore un signe d'amitié.
+
+ À partir de ce jour, il se montra très-occupé d'elle. Dès
+ qu'il l'apercevait, il courait à sa rencontre, en agitant
+ les bras et en proférant un de ses cris de muet, et souvent
+ il tirait de son cafetan quelques rubans qu'il l'obligeait à
+ accepter, et il balayait avec soin la place par où elle
+ devait passer. La pauvre fille ne savait que faire. Bientôt
+ tous les gens de la maison remarquèrent ce qui se passait.
+ Elle devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs facétieux
+ commentaires. Mais ils n'osaient se moquer ouvertement de
+ Guérassime. Le redoutable portier n'aimait pas la raillerie,
+ et devant lui on se contenait. Bon gré, mal gré, Tatiana se
+ trouva placée sous sa protection. Comme la plupart des
+ sourds-muets, il avait une vive perspicacité, et il n'était
+ pas aisé de rire à ses dépens, ou aux dépens de la jeune
+ fille, sans qu'il s'en aperçût. Un jour, à dîner, la femme
+ de charge de la maison s'étant mise à plaisanter Tatiana sur
+ sa conquête, prolongea tellement ses épigrammes, et d'un ton
+ si vif, que la timide Tatiana, incapable de se défendre,
+ baissait la tête, rougissait et semblait prête à pleurer.
+ Tout à coup Guérassime se leva, s'avança vers la femme de
+ charge, et lui mettant sa lourde main sur la tête, la
+ regarda de telle sorte, qu'elle s'inclina en tremblant sur
+ la table. Tous les assistants restèrent immobiles et
+ silencieux. Guérassime retourna à sa place, reprit sa
+ cuiller et se remit à manger sa soupe.
+
+ Une autre fois, comme il avait remarqué que Klimof semblait
+ faire la cour à Tatiana, il fit signe au galant cordonnier
+ de le suivre, le conduisit dans la remise, et, prenant un
+ timon assez fort dans un coin, il l'agita comme un simple
+ bâton pour lui donner un salutaire avertissement.
+
+ Dès ce jour, les domestiques n'osèrent plus se permettre la
+ moindre incartade envers Tatiana. La femme de charge
+ pourtant n'avait pas manque de dire à sa maîtresse quel acte
+ de brutalité cet odieux portier avait commis envers elle, et
+ quelle commotion elle en avait ressentie, une commotion
+ telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'était
+ évanouie. Mais à ce récit la fantasque baruinia éclata de
+ rire, et pria la plaignante de lui narrer encore les détails
+ de cette curieuse scène. Le lendemain, elle fit remettre, à
+ titre de gratification, un rouble d'argent à Guérassime,
+ disant que c'était un fidèle et vigoureux gardien.
+
+ Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Guérassime
+ résolut de lui demander la permission d'épouser Tatiana. Il
+ n'attendait pour se présenter devant sa maîtresse que le
+ nouveau cafetan qui lui avait été promis par l'intendant.
+ Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de marier la
+ blanchisseuse avec Klimof.
+
+ Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait
+ si inquiet des ordres que venait de lui signifier sa
+ maîtresse. «Elle a des ménagements pour cet homme, se
+ disait-il (Gabriel ne le savait que trop et traitait
+ Guérassime en conséquence); mais comment songer à marier ce
+ sourd-muet? D'un autre côté, voici le péril: quand il verra
+ cette femme accordée à Klimof, il est dans le cas de tout
+ briser et de tout saccager: un animal pareil! on ne sait
+ comment le maîtriser, ou comment l'adoucir.»
+
+ Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses réflexions
+ par l'arrivée de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le
+ pimpant cordonnier entra d'un air dégagé, les mains derrière
+ le dos, et s'appuya contre la muraille, en croisant sa jambe
+ droite sur sa jambe gauche et en hochant la tête.
+
+ «Me voilà, dit-il; qu'avez-vous à m'ordonner?»
+
+ Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit à tambouriner sur
+ la fenêtre avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant
+ les jeux et en souriant, puis il passa la main dans ses
+ cheveux ébouriffés.
+
+ «Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous
+ donc à m'observer ainsi?
+
+ --Un joli garçon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une
+ expression de mépris.»
+
+ Klimof haussa les épaules en se disant:
+
+ «Et toi, vaux-tu mieux que moi?
+
+ --Mais regarde-toi donc, s'écria Gabriel, et vois un peu à
+ quoi tu ressembles!»
+
+ Klimof regarda tranquillement sa redingote usée et éraillée,
+ son pantalon rapiécé, et ensuite examina avec une attention
+ particulière la pointe de ses bottes trouées, puis tournant
+ de nouveau la tête vers l'intendant:
+
+ «Eh bien? dit-il. Quoi?
+
+ --Quoi? s'écria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu
+ ressembles à un vrai démon. Voilà le fait.
+
+ --À votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau
+ les yeux.
+
+ --Tu t'es donc encore enivré, reprit Gabriel.
+
+ --Pour fortifier ma santé, je suis obligé de prendre
+ quelques spiritueux.
+
+ --Pour fortifier ta santé... Ah! tu mériterais d'être châtié
+ d'une façon exemplaire... Et il a vécu à Pétersbourg! et il
+ se vante d'y avoir acquis une haute instruction! Mais tu ne
+ mérites pas le pain que tu manges!
+
+ --Gabriel Andréitch, répliqua Klimof, je ne reconnais qu'un
+ juge dans cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu
+ seul sait ce que je vaux et si je ne mérite pas le pain
+ qu'il me donne. Quant au reproche que vous m'avez fait de
+ m'être enivré, ce n'est pas moi qui suis en cette occasion
+ le principal coupable. C'est un de mes compagnons qui m'a
+ entraîné, puis il a disparu au moment opportun.... et
+ moi....
+
+ --Et toi, tu t'es laissé conduire comme une oie, indigne
+ débauché que tu es. Mais il ne s'agit pas de cela
+ aujourd'hui.... Il s'agit d'un projet.... La baruinia.... la
+ baruinia a envie de te marier. Elle pense que le mariage
+ t'amènera à une conduite plus régulière... M'entends-tu?
+
+ --Certainement; donc?...
+
+ --Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne
+ punition. Mais notre maîtresse a d'autres idées.
+ Acceptes-tu?
+
+ --Se marier, répondit le cordonnier en souriant, est une
+ chose fort agréable pour l'homme, et pour mon propre compte,
+ je suis prêt avec le plus grand plaisir à prendre une
+ épouse.
+
+ --Bien! répliqua Gabriel... et en lui-même il pensait: Il
+ faut l'avouer. Cet homme s'exprime avec éloquence. Mais,
+ reprit-il à haute voix, je ne sais si la femme qu'on te
+ destine te conviendra.
+
+ --Qui est-ce donc?
+
+ --Tatiana.
+
+ --Tatiana, répéta Klimof en faisant un brusque mouvement.
+
+ --Pourquoi donc parais-tu alarmé? Est-ce que cette fille ne
+ te plairait pas?
+
+ --Je n'ai rien à dire contre cette jeune fille. Elle est
+ douce, modeste, laborieuse... Mais vous savez, Gabriel
+ Andréitch... vous savez... cet affreux portier, cette espèce
+ de monstre marin!...
+
+ --Oui... répondit l'intendant avec une expression de dépit,
+ mais puisque la baruinia...
+
+ --Voyez: Gabriel Andréitch, il me tuera, c'est sûr; il
+ m'écrasera comme une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a
+ les mains de la statue de Minine et Pojarski. Vit-on jamais
+ des membres pareils? Il est sourd, et n'entend pas résonner
+ les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme qui agite
+ ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible;
+ car outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une
+ idole; pire qu'une idole, une bûche... Ah! Seigneur Dieu!
+ pourquoi faut-il qu'il j'aie tant à souffrir! Ah oui! je ne
+ suis plus ce que j'étais autrefois; je suis dégradé comme
+ une vieille casserole; pourtant, après tout, je suis un être
+ humain et non un vil ustensile!
+
+ --Allons, allons! pas tant de beaux mots!
+
+ --Seigneur, mon Dieu! s'écria Klimof, quelle malheureuse
+ existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin à mes
+ misères? Battu dans ma jeunesse par mon maître allemand,
+ battu à la fleur de mes ans par mes compagnons, et
+ maintenant...
+
+ --Âme de filasse!... À quoi sert de songer à toutes ces...
+
+ --À quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant
+ d'être battu. Que la baruinia me fasse administrer une
+ correction dans l'ombre, et me traite ensuite convenablement
+ devant ses gens. C'est bien. Mais en face de cet animal...
+
+ --Va-t'en, dit Gabriel impatienté.»
+
+ Klimof se retira.
+
+ «Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas là, tu
+ consens au mariage?
+
+ --Je déclare solennellement que j'y consens,» répondit le
+ cordonnier, à qui les grands mots ne faisaient pas défaut
+ dans les circonstances les plus critiques.
+
+ L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre,
+ puis fit appeler Tatiana.
+
+ La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de
+ la porte.
+
+ «Que désirez-vous,» demanda-t-elle d'une voix craintive.
+
+ Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui
+ dit:
+
+ «Tatiana, ta maîtresse désire te marier. Cela te plaît-il?
+
+ --Et avec qui veut-elle me marier?
+
+ --Avec Klimof.
+
+ --J'entends.
+
+ --C'est un homme d'une conduite un peu légère. Mais la
+ baruinia espère que tu lui donneras d'autres habitudes.
+
+ --J'entends.
+
+ --Le malheur est que ce rustre de Guérassime semble être
+ amoureux de toi. Comment as-tu ensorcelé cet ours? Vois-tu,
+ il est dans le cas de t'assommer.
+
+ --Il me tuera, Gabriel, c'est sûr.
+
+ --Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement!
+ Est-ce qu'il a le droit de te tuer?
+
+ --Je ne sais.
+
+ --Comment donc? Lui aurais-tu fait quelque promesse?
+
+ --Que voulez-vous dire?
+
+ --Innocente créature! murmura l'intendant. C'est bien,
+ reprit-il, nous reparlerons de cette affaire. À présent,
+ retire-toi. Je vois que tu es une bonne fille.»
+
+ Tatiana s'inclina en silence et s'éloigna.
+
+ «Bah! se dit l'intendant, peut être que demain notre
+ maîtresse aura déjà oublié ce projet de mariage. Pourquoi
+ m'en inquiéter... Puis, après tout, on peut dompter ce
+ farouche Guérassime... recourir au besoin à la police...»
+
+ Après cette réflexion, il appela sa femme et lui dit de
+ préparer son thé.
+
+ Après son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la
+ lingerie et n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle
+ pleura, puis elle essuya ses larmes et se remit à son
+ travail habituel. Quant à Klimof, il retourna au cabaret
+ avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta qu'il
+ avait servi à Pétersbourg un maître qui était la perle des
+ hommes, mais qui surveillait de près ses gens et ne
+ pardonnait pas la plus légère faute. Ce même maître buvait
+ démesurément, et avait également la passion des femmes. Le
+ compagnon de Klimof écoutait ce récit d'un air assez
+ indifférent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un
+ fatal incident, il songeait à se suicider le lendemain, son
+ ténébreux ami lui fit observer qu'il était temps d'aller se
+ coucher. Tous deux se séparèrent en silence, et
+ grossièrement.
+
+ Cependant l'espoir de Gabriel ne se réalisa pas. La baruinia
+ avait tellement pris à coeur son idée de marier le
+ cordonnier et Tatiana, que toute la nuit elle en parla à une
+ espèce de dame de compagnie qui était chargée de la
+ distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait le jour
+ comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin,
+ dès qu'elle vit l'intendant: «Eh bien! s'écria-t-elle,
+ comment va notre mariage?»
+
+ Il répondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout
+ allait pour le mieux, et que Klimof devait venir dans la
+ journée la remercier.
+
+ La veuve était un peu indisposée, elle ne retint pas
+ longtemps son intendant.
+
+ Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison à
+ délibérer sur ce grave événement.
+
+ Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria
+ avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il
+ n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois....
+
+ Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette
+ réunion, et semblait deviner qu'il se tramait là quelque
+ fâcheux complot contre lui.
+
+ À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait
+ toujours l'avis avec une déférence particulière, et dont on
+ n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Après
+ une première délibération, on résolut d'enfermer, pour plus
+ de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit à discuter
+ plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de
+ toutes ces difficultés si l'on voulait employer la
+ force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète,
+ tourmentée! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de
+ longs débats: on imagina un moyen de terminer l'affaire
+ adroitement et pacifiquement.
+
+ Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes.
+ Lorsqu'il était assis à la porte de l'hôtel, il détournait
+ la tête avec une vive répugnance dès qu'il voyait un homme
+ qui cheminait en trébuchant, la casquette sur l'oreille.
+ D'après cette remarque, l'ingénieux comité réuni par
+ l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime
+ l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait
+ livrée à de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa
+ longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par céder. Elle
+ convenait elle-même qu'elle n'avait pas un autre moyen de se
+ délivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son
+ entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les
+ regards étaient fixés sur Guérassime.
+
+ Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre
+ un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté
+ sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le
+ blanc des yeux... Elle était si effrayée qu'elle en chancela
+ encore davantage. Tout à coup, il la prit par la main, lui
+ fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la
+ chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de
+ Klimof.
+
+ La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime
+ l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec
+ sa main, puis se retira précipitamment dans sa cellule.
+
+ Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le
+ postillon raconta qu'il avait été le regarder par une fente
+ de la porte. Il l'avait _vu chanter_. Il l'avait vu, assis
+ sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tête et
+ se balancer en cadence, comme le font les cochers et les
+ mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques
+ complaintes.
+
+ À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression
+ d'effroi et s'était retiré.
+
+ Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne
+ pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que
+ sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la
+ moindre attention ni à Klimof ni à Tatiana.
+
+ Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur
+ maîtresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient
+ lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage
+ fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit sa tâche
+ accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en
+ rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau
+ chemin faisant. À la nuit tombante, il se retira dans
+ l'écurie, et frotta et étrilla son cheval avec une telle
+ violence, que le chétif animal, si rudement secoue par cette
+ main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses jambes.
+
+ Ceci se passait au printemps. Une année encore s'écoula, une
+ année pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna
+ tellement à sa passion pour les spiritueux, qu'il fut
+ condamné à quitter la maison et envoyé avec sa femme dans
+ des propriétés lointaines de la baruinia. D'abord, il fit
+ beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dégagé de
+ son exil. Il assurait que, si même on l'envoyait dans ces
+ contrées éloignées, où les paysannes, après avoir lavé leur
+ linge, posent leurs battoirs sur le bord du ciel, il n'en
+ perdrait pas la tête. Mais bientôt il se trouva très-affecté
+ de l'idée de quitter la grande cité de Moscou. Ce qui
+ l'affectait surtout, c'était de songer qu'il allait vivre
+ dans un village parmi de grossiers paysans, lui qui se
+ considérait comme un homme distingué. Il finit par tomber
+ dans un état de prostration si grand qu'il n'eût pas même la
+ force de mettre son bonnet; une âme charitable le lui
+ enfonça jusqu'aux yeux.
+
+ Au moment où le chariot qui devait emmener cet artiste
+ méconnu était prêt à partir, où le cocher prenait ses rênes
+ et n'attendait pour fouetter ses chevaux que le dernier mot
+ d'ordre: «Avec l'aide de Dieu!» Guérassime sortit de sa
+ chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un mouchoir de
+ coton rouge qu'il avait acheté pour elle un an auparavant.
+ La malheureuse femme, si indifférente jusque-là à toutes les
+ misères de son existence, fut tellement émue de ce dernier
+ témoignage d'affection, qu'elle se mit à fondre en larmes et
+ embrassa trois fois le généreux portier. Il voulait la
+ reconduire jusqu'à la barrière, et il chemina à côté de sa
+ telega, mais soudain il s'arrêta, fit de la main un signe
+ d'adieu à celle qu'il avait aimée et se dirigea vers la
+ rivière.
+
+ C'était le soir. Il marchait à pas lents, les yeux fixés sur
+ les flots de la Moskwa... Soudain il aperçut dans l'ombre
+ quelque chose comme un être vivant qui se débattait dans la
+ vase près du rivage. Il s'approche et distingue un petit
+ chien blanc moucheté de noir qui tremblait de tous ses
+ pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgré
+ tous ses efforts ne pouvait sortir de l'eau. Guérassime
+ étend la main, le saisit, le place sur sa poitrine et
+ retourne précipitamment à son logis. Arrivé dans sa chambre,
+ il dépose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe dans
+ sa lourde couverture, puis court à l'écurie prendre une
+ botte de paille, ensuite à la cuisine chercher une tasse de
+ lait. Il revient, il étale la paille sous son lit, puis
+ présente le lait à la pauvre bête qu'il venait de sauver.
+ C'était une chienne qui n'avait pas plus de trois semaines,
+ dont les yeux s'ouvraient à peine, et qui était tellement
+ affaiblie qu'elle n'avait pas même la force de faire un
+ mouvement pour laper la boisson placée devant elle.
+ Guérassime la prit délicatement par la tête, lui inclina le
+ museau sur le lait. Aussitôt la chienne but avec avidité et
+ parut se raviver. Le brave portier la regardait
+ attentivement et sa figure s'épanouit. Toute la nuit il fut
+ occupé d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de
+ nouveau, puis finit par s'endormir près d'elle d'un paisible
+ sommeil.
+
+ Une mère n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que
+ Guérassime n'en eut pour l'animal chétif. Pendant quelque
+ temps, cette chienne eut fort mauvaise mine. Non-seulement
+ elle paraissait très-débile, mais très-laide. Peu à peu,
+ grâce aux soins attentifs de son sauveur, elle se développa
+ et prit une tout autre physionomie. C'était une chienne de
+ race espagnole, aux oreilles longues, à la queue touffue,
+ relevée en trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha
+ avec une sorte de sentiment profond de gratitude à son
+ bienfaiteur; elle le suivait partout pas à pas en agitant sa
+ queue comme un éventail. Il voulait lui donner un nom, et il
+ savait comme tous les muets qu'il attirait l'attention par
+ les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres. Il
+ balbutia ces deux syllabes:
+
+ «Moumou!»
+
+ La chienne comprit qu'elle devait répondre à ce nom de
+ Moumou.
+
+ Les gens de la maison l'appelèrent Moumoune.
+
+ Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle
+ n'aimait que Guérassime, et celui-ci, de son côté, l'aimait
+ extrêmement. Il l'aimait tant, qu'il ne pouvait voir sans
+ contrariété les autres domestiques s'occuper d'elle, soit
+ qu'il craignît qu'on ne lui fît quelque mal, soit qu'il fût
+ jaloux de son affection.
+
+ Chaque matin, Moumou le réveillait en le tirant par le bord
+ de sa touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de
+ trait avec qui elle vivait en bonne intelligence, puis se
+ rendait avec lui au bord de la rivière, puis gardait sa
+ pelle et son balai, et ne permettait pas qu'on s'approchât
+ de sa petite chambre.
+
+ Il lui avait pratiqué une ouverture dans la porte de son
+ réduit. Dès que Moumou y était entrée, elle sautait gaiement
+ sur le lit, comme si elle comprenait qu'elle était la vraie
+ maîtresse du logis.
+
+ Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil
+ imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces
+ chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de
+ derrière, et levant le museau en l'air, aboient trois fois
+ de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non; Moumou
+ n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la
+ porte de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit
+ inusité. En un mot, c'était une intelligente gardienne. Il y
+ avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue, à la peau
+ jaune, avec des taches fauves. Mais il était enchaîné toute
+ la nuit, restait indolemment couché dans sa niche; et si, de
+ temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer,
+ bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la
+ faiblesse et l'inutilité de ses aboiements.
+
+ Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne
+ pénétrait jamais à l'intérieur de la maison seigneuriale.
+ Quand Guérassime allait porter du bois dans les
+ appartements, elle l'attendait à la porte, dressant
+ l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à
+ gauche, s'agitant au moindre bruit.
+
+ Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait
+ régulièrement sa tâche et semblait très-satisfait de son
+ sort, quand il arriva un événement inattendu.
+
+ Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans
+ son salon avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans
+ une heureuse disposition d'esprit; elle riait et
+ plaisantait, et ses obséquieuses compagnes riaient comme
+ elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point à voir
+ leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car,
+ lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait
+ que chaque personne qui se trouvait près d'elle eût le
+ visage riant, l'esprit enjoué. Puis, ces élans de gaieté
+ n'étaient pas de longue durée; bientôt ils se transformaient
+ en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce moment-là,
+ comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon
+ son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du
+ premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure!
+ Puis, son thé lui avait paru très-savoureux, si savoureux
+ qu'elle avait récompensé la servante qui le préparait, par
+ une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik
+ (40 centimes).
+
+ Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de
+ bonheur errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la
+ fenêtre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin,
+ sous un rosier, Moumou, couchée par terre, rongeait
+ délicatement un os. La baruinia l'aperçut et s'écria:
+
+ «À qui donc est ce chien?»
+
+ La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée
+ comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de
+ son chef.
+
+ «Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.
+
+ --Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante
+ bête... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il
+ la possède?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore
+ aperçue? Je veux la voir.»
+
+ La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.
+
+ «Étienne, dit-elle à un laquais qui se trouvait là, Étienne,
+ dépêchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le
+ jardin.
+
+ --Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un
+ joli nom.
+
+ --Oui, répondit la complaisante dame de compagnie. Étienne,
+ vite, vite....»
+
+ Étienne se précipita dans le jardin, et avança la main pour
+ saisir Moumou; mais la chienne agile lui échappa et courut
+ se réfugier près de son maître occupé en ce moment à vider
+ son tonneau, qu'il tournait comme s'il n'eût eu entre les
+ bras qu'un tambour d'enfant. Étienne suivit la chienne, et
+ de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui
+ glissa des doigts.
+
+ Guérassime regardait en souriant cette manoeuvre.
+
+ Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par
+ signe que sa maîtresse désirait qu'on lui portât l'animal
+ fugitif.
+
+ À cette demande, Guérassime parut inquiet. Cependant il ne
+ pouvait y résister. Il prit Moumou entre ses mains et la
+ remit à Étienne qui se hâta d'aller la déposer sur le
+ parquet du salon. La baruinia l'appelle d'une voix
+ caressante; mais la pauvre bête, qui n'avait jamais posé le
+ pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouchée et
+ tenta de s'esquiver. Repoussée par l'obséquieux Étienne,
+ elle se tapit contre le mur, toute tremblante.
+
+ «Moumou, Moumou, viens près de moi, viens près de ta
+ maîtresse, lui dit la baruinia; viens, ma petite.
+
+ --Viens, Moumou,» répétèrent à l'unisson les commensales.
+
+ Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne
+ quittait pas sa place.
+
+ «Apportez-lui quelque chose à manger, dit la veuve. Qu'elle
+ est sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc
+ a-t-elle peur?
+
+ --Elle n'est pas encore apprivoisée,» dit en souriant et
+ d'une voix timide une des dames de compagnie.
+
+ Étienne apporta un verre de lait et le plaça devant Moumou,
+ qui ne daigna pas même flairer cette boisson, et continua à
+ trembler.
+
+ «Ah! la sotte petite bête!» dit la baruinia en s'approchant
+ d'elle et en se baissant pour la caresser. Mais aussitôt
+ Moumou releva convulsivement la tête et montra les dents.
+
+ La veuve se hâta de retirer sa main.
+
+ Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un léger
+ gémissement, comme pour se plaindre ou pour demander pardon.
+ La baruinia s'éloigna, le visage assombri. Le rapide
+ mouvement de la chienne l'avait effrayée.
+
+ «Grand Dieu! s'écrièrent ses commensales, vous aurait-elle
+ mordue?... Hélas! hélas!»
+
+ L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne.
+
+ «Emportez-la, s'écria la baruinia d'une voix irritée. La
+ sale bête! La méchante chienne!»
+
+ À ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes
+ voulaient la suivre. Mais, d'un geste, elle les arrêta à la
+ porte.
+
+ «Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonné de
+ venir avec moi.» Et elle disparut.
+
+ Étienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Guérassime.
+
+ Une demi-heure après, un silence profond régnait dans
+ l'hôtel. La vieille veuve était plongée dans les coussins de
+ son divan, plus sombre que la nuit qui précède l'orage.
+
+ Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature
+ humaine!
+
+ Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire
+ disposition d'esprit. Elle n'adressa la parole à personne,
+ elle ne joua point aux cartes, et la nuit elle ne put dormir
+ en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta n'était point,
+ disait-elle, la même que celle dont elle se servait
+ habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon.
+ Sa femme de chambre fut obligée de fouiller dans toutes les
+ armoires et de flairer tout le linge qui s'y trouvait. En
+ un mot la délicate baruinia était extrêmement agitée et
+ irritée.
+
+ Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure
+ plus tôt que de coutume. Il se rendit à cet ordre, non sans
+ inquiétude, et dès qu'elle le vit apparaître:
+
+ «Dis-moi, s'écria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a
+ aboyé toute la nuit et qui m'a empêchée de dormir.
+
+ --Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-être
+ celui du muet!
+
+ --Je ne sais s'il appartient au muet ou à quelque autre; ce
+ que je sais, c'est qu'à cause de lui je n'ai pu fermer
+ l'oeil. Mais je voudrais savoir pourquoi il se trouve tant
+ de chiens dans la maison. N'avons-nous pas déjà un chien de
+ basse-cour?
+
+ --Sans doute: le vieux Voltchok.
+
+ --Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que
+ j'appelle du désordre. Il me faudrait un majordome dans la
+ maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a
+ permis? Hier, je me suis approchée de la fenêtre; cette
+ vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant et
+ rongeant je ne sais quelle horreur!»
+
+ Après une minute de silence, la baruinia ajouta:
+
+ «Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?
+
+ --J'entends.
+
+ --Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai
+ rappeler plus tard.»
+
+ Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché
+ sur un banc, dans la position d'un guerrier tué sur un
+ tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son
+ caftan qui lui servait de couverture. Il le réveilla et lui
+ donna à voix basse un ordre auquel le valet répondit par un
+ bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome s'éloigna,
+ et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes
+ et s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après,
+ Guérassime apparut portant une énorme charge de bois; car,
+ en été comme en hiver, la veuve voulait qu'il y eût du feu
+ dans sa chambre à coucher et dans son cabinet. Guérassime
+ était comme de coutume accompagné de sa chère Moumou, et
+ comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où
+ il allait déposer son fardeau.
+
+ Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce
+ moment, se précipita sur la chienne comme le vautour sur un
+ poulet, la serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur
+ sa poitrine pour l'empêcher de crier, descendit l'escalier
+ sans regarder s'il était suivi, s'élança dans un drochky et
+ se fit conduire au marché. Là, il vendit la chienne pour un
+ demi-rouble, à la condition seulement qu'on la tiendrait à
+ l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle
+ expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le
+ quitta à quelque distance de la maison, fit le tour, ne
+ voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer
+ Guérassime, et rentra dans la maison par un passage dérobé.
+
+ Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions:
+ Guérassime n'était pas dans la cour. En sortant des
+ appartements de sa maîtresse, il n'avait plus retrouvé
+ Moumou à sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que
+ jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle
+ l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la
+ recherche de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le
+ grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou.
+
+ Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel,
+ leur demandant par signes, avec une expression de désespoir,
+ s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient
+ réellement pas ce qui s'était passé; d'autres, mieux
+ instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses
+ grands airs et se mit à crier contre les cochers.
+
+ Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son
+ visage abattu, son corps fatigué, ses vêtements couverts de
+ poussière, on devait supposer qu'il avait parcouru la moitié
+ de Moscou.
+
+ Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un
+ regard sur le perron où une demi-douzaine de domestiques se
+ trouvaient réunis, appela Moumou... Moumou ne répondit pas.
+
+ Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne
+ n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui
+ déjà l'avait épié une fois, raconta le lendemain à la
+ cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que
+ gémir.
+
+ Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut
+ obligé d'aller à sa place faire la provision d'eau, ce dont
+ le digne Potapu n'était nullement satisfait.
+
+ Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses
+ ordres, et le majordome se hâta de répondre qu'ils étaient
+ exécutés.
+
+ Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit
+ son travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis
+ s'éloigna sans saluer personne. Sa figure naturellement
+ dépourvue d'expression, comme celle des sourds-muets,
+ semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il sortit de
+ nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira
+ dans le grenier à foin. La nuit était belle, la lune
+ rayonnait sur le ciel sans nuages; Guérassime, couché sur le
+ foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et
+ se retournant à chaque instant.
+
+ Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son
+ vêtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma
+ les yeux. Mais voilà que le tiraillement recommence et
+ devient plus fort; Guérassime se lève, regarde. Moumou est
+ devant lui portant un bout de corde brisé à son cou. Un long
+ cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa
+ fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement
+ les yeux, les joues, la barbe.
+
+ Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à
+ réfléchir, puis descendit avec précaution de son grenier, et
+ voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite
+ chambre. Déjà il avait songé que sa chienne, si dévouée, ne
+ l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui avait été
+ enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des
+ gens lui avaient fait comprendre la colère de la vieille
+ veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de
+ le soustraire à un nouveau péril; d'abord il lui donna à
+ manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis après avoir
+ longtemps songé au moyen de le soustraire à une autre
+ persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret
+ dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il
+ ferma avec un de ses vêtements l'ouverture qu'il avait
+ pratiquée à sa porte pour Moumou, et à peine l'aurore
+ commençait-elle à poindre qu'il descendit dans la cour,
+ comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet,
+ d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne
+ pensait pas que la pauvre bête le trahirait par ses
+ aboiements. Bientôt, en effet, les domestiques surent
+ qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son maître,
+ soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait
+ cette découverte. Le majordome se gratta le front et fit un
+ geste comme pour dire: «Eh bien, à la garde de Dieu!
+ Peut-être que la baruinia n'en saura rien.»
+
+ Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur
+ extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du
+ jardin, enleva les pieux de la clôture pour s'assurer de
+ leur solidité, et les replanta avec soin. Il travailla si
+ bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.
+
+ De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir
+ à la dérobée sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut
+ venue, il se retira près d'elle, et à deux heures, il sortit
+ avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la
+ promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se
+ disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna
+ dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la
+ palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perçant
+ aboiement. Un homme ivre s'était couché au pied de la
+ palissade pour y passer la nuit.
+
+ En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une
+ crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait
+ ordinairement à la suite d'un souper trop copieux.
+
+ Les aboiements subits de la chienne la réveillèrent en
+ sursaut, elle sentit son coeur battre violemment puis
+ défaillir: «Au secours! s'écria-t-elle, au secours!»
+
+ Ses femmes accoururent tout effarées.
+
+ «Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore
+ ce chien! ce maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut
+ me tuer! Hélas! l'affreuse bête!»
+
+ En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si
+ elle avait rendu l'âme.
+
+ On se hâta d'envoyer chercher le docteur, c'est-à-dire le
+ médecin de l'hôtel. Cet homme, dont le principal mérite
+ consistait à porter des bottes à semelles fines, et à tâter
+ délicatement le pouls de sa noble cliente, dormait quatorze
+ heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du temps, et
+ administrait sans cesse à la baruinia des gouttes de
+ laurier-rose. Il arriva précipitamment, commença par faire
+ brûler des plumes pour tirer la veuve de son évanouissement,
+ puis, dès qu'il la vit ouvrir les yeux, il lui présenta sur
+ un plateau d'argent le remède qu'il employait si souvent.
+
+ La baruinia ayant pris cette potion, recommença d'une voix
+ lamentable à se plaindre du chien, de Gabriel, de sa
+ malheureuse destinée.
+
+ «Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde
+ m'abandonne, et personne n'a pitié de moi. On désire ma
+ mort. On n'aspire qu'à me voir mourir.»
+
+ Moumou continuait à aboyer, et Guérassime essayait en vain
+ de l'éloigner de la fatale palissade.
+
+ «Le voilà, le voilà encore!» s'écria la veuve en roulant des
+ yeux effarés.
+
+ Le médecin murmura quelques mots à l'oreille d'une femme de
+ chambre. Celle-ci courut dans l'antichambre, appela Étienne,
+ qui courut éveiller le majordome, lequel éveilla toute la
+ maison.
+
+ Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des
+ ombres circuler derrière les fenêtres. Il eut le
+ pressentiment du malheur qui le menaçait, prit Moumou sous
+ son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma.
+
+ Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et
+ la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir.
+ Gabriel, en proie à une agitation extrême, leur ordonna de
+ rester là en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit
+ près de la première femme de chambre de la baruinia, Lioubov
+ Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé, le sucre, les
+ fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire à
+ sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu,
+ mais que le lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le
+ reverrait plus. Lioubov devait en même temps conjurer sa
+ bonne maîtresse de se calmer et de se reposer. Mais comme
+ l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le
+ médecin lui administra une double potion de laurier-rose,
+ après quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que
+ Guérassime, le visage pâle, serrait sur son lit le museau de
+ Moumou.
+
+ Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard.
+ Gabriel attendait son réveil pour prendre des mesures
+ énergiques contre l'obstination de Guérassime, et lui-même
+ s'attendait à subir un orage. Mais l'orage n'éclata pas. La
+ veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille femme de
+ chambre.
+
+ «Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et
+ langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait à
+ se faire passer pour une pauvre martyre délaissée, et dans
+ ces moments-là ses gens n'étaient pas peu embarrassés. «Ma
+ chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis. Je vous en
+ prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce
+ qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la
+ vie même de sa maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais
+ jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de
+ tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne. Rendez-moi ce
+ service.»
+
+ Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles
+ furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après,
+ tous les domestiques de l'hôtel étaient réunis et se
+ dirigeaient vers la retraite de Guérassime. À leur tête
+ s'avançait Gabriel, tenant la main à sa casquette, quoiqu'il
+ n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient les
+ laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière,
+ et par sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce
+ spectacle.
+
+ Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de
+ Guérassime, un homme se tenait en faction, deux autres
+ étaient à la porte, armés de bâtons. Tout l'escalier fut
+ envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la
+ porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»
+
+ Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.
+
+ «Ouvre, ouvre, répéta le majordome.
+
+ --Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est
+ sourd.»
+
+ Tous les valets se mirent à rire.
+
+ «Comment faire? demanda Gabriel.
+
+ --Il y a un trou à la porte, reprit Étienne, mettez-y votre
+ bâton.»
+
+ Gabriel se pencha pour trouver le trou.
+
+ «Il l'a fermé, dit-il, avec une vieille touloupe.
+
+ --Eh bien! poussez la touloupe en dedans.»
+
+ On entendit un second aboiement.
+
+ «Voilà le chien qui se dénonce lui-même,» dit un des
+ domestiques, et de nouveau tous recommencèrent à rire.
+ Gabriel se gratta l'oreille.
+
+ «J'aime autant que tu débouches toi-même cette ouverture,
+ dit-il en se retournant vers Étienne.
+
+ --Soit!» répondit celui-ci.
+
+ Aussitôt il monta au haut de l'escalier, enfonça son bâton
+ dans le trou que Guérassime avait fermé et l'agita en
+ répétant: «Sors donc! sors donc!» Il continuait son
+ mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et toute la
+ valetaille effrayée se retira en désordre. Gabriel fuyait le
+ premier, et le vieux sommelier ferma sa fenêtre.
+
+ «Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde à
+ toi!»
+
+ Le redoutable portier était debout, sur le seuil de sa
+ chambre, et regardait, immobile, ces hommes chétifs et
+ mesquinement vêtus. Avec sa haute taille, ses mains
+ robustes appuyées sur ses flancs, et sa chemise rouge de
+ paysan, il apparaissait en face d'eux comme un géant en face
+ d'une troupe de nains.
+
+ Gabriel fit un pas en avant.
+
+ «Prends garde! dit-il, pas d'insolence!»
+
+ Alors il se mit à expliquer à Guérassime aussi bien que
+ possible, par signes, qu'il devait, pour complaire aux
+ volontés expresses de la baruinia, sacrifier son chien, et
+ que s'il s'y refusait, il lui arriverait malheur.
+
+ Guérassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis
+ promena sa main autour de son cou comme s'il y mettait une
+ corde et faisait un noeud coulant, et de nouveau regarda le
+ majordome.
+
+ «Oui, oui, c'est cela même,» dit Gabriel en hochant la tête.
+
+ Guérassime baissa le front, puis aussitôt le relevant
+ brusquement, regarda encore Moumou, qui pendant ce temps
+ était restée près de lui agitant innocemment la queue et
+ dressant avec curiosité l'oreille, répéta le signe qu'il
+ avait déjà fait autour de son cou, et se frappa la poitrine
+ comme pour dire qu'il se chargeait lui-même de cette cruelle
+ exécution.
+
+ Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait
+ se fier à sa promesse.
+
+ Guérassime le regarda fixement avec un sourire de mépris, se
+ frappa de nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et
+ referma sa porte.
+
+ Tous les gens réunis autour de lui restèrent immobiles.
+
+ «Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Gabriel. Le voilà qui
+ est encore enfermé.
+
+ --Laissez-le tranquille, répliqua Étienne. S'il vous a fait
+ une promesse, il la tiendra. Voilà comme il est. Quand il a
+ pris un engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas
+ comme nous autres _dvorovi_, il faut dire la vérité.
+
+ --Oui, répétèrent les autres domestiques, Étienne a raison.
+
+ --Oui, répéta le sommelier, qui venait de rouvrir sa
+ fenêtre.
+
+ --Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins être
+ sur nos gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en
+ s'adressant à un pâle garçon, vêtu d'une jaquette jaune, qui
+ prenait le titre de jardinier.... prends un bâton,
+ assieds-toi là, et dès qu'il arrivera quelque chose, viens
+ me prévenir au plus vite.»
+
+ Erochka se posa sur la dernière marche de l'escalier. La
+ troupe, assemblée un instant auparavant, se dispersa, à
+ l'exception de quelques enfants et de quelques curieux.
+ Gabriel rentra à la maison et, par l'entremise de Lioubov,
+ fit dire à la baruinia que ses volontés étaient accomplies.
+
+ La délicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y
+ versa de l'eau de Cologne, se frotta les tempes, but une
+ tasse de thé et, comme elle était encore sous l'influence
+ des gouttes soporifiques, elle se rendormit.
+
+ Une heure environ s'écoula. La porte devant laquelle il y
+ avait eu tant de mouvement s'ouvrit, et Guérassime apparut.
+ Il était revêtu de son habit des dimanches et tenait en
+ laisse Moumou. Erochka se rangea à son approche et le laissa
+ passer. Les enfants et les valets qui se trouvaient encore
+ dans la cour l'observaient en silence. Il marcha gravement
+ sans se détourner, et ne mit son bonnet sur sa tête que
+ lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son
+ chien dans un cabaret et se posta près de là pour épier sa
+ sortie.
+
+ Le muet était connu dans ce cabaret. On y comprenait ses
+ signes. Il demanda des choux, du boeuf, et s'assit les
+ coudes sur la table. Moumou était près de lui, le regardant
+ tranquillement avec ses bons yeux tendres. Son poil était
+ poli et luisant, on voyait qu'elle avait été tout récemment
+ lavée et essuyée.
+
+ Quand on eut apporté à Guérassime les mets qu'il avait
+ commandés, il coupa le boeuf par petits morceaux, y émietta
+ du pain, et mit le plat par terre. Moumou mangea avec sa
+ délicatesse habituelle, touchant à peine l'assiette du bout
+ de son museau.
+
+ Son maître la contemplait immobile, et tout à coup deux
+ grosses larmes s'échappèrent de ses yeux; l'une tomba sur la
+ tête de la chienne, l'autre dans le plat devant elle.
+ Guérassime cacha sa figure dans ses mains. Moumou ayant
+ achevé son repas, s'éloigna de l'assiette en se léchant les
+ lèvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garçon du
+ cabaret l'observait d'un air étonné. Erochka le voyant
+ venir, se retira à l'écart, et l'ayant laissé passer, le
+ suivit de nouveau à quelque distance.
+
+ Il marchait, le pauvre Guérassime, sans se hâter, en tenant
+ toujours la corde en laisse au cou de la chienne. Arrivé au
+ coin d'une rue, il s'arrêta, hésita un instant, puis se
+ dirigea à grands pas vers le pont nommé Krymsky-Brod. Là il
+ entra dans la cour d'un édifice où l'on faisait une nouvelle
+ construction, prit sous son bras deux briques, et s'avança
+ sur la rive de la Moskva jusqu'à un certain endroit où il
+ avait remarqué précédemment deux barques munies de leurs
+ avirons et amarrées à des poteaux. Il détacha une de ces
+ barques et y entra avec Moumou. Un vieux boiteux sortit
+ aussitôt d'une hutte élevée près d'un potager et se mit à
+ crier. Mais Guérassime ramait si vigoureusement que
+ quoiqu'il eût à lutter contre le courant qu'il remontait, il
+ se trouva en un instant à une assez longue distance du
+ vieillard, qui, voyant l'inutilité de ses réclamations; se
+ gratta le dos et rentra en boitant dans sa cabane.
+
+ Guérassime continuait à ramer. Bientôt les murs de Moskou
+ disparurent derrière lui. Bientôt à ses regards se déroula
+ un tout autre rivage: c'étaient des champs, des bois, des
+ jardins et des îles. Alors il laissa tomber son aviron,
+ pencha la tête sur Moumou assise près de lui, et resta
+ immobile, les mains croisées derrière le dos, tandis que le
+ courant reportait peu à peu l'embarcation vers Moscou.
+ Soudain il se releva brusquement avec une sorte d'expression
+ de cruauté douloureuse sur le visage, noua fortement avec
+ une corde les deux briques qu'il avait apportées, les lia
+ ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses bras, la
+ contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance,
+ en agitant doucement la queue. Il détourna la tête, ferma
+ les yeux, ouvrit les mains....
+
+ Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre
+ Moumou, ni le clapotement de l'eau. Son oreille était fermée
+ à toutes les rumeurs. Pour lui le jour le plus brillant
+ était plus silencieux que ne l'est pour nous la nuit la plus
+ calme....
+
+ Quand il releva la tête, quand il ouvrit ses paupières, les
+ flots de la Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours
+ rapide, et se brisaient en soupirant sur les flancs de son
+ embarcation. À quelque distance derrière lui, du côté du
+ rivage, un grand cercle se dessinait à la surface de l'eau.
+
+ Erochka, qui avait perdu de vue Guérassime, était rentré à
+ la maison pour y raconter ce dont il avait été témoin.
+
+ «Eh bien, dit Étienne, il a noyé son chien. C'est sûr. Quand
+ il a promis quelque chose, on peut y compter.»
+
+ Pendant le reste de la journée, on ne vit pas Guérassime. Il
+ ne parut ni au dîner, ni au souper.
+
+ «Quel être bizarre que ce Guérassime, dit une grosse
+ blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine
+ pour un chien?
+
+ --Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en
+ prenant une assiette de gruau.
+
+ --En vérité! Quand donc?
+
+ --Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la
+ porte cochère. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques
+ questions. Mais il n'était pas de bonne humeur, et il m'a
+ donné un coup de poing très-remarquable dans l'omoplate
+ comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de
+ main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai
+ encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une
+ main vraiment bénie.»
+
+ À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se
+ séparèrent pour aller se coucher.
+
+ À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas
+ rapide un homme d'une taille élevée portant un sac sur
+ l'épaule et un long bâton à la main. C'était Guérassime. Il
+ allait résolument vers sa terre natale, vers son village.
+ Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré dans
+ sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche,
+ pris cette sacoche sur son dos et il était parti.
+
+ Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou
+ n'était qu'à vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait
+ remarqué le chemin qu'il avait suivi; il était sûr de le
+ retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une
+ détermination dans laquelle il y avait à la fois du
+ désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la
+ maison de sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard
+ ardemment fixé devant lui, il marchait précipitamment, comme
+ si sa vieille mère l'attendait à son foyer, comme si elle le
+ rappelait près d'elle, après les jours qu'il venait de
+ passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.
+
+ La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de
+ l'horizon, à l'endroit où le soleil venait de se coucher, un
+ coin du ciel était encore blanchi et empourpré par un
+ dernier reflet de la lumière du jour; de l'autre, il était
+ déjà voilé par une ombre grisâtre.
+
+ Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de
+ genêt poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait
+ les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois
+ près desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il
+ sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des blés qui
+ mûrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du
+ sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui
+ caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans
+ sa longue barbe.
+
+ Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait
+ le ramener à son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa
+ marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et
+ lorsque le lendemain l'aurore reparut à l'horizon, il était
+ à plus de trente-cinq verstes de Moscou.
+
+ Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande
+ surprise d'une femme de soldat qui y avait été installée. Il
+ s'inclina devant les saintes images suspendues à son foyer,
+ puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait
+ comment le recevoir. Mais on était au temps de la fenaison.
+ On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on
+ lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le
+ passé, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons
+ l'admiraient.
+
+ Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de
+ son absence. Dès le lendemain de son départ, on était entré
+ dans sa chambre, puis on avait prévenu Gabriel de sa
+ disparition. Celui-ci regarda de côté et d'autre, haussa les
+ épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou
+ qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la
+ rivière. La déclaration de cet événement fut faite à la
+ police, et il fallut aussi l'annoncer à la veuve. À cette
+ nouvelle, elle entra en colère, se lamenta, puis ordonna de
+ chercher le muet partout et de le ramener, déclarant que
+ jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa
+ une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour
+ l'infortuné majordome secoua la tête en murmurant: «Allons!
+ allons!» le sommelier finit par le tranquilliser par la même
+ interjection différemment accentuée.
+
+ Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime
+ était rentré dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa
+ première idée pourtant fut de le faire revenir au plus tôt à
+ Moscou, puis elle réfléchit et déclara qu'elle n'avait pas
+ besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de
+ temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne
+ pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime,
+ mais ils congédièrent même tous les autres domestiques.
+
+ Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son
+ seul refuge. Il a conservé sa force et son ardeur pour le
+ travail, son caractère grave et réservé. Seulement ses
+ voisins remarquent que depuis son séjour à Moscou, il ne
+ regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien près de
+ lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et
+ que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras,
+ et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son
+ isba.»
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+CXXXIIe ENTRETIEN
+
+LITTÉRATURE RUSSE
+
+IVAN TOURGUENEFF
+
+(Suite.--Voir la livraison précédente.)
+
+
+I
+
+_Jacques Passinkof_, _Faust_, le _Ferrailleur_, les _Trois Portraits_,
+l'_Auberge de grand chemin_, _quelques essais dramatiques_ et enfin
+_Deux journées dans les grands bois_, magnifique scène descriptive des
+plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier et le
+second volume de cette collection étrange, pittoresque et attachante.
+
+La description animée des _Grands bois_ ne peut être citée que presque
+en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression
+vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la _mer des
+feuilles_, entre _Brousse et Konia_), sur l'homme qui les parcourt.
+C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des
+déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.
+
+
+
+
+DEUX JOURNÉES
+
+DANS
+
+LES GRANDS BOIS
+
+
+PREMIÈRE JOURNÉE
+
+ La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois,
+ rappelle celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes
+ impressions; c'est la même plénitude intacte et primitive,
+ qui se déroule à l'oeil du spectateur dans sa royale
+ majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de
+ l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas
+ affaire à toi, dit la nature à l'homme; je règne, et toi,
+ tâche de ne pas mourir.» Mais la forêt est plus triste et
+ plus monotone que la mer, surtout la forêt de sapins.
+ Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude
+ silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les
+ nuances, elle parle toutes les voix, elle reflète le ciel,
+ ce ciel d'où nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne
+ nous semble pas étrangère, tandis qu'à l'aspect de la sombre
+ et morne forêt, avec son lugubre silence ou ses sourds et
+ longs gémissements, l'homme sent plus irrésistiblement
+ pénétrer dans son coeur la conscience de son néant. Il est
+ difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à
+ mourir demain, de soutenir le regard froid et indifférent de
+ l'éternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les espérances
+ audacieuses et les confiantes rêveries de sa jeunesse qui
+ s'humilient et s'éteignent au souffle glacial des puissances
+ élémentaires; toute son âme se resserre et se rapetisse: il
+ sent bien que le dernier de ses frères pourrait disparaître
+ de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât
+ sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le
+ hasard de son existence, et il se hâte, avec une terreur
+ secrète, de revenir aux soucis mesquins et aux petits
+ travaux de sa vie. Il se trouve plus à l'aise dans ce monde
+ qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut croire
+ encore à sa force et à son importance.
+
+ Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a
+ quelques années, lorsque, debout sur le perron d'une petite
+ auberge bâtie aux bords marécageux de la Resseta, j'aperçus
+ pour la première fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en
+ gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue, s'étendait devant
+ moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond
+ bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets
+ de bouleaux. Nulle part une blanche église, nulle part une
+ plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des
+ arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans
+ cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse,
+ cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était
+ la mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie,
+ et de grands nuages blancs passaient très-haut avec lenteur.
+ L'eau rougeâtre de la Resseta glissait sans bruit à travers
+ d'épais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient
+ confusément au fond, et les bords de la rivière semblaient
+ se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de sable
+ crayeux.
+
+ Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du
+ perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de
+ boîtes de différentes grandeurs. Son maître, petit homme
+ sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le dos voûté
+ et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux
+ que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se
+ rendait à la foire de Karatcheff. Tout à coup, sur le même
+ chemin, parurent quelques hommes bientôt suivis d'un plus
+ grand nombre, et finalement d'une foule entière. Tous
+ portaient de longs bâtons à la main et des havre-sacs sur le
+ dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur teint
+ hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin.
+ C'étaient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au
+ pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige
+ semblait être leur chef. Il s'arrêtait de temps à autre, et
+ d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous
+ marchaient en silence, dans une sorte de grave
+ recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine
+ renfrognée, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de
+ mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand
+ forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices,
+ imbécile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable,
+ répondit d'une voix grêle le marchand surpris et fâché; il y
+ a du pain d'épices à deux kopecks, à trois kopecks; et toi,
+ en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois
+ est fade pour un ventre de paysan,» répliqua en s'éloignant
+ le paysan au _touloup_. «Enfants, enfants, suivez la route;
+ il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre la
+ voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement,
+ sans qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant
+ devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en
+ souriant sous ses blanches moustaches. «Gens peu civilisés,
+ dit le marchand en me jetant un regard de côté, ce n'est pas
+ pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et achevant
+ d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se
+ voyait une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble.
+ Un paysan, coiffé du bonnet en feutre blanc particulier à
+ cette contrée, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre
+ rive. La petite _telega_ se mit à ramper dans un chemin
+ raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.
+
+ Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive.
+ Après avoir marché l'espace de deux verstes dans une plaine
+ marécageuse, j'entrai dans la trouée percée au milieu de la
+ forêt. Mon _tarantass_ commença à danser sur les rondins qui
+ servaient à paver cette route. Je mis pied à terre, et
+ suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal,
+ soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les
+ mouches. Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur
+ sein. Non loin de la lisière poussaient des bouleaux, des
+ trembles, des tilleuls et quelques chênes; puis parut comme
+ un mur de sapins épais, auxquels succédèrent les troncs
+ rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis,
+ de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers,
+ de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes
+ et dures. Les rayons du soleil éclairaient vivement les
+ cimes des arbres, s'éparpillaient dans les branches, et
+ n'arrivaient jusqu'à terre qu'en minces et pâles filets. On
+ n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les
+ forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri
+ plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre
+ miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours
+ solitaire et silencieux, traversait la trouée en y faisant
+ luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les
+ arbres étaient plus espacés, une éclaircie se montrait, et
+ le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse,
+ nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par
+ longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une
+ petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, se voyait
+ au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait
+ d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans le
+ goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent,
+ interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits,
+ elle était cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux
+ côtés, un marécage étendait sa nappe verdâtre, couverte de
+ joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'élevaient
+ par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol
+ inusité à travers les troncs des grands sapins.
+
+ «Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait
+ devant lui son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache
+ au poil roux, aux cornes courtes et affilées, traversait
+ bruyamment les broussailles, et, comme pétrifiée, s'arrêtait
+ au bord de la trouée, en fixant ses grands yeux sombres sur
+ le chien qui courait devant moi. Le vent apportait
+ fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée
+ circulait en mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt.
+ C'était sans doute un paysan qui se procurait à peu de frais
+ du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des
+ environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout
+ devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est
+ toujours silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de
+ la tête, s'entend un long murmure, et comme une plainte
+ vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va,
+ on va, et cette incessante voix de la forêt ne cesse point
+ de gémir; et le coeur commence à gémir lui-même, et l'on
+ désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On
+ désire respirer à pleine poitrine un air pur et léger, et
+ non cet air étouffant à force de parfums et d'humidité.
+
+ Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au
+ petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit
+ village de Sviatoïé, situé au coeur de la forêt. Plusieurs
+ fois, j'avais rencontré des paysans portant sur leurs
+ telegas de longues poutres ou des écorces de tilleul. «Y
+ a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.
+
+ --Non, pas loin: trois verstes environ.»
+
+ Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin
+ j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan
+ paraît, marchant à côté de son petit cheval: «Frère, combien
+ y a-t-il d'ici à Sviatoïé?
+
+ --Qu'est-ce?
+
+ --D'ici à Sviatoïé?
+
+ --Huit verstes.»
+
+ Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et
+ j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine
+ d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille église en bois
+ à coupole unique et à toiture verte, dont les petites
+ fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était
+ Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère,
+ et son église possédait une petite image miraculeuse, à
+ l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur
+ bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des
+ possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait
+ conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun
+ dépassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon
+ de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des
+ grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à
+ leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à
+ la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de
+ leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre,
+ poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de
+ tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que
+ je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.
+
+ Je mis pied à terre chez le _starosta_, Poléka fin et rusé,
+ de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à
+ plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure,
+ je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de
+ gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du
+ nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou
+ coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt
+ étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de
+ deux cents déciatines de terres défrichées autour du
+ village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux
+ bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate,
+ était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues
+ vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était
+ serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était
+ assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de
+ celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout
+ le district. Il avait battu le pays dans toutes les
+ directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il
+ tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et
+ de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une
+ gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où
+ les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se
+ battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et
+ d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et
+ n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert,
+ chose rare chez un chasseur de profession. Il était de
+ taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des
+ grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits,
+ et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une
+ tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait
+ tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait
+ plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et
+ travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa
+ femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et,
+ comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait
+ plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs
+ que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan.
+ Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le
+ résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face
+ à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le
+ fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait
+ une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la
+ gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours
+ dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des
+ avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer
+ le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez
+ bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une
+ seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la
+ veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je
+ le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant
+ l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau,
+ mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait
+ plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.
+
+ «Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.
+
+ Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra
+ attentivement mon chien.
+
+ «Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs
+ de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de
+ gélinottes.»
+
+ Puis il se remit à l'ouvrage.
+
+ C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la
+ chasse.
+
+ Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé;
+ mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au
+ pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le
+ poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de
+ côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de
+ nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à
+ haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par
+ tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger
+ d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des
+ chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on
+ donnait à une partie du bois composée de pins immenses.
+ Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate
+ poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à
+ l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les
+ platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix.
+ C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la
+ forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne
+ sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs
+ invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes,
+ du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans
+ ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de
+ l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres
+ immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées
+ leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée
+ d'épingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux
+ baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte
+ odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration.
+ Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des
+ branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la
+ forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait
+ le visage. De lourdes gouttes de résine transparente
+ sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce
+ des arbres, et descendaient lentement.
+
+ Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos
+ pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor
+ surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier
+ une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans
+ se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une
+ gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un
+ épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau
+ faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la
+ découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes
+ aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants
+ oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et
+ retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor
+ s'arrêta tout à coup près d'un _maïdane_, et m'appela par un
+ geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me
+ montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de
+ la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui
+ dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y
+ a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des
+ entailles comme faites au couteau.»
+
+ Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor
+ marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter
+ des regards en haut, dans les rares éclaircies qui
+ laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire,
+ entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce
+ encore un _maïdane_? demandai-je.--Non; ç'a été un fort de
+ brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà
+ oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais,
+ pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit
+ un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me
+ plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais
+ une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de
+ répondre, il avait disparu...
+
+ Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux;
+ puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai
+ un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et
+ triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du
+ moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti
+ dans le profond abîme de la forêt! Mon coeur se resserra;
+ dans cet instant, à cette place, je sentis presque le
+ souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son
+ incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète
+ terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où
+ il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux
+ avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre
+ intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.
+
+ Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille,
+ querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides
+ chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine
+ d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations,
+ son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me
+ vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans,
+ compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme
+ un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs
+ lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous
+ côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et
+ plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme
+ une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le
+ rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je
+ fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment
+ as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi
+ qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes
+ dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà
+ tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid,
+ d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois?
+ Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle
+ repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait
+ incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre
+ sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a
+ seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le
+ bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de
+ moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su
+ le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je
+ l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je
+ tristement. Des formes confuses, des images insaisissables
+ glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se
+ mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la
+ désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai
+ pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en
+ vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues,
+ vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi
+ êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément
+ silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment
+ comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore
+ adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi
+ coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon
+ coeur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux
+ être calme; habitue-toi aux résignations des séparations
+ éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne
+ retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance
+ pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse,
+ où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la
+ joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée
+ à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté.
+ Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la
+ force, la puissance. Là n'est pas notre place.
+
+ «Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça
+ derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis
+ involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement
+ tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un
+ sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on
+ n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une
+ douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse,
+ une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon
+ Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la
+ calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa
+ pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une
+ petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente.
+ «Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec
+ une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il
+ sourit de nouveau, et se remit en marche.
+
+ Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le
+ froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à
+ la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous,
+ inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre
+ une voix farouche.
+
+ Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En
+ vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout
+ à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous,
+ qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait
+ soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser
+ d'autre trace de son passage que des feuilles mises à
+ l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect
+ bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher
+ Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega,
+ et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant
+ l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la
+ journée se fondre en un seul sentiment, celui de la
+ lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de
+ retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse
+ de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de
+ m'endormir avec délices.
+
+
+DEUXIÈME JOURNÉE
+
+ Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois
+ en marche pour la _Gary_. Dix années auparavant, plusieurs
+ milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois.
+ Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste
+ emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert
+ de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une
+ multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises,
+ airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont
+ très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en
+ quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout
+ à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas
+ Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour,
+ Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant
+ son bonnet.
+
+ Un paysan de petite taille, vêtu d'un court _armiak_ noir,
+ et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre,
+ et s'approcha de notre telega.
+
+ «On t'a relâché? demanda Kondrate.
+
+ --Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents:
+ il ne fait pas bon de me tenir sous clef.
+
+ --Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch,
+ que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le
+ gril!
+
+ --Si tu l'as cru, tu es un nigaud.
+
+ --Et le _Stanovoï_?...
+
+ --Bah! le _Stanovoï_.... ça veut être un loup, et ça a une
+ queue de chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en
+ jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.
+
+ --À la chasse, dis-je.
+
+ --À la _Gary_, ajouta Kondrate.
+
+ --Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan
+ continuant à ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère.
+ Mais vous n'arriverez pas jusque-là; il y a vingt verstes à
+ vol d'oiseau à travers le bois. Yégor lui-même, qui est dans
+ la forêt comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas à y
+ arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire peu,» dit-il
+ à Yégor en lui frappant sur le bras.
+
+ Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de
+ tête.
+
+ De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que
+ celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges
+ lèvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus
+ couraient perpétuellement çà et là. Il se tenait crânement,
+ les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé jusqu'aux
+ sourcils.
+
+ «Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.
+
+ --Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon
+ sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couché
+ sur mon poêle jusqu'à l'hiver; aucun chien à collet rouge
+ n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans la ville:
+ «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
+ donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous
+ autres, gens de Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne
+ trouveriez plus un aussi fin voleur.
+
+ --Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate
+ en riant, et il frappa de ses rênes les chevaux qui se
+ mirent en marche.
+
+ --Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.
+
+ --Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons
+ avec un seigneur, il se fâchera.
+
+ --Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon
+ seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup.
+ Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une
+ bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'écraserais en ton
+ honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'à
+ l'épaule, et en grinçant des dents.»
+
+ Je lui donnai un _grivnik_, et je dis à Kondrate de
+ fouetter.
+
+ «Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon
+ des soldats. Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu
+ dois prendre leçon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du
+ courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu reviendras au
+ pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez
+ moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme
+ est une joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant.
+ Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait
+ arraché la queue.»
+
+ Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les
+ broussailles.
+
+ «Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui
+ ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à
+ lui-même.
+
+ --Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y
+ en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que
+ voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le
+ en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à
+ l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de
+ dessous vous.
+
+ --Il me paraît bien hardi.
+
+ --Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne
+ peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la
+ ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le
+ lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là?
+ Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à
+ la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on
+ le revoit au pays.
+
+ --D'où est-il? de chez vous?
+
+ --Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son
+ nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville,
+ et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous
+ autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre
+ enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une
+ nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a
+ quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin.
+ C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel;
+ les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les
+ éleveurs de ruches.
+
+ --Il ne doit pas épargner non plus les _borts_?
+
+ --Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne
+ lui a trouvé ce péché. Le _bort_ est chose sacrée chez nous.
+ Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des
+ hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais
+ les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours
+ qui touche à leur miel.
+
+ --Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua
+ Yégor.
+
+ --Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.
+
+ --Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le
+ temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à
+ l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot
+ rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite
+ éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant
+ que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui
+ donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même
+ rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un
+ jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui,
+ c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est
+ dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne
+ à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser
+ chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une
+ assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil
+ que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un
+ moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de
+ hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment
+ qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux.
+ Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de
+ Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement.
+ D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de
+ loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur
+ moi.»
+
+ --Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne
+ pouvez venir à bout d'un seul homme?
+
+ --Mais apparemment.
+
+ --Le tenez-vous donc pour un sorcier?
+
+ --Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est
+ entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre
+ faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres,
+ et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui
+ dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut
+ reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à
+ ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non,
+ reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon
+ heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas
+ quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé;
+ il erre comme une ombre. «Le coeur me fond dans la
+ poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté
+ quelques mots bien cruels.»
+
+ --Votre sous-diacre doit être bien bête.
+
+ --Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de
+ l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le
+ _Stanovoï_ était tout neuf à son poste, il voulait se
+ signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à
+ la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés,
+ qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie
+ l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le
+ bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce
+ bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face
+ hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade;
+ et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a
+ dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend,
+ se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem
+ se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui
+ caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après,
+ que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire
+ se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au
+ _Stanovoï_, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.
+
+ --Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits
+ enfants.
+
+ --Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme
+ ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans
+ la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus,
+ je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la
+ main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je
+ suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi
+ comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant
+ la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il
+ avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée
+ blanche était entrée dans les branches de sapin, et
+ empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
+ «Dieu dit à la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu
+ ne mouilleras pas_.» Mais son tour le plus fameux (et ici
+ Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait
+ battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps
+ de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la
+ garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les
+ voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
+ Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir
+ de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le
+ bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive
+ en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le
+ bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?»
+ l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le
+ bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après
+ l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac
+ et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint
+ tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent
+ bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant
+ qu'eux.»
+
+ Et Kondrate partit d'un éclat de rire.
+
+ Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.
+
+ «Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit
+ Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu!
+ dit-il, c'est un incendie.
+
+ --Un incendie! où cela? m'écriai-je.
+
+ --Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé.
+ C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la
+ première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»
+
+ Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En
+ effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse
+ colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur
+ et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de
+ fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite
+ et à gauche.
+
+ Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux
+ hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec
+ peine son cheval qui n'était pas bridé.
+
+ «Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?
+
+ --Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?
+
+ --Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois,
+ on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la
+ flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa
+ monture, et partit à toutes jambes.
+
+ Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur
+ la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle
+ devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes.
+ Plus nous avancions, plus les contours de la fumée
+ devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte
+ odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant
+ d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un
+ rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée
+ très-blanche, les premières langues de la flamme.
+
+ «Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est
+ surterrain.
+
+ --Comment dis-tu?
+
+ --Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement
+ sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile
+ de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même
+ brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un
+ seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce
+ facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger
+ l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que
+ mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes
+ s'élancent.»
+
+ Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je
+ mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni
+ difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de
+ pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes
+ ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites
+ murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en
+ arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait
+ dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et
+ marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace
+ noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles.
+ Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque
+ trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu
+ s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient
+ avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement
+ sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et
+ reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus
+ d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait
+ intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles
+ d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais
+ comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas.
+ Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était
+ surterrain, et dès lors pas méchant.
+
+ «C'est pourtant le même feu, lui disais-je.--Mais puisque je
+ vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»
+
+ Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses
+ effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient
+ sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient
+ entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux
+ frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et
+ d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et
+ l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en
+ sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au
+ visage.
+
+ «Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder?
+ dit Yégor; partons.
+
+ --Par où passer? dit Kondrate.
+
+ --Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer
+ partout.»
+
+ Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la _Gary_,
+ bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez
+ contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous
+ y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le
+ crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres
+ s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette
+ légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre
+ sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les
+ chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille.
+ Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait
+ plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse
+ desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière
+ de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
+ des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière
+ du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans
+ une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout
+ se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout
+ semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère;
+ respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis
+ avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je
+ soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une
+ de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps
+ effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants
+ Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la
+ quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se
+ bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à
+ faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il
+ me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature;
+ une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien
+ de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi
+ fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus
+ soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade
+ s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il
+ n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup
+ d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les
+ joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et
+ quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est
+ jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas
+ se plaindre et se résigner.
+
+ «Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles
+ réflexions, s'était installé sur le banc de la telega, viens
+ t'asseoir ici. À quoi rêves-tu? est-ce à ta vache?
+
+ --À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et
+ placide visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et
+ regardait au loin dans la campagne qui commençait à
+ s'assombrir.
+
+ --Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa
+ dernière vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»
+
+ Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes;
+ il savait, lui, ne pas se plaindre.
+
+
+II
+
+Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires
+de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en
+romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pièce.
+Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond
+qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son
+pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates,
+mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les
+Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un
+vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection
+des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il
+n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut
+pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité
+dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent
+parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la
+France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des moeurs
+donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.
+
+Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses
+qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre
+d'une _Nichée de gentilshommes_; c'est évidemment une peinture des
+moeurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun
+dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des
+parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art
+manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous
+allons l'extraire pour vous.
+
+
+
+
+UNE NICHÉE
+
+DE GENTILSHOMMES
+
+
+I
+
+ C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là
+ flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages
+ roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur
+ plutôt que planer au-dessus de la terre.
+
+ Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une
+ des rues extérieures du chef-lieu du département d'O...
+ (l'histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes,
+ dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante
+ et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna Kalitine.
+ Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son
+ temps, pour un homme retors en affaires, caractère décidé et
+ entreprenant, d'un naturel bilieux et entêté, était mort
+ depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et
+ fait ses études à l'Université; mais, né dans une condition
+ très-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité
+ de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune.
+ Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez
+ bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le
+ voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna,--Pestoff
+ de son nom de fille,--avait perdu ses parents en bas âge.
+ Elle avait passé plusieurs années dans une institution de
+ Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son
+ village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O...,
+ avec sa tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé
+ à être appelé à Pétersbourg pour prendre du service, et,
+ jusqu'au jour où la mort vint le frapper, il avait tenu sa
+ tante et sa soeur dans un état de dépendance humiliante.
+ Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas
+ longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec
+ Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son
+ coeur, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu
+ considérable, mais dépourvu d'agrément et privé
+ d'habitation. En même temps Kalitine acheta une maison à
+ O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de la
+ maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux
+ champs situés hors de la ville. «De cette façon,--avait dit
+ Kalitine, peu porté à goûter le charme tranquille de la vie
+ champêtre,--il est inutile de se traîner à la campagne.»
+ Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du
+ coeur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses
+ vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne
+ contredisait jamais son mari et professait un profond
+ respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du
+ monde. Enfin, quand il vint à mourir, après quinze ans de
+ mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna
+ s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de la
+ ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...
+
+ Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une
+ jolie blonde; à cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans
+ charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle était moins
+ bonne que sensible, et avait conservé, à un âge mûr, les
+ défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un
+ enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on
+ troublait ses habitudes; par contre, elle était aimable et
+ gracieuse lorsqu'on remplissait ses désirs et qu'on ne la
+ contredisait point. Sa maison était une des plus agréables
+ de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle
+ l'héritage paternel tenait moins de place que les économies
+ du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils
+ faisait son éducation dans un des meilleurs établissements
+ de la couronne, à Saint-Pétersbourg.
+
+ La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria
+ Dmitriévna, était cette même tante, soeur de son père, avec
+ laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires à
+ Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle
+ passait pour une femme singulière, avait un esprit
+ indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les
+ ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à
+ faire croire qu'elle avait des milliers de roubles à
+ dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt
+ Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé, elle
+ s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu
+ pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle
+ inspirait de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez
+ pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'éclat
+ s'était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna
+ marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et
+ rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait
+ constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc.
+
+ «Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria
+ Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi?
+
+ --Ce n'est rien, répondit la nièce.--Quels beaux nuages!
+
+ --Tu les plains? hein!»
+
+ Maria Dmitriévna ne répondit rien.
+
+ «Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha
+ Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues
+ aiguilles.--Elle tricotait une grande écharpe de laine.--Il
+ aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque
+ bêtise.
+
+ --Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi
+ Petrowitch est un homme respectable.
+
+ --Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha
+ Timoféevna.
+
+ --Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria
+ Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.
+
+ --Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton
+ mari l'a tiré de la boue par les oreilles,» grommela la
+ vieille dame.
+
+ Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.
+
+ «Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête
+ est toute blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche;
+ c'est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela,
+ il est conseiller d'État! D'ailleurs, que peut-on attendre
+ du fils d'un prêtre?
+
+ --Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse,
+ j'en conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation;
+ il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en
+ déplaise, un homme charmant.
+
+ --Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le
+ français... le malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne
+ suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne
+ parlât aucune langue, mais qu'il dît la vérité.--Bon, le
+ voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il apparaît,
+ ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'oeil dans la rue.
+ Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant!
+ Qu'il est long! Une vraie cigogne!»
+
+ Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la
+ regarda avec ironie.
+
+ «Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc?
+ Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?
+
+ --Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria
+ Dmitriévna avec dépit.
+
+ Et elle commença à battre de ses doigts le bras du
+ fauteuil.»
+
+ «Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë
+ un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la
+ porte.
+
+
+III
+
+Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un
+petit vieillard, maître de musique de _Lise_, fille aînée de la
+maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa
+profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme
+_Panchine_.
+
+Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer
+un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit:
+
+ Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une
+ famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de
+ Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son père jouait du
+ hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant l'âge de cinq
+ ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À huit
+ ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner
+ lui-même son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie
+ de bohème, jouant partout, dans les auberges, aux foires,
+ aux noces de paysans, voire même dans les bals; enfin, il
+ réussit à entrer dans un orchestre, et, de grade en grade,
+ parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite, comme
+ exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il
+ connaissait à fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en
+ Russie, où il avait été appelé par un grand seigneur, qui,
+ tout en détestant cordialement la musique, s'était donné par
+ vanité le luxe d'un orchestre. Lemm resta près de sept ans
+ chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les
+ mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait
+ d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il
+ s'était ravisé; et, tout compte fait, il ne lui avait pas
+ payé un copeck.--Des amis lui conseillaient de partir; mais
+ il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un
+ mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande
+ Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans,
+ notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez
+ différents patrons, vécut à Moscou comme dans les
+ chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille
+ maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients
+ imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances,
+ l'idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et
+ seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui
+ accorder cette dernière et unique consolation. À cinquante
+ ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva par hasard dans
+ la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant perdu
+ tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie,
+ et vivant misérablement du produit de quelques leçons.
+
+ L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il
+ était petit, voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre
+ rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au
+ bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les
+ veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues
+ creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait
+ perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien
+ que le silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui
+ donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux
+ pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé;
+ ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de
+ charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il
+ marchait lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les
+ parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements
+ rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa
+ cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir,
+ toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes,
+ effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin
+ avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien,
+ et dénaturé sa physionomie déjà peu attrayante; mais, la
+ première impression une fois dissipée, on découvrait quelque
+ chose d'honnête, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine
+ ambulante.
+
+ Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans
+ l'âme, doué de cette vivacité d'imagination et de cette
+ hardiesse de pensée qui n'appartiennent qu'à la race
+ germanique, Lemm aurait pu,--qui sait?--atteindre au niveau
+ des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard eût
+ autrement disposé de son existence.--Hélas! il était né sous
+ une mauvaise étoile! Il avait beaucoup écrit, mais jamais il
+ n'avait eu la joie de voir aucune de ses oeuvres publiée: il
+ ne savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire
+ à propos une courbette ou une démarche nécessaire. Une fois,
+ il y avait bien des années, un de ses amis et admirateurs,
+ Allemand pauvre comme lui, avait publié à ses frais deux de
+ ses sonates,--mais, après être restées en bloc dans les
+ magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser
+ de traces, comme si quelqu'un les avait jetées nuitamment à
+ la rivière.--Lemm finit par en prendre son parti; du reste,
+ il se faisait vieux; à la longue, il s'endurcit au moral,
+ comme ses doigts s'étaient endurcis avec l'âge; seul avec sa
+ vieille cuisinière, qu'il avait tirée d'un hospice (car il
+ ne s'était jamais marié), il végétait à O..., dans une
+ petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se
+ promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant
+ de psaumes, et les oeuvres de Shakspeare dans la traduction
+ de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps;
+ mais Lise, sa meilleure écolière, avait su sans doute le
+ tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle la
+ cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté
+ les paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de
+ sa composition. Elle était faite pour deux choeurs,--un
+ choeur de gens heureux et un choeur d'infortunés;--vers la
+ fin, les deux choeurs se réconciliaient et chantaient
+ ensemble: «Dieu miséricordieux, aie pitié de nous, pauvres
+ pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et les
+ espérances mondaines.» Sur la première feuille étaient
+ écrites avec soin ces lignes: «Les justes seuls seront
+ sauvés.--Cantate spirituelle, composée et dédiée à
+ mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son
+ professeur C. T. G. Lemm.» Des rayons entouraient les mots:
+ «Les justes seuls seront sauvés,» et «Lise Kalitine.» Tout
+ au bas, on lisait: «Pour vous seule, _fur sie allein_.»
+ Voilà pourquoi Lemm avait rougi et regardé Lise en dessous,
+ en entendant Panchine parler de sa cantate; le pauvre Lemm
+ avait cruellement souffert.
+
+
+IV
+
+Lise demande pardon à _Hern_ de l'indiscrétion qu'elle a commise en
+parlant à _Panchine_ de sa cantate; le vieillard, douloureusement
+affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les
+murailles.
+
+Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et
+parent de la maison; c'est _Lavretzky_. Il revient de Pétersbourg pour
+habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de
+Lavretzky.
+
+ Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort.
+ Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front
+ blanc et élevé, son nez un peu fort et ses lèvres larges et
+ régulières respiraient une santé campagnarde, et
+ témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il
+ était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient
+ naturellement comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus,
+ à fleur de tête et un peu fixes, exprimaient seuls quelque
+ chose qui n'était ni le souci, ni la fatigue, et sa voix
+ avait un son trop égal.
+
+ Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son
+ père; c'était un seigneur comme on n'en voit que dans les
+ steppes, passablement excentrique, tapageur et agité,
+ grossier, mais assez bon, très-hospitalier et grand amateur
+ de chasse à courre. Il avait plus de trente ans, lorsque à
+ la mort de son père il se trouva maître d'un héritage de
+ deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas
+ longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et
+ gâter complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres
+ vastes, chaudes et malpropres, étaient continuellement
+ remplies de petites gens, qui fondaient de tous côtés sur
+ lui comme la grêle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait
+ de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à
+ l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait
+ prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hôte
+ hospitalier. Pierre, quand il était de mauvaise humeur, les
+ traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne
+ tardait pas à s'ennuyer de leur absence. Sa femme était un
+ être doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du
+ voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie pour
+ lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien,
+ recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir,
+ quoique l'obligation de mettre de la poudre fît son
+ désespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa
+ vieillesse, que, pour procéder à cette opération, on lui
+ plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui relevait
+ tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les
+ saupoudrait de farine, en y introduisant une masse
+ d'épingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les
+ peines du monde à se débarbouiller; cependant pour ne pas
+ enfreindre les règles de la bienséance et ne blesser
+ personne, elle se résignait, à chaque visite qu'elle avait à
+ faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se faire
+ traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes
+ du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand
+ son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec
+ sa main ses misérables petites pertes, elle qui avait laissé
+ à son mari la pleine et entière disposition de tout son
+ apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un
+ fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille,
+ nommée Glafyra.
+
+ Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès
+ d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky,
+ qui promit de faire de lui son légataire universel
+ (autrement son père ne l'eût pas laissé partir), l'habilla
+ comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes
+ sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé,
+ disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de
+ Vaucelles. C'était un homme fin, habile, insinuant; elle le
+ qualifiait de _fine fleur_ de l'émigration, et finit,
+ presque septuagénaire, par épouser cette fine fleur. Elle
+ lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après,
+ les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre _à la
+ Richelieu_, entourée de négrillons, de levrettes et de
+ perroquets criards, étendue sur une couchette du temps de
+ Louis XV, tenant à la main une tabatière en émail de
+ Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M.
+ Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son
+ argent.
+
+ Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le
+ frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante,
+ où, d'héritier présomptif, il devenait tout à coup
+ parasite,--ni même à Saint-Pétersbourg, où l'accès de la
+ société dans laquelle il avait été élevé lui fut tout à coup
+ interdit. Il se sentait une répugnance invincible pour le
+ service, qu'il aurait dû commencer par les grades les plus
+ humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela
+ se passait dans les premières années du règne de l'empereur
+ Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en
+ retourner au village de son père. Comme tout lui sembla
+ sale, pauvre, mesquin! L'obscurité, le silence, l'isolement
+ de la vie des steppes l'offusquaient à chaque pas; l'ennui
+ le dévorait; avec cela personne dans la maison, hors sa
+ mère, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son père
+ supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses
+ habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui
+ paraissaient avec assez de justesse, une délicatesse
+ exagérée; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le
+ grondait sans cesse. «Rien ne lui convient ici, disait-il
+ souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien, ne
+ peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la
+ chambre; la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas
+ seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il
+ n'a pas pour un liard de santé, cette femmelette! Et tout
+ cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire.» Le
+ vieillard détestait particulièrement Voltaire et _ce
+ mécréant_ de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de
+ leurs oeuvres: lire n'était pas de sa compétence.
+
+ Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot
+ remplissaient, en effet la tête de son fils, et non pas eux
+ seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvétius et
+ consorts; mais ils ne remplissaient que sa tête. Son
+ instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné
+ à verser en bloc sur son élève toute la science du
+ dix-huitième siècle.--Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet
+ esprit, qui restait en lui sans se mêler à son sang, sans
+ pénétrer dans son âme, sans produire de fortes
+ convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous
+ exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans,
+ quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en
+ avoir?
+
+ La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la
+ maison paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il
+ n'avait même pas réussi à se lier avec sa soeur, qui avait
+ douze ans de plus que lui. Cette Glafyra était un être
+ étrange; elle était laide, bossue, maigre, avait de grands
+ yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées. Son
+ visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux
+ rappelaient son aïeule, la Bohémienne. Obstinée,
+ dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de
+ mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement de son
+ goût; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle
+ pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens
+ paternels: son avarice était un trait de plus qu'elle tenait
+ de sa grand'mère. De plus, elle lui portait envie: il était
+ si bien élevé, il parlait si bien le français avec l'accent
+ parisien, et elle pouvait à peine prononcer «bonjour,» et
+ «comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents n'en
+ savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il?
+ Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui;
+ il passa une année à la campagne, mais elle lui parut longue
+ de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa
+ mère, passait des heures entières dans ses appartements, bas
+ et petits, écoutant son bavardage naïf et sans apprêts, et
+ se gorgeant de confitures.
+
+ Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une
+ très-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits
+ fins; on la nommait Malanïa; elle était sage et modeste.
+ Elle plut tout d'abord à Ivan Pétrovitch, bientôt il l'aima;
+ sa démarche timide, ses réponses modestes, sa voix douce,
+ son tendre sourire l'avaient captivé; tous les jours, elle
+ lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à
+ Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les
+ jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna à lui.
+ Dans une maison de seigneur de village, aucun mystère ne
+ peut rester longtemps caché; chacun connut bientôt la
+ liaison du jeune maître avec Malanïa, et la nouvelle vint
+ aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur
+ moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une
+ affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps
+ une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur
+ l'occasion de confondre l'élégant philosophe
+ pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva
+ dans la maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan
+ Pétrovitch mandé devant son père. Anna Pavlowna accourut au
+ bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'écoutait
+ plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie,
+ lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son
+ hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser
+ sur Ivan toute la colère qui s'était amassée depuis si
+ longtemps dans son coeur contre la princesse Koubensky; il
+ l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Pétrovitch
+ commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son père
+ le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah!
+ pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène;
+ c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous
+ étonner.» Et aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée,
+ quoique avec un tremblement intérieur, il annonça à son
+ père qu'il avait tort de l'accuser d'immoralité; qu'il ne
+ voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt à la
+ réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de
+ tous les préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser
+ Malanïa. En prononçant ces mots, Ivan atteignit sans doute
+ le but qu'il se proposait; son père fut tellement abasourdi,
+ qu'il écarquilla les yeux et resta un instant immobile; mais
+ il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans
+ son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de
+ simples souliers, il s'élança les poings levés contre son
+ fils. Ce jour-là, Ivan, comme s'il l'eût fait exprès,
+ s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel habit bleu à
+ l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en
+ peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa
+ un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son
+ fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes à son
+ cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger,
+ puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et
+ courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il
+ n'entendît plus derrière lui les pas lourds de son père, et
+ ses cris redoublés et entrecoupés.
+
+ «Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»
+
+ Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage;
+ son père rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et
+ annonça, respirant à peine, qu'il retirait à son fils sa
+ bénédiction et son héritage. Il fit aussitôt brûler tous ses
+ malheureux livres; la servante Malanïa fut exilée dans un
+ village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan Pétrovitch
+ et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,
+ il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en
+ embuscade pour arrêter au passage le chariot qui emportait
+ Malanïa; il l'arracha de vive force à son escorte, courut
+ avec elle à la ville voisine et l'épousa.
+
+ Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement
+ ironique et polie, et se rendit dans le village où demeurait
+ son cousin au troisième degré, Dmitri Pestoff, avec sa soeur
+ Marpha, que nous connaissons déjà. Il leur raconta tout ce
+ qui s'était passé, leur dit qu'il partait pour Pétersbourg,
+ afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de
+ donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il
+ sanglota amèrement en prononçant le mot de _femme_, et,
+ oubliant sa civilisation raffinée et sa philosophie, il
+ tomba humblement à genoux devant ses parents, comme un vrai
+ paysan russe, en frappant la terre de son front. Les
+ Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons,
+ accédèrent aisément à sa prière; il passa trois semaines
+ chez eux, attendant en secret une réponse de son père; mais
+ il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. À la
+ nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrévitch tomba
+ malade, et défendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan
+ Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq
+ cents roubles en papier au prêtre du village et les envoya à
+ son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur
+ d'écrire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui
+ avait le talent de faire ses soixante verstes à pied par
+ jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop
+ s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir
+ la colère de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré
+ une autre belle-fille, mais que telle n'avait sûrement pas
+ été la volonté divine, et qu'elle envoyait à Malanïa
+ Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit paysan reçut
+ un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa
+ nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la
+ main et se remit en marche pour la maison.
+
+ Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le coeur joyeux. Un
+ avenir inconnu l'attendait: la misère pouvait bien
+ l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il
+ abhorrait. Surtout il était bien aise de n'avoir pas renié
+ ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis réellement
+ en pratique et justifié les principes de Rousseau, de
+ Diderot et de _la Déclaration des droits de l'homme_. Le
+ sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un
+ juste orgueil satisfait, remplissait son âme; en outre, la
+ séparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait
+ plutôt craint de vivre avec elle. La première affaire était
+ faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à
+ Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse
+ Koubensky, que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui
+ n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant réparer
+ ses torts envers son neveu, le recommanda à tous ses amis,
+ et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans
+ doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une
+ guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés
+ qu'il avait obtenu une place à l'ambassade russe à Londres,
+ et qu'il s'embarquait sur le premier bâtiment anglais en
+ partance. (Il n'était pas encore question de bateaux à
+ vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de
+ Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la
+ naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de
+ Pokrofskoé, le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore,
+ en l'honneur du saint martyr du même nom. La faiblesse de
+ Malanïa Serguéiewna était telle, qu'elle ne pouvait ajouter
+ que quelques lignes; ces quelques lignes même surprirent
+ beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timoféevna eût
+ enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne
+ s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la
+ paternité; il faisait en ce moment la cour à l'une des plus
+ célèbres Phrynés ou Laïs du jour. (Les noms classiques
+ étaient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'être
+ signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le monde
+ était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux
+ noirs d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il
+ avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des
+ connaissances, prenait part à tous les plaisirs imaginables;
+ en un mot, il commençait à voguer toutes voiles dehors.
+
+
+V
+
+De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que
+son père.
+
+En se rendant dans ses terres, il va visiter les _Kalitine_, ses
+voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration.
+Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va
+pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même
+maison.
+
+Voici le portrait de cette tante appelée _Marpha Timoféevna_.
+
+ Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de
+ son état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous
+ également chers à son coeur: un rouge-gorge savant, affligé
+ d'un goître, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne
+ pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un
+ petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus
+ méchante espèce; puis une petite fille brune et
+ très-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez
+ pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin
+ Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée d'environ
+ cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une
+ petite katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La
+ petite Schourotschka était de basse bourgeoisie et
+ orpheline. Marpha Timoféevna l'avait recueillie chez elle
+ par pitié, ainsi que Roska; elle les avait trouvés dans la
+ rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous deux trempés
+ par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien;
+ quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui
+ n'avait pas de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce
+ au lieu de la nourrir, la céda de grand coeur à la vieille
+ dame. Enfin, Marpha Timoféevna, avait fait la connaissance
+ de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle était allée en
+ pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle
+ priait Dieu _de bon appétit_, selon la pittoresque
+ expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en
+ pleine église et l'avait invitée à venir prendre une tasse
+ de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables.
+ Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans
+ enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus
+ accommodant; une tête ronde et grise, des mains blanches et
+ douces, une figure avenante, malgré ses traits un peu gros
+ et un nez épaté et de forme assez comique. Elle professait
+ un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté, l'aimait
+ infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de
+ temps en temps sur la sensibilité de son coeur; car elle
+ avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la
+ plus innocente la faisait rougir comme une petite fille.
+ Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats;
+ elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur un
+ certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré
+ aucune servilité auprès de sa personne.
+
+ «Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as
+ pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous
+ voilà tous réunis pour le thé; c'est le second, celui des
+ jours de fête. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la
+ petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat
+ t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?
+
+ --Aujourd'hui même.--Lavretzky s'assit sur une petite chaise
+ basse.--J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai
+ même vu Lisaveta Michailovna.
+
+ --Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est
+ pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas
+ casser la chaise de la petite Schourotschka.
+
+ --Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?
+
+ --Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.
+
+ --N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna
+ en sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la
+ première messe, vous irez à la dernière.
+
+ --Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop
+ paresseuse, ma mère; je me gâte en prenant trop de thé.»
+
+ Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât
+ d'égale à égale, mais ce n'était pas pour rien qu'elle était
+ une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre
+ commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le
+ savait.
+
+ «Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna
+ vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il?
+ Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?
+
+ --Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.
+
+ «Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret,
+ qu'il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas
+ assez pour elle, à ce qu'il paraît, d'en chuchoter avec son
+ fils de prêtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est
+ encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut qu'elle
+ bavarde.
+
+ «Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.
+
+ --Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait
+ pas lieu de se réjouir.
+
+ --Il ne vous plaît pas!
+
+ --Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez
+ que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?
+
+ --Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout
+ effarée. Ne craignez-vous pas Dieu!»
+
+ Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur
+ son cou.
+
+ «Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna;
+ il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une
+ tabatière. Fédia, demande-lui une prise; tu verras quelle
+ belle tabatière! Sur le couvercle est peint un hussard à
+ cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à
+ te justifier.»
+
+ Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de
+ dénégation.
+
+ «Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.
+
+ --Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme
+ d'autrui, vois-tu, c'est une forêt obscure, surtout l'âme
+ d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le
+ coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se
+ cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es
+ entré?»
+
+ La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu
+ depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.
+
+ «Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe
+ dans le coeur d'une jeune fille?»
+
+ Et il fit mine de se retirer.
+
+ «Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha
+ Timoféevna.
+
+ --C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.
+
+ --Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à
+ Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de
+ ta mère, et aussi celle de ta grand'mère. Tu as acquis tant
+ de savoir à l'étranger; et qui sait, pourtant? peut-être
+ sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les
+ voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe
+ pour le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble
+ argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette
+ messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui
+ rendre justice; c'était une fille de caractère et
+ d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant,
+ que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»
+
+ Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.
+
+ «Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en
+ inquiète pas. Ce n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il
+ lui faut.
+
+ --Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en
+ s'éloignant.
+
+ Quatre heures après, il était en route, et son tarantass
+ roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une
+ grande sécheresse depuis quinze jours; un léger brouillard
+ répandait dans l'atmosphère une teinte laiteuse et
+ enveloppait les forêts lointaines; on sentait s'exhaler
+ comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés
+ dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu
+ clair; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui
+ ne rafraîchissaient point l'air. La tête appuyée contre les
+ coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine,
+ Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés
+ qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises
+ qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui
+ suivaient d'un oeil bêtement soupçonneux l'équipage qui
+ passait, et sur les longues raies semées d'armoise,
+ d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon
+ et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si
+ fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que
+ couvrent des buissons de chênes nains, ces villages gris,
+ ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature
+ russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, éveillait
+ dans son coeur des sentiments à la fois doux et tristes, et
+ tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était
+ pas sans charme.--Ses pensées se succédaient lentement, mais
+ leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui
+ erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de
+ son enfance, de sa mère, du moment où on l'avait apporté
+ auprès d'elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête
+ contre son coeur, elle s'était mise d'une voix faible, à se
+ lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra
+ Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord
+ robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée
+ résonnait à son oreille; plus tard, vieillard aveugle,
+ larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un
+ jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s'était
+ mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en
+ prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de
+ lumière; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent
+ comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la
+ tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.
+
+ «Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie.
+ Honnête jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son
+ visage est pâle, mais plein de fraîcheur; ses yeux sont
+ doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent! Quel
+ dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille, démarche
+ gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir,
+ quand elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement
+ sans sourire, puis s'absorbe dans sa pensée et rejette ses
+ cheveux en arrière! Je le crois aussi, Panchine n'est pas
+ digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? À quoi
+ vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent les
+ autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux.
+ Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de
+ torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les
+ images du passé continuèrent à monter lentement dans son
+ âme, se mêlant et se confondant avec d'autres tableaux.
+ Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!--à penser à sir
+ Robert Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il
+ aurait remportée s'il eût été général; il croyait entendre
+ le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il
+ ouvrait les yeux... Les mêmes champs, le même paysage des
+ steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à
+ travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à
+ parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en
+ reviens joli garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette
+ réflexion lui tourna l'esprit et il cria: «En avant!» puis
+ s'enveloppant de son manteau, il s'enfonça davantage encore
+ dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot:
+ Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui,
+ sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on
+ voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets
+ étaient fermés et dont le perron s'inclinait de côté. De la
+ porte jusqu'au bâtiment, la vaste cour était remplie
+ d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là
+ se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore
+ bien conservé. C'était Wassiliewskoé.
+
+ Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et
+ arrêta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur
+ le siége, et s'apprêtant à sauter en bas, il appela du
+ monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne
+ vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau.
+ L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes
+ accourut, sans qu'on vît d'où il sortait, un homme en
+ cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il
+ couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et
+ regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses
+ deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur
+ place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère.
+ Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous
+ ses roues, et s'arrêta devant le perron. L'homme à la tête
+ blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes
+ écartées et de travers, sur la dernière marche; il décrocha
+ le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en
+ aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.
+
+ «Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles
+ Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»
+
+ Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les
+ clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile,
+ penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le
+ laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait
+ prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le
+ vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent
+ et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien
+ haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaça de
+ côté et fit de nouveau un profond salut.
+
+ «Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa
+ Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que
+ les volets s'ouvraient avec fracas les uns après les autres,
+ et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.
+
+ La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux
+ ans auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été
+ construite, au dernier siècle, en bois de sapin; elle
+ paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore
+ une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky parcourut
+ toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles
+ mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur
+ poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit
+ partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de
+ Glafyra Pétrowna.
+
+ Tout dans la maison était resté dans le même état; les
+ petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de
+ damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps
+ de l'impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le
+ fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son
+ dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de
+ s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était
+ accroché un ancien portrait de l'aïeul de Fédor, André
+ Lavretzky: son visage sombre et bilieux se détachait à peine
+ du fond noirci et écaillé; ses petits yeux méchants
+ lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes
+ et gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient
+ en brosse au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des
+ angles du portrait pendait une couronne d'immortelles,
+ couverte de poussière.
+
+ «C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la
+ tresser de ses propres mains.»
+
+ Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un
+ rideau d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de
+ coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient
+ étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image
+ reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille
+ demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses
+ derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la
+ fenêtre se trouvait une toilette en marqueterie ornée de
+ cuivres et surmontée d'un miroir doré et noirci.--Une porte
+ donnait dans l'oratoire, dont les murs étaient nus, et où
+ l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images.
+ Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la
+ place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.
+
+ Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et
+ la remise; à sa place parut une vieille femme presque aussi
+ âgée que lui; sa tête branlante était couverte d'un mouchoir
+ qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de
+ l'obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y
+ joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle
+ s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta
+ à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait
+ complétement oublié son nom; il ne se souvenait même pas de
+ l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxéïa; quarante ans
+ auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de la maison
+ et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle
+ parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait
+ conservé qu'un air d'aveugle obéissance.
+
+ Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues
+ chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la
+ maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un
+ coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le
+ retour de Lavretzky n'était guère plus utile au logis; il y
+ avait dix ans qu'il était attaché avec une lourde chaîne,
+ achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine s'il
+ avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.
+
+ Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin
+ et en fut satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises
+ herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il
+ s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls,
+ remarquables par leur développement gigantesque et par
+ l'étrange disposition de leurs branches: on les avait
+ plantés trop près les uns des autres; ils avaient été
+ taillés naguère,--il y avait cent ans, peut-être.--Le jardin
+ finissait à un petit étang clair, bordé de joncs
+ rougeâtres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite:
+ la propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de
+ devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce
+ sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l'abri de
+ l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le
+ village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs
+ izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de
+ loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec
+ indifférence. Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses
+ serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions
+ n'étaient pas encore arrivées de Lavriki,--il fallut
+ s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les
+ arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la
+ pluma. Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable
+ lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu'elle fut cuite,
+ Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert
+ une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe
+ taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il annonça
+ ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était
+ servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur,
+ la main droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme
+ exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et
+ en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal
+ sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un
+ morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta
+ le désir de prendre du thé, etc...
+
+ «Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le
+ vieillard.
+
+ Et il tint parole.
+
+ On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de
+ papier rouge; on découvrit un _samowar_, petit, à la vérité,
+ mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva
+ même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus.
+ Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui
+ rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient
+ peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux
+ étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour,
+ qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les
+ serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit
+ de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger.
+ Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement
+ autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable
+ qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un
+ endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que
+ l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait
+ s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la
+ maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir,
+ tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine
+ resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la
+ croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer
+ à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu
+ s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé,
+ lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une
+ maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était
+ justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce
+ qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir
+ chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la
+ plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée
+ au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans
+ même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était
+ calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et
+ paisible.
+
+ Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa
+ avec le _starosta_, visita la grange, fit délivrer de sa
+ chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques
+ cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté.
+ Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce
+ d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la
+ journée.
+
+ «Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à
+ plusieurs reprises.
+
+ Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait
+ prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux
+ bruits étouffés qui venaient du village solitaire.--Une voix
+ grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes
+ orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La
+ voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du
+ murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit
+ du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq
+ chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis,
+ c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval
+ qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une
+ voix glapissante.
+
+ «Eh! mon petit _Loulou_!» dit Antoine à une petite fille de
+ deux ans qu'il porte sur les bras.
+
+ «Apporte le _kwass_,» dit encore la même voix de femme.
+
+ Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle,
+ plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les
+ feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes
+ après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le
+ cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.
+
+ «Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore
+ Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste
+ et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner;
+ ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de
+ toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son
+ chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc
+ de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette
+ paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon
+ trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa
+ tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_
+ suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les
+ champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine,
+ qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent
+ sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est
+ à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années;
+ eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la
+ paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans
+ précipitation!»
+
+ Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone
+ et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre,
+ et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De
+ toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline
+ doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent
+ lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et
+ savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la
+ terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et
+ tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau
+ dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la
+ contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes
+ souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du
+ printemps.--Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti
+ aussi profondément encore l'amour du sol natal.
+
+
+VI
+
+Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné
+de sa tante Glafyra.
+
+ Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les
+ Kalitine; il y passa la soirée comme le vieux musicien s'y
+ trouvait. Il plut beaucoup à Théodore: celui-ci, grâce à son
+ père, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la
+ musique avec passion, la musique sérieuse, la musique
+ classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait
+ envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup
+ de précision. Lemme s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de
+ papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d'abord
+ à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle
+ prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit,
+ Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta
+ jusqu'à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à
+ causer. Il s'était redressé, ses yeux s'étaient agrandi et
+ étincelaient, ses cheveux même s'étaient levés sur son
+ front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait
+ témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses
+ questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard
+ en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte,
+ lui joua et lui chanta même d'une voix éteinte quelques
+ fragments de ses compositions; entre autres, toute une
+ ballade de Schiller, _Fridolin_, qu'il avait mise en
+ musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques
+ passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer
+ quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le
+ reconduisit jusqu'à la rue, y consentit sur-le-champ et lui
+ serra chaleureusement la main. Resté seul, à l'air humide et
+ pénétrant qu'amènent les premières lueurs de l'aube, il s'en
+ retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à
+ petits pas sa demeure, comme un coupable.
+
+ «_Ich bin wohl nicht klug_ (je ne suis pas dans mon bon
+ sens),» murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.
+
+ Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en
+ calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch
+ entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit
+ le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky
+ avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se
+ rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais
+ d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant.
+ Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et
+ se mit à parodier d'une manière très-comique les divers
+ propriétaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne
+ quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en
+ silence comme une araignée. Il regardait d'un air sombre et
+ concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour
+ prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à
+ songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air
+ doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de
+ l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit
+ étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux,
+ toutes les séductions du printemps, de la route et de la
+ nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut
+ lui le premier qui rompit le silence.
+
+ Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau
+ de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les
+ paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation
+ sur ses oeuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui
+ proposa de lui écrire un libretto.
+
+ «Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour
+ moi.--Je n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour
+ un opéra.--J'ai déjà perdu mes forces, mais si je pouvais
+ encore faire quelque chose, je me contenterais d'une
+ romance: certainement je voudrais de belles paroles.»
+
+ Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au
+ ciel.
+
+ «Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô
+ vous, étoiles! ô vous, pures étoiles!...»
+
+ Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le
+ considérer.
+
+ «Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous
+ regardez de la même manière les innocents et les
+ coupables... mais les purs de coeur seuls,» ou quelque chose
+ dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire non, «vous
+ aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon
+ fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose
+ d'élevé.
+
+ Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la
+ demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus pâle et plus
+ jeune.
+
+ «Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la
+ voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous
+ êtes pures; vous seules pouvez consoler.»--Non, ce n'est pas
+ encore cela,--je ne suis pas poëte, murmura-t-il, mais
+ quelque chose dans ce genre...
+
+ --Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa
+ Lavretzky.
+
+ --Vaine rêverie!» répliqua Lemm.
+
+ Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les
+ yeux, comme s'il eût voulu dormir. Quelques instants
+ s'écoulèrent; Lavretzky tendait l'oreille pour écouter.
+
+ «Oh! étoiles! pures étoiles;--amour!»--murmurait le
+ vieillard.
+
+ «Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.
+
+ Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...
+
+ «Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de
+ _Fridolin_, Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à
+ haute voix. Mais quelle est votre pensée? Ce Fridolin, après
+ que le comte l'eut amené à sa femme, devint-il immédiatement
+ l'amant de cette dernière?
+
+ --C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que,
+ vraisemblablement, l'expérience...»
+
+ Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé.
+ Lavretzky se prit à rire avec contrainte, mais se détourna
+ aussi et porta ses regards vers la route.
+
+ Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel
+ blanchissait quand la calèche s'arrêta devant le perron de
+ la petite maison de Wassiliewskoé. Lavretzky conduisit son
+ hôte jusqu'à la chambre qui lui était destinée, revint dans
+ son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au jardin, le
+ rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky
+ se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol
+ chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de
+ Lise lorsqu'ils se dirigèrent vers la sombre fenêtre par
+ laquelle les chants pénétraient dans la pièce. Sa pensée
+ s'arrêta sur elle, et son coeur reprit un peu de calme:
+ «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures
+ étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se
+ coucher en paix.
+
+ Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un
+ papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie
+ inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brûlant,
+ agité, il ressentait déjà la douceur enivrante de
+ l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.
+
+ «Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.
+
+ Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.
+
+ Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé
+ au jardin, sous un vieux tilleul.
+
+ «Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez
+ bientôt à composer une cantate solennelle.
+
+ --À quelle occasion?
+
+ --À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle
+ Lise. Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès
+ d'elle? Il paraît que l'affaire est en bon train.
+
+ --Cela ne sera pas! s'écria Lemm.
+
+ --Pourquoi?
+
+ --Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un
+ instant après, dans ce monde, tout est possible, surtout
+ ici, chez vous, en Russie.
+
+ --Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais
+ que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?
+
+ --Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune
+ fille sensée, sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et
+ lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire.
+
+ --Mais elle l'aime.»
+
+ Le maestro se leva soudain.
+
+ «Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est
+ très-pure de coeur et elle ne sait pas elle-même ce que cela
+ signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune
+ homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine,
+ parce que, malgré ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un
+ enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore.
+ Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne
+ peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire,
+ son âme n'est pas belle.»
+
+ Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits
+ pas en long et en large devant la table à thé. Ses yeux
+ semblaient courir sur le sol.
+
+ «Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble
+ que vous êtes vous-même amoureux de ma cousine.»
+
+ Lemm s'arrêta court.
+
+ «Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez
+ pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les
+ ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de
+ rose.»
+
+ Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon.
+ Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le
+ dîner, se remit à parler de Lise, à l'instigation de
+ Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un évident
+ intérêt.
+
+ «Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin.
+ Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en
+ fleur. Si je l'invitais à venir passer une journée avec sa
+ mère et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il
+ agréable?»
+
+ Lemm inclina la tête de côté.
+
+ «Invitez, murmura-t-il.
+
+ --Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.
+
+ --Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard
+ avec un sourire presque enfantin.
+
+ Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez
+ les Kalitine.
+
+ La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant
+ le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle
+ il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de
+ papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en
+ silence sur le piano. C'était la romance qu'il avait
+ composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il
+ était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au
+ piano et déchiffra la romance. Hélas! la musique en était
+ compliquée et d'une forme pénible; on voyait que le
+ compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la
+ passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien
+ sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et
+ Lise s'en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans
+ proférer une parole, il remit sa romance en poche; à la
+ demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha
+ la tête et dit d'une manière significative:
+
+ «Maintenant, c'est fini.»
+
+ Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.
+
+ Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans
+ l'étang, au delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches
+ et de goujons.--On plaça Maria Dmitriévna dans un fauteuil
+ tout près du bord, à l'ombre; on étendit un tapis sous ses
+ pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en
+ qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services.
+ C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les
+ vermisseaux à l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se
+ donnant des airs gracieux. Le même jour, Maria Dmitriévna
+ avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch, dans un français
+ digne de nos institutions de demoiselles: _Il n'y a plus
+ maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois._
+
+ Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin,
+ jusqu'à la digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les
+ poissons mordaient à l'hameçon; les tanches, suspendues au
+ bout de la ligne, faisaient briller en frétillant leurs
+ écailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des
+ petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna
+ poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction
+ préméditée. C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui
+ fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de
+ ce qu'ils étaient, moins que les autres, occupés de la
+ pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage.
+ Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient
+ doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux
+ éclat.--Ils causaient à voix basse.--Lise se tenait debout
+ sur le radeau.--Lavretzky était assis sur le tronc incliné
+ d'un cytise.--Lise portait une robe blanche avec une large
+ ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau
+ de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un
+ certain effort, sa ligne flexible.--Lavretzky considérait
+ son profil pur et un peu sévère,--ses cheveux relevés
+ derrière les oreilles, ses joues si délicates, légèrement
+ hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il se disait:
+
+ «Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»
+
+ Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait
+ l'eau.--On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si
+ elle souriait.--Un tilleul projetait sur eux son ombre.
+
+ «J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, dit
+ Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous
+ êtes très-bonne.
+
+ --Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute
+ confuse.
+
+ --Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude
+ écorce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par
+ exemple. Celui-là est tout bonnement amoureux de vous.»
+
+ Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune
+ fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait
+ quelque chose de désagréable.
+
+ «Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit
+ Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se
+ montre inhabile à produire, passe encore; mais c'est
+ toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse
+ impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas
+ mesurer le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard
+ supporte difficilement une pareille découverte... Attention!
+ le poisson mord.»
+
+
+VII
+
+Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.
+
+ La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir
+ de rentrer. On eut de la peine à arracher les petites filles
+ de l'étang et à les habiller. Lavretzky promit d'accompagner
+ ses visiteuses jusqu'à mi-chemin et fit seller son cheval.
+ En mettant Maria Dmitriévna en voiture, il s'aperçut de
+ l'absence de Lemm. Le vieillard était introuvable, il avait
+ disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la portière avec
+ une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton
+ d'autorité:
+
+ «Avancez, cocher!»
+
+ La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec
+ Lise; les petites filles et la femme de chambre étaient sur
+ le devant; la soirée était chaude et calme; les deux glaces
+ étaient baissées, et Lavretzky trottait du côté de Lise, la
+ main appuyée sur la portière: il laissait flotter la bride
+ sur le cou de son cheval; de temps en temps il échangeait
+ quelques paroles avec la jeune fille.--Le crépuscule
+ s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était
+ attiédi.--Maria Dmitriévna sommeillait; les petites filles
+ et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture
+ roulait rapidement et d'un pas égal.
+
+ Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de
+ se lever, éclairait son visage. La brise embaumée du soir
+ lui caressait les yeux et les joues. Elle éprouvait un
+ indicible sentiment de bien-être. Sa main s'était posée sur
+ la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui aussi se
+ sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit
+ tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant
+ cette voix fraîche et timbrée, qui lui disait des choses
+ simples et brèves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à
+ la moitié du chemin, et, ne voulant pas réveiller Maria
+ Dmitriévna, il serra légèrement la main de Lise et lui dit:
+
+ «Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»
+
+ Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture
+ continua sa route en se balançant sur ses ressorts.
+ Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette
+ nuit d'été s'était emparée de lui: tout lui semblait
+ nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé
+ de longue date. De près ou de loin, l'oeil distrait ne se
+ rendait pas bien compte des objets, mais l'âme en recevait
+ une douce impression.
+
+ Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine
+ de séve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait
+ fièrement en se balançant. Son ombre noire marchait
+ fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme
+ mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai
+ dans le cri saccadé des cailles. Les étoiles semblaient
+ noyées dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un
+ vif éclat. Ses rayons répandaient une nappe de lumière
+ azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour
+ des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air
+ humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une
+ fortifiante caresse et glissait à larges gorgées dans les
+ poumons. Lavretzky était sous le charme et se réjouissait de
+ le ressentir.
+
+ «Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour
+ jamais...»
+
+ Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se
+ demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il
+ l'avait rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût
+ suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm,
+ «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à elle,» comme elle
+ disait; mais elle se trompait,--elle avait des paroles à
+ elle,--et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:
+
+ «N'en parlez pas légèrement...»
+
+ Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se
+ redressant, il murmura lentement:
+
+ «J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore
+ maintenant tout ce que j'ai brûlé.»
+
+ Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure.
+ En mettant pied à terre, il se retourna une dernière fois,
+ avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit,
+ douce et silencieuse, s'étendait sur les collines et les
+ vallées; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du
+ ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle
+ profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky
+ envoya un dernier adieu à Lise, et monta le perron en
+ courant. La journée du lendemain fut bien monotone; il plut
+ dès le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus
+ en plus les lèvres, comme s'il avait fait le voeu de ne plus
+ parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de
+ journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de
+ quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en
+ déchirer les enveloppes, et à parcourir négligemment les
+ colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il
+ allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une
+ des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un
+ serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que
+ nous connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle
+ douloureuse:
+
+ «La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des
+ reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame
+ de Lavretzky, était morte presque subitement; et cette
+ nouvelle, qui n'était malheureusement que trop vraie, venait
+ de lui parvenir à l'instant.--On peut dire, continuait-il,
+ que je fus un des amis de la défunte.»
+
+ Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se
+ promena en long et en large jusqu'au matin.
+
+ * * * * *
+
+ Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se
+ méprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise;
+ ce jour-là, il acquit définitivement la conviction qu'il
+ l'aimait. Il n'en ressentit guère de joie. «Est-il
+ possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je n'aie pas
+ autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais
+ Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui
+ m'aurait préparé une vie d'humiliations; elle ne m'aurait
+ pas détourné de mes occupations; elle m'aurait inspiré
+ elle-même une activité honnête et sérieuse, et nous aurions
+ cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort
+ beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle
+ ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas
+ dit que je lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas
+ Panchine. Triste consolation!»
+
+ * * * * *
+
+ Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas
+ plus de quatre jours,--l'ennui l'en chassa. L'attente le
+ tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la
+ nouvelle donnée par M. Édouard demandait confirmation. Il se
+ rendit à la ville et passa la soirée chez les Kalitine. Il
+ lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en
+ voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle
+ une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise,
+ et une demi-heure environ, bien que la veille la mère eût
+ recommandé à sa fille de montrer moins de familiarité avec
+ un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa en
+ elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de
+ coutume; elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis
+ elle lui demanda s'il irait à la messe le lendemain. Le
+ lendemain était un dimanche.
+
+ «Allez-y, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de répondre;
+ nous prierons ensemble pour le repos de _son_ âme.»
+
+ Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait
+ pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine.
+
+ «Pourquoi? lui demanda Lavretzky.
+
+ --Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera
+ ma résolution.»
+
+ Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui
+ tendant d'un air irrésolu le bout de ses petits doigts.
+
+ Le lendemain, Lavretzky se rendit à l'église; Lise s'y
+ trouvait déjà. Elle priait avec ferveur; ses regards étaient
+ pleins d'un doux éclat; sa jolie tête s'inclinait et se
+ relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu'elle
+ priait pour lui, et son âme s'abîma dans une sorte d'extase.
+ Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la
+ conscience troublée. La foule recueillie et grave, la vue
+ de visages amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens,
+ les longs rayons obliques du soleil, l'obscurité des voûtes
+ et des murailles, tout parlait à son coeur. Il y avait
+ longtemps qu'il n'avait été à l'église, qu'il n'avait tourné
+ ses regards vers Dieu: en ce moment même, aucune prière ne
+ sortait de sa bouche; il ne priait pas même en pensée, mais
+ il prosternait, pour ainsi dire, son coeur dans la
+ poussière. Il se ressouvint que dans son enfance il
+ n'achevait jamais la prière qu'après avoir senti sur son
+ front, comme une faible sensation, le contact d'une aile
+ invisible: c'était, pensait-il alors, son ange gardien qui
+ venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva
+ son regard sur Lise...
+
+ --C'est toi qui m'as amené ici, se dit-il; effleure aussi
+ mon âme de ton aile.
+
+ Lise continuait à prier doucement; son visage lui paraissait
+ radieux, et il sentait son coeur se fondre; il réclamait de
+ cette âme, soeur de la sienne, le repos et le pardon pour
+ son âme.
+
+ Sur le parvis, ils se rencontrèrent; elle l'accueillit avec
+ une gaieté grave et amicale.
+
+ Le soleil éclairait le gazon de la cour de l'église, et
+ prêtait plus d'éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs
+ bigarrés des femmes; les cloches des églises voisines
+ retentissaient dans les airs; les oiseaux gazouillaient sur
+ les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête
+ découverte et le sourire aux lèvres; un vent léger se jouait
+ dans ses cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de
+ Lise. Il l'aida à monter en voiture avec Lénotchka, donna
+ toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers
+ sa demeure.
+
+ * * * * *
+
+ Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé
+ sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui
+ gardait rancune de lui faire attendre sa réponse, et
+ s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se séparèrent à la
+ porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son cocher,
+ se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky
+ ne se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les
+ champs. La nuit était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas
+ de lune. Il erra longtemps à travers l'herbe humide de
+ rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il le suivit.--Ce
+ dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant une
+ petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya
+ d'ouvrir; la porte céda en grinçant légèrement, comme si
+ elle n'eût attendu que la pression de sa main.--Lavretzky se
+ trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une allée de
+ tilleuls et s'arrêta tout étonné: il reconnut le jardin des
+ Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre portée d'un
+ massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de
+ surprise.
+
+ «C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.
+
+ Tout était silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du
+ côté de la maison. Il avança avec précaution. Au détour
+ d'une allée, l'habitation lui apparut; deux fenêtres
+ seulement étaient faiblement éclairées; la flamme d'une
+ bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la
+ chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de
+ ses reflets rougeâtres l'or des saintes images. En bas, la
+ porte du balcon était restée ouverte. Lavretzky s'assit sur
+ un banc de bois, s'accouda et se mit à regarder cette porte
+ et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à l'horloge de la
+ ville; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement
+ douze coups; le veilleur les répéta en cadence sur sa
+ planche. Lavretzky ne pensait à rien, n'attendait rien, il
+ jouissait de l'idée de se sentir si près de Lise, de se
+ reposer sur son banc, dans son jardin, où elle venait
+ parfois s'asseoir... La lumière disparut dans la chambre de
+ Lise.
+
+ «Repose en paix, douce jeune fille,» murmura Lavretzky,
+ toujours immobile, le regard fixé sur la croisée devenue
+ obscure.
+
+ Tout à coup, la lumière reparut à l'une des fenêtres de
+ l'étage inférieur, passa devant une seconde croisée, puis
+ devant la troisième... Quelqu'un s'avançait tenant la
+ lumière en main.--Est-ce Lise? Impossible!... Lavretzky se
+ souleva... Une forme connue lui apparut: Lise était au
+ salon. Vêtue d'une robe blanche, les tresses de ses cheveux
+ tombant sur les épaules, elle s'approcha lentement de la
+ table, se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque
+ chose; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, légère,
+ élancée: sur le seuil, elle s'arrêta. Un frisson parcourut
+ les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s'échappa de ses
+ lèvres.
+
+ La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer
+ l'obscurité.
+
+ «Lise!» répéta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.
+
+ Lise, chancelante, avança la tête avec terreur; elle le
+ reconnut. Il la nomma une troisième fois, et lui tendit les
+ bras. Elle se détacha de la porte et entra au jardin.
+
+ «Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!
+
+ --Moi..., moi..., écoutez-moi,» dit Lavretzky à voix basse.
+
+ Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu'au banc.
+
+ Elle le suivit sans résistance: sa figure pâle, ses yeux
+ fixes, tous ses mouvements, exprimaient un indicible
+ étonnement. Lavretzky la fit asseoir et se plaça devant
+ elle.
+
+ «Je ne songeais pas à venir ici, le hasard m'a amené...
+ Je... je... je vous aime,» dit-il d'une voix timide.
+
+ Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle
+ comprît enfin ce qui se passait et où elle en était. Elle
+ essaya de se lever, mais ce fut en vain, et elle se couvrit
+ le visage de ses mains.
+
+ «Lise, murmura Lavretzky, Lise,» répéta-t-il.
+
+ Et il s'agenouilla devant elle.
+
+ Lise sentit un léger frisson passer sur ses épaules; elle
+ serra les doigts avec plus de force encore contre son
+ visage.
+
+ «Qu'avez-vous?» dit Lavretzky.
+
+ Il s'aperçut qu'elle pleurait. Tout son coeur se glaça; il
+ comprit le sens de ces larmes.
+
+ «M'aimeriez-vous réellement? demanda-t-il tout bas, en
+ effleurant ses genoux.
+
+ --Levez-vous, levez-vous, Théodore Ivanowitch, s'écria la
+ jeune fille; que faisons-nous ensemble?»
+
+ Il se leva et s'assit sur le banc, auprès d'elle. Elle ne
+ pleurait plus et le regardait attentivement, avec les yeux
+ tout humides.
+
+ «J'ai peur; que faisons-nous? répéta-t-elle.
+
+ --Je vous aime, lui dit-il, je suis prêt à donner ma vie
+ pour vous.»
+
+ Elle frissonna encore une fois, comme si elle eût été
+ frappée au coeur, et leva les yeux au ciel.
+
+ «Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.
+
+ --Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux.»
+
+ Elle baissa les yeux; il l'attira doucement à lui et le
+ front de la jeune fille s'appuya sur son épaule... Il lui
+ releva la tête et chercha ses lèvres...
+
+ Une demi-heure après, Lavretzky était à la porte du jardin.
+ Il la trouva fermée et fut obligé de sauter par-dessus la
+ palissade. Il rentra en ville en traversant les rues
+ endormies. Un sentiment de joie indicible et immense
+ remplissait son âme; tous ses doutes étaient morts
+ désormais.
+
+ «Disparais, ô passé, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime,
+ elle est à moi!»
+
+ Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa
+ tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrêta:
+ les sons retentirent encore plus magnifiques; ils se
+ répandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait
+ qu'ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se
+ retourna: les sons venaient de deux fenêtres d'une petite
+ maison.
+
+ «Lemm! s'écria Lavretzky en se précipitant vers la maison.
+ Lemm! Lemm!» répéta-t-il à grands cris.
+
+ Les sons s'arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en
+ robe de chambre, les cheveux en désordre, la poitrine
+ découverte, apparut à la fenêtre.
+
+ --Ah! ah! dit-il fièrement; c'est vous?
+
+ --Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse
+ musique? De grâce, laissez-moi entrer.»
+
+ Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un
+ geste de dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se
+ précipita dans la maison et voulut, en entrant, se jeter
+ dans les bras de Lemm; mais celui-ci, l'arrêtant d'un geste
+ impérieux et lui montrant un siége:
+
+ «Asseoir vous, écouter vous!» s'écria-t-il en russe d'une
+ voix brève.
+
+ Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de
+ lui et commença.
+
+ Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de
+ semblable. Dès le premier accord, une mélodie douce et
+ passionnée envahissait l'âme; elle jaillissait pleine de
+ chaleur, de beauté, d'ivresse; elle s'épanouissait,
+ éveillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystérieux, de
+ saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse
+ immortelle et allait s'éteindre dans les cieux. Lavretzky se
+ redressa; il se tint debout, pâle et frissonnant
+ d'enthousiasme. Ces sons pénétraient dans son âme, encore
+ émue des félicités de l'amour.
+
+ «Encore! encore!» s'écria-t-il d'une voix brisée, après le
+ dernier accord.
+
+ Le vieillard lui jeta un regard d'aigle, se frappa la
+ poitrine et lui dit lentement dans sa langue maternelle:
+
+ «C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand
+ musicien!»
+
+ Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il
+ n'y avait pas de lumière dans la chambre; la clarté de la
+ lune, qui venait de se lever, glissait obliquement par la
+ fenêtre ouverte; l'air vibrait harmonieusement. La pauvre
+ petite chambre obscure semblait pleine de rayons, et la tête
+ du vieillard se dressait haute et inspirée dans la pénombre
+ argentée. Lavretzky s'approcha et l'étreignit dans ses
+ bras. Lemm ne répondit pas à ces embrassements; il chercha
+ même à l'éloigner du coude. Longtemps il le regarda,
+ immobile, d'un air sévère, presque menaçant:
+
+ «Ah! ah!» reprit-il par deux fois.
+
+ Enfin son front se rasséréna, il reprit son calme, répondit
+ par un sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis
+ il se mit à pleurer en sanglotant comme un enfant.
+
+ «C'est étrange, dit-il, que vous soyez précisément venu en
+ ce moment; mais je sais, je sais tout.
+
+ --Vous savez tout? dit Lavretzky avec étonnement.
+
+ --Vous m'avez entendu, répondit Lemm: n'avez-vous donc pas
+ compris que je sais tout?»
+
+ Lavretzky ne put fermer l'oeil de la nuit; il resta assis
+ sur son lit. Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait.
+
+
+VII
+
+À ce moment décisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte,
+sur la foi du journal, revient de Paris à Pétersbourg, triomphante et
+insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive
+inopinément. Son premier souci est de se faire des partisans dans la
+famille Kalitine. Elle y capte la mère et les tantes, elle y
+reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage
+à la reconduire lui-même à sa maison des champs et à doubler sa
+pension.
+
+On juge du désespoir des deux amants. Lise prend une résolution
+sinistre, Lavretzky renonce à elle et va expirer de douleur dans la
+maison de _Wassilianoskoi_.
+
+
+VIII
+
+Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
+d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à
+Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa
+solitude de _Wassilianoskoi_ disparaît du monde. La mort frappe
+successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une
+génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.
+
+ * * * * *
+
+Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient
+visiter le site de ses amours pour Lise.
+
+ La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans
+ la tombe; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que
+ Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas
+ bien longtemps survécu à sa nièce; elles reposent l'une à
+ côté de l'autre dans le cimetière de la ville. Nastasia
+ Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle
+ n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement
+ toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son
+ heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la
+ terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitriévna
+ ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit
+ point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka,
+ transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,
+ jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna,
+ récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le
+ printemps à O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de
+ seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la
+ petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle
+ était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner
+ les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y
+ avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes
+ garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé
+ les vieux et graves serviteurs d'autrefois; là où Roska dans
+ sa graisse s'était promenée à pas majestueux, deux chiens de
+ chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles;
+ l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes
+ robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse
+ ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les
+ heures du déjeuner, du dîner, du souper, s'étaient mêlées et
+ confondues; un ordre de choses extraordinaire s'était
+ établi, suivant l'expression des voisins.
+
+ Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison
+ Kalitine (le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka,
+ avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu
+ compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il
+ fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes
+ parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les
+ uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient,
+ pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues
+ aux fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant
+ de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme
+ général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un
+ tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à la porte
+ cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage,
+ en descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint
+ immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un
+ regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le
+ perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le
+ recevoir; mais la porte de la salle à manger s'ouvrit
+ soudain à deux battants:--la petite Schourotschka s'en
+ échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande
+ joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants.
+ Elle s'arrêta tout à coup et se tut à la vue d'un étranger;
+ mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur
+ expression caressante; les frais visages ne cessèrent point
+ de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de
+ l'étranger et lui demanda poliment ce qu'il désirait.
+
+ --Je suis Lavretzky, murmura-t-il.
+
+ Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute
+ cette jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent
+ éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec
+ empressement la moindre occasion de s'agiter et de
+ manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de
+ Lavretzky;
+
+ Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la
+ première; elle assura que, quelques moments encore, et elle
+ l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le
+ reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même,
+ par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et
+ se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux
+ pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les
+ mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à
+ broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait
+ pas bougé de place; peut-être la broderie, restée inachevée
+ il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On établit
+ Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit
+ gravement place autour de lui. Les questions, les
+ exclamations, les récits se succédèrent rapidement.
+
+ «Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa
+ naïvement Lénotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus.
+
+ --Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.--Je t'avais
+ emmené à Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté
+ tout ce temps à la campagne.
+
+ --Oui, et maman est morte depuis.
+
+ --Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.
+
+ --Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,--et M. Lemm.
+
+ --Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.
+
+ --Oui, répondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour
+ Odessa. On dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là
+ qu'il est mort.
+
+ --Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa
+ composition?
+
+ --Je ne sais; j'en doute.»
+
+ Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse
+ passa sur ces jeunes visages.
+
+ --Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.
+
+ --Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.
+
+ Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.
+
+ «Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria
+ Dmitriévna: et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna
+ la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier
+ du poivre dans sa tabatière.
+
+ --Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.
+
+ Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.
+
+ «Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
+ jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa
+ santé se remet petit à petit.
+
+ --Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky
+ avec effort.
+
+ --Oui, toujours.
+
+ --Vous écrit-elle?
+
+ «Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»
+
+ Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du
+ silence qui passe.» Telle est la pensée de tous.
+
+ «Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en
+ s'adressant à Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment,
+ quoique nous l'ayons un peu négligé.»
+
+ Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui
+ frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait passé avec
+ Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus
+ retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était recourbé; mais il
+ le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien
+ n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce
+ sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passée, le
+ bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les
+ allées avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un
+ peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur ombre
+ était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient
+ développés, les framboisiers s'étaient multipliés, les
+ noisetiers étaient plus touffus, et partout s'exhalait une
+ fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.
+
+ «Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout
+ à coup Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte,
+ entourée de tilleuls.--Nous sommes justement cinq.
+
+ --Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère...
+ ou est-ce toi-même que tu n'as point comptée?»
+
+ Lénotchka rougit légèrement.
+
+ «Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...?
+ commença-t-elle.
+
+ --Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne
+ faites pas attention à moi. Il me sera plus agréable à
+ moi-même de savoir que je ne vous gêne point. Ne songez pas
+ à m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une
+ occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune
+ distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»
+
+ Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention
+ respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent
+ écouté la leçon d'un professeur; puis ils le quittèrent en
+ courant. Quatre d'entre eux se placèrent chacun auprès d'un
+ arbre, le cinquième au milieu, et le jeu commença.
+
+ Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la
+ salle à manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une
+ des touches; un son faible, mais clair, s'en échappa et
+ éveilla une vibration secrète dans son coeur. C'est par
+ cette note que commençait la mélodieuse inspiration de Lemm
+ qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit, plongé
+ Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon,
+ et il y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si
+ souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se présentait
+ plus vivement encore à son souvenir; il lui semblait sentir
+ autour de lui les traces de sa présence; sa douleur
+ l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du
+ calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin,
+ mais perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une
+ personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il
+ avait aimée autrefois dans cette triste et pâle apparition,
+ enveloppée de vêtements de religieuse et entourée de nuages
+ d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-même, s'il
+ avait pu se voir de la même façon dont il se représentait
+ Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise,
+ que tous ne connaissent point, mais sans l'épreuve de
+ laquelle on ne peut se flatter de rester honnête homme
+ jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser à son
+ bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son
+ âme, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas
+ seulement de visage et de corps, mais son âme elle-même
+ avait vieilli; conserver jusqu'à la vieillesse un coeur
+ jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule.
+ Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le
+ bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail!
+ Lavretzky avait le droit d'être satisfait: il était devenu
+ véritablement un bon agronome, avait appris à labourer la
+ terre, et ce n'était point pour lui seul qu'il travaillait;
+ il avait amélioré et assuré, autant que possible, le sort de
+ ses paysans.
+
+ Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si
+ connu,--et à cette place chérie, en face de cette maison
+ vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la
+ dernière fois, dans l'espoir de vider cette coupe défendue,
+ où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.--Ce
+ voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle
+ génération qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en
+ arrière sur ses jours écoulés. Son coeur se remplit de
+ tristesse, mais il n'en fut pas accablé; il avait des
+ regrets, mais il n'avait point de remords. «Jouez,
+ amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans
+ amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus
+ facile: vous n'aurez pas, comme nous, à chercher le chemin,
+ à lutter, à tomber et à vous relever dans les ténèbres; nous
+ ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre nous n'y
+ ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre
+ bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous.
+ Quant à moi, après cette journée, après ces impressions, il
+ ne me reste qu'à vous saluer pour la dernière fois, et à
+ dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et
+ d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: «Je
+ te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te
+ consumer!»
+
+ Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en
+ aperçut, personne ne le retint; les cris joyeux
+ retentissaient plus fort encore derrière le mur épais et
+ verdoyant formé par les grands tilleuls. Il monta dans son
+ tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison, sans
+ presser les chevaux.
+
+ «Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux.
+ Qu'arriva-t-il ensuite à Lavretzky? à Lise?»
+
+ Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà
+ descendues de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles?
+ On dit que Lavretzky a visité le couvent où s'était retirée
+ Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur;
+ elle a passé tout près de lui, d'un pas égal, rapide et
+ modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;--et
+ elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'oeil tourné
+ vers lui a frissonné légèrement; mais son visage amaigri
+ s'est incliné davantage encore; mais ses mains jointes et
+ enlacées de chapelets se sont serrées plus fortement. Que
+ pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le saura? qui
+ le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces
+ émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y
+ arrêter est impossible.
+
+
+FIN
+
+
+Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+22), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41080 ***
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-The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 22), by
-Alphonse de Lamartine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Cours Familier de Littérature (Volume 22)
- Un entretien par mois
-
-Author: Alphonse de Lamartine
-
-Release Date: October 16, 2012 [EBook #41080]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
-
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-
-
-
-
-[Note au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.]
-
-
-
-
- COURS FAMILIER
- DE
- LITTÉRATURE
-
-
- UN ENTRETIEN PAR MOIS
-
- PAR
- M. A. DE LAMARTINE
-
-
-
-
- TOME VINGT-DEUXIÈME.
-
-
-
-
- PARIS
- ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
- RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
- 1866
-
-
-L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
-l'étranger.
-
-
- COURS FAMILIER
- DE
- LITTÉRATURE
-
-
- REVUE MENSUELLE.
-
- XXII
-
-
-Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
-
-
-
-
-CXXVIIe ENTRETIEN
-
-FIOR D'ALIZA
-
-(Suite. Voir la livraison précédente.)
-
-
-CXLIII
-
-Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi évanouie de
-douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont,
-devant la niche grillée de la Madone. Quand je revins à moi, je me
-trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le bord du
-pont; mais une jolie contadine, en habit de fête, penchait son
-gracieux visage sur le mien, me donnait de l'air au front avec son
-éventail de papier vert tout pailleté d'or, et me faisait respirer, à
-défaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle
-tenait à la main comme une fiancée de la campagne; elle était
-tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans,
-monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'était un miracle, que
-la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour
-m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le
-Saint-Sacrement, quand le prêtre l'élève à la messe et le fait adorer
-aux chrétiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, à la lueur
-du soleil du matin, qui reluit sur le calice.
-
-
-CXLIV
-
-Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune
-paysan de Saltochio, son fiancé ou son frère, détacha de son épaule
-une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne
-d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en fit
-couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le
-coeur et me rendre la parole.
-
-J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
-monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique
-chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de
-Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert
-contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de
-petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des
-blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des
-grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la
-veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades
-du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;
-sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il
-y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des
-coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,
-d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les soeurs
-des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes
-mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la
-tête en souriant aux petits garçons et aux petites filles; tout ce
-monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté vers moi pour
-voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de _rosolio_ de
-son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux
-joues.
-
-Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues
-qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un
-petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,
-se tenait debout, arrêté devant les gros boeufs; il leur chassait les
-mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes
-luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de
-sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles
-balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de
-cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,
-d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait
-arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
-profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient joué
-d'elles-mêmes un air de fête.
-
-
-CXLV
-
-Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la
-lumière.
-
-Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du
-pont, à l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau
-dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je
-leur parlasse moi-même la première; mais je n'osais pas seulement
-lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment
-que je me sentais dans le coeur.
-
---C'est la faim, disait le fiancé, et il m'offrait un morceau de
-gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer
-à la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je détournais la
-tête en repoussant sa politesse.
-
---C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant une gorgée
-d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.
-
---C'est le soleil, disait la belle _sposa_, en continuant à remuer
-plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur
-mes cheveux baignés de sueur.
-
-Hélas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni
-la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur
-aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une
-ortie dans une guirlande de roses?
-
---N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussière du jour qui t'ont
-surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et
-qu'à présent que l'ombre du mur et le vent de l'éventail t'ont
-rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches
-couleurs qui te refleurissent sur la joue.
-
---Oui, _sposa_, répondis-je d'une voix timide; c'était la chaleur, et
-le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d'airs à
-midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.
-
---Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air
-de contentement vers son fiancé et vers ses vieux et jeunes parents
-qui regardaient tout émus du haut du char.
-
---L'enfant est fatigué, dit tout le monde; il faut lui faire place à
-l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et
-les boeufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque que
-son poids les fatigue; puisqu'il va à Lucques et que nous y allons
-aussi, que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du
-rempart?
-
---Monte, mon enfant, dit la fiancée, c'est une bénédiction du bon Dieu
-que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour
-de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.
-
---Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans ses bras forts
-et en me tendant à son père, qui m'attira du haut du timon et qui me
-fit passer par-dessus les ridelles.
-
---Monte, jeune _pifferaro_, dirent-ils tous en me faisant place, il ne
-nous manquait qu'un ménétrier, dont nous n'avons point au village,
-pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant
-en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la
-foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la
-nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la mariée, si tu
-sais aussi des airs de _tarentelle_, comme tu sais si bien des airs
-d'église.
-
-Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des boeufs,
-pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de douleur et
-d'amour, toute seule devant la niche du pont.
-
-
-CXLVI
-
-À ces mots, tous me firent place, en tête du char, près du timon, et
-jetèrent sur mes genoux, les uns du gâteau de maïs parsemé d'anis et
-des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis
-semblant de manger par reconnaissance et par égard, mais les morceaux
-s'arrêtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me
-rafraîchissant les lèvres, ne me réjouissait pas le coeur; cependant,
-je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne pas
-contrister la noce.
-
-
-CXLVII
-
-Pendant que le char avançait au pas lent des grands boeufs des
-Maremmes et que les deux fiancés, assis l'un près de l'autre, sous le
-dais de toile, causaient à voix basse, les mains dans les mains, le
-petit bouvier assis tout près de moi, sur la cheville ouvrière du
-timon, derrière ses boeufs, regardait avec un naïf ébahissement ma
-zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune à
-faire jouer des airs si mélodieux à ce morceau de bois attaché à cette
-peau de bête.
-
-Je me gardai bien de lui dire que c'était un jeune cousin nommé
-Hyeronimo, là tout près dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas
-mentir, mais je lui laissai entendre que j'étais un de ces _pifferari_
-du pays des Abruzzes, où les enfants viennent au monde tout instruits
-et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout
-façonnés à chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne
-leur a jamais enseignées par alphabet ou par solfége.
-
-Il s'émerveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts ou
-fermés au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir à l'oreille,
-disaient tant de choses au coeur, et il oubliait presque d'en toucher
-ses boeufs, qui marchaient d'eux-mêmes. Puis il mettait une gloriole
-d'enfant à me raconter à son tour ceci et cela sur cette belle noce
-qu'il conduisait à la ville, et sur les personnages qui remplissaient
-derrière nous le chariot couvert de toile et de feuilles.
-
-
-CXLVIII
-
---Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur
-le bord du chemin, c'est la fille du riche métayer _Placidio_ de _Buon
-Visi_, qui a une étable pleine de dix boeufs comme ceux-ci, de grands
-champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de
-pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de
-nombreux mûriers à tête ronde, dont les filles cueillent les feuilles
-dans des _canestres_ (sorte de paniers pour contenir l'été la
-nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la
-métairie: moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des
-garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites
-filles sont mes soeurs, ces deux femmes endormies sur le derrière du
-char sont les deux grand'mères, qui ont vu bien des noces, et bien des
-baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs
-propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et
-ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de
-la _morra_ sur le matelas, sont les parents et les parentes du village
-de _Buon Visi_: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de
-nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortége ou pour se
-réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la
-noce à Lucques chez le _bargello_ (le geôlier, officier de police dans
-les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiancée,
-la _sposa_ de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique
-du _bargello_ de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues
-années, à ce que dit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce
-mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de la
-fiancée, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que
-les deux mariés s'aiment, dit-elle, depuis le jour où la fille du
-_bargello_, petite alors, était venue pour la première fois chez sa
-marraine assister, avec nous autres, à la vendange des vignes et
-fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux
-pieds, tout rougis de l'écume du vin.
-
---Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la
-table du _bargello_! ajouta-t-il; c'est drôle pourtant qu'on se marie,
-qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un
-_bargello_, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car
-la maison du _bargello_, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance
-de la prison du duché, à Lucques, et de l'une à l'autre on va par un
-souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où
-l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les
-prisonniers à leur grille, comme mes boeufs à leur mangeoire quand je
-les ferme à l'étable.
-
-
-CXLIX
-
-Ces récits du jeune bouvier, qui m'avaient laissée d'abord distraite
-et froide, me firent tout à coup tressaillir, rougir et pâlir quand il
-était venu à parler de geôle, de geôlier, de cachots et de
-prisonniers; car l'idée me vint tout à coup que la maison où allait se
-réjouir cette noce de village était peut-être précisément celle où
-l'on aurait jeté sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la
-Providence me fournirait peut-être par cet évanouissement de douleur
-sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir
-de ses nouvelles, et, qui sait, peut-être de parvenir jusqu'à lui.
-
---Dieu! me dis-je tout bas en moi-même, la Madone du pont de _Cerchio_
-m'aurait-elle exaucée pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en
-aperçût, ma zampogne sur mon coeur, car c'est elle qui avait si bien
-joué l'air dont la vierge était tout à l'heure attendrie.
-
-
-CL
-
-Je ne fis semblant de rien et je continuai à interroger, sans
-affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou
-quelque espérance de ce qui s'échappait de ses lèvres.
-
-Pendant ce temps les grands boeufs marchaient toujours, et les murs
-gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros
-tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route,
-au fond de l'horizon.
-
---Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il
-aidait son père dans les travaux de la campagne?
-
---Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui
-pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père;
-mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la
-prison, dans la maison du _bargello_; notre aïeule l'avait ainsi
-voulu, pour que sa filleule, la fille du _bargello_, et son
-petit-fils, mon frère, eussent l'occasion de se voir tous les jours et
-de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit,
-voyez-vous, et les grand'mères, qui n'ont plus rien à faire dans la
-maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres. L'oeil des
-maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit; les jeunes n'en sont que
-les pieds et les mains.
-
-
-CLI
-
---Mais, après la noce, ton frère et ta belle-soeur vont-ils toujours
-rester dans cette prison chez le père et la mère de la _sposa_?
-
---Oh! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre
-père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon
-frère, à présent marié, le bétail et la culture; il se réserve
-seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de
-revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les
-jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par
-jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, et qu'on leur change
-souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers délicats qui
-préfèrent la propreté à la nourriture.
-
---Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte-clefs de la prison,
-auprès des prisonniers, chez le _bargello_?
-
---Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce
-fût moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien
-des petits bénéfices honnêtement, et qu'on est à même d'y rendre bien
-des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres
-prisonniers.
-
-
-CLII
-
-Un éclair me traversa la pensée, et mon coeur battit sous ma veste
-comme un oiseau qui veut s'envoler. Miséricorde! me dis-je en
-moi-même, si la femme du _bargello_ et son mari, qui sont là, derrière
-moi, dans le char, et qui n'ont peut-être pas encore trouvé de garçon
-pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à
-m'accepter pour porte-clefs à la place de leur gendre? J'aimerais
-mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de
-marbre et d'or.
-
-Mais c'était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du
-démon; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa
-mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en leur
-témoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne
-et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils
-aimeraient le mieux à entendre.
-
-
-CLIII
-
-On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux
-portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce
-des paysans est riche et la famille respectée, qu'un musicien, soit
-fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de
-basque, se tienne debout sur le devant du char à boeufs et qu'il joue
-des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l'honneur
-des mariés et des assistants.
-
---Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du
-_bargello_, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un
-joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour
-cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant
-dans toute la grande ville de Lucques, excepté dans la musique de
-monseigneur le duc.
-
---Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d'un
-signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la
-zampogne, et qu'on se souvienne à Lucques de l'entrée de noce de la
-fille du _bargello_ et de Placidio!
-
-
-CLIV
-
-J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout
-tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans
-les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs qui vont en
-Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et
-les _Te Deum_ à San Stefano, les barcarolles de Venise ou les
-tarentelles de l'île d'Ischia au clair de la lune, que j'avais si
-souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avec
-Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à
-faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.
-
-La famille du _bargello_ était très-aimée dans le peuple des boutiques
-et des places de Lucques, parce que, malgré ses fonctions, le
-_bargello_, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu'il
-avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être
-agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une
-fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays?
-Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison;
-n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans
-les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la
-rendre à son gré lourde ou légère. Le _bargello_ et sa femme avaient
-un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.
-
-
-CLV
-
-La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville; on sortait
-de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête;
-les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui
-jetaient des oeillets rouges sur les pas des boeufs, sur le ménétrier
-et sur le char; nous en étions tout couverts; on battait des mains et
-on criait: Bravo! _pifferaro_.
-
-À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées,
-sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'après
-l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de
-ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens,
-monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont
-inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi! Chacun me
-tendait une fiasque de vin ou un verre de _rosolio_; on m'attachait
-une giroflée à ma zampogne ou un ruban à ma veste pour me témoigner le
-contentement.
-
-Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du _bargello_,
-tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les boeufs
-s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette: on ne voyait
-plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.
-
-
-CLXVI
-
-On me fit entrer avec toutes sortes de bienséances, comme si j'avais
-été de la famille et de la noce. La femme du _bargello_, son mari, la
-fiancée et le _sposo_ me dirent poliment de rester, de boire et de
-manger à leur table, à côté du petit bouvier leur frère, et de jouer,
-après le dîner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient
-en mémoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur.
-Ce n'était pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fête,
-mon coeur battait la mort et l'enterrement. Hélas! n'est-ce pas le
-métier des artistes? Leur art chante et leur coeur saigne. Voyez-moi,
-monsieur; n'en étais-je pas un exemple?
-
-
-CLVII
-
-Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moitié à table, moitié
-en danse; les mariés semblaient s'impatienter cependant de la table et
-de la musique pour regagner le village où ils allaient maintenant
-résider avec les nouveaux parents; la femme du _bargello_ cherchait
-vainement à prolonger la veillée, pour retenir un peu plus de temps sa
-fille; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison
-bientôt vide.
-
-Le petit bouvier rattela ses boeufs au timon fleuri; on s'embrassa sur
-les marches de la prison, et le cortége s'en alla sans moi, plus
-triste qu'il n'était venu, par les sombres rues de Lucques.
-
-
-CLVIII
-
---Et toi, mon garçon, me dirent le bargello et sa femme, où vas-tu
-coucher dans cette grande ville, par la pluie et le temps qu'il fait?
-(Car il était survenu un gros orage d'automne pendant la soirée des
-noces.)
-
---Je ne sais pas, répondis-je, sans souci apparent, mais en réalité
-bien inquiète de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais
-pas, et je n'en suis guère en peine; il y a bien des arcades vides
-devant les maisons et des porches couverts devant les églises de
-Lucques, une dalle pour s'étendre; un manteau de bête pour se couvrir
-et une zampogne pour oreiller, n'est-ce pas le lit et les meubles des
-pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir logé et
-nourri tout un jour si honnêtement, comme vous avez fait; le bon Dieu
-prendra bien soin de la nuit.
-
-Je disais cela des lèvres, mais mon idée était bien autre chose; je
-priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pensée au
-_bargello_ et à sa femme.
-
-
-CLIX
-
-Ils se parlaient à demi-voix tous deux, pendant que je démontais ma
-zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chèvre lentement,
-comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indécis de deux personnes qui
-se demandent: Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? La femme semblait
-dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-être bien que
-ton idée sera la bonne.
-
---Eh bien! non, me dit tout à coup la femme attendrie, pendant que le
-mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tête, eh bien! non, il
-ne sera pas dit que nous aurons laissé coucher dehors, un jour de fête
-pour la maison, un pauvre musicien qui a réjoui toute la journée ces
-murailles! À quoi bon aller chercher un gîte sous le porche des
-églises avec les vagabonds et les mendiants couverts de vermine,
-peut-être, pendant que nous avons là-haut, en montrant du geste à son
-mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du porte-clefs
-qui s'en va à Saltochio avec notre fille?
-
---C'est vrai, dit le _bargello_. Monte, mon garçon, par ces marches
-tant que l'escalier te portera, tu trouveras à droite, tout à fait en
-haut, une petite chambre, avec une lucarne grillée, par où la lune
-entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et
-tu dormiras à l'abri et en paix jusqu'à demain; avant de t'en aller
-reprendre ton métier de musicien par les routes et par les rues, tu
-viendras déjeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-être
-quelque chose à te dire.
-
---Oui, n'y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons
-quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me
-plaît, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme ça s'en allât
-rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute
-d'une main propre pour la ramasser encore pure.
-
---Bien dit, ma femme, ajouta le _bargello_; il y en a beaucoup eu
-dans cette geôle qui n'y seraient jamais entrés s'ils avaient trouvé
-une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans Lucques.
-
-
-CLX
-
-La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de
-fentes dans l'épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.
-
-C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de
-Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux _Castruccio
-Castracani_, faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du
-_bargello_, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour
-voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins
-s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs
-solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à l'endroit
-où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids
-inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une
-petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y
-passer; elle était fermée par un verrou gros comme le bras d'un homme
-fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants, qui étaient
-aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit
-creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la
-tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps, à murer,
-dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État qu'on avait
-voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au milieu des
-airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le
-bruit de ses hurlements.
-
-Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les
-mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du _bargello_ avait fait
-partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison éteinte des
-seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'État,
-et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle
-séparait la maison du _bargello_ de la petite cour profonde et étroite
-de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient
-leur jour.
-
-
-CLXI
-
-Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante,
-dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large
-meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit
-de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui
-battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la
-lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.
-
-C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette
-chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux
-comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine
-d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste
-et son trousseau de clefs, en se couchant.
-
-Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint
-de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre
-clous sur la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un protecteur
-inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras, toi, moi
-qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre de ton
-couvent!
-
-Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit,
-recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée,
-couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant
-de ma solitude et de ma misère.
-
-J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible,
-monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même
-des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des
-sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et
-tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres
-bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire
-mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par
-eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs
-bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des
-juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs
-carabines avec des balles de fer dans un cimetière ou une fosse, toute
-creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort; puis deux
-vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien
-blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes
-sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge
-d'angoisses.
-
-Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père
-et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à
-pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et
-les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis,
-monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais
-entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la
-meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me
-dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un
-mauvais rêve.
-
-Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,
-qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la
-tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un
-grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui
-se dérouleraient sur des dalles de pierre, un frôlement de chaînes
-contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gémissements
-sourds et les _ohimé_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur
-leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient
-trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs pensées et dans
-leurs larmes!
-
-
-CLXIII
-
-Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en
-bas, à travers les triples noeuds des grilles entrelacées en guise de
-serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais
-j'entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux
-anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain
-d'arracher du mur.
-
-Une pensée me monta aussitôt au front: Si c'était lui! Si c'était le
-pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la
-prison de Lucques avant de savoir s'il était coupable ou s'il était
-seulement courageux pour son père, pour sa tante et pour moi!
-
-Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais été
-bouleversée depuis le coup de feu! J'en glissai inanimée tout de mon
-long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles
-sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour écouter
-encore; mais l'attention même avec laquelle je cherchais à écouter
-m'ôtait l'ouïe, à force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus
-qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la
-pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se
-lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de
-nos montagnes.
-
-
-CLXIV
-
-Seigneur! me disais-je, si c'était lui, pourtant, et si le hasard, ou
-le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès
-le second jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour mourir du
-moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...
-
-Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment
-connaître si c'est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la loge de
-bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre
-à l'oreille des autres prisonniers ou du _bargello_, que je suis là,
-tout près de lui, cherchant les moyens de l'assister?
-
-Ma voix n'irait pas jusqu'à ces profondeurs; la sienne ne monterait
-pas jusqu'à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler,
-tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le
-_bargello_ et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me
-connaissent pas, ne manqueraient pas d'éventer qui je suis et de me
-jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se
-rejoindre à son amant ou à son complice.
-
-Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n'entrait plus
-du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement
-s'y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements
-d'enfants qu'on réveille.
-
-Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien! je leur portais
-envie; oui, j'aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir déployer
-mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce silence!
-
-
-CLXV
-
-Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se
-fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait
-glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en
-sursaut pour aller écouter à la lucarne.
-
-La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la
-noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste,
-mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase,
-en marchant par mégarde sur sa patte endormie.
-
-Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne
-me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.
-
-Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui
-avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je
-l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et
-sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux
-qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa
-malheureuse fille.
-
-On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
-d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
-trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.
-
-Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne
-parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir
-qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son
-délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo,
-s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé
-et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On
-veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque
-étoile du firmament.»
-
-
-CLXVI
-
-Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par
-quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à
-ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un _pifferaro_ qui
-va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la
-chapelle de la prison.»
-
-Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
-de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
-savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui
-et de moi à Hyeronimo.
-
-Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
-avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos
-soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le
-roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les
-gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans
-le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se
-tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine,
-aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit
-des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent
-tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur,
-moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils
-se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.
-
-L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un
-triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du
-tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à
-l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à
-la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de
-contentement dans le vague de l'air.
-
-
-CLXVII
-
-Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là
-l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'était ainsi que nous
-avions baptisé cette musique).
-
-Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous
-nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous
-avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir
-dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant
-contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les
-pauvres bêtes!).
-
-Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous
-venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement
-que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur
-les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais
-par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur
-de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par
-une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans
-ce silence des loges de la prison.
-
-De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
-écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
-de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre
-bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une respiration
-d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la
-nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise,
-jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de refrain en
-soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air finissait en
-laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis
-encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs
-de la zampogne, bien séparés par un long intervalle sous mes doigts,
-comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur
-blanche détachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se
-penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle
-tombera la première sur la tête de son amoureux.
-
-
-CLXVIII
-
---Quel poëte vous auriez fait! ne puis-je m'empêcher de m'écrier, en
-entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante
-image pour exprimer son inexprimable anxiété d'amante et de
-musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes
-tombaient sur la pierre ou dans le coeur de son amant.
-
---Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois
-dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait
-donner, par les _pifferari_, une sérénade à sa fiancée.
-
---Eh bien! repris-je, quand l'air fut joué, qu'entendîtes-vous, pauvre
-abandonnée, au pied de la tour?
-
---Hélas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura
-autant que mille et mille battements du coeur. Et cependant, pendant
-ce moment qui me parut si long à l'esprit, je n'eus pas le temps de
-reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce
-n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on
-attend, c'est le coeur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est déjà
-l'éternité!
-
-
-CLXIX
-
---Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire!
-me dis-je tout bas cette fois en moi-même, pour ne pas interrompre
-l'intéressante histoire.
-
-Fior d'Aliza ne s'aperçut même pas de ma réflexion: elle était toute à
-son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré
-un siècle.
-
---Anéantie par ce silence qui répondait seul à l'air que la zampogne
-venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots
-ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s'il était là, que Fior d'Aliza y
-était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à
-terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la
-lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en
-sentir seulement le froid.
-
-Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu'un
-lourd bruit de chaînes qu'on remue monte d'en bas jusqu'à la lucarne,
-et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux vivants
-du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces
-trois mots séparés par de longs intervalles: _Fior d'Aliza, sei tu?
-Est-ce toi, Fior d'Aliza?_
-
-Anges du ciel! c'était lui; la zampogne avait fait ce miracle de me
-découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l'instrument de
-musique à terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de
-Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus pressé,
-plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fièvre et qui
-communiquaient aux sons le délire de mon contentement d'avoir
-découvert mon cousin.
-
-
-CLXX
-
-Quand j'eus fini, je prêtai l'oreille une seconde fois; mais le jour
-commençait à glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des
-bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient
-intimidaient sans doute le prisonnier: il fit résonner seulement, du
-fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes froissées à
-dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne
-pouvant me le dire: «Je suis Hyeronimo, je suis là et j'y suis dans
-les fers.» La zampogne avait servi d'intelligence entre nous.
-
-Mais, hélas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir découvert où il
-était et de lui avoir envoyé, du haut d'une tour, une voix de famille
-de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le
-consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans
-doute acharnés à sa mort?
-
-
-CLXXI
-
-Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement
-entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu'on ne
-m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la
-veille; j'aurais été contente d'être une pierre scellée dans ces
-murailles, afin qu'on ne pût jamais m'arracher d'auprès de lui! Mais
-qu'allais-je devenir au réveil du _bargello_ et de sa femme?
-
-Au moment où je roulais ces transes de mon coeur dans ma pensée, à
-genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le
-visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de
-mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une
-main d'ange l'avait poussée, et la femme du _bargello_ entra, croyant
-que je dormais encore.
-
-En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si
-dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature
-conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du
-petit _pifferaro_ et une plus vive compassion de mon isolement dans
-cette grande ville de Lucques.
-
-Je m'étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vînt
-me demander compte des airs de musique dont j'avais troublé, sans
-doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une
-réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe
-de mes souliers de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.
-
-
-CLXXII
-
-Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la
-musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la
-neuvaine de _Montenero_, pèlerinage de matelots de la ville de
-Livourne, et, d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me
-demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez
-eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de
-_pifferari_ ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à
-Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais être
-descendu avec ma zampogne.
-
---Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne
-mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens à aucune
-bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche
-seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre,
-le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison
-où elle soigne son frère.
-
-
-CLXXIII
-
-Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la
-raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un
-sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.
-
-La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même
-pas le nom de mon village.
-
---Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon,
-continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir
-ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux
-oisifs des carrefours?
-
---Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge
-de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui
-venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais
-ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.
-
---Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle
-avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh
-bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes
-geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette
-fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux
-qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer
-les portes des malfaiteurs ou des innocents?
-
---Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle
-dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes
-gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez être tous
-les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle
-qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de
-monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des
-malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les
-soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je
-n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur
-ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles
-le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai
-avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma
-mère.
-
-
-CLXXIV
-
---Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir à
-son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton
-logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de
-te fournir?
-
---Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez
-devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres
-services; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché
-du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus
-la mienne.
-
---Eh bien! c'est dit, s'écria-t-elle en battant ses mains l'une contre
-l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le
-guichet où mon mari t'attend pour t'enseigner le métier, et laisse-là
-ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te
-faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage,
-ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en
-écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face
-d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant, mais
-grave et sévère: voyons, fais une moue un peu rébarbative, quoique tu
-n'aies pas encore un poil de barbe.
-
---Soyez tranquille, madame, lui répondis-je, en pâlissant d'émotion,
-je ne rirai pas souvent en faisant mon métier; je n'ai pas envie de
-rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais été
-rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fête.
-
-
-CLXXV
-
-En parlant ainsi, nous descendions déjà lentement les marches noires
-de l'escalier mal éclairé par des meurtrières grillées, qui donnaient
-tantôt sur la cour, tantôt sur les belles campagnes de Lucques.
-
---Voilà ton porte-clefs, dit-elle en souriant à son mari et en me
-poussant, toute honteuse, devant le _bargello_, assis entre deux
-guichets, au bas des degrés, devant une grosse table chargée de
-papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent à force
-de tourner dans les serrures.
-
-Le _bargello_ regardait tantôt sa femme, d'un air de joie, tantôt moi
-d'un air de doute:
-
---Ce visage-là ne fera pas bien peur à mes prisonniers, dit-il en
-souriant; mais, après tout, nous sommes chargés de les garder et non
-de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans
-le nombre; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur
-verre d'eau au bout d'une barre de fer: il est assez amer sans cela le
-pain des prisons; viens, mon garçon, que je te montre ton ouvrage de
-tous les jours, et que je t'apprenne ton métier.
-
-À ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une
-armoire de fer, dont il avait lui-même la clef suspendue à la
-boutonnière de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout
-petit garçon qui allait et venait dans une grande cuisine, à côté du
-guichet,
-
---Allons, _piccinino_? lui dit-il, c'est l'heure du déjeuner des
-prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrière moi, leur
-_provende_!
-
-
-CLXXVI
-
-Le _piccinino_ dont la provende était déjà toute prête dans un immense
-_canestre_ de joncs plein de morceaux de pain tout coupés, de
-_prescuito_ et de _caccia cavallo_ (jambon et fromage à l'usage du
-peuple), et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que
-lui, sortit de la cuisine et marcha, derrière le _bargello_ et moi,
-vers la porte ferrée de la cour des prisonniers. On y arrivait de la
-maison du _bargello_ par un large couloir souterrain, où les pas
-résonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-
-CLXXVII
-
-Le _bargello_ tira des verrous, tourna des clefs énormes dans les
-serrures, en me montrant comment il fallait m'y prendre pour ouvrir la
-petite porte basse encastrée dans la grande, et comment il fallait
-bien refermer cette portelle sur moi, avant d'entrer dans la cour, de
-peur de surprise; puis nous nous trouvâmes dans le préau.
-
-C'était une espèce de cloître entouré d'arcades basses tout autour
-d'une cour pavée, où il n'y avait qu'un puits et un gros if, taillé en
-croix, à côté du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues
-roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge, à côté du
-puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d'amour
-et de liberté, au milieu des victimes de la captivité et de la haine.
-
-Sous chacune des arcades de ce cloître qui entourait la cour,
-s'ouvrait une large fenêtre, en forme de lucarne demi-cintrée par en
-haut, plate par en bas, grillée de bas en haut et de côté à côté, par
-des barres de fer qui s'encastraient les unes dans les autres chaque
-fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche à droite,
-de façon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrés à
-travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tête. Chacun
-de ces cachots sous les arcades était la demeure d'un prisonnier ou de
-sa famille, quand il n'était pas seul emprisonné. Un petit mur à
-hauteur d'appui, dans lequel la grille était scellée par le bas, leur
-servait à s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le
-puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des
-autres loges qui leur faisaient face de l'autre côté de la cour.
-
-
-CLXXVIII
-
-Quelques-uns étaient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq
-ou six pas d'un mur à l'autre; les plus coupables étaient attachés à
-des anneaux rivés dans les murs du cachot, par de longues chaînes
-nouées à leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au
-fond de leur loge à demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une
-litière de paille fraîche semblable à celle que nous étendions dans
-l'étable sous nos chèvres. Le pavé de la loge était en pente et
-communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand égout de
-la ville où on leur faisait balayer leur paille tous les matins.
-
-Ils mangeaient sans table ni nappe, assis à terre, sur leurs genoux.
-Ils se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou
-ils sifflaient tout le reste du jour.
-
-Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer
-au fond de la loge, comme les lions ou les tigres qu'on montre dans la
-ménagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu du
-cachot une seconde grille aussi forte que la première; on déposait
-entre ces deux grilles ce qu'on leur apportait, puis on ressortait.
-
-On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par
-une coulisse, dans la voûte, la seconde barrière; ils rentraient alors
-en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu'on leur avait
-apporté dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient
-ainsi ni s'échapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.
-
-Deux manivelles à roues, placées extérieurement sous les arcades,
-servaient à faire descendre ou remonter tour à tour ces forts
-grillages de fer, qu'aucun marteau de forgeron n'aurait pu briser du
-dedans, et qu'une main d'enfant pouvait faire manoeuvrer du dehors.
-
-
-CLXXIX
-
-Le _bargello_ m'enseigna la manoeuvre dans le premier cachot vide que
-nous rencontrâmes, à droite, en entrant dans cette triste cour.
-
---Grâce à Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le cloître, les
-loges sont presque toutes vides depuis quelques mois. Lucques n'est
-pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonné
-à la culture des champs qui n'inspire que de bonnes pensées aux
-hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa
-propre liberté et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y
-commettent ne sont guère que des crimes d'amour, et ceux-là inspirent
-plus de pitié que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit
-tout en les punissant sévèrement. C'est du délire plus que du crime;
-on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice.
-
-En ce moment, continua-t-il, nous n'avons que six prisonniers: quatre
-hommes et deux femmes. Il n'y en a qu'un dont il y ait à se défier,
-parce qu'il a tué, dit-on, un sbire, en trahison, dans les bois.
-
-Je frissonnai, je pâlis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien
-qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrière le
-_bargello_, il ne s'aperçut pas de mon trouble et il poursuivit:
-
-
-CLXXX
-
-Un des hommes est un vieillard de Lucques qui n'avait qu'un fils
-unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que
-quand un père est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat
-doit exempter son fils du recrutement militaire; les médecins disaient
-au podestat que ce vieillard, quoique âgé, était sain et valide, et
-qu'il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail.
-
---Ma vie! dit avec fureur le pauvre père, ma vie! oui, je puis la
-gagner, mais c'est la vie de mon enfant que je veux sauver de la
-guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser à sa mère et à
-moi.
-
-À ces mots, tirant de dessous sa veste une hache à fendre le bois
-qu'il y avait cachée, il posa sa main gauche sur la table du recruteur
-et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main
-gauche, aux cris d'horreur du podestat!
-
-
-CLXXXI
-
-Les juges l'ont condamné: c'était juste; mais quel est le coeur de
-père qui ne l'absout pas, et le coeur de fils qui n'adore pas ce
-criminel? Nous l'avons guéri, et ma femme a pour lui les soins d'une
-soeur.
-
-Je sentis des larmes dans mes yeux.
-
---Celle-là, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une
-pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit
-enfant tout près des barreaux, celle-là est bien de la mauvaise race
-des Maremmes de _Sienne_, dont les familles récoltent plus sur les
-grandes routes que dans les sillons; cependant l'enfant ne peut faire
-que ce que son père lui a appris.
-
-Elle était nouvellement mariée à un jeune brigand de _Radicofani_,
-poursuivi par les gendarmes du Pape jusque sur les confins des
-montagnes de Lucques; elle lui portait à manger dans les roches
-couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un côté la mer, de
-l'autre la route de l'État romain. Plusieurs arrestations de voyageurs
-étrangers et plusieurs coups de tromblon tirés sur les chevaux pour
-rançonner les voitures avaient signalé la présence d'un brigand, posté
-dans les cavernes de ces broussailles.
-
-Les sbires avaient reçu ordre d'en purger, à tout risque, le
-voisinage; ils furent aperçus d'en haut par le jeune bandit.
-
---Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse
-compagne, et laisse-moi dépister ceux qui montent à ta poursuite; une
-fille n'a pas à craindre d'être prise pour un brigand.
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-CXXVIIIe ENTRETIEN
-
-FIOR D'ALIZA
-
-(Suite. Voir la livraison précédente.)
-
-
-CLXXXII
-
-À ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un
-sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la
-poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du brigand, et,
-se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tête, elle se
-mit à tirer, de temps en temps, un coup de son arme à feu en l'air,
-pour que la détonation et la fumée attirassent les sbires tous de son
-côté, et laissassent à son compagnon le temps de descendre par où on
-ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait voir à dessein son
-chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour faire croire aux
-gendarmes que c'était le brigand qui s'enfuyait en tirant sur eux.
-
-Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en
-sûreté dans une barque à voile triangulaire qui filait comme une
-mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa
-poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans
-résistance. Elle n'avait tué personne, et n'avait exposé qu'elle-même
-aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d'avoir
-été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie
-pour une autre, l'amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne
-purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant.
-
-Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, mêlé
-de ses larmes, le petit brigand qu'elle a mis au monde six mois après
-la fuite de son mari; son crime, c'est d'être née dans un mauvais
-village et d'avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais ce
-qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait pour
-un honnête homme, au lieu d'être un crime, ne serait-ce pas une belle
-action?
-
-Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais déjà envie,
-dans mon coeur, au dévouement de ma prisonnière; en passant devant sa
-loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.
-
---Pour celui-là, me dit le _bargello_, il a tiré sur les chevreuils de
-monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses; mais sa
-femme, exténuée par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour
-allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de
-misère. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait
-de le punir, lui-même ne dit pas non, mais ce vol-là pourtant, qui
-est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse
-que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc lui-même en est bien
-convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la
-prison de Lucques, il nourrit généreusement la femme et les enfants
-dans sa cahute.
-
-
-CLXXXIII
-
-Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond
-d'une loge, un beau jeune garçon vêtu des habits rouges des galères de
-Livourne. C'est ce qu'on appelle une récidive, c'est-à-dire deux
-crimes dans un. Le premier de ces méfaits, je ne le sais pas; il
-devait être bien excusable, car il était bien jeune accouplé, par une
-chaîne au bras, à un autre vieux galérien de la même galère. On dit
-que c'est pour avoir dérobé, dans la darse de Livourne, une barque
-sans maître, avec une voile et des rames pour faire évader son frère,
-déserteur et prisonnier dans la forteresse; le frère se sauva en
-Corse, dans la barque volée au pêcheur, et lui paya pour les deux.
-
-Le vieux galérien avec lequel il fut accouplé avait une fille à
-Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi!
-qui ressemblait plus à une princesse qu'à une lavandière. Elle ne
-rougissait pas, comme d'autres, de son père galérien; plus il était
-avili, plus elle respectait, dans son vieux père, l'auteur de ses
-jours, et la honte et la misère. Elle travaillait honnêtement de son
-état pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On
-la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la
-bande des galériens allait à l'ouvrage ou en revenait, soit pour
-balayer les rues et les égouts de la ville, soit pour curer les
-immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchaînée du
-vieillard, la baiser, et lui apporter tantôt une chose, tantôt une
-autre: pain blanc, _cocomero_, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les
-douceurs enfin qu'elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce
-pauvre homme.
-
-
-CLXXXIV
-
---Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l'oeil le beau
-jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et
-qui était, comme je te l'ai dit, accouplé par le bras au vieux
-galérien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
-son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa
-bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et
-d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
-poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer
-la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu
-involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien; elle
-le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère
-que comme un criminel réprouvé du monde.
-
-Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur,
-soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit
-pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son
-soulagement.
-
-Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener,
-entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l'un
-ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à
-la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas
-voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père
-des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chaîne, et pour
-qu'on ne punît pas le vieillard de l'évasion du jeune homme; mais
-quand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait
-donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant, alors
-elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à se
-perdre, s'il le fallait, pour le délivrer; un signe, un demi-mot, une
-lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté, malgré le
-surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous nocturne,
-indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à l'embouchure
-de l'Arno, furent compris du jeune homme.
-
-Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour
-le décider à l'évasion: ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans
-bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge où il était seul
-encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l'embouchure de
-l'Arno avant le jour, en se glissant d'écueils en écueils, invisible
-aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un bon moine
-qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un
-esquif pour les conduire en Corse à force de rames; là, ils
-espéraient vivre inconnus dans les montagnes de _Corte_; la tempête
-furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta exténués sur
-la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.
-
-La fille, punie comme complice d'une évasion des galères, est ici dans
-un cachot isolé, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
-qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l'a muré et
-scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne trouvera ni amante pour
-scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a
-rien à redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
-Dieu et la loi du coeur ne défendent pas d'avoir de la compassion pour
-lui.
-
-
-CLXXXV
-
-Je me sentais le coeur presque fendu en écoutant le récit de la fille
-du vieux galérien, séduite par sa reconnaissance, et du jeune forçat
-séduit par la liberté et par l'amour.
-
-Ici le _bargello_ se pencha vers moi, baissa la voix, et me dit en me
-montrant la dernière loge grillée, sous le cloître, au fond de la
-cour:
-
---Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni pitié ni intérêt
-à personne, c'est celui-là, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de
-loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-là, on dit que c'est une
-bête féroce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il
-a, d'un seul coup, tué traîtreusement un sbire et blessé deux gardes
-du duc; il n'emportera pas loin l'impunité de ses forfaits et personne
-ne pleurera sur sa fosse; il est d'autant plus dangereux que
-l'hypocrisie la plus consommée cache son âme astucieuse et féroce, et
-qu'avec le coeur d'un vrai tigre, il a le visage candide et doux d'un
-bel adolescent; il faut trembler quand on l'approche pour lui jeter sa
-nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous frapper,
-si ses yeux avaient des balles comme son tromblon; fais-lui jeter son
-morceau de pain de loin, à travers la double grille, par la main du
-_piccinino_, et, les autres jours, ne te risque jamais à entrer dans
-sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la porte
-derrière toi.
-
-
-CLXXXVI
-
-À ces mots, le _bargello_ revint sur ses pas pour sortir de la cour,
-et je crus que j'allais m'évanouir de contentement, car, s'il m'avait
-dit: Entre dans cette loge, et que Hyeronimo et moi, nous nous
-fussions vus ainsi tout à coup, devant le _bargello_, face à face,
-sans être d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et
-un élan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement.
-
-La Providence nous protégea bien tous deux, en inspirant au
-_bargello_, sur la foi des sbires, cette terreur et cette horreur pour
-le pauvre innocent.
-
-Rien qu'à son nom et à l'aspect de son cachot, mes jambes
-fléchissaient sous mon corps. Le _piccinino_, pour cette fois, resta
-après nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres
-aux prisonnières et aux prisonniers.
-
-Le _bargello_ rentra dans son greffe, et sa femme, survenant à son
-tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais à faire dans la
-maison: à aider le cuisinier dans les cuisines, à tirer de l'eau au
-puits, à balayer les escaliers et la cour, à nourrir les deux gros
-dogues qui grondaient aux deux portes, à jeter du grain aux colombes,
-à faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux prisonniers,
-même à porter trois fois par jour une écuelle de lait à la captive de
-la deuxième loge pour l'aider à mieux nourrir son enfant, qu'elle ne
-suffisait pas à allaiter par suite du chagrin qui la consumait, la
-pauvre jeune mère!
-
-
-CLXXXVII
-
---Mais quand tu seras seul sous le cloître, le long des loges, me
-dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien
-garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la
-cour; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de
-visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si méchant; mais nous
-ne l'aurons pas longtemps, à ce qu'on assure, les sbires et les
-gardes, qui sont acharnés contre ce louveteau, ont déjà été appelés
-en témoignage, personne ne s'est présenté pour déposer contre eux, et
-le jugement à mort ne tardera pas à faire justice de celui qui a donné
-la mort à son prochain.
-
-
-CLXXXVIII
-
---Le jugement à mort! m'écriai-je involontairement, en écoutant la
-femme du _bargello_. Il est pourtant bien jeune pour mourir!
-
---Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune aussi pour tuer,
-faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts
-féroces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?
-
---C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme,
-de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel
-ou s'il est innocent?
-
---On le saura avant la fin de la journée, dit-elle, car c'est
-aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le
-pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant
-le cadavre de ce brave soldat tué derrière un arbre, en faisant la
-police dans la montagne?
-
-Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
-même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prison.
-Mon coeur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se fit
-si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami.
-
-Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu
-mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à
-cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se
-préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir,
-de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
-pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de
-Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il
-mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
-meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de
-gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de
-l'aveugle? Et puis s'il était mort, comment pourrais-je vivre
-moi-même? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût pas à nous deux?
-Nos âmes ont-elles jamais été un seul jour plus séparées que nos
-corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en briseraient-elles
-pas deux?
-
-Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'espérance dans le coeur,
-puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de
-me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces
-boeufs, chez le _bargello_ où il respire, d'inspirer la bonne pensée
-de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me
-permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de
-notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai,
-sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de
-son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au
-prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein
-caché sous tant de protection visible? et si...
-
-
-CLXXXIX
-
-La voix du _piccinino_ interrompit ma pensée en me disant que c'était
-l'heure de porter la nourriture aux dogues du préau, de jeter des
-criblures de graines aux colombes du puits, et de renouveler l'eau
-dans les cruches des prisonniers, comme on m'avait appris le matin
-qu'il fallait faire.
-
---C'est bien, dis-je à l'enfant, la corde du puits est trop dur à
-faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas non
-plus m'aider à faire descendre et remonter la double grille dans sa
-rainure jusqu'aux voûtes des loges; amuse-toi là, dans le vestibule du
-cloître, à tresser la paille qui sert de litière aux détenus, je ferai
-bien seul l'ouvrage pénible; contente-toi de surveiller la porte
-extérieure et de m'avertir si le _bargello_ ou sa femme venait à
-m'appeler.
-
---Oh! le _bargello_ et sa femme, me dit l'enfant, ils ne nous
-appelleront pas de la journée, ils viennent de sortir tous les deux
-pour aller au tribunal entendre l'accusateur de ce scélérat de
-montagnard qui est ici couché, comme un louveteau blessé dans sa
-caverne, et pour demander aux juges à quelle heure ils devront le
-faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par
-réponses.
-
-
-CXC
-
-J'affectai l'air indifférent à ces paroles du petit enfant; je lui
-donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons à tresser
-proprement pour le pavé des cachots, et je lui recommandai bien de ne
-pas se déranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment
-où il aurait fini tout son travail et où je viendrais le chercher pour
-étendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.
-
-Quand l'enfant, sans soupçon, fut assis par terre, occupé à tresser sa
-première natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du
-cloître, une corbeille de criblure de froment à la main pour les
-ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour tirer l'eau dans les
-auges et pour en remplir les cruches des prisonniers.
-
-Tous et toutes levèrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un
-coup d'oeil si le nouveau porte-clefs (car ils savaient le mariage de
-l'ancien avec la jolie fille du _bargello_) adoucirait ou aggraverait
-leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix brusque ou
-douce; ils me remercièrent poliment de mon service, hommes, femmes ou
-enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'étonnement et la
-consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de
-reproche à la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui
-semblait avoir plus de pitié pour eux qu'ils n'avaient eux-mêmes peur
-de lui.
-
-Comme le _bargello_ m'avait dit sur celui-ci et sur celle-là tout ce
-qu'il y avait à savoir, je fus compatissante avec les hommes,
-attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec
-les colombes de la cour, prisonnières sans avoir fait de faute au bon
-Dieu.
-
-
-CXCI
-
-Tout le monde servi, monsieur, je m'avançai toute tremblante et toute
-pleurant d'avance, ma cruche à la main, vers la dernière loge du
-cloître, au fond de la cour, où, selon le _bargello_, habitait le
-meurtrier.
-
-Un pilier du cloître cachait la lucarne de cette dernière loge du fond
-de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu'il y faisait sombre
-comme dans une caverne.
-
-Je m'en réjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les
-larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l'ombre
-étendue du chapeau empêchât aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me
-reconnaître d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous
-aurait trahis aux autres prisonniers du cloître.
-
-
-CXCII
-
-J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brûle
-d'arriver et qui cependant craint presque autant de faire un pas en
-avant qu'en arrière. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des
-gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus à une
-enjambée ou deux de la lucarne ferrée, au fond de laquelle j'allais
-apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusèrent
-tout à fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent
-d'elles-mêmes, le trousseau de clefs d'un côté, la cruche pleine d'eau
-de l'autre, tombèrent à la fois sur les dalles, et je tombai moi-même
-contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d'eau
-cassée. Les prisonniers crurent que c'était un faux pas contre les
-dalles du cloître qui avait causé l'accident; personne, heureusement,
-n'y prit garde; j'eus le temps de revenir à moi, de sentir le danger
-et de réfléchir au moyen d'entrer dans la loge du meurtrier sans que
-le saisissement trop soudain lui fît révéler involontairement qui
-j'étais aux oreilles de ses compagnons de peine.
-
-Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la
-cour, et je revins sur mes pas, comme si j'allais chercher un autre
-vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prétexte que je
-passai aussi dans le vestibule, devant le _piccinino_ occupé à tresser
-attentivement ses nattes de paille. Mais aussitôt que je fus rentrée
-dans le corridor des cuisines, comme si j'allais y prendre une fiasque
-neuve à la place de celle que je venais de répandre, je m'élançai en
-bonds rapides par les marches de l'escalier, jusqu'au sommet de la
-tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je
-redescendis, aussi vite que j'étais montée, jusqu'aux cuisines.
-
-J'y pris une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au
-_piccinino_, je lui dis que n'ayant plus rien à faire dans la cour,
-après mon service fini, j'allais pour passer le temps, à l'ombre des
-arcades du cloître, jouer quelques airs de mon métier aux malheureux
-enfermés sans amusement dans leurs loges; le _piccinino_, qui avait
-bon coeur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la zampogne,
-n'y entendit aucune malice et trouva que c'était une pensée du bon
-Dieu que de rappeler la liberté aux captifs et le plaisir aux
-malheureux. S'il avait été plus avancé en âge et en réflexion, il
-aurait bien pensé le contraire, n'est-ce pas, monsieur? Mais c'était
-un enfant, et je me hâtai de profiter de son ignorance.
-
-
-CXCIII
-
-J'entrai donc de nouveau dans la cour; j'allai remplir ma cruche neuve
-dans l'auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main,
-sous le cloître, comme si j'allais laver les dalles du cloître devant
-les grilles depuis la première jusqu'à la dernière. Je m'étais dit, au
-moment où je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous être
-avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi, nous sommes
-perdus; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous
-rencontrer face à face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne.
-Allons la chercher; tirons-en quelques sons d'abord faibles et
-décousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; éveillons
-ainsi son attention, puis taisons-nous pour lui donner le temps de
-revenir de son étonnement; puis recommençons un peu plus fort et d'un
-peu plus près, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche;
-puis, taisons-nous de nouveau; puis, avançons en jouant plus fort des
-airs à nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi
-et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais
-précautieusement à lui, et qu'il soit tout préparé à me revoir et à se
-taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la première grille
-de son cachot.
-
-
-CXCIV
-
-C'est ce que je fis, ma tante, et cela réussit aussi juste que cela
-m'avait été inspiré dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord
-quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d'un
-nourrisson qui se réveille, puis des morceaux d'airs tronqués et
-expirants comme des pensées qu'on n'achève pas dans un rêve, puis des
-ritournelles qu'on entend à la Saint-Jean, dans les rues, et qui sont
-dans l'oreille de tout le monde.
-
-Les pauvres prisonniers et prisonnières, tout réjouis, se pressaient à
-leurs grilles, écoutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, à
-mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un
-souvenir de leur jour de fête.
-
-Le meurtrier, qui avait paru au premier moment à sa lucarne, les deux
-mains crispées à ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus réjouie
-malgré l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait
-reconnu l'instrument de son père, et qu'il s'attendait à quelque chose
-de moi, semblable à la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la
-tour, en entendant l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza, que l'un de
-nous deux seul pouvait jouer à l'autre, puisque nous ne l'avions
-appris à personne.
-
-
-CXCV
-
-Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir
-apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître
-avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai
-doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,
-afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il
-entendît pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je
-finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui
-semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
-montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et
-tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que
-chanter, hélas! comme moi-même!...
-
-Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence
-que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
-sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le
-cachot.
-
-Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne,
-assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif à
-travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux
-yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la
-nuit régnant derrière la seconde grille.
-
-C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
-regardait du fond de l'ombre.
-
-À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la
-paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et
-vers moi.
-
-C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux
-traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du
-pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans
-parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
-comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai
-tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée
-d'Hyeronimo que par la seconde grille.
-
-Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
-force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux
-noués par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent,
-pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les enferme.
-
-Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces
-habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que
-peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber
-ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait
-l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
-quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.
-
---Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,
-parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te
-rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon père et ma tante,
-c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour
-t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
-moins pour mourir avec toi si tu meurs.
-
-
-CXCVI
-
-Ma voix, qu'il reconnut, lui ôta le doute, et il s'élança à son tour
-vers moi de toute la longueur de sa chaîne rivée au mur dans le fond
-de la prison; elle était juste assez longue pour que le bout de nos
-doigts, mais non pas nos lèvres, pussent se toucher.
-
-Nous les entrecroisâmes aussi serrés et aussi forts que les noeuds de
-son grillage de fer, et nous nous mîmes à pleurer sans rien dire, en
-nous regardant à travers nos larmes, comme ces âmes du purgatoire qui
-se regardent à travers les limbes d'une flamme à l'autre, dans les
-images, le long du chemin.
-
-
-CXCVII
-
-Je finis, la première, par sangloter tellement qu'aucune parole
-articulée ne pouvait sortir tout entière de mes lèvres. Mais lui, plus
-fort, plus homme, plus courageux, revenu de son premier étonnement,
-parla le premier.
-
-Le son de sa voix m'entra comme une musique dans tout le corps, je
-crus qu'un esprit de lumière était entré dans la caverne et m'avait
-parlé.
-
---Comment es-tu là, ma pauvre âme? me dit-il. Qui t'a appris où
-j'étais moi-même? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es
-travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernière du haut
-du ciel et qui s'est approchée tout à l'heure, comme une mémoire et
-une espérance, de ma lucarne? Que fait le père? Que fait la tante? Le
-chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle
-est ton idée en les quittant et en prenant ce déguisement pour me
-suivre?
-
-
-CXCVIII
-
---Mon idée, répondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans
-le coeur quand je t'ai vu garrotté par les sbires et emmené par eux à
-la mort, je n'ai pas pu me retenir de descendre où tu allais, et je
-suis descendue à Lucques, comme la pierre qui roule de la montagne en
-bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans savoir pourquoi
-et sans pouvoir s'arrêter; voilà.
-
-Alors je lui racontai précipitamment comment j'avais pris les habits
-et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas être
-exposée, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux
-libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante
-avaient voulu s'opposer par force à mon passage, comment le père
-Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son idée;
-comment il avait promis d'avoir soin d'eux, à défaut de leurs deux
-enfants, dans la cabane; comment une noce, qui avait besoin d'un
-musicien, m'avait ramassée sur le pont du _Cerchio_; comment cette
-noce s'était trouvée être la noce de la fille du _bargello_; comment
-leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa _sposa_, avait laissé
-vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison; comment
-la femme et le mari, trompés par mes vêtements et contents de ma
-figure, m'avaient offert de les servir à la place du partant; comment
-j'avais pressenti que la prison était la vraie place où j'avais le
-plus de chance de trouver et de servir mon frère prisonnier; comment
-j'avais joué de ma zampogne, dans ma chambre haute au sommet de la
-tour, pendant la nuit, afin de lui faire connaître, par notre air de
-la grotte, que je n'étais pas loin et qu'il n'était pas abandonné de
-tout le monde, au fond de son cachot, où il avait été jeté par les
-sbires; comment le _bargello_ m'avait appris mon service le matin et
-comment j'avais compris que le meurtrier c'était lui; comment j'étais
-parvenue, petit à petit, à l'empêcher de pousser aucun cri en me
-revoyant; comment je le verrais à présent à mon aise, et sans qu'on se
-doutât de rien, tous les jours! Enfin tout.
-
-
-CXCIX
-
-Il restait comme ébahi de surprise et d'ivresse en m'écoutant, et il
-m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son coeur était un
-foyer, en m'écoutant et en dévorant mes pauvres mains de ses lèvres;
-mais quand j'ajoutai que ma pensée était de gagner de plus en plus la
-confiance du _bargello_, de dérober la grosse clef de la prison, de me
-procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il sciât sa chaîne, de
-lui ouvrir moi-même du dehors les deux portes grillées du cachot et de
-le faire évader vers la mer quand on saurait son jugement par les
-juges de Lucques:
-
-
-CC
-
---Oh! cela, s'écria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chaîne,
-je ne m'évaderai pas de la prison en te laissant derrière moi
-prisonnière à ma place, et punie pour la complicité dans l'évasion
-d'un homicide; je ne me sauverai pas du duché avec toi, en enlevant en
-toi la seule nourricière et la seule consolation de nos deux pauvres
-vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutôt
-mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi
-et eux vous seriez punis à jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que
-je voudrais vivre et comment donc pourrais-je vivre alors, puisque je
-ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en me sauvant
-c'est toi et eux que j'aurai sacrifiés et perdus?
-
-
-CCI
-
-Je n'avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu'il ne
-voulût pas suivre mon idée de le faire sauver, je ne pus m'empêcher
-d'avouer qu'il disait trop juste et qu'à sa place j'aurais
-certainement dit ainsi moi-même. Mais une pauvre fille des montagnes,
-amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
-pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au
-pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai été bien punie.
-
-Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, coeur à coeur,
-à travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de
-l'horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de l'air, sous
-les souterrains, nous apprit que trois heures s'étaient écoulées dans
-une minute et qu'il était temps de nous arracher l'un à l'autre, si
-nous ne voulions pas être surpris par le retour du _bargello_.
-
-Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
-nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine,
-consolation, espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du
-_bargello_ et toujours amour! Car le poids du coeur en fait découler
-enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et
-notre ignorance de nous-mêmes jusque-là, nous n'avions pas pu nous
-cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais
-d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de
-l'autre.
-
-J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait
-bien tremblé en me confessant pour la première fois que je ne faisais
-pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s'il n'avait
-rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu'on nous fiançât
-ensemble à San Stefano, c'était à cause de mes silences, de mes
-tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui
-avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me
-demandant pour fiancée à nos parents; il me dit même qu'il ne
-regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur
-avait été l'occasion qui avait forcé le secret de mon coeur.
-
-Oh! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les
-barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous
-entendant seulement respirer, nous étions contents! Il me semblait que
-je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais
-jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
-tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort fût à la
-fois une mort et une résurrection. Je présume que le paradis sera
-quelque chose comme l'éternelle surprise et l'éternel aveu d'un
-premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'étaient jamais
-dit!
-
-
-CCII
-
-Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je
-m'en allai à contre-coeur en reculant, en revenant, en reculant
-encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit; mais le danger
-pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je
-revins m'asseoir sur les marches du cloître et de la cour, vis-à-vis
-du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutât de rien
-parmi les prisonniers et les prisonnières, j'eus l'air de m'être
-endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis à jouer des
-airs de zampogne comme pour passer le temps.
-
-Ah! mes airs cette fois n'étaient pas tristes, allez! Je ne sais pas
-où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le
-soulagement que j'éprouvais de lui avoir osé dire enfin: «Je t'aime!»
-l'emportaient sur tout, prison, grilles, chaînes, échafaud même; la
-zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigts, et les
-notes qui s'échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de
-la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous
-ouvrons les rigoles, s'élancent en cascades en se précipitant en écume
-et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: «Il m'entend, et
-ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que ma
-bouche n'a pas achevé de lui confesser.»
-
-Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que
-j'étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme
-de plaisir à m'entendre, ces jolies bêtes se regardaient, se
-becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: «Tiens!
-en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous!»
-
-
-CCIII
-
-À propos des colombes, ma tante, j'ai oublié de vous dire qu'une idée
-m'était venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux
-pour nos messages de la tour au cachot et du cachot à ma chambre
-haute.
-
-Vous savez comme j'étais habile à apprivoiser les oiseaux à la
-montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, à la
-fenêtre et jusque sur mon lit. Je dis donc à Hyeronimo ce que je
-voulais faire.
-
---Émiette, lui dis-je, tous les matins, un peu de la mie de ton pain
-de prison, et répands ces miettes, toutes fraîches, sur le bord
-intérieur du mur à hauteur d'appui où tu t'accoudes quelquefois pour
-regarder couler l'heure au soleil; petit à petit, la plus hardie
-viendra becqueter entre les barreaux, puis jusque dans ta main; tu lui
-caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement
-s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientôt elle aura pour toi
-l'amitié que toutes les bêtes ont naturellement pour l'homme qui ne
-leur fait point de mal, tu la prendras dans ton sein, elle becquettera
-jusqu'à tes lèvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras
-d'elle; moi, de mon côté, je vais en prendre une sur la margelle du
-puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, là-haut, dans ma
-chambre; je l'empêcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je
-lui donnerai des graines douces et du maïs sucré sur le bord de ma
-fenêtre, et je la lâcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes
-dans la cour; tu la reconnaîtras au bout de fil bleu que j'aurai noué
-à ses jambes roses, et c'est celle-là que tu apprivoiseras de
-préférence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours,
-tu verras qu'elle viendra à tout moment te visiter, et qu'à tout
-moment aussi elle remontera de la lucarne à ma tour, pour redescendre
-encore de ma tour à ton cachot.
-
-J'effilerai ma veste et ma ceinture, et quand le fil sera blanc, rouge
-ou bleu, cela voudra dire: «Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou
-noir, cela voudra dire: Prenons garde, tremblons et prions! Toi, tu
-lui attacheras un fil à la patte pour me dire: Je pense à toi, je t'ai
-comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, à
-toute heure, grâce à ce messager, ce qui se remue dans nos coeurs ou
-dans nos sorts, sans que la présence du _bargello_ dans la cour puisse
-empêcher nos confidences.»
-
-
-CCIV
-
-Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne
-dans la cour, il vint à moi.
-
---C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et
-que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de
-prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.
-
-Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix basse et en
-se parlant à lui-même.
-
-Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait
-peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
-rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis
-que le _bargello_ fût ressorti de la prison pour faire parler, si
-j'osais, sa bonne femme.
-
-Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès
-que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où
-j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des
-prisonniers:
-
---Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle
-avec une vraie compassion.
-
---Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le
-meurtrier a été jugé?
-
---À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
-lèvres.
-
---À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.
-
---Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as
-pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas plus
-qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de
-pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure, quand j'ai
-entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long
-discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des sbires,
-sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au
-bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les
-frères de la Miséricorde dans le coin du _Campo-Santo_ réservé aux
-meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus
-qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur
-le duc.
-
-Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je
-te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le
-repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le
-crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les
-faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on
-les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
-Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
-de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui
-les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et
-l'exécution pour bien se préparer avec leur confesseur à paraître
-résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de
-temps, qui s'écoule entre la signification du jugement et la mort, on
-les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des
-malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont subir.
-
-C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi
-de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de
-quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu
-lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre
-alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le
-cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
-les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
-demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
-le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la
-chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre
-les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir
-enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.
-
-
-CCV
-
-Je buvais toutes ces paroles et je roulais déjà dans ma pensée, avec
-l'horreur de notre sort à tous les deux, le rêve d'y faire échapper,
-malgré lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et
-après lequel moi-même je ne voulais que mourir.
-
-Quand je fus peu à peu, en apparence, remise des confidences de la
-bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour
-distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrivée à
-la dernière loge, dont le pilier du cloître empêchait la vue aux
-autres, j'appelai à voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce
-que m'avait dit longuement la maîtresse des prisons, afin que, si
-c'était pour lui la mort, la voix qui la lui annonçait la lui fît plus
-douce, et que, si c'était la vie, la parole qui la lui apportait la
-lui fît plus chère.
-
---Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frère, mon compagnon
-dans le paradis comme sur la terre, ce sera la vie, sois-en sûr! Tu ne
-me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos parents; ces
-quatre semaines de soulagement de ta chaîne descellée du mur, de
-prières, de visites, de consolations, d'entretiens avec le prêtre
-appelé par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou l'autre de
-nous sauver ensemble de ces murs.
-
---Oh! si c'est ensemble, dit-il, en me jetant un regard qui semblait
-réfléchir le firmament et éclairer le cachot tout entier; oh! si c'est
-ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour
-vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me délivrer par ta captivité à
-ma place, plutôt mourir un million de fois au lieu d'une!
-
-
-CCVI
-
-Je vis qu'avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j'en ferais ce
-que je voudrais au dernier moment.
-
---Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime à l'aide de
-laquelle une pauvre prisonnière, qui est ici à côté avec son petit
-enfant, a scié les fers du beau galérien, son fiancé, et, quand
-j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle à scier un des
-barreaux, qu'elle l'a été à scier un chaînon du bagne.
-
-J'avais déjà mon idée, mon père!
-
---Va donc! et que Dieu et ses anges te bénissent, murmura tout bas
-Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la liberté sans toi et la mort
-avec toi, je n'hésiterai pas une heure, fût-elle ma dernière heure!
-
-
-CCVII
-
-Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le
-lendemain, la signification de l'arrêt par la bouche du président du
-conseil de guerre.
-
-Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la
-femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson; je la
-plaignis, je la flattai d'une prochaine délivrance, de la certitude
-de retrouver son amant après sa peine accomplie; je la provoquai à me
-raconter toutes les circonstances que déjà je connaissais de ses
-disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma voix était douce,
-attendrie encore par l'émotion que j'avais dans l'âme depuis le matin;
-de plus nous étions du même âge, et la jeunesse ne se défie de rien,
-pas plus que l'amour et le chagrin.
-
-Enfin, après une heure d'entretien, nous étions bons amis, quoique je
-fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.
-
---Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que
-votre petit eût deux tasses de lait au lieu d'une?
-
---Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim
-avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai
-plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?
-
---Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre
-pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui
-est si maigre?
-
---Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien
-trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma
-veste, que sa boucle d'oreille de laiton cassée, qu'il m'avait donnée
-le jour de nos noces, et la lime que je lui avais achetée pour limer
-sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en s'évadant, comme deux
-reliques de notre amour et de notre délivrance. Mais, excepté le coeur
-de celle à qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces,
-qui est-ce qui donnerait un carlin de cela?
-
---Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je
-n'en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu
-d'une, parce que je puis doubler à mon gré les rations des
-prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait
-à visiter les poches des détenus et qu'on y découvrît cette lime, on
-supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on
-doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait
-sans doute la consolation.
-
---Oh! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare! Mais vous
-avez peut-être raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec
-précipitation.
-
-Tenez! voilà la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa
-par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait
-les deux reliques de son amant.
-
-Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir
-retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai,
-je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je
-lui rendis la boucle d'oreille cassée, qu'elle baisa plusieurs fois en
-la cachant dans sa poitrine.
-
-
-CCVIII
-
-Ce fut ainsi qu'à tout risque je me procurai cette lime que je
-n'aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu'une fois
-entré en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et
-parce que, si j'avais fait acheter une lime par le _piccinino_ ou par
-un autre commissionnaire de la prison, ou aurait soupçonné que j'avais
-été corrompue par un de mes captifs, et que je voulais à prix
-d'argent lui fournir le moyen de s'évader.
-
-
-CCIX
-
-Le lendemain, de grand matin, pendant que je balayais le vestibule et
-la geôle, un grand nombre de messieurs, vêtus de robes noires et
-rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrêt et lui signifier
-que le duc ayant ratifié la sentence, il n'avait plus de recours qu'en
-Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se préparer à
-la mort.
-
-Il devait être fusillé sur les remparts de Lucques, au milieu d'une
-petite place, devant la caserne des sbires, en réparation de ceux de
-cette caserne qu'il avait tués ou blessés.
-
-Par bonheur, je n'assistai pas à la lecture de la sentence, parce que,
-dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le
-_bargello_.
-
-Quand ils sortirent, les hommes noirs disaient entre eux:
-
---Quel dommage qu'un si jeune homme et un si bel adolescent ait un
-visage si trompeur et si candide! Avez-vous vu de quel front
-tranquille et résigné il a entendu son arrêt sans vouloir ni confesser
-son crime, ni demander sa grâce, ni insolenter la justice? Ce serait
-un bien grand innocent, si ce n'était pas le plus précoce des
-hypocrites.
-
-
-CCX
-
-Pendant que j'entendais sans lever la tête de dessus le pavé, que je
-faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que
-je pensais en moi-même de la justice des homme qui voit le crime et
-qui ne lit pas dans les coeurs.
-
-Le dernier des juges qui sortait dit à l'autre:
-
---Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa
-complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche
-sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du
-forfait!
-
-Je compris par là qu'on m'avait cherchée et que, sans doute, on me
-cherchait encore, et que je devais plus que jamais éviter de me
-laisser reconnaître pour ce que j'étais. Toutes les fois qu'on
-frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le
-_piccinino_ aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte
-ou l'autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires
-ou des curieux. J'y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser
-la plus jeune des colombes.
-
-Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en
-faire l'innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la
-lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j'avais, je lui mettais
-un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc,
-comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes
-mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle
-s'envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.
-
-Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
-à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
-amitié entre lui et moi. Ah! si nous avions su écrire! Mais où
-aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne
-savaient que par coeur leurs prières. Hormis les courts moments où
-mon service m'appelait dans la cour et où je pouvais entrer dans le
-cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de communication
-ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.
-
-Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
-reporter, par les sons, la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et
-vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du _bargello_ aimait
-bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le
-matin:
-
---Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait
-rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
-ma jeunesse à mon coeur; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout à
-ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre:
-j'ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l'écoutant.
-
-Les pauvres prisonniers me disaient de même:
-
---Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans l'air les
-sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.
-
-Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprît ma pensée et la sienne
-dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux âmes
-s'unissaient dans le même son!
-
-La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.
-
---Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du
-mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense
-plus seulement à la musique; quand un air ne tombe pas dans un coeur,
-qu'importe? Ce n'est que du vent.
-
-Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
-pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
-que le _bargello_ fût levé, pendant que le _piccinino_ dormait encore
-et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!
-
-À peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant
-le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux!
-Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais
-plus rien; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais
-dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de
-savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en
-croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour
-l'autre, tandis que c'était par je ne sais quoi que nous nous fuyions
-comme deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font
-peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans
-savoir pourquoi.
-
-Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble,
-depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau,
-dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans
-songer que jamais nous pourrions être désunis l'un d'avec l'autre, et
-puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans
-nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que
-nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l'un
-vers l'autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et
-puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait
-étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de
-douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j'allais pour le
-suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche déracine; et
-puis ma pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu
-et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis
-l'espérance que les anges du ciel nous délivreront des piéges de la
-mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir d'en
-avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos piéges de
-noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous
-sauver de là, plus tard, d'une manière ou d'autre, car les quatre
-semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne
-pensions jamais en voir la fin.
-
-Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu
-de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme
-des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints,
-de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous
-jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient formé des
-heures et que les heures n'eussent pas formé des semaines.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-
-CCXI
-
---Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonnés à vous deux dans
-cette cabane, sans nièce et sans fils, et presque sans chien, que se
-passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je à
-l'aveugle, père de Fior d'Aliza.
-
---Ah! monsieur, me répondit l'aveugle, il ne se passait rien les
-premiers jours que des désolations, des désespoirs et des larmes.
-Quelle mort attendait Hyeronimo à Lucques, devant les juges trompés et
-irrités par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
-d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville étrangère, au
-milieu d'hommes et de femmes acharnés contre l'innocence, si l'on
-venait à découvrir son déguisement? Où trouverait-elle un gîte pour
-les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment, vermisseau comme
-elle était, ainsi que nous, aux yeux des riches et des puissants,
-parviendrait-elle soit à pénétrer vers son cousin dans des cachots,
-soit à s'introduire dans des palais gardés par des sentinelles, pour
-tomber à genoux devant monseigneur le duc?
-
-Comment, si elle était jamais reconnue par un des pèlerins ou des
-sbires extasiés de sa beauté, quand ils l'avaient aperçue sur notre
-porte, échapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
-commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment
-connaîtrions-nous nous-mêmes ce qui se passait là-bas, au pays de
-Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas
-nous-mêmes, ou bien, si nous parvenions à y descendre, les exposant à
-être reconnus rien qu'en demandant à l'un ou à l'autre si on les avait
-vus?
-
-Obligés de rester dans notre ignorance, si nous nous traînions jusqu'à
-Lucques, ou mourant de nos inquiétudes, si nous n'y descendions pas!
-Ah! monsieur, le sommeil n'était pas venu une heure de suite sur nos
-yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit
-dans la cabane que le bruit confus de nos sanglots, mal étouffés sur
-nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur involontaires du
-petit chien, couché sur le pied de mon lit, quand sa jambe coupée, qui
-n'était pas encore guérie, lui faisait trop mal, et qu'il implorait ma
-main pour le retourner sur sa paille.
-
-Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise là-haut au couvent quand on y
-prêche sur les peines de l'enfer aux pèlerins, que les peines mêmes de
-l'enfer puissent dépasser nos peines dans notre esprit.
-
-Quant à la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
-n'eussions plus, pour soutenir nos misérables corps et pour nourrir le
-chien Zampogna, que quelques croûtes de pain dur, que le père Hilario
-nous avait laissées dans sa besace jusqu'à son retour.
-
-Voilà tout ce qui se passait au grand châtaignier, monsieur: la
-misère, et le chagrin qui empêchait de sentir la misère.
-
-
-CCXII
-
-Le septième jour pourtant nous eûmes deux grandes consolations, car la
-Providence n'oublie pas même ceux qui paraissent les abandonnés de
-Dieu.
-
-Premièrement, le petit chien Zampogna fut tout à fait guéri de sa
-jambe coupée et commença à japper un peu de joie autour de nous en
-gambadant sur ses trois pattes, devant la porte, comme pour me dire:
-Maître, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent à la maison;
-je puis à présent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi à
-moi de choisir les bons sentiers et d'éviter les mauvais pas; et il
-s'élançait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il eût
-compris que ses deux amis étaient là-bas; puis il revenait pour s'y
-élancer encore.
-
-
-CCXIII
-
-Secondement, le père Hilario remonta péniblement et tout essoufflé par
-le sentier de la ville au couvent, et, jetant sa double besace pleine
-comme une outre sur la table du logis:
-
---Tenez, nous dit-il, voilà l'aumône de la semaine pour le corps; le
-prieur m'a dit de quêter d'abord pour vous comme les plus misérables;
-le couvent ne manque de rien pour le moment, grâce aux pèlerinages de
-la Notre-Dame de septembre, qui va remplir les greniers de farine et
-les celliers d'outres de vin.
-
-Et puis, ajouta-t-il, voilà l'aumône de l'esprit. Écoutez-moi bien.
-
-Alors, il nous raconta qu'il avait frappé à toutes les portes de
-Lucques pour savoir si l'on avait entendu parler d'un homicide commis
-dans la montagne, sur un brigadier de sbires, et si l'on savait
-quelque chose du sort qu'on réservait au jeune montagnole; qu'on lui
-avait répondu qu'il serait jugé prochainement par un conseil de
-guerre, et qu'en attendant il était renfermé dans un des cabanons de
-la prison, sous la surveillance du _bargello_; que le _bargello_ était
-incorruptible, mais très-humain, et qu'il n'aggraverait certainement
-pas jusqu'à l'échafaud les peines du pauvre criminel. Il ajouta que,
-même après le jugement, on avait encore le recours en grâce auprès de
-monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le condamné avait encore
-un sursis de quatre semaines et de quatre jours entre l'arrêt suprême
-et l'exécution; enfin que, pendant ces quatre semaines et ces quatre
-soleils de sursis, le condamné, soulagé de toutes ses chaînes derrière
-sa grille, ne subissait plus le secret, mais qu'il était libre de
-recevoir dans sa prison ses parents, les prêtres, les moines
-charitables et tous les chefs des confréries pieuses de la ville et
-des montagnes, tels que frères de la Miséricorde, frères de la
-Sainte-Mort, pénitents noirs et pénitents blancs, dont l'oeuvre est de
-secourir les prisonniers, de sanctifier leur peines et même leur
-supplice.
-
-À ce mot, monsieur, nous tombâmes, ma belle-soeur et moi, à la
-renverse contre la muraille, les mains sur nos yeux, en criant:
-«Est-il bien possible! Quoi! aurait-on bien le coeur de supplicier un
-pauvre enfant innocent dont tout le crime a été de défendre nous et sa
-cousine?»
-
-
-CCXIV
-
---Rassurez-vous un peu, nous dit le frère quêteur, sans toutefois trop
-compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux
-yeux de Dieu et qui n'a pour lumière que l'apparence au lieu de la
-vérité.
-
---Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'écriait ma belle-soeur,
-n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les
-places de Lucques?
-
---Aucune, répondit le vieux frère; c'est en vain que j'ai demandé
-discrètement aux portes de tous les couvents où l'on distribue gratis
-de la nourriture aux nécessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si
-l'on avait vu tendre son écuelle à un jeune et beau pifferaro des
-montagnes; c'est en vain que j'ai demandé aux marchands sur leurs
-portes, aux vendeuses de légumes sur leur marché, si elles avaient
-entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant jouant
-des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le portail
-des chapelles. Tous et toutes m'ont affirmé que, depuis la noce de la
-fille du _bargello_ avec un riche _contadino_ des environs, on n'avait
-pas entendu une seule note de zampogne dans la ville, attendu que ce
-n'était pas la saison où les musiciens des Abruzzes descendaient après
-les moissons dans les plaines.
-
-Ces réponses uniformes m'avaient donné d'abord à penser que votre
-fille n'avait pas osé entrer à Lucques et qu'elle errait çà et là dans
-les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fenêtres des
-maisons et qui voudrait bien y pénétrer, sans oser toutefois
-s'approcher des portes. Puis, en réfléchissant mieux et en me
-demandant comment la noce d'un _contadino_ avec la fille du _bargello_
-avait pu trouver un _pifferaro_ pour entrer en ville, dans une saison
-où il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,
-je me suis demandé à moi-même si ce musicien inconnu qui jouait pour
-cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas été poussé par
-l'instinct de s'y rapprocher, un jour ou l'autre, de celui qu'elle
-aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans la
-crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir
-moi-même, je n'ai fait que saluer la femme du _bargello_ sur sa porte,
-et j'ai passé; mais quand la nuit a été venue, je me suis porté à
-dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai écouté de
-toutes oreilles si aucune note de zampogne ne résonnait dans les cours
-ou dans le voisinage de la prison.
-
-Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il,
-mais avant que l'_Ave Maria_ eût sonné dans les cloches de Lucques, un
-air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une
-lucarne grillée tout au haut de la tour du _bargello_.
-
-Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout
-comme je reconnais votre voix à tous les deux à présent, la vraie voix
-et le vrai air de la zampogne de votre frère et de votre mari, mort
-des fièvres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,
-ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte
-par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par
-votre sentier! J'ai cru d'abord à un rêve; j'ai écouté longtemps après
-que les cloches de l'_Ave Maria_ se taisaient sur la ville, et le même
-air de l'instrument de votre frère a continué à se faire entendre à
-demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la prison.
-
-
-CCXV
-
---Dieu! s'écria ma belle-soeur, est-ce qu'on l'aurait bien jetée dans
-cet égout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi descendre
-vite à la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait été salie
-dans son âme par le contact avec ces malfaiteurs et ces bourreaux!
-
---Arrêtez-vous, femme, arrêtez-vous quelques jours comme je me suis
-arrêté moi-même après avoir entendu, de peur de dévoiler prématurément
-un mystère qui contient peut-être le salut de vos deux enfants.
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-CXXIXe ENTRETIEN
-
-FIOR D'ALIZA
-
-(Suite. Voir la livraison précédente)
-
-
-CCXVI
-
---Oui, j'ai pensé en moi-même: ne disons rien; qu'il nous suffise de
-soupçonner qu'elle est là; que son cousin n'y est probablement pas
-loin d'elle; que le bon Dieu, en permettant ce rapprochement, a
-peut-être un dessein de bonté sur le pauvre prisonnier comme sur
-vous-mêmes, et attendons que le mystère s'explique avant d'y mêler nos
-indiscrètes curiosités et nos mains moins adroites que celles de
-l'amour innocent!
-
-Car je suis vieux, voyez-vous, mes braves gens, il y a longtemps que
-ma barbe est blanche; j'ai vu passer et repasser bien des nuages sur
-de beaux jours et ressortir bien de beaux jours des nuages, et j'ai
-appris qu'il ne fallait pas trop se presser, même dans ses bons
-desseins, de peur de les faire avorter en les pressant de donner leur
-fruit avant l'heure, car il y a des choses que Dieu veut faire tout
-seul et sans aide; quand nous voulons y mêler d'avance notre main il
-frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gâtent l'ouvrage
-de leur père! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez
-patience!
-
-
-CCXVII
-
-Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frère quêteur, je n'ai
-pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines à Lucques et aux
-environs pendant la semaine.
-
-Écoutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
-sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat
-et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un après l'autre
-pour vous déposséder du pré, de la grotte, des champs, des mûriers, de
-la vieille vigne et du gros châtaignier, au nom de parents que vous ne
-vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio;
-c'était peut-être une mauvaise pensée qui me tenait l'esprit, ajouta
-le frère, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
-pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre forêt; quand
-j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous
-avait demandé la main d'une fille de rien du tout, nourrie dans une
-cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refusé, et qu'à la
-suite de ce refus obstiné pour l'amour de vous et de son cousin, le
-sbire s'était présenté tout à coup et coup sur coup, muni de
-soi-disant actes endormis jusque-là, qui attribuaient, champ par
-champ, votre petit bien au chef des sbires, acquéreur des titres de
-vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empêcher d'entrevoir
-là-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
-été concertés par quelque officier scélérat de plume, comme il y en a
-tant parmi ces hommes à robe noire qui grignotent les vieux
-parchemins, comme des rats d'église grignotent la cire de l'autel.
-
-Je suis allé trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
-Bernabo, qui, quoique retiré de ses fonctions d'avocat du duc, donne
-encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des
-villes voisines. Il me connaît depuis quarante ans pour avoir été
-quêter toutes les semaines à sa porte, et pour m'avoir toujours donné
-autant de bonnes grâces pour moi que de bouteilles de vin d'_Aleatico_
-pour le monastère.
-
-Je lui ai demandé la faveur de l'entretenir après son audience, en
-particulier; quand le monde a été dehors de sa bibliothèque, je lui ai
-demandé, à voix basse, s'il pouvait me donner des renseignements aussi
-secrets qu'en confession sur un certain scribe attaché au tribunal de
-Lucques, nommé Nicolas del Calamayo.
-
---Eh quoi! m'a-t-il répondu en riant et en me regardant du capuchon
-aux sandales, frère Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
-quatre-vingts ans pour déserter la piété et l'honneur, et pour avoir
-besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un
-habile complice?
-
---Pourquoi me dites-vous cela? ai-je répondu au docteur Bernabo, qui
-ne rit pas souvent.
-
---Mon brave frère Hilario, m'a-t-il répliqué très-sérieusement alors,
-c'est qu'on ne se sert de ce drôle de Nicolas del Calamayo que quand
-on a un mauvais coup de justice à faire ou une mauvaise cause à
-justifier par de mauvais moyens.
-
---Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en
-sondant toujours la conscience du docteur Bernabo.
-
---Le chef des sbires, m'a-t-il répondu, n'est pas un coquin aussi
-accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent,
-l'autre est l'oiseau que le serpent fascine et attire dans la gueule
-du vice.
-
-Le chef des sbires n'est qu'un homme léger, débauché et corrompu, qui
-ne refuse rien à ses passions quand on lui offre les moyens de les
-satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui
-présentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractère-là est le
-plus commun parmi les hommes légers; leur conscience ne leur pèse pas
-plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur paraît
-jamais bien criminel.
-
-Tel est, en réalité, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
-son ami Nicolas del Calamayo!
-
---Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors à Bernabo, je vais vous
-exposer une affaire grave et compliquée dans laquelle le chef des
-sbires a un intérêt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
-coudes.
-
---Je vous écoute, dit Bernabo.
-
-Je lui ai raconté alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
-d'Aliza par le sbire en société de son ami Nicolas del Calamayo: la
-demande, le refus, l'entêtement du sbire, l'obstination de la jeune
-fille, puis la dépossession, pièce à pièce, par les soins du
-procureur Nicolas del Calamayo, au moyen d'actes présentés par lui à
-la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom d'anciens
-parents inconnus dont le sbire avait acheté les titres, tout le petit
-héritage de vos pères et de vos enfants.
-
-En m'écoutant, le vieux docteur en jurisprudence fronçait le sourcil
-et se pinçait les lèvres avec un sourire d'incrédulité et de mépris
-qui montrait assez ce qui se passait dans son âme.
-
---Avez-vous sur vous ces pièces? me dit Bernabo.
-
---Non, répondis-je.
-
---Eh bien! apportez-les-moi la première fois que vous descendrez du
-monastère à la ville; je vous en rendrai bon compte après les avoir
-examinées, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
-elles le sont déjà à mes yeux dans leurs circonstances,
-rapportez-vous-en à moi pour faire une enquête secrète et gratuite
-chez les prétendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
-La meilleure charité à faire aux braves gens, c'est de démasquer un
-coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui
-arracher des ongles ses victimes.
-
-Allez, frère Hilario, et mettez-vous seulement un sceau de silence
-sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces pauvres
-gens, nous ne parviendrons pas aussi à découvrir quelque embûche
-tendue à la vie du criminel, peut-être innocent, qu'on va juger sur de
-si vilaines apparences!
-
-
-CCXVIII
-
-Le frère termina son récit en prenant les pièces dans l'armoire.
-
---Ah! que nous font les biens, la vigne, le pré, le châtaignier! la
-maison même, nous écriâmes-nous, ma belle-soeur et moi. Qu'on prenne
-tout, qu'on nous jette tout nus dans le chemin, mais qu'on nous rende
-nos deux pauvres innocents!
-
---Résignez-vous à la volonté de Dieu, quel que soit le sort
-d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastère pour
-instruire le prieur de votre angoisse et du motif de mes absences. Je
-lui demanderai de séjourner à la ville autant que ma présence pourra
-être utile au prisonnier pour ce monde ou pour l'autre; je remonterai
-jusqu'ici dès que j'aurai une bonne ou une mauvaise nouvelle à vous
-rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier.
-
---Ah! répondîmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous
-aurions cessé de trembler ou d'espérer pour la vie de nos enfants,
-nous aurions bien plutôt cessé de vivre!
-
-
-CCXIX
-
-Il s'en alla, et nous entendîmes, pendant la nuit suivante, son pas
-lourd, lent et mesuré, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier
-en redescendant du monastère vers la ville.
-
-Nous restâmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien
-apprendre de ce qui se passait en ville. Hélas! il craignait sans
-doute de nous informer trop tôt de la condamnation sans remède de
-Hyeronimo; mais chaque heure de silence nous paraissait le coup de la
-mort pour tous les quatre! Voilà tout, monsieur.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-CCXX
-
---À toi, maintenant, dit l'aveugle à Fior d'Aliza, raconte à
-l'étranger ce qui s'était passé dans la prison pendant cette lugubre
-agonie de nos deux âmes dans la cabane.
-
---Voilà, monsieur, reprit naïvement la belle _sposa_, après avoir
-retiré le sein à son nourrisson qui s'était endormi sur la coupe.
-
-Le lendemain du jugement à mort, comme je vous ai dit, le bourreau
-vint avec les hommes noirs au cachot. Ils portaient des outils, de
-grands ciseaux et des charbons rouges, comme s'ils avaient voulu
-supplicier un saint Sébastien; mais ce n'était pas cela, au contraire;
-le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait rivé les premiers jours
-à la chaîne scellée dans le mur; il fit fondre le plomb qui rivait le
-clou des menottes aux poignets et les entraves aux pieds; il laissa le
-prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxième grille de
-fer qui rétrécissait de la moitié son cachot; il ouvrit de même une
-petite porte basse toute en plaque de tôle qui donnait accès par un
-corridor souterrain, étroit, surbaissé et sombre, dans la petite
-chapelle des condamnés à mort.
-
-Cette chapelle, pas plus large que notre cabane, faisait partie des
-cloîtres par le côté de la cour; par le côté opposé, derrière l'autel,
-elle recevait le jour par une fenêtre haute qui ouvrait sur des
-jardins plantés de légumes et sur un petit verger d'oliviers où les
-blanchisseuses de la ville étalaient le linge après l'avoir lavé dans
-un canal du Cerchio.
-
-Ces vergers et ces potagers, déserts pendant la nuit, étaient bornés
-par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un étroit
-passage pour laisser le canal des lavandières rejoindre dans la
-campagne le lit sinueux du Cerchio.
-
-J'avais vu tout cela du haut d'une échelle, en balayant avec une tête
-de loup le plafond de la chapelle et les vitraux peints qui
-garnissaient la fenêtre. Ces vitraux représentaient le supplice du bon
-malfaiteur dans Jérusalem, demandant pardon au Christ sur sa croix,
-qui lui promet le paradis. La fenêtre était si étroite, qu'une grosse
-barre de fer scellée en bas et en haut dans la pierre de taille,
-derrière le vitrail, suffisait pour empêcher un regard même d'y
-passer. Les murs avaient deux brasses d'épaisseur; ils étaient
-construits de blocs de marbre noir aussi lourds que nos rochers, pour
-que les condamnés à mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne
-pussent pas songer seulement à s'évader. Un confessionnal et un banc
-de bois noir étaient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin
-venait tous les matins, à l'aube du jour, dire la messe pour tous les
-prisonniers; ils l'entendaient, à travers la porte ouverte, chacun, de
-sa lucarne ouvrant sous le cloître; cela les consolait de voir et
-d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'était moi qui servais la
-messe du capucin, armée d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait
-appris à sonner à l'élévation; c'était moi qui lui versais le vin et
-l'eau des burettes dans le calice. Quand il avait fini, on fermait la
-porte de l'oratoire en dehors avec de gros verrous et un cadenas; moi
-seule, comme porte-clefs, je pouvais y entrer quelques moments avant
-la messe du lendemain pour allumer les deux petits cierges, remettre
-de l'huile dans la lampe, et du vin et de l'eau dans les burettes du
-vieux prêtre à moitié aveugle.
-
-
-CCXXI
-
-Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui où, du haut de ma
-chambre, dans ma tour, j'entendis le _bargello_ conduire lui-même le
-forgeron au cachot, et où les coups de marteau qui descellaient les
-fers du prisonnier retentirent dans le cloître et jusqu'à ma fenêtre.
-Je tombai sur mes deux genoux devant la lucarne pour remercier Dieu de
-ce qui était pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-même:
-Voilà qu'on lui rend ses membres, à toi maintenant de lui rendre la
-liberté et la vie!
-
-
-CCXXII
-
-Quand tout fut rentré dans le silence ordinaire du cloître, et que le
-_bargello_ en fut sorti avec le forgeron et les hommes noirs de la
-justice, j'y entrai sans bruit avec la provende et les cruches d'eau
-des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi, à distribuer à
-chacun sa portion, à ouvrir et à refermer leurs grilles; les pieds me
-brûlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore
-tout au fond, debout sur sa paille, de peur de se trahir en se
-précipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille
-d'une main toute tremblante, il bondit comme un bélier du fond de
-l'ombre, il me prit dans ses bras et m'étouffa contre son coeur, où je
-me sentais mourir et où je restai longtemps sans que lui ni moi nous
-pussions proférer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi ses
-mains, tels que nous nous serrions, vous et moi, ma tante, quand,
-après une longue absence dans les bois après mes chèvres, je revenais
-le soir plus tard que vous ne m'attendiez sous le châtaignier.
-
-Quand nous nous fûmes bien embrassés et bien arrosés de nos pleurs,
-sans pouvoir parler pour avoir trop à nous dire, je passai mon bras
-droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commença à
-me dire:
-
---Que font-ils là-haut?
-
---Je m'en fie au bon Dieu et au père Hilario, leur ami, répondis-je.
-
---Que je t'ai coûté de tourments et à eux, reprit-il, ma pauvre Fior
-d'Aliza! hélas! et que je vous en coûterai bien d'autres quand se
-lèvera le matin où nous devrons nous séparer pour jamais!
-
---Qu'est-ce que tu dis donc, répliquai-je, en cachant mon front dans
-sa veste où pendait encore un reste de sa chaîne, n'est-ce pas moi qui
-te coûte la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu
-as saisi le tromblon à la muraille et tiré ce mauvais coup pour venger
-mon sang sur ces brigands?
-
-Mais non, non, tu ne mourras pas pour moi, continuai-je, ou bien je
-mourrai avec toi moi-même!
-
-Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux écouter mes conseils.
-
-
-CCXXIII
-
-Alors je lui montrai la lime de la _sposa_ du galérien cachée entre ma
-veste et ma chemise; je lui indiquai du doigt la petite porte basse
-encore fermée, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la
-chapelle.
-
---C'est par là, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car
-l'amour ne doute de rien), c'est par là qu'ils croient te mener à la
-mort, et c'est par là que je te mènerai à la vie.
-
-Je n'en dis pas plus ce jour-là sur les moyens que je rêvais pour sa
-délivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer:
-
---Non, non, ne me le demande pas encore, répondis-je, car si tu savais
-tout d'avance, tu refuserais peut-être encore ton salut de mes mains,
-ou bien tu pourrais le laisser échapper dans l'oreille des prêtres qui
-vont venir pour te résigner peu à peu à ton supplice. Il vaut mieux te
-mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est à toi
-de te fier à moi, et c'est à moi d'être ton père et ta mère, puisque
-je les remplace seule ici.
-
---Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les élevant dans les
-siennes vers la voûte du cachot, je le veux bien; tu es mon père et ma
-mère sous la figure de ma soeur, mais tu es bien plus encore, car tu
-es moi aussi, et plus que moi, ajouta-t-il, car je me donnerais mille
-fois moi-même pour te sauver une goutte de tes yeux seulement.
-
-Il me dit alors des choses qu'il ne m'avait jamais dites et que je ne
-comprenais que par le tremblement de sa voix et par le froid de sa
-main sur mon épaule, mais des choses si douces à entendre, à voir, à
-sentir, que je ne pouvais y répondre que par des rougeurs, des pâleurs
-et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout à fait sa mort,
-comme tout cela me faisait oublier la vie! On eût dit qu'une muraille
-venait de tomber entre lui et moi et que nous nous parlions en nous
-reconnaissant pour la première fois. Oh! que j'oubliais la prison,
-l'échafaud, le supplice et tout au monde, et que je bénissais à part
-moi ce malheur qui lui arrachait cette confession forcée de son coeur
-qu'il n'aurait peut-être jamais ouvert en liberté et au soleil.
-
-
-CCXXIV
-
-Je ne sais pas combien durèrent tantôt ces entretiens, tantôt ces
-silences entre nous; mais nos deux coeurs étaient devenus si légers
-depuis que nous les avions soulagés involontairement du secret de
-notre amour, que nous aurions marché au supplice la main dans la main,
-allègrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que
-c'est que l'amour cependant, une fois qu'on a compris qu'on s'aime et
-qu'on découvre tout étonnée dans le coeur d'un autre le même secret
-qu'on se cachait à soi-même, et que ces deux secrets n'en font plus
-qu'un entre deux!
-
-Il paraissait aussi enivré du peu que je lui disais par mes mots
-entrecoupés, par mon front baissé, par mon agitation, que je l'étais
-moi-même, seulement par le son timide de sa voix.
-
-
-CCXXV
-
-L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela à peine que
-le temps comptait encore pour nous, car nous nous croyions vraiment
-dans le temps qui ne compte plus, dans l'éternité.
-
---Adieu! lui dis-je en retirant ma main de la sienne; voici ce qu'il
-faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser à ta chère âme comme un
-homme qui va mourir, bien que nous ne mourrons pas, je le crois
-fermement. Parmi tous ces moines, ces pénitents et ces prêtres qui
-vont venir tous les jours pour t'exhorter et te préparer à la mort par
-les sacrements, il faut dire que tu préfères les frères de l'ordre des
-Camaldules, qui t'ont enseigné la religion dans ton enfance, et que tu
-serais plus résigné et plus content si l'on pouvait t'accorder pour
-confesseur le vieux frère Hilario, du couvent de la montagne, dont tu
-as l'habitude, et qui daignera bien descendre pendant quelques
-semaines à Lucques pour adoucir tes derniers moments; le _bargello_
-m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamnés de ce qui peut leur
-ouvrir le paradis en sortant de la prison; la présence de cet ami de
-la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, où il est connu
-et aimé, qui sait? pourra peut-être intéresser pour toi les braves
-gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu'à
-monseigneur le duc et t'obtenir la grâce de la vie? Quand le
-_bargello_ va venir te visiter ce matin avec les pénitents noirs et
-les frères de la Miséricorde, dis-leur ton désir d'obtenir ici la
-présence du frère Hilario, le vieux quêteur des Camaldules de San
-Stefano. Le bon Dieu fera le reste; nous saurons par lui des nouvelles
-de nos pauvres parents; je me ferai connaître de lui avec confiance,
-il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernière consolation
-jusqu'à l'heure suprême; nous lui ferons transmettre nos propres
-messages à la cabane, il empêchera ta mère et mon père de désespérer,
-et, si nous devons mourir, soit l'un ou l'autre, soit tous les deux,
-il les soutiendra dans leur misère et dans leurs larmes.
-
-
-CCXXVI
-
-Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confréries de la
-Sainte-Mort, introduites par le _bargello_, ne tardèrent pas à y
-entrer avec lui. Hyeronimo, après avoir écouté leurs exhortations au
-repentir et leurs offres de prières, leur répondit avec
-reconnaissance, que le seul service qu'il eût à implorer d'eux,
-c'était la visite et les consolations du frère Hilario, qu'à lui il se
-confesserait, mais à aucun autre, et que s'ils voulaient son salut
-dans l'autre vie, c'était le seul moyen de le décider au repentir de
-ses fautes et à l'acceptation de son supplice.
-
-Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastère pour demander au
-supérieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser à
-demeurer dans un autre couvent de la ville, ou même dans la prison,
-jusqu'au jour de la mort du meurtrier des sbires.
-
-
-CCXXVII
-
-Le lendemain, avant le soleil levé, on frappa à la porte de la prison,
-c'était le frère Hilario; le _bargello_ l'introduisit dans la cour et
-dans le cachot d'Hyeronimo, et les laissa seuls ensemble dans la
-chapelle.
-
-J'avais eu soin de ne pas me montrer, de peur qu'une exclamation du
-bon frère quêteur ne révélât involontairement ma ruse et ma personne
-au _bargello_. Quand je redescendis de ma tour dans le préau pour mon
-service, Hyeronimo avait eu le temps de prévenir le moine de ma
-présence.
-
---Je le savais, lui dit notre saint ami, la zampogne que j'avais
-entendue au sommet de la tour de la prison m'avait révélé la présence
-de Fior d'Aliza derrière ces grilles; seulement j'ignorais par quel
-artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si près de toi.
-Rassure-toi, avait-il ajouté, je ne serai pas plus dur que la
-Providence, je ne séparerai pas avant la mort ceux qu'elle a réunis;
-je ne ferai rien connaître au _bargello_ ni à sa femme de votre
-secret; il est peut-être dans les desseins de cette Providence.
-
-Après avoir parlé ainsi et prié un moment avec Hyeronimo dans
-l'oratoire, le saint prêtre en sortit, et, me rencontrant sous le
-cloître, il me donna son chapelet à baiser, et il me le colla
-fortement sur les lèvres comme pour me dire: Silence!
-
-Je me gardai bien, à cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de
-connaître le frère quêteur. Je restai longtemps à genoux, pleurant
-tout bas contre la muraille, après qu'il fut sorti du cloître. Il s'en
-alla demander asile à un couvent voisin de son ordre, promettant à la
-femme du _bargello_ de revenir tous les matins dire la messe, et tous
-les soirs donner la bénédiction au jeune criminel.
-
-
-CCXXVIII
-
-Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon
-service.
-
-Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne m'avait pas blâmée de ma
-ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort; qu'il avait un
-faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de monseigneur le
-duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche, revenait à Lucques
-avant le jour marqué dans le jugement pour l'exécution; mais que si,
-malheureusement, retardait son retour dans ses États, personne autre
-que le souverain ne possédait le droit de grâce, et qu'il n'y avait
-qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en avait accepté la vie; que,
-dans cette éventualité terrible, le père Hilario le confesserait au
-dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas
-même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût remis pardonné, sanctifié
-et sans tache entre les mains de Dieu.
-
-Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule
-chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans
-désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
-véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut
-pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était
-de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au
-moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur la terre, puisque, selon la
-croyance de notre religion et selon la parole des moines de la
-montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas par
-la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais unies
-et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité comme
-dans le temps!
-
-En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on
-voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la
-paille comme des gouttes de pluie.
-
-Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses
-doigts qui me cachaient son visage.
-
---Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui
-desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne
-croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais
-cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;
-est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?
-une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens
-qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la
-mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
-ici ou là ne m'est jamais venue.
-
-Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.
-
---Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant
-que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,
-car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans
-moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni
-sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne
-vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux
-anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la
-mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,
-dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous
-si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais
-éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.
-
-
-CCXXIX
-
---Mais quel moyen? me dit-il en se désespérant et en ouvrant ses deux
-bras étendus en croix derrière lui, tel qu'un homme qui tombe à la
-renverse.
-
-Je songeai un peu, puis je lui dis:
-
---Je crois que j'en sais un!
-
---Et lequel? s'écria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux
-entendre.
-
---Rien que la vérité, répondis-je. Dis au père Hilario, ton
-confesseur, et qui donnerait son sang pour ton salut, ce que tu viens
-de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impénitence finale et dans
-le désespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la
-certitude de mourir inséparable de moi après cette vie, et de vivre
-_sposo e sposa_ dans le paradis, puisque nous n'avons pu vivre ainsi
-dans ce monde, et que, pour t'assurer que le paradis ne sera pour nous
-deux qu'une absence et qu'une attente de quelques années d'un monde à
-l'autre, il faut que nous ayons été époux, ne fût-ce qu'un jour dans
-notre malheur. Jure-lui, par ton salut éternel, que, sans cette
-charité de sa part, il sera responsable à Dieu de la perdition de nos
-deux âmes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans
-l'éternité contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le
-désespoir qui me fera maudire à jamais la Providence à laquelle je ne
-croirais plus après toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il
-risquera sa vie même pour nous sauver. Il consentira, par vertu, à
-nous fiancer secrètement pour le paradis avant le jour de ton supplice
-(si ce jour fatal doit jamais luire!), ou à nous fiancer pour ce
-monde, si tu parviens à t'enlever par la fuite à tes bourreaux!...
-
-
-CCXXX
-
-Cette idée parut l'enlever d'avance à la nuit du cachot et le
-transporter tout éblouissant d'espérance au ciel; je crus voir dans
-sa figure rayonnante un de ces anges Raphaël du cloître de Pise, qui
-éclairent, de la lumière de leur visage et de leurs habits, la nuit de
-la Nativité à Bethléem.
-
---Je n'aurai pas de peine à suivre ton idée, me dit-il en nous
-séparant, car ce ne sera que la vérité que je dirai au père Hilario,
-en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure à laquelle il vient
-m'entretenir de Dieu, après la bénédiction de l'_Ave Maria_ (sept
-heures du soir), je vais lui révéler notre amour et lui arracher son
-consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fenêtre
-de ta lucarne ouverte, et prie Dieu pour notre salut, contre les
-vitres; si tu ne vois rien venir avant la nuit sur le bord de la tour,
-c'est qu'il n'y aura point d'espoir pour nous, et que je n'aurai point
-pu fléchir le frère; mais, si je suis parvenu à le fléchir ou à
-l'incliner seulement à notre union avant la mort, je lâcherai la
-colombe, et elle ira, comme celle de l'arche, te porter la bonne
-nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attachée à sa patte,
-sera le signe auquel tu reconnaîtras qu'il y a une terre ou un paradis
-devant nous.
-
-
-CCXXXI
-
-Je montai précipitamment à la tour, avant le moment où le _bargello_
-allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intérieure au
-prisonnier, et je priai avec tant de ferveur la Madone et les saints,
-à genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et
-que la sueur de mon front avait mouillé la pierre comme une gouttière,
-avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me fît
-tressaillir et relever le front.
-
-Quel bonheur! L'oiseau apportait à sa patte un long brin de paille
-reluisant comme l'or d'une feuille de maïs au soleil! Je dénouai le
-brin de paille, je le baisai cent fois convulsivement, je le cachai
-dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai à
-becqueter tant qu'il voulut dans ma main et sur ma bouche remplie de
-graines fines, puis je détachai de mon corsage un fil bleu, couleur
-du paradis, j'en fis un collier à l'oiseau, et je le laissai s'envoler
-vers la lucarne du cloître, où l'attendait son ami le meurtrier!
-
-
-CCXXXII
-
-Mais quand ce message muet eut été ainsi échangé entre nous, je ne pus
-contenir toute ma joie en moi-même, je saisis toute joyeuse la
-zampogne suspendue au dossier de mon lit; sans y chercher aucun air de
-suite, je lui fis rendre en désordre toutes les notes éparses et
-bondissantes qui répondaient, comme un écho ivre, à l'ivresse
-désordonnée de ma propre joie: cela ressemblait à ces hymnes
-éclatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de
-grande fête, à travers l'encens du choeur, et qui sont comme le _Te
-Deum_ de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le
-_bargello_ me dit le lendemain:
-
---Tu as donc bien peu de coeur, Antonio (c'est ainsi qu'il
-m'appelait), tu as donc bien peu de coeur de jouer des airs si gais
-aux oreilles de ces pauvres gens des loges qui pleurent leurs larmes
-devant Dieu, et surtout aux oreilles de l'homicide qui compte ses
-dernières heures sur la paille de son cachot!
-
-
-CCXXXIII
-
-Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malséance de bon
-coeur, je baissai les yeux et je me tus.
-
-Dans la journée, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour
-savoir de lui les résultats de sa confidence au père Hilario. Je ne
-pus approcher de son cachot qu'à la nuit tombante, après l'office du
-soir, que le vieux prêtre était venu réciter dans l'oratoire des
-prisonniers. Le _bargello_ et sa femme étaient venus y assister par
-dévotion et par charité d'âme avant de remonter dans leur chambre, en
-me laissant le soin d'éteindre les cierges et de tout ranger dans le
-cloître avant de me coucher. Le _piccinino_ dormait déjà d'un sommeil
-d'enfant, dans le petit lit qu'on lui avait fait dans sa niche, à
-côté des gros chiens, sous les premières marches de l'escalier.
-
-
-CCXXXIV
-
-Hyeronimo, cette fois, me parut plus fou de joie mal contenue que je
-ne l'étais moi-même; il courait et ressautait autour de son cachot,
-comme un bélier quand il voit entrer dans l'étable la bergère qui va
-lui ouvrir la porte des champs; il voulut m'embrasser sur le front
-comme les autres jours, je me dérobai.
-
---Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est passé entre
-le père et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer après!
-Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a répondu?
-
---Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine à amener
-l'entretien où tu m'avais conseillé de le conduire; car de lui-même,
-en me revoyant si pâle et si morne, il m'a demandé de lui ouvrir mon
-coeur comme je lui avais ouvert ma conscience, et de bien lui dire
-s'il ne me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de
-vengeance contre ceux qui avaient causé par malice ma faute et ma
-mort, si funeste et si prématurée?
-
-Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-même, et je
-me suis montré incapable de pardonner jamais dans le fond du coeur, ni
-dans ce monde, ni dans l'autre, à ceux qui m'avaient séparé de toi et
-toi de moi, à moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne serais
-jamais à un autre sur la terre et que je serais éternellement ton
-fiancé dans le paradis.
-
-Il m'a bien grondé de ces sentiments, qui lui ôtaient tout droit de
-m'absoudre avant la dernière heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du
-Christ, pardonner à ceux qui n'avaient pas pardonné; il m'a bien
-prêché, bien tourné et retourné de toutes les façons pour me faire
-désavouer ma haine et ma vengeance; mais c'était comme s'il avait
-parlé à la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai été inexorable
-dans ma résolution d'emporter mon ressentiment dans mon âme, à moins
-d'emporter dans l'autre monde l'anneau du mariage qui nous unirait au
-moins dans l'éternité.
-
-Il a paru réfléchir en lui-même longtemps, comme un homme qui doute
-sans rien dire; puis, en se levant pour s'en aller:
-
---Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grâce du mariage _in
-extremis_ avec celle que vous aimez plus que le ciel et qui vous aime
-plus que sa vie vous est accordée, me promettez-vous d'embrasser le
-chef des sbires de bon coeur, et de bénir vos bourreaux, au lieu de
-maudire en mourant vos ennemis?
-
---Oui, mille fois oui, me suis-je écrié, ô mon père! et je le ferai de
-bon coeur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de malheur
-à ceux qui m'auront donné ainsi une éternité avec Fior d'Aliza pour
-quelques misérables années sur la terre!
-
-
-CCXXXV
-
---Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre âme malade,
-mon cher fils, ce que vous me demandez est bien difficile, impossible
-à obtenir des hommes peut-être, mais Dieu est plus miséricordieux que
-les hommes, et celui qui a emporté la brebis égarée sur ses épaules
-ramène au bercail l'âme blessée par tous les chemins. Je n'oserais
-prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes supérieurs, sans le
-consentement de vos parents et sans la permission de l'évêque, d'unir
-secrètement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied d'un
-échafaud, et de mêler l'amour à la mort, dans une union toute
-sacrilége, si elle n'était toute sainte.
-
-Mais si Dieu permet, pour votre salut éternel, ce que les hommes
-réprouveraient sans souci de votre âme; si le Christ dit oui par
-l'organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je
-ne dirai pas non, et que j'affronterai le blâme des hommes pour porter
-deux âmes pures à Dieu!
-
-Je vais d'abord consulter l'évêque aussi rempli de charité que de
-lumière, je monterai ensuite à San Stefano pour obtenir les dispenses
-de mes supérieurs; je confierai ensuite à votre mère et au père de
-Fior d'Aliza la mission sacrée dont je suis chargé auprès d'eux;
-j'obtiendrai facilement pour eux l'autorisation d'entrer avec moi dans
-votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamné, et pour
-ramener leur fille et leur nièce, veuve avant d'être épouse, dans leur
-demeure; préparez-vous par la pureté de vos pensées, par la vertu de
-votre pardon à l'union toute sainte que vous désirez comme un gage du
-ciel, et surtout ne laissez rien soupçonner ni au _bargello_ ni à ceux
-qui vous visiteront par charité, du mystère qui s'accomplira entre
-l'évêque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de Dieu
-peuvent seuls comprendre ce que les hommes de loi ne sauraient
-souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hélas! le premier.
-
-À ces mots, il m'a béni et j'ai baisé ses sandales.
-
-Voilà, mot à mot, les paroles du père Hilario; mais j'ai bien vu à son
-accent et à son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur
-le succès de sa confidence à l'évêque et à ses supérieurs, et que mon
-désir était déjà ratifié dans sa pensée.
-
-
-CCXXXVI
-
-Nous passâmes ainsi ensemble ce soir-là, et tous les autres, de longs
-moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela,
-de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce
-que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à
-finir, soit par la grâce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
-nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les
-Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait
-avec délices à cette idée de fuite lointaine, où je serais tout un
-monde pour lui, lui tout un monde pour moi; où nous gagnerions notre
-vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir
-amassé ainsi un petit pécule, nous bâtirions, sous quelque autre
-châtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
-vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre
-ami Zampogna, que nous nous gardions bien d'oublier; mais, cependant,
-tout en ayant l'air de partager ces beaux rêves, pour encourager
-Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma pensée à
-mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son évasion
-sans me livrer à sa place, à moins de perdre le _bargello_ et sa brave
-femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais à aucun
-prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens répondaient de
-leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu'il pouvait leur
-arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'était d'être expulsés,
-sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes
-complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de
-leur porte-clefs.
-
-Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car
-cela n'aurait été ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
-est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
-dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur
-ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner
-le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis
-et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de
-mourir, pourvu que lui il vécût pour nourrir et consoler mon père et
-ma tante.
-
-Qu'est-ce donc que j'étais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
-pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon
-coeur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant,
-puisque j'étais sûre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.
-
-
-CCXXXVII
-
-Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul à seul, à
-nous reconsoler et à rêver à deux dans notre cachot (car c'était
-vraiment autant le mien que le sien), étaient les plus délicieuses que
-j'eusse passées de ma vie; en vérité, j'aurais voulu que toutes les
-heures de notre vie fussent les mêmes, et que les portes de ce paradis
-de prison ne se rouvrissent jamais pour nous deux; quand on a ce que
-l'on aime, qu'est-ce donc que le reste? qu'un ennui.
-
-J'aurais voulu que ces heures ne coulassent pas, ou bien que toutes
-nos heures passées et futures fussent contenues dans une de ces
-heures.
-
-
-CCXXXVIII
-
-Mais, hélas! l'ombre du cloître n'en descendait que plus vite sur la
-cour, et les étoiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel
-qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous séparer, coûte que
-coûte, de peur que ma veille dans la cour ne parût trop longue au
-_bargello_; sa femme et lui étaient bien contents de mon service; ils
-ne cessaient pas, les braves gens, de se féliciter de ma fidélité, de
-mon assiduité à mon devoir, et des soins que je prenais des
-prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'eût été de les
-livrer à la ruine et à la prison, en récompense de leur confiance? Ce
-n'était pas là ce que ma tante m'avait appris en me faisant répéter
-mon catéchisme.
-
-
-CCXXXIX
-
-Au bout d'une demi-semaine, d'une attente si douce et cependant si
-inquiète, le frère Hilario revint de son couvent: il raconta à
-Hyeronimo que l'évêque et le prieur n'avaient pas balancé à lui
-accorder le consentement, l'autorisation, les dispenses
-ecclésiastiques, motivées sur le salut du meurtrier repentant, à qui
-le pardon et la résignation ne coûteraient rien s'il mourait avec le
-droit et la certitude de retrouver, dans le paradis des repentants,
-l'éternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps,
-symbole de l'union de l'éternité bienheureuse.
-
---Je sais, lui avait dit l'évêque, que cette superstition pieuse est
-dans le pays de Lucques une opinion populaire que rien ne peut
-extirper dans les campagnes; mais c'est la superstition de la vertu et
-de l'amour conjugal, utile aux moeurs; il n'y a aucun mal à y
-condescendre pour la fidélité des époux et surtout pour le salut des
-condamnés.
-
-Le supérieur de San Stefano avait dit de même.
-
-Quant à la mère d'Hyeronimo et à mon père, comment auraient-ils hésité
-à donner un consentement à une union sainte de tout ce qu'ils aimaient
-sur la terre, surtout quand ils espéraient que cette union serait
-peut-être le gage de la grâce accordée à Hyeronimo et tout au moins de
-mon retour auprès d'eux, si l'iniquité des hommes le retenait en
-captivité après sa commutation de peine.
-
-Muni de toutes ces autorisations, le père Hilario avait amené avec
-lui, à la ville, le père aveugle avec le chien qui le conduisait, et
-ma tante qui les précédait de quelques pas, pour éclairer de la voix
-les mauvais pas de la descente à son beau-frère.
-
-Le père Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants
-sans asile qu'il avait rencontrés sur les chemins; il avait obtenu
-pour eux un coin obscur sous le porche du couvent de Lucques qu'il
-habitait lui-même; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux
-fois par jour aux habitués de la communauté; sur leurs deux parts,
-ils en avaient prélevé une pour le petit chien à trois pattes de
-l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bête semblait comprendre
-qu'il y avait un mystère dans tout cela, et, couché sur les pieds de
-son maître ou sur le tablier de ma tante, il les regardait avec
-étonnement et il avait cessé d'aboyer, comme il avait l'habitude de
-faire à notre porte, au passage des pèlerins.
-
-
-CCXL
-
---Prenez bien garde, avait dit à nos parents le père Hilario, de rien
-révéler ni au _bargello_, ni à sa femme, ni à personne du secret qui
-se passe entre Hyeronimo, Fior d'Aliza, vous et moi; un seul mot, un
-seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut même de votre
-cher enfant, s'il doit mourir.
-
-Ma tante et mon père l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser
-ma tante, à son tour, vous raconter ce qui s'était dit et ce qui se
-dit ensuite entre eux et Hyeronimo, quand ils se revirent, car je n'y
-étais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-
-CCXLI
-
-La tante alors, au lieu de parler, se prit à pleurer à chaudes larmes,
-le visage caché dans son tablier.
-
---Pardonnez-moi, monsieur, me dit-elle enfin, rien qu'en y pensant je
-pleure toujours les yeux de ma tête.
-
-Mettez-vous à notre place, pauvres vieux que nous étions, l'un privé
-de la lumière, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers
-enfants, leur unique soutien, lui allant chercher sa fille qui ne
-voudrait peut-être pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant
-recevoir mon fils pour lui faire le dernier adieu au pied d'un
-échafaud ou tout au plus à la porte d'un bagne perpétuel, la plus
-grande grâce qu'il pût espérer, si monseigneur le duc revenait avant
-le jour fatal, et tous n'ayant pour appui dans une ville inconnue
-qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bâton, demandant pour
-eux l'aumône aux portes.
-
-C'est pourtant comme cela que nous entrâmes à Lucques, monsieur, moi
-disant mon chapelet derrière le frère quêteur; et lui, en montrant mon
-beau-frère, marchant à tâtons derrière nous, guidé par son pauvre
-chien estropié.
-
-Hélas! qu'aurait pensé mon pauvre défunt mari, s'il nous avait vus
-ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laissée en mourant si
-jeune et si nippée, avec une si belle enfant au sein; son frère, avec
-ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros châtaignier;
-son fils, riant dans son berceau auprès du foyer pétillant des
-sarments de la vigne, honorés dans toute la montagne et faisant envie
-à tous les pèlerins qui montaient ou descendaient par le sentier de
-San Stefano?
-
-Et maintenant, son fils condamné pour homicide, au fond d'un cachot,
-sur la paille, attendant le jour du supplice; son frère ayant perdu la
-lumière du firmament; moi, flétrie et pâlie par les soucis, loin de ma
-fille que j'allais retrouver sans qu'il me fût permis de l'embrasser
-seulement quand je la reverrais!
-
-Tous nos biens passés dans les mains des hommes de loi, ruinés,
-mendiants, et, qui plus est, déshonorés à jamais dans la montagne par
-un homicide commis à notre porte, comme dans un repaire de brigands,
-bien que nous fussions honnêtes! Mais qui le savait, excepté Dieu et
-le moine? Voilà pourtant, monsieur, ce que nous étions devenus en si
-peu de temps, et comment nous entrions dans la ville de Lucques.
-Pourrais-je ne pas pleurer, quand j'y pense?
-
-
-CCXLII
-
-Le lendemain du jour où le père Hilario nous avait déposés dans la
-niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, près de la
-prison où l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre
-avec une permission du juge pour aller revoir tant que nous voudrions
-le condamné à mort dans sa prison parce que nous étions sa seule
-famille; le _bargello_ avait l'ordre de nous ouvrir la porte à toute
-heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frère Hilario,
-fût avec nous.
-
-C'est ainsi que nous entrâmes, tout tremblants de peur et de désir à
-la fois, dans la grande cour vide de la prison, où roucoulaient les
-colombes, qui semblaient pleurer comme nous et se parler d'amour comme
-nos deux enfants.
-
-Le _bargello_ et sa femme avaient eu l'égard de ne pas entrer avec
-nous et de refermer la porte derrière nous pour ne pas assister
-indiscrètement au désespoir d'un oncle et d'une mère qui venaient
-compter les dernières heures de leur enfant et de leur neveu.
-
-Fior d'Aliza, avertie par le moine, avait eu le soin de ne pas
-s'approcher non plus trop près pour que nous ne nous jetassions pas
-follement, en nous revoyant, dans les bras les uns des autres; mais
-j'aperçus sa tête si belle et tout éplorée qui s'avançait, malgré
-elle, pour nous entrevoir de derrière un noir pilier du cloître, où
-elle se cachait bien loin de nous! Ah! que sa vue me fit peine et
-plaisir à la fois, monsieur! Je sentis fléchir mes jambes sous moi,
-et, sans l'épaule de mon frère, à laquelle je me retins, je serais
-tombée à terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant
-nous, jappa de joie en voulant s'élancer vers elle, mais je le retins
-par sa chaîne, et nous fûmes bientôt devant la grille ouverte du
-cachot d'Hyeronimo.
-
-
-CCXLIII
-
-Il nous attendait, le pauvre enfant; il se jeta, quand il nous vit,
-aux genoux de son oncle et de moi comme pour nous demander pardon de
-toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de défendre sa
-cousine et nous avait fait fondre sur la maison. Son oncle pressait sa
-tête contre ses genoux chancelants d'émotion; moi, je pleurais sans
-rien lui dire que son nom dans mes sanglots, en tenant sa main toute
-mouillée dans la mienne.
-
-Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chaîne pour
-s'élancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant
-s'appuyer, pour le lécher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes
-en recommençant toujours à s'élancer vainement, jusqu'à ce que
-Hyeronimo l'eût embrassé aussi, à son tour, en pleurant. Enfin,
-monsieur, c'était une désolation dans le cachot, où l'on entendait
-plus de sanglots et de jappements que de paroles.
-
-À la fin, le père Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-même, nous dit
-en pleurant aussi:
-
---Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'écarter
-pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure où l'on apporte
-la soupe aux prisonniers et pour que vous puissiez voir du moins celle
-à laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me
-promener avec le porte-clefs sous le cloître: chaque fois que nous
-passerons, elle et moi, devant le cachot, vous pourrez la contempler,
-pauvre tante! et elle pourra entrevoir d'un coup d'oeil, sans
-détourner trop la tête, tout ce qu'elle chérit ici bas; ne lui parlez
-que des yeux et du geste du fond de la loge, elle ne vous parlera que
-par son silence; vous aurez assez le temps de lui parler tous de la
-langue, si je parviens jamais à vous la rendre par la grâce de Dieu,
-et surtout empêchez bien le chien de japper et de s'élancer vers elle
-contre la grille, quand nous passerons et repasserons devant le
-cachot.
-
-
-CCXLIV
-
-Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pûmes rien nous dire tant que
-nous n'entendîmes pas s'approcher sous le cloître le bruit des
-sandales du moine et des pas légers de Fior d'Aliza.
-
-À ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux
-le visage de ma chère enfant. Mon Dieu! qu'elle était belle! mais
-qu'elle était pâle dans son costume sombre de gardien d'une prison.
-Ses yeux, en me regardant à la dérobée, pendant qu'elle pouvait être
-entrevue de nous en passant et repassant, étaient tellement voilés de
-larmes mal contenues, qu'on ne pouvait les voir que comme on voit une
-pervenche mouillée à travers les gouttes d'eau au bord de la source.
-Comme le cloître était bien long et que le frère Hilario marchait
-pesamment, à cause de son âge, nous causions, Hyeronimo, mon frère et
-moi, pendant la distance d'un bout du cloître à l'autre bout; le chien
-même semblait s'en mêler, monsieur, et ses yeux semblaient
-véritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior
-d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le père qui ne pleurait pas,
-hélas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais
-son coeur n'en était que plus noyé!
-
-
-CCXLV
-
-Ce que nous dîmes tous les trois, pendant ces deux heures que le père
-Hilario fit durer, à sa grande fatigue, le plaisir et la peine,
-comment pourrais-je vous le redire? Un jour n'y suffirait pas. Jugez
-donc ce que quatre personnes qui ne font qu'une, et qui sentent le
-cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tête par le supplice
-prochain d'un seul d'entre eux, prêt à les tuer tous d'un seul coup,
-peuvent se dire!
-
-Hyeronimo nous confessa que son bonheur, s'il devait vivre, et son
-salut éternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement
-que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour
-son union avec sa cousine (_sorella_, comme nous disons, nous);
-sachant combien sa _sorella_ le chérissait de tous les amours et
-n'ayant pas nous-mêmes de plus cher désir que ce mariage, comment
-aurions-nous pu refuser au pauvre mourant?
-
-C'était nous qui lui avions donné son idée que les époux sur la terre
-se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refusé son
-paradis à lui-même, si nous avions dit non, l'aveugle et moi?
-
-Il nous bénit mille et mille fois de notre condescendance à son amour,
-et il nous répéta tout ce que le père Hilario lui avait appris de la
-condescendance de l'évêque; outre le souci qu'il avait de nous, en
-nous laissant dans la misère par son supplice, dans ce supplice il ne
-semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne fût avancée par
-quelque événement avant que le prêtre eût accompli sa promesse, en
-bénissant cette union secrète et en consacrant sa passion devant
-l'autel.
-
-
-CCXLVI
-
---Oh! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de
-faire ce qu'il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours,
-et que je n'emporte pas mon désespoir dans l'autre vie!
-
-Nous ne répondîmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait
-à passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en
-étions comme étouffés pendant sa promenade au fond du cloître.
-
-La dernière fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me
-retenir, et je dis à demi-voix, de manière qu'elle m'entendît sans que
-les autres puissent m'entendre:
-
---Fior d'Aliza, que veux-tu de nous?
-
-Elle répondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout
-de ses pieds en parlant.
-
---Lui, ou mourir avec lui!
-
-Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortîmes à l'heure
-que nous avait indiquée le père Hilario, nous la vîmes qui
-s'éloignait de lui en courant, pour remonter dans sa chambre avant
-notre sortie de la geôle. Le _bargello_ et sa femme ne s'étonnèrent
-pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitués à entendre des
-sanglots du coeur dans leur puits, comme nous autres à entendre le
-sanglottement de l'eau dans les sources.
-
-
-CCXLVII
-
-La tante se tut.
-
---À toi maintenant, dit-elle à Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui
-saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant
-ainsi, peut-être pour la dernière fois, avec notre pauvre Hyeronimo.
-
-Voyons, parle au monsieur avec confiance; c'est ton tour maintenant
-d'ouvrir ton coeur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et
-de le vider de tout ce qu'il contenait de rêves et de larmes, pour n'y
-laisser place qu'au bonheur et à la reconnaissance que tu vas goûter
-pendant le reste de ta vie.
-
---Oh! oui, raconte-nous cela toi-même, dit l'aveugle en joignant ses
-deux mains sur la table; je me le ferais bien raconter tous les soirs
-de ma vie sans me rassasier jamais des miséricordes du bon Dieu pour
-nous.
-
---Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obéir à mon père et à ma tante,
-mais cela me rend toute honteuse. Comment une fille si innocente et si
-simple que j'étais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est
-l'ange de la parenté et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin
-voilà.
-
-
-CCXLVIII
-
-Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout
-habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
-toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver
-ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant
-innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce
-que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et
-divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce n'était pas moi
-qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient fermées et la parole
-d'en haut me parlait sans me laisser répondre et comme si quelqu'un
-m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà pourquoi je n'essayai
-même pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction.
-
-Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela
-ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y
-consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa
-liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et
-avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
-alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le
-trompant lui-même?
-
-Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis
-elle reprit:
-
---Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et
-lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au
-rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as
-rencontré la noce de la fille du _bargello_, jusqu'à ce que tu viennes
-le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous
-partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la montagne pour
-sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le jour les
-frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on
-ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux
-propriétaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme
-coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et
-toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.
-Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un
-barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des
-prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un
-fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui
-permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et
-qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
-lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se
-trouve hors des murs, libre dans la campagne...
-
-Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi
-préfères-tu mourir à sa place, plutôt que de risquer la liberté en le
-suivant dans sa fuite?...
-
---Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
-sauvais derrière lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si
-hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait
-certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour
-tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le
-déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle
-pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
-la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutôt mourir que
-de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de
-la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres
-versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en verses de
-bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et si bon,
-est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il
-aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et notre
-père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la
-lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le coeur, ce
-catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?
-
-
-CCXLIX
-
-Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai: Fuis, je t'en ai
-préparé les moyens pour la nuit où tu seras mis seul en chapelle et je
-vais te rejoindre; ce n'est pas même un mensonge, car, morte ou
-vivante, je le rejoindrai bientôt. Puis-je vivre sans lui? puis-je
-même mourir sans que mon âme vole sur ses pas et le rejoigne comme la
-colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il émigre de la
-branche avant elle?
-
-Il fut donc décidé que je le tromperais pour ne pas tromper le
-_bargello_ et sa femme.
-
---Quand il sera libre, continua la voix, tu revêtiras le froc et le
-capuchon des pénitents noirs qu'il aura laissés tomber de la fenêtre
-en s'enfuyant, et tu reviendras dans son cachot, avant le jour,
-prendre sa place, pour que les sbires te mènent au supplice, en
-croyant que c'est lui qu'ils vont fusiller pour venger le capitaine;
-tu marcheras en silence devant eux, suivie des pénitents noirs ou
-blancs de toute la ville qui prieront pour toi; et quand tu seras
-arrivée au lieu du supplice, tu mourras en prononçant son nom,
-heureuse de mourir pour qu'il vive!
-
-Voilà, monsieur, voilà exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais
-pas inventé, en toute ma vie, de moi-même. J'étais trop simple et trop
-timide, mais l'ange de l'amour conjugal en invente bien d'autres,
-allez! Je l'ai bien compris quand je fus sa femme!
-
-
-CCL
-
-Après ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touché
-ma paupière et calmé mon pauvre coeur.
-
-Ma résolution était prise d'obéir, sans lui rien dire qu'au moment où
-le prince qu'on attendait dans Lucques serait arrivé, et qu'il aurait
-ou ratifié ou ajourné l'exécution. C'était notre dernier espoir.
-
-Hélas! il fut trompé encore; le lendemain à mon réveil, le _bargello_
-me dit négligemment, comme je passais pour mon service dans le préau,
-que le prince venait d'écrire à son ministre qu'il ne fallait pas
-l'attendre et qu'il était retenu en Bohême par les chasses.
-
-Tout fut perdu; mes jambes me manquèrent sous moi; mais le _bargello_
-ne s'aperçut pas de ma pâleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore
-dans le vestibule grillé du préau. Il crut que je dormais encore à
-moitié, ou que le retour du prince m'était indifférent comme
-l'ajournement du supplice du meurtrier.
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-CXXXe ENTRETIEN
-
-FIOR D'ALIZA
-
-(Suite. Voir la livraison précédente.)
-
-
-CCLI
-
-J'entrai dans le préau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le père
-Hilario y était déjà, il était venu lui annoncer que tout espoir de
-grâce était perdu par l'absence du prince qui voulait chasser le
-faisan en Bohême, et que le jour de la mort était fixé à trois jours
-de là pour le condamné; il recevait sa dernière confession et la
-promesse de lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement de
-l'eucharistie avec celui de l'extrême-onction, la veille de sa mort.
-Puis, se tournant vers moi à demi morte:
-
---Je vous laisse ensemble, me dit-il; mes deux enfants, demain, avant
-la nuit, vous serez unis pour un jour et séparés le jour suivant pour
-un peu de temps! Que l'éternité vous console du jour qui passe! Je
-vais annoncer le désespoir à vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez
-avec moi pour qu'ils ne meurent pas sous le coup; vous leur resterez,
-n'est-ce pas? et le souvenir d'Hyeronimo revivra pour eux en vous.
-
-
-CCLII
-
-Je n'étais déjà plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait
-dit la nuit, et je le suivis, avec l'autorisation du _bargello_,
-jusqu'à la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il
-ouvrît la bouche, je fis un signe invisible à ma tante et je lui fis
-comprendre que l'exécution n'aurait peut-être pas lieu. Elle le dit
-tout bas à mon père sans que le père Hilario s'en aperçût; puis ils
-reçurent la fatale nouvelle avec la résignation apparente de ceux qui
-n'ont plus rien à craindre ici-bas, que la fin de tout.
-
-Le père Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le
-lendemain secrètement, avant le lever du jour, pour donner devant eux
-la bénédiction mortuaire et la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
-Il leur enseigna en même temps de garder le silence sur l'objet de la
-cérémonie, de prier Dieu dans leur coeur et de se taire devant le
-_bargello_, pendant que lui, le père Hilario, dirait la messe des
-morts et que l'enfant de choeur qui servirait la messe entendrait,
-sans les comprendre, les paroles latines prononcées par le prêtre sur
-la tête des deux fiancés.
-
-Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le père Hilario
-dans le guichet. Quelle journée, monsieur, que celle-ci, et comme
-j'aurais voulu tout à la fois en presser et en ralentir les heures!
-les unes pour mourir tout de suite et pour aller l'attendre dans le
-paradis, dont je n'aurais vu que quelques heures sur la terre, et les
-autres pour lui rendre la liberté et la vie, lui sacrifiant à son
-insu la mienne.
-
-
-CCLIII
-
-Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher
-beaucoup de la loge où Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la
-tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à
-travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête; et moi, du
-haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure
-immobile dans la demi-ombre de sa loge.
-
-Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du
-_bargello_ que j'étais malade, pour me dispenser de m'asseoir à table
-avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant
-la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne
-intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fît sa
-_sposa_, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour
-sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui.
-
-Bien longtemps avant que le jour blanchît les montagnes de Lucques, je
-lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai mes blonds
-cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe, pour que
-ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de mon mari;
-puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d'une gorgère de
-dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie
-entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins
-rappelât en moi la femme et m'embellît aux yeux de mon fiancé.
-
-Il faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles
-vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d'elles
-avenante, dans l'oeil de celui qu'elles aiment.
-
-
-CCLIV
-
-Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l'escalier de la
-tour, croyant que mes mouvements hâteraient le jour, et m'avançant
-jusqu'à la porte de la rue pour écouter si je n'entendais pas les pas
-lourds du père Hilario, et les pas légers de l'enfant de choeur
-faisant tinter sa sonnette dans l'ombre devant lui; mais rien,
-toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernière
-fois, le père Hilario allait sonner, quand je prévins le bruit en
-ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais été l'ange
-qu'on voit peint sur la muraille de la cathédrale de Pise et qui ouvre
-la porte du cachot à Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant
-que les deux gendarmes dormaient, la tête sur leur bras, sans voir et
-sans entendre.
-
-Je mis mon doigt sur mes lèvres pour que le vieillard et l'enfant ne
-réveillassent pas le _bargello_; vous savez que j'avais assez mérité
-sa confiance pour qu'il me laissât la clef du préau. Je fis entrer le
-prêtre et l'enfant. Nous traversâmes sans bruit la cour de la prison;
-le prêtre, l'enfant de choeur et moi, nous entrâmes dans la loge
-d'Hyeronimo. Je marchais la dernière et je baissais la tête.
-
-Hyeronimo était aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le père
-Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un
-couloir sombre, à la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe
-commença. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me
-tintaient d'émotion.
-
-Le père et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux
-statues de pierre sculptée, contre un pilier de la cathédrale; ils
-étaient entrés en même temps que nous, par la porte extérieure de la
-chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo
-regarda sa mère, et le père pleurait sans nous voir. Après
-l'élévation, le prêtre nous fit approcher, et déployant sur nos deux
-têtes un voile noir, que l'enfant de choeur prit pour un linceul du
-condamné, il nous glissa à chacun un anneau dans la main et nous bénit
-en cachant ses larmes.
-
---Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, nous dit-il tout bas,
-pour vous aimer à jamais dans le paradis; je vous unis pour
-l'éternité.
-
-Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya à la muraille
-et retomba à genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort
-prochaine et se mit lui-même à sangloter. Le père Hilario se hâta de
-dépouiller ses habits de prêtre et m'entraîna avec lui hors de la cour
-avant que personne fût debout dans la prison; je lui ouvris la porte
-de la rue.
-
-Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai à genoux, au pied
-de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grâces de
-vivre un jour la _sposa_ d'Hyeronimo et de mourir le second jour pour
-lui avec la confiance de lui préparer son lit nuptial dans le
-paradis.
-
-
-CCLV
-
-De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le _piccinino_
-fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au
-meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu'il me dit, ne toucha pas à ce
-qu'on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était
-muet déjà comme la tombe. Les frères pénitents vinrent plusieurs fois
-dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la
-cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
-religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se
-repentir et mourir en bon chrétien, il n'avait qu'à emprunter le
-lendemain l'habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous
-les pénitents noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.
-
-Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait à un
-linceul qui cachait les pieds et les mains en traînant jusqu'à terre;
-en abattant son capuchon percé de deux trous à la place des yeux, on
-voilait entièrement son visage.
-
-Hyeronimo, à qui j'avais fait la leçon, parce que la femme du
-_bargello_ m'avait raconté cette coutume, accepta l'habit et le déposa
-sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères
-de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'éteignit dans la cour.
-Je m'y glissai sans rien dire avant le moment où le _bargello_ allait
-la fermer.
-
-Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce
-soir-là, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
-entendait déjà l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
-même aux villages voisins. Quant à lui et sa femme, ils ne se
-couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent
-toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les
-psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier jour,
-ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
-un monde où rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?
-
-
-CCLVI
-
-Moi, cependant, j'avais promis à Hyeronimo de revenir passer avec lui
-la dernière nuit, sans crainte d'être découverte, puisque je ne devais
-plus le quitter qu'après qu'il serait sauvé et me dévoiler qu'après
-être morte à sa place.
-
-En disant cela, ses yeux tombèrent involontairement sur le berceau du
-charmant enfant que son pied balançait avec distraction sur le
-plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le
-patois de Lucques.
-
---À peine me fus-je glissée furtivement dans la loge, qu'il éteignit
-du souffle la lampe, que tout resta plongé dans la nuit.
-
-Nous nous assîmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis
-il m'embrassa pour la première fois, sans que je fisse de résistance,
-et la nuit de nos noces commença par ces mots cachés au fond du coeur,
-qu'on ne dit qu'une fois et qu'on se rappelle toute sa vie.
-
-Nuit terrible, où toutes nos larmes étaient séchées par nos baisers,
-et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah! qui vit jamais
-comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremêler tellement,
-que l'amour luttait avec la mort et que la mort était vaincue par
-l'amour. Ah! Dieu me préserve de m'en souvenir seulement! Je croirais
-la profaner en y pensant; c'est comme une apparition qui reste,
-dit-on, dans les yeux, mais que le coeur ne confie jamais aux lèvres!
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-CCLVII
-
---Hyeronimo, lui disais-je, lève-toi; c'est la pointe du jour qui
-éclaire déjà les barreaux.
-
---Non, disait-il; il nous reste assez de temps pour fuir avec toi. Ne
-perdons pas une minute de ce ciel ensemble, qui sait si nous le
-retrouverons jamais!
-
---Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coûter la vie.
-
---Non, répétait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet
-de la lune qui éclaire la première ou la dernière heure de la nuit.
-
-Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendîmes quatre coups du
-marteau de l'horloge du couvent voisin sonner les matines. Il me
-laissa toute baignée de larmes sur la paille qui nous servait de
-couche, et, s'échappant comme une ombre de mes bras, il courut à la
-chapelle avant que je pusse l'embrasser encore, et montant jusqu'à la
-hauteur du barreau de la lucarne scié par moi:
-
---Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vécu, puisque vivant ou mort
-nous sommes époux.
-
-À retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se
-laissant glisser de la fenêtre dans l'égout du jardin.
-
---À retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-même, sans regretter
-seulement la vie.
-
-
-CCLVIII
-
-Rentrée par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me hâtai de
-quitter ma veste d'homme et de me revêtir sur ma chemise seule de
-l'habit de pénitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me
-dérobait à tous les regards.
-
-Je revins ensuite à la chapelle, je rétablis vite le barreau de la
-fenêtre à sa place, pour qu'on ne s'aperçût pas qu'il avait été
-déplacé; puis je me mis à genoux la tête entre mes mains devant
-l'autel, comme un mourant qui a passé la nuit dans les larmes en
-pensant à ses péchés.
-
-Hélas! je ne pensais qu'à la nuit de larmes que je venais de finir
-avec Hyeronimo, et à peine à la mort que j'allais subir pour lui et
-pour le brave _bargello_, afin que les innocents ne payassent pas pour
-le coupable. J'entendais déjà derrière moi la foule des pénitents
-noirs et blancs et les frères de la Sainte-Mort qui se pressaient
-derrière la grille de la chapelle, et qui murmuraient à demi-voix les
-prières des agonisants.
-
-Le _bargello_ et sa femme étaient là pleurant; ils ne s'étonnaient pas
-de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma pitié pour le prisonnier
-me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune à un
-tel spectacle, au contraire, ils bénissaient le bon Dieu.
-
-
-CCLIX
-
-Les sbires entrèrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
-me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis
-dans leurs mains comme un agneau qu'on mène à la boucherie; ils me
-firent sortir au milieu des sanglots du _piccinino_, du _bargello_ et
-de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur
-service et de leur douleur.
-
-Les rudes mains des sbires me séparèrent violemment et me poussèrent
-dans la rue. Elle était pleine de monde en deuil que les cloches,
-annonçant le supplice, et la prière des morts, avaient réveillé et
-rassemblé dès le matin; un cordon de sbires les tenait à distance; les
-pénitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
-enfant, à côté du père Hilario, marchait devant moi et tendait une
-bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier.
-
-On marchait lentement, à cause du vieux moine mon confesseur, qui me
-faisait des exhortations à l'oreille que je n'entendais pas, et qui
-s'arrêtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
-promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne
-craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon père aveugle et ma tante,
-et de me trahir en tombant d'émotion devant eux, avant d'être arrivée
-à la place de l'exécution.
-
-Mais je ne vis rien que les visages irrités des sbires et les visages
-attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle
-était épaisse. En passant sur la grande place, devant la façade du
-palais du duc, voisin des remparts où j'allais mourir, je vis une
-femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux,
-agenouillée sur son balcon, et qui rentra précipitamment dans l'ombre
-de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle
-priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit
-de faire grâce!
-
-
-CCLX
-
-On me fit monter précipitamment les marches qui conduisaient au
-rempart, et on me plaça seule avec le père Hilario et le bourreau
-contre le parapet du Cerchio, afin que les balles qui m'auraient
-frappée n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre
-côté du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commandés par un
-officier et armés de leurs carabines, chargèrent leurs armes devant
-moi, et se rangèrent, leur fusil en joue, pour attendre le
-commandement de tirer.
-
-Eh bien! monsieur, dans ce silence de tout un peuple qui retient son
-haleine en attendant la voix qui doit commander la mort d'un homme,
-vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pâli; la
-joie de l'idée qu'en mourant je mourais pour lui me possédait seule,
-et j'attendais le commandement de feu avec plus d'impatience que de
-peur!
-
---Soldats! s'écria d'une voix de commandement l'officier, préparez vos
-armes!
-
-Les soldats me mirent en joue; à ce moment, le bourreau, qui était
-derrière moi, un peu à l'abri par un angle du mur, se jeta tout à coup
-sur moi, et, m'arrachant d'une main rapide et violente le capuchon et
-la robe de pénitent jusqu'à la ceinture, me découvrit presque nue aux
-yeux des soldats et de la foule. Ma chemise entr'ouverte laissa mon
-sein à demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait été détaché par
-le geste du bourreau, roulèrent sur mes épaules.
-
-Je crus que j'allais mourir de honte en me voyant ainsi demi-nue
-devant cette bande de soldats étonnés; ils restaient suspendus comme
-devant un miracle, car mes mains liées derrière le dos m'empêchaient
-de recouvrir ma poitrine et mon visage.
-
-Ah! mon Dieu, la mort n'est pas si terrible que ce que je souffris
-dans cette minute! Un silence de stupeur empêchait de respirer toute
-la foule.
-
-
-CCLXI
-
-Un cri partit en ce moment du côté de l'escalier qui menait au
-rempart. Un homme s'élança en fendant le rang des soldats. Arrêtez!
-arrêtez! c'est moi! et il tomba inanimé à mes pieds; le ciel
-s'obscurcit, la tête me tourna et je me sentis évanouir dans les bras
-de mon époux. Nous mourûmes tous deux sans nous sentir mourir!
-
-C'était Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me
-voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'était défié
-enfin de quelque chose, était rentré dans Lucques, avait volé à la
-porte de la prison, et, apprenant là par le _piccinino_ que les sbires
-me menaient mourir à sa place, avait volé comme le vent sur mes
-traces, et venait réclamer à grands cris son droit de mort, s'il était
-encore temps.
-
-Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'étais dans un autre monde.
-Quand je m'éveillai, j'étais dans un vrai paradis, au milieu d'un
-appartement tout d'or, de peintures, de glaces et de statues, qui
-toutes semblaient me regarder, entourée des belles suivantes de la
-duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur délicieuse, et
-en présence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait
-d'attendrissement près de mon chevet.
-
-Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'était la duchesse de
-Lucques elle-même, la souveraine, et bien la souveraine en vérité, de
-beauté, de bonté et de pitié pour ses sujets. Mais que puis-je vous
-dire? J'étais vivante, mais j'étais comme dans un rêve. On dit qu'elle
-m'interrogea, que je lui répondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle
-envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grâce, mais de suspendre
-l'exécution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme
-meurtrier dans son cachot.
-
-
-CCLXII
-
-Pour moi, elle me confia à la grande maîtresse du palais, pour qu'elle
-me fît recevoir au couvent des Madeleines à Lucques, jusqu'au jour où
-mon père et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au
-châtaignier.
-
-Ah! que de bénédictions nous lui donnâmes, quand ce jour fut arrivé et
-quand la femme du _bargello_, sauvée de tous soupçons par ma ruse,
-revint avec eux me reprendre, huit jours après au couvent, pour
-rentrer ensemble dans notre demeure. Le petit Zampogna, joyeux comme
-nous, marchait plus vite qu'à l'ordinaire en remontant la montagne,
-comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune maître
-Hyeronimo.
-
-
-CCLXIII
-
-Hélas! il n'y était pas, il dut rester tout seul maintenant dans son
-cachot, les fers aux pieds et aux mains, pendant environ six semaines,
-jusqu'à ce que les chasses impériales en Bohême fussent closes, et que
-le duc fût rentré dans ses États pour écouter le rapport de son
-ministre sur l'affaire; elle préoccupait tellement tout le duché
-depuis que les sbires avaient été sur le point de fusiller une jeune
-_sposa_ pour son amant, qu'on ne parlait plus d'autre chose.
-
-Pendant ce temps, le père Hilario avait réussi à prouver au docteur
-Bernabo la scélératesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du
-capitaine des sbires, et la fausseté des pièces qu'il avait inventées
-pour nous dépouiller de nos pauvres biens pièce à pièce. Cela parut
-louche au prince et à ses conseillers, et on décida, qu'en attendant
-de plus amples renseignements sur le meurtre provoqué du capitaine,
-que mon père et ma tante rentreraient dans la propriété de la maison,
-de la vigne et du châtaignier, et que la peine de mort d'Hyeronimo
-serait convertie (encore était-ce pour ne pas démentir les sbires) en
-deux ans de galères. Or, comme l'État de Lucques n'avait pas de
-marine, un traité avec la Toscane obligeait l'État toscan à recevoir
-les condamnés de Lucques dans les galères de Livourne.
-
-Le père Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au
-monastère, de toutes ces circonstances. Que de grâces nous rendîmes à
-la Providence, quand il nous apprit la commutation de peine!
-
---Celui-là que je portais dans mon sein, s'écria-t-elle en étendant sa
-belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un père!
-
-Elle ramena le coin de son tablier sur ses yeux pour les essuyer, et
-elle se tut.
-
---Hélas! oui, me dit la tante; elle était enceinte, la pauvre enfant,
-enceinte d'une nuit de larmes.
-
-Ils se turent tous, et Fior d'Aliza, sans rabaisser son tablier, se
-leva de table et alla derrière la porte donner le sein à son enfant.
-
-
-CCLXIV
-
---Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je
-vais vous dire comment cela se passa, grâce à la Providence et à la
-bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans
-son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que
-la mort, écrit le livre qui est là sur la fenêtre, dit-elle en
-montrant l'_Imitation de Jésus-Christ_; elle savait seulement par
-l'évêque et par les moines que Fior d'Aliza avait été mariée et
-qu'elle ne consentirait jamais à laisser son mari se consumer seul
-dans la honte et dans la peine à Livourne, sans aller lui porter les
-consolations que la loi italienne autorise les femmes à porter à leur
-mari captif à la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de leurs
-chaînes, au milieu de leurs rudes travaux.
-
-Elle craignit pour elle, à cause de sa jeunesse et de son extrême
-beauté qui nous avait déjà fait tant de mal, les dangers et les propos
-des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par
-le père Hilario une lettre de recommandation pour la supérieure des
-soeurs de charité de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne. Ces
-saintes femmes s'occupent spécialement de la guérison des galériens
-dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la pauvre
-montagnarde eût un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
-recueillir sa misère, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
-son mari meurtrier condamné à mort, gracié et commué en deux ans de
-peine, enchaîné dans les galères du port de Livourne.
-
-
-CCLXV
-
-Mais la voilà qui rentre et qui va finir elle-même le récit.
-
-Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laissée, et continua en
-regardant sa tante:
-
---Je partis à pied avec cette lettre, et en promettant à mon père et à
-ma tante de revenir ainsi de Livourne tous les samedis pour leur
-rapporter tout ce qui serait nécessaire à leur vie, et pour passer
-avec eux le dimanche à la cabane, seul jour de la semaine où les
-galériens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer
-les grandes rues de Livourne.
-
-Ah! que de larmes nous versâmes en nous séparant au pied de la
-montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon père? Mais enfin ce n'étaient
-plus des larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous revoir
-toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et heureux
-auprès de nous.
-
-
-CCLXVI
-
-Je marchai du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon _mezaro_
-rabattu et refermé sur mon visage pour que les passants ne
-m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la
-route, pensant en eux-mêmes, en me voyant si jeune et si seule, que
-j'étais une de ces filles mal famées de Lucques qui vont chercher à
-Pise et à Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprès des
-matelots étrangers.
-
-Il était nuit quand j'arrivai à la ville, je me glissai à travers la
-porte à la faveur d'un groupe de familles connues des gardes de la
-douane qui rentraient, avant les portes fermées, dans la ville, sans
-être vue au visage, ni fouillée, ni interrogée; j'en rendis grâce à la
-Madone dont la statue dans une niche, sous la voûte de la porte, était
-éclairée par une petite lampe.
-
-Je demandai un peu plus loin l'adresse de la supérieure des
-religieuses qui soignaient les galériens. On me prit pour la soeur
-d'un galérien et on me l'indiqua avec bonté. Je sonnai: la soeur
-portière ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, à la vue de mon visage
-innocent, qu'elle entrevit à travers mon _mezaro_, quand je fus
-obligée de l'écarter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me
-fit entrer et porta la lettre à sa supérieure.
-
-
-CCLXVII
-
-La supérieure était une femme âgée et sévère, qui, après avoir lu la
-lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle
-m'eut regardée un moment et interrogée sur mon état de grossesse, qui
-rendait ma présence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se
-rembrunit:
-
---Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pensé! Nous ne
-pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la nôtre; le monde
-est si méchant! et il en gloserait à la honte de la religion. Mais,
-pour répondre autant qu'il est en nous à la protection de la duchesse,
-voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un
-lieu à la fois ouvert et renfermé le soir dans notre enceinte. Les
-gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchaînés le jour et
-rôdent la nuit pour nous protéger; on le nettoiera, on le garnira d'un
-lit et d'une paille propre et fraîche, on y mettra une porte, et vous
-pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous soyez rentrée
-avant l'_Ave Maria_, et que vous n'en sortiez qu'après l'_Ave Maria_
-du matin; j'aurai soin que la soeur portière vous y porte tous les
-jours la soupe des galériens malades, et tous les soirs un pain blanc
-avec les haricots à l'huile et les olives de leur souper. J'irai
-moi-même vous visiter souvent dans cette cahute et vous porter les
-consolations et les encouragements que votre figure honnête commence à
-m'inspirer. Vous pourrez même entendre notre messe de la porte de la
-chapelle, ici à gauche, par la lucarne des serviteurs du monastère.
-
-
-CCLXVIII
-
-Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon
-front tout trempé de la sueur du chemin avec mon _mezaro_, et chargea
-la soeur portière de faire enchaîner les chiens, pour qu'ils ne me
-mordissent pas pendant cette première nuit en voyant une étrangère.
-
-Mais l'ordre était superflu; c'était un gros chien et une chienne qui
-n'étaient pas du tout méchants, ils parurent tout de suite comprendre
-que je n'étais pas plus méchante qu'eux; ils flairèrent, sans gronder
-seulement, mes pieds nus, et en léchèrent la poussière, tellement que
-je priai la portière de ne pas les enchaîner, mais de me les laisser
-pour compagnie dans la nuit.
-
-Cela fut ainsi; je m'étendis tout habillée sur la paille, je
-m'endormis comme une marmotte des hautes montagnes que j'avais, quand
-j'étais petite, au châtaignier, qu'Hyeronimo avait apprivoisée et qui
-ne s'éveillait qu'au printemps.
-
-
-CCLXIX
-
-Le lendemain, il n'était pas jour encore que je me revêtis de mon
-costume de la prison de Lucques pour aller à Livourne voir mon pauvre
-Hyeronimo. J'avais apporté sa zampogne, afin qu'on me prît pour un des
-_zampognero_ des Maremmes qui viennent jouer dans les rues de Livourne
-pour consoler les pauvres galériens. Les sentinelles me laissèrent
-librement passer la grille de l'arsenal et entrer dans la cour
-intérieure des galériens.
-
-On ne leur refuse pas chez nous, monsieur, en Italie, l'innocent
-plaisir d'écouter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le
-temps qu'ils ne travaillent pas, librement avec leurs parents, leur
-femme, leur fiancée, s'ils en ont, à travers les barreaux de fer de
-leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni même de s'entrelacer
-leurs doigts dans les doigts de celles qu'ils aimaient pendant qu'ils
-étaient libres.
-
-Il dormait encore; je m'étendis sur les dalles de la cour, sous le
-rebord de sa loge, qu'on m'avait indiquée en entrant, et je jouai
-l'air que nous avions inventé ensemble, au gros châtaignier, avant
-notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'élança
-vers les barreaux.
-
---Fior d'Aliza, est-ce toi? s'écria-t-il.
-
-La zampogne m'échappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue.
-
-
-CCLXX
-
-Ce que nous dîmes, monsieur, et ce que nous ne dîmes pas, je n'en
-sais rien; le vent même ne le pourrait pas dire, car il n'aurait pu
-passer entre ma bouche et la sienne. Nous restâmes une partie de la
-matinée à parler tout bas ou à nous taire en nous regardant. Je lui
-demandai pardon de l'avoir voulu tromper, et je lui promis de ne pas
-le quitter, excepté la nuit, pour l'aider à porter ses chaînes.
-
-Les autres galériens, punis pour des fautes légères, avaient horreur
-de s'approcher de lui. Les sbires de Lucques, dont il passait pour
-avoir tué le chef par trahison, l'avaient recommandé aux sbires des
-galériens comme un monstre de méchanceté. De sorte que ses compagnons,
-par flatterie pour les gardiens, affectaient la répugnance et
-l'horreur pour lui, afin de se faire bien venir d'eux.
-
-
-CCLXXI
-
-Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis à mon
-père et à ma tante, au châtaignier leur porter des nouvelles de leur
-enfant, et lui rapporter des châtaignes, et leur porter à eux la
-nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnées pour
-Hyeronimo et pour eux, et je revenais la nuit, sans peur et sans
-honte, à Livourne, passer la journée dans la cour, auprès de la loge
-de mon _sposo_, l'écoutant gémir de la fièvre, et veillant quand il
-dormait.
-
-Que de mois, monsieur, nous passâmes ainsi: lui, toujours plus
-languissant; moi, toujours vaillante!
-
-Un soir, cependant, le chagrin me saisit tellement dans la nuit, que
-les douleurs me prirent. La concierge du couvent alla chercher la
-sage-femme; mais quand elle arriva j'avais déjà un bel enfant sur mon
-sein. Le même soir je me levai et je le portai embrasser à son père.
-Huit jours après, je le portai à mon père et à ma tante. Ah! quelle
-joie ce fut dans la maison! Le père Hilario le baptisa et lui donna le
-nom de Beppo, qui veut dire «joie dans les larmes.»
-
-De ce jour, j'eus deux soucis au lieu d'un, et je l'emportai partout
-avec moi pour le faire sourire à son père en le tenant sur le rebord
-extérieur de la loge; quelquefois même il passait ses petites mains à
-travers la grille et jouait avec les chaînes d'Hyeronimo; je
-l'endormais, je l'allaitais, je riais avec lui.
-
-Cela ranimait le pauvre Hyeronimo; il le regardait, il me regardait,
-il revenait à la santé en jouissant de notre vue. J'avais oublié nos
-malheurs, et quand je jouais dans la rue de la zampogne, l'enfant
-paraissait goûter la musique, et les jeunes mères s'arrêtaient pour le
-contempler et pour m'entendre.
-
-
-CCLXXII
-
-Enfin, monsieur, nos deux figures amenaient trop de foule dans la rue,
-et la supérieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous
-étions trop beaux à présent pour rester plus longtemps à Livourne,
-que cela pourrait donner lieu à de nouveaux bruits, bien qu'il n'y eût
-rien à me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne connaissait
-pas l'origine; que Hyeronimo n'avait plus que six semaines pour
-achever sa peine, après quoi il pourrait revenir en liberté rejoindre,
-dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mère et son oncle, et
-qu'il convenait que je disparusse immédiatement de Livourne, où ma
-jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale.
-
-Je la remerciai de ses bontés, j'embrassai les deux chiens, mes
-fidèles gardiens à la cour; je dis adieu en pleurant à Hyeronimo, et
-je partis en sanglotant, avant le soir, pour la cabane, avec mon
-enfant sur le dos; je laissai ma zampogne à Hyeronimo pour le délasser
-de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit être
-libre des galères; peut-être, monsieur, le voilà qui débouche sur le
-pont de Lucques où j'ai tant pleuré un jour.
-
-Elle prêta l'oreille du côté du pont.
-
-
-CCLXXIII
-
-Après être restée un moment l'oreille tendue du côté du pont, comme si
-elle devinait le pas de son amant et de son époux, un faible
-grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au
-bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'éteignit,
-se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute,
-monta rapidement par la montagne et finit par remplir l'oreille de
-Fior d'Aliza.
-
---Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'écria-t-elle, et, pâlissant
-comme si elle allait tomber à terre, ramassant l'enfant dans le
-berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'échappant avec
-lui vers la porte, courut avec la rapidité de la pierre lancée de
-haut, au devant d'Hyeronimo!...
-
-Nous la perdîmes de vue en un clin d'oeil, et je restai seul avec les
-vieillards.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-J'aurais voulu assister à cette scène de retour et de l'amour dans
-cette solitude; puis, je réfléchis que le bonheur suprême a ses
-mystères comme les extrêmes douleurs que rien ne doit profaner à de
-tels moments et à de tels retours que l'oeil de Dieu; que je gênerais
-involontairement, malgré moi, l'échange de sentiments et de pensées
-qui allaient précipiter ce beau jeune homme des bras de sa _sposa_ aux
-bras de son oncle et de sa mère dans des paroles et dans des silences
-que ma présence intimiderait et qui ne retrouveraient plus jamais
-l'occasion de se rencontrer dans la vie.
-
-Je fis un signe à mon chien et nous disparûmes.
-
-
-CCLXXIV
-
-Je remontai seul encore au grand châtaignier; les dernières feuilles
-tombaient humides sous le beau vent d'équinoxe qui résonnait par
-bouffées dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la
-cathédrale des couvents lointains.
-
-Fior d'Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui
-tombait de l'arbre dépouillé, à travers les rameaux. Le père et la
-tante écorçaient les châtaignes que les premières gelées avaient fait
-fendre sous les feuilles jaunies, et l'heureux Hyeronimo relevait avec
-de la terre légèrement mouillée le bourrelet de glaise durcie que
-l'été avait desséché sur le coup de hache des bûcherons, quand il
-avait donné sa vie pour la vie de l'arbre.
-
-Le bonheur était incrusté sur toutes les figures, comme si aucun
-accident de la vie ne pouvait jamais l'altérer. Seulement le père
-Hilario ne pouvait plus sortir du couvent à cause de ses infirmités
-croissantes, et la reconnaissante famille lui préparait un panier de
-châtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui
-porter, le lendemain, au monastère, en souvenir du salut qu'ils lui
-devaient.
-
-
-CCLXXV
-
-J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y était propre, vivant,
-joyeux, même le petit chien à trois pattes qui me reconnut et me fit
-fête, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son
-jeune maître. Les caresses de ce pauvre animal m'attestèrent une fois
-de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l'homme.
-
-Je me rafraîchis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait été plus belle;
-elle portait son enfant comme une vierge de Raphaël, ignorant comment
-ce fruit d'innocence lui était venu dans une nuit de mort! Elle le
-regardait sans cesse comme pour voir si c'était un miracle ou un vrai
-enfant des hommes! puis, reconnaissant dans ses yeux la couleur des
-siens, et sur ses lèvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le
-rapprochait de son visage et le baisait avec cette sorte d'ivresse que
-l'enfant à la mamelle donne à sa mère.
-
---Que le bon Dieu bénisse à jamais cet arbre, cette maison et cette
-famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur
-bonheur se perpétue d'âge en âge et de génération en génération!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-CXXXIe ENTRETIEN
-
-LITTÉRATURE RUSSE
-
-IVAN TOURGUENEFF
-
-
-I
-
-La littérature est comme le soleil: elle éclaire tour à tour l'horizon
-des peuples.
-
-Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses
-des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis
-un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont
-établis avec leurs hordes populeuses, leurs moeurs traditionnelles et
-leurs facultés de croissance gigantesques et presque indéfinies; quand
-ils se sont fait place par le premier génie des nations, le génie
-sauvage de la guerre, accompagné du génie de l'unité ou de l'ordre,
-sous des chefs absolus; quand ils commencent à jouir de l'agriculture,
-de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils
-songent par instinct à se procurer les douceurs et les gloires de
-l'existence.
-
-Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les
-conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans
-le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à
-travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions
-et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent
-des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment
-dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de
-là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la
-navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de
-meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres
-mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs
-coeurs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des
-capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est
-alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils
-s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.
-
-C'est alors que _Karamsin_ écrit, d'une main encore novice,
-l'histoire nationale de la Russie; que _Pouschkine_ ou _Lamanof_
-chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que l'originalité; c'est
-alors, enfin, que des écrivains à formes moins prétentieuses, comme
-_Ivan Tourgueneff_, dont nous nous occupons en ce moment, écrivent
-avec une originalité à la fois savante et naïve ces _romans_ ou ces
-_nouvelles_, poëmes épiques des salons, où les moeurs de leur nation
-sont représentées avec l'étrangeté de leur origine, la poésie des
-steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.
-
-C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille
-littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de
-Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une
-popularité biblique.
-
-Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien
-qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'_Ivan Tourgueneff_ a
-l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.
-
-
-II
-
-Je connais légèrement _Ivan Tourgueneff_. Retenu seul à Paris, en
-1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un
-de ses volumes: _les Chasseurs russes_. Je passai beaucoup d'heures
-solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un
-canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour
-me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de
-Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: _les Chasseurs
-russes_, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant
-souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des moeurs naïves et
-des charmantes images dont chacune de ces _nouvelles_ était un recueil
-délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai à me procurer tout ce que les
-traductions pouvaient me permettre de savourer du même écrivain. Je
-passai, avec lui et grâce à lui, tout un été dans ce même ravissement
-d'imagination.
-
-J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée,
-cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de
-le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la
-campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!
-
-
-III
-
-Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de
-la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets
-de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes
-épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée.
-Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front
-est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous
-la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de
-bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour
-laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans
-obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent
-franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de
-jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large
-prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la
-grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à
-sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
-semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
-plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant
-d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires,
-en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le
-Russe d'_Alexandre_, civilisé et discipliné par sa force même;
-croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais
-étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent
-faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
-lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
-premier et la flexibilité du second.
-
-Tel est exactement Tourgueneff.
-
-
-IV
-
-Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet,
-d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à _Orel_.
-
-Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du
-gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg
-et à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands distingués
-qui ont Goethe pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et
-revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son empereur
-dans les corps de la noblesse.
-
-La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire,
-il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation
-d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre
-sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes,
-allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver
-dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par
-sa résidence, Moscovite par son coeur, homme éminent par tout.
-
-
-V
-
-Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des
-_Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne
-furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que
-leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre
-au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la
-révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir
-quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
-s'attacha par l'attrait du coeur et des arts.
-
-Voilà tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu'à ce moment. C'est
-le parfait gentilhomme étranger, naturalisé par le génie dans la vraie
-patrie des lettres.
-
-Je dis _génie_ et je ne le dis point par politesse.
-
-
-VI
-
-Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le génie y est rare comme
-partout ailleurs.
-
-J'entends par _génie_, le caractère transcendant du talent, cette
-physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'oeil dans un
-homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveauté
-inattendue, soit par la force de l'acte, de la pensée et du style, et
-qui vous fait dire: Voilà un homme de génie. L'originalité en tout est
-le caractère du génie; l'originalité en est le sceau.
-
-Originalité, force, délicatesse sont des signes évidents auxquels il
-est impossible de ne pas reconnaître le génie.
-
-La force se révèle dans l'acte, l'originalité dans les moeurs, la
-sensibilité dans le pathétique.
-
-La force ou l'héroïsme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde
-pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais
-qui peut savoir si Bossuet n'eût été très-timide hors de sa chaire? Sa
-complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent
-pas une haute idée de sa magnanimité.
-
-La sensibilité, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas.
-Elle se révèle par l'expression dans le style, comme le caractère dans
-la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est impossible de
-feindre les larmes. Le pathétique est inimitable. Voyez Racine et
-Fénelon; voyez Virgile, voyez Pétrarque. La tendresse triste forme le
-fond de leur génie.
-
-
-VII
-
-Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms
-séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge
-fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est
-jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et
-elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands
-de l'époque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'époque de
-_Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Français de l'époque
-de _Voltaire_, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux _de
-Maistre_.
-
-Il est même impossible de méconnaître dans _Tourgueneff_ une certaine
-ressemblance avec l'auteur du _Lépreux de la vallée d'Aoste_, le plus
-jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la
-touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.
-
-On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans
-la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul
-consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la
-sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi
-délicate. Deux frères ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du
-génie qui ont sucé le même lait.
-
-Mais à cela près, _Tourgueneff_ est très-supérieur à _de Maistre_,
-l'auteur du _Lépreux_. De Maistre est une source cachée dans un recoin
-des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un
-fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la
-Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
-n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un
-de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre
-commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit
-tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites.
-Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de
-vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales,
-égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
-bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut
-s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son
-impuissance.
-
-
-VIII
-
-Le principal mérite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous
-faire connaître, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore
-peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de
-village jusqu'au _starost_, chargé par lui de la direction des
-cultures et du gouvernement des paysans; jusqu'à la dernière catégorie
-de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grâce à la
-courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout
-s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature.
-C'est le daguerréotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous
-les villages de l'empire, qu'on s'y reconnaîtrait comme dans son
-propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux,
-fier, oppresseur; le maître indolent; sa femme et ses filles lentes et
-oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer
-leurs semestres dans les familles amies, occupés à faire l'agrément
-des jeunes filles, à danser, à monter à cheval, à chasser, à pêcher, à
-lire les livres nouveaux arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans
-leurs villages: en tout, des caractères extrêmement effacés,
-très-doux, très-tristes, plutôt féminins que sauvages.
-
-Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes à fresque par
-Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs
-nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.
-Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et
-fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la
-description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou
-il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le
-romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans
-ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure
-de leurs larmes. On y devient mélancolique de leur mélancolie, mais on
-n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la naïveté touchante des
-personnages, la simplicité vraisemblable et probablement vraie des
-aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme
-sans prétention de l'auteur.
-
-Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses
-descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun
-artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est
-logique, tout est calqué sur nature.
-
-Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il
-est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le
-monde.
-
-Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de moeurs ne peut
-pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser un
-immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner
-une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
-sera le charme du lecteur intelligent.
-
-
-IX
-
-Nous vous avons dit en commençant cet entretien que le jeune
-_Tourgueneff_, après avoir dépensé son adolescence en plein air et en
-pleins champs dans les terres de sa famille, était venu achever son
-éducation à _Moscou_, à _Pétersbourg_, à _Berlin_, et que, sollicité
-par une vocation puissante et naturelle, il avait publié de premiers
-Essais dans une revue littéraire russe, pendant qu'il faisait ses
-premières armes dans un corps de noblesse, à Pétersbourg. Il débuta
-par _les Chasseurs russes_, dont la collection réunie forme
-aujourd'hui deux volumes. C'étaient les premiers souvenirs et les
-mentions les plus fraîches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues
-ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possède ce
-recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne
-vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi
-le goût du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalité.
-
-Lisons d'abord ensemble et en les abrégeant par quelques analyses
-succinctes la première et la plus intéressante de ces nouvelles. Elle
-est intitulée _les Deux Amis_.
-
-Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde.
-
-
-RÉCIT
-
-LES DEUX AMIS
-
- Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six
- ans, nommé Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses
- fonctions officielles pour se vouer à l'administration des
- domaines que son père lui avait légués dans une des
- provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers
- l'obligeaient, disait-il, à prendre cette décision, et ces
- motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait est
- que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et
- ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service,
- vivre dans la capitale, comme il avait vécu jusque-là, et,
- bien qu'il renonçât à regret à sa carrière de fonctionnaire,
- la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour
- mettre ordre à ses affaires.
-
- À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa
- métairie en désordre, sa maison dégradée. Il commença par
- prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens,
- fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'établit,
- et clouer quelques planches au toit ouvert à la pluie. Là se
- bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en
- faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses
- ressources et l'état de ses domaines.
-
- Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à
- l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un
- homme qui cherche pour se distraire à prolonger le travail
- qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait de telle
- sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes
- les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y
- avait autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait
- pas, non point qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce
- qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec
- eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un
- de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine,
- qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était
- retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.
-
- Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant
- Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des
- difficultés pour le partage de deux bandes de prairie de
- quelques ares d'étendue. Plus d'une fois, ce terrain en
- litige avait occasionné entre les deux communautés des actes
- d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement
- enlevées et transportées en une autre place. L'animosité
- s'accroissait de part et d'autre, et ce fâcheux état de
- choses menaçait de devenir encore plus grave. Par bonheur,
- Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture
- d'esprit et du caractère pacifique de Boris, résolut de lui
- abandonner à lui-même la solution de cette question. Cette
- démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la
- décision de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite
- de cet arrangement, les deux voisins entrèrent en bonnes
- relations l'un avec l'autre, se firent de fréquentes
- visites, et enfin en vinrent à vivre en frères presque
- constamment.
-
- Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature
- de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui
- n'était pas riche, mais dont les parents autrefois étaient
- riches, avait été élevé à l'université et avait reçu une
- excellente éducation. Il parlait plusieurs langues, il
- aimait l'étude et les livres; en un mot, il possédait les
- qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au
- contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne
- prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y était en
- quelque sorte forcé, et ne pouvait être classé que dans la
- catégorie des gens illettrés.
-
- Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient
- pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa
- chevelure blonde, Boris ressemblait à un Anglais. Il avait
- des habitudes de propreté extrême, surtout pour ses mains,
- s'habillait avec soin, et avait conservé dans son village,
- comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.
-
- Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était
- basané, ses cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait
- un paletot-sac en drap bronzé, avec de grandes poches
- entre-bâillées sur les côtés. «J'aime cette couleur de
- bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;» mais
- le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.
-
- Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants,
- recherchés. Pierre mangeait, sans y regarder de si près,
- tout ce qui se présentait, pourvu qu'il y eût de quoi
- satisfaire son appétit. Si on lui servait des choux avec du
- gruau, il commençait par savourer les choux, puis attaquait
- résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe
- allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et
- entassait le gruau sur son assiette.
-
- Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa
- boisson nourricière. Quant aux vins de France,
- particulièrement les vins rouges, il ne pouvait les
- souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.
-
- En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de
- l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est
- qu'ils étaient tous deux également honnêtes et bons garçons.
- Pierre était né avec cette qualité, et Boris l'avait
- acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre
- n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun
- lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux
- portraits, que Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que
- Boris.
-
- Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins
- s'écoulait d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf
- heures, Boris ayant fait sa toilette et revêtu une belle
- robe de chambre qui laissait à découvert une chemise
- blanche comme la neige, s'asseyait près de la fenêtre avec
- un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre
- Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village
- n'était qu'à une demi-verste de celui de son ami, et
- très-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la
- maison de Boris.
-
- «Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment
- avez-vous passé la nuit?» Alors Théodore, un petit
- domestique de quinze ans, s'avançait avec sa casaque, ses
- cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de chambre
- qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre
- commençait par faire entendre un cri de satisfaction, puis
- se parait de ce vêtement, ensuite se servait une tasse de
- thé et préparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un
- entretien peu animé, et coupé par de longs intervalles et de
- longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la
- veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la
- campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins
- et de leurs voisines.
-
- Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre
- s'était cru obligé, par politesse, de le questionner sur le
- mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points
- scientifiques ou industriels, parfois même sur des questions
- assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient et
- l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de
- cette investigation; peu à peu il y renonça, et Boris
- n'éprouvait pas un grand désir de l'y ramener. De loin en
- loin, il arrivait encore que tout à coup Pierre s'avisait de
- formuler quelque difficile question comme celle-ci: «Boris,
- dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe électrique?»
- Boris lui expliquait le plus clairement possible cette
- merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait
- pas compris, disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait,
- et de longtemps il ne se hasardait à aborder un autre
- problème scientifique.
-
- Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps,
- la causerie des deux amis, en voici un échantillon:
-
- Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et
- la lançant en bouffées impétueuses par ses narines, disait à
- Boris: «Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout
- à l'heure à votre porte?»
-
- Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une
- cuillerée de thé froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»
-
- Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans
- la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit
- garçon, puis ajoutait: «Une jeune fille blonde qui n'est, ma
- foi, pas laide.
-
- --Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma
- nouvelle blanchisseuse.
-
- --D'où vient-elle?
-
- --De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»
-
- Après cette réponse, nouveau silence.
-
- «Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de
- nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de
- tabac qui s'allumaient et pétillaient sous la cendre au fond
- de sa pipe.
-
- --J'en ai trois, répondait Boris.
-
- --Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à
- faire. Vous savez quelle est sa besogne.
-
- --Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.
-
- Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner.
- Pierre avait un goût particulier pour ce repas, et disait
- qu'il fallait absolument le faire à midi. À cette heure-là,
- il s'asseyait à table d'un air si heureux et avec un si bon
- appétit, que son aspect seul eût suffi pour réjouir l'humeur
- gastronomique d'un Allemand.
-
- Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se
- contentait d'une côtelette, d'un morceau de poulet ou de
- deux oeufs à la coque. Seulement il assaisonnait ses repas
- d'ingrédients anglais disposés dans d'élégants flacons qu'il
- payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet appareil
- britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas
- pouvoir s'en passer.
-
- Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient,
- si le temps était beau, pour visiter la ferme ou pour se
- promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux.
- Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son
- village et le faisait entrer dans sa maison.
-
- Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la
- cabane d'un valet qu'à une habitation de maître. Sur le toit
- de chaume, où nichaient diverses familles d'oiseaux,
- s'élevait une mousse verte. Des deux corps de logis
- construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre,
- l'un penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et
- menaçait de s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette
- maison ne présentait pas un aspect plus agréable au dedans.
- Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa modestie de
- caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent
- les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une
- maisonnette où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son
- ménage était fait par une femme d'une quarantaine d'années,
- nommée Marthe, très-dévouée et très-probe, mais
- très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le linge,
- et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une condition
- convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.
-
- Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était
- très-hospitalier; il aimait à donner à dîner, et s'efforçait
- surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par
- l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle,
- courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se
- rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait
- ordinairement d'un morceau d'esturgeon desséché et d'un
- verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il en riant, _contre_
- l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris
- ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre
- apportait au dîner le même appétit qu'au repas du matin,
- puis se retirait à l'écart pour faire une sieste de quelques
- heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux
- étrangers.
-
- Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même
- salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils
- continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre
- détachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix
- de ténor assez agréable. Il avait pour la musique un goût
- beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer le
- nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui
- venait de commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se
- sentait enclin à la tristesse ou à la mélancolie, il
- chantait en nasillant légèrement une des chansons de son
- régiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles
- que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit
- qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que
- l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini
- chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le maréchal des
- logis nous présente son rapport.» Parfois Boris essayait de
- l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni
- très-harmonieuse.
-
- À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se
- quittaient, pour recommencer le lendemain la même existence.
-
- Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon
- leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit
- tout à coup d'un ton expressif:
-
- «Il y a une chose qui m'étonne, Boris.
-
- --Quoi donc?
-
- --C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos
- qualités d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.
-
- --Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette
- remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent à
- ce genre de vie.
-
- --Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez
- considérable pour vous assurer partout une honnête
- existence? Vous devriez entrer au service.»
-
- Et, après un moment de silence, il ajouta:
-
- «Vous devriez entrer dans les uhlans.
-
- --Pourquoi dans les uhlans?
-
- --Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le
- mieux.
-
- --Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.
-
- --Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau
- régiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un
- pareil; un régiment merveilleux; colonel, officiers..., tout
- était parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre
- taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.
-
- --Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements
- militaires, je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité
- de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle
- carrière, et je ne sais pas même si à mon âge on voudrait
- m'y admettre.
-
- --C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien,
- alors, reprit-il en levant subitement la tête, il faut vous
- marier.
-
- --Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!
-
- --Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de
- vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel
- intérêt peut-il y avoir pour vous à ne pas vous marier?
-
- --Il ne s'agit pas d'intérêt.
-
- --Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non,
- je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont
- un tel éloignement pour le mariage... Ah! vous me
- regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas
- voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions meilleures,
- vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du
- célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont
- étonnants...»
-
- Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une
- chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le
- tuyau pour le nettoyer.
-
- «Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas
- à me marier?»
-
- En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague
- en velours ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait
- très-gravement cette opération. Les paroles de Boris lui
- firent faire un mouvement de surprise.
-
- «Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne
- et je l'épouse.
-
- --En vérité?
-
- --En vérité!
-
- --Non..., vous plaisantez?
-
- --Je vous assure que je ne plaisante pas.»
-
- Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:
-
- «Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une
- femme.
-
- --À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi
- voulez-vous me marier?
-
- --Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas
- capable de régler vous-même cette affaire.
-
- --Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que
- je m'entendais assez bien à ces sortes de choses.
-
- --Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea
- d'entretien.
-
- Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son
- paletot sac, mais avec un frac bleu, à longue taille, orné
- de très-petits boutons et chargé de deux manches bouffantes.
- Ses moustaches étaient cirées, ses cheveux relevés en deux
- énormes boucles sur le front et imprégnés de pommade. Un col
- en velours, enjolivé d'un noeud en soie, lui serrait
- étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante
- raideur.
-
- «Que signifie cette toilette? demanda Boris.
-
- --Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une
- chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec
- gravité; elle signifie qu'il faut faire atteler votre
- voiture. Nous partons.
-
- --Et où donc allons-nous?
-
- --Voir une jeune femme.
-
- --Quelle jeune femme?
-
- --Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus
- avant-hier?
-
- --Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque
- embarras, c'était une plaisanterie.
-
- --Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez
- sérieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai déjà
- fait mes préparatifs.
-
- --Comment? que voulez-vous dire?
-
- --Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de
- vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite
- avec vous.
-
- --Quelle voisine?
-
- --Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites
- atteler.
-
- --Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de
- cette subite décision.
-
- --C'est le temps de la saison.
-
- --Et allons-nous loin?
-
- --Non; à une quinzaine de verstes de distance.
-
- --Sans même déjeuner? demanda Boris.
-
- --Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais,
- tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai
- une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera
- pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve.
-
- --Ah! c'est donc une veuve?
-
- --Oui, vous verrez.»
-
- Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le
- déjeuner et fit harnacher les chevaux.
-
- L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre.
- Pierre, impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un
- second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit
- apparaître vêtu comme un vrai citadin de bon goût. Il
- portait un pardessus dont la couleur noire se détachait sur
- un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet
- noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son
- gilet était suspendue une petite chaîne en or qui retombait
- dans une poche de côté, et de son habit et de son linge
- frais s'exhalait un doux arôme.
-
- Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère
- exclamation et prit son chapeau.
-
- Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son
- ami vers sa voiture.
-
- «C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il,
- que j'entreprends cette course.
-
- --Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel
- l'élégante toilette de son voisin exerçait un visible
- ascendant, mais peut-être me remercierez-vous de vous avoir
- fait faire ce petit voyage.»
-
- Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta
- dans la calèche.
-
- Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se
- tenaient immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit
- Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous
- connaissez sans doute déjà ce nom?
-
- --Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec
- qui vous voulez me marier?
-
- --Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la
- fortune et de bonnes façons, des façons de grande ville. Au
- reste, vous en jugerez. Cette démarche ne vous impose aucun
- engagement.
-
- --Sans doute. Et quel âge a-t-elle?
-
- --Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»
-
- La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie
- Cirilovna était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne
- l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea
- son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne
- s'inquiétait guère en général du froid, et moins encore
- quand il avait ses habits de grande cérémonie qui
- l'étreignaient au point de le faire transpirer.
-
- L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez
- jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de
- campagne qui décorent les environs de Moscou, mais qu'on ne
- rencontre que rarement dans les provinces.
-
- En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le
- seuil de la porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et
- d'une redingote ornée de boutons armoriés; dans
- l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et
- habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa
- maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle
- les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger,
- où un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon,
- décoré de meubles à la mode, façonnés en Russie,
- très-agréables en apparence et en réalité très-incommodes.
-
- Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit
- entendre dans une chambre voisine, puis la maîtresse de la
- maison entra d'un pas léger. Pierre s'avança à sa rencontre
- et lui présenta Boris.
-
- «Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris
- d'un regard rapide. Il y a longtemps que je désirais vous
- connaître, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien
- voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie,
- asseyez-vous.»
-
- Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un
- coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants
- blancs, penchant la tête sur le dossier du canapé, tandis
- qu'elle avançait sur le parquet deux petits pieds chaussés
- de deux jolies bottines.
-
- Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris,
- assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait
- attentivement. Elle avait la taille svelte, élancée, le
- teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants
- un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des
- Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie
- présentait un tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on
- ne pouvait y saisir un caractère déterminé. Tantôt elle
- clignait ses yeux, tantôt elle les ouvrait dans toute leur
- étendue, et en même temps sur ses lèvres errait un sourire
- affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient dégagés et
- parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait
- assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle
- était coiffée étourdiment, qu'elle avait la raie de travers.
- De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage,
- car il avait à cet égard le même sentiment que Pouschkine,
- qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses sans sourire,
- ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un
- mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme
- des femmes séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un
- vieux garçon, des enfants espiègles.
-
- Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à
- vivre dans un village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en
- appuyant avec afféterie sur l'accentuation de certaines
- syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui on puisse
- converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer
- dans un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une
- petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions à voir,
- s'éloignent et nous abandonnent dans notre triste solitude!»
-
- Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre
- le regarda d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a
- le don de la parole!
-
- «Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.
-
- --Oui... mais...
-
- --N'ayez pas peur. Je fume aussi.»
-
- À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en
- argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit à ses
- visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait
- la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une
- bougie.
-
- «Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant
- gracieusement la tête et en lançant en l'air une légère
- bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas
- qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce
- qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point
- asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.
-
- --Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont
- surtout très-sévères sur cet article.
-
- --Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les
- fréquente pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans
- mon solitaire refuge.
-
- --Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda
- Boris.
-
- --Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire,
- je rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.
-
- --Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre,
- étonné.
-
- --Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.
-
- --À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.
-
- Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se
- retournant vers Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je
- suis sure, monsieur Boris, que vous vous intéressez à la
- littérature russe?
-
- --Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris,
- qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres
- nouveaux, et s'en tenait à Pouschkine.
-
- --Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à
- présent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble
- très-injuste, n'êtes-vous pas de mon avis?
-
- --Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua
- Boris.
-
- --C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte
- dans les régions idéales, et maintenant on ne s'applique
- qu'à peindre les réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous
- le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le
- mouvement de l'existence journalière, dans le monde, sur
- cette terre?
-
- --Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la
- regardant. Je trouve ici même un grand attrait.»
-
- Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla
- vouloir prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en
- silence.
-
- L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant
- rapidement d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune
- question, sans prendre aucun caractère décisif. On en vint à
- parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvénients,
- et de la destinée des femmes en général. Sophie prit le
- parti d'attaquer le mariage, et peu à peu s'anima,
- s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de
- la contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait
- les oeuvres de Marlinski: elle les avait étudiées et en
- avait profité. Les grands mots d'art, de poésie diapraient
- constamment son langage.
-
- «Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse
- dissertation, qu'y a-t-il de plus précieux pour la femme que
- la liberté de pensée, de sentiment, d'action?
-
- --Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait
- pris depuis quelques instants une expression marquée de
- mécontentement. Pourquoi la femme réclamerait-elle cette
- liberté? qu'en ferait-elle?
-
- --Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de
- l'homme?
-
- --L'homme non plus n'en a pas besoin.
-
- --Pas besoin?
-
- --Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À
- s'ennuyer ou à faire des folies.
-
- --Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous
- ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que
- vous commettiez des folies.
-
- --Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté,
- répondit tranquillement Pierre.
-
- --Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui
- dois peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»
-
- Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se
- pencha vers Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se
- complaît dans le paradoxe.
-
- --Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.
-
- --En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.
-
- --À soutenir des paradoxes.»
-
- Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses
- dents: «Et moi je sais ce qui vous plairait...»
-
- En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que
- le dîner était servi.
-
- «Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la
- salle à manger?»
-
- Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre
- Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et
- Boris Andréitch, avec ses goûts délicats en matière de
- gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que
- les mets fussent servis sous des cloches et que les
- assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en
- dépit des étiquettes argentées et dorées qui décoraient
- chaque bouteille.
-
- Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de
- temps à autre un regard impérieux sur ses domestiques. Elle
- vidait à de fréquents intervalles son verre d'une façon
- assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient
- très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on
- trouvait que, de la part d'une femme, c'était un
- inconvénient.
-
- Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur
- demanda ce qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris
- accepta une tasse de thé, et, après en avoir pris une
- cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé du café. Mais le
- café n'était pas meilleur. Pierre, qui en avait demandé, le
- laissa pour prendre du thé, et renonça également à boire
- cette autre potion.
-
- Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra
- très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux
- pétillaient et ses joues étaient échauffées... Mais ses deux
- visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions à
- l'éloquence. Ils semblaient plus occupés de leurs cigares
- que de ses belles phrases, et, à en juger par leurs regards
- constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu de
- supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se
- serait peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il
- venait de s'engager dans un galant débat avec Sophie, qui,
- d'une voix coquette, lui demandait s'il n'était pas surpris
- qu'elle vécût ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre
- voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher
- d'atteler les chevaux.
-
- Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir
- ses deux hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté
- de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude
- irrésolue, par l'expression de son sourire, semblait lui
- dire que ce n'était pas à lui que devaient s'adresser ses
- reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était temps
- de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même
- temps, il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa
- main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_, à la
- façon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et
- serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De
- nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui
- fit promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà
- dans l'antichambre, enveloppé dans son manteau.
-
- Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à
- quelques centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non,
- murmura-t-il, cela ne va pas.
-
- --Que voulez-vous dire? demanda Boris.
-
- --Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression
- de dédain.
-
- --Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être
- de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu
- prétentieuse, mais agréable.
-
- --C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but
- que je m'étais proposé en vous conduisant près d'elle».
-
- Boris ne répondit pas.
-
- «Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous
- déclarer qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque
- deux dents au côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on
- le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce là une
- femme de ménage? Je sors de chez elle sans avoir pu
- satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle,
- instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout,
- donnez-moi une bonne ménagère, que diable! Je vous le
- répète, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique,
- avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en
- fer-blanc, vous ont étonné?
-
-
-X
-
-Une seconde visite, où _Boris_ se trouve placé à table entre deux
-soeurs, ne réussit pas mieux.
-
-L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.
-
-Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la
-campagne avec une fille nommée _Viéra_.
-
-Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit
-par devenir pathétique.
-
- --Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.
-
- --Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.
-
- --Je vous assure que j'ai été très-content de connaître
- Sophie Cirilovna.
-
- --J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»
-
- En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en
- avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole.
-
- --Je suis à votre disposition, répondit Boris.
-
- --Très-bien.»
-
- Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si
- ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une
- grande partie de la journée. Un matin, il se présenta de
- nouveau chez son ami, dans ses vêtements d'apparat, et
- invita Boris à venir faire avec lui une autre visite.
-
- «Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait
- attendu cette seconde invitation avec une certaine
- impatience, et qui se hâta de faire atteler son traîneau,
- car l'hiver était venu et les voitures étaient remisées pour
- plusieurs mois.
-
- --Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à
- Tikodouïef. Le maître de cette maison est un excellent homme
- qui s'est retiré du service avec le grade de colonel. Sa
- femme est une personne fort recommandable, et il y a là deux
- jeunes filles fort gracieuses, qui ont reçu une éducation du
- premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne
- sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive
- et animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont
- de vrais modèles. Vous verrez.
-
- --Et comment s'appelle le père?
-
- --Calimon Ivanitch.
-
- --Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?
-
- --Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi
- Pélagie; l'autre Émérance.
-
- Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être
- promptement invité à une autre excursion; mais Pierre
- semblait avoir renoncé à ses projets. Pour l'y ramener,
- Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la famille
- Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en
- un premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait
- d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne
- pas vouloir comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette
- froide réserve, lui dit un matin:
-
- «Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler
- vos promesses?
-
- --Quelles promesses?
-
- --Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier?
- J'attends.
-
- --Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le
- goût trop délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme
- qui puisse vous convenir.
-
- --Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite
- à votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais
- infructueux; est-ce une raison pour désespérer? D'ailleurs,
- la veuve ne m'a point déplu. Si vous m'abandonnez, je
- retourne près d'elle.
-
- --Allez à la grâce de Dieu!
-
- --Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me
- marier. Faites-moi donc connaître une autre femme.
-
- --Je n'en connais pas dans tout ce canton.
-
- --C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il
- n'existe pas une agréable personne à plusieurs lieues à la
- ronde.
-
- --Je vous dis la vérité.
-
- --Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»
-
- Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long
- silence, il reprit:
-
- «Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une
- très-brave fille! Mais elle ne vous convient pas.
-
- --Et pourquoi?
-
- --Parce qu'elle est trop simple.
-
- --Tant mieux!
-
- --Et son père est si bizarre!
-
- --Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami,
- faites-moi connaître Melle... Comment l'appelez-vous?
-
- --Viéra Barçoukova.»
-
- Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre
- de le conduire dans la maison de la jeune fille.
-
- Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof
- était en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la
- nature la plus bizarre. Après avoir achevé d'une façon
- brillante son éducation dans l'un des établissements de la
- couronne, il était entré dans la marine, et y avait acquis
- promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il
- avait tout à coup quitté le service pour se retirer dans son
- domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il
- était devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite
- et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque jour, enveloppé
- dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains
- dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa
- chambre, en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on
- lui disait il ne répondait que par un sourire et une
- exclamation: «Braou! braou!» ce qui, pour lui, signifiait
- Bravo! bravo!
-
- Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son
- étrangeté, il était très-bon et très-hospitalier. Si un ami,
- à sa table, lui disait: «Savez-vous, Étienne, qu'au dernier
- marché de la ville le seigle s'est vendu trente roubles?
-
- --Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le
- sien à moitié prix.
-
- --Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a
- perdu vingt mille roubles au jeu?
-
- --Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.
-
- --On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté
- dans le village voisin.
-
- --Braou! braou!
-
- --Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.
-
- --Braou! braou!»
-
- Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que
- ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec
- une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles était
- brisé, que son groom avait perdu ses souliers, il répétait
- avec la même indifférence: «Braou! braou!» Cependant, sa
- maison n'était point en désordre; il ne faisait point de
- dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.
-
- Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne
- Barçoukof était agréable. Il avait la figure ronde, de
- grands yeux vifs, un nez bien fait et des lèvres roses qui
- avaient conservé la fraîcheur de la jeunesse, une fraîcheur
- rehaussée encore par la teinte argentée de ses cheveux. Un
- léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se
- répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il
- lui arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui
- le rendait malade. S'il était obligé de prononcer quelques
- autres mots que son exclamation accoutumée, il ne le faisait
- qu'à la dernière extrémité, et en abrégeant autant que
- possible ses paroles.
-
- Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que
- lui, le même sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient
- plus foncés encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux.
- Elle était d'une taille moyenne et très-gracieuse. Rien en
- elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il suffisait
- de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une
- excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour
- l'autre une tendre affection. C'était elle qui régissait et
- gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tâche
- avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que
- Pierre l'avait dit, c'était la simplicité même.
-
- Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se
- promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste
- cabinet qui occupait presque la moitié de l'étendue de sa
- maison, et qui lui servait à la fois de salon et de salle à
- manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses
- repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant,
- mais propre. Sur un des côtés s'étendait un divan, bien
- connu des propriétaires du voisinage, un large divan,
- très-doux, très-confortable et garni d'une quantité de
- coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une
- chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient
- inhabitées. La petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le
- jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit,
- d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche,
- elle était garnie d'une quantité de flacons de conserves et
- de liqueurs préparées par la jeune fille.
-
- En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de
- l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à
- se dégager de sa pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté
- d'entrer.» Les deux amis s'avancèrent dans le salon, et
- Pierre présenta son ami à Étienne.
-
- «Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire
- en lui tendant la main... Très-froid... Un verre
- d'eau-de-vie?» et, du doigt ayant indiqué la bouteille qui
- se trouvait sur la table, il continua sa promenade.
-
- Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent
- sur le canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y
- eut pris place, Boris s'y trouva établi comme s'il faisait
- usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de
- Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même agréable
- impression.
-
- Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que
- rarement il était seul. Près de lui était une sorte de
- figure patibulaire, un individu nommé Onufre Ilitch, au
- visage ridé et usé, au nez arqué comme le bec d'un épervier,
- et à l'oeil inquiet. Il avait autrefois occupé un emploi
- dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant
- il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée
- sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il
- suivait du regard Étienne, et dès que les deux visiteurs
- furent assis, il dit avec un profond soupir:
-
- «Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme.
- Mais vous connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes,
- pécheurs coquins, tout le monde vit dans le péché, et moi je
- fais comme les autres.
-
- --Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence,
- il ajouta:--Mauvaise sentence!
-
- --Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité
- cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en
- appelle à ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les
- détails de mon affaire, s'ils veulent bien m'écouter.
-
- --Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.
-
- Celui-ci fit un signe d'assentiment.
-
- «Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre
- moi-même et contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé
- une généreuse indignation!
-
- --Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»
-
- Onufre tressaillit.
-
- «Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les
- fripons qui affectent de faire voir une généreuse
- indignation?»
-
- Étienne répondit par un signe affirmatif.
-
- L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis
- tout à coup éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui
- restait pas une dent. Pourtant il parlait assez
- distinctement.
-
- «Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre
- avocat a bien raison de dire que vous êtes un faiseur de
- calembours.
-
- --Braou! braou!» répéta Barçoukof.
-
- En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas
- léger, portant sur un plateau vert deux tasses de café et de
- la crème. Une robe grise lui serrait gracieusement la
- taille. Boris et son ami se levèrent vivement à son
- approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son plateau
- sur la table:
-
- «Mon père, dit-elle, voici votre café.
-
- --Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il.
- Ma fille, voilà M. Boris Andréitch.»
-
- Boris s'inclina de nouveau.
-
- «Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui
- ses yeux doux et calmes. Nous ne dînerons pas avant une
- heure et demie.
-
- --J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.
-
- --Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.
-
- --Très-volontiers.
-
- --À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous
- ne vous avons vu.»
-
- À ces mots Viéra sortit.
-
- Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:
-
- «Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle
- grâce dans ses mouvements!
-
- --Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est
- comme une auberge; dès qu'une personne est sortie, il en
- arrive une autre.»
-
- En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme
- d'une énorme corpulence, large tête, larges joues, grands
- yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie
- était empreinte d'une expression d'aigreur et de
- mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et
- très-ample vêtement.
-
- «Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même
- regarder ceux à qui s'adressait ce bref salut.
-
- Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.
-
- «Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.
-
- --Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous
- donc?
-
- --De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous
- oblige d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur,
- ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai
- fatigué mes chevaux à courir à travers la ville que Dieu
- maudisse!
-
- --Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre,
- désigné si lestement par cette épithète de petit monsieur.
-
- --Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras,
- fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas
- bientôt être pendu?»
-
- Onufre ne répondit pas.
-
- «Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice
- est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te
- fait-il d'être dans l'attente de ton jugement? Pas la
- moindre. Seulement tu es vexé de ne plus pouvoir... et en
- disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui
- saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel
- malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les
- côtés.
-
- --Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez
- que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui
- reçoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul
- qui ai été l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a
- pris part, comme je l'ai démontré.
-
- --Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache
- sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas
- sur lui. Mais l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un
- gaillard habile!
-
- --Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua
- Onufre en bégayant.
-
- --Oui, oui.
-
- --Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.
-
- --Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne.
- Quelle créature admirable! Près des filous et des ivrognes,
- c'est un vrai colosse.
-
- --«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.
-
- Viéra rentra avec deux tasses.
-
- --Encore une, lui dit son père, tandis que Michel
- s'inclinait devant elle.
-
- --Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant
- pour la délivrer de son plateau.
-
- --Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu
- seulement que ce café soit bon!
-
- --Servi par vos mains...
-
- Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment,
- sortit et revint un instant après offrir une tasse à Michel.
-
- «Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui
- est arrivé à Marie Ilinichna?»
-
- Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.
-
- «Oui... elle est tombée en paralysie.»
-
- --Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour
- elle se met à table avec plusieurs convives. On sert de la
- batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle
- en reprend encore, puis tout à coup sa vue se trouble, sa
- tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse
- autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On
- dit que le médecin du district s'est distingué en cette
- occasion. Dès qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant:
- «Un docteur! vite un docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne
- vit que du produit des morts que l'on trouve dans
- l'arrondissement. Quelle heureuse profession!
-
- --Braou! braou! répéta Barçoukof.
-
- --Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la
- batvine, dit Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des
- angles du salon.
-
- --De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.
-
- --Précisément.
-
- --À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne
- convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est
- une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre
- Vasilitch?
-
- --Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?
-
- --Oui.
-
- --Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une
- chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.
-
- --Ni moi.»
-
- L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton.
- Étienne n'y prenait aucune part et continuait à se promener
- dans sa chambre.
-
- Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en
- faisait elle-même les honneurs, servait avec soin ses hôtes,
- et cherchait à deviner leurs désirs. Boris, assis à côté
- d'elle, ne la quittait pas du regard. De même que son père,
- elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui
- seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes
- questions, non pas tant pour les réponses qu'il pouvait en
- attendre que pour voir ses lèvres s'entr'ouvrir.
-
- Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se
- mirent à jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus
- que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers
- Onufre, quoiqu'il continuât encore à lui adresser plusieurs
- acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait d'être
- semblable aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les
- ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais
- le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un
- air riant vers celui qu'il avait tant maltraité et lui dit:
-
- --Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après
- tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je
- t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite,
- parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et
- qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.
-
- --C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces
- paroles. C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la
- calomnie....
-
- --Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La
- calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la
- tour de Pugatschef, enfermé et enchaîné? Donne-nous des
- cartes.»
-
- Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en
- passant à plusieurs reprises son doigt sur sa langue
- effilée.
-
- Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa
- chambre, et Boris était assis près de Viéra. Il voulait
- causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques
- difficultés et sans être obligé de se résigner à de
- fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche
- de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui
- demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins,
- si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui
- étaient agréables. Puis il lui demanda si elle lisait; à
- quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le temps.
-
- Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui
- annoncer que ses chevaux étaient attelés. Il se leva à
- regret, il s'affligeait déjà de partir, de s'éloigner de ce
- bon regard, de ce pur sourire. Il serait resté si Étienne
- avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais
- Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient
- passer la journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y
- décider et ordonner qu'on préparât leurs lits. Ainsi firent
- Michel Micheïtch et Onufre. Ils s'installèrent dans la même
- chambre, et on les entendit longtemps causer. C'était
- surtout Onufre qui se livrait à une faconde extraordinaire.
- Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait de
- lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui
- répondre de temps à autre par un monosyllabe qui, de sa
- part, n'indiquait encore qu'une confiance très-équivoque. Le
- lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord
- pour se rendre à la métairie de Michel, et de là à la ville.
-
- Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci,
- bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval
- et par le balancement du traîneau, s'était assoupi.
-
- «Pierre! lui cria son ami après un long silence.
-
- --Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.
-
- --Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?
-
- --Sur quoi donc?
-
- --Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes
- excursions.
-
- --Sur Viéra?
-
- --Oui.
-
- --À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous
- convient pas.
-
- --Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que
- la blonde Émérance et que la jeune veuve.
-
- --Est-il possible?
-
- --Je vous assure.
-
- --Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille
- d'une simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à
- conduire une maison, mais ce n'est pas là ce qu'il vous
- faut.
-
- --Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.
-
- --Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même
- prononcer un mot français.
-
- --Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler
- français?»
-
- Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:
-
- «Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne
- peut être.... Vous plaisantez.
-
- --Je ne plaisante nullement.
-
- --À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne
- pouvait convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»
-
- À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la
- tête sur un coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à
- Viéra. Dans sa pensée, il la contemplait avec son charmant
- sourire, avec son beau et franc regard. La nuit était froide
- et claire, le ciel étoilé. Les grains de neige scintillaient
- comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les
- pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses
- couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et
- brillaient comme des miroirs à facettes aux rayons de la
- lune.
-
- Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt
- rapidement de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que
- de rêves ne fit-il pas jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de
- sa maison? mais à tous ces rêves s'associait l'image de
- Viéra.
-
- Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de
- l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le
- fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette première
- visite, son ami lui dit:
-
- «J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes
- pas disposé à m'accompagner, j'irai seul.»
-
- Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à
- partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la
- première fois, il y avait chez Étienne plusieurs étrangers à
- qui Viéra offrait, avec sa grâce habituelle, du café et des
- liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris eut avec elle un
- entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que
- la première fois. Il lui parla de son existence passée, de
- Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui
- vint à l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible
- curiosité, quelquefois en souriant et en le regardant, mais
- sans oublier une minute ses devoirs de maîtresse de maison.
- Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son père
- avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait
- elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa
- place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir
- près de lui, reprenait son travail de broderie, et il
- continuait ses récits. Une ou deux fois Étienne, en se
- promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta
- l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et
- continua sa marche.
-
- Boris et Pierre prolongèrent cette visite bien plus que la
- première. Ils couchèrent dans la maison de Barçoukof, et ne
- la quittèrent que le lendemain soir. En partant, Boris
- tendit la main à Viéra. Elle rougit. Aucun homme jusque-là
- ne lui avait encore serré la main. Elle pensa que c'était un
- usage de Pétersbourg.
-
- Les deux amis retournèrent souvent chez Étienne. Quelquefois
- même Boris y allait seul. Il était de plus en plus attiré
- vers la demeure de Viéra. De plus en plus la jeune fille lui
- plaisait. Entre elle et lui, il s'était établi des rapports
- affectueux; seulement il la trouvait trop réservée et trop
- raisonnable.
-
- Son ami Pierre avait cessé de lui parler d'elle. Un matin,
- cependant, après l'avoir regardé quelques instants en
- silence, tout à coup il lui dit:
-
- «Boris!
-
- --Que voulez-vous? répondit Boris en rougissant légèrement
- sans savoir pourquoi.
-
-
-XI
-
-Après diverses aventures aussi légères que les rêves d'un jeune homme
-incertain s'il est épris, l'intérêt se resserre.
-
-Rien ne change dans les trois caractères, mais la destinée change et
-le dénoûment approche.
-
-L'inclination de Boris n'échappe pas à Pierre.
-
- --Je désirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce
- serait bien mal. Si...
-
- --Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.
-
- --Je voudrais vous parler de Viéra.
-
- --De Viéra?»
-
- Et Boris sentit s'accroître sa rougeur.
-
- «Voyez, Boris... Il faut prendre garde à ce qui peut
- arriver... Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amitié me
- fait un devoir...
-
- --Que signifient toutes ces réticences? Viéra est une
- personne sage, et, entre elle et moi, il n'y a pas d'autre
- lien que celui d'une honnête amitié.
-
- --Permettez, Boris; quelle amitié peut-il y avoir entre un
- homme qui, comme vous, a reçu une si complète éducation, et
- une pauvre fille de village qui a vécu renfermée entre
- quatre murs?
-
- --C'est pourtant comme je vous le dis, repartit Boris avec
- une certaine irritation, et je ne sais quelle idée vous vous
- faites de ce que vous appelez l'éducation.
-
- --Écoutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me
- dissimuler un secret, vous en avez le droit; mais, quant à
- me tromper, vous n'y réussirez pas, je vous en préviens: car
- j'ai aussi ma perspicacité, et la soirée que nous avons
- passée hier chez Étienne m'a fait comprendre...
-
- --Qu'avez-vous donc compris?
-
- --Que vous aimez Viéra, et que vous êtes déjà jaloux de son
- affection.
-
- --Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami,
- m'aime-t-elle?
-
- --C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais
- surpris qu'elle ne vous aimât pas.
-
- --Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites,
- un homme bien élevé?
-
- --Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une
- honorable situation... De plus, vous avez un extérieur
- agréable.»
-
- Boris se leva et s'approcha de la fenêtre.
-
- «Comment donc, reprit-il en revenant tout à coup vers
- Pierre, avez-vous remarqué que j'étais jaloux?
-
- --Parce que vous étiez hier très-tourmenté de voir que ce
- petit étourneau de Karentef ne s'en allait pas.»
-
- Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce
- Karentef était un étudiant, d'un caractère jovial et
- amusant, mais étourdi, et porté à de mauvais penchants.
- Abandonné de trop bonne heure à lui-même, sans direction,
- déjà il était entré dans la série des passions funestes. Il
- avait la figure d'un bohémien, chantait, dansait comme les
- bohémiens, faisait la cour à toutes les femmes et se
- montrait fort empressé près de Viéra. Boris, en le
- rencontrant dans la maison d'Étienne, avait d'abord pris
- plaisir à le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle
- attention Viéra l'écoutait chanter, il n'éprouva plus pour
- lui qu'un sentiment de répulsion.
-
- «Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaçant en face de son
- ami, je dois l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps
- que j'ai en moi une pensée qui n'était pas suffisamment
- éclaircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui, j'aime Viéra. Mais,
- croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dévier de la
- droite ligne. Jusqu'à présent pourtant, je ne vois en elle
- aucun signe d'une prédilection particulière pour moi.
-
- --Je ne sais, répliqua Pierre, mais les méchants ont l'oeil
- fin.
-
- --Que faut-il donc faire?
-
- --Cesser vos visites.
-
- --Vous croyez?
-
- --Oui, puisque vous ne pouvez l'épouser.
-
- --Et pourquoi, reprit Boris après un moment de réflexion, ne
- pourrais-je pas l'épouser?
-
- --Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, elle n'est pas
- votre égale.
-
- --Je n'admets pas cette raison.
-
- --Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre
- tuteur.»
-
- Pierre se mit à fumer sa pipe.
-
- Boris s'assit près de la fenêtre, absorbé dans ses
- méditations. Son ami n'essaya point de l'en arracher. Il
- lançait en l'air un tourbillon de fumée.
-
- Soudain Boris se leva, appela son domestique et lui ordonna
- d'atteler les chevaux.
-
- «Où allez-vous? demanda Pierre.
-
- --Chez le père de Viéra.»
-
- Pierre exhala précipitamment plusieurs bouffées.
-
- «Faut-il vous accompagner?
-
- --Non, j'aime mieux aujourd'hui faire cette visite seul. Je
- veux avoir une explication avec Viéra.
-
- --Comme vous voudrez, répliqua Pierre.»
-
- Puis, se jetant sur le canapé: «Ainsi, se dit-il, ce que je
- considérais comme une plaisanterie est devenu une affaire
- sérieuse. Que Dieu lui soit en aide!»
-
- Le soir, il se retira dans sa maison, et il venait de se
- mettre au lit, quand tout à coup Boris apparut devant lui,
- tout poudré de neige, et lui dit, en se jetant dans ses bras
- et en le tutoyant pour la première fois:
-
- «Mon ami, félicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de
- son père. Tout est fini.
-
- --Comment? s'écria Pierre étonné.
-
- --Je me marie.
-
- --Avec Viéra?
-
- --Oui, c'est une affaire décidée.
-
- --Pas possible!
-
- --Quel homme!... Crois-moi donc.»
-
- Pierre se leva, prit à la hâte ses pantoufles, sa robe de
- chambre, cria: «Marthe, du thé!» Puis, se tournant vers son
- ami: «Si tout est fini, lui dit-il, que le ciel te bénisse!
- Mais raconte-moi comment les choses se sont arrangées?»
-
- Il est à remarquer qu'à partir de ce moment, les deux amis
- se tutoyaient comme s'ils ne s'étaient jamais parlé
- autrement.
-
- «Très-volontiers, répondit Boris; tu sauras tout dans les
- plus petits détails.»
-
- Voici ce qui s'était passé:
-
- Quand Boris arriva à la demeure de sa fiancée, il n'y avait
- là, par extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire
- Étienne ne se promenait point, selon sa coutume. Il était
- souffrant et à demi couché dans un grand fauteuil. En voyant
- entrer Boris, il balbutia quelques mots, lui indiqua du
- doigt la table sur laquelle il y avait des flacons en
- permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit près de Viéra,
- engagea avec elle la conversation à voix basse, et d'abord
- lui parla de l'état de son père.
-
- «Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi,
- quand il est malade. Il ne se plaint pas, il ne demande
- rien; il ne prononce pas un mot... Il souffre et ne veut
- pas le dire.
-
- --Et vous l'aimez beaucoup!
-
- --Qui, mon père? Plus que tout au monde. Que Dieu me
- préserve du malheur de le perdre! J'en mourrais.
-
- --Ainsi, vous ne pourriez vous résoudre à vous séparer de
- lui?
-
- --Et pourquoi me séparerais-je de lui?»
-
- Boris fixa sur elle un regard pensif.
-
- «Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester
- toujours dans la maison paternelle.
-
- --Quelle idée... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait
- m'enlever?»
-
- Boris fut sur le point de répondre: Moi, peut-être! Mais il
- se retint.
-
- «À quoi songez-vous? lui demanda Viéra en le regardant avec
- son bon sourire habituel.
-
- --Je pense, répondit-il... je pense...»
-
- Puis, tout à coup, interrompant le cours de son idée, il lui
- demanda s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Karentef.
-
- «Je ne sais, en vérité. Mon père reçoit beaucoup de monde.
- Si je ne me trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu
- ici pour la première fois.
-
- --Et il vous plaît?
-
- --À moi? Pas du tout.
-
- --Pourquoi donc?
-
- --Il est négligé et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il
- chante à merveille. Son chant pénètre jusqu'au coeur.
-
- --Mais, reprit Boris après un instant de réflexion, qui donc
- vous plaît?
-
- --Beaucoup de gens; vous, d'abord.
-
- --Oui, j'espère que vous avez pour moi un bon sentiment
- d'amitié. Mais n'avez-vous pas quelque autre prédilection
- plus vive?
-
- --Que vous êtes curieux!
-
- --Et vous, que vous êtes froide!
-
- --Que voulez-vous dire? demanda innocemment la jeune fille.
-
- --Écoutez...»
-
- En ce moment Étienne se retourna dans son fauteuil.
-
- «Écoutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis
- que tout son sang affluait à son coeur; il faut que je vous
- parle... d'une affaire grave... mais pas ici.
-
- --Où donc?
-
- --Dans la chambre voisine.
-
- --Pourquoi? c'est donc un secret?
-
- --Oui.
-
- --Un secret!» murmura la jeune fille avec surprise.
-
- Et elle se dirigea vers la chambre que Boris lui indiquait.
-
- Il la suivit dans une agitation fiévreuse.
-
- «Eh bien?» dit-elle avec curiosité.
-
- Boris voulait préparer son aveu par plusieurs
- circonlocutions; mais en regardant cette originale figure
- animée par le sourire qui le charmait tant, en voyant ces
- beaux yeux si purs et si doux, il n'eut pas la force de se
- maîtriser, et dit simplement:
-
- «Viéra, voulez-vous m'épouser?
-
- --Que dites-vous? s'écria la jeune fille, tandis que son
- visage se colorait d'une rougeur de pourpre.
-
- --Voulez-vous m'épouser? répéta lentement Boris.
-
- --Mais.... en vérité.... je ne sais.... je ne m'attendais
- pas....»
-
- Et, dans la vivacité de son émotion, Viéra s'appuya sur le
- bord de la fenêtre, comme si elle craignait de tomber; puis,
- tout à coup, elle sortit et s'enfuit dans sa chambre.
-
- Boris, après un moment d'attente, rentra au salon tout
- troublé. Sur la table était un numéro de la _Gazette de
- Moscou_. Il le prit et essaya de le lire, mais il ne
- comprenait pas un des mots que ses yeux parcouraient, et ne
- comprenait pas même ce qui se passait en lui. Un quart
- d'heure après il entendit derrière lui un léger frôlement,
- et sans tourner la tête il sentait que Viéra était là.
-
- Quelques instants encore s'écoulèrent. Il regarda la jeune
- fille à la dérobée; elle était assise près de la fenêtre,
- immobile et pâle. Enfin, il se leva et alla s'asseoir près
- d'elle. Étienne avait la tête appuyée sur le dossier de son
- fauteuil et ne faisait pas un mouvement.
-
- «Pardonnez-moi, Viéra, dit Boris, en faisant un effort sur
- lui-même pour ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je
- n'aurais pas dû si subitement.... Mais je cherchais une
- occasion, et puisque je l'ai trouvée, je voudrais savoir ce
- que je puis....»
-
- Viéra l'écoutait les yeux baissés et le visage en feu.
-
- «Viéra, je vous en prie, un mot, un seul mot.
-
- --Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle enfin. Je
- ne sais.... Vraiment, cela dépend de mon père.
-
- --Est-ce que tu es malade?» s'écria tout à coup Étienne.
-
- Viéra tressaillit, leva la tête et vit son père qui la
- regardait d'un air inquiet. Elle s'approcha de lui.
-
- «Que dites-vous, mon père? lui demanda-t-elle.
-
- --Est-ce que tu es malade?
-
- --Moi? non... Pourquoi cette idée?»
-
- Il continuait à l'observer attentivement.
-
- «Tu es vraiment tout à fait bien? ajouta-t-il.
-
- --Certainement. D'où vous vient cette inquiétude?
-
- --Braou! braou!» murmura Étienne. Et de nouveau il ferma les
- yeux.
-
- La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrêta.
-
- «Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler à votre
- père?
-
- --Si vous le voulez, répondit-elle d'une voix timide; mais
- il me semble que je ne suis pas votre égale.»
-
- Il essaya de lui prendre la main, mais elle la retira et
- disparut.
-
- «C'est singulier, se dit-il, elle me fait précisément la
- même observation que Pierre.»
-
- Resté seul avec le père de Viéra, Boris se promit de ne pas
- perdre un moment pour le préparer à la demande si inattendue
- qu'il devait lui adresser. Mais la tâche n'était pas aisée.
- Le vieillard, souffrant et agité, tantôt s'assoupissait,
- tantôt paraissait absorbé dans un rêve, et ne répondait que
- par quelques brèves et insignifiantes paroles aux questions
- et aux diverses insinuations de Boris. Enfin, le jeune
- amoureux, voyant que tous ses préliminaires étaient
- inutiles, se décida à traiter l'affaire ouvertement.
-
- À diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler,
- et la parole décisive expirait sur ses lèvres.
-
- «Étienne Pétrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un
- désir dont vous serez bien surpris.
-
- --Braou! braou! dit tranquillement Étienne.
-
- --Un désir auquel vous ne vous attendez certainement pas.»
-
- Étienne ouvrit les yeux.
-
- «Promettez-moi seulement de ne pas être irrité contre moi.»
-
- Les paupières du vieillard se dilatèrent.
-
- «Je viens.... je viens vous demander la main de votre
- fille.»
-
- Par un mouvement impétueux, Étienne se leva sur son
- fauteuil.
-
- «Comment!» s'écria-t-il avec une indicible expression de
- physionomie.
-
- Boris renouvela sa demande.
-
- Étienne fixa sur lui un regard si prolongé et si perçant que
- Viasovnine en devint tout confus.
-
- «Viéra, dit-il, est-elle instruite de votre demande?
-
- --Je lui ai exprimé mes voeux, et elle m'a permis de vous en
- parler.
-
- --Quand donc avez-vous eu cette explication avec elle?
-
- --À l'instant même.
-
- --Attendez-moi,» dit Étienne. Et il sortit.
-
- Boris resta dans le cabinet du vieillard, promenant ses
- regards inquiets autour de lui, quand, tout à coup, le son
- de la clochette d'un attelage se fit entendre. Une voix
- d'homme retentit dans l'antichambre, et Michel Micheïtch
- apparut.
-
- Pour le jeune amoureux, cette visite était une cruelle
- contrariété.
-
- «Ah! nous avons ici une bonne température! s'écria Michel en
- s'asseyant sur le canapé.--Bonjour... Où est Étienne?
-
- --Il va venir.
-
- --Quel froid, aujourd'hui!» ajouta Michel en se versant un
- verre d'eau-de-vie.
-
- Puis, à peine l'eut-il bu qu'il dit:
-
- «Je viens de faire encore une promenade en ville.
-
- --Vraiment! répondit Boris, qui s'efforçait de surmonter son
- agitation.
-
- --Oui, et cela grâce encore à ce coquin d'Onufre.
- Figurez-vous qu'il m'a conté une quantité de diableries, de
- sornettes inimaginables. Il me parlait d'une affaire comme
- on n'en a jamais vu; des centaines et des centaines de
- roubles à prendre en un seul coup de râteau. En résumé, il
- m'a emprunté vingt-cinq roubles, et j'ai éreinté mes chevaux
- à courir en vain dans toutes les rues.
-
- --Est-il possible?
-
- --C'est la vérité même. Quel fripon! Il devrait traîner le
- boulet sur le grand chemin. Je ne sais à quoi songe la
- police; mais il a le diable au corps. Il est capable de nous
- réduire à la besace.»
-
- Étienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui
- raconter sa dernière mésaventure.
-
- «Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il,
- pour lui rompre les os?
-
- --Lui rompre les os!» répéta Étienne en éclatant d'un de ses
- rires convulsifs.
-
- --Oui, oui, les os,» reprit Michel enchanté du succès de son
- bon mot. Mais il s'arrêta quand il vit Étienne tomber sur le
- divan dans une sorte d'anéantissement.
-
- «Voilà ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi,
- murmura Michel. Je n'y comprends rien.»
-
- Viéra arriva toute troublée et les yeux rouges.
-
- «Mon père n'est pas bien aujourd'hui,» dit-elle à Michel à
- voix basse.
-
- Michel baissa la tête, s'approcha de la table et y prit un
- morceau de pain et de fromage. Quelques instants après,
- Étienne parvint pourtant à se relever et essaya de marcher
- dans sa chambre. Boris se tenait assis à l'écart dans une
- anxiété extrême. Michel recommençait le récit de son
- aventure avec Onufre.
-
- On se mit à table. Michel fut le seul qui parlât pendant le
- dîner. Vers le soir, Étienne prit Boris par la main et le
- conduisit dans une autre chambre.
-
- «Vous êtes un honnête homme, lui dit-il en le regardant
- fixement.
-
- --Oui, je vous le garantis, et j'aime votre fille.
-
- --Vous l'aimez réellement?
-
- --Je l'aime, et m'efforcerai de mériter son affection.
-
- --Elle ne vous ennuiera pas?
-
- --Jamais.»
-
- Le vieillard fit un effort qui imprima à son visage une
- sorte de douloureuse contraction.
-
- «Vous avez bien réfléchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je
- consens.»
-
- Boris voulait l'embrasser.
-
- «Plus tard,» dit le vieillard. Puis, détournant la tête et
- s'approchant de la muraille, il pleura.
-
- Quelques minutes s'écoulèrent. Étienne s'essuya les yeux, se
- dirigea vers son cabinet, et, sans lever la tête, dit à
- Boris, avec son sourire accoutumé:
-
- «Aujourd'hui, restons-en là...; demain, tout ce qui sera
- nécessaire.
-
- --Très-bien! très-bien!» répliqua Boris en le suivant dans
- son cabinet, où il échangea un regard avec Viéra.
-
- Il éprouvait au fond de l'âme un sentiment de joie, et en
- même temps il était inquiet; il lui tardait de s'en aller,
- ne fût-ce que pour échapper à l'insupportable Michel, et il
- désirait revoir son fidèle Pierre. Il partit en promettant
- de revenir le lendemain. En franchissant le seuil de
- l'antichambre, il baisa la main de Viéra. Elle le regarda.
-
- «À demain, dit-il.
-
- --Adieu, répondit-elle tranquillement.
-
- --Voilà, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son récit,
- voilà ce qui s'est passé. Je me suis demandé d'où vient que,
- dans sa jeunesse, l'homme est si souvent peu porté au
- mariage? C'est qu'il craint d'asservir sa vie. Il se dit:
- J'ai le temps. Pourquoi me presser. En attendant encore, je
- trouverai peut-être un meilleur parti; et, soit qu'on reste
- dans le célibat ou qu'on se marie à la première occasion,
- c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil.
- Moi, je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et
- honnête créature, ne rejette pas ce don providentiel, ne
- t'abandonne pas à de vaines fantaisies. Je ne puis trouver
- une meilleure femme que Viéra. S'il y a quelque lacune dans
- son éducation, c'est à moi d'y remédier. Elle est, il est
- vrai, d'un caractère un peu phlegmatique. Est-ce un malheur?
- Non, au contraire. Voilà quelles ont été mes réflexions.
- Toi-même, tu m'as engagé à me marier. Et si je me trompe,
- ajouta-t-il d'un air pensif, si je me trompe.... après tout,
- ce n'est pas une si grande chute. Je n'avais plus rien à
- attendre de la vie.»
-
- Pierre écoutait son ami en silence, prenant de temps à autre
- quelques cuillerées du mauvais thé que Marthe lui avait
- préparé à la hâte.
-
- «Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrêtant
- tout à coup devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas
- juste? N'es-tu pas d'accord avec moi?
-
- --L'affaire est terminée, répliqua Pierre lentement. La
- jeune fille accepte ton offre. Le père la sanctionne. Il n'y
- a plus rien à dire. Que tout soit pour le mieux! Maintenant
- il ne s'agit plus de réfléchir; il faut t'occuper de ton
- mariage; demain nous en reparlerons. Le matin, comme dit le
- proverbe, est plus sage que le soir. À demain donc.
-
- --Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit
- Boris.
-
- --De grand coeur, répondit le bon Pierre en le serrant dans
- ses bras. Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!»
-
- Boris se retira.
-
- «Quel événement, se dit Pierre en se remettant au lit et en
- se retournant avec inquiétude tantôt d'un côté, tantôt de
- l'autre, et tout cela parce qu'il n'a pas servi dans la
- cavalerie, qu'il est habitué à se laisser aller à ses idées
- et ne connaît point la discipline.»
-
- * * * * *
-
- Un mois après, Boris était l'époux de Viéra. Lui-même
- n'avait pas voulu que le mariage fût retardé. Pierre fut son
- garçon d'honneur. Pendant ce mois d'attente, Boris avait été
- chaque jour chez son beau-père, mais ces fréquentes visites
- n'avaient point modifié ses rapports avec Viéra. Elle était
- tout aussi modeste et aussi réservée. Un jour il lui apporta
- un roman de Sagoskin: _Jouri Miroslawski_, et lui en lut
- quelques chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut
- achevé, elle n'en demanda pas d'autres.
-
- Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux
- fixés sur elle. Il faut dire qu'il était dans un état
- d'ivresse. Il semblait qu'il avait le désir de lui parler;
- pourtant il se tut. On le pria de chanter. Il entonna un
- chant qui commençait par des sons plaintifs, puis éclatait
- en une sorte de mélodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare
- sur le divan, sortit précipitamment, mit sa tête entre ses
- mains et éclata en sanglots.
-
- La veille de son mariage, Viéra était triste, et son père
- paraissait aussi fort abattu. Il avait espéré que Boris
- viendrait vivre avec lui, et Boris l'engageait au contraire
- à suivre sa fille dans sa nouvelle demeure. Étienne refusa,
- disant qu'il ne pouvait quitter la maison où il avait ses
- vieilles habitudes. Viéra lui promit d'aller le voir
- plusieurs fois dans la semaine.
-
- «Braou! braou!» répondit tristement le vieillard.
-
- Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva
- très-heureux. Viéra dirigeait sa maison dans la perfection.
- Il aimait sa calme et constante activité. Il aimait la
- simplicité et la droiture de son caractère. Quelquefois il
- l'appelait sa petite ménagère hollandaise, et il déclarait à
- Pierre que, pour la première fois enfin, il connaissait les
- agréments de la vie.
-
- Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent
- chez lui, et n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le
- reçût avec cordialité comme autrefois et que Viéra eût pour
- lui une sincère affection.
-
- Un jour que Boris lui reprochait la rareté de ses visites:
-
- «Que veux-tu, lui dit doucement l'honnête Pierre, ta vie
- n'est plus la même. Tu es marié; je suis garçon. Je
- craindrais de me rendre importun.»
-
- Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il
- s'aperçut que, sans son ami, son intérieur était fort peu
- récréatif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper.
- Souvent même il ne savait que lui dire, et restait des
- matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la
- regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son
- pied léger elle passait près de lui, il lui baisait la main,
- ce qui ne manquait jamais de faire éclore sur les lèvres de
- la jeune femme un doux sourire.
-
- Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et
- peut-on toujours se contenter d'un sourire?
-
- Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports
- intellectuels. Il commençait à s'en apercevoir.
-
- «Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le
- canapé les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de
- ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait
- elle-même: «Je ne suis pas votre égale.» Si j'avais,
- reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où si
- j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande
- partie du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec
- mon caractère, et dans ma position.... Est-ce que je me
- serais trompé?»
-
- Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne
- l'aurait cru.
-
- Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus
- souvent, et comme Pierre lui répondait de nouveau qu'il
- craignait de le déranger:
-
- «Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes
- nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi,
- nous nous sentons plus gais.--Il fut sur le point d'ajouter:
- Et plus légers; ce qui était vrai.
-
- Boris causait à coeur ouvert avec Pierre comme avant son
- mariage. Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle
- aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son
- attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir
- avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il
- s'égayait et s'animait quand Pierre était là.
-
- Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux.
- Il aimait Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer,
- cette bonne âme candide? Quand Boris, dans un de ses moments
- d'abandon, lui confia ses secrètes pensées et ses
- tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui
- représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme.
- Un jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra
- n'étaient pas faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre
- avec un accent de colère, tu n'es pas digne d'elle!
-
- --Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!
-
- --Comment, rien! Te fallait-il donc une créature
- extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu
- désirer de plus?
-
- --C'est vrai,» repartit vivement Boris.
-
- La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement.
- Avec la douce Viéra, il n'était pas possible d'avoir une
- altercation, ni même un désaccord; mais, dans les plus
- petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que
- leurs coeurs s'éloignaient peu à peu l'un de l'autre, comme
- on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence
- d'une plaie invisible.
-
- Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle
- n'avait pas même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et
- il ne lui arrivait même pas de songer qu'il n'était pas
- très-aisé de vivre avec lui. Deux personnes seulement
- comprenaient sa situation: c'étaient son vieux père et son
- ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il
- l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la
- regardait avec une expression de considération et il ne lui
- faisait aucune question sur son intérieur. Mais il
- soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses
- deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne
- résonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une
- âme paisible qui s'est détachée des soucis terrestres.
- Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa figure était
- devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient
- blanchi.
-
- Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus
- échapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas
- que son mari s'occupât d'elle, ni même qu'il prît à tâche de
- s'entretenir avec elle; mais ce qui la désolait, c'était de
- penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise
- à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et
- pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur
- tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes;
- elle les essuyait avec soin, même quand elle était seule.
- Pierre s'éloigna sur la pointe du pied. Il prenait à tâche
- constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait
- le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas
- Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une
- froide vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les
- hommes les meilleurs ne peuvent s'empêcher de prononcer en
- ces moments d'emportement: «Vois-tu, je t'avais bien dit
- d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui reprocha vivement
- son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se
- rendre près d'elle et à lui demander si elle était
- souffrante.
-
- Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si
- tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches
- que Pierre lui avait adressés, mais satisfait de penser que
- Viéra ne soupçonnait pas la nature de ses sentiments envers
- elle.
-
- Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer
- longtemps. Elle aboutit à une séparation, ou à un changement
- qui est rarement heureux.
-
- Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela
- arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il
- ne se laissait point entraîner non plus au sarcasme ni à
- d'amères plaisanteries. Dans son esprit, il s'était élevé
- seulement une nouvelle idée, l'idée d'entreprendre un voyage
- en un temps opportun.
-
- --Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage!
- répétait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait
- pour lui un charme indicible. Avant d'en venir à cette
- dernière résolution il voulut, pour essayer de se distraire,
- revoir Sophie Cirilova; mais le langage prétentieux, le
- sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve ne
- produisirent sur lui qu'une impression désagréable.--Quelle
- différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de
- Viéra, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de
- s'éloigner de Viéra.
-
- Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la
- nature, qui fait voyager les oiseaux de par delà des mers,
- mit fin à son irrésolution, imprima un dernier élan à sa
- pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il aurait longtemps
- négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à Pétersbourg.
- En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son coeur se
- serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente
- femme, ses larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait
- un dernier baiser.--Je reviendrai bientôt, dit-il, et je
- t'écrirai, ma chère aimée. Il la recommanda à l'affection de
- Pierre et monta en voiture triste et pensif.
-
- Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et
- de la première verdure si fraîche et si tendre des saules et
- des bouleaux épanouis sur son chemin. Une joie
- indéfinissable, un enthousiasme juvénile s'empara de son
- âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses
- regards vers l'horizon lointain:--Non, non, s'écria-t-il
- avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval
- fougueux et la biche craintive.
-
- Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la
- voir, et son père s'était décidé à quitter son cher cabinet
- pour se rendre près d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se
- retrouver ensemble! Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes
- habitudes. Cependant Boris n'était point oublié; tout au
- contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient
- souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa
- bonté. Il semblait même que son absence ne servît qu'à le
- faire mieux apprécier. Le temps était superbe. Les jours
- passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages
- blancs et lumineux qui flottent à la surface d'un ciel bleu.
-
- Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient
- lues et relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il
- parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en
- reçut une qui annonçait une tout autre nouvelle. Elle était
- ainsi conçue:
-
- «Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la
- façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir
- tant songé, j'aime mieux te dire tout de suite et tout
- nettement que je vais en pays étranger. Cette nouvelle va
- bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais
- pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai
- pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir
- en songeant à tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque
- indulgence. D'abord je ne m'éloigne que pour peu de temps,
- et je pars avec une société charmante et de la façon la plus
- agréable; en second lieu, je suis convaincu qu'après avoir
- cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à ce
- désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples,
- j'en reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière.
- Je saurai apprécier comme je dois le faire la grâce
- imméritée que le sort m'a accordée en me donnant une femme
- comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces
- idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui écris
- pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le
- retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne
- à genoux devant elle, que je la conjure de ne point
- condamner son méchant mari. Telle que je la connais, avec
- son âme angélique, je suis sûr qu'elle me pardonnera, et
- dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus
- sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour
- nulle puissance ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour
- mieux dire, à revoir bientôt. Je t'embrasse et je baise les
- jolies mains de ma Viéra. Adressez-moi vos lettres à
- Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait quelque
- accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je
- compte sur toi comme sur un appui invariable.
-
- «Ton ami BORIS VIASOVNIN.
-
- «_P. S._ Fais remettre, en automne, des tentures dans mon
- cabinet. C'est entendu. Adieu.»
-
- Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne
- devaient jamais se réaliser. Le bateau arrivait en vue de
- Stettin, la rive étrangère se déroulait aux regards des
- passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuyé sur la
- balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette
- rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se
- creusait en gémissant sous la roue du bateau, et, dans son
- rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son
- immobilité, dans sa contemplation, tout à coup le vertige
- s'empara de lui, et il tomba à la mer. À l'instant même on
- arrêta le navire, à l'instant on lança la chaloupe à l'eau;
- mais il était trop tard: Boris avait cessé de vivre.
-
- Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à
- Viéra la dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit
- de lui révéler le fatal événement, il faillit en perdre la
- tête. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle
- par le journal. Aussitôt il résolut d'aller l'annoncer à
- Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de nouveau
- réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il
- s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre
- refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de
- cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se
- montrer à Viéra. Enfin il se présenta devant elle, si pâle,
- si abattu, qu'à son aspect elle se sentit atterrée. Il
- voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui
- faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre
- Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est
- mort! il est mort!»
-
- * * * * *
-
- Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a
- coupés, on voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les
- plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de
- la mort qui, à son tour, triomphera de la vie. Peu à peu
- Viéra se consola et se ranima.
-
- Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut
- remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur
- suprême, et Viéra n'était pas de nature à se consacrer toute
- sa vie à un sentiment unique, s'il est des sentiments qui
- ont cette puissance. Elle s'était mariée sans peine, mais
- sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son
- mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence.
- Elle l'avait pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne
- peut rien demander de plus.
-
- Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour
- mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul
- avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de
- physionomie et lui demanda simplement si elle voulait
- l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.
-
- Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement
- comme par le passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont
- deux filles et un garçon. Le vieil Étienne demeure avec eux,
- ne pouvant plus se résoudre à les quitter, ni à s'éloigner
- de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni.
- Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit
- garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui, sachant
- l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le
- contrefaire quand le vieillard se promène dans la chambre en
- répétant: «Braou! braou!» Et le grand-père rit, et chacun
- rit avec lui de ces espiègleries. Le pauvre Boris n'est
- point oublié dans ce cercle d'affections. Pierre parle de
- son ami avec une vive cordialité. Chaque fois qu'il en
- trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que
- faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa
- femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie
- uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le
- bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.
-
-
-XII
-
-Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons
-à la curiosité des lecteurs.
-
-Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du coeur des
-larmes qu'on n'y soupçonnait pas.
-
-Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un
-homme pour ce complément de l'homme, un _pauvre chien_, ami qui
-comprend par le coeur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.
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-L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que
-J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.
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-MOUMOU
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- À l'une des extrémités de Moscou, dans une maison grise
- décorée d'une colonnade et d'un balcon incliné de travers,
- vivait au milieu d'un nombreux entourage de domestiques une
- veuve, une baruinia.
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- Ses fils demeuraient à Pétersbourg; ses filles étaient
- mariées. Elle sortait rarement et traînait dans la solitude
- et l'ennui les dernières années de son avare vieillesse. Ses
- années précédentes n'avaient été ni heureuses ni gaies; mais
- le soir de sa vie était plus sombre que la nuit.
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- Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable était un
- homme d'une taille et d'une force herculéennes, sourd-muet
- de naissance, remplissant les fonctions de portier. On
- l'appelait Guérassime.
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- Il appartenait à l'une des terres de la baruinia, et
- longtemps il avait vécu là, à l'écart, dans sa petite isba.
- On le citait comme l'ouvrier le plus laborieux et le plus
- vigoureux de son village. En effet, grâce à sa robuste
- constitution, il travaillait comme quatre, et c'était
- plaisir de voir avec quelle prestesse il accomplissait sa
- besogne. Quand il labourait un champ, en regardant ses deux
- larges mains appuyées sur sa charrue, on eût dit qu'il
- creusait lui-même ses rudes sillons sans le secours de son
- cheval. C'était plaisir de le voir à la Saint-Pierre, quand
- il promenait le long des prés sa large faux, à laquelle un
- taillis de jeunes bouleaux n'aurait pas pu résister, ou
- quand, pour battre le blé, il s'armait de son énorme fléau,
- et que, pendant de longues heures, ses bras musculeux se
- levaient et s'abaissaient sans relâche comme un levier. Son
- mutisme donnait à son infatigable travail une sorte de
- gravité solennelle. C'était du reste un excellent garçon, et
- n'eût été sa malheureuse infirmité, chaque fille de son
- village l'eût volontiers épousé.
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- Mais un jour Guérassime avait été appelé à Moscou par ordre
- de sa maîtresse. Là, on lui avait acheté une paire de
- bottes, un cafetan pour l'été, une touloupe pour l'hiver. On
- lui avait remis entre les mains un balai, une pelle, et il
- avait été investi de l'emploi de portier.
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- Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord très-peu
- agréable. Dès son enfance, il avait été habitué à la vie et
- aux travaux de la campagne. Isolé par sa surdité et son
- mutisme de la société des autres hommes, il avait grandi
- dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte
- terre. Transporté à la ville, il s'y trouvait dépaysé,
- embarrassé, mal à son aise. Qu'on se figure un jeune taureau
- enlevé tout à coup au pâturage où il se plonge dans une
- herbe fraîche qui lui vient jusqu'aux jarrets, et hissé sur
- un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des
- tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammèches, on ne
- sait où, et l'on aura par cette image une idée de l'état de
- Guérassime. Par comparaison avec ses anciens travaux, la
- tâche nouvelle qui lui était imposée n'était qu'un jeu. En
- une demi-heure il avait fini. Alors il restait dans la cour
- de l'hôtel, regardant bouche béante les passants, comme s'il
- attendait d'eux l'explication de sa situation, qui était
- pour lui une énigme. Puis quelquefois il se retirait dans un
- coin, et, jetant de côté sa pelle et son balai, il se
- couchait la face contre terre et passait des heures
- entières, immobile comme un animal sauvage réduit à la
- captivité.
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- Cependant l'homme s'habitue à tout, et Guérassime finit par
- s'accoutumer à sa monotone existence. Ses devoirs étaient
- fort restreints. Ils consistaient à nettoyer la cour, à
- préparer les provisions d'eau et de bois pour la cuisine et
- les appartements, à écarter du logis les vagabonds, et à
- faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa
- mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne
- traînait dans sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chétif
- cheval employé à charrier la tonne d'eau s'arrêtait dans une
- ornière, d'un coup d'épaule il remettait en mouvement
- voiture et quadrupède, et lorsqu'il travaillait à fendre du
- bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler
- de tous côtés de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il
- leur imposait une grande frayeur. Un soir, il avait saisi
- deux filous et les avait si rudement frottés l'un contre
- l'autre, qu'il n'était pas besoin de les envoyer au corps de
- garde pour leur infliger un autre châtiment. Non-seulement
- les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient voir
- sans crainte ce terrible gardien.
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- Les voisins le respectaient, et les gens de la maison
- prenaient à tâche de vivre avec lui, sinon amicalement, au
- moins pacifiquement. Guérassime s'entretenait avec eux par
- signes, il les comprenait, il exécutait fidèlement les
- ordres qui lui étaient transmis; mais il connaissait ses
- droits, et personne n'aurait osé lui prendre sa place à
- table. Avec son caractère ferme et grave, il aimait l'ordre,
- le calme. Les coqs mêmes n'osaient se battre en sa présence.
- S'il leur arrivait de se livrer à une telle incartade, en un
- clin d'oeil, il les prenait par les pattes, les faisait
- tournoyer en l'air et les jetait de côté. Dans la
- basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme
- on le sait, un animal sérieux et réfléchi. Guérassime avait
- pour ces bipèdes une certaine estime. Il les soignait et
- leur donnait à manger. N'y avait-il pas en lui quelque chose
- de la nature de l'oie des champs?
-
- Une espèce de soupente lui avait été assignée pour demeure,
- au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-même, selon son
- goût. Il y construisit avec des planches de chêne un lit
- posé sur quatre fortes solives, un lit d'une rudesse toute
- primitive, qu'un fardeau de plusieurs milliers de livres
- n'aurait pas fait fléchir. À l'un des angles de sa chambre,
- il plaça une table façonnée avec les mêmes matériaux, dans
- le même genre, et près de cette table une chaise à trois
- pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa
- cellule se fermait avec un colossal cadenas, dont il gardait
- toujours la clé à sa ceinture, car il ne lui convenait pas
- qu'on entrât dans sa retraite.
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- Il y avait environ un an que Guérassime était à Moscou,
- quand la maison qu'il habitait fut agitée par les événements
- que nous allons raconter.
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- Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la
- noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans
- son hôtel un grand nombre de domestiques. Elle avait à son
- service non-seulement des blanchisseuses, des couturières,
- des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait
- même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de
- médecin près de ses gens, un médecin pour sa propre
- personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui
- était un ivrogne de la première espèce. Ce Klimof se
- considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune,
- indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés
- de Moscou, et déclarant, en se frappant la poitrine, que,
- lorsqu'il buvait, c'était pour noyer son chagrin.
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- Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un
- piteux état, se mit à parler de lui avec son intendant
- Gabriel, un homme qui, à en juger par ses yeux fauves et son
- nez en bec de corbin, était évidemment destiné à l'état
- d'intendant.
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- «Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait
- Klimof, peut-être que cela le détournerait de ses mauvaises
- habitudes.
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- --Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.
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- --Mais avec qui?
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- --Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.
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- --Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»
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- À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée,
- mais il se mordit les lèvres et garda le silence.
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- «Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise
- de tabac. Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.
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- --C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa
- chambre, située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée
- de caisses. Là, il commença par renvoyer sa femme, puis
- s'assit, pensif, près de la fenêtre. La subite décision de
- sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit
- appeler Klimof.
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- Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques
- mots qui était cette Tatiana, et pourquoi l'intendant
- s'inquiétait des ordres que venait de lui donner sa
- maîtresse.
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- Tatiana était une des blanchisseuses de la maison, la plus
- habile, celle à laquelle on ne confiait que le linge le plus
- fin. Elle avait vingt-huit ans, les cheveux blonds, la
- figure maigre, et sur la joue gauche de petites taches. Le
- peuple russe croit que ces taches à la joue gauche sont un
- signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette
- croyance superstitieuse. Dès son enfance, elle avait été
- assujettie à un rude travail, et n'avait jamais goûté la
- jouissance d'un témoignage d'affection. Orpheline de bonne
- heure, sans autres parents que des oncles germains, l'un
- d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait toujours
- été mal nourrie, mal vêtue, mal rétribuée. Dans sa première
- jeunesse, on remarquait en elle une certaine beauté, mais
- bientôt cette beauté s'était flétrie. Elle avait le
- caractère timide, d'une morne indifférence en ce qui tenait
- à sa propre personne, mais craintif envers les autres. Elle
- n'avait qu'un souci, c'était de faire dans le délai prescrit
- le travail qui lui était imposé. Elle ne parlait à personne,
- et tremblait au seul nom de sa maîtresse, quoiqu'elle la
- connût à peine de vue.
-
- Lorsque Guérassime arriva à la maison, l'aspect de ce rude
- colosse lui fit peur. Elle l'évitait constamment avec soin,
- et si par hasard elle venait à le rencontrer, elle
- détournait les yeux et se hâtait de rentrer dans la
- lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel
- effroi ne fit d'abord aucune attention à elle, puis il en
- vint à sourire lorsqu'il l'apercevait, puis il la regarda
- attentivement, et la rechercha. Soit par l'impression de sa
- physionomie, soit par la timidité de son maintien, le fait
- est qu'elle lui plaisait.
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- Un matin qu'elle traversait la cour portant délicatement un
- mantelet de dentelles de sa maîtresse, tout à coup elle se
- sentit tirer par le coude. Elle se retourna et jeta un cri.
- Guérassime était près d'elle; il la contemplait avec un
- sourire niais, en essayant d'articuler quelques sons qui
- ressemblaient à un beuglement, puis il tira de sa poche un
- coq en pain d'épice, doré à la queue et aux ailes, et le lui
- offrit. Elle voulait refuser ce présent; mais il le lui mit
- de force entre les mains, puis se retira en secouant la
- tête, et en lui adressant encore un signe d'amitié.
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- À partir de ce jour, il se montra très-occupé d'elle. Dès
- qu'il l'apercevait, il courait à sa rencontre, en agitant
- les bras et en proférant un de ses cris de muet, et souvent
- il tirait de son cafetan quelques rubans qu'il l'obligeait à
- accepter, et il balayait avec soin la place par où elle
- devait passer. La pauvre fille ne savait que faire. Bientôt
- tous les gens de la maison remarquèrent ce qui se passait.
- Elle devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs facétieux
- commentaires. Mais ils n'osaient se moquer ouvertement de
- Guérassime. Le redoutable portier n'aimait pas la raillerie,
- et devant lui on se contenait. Bon gré, mal gré, Tatiana se
- trouva placée sous sa protection. Comme la plupart des
- sourds-muets, il avait une vive perspicacité, et il n'était
- pas aisé de rire à ses dépens, ou aux dépens de la jeune
- fille, sans qu'il s'en aperçût. Un jour, à dîner, la femme
- de charge de la maison s'étant mise à plaisanter Tatiana sur
- sa conquête, prolongea tellement ses épigrammes, et d'un ton
- si vif, que la timide Tatiana, incapable de se défendre,
- baissait la tête, rougissait et semblait prête à pleurer.
- Tout à coup Guérassime se leva, s'avança vers la femme de
- charge, et lui mettant sa lourde main sur la tête, la
- regarda de telle sorte, qu'elle s'inclina en tremblant sur
- la table. Tous les assistants restèrent immobiles et
- silencieux. Guérassime retourna à sa place, reprit sa
- cuiller et se remit à manger sa soupe.
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- Une autre fois, comme il avait remarqué que Klimof semblait
- faire la cour à Tatiana, il fit signe au galant cordonnier
- de le suivre, le conduisit dans la remise, et, prenant un
- timon assez fort dans un coin, il l'agita comme un simple
- bâton pour lui donner un salutaire avertissement.
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- Dès ce jour, les domestiques n'osèrent plus se permettre la
- moindre incartade envers Tatiana. La femme de charge
- pourtant n'avait pas manque de dire à sa maîtresse quel acte
- de brutalité cet odieux portier avait commis envers elle, et
- quelle commotion elle en avait ressentie, une commotion
- telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'était
- évanouie. Mais à ce récit la fantasque baruinia éclata de
- rire, et pria la plaignante de lui narrer encore les détails
- de cette curieuse scène. Le lendemain, elle fit remettre, à
- titre de gratification, un rouble d'argent à Guérassime,
- disant que c'était un fidèle et vigoureux gardien.
-
- Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Guérassime
- résolut de lui demander la permission d'épouser Tatiana. Il
- n'attendait pour se présenter devant sa maîtresse que le
- nouveau cafetan qui lui avait été promis par l'intendant.
- Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de marier la
- blanchisseuse avec Klimof.
-
- Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait
- si inquiet des ordres que venait de lui signifier sa
- maîtresse. «Elle a des ménagements pour cet homme, se
- disait-il (Gabriel ne le savait que trop et traitait
- Guérassime en conséquence); mais comment songer à marier ce
- sourd-muet? D'un autre côté, voici le péril: quand il verra
- cette femme accordée à Klimof, il est dans le cas de tout
- briser et de tout saccager: un animal pareil! on ne sait
- comment le maîtriser, ou comment l'adoucir.»
-
- Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses réflexions
- par l'arrivée de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le
- pimpant cordonnier entra d'un air dégagé, les mains derrière
- le dos, et s'appuya contre la muraille, en croisant sa jambe
- droite sur sa jambe gauche et en hochant la tête.
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- «Me voilà, dit-il; qu'avez-vous à m'ordonner?»
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- Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit à tambouriner sur
- la fenêtre avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant
- les jeux et en souriant, puis il passa la main dans ses
- cheveux ébouriffés.
-
- «Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous
- donc à m'observer ainsi?
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- --Un joli garçon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une
- expression de mépris.»
-
- Klimof haussa les épaules en se disant:
-
- «Et toi, vaux-tu mieux que moi?
-
- --Mais regarde-toi donc, s'écria Gabriel, et vois un peu à
- quoi tu ressembles!»
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- Klimof regarda tranquillement sa redingote usée et éraillée,
- son pantalon rapiécé, et ensuite examina avec une attention
- particulière la pointe de ses bottes trouées, puis tournant
- de nouveau la tête vers l'intendant:
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- «Eh bien? dit-il. Quoi?
-
- --Quoi? s'écria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu
- ressembles à un vrai démon. Voilà le fait.
-
- --À votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau
- les yeux.
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- --Tu t'es donc encore enivré, reprit Gabriel.
-
- --Pour fortifier ma santé, je suis obligé de prendre
- quelques spiritueux.
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- --Pour fortifier ta santé... Ah! tu mériterais d'être châtié
- d'une façon exemplaire... Et il a vécu à Pétersbourg! et il
- se vante d'y avoir acquis une haute instruction! Mais tu ne
- mérites pas le pain que tu manges!
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- --Gabriel Andréitch, répliqua Klimof, je ne reconnais qu'un
- juge dans cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu
- seul sait ce que je vaux et si je ne mérite pas le pain
- qu'il me donne. Quant au reproche que vous m'avez fait de
- m'être enivré, ce n'est pas moi qui suis en cette occasion
- le principal coupable. C'est un de mes compagnons qui m'a
- entraîné, puis il a disparu au moment opportun.... et
- moi....
-
- --Et toi, tu t'es laissé conduire comme une oie, indigne
- débauché que tu es. Mais il ne s'agit pas de cela
- aujourd'hui.... Il s'agit d'un projet.... La baruinia.... la
- baruinia a envie de te marier. Elle pense que le mariage
- t'amènera à une conduite plus régulière... M'entends-tu?
-
- --Certainement; donc?...
-
- --Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne
- punition. Mais notre maîtresse a d'autres idées.
- Acceptes-tu?
-
- --Se marier, répondit le cordonnier en souriant, est une
- chose fort agréable pour l'homme, et pour mon propre compte,
- je suis prêt avec le plus grand plaisir à prendre une
- épouse.
-
- --Bien! répliqua Gabriel... et en lui-même il pensait: Il
- faut l'avouer. Cet homme s'exprime avec éloquence. Mais,
- reprit-il à haute voix, je ne sais si la femme qu'on te
- destine te conviendra.
-
- --Qui est-ce donc?
-
- --Tatiana.
-
- --Tatiana, répéta Klimof en faisant un brusque mouvement.
-
- --Pourquoi donc parais-tu alarmé? Est-ce que cette fille ne
- te plairait pas?
-
- --Je n'ai rien à dire contre cette jeune fille. Elle est
- douce, modeste, laborieuse... Mais vous savez, Gabriel
- Andréitch... vous savez... cet affreux portier, cette espèce
- de monstre marin!...
-
- --Oui... répondit l'intendant avec une expression de dépit,
- mais puisque la baruinia...
-
- --Voyez: Gabriel Andréitch, il me tuera, c'est sûr; il
- m'écrasera comme une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a
- les mains de la statue de Minine et Pojarski. Vit-on jamais
- des membres pareils? Il est sourd, et n'entend pas résonner
- les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme qui agite
- ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible;
- car outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une
- idole; pire qu'une idole, une bûche... Ah! Seigneur Dieu!
- pourquoi faut-il qu'il j'aie tant à souffrir! Ah oui! je ne
- suis plus ce que j'étais autrefois; je suis dégradé comme
- une vieille casserole; pourtant, après tout, je suis un être
- humain et non un vil ustensile!
-
- --Allons, allons! pas tant de beaux mots!
-
- --Seigneur, mon Dieu! s'écria Klimof, quelle malheureuse
- existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin à mes
- misères? Battu dans ma jeunesse par mon maître allemand,
- battu à la fleur de mes ans par mes compagnons, et
- maintenant...
-
- --Âme de filasse!... À quoi sert de songer à toutes ces...
-
- --À quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant
- d'être battu. Que la baruinia me fasse administrer une
- correction dans l'ombre, et me traite ensuite convenablement
- devant ses gens. C'est bien. Mais en face de cet animal...
-
- --Va-t'en, dit Gabriel impatienté.»
-
- Klimof se retira.
-
- «Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas là, tu
- consens au mariage?
-
- --Je déclare solennellement que j'y consens,» répondit le
- cordonnier, à qui les grands mots ne faisaient pas défaut
- dans les circonstances les plus critiques.
-
- L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre,
- puis fit appeler Tatiana.
-
- La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de
- la porte.
-
- «Que désirez-vous,» demanda-t-elle d'une voix craintive.
-
- Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui
- dit:
-
- «Tatiana, ta maîtresse désire te marier. Cela te plaît-il?
-
- --Et avec qui veut-elle me marier?
-
- --Avec Klimof.
-
- --J'entends.
-
- --C'est un homme d'une conduite un peu légère. Mais la
- baruinia espère que tu lui donneras d'autres habitudes.
-
- --J'entends.
-
- --Le malheur est que ce rustre de Guérassime semble être
- amoureux de toi. Comment as-tu ensorcelé cet ours? Vois-tu,
- il est dans le cas de t'assommer.
-
- --Il me tuera, Gabriel, c'est sûr.
-
- --Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement!
- Est-ce qu'il a le droit de te tuer?
-
- --Je ne sais.
-
- --Comment donc? Lui aurais-tu fait quelque promesse?
-
- --Que voulez-vous dire?
-
- --Innocente créature! murmura l'intendant. C'est bien,
- reprit-il, nous reparlerons de cette affaire. À présent,
- retire-toi. Je vois que tu es une bonne fille.»
-
- Tatiana s'inclina en silence et s'éloigna.
-
- «Bah! se dit l'intendant, peut être que demain notre
- maîtresse aura déjà oublié ce projet de mariage. Pourquoi
- m'en inquiéter... Puis, après tout, on peut dompter ce
- farouche Guérassime... recourir au besoin à la police...»
-
- Après cette réflexion, il appela sa femme et lui dit de
- préparer son thé.
-
- Après son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la
- lingerie et n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle
- pleura, puis elle essuya ses larmes et se remit à son
- travail habituel. Quant à Klimof, il retourna au cabaret
- avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta qu'il
- avait servi à Pétersbourg un maître qui était la perle des
- hommes, mais qui surveillait de près ses gens et ne
- pardonnait pas la plus légère faute. Ce même maître buvait
- démesurément, et avait également la passion des femmes. Le
- compagnon de Klimof écoutait ce récit d'un air assez
- indifférent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un
- fatal incident, il songeait à se suicider le lendemain, son
- ténébreux ami lui fit observer qu'il était temps d'aller se
- coucher. Tous deux se séparèrent en silence, et
- grossièrement.
-
- Cependant l'espoir de Gabriel ne se réalisa pas. La baruinia
- avait tellement pris à coeur son idée de marier le
- cordonnier et Tatiana, que toute la nuit elle en parla à une
- espèce de dame de compagnie qui était chargée de la
- distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait le jour
- comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin,
- dès qu'elle vit l'intendant: «Eh bien! s'écria-t-elle,
- comment va notre mariage?»
-
- Il répondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout
- allait pour le mieux, et que Klimof devait venir dans la
- journée la remercier.
-
- La veuve était un peu indisposée, elle ne retint pas
- longtemps son intendant.
-
- Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison à
- délibérer sur ce grave événement.
-
- Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria
- avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il
- n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois....
-
- Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette
- réunion, et semblait deviner qu'il se tramait là quelque
- fâcheux complot contre lui.
-
- À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait
- toujours l'avis avec une déférence particulière, et dont on
- n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Après
- une première délibération, on résolut d'enfermer, pour plus
- de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit à discuter
- plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de
- toutes ces difficultés si l'on voulait employer la
- force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète,
- tourmentée! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de
- longs débats: on imagina un moyen de terminer l'affaire
- adroitement et pacifiquement.
-
- Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes.
- Lorsqu'il était assis à la porte de l'hôtel, il détournait
- la tête avec une vive répugnance dès qu'il voyait un homme
- qui cheminait en trébuchant, la casquette sur l'oreille.
- D'après cette remarque, l'ingénieux comité réuni par
- l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime
- l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait
- livrée à de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa
- longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par céder. Elle
- convenait elle-même qu'elle n'avait pas un autre moyen de se
- délivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son
- entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les
- regards étaient fixés sur Guérassime.
-
- Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre
- un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté
- sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le
- blanc des yeux... Elle était si effrayée qu'elle en chancela
- encore davantage. Tout à coup, il la prit par la main, lui
- fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la
- chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de
- Klimof.
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- La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime
- l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec
- sa main, puis se retira précipitamment dans sa cellule.
-
- Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le
- postillon raconta qu'il avait été le regarder par une fente
- de la porte. Il l'avait _vu chanter_. Il l'avait vu, assis
- sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tête et
- se balancer en cadence, comme le font les cochers et les
- mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques
- complaintes.
-
- À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression
- d'effroi et s'était retiré.
-
- Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne
- pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que
- sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la
- moindre attention ni à Klimof ni à Tatiana.
-
- Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur
- maîtresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient
- lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage
- fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit sa tâche
- accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en
- rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau
- chemin faisant. À la nuit tombante, il se retira dans
- l'écurie, et frotta et étrilla son cheval avec une telle
- violence, que le chétif animal, si rudement secoue par cette
- main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses jambes.
-
- Ceci se passait au printemps. Une année encore s'écoula, une
- année pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna
- tellement à sa passion pour les spiritueux, qu'il fut
- condamné à quitter la maison et envoyé avec sa femme dans
- des propriétés lointaines de la baruinia. D'abord, il fit
- beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dégagé de
- son exil. Il assurait que, si même on l'envoyait dans ces
- contrées éloignées, où les paysannes, après avoir lavé leur
- linge, posent leurs battoirs sur le bord du ciel, il n'en
- perdrait pas la tête. Mais bientôt il se trouva très-affecté
- de l'idée de quitter la grande cité de Moscou. Ce qui
- l'affectait surtout, c'était de songer qu'il allait vivre
- dans un village parmi de grossiers paysans, lui qui se
- considérait comme un homme distingué. Il finit par tomber
- dans un état de prostration si grand qu'il n'eût pas même la
- force de mettre son bonnet; une âme charitable le lui
- enfonça jusqu'aux yeux.
-
- Au moment où le chariot qui devait emmener cet artiste
- méconnu était prêt à partir, où le cocher prenait ses rênes
- et n'attendait pour fouetter ses chevaux que le dernier mot
- d'ordre: «Avec l'aide de Dieu!» Guérassime sortit de sa
- chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un mouchoir de
- coton rouge qu'il avait acheté pour elle un an auparavant.
- La malheureuse femme, si indifférente jusque-là à toutes les
- misères de son existence, fut tellement émue de ce dernier
- témoignage d'affection, qu'elle se mit à fondre en larmes et
- embrassa trois fois le généreux portier. Il voulait la
- reconduire jusqu'à la barrière, et il chemina à côté de sa
- telega, mais soudain il s'arrêta, fit de la main un signe
- d'adieu à celle qu'il avait aimée et se dirigea vers la
- rivière.
-
- C'était le soir. Il marchait à pas lents, les yeux fixés sur
- les flots de la Moskwa... Soudain il aperçut dans l'ombre
- quelque chose comme un être vivant qui se débattait dans la
- vase près du rivage. Il s'approche et distingue un petit
- chien blanc moucheté de noir qui tremblait de tous ses
- pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgré
- tous ses efforts ne pouvait sortir de l'eau. Guérassime
- étend la main, le saisit, le place sur sa poitrine et
- retourne précipitamment à son logis. Arrivé dans sa chambre,
- il dépose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe dans
- sa lourde couverture, puis court à l'écurie prendre une
- botte de paille, ensuite à la cuisine chercher une tasse de
- lait. Il revient, il étale la paille sous son lit, puis
- présente le lait à la pauvre bête qu'il venait de sauver.
- C'était une chienne qui n'avait pas plus de trois semaines,
- dont les yeux s'ouvraient à peine, et qui était tellement
- affaiblie qu'elle n'avait pas même la force de faire un
- mouvement pour laper la boisson placée devant elle.
- Guérassime la prit délicatement par la tête, lui inclina le
- museau sur le lait. Aussitôt la chienne but avec avidité et
- parut se raviver. Le brave portier la regardait
- attentivement et sa figure s'épanouit. Toute la nuit il fut
- occupé d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de
- nouveau, puis finit par s'endormir près d'elle d'un paisible
- sommeil.
-
- Une mère n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que
- Guérassime n'en eut pour l'animal chétif. Pendant quelque
- temps, cette chienne eut fort mauvaise mine. Non-seulement
- elle paraissait très-débile, mais très-laide. Peu à peu,
- grâce aux soins attentifs de son sauveur, elle se développa
- et prit une tout autre physionomie. C'était une chienne de
- race espagnole, aux oreilles longues, à la queue touffue,
- relevée en trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha
- avec une sorte de sentiment profond de gratitude à son
- bienfaiteur; elle le suivait partout pas à pas en agitant sa
- queue comme un éventail. Il voulait lui donner un nom, et il
- savait comme tous les muets qu'il attirait l'attention par
- les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres. Il
- balbutia ces deux syllabes:
-
- «Moumou!»
-
- La chienne comprit qu'elle devait répondre à ce nom de
- Moumou.
-
- Les gens de la maison l'appelèrent Moumoune.
-
- Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle
- n'aimait que Guérassime, et celui-ci, de son côté, l'aimait
- extrêmement. Il l'aimait tant, qu'il ne pouvait voir sans
- contrariété les autres domestiques s'occuper d'elle, soit
- qu'il craignît qu'on ne lui fît quelque mal, soit qu'il fût
- jaloux de son affection.
-
- Chaque matin, Moumou le réveillait en le tirant par le bord
- de sa touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de
- trait avec qui elle vivait en bonne intelligence, puis se
- rendait avec lui au bord de la rivière, puis gardait sa
- pelle et son balai, et ne permettait pas qu'on s'approchât
- de sa petite chambre.
-
- Il lui avait pratiqué une ouverture dans la porte de son
- réduit. Dès que Moumou y était entrée, elle sautait gaiement
- sur le lit, comme si elle comprenait qu'elle était la vraie
- maîtresse du logis.
-
- Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil
- imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces
- chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de
- derrière, et levant le museau en l'air, aboient trois fois
- de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non; Moumou
- n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la
- porte de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit
- inusité. En un mot, c'était une intelligente gardienne. Il y
- avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue, à la peau
- jaune, avec des taches fauves. Mais il était enchaîné toute
- la nuit, restait indolemment couché dans sa niche; et si, de
- temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer,
- bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la
- faiblesse et l'inutilité de ses aboiements.
-
- Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne
- pénétrait jamais à l'intérieur de la maison seigneuriale.
- Quand Guérassime allait porter du bois dans les
- appartements, elle l'attendait à la porte, dressant
- l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à
- gauche, s'agitant au moindre bruit.
-
- Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait
- régulièrement sa tâche et semblait très-satisfait de son
- sort, quand il arriva un événement inattendu.
-
- Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans
- son salon avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans
- une heureuse disposition d'esprit; elle riait et
- plaisantait, et ses obséquieuses compagnes riaient comme
- elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point à voir
- leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car,
- lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait
- que chaque personne qui se trouvait près d'elle eût le
- visage riant, l'esprit enjoué. Puis, ces élans de gaieté
- n'étaient pas de longue durée; bientôt ils se transformaient
- en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce moment-là,
- comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon
- son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du
- premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure!
- Puis, son thé lui avait paru très-savoureux, si savoureux
- qu'elle avait récompensé la servante qui le préparait, par
- une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik
- (40 centimes).
-
- Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de
- bonheur errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la
- fenêtre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin,
- sous un rosier, Moumou, couchée par terre, rongeait
- délicatement un os. La baruinia l'aperçut et s'écria:
-
- «À qui donc est ce chien?»
-
- La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée
- comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de
- son chef.
-
- «Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.
-
- --Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante
- bête... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il
- la possède?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore
- aperçue? Je veux la voir.»
-
- La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.
-
- «Étienne, dit-elle à un laquais qui se trouvait là, Étienne,
- dépêchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le
- jardin.
-
- --Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un
- joli nom.
-
- --Oui, répondit la complaisante dame de compagnie. Étienne,
- vite, vite....»
-
- Étienne se précipita dans le jardin, et avança la main pour
- saisir Moumou; mais la chienne agile lui échappa et courut
- se réfugier près de son maître occupé en ce moment à vider
- son tonneau, qu'il tournait comme s'il n'eût eu entre les
- bras qu'un tambour d'enfant. Étienne suivit la chienne, et
- de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui
- glissa des doigts.
-
- Guérassime regardait en souriant cette manoeuvre.
-
- Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par
- signe que sa maîtresse désirait qu'on lui portât l'animal
- fugitif.
-
- À cette demande, Guérassime parut inquiet. Cependant il ne
- pouvait y résister. Il prit Moumou entre ses mains et la
- remit à Étienne qui se hâta d'aller la déposer sur le
- parquet du salon. La baruinia l'appelle d'une voix
- caressante; mais la pauvre bête, qui n'avait jamais posé le
- pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouchée et
- tenta de s'esquiver. Repoussée par l'obséquieux Étienne,
- elle se tapit contre le mur, toute tremblante.
-
- «Moumou, Moumou, viens près de moi, viens près de ta
- maîtresse, lui dit la baruinia; viens, ma petite.
-
- --Viens, Moumou,» répétèrent à l'unisson les commensales.
-
- Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne
- quittait pas sa place.
-
- «Apportez-lui quelque chose à manger, dit la veuve. Qu'elle
- est sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc
- a-t-elle peur?
-
- --Elle n'est pas encore apprivoisée,» dit en souriant et
- d'une voix timide une des dames de compagnie.
-
- Étienne apporta un verre de lait et le plaça devant Moumou,
- qui ne daigna pas même flairer cette boisson, et continua à
- trembler.
-
- «Ah! la sotte petite bête!» dit la baruinia en s'approchant
- d'elle et en se baissant pour la caresser. Mais aussitôt
- Moumou releva convulsivement la tête et montra les dents.
-
- La veuve se hâta de retirer sa main.
-
- Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un léger
- gémissement, comme pour se plaindre ou pour demander pardon.
- La baruinia s'éloigna, le visage assombri. Le rapide
- mouvement de la chienne l'avait effrayée.
-
- «Grand Dieu! s'écrièrent ses commensales, vous aurait-elle
- mordue?... Hélas! hélas!»
-
- L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne.
-
- «Emportez-la, s'écria la baruinia d'une voix irritée. La
- sale bête! La méchante chienne!»
-
- À ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes
- voulaient la suivre. Mais, d'un geste, elle les arrêta à la
- porte.
-
- «Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonné de
- venir avec moi.» Et elle disparut.
-
- Étienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Guérassime.
-
- Une demi-heure après, un silence profond régnait dans
- l'hôtel. La vieille veuve était plongée dans les coussins de
- son divan, plus sombre que la nuit qui précède l'orage.
-
- Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature
- humaine!
-
- Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire
- disposition d'esprit. Elle n'adressa la parole à personne,
- elle ne joua point aux cartes, et la nuit elle ne put dormir
- en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta n'était point,
- disait-elle, la même que celle dont elle se servait
- habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon.
- Sa femme de chambre fut obligée de fouiller dans toutes les
- armoires et de flairer tout le linge qui s'y trouvait. En
- un mot la délicate baruinia était extrêmement agitée et
- irritée.
-
- Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure
- plus tôt que de coutume. Il se rendit à cet ordre, non sans
- inquiétude, et dès qu'elle le vit apparaître:
-
- «Dis-moi, s'écria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a
- aboyé toute la nuit et qui m'a empêchée de dormir.
-
- --Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-être
- celui du muet!
-
- --Je ne sais s'il appartient au muet ou à quelque autre; ce
- que je sais, c'est qu'à cause de lui je n'ai pu fermer
- l'oeil. Mais je voudrais savoir pourquoi il se trouve tant
- de chiens dans la maison. N'avons-nous pas déjà un chien de
- basse-cour?
-
- --Sans doute: le vieux Voltchok.
-
- --Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que
- j'appelle du désordre. Il me faudrait un majordome dans la
- maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a
- permis? Hier, je me suis approchée de la fenêtre; cette
- vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant et
- rongeant je ne sais quelle horreur!»
-
- Après une minute de silence, la baruinia ajouta:
-
- «Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?
-
- --J'entends.
-
- --Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai
- rappeler plus tard.»
-
- Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché
- sur un banc, dans la position d'un guerrier tué sur un
- tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son
- caftan qui lui servait de couverture. Il le réveilla et lui
- donna à voix basse un ordre auquel le valet répondit par un
- bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome s'éloigna,
- et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes
- et s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après,
- Guérassime apparut portant une énorme charge de bois; car,
- en été comme en hiver, la veuve voulait qu'il y eût du feu
- dans sa chambre à coucher et dans son cabinet. Guérassime
- était comme de coutume accompagné de sa chère Moumou, et
- comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où
- il allait déposer son fardeau.
-
- Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce
- moment, se précipita sur la chienne comme le vautour sur un
- poulet, la serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur
- sa poitrine pour l'empêcher de crier, descendit l'escalier
- sans regarder s'il était suivi, s'élança dans un drochky et
- se fit conduire au marché. Là, il vendit la chienne pour un
- demi-rouble, à la condition seulement qu'on la tiendrait à
- l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle
- expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le
- quitta à quelque distance de la maison, fit le tour, ne
- voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer
- Guérassime, et rentra dans la maison par un passage dérobé.
-
- Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions:
- Guérassime n'était pas dans la cour. En sortant des
- appartements de sa maîtresse, il n'avait plus retrouvé
- Moumou à sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que
- jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle
- l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la
- recherche de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le
- grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou.
-
- Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel,
- leur demandant par signes, avec une expression de désespoir,
- s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient
- réellement pas ce qui s'était passé; d'autres, mieux
- instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses
- grands airs et se mit à crier contre les cochers.
-
- Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son
- visage abattu, son corps fatigué, ses vêtements couverts de
- poussière, on devait supposer qu'il avait parcouru la moitié
- de Moscou.
-
- Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un
- regard sur le perron où une demi-douzaine de domestiques se
- trouvaient réunis, appela Moumou... Moumou ne répondit pas.
-
- Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne
- n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui
- déjà l'avait épié une fois, raconta le lendemain à la
- cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que
- gémir.
-
- Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut
- obligé d'aller à sa place faire la provision d'eau, ce dont
- le digne Potapu n'était nullement satisfait.
-
- Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses
- ordres, et le majordome se hâta de répondre qu'ils étaient
- exécutés.
-
- Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit
- son travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis
- s'éloigna sans saluer personne. Sa figure naturellement
- dépourvue d'expression, comme celle des sourds-muets,
- semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il sortit de
- nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira
- dans le grenier à foin. La nuit était belle, la lune
- rayonnait sur le ciel sans nuages; Guérassime, couché sur le
- foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et
- se retournant à chaque instant.
-
- Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son
- vêtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma
- les yeux. Mais voilà que le tiraillement recommence et
- devient plus fort; Guérassime se lève, regarde. Moumou est
- devant lui portant un bout de corde brisé à son cou. Un long
- cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa
- fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement
- les yeux, les joues, la barbe.
-
- Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à
- réfléchir, puis descendit avec précaution de son grenier, et
- voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite
- chambre. Déjà il avait songé que sa chienne, si dévouée, ne
- l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui avait été
- enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des
- gens lui avaient fait comprendre la colère de la vieille
- veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de
- le soustraire à un nouveau péril; d'abord il lui donna à
- manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis après avoir
- longtemps songé au moyen de le soustraire à une autre
- persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret
- dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il
- ferma avec un de ses vêtements l'ouverture qu'il avait
- pratiquée à sa porte pour Moumou, et à peine l'aurore
- commençait-elle à poindre qu'il descendit dans la cour,
- comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet,
- d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne
- pensait pas que la pauvre bête le trahirait par ses
- aboiements. Bientôt, en effet, les domestiques surent
- qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son maître,
- soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait
- cette découverte. Le majordome se gratta le front et fit un
- geste comme pour dire: «Eh bien, à la garde de Dieu!
- Peut-être que la baruinia n'en saura rien.»
-
- Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur
- extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du
- jardin, enleva les pieux de la clôture pour s'assurer de
- leur solidité, et les replanta avec soin. Il travailla si
- bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.
-
- De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir
- à la dérobée sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut
- venue, il se retira près d'elle, et à deux heures, il sortit
- avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la
- promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se
- disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna
- dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la
- palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perçant
- aboiement. Un homme ivre s'était couché au pied de la
- palissade pour y passer la nuit.
-
- En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une
- crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait
- ordinairement à la suite d'un souper trop copieux.
-
- Les aboiements subits de la chienne la réveillèrent en
- sursaut, elle sentit son coeur battre violemment puis
- défaillir: «Au secours! s'écria-t-elle, au secours!»
-
- Ses femmes accoururent tout effarées.
-
- «Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore
- ce chien! ce maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut
- me tuer! Hélas! l'affreuse bête!»
-
- En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si
- elle avait rendu l'âme.
-
- On se hâta d'envoyer chercher le docteur, c'est-à-dire le
- médecin de l'hôtel. Cet homme, dont le principal mérite
- consistait à porter des bottes à semelles fines, et à tâter
- délicatement le pouls de sa noble cliente, dormait quatorze
- heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du temps, et
- administrait sans cesse à la baruinia des gouttes de
- laurier-rose. Il arriva précipitamment, commença par faire
- brûler des plumes pour tirer la veuve de son évanouissement,
- puis, dès qu'il la vit ouvrir les yeux, il lui présenta sur
- un plateau d'argent le remède qu'il employait si souvent.
-
- La baruinia ayant pris cette potion, recommença d'une voix
- lamentable à se plaindre du chien, de Gabriel, de sa
- malheureuse destinée.
-
- «Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde
- m'abandonne, et personne n'a pitié de moi. On désire ma
- mort. On n'aspire qu'à me voir mourir.»
-
- Moumou continuait à aboyer, et Guérassime essayait en vain
- de l'éloigner de la fatale palissade.
-
- «Le voilà, le voilà encore!» s'écria la veuve en roulant des
- yeux effarés.
-
- Le médecin murmura quelques mots à l'oreille d'une femme de
- chambre. Celle-ci courut dans l'antichambre, appela Étienne,
- qui courut éveiller le majordome, lequel éveilla toute la
- maison.
-
- Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des
- ombres circuler derrière les fenêtres. Il eut le
- pressentiment du malheur qui le menaçait, prit Moumou sous
- son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma.
-
- Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et
- la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir.
- Gabriel, en proie à une agitation extrême, leur ordonna de
- rester là en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit
- près de la première femme de chambre de la baruinia, Lioubov
- Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé, le sucre, les
- fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire à
- sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu,
- mais que le lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le
- reverrait plus. Lioubov devait en même temps conjurer sa
- bonne maîtresse de se calmer et de se reposer. Mais comme
- l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le
- médecin lui administra une double potion de laurier-rose,
- après quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que
- Guérassime, le visage pâle, serrait sur son lit le museau de
- Moumou.
-
- Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard.
- Gabriel attendait son réveil pour prendre des mesures
- énergiques contre l'obstination de Guérassime, et lui-même
- s'attendait à subir un orage. Mais l'orage n'éclata pas. La
- veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille femme de
- chambre.
-
- «Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et
- langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait à
- se faire passer pour une pauvre martyre délaissée, et dans
- ces moments-là ses gens n'étaient pas peu embarrassés. «Ma
- chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis. Je vous en
- prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce
- qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la
- vie même de sa maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais
- jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de
- tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne. Rendez-moi ce
- service.»
-
- Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles
- furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après,
- tous les domestiques de l'hôtel étaient réunis et se
- dirigeaient vers la retraite de Guérassime. À leur tête
- s'avançait Gabriel, tenant la main à sa casquette, quoiqu'il
- n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient les
- laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière,
- et par sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce
- spectacle.
-
- Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de
- Guérassime, un homme se tenait en faction, deux autres
- étaient à la porte, armés de bâtons. Tout l'escalier fut
- envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la
- porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»
-
- Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.
-
- «Ouvre, ouvre, répéta le majordome.
-
- --Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est
- sourd.»
-
- Tous les valets se mirent à rire.
-
- «Comment faire? demanda Gabriel.
-
- --Il y a un trou à la porte, reprit Étienne, mettez-y votre
- bâton.»
-
- Gabriel se pencha pour trouver le trou.
-
- «Il l'a fermé, dit-il, avec une vieille touloupe.
-
- --Eh bien! poussez la touloupe en dedans.»
-
- On entendit un second aboiement.
-
- «Voilà le chien qui se dénonce lui-même,» dit un des
- domestiques, et de nouveau tous recommencèrent à rire.
- Gabriel se gratta l'oreille.
-
- «J'aime autant que tu débouches toi-même cette ouverture,
- dit-il en se retournant vers Étienne.
-
- --Soit!» répondit celui-ci.
-
- Aussitôt il monta au haut de l'escalier, enfonça son bâton
- dans le trou que Guérassime avait fermé et l'agita en
- répétant: «Sors donc! sors donc!» Il continuait son
- mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et toute la
- valetaille effrayée se retira en désordre. Gabriel fuyait le
- premier, et le vieux sommelier ferma sa fenêtre.
-
- «Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde à
- toi!»
-
- Le redoutable portier était debout, sur le seuil de sa
- chambre, et regardait, immobile, ces hommes chétifs et
- mesquinement vêtus. Avec sa haute taille, ses mains
- robustes appuyées sur ses flancs, et sa chemise rouge de
- paysan, il apparaissait en face d'eux comme un géant en face
- d'une troupe de nains.
-
- Gabriel fit un pas en avant.
-
- «Prends garde! dit-il, pas d'insolence!»
-
- Alors il se mit à expliquer à Guérassime aussi bien que
- possible, par signes, qu'il devait, pour complaire aux
- volontés expresses de la baruinia, sacrifier son chien, et
- que s'il s'y refusait, il lui arriverait malheur.
-
- Guérassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis
- promena sa main autour de son cou comme s'il y mettait une
- corde et faisait un noeud coulant, et de nouveau regarda le
- majordome.
-
- «Oui, oui, c'est cela même,» dit Gabriel en hochant la tête.
-
- Guérassime baissa le front, puis aussitôt le relevant
- brusquement, regarda encore Moumou, qui pendant ce temps
- était restée près de lui agitant innocemment la queue et
- dressant avec curiosité l'oreille, répéta le signe qu'il
- avait déjà fait autour de son cou, et se frappa la poitrine
- comme pour dire qu'il se chargeait lui-même de cette cruelle
- exécution.
-
- Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait
- se fier à sa promesse.
-
- Guérassime le regarda fixement avec un sourire de mépris, se
- frappa de nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et
- referma sa porte.
-
- Tous les gens réunis autour de lui restèrent immobiles.
-
- «Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Gabriel. Le voilà qui
- est encore enfermé.
-
- --Laissez-le tranquille, répliqua Étienne. S'il vous a fait
- une promesse, il la tiendra. Voilà comme il est. Quand il a
- pris un engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas
- comme nous autres _dvorovi_, il faut dire la vérité.
-
- --Oui, répétèrent les autres domestiques, Étienne a raison.
-
- --Oui, répéta le sommelier, qui venait de rouvrir sa
- fenêtre.
-
- --Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins être
- sur nos gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en
- s'adressant à un pâle garçon, vêtu d'une jaquette jaune, qui
- prenait le titre de jardinier.... prends un bâton,
- assieds-toi là, et dès qu'il arrivera quelque chose, viens
- me prévenir au plus vite.»
-
- Erochka se posa sur la dernière marche de l'escalier. La
- troupe, assemblée un instant auparavant, se dispersa, à
- l'exception de quelques enfants et de quelques curieux.
- Gabriel rentra à la maison et, par l'entremise de Lioubov,
- fit dire à la baruinia que ses volontés étaient accomplies.
-
- La délicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y
- versa de l'eau de Cologne, se frotta les tempes, but une
- tasse de thé et, comme elle était encore sous l'influence
- des gouttes soporifiques, elle se rendormit.
-
- Une heure environ s'écoula. La porte devant laquelle il y
- avait eu tant de mouvement s'ouvrit, et Guérassime apparut.
- Il était revêtu de son habit des dimanches et tenait en
- laisse Moumou. Erochka se rangea à son approche et le laissa
- passer. Les enfants et les valets qui se trouvaient encore
- dans la cour l'observaient en silence. Il marcha gravement
- sans se détourner, et ne mit son bonnet sur sa tête que
- lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son
- chien dans un cabaret et se posta près de là pour épier sa
- sortie.
-
- Le muet était connu dans ce cabaret. On y comprenait ses
- signes. Il demanda des choux, du boeuf, et s'assit les
- coudes sur la table. Moumou était près de lui, le regardant
- tranquillement avec ses bons yeux tendres. Son poil était
- poli et luisant, on voyait qu'elle avait été tout récemment
- lavée et essuyée.
-
- Quand on eut apporté à Guérassime les mets qu'il avait
- commandés, il coupa le boeuf par petits morceaux, y émietta
- du pain, et mit le plat par terre. Moumou mangea avec sa
- délicatesse habituelle, touchant à peine l'assiette du bout
- de son museau.
-
- Son maître la contemplait immobile, et tout à coup deux
- grosses larmes s'échappèrent de ses yeux; l'une tomba sur la
- tête de la chienne, l'autre dans le plat devant elle.
- Guérassime cacha sa figure dans ses mains. Moumou ayant
- achevé son repas, s'éloigna de l'assiette en se léchant les
- lèvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garçon du
- cabaret l'observait d'un air étonné. Erochka le voyant
- venir, se retira à l'écart, et l'ayant laissé passer, le
- suivit de nouveau à quelque distance.
-
- Il marchait, le pauvre Guérassime, sans se hâter, en tenant
- toujours la corde en laisse au cou de la chienne. Arrivé au
- coin d'une rue, il s'arrêta, hésita un instant, puis se
- dirigea à grands pas vers le pont nommé Krymsky-Brod. Là il
- entra dans la cour d'un édifice où l'on faisait une nouvelle
- construction, prit sous son bras deux briques, et s'avança
- sur la rive de la Moskva jusqu'à un certain endroit où il
- avait remarqué précédemment deux barques munies de leurs
- avirons et amarrées à des poteaux. Il détacha une de ces
- barques et y entra avec Moumou. Un vieux boiteux sortit
- aussitôt d'une hutte élevée près d'un potager et se mit à
- crier. Mais Guérassime ramait si vigoureusement que
- quoiqu'il eût à lutter contre le courant qu'il remontait, il
- se trouva en un instant à une assez longue distance du
- vieillard, qui, voyant l'inutilité de ses réclamations; se
- gratta le dos et rentra en boitant dans sa cabane.
-
- Guérassime continuait à ramer. Bientôt les murs de Moskou
- disparurent derrière lui. Bientôt à ses regards se déroula
- un tout autre rivage: c'étaient des champs, des bois, des
- jardins et des îles. Alors il laissa tomber son aviron,
- pencha la tête sur Moumou assise près de lui, et resta
- immobile, les mains croisées derrière le dos, tandis que le
- courant reportait peu à peu l'embarcation vers Moscou.
- Soudain il se releva brusquement avec une sorte d'expression
- de cruauté douloureuse sur le visage, noua fortement avec
- une corde les deux briques qu'il avait apportées, les lia
- ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses bras, la
- contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance,
- en agitant doucement la queue. Il détourna la tête, ferma
- les yeux, ouvrit les mains....
-
- Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre
- Moumou, ni le clapotement de l'eau. Son oreille était fermée
- à toutes les rumeurs. Pour lui le jour le plus brillant
- était plus silencieux que ne l'est pour nous la nuit la plus
- calme....
-
- Quand il releva la tête, quand il ouvrit ses paupières, les
- flots de la Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours
- rapide, et se brisaient en soupirant sur les flancs de son
- embarcation. À quelque distance derrière lui, du côté du
- rivage, un grand cercle se dessinait à la surface de l'eau.
-
- Erochka, qui avait perdu de vue Guérassime, était rentré à
- la maison pour y raconter ce dont il avait été témoin.
-
- «Eh bien, dit Étienne, il a noyé son chien. C'est sûr. Quand
- il a promis quelque chose, on peut y compter.»
-
- Pendant le reste de la journée, on ne vit pas Guérassime. Il
- ne parut ni au dîner, ni au souper.
-
- «Quel être bizarre que ce Guérassime, dit une grosse
- blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine
- pour un chien?
-
- --Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en
- prenant une assiette de gruau.
-
- --En vérité! Quand donc?
-
- --Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la
- porte cochère. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques
- questions. Mais il n'était pas de bonne humeur, et il m'a
- donné un coup de poing très-remarquable dans l'omoplate
- comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de
- main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai
- encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une
- main vraiment bénie.»
-
- À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se
- séparèrent pour aller se coucher.
-
- À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas
- rapide un homme d'une taille élevée portant un sac sur
- l'épaule et un long bâton à la main. C'était Guérassime. Il
- allait résolument vers sa terre natale, vers son village.
- Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré dans
- sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche,
- pris cette sacoche sur son dos et il était parti.
-
- Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou
- n'était qu'à vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait
- remarqué le chemin qu'il avait suivi; il était sûr de le
- retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une
- détermination dans laquelle il y avait à la fois du
- désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la
- maison de sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard
- ardemment fixé devant lui, il marchait précipitamment, comme
- si sa vieille mère l'attendait à son foyer, comme si elle le
- rappelait près d'elle, après les jours qu'il venait de
- passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.
-
- La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de
- l'horizon, à l'endroit où le soleil venait de se coucher, un
- coin du ciel était encore blanchi et empourpré par un
- dernier reflet de la lumière du jour; de l'autre, il était
- déjà voilé par une ombre grisâtre.
-
- Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de
- genêt poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait
- les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois
- près desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il
- sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des blés qui
- mûrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du
- sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui
- caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans
- sa longue barbe.
-
- Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait
- le ramener à son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa
- marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et
- lorsque le lendemain l'aurore reparut à l'horizon, il était
- à plus de trente-cinq verstes de Moscou.
-
- Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande
- surprise d'une femme de soldat qui y avait été installée. Il
- s'inclina devant les saintes images suspendues à son foyer,
- puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait
- comment le recevoir. Mais on était au temps de la fenaison.
- On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on
- lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le
- passé, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons
- l'admiraient.
-
- Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de
- son absence. Dès le lendemain de son départ, on était entré
- dans sa chambre, puis on avait prévenu Gabriel de sa
- disparition. Celui-ci regarda de côté et d'autre, haussa les
- épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou
- qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la
- rivière. La déclaration de cet événement fut faite à la
- police, et il fallut aussi l'annoncer à la veuve. À cette
- nouvelle, elle entra en colère, se lamenta, puis ordonna de
- chercher le muet partout et de le ramener, déclarant que
- jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa
- une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour
- l'infortuné majordome secoua la tête en murmurant: «Allons!
- allons!» le sommelier finit par le tranquilliser par la même
- interjection différemment accentuée.
-
- Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime
- était rentré dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa
- première idée pourtant fut de le faire revenir au plus tôt à
- Moscou, puis elle réfléchit et déclara qu'elle n'avait pas
- besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de
- temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne
- pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime,
- mais ils congédièrent même tous les autres domestiques.
-
- Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son
- seul refuge. Il a conservé sa force et son ardeur pour le
- travail, son caractère grave et réservé. Seulement ses
- voisins remarquent que depuis son séjour à Moscou, il ne
- regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien près de
- lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et
- que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras,
- et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son
- isba.»
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-CXXXIIe ENTRETIEN
-
-LITTÉRATURE RUSSE
-
-IVAN TOURGUENEFF
-
-(Suite.--Voir la livraison précédente.)
-
-
-I
-
-_Jacques Passinkof_, _Faust_, le _Ferrailleur_, les _Trois Portraits_,
-l'_Auberge de grand chemin_, _quelques essais dramatiques_ et enfin
-_Deux journées dans les grands bois_, magnifique scène descriptive des
-plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier et le
-second volume de cette collection étrange, pittoresque et attachante.
-
-La description animée des _Grands bois_ ne peut être citée que presque
-en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression
-vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la _mer des
-feuilles_, entre _Brousse et Konia_), sur l'homme qui les parcourt.
-C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des
-déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.
-
-
-
-
-DEUX JOURNÉES
-
-DANS
-
-LES GRANDS BOIS
-
-
-PREMIÈRE JOURNÉE
-
- La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois,
- rappelle celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes
- impressions; c'est la même plénitude intacte et primitive,
- qui se déroule à l'oeil du spectateur dans sa royale
- majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de
- l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas
- affaire à toi, dit la nature à l'homme; je règne, et toi,
- tâche de ne pas mourir.» Mais la forêt est plus triste et
- plus monotone que la mer, surtout la forêt de sapins.
- Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude
- silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les
- nuances, elle parle toutes les voix, elle reflète le ciel,
- ce ciel d'où nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne
- nous semble pas étrangère, tandis qu'à l'aspect de la sombre
- et morne forêt, avec son lugubre silence ou ses sourds et
- longs gémissements, l'homme sent plus irrésistiblement
- pénétrer dans son coeur la conscience de son néant. Il est
- difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à
- mourir demain, de soutenir le regard froid et indifférent de
- l'éternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les espérances
- audacieuses et les confiantes rêveries de sa jeunesse qui
- s'humilient et s'éteignent au souffle glacial des puissances
- élémentaires; toute son âme se resserre et se rapetisse: il
- sent bien que le dernier de ses frères pourrait disparaître
- de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât
- sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le
- hasard de son existence, et il se hâte, avec une terreur
- secrète, de revenir aux soucis mesquins et aux petits
- travaux de sa vie. Il se trouve plus à l'aise dans ce monde
- qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut croire
- encore à sa force et à son importance.
-
- Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a
- quelques années, lorsque, debout sur le perron d'une petite
- auberge bâtie aux bords marécageux de la Resseta, j'aperçus
- pour la première fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en
- gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue, s'étendait devant
- moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond
- bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets
- de bouleaux. Nulle part une blanche église, nulle part une
- plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des
- arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans
- cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse,
- cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était
- la mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie,
- et de grands nuages blancs passaient très-haut avec lenteur.
- L'eau rougeâtre de la Resseta glissait sans bruit à travers
- d'épais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient
- confusément au fond, et les bords de la rivière semblaient
- se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de sable
- crayeux.
-
- Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du
- perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de
- boîtes de différentes grandeurs. Son maître, petit homme
- sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le dos voûté
- et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux
- que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se
- rendait à la foire de Karatcheff. Tout à coup, sur le même
- chemin, parurent quelques hommes bientôt suivis d'un plus
- grand nombre, et finalement d'une foule entière. Tous
- portaient de longs bâtons à la main et des havre-sacs sur le
- dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur teint
- hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin.
- C'étaient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au
- pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige
- semblait être leur chef. Il s'arrêtait de temps à autre, et
- d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous
- marchaient en silence, dans une sorte de grave
- recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine
- renfrognée, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de
- mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand
- forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices,
- imbécile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable,
- répondit d'une voix grêle le marchand surpris et fâché; il y
- a du pain d'épices à deux kopecks, à trois kopecks; et toi,
- en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois
- est fade pour un ventre de paysan,» répliqua en s'éloignant
- le paysan au _touloup_. «Enfants, enfants, suivez la route;
- il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre la
- voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement,
- sans qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant
- devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en
- souriant sous ses blanches moustaches. «Gens peu civilisés,
- dit le marchand en me jetant un regard de côté, ce n'est pas
- pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et achevant
- d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se
- voyait une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble.
- Un paysan, coiffé du bonnet en feutre blanc particulier à
- cette contrée, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre
- rive. La petite _telega_ se mit à ramper dans un chemin
- raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.
-
- Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive.
- Après avoir marché l'espace de deux verstes dans une plaine
- marécageuse, j'entrai dans la trouée percée au milieu de la
- forêt. Mon _tarantass_ commença à danser sur les rondins qui
- servaient à paver cette route. Je mis pied à terre, et
- suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal,
- soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les
- mouches. Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur
- sein. Non loin de la lisière poussaient des bouleaux, des
- trembles, des tilleuls et quelques chênes; puis parut comme
- un mur de sapins épais, auxquels succédèrent les troncs
- rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis,
- de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers,
- de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes
- et dures. Les rayons du soleil éclairaient vivement les
- cimes des arbres, s'éparpillaient dans les branches, et
- n'arrivaient jusqu'à terre qu'en minces et pâles filets. On
- n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les
- forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri
- plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre
- miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours
- solitaire et silencieux, traversait la trouée en y faisant
- luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les
- arbres étaient plus espacés, une éclaircie se montrait, et
- le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse,
- nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par
- longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une
- petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, se voyait
- au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait
- d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans le
- goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent,
- interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits,
- elle était cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux
- côtés, un marécage étendait sa nappe verdâtre, couverte de
- joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'élevaient
- par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol
- inusité à travers les troncs des grands sapins.
-
- «Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait
- devant lui son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache
- au poil roux, aux cornes courtes et affilées, traversait
- bruyamment les broussailles, et, comme pétrifiée, s'arrêtait
- au bord de la trouée, en fixant ses grands yeux sombres sur
- le chien qui courait devant moi. Le vent apportait
- fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée
- circulait en mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt.
- C'était sans doute un paysan qui se procurait à peu de frais
- du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des
- environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout
- devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est
- toujours silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de
- la tête, s'entend un long murmure, et comme une plainte
- vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va,
- on va, et cette incessante voix de la forêt ne cesse point
- de gémir; et le coeur commence à gémir lui-même, et l'on
- désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On
- désire respirer à pleine poitrine un air pur et léger, et
- non cet air étouffant à force de parfums et d'humidité.
-
- Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au
- petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit
- village de Sviatoïé, situé au coeur de la forêt. Plusieurs
- fois, j'avais rencontré des paysans portant sur leurs
- telegas de longues poutres ou des écorces de tilleul. «Y
- a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.
-
- --Non, pas loin: trois verstes environ.»
-
- Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin
- j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan
- paraît, marchant à côté de son petit cheval: «Frère, combien
- y a-t-il d'ici à Sviatoïé?
-
- --Qu'est-ce?
-
- --D'ici à Sviatoïé?
-
- --Huit verstes.»
-
- Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et
- j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine
- d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille église en bois
- à coupole unique et à toiture verte, dont les petites
- fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était
- Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère,
- et son église possédait une petite image miraculeuse, à
- l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur
- bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des
- possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait
- conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun
- dépassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon
- de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des
- grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à
- leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à
- la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de
- leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre,
- poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de
- tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que
- je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.
-
- Je mis pied à terre chez le _starosta_, Poléka fin et rusé,
- de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à
- plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure,
- je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de
- gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du
- nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou
- coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt
- étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de
- deux cents déciatines de terres défrichées autour du
- village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux
- bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate,
- était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues
- vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était
- serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était
- assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de
- celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout
- le district. Il avait battu le pays dans toutes les
- directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il
- tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et
- de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une
- gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où
- les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se
- battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et
- d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et
- n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert,
- chose rare chez un chasseur de profession. Il était de
- taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des
- grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits,
- et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une
- tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait
- tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait
- plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et
- travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa
- femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et,
- comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait
- plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs
- que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan.
- Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le
- résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face
- à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le
- fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait
- une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la
- gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours
- dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des
- avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer
- le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez
- bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une
- seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la
- veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je
- le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant
- l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau,
- mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait
- plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.
-
- «Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.
-
- Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra
- attentivement mon chien.
-
- «Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs
- de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de
- gélinottes.»
-
- Puis il se remit à l'ouvrage.
-
- C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la
- chasse.
-
- Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé;
- mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au
- pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le
- poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de
- côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de
- nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à
- haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par
- tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger
- d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des
- chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on
- donnait à une partie du bois composée de pins immenses.
- Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate
- poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à
- l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les
- platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix.
- C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la
- forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne
- sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs
- invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes,
- du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans
- ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de
- l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres
- immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées
- leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée
- d'épingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux
- baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte
- odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration.
- Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des
- branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la
- forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait
- le visage. De lourdes gouttes de résine transparente
- sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce
- des arbres, et descendaient lentement.
-
- Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos
- pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor
- surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier
- une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans
- se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une
- gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un
- épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau
- faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la
- découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes
- aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants
- oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et
- retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor
- s'arrêta tout à coup près d'un _maïdane_, et m'appela par un
- geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me
- montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de
- la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui
- dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y
- a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des
- entailles comme faites au couteau.»
-
- Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor
- marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter
- des regards en haut, dans les rares éclaircies qui
- laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire,
- entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce
- encore un _maïdane_? demandai-je.--Non; ç'a été un fort de
- brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà
- oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais,
- pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit
- un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me
- plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais
- une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de
- répondre, il avait disparu...
-
- Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux;
- puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai
- un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et
- triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du
- moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti
- dans le profond abîme de la forêt! Mon coeur se resserra;
- dans cet instant, à cette place, je sentis presque le
- souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son
- incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète
- terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où
- il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux
- avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre
- intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.
-
- Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille,
- querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides
- chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine
- d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations,
- son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me
- vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans,
- compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme
- un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs
- lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous
- côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et
- plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme
- une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le
- rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je
- fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment
- as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi
- qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes
- dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà
- tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid,
- d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois?
- Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle
- repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait
- incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre
- sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a
- seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le
- bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de
- moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su
- le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je
- l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je
- tristement. Des formes confuses, des images insaisissables
- glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se
- mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la
- désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai
- pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en
- vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues,
- vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi
- êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément
- silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment
- comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore
- adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi
- coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon
- coeur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux
- être calme; habitue-toi aux résignations des séparations
- éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne
- retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance
- pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse,
- où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la
- joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée
- à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté.
- Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la
- force, la puissance. Là n'est pas notre place.
-
- «Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça
- derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis
- involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement
- tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un
- sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on
- n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une
- douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse,
- une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon
- Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la
- calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa
- pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une
- petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente.
- «Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec
- une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il
- sourit de nouveau, et se remit en marche.
-
- Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le
- froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à
- la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous,
- inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre
- une voix farouche.
-
- Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En
- vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout
- à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous,
- qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait
- soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser
- d'autre trace de son passage que des feuilles mises à
- l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect
- bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher
- Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega,
- et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant
- l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la
- journée se fondre en un seul sentiment, celui de la
- lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de
- retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse
- de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de
- m'endormir avec délices.
-
-
-DEUXIÈME JOURNÉE
-
- Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois
- en marche pour la _Gary_. Dix années auparavant, plusieurs
- milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois.
- Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste
- emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert
- de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une
- multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises,
- airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont
- très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en
- quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout
- à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas
- Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour,
- Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant
- son bonnet.
-
- Un paysan de petite taille, vêtu d'un court _armiak_ noir,
- et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre,
- et s'approcha de notre telega.
-
- «On t'a relâché? demanda Kondrate.
-
- --Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents:
- il ne fait pas bon de me tenir sous clef.
-
- --Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch,
- que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le
- gril!
-
- --Si tu l'as cru, tu es un nigaud.
-
- --Et le _Stanovoï_?...
-
- --Bah! le _Stanovoï_.... ça veut être un loup, et ça a une
- queue de chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en
- jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.
-
- --À la chasse, dis-je.
-
- --À la _Gary_, ajouta Kondrate.
-
- --Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan
- continuant à ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère.
- Mais vous n'arriverez pas jusque-là; il y a vingt verstes à
- vol d'oiseau à travers le bois. Yégor lui-même, qui est dans
- la forêt comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas à y
- arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire peu,» dit-il
- à Yégor en lui frappant sur le bras.
-
- Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de
- tête.
-
- De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que
- celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges
- lèvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus
- couraient perpétuellement çà et là. Il se tenait crânement,
- les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé jusqu'aux
- sourcils.
-
- «Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.
-
- --Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon
- sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couché
- sur mon poêle jusqu'à l'hiver; aucun chien à collet rouge
- n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans la ville:
- «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
- donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous
- autres, gens de Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne
- trouveriez plus un aussi fin voleur.
-
- --Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate
- en riant, et il frappa de ses rênes les chevaux qui se
- mirent en marche.
-
- --Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.
-
- --Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons
- avec un seigneur, il se fâchera.
-
- --Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon
- seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup.
- Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une
- bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'écraserais en ton
- honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'à
- l'épaule, et en grinçant des dents.»
-
- Je lui donnai un _grivnik_, et je dis à Kondrate de
- fouetter.
-
- «Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon
- des soldats. Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu
- dois prendre leçon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du
- courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu reviendras au
- pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez
- moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme
- est une joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant.
- Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait
- arraché la queue.»
-
- Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les
- broussailles.
-
- «Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui
- ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à
- lui-même.
-
- --Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y
- en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que
- voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le
- en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à
- l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de
- dessous vous.
-
- --Il me paraît bien hardi.
-
- --Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne
- peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la
- ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le
- lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là?
- Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à
- la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on
- le revoit au pays.
-
- --D'où est-il? de chez vous?
-
- --Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son
- nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville,
- et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous
- autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre
- enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une
- nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a
- quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin.
- C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel;
- les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les
- éleveurs de ruches.
-
- --Il ne doit pas épargner non plus les _borts_?
-
- --Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne
- lui a trouvé ce péché. Le _bort_ est chose sacrée chez nous.
- Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des
- hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais
- les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours
- qui touche à leur miel.
-
- --Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua
- Yégor.
-
- --Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.
-
- --Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le
- temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à
- l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot
- rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite
- éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant
- que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui
- donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même
- rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un
- jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui,
- c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est
- dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne
- à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser
- chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une
- assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil
- que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un
- moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de
- hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment
- qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux.
- Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de
- Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement.
- D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de
- loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur
- moi.»
-
- --Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne
- pouvez venir à bout d'un seul homme?
-
- --Mais apparemment.
-
- --Le tenez-vous donc pour un sorcier?
-
- --Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est
- entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre
- faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres,
- et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui
- dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut
- reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à
- ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non,
- reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon
- heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas
- quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé;
- il erre comme une ombre. «Le coeur me fond dans la
- poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté
- quelques mots bien cruels.»
-
- --Votre sous-diacre doit être bien bête.
-
- --Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de
- l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le
- _Stanovoï_ était tout neuf à son poste, il voulait se
- signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à
- la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés,
- qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie
- l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le
- bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce
- bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face
- hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade;
- et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a
- dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend,
- se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem
- se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui
- caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après,
- que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire
- se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au
- _Stanovoï_, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.
-
- --Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits
- enfants.
-
- --Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme
- ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans
- la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus,
- je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la
- main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je
- suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi
- comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant
- la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il
- avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée
- blanche était entrée dans les branches de sapin, et
- empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
- «Dieu dit à la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu
- ne mouilleras pas_.» Mais son tour le plus fameux (et ici
- Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait
- battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps
- de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la
- garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les
- voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
- Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir
- de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le
- bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive
- en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le
- bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?»
- l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le
- bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après
- l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac
- et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint
- tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent
- bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant
- qu'eux.»
-
- Et Kondrate partit d'un éclat de rire.
-
- Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.
-
- «Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit
- Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu!
- dit-il, c'est un incendie.
-
- --Un incendie! où cela? m'écriai-je.
-
- --Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé.
- C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la
- première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»
-
- Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En
- effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse
- colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur
- et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de
- fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite
- et à gauche.
-
- Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux
- hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec
- peine son cheval qui n'était pas bridé.
-
- «Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?
-
- --Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?
-
- --Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois,
- on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la
- flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa
- monture, et partit à toutes jambes.
-
- Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur
- la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle
- devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes.
- Plus nous avancions, plus les contours de la fumée
- devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte
- odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant
- d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un
- rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée
- très-blanche, les premières langues de la flamme.
-
- «Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est
- surterrain.
-
- --Comment dis-tu?
-
- --Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement
- sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile
- de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même
- brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un
- seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce
- facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger
- l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que
- mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes
- s'élancent.»
-
- Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je
- mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni
- difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de
- pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes
- ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites
- murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en
- arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait
- dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et
- marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace
- noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles.
- Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque
- trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu
- s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient
- avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement
- sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et
- reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus
- d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait
- intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles
- d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais
- comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas.
- Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était
- surterrain, et dès lors pas méchant.
-
- «C'est pourtant le même feu, lui disais-je.--Mais puisque je
- vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»
-
- Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses
- effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient
- sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient
- entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux
- frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et
- d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et
- l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en
- sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au
- visage.
-
- «Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder?
- dit Yégor; partons.
-
- --Par où passer? dit Kondrate.
-
- --Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer
- partout.»
-
- Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la _Gary_,
- bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez
- contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous
- y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le
- crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres
- s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette
- légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre
- sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les
- chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille.
- Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait
- plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse
- desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière
- de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
- des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière
- du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans
- une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout
- se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout
- semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère;
- respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis
- avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je
- soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une
- de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps
- effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants
- Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la
- quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se
- bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à
- faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il
- me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature;
- une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien
- de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi
- fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus
- soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade
- s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il
- n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup
- d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les
- joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et
- quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est
- jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas
- se plaindre et se résigner.
-
- «Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles
- réflexions, s'était installé sur le banc de la telega, viens
- t'asseoir ici. À quoi rêves-tu? est-ce à ta vache?
-
- --À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et
- placide visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et
- regardait au loin dans la campagne qui commençait à
- s'assombrir.
-
- --Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa
- dernière vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»
-
- Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes;
- il savait, lui, ne pas se plaindre.
-
-
-II
-
-Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires
-de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en
-romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pièce.
-Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond
-qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son
-pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates,
-mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les
-Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un
-vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection
-des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il
-n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut
-pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité
-dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent
-parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la
-France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des moeurs
-donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.
-
-Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses
-qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre
-d'une _Nichée de gentilshommes_; c'est évidemment une peinture des
-moeurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun
-dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des
-parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art
-manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous
-allons l'extraire pour vous.
-
-
-
-
-UNE NICHÉE
-
-DE GENTILSHOMMES
-
-
-I
-
- C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là
- flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages
- roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur
- plutôt que planer au-dessus de la terre.
-
- Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une
- des rues extérieures du chef-lieu du département d'O...
- (l'histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes,
- dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante
- et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna Kalitine.
- Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son
- temps, pour un homme retors en affaires, caractère décidé et
- entreprenant, d'un naturel bilieux et entêté, était mort
- depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et
- fait ses études à l'Université; mais, né dans une condition
- très-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité
- de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune.
- Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez
- bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le
- voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna,--Pestoff
- de son nom de fille,--avait perdu ses parents en bas âge.
- Elle avait passé plusieurs années dans une institution de
- Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son
- village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O...,
- avec sa tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé
- à être appelé à Pétersbourg pour prendre du service, et,
- jusqu'au jour où la mort vint le frapper, il avait tenu sa
- tante et sa soeur dans un état de dépendance humiliante.
- Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas
- longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec
- Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son
- coeur, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu
- considérable, mais dépourvu d'agrément et privé
- d'habitation. En même temps Kalitine acheta une maison à
- O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de la
- maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux
- champs situés hors de la ville. «De cette façon,--avait dit
- Kalitine, peu porté à goûter le charme tranquille de la vie
- champêtre,--il est inutile de se traîner à la campagne.»
- Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du
- coeur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses
- vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne
- contredisait jamais son mari et professait un profond
- respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du
- monde. Enfin, quand il vint à mourir, après quinze ans de
- mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna
- s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de la
- ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...
-
- Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une
- jolie blonde; à cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans
- charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle était moins
- bonne que sensible, et avait conservé, à un âge mûr, les
- défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un
- enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on
- troublait ses habitudes; par contre, elle était aimable et
- gracieuse lorsqu'on remplissait ses désirs et qu'on ne la
- contredisait point. Sa maison était une des plus agréables
- de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle
- l'héritage paternel tenait moins de place que les économies
- du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils
- faisait son éducation dans un des meilleurs établissements
- de la couronne, à Saint-Pétersbourg.
-
- La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria
- Dmitriévna, était cette même tante, soeur de son père, avec
- laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires à
- Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle
- passait pour une femme singulière, avait un esprit
- indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les
- ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à
- faire croire qu'elle avait des milliers de roubles à
- dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt
- Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé, elle
- s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu
- pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle
- inspirait de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez
- pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'éclat
- s'était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna
- marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et
- rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait
- constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc.
-
- «Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria
- Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi?
-
- --Ce n'est rien, répondit la nièce.--Quels beaux nuages!
-
- --Tu les plains? hein!»
-
- Maria Dmitriévna ne répondit rien.
-
- «Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha
- Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues
- aiguilles.--Elle tricotait une grande écharpe de laine.--Il
- aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque
- bêtise.
-
- --Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi
- Petrowitch est un homme respectable.
-
- --Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha
- Timoféevna.
-
- --Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria
- Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.
-
- --Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton
- mari l'a tiré de la boue par les oreilles,» grommela la
- vieille dame.
-
- Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.
-
- «Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête
- est toute blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche;
- c'est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela,
- il est conseiller d'État! D'ailleurs, que peut-on attendre
- du fils d'un prêtre?
-
- --Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse,
- j'en conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation;
- il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en
- déplaise, un homme charmant.
-
- --Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le
- français... le malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne
- suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne
- parlât aucune langue, mais qu'il dît la vérité.--Bon, le
- voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il apparaît,
- ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'oeil dans la rue.
- Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant!
- Qu'il est long! Une vraie cigogne!»
-
- Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la
- regarda avec ironie.
-
- «Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc?
- Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?
-
- --Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria
- Dmitriévna avec dépit.
-
- Et elle commença à battre de ses doigts le bras du
- fauteuil.»
-
- «Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë
- un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la
- porte.
-
-
-III
-
-Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un
-petit vieillard, maître de musique de _Lise_, fille aînée de la
-maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa
-profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme
-_Panchine_.
-
-Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer
-un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit:
-
- Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une
- famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de
- Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son père jouait du
- hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant l'âge de cinq
- ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À huit
- ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner
- lui-même son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie
- de bohème, jouant partout, dans les auberges, aux foires,
- aux noces de paysans, voire même dans les bals; enfin, il
- réussit à entrer dans un orchestre, et, de grade en grade,
- parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite, comme
- exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il
- connaissait à fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en
- Russie, où il avait été appelé par un grand seigneur, qui,
- tout en détestant cordialement la musique, s'était donné par
- vanité le luxe d'un orchestre. Lemm resta près de sept ans
- chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les
- mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait
- d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il
- s'était ravisé; et, tout compte fait, il ne lui avait pas
- payé un copeck.--Des amis lui conseillaient de partir; mais
- il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un
- mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande
- Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans,
- notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez
- différents patrons, vécut à Moscou comme dans les
- chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille
- maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients
- imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances,
- l'idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et
- seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui
- accorder cette dernière et unique consolation. À cinquante
- ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva par hasard dans
- la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant perdu
- tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie,
- et vivant misérablement du produit de quelques leçons.
-
- L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il
- était petit, voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre
- rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au
- bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les
- veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues
- creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait
- perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien
- que le silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui
- donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux
- pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé;
- ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de
- charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il
- marchait lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les
- parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements
- rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa
- cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir,
- toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes,
- effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin
- avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien,
- et dénaturé sa physionomie déjà peu attrayante; mais, la
- première impression une fois dissipée, on découvrait quelque
- chose d'honnête, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine
- ambulante.
-
- Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans
- l'âme, doué de cette vivacité d'imagination et de cette
- hardiesse de pensée qui n'appartiennent qu'à la race
- germanique, Lemm aurait pu,--qui sait?--atteindre au niveau
- des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard eût
- autrement disposé de son existence.--Hélas! il était né sous
- une mauvaise étoile! Il avait beaucoup écrit, mais jamais il
- n'avait eu la joie de voir aucune de ses oeuvres publiée: il
- ne savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire
- à propos une courbette ou une démarche nécessaire. Une fois,
- il y avait bien des années, un de ses amis et admirateurs,
- Allemand pauvre comme lui, avait publié à ses frais deux de
- ses sonates,--mais, après être restées en bloc dans les
- magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser
- de traces, comme si quelqu'un les avait jetées nuitamment à
- la rivière.--Lemm finit par en prendre son parti; du reste,
- il se faisait vieux; à la longue, il s'endurcit au moral,
- comme ses doigts s'étaient endurcis avec l'âge; seul avec sa
- vieille cuisinière, qu'il avait tirée d'un hospice (car il
- ne s'était jamais marié), il végétait à O..., dans une
- petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se
- promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant
- de psaumes, et les oeuvres de Shakspeare dans la traduction
- de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps;
- mais Lise, sa meilleure écolière, avait su sans doute le
- tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle la
- cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté
- les paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de
- sa composition. Elle était faite pour deux choeurs,--un
- choeur de gens heureux et un choeur d'infortunés;--vers la
- fin, les deux choeurs se réconciliaient et chantaient
- ensemble: «Dieu miséricordieux, aie pitié de nous, pauvres
- pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et les
- espérances mondaines.» Sur la première feuille étaient
- écrites avec soin ces lignes: «Les justes seuls seront
- sauvés.--Cantate spirituelle, composée et dédiée à
- mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son
- professeur C. T. G. Lemm.» Des rayons entouraient les mots:
- «Les justes seuls seront sauvés,» et «Lise Kalitine.» Tout
- au bas, on lisait: «Pour vous seule, _fur sie allein_.»
- Voilà pourquoi Lemm avait rougi et regardé Lise en dessous,
- en entendant Panchine parler de sa cantate; le pauvre Lemm
- avait cruellement souffert.
-
-
-IV
-
-Lise demande pardon à _Hern_ de l'indiscrétion qu'elle a commise en
-parlant à _Panchine_ de sa cantate; le vieillard, douloureusement
-affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les
-murailles.
-
-Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et
-parent de la maison; c'est _Lavretzky_. Il revient de Pétersbourg pour
-habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de
-Lavretzky.
-
- Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort.
- Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front
- blanc et élevé, son nez un peu fort et ses lèvres larges et
- régulières respiraient une santé campagnarde, et
- témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il
- était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient
- naturellement comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus,
- à fleur de tête et un peu fixes, exprimaient seuls quelque
- chose qui n'était ni le souci, ni la fatigue, et sa voix
- avait un son trop égal.
-
- Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son
- père; c'était un seigneur comme on n'en voit que dans les
- steppes, passablement excentrique, tapageur et agité,
- grossier, mais assez bon, très-hospitalier et grand amateur
- de chasse à courre. Il avait plus de trente ans, lorsque à
- la mort de son père il se trouva maître d'un héritage de
- deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas
- longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et
- gâter complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres
- vastes, chaudes et malpropres, étaient continuellement
- remplies de petites gens, qui fondaient de tous côtés sur
- lui comme la grêle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait
- de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à
- l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait
- prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hôte
- hospitalier. Pierre, quand il était de mauvaise humeur, les
- traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne
- tardait pas à s'ennuyer de leur absence. Sa femme était un
- être doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du
- voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie pour
- lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien,
- recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir,
- quoique l'obligation de mettre de la poudre fît son
- désespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa
- vieillesse, que, pour procéder à cette opération, on lui
- plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui relevait
- tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les
- saupoudrait de farine, en y introduisant une masse
- d'épingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les
- peines du monde à se débarbouiller; cependant pour ne pas
- enfreindre les règles de la bienséance et ne blesser
- personne, elle se résignait, à chaque visite qu'elle avait à
- faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se faire
- traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes
- du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand
- son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec
- sa main ses misérables petites pertes, elle qui avait laissé
- à son mari la pleine et entière disposition de tout son
- apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un
- fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille,
- nommée Glafyra.
-
- Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès
- d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky,
- qui promit de faire de lui son légataire universel
- (autrement son père ne l'eût pas laissé partir), l'habilla
- comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes
- sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé,
- disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de
- Vaucelles. C'était un homme fin, habile, insinuant; elle le
- qualifiait de _fine fleur_ de l'émigration, et finit,
- presque septuagénaire, par épouser cette fine fleur. Elle
- lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après,
- les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre _à la
- Richelieu_, entourée de négrillons, de levrettes et de
- perroquets criards, étendue sur une couchette du temps de
- Louis XV, tenant à la main une tabatière en émail de
- Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M.
- Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son
- argent.
-
- Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le
- frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante,
- où, d'héritier présomptif, il devenait tout à coup
- parasite,--ni même à Saint-Pétersbourg, où l'accès de la
- société dans laquelle il avait été élevé lui fut tout à coup
- interdit. Il se sentait une répugnance invincible pour le
- service, qu'il aurait dû commencer par les grades les plus
- humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela
- se passait dans les premières années du règne de l'empereur
- Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en
- retourner au village de son père. Comme tout lui sembla
- sale, pauvre, mesquin! L'obscurité, le silence, l'isolement
- de la vie des steppes l'offusquaient à chaque pas; l'ennui
- le dévorait; avec cela personne dans la maison, hors sa
- mère, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son père
- supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses
- habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui
- paraissaient avec assez de justesse, une délicatesse
- exagérée; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le
- grondait sans cesse. «Rien ne lui convient ici, disait-il
- souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien, ne
- peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la
- chambre; la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas
- seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il
- n'a pas pour un liard de santé, cette femmelette! Et tout
- cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire.» Le
- vieillard détestait particulièrement Voltaire et _ce
- mécréant_ de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de
- leurs oeuvres: lire n'était pas de sa compétence.
-
- Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot
- remplissaient, en effet la tête de son fils, et non pas eux
- seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvétius et
- consorts; mais ils ne remplissaient que sa tête. Son
- instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné
- à verser en bloc sur son élève toute la science du
- dix-huitième siècle.--Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet
- esprit, qui restait en lui sans se mêler à son sang, sans
- pénétrer dans son âme, sans produire de fortes
- convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous
- exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans,
- quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en
- avoir?
-
- La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la
- maison paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il
- n'avait même pas réussi à se lier avec sa soeur, qui avait
- douze ans de plus que lui. Cette Glafyra était un être
- étrange; elle était laide, bossue, maigre, avait de grands
- yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées. Son
- visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux
- rappelaient son aïeule, la Bohémienne. Obstinée,
- dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de
- mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement de son
- goût; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle
- pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens
- paternels: son avarice était un trait de plus qu'elle tenait
- de sa grand'mère. De plus, elle lui portait envie: il était
- si bien élevé, il parlait si bien le français avec l'accent
- parisien, et elle pouvait à peine prononcer «bonjour,» et
- «comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents n'en
- savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il?
- Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui;
- il passa une année à la campagne, mais elle lui parut longue
- de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa
- mère, passait des heures entières dans ses appartements, bas
- et petits, écoutant son bavardage naïf et sans apprêts, et
- se gorgeant de confitures.
-
- Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une
- très-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits
- fins; on la nommait Malanïa; elle était sage et modeste.
- Elle plut tout d'abord à Ivan Pétrovitch, bientôt il l'aima;
- sa démarche timide, ses réponses modestes, sa voix douce,
- son tendre sourire l'avaient captivé; tous les jours, elle
- lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à
- Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les
- jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna à lui.
- Dans une maison de seigneur de village, aucun mystère ne
- peut rester longtemps caché; chacun connut bientôt la
- liaison du jeune maître avec Malanïa, et la nouvelle vint
- aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur
- moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une
- affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps
- une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur
- l'occasion de confondre l'élégant philosophe
- pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva
- dans la maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan
- Pétrovitch mandé devant son père. Anna Pavlowna accourut au
- bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'écoutait
- plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie,
- lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son
- hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser
- sur Ivan toute la colère qui s'était amassée depuis si
- longtemps dans son coeur contre la princesse Koubensky; il
- l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Pétrovitch
- commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son père
- le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah!
- pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène;
- c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous
- étonner.» Et aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée,
- quoique avec un tremblement intérieur, il annonça à son
- père qu'il avait tort de l'accuser d'immoralité; qu'il ne
- voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt à la
- réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de
- tous les préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser
- Malanïa. En prononçant ces mots, Ivan atteignit sans doute
- le but qu'il se proposait; son père fut tellement abasourdi,
- qu'il écarquilla les yeux et resta un instant immobile; mais
- il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans
- son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de
- simples souliers, il s'élança les poings levés contre son
- fils. Ce jour-là, Ivan, comme s'il l'eût fait exprès,
- s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel habit bleu à
- l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en
- peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa
- un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son
- fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes à son
- cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger,
- puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et
- courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il
- n'entendît plus derrière lui les pas lourds de son père, et
- ses cris redoublés et entrecoupés.
-
- «Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»
-
- Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage;
- son père rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et
- annonça, respirant à peine, qu'il retirait à son fils sa
- bénédiction et son héritage. Il fit aussitôt brûler tous ses
- malheureux livres; la servante Malanïa fut exilée dans un
- village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan Pétrovitch
- et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,
- il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en
- embuscade pour arrêter au passage le chariot qui emportait
- Malanïa; il l'arracha de vive force à son escorte, courut
- avec elle à la ville voisine et l'épousa.
-
- Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement
- ironique et polie, et se rendit dans le village où demeurait
- son cousin au troisième degré, Dmitri Pestoff, avec sa soeur
- Marpha, que nous connaissons déjà. Il leur raconta tout ce
- qui s'était passé, leur dit qu'il partait pour Pétersbourg,
- afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de
- donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il
- sanglota amèrement en prononçant le mot de _femme_, et,
- oubliant sa civilisation raffinée et sa philosophie, il
- tomba humblement à genoux devant ses parents, comme un vrai
- paysan russe, en frappant la terre de son front. Les
- Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons,
- accédèrent aisément à sa prière; il passa trois semaines
- chez eux, attendant en secret une réponse de son père; mais
- il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. À la
- nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrévitch tomba
- malade, et défendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan
- Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq
- cents roubles en papier au prêtre du village et les envoya à
- son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur
- d'écrire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui
- avait le talent de faire ses soixante verstes à pied par
- jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop
- s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir
- la colère de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré
- une autre belle-fille, mais que telle n'avait sûrement pas
- été la volonté divine, et qu'elle envoyait à Malanïa
- Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit paysan reçut
- un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa
- nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la
- main et se remit en marche pour la maison.
-
- Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le coeur joyeux. Un
- avenir inconnu l'attendait: la misère pouvait bien
- l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il
- abhorrait. Surtout il était bien aise de n'avoir pas renié
- ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis réellement
- en pratique et justifié les principes de Rousseau, de
- Diderot et de _la Déclaration des droits de l'homme_. Le
- sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un
- juste orgueil satisfait, remplissait son âme; en outre, la
- séparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait
- plutôt craint de vivre avec elle. La première affaire était
- faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à
- Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse
- Koubensky, que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui
- n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant réparer
- ses torts envers son neveu, le recommanda à tous ses amis,
- et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans
- doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une
- guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés
- qu'il avait obtenu une place à l'ambassade russe à Londres,
- et qu'il s'embarquait sur le premier bâtiment anglais en
- partance. (Il n'était pas encore question de bateaux à
- vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de
- Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la
- naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de
- Pokrofskoé, le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore,
- en l'honneur du saint martyr du même nom. La faiblesse de
- Malanïa Serguéiewna était telle, qu'elle ne pouvait ajouter
- que quelques lignes; ces quelques lignes même surprirent
- beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timoféevna eût
- enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne
- s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la
- paternité; il faisait en ce moment la cour à l'une des plus
- célèbres Phrynés ou Laïs du jour. (Les noms classiques
- étaient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'être
- signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le monde
- était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux
- noirs d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il
- avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des
- connaissances, prenait part à tous les plaisirs imaginables;
- en un mot, il commençait à voguer toutes voiles dehors.
-
-
-V
-
-De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que
-son père.
-
-En se rendant dans ses terres, il va visiter les _Kalitine_, ses
-voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration.
-Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va
-pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même
-maison.
-
-Voici le portrait de cette tante appelée _Marpha Timoféevna_.
-
- Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de
- son état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous
- également chers à son coeur: un rouge-gorge savant, affligé
- d'un goître, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne
- pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un
- petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus
- méchante espèce; puis une petite fille brune et
- très-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez
- pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin
- Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée d'environ
- cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une
- petite katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La
- petite Schourotschka était de basse bourgeoisie et
- orpheline. Marpha Timoféevna l'avait recueillie chez elle
- par pitié, ainsi que Roska; elle les avait trouvés dans la
- rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous deux trempés
- par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien;
- quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui
- n'avait pas de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce
- au lieu de la nourrir, la céda de grand coeur à la vieille
- dame. Enfin, Marpha Timoféevna, avait fait la connaissance
- de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle était allée en
- pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle
- priait Dieu _de bon appétit_, selon la pittoresque
- expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en
- pleine église et l'avait invitée à venir prendre une tasse
- de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables.
- Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans
- enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus
- accommodant; une tête ronde et grise, des mains blanches et
- douces, une figure avenante, malgré ses traits un peu gros
- et un nez épaté et de forme assez comique. Elle professait
- un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté, l'aimait
- infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de
- temps en temps sur la sensibilité de son coeur; car elle
- avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la
- plus innocente la faisait rougir comme une petite fille.
- Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats;
- elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur un
- certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré
- aucune servilité auprès de sa personne.
-
- «Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as
- pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous
- voilà tous réunis pour le thé; c'est le second, celui des
- jours de fête. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la
- petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat
- t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?
-
- --Aujourd'hui même.--Lavretzky s'assit sur une petite chaise
- basse.--J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai
- même vu Lisaveta Michailovna.
-
- --Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est
- pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas
- casser la chaise de la petite Schourotschka.
-
- --Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?
-
- --Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.
-
- --N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna
- en sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la
- première messe, vous irez à la dernière.
-
- --Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop
- paresseuse, ma mère; je me gâte en prenant trop de thé.»
-
- Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât
- d'égale à égale, mais ce n'était pas pour rien qu'elle était
- une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre
- commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le
- savait.
-
- «Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna
- vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il?
- Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?
-
- --Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.
-
- «Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret,
- qu'il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas
- assez pour elle, à ce qu'il paraît, d'en chuchoter avec son
- fils de prêtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est
- encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut qu'elle
- bavarde.
-
- «Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.
-
- --Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait
- pas lieu de se réjouir.
-
- --Il ne vous plaît pas!
-
- --Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez
- que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?
-
- --Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout
- effarée. Ne craignez-vous pas Dieu!»
-
- Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur
- son cou.
-
- «Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna;
- il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une
- tabatière. Fédia, demande-lui une prise; tu verras quelle
- belle tabatière! Sur le couvercle est peint un hussard à
- cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à
- te justifier.»
-
- Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de
- dénégation.
-
- «Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.
-
- --Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme
- d'autrui, vois-tu, c'est une forêt obscure, surtout l'âme
- d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le
- coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se
- cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es
- entré?»
-
- La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu
- depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.
-
- «Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe
- dans le coeur d'une jeune fille?»
-
- Et il fit mine de se retirer.
-
- «Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha
- Timoféevna.
-
- --C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.
-
- --Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à
- Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de
- ta mère, et aussi celle de ta grand'mère. Tu as acquis tant
- de savoir à l'étranger; et qui sait, pourtant? peut-être
- sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les
- voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe
- pour le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble
- argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette
- messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui
- rendre justice; c'était une fille de caractère et
- d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant,
- que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»
-
- Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.
-
- «Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en
- inquiète pas. Ce n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il
- lui faut.
-
- --Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en
- s'éloignant.
-
- Quatre heures après, il était en route, et son tarantass
- roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une
- grande sécheresse depuis quinze jours; un léger brouillard
- répandait dans l'atmosphère une teinte laiteuse et
- enveloppait les forêts lointaines; on sentait s'exhaler
- comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés
- dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu
- clair; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui
- ne rafraîchissaient point l'air. La tête appuyée contre les
- coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine,
- Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés
- qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises
- qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui
- suivaient d'un oeil bêtement soupçonneux l'équipage qui
- passait, et sur les longues raies semées d'armoise,
- d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon
- et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si
- fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que
- couvrent des buissons de chênes nains, ces villages gris,
- ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature
- russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, éveillait
- dans son coeur des sentiments à la fois doux et tristes, et
- tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était
- pas sans charme.--Ses pensées se succédaient lentement, mais
- leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui
- erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de
- son enfance, de sa mère, du moment où on l'avait apporté
- auprès d'elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête
- contre son coeur, elle s'était mise d'une voix faible, à se
- lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra
- Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord
- robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée
- résonnait à son oreille; plus tard, vieillard aveugle,
- larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un
- jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s'était
- mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en
- prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de
- lumière; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent
- comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la
- tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.
-
- «Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie.
- Honnête jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son
- visage est pâle, mais plein de fraîcheur; ses yeux sont
- doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent! Quel
- dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille, démarche
- gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir,
- quand elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement
- sans sourire, puis s'absorbe dans sa pensée et rejette ses
- cheveux en arrière! Je le crois aussi, Panchine n'est pas
- digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? À quoi
- vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent les
- autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux.
- Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de
- torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les
- images du passé continuèrent à monter lentement dans son
- âme, se mêlant et se confondant avec d'autres tableaux.
- Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!--à penser à sir
- Robert Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il
- aurait remportée s'il eût été général; il croyait entendre
- le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il
- ouvrait les yeux... Les mêmes champs, le même paysage des
- steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à
- travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à
- parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en
- reviens joli garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette
- réflexion lui tourna l'esprit et il cria: «En avant!» puis
- s'enveloppant de son manteau, il s'enfonça davantage encore
- dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot:
- Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui,
- sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on
- voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets
- étaient fermés et dont le perron s'inclinait de côté. De la
- porte jusqu'au bâtiment, la vaste cour était remplie
- d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là
- se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore
- bien conservé. C'était Wassiliewskoé.
-
- Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et
- arrêta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur
- le siége, et s'apprêtant à sauter en bas, il appela du
- monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne
- vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau.
- L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes
- accourut, sans qu'on vît d'où il sortait, un homme en
- cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il
- couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et
- regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses
- deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur
- place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère.
- Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous
- ses roues, et s'arrêta devant le perron. L'homme à la tête
- blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes
- écartées et de travers, sur la dernière marche; il décrocha
- le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en
- aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.
-
- «Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles
- Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»
-
- Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les
- clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile,
- penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le
- laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait
- prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le
- vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent
- et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien
- haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaça de
- côté et fit de nouveau un profond salut.
-
- «Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa
- Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que
- les volets s'ouvraient avec fracas les uns après les autres,
- et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.
-
- La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux
- ans auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été
- construite, au dernier siècle, en bois de sapin; elle
- paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore
- une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky parcourut
- toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles
- mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur
- poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit
- partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de
- Glafyra Pétrowna.
-
- Tout dans la maison était resté dans le même état; les
- petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de
- damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps
- de l'impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le
- fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son
- dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de
- s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était
- accroché un ancien portrait de l'aïeul de Fédor, André
- Lavretzky: son visage sombre et bilieux se détachait à peine
- du fond noirci et écaillé; ses petits yeux méchants
- lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes
- et gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient
- en brosse au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des
- angles du portrait pendait une couronne d'immortelles,
- couverte de poussière.
-
- «C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la
- tresser de ses propres mains.»
-
- Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un
- rideau d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de
- coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient
- étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image
- reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille
- demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses
- derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la
- fenêtre se trouvait une toilette en marqueterie ornée de
- cuivres et surmontée d'un miroir doré et noirci.--Une porte
- donnait dans l'oratoire, dont les murs étaient nus, et où
- l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images.
- Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la
- place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.
-
- Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et
- la remise; à sa place parut une vieille femme presque aussi
- âgée que lui; sa tête branlante était couverte d'un mouchoir
- qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de
- l'obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y
- joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle
- s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta
- à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait
- complétement oublié son nom; il ne se souvenait même pas de
- l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxéïa; quarante ans
- auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de la maison
- et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle
- parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait
- conservé qu'un air d'aveugle obéissance.
-
- Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues
- chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la
- maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un
- coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le
- retour de Lavretzky n'était guère plus utile au logis; il y
- avait dix ans qu'il était attaché avec une lourde chaîne,
- achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine s'il
- avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.
-
- Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin
- et en fut satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises
- herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il
- s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls,
- remarquables par leur développement gigantesque et par
- l'étrange disposition de leurs branches: on les avait
- plantés trop près les uns des autres; ils avaient été
- taillés naguère,--il y avait cent ans, peut-être.--Le jardin
- finissait à un petit étang clair, bordé de joncs
- rougeâtres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite:
- la propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de
- devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce
- sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l'abri de
- l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le
- village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs
- izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de
- loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec
- indifférence. Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses
- serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions
- n'étaient pas encore arrivées de Lavriki,--il fallut
- s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les
- arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la
- pluma. Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable
- lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu'elle fut cuite,
- Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert
- une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe
- taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il annonça
- ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était
- servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur,
- la main droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme
- exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et
- en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal
- sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un
- morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta
- le désir de prendre du thé, etc...
-
- «Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le
- vieillard.
-
- Et il tint parole.
-
- On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de
- papier rouge; on découvrit un _samowar_, petit, à la vérité,
- mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva
- même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus.
- Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui
- rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient
- peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux
- étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour,
- qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les
- serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit
- de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger.
- Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement
- autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable
- qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un
- endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que
- l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait
- s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la
- maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir,
- tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine
- resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la
- croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer
- à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu
- s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé,
- lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une
- maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était
- justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce
- qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir
- chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la
- plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée
- au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans
- même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était
- calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et
- paisible.
-
- Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa
- avec le _starosta_, visita la grange, fit délivrer de sa
- chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques
- cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté.
- Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce
- d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la
- journée.
-
- «Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à
- plusieurs reprises.
-
- Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait
- prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux
- bruits étouffés qui venaient du village solitaire.--Une voix
- grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes
- orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La
- voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du
- murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit
- du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq
- chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis,
- c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval
- qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une
- voix glapissante.
-
- «Eh! mon petit _Loulou_!» dit Antoine à une petite fille de
- deux ans qu'il porte sur les bras.
-
- «Apporte le _kwass_,» dit encore la même voix de femme.
-
- Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle,
- plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les
- feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes
- après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le
- cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.
-
- «Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore
- Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste
- et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner;
- ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de
- toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son
- chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc
- de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette
- paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon
- trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa
- tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_
- suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les
- champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine,
- qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent
- sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est
- à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années;
- eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la
- paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans
- précipitation!»
-
- Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone
- et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre,
- et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De
- toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline
- doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent
- lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et
- savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la
- terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et
- tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau
- dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la
- contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes
- souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du
- printemps.--Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti
- aussi profondément encore l'amour du sol natal.
-
-
-VI
-
-Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné
-de sa tante Glafyra.
-
- Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les
- Kalitine; il y passa la soirée comme le vieux musicien s'y
- trouvait. Il plut beaucoup à Théodore: celui-ci, grâce à son
- père, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la
- musique avec passion, la musique sérieuse, la musique
- classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait
- envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup
- de précision. Lemme s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de
- papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d'abord
- à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle
- prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit,
- Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta
- jusqu'à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à
- causer. Il s'était redressé, ses yeux s'étaient agrandi et
- étincelaient, ses cheveux même s'étaient levés sur son
- front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait
- témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses
- questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard
- en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte,
- lui joua et lui chanta même d'une voix éteinte quelques
- fragments de ses compositions; entre autres, toute une
- ballade de Schiller, _Fridolin_, qu'il avait mise en
- musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques
- passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer
- quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le
- reconduisit jusqu'à la rue, y consentit sur-le-champ et lui
- serra chaleureusement la main. Resté seul, à l'air humide et
- pénétrant qu'amènent les premières lueurs de l'aube, il s'en
- retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à
- petits pas sa demeure, comme un coupable.
-
- «_Ich bin wohl nicht klug_ (je ne suis pas dans mon bon
- sens),» murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.
-
- Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en
- calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch
- entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit
- le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky
- avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se
- rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais
- d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant.
- Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et
- se mit à parodier d'une manière très-comique les divers
- propriétaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne
- quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en
- silence comme une araignée. Il regardait d'un air sombre et
- concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour
- prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à
- songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air
- doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de
- l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit
- étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux,
- toutes les séductions du printemps, de la route et de la
- nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut
- lui le premier qui rompit le silence.
-
- Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau
- de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les
- paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation
- sur ses oeuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui
- proposa de lui écrire un libretto.
-
- «Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour
- moi.--Je n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour
- un opéra.--J'ai déjà perdu mes forces, mais si je pouvais
- encore faire quelque chose, je me contenterais d'une
- romance: certainement je voudrais de belles paroles.»
-
- Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au
- ciel.
-
- «Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô
- vous, étoiles! ô vous, pures étoiles!...»
-
- Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le
- considérer.
-
- «Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous
- regardez de la même manière les innocents et les
- coupables... mais les purs de coeur seuls,» ou quelque chose
- dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire non, «vous
- aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon
- fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose
- d'élevé.
-
- Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la
- demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus pâle et plus
- jeune.
-
- «Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la
- voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous
- êtes pures; vous seules pouvez consoler.»--Non, ce n'est pas
- encore cela,--je ne suis pas poëte, murmura-t-il, mais
- quelque chose dans ce genre...
-
- --Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa
- Lavretzky.
-
- --Vaine rêverie!» répliqua Lemm.
-
- Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les
- yeux, comme s'il eût voulu dormir. Quelques instants
- s'écoulèrent; Lavretzky tendait l'oreille pour écouter.
-
- «Oh! étoiles! pures étoiles;--amour!»--murmurait le
- vieillard.
-
- «Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.
-
- Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...
-
- «Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de
- _Fridolin_, Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à
- haute voix. Mais quelle est votre pensée? Ce Fridolin, après
- que le comte l'eut amené à sa femme, devint-il immédiatement
- l'amant de cette dernière?
-
- --C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que,
- vraisemblablement, l'expérience...»
-
- Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé.
- Lavretzky se prit à rire avec contrainte, mais se détourna
- aussi et porta ses regards vers la route.
-
- Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel
- blanchissait quand la calèche s'arrêta devant le perron de
- la petite maison de Wassiliewskoé. Lavretzky conduisit son
- hôte jusqu'à la chambre qui lui était destinée, revint dans
- son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au jardin, le
- rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky
- se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol
- chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de
- Lise lorsqu'ils se dirigèrent vers la sombre fenêtre par
- laquelle les chants pénétraient dans la pièce. Sa pensée
- s'arrêta sur elle, et son coeur reprit un peu de calme:
- «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures
- étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se
- coucher en paix.
-
- Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un
- papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie
- inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brûlant,
- agité, il ressentait déjà la douceur enivrante de
- l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.
-
- «Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.
-
- Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.
-
- Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé
- au jardin, sous un vieux tilleul.
-
- «Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez
- bientôt à composer une cantate solennelle.
-
- --À quelle occasion?
-
- --À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle
- Lise. Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès
- d'elle? Il paraît que l'affaire est en bon train.
-
- --Cela ne sera pas! s'écria Lemm.
-
- --Pourquoi?
-
- --Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un
- instant après, dans ce monde, tout est possible, surtout
- ici, chez vous, en Russie.
-
- --Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais
- que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?
-
- --Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune
- fille sensée, sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et
- lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire.
-
- --Mais elle l'aime.»
-
- Le maestro se leva soudain.
-
- «Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est
- très-pure de coeur et elle ne sait pas elle-même ce que cela
- signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune
- homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine,
- parce que, malgré ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un
- enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore.
- Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne
- peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire,
- son âme n'est pas belle.»
-
- Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits
- pas en long et en large devant la table à thé. Ses yeux
- semblaient courir sur le sol.
-
- «Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble
- que vous êtes vous-même amoureux de ma cousine.»
-
- Lemm s'arrêta court.
-
- «Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez
- pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les
- ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de
- rose.»
-
- Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon.
- Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le
- dîner, se remit à parler de Lise, à l'instigation de
- Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un évident
- intérêt.
-
- «Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin.
- Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en
- fleur. Si je l'invitais à venir passer une journée avec sa
- mère et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il
- agréable?»
-
- Lemm inclina la tête de côté.
-
- «Invitez, murmura-t-il.
-
- --Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.
-
- --Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard
- avec un sourire presque enfantin.
-
- Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez
- les Kalitine.
-
- La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant
- le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle
- il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de
- papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en
- silence sur le piano. C'était la romance qu'il avait
- composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il
- était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au
- piano et déchiffra la romance. Hélas! la musique en était
- compliquée et d'une forme pénible; on voyait que le
- compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la
- passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien
- sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et
- Lise s'en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans
- proférer une parole, il remit sa romance en poche; à la
- demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha
- la tête et dit d'une manière significative:
-
- «Maintenant, c'est fini.»
-
- Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.
-
- Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans
- l'étang, au delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches
- et de goujons.--On plaça Maria Dmitriévna dans un fauteuil
- tout près du bord, à l'ombre; on étendit un tapis sous ses
- pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en
- qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services.
- C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les
- vermisseaux à l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se
- donnant des airs gracieux. Le même jour, Maria Dmitriévna
- avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch, dans un français
- digne de nos institutions de demoiselles: _Il n'y a plus
- maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois._
-
- Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin,
- jusqu'à la digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les
- poissons mordaient à l'hameçon; les tanches, suspendues au
- bout de la ligne, faisaient briller en frétillant leurs
- écailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des
- petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna
- poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction
- préméditée. C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui
- fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de
- ce qu'ils étaient, moins que les autres, occupés de la
- pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage.
- Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient
- doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux
- éclat.--Ils causaient à voix basse.--Lise se tenait debout
- sur le radeau.--Lavretzky était assis sur le tronc incliné
- d'un cytise.--Lise portait une robe blanche avec une large
- ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau
- de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un
- certain effort, sa ligne flexible.--Lavretzky considérait
- son profil pur et un peu sévère,--ses cheveux relevés
- derrière les oreilles, ses joues si délicates, légèrement
- hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il se disait:
-
- «Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»
-
- Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait
- l'eau.--On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si
- elle souriait.--Un tilleul projetait sur eux son ombre.
-
- «J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, dit
- Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous
- êtes très-bonne.
-
- --Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute
- confuse.
-
- --Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude
- écorce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par
- exemple. Celui-là est tout bonnement amoureux de vous.»
-
- Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune
- fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait
- quelque chose de désagréable.
-
- «Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit
- Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se
- montre inhabile à produire, passe encore; mais c'est
- toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse
- impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas
- mesurer le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard
- supporte difficilement une pareille découverte... Attention!
- le poisson mord.»
-
-
-VII
-
-Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.
-
- La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir
- de rentrer. On eut de la peine à arracher les petites filles
- de l'étang et à les habiller. Lavretzky promit d'accompagner
- ses visiteuses jusqu'à mi-chemin et fit seller son cheval.
- En mettant Maria Dmitriévna en voiture, il s'aperçut de
- l'absence de Lemm. Le vieillard était introuvable, il avait
- disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la portière avec
- une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton
- d'autorité:
-
- «Avancez, cocher!»
-
- La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec
- Lise; les petites filles et la femme de chambre étaient sur
- le devant; la soirée était chaude et calme; les deux glaces
- étaient baissées, et Lavretzky trottait du côté de Lise, la
- main appuyée sur la portière: il laissait flotter la bride
- sur le cou de son cheval; de temps en temps il échangeait
- quelques paroles avec la jeune fille.--Le crépuscule
- s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était
- attiédi.--Maria Dmitriévna sommeillait; les petites filles
- et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture
- roulait rapidement et d'un pas égal.
-
- Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de
- se lever, éclairait son visage. La brise embaumée du soir
- lui caressait les yeux et les joues. Elle éprouvait un
- indicible sentiment de bien-être. Sa main s'était posée sur
- la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui aussi se
- sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit
- tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant
- cette voix fraîche et timbrée, qui lui disait des choses
- simples et brèves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à
- la moitié du chemin, et, ne voulant pas réveiller Maria
- Dmitriévna, il serra légèrement la main de Lise et lui dit:
-
- «Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»
-
- Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture
- continua sa route en se balançant sur ses ressorts.
- Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette
- nuit d'été s'était emparée de lui: tout lui semblait
- nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé
- de longue date. De près ou de loin, l'oeil distrait ne se
- rendait pas bien compte des objets, mais l'âme en recevait
- une douce impression.
-
- Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine
- de séve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait
- fièrement en se balançant. Son ombre noire marchait
- fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme
- mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai
- dans le cri saccadé des cailles. Les étoiles semblaient
- noyées dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un
- vif éclat. Ses rayons répandaient une nappe de lumière
- azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour
- des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air
- humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une
- fortifiante caresse et glissait à larges gorgées dans les
- poumons. Lavretzky était sous le charme et se réjouissait de
- le ressentir.
-
- «Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour
- jamais...»
-
- Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se
- demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il
- l'avait rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût
- suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm,
- «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à elle,» comme elle
- disait; mais elle se trompait,--elle avait des paroles à
- elle,--et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:
-
- «N'en parlez pas légèrement...»
-
- Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se
- redressant, il murmura lentement:
-
- «J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore
- maintenant tout ce que j'ai brûlé.»
-
- Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure.
- En mettant pied à terre, il se retourna une dernière fois,
- avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit,
- douce et silencieuse, s'étendait sur les collines et les
- vallées; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du
- ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle
- profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky
- envoya un dernier adieu à Lise, et monta le perron en
- courant. La journée du lendemain fut bien monotone; il plut
- dès le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus
- en plus les lèvres, comme s'il avait fait le voeu de ne plus
- parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de
- journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de
- quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en
- déchirer les enveloppes, et à parcourir négligemment les
- colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il
- allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une
- des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un
- serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que
- nous connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle
- douloureuse:
-
- «La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des
- reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame
- de Lavretzky, était morte presque subitement; et cette
- nouvelle, qui n'était malheureusement que trop vraie, venait
- de lui parvenir à l'instant.--On peut dire, continuait-il,
- que je fus un des amis de la défunte.»
-
- Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se
- promena en long et en large jusqu'au matin.
-
- * * * * *
-
- Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se
- méprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise;
- ce jour-là, il acquit définitivement la conviction qu'il
- l'aimait. Il n'en ressentit guère de joie. «Est-il
- possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je n'aie pas
- autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais
- Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui
- m'aurait préparé une vie d'humiliations; elle ne m'aurait
- pas détourné de mes occupations; elle m'aurait inspiré
- elle-même une activité honnête et sérieuse, et nous aurions
- cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort
- beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle
- ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas
- dit que je lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas
- Panchine. Triste consolation!»
-
- * * * * *
-
- Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas
- plus de quatre jours,--l'ennui l'en chassa. L'attente le
- tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la
- nouvelle donnée par M. Édouard demandait confirmation. Il se
- rendit à la ville et passa la soirée chez les Kalitine. Il
- lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en
- voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle
- une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise,
- et une demi-heure environ, bien que la veille la mère eût
- recommandé à sa fille de montrer moins de familiarité avec
- un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa en
- elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de
- coutume; elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis
- elle lui demanda s'il irait à la messe le lendemain. Le
- lendemain était un dimanche.
-
- «Allez-y, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de répondre;
- nous prierons ensemble pour le repos de _son_ âme.»
-
- Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait
- pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine.
-
- «Pourquoi? lui demanda Lavretzky.
-
- --Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera
- ma résolution.»
-
- Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui
- tendant d'un air irrésolu le bout de ses petits doigts.
-
- Le lendemain, Lavretzky se rendit à l'église; Lise s'y
- trouvait déjà. Elle priait avec ferveur; ses regards étaient
- pleins d'un doux éclat; sa jolie tête s'inclinait et se
- relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu'elle
- priait pour lui, et son âme s'abîma dans une sorte d'extase.
- Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la
- conscience troublée. La foule recueillie et grave, la vue
- de visages amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens,
- les longs rayons obliques du soleil, l'obscurité des voûtes
- et des murailles, tout parlait à son coeur. Il y avait
- longtemps qu'il n'avait été à l'église, qu'il n'avait tourné
- ses regards vers Dieu: en ce moment même, aucune prière ne
- sortait de sa bouche; il ne priait pas même en pensée, mais
- il prosternait, pour ainsi dire, son coeur dans la
- poussière. Il se ressouvint que dans son enfance il
- n'achevait jamais la prière qu'après avoir senti sur son
- front, comme une faible sensation, le contact d'une aile
- invisible: c'était, pensait-il alors, son ange gardien qui
- venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva
- son regard sur Lise...
-
- --C'est toi qui m'as amené ici, se dit-il; effleure aussi
- mon âme de ton aile.
-
- Lise continuait à prier doucement; son visage lui paraissait
- radieux, et il sentait son coeur se fondre; il réclamait de
- cette âme, soeur de la sienne, le repos et le pardon pour
- son âme.
-
- Sur le parvis, ils se rencontrèrent; elle l'accueillit avec
- une gaieté grave et amicale.
-
- Le soleil éclairait le gazon de la cour de l'église, et
- prêtait plus d'éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs
- bigarrés des femmes; les cloches des églises voisines
- retentissaient dans les airs; les oiseaux gazouillaient sur
- les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête
- découverte et le sourire aux lèvres; un vent léger se jouait
- dans ses cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de
- Lise. Il l'aida à monter en voiture avec Lénotchka, donna
- toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers
- sa demeure.
-
- * * * * *
-
- Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé
- sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui
- gardait rancune de lui faire attendre sa réponse, et
- s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se séparèrent à la
- porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son cocher,
- se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky
- ne se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les
- champs. La nuit était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas
- de lune. Il erra longtemps à travers l'herbe humide de
- rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il le suivit.--Ce
- dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant une
- petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya
- d'ouvrir; la porte céda en grinçant légèrement, comme si
- elle n'eût attendu que la pression de sa main.--Lavretzky se
- trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une allée de
- tilleuls et s'arrêta tout étonné: il reconnut le jardin des
- Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre portée d'un
- massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de
- surprise.
-
- «C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.
-
- Tout était silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du
- côté de la maison. Il avança avec précaution. Au détour
- d'une allée, l'habitation lui apparut; deux fenêtres
- seulement étaient faiblement éclairées; la flamme d'une
- bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la
- chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de
- ses reflets rougeâtres l'or des saintes images. En bas, la
- porte du balcon était restée ouverte. Lavretzky s'assit sur
- un banc de bois, s'accouda et se mit à regarder cette porte
- et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à l'horloge de la
- ville; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement
- douze coups; le veilleur les répéta en cadence sur sa
- planche. Lavretzky ne pensait à rien, n'attendait rien, il
- jouissait de l'idée de se sentir si près de Lise, de se
- reposer sur son banc, dans son jardin, où elle venait
- parfois s'asseoir... La lumière disparut dans la chambre de
- Lise.
-
- «Repose en paix, douce jeune fille,» murmura Lavretzky,
- toujours immobile, le regard fixé sur la croisée devenue
- obscure.
-
- Tout à coup, la lumière reparut à l'une des fenêtres de
- l'étage inférieur, passa devant une seconde croisée, puis
- devant la troisième... Quelqu'un s'avançait tenant la
- lumière en main.--Est-ce Lise? Impossible!... Lavretzky se
- souleva... Une forme connue lui apparut: Lise était au
- salon. Vêtue d'une robe blanche, les tresses de ses cheveux
- tombant sur les épaules, elle s'approcha lentement de la
- table, se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque
- chose; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, légère,
- élancée: sur le seuil, elle s'arrêta. Un frisson parcourut
- les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s'échappa de ses
- lèvres.
-
- La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer
- l'obscurité.
-
- «Lise!» répéta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.
-
- Lise, chancelante, avança la tête avec terreur; elle le
- reconnut. Il la nomma une troisième fois, et lui tendit les
- bras. Elle se détacha de la porte et entra au jardin.
-
- «Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!
-
- --Moi..., moi..., écoutez-moi,» dit Lavretzky à voix basse.
-
- Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu'au banc.
-
- Elle le suivit sans résistance: sa figure pâle, ses yeux
- fixes, tous ses mouvements, exprimaient un indicible
- étonnement. Lavretzky la fit asseoir et se plaça devant
- elle.
-
- «Je ne songeais pas à venir ici, le hasard m'a amené...
- Je... je... je vous aime,» dit-il d'une voix timide.
-
- Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle
- comprît enfin ce qui se passait et où elle en était. Elle
- essaya de se lever, mais ce fut en vain, et elle se couvrit
- le visage de ses mains.
-
- «Lise, murmura Lavretzky, Lise,» répéta-t-il.
-
- Et il s'agenouilla devant elle.
-
- Lise sentit un léger frisson passer sur ses épaules; elle
- serra les doigts avec plus de force encore contre son
- visage.
-
- «Qu'avez-vous?» dit Lavretzky.
-
- Il s'aperçut qu'elle pleurait. Tout son coeur se glaça; il
- comprit le sens de ces larmes.
-
- «M'aimeriez-vous réellement? demanda-t-il tout bas, en
- effleurant ses genoux.
-
- --Levez-vous, levez-vous, Théodore Ivanowitch, s'écria la
- jeune fille; que faisons-nous ensemble?»
-
- Il se leva et s'assit sur le banc, auprès d'elle. Elle ne
- pleurait plus et le regardait attentivement, avec les yeux
- tout humides.
-
- «J'ai peur; que faisons-nous? répéta-t-elle.
-
- --Je vous aime, lui dit-il, je suis prêt à donner ma vie
- pour vous.»
-
- Elle frissonna encore une fois, comme si elle eût été
- frappée au coeur, et leva les yeux au ciel.
-
- «Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.
-
- --Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux.»
-
- Elle baissa les yeux; il l'attira doucement à lui et le
- front de la jeune fille s'appuya sur son épaule... Il lui
- releva la tête et chercha ses lèvres...
-
- Une demi-heure après, Lavretzky était à la porte du jardin.
- Il la trouva fermée et fut obligé de sauter par-dessus la
- palissade. Il rentra en ville en traversant les rues
- endormies. Un sentiment de joie indicible et immense
- remplissait son âme; tous ses doutes étaient morts
- désormais.
-
- «Disparais, ô passé, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime,
- elle est à moi!»
-
- Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa
- tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrêta:
- les sons retentirent encore plus magnifiques; ils se
- répandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait
- qu'ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se
- retourna: les sons venaient de deux fenêtres d'une petite
- maison.
-
- «Lemm! s'écria Lavretzky en se précipitant vers la maison.
- Lemm! Lemm!» répéta-t-il à grands cris.
-
- Les sons s'arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en
- robe de chambre, les cheveux en désordre, la poitrine
- découverte, apparut à la fenêtre.
-
- --Ah! ah! dit-il fièrement; c'est vous?
-
- --Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse
- musique? De grâce, laissez-moi entrer.»
-
- Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un
- geste de dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se
- précipita dans la maison et voulut, en entrant, se jeter
- dans les bras de Lemm; mais celui-ci, l'arrêtant d'un geste
- impérieux et lui montrant un siége:
-
- «Asseoir vous, écouter vous!» s'écria-t-il en russe d'une
- voix brève.
-
- Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de
- lui et commença.
-
- Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de
- semblable. Dès le premier accord, une mélodie douce et
- passionnée envahissait l'âme; elle jaillissait pleine de
- chaleur, de beauté, d'ivresse; elle s'épanouissait,
- éveillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystérieux, de
- saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse
- immortelle et allait s'éteindre dans les cieux. Lavretzky se
- redressa; il se tint debout, pâle et frissonnant
- d'enthousiasme. Ces sons pénétraient dans son âme, encore
- émue des félicités de l'amour.
-
- «Encore! encore!» s'écria-t-il d'une voix brisée, après le
- dernier accord.
-
- Le vieillard lui jeta un regard d'aigle, se frappa la
- poitrine et lui dit lentement dans sa langue maternelle:
-
- «C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand
- musicien!»
-
- Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il
- n'y avait pas de lumière dans la chambre; la clarté de la
- lune, qui venait de se lever, glissait obliquement par la
- fenêtre ouverte; l'air vibrait harmonieusement. La pauvre
- petite chambre obscure semblait pleine de rayons, et la tête
- du vieillard se dressait haute et inspirée dans la pénombre
- argentée. Lavretzky s'approcha et l'étreignit dans ses
- bras. Lemm ne répondit pas à ces embrassements; il chercha
- même à l'éloigner du coude. Longtemps il le regarda,
- immobile, d'un air sévère, presque menaçant:
-
- «Ah! ah!» reprit-il par deux fois.
-
- Enfin son front se rasséréna, il reprit son calme, répondit
- par un sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis
- il se mit à pleurer en sanglotant comme un enfant.
-
- «C'est étrange, dit-il, que vous soyez précisément venu en
- ce moment; mais je sais, je sais tout.
-
- --Vous savez tout? dit Lavretzky avec étonnement.
-
- --Vous m'avez entendu, répondit Lemm: n'avez-vous donc pas
- compris que je sais tout?»
-
- Lavretzky ne put fermer l'oeil de la nuit; il resta assis
- sur son lit. Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait.
-
-
-VII
-
-À ce moment décisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte,
-sur la foi du journal, revient de Paris à Pétersbourg, triomphante et
-insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive
-inopinément. Son premier souci est de se faire des partisans dans la
-famille Kalitine. Elle y capte la mère et les tantes, elle y
-reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage
-à la reconduire lui-même à sa maison des champs et à doubler sa
-pension.
-
-On juge du désespoir des deux amants. Lise prend une résolution
-sinistre, Lavretzky renonce à elle et va expirer de douleur dans la
-maison de _Wassilianoskoi_.
-
-
-VIII
-
-Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
-d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à
-Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa
-solitude de _Wassilianoskoi_ disparaît du monde. La mort frappe
-successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une
-génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.
-
- * * * * *
-
-Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient
-visiter le site de ses amours pour Lise.
-
- La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans
- la tombe; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que
- Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas
- bien longtemps survécu à sa nièce; elles reposent l'une à
- côté de l'autre dans le cimetière de la ville. Nastasia
- Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle
- n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement
- toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son
- heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la
- terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitriévna
- ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit
- point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka,
- transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,
- jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna,
- récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le
- printemps à O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de
- seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la
- petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle
- était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner
- les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y
- avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes
- garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé
- les vieux et graves serviteurs d'autrefois; là où Roska dans
- sa graisse s'était promenée à pas majestueux, deux chiens de
- chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles;
- l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes
- robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse
- ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les
- heures du déjeuner, du dîner, du souper, s'étaient mêlées et
- confondues; un ordre de choses extraordinaire s'était
- établi, suivant l'expression des voisins.
-
- Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison
- Kalitine (le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka,
- avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu
- compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il
- fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes
- parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les
- uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient,
- pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues
- aux fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant
- de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme
- général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un
- tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à la porte
- cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage,
- en descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint
- immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un
- regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le
- perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le
- recevoir; mais la porte de la salle à manger s'ouvrit
- soudain à deux battants:--la petite Schourotschka s'en
- échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande
- joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants.
- Elle s'arrêta tout à coup et se tut à la vue d'un étranger;
- mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur
- expression caressante; les frais visages ne cessèrent point
- de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de
- l'étranger et lui demanda poliment ce qu'il désirait.
-
- --Je suis Lavretzky, murmura-t-il.
-
- Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute
- cette jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent
- éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec
- empressement la moindre occasion de s'agiter et de
- manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de
- Lavretzky;
-
- Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la
- première; elle assura que, quelques moments encore, et elle
- l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le
- reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même,
- par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et
- se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux
- pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les
- mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à
- broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait
- pas bougé de place; peut-être la broderie, restée inachevée
- il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On établit
- Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit
- gravement place autour de lui. Les questions, les
- exclamations, les récits se succédèrent rapidement.
-
- «Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa
- naïvement Lénotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus.
-
- --Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.--Je t'avais
- emmené à Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté
- tout ce temps à la campagne.
-
- --Oui, et maman est morte depuis.
-
- --Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.
-
- --Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,--et M. Lemm.
-
- --Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.
-
- --Oui, répondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour
- Odessa. On dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là
- qu'il est mort.
-
- --Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa
- composition?
-
- --Je ne sais; j'en doute.»
-
- Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse
- passa sur ces jeunes visages.
-
- --Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.
-
- --Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.
-
- Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.
-
- «Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria
- Dmitriévna: et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna
- la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier
- du poivre dans sa tabatière.
-
- --Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.
-
- Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.
-
- «Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
- jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa
- santé se remet petit à petit.
-
- --Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky
- avec effort.
-
- --Oui, toujours.
-
- --Vous écrit-elle?
-
- «Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»
-
- Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du
- silence qui passe.» Telle est la pensée de tous.
-
- «Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en
- s'adressant à Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment,
- quoique nous l'ayons un peu négligé.»
-
- Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui
- frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait passé avec
- Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus
- retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était recourbé; mais il
- le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien
- n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce
- sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passée, le
- bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les
- allées avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un
- peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur ombre
- était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient
- développés, les framboisiers s'étaient multipliés, les
- noisetiers étaient plus touffus, et partout s'exhalait une
- fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.
-
- «Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout
- à coup Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte,
- entourée de tilleuls.--Nous sommes justement cinq.
-
- --Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère...
- ou est-ce toi-même que tu n'as point comptée?»
-
- Lénotchka rougit légèrement.
-
- «Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...?
- commença-t-elle.
-
- --Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne
- faites pas attention à moi. Il me sera plus agréable à
- moi-même de savoir que je ne vous gêne point. Ne songez pas
- à m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une
- occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune
- distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»
-
- Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention
- respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent
- écouté la leçon d'un professeur; puis ils le quittèrent en
- courant. Quatre d'entre eux se placèrent chacun auprès d'un
- arbre, le cinquième au milieu, et le jeu commença.
-
- Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la
- salle à manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une
- des touches; un son faible, mais clair, s'en échappa et
- éveilla une vibration secrète dans son coeur. C'est par
- cette note que commençait la mélodieuse inspiration de Lemm
- qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit, plongé
- Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon,
- et il y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si
- souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se présentait
- plus vivement encore à son souvenir; il lui semblait sentir
- autour de lui les traces de sa présence; sa douleur
- l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du
- calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin,
- mais perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une
- personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il
- avait aimée autrefois dans cette triste et pâle apparition,
- enveloppée de vêtements de religieuse et entourée de nuages
- d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-même, s'il
- avait pu se voir de la même façon dont il se représentait
- Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise,
- que tous ne connaissent point, mais sans l'épreuve de
- laquelle on ne peut se flatter de rester honnête homme
- jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser à son
- bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son
- âme, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas
- seulement de visage et de corps, mais son âme elle-même
- avait vieilli; conserver jusqu'à la vieillesse un coeur
- jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule.
- Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le
- bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail!
- Lavretzky avait le droit d'être satisfait: il était devenu
- véritablement un bon agronome, avait appris à labourer la
- terre, et ce n'était point pour lui seul qu'il travaillait;
- il avait amélioré et assuré, autant que possible, le sort de
- ses paysans.
-
- Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si
- connu,--et à cette place chérie, en face de cette maison
- vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la
- dernière fois, dans l'espoir de vider cette coupe défendue,
- où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.--Ce
- voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle
- génération qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en
- arrière sur ses jours écoulés. Son coeur se remplit de
- tristesse, mais il n'en fut pas accablé; il avait des
- regrets, mais il n'avait point de remords. «Jouez,
- amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans
- amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus
- facile: vous n'aurez pas, comme nous, à chercher le chemin,
- à lutter, à tomber et à vous relever dans les ténèbres; nous
- ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre nous n'y
- ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre
- bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous.
- Quant à moi, après cette journée, après ces impressions, il
- ne me reste qu'à vous saluer pour la dernière fois, et à
- dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et
- d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: «Je
- te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te
- consumer!»
-
- Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en
- aperçut, personne ne le retint; les cris joyeux
- retentissaient plus fort encore derrière le mur épais et
- verdoyant formé par les grands tilleuls. Il monta dans son
- tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison, sans
- presser les chevaux.
-
- «Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux.
- Qu'arriva-t-il ensuite à Lavretzky? à Lise?»
-
- Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà
- descendues de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles?
- On dit que Lavretzky a visité le couvent où s'était retirée
- Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur;
- elle a passé tout près de lui, d'un pas égal, rapide et
- modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;--et
- elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'oeil tourné
- vers lui a frissonné légèrement; mais son visage amaigri
- s'est incliné davantage encore; mais ses mains jointes et
- enlacées de chapelets se sont serrées plus fortement. Que
- pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le saura? qui
- le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces
- émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y
- arrêter est impossible.
-
-
-FIN
-
-
-Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
-22), by Alphonse de Lamartine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
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-Foundation
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<html lang="fr"><head>
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-<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 22; Author: M. A. de Lamartine</title>
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<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41080 ***</div>
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 22), by
-Alphonse de Lamartine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Cours Familier de Littérature (Volume 22)
- Un entretien par mois
-
-Author: Alphonse de Lamartine
-
-Release Date: October 16, 2012 [EBook #41080]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
M. A. DE LAMARTINE</h2>
-<p class="p4 center">TOME VINGT-DEUXIÈME</p>
+<p class="p4 center">TOME VINGT-DEUXIÈME</p>
<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
-RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43.</p>
<p class="smaller center">1866</p>
-<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
-l'étranger.</p>
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
-<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
<p class="p4 center">XXII</p>
-<p class="p4 smaller center">Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.</p>
+<p class="p4 smaller center">Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> CXXVII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
<h3>FIOR D'ALIZA<br>
-(Suite. Voir la livraison précédente.)</h3>
+(Suite. Voir la livraison précédente.)</h3>
<h4>CXLIII</h4>
-<p>Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi évanouie de
+<p>Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi évanouie de
douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont,
-devant la niche grillée de la Madone. Quand je revins à moi, <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span>
-je me trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le
-bord du pont; mais une jolie contadine, en habit de fête, penchait son
+devant la niche grillée de la Madone. Quand je revins à moi, <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span>
+je me trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le
+bord du pont; mais une jolie contadine, en habit de fête, penchait son
gracieux visage sur le mien, me donnait de l'air au front avec son
-éventail de papier vert tout pailleté d'or, et me faisait respirer, à
-défaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle
-tenait à la main comme une fiancée de la campagne; elle était
+éventail de papier vert tout pailleté d'or, et me faisait respirer, à
+défaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle
+tenait à la main comme une fiancée de la campagne; elle était
tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans,
-monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'était un miracle, que
-la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour
+monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'était un miracle, que
+la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour
m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le
-Saint-Sacrement, quand le prêtre l'élève à la messe et le fait adorer
-aux chrétiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, à la lueur
+Saint-Sacrement, quand le prêtre l'élève à la messe et le fait adorer
+aux chrétiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, à la lueur
du soleil du matin, qui reluit sur le calice.</p>
<h4>CXLIV</h4>
-<p>Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune
-paysan de Saltochio, son <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> fiancé ou son frère, détacha de son
-épaule une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite
-chaîne d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en
+<p>Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune
+paysan de Saltochio, son <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> fiancé ou son frère, détacha de son
+épaule une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite
+chaîne d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en
fit couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever
le c&oelig;ur et me rendre la parole.</p>
-<p>J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
+<p>J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique
chariot de riches paysans, de la plaine du <i>Cerchio</i>, autour de
-Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert
-contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de
+Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert
+contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de
petits bouquets de fleurs d'&oelig;illets, de pavots et de marguerites
-des blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des
-grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la
+des blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des
+grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la
veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades
-du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;
-sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il
+du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;
+sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il
y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des
-coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,
-d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span>
+coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,
+d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span>
s&oelig;urs des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des
-jeunes mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui
-branlaient la tête en souriant aux petits garçons et aux petites
-filles; tout ce monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté
-vers moi pour voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de
+jeunes mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui
+branlaient la tête en souriant aux petits garçons et aux petites
+filles; tout ce monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté
+vers moi pour voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de
<i>rosolio</i> de son <i>sposo</i> me rendraient l'haleine dans la bouche et la
couleur aux joues.</p>
<p>Deux grands b&oelig;ufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues
-qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un
-petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,
-se tenait debout, arrêté devant les gros b&oelig;ufs; il leur chassait
+qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un
+petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,
+se tenait debout, arrêté devant les gros b&oelig;ufs; il leur chassait
les mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes
-luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de
+luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de
sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles
-balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de
-cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,
+balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de
+cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,
d'un &oelig;il doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait
-arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
+arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
profonds, mais joyeux, comme des zampognes <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> vivantes qui
-auraient joué d'elles-mêmes un air de fête.</p>
+auraient joué d'elles-mêmes un air de fête.</p>
<h4>CXLV</h4>
-<p>Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la
-lumière.</p>
+<p>Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la
+lumière.</p>
-<p>Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du
-pont, à l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau
+<p>Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du
+pont, à l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau
dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je
-leur parlasse moi-même la première; mais je n'osais pas seulement
-lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment
+leur parlasse moi-même la première; mais je n'osais pas seulement
+lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment
que je me sentais dans le c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;C'est la faim, disait le fiancé, et il m'offrait un morceau de
-gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer
-à la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je détournais la
-tête en repoussant sa politesse.</p>
+<p>&mdash;C'est la faim, disait le fiancé, et il m'offrait un morceau de
+gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer
+à la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je détournais la
+tête en repoussant sa politesse.</p>
<p>&mdash;C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> une
-gorgée d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.</p>
+gorgée d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.</p>
-<p>&mdash;C'est le soleil, disait la belle <i>sposa</i>, en continuant à remuer
-plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur
-mes cheveux baignés de sueur.</p>
+<p>&mdash;C'est le soleil, disait la belle <i>sposa</i>, en continuant à remuer
+plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur
+mes cheveux baignés de sueur.</p>
-<p>Hélas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni
-la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur
-aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une
+<p>Hélas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni
+la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur
+aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une
ortie dans une guirlande de roses?</p>
-<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussière du jour qui t'ont
-surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et
-qu'à présent que l'ombre du mur et le vent de l'éventail t'ont
-rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussière du jour qui t'ont
+surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et
+qu'à présent que l'ombre du mur et le vent de l'éventail t'ont
+rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches
couleurs qui te refleurissent sur la joue.</p>
-<p>&mdash;Oui, <i>sposa</i>, répondis-je d'une voix timide; c'était la chaleur, et
-le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d'airs à
+<p>&mdash;Oui, <i>sposa</i>, répondis-je d'une voix timide; c'était la chaleur, et
+le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d'airs à
midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.</p>
<p>&mdash;Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air
-de contentement vers son <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> fiancé et vers ses vieux et jeunes
-parents qui regardaient tout émus du haut du char.</p>
+de contentement vers son <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> fiancé et vers ses vieux et jeunes
+parents qui regardaient tout émus du haut du char.</p>
-<p>&mdash;L'enfant est fatigué, dit tout le monde; il faut lui faire place à
+<p>&mdash;L'enfant est fatigué, dit tout le monde; il faut lui faire place à
l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et
les b&oelig;ufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque
-que son poids les fatigue; puisqu'il va à Lucques et que nous y allons
-aussi, que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du
+que son poids les fatigue; puisqu'il va à Lucques et que nous y allons
+aussi, que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du
rempart?</p>
-<p>&mdash;Monte, mon enfant, dit la fiancée, c'est une bénédiction du bon Dieu
-que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour
+<p>&mdash;Monte, mon enfant, dit la fiancée, c'est une bénédiction du bon Dieu
+que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour
de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.</p>
-<p>&mdash;Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans ses bras forts
-et en me tendant à son père, qui m'attira du haut du timon et qui me
+<p>&mdash;Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans ses bras forts
+et en me tendant à son père, qui m'attira du haut du timon et qui me
fit passer par-dessus les ridelles.</p>
<p>&mdash;Monte, jeune <i>pifferaro</i>, dirent-ils tous en me faisant place, il ne
-nous manquait qu'un ménétrier, dont nous n'avons point au village,
+nous manquait qu'un ménétrier, dont nous n'avons point au village,
pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant
en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la
-foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la
-nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>
-mariée, si tu sais aussi des airs de <i>tarentelle</i>, comme tu sais si
-bien des airs d'église.</p>
+foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la
+nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>
+mariée, si tu sais aussi des airs de <i>tarentelle</i>, comme tu sais si
+bien des airs d'église.</p>
<p>Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des
-b&oelig;ufs, pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de
+b&oelig;ufs, pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de
douleur et d'amour, toute seule devant la niche du pont.</p>
<h4>CXLVI</h4>
-<p>À ces mots, tous me firent place, en tête du char, près du timon, et
-jetèrent sur mes genoux, les uns du gâteau de maïs parsemé d'anis et
+<p>À ces mots, tous me firent place, en tête du char, près du timon, et
+jetèrent sur mes genoux, les uns du gâteau de maïs parsemé d'anis et
des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis
-semblant de manger par reconnaissance et par égard, mais les morceaux
-s'arrêtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me
-rafraîchissant les lèvres, ne me réjouissait pas le c&oelig;ur;
+semblant de manger par reconnaissance et par égard, mais les morceaux
+s'arrêtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me
+rafraîchissant les lèvres, ne me réjouissait pas le c&oelig;ur;
cependant, je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne
pas contrister la noce.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> CXLVII</h4>
-<p>Pendant que le char avançait au pas lent des grands b&oelig;ufs des
-Maremmes et que les deux fiancés, assis l'un près de l'autre, sous le
-dais de toile, causaient à voix basse, les mains dans les mains, le
-petit bouvier assis tout près de moi, sur la cheville ouvrière du
-timon, derrière ses b&oelig;ufs, regardait avec un naïf ébahissement ma
-zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune à
-faire jouer des airs si mélodieux à ce morceau de bois attaché à cette
-peau de bête.</p>
-
-<p>Je me gardai bien de lui dire que c'était un jeune cousin nommé
-Hyeronimo, là tout près dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas
-mentir, mais je lui laissai entendre que j'étais un de ces <i>pifferari</i>
-du pays des Abruzzes, où les enfants viennent au monde tout instruits
+<p>Pendant que le char avançait au pas lent des grands b&oelig;ufs des
+Maremmes et que les deux fiancés, assis l'un près de l'autre, sous le
+dais de toile, causaient à voix basse, les mains dans les mains, le
+petit bouvier assis tout près de moi, sur la cheville ouvrière du
+timon, derrière ses b&oelig;ufs, regardait avec un naïf ébahissement ma
+zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune à
+faire jouer des airs si mélodieux à ce morceau de bois attaché à cette
+peau de bête.</p>
+
+<p>Je me gardai bien de lui dire que c'était un jeune cousin nommé
+Hyeronimo, là tout près dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas
+mentir, mais je lui laissai entendre que j'étais un de ces <i>pifferari</i>
+du pays des Abruzzes, où les enfants viennent au monde tout instruits
et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout
-façonnés à chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne
-leur a jamais enseignées par alphabet ou par solfége.</p>
+façonnés à chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne
+leur a jamais enseignées par alphabet ou par solfége.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Il s'émerveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts
-ou fermés au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir à
+<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Il s'émerveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts
+ou fermés au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir à
l'oreille, disaient tant de choses au c&oelig;ur, et il oubliait presque
-d'en toucher ses b&oelig;ufs, qui marchaient d'eux-mêmes. Puis il mettait
-une gloriole d'enfant à me raconter à son tour ceci et cela sur cette
-belle noce qu'il conduisait à la ville, et sur les personnages qui
-remplissaient derrière nous le chariot couvert de toile et de
+d'en toucher ses b&oelig;ufs, qui marchaient d'eux-mêmes. Puis il mettait
+une gloriole d'enfant à me raconter à son tour ceci et cela sur cette
+belle noce qu'il conduisait à la ville, et sur les personnages qui
+remplissaient derrière nous le chariot couvert de toile et de
feuilles.</p>
<h4>CXLVIII</h4>
-<p>&mdash;Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur
-le bord du chemin, c'est la fille du riche métayer <i>Placidio</i> de <i>Buon
-Visi</i>, qui a une étable pleine de dix b&oelig;ufs comme ceux-ci, de
-grands champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes
-de pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de
-nombreux mûriers à tête ronde, dont les filles cueillent les feuilles
-dans des <i>canestres</i> (sorte de paniers pour <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> contenir l'été la
-nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la
-métairie: moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des
-garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites
-filles sont mes s&oelig;urs, ces deux femmes endormies sur le derrière du
-char sont les deux grand'mères, qui ont vu bien des noces, et bien des
-baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs
-propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et
-ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de
+<p>&mdash;Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur
+le bord du chemin, c'est la fille du riche métayer <i>Placidio</i> de <i>Buon
+Visi</i>, qui a une étable pleine de dix b&oelig;ufs comme ceux-ci, de
+grands champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes
+de pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de
+nombreux mûriers à tête ronde, dont les filles cueillent les feuilles
+dans des <i>canestres</i> (sorte de paniers pour <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> contenir l'été la
+nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la
+métairie: moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des
+garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites
+filles sont mes s&oelig;urs, ces deux femmes endormies sur le derrière du
+char sont les deux grand'mères, qui ont vu bien des noces, et bien des
+baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs
+propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et
+ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de
la <i>morra</i> sur le matelas, sont les parents et les parentes du village
de <i>Buon Visi</i>: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de
-nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortége ou pour se
-réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la
-noce à Lucques chez le <i>bargello</i> (le geôlier, officier de police dans
-les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiancée,
-la <i>sposa</i> de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique
-du <i>bargello</i> de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues
-années, à ce que dit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce
-mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de la
-fiancée, parce que la fille sera riche <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> pour notre condition,
-et que les deux mariés s'aiment, dit-elle, depuis le jour où la fille
-du <i>bargello</i>, petite alors, était venue pour la première fois chez sa
-marraine assister, avec nous autres, à la vendange des vignes et
+nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortége ou pour se
+réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la
+noce à Lucques chez le <i>bargello</i> (le geôlier, officier de police dans
+les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiancée,
+la <i>sposa</i> de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique
+du <i>bargello</i> de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues
+années, à ce que dit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce
+mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de la
+fiancée, parce que la fille sera riche <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> pour notre condition,
+et que les deux mariés s'aiment, dit-elle, depuis le jour où la fille
+du <i>bargello</i>, petite alors, était venue pour la première fois chez sa
+marraine assister, avec nous autres, à la vendange des vignes et
fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux
-pieds, tout rougis de l'écume du vin.</p>
+pieds, tout rougis de l'écume du vin.</p>
-<p>&mdash;Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la
-table du <i>bargello</i>! ajouta-t-il; c'est drôle pourtant qu'on se marie,
+<p>&mdash;Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la
+table du <i>bargello</i>! ajouta-t-il; c'est drôle pourtant qu'on se marie,
qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un
-<i>bargello</i>, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car
-la maison du <i>bargello</i>, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance
-de la prison du duché, à Lucques, et de l'une à l'autre on va par un
-souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où
-l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les
-prisonniers à leur grille, comme mes b&oelig;ufs à leur mangeoire quand
-je les ferme à l'étable.</p>
+<i>bargello</i>, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car
+la maison du <i>bargello</i>, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance
+de la prison du duché, à Lucques, et de l'une à l'autre on va par un
+souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où
+l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les
+prisonniers à leur grille, comme mes b&oelig;ufs à leur mangeoire quand
+je les ferme à l'étable.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> CXLIX</h4>
-<p>Ces récits du jeune bouvier, qui m'avaient laissée d'abord distraite
-et froide, me firent tout à coup tressaillir, rougir et pâlir quand il
-était venu à parler de geôle, de geôlier, de cachots et de
-prisonniers; car l'idée me vint tout à coup que la maison où allait se
-réjouir cette noce de village était peut-être précisément celle où
-l'on aurait jeté sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la
-Providence me fournirait peut-être par cet évanouissement de douleur
+<p>Ces récits du jeune bouvier, qui m'avaient laissée d'abord distraite
+et froide, me firent tout à coup tressaillir, rougir et pâlir quand il
+était venu à parler de geôle, de geôlier, de cachots et de
+prisonniers; car l'idée me vint tout à coup que la maison où allait se
+réjouir cette noce de village était peut-être précisément celle où
+l'on aurait jeté sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la
+Providence me fournirait peut-être par cet évanouissement de douleur
sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir
-de ses nouvelles, et, qui sait, peut-être de parvenir jusqu'à lui.</p>
+de ses nouvelles, et, qui sait, peut-être de parvenir jusqu'à lui.</p>
-<p>&mdash;Dieu! me dis-je tout bas en moi-même, la Madone du pont de <i>Cerchio</i>
-m'aurait-elle exaucée pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en
-aperçût, ma zampogne sur mon c&oelig;ur, car c'est elle qui avait si bien
-joué l'air dont la vierge était tout à l'heure attendrie.</p>
+<p>&mdash;Dieu! me dis-je tout bas en moi-même, la Madone du pont de <i>Cerchio</i>
+m'aurait-elle exaucée pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en
+aperçût, ma zampogne sur mon c&oelig;ur, car c'est elle qui avait si bien
+joué l'air dont la vierge était tout à l'heure attendrie.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> CL</h4>
-<p>Je ne fis semblant de rien et je continuai à interroger, sans
+<p>Je ne fis semblant de rien et je continuai à interroger, sans
affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou
-quelque espérance de ce qui s'échappait de ses lèvres.</p>
+quelque espérance de ce qui s'échappait de ses lèvres.</p>
<p>Pendant ce temps les grands b&oelig;ufs marchaient toujours, et les murs
-gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros
-tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route,
+gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros
+tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route,
au fond de l'horizon.</p>
-<p>&mdash;Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il
-aidait son père dans les travaux de la campagne?</p>
+<p>&mdash;Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il
+aidait son père dans les travaux de la campagne?</p>
-<p>&mdash;Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui
-pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père;
-mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la
-prison, dans la maison du <i>bargello</i>; notre aïeule l'avait ainsi
+<p>&mdash;Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui
+pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père;
+mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la
+prison, dans la maison du <i>bargello</i>; notre aïeule l'avait ainsi
voulu, pour que sa filleule, la fille du <i>bargello</i>, et son
-petit-fils, mon frère, eussent l'occasion <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> de se voir tous les
+petit-fils, mon frère, eussent l'occasion <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> de se voir tous les
jours et de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans
-l'esprit, voyez-vous, et les grand'mères, qui n'ont plus rien à faire
-dans la maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres.
-L'&oelig;il des maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit; les jeunes
+l'esprit, voyez-vous, et les grand'mères, qui n'ont plus rien à faire
+dans la maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres.
+L'&oelig;il des maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit; les jeunes
n'en sont que les pieds et les mains.</p>
<h4>CLI</h4>
-<p>&mdash;Mais, après la noce, ton frère et ta belle-s&oelig;ur vont-ils toujours
-rester dans cette prison chez le père et la mère de la <i>sposa</i>?</p>
+<p>&mdash;Mais, après la noce, ton frère et ta belle-s&oelig;ur vont-ils toujours
+rester dans cette prison chez le père et la mère de la <i>sposa</i>?</p>
-<p>&mdash;Oh! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre
-père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon
-frère, à présent marié, le bétail et la culture; il se réserve
-seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de
-revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les
+<p>&mdash;Oh! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre
+père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon
+frère, à présent marié, le bétail et la culture; il se réserve
+seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de
+revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les
jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par
-jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> et qu'on leur
-change souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers
-délicats qui préfèrent la propreté à la nourriture.</p>
+jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> et qu'on leur
+change souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers
+délicats qui préfèrent la propreté à la nourriture.</p>
-<p>&mdash;Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte-clefs de la prison,
-auprès des prisonniers, chez le <i>bargello</i>?</p>
+<p>&mdash;Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte-clefs de la prison,
+auprès des prisonniers, chez le <i>bargello</i>?</p>
<p>&mdash;Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce
-fût moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien
-des petits bénéfices honnêtement, et qu'on est à même d'y rendre bien
-des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres
+fût moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien
+des petits bénéfices honnêtement, et qu'on est à même d'y rendre bien
+des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres
prisonniers.</p>
<h4>CLII</h4>
-<p>Un éclair me traversa la pensée, et mon c&oelig;ur battit sous ma veste
-comme un oiseau qui veut s'envoler. Miséricorde! me dis-je en
-moi-même, si la femme du <i>bargello</i> et son mari, qui sont là, derrière
-moi, dans le char, et qui n'ont peut-être pas encore trouvé de garçon
-pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à
-m'accepter <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> pour porte-clefs à la place de leur gendre?
+<p>Un éclair me traversa la pensée, et mon c&oelig;ur battit sous ma veste
+comme un oiseau qui veut s'envoler. Miséricorde! me dis-je en
+moi-même, si la femme du <i>bargello</i> et son mari, qui sont là, derrière
+moi, dans le char, et qui n'ont peut-être pas encore trouvé de garçon
+pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à
+m'accepter <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> pour porte-clefs à la place de leur gendre?
J'aimerais mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son
palais de marbre et d'or.</p>
-<p>Mais c'était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du
-démon; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa
-mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en leur
-témoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne
+<p>Mais c'était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du
+démon; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa
+mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en leur
+témoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne
et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils
-aimeraient le mieux à entendre.</p>
+aimeraient le mieux à entendre.</p>
<h4>CLIII</h4>
<p>On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux
portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce
-des paysans est riche et la famille respectée, qu'un musicien, soit
-fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de
-basque, se tienne debout sur le devant du char à b&oelig;ufs et qu'il
+des paysans est riche et la famille respectée, qu'un musicien, soit
+fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de
+basque, se tienne debout sur le devant du char à b&oelig;ufs et qu'il
joue des aubades, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> ou des marches, ou des tarentelles joyeuses
-en l'honneur des mariés et des assistants.</p>
+en l'honneur des mariés et des assistants.</p>
<p>&mdash;Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du
<i>bargello</i>, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un
joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour
cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant
-dans toute la grande ville de Lucques, excepté dans la musique de
+dans toute la grande ville de Lucques, excepté dans la musique de
monseigneur le duc.</p>
-<p>&mdash;Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d'un
-signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la
-zampogne, et qu'on se souvienne à Lucques de l'entrée de noce de la
+<p>&mdash;Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d'un
+signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la
+zampogne, et qu'on se souvienne à Lucques de l'entrée de noce de la
fille du <i>bargello</i> et de Placidio!</p>
<h4>CLIV</h4>
-<p>J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout
-tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans
-les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> qui
+<p>J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout
+tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans
+les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> qui
vont en Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les
-processions et les <i>Te Deum</i> à San Stefano, les barcarolles de Venise
-ou les tarentelles de l'île d'Ischia au clair de la lune, que j'avais
-si souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avec
-Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à
-faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.</p>
-
-<p>La famille du <i>bargello</i> était très-aimée dans le peuple des boutiques
-et des places de Lucques, parce que, malgré ses fonctions, le
-<i>bargello</i>, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu'il
-avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être
-agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une
+processions et les <i>Te Deum</i> à San Stefano, les barcarolles de Venise
+ou les tarentelles de l'île d'Ischia au clair de la lune, que j'avais
+si souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avec
+Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à
+faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.</p>
+
+<p>La famille du <i>bargello</i> était très-aimée dans le peuple des boutiques
+et des places de Lucques, parce que, malgré ses fonctions, le
+<i>bargello</i>, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu'il
+avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être
+agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une
fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays?
-Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison;
-n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans
-les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la
-rendre à son gré lourde ou légère. Le <i>bargello</i> et sa femme avaient
-un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.</p>
+Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison;
+n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans
+les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la
+rendre à son gré lourde ou légère. Le <i>bargello</i> et sa femme avaient
+un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> CLV</h4>
-<p>La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville; on sortait
-de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête;
-les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui
+<p>La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville; on sortait
+de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête;
+les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui
jetaient des &oelig;illets rouges sur les pas des b&oelig;ufs, sur le
-ménétrier et sur le char; nous en étions tout couverts; on battait des
+ménétrier et sur le char; nous en étions tout couverts; on battait des
mains et on criait: Bravo! <i>pifferaro</i>.</p>
-<p>À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées,
-sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'après
-l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de
+<p>À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées,
+sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'après
+l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de
ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens,
monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont
-inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi! Chacun me
+inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi! Chacun me
tendait une fiasque de vin ou un verre de <i>rosolio</i>; on m'attachait
-une giroflée à ma zampogne <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> ou un ruban à ma veste pour me
-témoigner le contentement.</p>
+une giroflée à ma zampogne <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> ou un ruban à ma veste pour me
+témoigner le contentement.</p>
-<p>Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du <i>bargello</i>,
-tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les b&oelig;ufs
-s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette: on ne voyait
-plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.</p>
+<p>Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du <i>bargello</i>,
+tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les b&oelig;ufs
+s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette: on ne voyait
+plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.</p>
<h4>CLXVI</h4>
-<p>On me fit entrer avec toutes sortes de bienséances, comme si j'avais
-été de la famille et de la noce. La femme du <i>bargello</i>, son mari, la
-fiancée et le <i>sposo</i> me dirent poliment de rester, de boire et de
-manger à leur table, à côté du petit bouvier leur frère, et de jouer,
-après le dîner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient
-en mémoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur.
-Ce n'était pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fête,
-mon c&oelig;ur battait la mort et l'enterrement. Hélas! n'est-ce pas le
-<span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> métier des artistes? Leur art chante et leur c&oelig;ur saigne.
-Voyez-moi, monsieur; n'en étais-je pas un exemple?</p>
+<p>On me fit entrer avec toutes sortes de bienséances, comme si j'avais
+été de la famille et de la noce. La femme du <i>bargello</i>, son mari, la
+fiancée et le <i>sposo</i> me dirent poliment de rester, de boire et de
+manger à leur table, à côté du petit bouvier leur frère, et de jouer,
+après le dîner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient
+en mémoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur.
+Ce n'était pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fête,
+mon c&oelig;ur battait la mort et l'enterrement. Hélas! n'est-ce pas le
+<span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> métier des artistes? Leur art chante et leur c&oelig;ur saigne.
+Voyez-moi, monsieur; n'en étais-je pas un exemple?</p>
<h4>CLVII</h4>
-<p>Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moitié à table, moitié
-en danse; les mariés semblaient s'impatienter cependant de la table et
-de la musique pour regagner le village où ils allaient maintenant
-résider avec les nouveaux parents; la femme du <i>bargello</i> cherchait
-vainement à prolonger la veillée, pour retenir un peu plus de temps sa
+<p>Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moitié à table, moitié
+en danse; les mariés semblaient s'impatienter cependant de la table et
+de la musique pour regagner le village où ils allaient maintenant
+résider avec les nouveaux parents; la femme du <i>bargello</i> cherchait
+vainement à prolonger la veillée, pour retenir un peu plus de temps sa
fille; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison
-bientôt vide.</p>
+bientôt vide.</p>
<p>Le petit bouvier rattela ses b&oelig;ufs au timon fleuri; on s'embrassa
-sur les marches de la prison, et le cortége s'en alla sans moi, plus
-triste qu'il n'était venu, par les sombres rues de Lucques.</p>
+sur les marches de la prison, et le cortége s'en alla sans moi, plus
+triste qu'il n'était venu, par les sombres rues de Lucques.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> CLVIII</h4>
-<p>&mdash;Et toi, mon garçon, me dirent le bargello et sa femme, où vas-tu
+<p>&mdash;Et toi, mon garçon, me dirent le bargello et sa femme, où vas-tu
coucher dans cette grande ville, par la pluie et le temps qu'il fait?
-(Car il était survenu un gros orage d'automne pendant la soirée des
+(Car il était survenu un gros orage d'automne pendant la soirée des
noces.)</p>
-<p>&mdash;Je ne sais pas, répondis-je, sans souci apparent, mais en réalité
-bien inquiète de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais
-pas, et je n'en suis guère en peine; il y a bien des arcades vides
-devant les maisons et des porches couverts devant les églises de
-Lucques, une dalle pour s'étendre; un manteau de bête pour se couvrir
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répondis-je, sans souci apparent, mais en réalité
+bien inquiète de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais
+pas, et je n'en suis guère en peine; il y a bien des arcades vides
+devant les maisons et des porches couverts devant les églises de
+Lucques, une dalle pour s'étendre; un manteau de bête pour se couvrir
et une zampogne pour oreiller, n'est-ce pas le lit et les meubles des
-pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir logé et
-nourri tout un jour si honnêtement, comme vous avez fait; le bon Dieu
+pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir logé et
+nourri tout un jour si honnêtement, comme vous avez fait; le bon Dieu
prendra bien soin de la nuit.</p>
-<p>Je disais cela des lèvres, mais mon idée était bien <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> autre
-chose; je priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pensée
-au <i>bargello</i> et à sa femme.</p>
+<p>Je disais cela des lèvres, mais mon idée était bien <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> autre
+chose; je priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pensée
+au <i>bargello</i> et à sa femme.</p>
<h4>CLIX</h4>
-<p>Ils se parlaient à demi-voix tous deux, pendant que je démontais ma
-zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chèvre lentement,
-comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indécis de deux personnes qui
+<p>Ils se parlaient à demi-voix tous deux, pendant que je démontais ma
+zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chèvre lentement,
+comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indécis de deux personnes qui
se demandent: Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? La femme semblait
-dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-être bien que
-ton idée sera la bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! non, me dit tout à coup la femme attendrie, pendant que le
-mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tête, eh bien! non, il
-ne sera pas dit que nous aurons laissé coucher dehors, un jour de fête
-pour la maison, un pauvre musicien qui a réjoui toute la journée ces
-murailles! À quoi bon aller chercher un gîte sous le porche des
-églises <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> avec les vagabonds et les mendiants couverts de
-vermine, peut-être, pendant que nous avons là-haut, en montrant du
-geste à son mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du
-porte-clefs qui s'en va à Saltochio avec notre fille?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit le <i>bargello</i>. Monte, mon garçon, par ces marches
-tant que l'escalier te portera, tu trouveras à droite, tout à fait en
-haut, une petite chambre, avec une lucarne grillée, par où la lune
+dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-être bien que
+ton idée sera la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, me dit tout à coup la femme attendrie, pendant que le
+mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tête, eh bien! non, il
+ne sera pas dit que nous aurons laissé coucher dehors, un jour de fête
+pour la maison, un pauvre musicien qui a réjoui toute la journée ces
+murailles! À quoi bon aller chercher un gîte sous le porche des
+églises <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> avec les vagabonds et les mendiants couverts de
+vermine, peut-être, pendant que nous avons là-haut, en montrant du
+geste à son mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du
+porte-clefs qui s'en va à Saltochio avec notre fille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le <i>bargello</i>. Monte, mon garçon, par ces marches
+tant que l'escalier te portera, tu trouveras à droite, tout à fait en
+haut, une petite chambre, avec une lucarne grillée, par où la lune
entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et
-tu dormiras à l'abri et en paix jusqu'à demain; avant de t'en aller
-reprendre ton métier de musicien par les routes et par les rues, tu
-viendras déjeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-être
-quelque chose à te dire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, n'y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons
-quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me
-plaît, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme ça s'en allât
-rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute
+tu dormiras à l'abri et en paix jusqu'à demain; avant de t'en aller
+reprendre ton métier de musicien par les routes et par les rues, tu
+viendras déjeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-être
+quelque chose à te dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons
+quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me
+plaît, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme ça s'en allât
+rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute
d'une main propre pour la ramasser encore pure.</p>
<p>&mdash;Bien dit, ma femme, ajouta le <i>bargello</i>; il y en a beaucoup eu
-dans cette geôle qui n'y seraient <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> jamais entrés s'ils avaient
-trouvé une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans
+dans cette geôle qui n'y seraient <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> jamais entrés s'ils avaient
+trouvé une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans
Lucques.</p>
<h4>CLX</h4>
-<p>La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de
-fentes dans l'épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.</p>
+<p>La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de
+fentes dans l'épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.</p>
-<p>C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de
+<p>C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de
Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux <i>Castruccio
-Castracani</i>, faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du
+Castracani</i>, faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du
<i>bargello</i>, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour
-voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins
-s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs
-solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à l'endroit
-où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids
+voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins
+s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs
+solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à l'endroit
+où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids
inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une
petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux
-<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> pour y passer; elle était fermée par un verrou gros comme le
-bras d'un homme fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants,
-qui étaient aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait
-avec un bruit creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de
+<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> pour y passer; elle était fermée par un verrou gros comme le
+bras d'un homme fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants,
+qui étaient aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait
+avec un bruit creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de
l'escalier de la tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens
-temps, à murer, dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État
-qu'on avait voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au
+temps, à murer, dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État
+qu'on avait voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au
milieu des airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient
retenu le bruit de ses hurlements.</p>
-<p>Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les
-mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du <i>bargello</i> avait fait
-partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison éteinte des
-seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'État,
+<p>Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les
+mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du <i>bargello</i> avait fait
+partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison éteinte des
+seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'État,
et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle
-séparait la maison du <i>bargello</i> de la petite cour profonde et étroite
-de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient
+séparait la maison du <i>bargello</i> de la petite cour profonde et étroite
+de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient
leur jour.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> CLXI</h4>
<p>Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante,
-dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large
-meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit
+dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large
+meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit
de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui
-battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la
-lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.</p>
+battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la
+lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.</p>
-<p>C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette
-chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux
+<p>C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette
+chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux
comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine
-d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste
+d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste
et son trousseau de clefs, en se couchant.</p>
-<p>Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint
-de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre
-clous sur <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un
-protecteur inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras,
-toi, moi qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre
+<p>Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint
+de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre
+clous sur <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un
+protecteur inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras,
+toi, moi qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre
de ton couvent!</p>
-<p>Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit,
-recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée,
-couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant
-de ma solitude et de ma misère.</p>
+<p>Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit,
+recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée,
+couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant
+de ma solitude et de ma misère.</p>
<p>J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible,
-monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même
+monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même
des personnes et des choses qui me donnaient un coup au c&oelig;ur et des
-sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et
-tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres
-bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire
-mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par
-eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs
+sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et
+tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres
+bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire
+mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par
+eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs
bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des
-juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs
-carabines avec des balles de fer dans <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> un cimetière ou une
-fosse, toute creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort;
-puis deux vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur
-pauvre chien blessé dans notre cahute de la montagne, puis des
+juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs
+carabines avec des balles de fer dans <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> un cimetière ou une
+fosse, toute creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort;
+puis deux vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur
+pauvre chien blessé dans notre cahute de la montagne, puis des
ruisseaux de larmes sur des taches de sang qui noyaient toutes mes
-idées dans un déluge d'angoisses.</p>
+idées dans un déluge d'angoisses.</p>
-<p>Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père
-et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à
+<p>Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père
+et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à
pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et
-les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis,
-monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais
-entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la
-meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me
-dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un
-mauvais rêve.</p>
-
-<p>Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,
-qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la
-tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un
-grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui
-se dérouleraient sur des dalles <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> de pierre, un frôlement de
-chaînes contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les
-gémissements sourds et les <i>ohimé</i> contenus de prisonniers qui, se
+les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis,
+monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais
+entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la
+meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me
+dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un
+mauvais rêve.</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,
+qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la
+tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un
+grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui
+se dérouleraient sur des dalles <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> de pierre, un frôlement de
+chaînes contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les
+gémissements sourds et les <i>ohimé</i> contenus de prisonniers qui, se
retournant sur leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne
pouvaient trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs
-pensées et dans leurs larmes!</p>
+pensées et dans leurs larmes!</p>
<h4>CLXIII</h4>
-<p>Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en
-bas, à travers les triples n&oelig;uds des grilles entrelacées en guise
-de serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais
-j'entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux
+<p>Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en
+bas, à travers les triples n&oelig;uds des grilles entrelacées en guise
+de serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais
+j'entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux
anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain
d'arracher du mur.</p>
-<p>Une pensée me monta aussitôt au front: Si c'était lui! Si c'était le
-pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la
-prison de Lucques avant de savoir s'il était coupable ou s'il <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span>
-était seulement courageux pour son père, pour sa tante et pour moi!</p>
+<p>Une pensée me monta aussitôt au front: Si c'était lui! Si c'était le
+pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la
+prison de Lucques avant de savoir s'il était coupable ou s'il <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span>
+était seulement courageux pour son père, pour sa tante et pour moi!</p>
-<p>Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais été
-bouleversée depuis le coup de feu! J'en glissai inanimée tout de mon
+<p>Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais été
+bouleversée depuis le coup de feu! J'en glissai inanimée tout de mon
long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles
-sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour écouter
-encore; mais l'attention même avec laquelle je cherchais à écouter
-m'ôtait l'ouïe, à force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus
-qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la
-pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se
+sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour écouter
+encore; mais l'attention même avec laquelle je cherchais à écouter
+m'ôtait l'ouïe, à force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus
+qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la
+pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se
lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de
nos montagnes.</p>
<h4>CLXIV</h4>
-<p>Seigneur! me disais-je, si c'était lui, pourtant, et si le hasard, ou
-le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès
+<p>Seigneur! me disais-je, si c'était lui, pourtant, et si le hasard, ou
+le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès
le second <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour
-mourir du moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...</p>
+mourir du moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...</p>
<p>Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment
-connaître si c'est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la loge de
-bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre
-à l'oreille des autres prisonniers ou du <i>bargello</i>, que je suis là,
-tout près de lui, cherchant les moyens de l'assister?</p>
+connaître si c'est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la loge de
+bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre
+à l'oreille des autres prisonniers ou du <i>bargello</i>, que je suis là,
+tout près de lui, cherchant les moyens de l'assister?</p>
-<p>Ma voix n'irait pas jusqu'à ces profondeurs; la sienne ne monterait
-pas jusqu'à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler,
+<p>Ma voix n'irait pas jusqu'à ces profondeurs; la sienne ne monterait
+pas jusqu'à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler,
tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le
<i>bargello</i> et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me
-connaissent pas, ne manqueraient pas d'éventer qui je suis et de me
-jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se
-rejoindre à son amant ou à son complice.</p>
+connaissent pas, ne manqueraient pas d'éventer qui je suis et de me
+jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se
+rejoindre à son amant ou à son complice.</p>
-<p>Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n'entrait plus
+<p>Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n'entrait plus
du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement
-s'y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements
-d'enfants qu'on réveille.</p>
+s'y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements
+d'enfants qu'on réveille.</p>
<p>Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> bien! je leur
-portais envie; oui, j'aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir
-déployer mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce
+portais envie; oui, j'aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir
+déployer mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce
silence!</p>
<h4>CLXV</h4>
-<p>Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se
+<p>Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se
fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait
-glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en
-sursaut pour aller écouter à la lucarne.</p>
+glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en
+sursaut pour aller écouter à la lucarne.</p>
-<p>La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la
+<p>La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la
noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste,
-mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase,
-en marchant par mégarde sur sa patte endormie.</p>
+mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase,
+en marchant par mégarde sur sa patte endormie.</p>
-<p>Ce cri me fendit le c&oelig;ur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui
-ne me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.</p>
+<p>Ce cri me fendit le c&oelig;ur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui
+ne me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.</p>
<p>Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> comme si je
lui avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je
l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et
sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux
-qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa
+qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa
malheureuse fille.</p>
-<p>On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
-d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
-trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.</p>
+<p>On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
+d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
+trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.</p>
-<p>Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne
-parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir
+<p>Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne
+parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir
qui je suis aux oreilles du <i>bargello</i> et de ses prisonniers, le son
-délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo,
-s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé
-et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On
-veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque
-étoile du firmament.»</p>
+délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo,
+s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé
+et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On
+veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque
+étoile du firmament.»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> CLXVI</h4>
-<p>Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par
-quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à
-ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un <i>pifferaro</i> qui
-va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la
-chapelle de la prison.»</p>
+<p>Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par
+quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à
+ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un <i>pifferaro</i> qui
+va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la
+chapelle de la prison.»</p>
-<p>Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
-de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
+<p>Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
+de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui
-et de moi à Hyeronimo.</p>
+et de moi à Hyeronimo.</p>
-<p>Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
-avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos
-soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le
-roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les
+<p>Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
+avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos
+soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le
+roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les
gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans
-le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit
+le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit
<span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> qui se tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la
-fontaine, aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt
-le bruit des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils
-se lèvent tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités,
-moitié peur, moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils
-s'aiment et où ils se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir
+fontaine, aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt
+le bruit des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils
+se lèvent tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités,
+moitié peur, moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils
+s'aiment et où ils se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir
sous la feuille.</p>
-<p>L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un
-triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du
-tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à
-l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à
+<p>L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un
+triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du
+tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à
+l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à
la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de
contentement dans le vague de l'air.</p>
<h4>CLXVII</h4>
-<p>Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là
-l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> (car c'était ainsi que
-nous avions baptisé cette musique).</p>
+<p>Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là
+l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> (car c'était ainsi que
+nous avions baptisé cette musique).</p>
-<p>Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous
-nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous
-avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir
-dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant
-contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les
-pauvres bêtes!).</p>
+<p>Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous
+nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous
+avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir
+dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant
+contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les
+pauvres bêtes!).</p>
-<p>Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous
-venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement
-que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur
+<p>Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous
+venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement
+que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur
les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais
-par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur
-de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par
+par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur
+de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par
une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans
ce silence des loges de la prison.</p>
-<p>De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
-écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
-de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span>
-aucun autre bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une
+<p>De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
+écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
+de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span>
+aucun autre bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une
respiration d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le
vent de la nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise
-en reprise, jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de
-refrain en soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air
-finissait en laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du
+en reprise, jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de
+refrain en soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air
+finissait en laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du
c&oelig;ur, je ralentis encore le mouvement de l'air et je jetai ces
-trois ou quatre soupirs de la zampogne, bien séparés par un long
-intervalle sous mes doigts, comme une fille à son balcon jette, une à
-une, tantôt une fleur blanche détachée de son bouquet, tantôt une
+trois ou quatre soupirs de la zampogne, bien séparés par un long
+intervalle sous mes doigts, comme une fille à son balcon jette, une à
+une, tantôt une fleur blanche détachée de son bouquet, tantôt une
fleur sombre, et qui se penche pour les voir descendre dans la rue et
-pour voir laquelle tombera la première sur la tête de son amoureux.</p>
+pour voir laquelle tombera la première sur la tête de son amoureux.</p>
<h4>CLXVIII</h4>
-<p>&mdash;Quel poëte vous auriez fait! ne puis-je m'empêcher de m'écrier, en
-entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante
-<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> image pour exprimer son inexprimable anxiété d'amante et de
+<p>&mdash;Quel poëte vous auriez fait! ne puis-je m'empêcher de m'écrier, en
+entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante
+<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> image pour exprimer son inexprimable anxiété d'amante et de
musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes
tombaient sur la pierre ou dans le c&oelig;ur de son amant.</p>
<p>&mdash;Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois
dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait
-donner, par les <i>pifferari</i>, une sérénade à sa fiancée.</p>
+donner, par les <i>pifferari</i>, une sérénade à sa fiancée.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! repris-je, quand l'air fut joué, qu'entendîtes-vous, pauvre
-abandonnée, au pied de la tour?</p>
+<p>&mdash;Eh bien! repris-je, quand l'air fut joué, qu'entendîtes-vous, pauvre
+abandonnée, au pied de la tour?</p>
-<p>&mdash;Hélas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura
+<p>&mdash;Hélas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura
autant que mille et mille battements du c&oelig;ur. Et cependant, pendant
-ce moment qui me parut si long à l'esprit, je n'eus pas le temps de
+ce moment qui me parut si long à l'esprit, je n'eus pas le temps de
reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce
n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on
-attend, c'est le c&oelig;ur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est déjà
-l'éternité!</p>
+attend, c'est le c&oelig;ur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est déjà
+l'éternité!</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> CLXIX</h4>
<p>&mdash;Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire!
-me dis-je tout bas cette fois en moi-même, pour ne pas interrompre
-l'intéressante histoire.</p>
+me dis-je tout bas cette fois en moi-même, pour ne pas interrompre
+l'intéressante histoire.</p>
-<p>Fior d'Aliza ne s'aperçut même pas de ma réflexion: elle était toute à
-son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré
-un siècle.</p>
+<p>Fior d'Aliza ne s'aperçut même pas de ma réflexion: elle était toute à
+son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré
+un siècle.</p>
-<p>&mdash;Anéantie par ce silence qui répondait seul à l'air que la zampogne
+<p>&mdash;Anéantie par ce silence qui répondait seul à l'air que la zampogne
venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots
-ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s'il était là, que Fior d'Aliza y
-était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à
-terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la
-lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en
+ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s'il était là, que Fior d'Aliza y
+était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à
+terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la
+lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en
sentir seulement le froid.</p>
-<p>Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu'un
-lourd bruit de chaînes <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> qu'on remue monte d'en bas jusqu'à la
+<p>Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu'un
+lourd bruit de chaînes <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> qu'on remue monte d'en bas jusqu'à la
lucarne, et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux
vivants du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien
-bas, ces trois mots séparés par de longs intervalles: <i>Fior d'Aliza,
+bas, ces trois mots séparés par de longs intervalles: <i>Fior d'Aliza,
sei tu? Est-ce toi, Fior d'Aliza?</i></p>
-<p>Anges du ciel! c'était lui; la zampogne avait fait ce miracle de me
-découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l'instrument de
-musique à terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de
-Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus pressé,
-plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fièvre et qui
-communiquaient aux sons le délire de mon contentement d'avoir
-découvert mon cousin.</p>
+<p>Anges du ciel! c'était lui; la zampogne avait fait ce miracle de me
+découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l'instrument de
+musique à terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de
+Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus pressé,
+plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fièvre et qui
+communiquaient aux sons le délire de mon contentement d'avoir
+découvert mon cousin.</p>
<h4>CLXX</h4>
-<p>Quand j'eus fini, je prêtai l'oreille une seconde fois; mais le jour
-commençait à glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des
+<p>Quand j'eus fini, je prêtai l'oreille une seconde fois; mais le jour
+commençait à glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des
bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient
-intimidaient <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> sans doute le prisonnier: il fit résonner
-seulement, du fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes
-froissées à dessein les unes contre les autres, comme pour me faire
-comprendre, ne pouvant me le dire: «Je suis Hyeronimo, je suis là et
-j'y suis dans les fers.» La zampogne avait servi d'intelligence entre
+intimidaient <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> sans doute le prisonnier: il fit résonner
+seulement, du fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes
+froissées à dessein les unes contre les autres, comme pour me faire
+comprendre, ne pouvant me le dire: «Je suis Hyeronimo, je suis là et
+j'y suis dans les fers.» La zampogne avait servi d'intelligence entre
nous.</p>
-<p>Mais, hélas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir découvert où il
-était et de lui avoir envoyé, du haut d'une tour, une voix de famille
+<p>Mais, hélas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir découvert où il
+était et de lui avoir envoyé, du haut d'une tour, une voix de famille
de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le
consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans
-doute acharnés à sa mort?</p>
+doute acharnés à sa mort?</p>
<h4>CLXXI</h4>
-<p>Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement
-entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu'on ne
-m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la
-veille; j'aurais été contente d'être une <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> pierre scellée dans
-ces murailles, afin qu'on ne pût jamais m'arracher d'auprès de lui!
-Mais qu'allais-je devenir au réveil du <i>bargello</i> et de sa femme?</p>
+<p>Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement
+entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu'on ne
+m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la
+veille; j'aurais été contente d'être une <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> pierre scellée dans
+ces murailles, afin qu'on ne pût jamais m'arracher d'auprès de lui!
+Mais qu'allais-je devenir au réveil du <i>bargello</i> et de sa femme?</p>
-<p>Au moment où je roulais ces transes de mon c&oelig;ur dans ma pensée, à
+<p>Au moment où je roulais ces transes de mon c&oelig;ur dans ma pensée, à
genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le
-visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de
+visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de
mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une
-main d'ange l'avait poussée, et la femme du <i>bargello</i> entra, croyant
+main d'ange l'avait poussée, et la femme du <i>bargello</i> entra, croyant
que je dormais encore.</p>
-<p>En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si
-dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature
-conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du
+<p>En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si
+dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature
+conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du
petit <i>pifferaro</i> et une plus vive compassion de mon isolement dans
cette grande ville de Lucques.</p>
-<p>Je m'étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vînt
-me demander compte des airs de musique dont j'avais troublé, sans
-doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une
-réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe
-de mes souliers de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.</p>
+<p>Je m'étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vînt
+me demander compte des airs de musique dont j'avais troublé, sans
+doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une
+réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe
+de mes souliers de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> CLXXII</h4>
-<p>Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la
-musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la
-neuvaine de <i>Montenero</i>, pèlerinage de matelots de la ville de
-Livourne, et, d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me
-demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez
-eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de
-<i>pifferari</i> ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à
-Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais être
+<p>Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la
+musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la
+neuvaine de <i>Montenero</i>, pèlerinage de matelots de la ville de
+Livourne, et, d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me
+demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez
+eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de
+<i>pifferari</i> ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à
+Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais être
descendu avec ma zampogne.</p>
-<p>&mdash;Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne
-mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens à aucune
+<p>&mdash;Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne
+mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens à aucune
bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche
-seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre,
-le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison
-où elle soigne son frère.</p>
+seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre,
+le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison
+où elle soigne son frère.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> CLXXIII</h4>
-<p>Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la
+<p>Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la
raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un
sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.</p>
-<p>La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même
+<p>La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même
pas le nom de mon village.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon,
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon,
continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir
-ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux
+ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux
oisifs des carrefours?</p>
-<p>&mdash;Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge
-de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui
-venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais
+<p>&mdash;Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge
+de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui
+venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais
ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> et comme si
-elle avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh
+<p>&mdash;Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> et comme si
+elle avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh
bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes
-geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette
-fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux
-qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer
+geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette
+fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux
+qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer
les portes des malfaiteurs ou des innocents?</p>
-<p>&mdash;Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle
-dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes
-gens, comme vous et le seigneur <i>bargello</i> vous paraissez être tous
-les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle
-qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de
-monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des
-malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les
-soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je
-n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur
-ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles
-le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai
-avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma
-mère.</p>
+<p>&mdash;Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle
+dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes
+gens, comme vous et le seigneur <i>bargello</i> vous paraissez être tous
+les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle
+qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de
+monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des
+malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les
+soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je
+n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur
+ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles
+le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai
+avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma
+mère.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> CLXXIV</h4>
-<p>&mdash;Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir à
-son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton
-logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de
+<p>&mdash;Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir à
+son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton
+logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de
te fournir?</p>
<p>&mdash;Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez
-devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres
-services; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché
+devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres
+services; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché
du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus
la mienne.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! c'est dit, s'écria-t-elle en battant ses mains l'une contre
+<p>&mdash;Eh bien! c'est dit, s'écria-t-elle en battant ses mains l'une contre
l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le
-guichet où mon mari t'attend pour t'enseigner le métier, et laisse-là
-ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te
+guichet où mon mari t'attend pour t'enseigner le métier, et laisse-là
+ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te
faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage,
<span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue
-pour en écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la
-face d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant,
-mais grave et sévère: voyons, fais une moue un peu rébarbative,
+pour en écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la
+face d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant,
+mais grave et sévère: voyons, fais une moue un peu rébarbative,
quoique tu n'aies pas encore un poil de barbe.</p>
-<p>&mdash;Soyez tranquille, madame, lui répondis-je, en pâlissant d'émotion,
-je ne rirai pas souvent en faisant mon métier; je n'ai pas envie de
-rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais été
-rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fête.</p>
+<p>&mdash;Soyez tranquille, madame, lui répondis-je, en pâlissant d'émotion,
+je ne rirai pas souvent en faisant mon métier; je n'ai pas envie de
+rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais été
+rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fête.</p>
<h4>CLXXV</h4>
-<p>En parlant ainsi, nous descendions déjà lentement les marches noires
-de l'escalier mal éclairé par des meurtrières grillées, qui donnaient
-tantôt sur la cour, tantôt sur les belles campagnes de Lucques.</p>
+<p>En parlant ainsi, nous descendions déjà lentement les marches noires
+de l'escalier mal éclairé par des meurtrières grillées, qui donnaient
+tantôt sur la cour, tantôt sur les belles campagnes de Lucques.</p>
-<p>&mdash;Voilà ton porte-clefs, dit-elle en souriant à son mari et en me
+<p>&mdash;Voilà ton porte-clefs, dit-elle en souriant à son mari et en me
poussant, toute honteuse, devant <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> le <i>bargello</i>, assis entre
-deux guichets, au bas des degrés, devant une grosse table chargée de
-papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent à force
+deux guichets, au bas des degrés, devant une grosse table chargée de
+papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent à force
de tourner dans les serrures.</p>
-<p>Le <i>bargello</i> regardait tantôt sa femme, d'un air de joie, tantôt moi
+<p>Le <i>bargello</i> regardait tantôt sa femme, d'un air de joie, tantôt moi
d'un air de doute:</p>
-<p>&mdash;Ce visage-là ne fera pas bien peur à mes prisonniers, dit-il en
-souriant; mais, après tout, nous sommes chargés de les garder et non
+<p>&mdash;Ce visage-là ne fera pas bien peur à mes prisonniers, dit-il en
+souriant; mais, après tout, nous sommes chargés de les garder et non
de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans
le nombre; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur
verre d'eau au bout d'une barre de fer: il est assez amer sans cela le
-pain des prisons; viens, mon garçon, que je te montre ton ouvrage de
-tous les jours, et que je t'apprenne ton métier.</p>
+pain des prisons; viens, mon garçon, que je te montre ton ouvrage de
+tous les jours, et que je t'apprenne ton métier.</p>
-<p>À ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une
-armoire de fer, dont il avait lui-même la clef suspendue à la
-boutonnière de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout
-petit garçon qui allait et venait dans une grande cuisine, à côté du
+<p>À ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une
+armoire de fer, dont il avait lui-même la clef suspendue à la
+boutonnière de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout
+petit garçon qui allait et venait dans une grande cuisine, à côté du
guichet,</p>
-<p>&mdash;Allons, <i>piccinino</i>? lui dit-il, c'est l'heure du déjeuner des
-prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrière moi, leur
+<p>&mdash;Allons, <i>piccinino</i>? lui dit-il, c'est l'heure du déjeuner des
+prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrière moi, leur
<i>provende</i>!</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> CLXXVI</h4>
-<p>Le <i>piccinino</i> dont la provende était déjà toute prête dans un immense
-<i>canestre</i> de joncs plein de morceaux de pain tout coupés, de
-<i>prescuito</i> et de <i>caccia cavallo</i> (jambon et fromage à l'usage du
+<p>Le <i>piccinino</i> dont la provende était déjà toute prête dans un immense
+<i>canestre</i> de joncs plein de morceaux de pain tout coupés, de
+<i>prescuito</i> et de <i>caccia cavallo</i> (jambon et fromage à l'usage du
peuple), et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que
-lui, sortit de la cuisine et marcha, derrière le <i>bargello</i> et moi,
-vers la porte ferrée de la cour des prisonniers. On y arrivait de la
-maison du <i>bargello</i> par un large couloir souterrain, où les pas
-résonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.</p>
+lui, sortit de la cuisine et marcha, derrière le <i>bargello</i> et moi,
+vers la porte ferrée de la cour des prisonniers. On y arrivait de la
+maison du <i>bargello</i> par un large couloir souterrain, où les pas
+résonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> CHAPITRE VI</h3>
<h4>CLXXVII</h4>
-<p>Le <i>bargello</i> tira des verrous, tourna des clefs énormes dans les
+<p>Le <i>bargello</i> tira des verrous, tourna des clefs énormes dans les
serrures, en me montrant comment il fallait m'y prendre pour ouvrir la
-petite porte basse encastrée dans la grande, et comment il fallait
+petite porte basse encastrée dans la grande, et comment il fallait
bien refermer cette portelle sur moi, avant d'entrer dans la cour, de
-peur de surprise; puis nous nous trouvâmes dans le préau.</p>
+peur de surprise; puis nous nous trouvâmes dans le préau.</p>
-<p>C'était une espèce de cloître entouré d'arcades basses tout autour
-d'une cour pavée, où il n'y avait qu'un puits et un gros if, taillé en
-croix, à côté du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues
-roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge, à côté du
+<p>C'était une espèce de cloître entouré d'arcades basses tout autour
+d'une cour pavée, où il n'y avait qu'un puits et un gros if, taillé en
+croix, à côté du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues
+roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge, à côté du
puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d'amour
-et de liberté, <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> au milieu des victimes de la captivité et de la
+et de liberté, <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> au milieu des victimes de la captivité et de la
haine.</p>
-<p>Sous chacune des arcades de ce cloître qui entourait la cour,
-s'ouvrait une large fenêtre, en forme de lucarne demi-cintrée par en
-haut, plate par en bas, grillée de bas en haut et de côté à côté, par
+<p>Sous chacune des arcades de ce cloître qui entourait la cour,
+s'ouvrait une large fenêtre, en forme de lucarne demi-cintrée par en
+haut, plate par en bas, grillée de bas en haut et de côté à côté, par
des barres de fer qui s'encastraient les unes dans les autres chaque
-fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche à droite,
-de façon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrés à
-travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tête. Chacun
-de ces cachots sous les arcades était la demeure d'un prisonnier ou de
-sa famille, quand il n'était pas seul emprisonné. Un petit mur à
-hauteur d'appui, dans lequel la grille était scellée par le bas, leur
-servait à s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le
+fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche à droite,
+de façon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrés à
+travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tête. Chacun
+de ces cachots sous les arcades était la demeure d'un prisonnier ou de
+sa famille, quand il n'était pas seul emprisonné. Un petit mur à
+hauteur d'appui, dans lequel la grille était scellée par le bas, leur
+servait à s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le
puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des
-autres loges qui leur faisaient face de l'autre côté de la cour.</p>
+autres loges qui leur faisaient face de l'autre côté de la cour.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> CLXXVIII</h4>
-<p>Quelques-uns étaient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq
-ou six pas d'un mur à l'autre; les plus coupables étaient attachés à
-des anneaux rivés dans les murs du cachot, par de longues chaînes
-nouées à leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au
-fond de leur loge à demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une
-litière de paille fraîche semblable à celle que nous étendions dans
-l'étable sous nos chèvres. Le pavé de la loge était en pente et
-communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand égout de
-la ville où on leur faisait balayer leur paille tous les matins.</p>
-
-<p>Ils mangeaient sans table ni nappe, assis à terre, sur leurs genoux.
+<p>Quelques-uns étaient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq
+ou six pas d'un mur à l'autre; les plus coupables étaient attachés à
+des anneaux rivés dans les murs du cachot, par de longues chaînes
+nouées à leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au
+fond de leur loge à demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une
+litière de paille fraîche semblable à celle que nous étendions dans
+l'étable sous nos chèvres. Le pavé de la loge était en pente et
+communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand égout de
+la ville où on leur faisait balayer leur paille tous les matins.</p>
+
+<p>Ils mangeaient sans table ni nappe, assis à terre, sur leurs genoux.
Ils se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou
ils sifflaient tout le reste du jour.</p>
<p>Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer
au fond de la loge, comme <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> les lions ou les tigres qu'on montre
-dans la ménagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu
-du cachot une seconde grille aussi forte que la première; on déposait
+dans la ménagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu
+du cachot une seconde grille aussi forte que la première; on déposait
entre ces deux grilles ce qu'on leur apportait, puis on ressortait.</p>
<p>On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par
-une coulisse, dans la voûte, la seconde barrière; ils rentraient alors
+une coulisse, dans la voûte, la seconde barrière; ils rentraient alors
en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu'on leur avait
-apporté dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient
-ainsi ni s'échapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.</p>
+apporté dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient
+ainsi ni s'échapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.</p>
-<p>Deux manivelles à roues, placées extérieurement sous les arcades,
-servaient à faire descendre ou remonter tour à tour ces forts
+<p>Deux manivelles à roues, placées extérieurement sous les arcades,
+servaient à faire descendre ou remonter tour à tour ces forts
grillages de fer, qu'aucun marteau de forgeron n'aurait pu briser du
dedans, et qu'une main d'enfant pouvait faire man&oelig;uvrer du dehors.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> CLXXIX</h4>
<p>Le <i>bargello</i> m'enseigna la man&oelig;uvre dans le premier cachot vide
-que nous rencontrâmes, à droite, en entrant dans cette triste cour.</p>
+que nous rencontrâmes, à droite, en entrant dans cette triste cour.</p>
-<p>&mdash;Grâce à Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le cloître, les
+<p>&mdash;Grâce à Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le cloître, les
loges sont presque toutes vides depuis quelques mois. Lucques n'est
-pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonné
-à la culture des champs qui n'inspire que de bonnes pensées aux
+pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonné
+à la culture des champs qui n'inspire que de bonnes pensées aux
hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa
-propre liberté et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y
-commettent ne sont guère que des crimes d'amour, et ceux-là inspirent
-plus de pitié que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit
-tout en les punissant sévèrement. C'est du délire plus que du crime;
+propre liberté et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y
+commettent ne sont guère que des crimes d'amour, et ceux-là inspirent
+plus de pitié que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit
+tout en les punissant sévèrement. C'est du délire plus que du crime;
on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice.</p>
<p>En ce moment, continua-t-il, nous n'avons que six prisonniers: quatre
-hommes et deux femmes. <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Il n'y en a qu'un dont il y ait à se
-défier, parce qu'il a tué, dit-on, un sbire, en trahison, dans les
+hommes et deux femmes. <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Il n'y en a qu'un dont il y ait à se
+défier, parce qu'il a tué, dit-on, un sbire, en trahison, dans les
bois.</p>
-<p>Je frissonnai, je pâlis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien
-qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrière le
-<i>bargello</i>, il ne s'aperçut pas de mon trouble et il poursuivit:</p>
+<p>Je frissonnai, je pâlis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien
+qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrière le
+<i>bargello</i>, il ne s'aperçut pas de mon trouble et il poursuivit:</p>
<h4>CLXXX</h4>
<p>Un des hommes est un vieillard de Lucques qui n'avait qu'un fils
unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que
-quand un père est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat
-doit exempter son fils du recrutement militaire; les médecins disaient
-au podestat que ce vieillard, quoique âgé, était sain et valide, et
+quand un père est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat
+doit exempter son fils du recrutement militaire; les médecins disaient
+au podestat que ce vieillard, quoique âgé, était sain et valide, et
qu'il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail.</p>
-<p>&mdash;Ma vie! dit avec fureur le pauvre père, ma vie! oui, je puis la
+<p>&mdash;Ma vie! dit avec fureur le pauvre père, ma vie! oui, je puis la
gagner, mais c'est la vie de <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> mon enfant que je veux sauver de
-la guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser à sa mère et
-à moi.</p>
+la guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser à sa mère et
+à moi.</p>
-<p>À ces mots, tirant de dessous sa veste une hache à fendre le bois
-qu'il y avait cachée, il posa sa main gauche sur la table du recruteur
+<p>À ces mots, tirant de dessous sa veste une hache à fendre le bois
+qu'il y avait cachée, il posa sa main gauche sur la table du recruteur
et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main
gauche, aux cris d'horreur du podestat!</p>
<h4>CLXXXI</h4>
-<p>Les juges l'ont condamné: c'était juste; mais quel est le c&oelig;ur de
-père qui ne l'absout pas, et le c&oelig;ur de fils qui n'adore pas ce
-criminel? Nous l'avons guéri, et ma femme a pour lui les soins d'une
+<p>Les juges l'ont condamné: c'était juste; mais quel est le c&oelig;ur de
+père qui ne l'absout pas, et le c&oelig;ur de fils qui n'adore pas ce
+criminel? Nous l'avons guéri, et ma femme a pour lui les soins d'une
s&oelig;ur.</p>
<p>Je sentis des larmes dans mes yeux.</p>
-<p>&mdash;Celle-là, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une
+<p>&mdash;Celle-là, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une
pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit
-enfant tout près des barreaux, celle-là est bien de la mauvaise race
-des Maremmes de <i>Sienne</i>, dont <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> les familles récoltent plus sur
+enfant tout près des barreaux, celle-là est bien de la mauvaise race
+des Maremmes de <i>Sienne</i>, dont <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> les familles récoltent plus sur
les grandes routes que dans les sillons; cependant l'enfant ne peut
-faire que ce que son père lui a appris.</p>
+faire que ce que son père lui a appris.</p>
-<p>Elle était nouvellement mariée à un jeune brigand de <i>Radicofani</i>,
+<p>Elle était nouvellement mariée à un jeune brigand de <i>Radicofani</i>,
poursuivi par les gendarmes du Pape jusque sur les confins des
-montagnes de Lucques; elle lui portait à manger dans les roches
-couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un côté la mer, de
-l'autre la route de l'État romain. Plusieurs arrestations de voyageurs
-étrangers et plusieurs coups de tromblon tirés sur les chevaux pour
-rançonner les voitures avaient signalé la présence d'un brigand, posté
+montagnes de Lucques; elle lui portait à manger dans les roches
+couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un côté la mer, de
+l'autre la route de l'État romain. Plusieurs arrestations de voyageurs
+étrangers et plusieurs coups de tromblon tirés sur les chevaux pour
+rançonner les voitures avaient signalé la présence d'un brigand, posté
dans les cavernes de ces broussailles.</p>
-<p>Les sbires avaient reçu ordre d'en purger, à tout risque, le
-voisinage; ils furent aperçus d'en haut par le jeune bandit.</p>
+<p>Les sbires avaient reçu ordre d'en purger, à tout risque, le
+voisinage; ils furent aperçus d'en haut par le jeune bandit.</p>
<p>&mdash;Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse
-compagne, et laisse-moi dépister ceux qui montent à ta poursuite; une
-fille n'a pas à craindre d'être prise pour un brigand.</p>
+compagne, et laisse-moi dépister ceux qui montent à ta poursuite; une
+fille n'a pas à craindre d'être prise pour un brigand.</p>
<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> CXXVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
<h3>FIOR D'ALIZA<br>
-(Suite. Voir la livraison précédente.)</h3>
+(Suite. Voir la livraison précédente.)</h3>
<h4>CLXXXII</h4>
-<p>À ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un
-sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la
-poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>
-brigand, et, se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa
-tête, elle se mit à tirer, de temps en temps, un coup de son arme à
-feu en l'air, pour que la détonation et la fumée attirassent les
-sbires tous de son côté, et laissassent à son compagnon le temps de
-descendre par où on ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait
-voir à dessein son chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour
-faire croire aux gendarmes que c'était le brigand qui s'enfuyait en
+<p>À ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un
+sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la
+poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>
+brigand, et, se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa
+tête, elle se mit à tirer, de temps en temps, un coup de son arme à
+feu en l'air, pour que la détonation et la fumée attirassent les
+sbires tous de son côté, et laissassent à son compagnon le temps de
+descendre par où on ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait
+voir à dessein son chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour
+faire croire aux gendarmes que c'était le brigand qui s'enfuyait en
tirant sur eux.</p>
-<p>Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en
-sûreté dans une barque à voile triangulaire qui filait comme une
-mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa
+<p>Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en
+sûreté dans une barque à voile triangulaire qui filait comme une
+mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa
poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans
-résistance. Elle n'avait tué personne, et n'avait exposé qu'elle-même
-aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d'avoir
-été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie
-pour une autre, l'amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne
+résistance. Elle n'avait tué personne, et n'avait exposé qu'elle-même
+aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d'avoir
+été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie
+pour une autre, l'amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne
purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant.</p>
-<p>Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, mêlé
+<p>Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, mêlé
de ses larmes, le petit brigand <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> qu'elle a mis au monde six
-mois après la fuite de son mari; son crime, c'est d'être née dans un
-mauvais village et d'avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais
+mois après la fuite de son mari; son crime, c'est d'être née dans un
+mauvais village et d'avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais
ce qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait
-pour un honnête homme, au lieu d'être un crime, ne serait-ce pas une
+pour un honnête homme, au lieu d'être un crime, ne serait-ce pas une
belle action?</p>
-<p>Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais déjà envie,
-dans mon c&oelig;ur, au dévouement de ma prisonnière; en passant devant
+<p>Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais déjà envie,
+dans mon c&oelig;ur, au dévouement de ma prisonnière; en passant devant
sa loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.</p>
-<p>&mdash;Pour celui-là, me dit le <i>bargello</i>, il a tiré sur les chevreuils de
-monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses; mais sa
-femme, exténuée par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour
-allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de
-misère. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait
-de le punir, lui-même ne dit pas non, mais ce vol-là pourtant, qui
-est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse
-que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc lui-même en est bien
+<p>&mdash;Pour celui-là, me dit le <i>bargello</i>, il a tiré sur les chevreuils de
+monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses; mais sa
+femme, exténuée par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour
+allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de
+misère. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait
+de le punir, lui-même ne dit pas non, mais ce vol-là pourtant, qui
+est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse
+que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc lui-même en est bien
convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la
-prison de Lucques, il nourrit <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> généreusement la femme et les
+prison de Lucques, il nourrit <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> généreusement la femme et les
enfants dans sa cahute.</p>
<h4>CLXXXIII</h4>
<p>Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond
-d'une loge, un beau jeune garçon vêtu des habits rouges des galères de
-Livourne. C'est ce qu'on appelle une récidive, c'est-à-dire deux
-crimes dans un. Le premier de ces méfaits, je ne le sais pas; il
-devait être bien excusable, car il était bien jeune accouplé, par une
-chaîne au bras, à un autre vieux galérien de la même galère. On dit
-que c'est pour avoir dérobé, dans la darse de Livourne, une barque
-sans maître, avec une voile et des rames pour faire évader son frère,
-déserteur et prisonnier dans la forteresse; le frère se sauva en
-Corse, dans la barque volée au pêcheur, et lui paya pour les deux.</p>
-
-<p>Le vieux galérien avec lequel il fut accouplé avait une fille à
+d'une loge, un beau jeune garçon vêtu des habits rouges des galères de
+Livourne. C'est ce qu'on appelle une récidive, c'est-à-dire deux
+crimes dans un. Le premier de ces méfaits, je ne le sais pas; il
+devait être bien excusable, car il était bien jeune accouplé, par une
+chaîne au bras, à un autre vieux galérien de la même galère. On dit
+que c'est pour avoir dérobé, dans la darse de Livourne, une barque
+sans maître, avec une voile et des rames pour faire évader son frère,
+déserteur et prisonnier dans la forteresse; le frère se sauva en
+Corse, dans la barque volée au pêcheur, et lui paya pour les deux.</p>
+
+<p>Le vieux galérien avec lequel il fut accouplé avait une fille à
Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi!
-qui ressemblait plus <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> à une princesse qu'à une lavandière. Elle
-ne rougissait pas, comme d'autres, de son père galérien; plus il était
-avili, plus elle respectait, dans son vieux père, l'auteur de ses
-jours, et la honte et la misère. Elle travaillait honnêtement de son
-état pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On
+qui ressemblait plus <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> à une princesse qu'à une lavandière. Elle
+ne rougissait pas, comme d'autres, de son père galérien; plus il était
+avili, plus elle respectait, dans son vieux père, l'auteur de ses
+jours, et la honte et la misère. Elle travaillait honnêtement de son
+état pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On
la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la
-bande des galériens allait à l'ouvrage ou en revenait, soit pour
-balayer les rues et les égouts de la ville, soit pour curer les
-immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchaînée du
-vieillard, la baiser, et lui apporter tantôt une chose, tantôt une
+bande des galériens allait à l'ouvrage ou en revenait, soit pour
+balayer les rues et les égouts de la ville, soit pour curer les
+immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchaînée du
+vieillard, la baiser, et lui apporter tantôt une chose, tantôt une
autre: pain blanc, <i>cocomero</i>, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les
douceurs enfin qu'elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce
pauvre homme.</p>
<h4>CLXXXIV</h4>
-<p>&mdash;Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l'&oelig;il le beau
-jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et
-qui était, comme je <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> te l'ai dit, accouplé par le bras au vieux
-galérien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
-son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa
-bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et
-d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
-poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer
-la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu
-involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien; elle
-le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère
-que comme un criminel réprouvé du monde.</p>
+<p>&mdash;Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l'&oelig;il le beau
+jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et
+qui était, comme je <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> te l'ai dit, accouplé par le bras au vieux
+galérien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
+son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa
+bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et
+d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
+poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer
+la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu
+involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien; elle
+le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère
+que comme un criminel réprouvé du monde.</p>
<p>Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur,
-soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit
+soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit
pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son
soulagement.</p>
<p>Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener,
-entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l'un
-ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à
-la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas
-voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père
-<span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chaîne,
-et pour qu'on ne punît pas le vieillard de l'évasion du jeune homme;
-mais quand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on
-allait donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant,
-alors elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à
-se perdre, s'il le fallait, pour le délivrer; un signe, un demi-mot,
-une lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté,
-malgré le surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous
-nocturne, indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à
+entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l'un
+ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à
+la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas
+voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père
+<span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chaîne,
+et pour qu'on ne punît pas le vieillard de l'évasion du jeune homme;
+mais quand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on
+allait donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant,
+alors elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à
+se perdre, s'il le fallait, pour le délivrer; un signe, un demi-mot,
+une lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté,
+malgré le surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous
+nocturne, indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à
l'embouchure de l'Arno, furent compris du jeune homme.</p>
-<p>Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour
-le décider à l'évasion: ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans
-bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge où il était seul
-encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l'embouchure de
-l'Arno avant le jour, en se glissant d'écueils en écueils, invisible
-aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un bon moine
-qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un
-esquif pour les conduire en Corse à force de rames; là, ils
-espéraient <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> vivre inconnus dans les montagnes de <i>Corte</i>; la
-tempête furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta
-exténués sur la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.</p>
-
-<p>La fille, punie comme complice d'une évasion des galères, est ici dans
-un cachot isolé, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
-qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l'a muré et
-scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne trouvera ni amante pour
+<p>Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour
+le décider à l'évasion: ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans
+bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge où il était seul
+encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l'embouchure de
+l'Arno avant le jour, en se glissant d'écueils en écueils, invisible
+aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un bon moine
+qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un
+esquif pour les conduire en Corse à force de rames; là, ils
+espéraient <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> vivre inconnus dans les montagnes de <i>Corte</i>; la
+tempête furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta
+exténués sur la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.</p>
+
+<p>La fille, punie comme complice d'une évasion des galères, est ici dans
+un cachot isolé, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
+qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l'a muré et
+scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne trouvera ni amante pour
scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a
-rien à redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
-Dieu et la loi du c&oelig;ur ne défendent pas d'avoir de la compassion
+rien à redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
+Dieu et la loi du c&oelig;ur ne défendent pas d'avoir de la compassion
pour lui.</p>
<h4>CLXXXV</h4>
-<p>Je me sentais le c&oelig;ur presque fendu en écoutant le récit de la
-fille du vieux galérien, séduite par sa reconnaissance, et du jeune
-forçat séduit par la liberté et par l'amour.</p>
+<p>Je me sentais le c&oelig;ur presque fendu en écoutant le récit de la
+fille du vieux galérien, séduite par sa reconnaissance, et du jeune
+forçat séduit par la liberté et par l'amour.</p>
<p>Ici le <i>bargello</i> se pencha vers moi, baissa la voix, <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> et me
-dit en me montrant la dernière loge grillée, sous le cloître, au fond
+dit en me montrant la dernière loge grillée, sous le cloître, au fond
de la cour:</p>
-<p>&mdash;Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni pitié ni intérêt
-à personne, c'est celui-là, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de
-loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-là, on dit que c'est une
-bête féroce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il
-a, d'un seul coup, tué traîtreusement un sbire et blessé deux gardes
-du duc; il n'emportera pas loin l'impunité de ses forfaits et personne
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni pitié ni intérêt
+à personne, c'est celui-là, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de
+loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-là, on dit que c'est une
+bête féroce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il
+a, d'un seul coup, tué traîtreusement un sbire et blessé deux gardes
+du duc; il n'emportera pas loin l'impunité de ses forfaits et personne
ne pleurera sur sa fosse; il est d'autant plus dangereux que
-l'hypocrisie la plus consommée cache son âme astucieuse et féroce, et
+l'hypocrisie la plus consommée cache son âme astucieuse et féroce, et
qu'avec le c&oelig;ur d'un vrai tigre, il a le visage candide et doux
d'un bel adolescent; il faut trembler quand on l'approche pour lui
jeter sa nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous
frapper, si ses yeux avaient des balles comme son tromblon; fais-lui
-jeter son morceau de pain de loin, à travers la double grille, par la
-main du <i>piccinino</i>, et, les autres jours, ne te risque jamais à
+jeter son morceau de pain de loin, à travers la double grille, par la
+main du <i>piccinino</i>, et, les autres jours, ne te risque jamais à
entrer dans sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la
-porte derrière toi.</p>
+porte derrière toi.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> CLXXXVI</h4>
-<p>À ces mots, le <i>bargello</i> revint sur ses pas pour sortir de la cour,
-et je crus que j'allais m'évanouir de contentement, car, s'il m'avait
+<p>À ces mots, le <i>bargello</i> revint sur ses pas pour sortir de la cour,
+et je crus que j'allais m'évanouir de contentement, car, s'il m'avait
dit: Entre dans cette loge, et que Hyeronimo et moi, nous nous
-fussions vus ainsi tout à coup, devant le <i>bargello</i>, face à face,
-sans être d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et
-un élan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement.</p>
+fussions vus ainsi tout à coup, devant le <i>bargello</i>, face à face,
+sans être d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et
+un élan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement.</p>
-<p>La Providence nous protégea bien tous deux, en inspirant au
+<p>La Providence nous protégea bien tous deux, en inspirant au
<i>bargello</i>, sur la foi des sbires, cette terreur et cette horreur pour
le pauvre innocent.</p>
-<p>Rien qu'à son nom et à l'aspect de son cachot, mes jambes
-fléchissaient sous mon corps. Le <i>piccinino</i>, pour cette fois, resta
-après nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres
-aux prisonnières et aux prisonniers.</p>
-
-<p>Le <i>bargello</i> rentra dans son greffe, et sa femme, survenant à son
-tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais à faire dans la
-maison: à <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> aider le cuisinier dans les cuisines, à tirer de
-l'eau au puits, à balayer les escaliers et la cour, à nourrir les deux
-gros dogues qui grondaient aux deux portes, à jeter du grain aux
-colombes, à faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux
-prisonniers, même à porter trois fois par jour une écuelle de lait à
-la captive de la deuxième loge pour l'aider à mieux nourrir son
-enfant, qu'elle ne suffisait pas à allaiter par suite du chagrin qui
-la consumait, la pauvre jeune mère!</p>
+<p>Rien qu'à son nom et à l'aspect de son cachot, mes jambes
+fléchissaient sous mon corps. Le <i>piccinino</i>, pour cette fois, resta
+après nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres
+aux prisonnières et aux prisonniers.</p>
+
+<p>Le <i>bargello</i> rentra dans son greffe, et sa femme, survenant à son
+tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais à faire dans la
+maison: à <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> aider le cuisinier dans les cuisines, à tirer de
+l'eau au puits, à balayer les escaliers et la cour, à nourrir les deux
+gros dogues qui grondaient aux deux portes, à jeter du grain aux
+colombes, à faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux
+prisonniers, même à porter trois fois par jour une écuelle de lait à
+la captive de la deuxième loge pour l'aider à mieux nourrir son
+enfant, qu'elle ne suffisait pas à allaiter par suite du chagrin qui
+la consumait, la pauvre jeune mère!</p>
<h4>CLXXXVII</h4>
-<p>&mdash;Mais quand tu seras seul sous le cloître, le long des loges, me
+<p>&mdash;Mais quand tu seras seul sous le cloître, le long des loges, me
dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien
garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la
cour; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de
-visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si méchant; mais nous
-ne l'aurons pas longtemps, à ce qu'on assure, les sbires et les
-gardes, qui sont acharnés contre ce louveteau, ont <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> déjà été
-appelés en témoignage, personne ne s'est présenté pour déposer contre
-eux, et le jugement à mort ne tardera pas à faire justice de celui qui
-a donné la mort à son prochain.</p>
+visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si méchant; mais nous
+ne l'aurons pas longtemps, à ce qu'on assure, les sbires et les
+gardes, qui sont acharnés contre ce louveteau, ont <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> déjà été
+appelés en témoignage, personne ne s'est présenté pour déposer contre
+eux, et le jugement à mort ne tardera pas à faire justice de celui qui
+a donné la mort à son prochain.</p>
<h4>CLXXXVIII</h4>
-<p>&mdash;Le jugement à mort! m'écriai-je involontairement, en écoutant la
+<p>&mdash;Le jugement à mort! m'écriai-je involontairement, en écoutant la
femme du <i>bargello</i>. Il est pourtant bien jeune pour mourir!</p>
-<p>&mdash;Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune aussi pour tuer,
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune aussi pour tuer,
faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts
-féroces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?</p>
+féroces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme,
+<p>&mdash;C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme,
de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel
ou s'il est innocent?</p>
-<p>&mdash;On le saura avant la fin de la journée, dit-elle, car c'est
-aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le
+<p>&mdash;On le saura avant la fin de la journée, dit-elle, car c'est
+aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le
pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant
-<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> le cadavre de ce brave soldat tué derrière un arbre, en
+<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> le cadavre de ce brave soldat tué derrière un arbre, en
faisant la police dans la montagne?</p>
-<p>Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
-même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prison.
-Mon c&oelig;ur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se
+<p>Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
+même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prison.
+Mon c&oelig;ur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se
fit si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon
ami.</p>
-<p>Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu
-mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à
+<p>Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu
+mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à
cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se
-préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir,
-de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
-pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de
-Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il
-mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
+préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir,
+de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
+pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de
+Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il
+mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de
-gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de
-l'aveugle? Et puis s'il était mort, comment pourrais-je vivre
-moi-même? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût pas à nous deux?
-Nos âmes ont-elles jamais été un <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> seul jour plus séparées que
+gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de
+l'aveugle? Et puis s'il était mort, comment pourrais-je vivre
+moi-même? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût pas à nous deux?
+Nos âmes ont-elles jamais été un <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> seul jour plus séparées que
nos corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en
briseraient-elles pas deux?</p>
-<p>Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'espérance dans le c&oelig;ur,
+<p>Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'espérance dans le c&oelig;ur,
puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de
me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces
-b&oelig;ufs, chez le <i>bargello</i> où il respire, d'inspirer la bonne pensée
-de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me
+b&oelig;ufs, chez le <i>bargello</i> où il respire, d'inspirer la bonne pensée
+de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me
permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de
notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai,
-sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de
+sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de
son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au
prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein
-caché sous tant de protection visible? et si...</p>
+caché sous tant de protection visible? et si...</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> CLXXXIX</h4>
-<p>La voix du <i>piccinino</i> interrompit ma pensée en me disant que c'était
-l'heure de porter la nourriture aux dogues du préau, de jeter des
+<p>La voix du <i>piccinino</i> interrompit ma pensée en me disant que c'était
+l'heure de porter la nourriture aux dogues du préau, de jeter des
criblures de graines aux colombes du puits, et de renouveler l'eau
dans les cruches des prisonniers, comme on m'avait appris le matin
qu'il fallait faire.</p>
-<p>&mdash;C'est bien, dis-je à l'enfant, la corde du puits est trop dur à
+<p>&mdash;C'est bien, dis-je à l'enfant, la corde du puits est trop dur à
faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas non
-plus m'aider à faire descendre et remonter la double grille dans sa
-rainure jusqu'aux voûtes des loges; amuse-toi là, dans le vestibule du
-cloître, à tresser la paille qui sert de litière aux détenus, je ferai
-bien seul l'ouvrage pénible; contente-toi de surveiller la porte
-extérieure et de m'avertir si le <i>bargello</i> ou sa femme venait à
+plus m'aider à faire descendre et remonter la double grille dans sa
+rainure jusqu'aux voûtes des loges; amuse-toi là, dans le vestibule du
+cloître, à tresser la paille qui sert de litière aux détenus, je ferai
+bien seul l'ouvrage pénible; contente-toi de surveiller la porte
+extérieure et de m'avertir si le <i>bargello</i> ou sa femme venait à
m'appeler.</p>
<p>&mdash;Oh! le <i>bargello</i> et sa femme, me dit l'enfant, ils ne nous
-appelleront pas de la journée, ils viennent de sortir tous les deux
-pour aller au tribunal <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> entendre l'accusateur de ce scélérat de
-montagnard qui est ici couché, comme un louveteau blessé dans sa
-caverne, et pour demander aux juges à quelle heure ils devront le
+appelleront pas de la journée, ils viennent de sortir tous les deux
+pour aller au tribunal <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> entendre l'accusateur de ce scélérat de
+montagnard qui est ici couché, comme un louveteau blessé dans sa
+caverne, et pour demander aux juges à quelle heure ils devront le
faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par
-réponses.</p>
+réponses.</p>
<h4>CXC</h4>
-<p>J'affectai l'air indifférent à ces paroles du petit enfant; je lui
-donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons à tresser
-proprement pour le pavé des cachots, et je lui recommandai bien de ne
-pas se déranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment
-où il aurait fini tout son travail et où je viendrais le chercher pour
-étendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.</p>
+<p>J'affectai l'air indifférent à ces paroles du petit enfant; je lui
+donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons à tresser
+proprement pour le pavé des cachots, et je lui recommandai bien de ne
+pas se déranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment
+où il aurait fini tout son travail et où je viendrais le chercher pour
+étendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.</p>
-<p>Quand l'enfant, sans soupçon, fut assis par terre, occupé à tresser sa
-première natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du
-cloître, une corbeille de criblure de froment à la main pour les
+<p>Quand l'enfant, sans soupçon, fut assis par terre, occupé à tresser sa
+première natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du
+cloître, une corbeille de criblure de froment à la main pour les
ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> tirer l'eau
dans les auges et pour en remplir les cruches des prisonniers.</p>
-<p>Tous et toutes levèrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un
+<p>Tous et toutes levèrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un
coup d'&oelig;il si le nouveau porte-clefs (car ils savaient le mariage
de l'ancien avec la jolie fille du <i>bargello</i>) adoucirait ou
aggraverait leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix
-brusque ou douce; ils me remercièrent poliment de mon service, hommes,
-femmes ou enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'étonnement
+brusque ou douce; ils me remercièrent poliment de mon service, hommes,
+femmes ou enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'étonnement
et la consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de
-reproche à la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui
-semblait avoir plus de pitié pour eux qu'ils n'avaient eux-mêmes peur
+reproche à la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui
+semblait avoir plus de pitié pour eux qu'ils n'avaient eux-mêmes peur
de lui.</p>
-<p>Comme le <i>bargello</i> m'avait dit sur celui-ci et sur celle-là tout ce
-qu'il y avait à savoir, je fus compatissante avec les hommes,
+<p>Comme le <i>bargello</i> m'avait dit sur celui-ci et sur celle-là tout ce
+qu'il y avait à savoir, je fus compatissante avec les hommes,
attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec
-les colombes de la cour, prisonnières sans avoir fait de faute au bon
+les colombes de la cour, prisonnières sans avoir fait de faute au bon
Dieu.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> CXCI</h4>
-<p>Tout le monde servi, monsieur, je m'avançai toute tremblante et toute
-pleurant d'avance, ma cruche à la main, vers la dernière loge du
-cloître, au fond de la cour, où, selon le <i>bargello</i>, habitait le
+<p>Tout le monde servi, monsieur, je m'avançai toute tremblante et toute
+pleurant d'avance, ma cruche à la main, vers la dernière loge du
+cloître, au fond de la cour, où, selon le <i>bargello</i>, habitait le
meurtrier.</p>
-<p>Un pilier du cloître cachait la lucarne de cette dernière loge du fond
+<p>Un pilier du cloître cachait la lucarne de cette dernière loge du fond
de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu'il y faisait sombre
comme dans une caverne.</p>
-<p>Je m'en réjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les
+<p>Je m'en réjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les
larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l'ombre
-étendue du chapeau empêchât aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me
-reconnaître d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous
-aurait trahis aux autres prisonniers du cloître.</p>
+étendue du chapeau empêchât aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me
+reconnaître d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous
+aurait trahis aux autres prisonniers du cloître.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> CXCII</h4>
-<p>J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brûle
+<p>J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brûle
d'arriver et qui cependant craint presque autant de faire un pas en
-avant qu'en arrière. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des
-gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus à une
-enjambée ou deux de la lucarne ferrée, au fond de laquelle j'allais
-apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusèrent
-tout à fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent
-d'elles-mêmes, le trousseau de clefs d'un côté, la cruche pleine d'eau
-de l'autre, tombèrent à la fois sur les dalles, et je tombai moi-même
+avant qu'en arrière. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des
+gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus à une
+enjambée ou deux de la lucarne ferrée, au fond de laquelle j'allais
+apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusèrent
+tout à fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent
+d'elles-mêmes, le trousseau de clefs d'un côté, la cruche pleine d'eau
+de l'autre, tombèrent à la fois sur les dalles, et je tombai moi-même
contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d'eau
-cassée. Les prisonniers crurent que c'était un faux pas contre les
-dalles du cloître qui avait causé l'accident; personne, heureusement,
-n'y prit garde; j'eus le temps de revenir à moi, de sentir le danger
-et de réfléchir au moyen d'entrer dans la loge du <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> meurtrier
-sans que le saisissement trop soudain lui fît révéler involontairement
-qui j'étais aux oreilles de ses compagnons de peine.</p>
+cassée. Les prisonniers crurent que c'était un faux pas contre les
+dalles du cloître qui avait causé l'accident; personne, heureusement,
+n'y prit garde; j'eus le temps de revenir à moi, de sentir le danger
+et de réfléchir au moyen d'entrer dans la loge du <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> meurtrier
+sans que le saisissement trop soudain lui fît révéler involontairement
+qui j'étais aux oreilles de ses compagnons de peine.</p>
<p>Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la
cour, et je revins sur mes pas, comme si j'allais chercher un autre
-vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prétexte que je
-passai aussi dans le vestibule, devant le <i>piccinino</i> occupé à tresser
-attentivement ses nattes de paille. Mais aussitôt que je fus rentrée
+vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prétexte que je
+passai aussi dans le vestibule, devant le <i>piccinino</i> occupé à tresser
+attentivement ses nattes de paille. Mais aussitôt que je fus rentrée
dans le corridor des cuisines, comme si j'allais y prendre une fiasque
-neuve à la place de celle que je venais de répandre, je m'élançai en
+neuve à la place de celle que je venais de répandre, je m'élançai en
bonds rapides par les marches de l'escalier, jusqu'au sommet de la
tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je
-redescendis, aussi vite que j'étais montée, jusqu'aux cuisines.</p>
+redescendis, aussi vite que j'étais montée, jusqu'aux cuisines.</p>
<p>J'y pris une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au
-<i>piccinino</i>, je lui dis que n'ayant plus rien à faire dans la cour,
-après mon service fini, j'allais pour passer le temps, à l'ombre des
-arcades du cloître, jouer quelques airs de mon métier aux malheureux
-enfermés sans amusement dans leurs loges; le <i>piccinino</i>, qui avait
+<i>piccinino</i>, je lui dis que n'ayant plus rien à faire dans la cour,
+après mon service fini, j'allais pour passer le temps, à l'ombre des
+arcades du cloître, jouer quelques airs de mon métier aux malheureux
+enfermés sans amusement dans leurs loges; le <i>piccinino</i>, qui avait
bon c&oelig;ur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la
-zampogne, n'y <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> entendit aucune malice et trouva que c'était une
-pensée du bon Dieu que de rappeler la liberté aux captifs et le
-plaisir aux malheureux. S'il avait été plus avancé en âge et en
-réflexion, il aurait bien pensé le contraire, n'est-ce pas, monsieur?
-Mais c'était un enfant, et je me hâtai de profiter de son ignorance.</p>
+zampogne, n'y <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> entendit aucune malice et trouva que c'était une
+pensée du bon Dieu que de rappeler la liberté aux captifs et le
+plaisir aux malheureux. S'il avait été plus avancé en âge et en
+réflexion, il aurait bien pensé le contraire, n'est-ce pas, monsieur?
+Mais c'était un enfant, et je me hâtai de profiter de son ignorance.</p>
<h4>CXCIII</h4>
<p>J'entrai donc de nouveau dans la cour; j'allai remplir ma cruche neuve
dans l'auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main,
-sous le cloître, comme si j'allais laver les dalles du cloître devant
-les grilles depuis la première jusqu'à la dernière. Je m'étais dit, au
-moment où je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous être
+sous le cloître, comme si j'allais laver les dalles du cloître devant
+les grilles depuis la première jusqu'à la dernière. Je m'étais dit, au
+moment où je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous être
avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi, nous sommes
perdus; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous
-rencontrer face à face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne.
+rencontrer face à face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne.
Allons la chercher; tirons-en quelques sons <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> d'abord faibles
-et décousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; éveillons
+et décousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; éveillons
ainsi son attention, puis taisons-nous pour lui donner le temps de
-revenir de son étonnement; puis recommençons un peu plus fort et d'un
-peu plus près, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche;
-puis, taisons-nous de nouveau; puis, avançons en jouant plus fort des
-airs à nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi
+revenir de son étonnement; puis recommençons un peu plus fort et d'un
+peu plus près, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche;
+puis, taisons-nous de nouveau; puis, avançons en jouant plus fort des
+airs à nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi
et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais
-précautieusement à lui, et qu'il soit tout préparé à me revoir et à se
-taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la première grille
+précautieusement à lui, et qu'il soit tout préparé à me revoir et à se
+taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la première grille
de son cachot.</p>
<h4>CXCIV</h4>
-<p>C'est ce que je fis, ma tante, et cela réussit aussi juste que cela
-m'avait été inspiré dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord
+<p>C'est ce que je fis, ma tante, et cela réussit aussi juste que cela
+m'avait été inspiré dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord
quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d'un
-nourrisson qui se réveille, puis des morceaux <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> d'airs tronqués
-et expirants comme des pensées qu'on n'achève pas dans un rêve, puis
-des ritournelles qu'on entend à la Saint-Jean, dans les rues, et qui
+nourrisson qui se réveille, puis des morceaux <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> d'airs tronqués
+et expirants comme des pensées qu'on n'achève pas dans un rêve, puis
+des ritournelles qu'on entend à la Saint-Jean, dans les rues, et qui
sont dans l'oreille de tout le monde.</p>
-<p>Les pauvres prisonniers et prisonnières, tout réjouis, se pressaient à
-leurs grilles, écoutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, à
+<p>Les pauvres prisonniers et prisonnières, tout réjouis, se pressaient à
+leurs grilles, écoutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, à
mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un
-souvenir de leur jour de fête.</p>
+souvenir de leur jour de fête.</p>
-<p>Le meurtrier, qui avait paru au premier moment à sa lucarne, les deux
-mains crispées à ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus réjouie
-malgré l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait
-reconnu l'instrument de son père, et qu'il s'attendait à quelque chose
-de moi, semblable à la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la
+<p>Le meurtrier, qui avait paru au premier moment à sa lucarne, les deux
+mains crispées à ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus réjouie
+malgré l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait
+reconnu l'instrument de son père, et qu'il s'attendait à quelque chose
+de moi, semblable à la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la
tour, en entendant l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza, que l'un de
-nous deux seul pouvait jouer à l'autre, puisque nous ne l'avions
-appris à personne.</p>
+nous deux seul pouvait jouer à l'autre, puisque nous ne l'avions
+appris à personne.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> CXCV</h4>
-<p>Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir
-apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître
+<p>Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir
+apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître
avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai
doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,
-afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il
-entendît pour ainsi dire battre mon c&oelig;ur dans la zampogne; et je
-finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui
-semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
+afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il
+entendît pour ainsi dire battre mon c&oelig;ur dans la zampogne; et je
+finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui
+semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et
-tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que
-chanter, hélas! comme moi-même!...</p>
+tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que
+chanter, hélas! comme moi-même!...</p>
-<p>Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence
-que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
+<p>Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence
+que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le
cachot.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre
lucarne, assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard
-furtif à travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis
+furtif à travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis
que deux yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond
-de la nuit régnant derrière la seconde grille.</p>
+de la nuit régnant derrière la seconde grille.</p>
-<p>C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
+<p>C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
regardait du fond de l'ombre.</p>
-<p>À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la
-paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et
+<p>À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la
+paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et
vers moi.</p>
-<p>C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux
-traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du
-pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans
-parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
-comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai
-tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée
+<p>C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux
+traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du
+pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans
+parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
+comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai
+tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée
d'Hyeronimo que par la seconde grille.</p>
-<p>Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
+<p>Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
force, que mon front meurtri semblait <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> vouloir enfoncer les
-barreaux noués par des n&oelig;uds de fer, comme mes agneaux quand ils se
-battent, pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les
+barreaux noués par des n&oelig;uds de fer, comme mes agneaux quand ils se
+battent, pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les
enferme.</p>
-<p>Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces
+<p>Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces
habits d'homme sur le corps de sa s&oelig;ur dont il ne reconnaissait que
-peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber
-ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait
-l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
-quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,
-parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te
-rejoindre! C'est moi, c'est ta s&oelig;ur, c'est mon père et ma tante,
-c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour
-t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
+peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber
+ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait
+l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
+quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,
+parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te
+rejoindre! C'est moi, c'est ta s&oelig;ur, c'est mon père et ma tante,
+c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour
+t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
moins pour mourir avec toi si tu meurs.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> CXCVI</h4>
-<p>Ma voix, qu'il reconnut, lui ôta le doute, et il s'élança à son tour
-vers moi de toute la longueur de sa chaîne rivée au mur dans le fond
-de la prison; elle était juste assez longue pour que le bout de nos
-doigts, mais non pas nos lèvres, pussent se toucher.</p>
+<p>Ma voix, qu'il reconnut, lui ôta le doute, et il s'élança à son tour
+vers moi de toute la longueur de sa chaîne rivée au mur dans le fond
+de la prison; elle était juste assez longue pour que le bout de nos
+doigts, mais non pas nos lèvres, pussent se toucher.</p>
-<p>Nous les entrecroisâmes aussi serrés et aussi forts que les n&oelig;uds
-de son grillage de fer, et nous nous mîmes à pleurer sans rien dire,
-en nous regardant à travers nos larmes, comme ces âmes du purgatoire
-qui se regardent à travers les limbes d'une flamme à l'autre, dans les
+<p>Nous les entrecroisâmes aussi serrés et aussi forts que les n&oelig;uds
+de son grillage de fer, et nous nous mîmes à pleurer sans rien dire,
+en nous regardant à travers nos larmes, comme ces âmes du purgatoire
+qui se regardent à travers les limbes d'une flamme à l'autre, dans les
images, le long du chemin.</p>
<h4>CXCVII</h4>
-<p>Je finis, la première, par sangloter tellement qu'aucune parole
-articulée ne pouvait sortir tout <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> entière de mes lèvres. Mais
+<p>Je finis, la première, par sangloter tellement qu'aucune parole
+articulée ne pouvait sortir tout <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> entière de mes lèvres. Mais
lui, plus fort, plus homme, plus courageux, revenu de son premier
-étonnement, parla le premier.</p>
+étonnement, parla le premier.</p>
<p>Le son de sa voix m'entra comme une musique dans tout le corps, je
-crus qu'un esprit de lumière était entré dans la caverne et m'avait
-parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Comment es-tu là, ma pauvre âme? me dit-il. Qui t'a appris où
-j'étais moi-même? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es
-travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernière du haut
-du ciel et qui s'est approchée tout à l'heure, comme une mémoire et
-une espérance, de ma lucarne? Que fait le père? Que fait la tante? Le
+crus qu'un esprit de lumière était entré dans la caverne et m'avait
+parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment es-tu là, ma pauvre âme? me dit-il. Qui t'a appris où
+j'étais moi-même? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es
+travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernière du haut
+du ciel et qui s'est approchée tout à l'heure, comme une mémoire et
+une espérance, de ma lucarne? Que fait le père? Que fait la tante? Le
chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle
-est ton idée en les quittant et en prenant ce déguisement pour me
+est ton idée en les quittant et en prenant ce déguisement pour me
suivre?</p>
<h4>CXCVIII</h4>
-<p>&mdash;Mon idée, répondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans
-le c&oelig;ur quand je t'ai vu garrotté par les sbires et emmené par eux
-à la mort, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> je n'ai pas pu me retenir de descendre où tu
-allais, et je suis descendue à Lucques, comme la pierre qui roule de
+<p>&mdash;Mon idée, répondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans
+le c&oelig;ur quand je t'ai vu garrotté par les sbires et emmené par eux
+à la mort, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> je n'ai pas pu me retenir de descendre où tu
+allais, et je suis descendue à Lucques, comme la pierre qui roule de
la montagne en bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans
-savoir pourquoi et sans pouvoir s'arrêter; voilà.</p>
+savoir pourquoi et sans pouvoir s'arrêter; voilà.</p>
-<p>Alors je lui racontai précipitamment comment j'avais pris les habits
-et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas être
-exposée, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux
+<p>Alors je lui racontai précipitamment comment j'avais pris les habits
+et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas être
+exposée, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux
libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante
-avaient voulu s'opposer par force à mon passage, comment le père
-Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son idée;
-comment il avait promis d'avoir soin d'eux, à défaut de leurs deux
+avaient voulu s'opposer par force à mon passage, comment le père
+Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son idée;
+comment il avait promis d'avoir soin d'eux, à défaut de leurs deux
enfants, dans la cabane; comment une noce, qui avait besoin d'un
-musicien, m'avait ramassée sur le pont du <i>Cerchio</i>; comment cette
-noce s'était trouvée être la noce de la fille du <i>bargello</i>; comment
-leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa <i>sposa</i>, avait laissé
+musicien, m'avait ramassée sur le pont du <i>Cerchio</i>; comment cette
+noce s'était trouvée être la noce de la fille du <i>bargello</i>; comment
+leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa <i>sposa</i>, avait laissé
vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison; comment
-la femme et le mari, trompés par mes vêtements et contents de ma
-figure, m'avaient offert de les servir à la place du partant; comment
-j'avais pressenti que la prison <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> était la vraie place où
-j'avais le plus de chance de trouver et de servir mon frère
-prisonnier; comment j'avais joué de ma zampogne, dans ma chambre haute
-au sommet de la tour, pendant la nuit, afin de lui faire connaître,
-par notre air de la grotte, que je n'étais pas loin et qu'il n'était
-pas abandonné de tout le monde, au fond de son cachot, où il avait été
-jeté par les sbires; comment le <i>bargello</i> m'avait appris mon service
-le matin et comment j'avais compris que le meurtrier c'était lui;
-comment j'étais parvenue, petit à petit, à l'empêcher de pousser aucun
-cri en me revoyant; comment je le verrais à présent à mon aise, et
-sans qu'on se doutât de rien, tous les jours! Enfin tout.</p>
+la femme et le mari, trompés par mes vêtements et contents de ma
+figure, m'avaient offert de les servir à la place du partant; comment
+j'avais pressenti que la prison <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> était la vraie place où
+j'avais le plus de chance de trouver et de servir mon frère
+prisonnier; comment j'avais joué de ma zampogne, dans ma chambre haute
+au sommet de la tour, pendant la nuit, afin de lui faire connaître,
+par notre air de la grotte, que je n'étais pas loin et qu'il n'était
+pas abandonné de tout le monde, au fond de son cachot, où il avait été
+jeté par les sbires; comment le <i>bargello</i> m'avait appris mon service
+le matin et comment j'avais compris que le meurtrier c'était lui;
+comment j'étais parvenue, petit à petit, à l'empêcher de pousser aucun
+cri en me revoyant; comment je le verrais à présent à mon aise, et
+sans qu'on se doutât de rien, tous les jours! Enfin tout.</p>
<h4>CXCIX</h4>
-<p>Il restait comme ébahi de surprise et d'ivresse en m'écoutant, et il
-m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son c&oelig;ur était un
-foyer, en m'écoutant et en dévorant mes pauvres mains de ses lèvres;
-mais quand j'ajoutai que ma pensée <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> était de gagner de plus en
-plus la confiance du <i>bargello</i>, de dérober la grosse clef de la
-prison, de me procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il sciât
-sa chaîne, de lui ouvrir moi-même du dehors les deux portes grillées
-du cachot et de le faire évader vers la mer quand on saurait son
+<p>Il restait comme ébahi de surprise et d'ivresse en m'écoutant, et il
+m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son c&oelig;ur était un
+foyer, en m'écoutant et en dévorant mes pauvres mains de ses lèvres;
+mais quand j'ajoutai que ma pensée <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> était de gagner de plus en
+plus la confiance du <i>bargello</i>, de dérober la grosse clef de la
+prison, de me procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il sciât
+sa chaîne, de lui ouvrir moi-même du dehors les deux portes grillées
+du cachot et de le faire évader vers la mer quand on saurait son
jugement par les juges de Lucques:</p>
<h4>CC</h4>
-<p>&mdash;Oh! cela, s'écria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chaîne,
-je ne m'évaderai pas de la prison en te laissant derrière moi
-prisonnière à ma place, et punie pour la complicité dans l'évasion
-d'un homicide; je ne me sauverai pas du duché avec toi, en enlevant en
-toi la seule nourricière et la seule consolation de nos deux pauvres
-vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutôt
+<p>&mdash;Oh! cela, s'écria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chaîne,
+je ne m'évaderai pas de la prison en te laissant derrière moi
+prisonnière à ma place, et punie pour la complicité dans l'évasion
+d'un homicide; je ne me sauverai pas du duché avec toi, en enlevant en
+toi la seule nourricière et la seule consolation de nos deux pauvres
+vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutôt
mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi
-et eux vous seriez punis à jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que
+et eux vous seriez punis à jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que
je voudrais vivre et comment donc pourrais-je <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> vivre alors,
puisque je ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en
-me sauvant c'est toi et eux que j'aurai sacrifiés et perdus?</p>
+me sauvant c'est toi et eux que j'aurai sacrifiés et perdus?</p>
<h4>CCI</h4>
-<p>Je n'avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu'il ne
-voulût pas suivre mon idée de le faire sauver, je ne pus m'empêcher
-d'avouer qu'il disait trop juste et qu'à sa place j'aurais
-certainement dit ainsi moi-même. Mais une pauvre fille des montagnes,
-amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
-pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au
-pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai été bien punie.</p>
-
-<p>Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, c&oelig;ur à
-c&oelig;ur, à travers les froides grilles du cachot, trois coups de
-marteau de l'horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de
-l'air, sous les souterrains, nous apprit que trois heures s'étaient
-écoulées dans une minute et qu'il <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> était temps de nous arracher
-l'un à l'autre, si nous ne voulions pas être surpris par le retour du
+<p>Je n'avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu'il ne
+voulût pas suivre mon idée de le faire sauver, je ne pus m'empêcher
+d'avouer qu'il disait trop juste et qu'à sa place j'aurais
+certainement dit ainsi moi-même. Mais une pauvre fille des montagnes,
+amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
+pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au
+pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai été bien punie.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, c&oelig;ur à
+c&oelig;ur, à travers les froides grilles du cachot, trois coups de
+marteau de l'horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de
+l'air, sous les souterrains, nous apprit que trois heures s'étaient
+écoulées dans une minute et qu'il <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> était temps de nous arracher
+l'un à l'autre, si nous ne voulions pas être surpris par le retour du
<i>bargello</i>.</p>
-<p>Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
+<p>Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine,
-consolation, espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du
-<i>bargello</i> et toujours amour! Car le poids du c&oelig;ur en fait découler
-enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et
-notre ignorance de nous-mêmes jusque-là, nous n'avions pas pu nous
+consolation, espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du
+<i>bargello</i> et toujours amour! Car le poids du c&oelig;ur en fait découler
+enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et
+notre ignorance de nous-mêmes jusque-là, nous n'avions pas pu nous
cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais
d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de
l'autre.</p>
<p>J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait
-bien tremblé en me confessant pour la première fois que je ne faisais
-pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s'il n'avait
-rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu'on nous fiançât
-ensemble à San Stefano, c'était à cause de mes silences, de mes
-tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui
+bien tremblé en me confessant pour la première fois que je ne faisais
+pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s'il n'avait
+rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu'on nous fiançât
+ensemble à San Stefano, c'était à cause de mes silences, de mes
+tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui
avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me
-demandant pour fiancée <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> à nos parents; il me dit même qu'il ne
+demandant pour fiancée <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> à nos parents; il me dit même qu'il ne
regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur
-avait été l'occasion qui avait forcé le secret de mon c&oelig;ur.</p>
+avait été l'occasion qui avait forcé le secret de mon c&oelig;ur.</p>
-<p>Oh! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les
-barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous
-entendant seulement respirer, nous étions contents! Il me semblait que
+<p>Oh! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les
+barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous
+entendant seulement respirer, nous étions contents! Il me semblait que
je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais
-jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
-tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort fût à la
-fois une mort et une résurrection. Je présume que le paradis sera
-quelque chose comme l'éternelle surprise et l'éternel aveu d'un
-premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'étaient jamais
+jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
+tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort fût à la
+fois une mort et une résurrection. Je présume que le paradis sera
+quelque chose comme l'éternelle surprise et l'éternel aveu d'un
+premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'étaient jamais
dit!</p>
<h4>CCII</h4>
<p>Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je
-m'en allai à contre-c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> en reculant, en revenant, en
-reculant encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit; mais le
+m'en allai à contre-c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> en reculant, en revenant, en
+reculant encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit; mais le
danger pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma
-zampogne et je revins m'asseoir sur les marches du cloître et de la
-cour, vis-à-vis du puits des colombes, et, pour que personne ne se
-doutât de rien parmi les prisonniers et les prisonnières, j'eus l'air
-de m'être endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis à
+zampogne et je revins m'asseoir sur les marches du cloître et de la
+cour, vis-à-vis du puits des colombes, et, pour que personne ne se
+doutât de rien parmi les prisonniers et les prisonnières, j'eus l'air
+de m'être endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis à
jouer des airs de zampogne comme pour passer le temps.</p>
-<p>Ah! mes airs cette fois n'étaient pas tristes, allez! Je ne sais pas
-où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le
-soulagement que j'éprouvais de lui avoir osé dire enfin: «Je t'aime!»
-l'emportaient sur tout, prison, grilles, chaînes, échafaud même; la
-zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigts, et les
-notes qui s'échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de
-la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous
-ouvrons les rigoles, s'élancent en cascades en se précipitant en écume
-et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: «Il m'entend, et
-ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que
-<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> ma bouche n'a pas achevé de lui confesser.»</p>
-
-<p>Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que
-j'étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme
-de plaisir à m'entendre, ces jolies bêtes se regardaient, se
-becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: «Tiens!
-en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous!»</p>
+<p>Ah! mes airs cette fois n'étaient pas tristes, allez! Je ne sais pas
+où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le
+soulagement que j'éprouvais de lui avoir osé dire enfin: «Je t'aime!»
+l'emportaient sur tout, prison, grilles, chaînes, échafaud même; la
+zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigts, et les
+notes qui s'échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de
+la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous
+ouvrons les rigoles, s'élancent en cascades en se précipitant en écume
+et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: «Il m'entend, et
+ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> ma bouche n'a pas achevé de lui confesser.»</p>
+
+<p>Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que
+j'étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme
+de plaisir à m'entendre, ces jolies bêtes se regardaient, se
+becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: «Tiens!
+en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous!»</p>
<h4>CCIII</h4>
-<p>À propos des colombes, ma tante, j'ai oublié de vous dire qu'une idée
-m'était venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux
-pour nos messages de la tour au cachot et du cachot à ma chambre
+<p>À propos des colombes, ma tante, j'ai oublié de vous dire qu'une idée
+m'était venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux
+pour nos messages de la tour au cachot et du cachot à ma chambre
haute.</p>
-<p>Vous savez comme j'étais habile à apprivoiser les oiseaux à la
-montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, à la
-fenêtre et jusque sur mon lit. Je dis donc à Hyeronimo ce que je
+<p>Vous savez comme j'étais habile à apprivoiser les oiseaux à la
+montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, à la
+fenêtre et jusque sur mon lit. Je dis donc à Hyeronimo ce que je
voulais faire.</p>
-<p>&mdash;Émiette, lui dis-je, tous les matins, un peu <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> de la mie de
-ton pain de prison, et répands ces miettes, toutes fraîches, sur le
-bord intérieur du mur à hauteur d'appui où tu t'accoudes quelquefois
-pour regarder couler l'heure au soleil; petit à petit, la plus hardie
+<p>&mdash;Émiette, lui dis-je, tous les matins, un peu <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> de la mie de
+ton pain de prison, et répands ces miettes, toutes fraîches, sur le
+bord intérieur du mur à hauteur d'appui où tu t'accoudes quelquefois
+pour regarder couler l'heure au soleil; petit à petit, la plus hardie
viendra becqueter entre les barreaux, puis jusque dans ta main; tu lui
caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement
-s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientôt elle aura pour toi
-l'amitié que toutes les bêtes ont naturellement pour l'homme qui ne
+s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientôt elle aura pour toi
+l'amitié que toutes les bêtes ont naturellement pour l'homme qui ne
leur fait point de mal, tu la prendras dans ton sein, elle becquettera
-jusqu'à tes lèvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras
-d'elle; moi, de mon côté, je vais en prendre une sur la margelle du
-puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, là-haut, dans ma
-chambre; je l'empêcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je
-lui donnerai des graines douces et du maïs sucré sur le bord de ma
-fenêtre, et je la lâcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes
-dans la cour; tu la reconnaîtras au bout de fil bleu que j'aurai noué
-à ses jambes roses, et c'est celle-là que tu apprivoiseras de
-préférence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours,
-tu verras qu'elle viendra à tout moment te visiter, et qu'à tout
-moment <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> aussi elle remontera de la lucarne à ma tour, pour
-redescendre encore de ma tour à ton cachot.</p>
+jusqu'à tes lèvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras
+d'elle; moi, de mon côté, je vais en prendre une sur la margelle du
+puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, là-haut, dans ma
+chambre; je l'empêcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je
+lui donnerai des graines douces et du maïs sucré sur le bord de ma
+fenêtre, et je la lâcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes
+dans la cour; tu la reconnaîtras au bout de fil bleu que j'aurai noué
+à ses jambes roses, et c'est celle-là que tu apprivoiseras de
+préférence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours,
+tu verras qu'elle viendra à tout moment te visiter, et qu'à tout
+moment <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> aussi elle remontera de la lucarne à ma tour, pour
+redescendre encore de ma tour à ton cachot.</p>
<p>J'effilerai ma veste et ma ceinture, et quand le fil sera blanc, rouge
-ou bleu, cela voudra dire: «Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou
+ou bleu, cela voudra dire: «Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou
noir, cela voudra dire: Prenons garde, tremblons et prions! Toi, tu
-lui attacheras un fil à la patte pour me dire: Je pense à toi, je t'ai
-comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, à
-toute heure, grâce à ce messager, ce qui se remue dans nos c&oelig;urs ou
-dans nos sorts, sans que la présence du <i>bargello</i> dans la cour puisse
-empêcher nos confidences.»</p>
+lui attacheras un fil à la patte pour me dire: Je pense à toi, je t'ai
+comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, à
+toute heure, grâce à ce messager, ce qui se remue dans nos c&oelig;urs ou
+dans nos sorts, sans que la présence du <i>bargello</i> dans la cour puisse
+empêcher nos confidences.»</p>
<h4>CCIV</h4>
<p>Quand le <i>bargello</i> rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne
-dans la cour, il vint à moi.</p>
+dans la cour, il vint à moi.</p>
-<p>&mdash;C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et
+<p>&mdash;C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et
que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de
-prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.</p>
+prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix
-basse et en se parlant à lui-même.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix
+basse et en se parlant à lui-même.</p>
-<p>Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait
-peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
-rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis
-que le <i>bargello</i> fût ressorti de la prison pour faire parler, si
+<p>Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait
+peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
+rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis
+que le <i>bargello</i> fût ressorti de la prison pour faire parler, si
j'osais, sa bonne femme.</p>
-<p>Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès
-que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où
+<p>Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès
+que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où
j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des
prisonniers:</p>
-<p>&mdash;Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle
+<p>&mdash;Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle
avec une vraie compassion.</p>
-<p>&mdash;Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le
-meurtrier a été jugé?</p>
+<p>&mdash;Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le
+meurtrier a été jugé?</p>
-<p>&mdash;À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
-lèvres.</p>
+<p>&mdash;À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
+lèvres.</p>
-<p>&mdash;À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.</p>
+<p>&mdash;À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.</p>
<p>&mdash;Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon c&oelig;ur, car tu
-as pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas
-plus qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher
-<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> de pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure,
+as pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas
+plus qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> de pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure,
quand j'ai entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure
-son long discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des
-sbires, sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au
-bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les
-frères de la Miséricorde dans le coin du <i>Campo-Santo</i> réservé aux
-meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus
-qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur
+son long discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des
+sbires, sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au
+bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les
+frères de la Miséricorde dans le coin du <i>Campo-Santo</i> réservé aux
+meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus
+qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur
le duc.</p>
<p>Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je
-te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le
-repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le
+te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le
+repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le
crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les
-faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on
-les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
-Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
-de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui
-les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et
-l'exécution pour <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> bien se préparer avec leur confesseur à
-paraître résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet
-intervalle de temps, qui s'écoule entre la signification du jugement
+faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on
+les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
+Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
+de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui
+les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et
+l'exécution pour <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> bien se préparer avec leur confesseur à
+paraître résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet
+intervalle de temps, qui s'écoule entre la signification du jugement
et la mort, on les traite non plus comme des criminels qu'on maudit,
-mais comme des malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont
+mais comme des malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont
subir.</p>
-<p>C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi
-de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de
-quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu
-lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre
-alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le
-cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
-les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
-demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
+<p>C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi
+de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de
+quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu
+lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre
+alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le
+cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
+les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
+demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la
-chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre
-les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir
-enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.</p>
+chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre
+les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir
+enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> CCV</h4>
-<p>Je buvais toutes ces paroles et je roulais déjà dans ma pensée, avec
-l'horreur de notre sort à tous les deux, le rêve d'y faire échapper,
-malgré lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et
-après lequel moi-même je ne voulais que mourir.</p>
+<p>Je buvais toutes ces paroles et je roulais déjà dans ma pensée, avec
+l'horreur de notre sort à tous les deux, le rêve d'y faire échapper,
+malgré lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et
+après lequel moi-même je ne voulais que mourir.</p>
-<p>Quand je fus peu à peu, en apparence, remise des confidences de la
+<p>Quand je fus peu à peu, en apparence, remise des confidences de la
bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour
-distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrivée à
-la dernière loge, dont le pilier du cloître empêchait la vue aux
-autres, j'appelai à voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce
-que m'avait dit longuement la maîtresse des prisons, afin que, si
-c'était pour lui la mort, la voix qui la lui annonçait la lui fît plus
-douce, et que, si c'était la vie, la parole qui la lui apportait la
-lui fît plus chère.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frère, mon compagnon
+distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrivée à
+la dernière loge, dont le pilier du cloître empêchait la vue aux
+autres, j'appelai à voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce
+que m'avait dit longuement la maîtresse des prisons, afin que, si
+c'était pour lui la mort, la voix qui la lui annonçait la lui fît plus
+douce, et que, si c'était la vie, la parole qui la lui apportait la
+lui fît plus chère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frère, mon compagnon
dans le paradis comme sur <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> la terre, ce sera la vie, sois-en
-sûr! Tu ne me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos
-parents; ces quatre semaines de soulagement de ta chaîne descellée du
-mur, de prières, de visites, de consolations, d'entretiens avec le
-prêtre appelé par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou
+sûr! Tu ne me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos
+parents; ces quatre semaines de soulagement de ta chaîne descellée du
+mur, de prières, de visites, de consolations, d'entretiens avec le
+prêtre appelé par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou
l'autre de nous sauver ensemble de ces murs.</p>
<p>&mdash;Oh! si c'est ensemble, dit-il, en me jetant un regard qui semblait
-réfléchir le firmament et éclairer le cachot tout entier; oh! si c'est
+réfléchir le firmament et éclairer le cachot tout entier; oh! si c'est
ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour
-vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me délivrer par ta captivité à
-ma place, plutôt mourir un million de fois au lieu d'une!</p>
+vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me délivrer par ta captivité à
+ma place, plutôt mourir un million de fois au lieu d'une!</p>
<h4>CCVI</h4>
<p>Je vis qu'avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j'en ferais ce
que je voudrais au dernier moment.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime à l'aide de
-laquelle une pauvre prisonnière, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> qui est ici à côté avec son
-petit enfant, a scié les fers du beau galérien, son fiancé, et, quand
-j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle à scier un des
-barreaux, qu'elle l'a été à scier un chaînon du bagne.</p>
+<p>&mdash;Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime à l'aide de
+laquelle une pauvre prisonnière, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> qui est ici à côté avec son
+petit enfant, a scié les fers du beau galérien, son fiancé, et, quand
+j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle à scier un des
+barreaux, qu'elle l'a été à scier un chaînon du bagne.</p>
-<p>J'avais déjà mon idée, mon père!</p>
+<p>J'avais déjà mon idée, mon père!</p>
-<p>&mdash;Va donc! et que Dieu et ses anges te bénissent, murmura tout bas
-Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la liberté sans toi et la mort
-avec toi, je n'hésiterai pas une heure, fût-elle ma dernière heure!</p>
+<p>&mdash;Va donc! et que Dieu et ses anges te bénissent, murmura tout bas
+Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la liberté sans toi et la mort
+avec toi, je n'hésiterai pas une heure, fût-elle ma dernière heure!</p>
<h4>CCVII</h4>
-<p>Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le
-lendemain, la signification de l'arrêt par la bouche du président du
+<p>Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le
+lendemain, la signification de l'arrêt par la bouche du président du
conseil de guerre.</p>
<p>Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la
-femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson; je la
-plaignis, je la flattai d'une prochaine délivrance, de la certitude
-<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> de retrouver son amant après sa peine accomplie; je la
-provoquai à me raconter toutes les circonstances que déjà je
-connaissais de ses disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma
-voix était douce, attendrie encore par l'émotion que j'avais dans
-l'âme depuis le matin; de plus nous étions du même âge, et la jeunesse
-ne se défie de rien, pas plus que l'amour et le chagrin.</p>
-
-<p>Enfin, après une heure d'entretien, nous étions bons amis, quoique je
-fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.</p>
+femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson; je la
+plaignis, je la flattai d'une prochaine délivrance, de la certitude
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> de retrouver son amant après sa peine accomplie; je la
+provoquai à me raconter toutes les circonstances que déjà je
+connaissais de ses disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma
+voix était douce, attendrie encore par l'émotion que j'avais dans
+l'âme depuis le matin; de plus nous étions du même âge, et la jeunesse
+ne se défie de rien, pas plus que l'amour et le chagrin.</p>
+
+<p>Enfin, après une heure d'entretien, nous étions bons amis, quoique je
+fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.</p>
<p>&mdash;Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que
-votre petit eût deux tasses de lait au lieu d'une?</p>
+votre petit eût deux tasses de lait au lieu d'une?</p>
<p>&mdash;Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim
avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai
-plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?</p>
+plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?</p>
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre
pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui
est si maigre?</p>
-<p>&mdash;Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien
+<p>&mdash;Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien
trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma
-veste, que <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> sa boucle d'oreille de laiton cassée, qu'il
-m'avait donnée le jour de nos noces, et la lime que je lui avais
-achetée pour limer sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en
-s'évadant, comme deux reliques de notre amour et de notre délivrance.
-Mais, excepté le c&oelig;ur de celle à qui ces reliques rappellent des
+veste, que <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> sa boucle d'oreille de laiton cassée, qu'il
+m'avait donnée le jour de nos noces, et la lime que je lui avais
+achetée pour limer sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en
+s'évadant, comme deux reliques de notre amour et de notre délivrance.
+Mais, excepté le c&oelig;ur de celle à qui ces reliques rappellent des
heures tristes ou douces, qui est-ce qui donnerait un carlin de cela?</p>
-<p>&mdash;Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je
-n'en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu
-d'une, parce que je puis doubler à mon gré les rations des
-prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait
-à visiter les poches des détenus et qu'on y découvrît cette lime, on
+<p>&mdash;Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je
+n'en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu
+d'une, parce que je puis doubler à mon gré les rations des
+prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait
+à visiter les poches des détenus et qu'on y découvrît cette lime, on
supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on
-doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait
+doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait
sans doute la consolation.</p>
-<p>&mdash;Oh! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare! Mais vous
-avez peut-être raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec
-précipitation.</p>
+<p>&mdash;Oh! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare! Mais vous
+avez peut-être raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec
+précipitation.</p>
-<p>Tenez! voilà la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa
+<p>Tenez! voilà la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa
par-dessous les barreaux <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> un petit peloton de fil noir qui
contenait les deux reliques de son amant.</p>
<p>Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir
-retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai,
+retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai,
je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je
-lui rendis la boucle d'oreille cassée, qu'elle baisa plusieurs fois en
+lui rendis la boucle d'oreille cassée, qu'elle baisa plusieurs fois en
la cachant dans sa poitrine.</p>
<h4>CCVIII</h4>
-<p>Ce fut ainsi qu'à tout risque je me procurai cette lime que je
+<p>Ce fut ainsi qu'à tout risque je me procurai cette lime que je
n'aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu'une fois
-entré en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et
+entré en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et
parce que, si j'avais fait acheter une lime par le <i>piccinino</i> ou par
-un autre commissionnaire de la prison, ou aurait soupçonné que j'avais
-été corrompue par un de mes captifs, et que je voulais à prix
-d'argent lui fournir le moyen de s'évader.</p>
+un autre commissionnaire de la prison, ou aurait soupçonné que j'avais
+été corrompue par un de mes captifs, et que je voulais à prix
+d'argent lui fournir le moyen de s'évader.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CCIX</h4>
<p>Le lendemain, de grand matin, pendant que je balayais le vestibule et
-la geôle, un grand nombre de messieurs, vêtus de robes noires et
-rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrêt et lui signifier
-que le duc ayant ratifié la sentence, il n'avait plus de recours qu'en
-Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se préparer à
+la geôle, un grand nombre de messieurs, vêtus de robes noires et
+rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrêt et lui signifier
+que le duc ayant ratifié la sentence, il n'avait plus de recours qu'en
+Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se préparer à
la mort.</p>
-<p>Il devait être fusillé sur les remparts de Lucques, au milieu d'une
-petite place, devant la caserne des sbires, en réparation de ceux de
-cette caserne qu'il avait tués ou blessés.</p>
+<p>Il devait être fusillé sur les remparts de Lucques, au milieu d'une
+petite place, devant la caserne des sbires, en réparation de ceux de
+cette caserne qu'il avait tués ou blessés.</p>
-<p>Par bonheur, je n'assistai pas à la lecture de la sentence, parce que,
+<p>Par bonheur, je n'assistai pas à la lecture de la sentence, parce que,
dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le
<i>bargello</i>.</p>
@@ -2132,892 +2091,892 @@ dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le
<p>&mdash;Quel dommage qu'un si jeune homme et un si bel adolescent ait un
visage si trompeur et si <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> candide! Avez-vous vu de quel front
-tranquille et résigné il a entendu son arrêt sans vouloir ni confesser
-son crime, ni demander sa grâce, ni insolenter la justice? Ce serait
-un bien grand innocent, si ce n'était pas le plus précoce des
+tranquille et résigné il a entendu son arrêt sans vouloir ni confesser
+son crime, ni demander sa grâce, ni insolenter la justice? Ce serait
+un bien grand innocent, si ce n'était pas le plus précoce des
hypocrites.</p>
<h4>CCX</h4>
-<p>Pendant que j'entendais sans lever la tête de dessus le pavé, que je
-faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que
-je pensais en moi-même de la justice des homme qui voit le crime et
+<p>Pendant que j'entendais sans lever la tête de dessus le pavé, que je
+faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que
+je pensais en moi-même de la justice des homme qui voit le crime et
qui ne lit pas dans les c&oelig;urs.</p>
-<p>Le dernier des juges qui sortait dit à l'autre:</p>
+<p>Le dernier des juges qui sortait dit à l'autre:</p>
-<p>&mdash;Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa
+<p>&mdash;Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa
complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche
-sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du
+sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du
forfait!</p>
-<p>Je compris par là qu'on m'avait cherchée et que, sans doute, on me
-cherchait encore, et que je devais <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> plus que jamais éviter de
-me laisser reconnaître pour ce que j'étais. Toutes les fois qu'on
-frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le
-<i>piccinino</i> aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte
-ou l'autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires
-ou des curieux. J'y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser
+<p>Je compris par là qu'on m'avait cherchée et que, sans doute, on me
+cherchait encore, et que je devais <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> plus que jamais éviter de
+me laisser reconnaître pour ce que j'étais. Toutes les fois qu'on
+frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le
+<i>piccinino</i> aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte
+ou l'autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires
+ou des curieux. J'y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser
la plus jeune des colombes.</p>
<p>Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en
-faire l'innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la
-lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j'avais, je lui mettais
-un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc,
-comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes
+faire l'innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la
+lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j'avais, je lui mettais
+un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc,
+comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes
mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle
-s'envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.</p>
-
-<p>Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
-à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
-amitié entre lui et moi. Ah! si nous avions su écrire! Mais où
-aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne
-savaient que par c&oelig;ur leurs prières. Hormis les courts moments où
-mon service <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> m'appelait dans la cour et où je pouvais entrer
-dans le cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de
-communication ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.</p>
-
-<p>Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
-reporter, par les sons, la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et
+s'envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.</p>
+
+<p>Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
+à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
+amitié entre lui et moi. Ah! si nous avions su écrire! Mais où
+aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne
+savaient que par c&oelig;ur leurs prières. Hormis les courts moments où
+mon service <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> m'appelait dans la cour et où je pouvais entrer
+dans le cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de
+communication ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.</p>
+
+<p>Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
+reporter, par les sons, la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et
vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du <i>bargello</i> aimait
bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le
matin:</p>
<p>&mdash;Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait
-rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
-ma jeunesse à mon c&oelig;ur; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout
-à ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre:
-j'ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l'écoutant.</p>
+rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
+ma jeunesse à mon c&oelig;ur; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout
+à ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre:
+j'ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l'écoutant.</p>
-<p>Les pauvres prisonniers me disaient de même:</p>
+<p>Les pauvres prisonniers me disaient de même:</p>
-<p>&mdash;Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans l'air les
+<p>&mdash;Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans l'air les
sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.</p>
-<p>Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprît ma pensée et la sienne
-dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux âmes
-s'unissaient dans le même son!</p>
+<p>Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprît ma pensée et la sienne
+dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux âmes
+s'unissaient dans le même son!</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.</p>
<p>&mdash;Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du
-mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense
-plus seulement à la musique; quand un air ne tombe pas dans un
+mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense
+plus seulement à la musique; quand un air ne tombe pas dans un
c&oelig;ur, qu'importe? Ce n'est que du vent.</p>
-<p>Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
-pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
-que le <i>bargello</i> fût levé, pendant que le <i>piccinino</i> dormait encore
+<p>Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
+pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
+que le <i>bargello</i> fût levé, pendant que le <i>piccinino</i> dormait encore
et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!</p>
-<p>À peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant
-le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux!
+<p>À peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant
+le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux!
Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais
-plus rien; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais
+plus rien; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais
dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de
-savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en
+savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en
croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour
-l'autre, tandis que c'était par je ne sais quoi que nous nous fuyions
+l'autre, tandis que c'était par je ne sais quoi que nous nous fuyions
comme deux chevreaux qui se cherchent, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> qui se regardent, qui
se font peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau,
sans savoir pourquoi.</p>
-<p>Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble,
+<p>Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble,
depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau,
dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans
-songer que jamais nous pourrions être désunis l'un d'avec l'autre, et
+songer que jamais nous pourrions être désunis l'un d'avec l'autre, et
puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans
-nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que
-nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l'un
-vers l'autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et
+nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que
+nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l'un
+vers l'autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et
puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait
-étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de
-douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j'allais pour le
-suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche déracine; et
-puis ma pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu
-et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis
-l'espérance que les anges du ciel nous délivreront des piéges de la
-mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>
-punir d'en avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos piéges
-de noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous
-sauver de là, plus tard, d'une manière ou d'autre, car les quatre
+étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de
+douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j'allais pour le
+suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche déracine; et
+puis ma pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu
+et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis
+l'espérance que les anges du ciel nous délivreront des piéges de la
+mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>
+punir d'en avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos piéges
+de noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous
+sauver de là, plus tard, d'une manière ou d'autre, car les quatre
semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne
pensions jamais en voir la fin.</p>
<p>Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu
-de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme
-des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints,
+de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme
+des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints,
de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous
-jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient formé des
-heures et que les heures n'eussent pas formé des semaines.</p>
+jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient formé des
+heures et que les heures n'eussent pas formé des semaines.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> CHAPITRE VII</h3>
<h4>CCXI</h4>
-<p>&mdash;Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonnés à vous deux dans
-cette cabane, sans nièce et sans fils, et presque sans chien, que se
-passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je à
-l'aveugle, père de Fior d'Aliza.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, me répondit l'aveugle, il ne se passait rien les
-premiers jours que des désolations, des désespoirs et des larmes.
-Quelle mort attendait Hyeronimo à Lucques, devant les juges trompés et
-irrités par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
-d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville étrangère, au
-milieu d'hommes et de femmes acharnés contre l'innocence, si l'on
-venait à découvrir son déguisement? <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Où trouverait-elle un
-gîte pour les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment,
-vermisseau comme elle était, ainsi que nous, aux yeux des riches et
-des puissants, parviendrait-elle soit à pénétrer vers son cousin dans
-des cachots, soit à s'introduire dans des palais gardés par des
-sentinelles, pour tomber à genoux devant monseigneur le duc?</p>
-
-<p>Comment, si elle était jamais reconnue par un des pèlerins ou des
-sbires extasiés de sa beauté, quand ils l'avaient aperçue sur notre
-porte, échapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
+<p>&mdash;Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonnés à vous deux dans
+cette cabane, sans nièce et sans fils, et presque sans chien, que se
+passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je à
+l'aveugle, père de Fior d'Aliza.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, me répondit l'aveugle, il ne se passait rien les
+premiers jours que des désolations, des désespoirs et des larmes.
+Quelle mort attendait Hyeronimo à Lucques, devant les juges trompés et
+irrités par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
+d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville étrangère, au
+milieu d'hommes et de femmes acharnés contre l'innocence, si l'on
+venait à découvrir son déguisement? <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Où trouverait-elle un
+gîte pour les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment,
+vermisseau comme elle était, ainsi que nous, aux yeux des riches et
+des puissants, parviendrait-elle soit à pénétrer vers son cousin dans
+des cachots, soit à s'introduire dans des palais gardés par des
+sentinelles, pour tomber à genoux devant monseigneur le duc?</p>
+
+<p>Comment, si elle était jamais reconnue par un des pèlerins ou des
+sbires extasiés de sa beauté, quand ils l'avaient aperçue sur notre
+porte, échapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment
-connaîtrions-nous nous-mêmes ce qui se passait là-bas, au pays de
+connaîtrions-nous nous-mêmes ce qui se passait là-bas, au pays de
Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas
-nous-mêmes, ou bien, si nous parvenions à y descendre, les exposant à
-être reconnus rien qu'en demandant à l'un ou à l'autre si on les avait
+nous-mêmes, ou bien, si nous parvenions à y descendre, les exposant à
+être reconnus rien qu'en demandant à l'un ou à l'autre si on les avait
vus?</p>
-<p>Obligés de rester dans notre ignorance, si nous nous traînions jusqu'à
-Lucques, ou mourant de nos inquiétudes, si nous n'y descendions pas!
-Ah! monsieur, le sommeil n'était pas venu une heure de suite sur nos
+<p>Obligés de rester dans notre ignorance, si nous nous traînions jusqu'à
+Lucques, ou mourant de nos inquiétudes, si nous n'y descendions pas!
+Ah! monsieur, le sommeil n'était pas venu une heure de suite sur nos
yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit
dans la cabane <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> que le bruit confus de nos sanglots, mal
-étouffés sur nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur
-involontaires du petit chien, couché sur le pied de mon lit, quand sa
-jambe coupée, qui n'était pas encore guérie, lui faisait trop mal, et
+étouffés sur nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur
+involontaires du petit chien, couché sur le pied de mon lit, quand sa
+jambe coupée, qui n'était pas encore guérie, lui faisait trop mal, et
qu'il implorait ma main pour le retourner sur sa paille.</p>
-<p>Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise là-haut au couvent quand on y
-prêche sur les peines de l'enfer aux pèlerins, que les peines mêmes de
-l'enfer puissent dépasser nos peines dans notre esprit.</p>
+<p>Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise là-haut au couvent quand on y
+prêche sur les peines de l'enfer aux pèlerins, que les peines mêmes de
+l'enfer puissent dépasser nos peines dans notre esprit.</p>
-<p>Quant à la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
-n'eussions plus, pour soutenir nos misérables corps et pour nourrir le
-chien Zampogna, que quelques croûtes de pain dur, que le père Hilario
-nous avait laissées dans sa besace jusqu'à son retour.</p>
+<p>Quant à la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
+n'eussions plus, pour soutenir nos misérables corps et pour nourrir le
+chien Zampogna, que quelques croûtes de pain dur, que le père Hilario
+nous avait laissées dans sa besace jusqu'à son retour.</p>
-<p>Voilà tout ce qui se passait au grand châtaignier, monsieur: la
-misère, et le chagrin qui empêchait de sentir la misère.</p>
+<p>Voilà tout ce qui se passait au grand châtaignier, monsieur: la
+misère, et le chagrin qui empêchait de sentir la misère.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> CCXII</h4>
-<p>Le septième jour pourtant nous eûmes deux grandes consolations, car la
-Providence n'oublie pas même ceux qui paraissent les abandonnés de
+<p>Le septième jour pourtant nous eûmes deux grandes consolations, car la
+Providence n'oublie pas même ceux qui paraissent les abandonnés de
Dieu.</p>
-<p>Premièrement, le petit chien Zampogna fut tout à fait guéri de sa
-jambe coupée et commença à japper un peu de joie autour de nous en
+<p>Premièrement, le petit chien Zampogna fut tout à fait guéri de sa
+jambe coupée et commença à japper un peu de joie autour de nous en
gambadant sur ses trois pattes, devant la porte, comme pour me dire:
-Maître, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent à la maison;
-je puis à présent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi à
-moi de choisir les bons sentiers et d'éviter les mauvais pas; et il
-s'élançait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il eût
-compris que ses deux amis étaient là-bas; puis il revenait pour s'y
-élancer encore.</p>
+Maître, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent à la maison;
+je puis à présent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi à
+moi de choisir les bons sentiers et d'éviter les mauvais pas; et il
+s'élançait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il eût
+compris que ses deux amis étaient là-bas; puis il revenait pour s'y
+élancer encore.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> CCXIII</h4>
-<p>Secondement, le père Hilario remonta péniblement et tout essoufflé par
+<p>Secondement, le père Hilario remonta péniblement et tout essoufflé par
le sentier de la ville au couvent, et, jetant sa double besace pleine
comme une outre sur la table du logis:</p>
-<p>&mdash;Tenez, nous dit-il, voilà l'aumône de la semaine pour le corps; le
-prieur m'a dit de quêter d'abord pour vous comme les plus misérables;
-le couvent ne manque de rien pour le moment, grâce aux pèlerinages de
+<p>&mdash;Tenez, nous dit-il, voilà l'aumône de la semaine pour le corps; le
+prieur m'a dit de quêter d'abord pour vous comme les plus misérables;
+le couvent ne manque de rien pour le moment, grâce aux pèlerinages de
la Notre-Dame de septembre, qui va remplir les greniers de farine et
les celliers d'outres de vin.</p>
-<p>Et puis, ajouta-t-il, voilà l'aumône de l'esprit. Écoutez-moi bien.</p>
+<p>Et puis, ajouta-t-il, voilà l'aumône de l'esprit. Écoutez-moi bien.</p>
-<p>Alors, il nous raconta qu'il avait frappé à toutes les portes de
+<p>Alors, il nous raconta qu'il avait frappé à toutes les portes de
Lucques pour savoir si l'on avait entendu parler d'un homicide commis
dans la montagne, sur un brigadier de sbires, et si l'on savait
-quelque chose du sort qu'on réservait au jeune montagnole; qu'on lui
-avait répondu qu'il serait <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> jugé prochainement par un conseil
-de guerre, et qu'en attendant il était renfermé dans un des cabanons
+quelque chose du sort qu'on réservait au jeune montagnole; qu'on lui
+avait répondu qu'il serait <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> jugé prochainement par un conseil
+de guerre, et qu'en attendant il était renfermé dans un des cabanons
de la prison, sous la surveillance du <i>bargello</i>; que le <i>bargello</i>
-était incorruptible, mais très-humain, et qu'il n'aggraverait
-certainement pas jusqu'à l'échafaud les peines du pauvre criminel. Il
-ajouta que, même après le jugement, on avait encore le recours en
-grâce auprès de monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le
-condamné avait encore un sursis de quatre semaines et de quatre jours
-entre l'arrêt suprême et l'exécution; enfin que, pendant ces quatre
-semaines et ces quatre soleils de sursis, le condamné, soulagé de
-toutes ses chaînes derrière sa grille, ne subissait plus le secret,
-mais qu'il était libre de recevoir dans sa prison ses parents, les
-prêtres, les moines charitables et tous les chefs des confréries
-pieuses de la ville et des montagnes, tels que frères de la
-Miséricorde, frères de la Sainte-Mort, pénitents noirs et pénitents
+était incorruptible, mais très-humain, et qu'il n'aggraverait
+certainement pas jusqu'à l'échafaud les peines du pauvre criminel. Il
+ajouta que, même après le jugement, on avait encore le recours en
+grâce auprès de monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le
+condamné avait encore un sursis de quatre semaines et de quatre jours
+entre l'arrêt suprême et l'exécution; enfin que, pendant ces quatre
+semaines et ces quatre soleils de sursis, le condamné, soulagé de
+toutes ses chaînes derrière sa grille, ne subissait plus le secret,
+mais qu'il était libre de recevoir dans sa prison ses parents, les
+prêtres, les moines charitables et tous les chefs des confréries
+pieuses de la ville et des montagnes, tels que frères de la
+Miséricorde, frères de la Sainte-Mort, pénitents noirs et pénitents
blancs, dont l'&oelig;uvre est de secourir les prisonniers, de sanctifier
-leur peines et même leur supplice.</p>
+leur peines et même leur supplice.</p>
-<p>À ce mot, monsieur, nous tombâmes, ma belle-s&oelig;ur et moi, à la
+<p>À ce mot, monsieur, nous tombâmes, ma belle-s&oelig;ur et moi, à la
renverse contre la muraille, les mains sur nos yeux, en criant:
-«Est-il bien possible! <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Quoi! aurait-on bien le c&oelig;ur de
-supplicier un pauvre enfant innocent dont tout le crime a été de
-défendre nous et sa cousine?»</p>
+«Est-il bien possible! <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Quoi! aurait-on bien le c&oelig;ur de
+supplicier un pauvre enfant innocent dont tout le crime a été de
+défendre nous et sa cousine?»</p>
<h4>CCXIV</h4>
-<p>&mdash;Rassurez-vous un peu, nous dit le frère quêteur, sans toutefois trop
+<p>&mdash;Rassurez-vous un peu, nous dit le frère quêteur, sans toutefois trop
compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux
-yeux de Dieu et qui n'a pour lumière que l'apparence au lieu de la
-vérité.</p>
+yeux de Dieu et qui n'a pour lumière que l'apparence au lieu de la
+vérité.</p>
-<p>&mdash;Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'écriait ma belle-s&oelig;ur,
+<p>&mdash;Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'écriait ma belle-s&oelig;ur,
n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les
places de Lucques?</p>
-<p>&mdash;Aucune, répondit le vieux frère; c'est en vain que j'ai demandé
-discrètement aux portes de tous les couvents où l'on distribue gratis
-de la nourriture aux nécessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si
-l'on avait vu tendre son écuelle à un jeune et beau pifferaro des
-montagnes; c'est en vain que j'ai demandé aux marchands sur leurs
-<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> portes, aux vendeuses de légumes sur leur marché, si elles
+<p>&mdash;Aucune, répondit le vieux frère; c'est en vain que j'ai demandé
+discrètement aux portes de tous les couvents où l'on distribue gratis
+de la nourriture aux nécessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si
+l'on avait vu tendre son écuelle à un jeune et beau pifferaro des
+montagnes; c'est en vain que j'ai demandé aux marchands sur leurs
+<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> portes, aux vendeuses de légumes sur leur marché, si elles
avaient entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant
jouant des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le
-portail des chapelles. Tous et toutes m'ont affirmé que, depuis la
+portail des chapelles. Tous et toutes m'ont affirmé que, depuis la
noce de la fille du <i>bargello</i> avec un riche <i>contadino</i> des environs,
on n'avait pas entendu une seule note de zampogne dans la ville,
-attendu que ce n'était pas la saison où les musiciens des Abruzzes
-descendaient après les moissons dans les plaines.</p>
-
-<p>Ces réponses uniformes m'avaient donné d'abord à penser que votre
-fille n'avait pas osé entrer à Lucques et qu'elle errait çà et là dans
-les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fenêtres des
-maisons et qui voudrait bien y pénétrer, sans oser toutefois
-s'approcher des portes. Puis, en réfléchissant mieux et en me
+attendu que ce n'était pas la saison où les musiciens des Abruzzes
+descendaient après les moissons dans les plaines.</p>
+
+<p>Ces réponses uniformes m'avaient donné d'abord à penser que votre
+fille n'avait pas osé entrer à Lucques et qu'elle errait çà et là dans
+les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fenêtres des
+maisons et qui voudrait bien y pénétrer, sans oser toutefois
+s'approcher des portes. Puis, en réfléchissant mieux et en me
demandant comment la noce d'un <i>contadino</i> avec la fille du <i>bargello</i>
avait pu trouver un <i>pifferaro</i> pour entrer en ville, dans une saison
-où il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,
-je me suis demandé à moi-même si ce musicien inconnu qui jouait pour
-cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas été poussé par
+où il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,
+je me suis demandé à moi-même si ce musicien inconnu qui jouait pour
+cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas été poussé par
l'instinct de s'y rapprocher, un <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> jour ou l'autre, de celui
qu'elle aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans
la crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir
-moi-même, je n'ai fait que saluer la femme du <i>bargello</i> sur sa porte,
-et j'ai passé; mais quand la nuit a été venue, je me suis porté à
-dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai écouté de
-toutes oreilles si aucune note de zampogne ne résonnait dans les cours
+moi-même, je n'ai fait que saluer la femme du <i>bargello</i> sur sa porte,
+et j'ai passé; mais quand la nuit a été venue, je me suis porté à
+dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai écouté de
+toutes oreilles si aucune note de zampogne ne résonnait dans les cours
ou dans le voisinage de la prison.</p>
<p>Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il,
-mais avant que l'<i>Ave Maria</i> eût sonné dans les cloches de Lucques, un
+mais avant que l'<i>Ave Maria</i> eût sonné dans les cloches de Lucques, un
air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une
-lucarne grillée tout au haut de la tour du <i>bargello</i>.</p>
+lucarne grillée tout au haut de la tour du <i>bargello</i>.</p>
<p>Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout
-comme je reconnais votre voix à tous les deux à présent, la vraie voix
-et le vrai air de la zampogne de votre frère et de votre mari, mort
-des fièvres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,
+comme je reconnais votre voix à tous les deux à présent, la vraie voix
+et le vrai air de la zampogne de votre frère et de votre mari, mort
+des fièvres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,
ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte
par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par
-votre sentier! J'ai cru d'abord à un rêve; <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> j'ai écouté
-longtemps après que les cloches de l'<i>Ave Maria</i> se taisaient sur la
-ville, et le même air de l'instrument de votre frère a continué à se
-faire entendre à demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la
+votre sentier! J'ai cru d'abord à un rêve; <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> j'ai écouté
+longtemps après que les cloches de l'<i>Ave Maria</i> se taisaient sur la
+ville, et le même air de l'instrument de votre frère a continué à se
+faire entendre à demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la
prison.</p>
<h4>CCXV</h4>
-<p>&mdash;Dieu! s'écria ma belle-s&oelig;ur, est-ce qu'on l'aurait bien jetée
-dans cet égout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi
-descendre vite à la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait été
-salie dans son âme par le contact avec ces malfaiteurs et ces
+<p>&mdash;Dieu! s'écria ma belle-s&oelig;ur, est-ce qu'on l'aurait bien jetée
+dans cet égout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi
+descendre vite à la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait été
+salie dans son âme par le contact avec ces malfaiteurs et ces
bourreaux!</p>
-<p>&mdash;Arrêtez-vous, femme, arrêtez-vous quelques jours comme je me suis
-arrêté moi-même après avoir entendu, de peur de dévoiler prématurément
-un mystère qui contient peut-être le salut de vos deux enfants.</p>
+<p>&mdash;Arrêtez-vous, femme, arrêtez-vous quelques jours comme je me suis
+arrêté moi-même après avoir entendu, de peur de dévoiler prématurément
+un mystère qui contient peut-être le salut de vos deux enfants.</p>
<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> CXXIX<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
<h3>FIOR D'ALIZA<br>
-(Suite. Voir la livraison précédente)</h3>
+(Suite. Voir la livraison précédente)</h3>
<h4>CCXVI</h4>
-<p>&mdash;Oui, j'ai pensé en moi-même: ne disons rien; qu'il nous suffise de
-soupçonner qu'elle est là; que son cousin n'y est probablement pas
+<p>&mdash;Oui, j'ai pensé en moi-même: ne disons rien; qu'il nous suffise de
+soupçonner qu'elle est là; que son cousin n'y est probablement pas
loin d'elle; que le bon Dieu, en permettant ce rapprochement,
-<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> a peut-être un dessein de bonté sur le pauvre prisonnier
-comme sur vous-mêmes, et attendons que le mystère s'explique avant d'y
-mêler nos indiscrètes curiosités et nos mains moins adroites que
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> a peut-être un dessein de bonté sur le pauvre prisonnier
+comme sur vous-mêmes, et attendons que le mystère s'explique avant d'y
+mêler nos indiscrètes curiosités et nos mains moins adroites que
celles de l'amour innocent!</p>
<p>Car je suis vieux, voyez-vous, mes braves gens, il y a longtemps que
ma barbe est blanche; j'ai vu passer et repasser bien des nuages sur
de beaux jours et ressortir bien de beaux jours des nuages, et j'ai
-appris qu'il ne fallait pas trop se presser, même dans ses bons
+appris qu'il ne fallait pas trop se presser, même dans ses bons
desseins, de peur de les faire avorter en les pressant de donner leur
fruit avant l'heure, car il y a des choses que Dieu veut faire tout
-seul et sans aide; quand nous voulons y mêler d'avance notre main il
-frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gâtent l'ouvrage
-de leur père! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez
+seul et sans aide; quand nous voulons y mêler d'avance notre main il
+frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gâtent l'ouvrage
+de leur père! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez
patience!</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> CCXVII</h4>
-<p>Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frère quêteur, je n'ai
-pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines à Lucques et aux
+<p>Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frère quêteur, je n'ai
+pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines à Lucques et aux
environs pendant la semaine.</p>
-<p>Écoutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
+<p>Écoutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat
-et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un après l'autre
-pour vous déposséder du pré, de la grotte, des champs, des mûriers, de
-la vieille vigne et du gros châtaignier, au nom de parents que vous ne
+et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un après l'autre
+pour vous déposséder du pré, de la grotte, des champs, des mûriers, de
+la vieille vigne et du gros châtaignier, au nom de parents que vous ne
vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio;
-c'était peut-être une mauvaise pensée qui me tenait l'esprit, ajouta
-le frère, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
-pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre forêt; quand
+c'était peut-être une mauvaise pensée qui me tenait l'esprit, ajouta
+le frère, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
+pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre forêt; quand
j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous
-avait demandé la main d'une fille de rien du tout, nourrie <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>
-dans une cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refusé, et
-qu'à la suite de ce refus obstiné pour l'amour de vous et de son
-cousin, le sbire s'était présenté tout à coup et coup sur coup, muni
-de soi-disant actes endormis jusque-là, qui attribuaient, champ par
-champ, votre petit bien au chef des sbires, acquéreur des titres de
-vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empêcher d'entrevoir
-là-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
-été concertés par quelque officier scélérat de plume, comme il y en a
-tant parmi ces hommes à robe noire qui grignotent les vieux
-parchemins, comme des rats d'église grignotent la cire de l'autel.</p>
-
-<p>Je suis allé trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
-Bernabo, qui, quoique retiré de ses fonctions d'avocat du duc, donne
+avait demandé la main d'une fille de rien du tout, nourrie <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>
+dans une cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refusé, et
+qu'à la suite de ce refus obstiné pour l'amour de vous et de son
+cousin, le sbire s'était présenté tout à coup et coup sur coup, muni
+de soi-disant actes endormis jusque-là, qui attribuaient, champ par
+champ, votre petit bien au chef des sbires, acquéreur des titres de
+vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empêcher d'entrevoir
+là-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
+été concertés par quelque officier scélérat de plume, comme il y en a
+tant parmi ces hommes à robe noire qui grignotent les vieux
+parchemins, comme des rats d'église grignotent la cire de l'autel.</p>
+
+<p>Je suis allé trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
+Bernabo, qui, quoique retiré de ses fonctions d'avocat du duc, donne
encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des
-villes voisines. Il me connaît depuis quarante ans pour avoir été
-quêter toutes les semaines à sa porte, et pour m'avoir toujours donné
-autant de bonnes grâces pour moi que de bouteilles de vin d'<i>Aleatico</i>
-pour le monastère.</p>
-
-<p>Je lui ai demandé la faveur de l'entretenir après son audience, en
-particulier; quand le monde a <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> été dehors de sa bibliothèque,
-je lui ai demandé, à voix basse, s'il pouvait me donner des
+villes voisines. Il me connaît depuis quarante ans pour avoir été
+quêter toutes les semaines à sa porte, et pour m'avoir toujours donné
+autant de bonnes grâces pour moi que de bouteilles de vin d'<i>Aleatico</i>
+pour le monastère.</p>
+
+<p>Je lui ai demandé la faveur de l'entretenir après son audience, en
+particulier; quand le monde a <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> été dehors de sa bibliothèque,
+je lui ai demandé, à voix basse, s'il pouvait me donner des
renseignements aussi secrets qu'en confession sur un certain scribe
-attaché au tribunal de Lucques, nommé Nicolas del Calamayo.</p>
+attaché au tribunal de Lucques, nommé Nicolas del Calamayo.</p>
-<p>&mdash;Eh quoi! m'a-t-il répondu en riant et en me regardant du capuchon
-aux sandales, frère Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
-quatre-vingts ans pour déserter la piété et l'honneur, et pour avoir
+<p>&mdash;Eh quoi! m'a-t-il répondu en riant et en me regardant du capuchon
+aux sandales, frère Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
+quatre-vingts ans pour déserter la piété et l'honneur, et pour avoir
besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un
habile complice?</p>
-<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous cela? ai-je répondu au docteur Bernabo, qui
+<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous cela? ai-je répondu au docteur Bernabo, qui
ne rit pas souvent.</p>
-<p>&mdash;Mon brave frère Hilario, m'a-t-il répliqué très-sérieusement alors,
-c'est qu'on ne se sert de ce drôle de Nicolas del Calamayo que quand
-on a un mauvais coup de justice à faire ou une mauvaise cause à
+<p>&mdash;Mon brave frère Hilario, m'a-t-il répliqué très-sérieusement alors,
+c'est qu'on ne se sert de ce drôle de Nicolas del Calamayo que quand
+on a un mauvais coup de justice à faire ou une mauvaise cause à
justifier par de mauvais moyens.</p>
<p>&mdash;Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en
sondant toujours la conscience du docteur Bernabo.</p>
-<p>&mdash;Le chef des sbires, m'a-t-il répondu, n'est pas un coquin aussi
+<p>&mdash;Le chef des sbires, m'a-t-il répondu, n'est pas un coquin aussi
accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent,
l'autre est l'oiseau <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> que le serpent fascine et attire dans la
gueule du vice.</p>
-<p>Le chef des sbires n'est qu'un homme léger, débauché et corrompu, qui
-ne refuse rien à ses passions quand on lui offre les moyens de les
+<p>Le chef des sbires n'est qu'un homme léger, débauché et corrompu, qui
+ne refuse rien à ses passions quand on lui offre les moyens de les
satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui
-présentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractère-là est le
-plus commun parmi les hommes légers; leur conscience ne leur pèse pas
-plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur paraît
+présentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractère-là est le
+plus commun parmi les hommes légers; leur conscience ne leur pèse pas
+plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur paraît
jamais bien criminel.</p>
-<p>Tel est, en réalité, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
+<p>Tel est, en réalité, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
son ami Nicolas del Calamayo!</p>
-<p>&mdash;Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors à Bernabo, je vais vous
-exposer une affaire grave et compliquée dans laquelle le chef des
-sbires a un intérêt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
+<p>&mdash;Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors à Bernabo, je vais vous
+exposer une affaire grave et compliquée dans laquelle le chef des
+sbires a un intérêt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
coudes.</p>
-<p>&mdash;Je vous écoute, dit Bernabo.</p>
+<p>&mdash;Je vous écoute, dit Bernabo.</p>
-<p>Je lui ai raconté alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
-d'Aliza par le sbire en société de son ami Nicolas del Calamayo: la
-demande, le refus, l'entêtement du sbire, l'obstination de la jeune
-fille, puis la dépossession, pièce à pièce, par les soins du
-procureur Nicolas del Calamayo, au <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> moyen d'actes présentés
-par lui à la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom
-d'anciens parents inconnus dont le sbire avait acheté les titres, tout
-le petit héritage de vos pères et de vos enfants.</p>
+<p>Je lui ai raconté alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
+d'Aliza par le sbire en société de son ami Nicolas del Calamayo: la
+demande, le refus, l'entêtement du sbire, l'obstination de la jeune
+fille, puis la dépossession, pièce à pièce, par les soins du
+procureur Nicolas del Calamayo, au <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> moyen d'actes présentés
+par lui à la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom
+d'anciens parents inconnus dont le sbire avait acheté les titres, tout
+le petit héritage de vos pères et de vos enfants.</p>
-<p>En m'écoutant, le vieux docteur en jurisprudence fronçait le sourcil
-et se pinçait les lèvres avec un sourire d'incrédulité et de mépris
-qui montrait assez ce qui se passait dans son âme.</p>
+<p>En m'écoutant, le vieux docteur en jurisprudence fronçait le sourcil
+et se pinçait les lèvres avec un sourire d'incrédulité et de mépris
+qui montrait assez ce qui se passait dans son âme.</p>
-<p>&mdash;Avez-vous sur vous ces pièces? me dit Bernabo.</p>
+<p>&mdash;Avez-vous sur vous ces pièces? me dit Bernabo.</p>
-<p>&mdash;Non, répondis-je.</p>
+<p>&mdash;Non, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! apportez-les-moi la première fois que vous descendrez du
-monastère à la ville; je vous en rendrai bon compte après les avoir
-examinées, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
-elles le sont déjà à mes yeux dans leurs circonstances,
-rapportez-vous-en à moi pour faire une enquête secrète et gratuite
-chez les prétendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
-La meilleure charité à faire aux braves gens, c'est de démasquer un
+<p>&mdash;Eh bien! apportez-les-moi la première fois que vous descendrez du
+monastère à la ville; je vous en rendrai bon compte après les avoir
+examinées, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
+elles le sont déjà à mes yeux dans leurs circonstances,
+rapportez-vous-en à moi pour faire une enquête secrète et gratuite
+chez les prétendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
+La meilleure charité à faire aux braves gens, c'est de démasquer un
coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui
arracher des ongles ses victimes.</p>
-<p>Allez, frère Hilario, et mettez-vous seulement <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> un sceau de
+<p>Allez, frère Hilario, et mettez-vous seulement <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> un sceau de
silence sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces
-pauvres gens, nous ne parviendrons pas aussi à découvrir quelque
-embûche tendue à la vie du criminel, peut-être innocent, qu'on va
+pauvres gens, nous ne parviendrons pas aussi à découvrir quelque
+embûche tendue à la vie du criminel, peut-être innocent, qu'on va
juger sur de si vilaines apparences!</p>
<h4>CCXVIII</h4>
-<p>Le frère termina son récit en prenant les pièces dans l'armoire.</p>
+<p>Le frère termina son récit en prenant les pièces dans l'armoire.</p>
-<p>&mdash;Ah! que nous font les biens, la vigne, le pré, le châtaignier! la
-maison même, nous écriâmes-nous, ma belle-s&oelig;ur et moi. Qu'on prenne
+<p>&mdash;Ah! que nous font les biens, la vigne, le pré, le châtaignier! la
+maison même, nous écriâmes-nous, ma belle-s&oelig;ur et moi. Qu'on prenne
tout, qu'on nous jette tout nus dans le chemin, mais qu'on nous rende
nos deux pauvres innocents!</p>
-<p>&mdash;Résignez-vous à la volonté de Dieu, quel que soit le sort
-d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastère pour
+<p>&mdash;Résignez-vous à la volonté de Dieu, quel que soit le sort
+d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastère pour
instruire le prieur de votre angoisse et du motif de mes absences. Je
-lui demanderai de séjourner à la ville autant que ma présence pourra
-être utile au prisonnier pour ce <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> monde ou pour l'autre; je
-remonterai jusqu'ici dès que j'aurai une bonne ou une mauvaise
-nouvelle à vous rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier.</p>
+lui demanderai de séjourner à la ville autant que ma présence pourra
+être utile au prisonnier pour ce <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> monde ou pour l'autre; je
+remonterai jusqu'ici dès que j'aurai une bonne ou une mauvaise
+nouvelle à vous rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier.</p>
-<p>&mdash;Ah! répondîmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous
-aurions cessé de trembler ou d'espérer pour la vie de nos enfants,
-nous aurions bien plutôt cessé de vivre!</p>
+<p>&mdash;Ah! répondîmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous
+aurions cessé de trembler ou d'espérer pour la vie de nos enfants,
+nous aurions bien plutôt cessé de vivre!</p>
<h4>CCXIX</h4>
-<p>Il s'en alla, et nous entendîmes, pendant la nuit suivante, son pas
-lourd, lent et mesuré, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier
-en redescendant du monastère vers la ville.</p>
+<p>Il s'en alla, et nous entendîmes, pendant la nuit suivante, son pas
+lourd, lent et mesuré, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier
+en redescendant du monastère vers la ville.</p>
-<p>Nous restâmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien
-apprendre de ce qui se passait en ville. Hélas! il craignait sans
-doute de nous informer trop tôt de la condamnation sans remède de
+<p>Nous restâmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien
+apprendre de ce qui se passait en ville. Hélas! il craignait sans
+doute de nous informer trop tôt de la condamnation sans remède de
Hyeronimo; mais chaque heure de silence nous paraissait le coup de la
-mort pour tous les quatre! Voilà tout, monsieur.</p>
+mort pour tous les quatre! Voilà tout, monsieur.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> CHAPITRE VIII</h3>
<h4>CCXX</h4>
-<p>&mdash;À toi, maintenant, dit l'aveugle à Fior d'Aliza, raconte à
-l'étranger ce qui s'était passé dans la prison pendant cette lugubre
-agonie de nos deux âmes dans la cabane.</p>
+<p>&mdash;À toi, maintenant, dit l'aveugle à Fior d'Aliza, raconte à
+l'étranger ce qui s'était passé dans la prison pendant cette lugubre
+agonie de nos deux âmes dans la cabane.</p>
-<p>&mdash;Voilà, monsieur, reprit naïvement la belle <i>sposa</i>, après avoir
-retiré le sein à son nourrisson qui s'était endormi sur la coupe.</p>
+<p>&mdash;Voilà, monsieur, reprit naïvement la belle <i>sposa</i>, après avoir
+retiré le sein à son nourrisson qui s'était endormi sur la coupe.</p>
-<p>Le lendemain du jugement à mort, comme je vous ai dit, le bourreau
+<p>Le lendemain du jugement à mort, comme je vous ai dit, le bourreau
vint avec les hommes noirs au cachot. Ils portaient des outils, de
grands ciseaux et des charbons rouges, comme s'ils avaient voulu
-supplicier un saint Sébastien; mais ce n'était pas cela, au contraire;
-le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait rivé les premiers jours
-<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> à la chaîne scellée dans le mur; il fit fondre le plomb qui
+supplicier un saint Sébastien; mais ce n'était pas cela, au contraire;
+le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait rivé les premiers jours
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> à la chaîne scellée dans le mur; il fit fondre le plomb qui
rivait le clou des menottes aux poignets et les entraves aux pieds; il
-laissa le prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxième
-grille de fer qui rétrécissait de la moitié son cachot; il ouvrit de
-même une petite porte basse toute en plaque de tôle qui donnait accès
-par un corridor souterrain, étroit, surbaissé et sombre, dans la
-petite chapelle des condamnés à mort.</p>
+laissa le prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxième
+grille de fer qui rétrécissait de la moitié son cachot; il ouvrit de
+même une petite porte basse toute en plaque de tôle qui donnait accès
+par un corridor souterrain, étroit, surbaissé et sombre, dans la
+petite chapelle des condamnés à mort.</p>
<p>Cette chapelle, pas plus large que notre cabane, faisait partie des
-cloîtres par le côté de la cour; par le côté opposé, derrière l'autel,
-elle recevait le jour par une fenêtre haute qui ouvrait sur des
-jardins plantés de légumes et sur un petit verger d'oliviers où les
-blanchisseuses de la ville étalaient le linge après l'avoir lavé dans
+cloîtres par le côté de la cour; par le côté opposé, derrière l'autel,
+elle recevait le jour par une fenêtre haute qui ouvrait sur des
+jardins plantés de légumes et sur un petit verger d'oliviers où les
+blanchisseuses de la ville étalaient le linge après l'avoir lavé dans
un canal du Cerchio.</p>
-<p>Ces vergers et ces potagers, déserts pendant la nuit, étaient bornés
-par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un étroit
-passage pour laisser le canal des lavandières rejoindre dans la
+<p>Ces vergers et ces potagers, déserts pendant la nuit, étaient bornés
+par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un étroit
+passage pour laisser le canal des lavandières rejoindre dans la
campagne le lit sinueux du Cerchio.</p>
-<p>J'avais vu tout cela du haut d'une échelle, en balayant avec une tête
+<p>J'avais vu tout cela du haut d'une échelle, en balayant avec une tête
de loup le plafond de la chapelle et les vitraux peints qui
-garnissaient la <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> fenêtre. Ces vitraux représentaient le
-supplice du bon malfaiteur dans Jérusalem, demandant pardon au Christ
-sur sa croix, qui lui promet le paradis. La fenêtre était si étroite,
-qu'une grosse barre de fer scellée en bas et en haut dans la pierre de
-taille, derrière le vitrail, suffisait pour empêcher un regard même
-d'y passer. Les murs avaient deux brasses d'épaisseur; ils étaient
+garnissaient la <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> fenêtre. Ces vitraux représentaient le
+supplice du bon malfaiteur dans Jérusalem, demandant pardon au Christ
+sur sa croix, qui lui promet le paradis. La fenêtre était si étroite,
+qu'une grosse barre de fer scellée en bas et en haut dans la pierre de
+taille, derrière le vitrail, suffisait pour empêcher un regard même
+d'y passer. Les murs avaient deux brasses d'épaisseur; ils étaient
construits de blocs de marbre noir aussi lourds que nos rochers, pour
-que les condamnés à mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne
-pussent pas songer seulement à s'évader. Un confessionnal et un banc
-de bois noir étaient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin
-venait tous les matins, à l'aube du jour, dire la messe pour tous les
-prisonniers; ils l'entendaient, à travers la porte ouverte, chacun, de
-sa lucarne ouvrant sous le cloître; cela les consolait de voir et
-d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'était moi qui servais la
-messe du capucin, armée d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait
-appris à sonner à l'élévation; c'était moi qui lui versais le vin et
+que les condamnés à mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne
+pussent pas songer seulement à s'évader. Un confessionnal et un banc
+de bois noir étaient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin
+venait tous les matins, à l'aube du jour, dire la messe pour tous les
+prisonniers; ils l'entendaient, à travers la porte ouverte, chacun, de
+sa lucarne ouvrant sous le cloître; cela les consolait de voir et
+d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'était moi qui servais la
+messe du capucin, armée d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait
+appris à sonner à l'élévation; c'était moi qui lui versais le vin et
l'eau des burettes dans le calice. Quand il avait fini, on fermait la
porte de l'oratoire en dehors avec de gros verrous et un cadenas; moi
seule, comme porte-clefs, je pouvais y <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> entrer quelques
moments avant la messe du lendemain pour allumer les deux petits
cierges, remettre de l'huile dans la lampe, et du vin et de l'eau dans
-les burettes du vieux prêtre à moitié aveugle.</p>
+les burettes du vieux prêtre à moitié aveugle.</p>
<h4>CCXXI</h4>
-<p>Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui où, du haut de ma
-chambre, dans ma tour, j'entendis le <i>bargello</i> conduire lui-même le
-forgeron au cachot, et où les coups de marteau qui descellaient les
-fers du prisonnier retentirent dans le cloître et jusqu'à ma fenêtre.
+<p>Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui où, du haut de ma
+chambre, dans ma tour, j'entendis le <i>bargello</i> conduire lui-même le
+forgeron au cachot, et où les coups de marteau qui descellaient les
+fers du prisonnier retentirent dans le cloître et jusqu'à ma fenêtre.
Je tombai sur mes deux genoux devant la lucarne pour remercier Dieu de
-ce qui était pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-même:
-Voilà qu'on lui rend ses membres, à toi maintenant de lui rendre la
-liberté et la vie!</p>
+ce qui était pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-même:
+Voilà qu'on lui rend ses membres, à toi maintenant de lui rendre la
+liberté et la vie!</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> CCXXII</h4>
-<p>Quand tout fut rentré dans le silence ordinaire du cloître, et que le
+<p>Quand tout fut rentré dans le silence ordinaire du cloître, et que le
<i>bargello</i> en fut sorti avec le forgeron et les hommes noirs de la
justice, j'y entrai sans bruit avec la provende et les cruches d'eau
-des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi, à distribuer à
-chacun sa portion, à ouvrir et à refermer leurs grilles; les pieds me
-brûlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore
+des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi, à distribuer à
+chacun sa portion, à ouvrir et à refermer leurs grilles; les pieds me
+brûlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore
tout au fond, debout sur sa paille, de peur de se trahir en se
-précipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille
-d'une main toute tremblante, il bondit comme un bélier du fond de
-l'ombre, il me prit dans ses bras et m'étouffa contre son c&oelig;ur, où
-je me sentais mourir et où je restai longtemps sans que lui ni moi
-nous pussions proférer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi
+précipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille
+d'une main toute tremblante, il bondit comme un bélier du fond de
+l'ombre, il me prit dans ses bras et m'étouffa contre son c&oelig;ur, où
+je me sentais mourir et où je restai longtemps sans que lui ni moi
+nous pussions proférer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi
ses mains, tels que nous nous serrions, vous et moi, ma tante, quand,
-après une longue absence dans les bois après mes chèvres, je revenais
+après une longue absence dans les bois après mes chèvres, je revenais
le soir <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> plus tard que vous ne m'attendiez sous le
-châtaignier.</p>
+châtaignier.</p>
-<p>Quand nous nous fûmes bien embrassés et bien arrosés de nos pleurs,
-sans pouvoir parler pour avoir trop à nous dire, je passai mon bras
-droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commença à
+<p>Quand nous nous fûmes bien embrassés et bien arrosés de nos pleurs,
+sans pouvoir parler pour avoir trop à nous dire, je passai mon bras
+droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commença à
me dire:</p>
-<p>&mdash;Que font-ils là-haut?</p>
+<p>&mdash;Que font-ils là-haut?</p>
-<p>&mdash;Je m'en fie au bon Dieu et au père Hilario, leur ami, répondis-je.</p>
+<p>&mdash;Je m'en fie au bon Dieu et au père Hilario, leur ami, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;Que je t'ai coûté de tourments et à eux, reprit-il, ma pauvre Fior
-d'Aliza! hélas! et que je vous en coûterai bien d'autres quand se
-lèvera le matin où nous devrons nous séparer pour jamais!</p>
+<p>&mdash;Que je t'ai coûté de tourments et à eux, reprit-il, ma pauvre Fior
+d'Aliza! hélas! et que je vous en coûterai bien d'autres quand se
+lèvera le matin où nous devrons nous séparer pour jamais!</p>
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis donc, répliquai-je, en cachant mon front dans
-sa veste où pendait encore un reste de sa chaîne, n'est-ce pas moi qui
-te coûte la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu
-as saisi le tromblon à la muraille et tiré ce mauvais coup pour venger
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis donc, répliquai-je, en cachant mon front dans
+sa veste où pendait encore un reste de sa chaîne, n'est-ce pas moi qui
+te coûte la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu
+as saisi le tromblon à la muraille et tiré ce mauvais coup pour venger
mon sang sur ces brigands?</p>
<p>Mais non, non, tu ne mourras pas pour moi, continuai-je, ou bien je
-mourrai avec toi moi-même!</p>
+mourrai avec toi moi-même!</p>
-<p>Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux écouter mes conseils.</p>
+<p>Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux écouter mes conseils.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> CCXXIII</h4>
-<p>Alors je lui montrai la lime de la <i>sposa</i> du galérien cachée entre ma
+<p>Alors je lui montrai la lime de la <i>sposa</i> du galérien cachée entre ma
veste et ma chemise; je lui indiquai du doigt la petite porte basse
-encore fermée, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la
+encore fermée, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la
chapelle.</p>
-<p>&mdash;C'est par là, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car
-l'amour ne doute de rien), c'est par là qu'ils croient te mener à la
-mort, et c'est par là que je te mènerai à la vie.</p>
+<p>&mdash;C'est par là, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car
+l'amour ne doute de rien), c'est par là qu'ils croient te mener à la
+mort, et c'est par là que je te mènerai à la vie.</p>
-<p>Je n'en dis pas plus ce jour-là sur les moyens que je rêvais pour sa
-délivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer:</p>
+<p>Je n'en dis pas plus ce jour-là sur les moyens que je rêvais pour sa
+délivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer:</p>
-<p>&mdash;Non, non, ne me le demande pas encore, répondis-je, car si tu savais
-tout d'avance, tu refuserais peut-être encore ton salut de mes mains,
-ou bien tu pourrais le laisser échapper dans l'oreille des prêtres qui
-vont venir pour te résigner peu à peu à ton supplice. Il vaut mieux te
-mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est à
-<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> toi de te fier à moi, et c'est à moi d'être ton père et ta
-mère, puisque je les remplace seule ici.</p>
+<p>&mdash;Non, non, ne me le demande pas encore, répondis-je, car si tu savais
+tout d'avance, tu refuserais peut-être encore ton salut de mes mains,
+ou bien tu pourrais le laisser échapper dans l'oreille des prêtres qui
+vont venir pour te résigner peu à peu à ton supplice. Il vaut mieux te
+mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est à
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> toi de te fier à moi, et c'est à moi d'être ton père et ta
+mère, puisque je les remplace seule ici.</p>
-<p>&mdash;Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les élevant dans les
-siennes vers la voûte du cachot, je le veux bien; tu es mon père et ma
-mère sous la figure de ma s&oelig;ur, mais tu es bien plus encore, car tu
+<p>&mdash;Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les élevant dans les
+siennes vers la voûte du cachot, je le veux bien; tu es mon père et ma
+mère sous la figure de ma s&oelig;ur, mais tu es bien plus encore, car tu
es moi aussi, et plus que moi, ajouta-t-il, car je me donnerais mille
-fois moi-même pour te sauver une goutte de tes yeux seulement.</p>
+fois moi-même pour te sauver une goutte de tes yeux seulement.</p>
<p>Il me dit alors des choses qu'il ne m'avait jamais dites et que je ne
comprenais que par le tremblement de sa voix et par le froid de sa
-main sur mon épaule, mais des choses si douces à entendre, à voir, à
-sentir, que je ne pouvais y répondre que par des rougeurs, des pâleurs
-et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout à fait sa mort,
-comme tout cela me faisait oublier la vie! On eût dit qu'une muraille
+main sur mon épaule, mais des choses si douces à entendre, à voir, à
+sentir, que je ne pouvais y répondre que par des rougeurs, des pâleurs
+et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout à fait sa mort,
+comme tout cela me faisait oublier la vie! On eût dit qu'une muraille
venait de tomber entre lui et moi et que nous nous parlions en nous
-reconnaissant pour la première fois. Oh! que j'oubliais la prison,
-l'échafaud, le supplice et tout au monde, et que je bénissais à part
-moi ce malheur qui lui arrachait cette confession forcée de son
-c&oelig;ur qu'il n'aurait peut-être jamais ouvert en liberté et au
+reconnaissant pour la première fois. Oh! que j'oubliais la prison,
+l'échafaud, le supplice et tout au monde, et que je bénissais à part
+moi ce malheur qui lui arrachait cette confession forcée de son
+c&oelig;ur qu'il n'aurait peut-être jamais ouvert en liberté et au
soleil.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> CCXXIV</h4>
-<p>Je ne sais pas combien durèrent tantôt ces entretiens, tantôt ces
-silences entre nous; mais nos deux c&oelig;urs étaient devenus si légers
-depuis que nous les avions soulagés involontairement du secret de
-notre amour, que nous aurions marché au supplice la main dans la main,
-allègrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que
+<p>Je ne sais pas combien durèrent tantôt ces entretiens, tantôt ces
+silences entre nous; mais nos deux c&oelig;urs étaient devenus si légers
+depuis que nous les avions soulagés involontairement du secret de
+notre amour, que nous aurions marché au supplice la main dans la main,
+allègrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que
c'est que l'amour cependant, une fois qu'on a compris qu'on s'aime et
-qu'on découvre tout étonnée dans le c&oelig;ur d'un autre le même secret
-qu'on se cachait à soi-même, et que ces deux secrets n'en font plus
+qu'on découvre tout étonnée dans le c&oelig;ur d'un autre le même secret
+qu'on se cachait à soi-même, et que ces deux secrets n'en font plus
qu'un entre deux!</p>
-<p>Il paraissait aussi enivré du peu que je lui disais par mes mots
-entrecoupés, par mon front baissé, par mon agitation, que je l'étais
-moi-même, seulement par le son timide de sa voix.</p>
+<p>Il paraissait aussi enivré du peu que je lui disais par mes mots
+entrecoupés, par mon front baissé, par mon agitation, que je l'étais
+moi-même, seulement par le son timide de sa voix.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> CCXXV</h4>
-<p>L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela à peine que
+<p>L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela à peine que
le temps comptait encore pour nous, car nous nous croyions vraiment
-dans le temps qui ne compte plus, dans l'éternité.</p>
+dans le temps qui ne compte plus, dans l'éternité.</p>
<p>&mdash;Adieu! lui dis-je en retirant ma main de la sienne; voici ce qu'il
-faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser à ta chère âme comme un
+faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser à ta chère âme comme un
homme qui va mourir, bien que nous ne mourrons pas, je le crois
-fermement. Parmi tous ces moines, ces pénitents et ces prêtres qui
-vont venir tous les jours pour t'exhorter et te préparer à la mort par
-les sacrements, il faut dire que tu préfères les frères de l'ordre des
-Camaldules, qui t'ont enseigné la religion dans ton enfance, et que tu
-serais plus résigné et plus content si l'on pouvait t'accorder pour
-confesseur le vieux frère Hilario, du couvent de la montagne, dont tu
+fermement. Parmi tous ces moines, ces pénitents et ces prêtres qui
+vont venir tous les jours pour t'exhorter et te préparer à la mort par
+les sacrements, il faut dire que tu préfères les frères de l'ordre des
+Camaldules, qui t'ont enseigné la religion dans ton enfance, et que tu
+serais plus résigné et plus content si l'on pouvait t'accorder pour
+confesseur le vieux frère Hilario, du couvent de la montagne, dont tu
as l'habitude, et qui daignera bien descendre pendant quelques
-semaines à Lucques pour adoucir tes derniers <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> moments; le
-<i>bargello</i> m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamnés de ce qui peut
-leur ouvrir le paradis en sortant de la prison; la présence de cet ami
-de la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, où il est
-connu et aimé, qui sait? pourra peut-être intéresser pour toi les
-braves gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu'à
-monseigneur le duc et t'obtenir la grâce de la vie? Quand le
-<i>bargello</i> va venir te visiter ce matin avec les pénitents noirs et
-les frères de la Miséricorde, dis-leur ton désir d'obtenir ici la
-présence du frère Hilario, le vieux quêteur des Camaldules de San
+semaines à Lucques pour adoucir tes derniers <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> moments; le
+<i>bargello</i> m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamnés de ce qui peut
+leur ouvrir le paradis en sortant de la prison; la présence de cet ami
+de la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, où il est
+connu et aimé, qui sait? pourra peut-être intéresser pour toi les
+braves gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu'à
+monseigneur le duc et t'obtenir la grâce de la vie? Quand le
+<i>bargello</i> va venir te visiter ce matin avec les pénitents noirs et
+les frères de la Miséricorde, dis-leur ton désir d'obtenir ici la
+présence du frère Hilario, le vieux quêteur des Camaldules de San
Stefano. Le bon Dieu fera le reste; nous saurons par lui des nouvelles
-de nos pauvres parents; je me ferai connaître de lui avec confiance,
-il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernière consolation
-jusqu'à l'heure suprême; nous lui ferons transmettre nos propres
-messages à la cabane, il empêchera ta mère et mon père de désespérer,
+de nos pauvres parents; je me ferai connaître de lui avec confiance,
+il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernière consolation
+jusqu'à l'heure suprême; nous lui ferons transmettre nos propres
+messages à la cabane, il empêchera ta mère et mon père de désespérer,
et, si nous devons mourir, soit l'un ou l'autre, soit tous les deux,
-il les soutiendra dans leur misère et dans leurs larmes.</p>
+il les soutiendra dans leur misère et dans leurs larmes.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> CCXXVI</h4>
-<p>Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confréries de la
-Sainte-Mort, introduites par le <i>bargello</i>, ne tardèrent pas à y
-entrer avec lui. Hyeronimo, après avoir écouté leurs exhortations au
-repentir et leurs offres de prières, leur répondit avec
-reconnaissance, que le seul service qu'il eût à implorer d'eux,
-c'était la visite et les consolations du frère Hilario, qu'à lui il se
-confesserait, mais à aucun autre, et que s'ils voulaient son salut
-dans l'autre vie, c'était le seul moyen de le décider au repentir de
-ses fautes et à l'acceptation de son supplice.</p>
-
-<p>Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastère pour demander au
-supérieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser à
-demeurer dans un autre couvent de la ville, ou même dans la prison,
+<p>Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confréries de la
+Sainte-Mort, introduites par le <i>bargello</i>, ne tardèrent pas à y
+entrer avec lui. Hyeronimo, après avoir écouté leurs exhortations au
+repentir et leurs offres de prières, leur répondit avec
+reconnaissance, que le seul service qu'il eût à implorer d'eux,
+c'était la visite et les consolations du frère Hilario, qu'à lui il se
+confesserait, mais à aucun autre, et que s'ils voulaient son salut
+dans l'autre vie, c'était le seul moyen de le décider au repentir de
+ses fautes et à l'acceptation de son supplice.</p>
+
+<p>Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastère pour demander au
+supérieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser à
+demeurer dans un autre couvent de la ville, ou même dans la prison,
jusqu'au jour de la mort du meurtrier des sbires.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> CCXXVII</h4>
-<p>Le lendemain, avant le soleil levé, on frappa à la porte de la prison,
-c'était le frère Hilario; le <i>bargello</i> l'introduisit dans la cour et
+<p>Le lendemain, avant le soleil levé, on frappa à la porte de la prison,
+c'était le frère Hilario; le <i>bargello</i> l'introduisit dans la cour et
dans le cachot d'Hyeronimo, et les laissa seuls ensemble dans la
chapelle.</p>
<p>J'avais eu soin de ne pas me montrer, de peur qu'une exclamation du
-bon frère quêteur ne révélât involontairement ma ruse et ma personne
-au <i>bargello</i>. Quand je redescendis de ma tour dans le préau pour mon
-service, Hyeronimo avait eu le temps de prévenir le moine de ma
-présence.</p>
+bon frère quêteur ne révélât involontairement ma ruse et ma personne
+au <i>bargello</i>. Quand je redescendis de ma tour dans le préau pour mon
+service, Hyeronimo avait eu le temps de prévenir le moine de ma
+présence.</p>
<p>&mdash;Je le savais, lui dit notre saint ami, la zampogne que j'avais
-entendue au sommet de la tour de la prison m'avait révélé la présence
-de Fior d'Aliza derrière ces grilles; seulement j'ignorais par quel
-artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si près de toi.
-Rassure-toi, avait-il ajouté, je ne serai pas plus dur que la
-Providence, je ne séparerai pas avant la mort ceux qu'elle a réunis;
-<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> je ne ferai rien connaître au <i>bargello</i> ni à sa femme de
-votre secret; il est peut-être dans les desseins de cette Providence.</p>
-
-<p>Après avoir parlé ainsi et prié un moment avec Hyeronimo dans
-l'oratoire, le saint prêtre en sortit, et, me rencontrant sous le
-cloître, il me donna son chapelet à baiser, et il me le colla
-fortement sur les lèvres comme pour me dire: Silence!</p>
-
-<p>Je me gardai bien, à cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de
-connaître le frère quêteur. Je restai longtemps à genoux, pleurant
-tout bas contre la muraille, après qu'il fut sorti du cloître. Il s'en
-alla demander asile à un couvent voisin de son ordre, promettant à la
+entendue au sommet de la tour de la prison m'avait révélé la présence
+de Fior d'Aliza derrière ces grilles; seulement j'ignorais par quel
+artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si près de toi.
+Rassure-toi, avait-il ajouté, je ne serai pas plus dur que la
+Providence, je ne séparerai pas avant la mort ceux qu'elle a réunis;
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> je ne ferai rien connaître au <i>bargello</i> ni à sa femme de
+votre secret; il est peut-être dans les desseins de cette Providence.</p>
+
+<p>Après avoir parlé ainsi et prié un moment avec Hyeronimo dans
+l'oratoire, le saint prêtre en sortit, et, me rencontrant sous le
+cloître, il me donna son chapelet à baiser, et il me le colla
+fortement sur les lèvres comme pour me dire: Silence!</p>
+
+<p>Je me gardai bien, à cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de
+connaître le frère quêteur. Je restai longtemps à genoux, pleurant
+tout bas contre la muraille, après qu'il fut sorti du cloître. Il s'en
+alla demander asile à un couvent voisin de son ordre, promettant à la
femme du <i>bargello</i> de revenir tous les matins dire la messe, et tous
-les soirs donner la bénédiction au jeune criminel.</p>
+les soirs donner la bénédiction au jeune criminel.</p>
<h4>CCXXVIII</h4>
<p>Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon
service.</p>
-<p>Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> m'avait pas
-blâmée de ma ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort;
-qu'il avait un faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de
-monseigneur le duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche,
-revenait à Lucques avant le jour marqué dans le jugement pour
-l'exécution; mais que si, malheureusement, retardait son retour dans
-ses États, personne autre que le souverain ne possédait le droit de
-grâce, et qu'il n'y avait qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en
-avait accepté la vie; que, dans cette éventualité terrible, le père
+<p>Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> m'avait pas
+blâmée de ma ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort;
+qu'il avait un faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de
+monseigneur le duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche,
+revenait à Lucques avant le jour marqué dans le jugement pour
+l'exécution; mais que si, malheureusement, retardait son retour dans
+ses États, personne autre que le souverain ne possédait le droit de
+grâce, et qu'il n'y avait qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en
+avait accepté la vie; que, dans cette éventualité terrible, le père
Hilario le confesserait au dernier moment, lui donnerait le sacrement
-et ne le quitterait pas même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût
-remis pardonné, sanctifié et sans tache entre les mains de Dieu.</p>
+et ne le quitterait pas même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût
+remis pardonné, sanctifié et sans tache entre les mains de Dieu.</p>
<p>Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule
-chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans
-désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
-véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut
-pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était
-de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au
-moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> la terre, puisque,
+chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans
+désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
+véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut
+pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était
+de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au
+moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> la terre, puisque,
selon la croyance de notre religion et selon la parole des moines de
-la montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas
-par la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais
-unies et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité
+la montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas
+par la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais
+unies et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité
comme dans le temps!</p>
<p>En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on
voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la
paille comme des gouttes de pluie.</p>
-<p>Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses
+<p>Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses
doigts qui me cachaient son visage.</p>
<p>&mdash;Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui
-desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne
+desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne
croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais
-cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;
-est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?
-une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens
-qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la
-mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
-ici ou là ne m'est jamais venue.</p>
+cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;
+est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?
+une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens
+qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la
+mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
+ici ou là ne m'est jamais venue.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.</p>
<p>&mdash;Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant
que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,
-car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans
+car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans
moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni
-sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne
-vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux
-anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la
-mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,
+sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne
+vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux
+anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la
+mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,
dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous
-si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais
-éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.</p>
+si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais
+éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> CCXXIX</h4>
-<p>&mdash;Mais quel moyen? me dit-il en se désespérant et en ouvrant ses deux
-bras étendus en croix derrière lui, tel qu'un homme qui tombe à la
+<p>&mdash;Mais quel moyen? me dit-il en se désespérant et en ouvrant ses deux
+bras étendus en croix derrière lui, tel qu'un homme qui tombe à la
renverse.</p>
<p>Je songeai un peu, puis je lui dis:</p>
<p>&mdash;Je crois que j'en sais un!</p>
-<p>&mdash;Et lequel? s'écria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux
+<p>&mdash;Et lequel? s'écria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux
entendre.</p>
-<p>&mdash;Rien que la vérité, répondis-je. Dis au père Hilario, ton
+<p>&mdash;Rien que la vérité, répondis-je. Dis au père Hilario, ton
confesseur, et qui donnerait son sang pour ton salut, ce que tu viens
-de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impénitence finale et dans
-le désespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la
-certitude de mourir inséparable de moi après cette vie, et de vivre
+de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impénitence finale et dans
+le désespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la
+certitude de mourir inséparable de moi après cette vie, et de vivre
<i>sposo e sposa</i> dans le paradis, puisque nous n'avons pu vivre ainsi
dans ce monde, et que, pour t'assurer que le paradis ne sera pour nous
-deux qu'une absence et qu'une attente de quelques années d'un monde à
-<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> l'autre, il faut que nous ayons été époux, ne fût-ce qu'un
-jour dans notre malheur. Jure-lui, par ton salut éternel, que, sans
-cette charité de sa part, il sera responsable à Dieu de la perdition
-de nos deux âmes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans
-l'éternité contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le
-désespoir qui me fera maudire à jamais la Providence à laquelle je ne
-croirais plus après toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il
-risquera sa vie même pour nous sauver. Il consentira, par vertu, à
-nous fiancer secrètement pour le paradis avant le jour de ton supplice
-(si ce jour fatal doit jamais luire!), ou à nous fiancer pour ce
-monde, si tu parviens à t'enlever par la fuite à tes bourreaux!...</p>
+deux qu'une absence et qu'une attente de quelques années d'un monde à
+<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> l'autre, il faut que nous ayons été époux, ne fût-ce qu'un
+jour dans notre malheur. Jure-lui, par ton salut éternel, que, sans
+cette charité de sa part, il sera responsable à Dieu de la perdition
+de nos deux âmes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans
+l'éternité contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le
+désespoir qui me fera maudire à jamais la Providence à laquelle je ne
+croirais plus après toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il
+risquera sa vie même pour nous sauver. Il consentira, par vertu, à
+nous fiancer secrètement pour le paradis avant le jour de ton supplice
+(si ce jour fatal doit jamais luire!), ou à nous fiancer pour ce
+monde, si tu parviens à t'enlever par la fuite à tes bourreaux!...</p>
<h4>CCXXX</h4>
-<p>Cette idée parut l'enlever d'avance à la nuit du cachot et le
-transporter tout éblouissant d'espérance au ciel; je crus voir dans
-sa figure rayonnante un <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> de ces anges Raphaël du cloître de
-Pise, qui éclairent, de la lumière de leur visage et de leurs habits,
-la nuit de la Nativité à Bethléem.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aurai pas de peine à suivre ton idée, me dit-il en nous
-séparant, car ce ne sera que la vérité que je dirai au père Hilario,
-en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure à laquelle il vient
-m'entretenir de Dieu, après la bénédiction de l'<i>Ave Maria</i> (sept
-heures du soir), je vais lui révéler notre amour et lui arracher son
-consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fenêtre
+<p>Cette idée parut l'enlever d'avance à la nuit du cachot et le
+transporter tout éblouissant d'espérance au ciel; je crus voir dans
+sa figure rayonnante un <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> de ces anges Raphaël du cloître de
+Pise, qui éclairent, de la lumière de leur visage et de leurs habits,
+la nuit de la Nativité à Bethléem.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai pas de peine à suivre ton idée, me dit-il en nous
+séparant, car ce ne sera que la vérité que je dirai au père Hilario,
+en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure à laquelle il vient
+m'entretenir de Dieu, après la bénédiction de l'<i>Ave Maria</i> (sept
+heures du soir), je vais lui révéler notre amour et lui arracher son
+consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fenêtre
de ta lucarne ouverte, et prie Dieu pour notre salut, contre les
vitres; si tu ne vois rien venir avant la nuit sur le bord de la tour,
c'est qu'il n'y aura point d'espoir pour nous, et que je n'aurai point
-pu fléchir le frère; mais, si je suis parvenu à le fléchir ou à
-l'incliner seulement à notre union avant la mort, je lâcherai la
+pu fléchir le frère; mais, si je suis parvenu à le fléchir ou à
+l'incliner seulement à notre union avant la mort, je lâcherai la
colombe, et elle ira, comme celle de l'arche, te porter la bonne
-nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attachée à sa patte,
-sera le signe auquel tu reconnaîtras qu'il y a une terre ou un paradis
+nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attachée à sa patte,
+sera le signe auquel tu reconnaîtras qu'il y a une terre ou un paradis
devant nous.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> CCXXXI</h4>
-<p>Je montai précipitamment à la tour, avant le moment où le <i>bargello</i>
-allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intérieure au
+<p>Je montai précipitamment à la tour, avant le moment où le <i>bargello</i>
+allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intérieure au
prisonnier, et je priai avec tant de ferveur la Madone et les saints,
-à genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et
-que la sueur de mon front avait mouillé la pierre comme une gouttière,
-avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me fît
+à genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et
+que la sueur de mon front avait mouillé la pierre comme une gouttière,
+avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me fît
tressaillir et relever le front.</p>
-<p>Quel bonheur! L'oiseau apportait à sa patte un long brin de paille
-reluisant comme l'or d'une feuille de maïs au soleil! Je dénouai le
+<p>Quel bonheur! L'oiseau apportait à sa patte un long brin de paille
+reluisant comme l'or d'une feuille de maïs au soleil! Je dénouai le
brin de paille, je le baisai cent fois convulsivement, je le cachai
-dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai à
+dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai à
becqueter tant qu'il voulut dans ma main et sur ma bouche remplie de
-graines fines, puis je détachai de mon corsage un fil bleu, couleur
-du paradis, j'en fis un collier à <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> l'oiseau, et je le laissai
-s'envoler vers la lucarne du cloître, où l'attendait son ami le
+graines fines, puis je détachai de mon corsage un fil bleu, couleur
+du paradis, j'en fis un collier à <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> l'oiseau, et je le laissai
+s'envoler vers la lucarne du cloître, où l'attendait son ami le
meurtrier!</p>
<h4>CCXXXII</h4>
-<p>Mais quand ce message muet eut été ainsi échangé entre nous, je ne pus
-contenir toute ma joie en moi-même, je saisis toute joyeuse la
+<p>Mais quand ce message muet eut été ainsi échangé entre nous, je ne pus
+contenir toute ma joie en moi-même, je saisis toute joyeuse la
zampogne suspendue au dossier de mon lit; sans y chercher aucun air de
-suite, je lui fis rendre en désordre toutes les notes éparses et
-bondissantes qui répondaient, comme un écho ivre, à l'ivresse
-désordonnée de ma propre joie: cela ressemblait à ces hymnes
-éclatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de
-grande fête, à travers l'encens du ch&oelig;ur, et qui sont comme le <i>Te
+suite, je lui fis rendre en désordre toutes les notes éparses et
+bondissantes qui répondaient, comme un écho ivre, à l'ivresse
+désordonnée de ma propre joie: cela ressemblait à ces hymnes
+éclatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de
+grande fête, à travers l'encens du ch&oelig;ur, et qui sont comme le <i>Te
Deum</i> de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le
<i>bargello</i> me dit le lendemain:</p>
@@ -3025,588 +2984,588 @@ Deum</i> de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le
m'appelait), tu as donc bien peu de c&oelig;ur de jouer des airs si gais
aux oreilles de ces pauvres gens des loges qui pleurent leurs larmes
<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> devant Dieu, et surtout aux oreilles de l'homicide qui compte
-ses dernières heures sur la paille de son cachot!</p>
+ses dernières heures sur la paille de son cachot!</p>
<h4>CCXXXIII</h4>
-<p>Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malséance de bon
+<p>Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malséance de bon
c&oelig;ur, je baissai les yeux et je me tus.</p>
-<p>Dans la journée, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour
-savoir de lui les résultats de sa confidence au père Hilario. Je ne
-pus approcher de son cachot qu'à la nuit tombante, après l'office du
-soir, que le vieux prêtre était venu réciter dans l'oratoire des
-prisonniers. Le <i>bargello</i> et sa femme étaient venus y assister par
-dévotion et par charité d'âme avant de remonter dans leur chambre, en
-me laissant le soin d'éteindre les cierges et de tout ranger dans le
-cloître avant de me coucher. Le <i>piccinino</i> dormait déjà d'un sommeil
+<p>Dans la journée, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour
+savoir de lui les résultats de sa confidence au père Hilario. Je ne
+pus approcher de son cachot qu'à la nuit tombante, après l'office du
+soir, que le vieux prêtre était venu réciter dans l'oratoire des
+prisonniers. Le <i>bargello</i> et sa femme étaient venus y assister par
+dévotion et par charité d'âme avant de remonter dans leur chambre, en
+me laissant le soin d'éteindre les cierges et de tout ranger dans le
+cloître avant de me coucher. Le <i>piccinino</i> dormait déjà d'un sommeil
d'enfant, dans le petit lit qu'on lui avait fait <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> dans sa
-niche, à côté des gros chiens, sous les premières marches de
+niche, à côté des gros chiens, sous les premières marches de
l'escalier.</p>
<h4>CCXXXIV</h4>
<p>Hyeronimo, cette fois, me parut plus fou de joie mal contenue que je
-ne l'étais moi-même; il courait et ressautait autour de son cachot,
-comme un bélier quand il voit entrer dans l'étable la bergère qui va
+ne l'étais moi-même; il courait et ressautait autour de son cachot,
+comme un bélier quand il voit entrer dans l'étable la bergère qui va
lui ouvrir la porte des champs; il voulut m'embrasser sur le front
-comme les autres jours, je me dérobai.</p>
+comme les autres jours, je me dérobai.</p>
-<p>&mdash;Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est passé entre
-le père et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer après!
-Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a répondu?</p>
+<p>&mdash;Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est passé entre
+le père et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer après!
+Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a répondu?</p>
-<p>&mdash;Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine à amener
-l'entretien où tu m'avais conseillé de le conduire; car de lui-même,
-en me revoyant si pâle et si morne, il m'a demandé de lui ouvrir mon
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine à amener
+l'entretien où tu m'avais conseillé de le conduire; car de lui-même,
+en me revoyant si pâle et si morne, il m'a demandé de lui ouvrir mon
c&oelig;ur comme je lui avais ouvert ma conscience, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> et de bien
lui dire s'il ne me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de
-vengeance contre ceux qui avaient causé par malice ma faute et ma
-mort, si funeste et si prématurée?</p>
-
-<p>Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-même, et je
-me suis montré incapable de pardonner jamais dans le fond du c&oelig;ur,
-ni dans ce monde, ni dans l'autre, à ceux qui m'avaient séparé de toi
-et toi de moi, à moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne
-serais jamais à un autre sur la terre et que je serais éternellement
-ton fiancé dans le paradis.</p>
-
-<p>Il m'a bien grondé de ces sentiments, qui lui ôtaient tout droit de
-m'absoudre avant la dernière heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du
-Christ, pardonner à ceux qui n'avaient pas pardonné; il m'a bien
-prêché, bien tourné et retourné de toutes les façons pour me faire
-désavouer ma haine et ma vengeance; mais c'était comme s'il avait
-parlé à la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai été inexorable
-dans ma résolution d'emporter mon ressentiment dans mon âme, à moins
+vengeance contre ceux qui avaient causé par malice ma faute et ma
+mort, si funeste et si prématurée?</p>
+
+<p>Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-même, et je
+me suis montré incapable de pardonner jamais dans le fond du c&oelig;ur,
+ni dans ce monde, ni dans l'autre, à ceux qui m'avaient séparé de toi
+et toi de moi, à moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne
+serais jamais à un autre sur la terre et que je serais éternellement
+ton fiancé dans le paradis.</p>
+
+<p>Il m'a bien grondé de ces sentiments, qui lui ôtaient tout droit de
+m'absoudre avant la dernière heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du
+Christ, pardonner à ceux qui n'avaient pas pardonné; il m'a bien
+prêché, bien tourné et retourné de toutes les façons pour me faire
+désavouer ma haine et ma vengeance; mais c'était comme s'il avait
+parlé à la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai été inexorable
+dans ma résolution d'emporter mon ressentiment dans mon âme, à moins
d'emporter dans l'autre monde l'anneau du mariage qui nous unirait au
-moins dans l'éternité.</p>
+moins dans l'éternité.</p>
-<p>Il a paru réfléchir en lui-même longtemps, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> comme un homme
+<p>Il a paru réfléchir en lui-même longtemps, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> comme un homme
qui doute sans rien dire; puis, en se levant pour s'en aller:</p>
-<p>&mdash;Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grâce du mariage <i>in
+<p>&mdash;Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grâce du mariage <i>in
extremis</i> avec celle que vous aimez plus que le ciel et qui vous aime
-plus que sa vie vous est accordée, me promettez-vous d'embrasser le
-chef des sbires de bon c&oelig;ur, et de bénir vos bourreaux, au lieu de
+plus que sa vie vous est accordée, me promettez-vous d'embrasser le
+chef des sbires de bon c&oelig;ur, et de bénir vos bourreaux, au lieu de
maudire en mourant vos ennemis?</p>
-<p>&mdash;Oui, mille fois oui, me suis-je écrié, ô mon père! et je le ferai de
+<p>&mdash;Oui, mille fois oui, me suis-je écrié, ô mon père! et je le ferai de
bon c&oelig;ur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de
-malheur à ceux qui m'auront donné ainsi une éternité avec Fior d'Aliza
-pour quelques misérables années sur la terre!</p>
+malheur à ceux qui m'auront donné ainsi une éternité avec Fior d'Aliza
+pour quelques misérables années sur la terre!</p>
<h4>CCXXXV</h4>
-<p>&mdash;Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre âme malade,
+<p>&mdash;Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre âme malade,
mon cher fils, ce que vous me demandez est bien difficile, impossible
-à obtenir des hommes peut-être, mais Dieu est plus <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>
-miséricordieux que les hommes, et celui qui a emporté la brebis égarée
-sur ses épaules ramène au bercail l'âme blessée par tous les chemins.
-Je n'oserais prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes supérieurs, sans
-le consentement de vos parents et sans la permission de l'évêque,
-d'unir secrètement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied
-d'un échafaud, et de mêler l'amour à la mort, dans une union toute
-sacrilége, si elle n'était toute sainte.</p>
-
-<p>Mais si Dieu permet, pour votre salut éternel, ce que les hommes
-réprouveraient sans souci de votre âme; si le Christ dit oui par
+à obtenir des hommes peut-être, mais Dieu est plus <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>
+miséricordieux que les hommes, et celui qui a emporté la brebis égarée
+sur ses épaules ramène au bercail l'âme blessée par tous les chemins.
+Je n'oserais prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes supérieurs, sans
+le consentement de vos parents et sans la permission de l'évêque,
+d'unir secrètement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied
+d'un échafaud, et de mêler l'amour à la mort, dans une union toute
+sacrilége, si elle n'était toute sainte.</p>
+
+<p>Mais si Dieu permet, pour votre salut éternel, ce que les hommes
+réprouveraient sans souci de votre âme; si le Christ dit oui par
l'organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je
-ne dirai pas non, et que j'affronterai le blâme des hommes pour porter
-deux âmes pures à Dieu!</p>
+ne dirai pas non, et que j'affronterai le blâme des hommes pour porter
+deux âmes pures à Dieu!</p>
-<p>Je vais d'abord consulter l'évêque aussi rempli de charité que de
-lumière, je monterai ensuite à San Stefano pour obtenir les dispenses
-de mes supérieurs; je confierai ensuite à votre mère et au père de
-Fior d'Aliza la mission sacrée dont je suis chargé auprès d'eux;
+<p>Je vais d'abord consulter l'évêque aussi rempli de charité que de
+lumière, je monterai ensuite à San Stefano pour obtenir les dispenses
+de mes supérieurs; je confierai ensuite à votre mère et au père de
+Fior d'Aliza la mission sacrée dont je suis chargé auprès d'eux;
j'obtiendrai facilement pour eux l'autorisation d'entrer avec moi dans
-votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamné, et pour
-ramener leur fille et leur nièce, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> veuve avant d'être épouse,
-dans leur demeure; préparez-vous par la pureté de vos pensées, par la
-vertu de votre pardon à l'union toute sainte que vous désirez comme un
-gage du ciel, et surtout ne laissez rien soupçonner ni au <i>bargello</i>
-ni à ceux qui vous visiteront par charité, du mystère qui s'accomplira
-entre l'évêque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de
+votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamné, et pour
+ramener leur fille et leur nièce, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> veuve avant d'être épouse,
+dans leur demeure; préparez-vous par la pureté de vos pensées, par la
+vertu de votre pardon à l'union toute sainte que vous désirez comme un
+gage du ciel, et surtout ne laissez rien soupçonner ni au <i>bargello</i>
+ni à ceux qui vous visiteront par charité, du mystère qui s'accomplira
+entre l'évêque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de
Dieu peuvent seuls comprendre ce que les hommes de loi ne sauraient
-souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hélas! le premier.</p>
+souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hélas! le premier.</p>
-<p>À ces mots, il m'a béni et j'ai baisé ses sandales.</p>
+<p>À ces mots, il m'a béni et j'ai baisé ses sandales.</p>
-<p>Voilà, mot à mot, les paroles du père Hilario; mais j'ai bien vu à son
-accent et à son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur
-le succès de sa confidence à l'évêque et à ses supérieurs, et que mon
-désir était déjà ratifié dans sa pensée.</p>
+<p>Voilà, mot à mot, les paroles du père Hilario; mais j'ai bien vu à son
+accent et à son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur
+le succès de sa confidence à l'évêque et à ses supérieurs, et que mon
+désir était déjà ratifié dans sa pensée.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> CCXXXVI</h4>
-<p>Nous passâmes ainsi ensemble ce soir-là, et tous les autres, de longs
+<p>Nous passâmes ainsi ensemble ce soir-là, et tous les autres, de longs
moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela,
-de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce
-que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à
-finir, soit par la grâce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
+de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce
+que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à
+finir, soit par la grâce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les
Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait
-avec délices à cette idée de fuite lointaine, où je serais tout un
-monde pour lui, lui tout un monde pour moi; où nous gagnerions notre
-vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir
-amassé ainsi un petit pécule, nous bâtirions, sous quelque autre
-châtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
-vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre
+avec délices à cette idée de fuite lointaine, où je serais tout un
+monde pour lui, lui tout un monde pour moi; où nous gagnerions notre
+vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir
+amassé ainsi un petit pécule, nous bâtirions, sous quelque autre
+châtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
+vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre
ami Zampogna, que nous nous gardions bien <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> d'oublier; mais,
-cependant, tout en ayant l'air de partager ces beaux rêves, pour
-encourager Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma
-pensée à mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son
-évasion sans me livrer à sa place, à moins de perdre le <i>bargello</i> et
-sa brave femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais
-à aucun prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens
-répondaient de leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu'il
-pouvait leur arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'était d'être
-expulsés, sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de
+cependant, tout en ayant l'air de partager ces beaux rêves, pour
+encourager Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma
+pensée à mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son
+évasion sans me livrer à sa place, à moins de perdre le <i>bargello</i> et
+sa brave femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais
+à aucun prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens
+répondaient de leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu'il
+pouvait leur arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'était d'être
+expulsés, sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de
passer pour mes complices et de prendre dans le cachot la place du
meurtrier et de leur porte-clefs.</p>
<p>Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car
-cela n'aurait été ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
+cela n'aurait été ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur
ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner
le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis
et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de
-mourir, pourvu <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> que lui il vécût pour nourrir et consoler mon
-père et ma tante.</p>
+mourir, pourvu <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> que lui il vécût pour nourrir et consoler mon
+père et ma tante.</p>
-<p>Qu'est-ce donc que j'étais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
+<p>Qu'est-ce donc que j'étais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon
-c&oelig;ur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant,
-puisque j'étais sûre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.</p>
+c&oelig;ur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant,
+puisque j'étais sûre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.</p>
<h4>CCXXXVII</h4>
-<p>Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul à seul, à
-nous reconsoler et à rêver à deux dans notre cachot (car c'était
-vraiment autant le mien que le sien), étaient les plus délicieuses que
-j'eusse passées de ma vie; en vérité, j'aurais voulu que toutes les
-heures de notre vie fussent les mêmes, et que les portes de ce paradis
+<p>Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul à seul, à
+nous reconsoler et à rêver à deux dans notre cachot (car c'était
+vraiment autant le mien que le sien), étaient les plus délicieuses que
+j'eusse passées de ma vie; en vérité, j'aurais voulu que toutes les
+heures de notre vie fussent les mêmes, et que les portes de ce paradis
de prison ne se rouvrissent jamais pour nous deux; quand on a ce que
l'on aime, qu'est-ce donc que le reste? qu'un ennui.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> J'aurais voulu que ces heures ne coulassent pas, ou bien que
-toutes nos heures passées et futures fussent contenues dans une de ces
+toutes nos heures passées et futures fussent contenues dans une de ces
heures.</p>
<h4>CCXXXVIII</h4>
-<p>Mais, hélas! l'ombre du cloître n'en descendait que plus vite sur la
-cour, et les étoiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel
-qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous séparer, coûte que
-coûte, de peur que ma veille dans la cour ne parût trop longue au
-<i>bargello</i>; sa femme et lui étaient bien contents de mon service; ils
-ne cessaient pas, les braves gens, de se féliciter de ma fidélité, de
-mon assiduité à mon devoir, et des soins que je prenais des
-prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'eût été de les
-livrer à la ruine et à la prison, en récompense de leur confiance? Ce
-n'était pas là ce que ma tante m'avait appris en me faisant répéter
-mon catéchisme.</p>
+<p>Mais, hélas! l'ombre du cloître n'en descendait que plus vite sur la
+cour, et les étoiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel
+qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous séparer, coûte que
+coûte, de peur que ma veille dans la cour ne parût trop longue au
+<i>bargello</i>; sa femme et lui étaient bien contents de mon service; ils
+ne cessaient pas, les braves gens, de se féliciter de ma fidélité, de
+mon assiduité à mon devoir, et des soins que je prenais des
+prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'eût été de les
+livrer à la ruine et à la prison, en récompense de leur confiance? Ce
+n'était pas là ce que ma tante m'avait appris en me faisant répéter
+mon catéchisme.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> CCXXXIX</h4>
<p>Au bout d'une demi-semaine, d'une attente si douce et cependant si
-inquiète, le frère Hilario revint de son couvent: il raconta à
-Hyeronimo que l'évêque et le prieur n'avaient pas balancé à lui
+inquiète, le frère Hilario revint de son couvent: il raconta à
+Hyeronimo que l'évêque et le prieur n'avaient pas balancé à lui
accorder le consentement, l'autorisation, les dispenses
-ecclésiastiques, motivées sur le salut du meurtrier repentant, à qui
-le pardon et la résignation ne coûteraient rien s'il mourait avec le
+ecclésiastiques, motivées sur le salut du meurtrier repentant, à qui
+le pardon et la résignation ne coûteraient rien s'il mourait avec le
droit et la certitude de retrouver, dans le paradis des repentants,
-l'éternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps,
-symbole de l'union de l'éternité bienheureuse.</p>
+l'éternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps,
+symbole de l'union de l'éternité bienheureuse.</p>
-<p>&mdash;Je sais, lui avait dit l'évêque, que cette superstition pieuse est
+<p>&mdash;Je sais, lui avait dit l'évêque, que cette superstition pieuse est
dans le pays de Lucques une opinion populaire que rien ne peut
extirper dans les campagnes; mais c'est la superstition de la vertu et
-de l'amour conjugal, utile aux m&oelig;urs; il n'y a aucun mal à y
-condescendre pour la fidélité <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> des époux et surtout pour le
-salut des condamnés.</p>
-
-<p>Le supérieur de San Stefano avait dit de même.</p>
-
-<p>Quant à la mère d'Hyeronimo et à mon père, comment auraient-ils hésité
-à donner un consentement à une union sainte de tout ce qu'ils aimaient
-sur la terre, surtout quand ils espéraient que cette union serait
-peut-être le gage de la grâce accordée à Hyeronimo et tout au moins de
-mon retour auprès d'eux, si l'iniquité des hommes le retenait en
-captivité après sa commutation de peine.</p>
-
-<p>Muni de toutes ces autorisations, le père Hilario avait amené avec
-lui, à la ville, le père aveugle avec le chien qui le conduisait, et
-ma tante qui les précédait de quelques pas, pour éclairer de la voix
-les mauvais pas de la descente à son beau-frère.</p>
-
-<p>Le père Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants
-sans asile qu'il avait rencontrés sur les chemins; il avait obtenu
+de l'amour conjugal, utile aux m&oelig;urs; il n'y a aucun mal à y
+condescendre pour la fidélité <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> des époux et surtout pour le
+salut des condamnés.</p>
+
+<p>Le supérieur de San Stefano avait dit de même.</p>
+
+<p>Quant à la mère d'Hyeronimo et à mon père, comment auraient-ils hésité
+à donner un consentement à une union sainte de tout ce qu'ils aimaient
+sur la terre, surtout quand ils espéraient que cette union serait
+peut-être le gage de la grâce accordée à Hyeronimo et tout au moins de
+mon retour auprès d'eux, si l'iniquité des hommes le retenait en
+captivité après sa commutation de peine.</p>
+
+<p>Muni de toutes ces autorisations, le père Hilario avait amené avec
+lui, à la ville, le père aveugle avec le chien qui le conduisait, et
+ma tante qui les précédait de quelques pas, pour éclairer de la voix
+les mauvais pas de la descente à son beau-frère.</p>
+
+<p>Le père Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants
+sans asile qu'il avait rencontrés sur les chemins; il avait obtenu
pour eux un coin obscur sous le porche du couvent de Lucques qu'il
-habitait lui-même; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux
-fois par jour aux habitués de la communauté; sur leurs deux parts,
-ils en avaient prélevé une pour le petit chien à <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> trois
-pattes de l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bête semblait
-comprendre qu'il y avait un mystère dans tout cela, et, couché sur les
-pieds de son maître ou sur le tablier de ma tante, il les regardait
-avec étonnement et il avait cessé d'aboyer, comme il avait l'habitude
-de faire à notre porte, au passage des pèlerins.</p>
+habitait lui-même; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux
+fois par jour aux habitués de la communauté; sur leurs deux parts,
+ils en avaient prélevé une pour le petit chien à <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> trois
+pattes de l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bête semblait
+comprendre qu'il y avait un mystère dans tout cela, et, couché sur les
+pieds de son maître ou sur le tablier de ma tante, il les regardait
+avec étonnement et il avait cessé d'aboyer, comme il avait l'habitude
+de faire à notre porte, au passage des pèlerins.</p>
<h4>CCXL</h4>
-<p>&mdash;Prenez bien garde, avait dit à nos parents le père Hilario, de rien
-révéler ni au <i>bargello</i>, ni à sa femme, ni à personne du secret qui
+<p>&mdash;Prenez bien garde, avait dit à nos parents le père Hilario, de rien
+révéler ni au <i>bargello</i>, ni à sa femme, ni à personne du secret qui
se passe entre Hyeronimo, Fior d'Aliza, vous et moi; un seul mot, un
-seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut même de votre
+seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut même de votre
cher enfant, s'il doit mourir.</p>
-<p>Ma tante et mon père l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser
-ma tante, à son tour, vous raconter ce qui s'était dit et ce qui se
+<p>Ma tante et mon père l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser
+ma tante, à son tour, vous raconter ce qui s'était dit et ce qui se
dit ensuite entre eux et Hyeronimo, quand ils se revirent, car je n'y
-étais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance.</p>
+étais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> CHAPITRE IX</h3>
<h4>CCXLI</h4>
-<p>La tante alors, au lieu de parler, se prit à pleurer à chaudes larmes,
-le visage caché dans son tablier.</p>
+<p>La tante alors, au lieu de parler, se prit à pleurer à chaudes larmes,
+le visage caché dans son tablier.</p>
<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, me dit-elle enfin, rien qu'en y pensant je
-pleure toujours les yeux de ma tête.</p>
+pleure toujours les yeux de ma tête.</p>
-<p>Mettez-vous à notre place, pauvres vieux que nous étions, l'un privé
-de la lumière, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers
+<p>Mettez-vous à notre place, pauvres vieux que nous étions, l'un privé
+de la lumière, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers
enfants, leur unique soutien, lui allant chercher sa fille qui ne
-voudrait peut-être pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant
+voudrait peut-être pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant
recevoir mon fils pour lui faire le dernier adieu au pied d'un
-échafaud ou tout au plus à la porte d'un bagne perpétuel, la plus
-grande grâce qu'il pût espérer, si monseigneur le <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> duc
+échafaud ou tout au plus à la porte d'un bagne perpétuel, la plus
+grande grâce qu'il pût espérer, si monseigneur le <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> duc
revenait avant le jour fatal, et tous n'ayant pour appui dans une
-ville inconnue qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bâton,
-demandant pour eux l'aumône aux portes.</p>
-
-<p>C'est pourtant comme cela que nous entrâmes à Lucques, monsieur, moi
-disant mon chapelet derrière le frère quêteur; et lui, en montrant mon
-beau-frère, marchant à tâtons derrière nous, guidé par son pauvre
-chien estropié.</p>
-
-<p>Hélas! qu'aurait pensé mon pauvre défunt mari, s'il nous avait vus
-ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laissée en mourant si
-jeune et si nippée, avec une si belle enfant au sein; son frère, avec
-ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros châtaignier;
-son fils, riant dans son berceau auprès du foyer pétillant des
-sarments de la vigne, honorés dans toute la montagne et faisant envie
-à tous les pèlerins qui montaient ou descendaient par le sentier de
+ville inconnue qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bâton,
+demandant pour eux l'aumône aux portes.</p>
+
+<p>C'est pourtant comme cela que nous entrâmes à Lucques, monsieur, moi
+disant mon chapelet derrière le frère quêteur; et lui, en montrant mon
+beau-frère, marchant à tâtons derrière nous, guidé par son pauvre
+chien estropié.</p>
+
+<p>Hélas! qu'aurait pensé mon pauvre défunt mari, s'il nous avait vus
+ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laissée en mourant si
+jeune et si nippée, avec une si belle enfant au sein; son frère, avec
+ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros châtaignier;
+son fils, riant dans son berceau auprès du foyer pétillant des
+sarments de la vigne, honorés dans toute la montagne et faisant envie
+à tous les pèlerins qui montaient ou descendaient par le sentier de
San Stefano?</p>
-<p>Et maintenant, son fils condamné pour homicide, au fond d'un cachot,
-sur la paille, attendant le jour du supplice; son frère ayant perdu la
-lumière du firmament; moi, flétrie et pâlie par les soucis, loin de ma
-fille que j'allais retrouver sans qu'il me fût permis de l'embrasser
+<p>Et maintenant, son fils condamné pour homicide, au fond d'un cachot,
+sur la paille, attendant le jour du supplice; son frère ayant perdu la
+lumière du firmament; moi, flétrie et pâlie par les soucis, loin de ma
+fille que j'allais retrouver sans qu'il me fût permis de l'embrasser
seulement quand je la reverrais!</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Tous nos biens passés dans les mains des hommes de loi,
-ruinés, mendiants, et, qui plus est, déshonorés à jamais dans la
-montagne par un homicide commis à notre porte, comme dans un repaire
-de brigands, bien que nous fussions honnêtes! Mais qui le savait,
-excepté Dieu et le moine? Voilà pourtant, monsieur, ce que nous étions
+<p><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Tous nos biens passés dans les mains des hommes de loi,
+ruinés, mendiants, et, qui plus est, déshonorés à jamais dans la
+montagne par un homicide commis à notre porte, comme dans un repaire
+de brigands, bien que nous fussions honnêtes! Mais qui le savait,
+excepté Dieu et le moine? Voilà pourtant, monsieur, ce que nous étions
devenus en si peu de temps, et comment nous entrions dans la ville de
Lucques. Pourrais-je ne pas pleurer, quand j'y pense?</p>
<h4>CCXLII</h4>
-<p>Le lendemain du jour où le père Hilario nous avait déposés dans la
-niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, près de la
-prison où l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre
+<p>Le lendemain du jour où le père Hilario nous avait déposés dans la
+niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, près de la
+prison où l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre
avec une permission du juge pour aller revoir tant que nous voudrions
-le condamné à mort dans sa prison parce que nous étions sa seule
-famille; le <i>bargello</i> avait l'ordre de nous ouvrir la porte à toute
-<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frère
-Hilario, fût avec nous.</p>
+le condamné à mort dans sa prison parce que nous étions sa seule
+famille; le <i>bargello</i> avait l'ordre de nous ouvrir la porte à toute
+<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frère
+Hilario, fût avec nous.</p>
-<p>C'est ainsi que nous entrâmes, tout tremblants de peur et de désir à
-la fois, dans la grande cour vide de la prison, où roucoulaient les
+<p>C'est ainsi que nous entrâmes, tout tremblants de peur et de désir à
+la fois, dans la grande cour vide de la prison, où roucoulaient les
colombes, qui semblaient pleurer comme nous et se parler d'amour comme
nos deux enfants.</p>
-<p>Le <i>bargello</i> et sa femme avaient eu l'égard de ne pas entrer avec
-nous et de refermer la porte derrière nous pour ne pas assister
-indiscrètement au désespoir d'un oncle et d'une mère qui venaient
-compter les dernières heures de leur enfant et de leur neveu.</p>
+<p>Le <i>bargello</i> et sa femme avaient eu l'égard de ne pas entrer avec
+nous et de refermer la porte derrière nous pour ne pas assister
+indiscrètement au désespoir d'un oncle et d'une mère qui venaient
+compter les dernières heures de leur enfant et de leur neveu.</p>
<p>Fior d'Aliza, avertie par le moine, avait eu le soin de ne pas
-s'approcher non plus trop près pour que nous ne nous jetassions pas
+s'approcher non plus trop près pour que nous ne nous jetassions pas
follement, en nous revoyant, dans les bras les uns des autres; mais
-j'aperçus sa tête si belle et tout éplorée qui s'avançait, malgré
-elle, pour nous entrevoir de derrière un noir pilier du cloître, où
+j'aperçus sa tête si belle et tout éplorée qui s'avançait, malgré
+elle, pour nous entrevoir de derrière un noir pilier du cloître, où
elle se cachait bien loin de nous! Ah! que sa vue me fit peine et
-plaisir à la fois, monsieur! Je sentis fléchir mes jambes sous moi,
-et, sans l'épaule de mon frère, à laquelle je me retins, je serais
-tombée à terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant
-nous, jappa de joie en <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> voulant s'élancer vers elle, mais je
-le retins par sa chaîne, et nous fûmes bientôt devant la grille
+plaisir à la fois, monsieur! Je sentis fléchir mes jambes sous moi,
+et, sans l'épaule de mon frère, à laquelle je me retins, je serais
+tombée à terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant
+nous, jappa de joie en <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> voulant s'élancer vers elle, mais je
+le retins par sa chaîne, et nous fûmes bientôt devant la grille
ouverte du cachot d'Hyeronimo.</p>
<h4>CCXLIII</h4>
<p>Il nous attendait, le pauvre enfant; il se jeta, quand il nous vit,
aux genoux de son oncle et de moi comme pour nous demander pardon de
-toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de défendre sa
+toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de défendre sa
cousine et nous avait fait fondre sur la maison. Son oncle pressait sa
-tête contre ses genoux chancelants d'émotion; moi, je pleurais sans
+tête contre ses genoux chancelants d'émotion; moi, je pleurais sans
rien lui dire que son nom dans mes sanglots, en tenant sa main toute
-mouillée dans la mienne.</p>
-
-<p>Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chaîne pour
-s'élancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant
-s'appuyer, pour le lécher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes
-en recommençant toujours à s'élancer vainement, jusqu'à ce que
-Hyeronimo l'eût embrassé aussi, à son tour, en pleurant. Enfin,
-monsieur, <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> c'était une désolation dans le cachot, où l'on
+mouillée dans la mienne.</p>
+
+<p>Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chaîne pour
+s'élancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant
+s'appuyer, pour le lécher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes
+en recommençant toujours à s'élancer vainement, jusqu'à ce que
+Hyeronimo l'eût embrassé aussi, à son tour, en pleurant. Enfin,
+monsieur, <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> c'était une désolation dans le cachot, où l'on
entendait plus de sanglots et de jappements que de paroles.</p>
-<p>À la fin, le père Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-même, nous dit
+<p>À la fin, le père Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-même, nous dit
en pleurant aussi:</p>
-<p>&mdash;Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'écarter
-pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure où l'on apporte
+<p>&mdash;Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'écarter
+pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure où l'on apporte
la soupe aux prisonniers et pour que vous puissiez voir du moins celle
-à laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me
-promener avec le porte-clefs sous le cloître: chaque fois que nous
+à laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me
+promener avec le porte-clefs sous le cloître: chaque fois que nous
passerons, elle et moi, devant le cachot, vous pourrez la contempler,
pauvre tante! et elle pourra entrevoir d'un coup d'&oelig;il, sans
-détourner trop la tête, tout ce qu'elle chérit ici bas; ne lui parlez
+détourner trop la tête, tout ce qu'elle chérit ici bas; ne lui parlez
que des yeux et du geste du fond de la loge, elle ne vous parlera que
par son silence; vous aurez assez le temps de lui parler tous de la
-langue, si je parviens jamais à vous la rendre par la grâce de Dieu,
-et surtout empêchez bien le chien de japper et de s'élancer vers elle
+langue, si je parviens jamais à vous la rendre par la grâce de Dieu,
+et surtout empêchez bien le chien de japper et de s'élancer vers elle
contre la grille, quand nous passerons et repasserons devant le
cachot.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> CCXLIV</h4>
-<p>Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pûmes rien nous dire tant que
-nous n'entendîmes pas s'approcher sous le cloître le bruit des
-sandales du moine et des pas légers de Fior d'Aliza.</p>
+<p>Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pûmes rien nous dire tant que
+nous n'entendîmes pas s'approcher sous le cloître le bruit des
+sandales du moine et des pas légers de Fior d'Aliza.</p>
-<p>À ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux
-le visage de ma chère enfant. Mon Dieu! qu'elle était belle! mais
-qu'elle était pâle dans son costume sombre de gardien d'une prison.
-Ses yeux, en me regardant à la dérobée, pendant qu'elle pouvait être
-entrevue de nous en passant et repassant, étaient tellement voilés de
+<p>À ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux
+le visage de ma chère enfant. Mon Dieu! qu'elle était belle! mais
+qu'elle était pâle dans son costume sombre de gardien d'une prison.
+Ses yeux, en me regardant à la dérobée, pendant qu'elle pouvait être
+entrevue de nous en passant et repassant, étaient tellement voilés de
larmes mal contenues, qu'on ne pouvait les voir que comme on voit une
-pervenche mouillée à travers les gouttes d'eau au bord de la source.
-Comme le cloître était bien long et que le frère Hilario marchait
-pesamment, à cause de son âge, nous causions, Hyeronimo, mon frère et
-moi, pendant la distance d'un bout du cloître à l'autre bout; le chien
-même semblait s'en mêler, monsieur, et ses yeux semblaient <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
-véritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior
-d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le père qui ne pleurait pas,
-hélas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais
-son c&oelig;ur n'en était que plus noyé!</p>
+pervenche mouillée à travers les gouttes d'eau au bord de la source.
+Comme le cloître était bien long et que le frère Hilario marchait
+pesamment, à cause de son âge, nous causions, Hyeronimo, mon frère et
+moi, pendant la distance d'un bout du cloître à l'autre bout; le chien
+même semblait s'en mêler, monsieur, et ses yeux semblaient <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
+véritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior
+d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le père qui ne pleurait pas,
+hélas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais
+son c&oelig;ur n'en était que plus noyé!</p>
<h4>CCXLV</h4>
-<p>Ce que nous dîmes tous les trois, pendant ces deux heures que le père
-Hilario fit durer, à sa grande fatigue, le plaisir et la peine,
+<p>Ce que nous dîmes tous les trois, pendant ces deux heures que le père
+Hilario fit durer, à sa grande fatigue, le plaisir et la peine,
comment pourrais-je vous le redire? Un jour n'y suffirait pas. Jugez
donc ce que quatre personnes qui ne font qu'une, et qui sentent le
-cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tête par le supplice
-prochain d'un seul d'entre eux, prêt à les tuer tous d'un seul coup,
+cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tête par le supplice
+prochain d'un seul d'entre eux, prêt à les tuer tous d'un seul coup,
peuvent se dire!</p>
<p>Hyeronimo nous confessa que son bonheur, s'il devait vivre, et son
-salut éternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement
+salut éternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement
que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour
son union avec sa cousine (<i>sorella</i>, comme nous <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> disons,
-nous); sachant combien sa <i>sorella</i> le chérissait de tous les amours
-et n'ayant pas nous-mêmes de plus cher désir que ce mariage, comment
+nous); sachant combien sa <i>sorella</i> le chérissait de tous les amours
+et n'ayant pas nous-mêmes de plus cher désir que ce mariage, comment
aurions-nous pu refuser au pauvre mourant?</p>
-<p>C'était nous qui lui avions donné son idée que les époux sur la terre
-se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refusé son
-paradis à lui-même, si nous avions dit non, l'aveugle et moi?</p>
-
-<p>Il nous bénit mille et mille fois de notre condescendance à son amour,
-et il nous répéta tout ce que le père Hilario lui avait appris de la
-condescendance de l'évêque; outre le souci qu'il avait de nous, en
-nous laissant dans la misère par son supplice, dans ce supplice il ne
-semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne fût avancée par
-quelque événement avant que le prêtre eût accompli sa promesse, en
-bénissant cette union secrète et en consacrant sa passion devant
+<p>C'était nous qui lui avions donné son idée que les époux sur la terre
+se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refusé son
+paradis à lui-même, si nous avions dit non, l'aveugle et moi?</p>
+
+<p>Il nous bénit mille et mille fois de notre condescendance à son amour,
+et il nous répéta tout ce que le père Hilario lui avait appris de la
+condescendance de l'évêque; outre le souci qu'il avait de nous, en
+nous laissant dans la misère par son supplice, dans ce supplice il ne
+semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne fût avancée par
+quelque événement avant que le prêtre eût accompli sa promesse, en
+bénissant cette union secrète et en consacrant sa passion devant
l'autel.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> CCXLVI</h4>
<p>&mdash;Oh! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de
faire ce qu'il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours,
-et que je n'emporte pas mon désespoir dans l'autre vie!</p>
+et que je n'emporte pas mon désespoir dans l'autre vie!</p>
-<p>Nous ne répondîmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait
-à passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en
-étions comme étouffés pendant sa promenade au fond du cloître.</p>
+<p>Nous ne répondîmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait
+à passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en
+étions comme étouffés pendant sa promenade au fond du cloître.</p>
-<p>La dernière fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me
-retenir, et je dis à demi-voix, de manière qu'elle m'entendît sans que
+<p>La dernière fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me
+retenir, et je dis à demi-voix, de manière qu'elle m'entendît sans que
les autres puissent m'entendre:</p>
<p>&mdash;Fior d'Aliza, que veux-tu de nous?</p>
-<p>Elle répondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout
+<p>Elle répondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout
de ses pieds en parlant.</p>
<p>&mdash;Lui, ou mourir avec lui!</p>
-<p>Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortîmes à l'heure
-que nous avait indiquée le père Hilario, nous la vîmes qui
-s'éloignait de lui <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> en courant, pour remonter dans sa chambre
-avant notre sortie de la geôle. Le <i>bargello</i> et sa femme ne
-s'étonnèrent pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitués à
-entendre des sanglots du c&oelig;ur dans leur puits, comme nous autres à
+<p>Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortîmes à l'heure
+que nous avait indiquée le père Hilario, nous la vîmes qui
+s'éloignait de lui <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> en courant, pour remonter dans sa chambre
+avant notre sortie de la geôle. Le <i>bargello</i> et sa femme ne
+s'étonnèrent pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitués à
+entendre des sanglots du c&oelig;ur dans leur puits, comme nous autres à
entendre le sanglottement de l'eau dans les sources.</p>
<h4>CCXLVII</h4>
<p>La tante se tut.</p>
-<p>&mdash;À toi maintenant, dit-elle à Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui
+<p>&mdash;À toi maintenant, dit-elle à Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui
saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant
-ainsi, peut-être pour la dernière fois, avec notre pauvre Hyeronimo.</p>
+ainsi, peut-être pour la dernière fois, avec notre pauvre Hyeronimo.</p>
<p>Voyons, parle au monsieur avec confiance; c'est ton tour maintenant
d'ouvrir ton c&oelig;ur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et
-de le vider de tout ce qu'il contenait de rêves et de larmes, pour n'y
-laisser place qu'au bonheur et à la reconnaissance que tu vas goûter
+de le vider de tout ce qu'il contenait de rêves et de larmes, pour n'y
+laisser place qu'au bonheur et à la reconnaissance que tu vas goûter
pendant le reste de ta vie.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> &mdash;Oh! oui, raconte-nous cela toi-même, dit l'aveugle en
+<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> &mdash;Oh! oui, raconte-nous cela toi-même, dit l'aveugle en
joignant ses deux mains sur la table; je me le ferais bien raconter
-tous les soirs de ma vie sans me rassasier jamais des miséricordes du
+tous les soirs de ma vie sans me rassasier jamais des miséricordes du
bon Dieu pour nous.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obéir à mon père et à ma tante,
+<p>&mdash;Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obéir à mon père et à ma tante,
mais cela me rend toute honteuse. Comment une fille si innocente et si
-simple que j'étais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est
-l'ange de la parenté et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin
-voilà.</p>
+simple que j'étais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est
+l'ange de la parenté et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin
+voilà.</p>
<h4>CCXLVIII</h4>
<p>Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout
-habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
-toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver
+habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
+toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver
ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant
-innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
+innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
voici ce que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix
-claire et divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce
-n'était pas moi qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient
-fermées et la parole d'en haut me parlait sans me laisser répondre et
-comme si quelqu'un m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà
-pourquoi je n'essayai même pas de contredire cette voix qui portait
+claire et divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce
+n'était pas moi qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient
+fermées et la parole d'en haut me parlait sans me laisser répondre et
+comme si quelqu'un m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà
+pourquoi je n'essayai même pas de contredire cette voix qui portait
avec elle la conviction.</p>
-<p>Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela
-ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y
-consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa
-liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et
-avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
-alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le
-trompant lui-même?</p>
+<p>Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela
+ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y
+consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa
+liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et
+avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
+alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le
+trompant lui-même?</p>
<p>Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis
elle reprit:</p>
-<p>&mdash;Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et
+<p>&mdash;Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et
lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au
-rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as
-rencontré la noce de la fille du <i>bargello</i>, <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> jusqu'à ce que
+rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as
+rencontré la noce de la fille du <i>bargello</i>, <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> jusqu'à ce que
tu viennes le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et
-que vous partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la
-montagne pour sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le
-jour les frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise.
+que vous partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la
+montagne pour sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le
+jour les frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise.
Alors on ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux
-propriétaires d'un <i>podere</i> pour faire les moissons, lui comme
-coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et
-toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.
-Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un
-barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des
-prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un
-fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui
+propriétaires d'un <i>podere</i> pour faire les moissons, lui comme
+coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et
+toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.
+Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un
+barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des
+prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un
+fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui
permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et
-qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
+qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se
trouve hors des murs, libre dans la campagne...</p>
<p>Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi
-préfères-tu mourir à sa <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> place, plutôt que de risquer la
-liberté en le suivant dans sa fuite?...</p>
+préfères-tu mourir à sa <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> place, plutôt que de risquer la
+liberté en le suivant dans sa fuite?...</p>
-<p>&mdash;Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
-sauvais derrière lui, le <i>bargello</i> et sa femme, si bons et si
-hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait
-certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour
+<p>&mdash;Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
+sauvais derrière lui, le <i>bargello</i> et sa femme, si bons et si
+hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait
+certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour
tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le
-déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle
-pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
-la prison pour un bon mouvement de leur c&oelig;ur! Non! plutôt mourir
+déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle
+pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
+la prison pour un bon mouvement de leur c&oelig;ur! Non! plutôt mourir
que de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en
-paix de la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que
-d'autres versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en
-verses de bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et
+paix de la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que
+d'autres versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en
+verses de bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et
si bon, est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non,
-non, il aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et
-notre père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la
-lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le c&oelig;ur,
-ce catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?</p>
+non, il aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et
+notre père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la
+lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le c&oelig;ur,
+ce catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> CCXLIX</h4>
<p>Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai: Fuis, je t'en ai
-préparé les moyens pour la nuit où tu seras mis seul en chapelle et je
-vais te rejoindre; ce n'est pas même un mensonge, car, morte ou
-vivante, je le rejoindrai bientôt. Puis-je vivre sans lui? puis-je
-même mourir sans que mon âme vole sur ses pas et le rejoigne comme la
-colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il émigre de la
+préparé les moyens pour la nuit où tu seras mis seul en chapelle et je
+vais te rejoindre; ce n'est pas même un mensonge, car, morte ou
+vivante, je le rejoindrai bientôt. Puis-je vivre sans lui? puis-je
+même mourir sans que mon âme vole sur ses pas et le rejoigne comme la
+colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il émigre de la
branche avant elle?</p>
-<p>Il fut donc décidé que je le tromperais pour ne pas tromper le
+<p>Il fut donc décidé que je le tromperais pour ne pas tromper le
<i>bargello</i> et sa femme.</p>
-<p>&mdash;Quand il sera libre, continua la voix, tu revêtiras le froc et le
-capuchon des pénitents noirs qu'il aura laissés tomber de la fenêtre
+<p>&mdash;Quand il sera libre, continua la voix, tu revêtiras le froc et le
+capuchon des pénitents noirs qu'il aura laissés tomber de la fenêtre
en s'enfuyant, et tu reviendras dans son cachot, avant le jour,
-prendre sa place, pour que les sbires te mènent au supplice, en
+prendre sa place, pour que les sbires te mènent au supplice, en
croyant que c'est lui qu'ils vont fusiller pour venger le capitaine;
-tu marcheras en silence devant eux, suivie des pénitents <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
+tu marcheras en silence devant eux, suivie des pénitents <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
noirs ou blancs de toute la ville qui prieront pour toi; et quand tu
-seras arrivée au lieu du supplice, tu mourras en prononçant son nom,
+seras arrivée au lieu du supplice, tu mourras en prononçant son nom,
heureuse de mourir pour qu'il vive!</p>
-<p>Voilà, monsieur, voilà exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais
-pas inventé, en toute ma vie, de moi-même. J'étais trop simple et trop
+<p>Voilà, monsieur, voilà exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais
+pas inventé, en toute ma vie, de moi-même. J'étais trop simple et trop
timide, mais l'ange de l'amour conjugal en invente bien d'autres,
allez! Je l'ai bien compris quand je fus sa femme!</p>
<h4>CCL</h4>
-<p>Après ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touché
-ma paupière et calmé mon pauvre c&oelig;ur.</p>
+<p>Après ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touché
+ma paupière et calmé mon pauvre c&oelig;ur.</p>
-<p>Ma résolution était prise d'obéir, sans lui rien dire qu'au moment où
-le prince qu'on attendait dans Lucques serait arrivé, et qu'il aurait
-ou ratifié ou ajourné l'exécution. C'était notre dernier espoir.</p>
+<p>Ma résolution était prise d'obéir, sans lui rien dire qu'au moment où
+le prince qu'on attendait dans Lucques serait arrivé, et qu'il aurait
+ou ratifié ou ajourné l'exécution. C'était notre dernier espoir.</p>
-<p>Hélas! il fut trompé encore; le lendemain à mon <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> réveil, le
-<i>bargello</i> me dit négligemment, comme je passais pour mon service dans
-le préau, que le prince venait d'écrire à son ministre qu'il ne
-fallait pas l'attendre et qu'il était retenu en Bohême par les
+<p>Hélas! il fut trompé encore; le lendemain à mon <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> réveil, le
+<i>bargello</i> me dit négligemment, comme je passais pour mon service dans
+le préau, que le prince venait d'écrire à son ministre qu'il ne
+fallait pas l'attendre et qu'il était retenu en Bohême par les
chasses.</p>
-<p>Tout fut perdu; mes jambes me manquèrent sous moi; mais le <i>bargello</i>
-ne s'aperçut pas de ma pâleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore
-dans le vestibule grillé du préau. Il crut que je dormais encore à
-moitié, ou que le retour du prince m'était indifférent comme
+<p>Tout fut perdu; mes jambes me manquèrent sous moi; mais le <i>bargello</i>
+ne s'aperçut pas de ma pâleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore
+dans le vestibule grillé du préau. Il crut que je dormais encore à
+moitié, ou que le retour du prince m'était indifférent comme
l'ajournement du supplice du meurtrier.</p>
<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
@@ -3614,1791 +3573,1791 @@ l'ajournement du supplice du meurtrier.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> CXXX<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
<h3>FIOR D'ALIZA<br>
-(Suite. Voir la livraison précédente.)</h3>
+(Suite. Voir la livraison précédente.)</h3>
<h4>CCLI</h4>
-<p>J'entrai dans le préau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le père
-Hilario y était déjà, il était venu lui annoncer que tout espoir de
-grâce était perdu par l'absence du prince qui voulait chasser
-<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> le faisan en Bohême, et que le jour de la mort était fixé à
-trois jours de là pour le condamné; il recevait sa dernière confession
+<p>J'entrai dans le préau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le père
+Hilario y était déjà, il était venu lui annoncer que tout espoir de
+grâce était perdu par l'absence du prince qui voulait chasser
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> le faisan en Bohême, et que le jour de la mort était fixé à
+trois jours de là pour le condamné; il recevait sa dernière confession
et la promesse de lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement
-de l'eucharistie avec celui de l'extrême-onction, la veille de sa
-mort. Puis, se tournant vers moi à demi morte:</p>
+de l'eucharistie avec celui de l'extrême-onction, la veille de sa
+mort. Puis, se tournant vers moi à demi morte:</p>
<p>&mdash;Je vous laisse ensemble, me dit-il; mes deux enfants, demain, avant
-la nuit, vous serez unis pour un jour et séparés le jour suivant pour
-un peu de temps! Que l'éternité vous console du jour qui passe! Je
-vais annoncer le désespoir à vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez
+la nuit, vous serez unis pour un jour et séparés le jour suivant pour
+un peu de temps! Que l'éternité vous console du jour qui passe! Je
+vais annoncer le désespoir à vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez
avec moi pour qu'ils ne meurent pas sous le coup; vous leur resterez,
n'est-ce pas? et le souvenir d'Hyeronimo revivra pour eux en vous.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> CCLII</h4>
-<p>Je n'étais déjà plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait
+<p>Je n'étais déjà plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait
dit la nuit, et je le suivis, avec l'autorisation du <i>bargello</i>,
-jusqu'à la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il
-ouvrît la bouche, je fis un signe invisible à ma tante et je lui fis
-comprendre que l'exécution n'aurait peut-être pas lieu. Elle le dit
-tout bas à mon père sans que le père Hilario s'en aperçût; puis ils
-reçurent la fatale nouvelle avec la résignation apparente de ceux qui
-n'ont plus rien à craindre ici-bas, que la fin de tout.</p>
-
-<p>Le père Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le
-lendemain secrètement, avant le lever du jour, pour donner devant eux
-la bénédiction mortuaire et la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
-Il leur enseigna en même temps de garder le silence sur l'objet de la
-cérémonie, de prier <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Dieu dans leur c&oelig;ur et de se taire
-devant le <i>bargello</i>, pendant que lui, le père Hilario, dirait la
+jusqu'à la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il
+ouvrît la bouche, je fis un signe invisible à ma tante et je lui fis
+comprendre que l'exécution n'aurait peut-être pas lieu. Elle le dit
+tout bas à mon père sans que le père Hilario s'en aperçût; puis ils
+reçurent la fatale nouvelle avec la résignation apparente de ceux qui
+n'ont plus rien à craindre ici-bas, que la fin de tout.</p>
+
+<p>Le père Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le
+lendemain secrètement, avant le lever du jour, pour donner devant eux
+la bénédiction mortuaire et la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
+Il leur enseigna en même temps de garder le silence sur l'objet de la
+cérémonie, de prier <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Dieu dans leur c&oelig;ur et de se taire
+devant le <i>bargello</i>, pendant que lui, le père Hilario, dirait la
messe des morts et que l'enfant de ch&oelig;ur qui servirait la messe
-entendrait, sans les comprendre, les paroles latines prononcées par le
-prêtre sur la tête des deux fiancés.</p>
+entendrait, sans les comprendre, les paroles latines prononcées par le
+prêtre sur la tête des deux fiancés.</p>
-<p>Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le père Hilario
-dans le guichet. Quelle journée, monsieur, que celle-ci, et comme
-j'aurais voulu tout à la fois en presser et en ralentir les heures!
+<p>Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le père Hilario
+dans le guichet. Quelle journée, monsieur, que celle-ci, et comme
+j'aurais voulu tout à la fois en presser et en ralentir les heures!
les unes pour mourir tout de suite et pour aller l'attendre dans le
paradis, dont je n'aurais vu que quelques heures sur la terre, et les
-autres pour lui rendre la liberté et la vie, lui sacrifiant à son
+autres pour lui rendre la liberté et la vie, lui sacrifiant à son
insu la mienne.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> CCLIII</h4>
<p>Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher
-beaucoup de la loge où Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la
-tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à
-travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête; et moi, du
-haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure
+beaucoup de la loge où Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la
+tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à
+travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête; et moi, du
+haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure
immobile dans la demi-ombre de sa loge.</p>
-<p>Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du
-<i>bargello</i> que j'étais malade, pour me dispenser de m'asseoir à table
+<p>Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du
+<i>bargello</i> que j'étais malade, pour me dispenser de m'asseoir à table
avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant
-la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne
-intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fît sa
-<i>sposa</i>, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour
+la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne
+intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fît sa
+<i>sposa</i>, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour
sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Bien longtemps avant que le jour blanchît les montagnes de
+<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Bien longtemps avant que le jour blanchît les montagnes de
Lucques, je lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai
-mes blonds cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe,
-pour que ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de
-mon mari; puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d'une gorgère
+mes blonds cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe,
+pour que ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de
+mon mari; puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d'une gorgère
de dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie
entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins
-rappelât en moi la femme et m'embellît aux yeux de mon fiancé.</p>
+rappelât en moi la femme et m'embellît aux yeux de mon fiancé.</p>
-<p>Il faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles
-vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d'elles
+<p>Il faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles
+vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d'elles
avenante, dans l'&oelig;il de celui qu'elles aiment.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> CCLIV</h4>
<p>Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l'escalier de la
-tour, croyant que mes mouvements hâteraient le jour, et m'avançant
-jusqu'à la porte de la rue pour écouter si je n'entendais pas les pas
-lourds du père Hilario, et les pas légers de l'enfant de ch&oelig;ur
+tour, croyant que mes mouvements hâteraient le jour, et m'avançant
+jusqu'à la porte de la rue pour écouter si je n'entendais pas les pas
+lourds du père Hilario, et les pas légers de l'enfant de ch&oelig;ur
faisant tinter sa sonnette dans l'ombre devant lui; mais rien,
-toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernière
-fois, le père Hilario allait sonner, quand je prévins le bruit en
-ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais été l'ange
-qu'on voit peint sur la muraille de la cathédrale de Pise et qui ouvre
-la porte du cachot à Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant
-que les deux gendarmes dormaient, la tête sur leur bras, sans voir et
+toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernière
+fois, le père Hilario allait sonner, quand je prévins le bruit en
+ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais été l'ange
+qu'on voit peint sur la muraille de la cathédrale de Pise et qui ouvre
+la porte du cachot à Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant
+que les deux gendarmes dormaient, la tête sur leur bras, sans voir et
sans entendre.</p>
-<p>Je mis mon doigt sur mes lèvres pour que le vieillard et l'enfant ne
-réveillassent pas le <i>bargello</i>; <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> vous savez que j'avais assez
-mérité sa confiance pour qu'il me laissât la clef du préau. Je fis
-entrer le prêtre et l'enfant. Nous traversâmes sans bruit la cour de
-la prison; le prêtre, l'enfant de ch&oelig;ur et moi, nous entrâmes dans
-la loge d'Hyeronimo. Je marchais la dernière et je baissais la tête.</p>
+<p>Je mis mon doigt sur mes lèvres pour que le vieillard et l'enfant ne
+réveillassent pas le <i>bargello</i>; <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> vous savez que j'avais assez
+mérité sa confiance pour qu'il me laissât la clef du préau. Je fis
+entrer le prêtre et l'enfant. Nous traversâmes sans bruit la cour de
+la prison; le prêtre, l'enfant de ch&oelig;ur et moi, nous entrâmes dans
+la loge d'Hyeronimo. Je marchais la dernière et je baissais la tête.</p>
-<p>Hyeronimo était aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le père
+<p>Hyeronimo était aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le père
Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un
-couloir sombre, à la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe
-commença. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me
-tintaient d'émotion.</p>
+couloir sombre, à la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe
+commença. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me
+tintaient d'émotion.</p>
-<p>Le père et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux
-statues de pierre sculptée, contre un pilier de la cathédrale; ils
-étaient entrés en même temps que nous, par la porte extérieure de la
+<p>Le père et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux
+statues de pierre sculptée, contre un pilier de la cathédrale; ils
+étaient entrés en même temps que nous, par la porte extérieure de la
chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo
-regarda sa mère, et le père pleurait sans nous voir. Après
-l'élévation, le prêtre nous fit approcher, et déployant sur nos deux
-têtes un voile noir, que l'enfant de ch&oelig;ur prit pour un linceul du
-condamné, il nous glissa à chacun un anneau dans la main et nous bénit
+regarda sa mère, et le père pleurait sans nous voir. Après
+l'élévation, le prêtre nous fit approcher, et déployant sur nos deux
+têtes un voile noir, que l'enfant de ch&oelig;ur prit pour un linceul du
+condamné, il nous glissa à chacun un anneau dans la main et nous bénit
en cachant ses larmes.</p>
<p>&mdash;Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> nous dit-il
-tout bas, pour vous aimer à jamais dans le paradis; je vous unis pour
-l'éternité.</p>
-
-<p>Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya à la muraille
-et retomba à genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort
-prochaine et se mit lui-même à sangloter. Le père Hilario se hâta de
-dépouiller ses habits de prêtre et m'entraîna avec lui hors de la cour
-avant que personne fût debout dans la prison; je lui ouvris la porte
+tout bas, pour vous aimer à jamais dans le paradis; je vous unis pour
+l'éternité.</p>
+
+<p>Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya à la muraille
+et retomba à genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort
+prochaine et se mit lui-même à sangloter. Le père Hilario se hâta de
+dépouiller ses habits de prêtre et m'entraîna avec lui hors de la cour
+avant que personne fût debout dans la prison; je lui ouvris la porte
de la rue.</p>
-<p>Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai à genoux, au pied
-de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grâces de
+<p>Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai à genoux, au pied
+de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grâces de
vivre un jour la <i>sposa</i> d'Hyeronimo et de mourir le second jour pour
-lui avec la confiance de lui préparer son lit nuptial dans le
+lui avec la confiance de lui préparer son lit nuptial dans le
paradis.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> CCLV</h4>
<p>De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le <i>piccinino</i>
-fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au
-meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu'il me dit, ne toucha pas à ce
-qu'on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était
-muet déjà comme la tombe. Les frères pénitents vinrent plusieurs fois
-dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la
-cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
+fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au
+meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu'il me dit, ne toucha pas à ce
+qu'on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était
+muet déjà comme la tombe. Les frères pénitents vinrent plusieurs fois
+dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la
+cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se
-repentir et mourir en bon chrétien, il n'avait qu'à emprunter le
-lendemain l'habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous
-les pénitents noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.</p>
-
-<p>Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait à un
-linceul qui cachait les pieds et les <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mains en traînant
-jusqu'à terre; en abattant son capuchon percé de deux trous à la place
-des yeux, on voilait entièrement son visage.</p>
-
-<p>Hyeronimo, à qui j'avais fait la leçon, parce que la femme du
-<i>bargello</i> m'avait raconté cette coutume, accepta l'habit et le déposa
-sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères
-de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'éteignit dans la cour.
-Je m'y glissai sans rien dire avant le moment où le <i>bargello</i> allait
+repentir et mourir en bon chrétien, il n'avait qu'à emprunter le
+lendemain l'habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous
+les pénitents noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.</p>
+
+<p>Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait à un
+linceul qui cachait les pieds et les <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mains en traînant
+jusqu'à terre; en abattant son capuchon percé de deux trous à la place
+des yeux, on voilait entièrement son visage.</p>
+
+<p>Hyeronimo, à qui j'avais fait la leçon, parce que la femme du
+<i>bargello</i> m'avait raconté cette coutume, accepta l'habit et le déposa
+sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères
+de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'éteignit dans la cour.
+Je m'y glissai sans rien dire avant le moment où le <i>bargello</i> allait
la fermer.</p>
-<p>Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce
-soir-là, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
-entendait déjà l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
-même aux villages voisins. Quant à lui et sa femme, ils ne se
-couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent
-toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les
-psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier jour,
-ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
-un monde où rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?</p>
+<p>Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce
+soir-là, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
+entendait déjà l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
+même aux villages voisins. Quant à lui et sa femme, ils ne se
+couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent
+toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les
+psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier jour,
+ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
+un monde où rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> CCLVI</h4>
-<p>Moi, cependant, j'avais promis à Hyeronimo de revenir passer avec lui
-la dernière nuit, sans crainte d'être découverte, puisque je ne devais
-plus le quitter qu'après qu'il serait sauvé et me dévoiler qu'après
-être morte à sa place.</p>
+<p>Moi, cependant, j'avais promis à Hyeronimo de revenir passer avec lui
+la dernière nuit, sans crainte d'être découverte, puisque je ne devais
+plus le quitter qu'après qu'il serait sauvé et me dévoiler qu'après
+être morte à sa place.</p>
-<p>En disant cela, ses yeux tombèrent involontairement sur le berceau du
-charmant enfant que son pied balançait avec distraction sur le
+<p>En disant cela, ses yeux tombèrent involontairement sur le berceau du
+charmant enfant que son pied balançait avec distraction sur le
plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le
patois de Lucques.</p>
-<p>&mdash;À peine me fus-je glissée furtivement dans la loge, qu'il éteignit
-du souffle la lampe, que tout resta plongé dans la nuit.</p>
+<p>&mdash;À peine me fus-je glissée furtivement dans la loge, qu'il éteignit
+du souffle la lampe, que tout resta plongé dans la nuit.</p>
-<p>Nous nous assîmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis
-il m'embrassa pour la première fois, sans que je fisse de résistance,
-et la nuit de nos <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> noces commença par ces mots cachés au fond
+<p>Nous nous assîmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis
+il m'embrassa pour la première fois, sans que je fisse de résistance,
+et la nuit de nos <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> noces commença par ces mots cachés au fond
du c&oelig;ur, qu'on ne dit qu'une fois et qu'on se rappelle toute sa
vie.</p>
-<p>Nuit terrible, où toutes nos larmes étaient séchées par nos baisers,
+<p>Nuit terrible, où toutes nos larmes étaient séchées par nos baisers,
et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah! qui vit jamais
-comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremêler tellement,
-que l'amour luttait avec la mort et que la mort était vaincue par
-l'amour. Ah! Dieu me préserve de m'en souvenir seulement! Je croirais
+comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremêler tellement,
+que l'amour luttait avec la mort et que la mort était vaincue par
+l'amour. Ah! Dieu me préserve de m'en souvenir seulement! Je croirais
la profaner en y pensant; c'est comme une apparition qui reste,
dit-on, dans les yeux, mais que le c&oelig;ur ne confie jamais aux
-lèvres!
+lèvres!
<p class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> CCLVII</h4>
-<p>&mdash;Hyeronimo, lui disais-je, lève-toi; c'est la pointe du jour qui
-éclaire déjà les barreaux.</p>
+<p>&mdash;Hyeronimo, lui disais-je, lève-toi; c'est la pointe du jour qui
+éclaire déjà les barreaux.</p>
<p>&mdash;Non, disait-il; il nous reste assez de temps pour fuir avec toi. Ne
perdons pas une minute de ce ciel ensemble, qui sait si nous le
retrouverons jamais!</p>
-<p>&mdash;Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coûter la vie.</p>
+<p>&mdash;Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coûter la vie.</p>
-<p>&mdash;Non, répétait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet
-de la lune qui éclaire la première ou la dernière heure de la nuit.</p>
+<p>&mdash;Non, répétait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet
+de la lune qui éclaire la première ou la dernière heure de la nuit.</p>
-<p>Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendîmes quatre coups du
+<p>Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendîmes quatre coups du
marteau de l'horloge du couvent voisin sonner les matines. Il me
-laissa toute baignée de larmes sur la paille qui nous servait de
-couche, et, s'échappant comme une ombre de mes bras, il courut à la
+laissa toute baignée de larmes sur la paille qui nous servait de
+couche, et, s'échappant comme une ombre de mes bras, il courut à la
chapelle avant que je pusse <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> l'embrasser encore, et montant
-jusqu'à la hauteur du barreau de la lucarne scié par moi:</p>
+jusqu'à la hauteur du barreau de la lucarne scié par moi:</p>
-<p>&mdash;Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vécu, puisque vivant ou mort
-nous sommes époux.</p>
+<p>&mdash;Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vécu, puisque vivant ou mort
+nous sommes époux.</p>
-<p>À retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se
-laissant glisser de la fenêtre dans l'égout du jardin.</p>
+<p>À retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se
+laissant glisser de la fenêtre dans l'égout du jardin.</p>
-<p>&mdash;À retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-même, sans regretter
+<p>&mdash;À retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-même, sans regretter
seulement la vie.</p>
<h4>CCLVIII</h4>
-<p>Rentrée par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me hâtai de
-quitter ma veste d'homme et de me revêtir sur ma chemise seule de
-l'habit de pénitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me
-dérobait à tous les regards.</p>
+<p>Rentrée par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me hâtai de
+quitter ma veste d'homme et de me revêtir sur ma chemise seule de
+l'habit de pénitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me
+dérobait à tous les regards.</p>
-<p>Je revins ensuite à la chapelle, je rétablis vite le barreau de la
-fenêtre à sa place, pour qu'on ne s'aperçût pas qu'il avait été
-déplacé; puis je me <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> mis à genoux la tête entre mes mains
-devant l'autel, comme un mourant qui a passé la nuit dans les larmes
-en pensant à ses péchés.</p>
+<p>Je revins ensuite à la chapelle, je rétablis vite le barreau de la
+fenêtre à sa place, pour qu'on ne s'aperçût pas qu'il avait été
+déplacé; puis je me <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> mis à genoux la tête entre mes mains
+devant l'autel, comme un mourant qui a passé la nuit dans les larmes
+en pensant à ses péchés.</p>
-<p>Hélas! je ne pensais qu'à la nuit de larmes que je venais de finir
-avec Hyeronimo, et à peine à la mort que j'allais subir pour lui et
+<p>Hélas! je ne pensais qu'à la nuit de larmes que je venais de finir
+avec Hyeronimo, et à peine à la mort que j'allais subir pour lui et
pour le brave <i>bargello</i>, afin que les innocents ne payassent pas pour
-le coupable. J'entendais déjà derrière moi la foule des pénitents
-noirs et blancs et les frères de la Sainte-Mort qui se pressaient
-derrière la grille de la chapelle, et qui murmuraient à demi-voix les
-prières des agonisants.</p>
+le coupable. J'entendais déjà derrière moi la foule des pénitents
+noirs et blancs et les frères de la Sainte-Mort qui se pressaient
+derrière la grille de la chapelle, et qui murmuraient à demi-voix les
+prières des agonisants.</p>
-<p>Le <i>bargello</i> et sa femme étaient là pleurant; ils ne s'étonnaient pas
-de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma pitié pour le prisonnier
-me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune à un
-tel spectacle, au contraire, ils bénissaient le bon Dieu.</p>
+<p>Le <i>bargello</i> et sa femme étaient là pleurant; ils ne s'étonnaient pas
+de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma pitié pour le prisonnier
+me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune à un
+tel spectacle, au contraire, ils bénissaient le bon Dieu.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> CCLIX</h4>
-<p>Les sbires entrèrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
+<p>Les sbires entrèrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis
-dans leurs mains comme un agneau qu'on mène à la boucherie; ils me
+dans leurs mains comme un agneau qu'on mène à la boucherie; ils me
firent sortir au milieu des sanglots du <i>piccinino</i>, du <i>bargello</i> et
de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur
service et de leur douleur.</p>
-<p>Les rudes mains des sbires me séparèrent violemment et me poussèrent
-dans la rue. Elle était pleine de monde en deuil que les cloches,
-annonçant le supplice, et la prière des morts, avaient réveillé et
-rassemblé dès le matin; un cordon de sbires les tenait à distance; les
-pénitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
-enfant, à côté du père Hilario, marchait devant <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> moi et
+<p>Les rudes mains des sbires me séparèrent violemment et me poussèrent
+dans la rue. Elle était pleine de monde en deuil que les cloches,
+annonçant le supplice, et la prière des morts, avaient réveillé et
+rassemblé dès le matin; un cordon de sbires les tenait à distance; les
+pénitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
+enfant, à côté du père Hilario, marchait devant <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> moi et
tendait une bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier.</p>
-<p>On marchait lentement, à cause du vieux moine mon confesseur, qui me
-faisait des exhortations à l'oreille que je n'entendais pas, et qui
-s'arrêtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
+<p>On marchait lentement, à cause du vieux moine mon confesseur, qui me
+faisait des exhortations à l'oreille que je n'entendais pas, et qui
+s'arrêtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne
-craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon père aveugle et ma tante,
-et de me trahir en tombant d'émotion devant eux, avant d'être arrivée
-à la place de l'exécution.</p>
+craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon père aveugle et ma tante,
+et de me trahir en tombant d'émotion devant eux, avant d'être arrivée
+à la place de l'exécution.</p>
-<p>Mais je ne vis rien que les visages irrités des sbires et les visages
+<p>Mais je ne vis rien que les visages irrités des sbires et les visages
attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle
-était épaisse. En passant sur la grande place, devant la façade du
-palais du duc, voisin des remparts où j'allais mourir, je vis une
+était épaisse. En passant sur la grande place, devant la façade du
+palais du duc, voisin des remparts où j'allais mourir, je vis une
femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux,
-agenouillée sur son balcon, et qui rentra précipitamment dans l'ombre
+agenouillée sur son balcon, et qui rentra précipitamment dans l'ombre
de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle
priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit
-de faire grâce!</p>
+de faire grâce!</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> CCLX</h4>
-<p>On me fit monter précipitamment les marches qui conduisaient au
-rempart, et on me plaça seule avec le père Hilario et le bourreau
+<p>On me fit monter précipitamment les marches qui conduisaient au
+rempart, et on me plaça seule avec le père Hilario et le bourreau
contre le parapet du Cerchio, afin que les balles qui m'auraient
-frappée n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre
-côté du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commandés par un
-officier et armés de leurs carabines, chargèrent leurs armes devant
-moi, et se rangèrent, leur fusil en joue, pour attendre le
+frappée n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre
+côté du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commandés par un
+officier et armés de leurs carabines, chargèrent leurs armes devant
+moi, et se rangèrent, leur fusil en joue, pour attendre le
commandement de tirer.</p>
<p>Eh bien! monsieur, dans ce silence de tout un peuple qui retient son
haleine en attendant la voix qui doit commander la mort d'un homme,
-vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pâli; la
-joie de l'idée qu'en mourant je mourais <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> pour lui me possédait
+vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pâli; la
+joie de l'idée qu'en mourant je mourais <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> pour lui me possédait
seule, et j'attendais le commandement de feu avec plus d'impatience
que de peur!</p>
-<p>&mdash;Soldats! s'écria d'une voix de commandement l'officier, préparez vos
+<p>&mdash;Soldats! s'écria d'une voix de commandement l'officier, préparez vos
armes!</p>
-<p>Les soldats me mirent en joue; à ce moment, le bourreau, qui était
-derrière moi, un peu à l'abri par un angle du mur, se jeta tout à coup
+<p>Les soldats me mirent en joue; à ce moment, le bourreau, qui était
+derrière moi, un peu à l'abri par un angle du mur, se jeta tout à coup
sur moi, et, m'arrachant d'une main rapide et violente le capuchon et
-la robe de pénitent jusqu'à la ceinture, me découvrit presque nue aux
+la robe de pénitent jusqu'à la ceinture, me découvrit presque nue aux
yeux des soldats et de la foule. Ma chemise entr'ouverte laissa mon
-sein à demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait été détaché par
-le geste du bourreau, roulèrent sur mes épaules.</p>
+sein à demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait été détaché par
+le geste du bourreau, roulèrent sur mes épaules.</p>
<p>Je crus que j'allais mourir de honte en me voyant ainsi demi-nue
-devant cette bande de soldats étonnés; ils restaient suspendus comme
-devant un miracle, car mes mains liées derrière le dos m'empêchaient
+devant cette bande de soldats étonnés; ils restaient suspendus comme
+devant un miracle, car mes mains liées derrière le dos m'empêchaient
de recouvrir ma poitrine et mon visage.</p>
<p>Ah! mon Dieu, la mort n'est pas si terrible que ce que je souffris
-dans cette minute! Un silence de stupeur empêchait de respirer toute
+dans cette minute! Un silence de stupeur empêchait de respirer toute
la foule.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> CCLXI</h4>
-<p>Un cri partit en ce moment du côté de l'escalier qui menait au
-rempart. Un homme s'élança en fendant le rang des soldats. Arrêtez!
-arrêtez! c'est moi! et il tomba inanimé à mes pieds; le ciel
-s'obscurcit, la tête me tourna et je me sentis évanouir dans les bras
-de mon époux. Nous mourûmes tous deux sans nous sentir mourir!</p>
-
-<p>C'était Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me
-voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'était défié
-enfin de quelque chose, était rentré dans Lucques, avait volé à la
-porte de la prison, et, apprenant là par le <i>piccinino</i> que les sbires
-me menaient mourir à sa place, avait volé comme le vent sur mes
-traces, et <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> venait réclamer à grands cris son droit de mort,
-s'il était encore temps.</p>
-
-<p>Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'étais dans un autre monde.
-Quand je m'éveillai, j'étais dans un vrai paradis, au milieu d'un
+<p>Un cri partit en ce moment du côté de l'escalier qui menait au
+rempart. Un homme s'élança en fendant le rang des soldats. Arrêtez!
+arrêtez! c'est moi! et il tomba inanimé à mes pieds; le ciel
+s'obscurcit, la tête me tourna et je me sentis évanouir dans les bras
+de mon époux. Nous mourûmes tous deux sans nous sentir mourir!</p>
+
+<p>C'était Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me
+voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'était défié
+enfin de quelque chose, était rentré dans Lucques, avait volé à la
+porte de la prison, et, apprenant là par le <i>piccinino</i> que les sbires
+me menaient mourir à sa place, avait volé comme le vent sur mes
+traces, et <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> venait réclamer à grands cris son droit de mort,
+s'il était encore temps.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'étais dans un autre monde.
+Quand je m'éveillai, j'étais dans un vrai paradis, au milieu d'un
appartement tout d'or, de peintures, de glaces et de statues, qui
-toutes semblaient me regarder, entourée des belles suivantes de la
-duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur délicieuse, et
-en présence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait
-d'attendrissement près de mon chevet.</p>
-
-<p>Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'était la duchesse de
-Lucques elle-même, la souveraine, et bien la souveraine en vérité, de
-beauté, de bonté et de pitié pour ses sujets. Mais que puis-je vous
-dire? J'étais vivante, mais j'étais comme dans un rêve. On dit qu'elle
-m'interrogea, que je lui répondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle
-envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grâce, mais de suspendre
-l'exécution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme
+toutes semblaient me regarder, entourée des belles suivantes de la
+duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur délicieuse, et
+en présence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait
+d'attendrissement près de mon chevet.</p>
+
+<p>Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'était la duchesse de
+Lucques elle-même, la souveraine, et bien la souveraine en vérité, de
+beauté, de bonté et de pitié pour ses sujets. Mais que puis-je vous
+dire? J'étais vivante, mais j'étais comme dans un rêve. On dit qu'elle
+m'interrogea, que je lui répondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle
+envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grâce, mais de suspendre
+l'exécution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme
meurtrier dans son cachot.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> CCLXII</h4>
-<p>Pour moi, elle me confia à la grande maîtresse du palais, pour qu'elle
-me fît recevoir au couvent des Madeleines à Lucques, jusqu'au jour où
-mon père et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au
-châtaignier.</p>
+<p>Pour moi, elle me confia à la grande maîtresse du palais, pour qu'elle
+me fît recevoir au couvent des Madeleines à Lucques, jusqu'au jour où
+mon père et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au
+châtaignier.</p>
-<p>Ah! que de bénédictions nous lui donnâmes, quand ce jour fut arrivé et
-quand la femme du <i>bargello</i>, sauvée de tous soupçons par ma ruse,
-revint avec eux me reprendre, huit jours après au couvent, pour
+<p>Ah! que de bénédictions nous lui donnâmes, quand ce jour fut arrivé et
+quand la femme du <i>bargello</i>, sauvée de tous soupçons par ma ruse,
+revint avec eux me reprendre, huit jours après au couvent, pour
rentrer ensemble dans notre demeure. Le petit Zampogna, joyeux comme
-nous, marchait plus vite qu'à l'ordinaire en remontant la montagne,
-comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune maître
+nous, marchait plus vite qu'à l'ordinaire en remontant la montagne,
+comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune maître
Hyeronimo.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> CCLXIII</h4>
-<p>Hélas! il n'y était pas, il dut rester tout seul maintenant dans son
+<p>Hélas! il n'y était pas, il dut rester tout seul maintenant dans son
cachot, les fers aux pieds et aux mains, pendant environ six semaines,
-jusqu'à ce que les chasses impériales en Bohême fussent closes, et que
-le duc fût rentré dans ses États pour écouter le rapport de son
-ministre sur l'affaire; elle préoccupait tellement tout le duché
-depuis que les sbires avaient été sur le point de fusiller une jeune
+jusqu'à ce que les chasses impériales en Bohême fussent closes, et que
+le duc fût rentré dans ses États pour écouter le rapport de son
+ministre sur l'affaire; elle préoccupait tellement tout le duché
+depuis que les sbires avaient été sur le point de fusiller une jeune
<i>sposa</i> pour son amant, qu'on ne parlait plus d'autre chose.</p>
-<p>Pendant ce temps, le père Hilario avait réussi à prouver au docteur
-Bernabo la scélératesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du
-capitaine des sbires, et la fausseté des pièces qu'il avait inventées
-<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> pour nous dépouiller de nos pauvres biens pièce à pièce. Cela
-parut louche au prince et à ses conseillers, et on décida, qu'en
-attendant de plus amples renseignements sur le meurtre provoqué du
-capitaine, que mon père et ma tante rentreraient dans la propriété de
-la maison, de la vigne et du châtaignier, et que la peine de mort
-d'Hyeronimo serait convertie (encore était-ce pour ne pas démentir les
-sbires) en deux ans de galères. Or, comme l'État de Lucques n'avait
-pas de marine, un traité avec la Toscane obligeait l'État toscan à
-recevoir les condamnés de Lucques dans les galères de Livourne.</p>
-
-<p>Le père Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au
-monastère, de toutes ces circonstances. Que de grâces nous rendîmes à
+<p>Pendant ce temps, le père Hilario avait réussi à prouver au docteur
+Bernabo la scélératesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du
+capitaine des sbires, et la fausseté des pièces qu'il avait inventées
+<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> pour nous dépouiller de nos pauvres biens pièce à pièce. Cela
+parut louche au prince et à ses conseillers, et on décida, qu'en
+attendant de plus amples renseignements sur le meurtre provoqué du
+capitaine, que mon père et ma tante rentreraient dans la propriété de
+la maison, de la vigne et du châtaignier, et que la peine de mort
+d'Hyeronimo serait convertie (encore était-ce pour ne pas démentir les
+sbires) en deux ans de galères. Or, comme l'État de Lucques n'avait
+pas de marine, un traité avec la Toscane obligeait l'État toscan à
+recevoir les condamnés de Lucques dans les galères de Livourne.</p>
+
+<p>Le père Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au
+monastère, de toutes ces circonstances. Que de grâces nous rendîmes à
la Providence, quand il nous apprit la commutation de peine!</p>
-<p>&mdash;Celui-là que je portais dans mon sein, s'écria-t-elle en étendant sa
-belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un père!</p>
+<p>&mdash;Celui-là que je portais dans mon sein, s'écria-t-elle en étendant sa
+belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un père!</p>
<p>Elle ramena le coin de son tablier sur ses yeux pour les essuyer, et
elle se tut.</p>
-<p>&mdash;Hélas! oui, me dit la tante; elle était enceinte, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> la
+<p>&mdash;Hélas! oui, me dit la tante; elle était enceinte, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> la
pauvre enfant, enceinte d'une nuit de larmes.</p>
<p>Ils se turent tous, et Fior d'Aliza, sans rabaisser son tablier, se
-leva de table et alla derrière la porte donner le sein à son enfant.</p>
+leva de table et alla derrière la porte donner le sein à son enfant.</p>
<h4>CCLXIV</h4>
<p>&mdash;Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je
-vais vous dire comment cela se passa, grâce à la Providence et à la
+vais vous dire comment cela se passa, grâce à la Providence et à la
bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans
son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que
-la mort, écrit le livre qui est là sur la fenêtre, dit-elle en
-montrant l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>; elle savait seulement par
-l'évêque et par les moines que Fior d'Aliza avait été mariée et
-qu'elle ne consentirait jamais <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> à laisser son mari se consumer
-seul dans la honte et dans la peine à Livourne, sans aller lui porter
-les consolations que la loi italienne autorise les femmes à porter à
-leur mari captif à la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de
-leurs chaînes, au milieu de leurs rudes travaux.</p>
-
-<p>Elle craignit pour elle, à cause de sa jeunesse et de son extrême
-beauté qui nous avait déjà fait tant de mal, les dangers et les propos
+la mort, écrit le livre qui est là sur la fenêtre, dit-elle en
+montrant l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>; elle savait seulement par
+l'évêque et par les moines que Fior d'Aliza avait été mariée et
+qu'elle ne consentirait jamais <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> à laisser son mari se consumer
+seul dans la honte et dans la peine à Livourne, sans aller lui porter
+les consolations que la loi italienne autorise les femmes à porter à
+leur mari captif à la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de
+leurs chaînes, au milieu de leurs rudes travaux.</p>
+
+<p>Elle craignit pour elle, à cause de sa jeunesse et de son extrême
+beauté qui nous avait déjà fait tant de mal, les dangers et les propos
des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par
-le père Hilario une lettre de recommandation pour la supérieure des
-s&oelig;urs de charité de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne.
-Ces saintes femmes s'occupent spécialement de la guérison des
-galériens dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la
-pauvre montagnarde eût un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
-recueillir sa misère, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
-son mari meurtrier condamné à mort, gracié et commué en deux ans de
-peine, enchaîné dans les galères du port de Livourne.</p>
+le père Hilario une lettre de recommandation pour la supérieure des
+s&oelig;urs de charité de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne.
+Ces saintes femmes s'occupent spécialement de la guérison des
+galériens dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la
+pauvre montagnarde eût un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
+recueillir sa misère, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
+son mari meurtrier condamné à mort, gracié et commué en deux ans de
+peine, enchaîné dans les galères du port de Livourne.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> CCLXV</h4>
-<p>Mais la voilà qui rentre et qui va finir elle-même le récit.</p>
+<p>Mais la voilà qui rentre et qui va finir elle-même le récit.</p>
-<p>Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laissée, et continua en
+<p>Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laissée, et continua en
regardant sa tante:</p>
-<p>&mdash;Je partis à pied avec cette lettre, et en promettant à mon père et à
+<p>&mdash;Je partis à pied avec cette lettre, et en promettant à mon père et à
ma tante de revenir ainsi de Livourne tous les samedis pour leur
-rapporter tout ce qui serait nécessaire à leur vie, et pour passer
-avec eux le dimanche à la cabane, seul jour de la semaine où les
-galériens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer
+rapporter tout ce qui serait nécessaire à leur vie, et pour passer
+avec eux le dimanche à la cabane, seul jour de la semaine où les
+galériens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer
les grandes rues de Livourne.</p>
-<p>Ah! que de larmes nous versâmes en nous séparant au pied de la
-montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon père? Mais enfin ce n'étaient
+<p>Ah! que de larmes nous versâmes en nous séparant au pied de la
+montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon père? Mais enfin ce n'étaient
plus des <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous
revoir toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et
-heureux auprès de nous.</p>
+heureux auprès de nous.</p>
<h4>CCLXVI</h4>
-<p>Je marchai du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon <i>mezaro</i>
-rabattu et refermé sur mon visage pour que les passants ne
+<p>Je marchai du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon <i>mezaro</i>
+rabattu et refermé sur mon visage pour que les passants ne
m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la
-route, pensant en eux-mêmes, en me voyant si jeune et si seule, que
-j'étais une de ces filles mal famées de Lucques qui vont chercher à
-Pise et à Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprès des
-matelots étrangers.</p>
-
-<p>Il était nuit quand j'arrivai à la ville, je me glissai à travers la
-porte à la faveur d'un groupe <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> de familles connues des gardes
-de la douane qui rentraient, avant les portes fermées, dans la ville,
-sans être vue au visage, ni fouillée, ni interrogée; j'en rendis grâce
-à la Madone dont la statue dans une niche, sous la voûte de la porte,
-était éclairée par une petite lampe.</p>
-
-<p>Je demandai un peu plus loin l'adresse de la supérieure des
-religieuses qui soignaient les galériens. On me prit pour la s&oelig;ur
-d'un galérien et on me l'indiqua avec bonté. Je sonnai: la s&oelig;ur
-portière ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, à la vue de mon visage
-innocent, qu'elle entrevit à travers mon <i>mezaro</i>, quand je fus
-obligée de l'écarter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me
-fit entrer et porta la lettre à sa supérieure.</p>
+route, pensant en eux-mêmes, en me voyant si jeune et si seule, que
+j'étais une de ces filles mal famées de Lucques qui vont chercher à
+Pise et à Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprès des
+matelots étrangers.</p>
+
+<p>Il était nuit quand j'arrivai à la ville, je me glissai à travers la
+porte à la faveur d'un groupe <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> de familles connues des gardes
+de la douane qui rentraient, avant les portes fermées, dans la ville,
+sans être vue au visage, ni fouillée, ni interrogée; j'en rendis grâce
+à la Madone dont la statue dans une niche, sous la voûte de la porte,
+était éclairée par une petite lampe.</p>
+
+<p>Je demandai un peu plus loin l'adresse de la supérieure des
+religieuses qui soignaient les galériens. On me prit pour la s&oelig;ur
+d'un galérien et on me l'indiqua avec bonté. Je sonnai: la s&oelig;ur
+portière ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, à la vue de mon visage
+innocent, qu'elle entrevit à travers mon <i>mezaro</i>, quand je fus
+obligée de l'écarter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me
+fit entrer et porta la lettre à sa supérieure.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> CCLXVII</h4>
-<p>La supérieure était une femme âgée et sévère, qui, après avoir lu la
+<p>La supérieure était une femme âgée et sévère, qui, après avoir lu la
lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle
-m'eut regardée un moment et interrogée sur mon état de grossesse, qui
-rendait ma présence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se
+m'eut regardée un moment et interrogée sur mon état de grossesse, qui
+rendait ma présence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se
rembrunit:</p>
-<p>&mdash;Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pensé! Nous ne
-pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la nôtre; le monde
-est si méchant! et il en gloserait à la honte de la religion. Mais,
-pour répondre autant qu'il est en nous à la protection de la duchesse,
+<p>&mdash;Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pensé! Nous ne
+pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la nôtre; le monde
+est si méchant! et il en gloserait à la honte de la religion. Mais,
+pour répondre autant qu'il est en nous à la protection de la duchesse,
voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un
-lieu à la fois ouvert et renfermé le soir dans notre <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
-enceinte. Les gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchaînés le
-jour et rôdent la nuit pour nous protéger; on le nettoiera, on le
-garnira d'un lit et d'une paille propre et fraîche, on y mettra une
+lieu à la fois ouvert et renfermé le soir dans notre <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
+enceinte. Les gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchaînés le
+jour et rôdent la nuit pour nous protéger; on le nettoiera, on le
+garnira d'un lit et d'une paille propre et fraîche, on y mettra une
porte, et vous pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous
-soyez rentrée avant l'<i>Ave Maria</i>, et que vous n'en sortiez qu'après
-l'<i>Ave Maria</i> du matin; j'aurai soin que la s&oelig;ur portière vous y
-porte tous les jours la soupe des galériens malades, et tous les soirs
-un pain blanc avec les haricots à l'huile et les olives de leur
-souper. J'irai moi-même vous visiter souvent dans cette cahute et vous
-porter les consolations et les encouragements que votre figure honnête
-commence à m'inspirer. Vous pourrez même entendre notre messe de la
-porte de la chapelle, ici à gauche, par la lucarne des serviteurs du
-monastère.</p>
+soyez rentrée avant l'<i>Ave Maria</i>, et que vous n'en sortiez qu'après
+l'<i>Ave Maria</i> du matin; j'aurai soin que la s&oelig;ur portière vous y
+porte tous les jours la soupe des galériens malades, et tous les soirs
+un pain blanc avec les haricots à l'huile et les olives de leur
+souper. J'irai moi-même vous visiter souvent dans cette cahute et vous
+porter les consolations et les encouragements que votre figure honnête
+commence à m'inspirer. Vous pourrez même entendre notre messe de la
+porte de la chapelle, ici à gauche, par la lucarne des serviteurs du
+monastère.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> CCLXVIII</h4>
<p>Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon
-front tout trempé de la sueur du chemin avec mon <i>mezaro</i>, et chargea
-la s&oelig;ur portière de faire enchaîner les chiens, pour qu'ils ne me
-mordissent pas pendant cette première nuit en voyant une étrangère.</p>
-
-<p>Mais l'ordre était superflu; c'était un gros chien et une chienne qui
-n'étaient pas du tout méchants, ils parurent tout de suite comprendre
-que je n'étais pas plus méchante qu'eux; ils flairèrent, sans gronder
-seulement, mes pieds nus, et en léchèrent la poussière, tellement que
-je priai la portière de ne pas les enchaîner, mais de me les laisser
+front tout trempé de la sueur du chemin avec mon <i>mezaro</i>, et chargea
+la s&oelig;ur portière de faire enchaîner les chiens, pour qu'ils ne me
+mordissent pas pendant cette première nuit en voyant une étrangère.</p>
+
+<p>Mais l'ordre était superflu; c'était un gros chien et une chienne qui
+n'étaient pas du tout méchants, ils parurent tout de suite comprendre
+que je n'étais pas plus méchante qu'eux; ils flairèrent, sans gronder
+seulement, mes pieds nus, et en léchèrent la poussière, tellement que
+je priai la portière de ne pas les enchaîner, mais de me les laisser
pour compagnie dans la nuit.</p>
-<p>Cela fut ainsi; je m'étendis tout habillée sur la paille, je
+<p>Cela fut ainsi; je m'étendis tout habillée sur la paille, je
m'endormis comme une marmotte des <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> hautes montagnes que
-j'avais, quand j'étais petite, au châtaignier, qu'Hyeronimo avait
-apprivoisée et qui ne s'éveillait qu'au printemps.</p>
+j'avais, quand j'étais petite, au châtaignier, qu'Hyeronimo avait
+apprivoisée et qui ne s'éveillait qu'au printemps.</p>
<h4>CCLXIX</h4>
-<p>Le lendemain, il n'était pas jour encore que je me revêtis de mon
-costume de la prison de Lucques pour aller à Livourne voir mon pauvre
-Hyeronimo. J'avais apporté sa zampogne, afin qu'on me prît pour un des
+<p>Le lendemain, il n'était pas jour encore que je me revêtis de mon
+costume de la prison de Lucques pour aller à Livourne voir mon pauvre
+Hyeronimo. J'avais apporté sa zampogne, afin qu'on me prît pour un des
<i>zampognero</i> des Maremmes qui viennent jouer dans les rues de Livourne
-pour consoler les pauvres galériens. Les sentinelles me laissèrent
+pour consoler les pauvres galériens. Les sentinelles me laissèrent
librement passer la grille de l'arsenal et entrer dans la cour
-intérieure des galériens.</p>
+intérieure des galériens.</p>
<p>On ne leur refuse pas chez nous, monsieur, en Italie, l'innocent
-plaisir d'écouter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le
+plaisir d'écouter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le
temps qu'ils ne travaillent pas, librement avec leurs parents, leur
-<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> femme, leur fiancée, s'ils en ont, à travers les barreaux de
-fer de leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni même de
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> femme, leur fiancée, s'ils en ont, à travers les barreaux de
+fer de leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni même de
s'entrelacer leurs doigts dans les doigts de celles qu'ils aimaient
-pendant qu'ils étaient libres.</p>
+pendant qu'ils étaient libres.</p>
-<p>Il dormait encore; je m'étendis sur les dalles de la cour, sous le
-rebord de sa loge, qu'on m'avait indiquée en entrant, et je jouai
-l'air que nous avions inventé ensemble, au gros châtaignier, avant
-notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'élança
+<p>Il dormait encore; je m'étendis sur les dalles de la cour, sous le
+rebord de sa loge, qu'on m'avait indiquée en entrant, et je jouai
+l'air que nous avions inventé ensemble, au gros châtaignier, avant
+notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'élança
vers les barreaux.</p>
-<p>&mdash;Fior d'Aliza, est-ce toi? s'écria-t-il.</p>
+<p>&mdash;Fior d'Aliza, est-ce toi? s'écria-t-il.</p>
-<p>La zampogne m'échappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue.</p>
+<p>La zampogne m'échappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue.</p>
<h4>CCLXX</h4>
-<p>Ce que nous dîmes, monsieur, et ce que nous ne dîmes pas, je n'en
-sais rien; le vent même ne <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> le pourrait pas dire, car il
-n'aurait pu passer entre ma bouche et la sienne. Nous restâmes une
-partie de la matinée à parler tout bas ou à nous taire en nous
+<p>Ce que nous dîmes, monsieur, et ce que nous ne dîmes pas, je n'en
+sais rien; le vent même ne <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> le pourrait pas dire, car il
+n'aurait pu passer entre ma bouche et la sienne. Nous restâmes une
+partie de la matinée à parler tout bas ou à nous taire en nous
regardant. Je lui demandai pardon de l'avoir voulu tromper, et je lui
-promis de ne pas le quitter, excepté la nuit, pour l'aider à porter
-ses chaînes.</p>
+promis de ne pas le quitter, excepté la nuit, pour l'aider à porter
+ses chaînes.</p>
-<p>Les autres galériens, punis pour des fautes légères, avaient horreur
+<p>Les autres galériens, punis pour des fautes légères, avaient horreur
de s'approcher de lui. Les sbires de Lucques, dont il passait pour
-avoir tué le chef par trahison, l'avaient recommandé aux sbires des
-galériens comme un monstre de méchanceté. De sorte que ses compagnons,
-par flatterie pour les gardiens, affectaient la répugnance et
+avoir tué le chef par trahison, l'avaient recommandé aux sbires des
+galériens comme un monstre de méchanceté. De sorte que ses compagnons,
+par flatterie pour les gardiens, affectaient la répugnance et
l'horreur pour lui, afin de se faire bien venir d'eux.</p>
<h4>CCLXXI</h4>
-<p>Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis à mon
-père et à ma tante, au châtaignier <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> leur porter des nouvelles
-de leur enfant, et lui rapporter des châtaignes, et leur porter à eux
-la nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnées
+<p>Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis à mon
+père et à ma tante, au châtaignier <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> leur porter des nouvelles
+de leur enfant, et lui rapporter des châtaignes, et leur porter à eux
+la nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnées
pour Hyeronimo et pour eux, et je revenais la nuit, sans peur et sans
-honte, à Livourne, passer la journée dans la cour, auprès de la loge
-de mon <i>sposo</i>, l'écoutant gémir de la fièvre, et veillant quand il
+honte, à Livourne, passer la journée dans la cour, auprès de la loge
+de mon <i>sposo</i>, l'écoutant gémir de la fièvre, et veillant quand il
dormait.</p>
-<p>Que de mois, monsieur, nous passâmes ainsi: lui, toujours plus
+<p>Que de mois, monsieur, nous passâmes ainsi: lui, toujours plus
languissant; moi, toujours vaillante!</p>
<p>Un soir, cependant, le chagrin me saisit tellement dans la nuit, que
les douleurs me prirent. La concierge du couvent alla chercher la
-sage-femme; mais quand elle arriva j'avais déjà un bel enfant sur mon
-sein. Le même soir je me levai et je le portai embrasser à son père.
-Huit jours après, je le portai à mon père et à ma tante. Ah! quelle
-joie ce fut dans la maison! Le père Hilario le baptisa et lui donna le
-nom de Beppo, qui veut dire «joie dans les larmes.»</p>
+sage-femme; mais quand elle arriva j'avais déjà un bel enfant sur mon
+sein. Le même soir je me levai et je le portai embrasser à son père.
+Huit jours après, je le portai à mon père et à ma tante. Ah! quelle
+joie ce fut dans la maison! Le père Hilario le baptisa et lui donna le
+nom de Beppo, qui veut dire «joie dans les larmes.»</p>
<p>De ce jour, j'eus deux soucis au lieu d'un, et je l'emportai partout
-avec moi pour le faire sourire à son père en le tenant sur le rebord
-extérieur de <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la loge; quelquefois même il passait ses petites
-mains à travers la grille et jouait avec les chaînes d'Hyeronimo; je
+avec moi pour le faire sourire à son père en le tenant sur le rebord
+extérieur de <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la loge; quelquefois même il passait ses petites
+mains à travers la grille et jouait avec les chaînes d'Hyeronimo; je
l'endormais, je l'allaitais, je riais avec lui.</p>
<p>Cela ranimait le pauvre Hyeronimo; il le regardait, il me regardait,
-il revenait à la santé en jouissant de notre vue. J'avais oublié nos
+il revenait à la santé en jouissant de notre vue. J'avais oublié nos
malheurs, et quand je jouais dans la rue de la zampogne, l'enfant
-paraissait goûter la musique, et les jeunes mères s'arrêtaient pour le
+paraissait goûter la musique, et les jeunes mères s'arrêtaient pour le
contempler et pour m'entendre.</p>
<h4>CCLXXII</h4>
<p>Enfin, monsieur, nos deux figures amenaient trop de foule dans la rue,
-et la supérieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous
-étions trop beaux à présent pour rester plus longtemps à Livourne,
-que cela pourrait donner lieu à de nouveaux <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> bruits, bien
-qu'il n'y eût rien à me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne
+et la supérieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous
+étions trop beaux à présent pour rester plus longtemps à Livourne,
+que cela pourrait donner lieu à de nouveaux <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> bruits, bien
+qu'il n'y eût rien à me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne
connaissait pas l'origine; que Hyeronimo n'avait plus que six semaines
-pour achever sa peine, après quoi il pourrait revenir en liberté
-rejoindre, dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mère et son
-oncle, et qu'il convenait que je disparusse immédiatement de Livourne,
-où ma jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale.</p>
+pour achever sa peine, après quoi il pourrait revenir en liberté
+rejoindre, dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mère et son
+oncle, et qu'il convenait que je disparusse immédiatement de Livourne,
+où ma jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale.</p>
-<p>Je la remerciai de ses bontés, j'embrassai les deux chiens, mes
-fidèles gardiens à la cour; je dis adieu en pleurant à Hyeronimo, et
+<p>Je la remerciai de ses bontés, j'embrassai les deux chiens, mes
+fidèles gardiens à la cour; je dis adieu en pleurant à Hyeronimo, et
je partis en sanglotant, avant le soir, pour la cabane, avec mon
-enfant sur le dos; je laissai ma zampogne à Hyeronimo pour le délasser
-de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit être
-libre des galères; peut-être, monsieur, le voilà qui débouche sur le
-pont de Lucques où j'ai tant pleuré un jour.</p>
+enfant sur le dos; je laissai ma zampogne à Hyeronimo pour le délasser
+de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit être
+libre des galères; peut-être, monsieur, le voilà qui débouche sur le
+pont de Lucques où j'ai tant pleuré un jour.</p>
-<p>Elle prêta l'oreille du côté du pont.</p>
+<p>Elle prêta l'oreille du côté du pont.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> CCLXXIII</h4>
-<p>Après être restée un moment l'oreille tendue du côté du pont, comme si
-elle devinait le pas de son amant et de son époux, un faible
+<p>Après être restée un moment l'oreille tendue du côté du pont, comme si
+elle devinait le pas de son amant et de son époux, un faible
grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au
-bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'éteignit,
+bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'éteignit,
se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute,
monta rapidement par la montagne et finit par remplir l'oreille de
Fior d'Aliza.</p>
-<p>&mdash;Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'écria-t-elle, et, pâlissant
-comme si elle allait tomber à terre, ramassant l'enfant dans le
-berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'échappant avec
-lui vers la porte, courut avec la rapidité de la pierre lancée de
+<p>&mdash;Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'écria-t-elle, et, pâlissant
+comme si elle allait tomber à terre, ramassant l'enfant dans le
+berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'échappant avec
+lui vers la porte, courut avec la rapidité de la pierre lancée de
haut, au devant d'Hyeronimo!...</p>
-<p>Nous la perdîmes de vue en un clin d'&oelig;il, et je restai seul avec
+<p>Nous la perdîmes de vue en un clin d'&oelig;il, et je restai seul avec
les vieillards.</p>
<p class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . .</p>
-<p>J'aurais voulu assister à cette scène de retour et de l'amour dans
-cette solitude; puis, je réfléchis que le bonheur suprême a ses
-mystères comme les extrêmes douleurs que rien ne doit profaner à de
-tels moments et à de tels retours que l'&oelig;il de Dieu; que je
-gênerais involontairement, malgré moi, l'échange de sentiments et de
-pensées qui allaient précipiter ce beau jeune homme des bras de sa
-<i>sposa</i> aux bras de son oncle et de sa mère dans des paroles et dans
-des silences que ma présence intimiderait et qui ne retrouveraient
+<p>J'aurais voulu assister à cette scène de retour et de l'amour dans
+cette solitude; puis, je réfléchis que le bonheur suprême a ses
+mystères comme les extrêmes douleurs que rien ne doit profaner à de
+tels moments et à de tels retours que l'&oelig;il de Dieu; que je
+gênerais involontairement, malgré moi, l'échange de sentiments et de
+pensées qui allaient précipiter ce beau jeune homme des bras de sa
+<i>sposa</i> aux bras de son oncle et de sa mère dans des paroles et dans
+des silences que ma présence intimiderait et qui ne retrouveraient
plus jamais l'occasion de se rencontrer dans la vie.</p>
-<p>Je fis un signe à mon chien et nous disparûmes.</p>
+<p>Je fis un signe à mon chien et nous disparûmes.</p>
<h4>CCLXXIV</h4>
-<p>Je remontai seul encore au grand châtaignier; les dernières feuilles
-tombaient humides sous le <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> beau vent d'équinoxe qui résonnait
-par bouffées dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la
-cathédrale des couvents lointains.</p>
+<p>Je remontai seul encore au grand châtaignier; les dernières feuilles
+tombaient humides sous le <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> beau vent d'équinoxe qui résonnait
+par bouffées dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la
+cathédrale des couvents lointains.</p>
<p>Fior d'Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui
-tombait de l'arbre dépouillé, à travers les rameaux. Le père et la
-tante écorçaient les châtaignes que les premières gelées avaient fait
+tombait de l'arbre dépouillé, à travers les rameaux. Le père et la
+tante écorçaient les châtaignes que les premières gelées avaient fait
fendre sous les feuilles jaunies, et l'heureux Hyeronimo relevait avec
-de la terre légèrement mouillée le bourrelet de glaise durcie que
-l'été avait desséché sur le coup de hache des bûcherons, quand il
-avait donné sa vie pour la vie de l'arbre.</p>
-
-<p>Le bonheur était incrusté sur toutes les figures, comme si aucun
-accident de la vie ne pouvait jamais l'altérer. Seulement le père
-Hilario ne pouvait plus sortir du couvent à cause de ses infirmités
-croissantes, et la reconnaissante famille lui préparait un panier de
-châtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui
-porter, le lendemain, au monastère, en souvenir du salut qu'ils lui
+de la terre légèrement mouillée le bourrelet de glaise durcie que
+l'été avait desséché sur le coup de hache des bûcherons, quand il
+avait donné sa vie pour la vie de l'arbre.</p>
+
+<p>Le bonheur était incrusté sur toutes les figures, comme si aucun
+accident de la vie ne pouvait jamais l'altérer. Seulement le père
+Hilario ne pouvait plus sortir du couvent à cause de ses infirmités
+croissantes, et la reconnaissante famille lui préparait un panier de
+châtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui
+porter, le lendemain, au monastère, en souvenir du salut qu'ils lui
devaient.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> CCLXXV</h4>
-<p>J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y était propre, vivant,
-joyeux, même le petit chien à trois pattes qui me reconnut et me fit
-fête, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son
-jeune maître. Les caresses de ce pauvre animal m'attestèrent une fois
+<p>J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y était propre, vivant,
+joyeux, même le petit chien à trois pattes qui me reconnut et me fit
+fête, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son
+jeune maître. Les caresses de ce pauvre animal m'attestèrent une fois
de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l'homme.</p>
-<p>Je me rafraîchis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait été plus belle;
-elle portait son enfant comme une vierge de Raphaël, ignorant comment
-ce fruit d'innocence lui était venu dans une nuit de mort! Elle le
-regardait sans cesse comme pour voir si c'était un miracle ou un vrai
+<p>Je me rafraîchis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait été plus belle;
+elle portait son enfant comme une vierge de Raphaël, ignorant comment
+ce fruit d'innocence lui était venu dans une nuit de mort! Elle le
+regardait sans cesse comme pour voir si c'était un miracle ou un vrai
enfant des hommes! puis, reconnaissant dans ses yeux la couleur des
-siens, et sur ses lèvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le
+siens, et sur ses lèvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le
rapprochait de son visage et le baisait <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> avec cette sorte
-d'ivresse que l'enfant à la mamelle donne à sa mère.</p>
+d'ivresse que l'enfant à la mamelle donne à sa mère.</p>
-<p>&mdash;Que le bon Dieu bénisse à jamais cet arbre, cette maison et cette
+<p>&mdash;Que le bon Dieu bénisse à jamais cet arbre, cette maison et cette
famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur
-bonheur se perpétue d'âge en âge et de génération en génération!</p>
+bonheur se perpétue d'âge en âge et de génération en génération!</p>
<p class="center">FIN</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> CXXXI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
-<h3>LITTÉRATURE RUSSE<br>
+<h3>LITTÉRATURE RUSSE<br>
IVAN TOURGUENEFF</h3>
<h4>I</h4>
-<p>La littérature est comme le soleil: elle éclaire tour à tour l'horizon
+<p>La littérature est comme le soleil: elle éclaire tour à tour l'horizon
des peuples.</p>
-<p>Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses
+<p>Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses
des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis
-un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont
-établis avec leurs hordes populeuses, leurs <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> m&oelig;urs
-traditionnelles et leurs facultés de croissance gigantesques et
-presque indéfinies; quand ils se sont fait place par le premier génie
-des nations, le génie sauvage de la guerre, accompagné du génie de
-l'unité ou de l'ordre, sous des chefs absolus; quand ils commencent à
+un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont
+établis avec leurs hordes populeuses, leurs <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> m&oelig;urs
+traditionnelles et leurs facultés de croissance gigantesques et
+presque indéfinies; quand ils se sont fait place par le premier génie
+des nations, le génie sauvage de la guerre, accompagné du génie de
+l'unité ou de l'ordre, sous des chefs absolus; quand ils commencent à
jouir de l'agriculture, de l'aisance, du loisir, ils se civilisent,
-ils se policent, ils songent par instinct à se procurer les douceurs
+ils se policent, ils songent par instinct à se procurer les douceurs
et les gloires de l'existence.</p>
-<p>Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les
-conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans
-le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à
+<p>Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les
+conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans
+le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à
travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions
et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent
-des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment
+des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment
dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de
-là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la
-navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de
-meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres
+là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la
+navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de
+meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres
mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs
-c&oelig;urs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des
-capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est
-alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils
-s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.</p>
+c&oelig;urs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des
+capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est
+alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils
+s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.</p>
-<p>C'est alors que <i>Karamsin</i> écrit, d'une main encore novice,
+<p>C'est alors que <i>Karamsin</i> écrit, d'une main encore novice,
l'histoire nationale de la Russie; que <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> <i>Pouschkine</i> ou
-<i>Lamanof</i> chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que
-l'originalité; c'est alors, enfin, que des écrivains à formes moins
-prétentieuses, comme <i>Ivan Tourgueneff</i>, dont nous nous occupons en ce
-moment, écrivent avec une originalité à la fois savante et naïve ces
-<i>romans</i> ou ces <i>nouvelles</i>, poëmes épiques des salons, où les
-m&oelig;urs de leur nation sont représentées avec l'étrangeté de leur
-origine, la poésie des steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.</p>
+<i>Lamanof</i> chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que
+l'originalité; c'est alors, enfin, que des écrivains à formes moins
+prétentieuses, comme <i>Ivan Tourgueneff</i>, dont nous nous occupons en ce
+moment, écrivent avec une originalité à la fois savante et naïve ces
+<i>romans</i> ou ces <i>nouvelles</i>, poëmes épiques des salons, où les
+m&oelig;urs de leur nation sont représentées avec l'étrangeté de leur
+origine, la poésie des steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.</p>
<p>C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille
-littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de
-Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une
-popularité biblique.</p>
+littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de
+Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une
+popularité biblique.</p>
-<p>Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien
-qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'<i>Ivan Tourgueneff</i> a
-l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.</p>
+<p>Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien
+qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'<i>Ivan Tourgueneff</i> a
+l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Je connais légèrement <i>Ivan Tourgueneff</i>. Retenu seul à Paris, en
-1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un
+<p>Je connais légèrement <i>Ivan Tourgueneff</i>. Retenu seul à Paris, en
+1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un
de ses volumes: <i>les Chasseurs russes</i>. Je passai beaucoup d'heures
-solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un
-canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour
+solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un
+canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour
me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de
Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> <i>les
Chasseurs russes</i>, et je faisais durer autant que possible le plaisir,
en posant souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des
-m&oelig;urs naïves et des charmantes images dont chacune de ces
-<i>nouvelles</i> était un recueil délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai
-à me procurer tout ce que les traductions pouvaient me permettre de
-savourer du même écrivain. Je passai, avec lui et grâce à lui, tout un
-été dans ce même ravissement d'imagination.</p>
+m&oelig;urs naïves et des charmantes images dont chacune de ces
+<i>nouvelles</i> était un recueil délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai
+à me procurer tout ce que les traductions pouvaient me permettre de
+savourer du même écrivain. Je passai, avec lui et grâce à lui, tout un
+été dans ce même ravissement d'imagination.</p>
-<p>J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée,
+<p>J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée,
cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de
-le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la
+le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la
campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!</p>
<h4>III</h4>
-<p>Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de
-la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets
-de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes
-épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée.
+<p>Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de
+la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets
+de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes
+épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée.
Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front
-est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous
-la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de
-bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour
-laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans
-obstacle; la bienveillance <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> en tempère la clarté; ils
+est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous
+la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de
+bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour
+laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans
+obstacle; la bienveillance <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> en tempère la clarté; ils
regardent franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des
-yeux de jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et
-large prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à
-la grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois
-à sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
-semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
-plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant
-d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires,
+yeux de jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et
+large prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à
+la grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois
+à sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
+semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
+plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant
+d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires,
en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le
-Russe d'<i>Alexandre</i>, civilisé et discipliné par sa force même;
-croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais
-étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent
-faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
-lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
-premier et la flexibilité du second.</p>
+Russe d'<i>Alexandre</i>, civilisé et discipliné par sa force même;
+croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais
+étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent
+faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
+lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
+premier et la flexibilité du second.</p>
<p>Tel est exactement Tourgueneff.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet,
-d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à <i>Orel</i>.</p>
+<p>Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet,
+d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à <i>Orel</i>.</p>
-<p>Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du
-gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg
-et <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands
-distingués qui ont G&oelig;the pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y
-polit et revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son
+<p>Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du
+gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg
+et <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands
+distingués qui ont G&oelig;the pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y
+polit et revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son
empereur dans les corps de la noblesse.</p>
<p>La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire,
-il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation
-d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre
-sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes,
-allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver
+il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation
+d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre
+sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes,
+allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver
dans son c&oelig;ur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite
-par sa résidence, Moscovite par son c&oelig;ur, homme éminent par tout.</p>
+par sa résidence, Moscovite par son c&oelig;ur, homme éminent par tout.</p>
<h4>V</h4>
-<p>Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des
+<p>Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des
<i>Essais</i> qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne
-furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que
-leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre
-au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la
-révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir
-quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
+furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que
+leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre
+au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la
+révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir
+quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
s'attacha par l'attrait du c&oelig;ur et des arts.</p>
-<p>Voilà tout ce que je sais de <i>Tourgueneff</i> jusqu'à ce moment. C'est
-le parfait gentilhomme étranger, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> naturalisé par le génie dans
+<p>Voilà tout ce que je sais de <i>Tourgueneff</i> jusqu'à ce moment. C'est
+le parfait gentilhomme étranger, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> naturalisé par le génie dans
la vraie patrie des lettres.</p>
-<p>Je dis <i>génie</i> et je ne le dis point par politesse.</p>
+<p>Je dis <i>génie</i> et je ne le dis point par politesse.</p>
<h4>VI</h4>
-<p>Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le génie y est rare comme
+<p>Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le génie y est rare comme
partout ailleurs.</p>
-<p>J'entends par <i>génie</i>, le caractère transcendant du talent, cette
+<p>J'entends par <i>génie</i>, le caractère transcendant du talent, cette
physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'&oelig;il dans
-un homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveauté
-inattendue, soit par la force de l'acte, de la pensée et du style, et
-qui vous fait dire: Voilà un homme de génie. L'originalité en tout est
-le caractère du génie; l'originalité en est le sceau.</p>
+un homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveauté
+inattendue, soit par la force de l'acte, de la pensée et du style, et
+qui vous fait dire: Voilà un homme de génie. L'originalité en tout est
+le caractère du génie; l'originalité en est le sceau.</p>
-<p>Originalité, force, délicatesse sont des signes évidents auxquels il
-est impossible de ne pas reconnaître le génie.</p>
+<p>Originalité, force, délicatesse sont des signes évidents auxquels il
+est impossible de ne pas reconnaître le génie.</p>
-<p>La force se révèle dans l'acte, l'originalité dans les m&oelig;urs, la
-sensibilité dans le pathétique.</p>
+<p>La force se révèle dans l'acte, l'originalité dans les m&oelig;urs, la
+sensibilité dans le pathétique.</p>
-<p>La force ou l'héroïsme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde
+<p>La force ou l'héroïsme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde
pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais
-qui peut savoir si Bossuet n'eût été très-timide hors de sa chaire? Sa
+qui peut savoir si Bossuet n'eût été très-timide hors de sa chaire? Sa
complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent
-pas une haute idée de sa magnanimité.</p>
+pas une haute idée de sa magnanimité.</p>
-<p>La sensibilité, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas.
-Elle se révèle par l'expression dans <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> le style, comme le
-caractère dans la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est
-impossible de feindre les larmes. Le pathétique est inimitable. Voyez
-Racine et Fénelon; voyez Virgile, voyez Pétrarque. La tendresse triste
-forme le fond de leur génie.</p>
+<p>La sensibilité, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas.
+Elle se révèle par l'expression dans <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> le style, comme le
+caractère dans la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est
+impossible de feindre les larmes. Le pathétique est inimitable. Voyez
+Racine et Fénelon; voyez Virgile, voyez Pétrarque. La tendresse triste
+forme le fond de leur génie.</p>
<h4>VII</h4>
-<p>Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms
-séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge
-fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est
+<p>Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms
+séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge
+fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est
jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et
-elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands
-de l'époque de <i>G&oelig;the</i> et de <i>Schiller</i>, aux Anglais de l'époque de
-<i>Shakspeare</i>, de <i>Byron</i>, de <i>Walter Scott</i>, aux Français de l'époque
-de <i>Voltaire</i>, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux <i>de
+elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands
+de l'époque de <i>G&oelig;the</i> et de <i>Schiller</i>, aux Anglais de l'époque de
+<i>Shakspeare</i>, de <i>Byron</i>, de <i>Walter Scott</i>, aux Français de l'époque
+de <i>Voltaire</i>, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux <i>de
Maistre</i>.</p>
-<p>Il est même impossible de méconnaître dans <i>Tourgueneff</i> une certaine
-ressemblance avec l'auteur du <i>Lépreux de la vallée d'Aoste</i>, le plus
+<p>Il est même impossible de méconnaître dans <i>Tourgueneff</i> une certaine
+ressemblance avec l'auteur du <i>Lépreux de la vallée d'Aoste</i>, le plus
jeune et le plus original des deux <i>de Maistre</i>, surtout dans la
touchante histoire de <i>Mou-Mou</i> et du <i>Sourd-Muet</i>.</p>
-<p>On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans
+<p>On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans
la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul
-consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la
-sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi
-délicate. Deux frères ne se <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ressembleraient pas davantage:
-jumeaux du génie qui ont sucé le même lait.</p>
-
-<p>Mais à cela près, <i>Tourgueneff</i> est très-supérieur à <i>de Maistre</i>,
-l'auteur du <i>Lépreux</i>. De Maistre est une source cachée dans un recoin
-des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un
-fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la
-Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
-n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un
-de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre
+consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la
+sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi
+délicate. Deux frères ne se <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ressembleraient pas davantage:
+jumeaux du génie qui ont sucé le même lait.</p>
+
+<p>Mais à cela près, <i>Tourgueneff</i> est très-supérieur à <i>de Maistre</i>,
+l'auteur du <i>Lépreux</i>. De Maistre est une source cachée dans un recoin
+des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un
+fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la
+Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
+n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un
+de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre
commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit
-tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites.
+tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites.
Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de
-vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales,
-égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
-bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut
-s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son
+vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales,
+égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
+bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut
+s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son
impuissance.</p>
<h4>VIII</h4>
-<p>Le principal mérite de ces Essais russes de <i>Tourgueneff</i> est de nous
-faire connaître, classe par classe, homme par homme, les m&oelig;urs
+<p>Le principal mérite de ces Essais russes de <i>Tourgueneff</i> est de nous
+faire connaître, classe par classe, homme par homme, les m&oelig;urs
encore peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le
-seigneur de village jusqu'au <i>starost</i>, chargé par lui de la
+seigneur de village jusqu'au <i>starost</i>, chargé par lui de la
direction des cultures et du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> des paysans;
-jusqu'à la dernière catégorie de ces paysans, hier esclaves,
-aujourd'hui libres, grâce à la courageuse initiative de l'empereur,
+jusqu'à la dernière catégorie de ces paysans, hier esclaves,
+aujourd'hui libres, grâce à la courageuse initiative de l'empereur,
tout entre dans le cadre, tout s'y meut, tout y parle, tout y agit
-avec la candeur de la nature. C'est le daguerréotype de la nature
+avec la candeur de la nature. C'est le daguerréotype de la nature
moscovite. On voyagerait dans tous les villages de l'empire, qu'on s'y
-reconnaîtrait comme dans son propre pays. Le paysan bon, doux, soumis;
-le domestique paresseux, fier, oppresseur; le maître indolent; sa
+reconnaîtrait comme dans son propre pays. Le paysan bon, doux, soumis;
+le domestique paresseux, fier, oppresseur; le maître indolent; sa
femme et ses filles lentes et oisives, un peu vaniteuses; les jeunes
gens du voisinage venant passer leurs semestres dans les familles
-amies, occupés à faire l'agrément des jeunes filles, à danser, à
-monter à cheval, à chasser, à pêcher, à lire les livres nouveaux
-arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans leurs villages: en tout, des
-caractères extrêmement effacés, très-doux, très-tristes, plutôt
-féminins que sauvages.</p>
-
-<p>Tel est l'ensemble des m&oelig;urs russes peintes à fresque par
-Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs
-nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.
-Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et
-fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la
+amies, occupés à faire l'agrément des jeunes filles, à danser, à
+monter à cheval, à chasser, à pêcher, à lire les livres nouveaux
+arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans leurs villages: en tout, des
+caractères extrêmement effacés, très-doux, très-tristes, plutôt
+féminins que sauvages.</p>
+
+<p>Tel est l'ensemble des m&oelig;urs russes peintes à fresque par
+Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs
+nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.
+Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et
+fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la
description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou
il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le
romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans
ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure
-de leurs larmes. On y devient mélancolique <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> de leur
-mélancolie, mais on n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la
-naïveté touchante des personnages, la simplicité vraisemblable et
+de leurs larmes. On y devient mélancolique <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> de leur
+mélancolie, mais on n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la
+naïveté touchante des personnages, la simplicité vraisemblable et
probablement vraie des aventures vous retiennent et vous captivent
-fortement par le charme sans prétention de l'auteur.</p>
+fortement par le charme sans prétention de l'auteur.</p>
-<p>Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses
-descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun
+<p>Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses
+descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun
artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est
-logique, tout est calqué sur nature.</p>
+logique, tout est calqué sur nature.</p>
-<p>Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il
-est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le
+<p>Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il
+est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le
monde.</p>
-<p>Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de m&oelig;urs ne
-peut pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser
-un immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner
-une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
+<p>Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de m&oelig;urs ne
+peut pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser
+un immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner
+une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
sera le charme du lecteur intelligent.</p>
<h4>IX</h4>
-<p>Nous vous avons dit en commençant cet entretien que le jeune
-<i>Tourgueneff</i>, après avoir dépensé son adolescence en plein air et en
-pleins champs dans les terres de sa famille, était venu achever son
-éducation à <i>Moscou</i>, à <i>Pétersbourg</i>, à <i>Berlin</i>, et que, sollicité
-par une vocation puissante et naturelle, il avait publié de premiers
-Essais dans une revue <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> littéraire russe, pendant qu'il faisait
-ses premières armes dans un corps de noblesse, à Pétersbourg. Il
-débuta par <i>les Chasseurs russes</i>, dont la collection réunie forme
-aujourd'hui deux volumes. C'étaient les premiers souvenirs et les
-mentions les plus fraîches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues
-ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possède ce
+<p>Nous vous avons dit en commençant cet entretien que le jeune
+<i>Tourgueneff</i>, après avoir dépensé son adolescence en plein air et en
+pleins champs dans les terres de sa famille, était venu achever son
+éducation à <i>Moscou</i>, à <i>Pétersbourg</i>, à <i>Berlin</i>, et que, sollicité
+par une vocation puissante et naturelle, il avait publié de premiers
+Essais dans une revue <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> littéraire russe, pendant qu'il faisait
+ses premières armes dans un corps de noblesse, à Pétersbourg. Il
+débuta par <i>les Chasseurs russes</i>, dont la collection réunie forme
+aujourd'hui deux volumes. C'étaient les premiers souvenirs et les
+mentions les plus fraîches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues
+ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possède ce
recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne
vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi
-le goût du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalité.</p>
+le goût du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalité.</p>
-<p>Lisons d'abord ensemble et en les abrégeant par quelques analyses
-succinctes la première et la plus intéressante de ces nouvelles. Elle
-est intitulée <i>les Deux Amis</i>.</p>
+<p>Lisons d'abord ensemble et en les abrégeant par quelques analyses
+succinctes la première et la plus intéressante de ces nouvelles. Elle
+est intitulée <i>les Deux Amis</i>.</p>
<p>Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde.</p>
-<h4>RÉCIT<br>
+<h4>RÉCIT<br>
LES DEUX AMIS</h4>
<div class="quote">
-<p>Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six ans, nommé
-Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses fonctions officielles
-pour se vouer à l'administration des domaines que son père lui avait
-légués dans une des provinces de la Russie centrale. Des motifs
-particuliers l'obligeaient, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> disait-il, à prendre cette
-décision, et ces motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait
-est que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et ses
+<p>Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six ans, nommé
+Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses fonctions officielles
+pour se vouer à l'administration des domaines que son père lui avait
+légués dans une des provinces de la Russie centrale. Des motifs
+particuliers l'obligeaient, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> disait-il, à prendre cette
+décision, et ces motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait
+est que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et ses
revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service, vivre dans la
-capitale, comme il avait vécu jusque-là, et, bien qu'il renonçât à
-regret à sa carrière de fonctionnaire, la raison lui prescrivait de
-rentrer dans son village pour mettre ordre à ses affaires.</p>
+capitale, comme il avait vécu jusque-là, et, bien qu'il renonçât à
+regret à sa carrière de fonctionnaire, la raison lui prescrivait de
+rentrer dans son village pour mettre ordre à ses affaires.</p>
-<p>À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa métairie en
-désordre, sa maison dégradée. Il commença par prendre un autre staroste,
+<p>À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa métairie en
+désordre, sa maison dégradée. Il commença par prendre un autre staroste,
diminua les gages de ses gens, fit nettoyer un petit appartement dans
-lequel il s'établit, et clouer quelques planches au toit ouvert à la
-pluie. Là se bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en
+lequel il s'établit, et clouer quelques planches au toit ouvert à la
+pluie. Là se bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en
faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses ressources
-et l'état de ses domaines.</p>
+et l'état de ses domaines.</p>
-<p>Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à l'administration de son
+<p>Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à l'administration de son
patrimoine, mais lentement, comme un homme qui cherche pour se distraire
-à prolonger le travail qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait
-de telle sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes
-les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y avait
-autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait pas, non point
-qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce qu'il n'avait pas eu
+à prolonger le travail qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait
+de telle sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes
+les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y avait
+autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait pas, non point
+qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce qu'il n'avait pas eu
occasion de faire connaissance avec eux. En automne, enfin, le hasard le
mit en rapport avec un de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch
-Kroupitzine, qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était
-retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.</p>
-
-<p>Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant Pierre
-Vasilitch, il existait depuis longtemps des difficultés pour le partage
-de deux bandes de prairie de quelques ares d'étendue. Plus d'une fois,
-ce terrain en litige avait occasionné entre les deux communautés des
-actes d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement
-enlevées et transportées en une autre place. L'animosité s'accroissait
-de part et d'autre, et ce fâcheux état de choses menaçait de devenir
+Kroupitzine, qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était
+retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.</p>
+
+<p>Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant Pierre
+Vasilitch, il existait depuis longtemps des difficultés pour le partage
+de deux bandes de prairie de quelques ares d'étendue. Plus d'une fois,
+ce terrain en litige avait occasionné entre les deux communautés des
+actes d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement
+enlevées et transportées en une autre place. L'animosité s'accroissait
+de part et d'autre, et ce fâcheux état de choses menaçait de devenir
encore plus grave. Par bonheur, Pierre Vasilitch, qui avait entendu
-parler de la droiture d'esprit et du caractère pacifique de Boris,
-résolut de lui abandonner à lui-même la solution de cette question.
-Cette démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la décision
-de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite de cet arrangement,
-les deux voisins entrèrent en bonnes relations l'un avec l'autre, se
-firent de fréquentes visites, et enfin en vinrent à vivre en frères
+parler de la droiture d'esprit et du caractère pacifique de Boris,
+résolut de lui abandonner à lui-même la solution de cette question.
+Cette démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la décision
+de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite de cet arrangement,
+les deux voisins entrèrent en bonnes relations l'un avec l'autre, se
+firent de fréquentes visites, et enfin en vinrent à vivre en frères
presque constamment.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature de
-leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui n'était pas riche,
-mais dont les parents autrefois étaient riches, avait été élevé à
-l'université et avait reçu une excellente éducation. Il parlait
-plusieurs langues, il aimait l'étude et les livres; en un mot, il
-possédait les qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au
-contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne prenait un
-livre entre ses mains que lorsqu'il y était en quelque sorte forcé, et
-ne pouvait être classé que dans la catégorie des gens illettrés.</p>
-
-<p>Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient pas moins l'un
-de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa chevelure blonde, Boris
-ressemblait à un Anglais. Il avait des habitudes de propreté extrême,
-surtout pour ses mains, s'habillait avec soin, et avait conservé dans
+<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature de
+leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui n'était pas riche,
+mais dont les parents autrefois étaient riches, avait été élevé à
+l'université et avait reçu une excellente éducation. Il parlait
+plusieurs langues, il aimait l'étude et les livres; en un mot, il
+possédait les qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au
+contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne prenait un
+livre entre ses mains que lorsqu'il y était en quelque sorte forcé, et
+ne pouvait être classé que dans la catégorie des gens illettrés.</p>
+
+<p>Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient pas moins l'un
+de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa chevelure blonde, Boris
+ressemblait à un Anglais. Il avait des habitudes de propreté extrême,
+surtout pour ses mains, s'habillait avec soin, et avait conservé dans
son village, comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.</p>
-<p>Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était basané, ses
-cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait un paletot-sac en drap
-bronzé, avec de grandes poches entre-bâillées sur les côtés. «J'aime
-cette couleur de bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;»
-mais le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.</p>
-
-<p>Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants, recherchés.
-Pierre mangeait, sans y regarder de si près, tout ce qui se présentait,
-pourvu qu'il y eût de quoi satisfaire son appétit. Si on lui servait des
-choux avec du gruau, il commençait par savourer les choux, puis
-attaquait résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe
-allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et entassait
+<p>Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était basané, ses
+cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait un paletot-sac en drap
+bronzé, avec de grandes poches entre-bâillées sur les côtés. «J'aime
+cette couleur de bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;»
+mais le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.</p>
+
+<p>Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants, recherchés.
+Pierre mangeait, sans y regarder de si près, tout ce qui se présentait,
+pourvu qu'il y eût de quoi satisfaire son appétit. Si on lui servait des
+choux avec du gruau, il commençait par savourer les choux, puis
+attaquait résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe
+allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et entassait
le gruau sur son assiette.</p>
-<p>Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa boisson
-nourricière. Quant aux vins de France, particulièrement les vins rouges,
-il ne pouvait les souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.</p>
+<p>Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa boisson
+nourricière. Quant aux vins de France, particulièrement les vins rouges,
+il ne pouvait les souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.</p>
-<p>En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de l'autre. Il
-n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est qu'ils étaient tous deux
-également honnêtes et bons garçons. Pierre était né avec cette qualité,
+<p>En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de l'autre. Il
+n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est qu'ils étaient tous deux
+également honnêtes et bons garçons. Pierre était né avec cette qualité,
et Boris l'avait acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni
l'autre n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun
lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux portraits, que
-Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que Boris.</p>
-
-<p>Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins s'écoulait
-d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf heures, Boris ayant fait
-sa toilette et revêtu une belle robe <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> de chambre qui laissait à
-découvert une chemise blanche comme la neige, s'asseyait près de la
-fenêtre avec un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre
-Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village n'était qu'à
-une demi-verste de celui de son ami, et très-souvent il n'y retournait
+Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que Boris.</p>
+
+<p>Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins s'écoulait
+d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf heures, Boris ayant fait
+sa toilette et revêtu une belle robe <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> de chambre qui laissait à
+découvert une chemise blanche comme la neige, s'asseyait près de la
+fenêtre avec un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre
+Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village n'était qu'à
+une demi-verste de celui de son ami, et très-souvent il n'y retournait
pas. Il couchait dans la maison de Boris.</p>
-<p>«Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment avez-vous passé
-la nuit?» Alors Théodore, un petit domestique de quinze ans, s'avançait
-avec sa casaque, ses cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de
-chambre qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre commençait
+<p>«Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment avez-vous passé
+la nuit?» Alors Théodore, un petit domestique de quinze ans, s'avançait
+avec sa casaque, ses cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de
+chambre qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre commençait
par faire entendre un cri de satisfaction, puis se parait de ce
-vêtement, ensuite se servait une tasse de thé et préparait sa pipe.
-Alors l'entretien s'engageait, un entretien peu animé, et coupé par de
+vêtement, ensuite se servait une tasse de thé et préparait sa pipe.
+Alors l'entretien s'engageait, un entretien peu animé, et coupé par de
longs intervalles et de longs repos. Les deux amis parlaient des
incidents de la veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la
-campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins et de leurs
+campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins et de leurs
voisines.</p>
-<p>Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre s'était cru
-obligé, par politesse, de le questionner sur le mouvement et la vie des
+<p>Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre s'était cru
+obligé, par politesse, de le questionner sur le mouvement et la vie des
grandes villes; sur divers points scientifiques ou industriels, parfois
-même sur des questions assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient
-et l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de cette
-investigation; peu à peu il y renonça, et Boris n'éprouvait pas un grand
-désir de l'y ramener. De loin en loin, il arrivait encore que tout à
+même sur des questions assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient
+et l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de cette
+investigation; peu à peu il y renonça, et Boris n'éprouvait pas un grand
+désir de l'y ramener. De loin en loin, il arrivait encore que tout à
coup Pierre s'avisait de formuler quelque difficile question comme
-celle-ci: «Boris, dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe
-électrique?» Boris lui expliquait le plus clairement possible cette
-merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait pas compris,
-disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait, et de longtemps il ne se
-hasardait à aborder un autre problème scientifique.</p>
+celle-ci: «Boris, dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe
+électrique?» Boris lui expliquait le plus clairement possible cette
+merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait pas compris,
+disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait, et de longtemps il ne se
+hasardait à aborder un autre problème scientifique.</p>
-<p>Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps, la causerie
-des deux amis, en voici un échantillon:</p>
+<p>Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps, la causerie
+des deux amis, en voici un échantillon:</p>
-<p>Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et la lançant
-en bouffées impétueuses par ses narines, disait à Boris: «Quelle est
-donc cette jeune fille que j'ai vue tout à l'heure à votre porte?»</p>
+<p>Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et la lançant
+en bouffées impétueuses par ses narines, disait à Boris: «Quelle est
+donc cette jeune fille que j'ai vue tout à l'heure à votre porte?»</p>
-<p>Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une cuillerée de thé
-froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»</p>
+<p>Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une cuillerée de thé
+froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»</p>
-<p>Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans la cour le
-chien qui mordillait les jambes nues d'un petit garçon, puis ajoutait:
-«Une jeune fille blonde qui n'est, ma foi, pas laide.</p>
+<p>Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans la cour le
+chien qui mordillait les jambes nues d'un petit garçon, puis ajoutait:
+«Une jeune fille blonde qui n'est, ma foi, pas laide.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> &mdash;Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> &mdash;Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma
nouvelle blanchisseuse.</p>
-<p>&mdash;D'où vient-elle?</p>
+<p>&mdash;D'où vient-elle?</p>
-<p>&mdash;De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»</p>
+<p>&mdash;De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»</p>
-<p>Après cette réponse, nouveau silence.</p>
+<p>Après cette réponse, nouveau silence.</p>
-<p>«Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de nouveau Pierre
+<p>«Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de nouveau Pierre
en regardant attentivement les grains de tabac qui s'allumaient et
-pétillaient sous la cendre au fond de sa pipe.</p>
+pétillaient sous la cendre au fond de sa pipe.</p>
-<p>&mdash;J'en ai trois, répondait Boris.</p>
+<p>&mdash;J'en ai trois, répondait Boris.</p>
-<p>&mdash;Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à faire. Vous
+<p>&mdash;Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à faire. Vous
savez quelle est sa besogne.</p>
-<p>&mdash;Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.</p>
+<p>&mdash;Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.</p>
-<p>Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner. Pierre avait un
-goût particulier pour ce repas, et disait qu'il fallait absolument le
-faire à midi. À cette heure-là, il s'asseyait à table d'un air si
-heureux et avec un si bon appétit, que son aspect seul eût suffi pour
-réjouir l'humeur gastronomique d'un Allemand.</p>
+<p>Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner. Pierre avait un
+goût particulier pour ce repas, et disait qu'il fallait absolument le
+faire à midi. À cette heure-là, il s'asseyait à table d'un air si
+heureux et avec un si bon appétit, que son aspect seul eût suffi pour
+réjouir l'humeur gastronomique d'un Allemand.</p>
-<p>Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se contentait d'une
-côtelette, d'un morceau de poulet ou de deux &oelig;ufs à la coque.
-Seulement il assaisonnait ses repas d'ingrédients anglais disposés dans
-d'élégants flacons qu'il payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet
-appareil britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas
+<p>Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se contentait d'une
+côtelette, d'un morceau de poulet ou de deux &oelig;ufs à la coque.
+Seulement il assaisonnait ses repas d'ingrédients anglais disposés dans
+d'élégants flacons qu'il payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet
+appareil britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas
pouvoir s'en passer.</p>
-<p>Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient, si le temps
-était beau, pour visiter la ferme ou pour se promener, ou pour assister
+<p>Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient, si le temps
+était beau, pour visiter la ferme ou pour se promener, ou pour assister
au dressage des jeunes chevaux. Quelquefois Pierre conduisait son ami
jusque dans son village et le faisait entrer dans sa maison.</p>
-<p>Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la cabane d'un valet
-qu'à une habitation de maître. Sur le toit de chaume, où nichaient
-diverses familles d'oiseaux, s'élevait une mousse verte. Des deux corps
-de logis construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre, l'un
-penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et menaçait de
-s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette maison ne présentait pas un
-aspect plus agréable au dedans. Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa
-modestie de caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent
-les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une maisonnette
-où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son ménage était fait par
-une femme d'une quarantaine d'années, nommée Marthe, très-dévouée et
-très-probe, mais très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le
-linge, et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
-condition convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.</p>
-
-<p>Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était très-hospitalier; il
-aimait à donner à dîner, et s'efforçait surtout de bien traiter son ami
-Boris. Mais, par l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle,
-courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se rompre le
+<p>Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la cabane d'un valet
+qu'à une habitation de maître. Sur le toit de chaume, où nichaient
+diverses familles d'oiseaux, s'élevait une mousse verte. Des deux corps
+de logis construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre, l'un
+penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et menaçait de
+s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette maison ne présentait pas un
+aspect plus agréable au dedans. Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa
+modestie de caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent
+les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une maisonnette
+où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son ménage était fait par
+une femme d'une quarantaine d'années, nommée Marthe, très-dévouée et
+très-probe, mais très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le
+linge, et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
+condition convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.</p>
+
+<p>Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était très-hospitalier; il
+aimait à donner à dîner, et s'efforçait surtout de bien traiter son ami
+Boris. Mais, par l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle,
+courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se rompre le
cou, le repas du pauvre Pierre se composait ordinairement d'un morceau
-d'esturgeon desséché et d'un verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il
-en riant, <i>contre</i> l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris
+d'esturgeon desséché et d'un verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il
+en riant, <i>contre</i> l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris
ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre apportait au
-dîner le même appétit qu'au repas du matin, puis se retirait à l'écart
+dîner le même appétit qu'au repas du matin, puis se retirait à l'écart
pour faire une sieste de quelques heures. Pendant ce temps, Boris lisait
-les journaux étrangers.</p>
+les journaux étrangers.</p>
-<p>Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même salle.
+<p>Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même salle.
Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils continuaient leur
-nonchalante causerie. Quelquefois Pierre détachait de la muraille une
-guitare et chantait d'une voix de ténor assez agréable. Il avait pour la
-musique un goût beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer
+nonchalante causerie. Quelquefois Pierre détachait de la muraille une
+guitare et chantait d'une voix de ténor assez agréable. Il avait pour la
+musique un goût beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer
le nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui venait de
-commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se sentait enclin à la
-tristesse ou à la mélancolie, il chantait en nasillant légèrement une
-des chansons de son régiment. Il accentuait surtout certaines strophes,
-telles que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit qui
+commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se sentait enclin à la
+tristesse ou à la mélancolie, il chantait en nasillant légèrement une
+des chansons de son régiment. Il accentuait surtout certaines strophes,
+telles que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit qui
nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que l'illustre Rode doit
jouer, ni pour nous que Cantalini chante. Eh! trompette, sonne-nous
-l'aubade; le maréchal des logis nous présente son rapport.» Parfois
-Boris essayait de l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni
-très-harmonieuse.</p>
+l'aubade; le maréchal des logis nous présente son rapport.» Parfois
+Boris essayait de l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni
+très-harmonieuse.</p>
-<p>À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se quittaient, pour
-recommencer le lendemain la même existence.</p>
+<p>À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se quittaient, pour
+recommencer le lendemain la même existence.</p>
-<p>Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon leur
-habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit tout à coup d'un ton
+<p>Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon leur
+habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit tout à coup d'un ton
expressif:</p>
-<p>«Il y a une chose qui m'étonne, Boris.</p>
+<p>«Il y a une chose qui m'étonne, Boris.</p>
<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-<p>&mdash;C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos qualités
-d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.</p>
+<p>&mdash;C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos qualités
+d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.</p>
-<p>&mdash;Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette remarque, vous
-savez bien que les circonstances m'obligent à ce genre de vie.</p>
+<p>&mdash;Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette remarque, vous
+savez bien que les circonstances m'obligent à ce genre de vie.</p>
<p>&mdash;Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> assez
-considérable pour vous assurer partout une honnête existence? Vous
-devriez entrer au service.»</p>
+considérable pour vous assurer partout une honnête existence? Vous
+devriez entrer au service.»</p>
-<p>Et, après un moment de silence, il ajouta:</p>
+<p>Et, après un moment de silence, il ajouta:</p>
-<p>«Vous devriez entrer dans les uhlans.</p>
+<p>«Vous devriez entrer dans les uhlans.</p>
<p>&mdash;Pourquoi dans les uhlans?</p>
-<p>&mdash;Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le mieux.</p>
+<p>&mdash;Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le mieux.</p>
<p>&mdash;Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.</p>
-<p>&mdash;Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau régiment! Dans le
-monde entier, il n'en existe pas un pareil; un régiment merveilleux;
-colonel, officiers..., tout était parfait... Mais vous, avec votre
+<p>&mdash;Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau régiment! Dans le
+monde entier, il n'en existe pas un pareil; un régiment merveilleux;
+colonel, officiers..., tout était parfait... Mais vous, avec votre
blonde figure, votre taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.</p>
-<p>&mdash;Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements militaires,
-je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité de cadet. Je suis bien
-vieux pour commencer une telle carrière, et je ne sais pas même si à mon
-âge on voudrait m'y admettre.</p>
+<p>&mdash;Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements militaires,
+je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité de cadet. Je suis bien
+vieux pour commencer une telle carrière, et je ne sais pas même si à mon
+âge on voudrait m'y admettre.</p>
-<p>&mdash;C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien, alors, reprit-il
-en levant subitement la tête, il faut vous marier.</p>
+<p>&mdash;C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien, alors, reprit-il
+en levant subitement la tête, il faut vous marier.</p>
-<p>&mdash;Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!</p>
+<p>&mdash;Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!</p>
-<p>&mdash;Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de vivre comme vous
-vivez et de perdre votre temps? Quel intérêt peut-il y avoir pour vous à
+<p>&mdash;Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de vivre comme vous
+vivez et de perdre votre temps? Quel intérêt peut-il y avoir pour vous à
ne pas vous marier?</p>
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas d'intérêt.</p>
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas d'intérêt.</p>
<p>&mdash;Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non, je ne
-comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont un tel éloignement
+comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont un tel éloignement
pour le mariage... Ah! vous me regardez... Mais moi j'ai voulu me
-marier, et l'on n'a pas voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions
+marier, et l'on n'a pas voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions
meilleures, vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du
-célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont étonnants...»</p>
+célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont étonnants...»</p>
-<p>Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une chaise la
+<p>Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une chaise la
cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le tuyau pour le nettoyer.</p>
-<p>«Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas à me
-marier?»</p>
+<p>«Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas à me
+marier?»</p>
<p>En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague en velours
-ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait très-gravement cette
-opération. Les paroles de Boris lui firent faire un mouvement de
+ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait très-gravement cette
+opération. Les paroles de Boris lui firent faire un mouvement de
surprise.</p>
-<p>«Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne et je
-l'épouse.</p>
+<p>«Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne et je
+l'épouse.</p>
-<p>&mdash;En vérité?</p>
+<p>&mdash;En vérité?</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> &mdash;En vérité!</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> &mdash;En vérité!</p>
<p>&mdash;Non..., vous plaisantez?</p>
-<p>&mdash;Je vous assure que je ne plaisante pas.»</p>
+<p>&mdash;Je vous assure que je ne plaisante pas.»</p>
<p>Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:</p>
-<p>«Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une femme.</p>
+<p>«Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une femme.</p>
-<p>&mdash;À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi voulez-vous me
+<p>&mdash;À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi voulez-vous me
marier?</p>
<p>&mdash;Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas capable de
-régler vous-même cette affaire.</p>
+régler vous-même cette affaire.</p>
-<p>&mdash;Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que je
-m'entendais assez bien à ces sortes de choses.</p>
+<p>&mdash;Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que je
+m'entendais assez bien à ces sortes de choses.</p>
-<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea d'entretien.</p>
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea d'entretien.</p>
-<p>Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son paletot sac,
-mais avec un frac bleu, à longue taille, orné de très-petits boutons et
-chargé de deux manches bouffantes. Ses moustaches étaient cirées, ses
-cheveux relevés en deux énormes boucles sur le front et imprégnés de
-pommade. Un col en velours, enjolivé d'un n&oelig;ud en soie, lui serrait
-étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante raideur.</p>
+<p>Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son paletot sac,
+mais avec un frac bleu, à longue taille, orné de très-petits boutons et
+chargé de deux manches bouffantes. Ses moustaches étaient cirées, ses
+cheveux relevés en deux énormes boucles sur le front et imprégnés de
+pommade. Un col en velours, enjolivé d'un n&oelig;ud en soie, lui serrait
+étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante raideur.</p>
-<p>«Que signifie cette toilette? demanda Boris.</p>
+<p>«Que signifie cette toilette? demanda Boris.</p>
-<p>&mdash;Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une chaise, non
-plus avec son abandon habituel, mais avec gravité; elle signifie qu'il
+<p>&mdash;Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une chaise, non
+plus avec son abandon habituel, mais avec gravité; elle signifie qu'il
faut faire atteler votre voiture. Nous partons.</p>
-<p>&mdash;Et où donc allons-nous?</p>
+<p>&mdash;Et où donc allons-nous?</p>
<p>&mdash;Voir une jeune femme.</p>
<p>&mdash;Quelle jeune femme?</p>
-<p>&mdash;Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus avant-hier?</p>
+<p>&mdash;Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus avant-hier?</p>
-<p>&mdash;Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque embarras,
-c'était une plaisanterie.</p>
+<p>&mdash;Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque embarras,
+c'était une plaisanterie.</p>
-<p>&mdash;Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez sérieusement, et
-vous devez tenir votre parole. J'ai déjà fait mes préparatifs.</p>
+<p>&mdash;Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez sérieusement, et
+vous devez tenir votre parole. J'ai déjà fait mes préparatifs.</p>
<p>&mdash;Comment? que voulez-vous dire?</p>
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de vos
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de vos
voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite avec vous.</p>
<p>&mdash;Quelle voisine?</p>
-<p>&mdash;Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites atteler.</p>
+<p>&mdash;Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites atteler.</p>
-<p>&mdash;Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de cette subite
-décision.</p>
+<p>&mdash;Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de cette subite
+décision.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> &mdash;C'est le temps de la saison.</p>
<p>&mdash;Et allons-nous loin?</p>
-<p>&mdash;Non; à une quinzaine de verstes de distance.</p>
+<p>&mdash;Non; à une quinzaine de verstes de distance.</p>
-<p>&mdash;Sans même déjeuner? demanda Boris.</p>
+<p>&mdash;Sans même déjeuner? demanda Boris.</p>
-<p>&mdash;Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais, tenez,
-allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai une petite
+<p>&mdash;Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais, tenez,
+allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai une petite
collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera pas long. Nous ferons un
meilleur repas chez la jeune veuve.</p>
<p>&mdash;Ah! c'est donc une veuve?</p>
-<p>&mdash;Oui, vous verrez.»</p>
+<p>&mdash;Oui, vous verrez.»</p>
-<p>Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le déjeuner et
+<p>Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le déjeuner et
fit harnacher les chevaux.</p>
-<p>L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre. Pierre,
-impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un second verre
-d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit apparaître vêtu comme un vrai
-citadin de bon goût. Il portait un pardessus dont la couleur noire se
-détachait sur un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un
-gilet noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son gilet
-était suspendue une petite chaîne en or qui retombait dans une poche de
-côté, et de son habit et de son linge frais s'exhalait un doux arôme.</p>
+<p>L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre. Pierre,
+impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un second verre
+d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit apparaître vêtu comme un vrai
+citadin de bon goût. Il portait un pardessus dont la couleur noire se
+détachait sur un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un
+gilet noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son gilet
+était suspendue une petite chaîne en or qui retombait dans une poche de
+côté, et de son habit et de son linge frais s'exhalait un doux arôme.</p>
-<p>Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère exclamation et
+<p>Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère exclamation et
prit son chapeau.</p>
<p>Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son ami vers sa
voiture.</p>
-<p>«C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il, que
+<p>«C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il, que
j'entreprends cette course.</p>
-<p>&mdash;Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel l'élégante
-toilette de son voisin exerçait un visible ascendant, mais peut-être me
-remercierez-vous de vous avoir fait faire ce petit voyage.»</p>
+<p>&mdash;Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel l'élégante
+toilette de son voisin exerçait un visible ascendant, mais peut-être me
+remercierez-vous de vous avoir fait faire ce petit voyage.»</p>
<p>Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta dans la
-calèche.</p>
+calèche.</p>
-<p>Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se tenaient
-immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit Pierre, chez madame
-Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous connaissez sans doute déjà ce
+<p>Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se tenaient
+immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit Pierre, chez madame
+Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous connaissez sans doute déjà ce
nom?</p>
<p>&mdash;Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec qui vous
voulez me marier?</p>
<p>&mdash;Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la fortune et de
-bonnes façons, des façons de grande ville. Au reste, vous en jugerez.
-Cette démarche ne vous impose aucun engagement.</p>
+bonnes façons, des façons de grande ville. Au reste, vous en jugerez.
+Cette démarche ne vous impose aucun engagement.</p>
-<p>&mdash;Sans doute. Et quel âge a-t-elle?</p>
+<p>&mdash;Sans doute. Et quel âge a-t-elle?</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> &mdash;Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> &mdash;Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»</p>
-<p>La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie Cirilovna
-était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne l'avait dit. Boris, se
+<p>La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie Cirilovna
+était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne l'avait dit. Boris, se
sentant saisi par le froid, plongea son visage dans son manteau de
-fourrure. Pierre ne s'inquiétait guère en général du froid, et moins
-encore quand il avait ses habits de grande cérémonie qui l'étreignaient
+fourrure. Pierre ne s'inquiétait guère en général du froid, et moins
+encore quand il avait ses habits de grande cérémonie qui l'étreignaient
au point de le faire transpirer.</p>
-<p>L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez jolie, avec
-une cour et un jardin, semblable aux maisons de campagne qui décorent
+<p>L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez jolie, avec
+une cour et un jardin, semblable aux maisons de campagne qui décorent
les environs de Moscou, mais qu'on ne rencontre que rarement dans les
provinces.</p>
-<p>En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le seuil de la
-porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et d'une redingote ornée de
-boutons armoriés; dans l'antichambre, un autre domestique assis sur un
-banc et habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa
-maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle les
-attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger, où un serin
-sautillait dans sa cage, puis celle du salon, décoré de meubles à la
-mode, façonnés en Russie, très-agréables en apparence et en réalité
-très-incommodes.</p>
-
-<p>Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit entendre dans
-une chambre voisine, puis la maîtresse de la maison entra d'un pas
-léger. Pierre s'avança à sa rencontre et lui présenta Boris.</p>
-
-<p>«Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris d'un regard
-rapide. Il y a longtemps que je désirais vous connaître, et je remercie
+<p>En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le seuil de la
+porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et d'une redingote ornée de
+boutons armoriés; dans l'antichambre, un autre domestique assis sur un
+banc et habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa
+maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle les
+attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger, où un serin
+sautillait dans sa cage, puis celle du salon, décoré de meubles à la
+mode, façonnés en Russie, très-agréables en apparence et en réalité
+très-incommodes.</p>
+
+<p>Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit entendre dans
+une chambre voisine, puis la maîtresse de la maison entra d'un pas
+léger. Pierre s'avança à sa rencontre et lui présenta Boris.</p>
+
+<p>«Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris d'un regard
+rapide. Il y a longtemps que je désirais vous connaître, et je remercie
Pierre Vasilitch d'avoir bien voulu me procurer cette satisfaction. Je
-vous en prie, asseyez-vous.»</p>
+vous en prie, asseyez-vous.»</p>
-<p>Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un coup de main
-les plis de sa robe verte garnie de volants blancs, penchant la tête sur
-le dossier du canapé, tandis qu'elle avançait sur le parquet deux petits
-pieds chaussés de deux jolies bottines.</p>
+<p>Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un coup de main
+les plis de sa robe verte garnie de volants blancs, penchant la tête sur
+le dossier du canapé, tandis qu'elle avançait sur le parquet deux petits
+pieds chaussés de deux jolies bottines.</p>
-<p>Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris, assis dans un
+<p>Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris, assis dans un
fauteuil en face d'elle, la regardait attentivement. Elle avait la
-taille svelte, élancée, le teint brun, la figure assez belle, de grands
-yeux brillants un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des
-Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie présentait un
-tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on ne pouvait y saisir un
-caractère déterminé. Tantôt elle clignait <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> ses yeux, tantôt
-elle les ouvrait dans toute leur étendue, et en même temps sur ses
-lèvres errait un sourire affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient
-dégagés et parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait
-assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle était coiffée
-étourdiment, qu'elle avait la raie de travers. De plus, elle parlait,
-selon lui, un trop correct langage, car il avait à cet égard le même
-sentiment que Pouschkine, qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses
-sans sourire, ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un
-mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme des femmes
-séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un vieux garçon, des
-enfants espiègles.</p>
-
-<p>Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à vivre dans un
-village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en appuyant avec afféterie sur
-l'accentuation de certaines syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui
-on puisse converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer dans
-un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une petite moue
-d'enfant, ceux que nous aimerions à voir, s'éloignent et nous
-abandonnent dans notre triste solitude!»</p>
+taille svelte, élancée, le teint brun, la figure assez belle, de grands
+yeux brillants un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des
+Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie présentait un
+tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on ne pouvait y saisir un
+caractère déterminé. Tantôt elle clignait <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> ses yeux, tantôt
+elle les ouvrait dans toute leur étendue, et en même temps sur ses
+lèvres errait un sourire affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient
+dégagés et parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait
+assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle était coiffée
+étourdiment, qu'elle avait la raie de travers. De plus, elle parlait,
+selon lui, un trop correct langage, car il avait à cet égard le même
+sentiment que Pouschkine, qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses
+sans sourire, ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un
+mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme des femmes
+séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un vieux garçon, des
+enfants espiègles.</p>
+
+<p>Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à vivre dans un
+village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en appuyant avec afféterie sur
+l'accentuation de certaines syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui
+on puisse converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer dans
+un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une petite moue
+d'enfant, ceux que nous aimerions à voir, s'éloignent et nous
+abandonnent dans notre triste solitude!»</p>
<p>Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre le regarda
-d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a le don de la parole!</p>
+d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a le don de la parole!</p>
-<p>«Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.</p>
+<p>«Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.</p>
<p>&mdash;Oui... mais...</p>
-<p>&mdash;N'ayez pas peur. Je fume aussi.»</p>
+<p>&mdash;N'ayez pas peur. Je fume aussi.»</p>
-<p>À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en argent, en tira
-des cigarettes qu'elle offrit à ses visiteurs, sonna, demanda du feu, et
+<p>À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en argent, en tira
+des cigarettes qu'elle offrit à ses visiteurs, sonna, demanda du feu, et
un domestique qui avait la poitrine couverte d'un large gilet rouge
apporta une bougie.</p>
-<p>«Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant gracieusement la tête et
-en lançant en l'air une légère bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens
+<p>«Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant gracieusement la tête et
+en lançant en l'air une légère bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens
qui n'admettent pas qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui,
-tout ce qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point
-asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.</p>
+tout ce qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point
+asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.</p>
<p>&mdash;Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont surtout
-très-sévères sur cet article.</p>
+très-sévères sur cet article.</p>
-<p>&mdash;Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les fréquente
-pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans mon solitaire refuge.</p>
+<p>&mdash;Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les fréquente
+pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans mon solitaire refuge.</p>
<p>&mdash;Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda Boris.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> &mdash;Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire, je
-rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> &mdash;Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire, je
+rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.</p>
-<p>&mdash;Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre, étonné.</p>
+<p>&mdash;Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre, étonné.</p>
-<p>&mdash;Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.</p>
+<p>&mdash;Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.</p>
-<p>&mdash;À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.</p>
+<p>&mdash;À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.</p>
<p>Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se retournant vers
-Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je suis sure, monsieur Boris,
-que vous vous intéressez à la littérature russe?</p>
+Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je suis sure, monsieur Boris,
+que vous vous intéressez à la littérature russe?</p>
-<p>&mdash;Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris, qui lisait
-peu de livres russes, surtout peu de livres nouveaux, et s'en tenait à
+<p>&mdash;Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris, qui lisait
+peu de livres russes, surtout peu de livres nouveaux, et s'en tenait à
Pouschkine.</p>
-<p>&mdash;Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à présent aux
-&oelig;uvres de Marlinski? Elle me semble très-injuste, n'êtes-vous pas de
+<p>&mdash;Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à présent aux
+&oelig;uvres de Marlinski? Elle me semble très-injuste, n'êtes-vous pas de
mon avis?</p>
-<p>&mdash;Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua Boris.</p>
+<p>&mdash;Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua Boris.</p>
-<p>&mdash;C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte dans les
-régions idéales, et maintenant on ne s'applique qu'à peindre les
-réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous le demande, qu'y a-t-il donc
-de si attrayant dans le mouvement de l'existence journalière, dans le
+<p>&mdash;C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte dans les
+régions idéales, et maintenant on ne s'applique qu'à peindre les
+réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous le demande, qu'y a-t-il donc
+de si attrayant dans le mouvement de l'existence journalière, dans le
monde, sur cette terre?</p>
-<p>&mdash;Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la regardant.
-Je trouve ici même un grand attrait.»</p>
+<p>&mdash;Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la regardant.
+Je trouve ici même un grand attrait.»</p>
-<p>Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla vouloir
-prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en silence.</p>
+<p>Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla vouloir
+prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en silence.</p>
-<p>L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant rapidement
-d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune question, sans prendre
-aucun caractère décisif. On en vint à parler du mariage, de ses
-avantages, de ses inconvénients, et de la destinée des femmes en
-général. Sophie prit le parti d'attaquer le mariage, et peu à peu
+<p>L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant rapidement
+d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune question, sans prendre
+aucun caractère décisif. On en vint à parler du mariage, de ses
+avantages, de ses inconvénients, et de la destinée des femmes en
+général. Sophie prit le parti d'attaquer le mariage, et peu à peu
s'anima, s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de la
-contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait les &oelig;uvres de
-Marlinski: elle les avait étudiées et en avait profité. Les grands mots
-d'art, de poésie diapraient constamment son langage.</p>
+contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait les &oelig;uvres de
+Marlinski: elle les avait étudiées et en avait profité. Les grands mots
+d'art, de poésie diapraient constamment son langage.</p>
-<p>«Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse dissertation, qu'y
-a-t-il de plus précieux pour la femme que la liberté de pensée, de
+<p>«Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse dissertation, qu'y
+a-t-il de plus précieux pour la femme que la liberté de pensée, de
sentiment, d'action?</p>
-<p>&mdash;Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> pris
-depuis quelques instants une expression marquée de mécontentement.
-Pourquoi la femme réclamerait-elle cette liberté? qu'en ferait-elle?</p>
+<p>&mdash;Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> pris
+depuis quelques instants une expression marquée de mécontentement.
+Pourquoi la femme réclamerait-elle cette liberté? qu'en ferait-elle?</p>
-<p>&mdash;Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de l'homme?</p>
+<p>&mdash;Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de l'homme?</p>
<p>&mdash;L'homme non plus n'en a pas besoin.</p>
<p>&mdash;Pas besoin?</p>
-<p>&mdash;Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À s'ennuyer ou à faire
+<p>&mdash;Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À s'ennuyer ou à faire
des folies.</p>
<p>&mdash;Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous ennuyez:
car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que vous commettiez des
folies.</p>
-<p>&mdash;Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté, répondit
+<p>&mdash;Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté, répondit
tranquillement Pierre.</p>
-<p>&mdash;Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui dois
-peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»</p>
+<p>&mdash;Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui dois
+peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»</p>
-<p>Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se pencha vers
-Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se complaît dans le paradoxe.</p>
+<p>Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se pencha vers
+Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se complaît dans le paradoxe.</p>
-<p>&mdash;Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.</p>
+<p>&mdash;Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.</p>
<p>&mdash;En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.</p>
-<p>&mdash;À soutenir des paradoxes.»</p>
+<p>&mdash;À soutenir des paradoxes.»</p>
-<p>Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses dents: «Et moi je
-sais ce qui vous plairait...»</p>
+<p>Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses dents: «Et moi je
+sais ce qui vous plairait...»</p>
-<p>En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que le dîner
-était servi.</p>
+<p>En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que le dîner
+était servi.</p>
-<p>«Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la salle à manger?»</p>
+<p>«Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la salle à manger?»</p>
-<p>Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre Vasilitch
-se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et Boris Andréitch, avec
-ses goûts délicats en matière de gastronomie, ne fut pas plus satisfait
+<p>Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre Vasilitch
+se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et Boris Andréitch, avec
+ses goûts délicats en matière de gastronomie, ne fut pas plus satisfait
de ce repas, bien que les mets fussent servis sous des cloches et que
-les assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en dépit des
-étiquettes argentées et dorées qui décoraient chaque bouteille.</p>
-
-<p>Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de temps à autre
-un regard impérieux sur ses domestiques. Elle vidait à de fréquents
-intervalles son verre d'une façon assez leste, en remarquant que les
-Anglais buvaient très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on
-trouvait que, de la part d'une femme, c'était un inconvénient.</p>
-
-<p>Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur demanda ce
-qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris accepta une tasse de thé,
-et, après en avoir pris une cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé
-du café. Mais le café <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> n'était pas meilleur. Pierre, qui en
-avait demandé, le laissa pour prendre du thé, et renonça également à
+les assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en dépit des
+étiquettes argentées et dorées qui décoraient chaque bouteille.</p>
+
+<p>Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de temps à autre
+un regard impérieux sur ses domestiques. Elle vidait à de fréquents
+intervalles son verre d'une façon assez leste, en remarquant que les
+Anglais buvaient très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on
+trouvait que, de la part d'une femme, c'était un inconvénient.</p>
+
+<p>Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur demanda ce
+qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris accepta une tasse de thé,
+et, après en avoir pris une cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé
+du café. Mais le café <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> n'était pas meilleur. Pierre, qui en
+avait demandé, le laissa pour prendre du thé, et renonça également à
boire cette autre potion.</p>
<p>Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra
-très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux pétillaient et
-ses joues étaient échauffées... Mais ses deux visiteurs ne la
-secondaient pas dans ses dispositions à l'éloquence. Ils semblaient plus
-occupés de leurs cigares que de ses belles phrases, et, à en juger par
-leurs regards constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu
-de supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se serait
-peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il venait de s'engager
-dans un galant débat avec Sophie, qui, d'une voix coquette, lui
-demandait s'il n'était pas surpris qu'elle vécût ainsi seule dans la
+très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux pétillaient et
+ses joues étaient échauffées... Mais ses deux visiteurs ne la
+secondaient pas dans ses dispositions à l'éloquence. Ils semblaient plus
+occupés de leurs cigares que de ses belles phrases, et, à en juger par
+leurs regards constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu
+de supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se serait
+peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il venait de s'engager
+dans un galant débat avec Sophie, qui, d'une voix coquette, lui
+demandait s'il n'était pas surpris qu'elle vécût ainsi seule dans la
retraite. Mais Pierre voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre
au cocher d'atteler les chevaux.</p>
-<p>Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir ses deux
-hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté de leur visite. Boris
-s'inclina, et, par son attitude irrésolue, par l'expression de son
-sourire, semblait lui dire que ce n'était pas à lui que devaient
-s'adresser ses reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était
-temps de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même temps,
-il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa main aux deux amis,
-pour leur donner le <i>shakehand</i>, à la façon anglaise. Boris seul accepta
+<p>Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir ses deux
+hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté de leur visite. Boris
+s'inclina, et, par son attitude irrésolue, par l'expression de son
+sourire, semblait lui dire que ce n'était pas à lui que devaient
+s'adresser ses reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était
+temps de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même temps,
+il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa main aux deux amis,
+pour leur donner le <i>shakehand</i>, à la façon anglaise. Boris seul accepta
cette courtoisie, et serra assez vivement les doigts de la jeune femme.
De nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui fit
-promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà dans
-l'antichambre, enveloppé dans son manteau.</p>
+promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà dans
+l'antichambre, enveloppé dans son manteau.</p>
-<p>Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à quelques
-centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non, murmura-t-il, cela
+<p>Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à quelques
+centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non, murmura-t-il, cela
ne va pas.</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Boris.</p>
-<p>&mdash;Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression de dédain.</p>
+<p>&mdash;Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression de dédain.</p>
-<p>&mdash;Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être de votre
-avis. C'est une femme, il est vrai, un peu prétentieuse, mais agréable.</p>
+<p>&mdash;Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être de votre
+avis. C'est une femme, il est vrai, un peu prétentieuse, mais agréable.</p>
-<p>&mdash;C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but que je m'étais
-proposé en vous conduisant près d'elle».</p>
+<p>&mdash;C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but que je m'étais
+proposé en vous conduisant près d'elle».</p>
-<p>Boris ne répondit pas.</p>
+<p>Boris ne répondit pas.</p>
-<p>«Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous déclarer
-qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> deux dents au
-côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on le voit assez. En outre,
-je vous le demande, est-ce là une femme de ménage? Je sors de chez elle
-sans avoir pu satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle,
+<p>«Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous déclarer
+qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> deux dents au
+côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on le voit assez. En outre,
+je vous le demande, est-ce là une femme de ménage? Je sors de chez elle
+sans avoir pu satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle,
instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout, donnez-moi une
-bonne ménagère, que diable! Je vous le répète, cela ne vous convient
+bonne ménagère, que diable! Je vous le répète, cela ne vous convient
pas. Est-ce que ce domestique, avec son gilet rouge, et ces plats
-recouverts de cloches en fer-blanc, vous ont étonné?</p>
+recouverts de cloches en fer-blanc, vous ont étonné?</p>
</div>
<h4>X</h4>
-<p>Une seconde visite, où <i>Boris</i> se trouve placé à table entre deux
-s&oelig;urs, ne réussit pas mieux.</p>
+<p>Une seconde visite, où <i>Boris</i> se trouve placé à table entre deux
+s&oelig;urs, ne réussit pas mieux.</p>
-<p>L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.</p>
+<p>L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.</p>
-<p>Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la
-campagne avec une fille nommée <i>Viéra</i>.</p>
+<p>Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la
+campagne avec une fille nommée <i>Viéra</i>.</p>
-<p>Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit
-par devenir pathétique.</p>
+<p>Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit
+par devenir pathétique.</p>
<div class="quote">
-<p>&mdash;Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.</p>
+<p>&mdash;Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.</p>
-<p>&mdash;Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.</p>
+<p>&mdash;Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.</p>
-<p>&mdash;Je vous assure que j'ai été très-content de connaître Sophie
+<p>&mdash;Je vous assure que j'ai été très-content de connaître Sophie
Cirilovna.</p>
-<p>&mdash;J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»</p>
+<p>&mdash;J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»</p>
-<p>En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en avons pas
+<p>En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en avons pas
fini. Je ne vous rends pas votre parole.</p>
-<p>&mdash;Je suis à votre disposition, répondit Boris.</p>
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, répondit Boris.</p>
-<p>&mdash;Très-bien.»</p>
+<p>&mdash;Très-bien.»</p>
-<p>Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si ce n'est
+<p>Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si ce n'est
que Pierre disparaissait quelquefois pendant une grande partie de la
-journée. Un matin, il se présenta de nouveau chez son ami, dans ses
-vêtements d'apparat, et invita Boris à venir faire avec lui une autre
+journée. Un matin, il se présenta de nouveau chez son ami, dans ses
+vêtements d'apparat, et invita Boris à venir faire avec lui une autre
visite.</p>
-<p>«Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait attendu
-cette seconde invitation avec une certaine impatience, et qui se hâta de
-faire atteler son <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> traîneau, car l'hiver était venu et les
-voitures étaient remisées pour plusieurs mois.</p>
+<p>«Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait attendu
+cette seconde invitation avec une certaine impatience, et qui se hâta de
+faire atteler son <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> traîneau, car l'hiver était venu et les
+voitures étaient remisées pour plusieurs mois.</p>
-<p>&mdash;Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à Tikodouïef.
-Le maître de cette maison est un excellent homme qui s'est retiré du
+<p>&mdash;Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à Tikodouïef.
+Le maître de cette maison est un excellent homme qui s'est retiré du
service avec le grade de colonel. Sa femme est une personne fort
-recommandable, et il y a là deux jeunes filles fort gracieuses, qui ont
-reçu une éducation du premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune.
+recommandable, et il y a là deux jeunes filles fort gracieuses, qui ont
+reçu une éducation du premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune.
Je ne sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive et
-animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont de vrais
-modèles. Vous verrez.</p>
+animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont de vrais
+modèles. Vous verrez.</p>
-<p>&mdash;Et comment s'appelle le père?</p>
+<p>&mdash;Et comment s'appelle le père?</p>
<p>&mdash;Calimon Ivanitch.</p>
-<p>&mdash;Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?</p>
+<p>&mdash;Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?</p>
-<p>&mdash;Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi Pélagie; l'autre
-Émérance.</p>
+<p>&mdash;Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi Pélagie; l'autre
+Émérance.</p>
-<p>Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être promptement invité
-à une autre excursion; mais Pierre semblait avoir renoncé à ses projets.
-Pour l'y ramener, Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la
+<p>Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être promptement invité
+à une autre excursion; mais Pierre semblait avoir renoncé à ses projets.
+Pour l'y ramener, Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la
famille Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en un
-premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait d'autres
-insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne pas vouloir
-comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette froide réserve, lui dit
+premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait d'autres
+insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne pas vouloir
+comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette froide réserve, lui dit
un matin:</p>
-<p>«Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler vos
+<p>«Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler vos
promesses?</p>
<p>&mdash;Quelles promesses?</p>
<p>&mdash;Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier? J'attends.</p>
-<p>&mdash;Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le goût trop
-délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme qui puisse vous
+<p>&mdash;Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le goût trop
+délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme qui puisse vous
convenir.</p>
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite à votre
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite à votre
entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais infructueux; est-ce
-une raison pour désespérer? D'ailleurs, la veuve ne m'a point déplu. Si
-vous m'abandonnez, je retourne près d'elle.</p>
+une raison pour désespérer? D'ailleurs, la veuve ne m'a point déplu. Si
+vous m'abandonnez, je retourne près d'elle.</p>
-<p>&mdash;Allez à la grâce de Dieu!</p>
+<p>&mdash;Allez à la grâce de Dieu!</p>
-<p>&mdash;Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me marier.
-Faites-moi donc connaître une autre femme.</p>
+<p>&mdash;Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me marier.
+Faites-moi donc connaître une autre femme.</p>
<p>&mdash;Je n'en connais pas dans tout ce canton.</p>
<p>&mdash;C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il n'existe
-pas une agréable personne à plusieurs lieues à la ronde.</p>
+pas une agréable personne à plusieurs lieues à la ronde.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> &mdash;Je vous dis la vérité.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> &mdash;Je vous dis la vérité.</p>
-<p>&mdash;Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»</p>
+<p>&mdash;Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»</p>
-<p>Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long silence, il
+<p>Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long silence, il
reprit:</p>
-<p>«Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une très-brave
+<p>«Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une très-brave
fille! Mais elle ne vous convient pas.</p>
<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
@@ -5407,561 +5366,561 @@ fille! Mais elle ne vous convient pas.</p>
<p>&mdash;Tant mieux!</p>
-<p>&mdash;Et son père est si bizarre!</p>
+<p>&mdash;Et son père est si bizarre!</p>
<p>&mdash;Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami, faites-moi
-connaître M<sup>elle</sup>... Comment l'appelez-vous?</p>
+connaître M<sup>elle</sup>... Comment l'appelez-vous?</p>
-<p>&mdash;Viéra Barçoukova.»</p>
+<p>&mdash;Viéra Barçoukova.»</p>
<p>Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre de le
conduire dans la maison de la jeune fille.</p>
-<p>Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof était en effet,
-comme Pierre l'avait dit, un homme de la nature la plus bizarre. Après
-avoir achevé d'une façon brillante son éducation dans l'un des
-établissements de la couronne, il était entré dans la marine, et y avait
+<p>Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof était en effet,
+comme Pierre l'avait dit, un homme de la nature la plus bizarre. Après
+avoir achevé d'une façon brillante son éducation dans l'un des
+établissements de la couronne, il était entré dans la marine, et y avait
acquis promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il avait
-tout à coup quitté le service pour se retirer dans son domaine, pour se
-marier; puis, ayant perdu sa femme, il était devenu si sauvage qu'il ne
-faisait plus aucune visite et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque
-jour, enveloppé dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les
+tout à coup quitté le service pour se retirer dans son domaine, pour se
+marier; puis, ayant perdu sa femme, il était devenu si sauvage qu'il ne
+faisait plus aucune visite et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque
+jour, enveloppé dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les
mains dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa chambre,
-en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on lui disait il ne
-répondait que par un sourire et une exclamation: «Braou! braou!» ce qui,
+en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on lui disait il ne
+répondait que par un sourire et une exclamation: «Braou! braou!» ce qui,
pour lui, signifiait Bravo! bravo!</p>
-<p>Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son étrangeté, il
-était très-bon et très-hospitalier. Si un ami, à sa table, lui disait:
-«Savez-vous, Étienne, qu'au dernier marché de la ville le seigle s'est
+<p>Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son étrangeté, il
+était très-bon et très-hospitalier. Si un ami, à sa table, lui disait:
+«Savez-vous, Étienne, qu'au dernier marché de la ville le seigle s'est
vendu trente roubles?</p>
-<p>&mdash;Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le sien à moitié
+<p>&mdash;Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le sien à moitié
prix.</p>
<p>&mdash;Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a perdu vingt
mille roubles au jeu?</p>
-<p>&mdash;Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.</p>
+<p>&mdash;Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.</p>
-<p>&mdash;On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté dans le
+<p>&mdash;On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté dans le
village voisin.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> &mdash;Braou! braou!</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.</p>
+<p>&mdash;Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.</p>
-<p>&mdash;Braou! braou!»</p>
+<p>&mdash;Braou! braou!»</p>
-<p>Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que ses chevaux
+<p>Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que ses chevaux
boitaient, qu'un juif arrivait au village avec une cargaison de
-marchandises, qu'un de ses meubles était brisé, que son groom avait
-perdu ses souliers, il répétait avec la même indifférence: «Braou!
-braou!» Cependant, sa maison n'était point en désordre; il ne faisait
+marchandises, qu'un de ses meubles était brisé, que son groom avait
+perdu ses souliers, il répétait avec la même indifférence: «Braou!
+braou!» Cependant, sa maison n'était point en désordre; il ne faisait
point de dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.</p>
-<p>Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne Barçoukof était
-agréable. Il avait la figure ronde, de grands yeux vifs, un nez bien
-fait et des lèvres roses qui avaient conservé la fraîcheur de la
-jeunesse, une fraîcheur rehaussée encore par la teinte argentée de ses
-cheveux. Un léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se
-répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il lui
-arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui le rendait
-malade. S'il était obligé de prononcer quelques autres mots que son
-exclamation accoutumée, il ne le faisait qu'à la dernière extrémité, et
-en abrégeant autant que possible ses paroles.</p>
-
-<p>Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que lui, le même
-sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient plus foncés encore sous
-les bandeaux blonds de ses cheveux. Elle était d'une taille moyenne et
-très-gracieuse. Rien en elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il
-suffisait de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une
-excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour l'autre une
-tendre affection. C'était elle qui régissait et gouvernait toute la
-maison. Elle s'acquittait de cette tâche avec plaisir, et n'en
-connaissait pas d'autres. Ainsi que Pierre l'avait dit, c'était la
-simplicité même.</p>
-
-<p>Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se promenait comme
+<p>Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne Barçoukof était
+agréable. Il avait la figure ronde, de grands yeux vifs, un nez bien
+fait et des lèvres roses qui avaient conservé la fraîcheur de la
+jeunesse, une fraîcheur rehaussée encore par la teinte argentée de ses
+cheveux. Un léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se
+répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il lui
+arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui le rendait
+malade. S'il était obligé de prononcer quelques autres mots que son
+exclamation accoutumée, il ne le faisait qu'à la dernière extrémité, et
+en abrégeant autant que possible ses paroles.</p>
+
+<p>Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que lui, le même
+sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient plus foncés encore sous
+les bandeaux blonds de ses cheveux. Elle était d'une taille moyenne et
+très-gracieuse. Rien en elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il
+suffisait de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une
+excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour l'autre une
+tendre affection. C'était elle qui régissait et gouvernait toute la
+maison. Elle s'acquittait de cette tâche avec plaisir, et n'en
+connaissait pas d'autres. Ainsi que Pierre l'avait dit, c'était la
+simplicité même.</p>
+
+<p>Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se promenait comme
de coutume dans son cabinet, un vaste cabinet qui occupait presque la
-moitié de l'étendue de sa maison, et qui lui servait à la fois de salon
-et de salle à manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses
-repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant, mais propre.
-Sur un des côtés s'étendait un divan, bien connu des propriétaires du
-voisinage, un large divan, très-doux, très-confortable et garni d'une
-quantité de coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une
-chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient inhabitées. La
-petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le jardin. Tout son mobilier se
+moitié de l'étendue de sa maison, et qui lui servait à la fois de salon
+et de salle à manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses
+repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant, mais propre.
+Sur un des côtés s'étendait un divan, bien connu des propriétaires du
+voisinage, un large divan, très-doux, très-confortable et garni d'une
+quantité de coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une
+chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient inhabitées. La
+petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le jardin. Tout son mobilier se
composait d'un joli petit lit, d'une table, d'une glace, d'un fauteuil.
-Mais, en revanche, elle était garnie d'une quantité de flacons <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>
-de conserves et de liqueurs préparées par la jeune fille.</p>
+Mais, en revanche, elle était garnie d'une quantité de flacons <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>
+de conserves et de liqueurs préparées par la jeune fille.</p>
<p>En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de l'annoncer;
-mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à se dégager de sa
-pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté d'entrer.» Les deux amis
-s'avancèrent dans le salon, et Pierre présenta son ami à Étienne.</p>
+mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à se dégager de sa
+pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté d'entrer.» Les deux amis
+s'avancèrent dans le salon, et Pierre présenta son ami à Étienne.</p>
-<p>«Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire en lui
-tendant la main... Très-froid... Un verre d'eau-de-vie?» et, du doigt
-ayant indiqué la bouteille qui se trouvait sur la table, il continua sa
+<p>«Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire en lui
+tendant la main... Très-froid... Un verre d'eau-de-vie?» et, du doigt
+ayant indiqué la bouteille qui se trouvait sur la table, il continua sa
promenade.</p>
<p>Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent sur le
-canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y eut pris place, Boris
-s'y trouva établi comme s'il faisait usage de ce meuble depuis
-longtemps. Tous les amis de Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même
-agréable impression.</p>
-
-<p>Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que rarement il
-était seul. Près de lui était une sorte de figure patibulaire, un
-individu nommé Onufre Ilitch, au visage ridé et usé, au nez arqué comme
-le bec d'un épervier, et à l'&oelig;il inquiet. Il avait autrefois occupé
-un emploi dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant il
-se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée sur sa poitrine
-et l'autre au n&oelig;ud de sa cravate, il suivait du regard Étienne, et
-dès que les deux visiteurs furent assis, il dit avec un profond soupir:</p>
-
-<p>«Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme. Mais vous
-connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes, pécheurs coquins, tout le
-monde vit dans le péché, et moi je fais comme les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence, il
+canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y eut pris place, Boris
+s'y trouva établi comme s'il faisait usage de ce meuble depuis
+longtemps. Tous les amis de Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même
+agréable impression.</p>
+
+<p>Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que rarement il
+était seul. Près de lui était une sorte de figure patibulaire, un
+individu nommé Onufre Ilitch, au visage ridé et usé, au nez arqué comme
+le bec d'un épervier, et à l'&oelig;il inquiet. Il avait autrefois occupé
+un emploi dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant il
+se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée sur sa poitrine
+et l'autre au n&oelig;ud de sa cravate, il suivait du regard Étienne, et
+dès que les deux visiteurs furent assis, il dit avec un profond soupir:</p>
+
+<p>«Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme. Mais vous
+connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes, pécheurs coquins, tout le
+monde vit dans le péché, et moi je fais comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence, il
ajouta:&mdash;Mauvaise sentence!</p>
-<p>&mdash;Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité cruelle nous
-arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en appelle à ces gentils
-messieurs, je leur raconterai tous les détails de mon affaire, s'ils
-veulent bien m'écouter.</p>
+<p>&mdash;Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité cruelle nous
+arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en appelle à ces gentils
+messieurs, je leur raconterai tous les détails de mon affaire, s'ils
+veulent bien m'écouter.</p>
-<p>&mdash;Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.</p>
+<p>&mdash;Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.</p>
<p>Celui-ci fit un signe d'assentiment.</p>
-<p>«Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre moi-même et
-contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé une généreuse
+<p>«Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre moi-même et
+contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé une généreuse
indignation!</p>
-<p>&mdash;Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»</p>
+<p>&mdash;Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»</p>
<p>Onufre tressaillit.</p>
-<p>«Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les fripons qui
-affectent de faire voir une généreuse indignation?»</p>
+<p>«Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les fripons qui
+affectent de faire voir une généreuse indignation?»</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Étienne répondit par un signe affirmatif.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Étienne répondit par un signe affirmatif.</p>
-<p>L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis tout à coup
-éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui restait pas une dent.
+<p>L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis tout à coup
+éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui restait pas une dent.
Pourtant il parlait assez distinctement.</p>
-<p>«Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre avocat a
-bien raison de dire que vous êtes un faiseur de calembours.</p>
+<p>«Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre avocat a
+bien raison de dire que vous êtes un faiseur de calembours.</p>
-<p>&mdash;Braou! braou!» répéta Barçoukof.</p>
+<p>&mdash;Braou! braou!» répéta Barçoukof.</p>
-<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas léger,
-portant sur un plateau vert deux tasses de café et de la crème. Une robe
-grise lui serrait gracieusement la taille. Boris et son ami se levèrent
-vivement à son approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas léger,
+portant sur un plateau vert deux tasses de café et de la crème. Une robe
+grise lui serrait gracieusement la taille. Boris et son ami se levèrent
+vivement à son approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son
plateau sur la table:</p>
-<p>«Mon père, dit-elle, voici votre café.</p>
+<p>«Mon père, dit-elle, voici votre café.</p>
-<p>&mdash;Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il. Ma fille,
-voilà M. Boris Andréitch.»</p>
+<p>&mdash;Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il. Ma fille,
+voilà M. Boris Andréitch.»</p>
<p>Boris s'inclina de nouveau.</p>
-<p>«Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui ses yeux doux
-et calmes. Nous ne dînerons pas avant une heure et demie.</p>
+<p>«Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui ses yeux doux
+et calmes. Nous ne dînerons pas avant une heure et demie.</p>
-<p>&mdash;J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.</p>
+<p>&mdash;J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.</p>
-<p>&mdash;Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.</p>
+<p>&mdash;Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.</p>
-<p>&mdash;Très-volontiers.</p>
+<p>&mdash;Très-volontiers.</p>
-<p>&mdash;À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous ne vous
-avons vu.»</p>
+<p>&mdash;À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous ne vous
+avons vu.»</p>
-<p>À ces mots Viéra sortit.</p>
+<p>À ces mots Viéra sortit.</p>
<p>Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:</p>
-<p>«Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle grâce dans
+<p>«Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle grâce dans
ses mouvements!</p>
-<p>&mdash;Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est comme une
-auberge; dès qu'une personne est sortie, il en arrive une autre.»</p>
+<p>&mdash;Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est comme une
+auberge; dès qu'une personne est sortie, il en arrive une autre.»</p>
-<p>En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme d'une énorme
-corpulence, large tête, larges joues, grands yeux, et une profusion de
-longs cheveux. Sa physionomie était empreinte d'une expression d'aigreur
-et de mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et
-très-ample vêtement.</p>
+<p>En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme d'une énorme
+corpulence, large tête, larges joues, grands yeux, et une profusion de
+longs cheveux. Sa physionomie était empreinte d'une expression d'aigreur
+et de mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et
+très-ample vêtement.</p>
-<p>«Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même regarder ceux à
+<p>«Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même regarder ceux à
qui s'adressait ce bref salut.</p>
-<p>Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.</p>
+<p>Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.</p>
-<p>«Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.</p>
+<p>«Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.</p>
-<p>&mdash;Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous donc?</p>
+<p>&mdash;Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous donc?</p>
-<p>&mdash;De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> oblige
-d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur, ajouta-t-il en indiquant
-du doigt Onufre Ilitch, j'ai fatigué mes chevaux à courir à travers la
+<p>&mdash;De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> oblige
+d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur, ajouta-t-il en indiquant
+du doigt Onufre Ilitch, j'ai fatigué mes chevaux à courir à travers la
ville que Dieu maudisse!</p>
-<p>&mdash;Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre, désigné si
-lestement par cette épithète de petit monsieur.</p>
+<p>&mdash;Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre, désigné si
+lestement par cette épithète de petit monsieur.</p>
-<p>&mdash;Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras, fais-moi donc
-le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas bientôt être pendu?»</p>
+<p>&mdash;Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras, fais-moi donc
+le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas bientôt être pendu?»</p>
-<p>Onufre ne répondit pas.</p>
+<p>Onufre ne répondit pas.</p>
-<p>«Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice est trop
-indulgente envers toi. Quelle impression cela te fait-il d'être dans
-l'attente de ton jugement? Pas la moindre. Seulement tu es vexé de ne
+<p>«Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice est trop
+indulgente envers toi. Quelle impression cela te fait-il d'être dans
+l'attente de ton jugement? Pas la moindre. Seulement tu es vexé de ne
plus pouvoir... et en disant ces mots, Michel faisait le geste d'un
homme qui saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel
-malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les côtés.</p>
+malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les côtés.</p>
-<p>&mdash;Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez que celui qui
-donne est libre de donner, et que celui qui reçoit a envie de recevoir.
-Au reste, ce n'est pas moi seul qui ai été l'instigateur de l'affaire;
-plus d'un autre y a pris part, comme je l'ai démontré.</p>
+<p>&mdash;Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez que celui qui
+donne est libre de donner, et que celui qui reçoit a envie de recevoir.
+Au reste, ce n'est pas moi seul qui ai été l'instigateur de l'affaire;
+plus d'un autre y a pris part, comme je l'ai démontré.</p>
<p>&mdash;Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache sous la
herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas sur lui. Mais
-l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un gaillard habile!</p>
+l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un gaillard habile!</p>
-<p>&mdash;Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua Onufre en
-bégayant.</p>
+<p>&mdash;Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua Onufre en
+bégayant.</p>
<p>&mdash;Oui, oui.</p>
-<p>&mdash;Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.</p>
+<p>&mdash;Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.</p>
-<p>&mdash;Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne. Quelle
-créature admirable! Près des filous et des ivrognes, c'est un vrai
+<p>&mdash;Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne. Quelle
+créature admirable! Près des filous et des ivrognes, c'est un vrai
colosse.</p>
-<p>&mdash;«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.</p>
+<p>&mdash;«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.</p>
-<p>Viéra rentra avec deux tasses.</p>
+<p>Viéra rentra avec deux tasses.</p>
-<p>&mdash;Encore une, lui dit son père, tandis que Michel s'inclinait devant
+<p>&mdash;Encore une, lui dit son père, tandis que Michel s'inclinait devant
elle.</p>
-<p>&mdash;Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant pour la
-délivrer de son plateau.</p>
+<p>&mdash;Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant pour la
+délivrer de son plateau.</p>
-<p>&mdash;Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu seulement que
-ce café soit bon!</p>
+<p>&mdash;Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu seulement que
+ce café soit bon!</p>
<p>&mdash;Servi par vos mains...</p>
-<p>Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment, sortit et
-revint un instant après offrir une tasse à Michel.</p>
+<p>Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment, sortit et
+revint un instant après offrir une tasse à Michel.</p>
<p>
-<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> «Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui
-est arrivé à Marie Ilinichna?»</p>
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> «Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui
+est arrivé à Marie Ilinichna?»</p>
-<p>Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.</p>
+<p>Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.</p>
-<p>«Oui... elle est tombée en paralysie.»</p>
+<p>«Oui... elle est tombée en paralysie.»</p>
-<p>&mdash;Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour elle se met à
+<p>&mdash;Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour elle se met à
table avec plusieurs convives. On sert de la batvine. Elle remplit son
-assiette une fois, deux fois, elle en reprend encore, puis tout à coup
-sa vue se trouble, sa tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On
+assiette une fois, deux fois, elle en reprend encore, puis tout à coup
+sa vue se trouble, sa tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On
s'empresse autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On
-dit que le médecin du district s'est distingué en cette occasion. Dès
-qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant: «Un docteur! vite un
-docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne vit que du produit des morts que
+dit que le médecin du district s'est distingué en cette occasion. Dès
+qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant: «Un docteur! vite un
+docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne vit que du produit des morts que
l'on trouve dans l'arrondissement. Quelle heureuse profession!</p>
-<p>&mdash;Braou! braou! répéta Barçoukof.</p>
+<p>&mdash;Braou! braou! répéta Barçoukof.</p>
-<p>&mdash;Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la batvine, dit
-Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des angles du salon.</p>
+<p>&mdash;Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la batvine, dit
+Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des angles du salon.</p>
-<p>&mdash;De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.</p>
+<p>&mdash;De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.</p>
-<p>&mdash;Précisément.</p>
+<p>&mdash;Précisément.</p>
-<p>&mdash;À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne convient pas de
+<p>&mdash;À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne convient pas de
servir de batvine en hiver, parce que c'est une soupe froide. Ils se
trompent, n'est-ce pas, Pierre Vasilitch?</p>
-<p>&mdash;Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?</p>
+<p>&mdash;Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
<p>&mdash;Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une chambre
chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.</p>
-<p>&mdash;Ni moi.»</p>
+<p>&mdash;Ni moi.»</p>
-<p>L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton. Étienne n'y
-prenait aucune part et continuait à se promener dans sa chambre.</p>
+<p>L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton. Étienne n'y
+prenait aucune part et continuait à se promener dans sa chambre.</p>
-<p>Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en faisait elle-même
-les honneurs, servait avec soin ses hôtes, et cherchait à deviner leurs
-désirs. Boris, assis à côté d'elle, ne la quittait pas du regard. De
-même que son père, elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire
-lui seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes questions, non
-pas tant pour les réponses qu'il pouvait en attendre que pour voir ses
-lèvres s'entr'ouvrir.</p>
+<p>Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en faisait elle-même
+les honneurs, servait avec soin ses hôtes, et cherchait à deviner leurs
+désirs. Boris, assis à côté d'elle, ne la quittait pas du regard. De
+même que son père, elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire
+lui seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes questions, non
+pas tant pour les réponses qu'il pouvait en attendre que pour voir ses
+lèvres s'entr'ouvrir.</p>
-<p>Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se mirent à jouer
+<p>Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se mirent à jouer
aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus que de coutume, ne se
-montrait plus aussi rigoureux envers Onufre, quoiqu'il continuât encore
-à lui adresser plusieurs acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait
-d'être semblable <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les
+montrait plus aussi rigoureux envers Onufre, quoiqu'il continuât encore
+à lui adresser plusieurs acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait
+d'être semblable <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les
ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais le gain d'une
partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un air riant vers celui
-qu'il avait tant maltraité et lui dit:</p>
+qu'il avait tant maltraité et lui dit:</p>
-<p>&mdash;Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après tout, ce ne sont
+<p>&mdash;Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après tout, ce ne sont
que des niaiseries, et, sur ma foi, je t'aime, d'abord parce que c'est
dans ma nature, et ensuite, parce qu'il y a encore des gens plus mauvais
-que toi, et qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.</p>
+que toi, et qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces paroles.
-C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la calomnie....</p>
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces paroles.
+C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la calomnie....</p>
-<p>&mdash;Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La calomnie!
-quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la tour de Pugatschef,
-enfermé et enchaîné? Donne-nous des cartes.»</p>
+<p>&mdash;Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La calomnie!
+quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la tour de Pugatschef,
+enfermé et enchaîné? Donne-nous des cartes.»</p>
-<p>Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en passant à
-plusieurs reprises son doigt sur sa langue effilée.</p>
+<p>Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en passant à
+plusieurs reprises son doigt sur sa langue effilée.</p>
-<p>Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa chambre, et
-Boris était assis près de Viéra. Il voulait causer avec elle et n'y
-parvenait pas sans quelques difficultés et sans être obligé de se
-résigner à de fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche
-de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui demandait si
+<p>Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa chambre, et
+Boris était assis près de Viéra. Il voulait causer avec elle et n'y
+parvenait pas sans quelques difficultés et sans être obligé de se
+résigner à de fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche
+de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui demandait si
elle avait autour d'elle beaucoup de voisins, si elle les voyait
-souvent, si ses travaux journaliers lui étaient agréables. Puis il lui
-demanda si elle lisait; à quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le
+souvent, si ses travaux journaliers lui étaient agréables. Puis il lui
+demanda si elle lisait; à quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le
temps.</p>
-<p>Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui annoncer que
-ses chevaux étaient attelés. Il se leva à regret, il s'affligeait déjà
-de partir, de s'éloigner de ce bon regard, de ce pur sourire. Il serait
-resté si Étienne avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais
-Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient passer la
-journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y décider et ordonner qu'on
-préparât leurs lits. Ainsi firent Michel Micheïtch et Onufre. Ils
-s'installèrent dans la même chambre, et on les entendit longtemps
-causer. C'était surtout Onufre qui se livrait à une faconde
-extraordinaire. Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait
-de lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui répondre de
-temps à autre par un monosyllabe qui, de sa part, n'indiquait encore
-qu'une confiance très-équivoque. Le lendemain matin, tous deux partirent
-pourtant de bon accord pour se rendre à la métairie de Michel, et de là
-à la ville.</p>
+<p>Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui annoncer que
+ses chevaux étaient attelés. Il se leva à regret, il s'affligeait déjà
+de partir, de s'éloigner de ce bon regard, de ce pur sourire. Il serait
+resté si Étienne avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais
+Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient passer la
+journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y décider et ordonner qu'on
+préparât leurs lits. Ainsi firent Michel Micheïtch et Onufre. Ils
+s'installèrent dans la même chambre, et on les entendit longtemps
+causer. C'était surtout Onufre qui se livrait à une faconde
+extraordinaire. Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait
+de lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui répondre de
+temps à autre par un monosyllabe qui, de sa part, n'indiquait encore
+qu'une confiance très-équivoque. Le lendemain matin, tous deux partirent
+pourtant de bon accord pour se rendre à la métairie de Michel, et de là
+à la ville.</p>
<p>Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>
-bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval et par le
-balancement du traîneau, s'était assoupi.</p>
+bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval et par le
+balancement du traîneau, s'était assoupi.</p>
-<p>«Pierre! lui cria son ami après un long silence.</p>
+<p>«Pierre! lui cria son ami après un long silence.</p>
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.</p>
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.</p>
<p>&mdash;Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?</p>
<p>&mdash;Sur quoi donc?</p>
-<p>&mdash;Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes excursions.</p>
+<p>&mdash;Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes excursions.</p>
-<p>&mdash;Sur Viéra?</p>
+<p>&mdash;Sur Viéra?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous convient
+<p>&mdash;À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous convient
pas.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que la blonde
-Émérance et que la jeune veuve.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que la blonde
+Émérance et que la jeune veuve.</p>
<p>&mdash;Est-il possible?</p>
<p>&mdash;Je vous assure.</p>
<p>&mdash;Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille d'une
-simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à conduire une maison,
-mais ce n'est pas là ce qu'il vous faut.</p>
+simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à conduire une maison,
+mais ce n'est pas là ce qu'il vous faut.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.</p>
+<p>&mdash;Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.</p>
-<p>&mdash;Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même prononcer un mot
-français.</p>
+<p>&mdash;Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même prononcer un mot
+français.</p>
-<p>&mdash;Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler français?»</p>
+<p>&mdash;Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler français?»</p>
-<p>Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:</p>
+<p>Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:</p>
-<p>«Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne peut être....
+<p>«Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne peut être....
Vous plaisantez.</p>
<p>&mdash;Je ne plaisante nullement.</p>
-<p>&mdash;À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne pouvait
-convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»</p>
+<p>&mdash;À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne pouvait
+convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»</p>
-<p>À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la tête sur un
-coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à Viéra. Dans sa pensée,
+<p>À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la tête sur un
+coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à Viéra. Dans sa pensée,
il la contemplait avec son charmant sourire, avec son beau et franc
-regard. La nuit était froide et claire, le ciel étoilé. Les grains de
+regard. La nuit était froide et claire, le ciel étoilé. Les grains de
neige scintillaient comme des diamants. La glace craquait et bruissait
-sous les pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses
-couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et brillaient
-comme des miroirs à facettes aux rayons de la lune.</p>
+sous les pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses
+couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et brillaient
+comme des miroirs à facettes aux rayons de la lune.</p>
<p>Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt rapidement
-de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que de rêves ne fit-il pas
-jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de sa maison? mais à tous ces rêves
-s'associait l'image de Viéra.</p>
+de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que de rêves ne fit-il pas
+jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de sa maison? mais à tous ces rêves
+s'associait l'image de Viéra.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de
+<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de
l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le fut bien plus
-encore lorsque, le lendemain de cette première visite, son ami lui dit:</p>
+encore lorsque, le lendemain de cette première visite, son ami lui dit:</p>
-<p>«J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes pas disposé à
-m'accompagner, j'irai seul.»</p>
+<p>«J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes pas disposé à
+m'accompagner, j'irai seul.»</p>
-<p>Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à partir. Et les
-deux amis se mirent en route. Comme la première fois, il y avait chez
-Étienne plusieurs étrangers à qui Viéra offrait, avec sa grâce
-habituelle, du café et des liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris
+<p>Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à partir. Et les
+deux amis se mirent en route. Comme la première fois, il y avait chez
+Étienne plusieurs étrangers à qui Viéra offrait, avec sa grâce
+habituelle, du café et des liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris
eut avec elle un entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long
-que la première fois. Il lui parla de son existence passée, de
-Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui vint à
-l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible curiosité, quelquefois en
+que la première fois. Il lui parla de son existence passée, de
+Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui vint à
+l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible curiosité, quelquefois en
souriant et en le regardant, mais sans oublier une minute ses devoirs de
-maîtresse de maison. Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son
-père avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait
-elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa place, ne la
-quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir près de lui, reprenait
-son travail de broderie, et il continuait ses récits. Une ou deux fois
-Étienne, en se promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta
-l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et continua sa
+maîtresse de maison. Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son
+père avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait
+elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa place, ne la
+quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir près de lui, reprenait
+son travail de broderie, et il continuait ses récits. Une ou deux fois
+Étienne, en se promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta
+l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et continua sa
marche.</p>
-<p>Boris et Pierre prolongèrent cette visite bien plus que la première. Ils
-couchèrent dans la maison de Barçoukof, et ne la quittèrent que le
-lendemain soir. En partant, Boris tendit la main à Viéra. Elle rougit.
-Aucun homme jusque-là ne lui avait encore serré la main. Elle pensa que
-c'était un usage de Pétersbourg.</p>
+<p>Boris et Pierre prolongèrent cette visite bien plus que la première. Ils
+couchèrent dans la maison de Barçoukof, et ne la quittèrent que le
+lendemain soir. En partant, Boris tendit la main à Viéra. Elle rougit.
+Aucun homme jusque-là ne lui avait encore serré la main. Elle pensa que
+c'était un usage de Pétersbourg.</p>
-<p>Les deux amis retournèrent souvent chez Étienne. Quelquefois même Boris
-y allait seul. Il était de plus en plus attiré vers la demeure de Viéra.
+<p>Les deux amis retournèrent souvent chez Étienne. Quelquefois même Boris
+y allait seul. Il était de plus en plus attiré vers la demeure de Viéra.
De plus en plus la jeune fille lui plaisait. Entre elle et lui, il
-s'était établi des rapports affectueux; seulement il la trouvait trop
-réservée et trop raisonnable.</p>
+s'était établi des rapports affectueux; seulement il la trouvait trop
+réservée et trop raisonnable.</p>
-<p>Son ami Pierre avait cessé de lui parler d'elle. Un matin, cependant,
-après l'avoir regardé quelques instants en silence, tout à coup il lui
+<p>Son ami Pierre avait cessé de lui parler d'elle. Un matin, cependant,
+après l'avoir regardé quelques instants en silence, tout à coup il lui
dit:</p>
-<p>«Boris!</p>
+<p>«Boris!</p>
-<p>&mdash;Que voulez-vous? répondit Boris en rougissant légèrement sans savoir
+<p>&mdash;Que voulez-vous? répondit Boris en rougissant légèrement sans savoir
pourquoi.</p>
</div>
<h4><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> XI</h4>
-<p>Après diverses aventures aussi légères que les rêves d'un jeune homme
-incertain s'il est épris, l'intérêt se resserre.</p>
+<p>Après diverses aventures aussi légères que les rêves d'un jeune homme
+incertain s'il est épris, l'intérêt se resserre.</p>
-<p>Rien ne change dans les trois caractères, mais la destinée change et
-le dénoûment approche.</p>
+<p>Rien ne change dans les trois caractères, mais la destinée change et
+le dénoûment approche.</p>
-<p>L'inclination de Boris n'échappe pas à Pierre.</p>
+<p>L'inclination de Boris n'échappe pas à Pierre.</p>
<div class="quote">
-<p>&mdash;Je désirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce serait bien
+<p>&mdash;Je désirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce serait bien
mal. Si...</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.</p>
-<p>&mdash;Je voudrais vous parler de Viéra.</p>
+<p>&mdash;Je voudrais vous parler de Viéra.</p>
-<p>&mdash;De Viéra?»</p>
+<p>&mdash;De Viéra?»</p>
-<p>Et Boris sentit s'accroître sa rougeur.</p>
+<p>Et Boris sentit s'accroître sa rougeur.</p>
-<p>«Voyez, Boris... Il faut prendre garde à ce qui peut arriver...
-Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amitié me fait un devoir...</p>
+<p>«Voyez, Boris... Il faut prendre garde à ce qui peut arriver...
+Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amitié me fait un devoir...</p>
-<p>&mdash;Que signifient toutes ces réticences? Viéra est une personne sage, et,
-entre elle et moi, il n'y a pas d'autre lien que celui d'une honnête
-amitié.</p>
+<p>&mdash;Que signifient toutes ces réticences? Viéra est une personne sage, et,
+entre elle et moi, il n'y a pas d'autre lien que celui d'une honnête
+amitié.</p>
-<p>&mdash;Permettez, Boris; quelle amitié peut-il y avoir entre un homme qui,
-comme vous, a reçu une si complète éducation, et une pauvre fille de
-village qui a vécu renfermée entre quatre murs?</p>
+<p>&mdash;Permettez, Boris; quelle amitié peut-il y avoir entre un homme qui,
+comme vous, a reçu une si complète éducation, et une pauvre fille de
+village qui a vécu renfermée entre quatre murs?</p>
<p>&mdash;C'est pourtant comme je vous le dis, repartit Boris avec une certaine
-irritation, et je ne sais quelle idée vous vous faites de ce que vous
-appelez l'éducation.</p>
+irritation, et je ne sais quelle idée vous vous faites de ce que vous
+appelez l'éducation.</p>
-<p>&mdash;Écoutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me dissimuler un secret,
-vous en avez le droit; mais, quant à me tromper, vous n'y réussirez pas,
-je vous en préviens: car j'ai aussi ma perspicacité, et la soirée que
-nous avons passée hier chez Étienne m'a fait comprendre...</p>
+<p>&mdash;Écoutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me dissimuler un secret,
+vous en avez le droit; mais, quant à me tromper, vous n'y réussirez pas,
+je vous en préviens: car j'ai aussi ma perspicacité, et la soirée que
+nous avons passée hier chez Étienne m'a fait comprendre...</p>
<p>&mdash;Qu'avez-vous donc compris?</p>
-<p>&mdash;Que vous aimez Viéra, et que vous êtes déjà jaloux de son affection.</p>
+<p>&mdash;Que vous aimez Viéra, et que vous êtes déjà jaloux de son affection.</p>
<p>&mdash;Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami, m'aime-t-elle?</p>
<p>&mdash;C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais surpris qu'elle
-ne vous aimât pas.</p>
+ne vous aimât pas.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> &mdash;Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites, un
-homme bien élevé?</p>
+homme bien élevé?</p>
<p>&mdash;Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une honorable
-situation... De plus, vous avez un extérieur agréable.»</p>
+situation... De plus, vous avez un extérieur agréable.»</p>
-<p>Boris se leva et s'approcha de la fenêtre.</p>
+<p>Boris se leva et s'approcha de la fenêtre.</p>
-<p>«Comment donc, reprit-il en revenant tout à coup vers Pierre, avez-vous
-remarqué que j'étais jaloux?</p>
+<p>«Comment donc, reprit-il en revenant tout à coup vers Pierre, avez-vous
+remarqué que j'étais jaloux?</p>
-<p>&mdash;Parce que vous étiez hier très-tourmenté de voir que ce petit
-étourneau de Karentef ne s'en allait pas.»</p>
+<p>&mdash;Parce que vous étiez hier très-tourmenté de voir que ce petit
+étourneau de Karentef ne s'en allait pas.»</p>
-<p>Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce Karentef était un
-étudiant, d'un caractère jovial et amusant, mais étourdi, et porté à de
-mauvais penchants. Abandonné de trop bonne heure à lui-même, sans
-direction, déjà il était entré dans la série des passions funestes. Il
-avait la figure d'un bohémien, chantait, dansait comme les bohémiens,
-faisait la cour à toutes les femmes et se montrait fort empressé près de
-Viéra. Boris, en le rencontrant dans la maison d'Étienne, avait d'abord
-pris plaisir à le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle attention
-Viéra l'écoutait chanter, il n'éprouva plus pour lui qu'un sentiment de
-répulsion.</p>
+<p>Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce Karentef était un
+étudiant, d'un caractère jovial et amusant, mais étourdi, et porté à de
+mauvais penchants. Abandonné de trop bonne heure à lui-même, sans
+direction, déjà il était entré dans la série des passions funestes. Il
+avait la figure d'un bohémien, chantait, dansait comme les bohémiens,
+faisait la cour à toutes les femmes et se montrait fort empressé près de
+Viéra. Boris, en le rencontrant dans la maison d'Étienne, avait d'abord
+pris plaisir à le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle attention
+Viéra l'écoutait chanter, il n'éprouva plus pour lui qu'un sentiment de
+répulsion.</p>
-<p>«Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaçant en face de son ami, je dois
-l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps que j'ai en moi une pensée
-qui n'était pas suffisamment éclaircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui,
-j'aime Viéra. Mais, croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dévier
-de la droite ligne. Jusqu'à présent pourtant, je ne vois en elle aucun
-signe d'une prédilection particulière pour moi.</p>
+<p>«Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaçant en face de son ami, je dois
+l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps que j'ai en moi une pensée
+qui n'était pas suffisamment éclaircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui,
+j'aime Viéra. Mais, croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dévier
+de la droite ligne. Jusqu'à présent pourtant, je ne vois en elle aucun
+signe d'une prédilection particulière pour moi.</p>
-<p>&mdash;Je ne sais, répliqua Pierre, mais les méchants ont l'&oelig;il fin.</p>
+<p>&mdash;Je ne sais, répliqua Pierre, mais les méchants ont l'&oelig;il fin.</p>
<p>&mdash;Que faut-il donc faire?</p>
@@ -5969,149 +5928,149 @@ signe d'une prédilection particulière pour moi.</p>
<p>&mdash;Vous croyez?</p>
-<p>&mdash;Oui, puisque vous ne pouvez l'épouser.</p>
+<p>&mdash;Oui, puisque vous ne pouvez l'épouser.</p>
-<p>&mdash;Et pourquoi, reprit Boris après un moment de réflexion, ne pourrais-je
-pas l'épouser?</p>
+<p>&mdash;Et pourquoi, reprit Boris après un moment de réflexion, ne pourrais-je
+pas l'épouser?</p>
-<p>&mdash;Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, elle n'est pas votre égale.</p>
+<p>&mdash;Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, elle n'est pas votre égale.</p>
<p>&mdash;Je n'admets pas cette raison.</p>
-<p>&mdash;Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre tuteur.»</p>
+<p>&mdash;Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre tuteur.»</p>
-<p>Pierre se mit à fumer sa pipe.</p>
+<p>Pierre se mit à fumer sa pipe.</p>
-<p>Boris s'assit près de la fenêtre, absorbé dans ses méditations. Son ami
-n'essaya point de l'en arracher. Il lançait en l'air un tourbillon de
-fumée.</p>
+<p>Boris s'assit près de la fenêtre, absorbé dans ses méditations. Son ami
+n'essaya point de l'en arracher. Il lançait en l'air un tourbillon de
+fumée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> Soudain Boris se leva, appela son domestique et lui ordonna
d'atteler les chevaux.</p>
-<p>«Où allez-vous? demanda Pierre.</p>
+<p>«Où allez-vous? demanda Pierre.</p>
-<p>&mdash;Chez le père de Viéra.»</p>
+<p>&mdash;Chez le père de Viéra.»</p>
-<p>Pierre exhala précipitamment plusieurs bouffées.</p>
+<p>Pierre exhala précipitamment plusieurs bouffées.</p>
-<p>«Faut-il vous accompagner?</p>
+<p>«Faut-il vous accompagner?</p>
<p>&mdash;Non, j'aime mieux aujourd'hui faire cette visite seul. Je veux avoir
-une explication avec Viéra.</p>
+une explication avec Viéra.</p>
-<p>&mdash;Comme vous voudrez, répliqua Pierre.»</p>
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, répliqua Pierre.»</p>
-<p>Puis, se jetant sur le canapé: «Ainsi, se dit-il, ce que je considérais
-comme une plaisanterie est devenu une affaire sérieuse. Que Dieu lui
-soit en aide!»</p>
+<p>Puis, se jetant sur le canapé: «Ainsi, se dit-il, ce que je considérais
+comme une plaisanterie est devenu une affaire sérieuse. Que Dieu lui
+soit en aide!»</p>
<p>Le soir, il se retira dans sa maison, et il venait de se mettre au lit,
-quand tout à coup Boris apparut devant lui, tout poudré de neige, et lui
-dit, en se jetant dans ses bras et en le tutoyant pour la première fois:</p>
+quand tout à coup Boris apparut devant lui, tout poudré de neige, et lui
+dit, en se jetant dans ses bras et en le tutoyant pour la première fois:</p>
-<p>«Mon ami, félicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de son père.
+<p>«Mon ami, félicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de son père.
Tout est fini.</p>
-<p>&mdash;Comment? s'écria Pierre étonné.</p>
+<p>&mdash;Comment? s'écria Pierre étonné.</p>
<p>&mdash;Je me marie.</p>
-<p>&mdash;Avec Viéra?</p>
+<p>&mdash;Avec Viéra?</p>
-<p>&mdash;Oui, c'est une affaire décidée.</p>
+<p>&mdash;Oui, c'est une affaire décidée.</p>
<p>&mdash;Pas possible!</p>
-<p>&mdash;Quel homme!... Crois-moi donc.»</p>
+<p>&mdash;Quel homme!... Crois-moi donc.»</p>
-<p>Pierre se leva, prit à la hâte ses pantoufles, sa robe de chambre, cria:
-«Marthe, du thé!» Puis, se tournant vers son ami: «Si tout est fini, lui
-dit-il, que le ciel te bénisse! Mais raconte-moi comment les choses se
-sont arrangées?»</p>
+<p>Pierre se leva, prit à la hâte ses pantoufles, sa robe de chambre, cria:
+«Marthe, du thé!» Puis, se tournant vers son ami: «Si tout est fini, lui
+dit-il, que le ciel te bénisse! Mais raconte-moi comment les choses se
+sont arrangées?»</p>
-<p>Il est à remarquer qu'à partir de ce moment, les deux amis se tutoyaient
-comme s'ils ne s'étaient jamais parlé autrement.</p>
+<p>Il est à remarquer qu'à partir de ce moment, les deux amis se tutoyaient
+comme s'ils ne s'étaient jamais parlé autrement.</p>
-<p>«Très-volontiers, répondit Boris; tu sauras tout dans les plus petits
-détails.»</p>
+<p>«Très-volontiers, répondit Boris; tu sauras tout dans les plus petits
+détails.»</p>
-<p>Voici ce qui s'était passé:</p>
+<p>Voici ce qui s'était passé:</p>
-<p>Quand Boris arriva à la demeure de sa fiancée, il n'y avait là, par
-extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire Étienne ne se promenait
-point, selon sa coutume. Il était souffrant et à demi couché dans un
+<p>Quand Boris arriva à la demeure de sa fiancée, il n'y avait là, par
+extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire Étienne ne se promenait
+point, selon sa coutume. Il était souffrant et à demi couché dans un
grand fauteuil. En voyant entrer Boris, il balbutia quelques mots, lui
indiqua du doigt la table sur laquelle il y avait des flacons en
-permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit près de Viéra, engagea avec
-elle la conversation à voix basse, et d'abord lui parla de l'état de son
-père.</p>
+permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit près de Viéra, engagea avec
+elle la conversation à voix basse, et d'abord lui parla de l'état de son
+père.</p>
-<p>«Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi, quand il est
+<p>«Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi, quand il est
malade. Il ne se plaint pas, il ne demande <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> rien; il ne
prononce pas un mot... Il souffre et ne veut pas le dire.</p>
<p>&mdash;Et vous l'aimez beaucoup!</p>
-<p>&mdash;Qui, mon père? Plus que tout au monde. Que Dieu me préserve du malheur
+<p>&mdash;Qui, mon père? Plus que tout au monde. Que Dieu me préserve du malheur
de le perdre! J'en mourrais.</p>
-<p>&mdash;Ainsi, vous ne pourriez vous résoudre à vous séparer de lui?</p>
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne pourriez vous résoudre à vous séparer de lui?</p>
-<p>&mdash;Et pourquoi me séparerais-je de lui?»</p>
+<p>&mdash;Et pourquoi me séparerais-je de lui?»</p>
<p>Boris fixa sur elle un regard pensif.</p>
-<p>«Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester toujours dans la
+<p>«Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester toujours dans la
maison paternelle.</p>
-<p>&mdash;Quelle idée... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait m'enlever?»</p>
+<p>&mdash;Quelle idée... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait m'enlever?»</p>
-<p>Boris fut sur le point de répondre: Moi, peut-être! Mais il se retint.</p>
+<p>Boris fut sur le point de répondre: Moi, peut-être! Mais il se retint.</p>
-<p>«À quoi songez-vous? lui demanda Viéra en le regardant avec son bon
+<p>«À quoi songez-vous? lui demanda Viéra en le regardant avec son bon
sourire habituel.</p>
-<p>&mdash;Je pense, répondit-il... je pense...»</p>
+<p>&mdash;Je pense, répondit-il... je pense...»</p>
-<p>Puis, tout à coup, interrompant le cours de son idée, il lui demanda
+<p>Puis, tout à coup, interrompant le cours de son idée, il lui demanda
s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Karentef.</p>
-<p>«Je ne sais, en vérité. Mon père reçoit beaucoup de monde. Si je ne me
-trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu ici pour la première
+<p>«Je ne sais, en vérité. Mon père reçoit beaucoup de monde. Si je ne me
+trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu ici pour la première
fois.</p>
-<p>&mdash;Et il vous plaît?</p>
+<p>&mdash;Et il vous plaît?</p>
-<p>&mdash;À moi? Pas du tout.</p>
+<p>&mdash;À moi? Pas du tout.</p>
<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
-<p>&mdash;Il est négligé et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il chante à
-merveille. Son chant pénètre jusqu'au c&oelig;ur.</p>
+<p>&mdash;Il est négligé et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il chante à
+merveille. Son chant pénètre jusqu'au c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Mais, reprit Boris après un instant de réflexion, qui donc vous plaît?</p>
+<p>&mdash;Mais, reprit Boris après un instant de réflexion, qui donc vous plaît?</p>
<p>&mdash;Beaucoup de gens; vous, d'abord.</p>
-<p>&mdash;Oui, j'espère que vous avez pour moi un bon sentiment d'amitié. Mais
-n'avez-vous pas quelque autre prédilection plus vive?</p>
+<p>&mdash;Oui, j'espère que vous avez pour moi un bon sentiment d'amitié. Mais
+n'avez-vous pas quelque autre prédilection plus vive?</p>
-<p>&mdash;Que vous êtes curieux!</p>
+<p>&mdash;Que vous êtes curieux!</p>
-<p>&mdash;Et vous, que vous êtes froide!</p>
+<p>&mdash;Et vous, que vous êtes froide!</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda innocemment la jeune fille.</p>
-<p>&mdash;Écoutez...»</p>
+<p>&mdash;Écoutez...»</p>
-<p>En ce moment Étienne se retourna dans son fauteuil.</p>
+<p>En ce moment Étienne se retourna dans son fauteuil.</p>
-<p>«Écoutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis que tout son
-sang affluait à son c&oelig;ur; il faut que je vous parle... d'une affaire
+<p>«Écoutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis que tout son
+sang affluait à son c&oelig;ur; il faut que je vous parle... d'une affaire
grave... mais pas ici.</p>
-<p>&mdash;Où donc?</p>
+<p>&mdash;Où donc?</p>
<p>&mdash;Dans la chambre voisine.</p>
@@ -6119,941 +6078,941 @@ grave... mais pas ici.</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Un secret!» murmura la jeune fille avec surprise.</p>
+<p>&mdash;Un secret!» murmura la jeune fille avec surprise.</p>
<p>Et elle se dirigea vers la chambre que Boris lui indiquait.</p>
-<p>Il la suivit dans une agitation fiévreuse.</p>
+<p>Il la suivit dans une agitation fiévreuse.</p>
-<p>«Eh bien?» dit-elle avec curiosité.</p>
+<p>«Eh bien?» dit-elle avec curiosité.</p>
-<p>Boris voulait préparer son aveu par plusieurs circonlocutions; mais en
-regardant cette originale figure animée par le sourire qui le charmait
+<p>Boris voulait préparer son aveu par plusieurs circonlocutions; mais en
+regardant cette originale figure animée par le sourire qui le charmait
tant, en voyant ces beaux yeux si purs et si doux, il n'eut pas la force
-de se maîtriser, et dit simplement:</p>
+de se maîtriser, et dit simplement:</p>
-<p>«Viéra, voulez-vous m'épouser?</p>
+<p>«Viéra, voulez-vous m'épouser?</p>
-<p>&mdash;Que dites-vous? s'écria la jeune fille, tandis que son visage se
+<p>&mdash;Que dites-vous? s'écria la jeune fille, tandis que son visage se
colorait d'une rougeur de pourpre.</p>
-<p>&mdash;Voulez-vous m'épouser? répéta lentement Boris.</p>
+<p>&mdash;Voulez-vous m'épouser? répéta lentement Boris.</p>
-<p>&mdash;Mais.... en vérité.... je ne sais.... je ne m'attendais pas....»</p>
+<p>&mdash;Mais.... en vérité.... je ne sais.... je ne m'attendais pas....»</p>
-<p>Et, dans la vivacité de son émotion, Viéra s'appuya sur le bord de la
-fenêtre, comme si elle craignait de tomber; puis, tout à coup, elle
+<p>Et, dans la vivacité de son émotion, Viéra s'appuya sur le bord de la
+fenêtre, comme si elle craignait de tomber; puis, tout à coup, elle
sortit et s'enfuit dans sa chambre.</p>
-<p>Boris, après un moment d'attente, rentra au salon tout troublé. Sur la
-table était un numéro de la <i>Gazette de Moscou</i>. Il le prit et essaya de
+<p>Boris, après un moment d'attente, rentra au salon tout troublé. Sur la
+table était un numéro de la <i>Gazette de Moscou</i>. Il le prit et essaya de
le lire, mais il ne comprenait pas un des mots que ses yeux
-parcouraient, et ne comprenait pas même ce qui se passait en lui. Un
-quart d'heure après il entendit derrière lui un léger frôlement, et sans
-tourner la tête il sentait que Viéra était là.</p>
+parcouraient, et ne comprenait pas même ce qui se passait en lui. Un
+quart d'heure après il entendit derrière lui un léger frôlement, et sans
+tourner la tête il sentait que Viéra était là.</p>
-<p>Quelques instants encore s'écoulèrent. Il regarda la jeune fille à la
-dérobée; elle était assise près de la fenêtre, immobile et pâle. Enfin,
-il se leva et alla s'asseoir près d'elle. Étienne avait la tête appuyée
+<p>Quelques instants encore s'écoulèrent. Il regarda la jeune fille à la
+dérobée; elle était assise près de la fenêtre, immobile et pâle. Enfin,
+il se leva et alla s'asseoir près d'elle. Étienne avait la tête appuyée
sur le dossier de son fauteuil et ne faisait pas un mouvement.</p>
-<p>«Pardonnez-moi, Viéra, dit Boris, en faisant un effort sur lui-même pour
-ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je n'aurais pas dû si
+<p>«Pardonnez-moi, Viéra, dit Boris, en faisant un effort sur lui-même pour
+ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je n'aurais pas dû si
subitement.... Mais je cherchais une occasion, et puisque je l'ai
-trouvée, je voudrais savoir ce que je puis....»</p>
+trouvée, je voudrais savoir ce que je puis....»</p>
-<p>Viéra l'écoutait les yeux baissés et le visage en feu.</p>
+<p>Viéra l'écoutait les yeux baissés et le visage en feu.</p>
-<p>«Viéra, je vous en prie, un mot, un seul mot.</p>
+<p>«Viéra, je vous en prie, un mot, un seul mot.</p>
-<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle enfin. Je ne sais....
-Vraiment, cela dépend de mon père.</p>
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle enfin. Je ne sais....
+Vraiment, cela dépend de mon père.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que tu es malade?» s'écria tout à coup Étienne.</p>
+<p>&mdash;Est-ce que tu es malade?» s'écria tout à coup Étienne.</p>
-<p>Viéra tressaillit, leva la tête et vit son père qui la regardait d'un
+<p>Viéra tressaillit, leva la tête et vit son père qui la regardait d'un
air inquiet. Elle s'approcha de lui.</p>
-<p>«Que dites-vous, mon père? lui demanda-t-elle.</p>
+<p>«Que dites-vous, mon père? lui demanda-t-elle.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> &mdash;Est-ce que tu es malade?</p>
-<p>&mdash;Moi? non... Pourquoi cette idée?»</p>
+<p>&mdash;Moi? non... Pourquoi cette idée?»</p>
-<p>Il continuait à l'observer attentivement.</p>
+<p>Il continuait à l'observer attentivement.</p>
-<p>«Tu es vraiment tout à fait bien? ajouta-t-il.</p>
+<p>«Tu es vraiment tout à fait bien? ajouta-t-il.</p>
-<p>&mdash;Certainement. D'où vous vient cette inquiétude?</p>
+<p>&mdash;Certainement. D'où vous vient cette inquiétude?</p>
-<p>&mdash;Braou! braou!» murmura Étienne. Et de nouveau il ferma les yeux.</p>
+<p>&mdash;Braou! braou!» murmura Étienne. Et de nouveau il ferma les yeux.</p>
-<p>La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrêta.</p>
+<p>La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrêta.</p>
-<p>«Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler à votre père?</p>
+<p>«Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler à votre père?</p>
-<p>&mdash;Si vous le voulez, répondit-elle d'une voix timide; mais il me semble
-que je ne suis pas votre égale.»</p>
+<p>&mdash;Si vous le voulez, répondit-elle d'une voix timide; mais il me semble
+que je ne suis pas votre égale.»</p>
<p>Il essaya de lui prendre la main, mais elle la retira et disparut.</p>
-<p>«C'est singulier, se dit-il, elle me fait précisément la même
-observation que Pierre.»</p>
+<p>«C'est singulier, se dit-il, elle me fait précisément la même
+observation que Pierre.»</p>
-<p>Resté seul avec le père de Viéra, Boris se promit de ne pas perdre un
-moment pour le préparer à la demande si inattendue qu'il devait lui
-adresser. Mais la tâche n'était pas aisée. Le vieillard, souffrant et
-agité, tantôt s'assoupissait, tantôt paraissait absorbé dans un rêve, et
-ne répondait que par quelques brèves et insignifiantes paroles aux
+<p>Resté seul avec le père de Viéra, Boris se promit de ne pas perdre un
+moment pour le préparer à la demande si inattendue qu'il devait lui
+adresser. Mais la tâche n'était pas aisée. Le vieillard, souffrant et
+agité, tantôt s'assoupissait, tantôt paraissait absorbé dans un rêve, et
+ne répondait que par quelques brèves et insignifiantes paroles aux
questions et aux diverses insinuations de Boris. Enfin, le jeune
-amoureux, voyant que tous ses préliminaires étaient inutiles, se décida
-à traiter l'affaire ouvertement.</p>
+amoureux, voyant que tous ses préliminaires étaient inutiles, se décida
+à traiter l'affaire ouvertement.</p>
-<p>À diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler, et la parole
-décisive expirait sur ses lèvres.</p>
+<p>À diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler, et la parole
+décisive expirait sur ses lèvres.</p>
-<p>«Étienne Pétrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un désir dont
+<p>«Étienne Pétrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un désir dont
vous serez bien surpris.</p>
-<p>&mdash;Braou! braou! dit tranquillement Étienne.</p>
+<p>&mdash;Braou! braou! dit tranquillement Étienne.</p>
-<p>&mdash;Un désir auquel vous ne vous attendez certainement pas.»</p>
+<p>&mdash;Un désir auquel vous ne vous attendez certainement pas.»</p>
-<p>Étienne ouvrit les yeux.</p>
+<p>Étienne ouvrit les yeux.</p>
-<p>«Promettez-moi seulement de ne pas être irrité contre moi.»</p>
+<p>«Promettez-moi seulement de ne pas être irrité contre moi.»</p>
-<p>Les paupières du vieillard se dilatèrent.</p>
+<p>Les paupières du vieillard se dilatèrent.</p>
-<p>«Je viens.... je viens vous demander la main de votre fille.»</p>
+<p>«Je viens.... je viens vous demander la main de votre fille.»</p>
-<p>Par un mouvement impétueux, Étienne se leva sur son fauteuil.</p>
+<p>Par un mouvement impétueux, Étienne se leva sur son fauteuil.</p>
-<p>«Comment!» s'écria-t-il avec une indicible expression de physionomie.</p>
+<p>«Comment!» s'écria-t-il avec une indicible expression de physionomie.</p>
<p>Boris renouvela sa demande.</p>
-<p>Étienne fixa sur lui un regard si prolongé et si perçant que Viasovnine
+<p>Étienne fixa sur lui un regard si prolongé et si perçant que Viasovnine
en devint tout confus.</p>
-<p>«Viéra, dit-il, est-elle instruite de votre demande?</p>
+<p>«Viéra, dit-il, est-elle instruite de votre demande?</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> &mdash;Je lui ai exprimé mes v&oelig;ux, et elle m'a permis de vous en
+<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> &mdash;Je lui ai exprimé mes v&oelig;ux, et elle m'a permis de vous en
parler.</p>
<p>&mdash;Quand donc avez-vous eu cette explication avec elle?</p>
-<p>&mdash;À l'instant même.</p>
+<p>&mdash;À l'instant même.</p>
-<p>&mdash;Attendez-moi,» dit Étienne. Et il sortit.</p>
+<p>&mdash;Attendez-moi,» dit Étienne. Et il sortit.</p>
<p>Boris resta dans le cabinet du vieillard, promenant ses regards inquiets
-autour de lui, quand, tout à coup, le son de la clochette d'un attelage
+autour de lui, quand, tout à coup, le son de la clochette d'un attelage
se fit entendre. Une voix d'homme retentit dans l'antichambre, et Michel
-Micheïtch apparut.</p>
+Micheïtch apparut.</p>
-<p>Pour le jeune amoureux, cette visite était une cruelle contrariété.</p>
+<p>Pour le jeune amoureux, cette visite était une cruelle contrariété.</p>
-<p>«Ah! nous avons ici une bonne température! s'écria Michel en s'asseyant
-sur le canapé.&mdash;Bonjour... Où est Étienne?</p>
+<p>«Ah! nous avons ici une bonne température! s'écria Michel en s'asseyant
+sur le canapé.&mdash;Bonjour... Où est Étienne?</p>
<p>&mdash;Il va venir.</p>
-<p>&mdash;Quel froid, aujourd'hui!» ajouta Michel en se versant un verre
+<p>&mdash;Quel froid, aujourd'hui!» ajouta Michel en se versant un verre
d'eau-de-vie.</p>
-<p>Puis, à peine l'eut-il bu qu'il dit:</p>
+<p>Puis, à peine l'eut-il bu qu'il dit:</p>
-<p>«Je viens de faire encore une promenade en ville.</p>
+<p>«Je viens de faire encore une promenade en ville.</p>
-<p>&mdash;Vraiment! répondit Boris, qui s'efforçait de surmonter son agitation.</p>
+<p>&mdash;Vraiment! répondit Boris, qui s'efforçait de surmonter son agitation.</p>
-<p>&mdash;Oui, et cela grâce encore à ce coquin d'Onufre. Figurez-vous qu'il m'a
-conté une quantité de diableries, de sornettes inimaginables. Il me
+<p>&mdash;Oui, et cela grâce encore à ce coquin d'Onufre. Figurez-vous qu'il m'a
+conté une quantité de diableries, de sornettes inimaginables. Il me
parlait d'une affaire comme on n'en a jamais vu; des centaines et des
-centaines de roubles à prendre en un seul coup de râteau. En résumé, il
-m'a emprunté vingt-cinq roubles, et j'ai éreinté mes chevaux à courir en
+centaines de roubles à prendre en un seul coup de râteau. En résumé, il
+m'a emprunté vingt-cinq roubles, et j'ai éreinté mes chevaux à courir en
vain dans toutes les rues.</p>
<p>&mdash;Est-il possible?</p>
-<p>&mdash;C'est la vérité même. Quel fripon! Il devrait traîner le boulet sur le
-grand chemin. Je ne sais à quoi songe la police; mais il a le diable au
-corps. Il est capable de nous réduire à la besace.»</p>
+<p>&mdash;C'est la vérité même. Quel fripon! Il devrait traîner le boulet sur le
+grand chemin. Je ne sais à quoi songe la police; mais il a le diable au
+corps. Il est capable de nous réduire à la besace.»</p>
-<p>Étienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui raconter sa
-dernière mésaventure.</p>
+<p>Étienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui raconter sa
+dernière mésaventure.</p>
-<p>«Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il, pour lui rompre
+<p>«Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il, pour lui rompre
les os?</p>
-<p>&mdash;Lui rompre les os!» répéta Étienne en éclatant d'un de ses rires
+<p>&mdash;Lui rompre les os!» répéta Étienne en éclatant d'un de ses rires
convulsifs.</p>
-<p>&mdash;Oui, oui, les os,» reprit Michel enchanté du succès de son bon mot.
-Mais il s'arrêta quand il vit Étienne tomber sur le divan dans une sorte
-d'anéantissement.</p>
+<p>&mdash;Oui, oui, les os,» reprit Michel enchanté du succès de son bon mot.
+Mais il s'arrêta quand il vit Étienne tomber sur le divan dans une sorte
+d'anéantissement.</p>
-<p>«Voilà ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi, murmura Michel. Je
-n'y comprends rien.»</p>
+<p>«Voilà ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi, murmura Michel. Je
+n'y comprends rien.»</p>
-<p>Viéra arriva toute troublée et les yeux rouges.</p>
+<p>Viéra arriva toute troublée et les yeux rouges.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> «Mon père n'est pas bien aujourd'hui,» dit-elle à Michel à voix
+<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> «Mon père n'est pas bien aujourd'hui,» dit-elle à Michel à voix
basse.</p>
-<p>Michel baissa la tête, s'approcha de la table et y prit un morceau de
-pain et de fromage. Quelques instants après, Étienne parvint pourtant à
-se relever et essaya de marcher dans sa chambre. Boris se tenait assis à
-l'écart dans une anxiété extrême. Michel recommençait le récit de son
+<p>Michel baissa la tête, s'approcha de la table et y prit un morceau de
+pain et de fromage. Quelques instants après, Étienne parvint pourtant à
+se relever et essaya de marcher dans sa chambre. Boris se tenait assis à
+l'écart dans une anxiété extrême. Michel recommençait le récit de son
aventure avec Onufre.</p>
-<p>On se mit à table. Michel fut le seul qui parlât pendant le dîner. Vers
-le soir, Étienne prit Boris par la main et le conduisit dans une autre
+<p>On se mit à table. Michel fut le seul qui parlât pendant le dîner. Vers
+le soir, Étienne prit Boris par la main et le conduisit dans une autre
chambre.</p>
-<p>«Vous êtes un honnête homme, lui dit-il en le regardant fixement.</p>
+<p>«Vous êtes un honnête homme, lui dit-il en le regardant fixement.</p>
<p>&mdash;Oui, je vous le garantis, et j'aime votre fille.</p>
-<p>&mdash;Vous l'aimez réellement?</p>
+<p>&mdash;Vous l'aimez réellement?</p>
-<p>&mdash;Je l'aime, et m'efforcerai de mériter son affection.</p>
+<p>&mdash;Je l'aime, et m'efforcerai de mériter son affection.</p>
<p>&mdash;Elle ne vous ennuiera pas?</p>
-<p>&mdash;Jamais.»</p>
+<p>&mdash;Jamais.»</p>
-<p>Le vieillard fit un effort qui imprima à son visage une sorte de
+<p>Le vieillard fit un effort qui imprima à son visage une sorte de
douloureuse contraction.</p>
-<p>«Vous avez bien réfléchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je consens.»</p>
+<p>«Vous avez bien réfléchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je consens.»</p>
<p>Boris voulait l'embrasser.</p>
-<p>«Plus tard,» dit le vieillard. Puis, détournant la tête et s'approchant
+<p>«Plus tard,» dit le vieillard. Puis, détournant la tête et s'approchant
de la muraille, il pleura.</p>
-<p>Quelques minutes s'écoulèrent. Étienne s'essuya les yeux, se dirigea
-vers son cabinet, et, sans lever la tête, dit à Boris, avec son sourire
-accoutumé:</p>
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent. Étienne s'essuya les yeux, se dirigea
+vers son cabinet, et, sans lever la tête, dit à Boris, avec son sourire
+accoutumé:</p>
-<p>«Aujourd'hui, restons-en là...; demain, tout ce qui sera nécessaire.</p>
+<p>«Aujourd'hui, restons-en là...; demain, tout ce qui sera nécessaire.</p>
-<p>&mdash;Très-bien! très-bien!» répliqua Boris en le suivant dans son cabinet,
-où il échangea un regard avec Viéra.</p>
+<p>&mdash;Très-bien! très-bien!» répliqua Boris en le suivant dans son cabinet,
+où il échangea un regard avec Viéra.</p>
-<p>Il éprouvait au fond de l'âme un sentiment de joie, et en même temps il
-était inquiet; il lui tardait de s'en aller, ne fût-ce que pour échapper
-à l'insupportable Michel, et il désirait revoir son fidèle Pierre. Il
+<p>Il éprouvait au fond de l'âme un sentiment de joie, et en même temps il
+était inquiet; il lui tardait de s'en aller, ne fût-ce que pour échapper
+à l'insupportable Michel, et il désirait revoir son fidèle Pierre. Il
partit en promettant de revenir le lendemain. En franchissant le seuil
-de l'antichambre, il baisa la main de Viéra. Elle le regarda.</p>
+de l'antichambre, il baisa la main de Viéra. Elle le regarda.</p>
-<p>«À demain, dit-il.</p>
+<p>«À demain, dit-il.</p>
-<p>&mdash;Adieu, répondit-elle tranquillement.</p>
+<p>&mdash;Adieu, répondit-elle tranquillement.</p>
-<p>&mdash;Voilà, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son récit, voilà ce qui
-s'est passé. Je me suis demandé d'où vient que, dans sa jeunesse,
-l'homme est si souvent peu porté au mariage? C'est qu'il craint
+<p>&mdash;Voilà, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son récit, voilà ce qui
+s'est passé. Je me suis demandé d'où vient que, dans sa jeunesse,
+l'homme est si souvent peu porté au mariage? C'est qu'il craint
d'asservir sa vie. Il se dit: J'ai le temps. Pourquoi me presser. En
-attendant encore, je trouverai peut-être un meilleur parti; et, soit
-qu'on reste <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> dans le célibat ou qu'on se marie à la première
+attendant encore, je trouverai peut-être un meilleur parti; et, soit
+qu'on reste <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> dans le célibat ou qu'on se marie à la première
occasion, c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil. Moi,
-je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et honnête créature, ne
-rejette pas ce don providentiel, ne t'abandonne pas à de vaines
-fantaisies. Je ne puis trouver une meilleure femme que Viéra. S'il y a
-quelque lacune dans son éducation, c'est à moi d'y remédier. Elle est,
-il est vrai, d'un caractère un peu phlegmatique. Est-ce un malheur? Non,
-au contraire. Voilà quelles ont été mes réflexions. Toi-même, tu m'as
-engagé à me marier. Et si je me trompe, ajouta-t-il d'un air pensif, si
-je me trompe.... après tout, ce n'est pas une si grande chute. Je
-n'avais plus rien à attendre de la vie.»</p>
-
-<p>Pierre écoutait son ami en silence, prenant de temps à autre quelques
-cuillerées du mauvais thé que Marthe lui avait préparé à la hâte.</p>
-
-<p>«Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrêtant tout à coup
+je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et honnête créature, ne
+rejette pas ce don providentiel, ne t'abandonne pas à de vaines
+fantaisies. Je ne puis trouver une meilleure femme que Viéra. S'il y a
+quelque lacune dans son éducation, c'est à moi d'y remédier. Elle est,
+il est vrai, d'un caractère un peu phlegmatique. Est-ce un malheur? Non,
+au contraire. Voilà quelles ont été mes réflexions. Toi-même, tu m'as
+engagé à me marier. Et si je me trompe, ajouta-t-il d'un air pensif, si
+je me trompe.... après tout, ce n'est pas une si grande chute. Je
+n'avais plus rien à attendre de la vie.»</p>
+
+<p>Pierre écoutait son ami en silence, prenant de temps à autre quelques
+cuillerées du mauvais thé que Marthe lui avait préparé à la hâte.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrêtant tout à coup
devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas juste? N'es-tu pas d'accord
avec moi?</p>
-<p>&mdash;L'affaire est terminée, répliqua Pierre lentement. La jeune fille
-accepte ton offre. Le père la sanctionne. Il n'y a plus rien à dire. Que
-tout soit pour le mieux! Maintenant il ne s'agit plus de réfléchir; il
+<p>&mdash;L'affaire est terminée, répliqua Pierre lentement. La jeune fille
+accepte ton offre. Le père la sanctionne. Il n'y a plus rien à dire. Que
+tout soit pour le mieux! Maintenant il ne s'agit plus de réfléchir; il
faut t'occuper de ton mariage; demain nous en reparlerons. Le matin,
-comme dit le proverbe, est plus sage que le soir. À demain donc.</p>
+comme dit le proverbe, est plus sage que le soir. À demain donc.</p>
<p>&mdash;Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit Boris.</p>
-<p>&mdash;De grand c&oelig;ur, répondit le bon Pierre en le serrant dans ses bras.
-Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!»</p>
+<p>&mdash;De grand c&oelig;ur, répondit le bon Pierre en le serrant dans ses bras.
+Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!»</p>
<p>Boris se retira.</p>
-<p>«Quel événement, se dit Pierre en se remettant au lit et en se
-retournant avec inquiétude tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et tout
-cela parce qu'il n'a pas servi dans la cavalerie, qu'il est habitué à se
-laisser aller à ses idées et ne connaît point la discipline.»</p>
+<p>«Quel événement, se dit Pierre en se remettant au lit et en se
+retournant avec inquiétude tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et tout
+cela parce qu'il n'a pas servi dans la cavalerie, qu'il est habitué à se
+laisser aller à ses idées et ne connaît point la discipline.»</p>
-<p class="p2">Un mois après, Boris était l'époux de Viéra. Lui-même n'avait pas voulu
-que le mariage fût retardé. Pierre fut son garçon d'honneur. Pendant ce
-mois d'attente, Boris avait été chaque jour chez son beau-père, mais ces
-fréquentes visites n'avaient point modifié ses rapports avec Viéra. Elle
-était tout aussi modeste et aussi réservée. Un jour il lui apporta un
+<p class="p2">Un mois après, Boris était l'époux de Viéra. Lui-même n'avait pas voulu
+que le mariage fût retardé. Pierre fut son garçon d'honneur. Pendant ce
+mois d'attente, Boris avait été chaque jour chez son beau-père, mais ces
+fréquentes visites n'avaient point modifié ses rapports avec Viéra. Elle
+était tout aussi modeste et aussi réservée. Un jour il lui apporta un
roman de Sagoskin: <i>Jouri Miroslawski</i>, et lui <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> en lut quelques
-chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut achevé, elle n'en
+chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut achevé, elle n'en
demanda pas d'autres.</p>
-<p>Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux fixés sur
-elle. Il faut dire qu'il était dans un état d'ivresse. Il semblait qu'il
-avait le désir de lui parler; pourtant il se tut. On le pria de chanter.
-Il entonna un chant qui commençait par des sons plaintifs, puis éclatait
-en une sorte de mélodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare sur le
-divan, sortit précipitamment, mit sa tête entre ses mains et éclata en
+<p>Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux fixés sur
+elle. Il faut dire qu'il était dans un état d'ivresse. Il semblait qu'il
+avait le désir de lui parler; pourtant il se tut. On le pria de chanter.
+Il entonna un chant qui commençait par des sons plaintifs, puis éclatait
+en une sorte de mélodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare sur le
+divan, sortit précipitamment, mit sa tête entre ses mains et éclata en
sanglots.</p>
-<p>La veille de son mariage, Viéra était triste, et son père paraissait
-aussi fort abattu. Il avait espéré que Boris viendrait vivre avec lui,
-et Boris l'engageait au contraire à suivre sa fille dans sa nouvelle
-demeure. Étienne refusa, disant qu'il ne pouvait quitter la maison où il
-avait ses vieilles habitudes. Viéra lui promit d'aller le voir plusieurs
+<p>La veille de son mariage, Viéra était triste, et son père paraissait
+aussi fort abattu. Il avait espéré que Boris viendrait vivre avec lui,
+et Boris l'engageait au contraire à suivre sa fille dans sa nouvelle
+demeure. Étienne refusa, disant qu'il ne pouvait quitter la maison où il
+avait ses vieilles habitudes. Viéra lui promit d'aller le voir plusieurs
fois dans la semaine.</p>
-<p>«Braou! braou!» répondit tristement le vieillard.</p>
+<p>«Braou! braou!» répondit tristement le vieillard.</p>
-<p>Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva très-heureux.
-Viéra dirigeait sa maison dans la perfection. Il aimait sa calme et
-constante activité. Il aimait la simplicité et la droiture de son
-caractère. Quelquefois il l'appelait sa petite ménagère hollandaise, et
-il déclarait à Pierre que, pour la première fois enfin, il connaissait
-les agréments de la vie.</p>
+<p>Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva très-heureux.
+Viéra dirigeait sa maison dans la perfection. Il aimait sa calme et
+constante activité. Il aimait la simplicité et la droiture de son
+caractère. Quelquefois il l'appelait sa petite ménagère hollandaise, et
+il déclarait à Pierre que, pour la première fois enfin, il connaissait
+les agréments de la vie.</p>
<p>Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent chez lui, et
-n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le reçût avec cordialité
-comme autrefois et que Viéra eût pour lui une sincère affection.</p>
+n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le reçût avec cordialité
+comme autrefois et que Viéra eût pour lui une sincère affection.</p>
-<p>Un jour que Boris lui reprochait la rareté de ses visites:</p>
+<p>Un jour que Boris lui reprochait la rareté de ses visites:</p>
-<p>«Que veux-tu, lui dit doucement l'honnête Pierre, ta vie n'est plus la
-même. Tu es marié; je suis garçon. Je craindrais de me rendre importun.»</p>
+<p>«Que veux-tu, lui dit doucement l'honnête Pierre, ta vie n'est plus la
+même. Tu es marié; je suis garçon. Je craindrais de me rendre importun.»</p>
-<p>Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il s'aperçut que,
-sans son ami, son intérieur était fort peu récréatif. Sa femme ne
-suffisait plus pour l'occuper. Souvent même il ne savait que lui dire,
-et restait des matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la
-regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son pied léger elle
-passait près de lui, il lui baisait la main, ce qui ne manquait jamais
-de faire éclore sur les lèvres de la jeune femme un doux sourire.</p>
+<p>Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il s'aperçut que,
+sans son ami, son intérieur était fort peu récréatif. Sa femme ne
+suffisait plus pour l'occuper. Souvent même il ne savait que lui dire,
+et restait des matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la
+regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son pied léger elle
+passait près de lui, il lui baisait la main, ce qui ne manquait jamais
+de faire éclore sur les lèvres de la jeune femme un doux sourire.</p>
<p>Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et peut-on toujours
se contenter d'un sourire?</p>
-<p>Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports intellectuels. Il
-commençait à s'en apercevoir.</p>
+<p>Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports intellectuels. Il
+commençait à s'en apercevoir.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> «Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le canapé
-les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de ressources; et il se
-rappela l'aveu qu'elle lui avait fait elle-même: «Je ne suis pas votre
-égale.» Si j'avais, reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où
-si j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande partie
-du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec mon caractère, et
-dans ma position.... Est-ce que je me serais trompé?»</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> «Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le canapé
+les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de ressources; et il se
+rappela l'aveu qu'elle lui avait fait elle-même: «Je ne suis pas votre
+égale.» Si j'avais, reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où
+si j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande partie
+du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec mon caractère, et
+dans ma position.... Est-ce que je me serais trompé?»</p>
-<p>Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne l'aurait cru.</p>
+<p>Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne l'aurait cru.</p>
-<p>Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus souvent, et comme
-Pierre lui répondait de nouveau qu'il craignait de le déranger:</p>
+<p>Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus souvent, et comme
+Pierre lui répondait de nouveau qu'il craignait de le déranger:</p>
-<p>«Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes nullement
+<p>«Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes nullement
quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi, nous nous sentons plus
-gais.&mdash;Il fut sur le point d'ajouter: Et plus légers; ce qui était vrai.</p>
+gais.&mdash;Il fut sur le point d'ajouter: Et plus légers; ce qui était vrai.</p>
-<p>Boris causait à c&oelig;ur ouvert avec Pierre comme avant son mariage.
-Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle aimait, elle estimait
+<p>Boris causait à c&oelig;ur ouvert avec Pierre comme avant son mariage.
+Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle aimait, elle estimait
son mari, mais, avec tout son attachement pour lui, elle ne savait
comment s'entretenir avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait
-qu'il s'égayait et s'animait quand Pierre était là.</p>
+qu'il s'égayait et s'animait quand Pierre était là.</p>
-<p>Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux. Il aimait
-Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer, cette bonne âme
+<p>Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux. Il aimait
+Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer, cette bonne âme
candide? Quand Boris, dans un de ses moments d'abandon, lui confia ses
-secrètes pensées et ses tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude
-et lui représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme. Un
-jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra n'étaient pas
-faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre avec un accent de colère,
+secrètes pensées et ses tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude
+et lui représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme. Un
+jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra n'étaient pas
+faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre avec un accent de colère,
tu n'es pas digne d'elle!</p>
-<p>&mdash;Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!</p>
+<p>&mdash;Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!</p>
-<p>&mdash;Comment, rien! Te fallait-il donc une créature extraordinaire? C'est
-une femme excellente. Que peux-tu désirer de plus?</p>
+<p>&mdash;Comment, rien! Te fallait-il donc une créature extraordinaire? C'est
+une femme excellente. Que peux-tu désirer de plus?</p>
-<p>&mdash;C'est vrai,» repartit vivement Boris.</p>
+<p>&mdash;C'est vrai,» repartit vivement Boris.</p>
-<p>La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement. Avec la douce
-Viéra, il n'était pas possible d'avoir une altercation, ni même un
-désaccord; mais, dans les plus petits incidents de leur existence, on
-pouvait remarquer que leurs c&oelig;urs s'éloignaient peu à peu l'un de
-l'autre, comme on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence
+<p>La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement. Avec la douce
+Viéra, il n'était pas possible d'avoir une altercation, ni même un
+désaccord; mais, dans les plus petits incidents de leur existence, on
+pouvait remarquer que leurs c&oelig;urs s'éloignaient peu à peu l'un de
+l'autre, comme on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence
d'une plaie invisible.</p>
-<p>Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle n'avait pas
-même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> il ne lui
-arrivait même pas de songer qu'il n'était pas très-aisé de vivre avec
-lui. Deux personnes seulement comprenaient sa situation: c'étaient son
-vieux père et son ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il
-l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la regardait avec une
-expression de considération et il ne lui faisait aucune question sur son
-intérieur. Mais il soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre,
-ses deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne résonnaient plus
-ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une âme paisible qui s'est détachée
-des soucis terrestres. Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa
-figure était devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient
+<p>Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle n'avait pas
+même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> il ne lui
+arrivait même pas de songer qu'il n'était pas très-aisé de vivre avec
+lui. Deux personnes seulement comprenaient sa situation: c'étaient son
+vieux père et son ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il
+l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la regardait avec une
+expression de considération et il ne lui faisait aucune question sur son
+intérieur. Mais il soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre,
+ses deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne résonnaient plus
+ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une âme paisible qui s'est détachée
+des soucis terrestres. Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa
+figure était devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient
blanchi.</p>
-<p>Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus échapper au
-regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas que son mari s'occupât
-d'elle, ni même qu'il prît à tâche de s'entretenir avec elle; mais ce
-qui la désolait, c'était de penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre
-la surprit assise à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et
-pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur tant de
+<p>Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus échapper au
+regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas que son mari s'occupât
+d'elle, ni même qu'il prît à tâche de s'entretenir avec elle; mais ce
+qui la désolait, c'était de penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre
+la surprit assise à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et
+pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur tant de
points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes; elle les essuyait
-avec soin, même quand elle était seule. Pierre s'éloigna sur la pointe
-du pied. Il prenait à tâche constamment de ne pas lui laisser deviner
-qu'il comprenait le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas
-Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une froide
-vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les hommes les meilleurs
-ne peuvent s'empêcher de prononcer en ces moments d'emportement:
-«Vois-tu, je t'avais bien dit d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui
-reprocha vivement son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se
-rendre près d'elle et à lui demander si elle était souffrante.</p>
-
-<p>Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si
-tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches que Pierre
-lui avait adressés, mais satisfait de penser que Viéra ne soupçonnait
+avec soin, même quand elle était seule. Pierre s'éloigna sur la pointe
+du pied. Il prenait à tâche constamment de ne pas lui laisser deviner
+qu'il comprenait le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas
+Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une froide
+vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les hommes les meilleurs
+ne peuvent s'empêcher de prononcer en ces moments d'emportement:
+«Vois-tu, je t'avais bien dit d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui
+reprocha vivement son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se
+rendre près d'elle et à lui demander si elle était souffrante.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si
+tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches que Pierre
+lui avait adressés, mais satisfait de penser que Viéra ne soupçonnait
pas la nature de ses sentiments envers elle.</p>
<p>Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer longtemps.
-Elle aboutit à une séparation, ou à un changement qui est rarement
+Elle aboutit à une séparation, ou à un changement qui est rarement
heureux.</p>
-<p>Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela arrive souvent
+<p>Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela arrive souvent
aux hommes qui se sentent dans leur tort; il ne se laissait point
-entraîner non plus au sarcasme ni à d'amères plaisanteries. Dans son
-esprit, il s'était élevé seulement une nouvelle idée, l'idée
+entraîner non plus au sarcasme ni à d'amères plaisanteries. Dans son
+esprit, il s'était élevé seulement une nouvelle idée, l'idée
d'entreprendre un voyage en un temps opportun.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> &mdash;Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage! répétait-il
+<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> &mdash;Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage! répétait-il
en se mettant le soir au lit, et ce mot avait pour lui un charme
-indicible. Avant d'en venir à cette dernière résolution il voulut, pour
+indicible. Avant d'en venir à cette dernière résolution il voulut, pour
essayer de se distraire, revoir Sophie Cirilova; mais le langage
-prétentieux, le sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve
-ne produisirent sur lui qu'une impression désagréable.&mdash;Quelle
-différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de Viéra, et
-cependant il ne pouvait renoncer au projet de s'éloigner de Viéra.</p>
+prétentieux, le sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve
+ne produisirent sur lui qu'une impression désagréable.&mdash;Quelle
+différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de Viéra, et
+cependant il ne pouvait renoncer au projet de s'éloigner de Viéra.</p>
<p>Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la nature, qui fait
-voyager les oiseaux de par delà des mers, mit fin à son irrésolution,
-imprima un dernier élan à sa pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il
-aurait longtemps négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à
-Pétersbourg. En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son c&oelig;ur se
+voyager les oiseaux de par delà des mers, mit fin à son irrésolution,
+imprima un dernier élan à sa pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il
+aurait longtemps négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à
+Pétersbourg. En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son c&oelig;ur se
serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente femme, ses
-larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait un dernier baiser.&mdash;Je
-reviendrai bientôt, dit-il, et je t'écrirai, ma chère aimée. Il la
-recommanda à l'affection de Pierre et monta en voiture triste et pensif.</p>
-
-<p>Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et de la
-première verdure si fraîche et si tendre des saules et des bouleaux
-épanouis sur son chemin. Une joie indéfinissable, un enthousiasme
-juvénile s'empara de son âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en
-portant ses regards vers l'horizon lointain:&mdash;Non, non, s'écria-t-il
-avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval fougueux et la
+larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait un dernier baiser.&mdash;Je
+reviendrai bientôt, dit-il, et je t'écrirai, ma chère aimée. Il la
+recommanda à l'affection de Pierre et monta en voiture triste et pensif.</p>
+
+<p>Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et de la
+première verdure si fraîche et si tendre des saules et des bouleaux
+épanouis sur son chemin. Une joie indéfinissable, un enthousiasme
+juvénile s'empara de son âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en
+portant ses regards vers l'horizon lointain:&mdash;Non, non, s'écria-t-il
+avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval fougueux et la
biche craintive.</p>
-<p>Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la voir, et son
-père s'était décidé à quitter son cher cabinet pour se rendre près
-d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se retrouver ensemble! Ils avaient
-les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Cependant Boris n'était point
-oublié; tout au contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient
-souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa bonté. Il
-semblait même que son absence ne servît qu'à le faire mieux apprécier.
-Le temps était superbe. Les jours passaient paisiblement, doucement,
-comme ces grands nuages blancs et lumineux qui flottent à la surface
+<p>Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la voir, et son
+père s'était décidé à quitter son cher cabinet pour se rendre près
+d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se retrouver ensemble! Ils avaient
+les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Cependant Boris n'était point
+oublié; tout au contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient
+souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa bonté. Il
+semblait même que son absence ne servît qu'à le faire mieux apprécier.
+Le temps était superbe. Les jours passaient paisiblement, doucement,
+comme ces grands nuages blancs et lumineux qui flottent à la surface
d'un ciel bleu.</p>
-<p>Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient lues et
-relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il parlait de son
-prochain retour; mais un jour, Pierre en reçut une qui annonçait une
-tout autre nouvelle. Elle était ainsi conçue:</p>
+<p>Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient lues et
+relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il parlait de son
+prochain retour; mais un jour, Pierre en reçut une qui annonçait une
+tout autre nouvelle. Elle était ainsi conçue:</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> «Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la
-façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir tant songé,
+<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> «Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la
+façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir tant songé,
j'aime mieux te dire tout de suite et tout nettement que je vais en pays
-étranger. Cette nouvelle va bien te surprendre et sans doute t'irriter.
-Tu ne l'avais pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai
-pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir en songeant à
-tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque indulgence. D'abord je ne
-m'éloigne que pour peu de temps, et je pars avec une société charmante
-et de la façon la plus agréable; en second lieu, je suis convaincu
-qu'après avoir cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à
-ce désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples, j'en
-reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière. Je saurai
-apprécier comme je dois le faire la grâce imméritée que le sort m'a
-accordée en me donnant une femme comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui
-bien comprendre ces idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne
-lui écris pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le retour
-du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne à genoux devant
-elle, que je la conjure de ne point condamner son méchant mari. Telle
-que je la connais, avec son âme angélique, je suis sûr qu'elle me
+étranger. Cette nouvelle va bien te surprendre et sans doute t'irriter.
+Tu ne l'avais pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai
+pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir en songeant à
+tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque indulgence. D'abord je ne
+m'éloigne que pour peu de temps, et je pars avec une société charmante
+et de la façon la plus agréable; en second lieu, je suis convaincu
+qu'après avoir cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à
+ce désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples, j'en
+reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière. Je saurai
+apprécier comme je dois le faire la grâce imméritée que le sort m'a
+accordée en me donnant une femme comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui
+bien comprendre ces idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne
+lui écris pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le retour
+du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne à genoux devant
+elle, que je la conjure de ne point condamner son méchant mari. Telle
+que je la connais, avec son âme angélique, je suis sûr qu'elle me
pardonnera, et dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus
-sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour nulle puissance
-ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour mieux dire, à revoir
-bientôt. Je t'embrasse et je baise les jolies mains de ma Viéra.
-Adressez-moi vos lettres à Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait
-quelque accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je compte
+sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour nulle puissance
+ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour mieux dire, à revoir
+bientôt. Je t'embrasse et je baise les jolies mains de ma Viéra.
+Adressez-moi vos lettres à Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait
+quelque accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je compte
sur toi comme sur un appui invariable.</p>
-<p class="auteur">«Ton ami <span class="smcap">Boris Viasovnin</span>.</p>
-
-<p>«<i>P. S.</i> Fais remettre, en automne, des tentures dans mon cabinet. C'est
-entendu. Adieu.»</p>
-
-<p class="p2">Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne devaient jamais se
-réaliser. Le bateau arrivait en vue de Stettin, la rive étrangère se
-déroulait aux regards des passagers sous les rayons d'un beau soleil.
-Appuyé sur la balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette
-rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se creusait en
-gémissant sous la roue du bateau, et, dans son rapide tournoiement,
-l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son immobilité, dans sa
-contemplation, tout à coup le <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> vertige s'empara de lui, et il
-tomba à la mer. À l'instant même on arrêta le navire, à l'instant on
-lança la chaloupe à l'eau; mais il était trop tard: Boris avait cessé de
+<p class="auteur">«Ton ami <span class="smcap">Boris Viasovnin</span>.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Fais remettre, en automne, des tentures dans mon cabinet. C'est
+entendu. Adieu.»</p>
+
+<p class="p2">Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne devaient jamais se
+réaliser. Le bateau arrivait en vue de Stettin, la rive étrangère se
+déroulait aux regards des passagers sous les rayons d'un beau soleil.
+Appuyé sur la balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette
+rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se creusait en
+gémissant sous la roue du bateau, et, dans son rapide tournoiement,
+l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son immobilité, dans sa
+contemplation, tout à coup le <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> vertige s'empara de lui, et il
+tomba à la mer. À l'instant même on arrêta le navire, à l'instant on
+lança la chaloupe à l'eau; mais il était trop tard: Boris avait cessé de
vivre.</p>
-<p>Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à Viéra la
-dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit de lui révéler le
-fatal événement, il faillit en perdre la tête. Ce fut Michel qui, le
-premier, apprit cette nouvelle par le journal. Aussitôt il résolut
-d'aller l'annoncer à Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de
-nouveau réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il
-s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre refusa de le
+<p>Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à Viéra la
+dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit de lui révéler le
+fatal événement, il faillit en perdre la tête. Ce fut Michel qui, le
+premier, apprit cette nouvelle par le journal. Aussitôt il résolut
+d'aller l'annoncer à Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de
+nouveau réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il
+s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre refusa de le
croire; lorsque enfin il ne put plus douter de cette catastrophe, il
-resta tout un jour sans oser se montrer à Viéra. Enfin il se présenta
-devant elle, si pâle, si abattu, qu'à son aspect elle se sentit
-atterrée. Il voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui
-faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre Pierre tomba
-sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est mort! il est mort!»</p>
-
-<p class="p2">Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a coupés, on
-voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les plaies les plus
-profondes se cicatrisent; la vie triomphe de la mort qui, à son tour,
-triomphera de la vie. Peu à peu Viéra se consola et se ranima.</p>
-
-<p>Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut remplacer,
-s'il en est dans le monde qui ont cet honneur suprême, et Viéra n'était
-pas de nature à se consacrer toute sa vie à un sentiment unique, s'il
-est des sentiments qui ont cette puissance. Elle s'était mariée sans
-peine, mais sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son
+resta tout un jour sans oser se montrer à Viéra. Enfin il se présenta
+devant elle, si pâle, si abattu, qu'à son aspect elle se sentit
+atterrée. Il voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui
+faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre Pierre tomba
+sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est mort! il est mort!»</p>
+
+<p class="p2">Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a coupés, on
+voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les plaies les plus
+profondes se cicatrisent; la vie triomphe de la mort qui, à son tour,
+triomphera de la vie. Peu à peu Viéra se consola et se ranima.</p>
+
+<p>Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut remplacer,
+s'il en est dans le monde qui ont cet honneur suprême, et Viéra n'était
+pas de nature à se consacrer toute sa vie à un sentiment unique, s'il
+est des sentiments qui ont cette puissance. Elle s'était mariée sans
+peine, mais sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son
mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence. Elle l'avait
-pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne peut rien demander de
+pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne peut rien demander de
plus.</p>
-<p>Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour mieux dire,
+<p>Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour mieux dire,
son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul avec elle, il la regarda
avec sa bonne expression de physionomie et lui demanda simplement si
-elle voulait l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.</p>
+elle voulait l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.</p>
-<p>Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement comme par le
-passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont deux filles et un garçon. Le
-vieil Étienne demeure avec eux, ne pouvant plus se résoudre à les
-quitter, ni à s'éloigner de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants
+<p>Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement comme par le
+passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont deux filles et un garçon. Le
+vieil Étienne demeure avec eux, ne pouvant plus se résoudre à les
+quitter, ni à s'éloigner de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants
l'a rajeuni. Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le
-<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> petit garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui,
-sachant l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le contrefaire
-quand le vieillard se promène dans la chambre en répétant: «Braou!
-braou!» Et le grand-père rit, et chacun rit avec lui de ces
-espiègleries. Le pauvre Boris n'est point oublié dans ce cercle
-d'affections. Pierre parle de son ami avec une vive cordialité. Chaque
-fois qu'il en trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que
-faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa femme, et
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> petit garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui,
+sachant l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le contrefaire
+quand le vieillard se promène dans la chambre en répétant: «Braou!
+braou!» Et le grand-père rit, et chacun rit avec lui de ces
+espiègleries. Le pauvre Boris n'est point oublié dans ce cercle
+d'affections. Pierre parle de son ami avec une vive cordialité. Chaque
+fois qu'il en trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que
+faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa femme, et
tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie uniforme,
silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.</p>
</div>
<h4>XII</h4>
-<p>Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons
-à la curiosité des lecteurs.</p>
+<p>Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons
+à la curiosité des lecteurs.</p>
-<p>Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du c&oelig;ur des
-larmes qu'on n'y soupçonnait pas.</p>
+<p>Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du c&oelig;ur des
+larmes qu'on n'y soupçonnait pas.</p>
-<p>Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un
-homme pour ce complément de l'homme, un <i>pauvre chien</i>, ami qui
-comprend par le c&oelig;ur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.</p>
+<p>Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un
+homme pour ce complément de l'homme, un <i>pauvre chien</i>, ami qui
+comprend par le c&oelig;ur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.</p>
-<p>L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que
+<p>L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que
J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.</p>
<h4>MOUMOU</h4>
<div class="quote">
-<p>À l'une des extrémités de Moscou, dans une maison grise décorée d'une
-colonnade et d'un balcon incliné de travers, vivait au milieu d'un
+<p>À l'une des extrémités de Moscou, dans une maison grise décorée d'une
+colonnade et d'un balcon incliné de travers, vivait au milieu d'un
nombreux entourage de domestiques une veuve, une baruinia.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Ses fils demeuraient à Pétersbourg; ses filles étaient mariées.
-Elle sortait rarement et traînait dans la solitude et l'ennui les
-dernières années de son avare vieillesse. Ses années précédentes
-n'avaient été ni heureuses ni gaies; mais le soir de sa vie était plus
+<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Ses fils demeuraient à Pétersbourg; ses filles étaient mariées.
+Elle sortait rarement et traînait dans la solitude et l'ennui les
+dernières années de son avare vieillesse. Ses années précédentes
+n'avaient été ni heureuses ni gaies; mais le soir de sa vie était plus
sombre que la nuit.</p>
-<p>Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable était un homme d'une
-taille et d'une force herculéennes, sourd-muet de naissance, remplissant
-les fonctions de portier. On l'appelait Guérassime.</p>
+<p>Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable était un homme d'une
+taille et d'une force herculéennes, sourd-muet de naissance, remplissant
+les fonctions de portier. On l'appelait Guérassime.</p>
-<p>Il appartenait à l'une des terres de la baruinia, et longtemps il avait
-vécu là, à l'écart, dans sa petite isba. On le citait comme l'ouvrier le
-plus laborieux et le plus vigoureux de son village. En effet, grâce à sa
-robuste constitution, il travaillait comme quatre, et c'était plaisir de
+<p>Il appartenait à l'une des terres de la baruinia, et longtemps il avait
+vécu là, à l'écart, dans sa petite isba. On le citait comme l'ouvrier le
+plus laborieux et le plus vigoureux de son village. En effet, grâce à sa
+robuste constitution, il travaillait comme quatre, et c'était plaisir de
voir avec quelle prestesse il accomplissait sa besogne. Quand il
-labourait un champ, en regardant ses deux larges mains appuyées sur sa
-charrue, on eût dit qu'il creusait lui-même ses rudes sillons sans le
-secours de son cheval. C'était plaisir de le voir à la Saint-Pierre,
-quand il promenait le long des prés sa large faux, à laquelle un taillis
-de jeunes bouleaux n'aurait pas pu résister, ou quand, pour battre le
-blé, il s'armait de son énorme fléau, et que, pendant de longues heures,
-ses bras musculeux se levaient et s'abaissaient sans relâche comme un
-levier. Son mutisme donnait à son infatigable travail une sorte de
-gravité solennelle. C'était du reste un excellent garçon, et n'eût été
-sa malheureuse infirmité, chaque fille de son village l'eût volontiers
-épousé.</p>
-
-<p>Mais un jour Guérassime avait été appelé à Moscou par ordre de sa
-maîtresse. Là, on lui avait acheté une paire de bottes, un cafetan pour
-l'été, une touloupe pour l'hiver. On lui avait remis entre les mains un
-balai, une pelle, et il avait été investi de l'emploi de portier.</p>
-
-<p>Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord très-peu agréable. Dès son
-enfance, il avait été habitué à la vie et aux travaux de la campagne.
-Isolé par sa surdité et son mutisme de la société des autres hommes, il
+labourait un champ, en regardant ses deux larges mains appuyées sur sa
+charrue, on eût dit qu'il creusait lui-même ses rudes sillons sans le
+secours de son cheval. C'était plaisir de le voir à la Saint-Pierre,
+quand il promenait le long des prés sa large faux, à laquelle un taillis
+de jeunes bouleaux n'aurait pas pu résister, ou quand, pour battre le
+blé, il s'armait de son énorme fléau, et que, pendant de longues heures,
+ses bras musculeux se levaient et s'abaissaient sans relâche comme un
+levier. Son mutisme donnait à son infatigable travail une sorte de
+gravité solennelle. C'était du reste un excellent garçon, et n'eût été
+sa malheureuse infirmité, chaque fille de son village l'eût volontiers
+épousé.</p>
+
+<p>Mais un jour Guérassime avait été appelé à Moscou par ordre de sa
+maîtresse. Là, on lui avait acheté une paire de bottes, un cafetan pour
+l'été, une touloupe pour l'hiver. On lui avait remis entre les mains un
+balai, une pelle, et il avait été investi de l'emploi de portier.</p>
+
+<p>Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord très-peu agréable. Dès son
+enfance, il avait été habitué à la vie et aux travaux de la campagne.
+Isolé par sa surdité et son mutisme de la société des autres hommes, il
avait grandi dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte
-terre. Transporté à la ville, il s'y trouvait dépaysé, embarrassé, mal à
-son aise. Qu'on se figure un jeune taureau enlevé tout à coup au
-pâturage où il se plonge dans une herbe fraîche qui lui vient jusqu'aux
-jarrets, et hissé sur un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des
-tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammèches, on ne sait où, et
-l'on aura par cette image une idée de l'état de <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Guérassime.
-Par comparaison avec ses anciens travaux, la tâche nouvelle qui lui
-était imposée n'était qu'un jeu. En une demi-heure il avait fini. Alors
-il restait dans la cour de l'hôtel, regardant bouche béante les
+terre. Transporté à la ville, il s'y trouvait dépaysé, embarrassé, mal à
+son aise. Qu'on se figure un jeune taureau enlevé tout à coup au
+pâturage où il se plonge dans une herbe fraîche qui lui vient jusqu'aux
+jarrets, et hissé sur un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des
+tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammèches, on ne sait où, et
+l'on aura par cette image une idée de l'état de <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Guérassime.
+Par comparaison avec ses anciens travaux, la tâche nouvelle qui lui
+était imposée n'était qu'un jeu. En une demi-heure il avait fini. Alors
+il restait dans la cour de l'hôtel, regardant bouche béante les
passants, comme s'il attendait d'eux l'explication de sa situation, qui
-était pour lui une énigme. Puis quelquefois il se retirait dans un coin,
-et, jetant de côté sa pelle et son balai, il se couchait la face contre
-terre et passait des heures entières, immobile comme un animal sauvage
-réduit à la captivité.</p>
-
-<p>Cependant l'homme s'habitue à tout, et Guérassime finit par s'accoutumer
-à sa monotone existence. Ses devoirs étaient fort restreints. Ils
-consistaient à nettoyer la cour, à préparer les provisions d'eau et de
-bois pour la cuisine et les appartements, à écarter du logis les
-vagabonds, et à faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa
-mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne traînait dans
-sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chétif cheval employé à charrier
-la tonne d'eau s'arrêtait dans une ornière, d'un coup d'épaule il
-remettait en mouvement voiture et quadrupède, et lorsqu'il travaillait à
+était pour lui une énigme. Puis quelquefois il se retirait dans un coin,
+et, jetant de côté sa pelle et son balai, il se couchait la face contre
+terre et passait des heures entières, immobile comme un animal sauvage
+réduit à la captivité.</p>
+
+<p>Cependant l'homme s'habitue à tout, et Guérassime finit par s'accoutumer
+à sa monotone existence. Ses devoirs étaient fort restreints. Ils
+consistaient à nettoyer la cour, à préparer les provisions d'eau et de
+bois pour la cuisine et les appartements, à écarter du logis les
+vagabonds, et à faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa
+mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne traînait dans
+sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chétif cheval employé à charrier
+la tonne d'eau s'arrêtait dans une ornière, d'un coup d'épaule il
+remettait en mouvement voiture et quadrupède, et lorsqu'il travaillait à
fendre du bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler de
-tous côtés de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il leur imposait une
+tous côtés de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il leur imposait une
grande frayeur. Un soir, il avait saisi deux filous et les avait si
-rudement frottés l'un contre l'autre, qu'il n'était pas besoin de les
-envoyer au corps de garde pour leur infliger un autre châtiment.
+rudement frottés l'un contre l'autre, qu'il n'était pas besoin de les
+envoyer au corps de garde pour leur infliger un autre châtiment.
Non-seulement les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient
voir sans crainte ce terrible gardien.</p>
-<p>Les voisins le respectaient, et les gens de la maison prenaient à tâche
-de vivre avec lui, sinon amicalement, au moins pacifiquement. Guérassime
-s'entretenait avec eux par signes, il les comprenait, il exécutait
-fidèlement les ordres qui lui étaient transmis; mais il connaissait ses
-droits, et personne n'aurait osé lui prendre sa place à table. Avec son
-caractère ferme et grave, il aimait l'ordre, le calme. Les coqs mêmes
-n'osaient se battre en sa présence. S'il leur arrivait de se livrer à
+<p>Les voisins le respectaient, et les gens de la maison prenaient à tâche
+de vivre avec lui, sinon amicalement, au moins pacifiquement. Guérassime
+s'entretenait avec eux par signes, il les comprenait, il exécutait
+fidèlement les ordres qui lui étaient transmis; mais il connaissait ses
+droits, et personne n'aurait osé lui prendre sa place à table. Avec son
+caractère ferme et grave, il aimait l'ordre, le calme. Les coqs mêmes
+n'osaient se battre en sa présence. S'il leur arrivait de se livrer à
une telle incartade, en un clin d'&oelig;il, il les prenait par les pattes,
-les faisait tournoyer en l'air et les jetait de côté. Dans la
+les faisait tournoyer en l'air et les jetait de côté. Dans la
basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme on le sait,
-un animal sérieux et réfléchi. Guérassime avait pour ces bipèdes une
-certaine estime. Il les soignait et leur donnait à manger. N'y avait-il
+un animal sérieux et réfléchi. Guérassime avait pour ces bipèdes une
+certaine estime. Il les soignait et leur donnait à manger. N'y avait-il
pas en lui quelque chose de la nature de l'oie des champs?</p>
-<p>Une espèce de soupente lui avait été assignée pour demeure, <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
-au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-même, selon son goût. Il y
-construisit avec des planches de chêne un lit posé sur quatre fortes
+<p>Une espèce de soupente lui avait été assignée pour demeure, <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
+au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-même, selon son goût. Il y
+construisit avec des planches de chêne un lit posé sur quatre fortes
solives, un lit d'une rudesse toute primitive, qu'un fardeau de
-plusieurs milliers de livres n'aurait pas fait fléchir. À l'un des
-angles de sa chambre, il plaça une table façonnée avec les mêmes
-matériaux, dans le même genre, et près de cette table une chaise à trois
+plusieurs milliers de livres n'aurait pas fait fléchir. À l'un des
+angles de sa chambre, il plaça une table façonnée avec les mêmes
+matériaux, dans le même genre, et près de cette table une chaise à trois
pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa cellule se fermait
-avec un colossal cadenas, dont il gardait toujours la clé à sa ceinture,
-car il ne lui convenait pas qu'on entrât dans sa retraite.</p>
-
-<p>Il y avait environ un an que Guérassime était à Moscou, quand la maison
-qu'il habitait fut agitée par les événements que nous allons raconter.</p>
-
-<p>Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la noblesse russe,
-entretenait, comme nous l'avons dit, dans son hôtel un grand nombre de
-domestiques. Elle avait à son service non-seulement des blanchisseuses,
-des couturières, des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle
-avait même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de médecin
-près de ses gens, un médecin pour sa propre personne, et un cordonnier
-qu'on appelait Klimof, et qui était un ivrogne de la première espèce. Ce
-Klimof se considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune,
-indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés de Moscou, et
-déclarant, en se frappant la poitrine, que, lorsqu'il buvait, c'était
+avec un colossal cadenas, dont il gardait toujours la clé à sa ceinture,
+car il ne lui convenait pas qu'on entrât dans sa retraite.</p>
+
+<p>Il y avait environ un an que Guérassime était à Moscou, quand la maison
+qu'il habitait fut agitée par les événements que nous allons raconter.</p>
+
+<p>Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la noblesse russe,
+entretenait, comme nous l'avons dit, dans son hôtel un grand nombre de
+domestiques. Elle avait à son service non-seulement des blanchisseuses,
+des couturières, des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle
+avait même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de médecin
+près de ses gens, un médecin pour sa propre personne, et un cordonnier
+qu'on appelait Klimof, et qui était un ivrogne de la première espèce. Ce
+Klimof se considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune,
+indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés de Moscou, et
+déclarant, en se frappant la poitrine, que, lorsqu'il buvait, c'était
pour noyer son chagrin.</p>
-<p>Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un piteux état,
-se mit à parler de lui avec son intendant Gabriel, un homme qui, à en
-juger par ses yeux fauves et son nez en bec de corbin, était évidemment
-destiné à l'état d'intendant.</p>
+<p>Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un piteux état,
+se mit à parler de lui avec son intendant Gabriel, un homme qui, à en
+juger par ses yeux fauves et son nez en bec de corbin, était évidemment
+destiné à l'état d'intendant.</p>
-<p>«Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait Klimof, peut-être
-que cela le détournerait de ses mauvaises habitudes.</p>
+<p>«Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait Klimof, peut-être
+que cela le détournerait de ses mauvaises habitudes.</p>
<p>&mdash;Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.</p>
<p>&mdash;Mais avec qui?</p>
-<p>&mdash;Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.</p>
+<p>&mdash;Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.</p>
-<p>&mdash;Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»</p>
+<p>&mdash;Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»</p>
-<p>À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée, mais il se
-mordit les lèvres et garda le silence.</p>
+<p>À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée, mais il se
+mordit les lèvres et garda le silence.</p>
-<p>«Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise de tabac.
-Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.</p>
+<p>«Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise de tabac.
+Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.</p>
-<p>&mdash;C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa chambre,
-située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> de caisses.
-Là, il commença par renvoyer sa femme, puis s'assit, pensif, près de la
-fenêtre. La subite décision de sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se
+<p>&mdash;C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa chambre,
+située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> de caisses.
+Là, il commença par renvoyer sa femme, puis s'assit, pensif, près de la
+fenêtre. La subite décision de sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se
leva, et fit appeler Klimof.</p>
<p>Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques mots qui
-était cette Tatiana, et pourquoi l'intendant s'inquiétait des ordres que
-venait de lui donner sa maîtresse.</p>
+était cette Tatiana, et pourquoi l'intendant s'inquiétait des ordres que
+venait de lui donner sa maîtresse.</p>
-<p>Tatiana était une des blanchisseuses de la maison, la plus habile, celle
-à laquelle on ne confiait que le linge le plus fin. Elle avait
+<p>Tatiana était une des blanchisseuses de la maison, la plus habile, celle
+à laquelle on ne confiait que le linge le plus fin. Elle avait
vingt-huit ans, les cheveux blonds, la figure maigre, et sur la joue
-gauche de petites taches. Le peuple russe croit que ces taches à la joue
+gauche de petites taches. Le peuple russe croit que ces taches à la joue
gauche sont un signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette
-croyance superstitieuse. Dès son enfance, elle avait été assujettie à un
-rude travail, et n'avait jamais goûté la jouissance d'un témoignage
+croyance superstitieuse. Dès son enfance, elle avait été assujettie à un
+rude travail, et n'avait jamais goûté la jouissance d'un témoignage
d'affection. Orpheline de bonne heure, sans autres parents que des
oncles germains, l'un d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait
-toujours été mal nourrie, mal vêtue, mal rétribuée. Dans sa première
-jeunesse, on remarquait en elle une certaine beauté, mais bientôt cette
-beauté s'était flétrie. Elle avait le caractère timide, d'une morne
-indifférence en ce qui tenait à sa propre personne, mais craintif envers
-les autres. Elle n'avait qu'un souci, c'était de faire dans le délai
-prescrit le travail qui lui était imposé. Elle ne parlait à personne, et
-tremblait au seul nom de sa maîtresse, quoiqu'elle la connût à peine de
+toujours été mal nourrie, mal vêtue, mal rétribuée. Dans sa première
+jeunesse, on remarquait en elle une certaine beauté, mais bientôt cette
+beauté s'était flétrie. Elle avait le caractère timide, d'une morne
+indifférence en ce qui tenait à sa propre personne, mais craintif envers
+les autres. Elle n'avait qu'un souci, c'était de faire dans le délai
+prescrit le travail qui lui était imposé. Elle ne parlait à personne, et
+tremblait au seul nom de sa maîtresse, quoiqu'elle la connût à peine de
vue.</p>
-<p>Lorsque Guérassime arriva à la maison, l'aspect de ce rude colosse lui
-fit peur. Elle l'évitait constamment avec soin, et si par hasard elle
-venait à le rencontrer, elle détournait les yeux et se hâtait de rentrer
+<p>Lorsque Guérassime arriva à la maison, l'aspect de ce rude colosse lui
+fit peur. Elle l'évitait constamment avec soin, et si par hasard elle
+venait à le rencontrer, elle détournait les yeux et se hâtait de rentrer
dans la lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel effroi ne
-fit d'abord aucune attention à elle, puis il en vint à sourire lorsqu'il
+fit d'abord aucune attention à elle, puis il en vint à sourire lorsqu'il
l'apercevait, puis il la regarda attentivement, et la rechercha. Soit
-par l'impression de sa physionomie, soit par la timidité de son
+par l'impression de sa physionomie, soit par la timidité de son
maintien, le fait est qu'elle lui plaisait.</p>
-<p>Un matin qu'elle traversait la cour portant délicatement un mantelet de
-dentelles de sa maîtresse, tout à coup elle se sentit tirer par le
-coude. Elle se retourna et jeta un cri. Guérassime était près d'elle; il
+<p>Un matin qu'elle traversait la cour portant délicatement un mantelet de
+dentelles de sa maîtresse, tout à coup elle se sentit tirer par le
+coude. Elle se retourna et jeta un cri. Guérassime était près d'elle; il
la contemplait avec un sourire niais, en essayant d'articuler quelques
-sons qui ressemblaient à un beuglement, puis il tira de sa poche un coq
-en pain d'épice, doré à la queue et aux ailes, et le lui offrit. Elle
-voulait refuser ce présent; mais il le lui mit de force entre les mains,
-puis se retira en secouant la tête, et en lui adressant encore un signe
-d'amitié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> À partir de ce jour, il se montra très-occupé d'elle. Dès qu'il
-l'apercevait, il courait à sa rencontre, en agitant les bras et en
-proférant un de ses cris de muet, et souvent il tirait de son cafetan
-quelques rubans qu'il l'obligeait à accepter, et il balayait avec soin
-la place par où elle devait passer. La pauvre fille ne savait que faire.
-Bientôt tous les gens de la maison remarquèrent ce qui se passait. Elle
-devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs facétieux commentaires. Mais
-ils n'osaient se moquer ouvertement de Guérassime. Le redoutable portier
-n'aimait pas la raillerie, et devant lui on se contenait. Bon gré, mal
-gré, Tatiana se trouva placée sous sa protection. Comme la plupart des
-sourds-muets, il avait une vive perspicacité, et il n'était pas aisé de
-rire à ses dépens, ou aux dépens de la jeune fille, sans qu'il s'en
-aperçût. Un jour, à dîner, la femme de charge de la maison s'étant mise
-à plaisanter Tatiana sur sa conquête, prolongea tellement ses
-épigrammes, et d'un ton si vif, que la timide Tatiana, incapable de se
-défendre, baissait la tête, rougissait et semblait prête à pleurer. Tout
-à coup Guérassime se leva, s'avança vers la femme de charge, et lui
-mettant sa lourde main sur la tête, la regarda de telle sorte, qu'elle
-s'inclina en tremblant sur la table. Tous les assistants restèrent
-immobiles et silencieux. Guérassime retourna à sa place, reprit sa
-cuiller et se remit à manger sa soupe.</p>
-
-<p>Une autre fois, comme il avait remarqué que Klimof semblait faire la
-cour à Tatiana, il fit signe au galant cordonnier de le suivre, le
+sons qui ressemblaient à un beuglement, puis il tira de sa poche un coq
+en pain d'épice, doré à la queue et aux ailes, et le lui offrit. Elle
+voulait refuser ce présent; mais il le lui mit de force entre les mains,
+puis se retira en secouant la tête, et en lui adressant encore un signe
+d'amitié.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> À partir de ce jour, il se montra très-occupé d'elle. Dès qu'il
+l'apercevait, il courait à sa rencontre, en agitant les bras et en
+proférant un de ses cris de muet, et souvent il tirait de son cafetan
+quelques rubans qu'il l'obligeait à accepter, et il balayait avec soin
+la place par où elle devait passer. La pauvre fille ne savait que faire.
+Bientôt tous les gens de la maison remarquèrent ce qui se passait. Elle
+devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs facétieux commentaires. Mais
+ils n'osaient se moquer ouvertement de Guérassime. Le redoutable portier
+n'aimait pas la raillerie, et devant lui on se contenait. Bon gré, mal
+gré, Tatiana se trouva placée sous sa protection. Comme la plupart des
+sourds-muets, il avait une vive perspicacité, et il n'était pas aisé de
+rire à ses dépens, ou aux dépens de la jeune fille, sans qu'il s'en
+aperçût. Un jour, à dîner, la femme de charge de la maison s'étant mise
+à plaisanter Tatiana sur sa conquête, prolongea tellement ses
+épigrammes, et d'un ton si vif, que la timide Tatiana, incapable de se
+défendre, baissait la tête, rougissait et semblait prête à pleurer. Tout
+à coup Guérassime se leva, s'avança vers la femme de charge, et lui
+mettant sa lourde main sur la tête, la regarda de telle sorte, qu'elle
+s'inclina en tremblant sur la table. Tous les assistants restèrent
+immobiles et silencieux. Guérassime retourna à sa place, reprit sa
+cuiller et se remit à manger sa soupe.</p>
+
+<p>Une autre fois, comme il avait remarqué que Klimof semblait faire la
+cour à Tatiana, il fit signe au galant cordonnier de le suivre, le
conduisit dans la remise, et, prenant un timon assez fort dans un coin,
-il l'agita comme un simple bâton pour lui donner un salutaire
+il l'agita comme un simple bâton pour lui donner un salutaire
avertissement.</p>
-<p>Dès ce jour, les domestiques n'osèrent plus se permettre la moindre
+<p>Dès ce jour, les domestiques n'osèrent plus se permettre la moindre
incartade envers Tatiana. La femme de charge pourtant n'avait pas manque
-de dire à sa maîtresse quel acte de brutalité cet odieux portier avait
+de dire à sa maîtresse quel acte de brutalité cet odieux portier avait
commis envers elle, et quelle commotion elle en avait ressentie, une
-commotion telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'était évanouie.
-Mais à ce récit la fantasque baruinia éclata de rire, et pria la
-plaignante de lui narrer encore les détails de cette curieuse scène. Le
-lendemain, elle fit remettre, à titre de gratification, un rouble
-d'argent à Guérassime, disant que c'était un fidèle et vigoureux
+commotion telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'était évanouie.
+Mais à ce récit la fantasque baruinia éclata de rire, et pria la
+plaignante de lui narrer encore les détails de cette curieuse scène. Le
+lendemain, elle fit remettre, à titre de gratification, un rouble
+d'argent à Guérassime, disant que c'était un fidèle et vigoureux
gardien.</p>
-<p>Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Guérassime résolut de lui
-demander la permission d'épouser Tatiana. Il n'attendait pour se
-présenter devant sa maîtresse que le nouveau cafetan qui lui avait été
+<p>Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Guérassime résolut de lui
+demander la permission d'épouser Tatiana. Il n'attendait pour se
+présenter devant sa maîtresse que le nouveau cafetan qui lui avait été
promis par l'intendant. Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de
marier la blanchisseuse avec Klimof.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait si
-inquiet des ordres que venait de lui signifier sa maîtresse. «Elle a des
-ménagements pour cet homme, se disait-il (Gabriel ne le savait que trop
-et traitait Guérassime en conséquence); mais comment songer à marier ce
-sourd-muet? D'un autre côté, voici le péril: quand il verra cette femme
-accordée à Klimof, il est dans le cas de tout briser et de tout
-saccager: un animal pareil! on ne sait comment le maîtriser, ou comment
-l'adoucir.»</p>
-
-<p>Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée
+inquiet des ordres que venait de lui signifier sa maîtresse. «Elle a des
+ménagements pour cet homme, se disait-il (Gabriel ne le savait que trop
+et traitait Guérassime en conséquence); mais comment songer à marier ce
+sourd-muet? D'un autre côté, voici le péril: quand il verra cette femme
+accordée à Klimof, il est dans le cas de tout briser et de tout
+saccager: un animal pareil! on ne sait comment le maîtriser, ou comment
+l'adoucir.»</p>
+
+<p>Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée
de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le pimpant cordonnier entra d'un
-air dégagé, les mains derrière le dos, et s'appuya contre la muraille,
-en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche et en hochant la tête.</p>
+air dégagé, les mains derrière le dos, et s'appuya contre la muraille,
+en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche et en hochant la tête.</p>
-<p>«Me voilà, dit-il; qu'avez-vous à m'ordonner?»</p>
+<p>«Me voilà, dit-il; qu'avez-vous à m'ordonner?»</p>
-<p>Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit à tambouriner sur la fenêtre
+<p>Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit à tambouriner sur la fenêtre
avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant les jeux et en souriant,
-puis il passa la main dans ses cheveux ébouriffés.</p>
+puis il passa la main dans ses cheveux ébouriffés.</p>
-<p>«Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous donc à
+<p>«Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous donc à
m'observer ainsi?</p>
-<p>&mdash;Un joli garçon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une expression de
-mépris.»</p>
+<p>&mdash;Un joli garçon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une expression de
+mépris.»</p>
-<p>Klimof haussa les épaules en se disant:</p>
+<p>Klimof haussa les épaules en se disant:</p>
-<p>«Et toi, vaux-tu mieux que moi?</p>
+<p>«Et toi, vaux-tu mieux que moi?</p>
-<p>&mdash;Mais regarde-toi donc, s'écria Gabriel, et vois un peu à quoi tu
-ressembles!»</p>
+<p>&mdash;Mais regarde-toi donc, s'écria Gabriel, et vois un peu à quoi tu
+ressembles!»</p>
-<p>Klimof regarda tranquillement sa redingote usée et éraillée, son
-pantalon rapiécé, et ensuite examina avec une attention particulière la
-pointe de ses bottes trouées, puis tournant de nouveau la tête vers
+<p>Klimof regarda tranquillement sa redingote usée et éraillée, son
+pantalon rapiécé, et ensuite examina avec une attention particulière la
+pointe de ses bottes trouées, puis tournant de nouveau la tête vers
l'intendant:</p>
-<p>«Eh bien? dit-il. Quoi?</p>
+<p>«Eh bien? dit-il. Quoi?</p>
-<p>&mdash;Quoi? s'écria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu ressembles à un vrai
-démon. Voilà le fait.</p>
+<p>&mdash;Quoi? s'écria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu ressembles à un vrai
+démon. Voilà le fait.</p>
-<p>&mdash;À votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau les yeux.</p>
+<p>&mdash;À votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau les yeux.</p>
-<p>&mdash;Tu t'es donc encore enivré, reprit Gabriel.</p>
+<p>&mdash;Tu t'es donc encore enivré, reprit Gabriel.</p>
-<p>&mdash;Pour fortifier ma santé, je suis obligé de prendre quelques
+<p>&mdash;Pour fortifier ma santé, je suis obligé de prendre quelques
spiritueux.</p>
-<p>&mdash;Pour fortifier ta santé... Ah! tu mériterais d'être châtié d'une façon
-exemplaire... Et il a vécu à Pétersbourg! et il se vante d'y avoir
-acquis une haute instruction! Mais tu ne mérites pas le pain que tu
+<p>&mdash;Pour fortifier ta santé... Ah! tu mériterais d'être châtié d'une façon
+exemplaire... Et il a vécu à Pétersbourg! et il se vante d'y avoir
+acquis une haute instruction! Mais tu ne mérites pas le pain que tu
manges!</p>
-<p>&mdash;Gabriel Andréitch, répliqua Klimof, je ne reconnais qu'un juge dans
+<p>&mdash;Gabriel Andréitch, répliqua Klimof, je ne reconnais qu'un juge dans
cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu seul sait ce que je
-vaux et si je ne mérite pas le pain <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> qu'il me donne. Quant au
-reproche que vous m'avez fait de m'être enivré, ce n'est pas moi qui
+vaux et si je ne mérite pas le pain <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> qu'il me donne. Quant au
+reproche que vous m'avez fait de m'être enivré, ce n'est pas moi qui
suis en cette occasion le principal coupable. C'est un de mes compagnons
-qui m'a entraîné, puis il a disparu au moment opportun.... et moi....</p>
+qui m'a entraîné, puis il a disparu au moment opportun.... et moi....</p>
-<p>&mdash;Et toi, tu t'es laissé conduire comme une oie, indigne débauché que tu
+<p>&mdash;Et toi, tu t'es laissé conduire comme une oie, indigne débauché que tu
es. Mais il ne s'agit pas de cela aujourd'hui.... Il s'agit d'un
projet.... La baruinia.... la baruinia a envie de te marier. Elle pense
-que le mariage t'amènera à une conduite plus régulière... M'entends-tu?</p>
+que le mariage t'amènera à une conduite plus régulière... M'entends-tu?</p>
<p>&mdash;Certainement; donc?...</p>
<p>&mdash;Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne punition.
-Mais notre maîtresse a d'autres idées. Acceptes-tu?</p>
+Mais notre maîtresse a d'autres idées. Acceptes-tu?</p>
-<p>&mdash;Se marier, répondit le cordonnier en souriant, est une chose fort
-agréable pour l'homme, et pour mon propre compte, je suis prêt avec le
-plus grand plaisir à prendre une épouse.</p>
+<p>&mdash;Se marier, répondit le cordonnier en souriant, est une chose fort
+agréable pour l'homme, et pour mon propre compte, je suis prêt avec le
+plus grand plaisir à prendre une épouse.</p>
-<p>&mdash;Bien! répliqua Gabriel... et en lui-même il pensait: Il faut l'avouer.
-Cet homme s'exprime avec éloquence. Mais, reprit-il à haute voix, je ne
+<p>&mdash;Bien! répliqua Gabriel... et en lui-même il pensait: Il faut l'avouer.
+Cet homme s'exprime avec éloquence. Mais, reprit-il à haute voix, je ne
sais si la femme qu'on te destine te conviendra.</p>
<p>&mdash;Qui est-ce donc?</p>
<p>&mdash;Tatiana.</p>
-<p>&mdash;Tatiana, répéta Klimof en faisant un brusque mouvement.</p>
+<p>&mdash;Tatiana, répéta Klimof en faisant un brusque mouvement.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi donc parais-tu alarmé? Est-ce que cette fille ne te plairait
+<p>&mdash;Pourquoi donc parais-tu alarmé? Est-ce que cette fille ne te plairait
pas?</p>
-<p>&mdash;Je n'ai rien à dire contre cette jeune fille. Elle est douce, modeste,
-laborieuse... Mais vous savez, Gabriel Andréitch... vous savez... cet
-affreux portier, cette espèce de monstre marin!...</p>
+<p>&mdash;Je n'ai rien à dire contre cette jeune fille. Elle est douce, modeste,
+laborieuse... Mais vous savez, Gabriel Andréitch... vous savez... cet
+affreux portier, cette espèce de monstre marin!...</p>
-<p>&mdash;Oui... répondit l'intendant avec une expression de dépit, mais puisque
+<p>&mdash;Oui... répondit l'intendant avec une expression de dépit, mais puisque
la baruinia...</p>
-<p>&mdash;Voyez: Gabriel Andréitch, il me tuera, c'est sûr; il m'écrasera comme
+<p>&mdash;Voyez: Gabriel Andréitch, il me tuera, c'est sûr; il m'écrasera comme
une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a les mains de la statue de
Minine et Pojarski. Vit-on jamais des membres pareils? Il est sourd, et
-n'entend pas résonner les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme
+n'entend pas résonner les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme
qui agite ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible; car
outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une idole; pire qu'une
-idole, une bûche... Ah! Seigneur Dieu! pourquoi faut-il qu'il j'aie tant
-à souffrir! Ah oui! je ne suis plus ce que j'étais autrefois; je suis
-dégradé comme une vieille casserole; pourtant, après tout, je suis un
-être humain et non un vil ustensile!</p>
+idole, une bûche... Ah! Seigneur Dieu! pourquoi faut-il qu'il j'aie tant
+à souffrir! Ah oui! je ne suis plus ce que j'étais autrefois; je suis
+dégradé comme une vieille casserole; pourtant, après tout, je suis un
+être humain et non un vil ustensile!</p>
<p>&mdash;Allons, allons! pas tant de beaux mots!</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> &mdash;Seigneur, mon Dieu! s'écria Klimof, quelle malheureuse
-existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin à mes misères?
-Battu dans ma jeunesse par mon maître allemand, battu à la fleur de mes
+<p><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> &mdash;Seigneur, mon Dieu! s'écria Klimof, quelle malheureuse
+existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin à mes misères?
+Battu dans ma jeunesse par mon maître allemand, battu à la fleur de mes
ans par mes compagnons, et maintenant...</p>
-<p>&mdash;Âme de filasse!... À quoi sert de songer à toutes ces...</p>
+<p>&mdash;Âme de filasse!... À quoi sert de songer à toutes ces...</p>
-<p>&mdash;À quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant d'être battu.
+<p>&mdash;À quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant d'être battu.
Que la baruinia me fasse administrer une correction dans l'ombre, et me
traite ensuite convenablement devant ses gens. C'est bien. Mais en face
de cet animal...</p>
-<p>&mdash;Va-t'en, dit Gabriel impatienté.»</p>
+<p>&mdash;Va-t'en, dit Gabriel impatienté.»</p>
<p>Klimof se retira.</p>
-<p>«Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas là, tu consens au
+<p>«Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas là, tu consens au
mariage?</p>
-<p>&mdash;Je déclare solennellement que j'y consens,» répondit le cordonnier, à
-qui les grands mots ne faisaient pas défaut dans les circonstances les
+<p>&mdash;Je déclare solennellement que j'y consens,» répondit le cordonnier, à
+qui les grands mots ne faisaient pas défaut dans les circonstances les
plus critiques.</p>
<p>L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre, puis fit
@@ -7061,11 +7020,11 @@ appeler Tatiana.</p>
<p>La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de la porte.</p>
-<p>«Que désirez-vous,» demanda-t-elle d'une voix craintive.</p>
+<p>«Que désirez-vous,» demanda-t-elle d'une voix craintive.</p>
<p>Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui dit:</p>
-<p>«Tatiana, ta maîtresse désire te marier. Cela te plaît-il?</p>
+<p>«Tatiana, ta maîtresse désire te marier. Cela te plaît-il?</p>
<p>&mdash;Et avec qui veut-elle me marier?</p>
@@ -7073,16 +7032,16 @@ appeler Tatiana.</p>
<p>&mdash;J'entends.</p>
-<p>&mdash;C'est un homme d'une conduite un peu légère. Mais la baruinia espère
+<p>&mdash;C'est un homme d'une conduite un peu légère. Mais la baruinia espère
que tu lui donneras d'autres habitudes.</p>
<p>&mdash;J'entends.</p>
-<p>&mdash;Le malheur est que ce rustre de Guérassime semble être amoureux de
-toi. Comment as-tu ensorcelé cet ours? Vois-tu, il est dans le cas de
+<p>&mdash;Le malheur est que ce rustre de Guérassime semble être amoureux de
+toi. Comment as-tu ensorcelé cet ours? Vois-tu, il est dans le cas de
t'assommer.</p>
-<p>&mdash;Il me tuera, Gabriel, c'est sûr.</p>
+<p>&mdash;Il me tuera, Gabriel, c'est sûr.</p>
<p>&mdash;Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement! Est-ce qu'il a
le droit de te tuer?</p>
@@ -7093,3201 +7052,3201 @@ le droit de te tuer?</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
-<p>&mdash;Innocente créature! murmura l'intendant. C'est bien, reprit-il, nous
-reparlerons de cette affaire. À présent, retire-toi. Je vois que tu es
-une bonne fille.»</p>
+<p>&mdash;Innocente créature! murmura l'intendant. C'est bien, reprit-il, nous
+reparlerons de cette affaire. À présent, retire-toi. Je vois que tu es
+une bonne fille.»</p>
-<p>Tatiana s'inclina en silence et s'éloigna.</p>
+<p>Tatiana s'inclina en silence et s'éloigna.</p>
-<p>«Bah! se dit l'intendant, peut être que demain notre maîtresse aura déjà
-oublié ce projet de mariage. Pourquoi m'en <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> inquiéter... Puis,
-après tout, on peut dompter ce farouche Guérassime... recourir au besoin
-à la police...»</p>
+<p>«Bah! se dit l'intendant, peut être que demain notre maîtresse aura déjà
+oublié ce projet de mariage. Pourquoi m'en <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> inquiéter... Puis,
+après tout, on peut dompter ce farouche Guérassime... recourir au besoin
+à la police...»</p>
-<p>Après cette réflexion, il appela sa femme et lui dit de préparer son
-thé.</p>
+<p>Après cette réflexion, il appela sa femme et lui dit de préparer son
+thé.</p>
-<p>Après son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la lingerie et
+<p>Après son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la lingerie et
n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle pleura, puis elle essuya
-ses larmes et se remit à son travail habituel. Quant à Klimof, il
+ses larmes et se remit à son travail habituel. Quant à Klimof, il
retourna au cabaret avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta
-qu'il avait servi à Pétersbourg un maître qui était la perle des hommes,
-mais qui surveillait de près ses gens et ne pardonnait pas la plus
-légère faute. Ce même maître buvait démesurément, et avait également la
-passion des femmes. Le compagnon de Klimof écoutait ce récit d'un air
-assez indifférent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un fatal
-incident, il songeait à se suicider le lendemain, son ténébreux ami lui
-fit observer qu'il était temps d'aller se coucher. Tous deux se
-séparèrent en silence, et grossièrement.</p>
-
-<p>Cependant l'espoir de Gabriel ne se réalisa pas. La baruinia avait
-tellement pris à c&oelig;ur son idée de marier le cordonnier et Tatiana,
-que toute la nuit elle en parla à une espèce de dame de compagnie qui
-était chargée de la distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait
-le jour comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin, dès
-qu'elle vit l'intendant: «Eh bien! s'écria-t-elle, comment va notre
-mariage?»</p>
-
-<p>Il répondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout allait pour
-le mieux, et que Klimof devait venir dans la journée la remercier.</p>
-
-<p>La veuve était un peu indisposée, elle ne retint pas longtemps son
+qu'il avait servi à Pétersbourg un maître qui était la perle des hommes,
+mais qui surveillait de près ses gens et ne pardonnait pas la plus
+légère faute. Ce même maître buvait démesurément, et avait également la
+passion des femmes. Le compagnon de Klimof écoutait ce récit d'un air
+assez indifférent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un fatal
+incident, il songeait à se suicider le lendemain, son ténébreux ami lui
+fit observer qu'il était temps d'aller se coucher. Tous deux se
+séparèrent en silence, et grossièrement.</p>
+
+<p>Cependant l'espoir de Gabriel ne se réalisa pas. La baruinia avait
+tellement pris à c&oelig;ur son idée de marier le cordonnier et Tatiana,
+que toute la nuit elle en parla à une espèce de dame de compagnie qui
+était chargée de la distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait
+le jour comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin, dès
+qu'elle vit l'intendant: «Eh bien! s'écria-t-elle, comment va notre
+mariage?»</p>
+
+<p>Il répondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout allait pour
+le mieux, et que Klimof devait venir dans la journée la remercier.</p>
+
+<p>La veuve était un peu indisposée, elle ne retint pas longtemps son
intendant.</p>
-<p>Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison à délibérer sur
-ce grave événement.</p>
+<p>Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison à délibérer sur
+ce grave événement.</p>
-<p>Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria avec un accent
-de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il n'en avait pas deux, qu'il
+<p>Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria avec un accent
+de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il n'en avait pas deux, qu'il
n'en avait pas trois....</p>
-<p>Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette réunion, et
-semblait deviner qu'il se tramait là quelque fâcheux complot contre lui.</p>
-
-<p>À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait toujours
-l'avis avec une déférence particulière, et dont on n'obtenait jamais que
-d'insignifiants monosyllabes. Après une première délibération, on
-résolut d'enfermer, pour plus de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on
-se mit à discuter plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait
-de toutes ces difficultés si l'on voulait employer la <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
-force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète, tourmentée!
-Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de longs débats: on
+<p>Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette réunion, et
+semblait deviner qu'il se tramait là quelque fâcheux complot contre lui.</p>
+
+<p>À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait toujours
+l'avis avec une déférence particulière, et dont on n'obtenait jamais que
+d'insignifiants monosyllabes. Après une première délibération, on
+résolut d'enfermer, pour plus de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on
+se mit à discuter plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait
+de toutes ces difficultés si l'on voulait employer la <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
+force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète, tourmentée!
+Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de longs débats: on
imagina un moyen de terminer l'affaire adroitement et pacifiquement.</p>
-<p>Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes. Lorsqu'il était
-assis à la porte de l'hôtel, il détournait la tête avec une vive
-répugnance dès qu'il voyait un homme qui cheminait en trébuchant, la
-casquette sur l'oreille. D'après cette remarque, l'ingénieux comité
-réuni par l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime
-l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait livrée à de trop
+<p>Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes. Lorsqu'il était
+assis à la porte de l'hôtel, il détournait la tête avec une vive
+répugnance dès qu'il voyait un homme qui cheminait en trébuchant, la
+casquette sur l'oreille. D'après cette remarque, l'ingénieux comité
+réuni par l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime
+l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait livrée à de trop
copieuses libations. La pauvre fille refusa longtemps de jouer ce jeu
-cruel, puis finit par céder. Elle convenait elle-même qu'elle n'avait
-pas un autre moyen de se délivrer de son adorateur. Elle sortit pour
-accomplir son entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les
-regards étaient fixés sur Guérassime.</p>
-
-<p>Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre un de ses
-gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté sa pelle, s'approcha de
-la jeune fille, la regarda dans le blanc des yeux... Elle était si
-effrayée qu'elle en chancela encore davantage. Tout à coup, il la prit
+cruel, puis finit par céder. Elle convenait elle-même qu'elle n'avait
+pas un autre moyen de se délivrer de son adorateur. Elle sortit pour
+accomplir son entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les
+regards étaient fixés sur Guérassime.</p>
+
+<p>Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre un de ses
+gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté sa pelle, s'approcha de
+la jeune fille, la regarda dans le blanc des yeux... Elle était si
+effrayée qu'elle en chancela encore davantage. Tout à coup, il la prit
par la main, lui fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans
-la chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de Klimof.</p>
+la chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de Klimof.</p>
-<p>La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime l'observa un
+<p>La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime l'observa un
instant en silence, fit un signe d'adieu avec sa main, puis se retira
-précipitamment dans sa cellule.</p>
+précipitamment dans sa cellule.</p>
-<p>Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le postillon raconta
-qu'il avait été le regarder par une fente de la porte. Il l'avait <i>vu
+<p>Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le postillon raconta
+qu'il avait été le regarder par une fente de la porte. Il l'avait <i>vu
chanter</i>. Il l'avait vu, assis sur son lit et les mains sur son visage,
-secouer la tête et se balancer en cadence, comme le font les cochers et
-les mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques
+secouer la tête et se balancer en cadence, comme le font les cochers et
+les mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques
complaintes.</p>
-<p>À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression d'effroi et
-s'était retiré.</p>
+<p>À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression d'effroi et
+s'était retiré.</p>
-<p>Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne pouvait
+<p>Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne pouvait
remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que sa physionomie
-paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la moindre attention ni à
-Klimof ni à Tatiana.</p>
+paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la moindre attention ni à
+Klimof ni à Tatiana.</p>
-<p>Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur maîtresse, portant
+<p>Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur maîtresse, portant
sous le bras deux oies qu'ils devaient lui offrir selon l'usage. La
-semaine suivante, le mariage fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit
-sa tâche accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en
-rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau chemin faisant.
-<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> À la nuit tombante, il se retira dans l'écurie, et frotta et
-étrilla son cheval avec une telle violence, que le chétif animal, si
-rudement secoue par cette main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses
+semaine suivante, le mariage fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit
+sa tâche accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en
+rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau chemin faisant.
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> À la nuit tombante, il se retira dans l'écurie, et frotta et
+étrilla son cheval avec une telle violence, que le chétif animal, si
+rudement secoue par cette main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses
jambes.</p>
-<p>Ceci se passait au printemps. Une année encore s'écoula, une année
-pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna tellement à sa
-passion pour les spiritueux, qu'il fut condamné à quitter la maison et
-envoyé avec sa femme dans des propriétés lointaines de la baruinia.
-D'abord, il fit beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dégagé
-de son exil. Il assurait que, si même on l'envoyait dans ces contrées
-éloignées, où les paysannes, après avoir lavé leur linge, posent leurs
-battoirs sur le bord du ciel, il n'en perdrait pas la tête. Mais bientôt
-il se trouva très-affecté de l'idée de quitter la grande cité de Moscou.
-Ce qui l'affectait surtout, c'était de songer qu'il allait vivre dans un
-village parmi de grossiers paysans, lui qui se considérait comme un
-homme distingué. Il finit par tomber dans un état de prostration si
-grand qu'il n'eût pas même la force de mettre son bonnet; une âme
-charitable le lui enfonça jusqu'aux yeux.</p>
-
-<p>Au moment où le chariot qui devait emmener cet artiste méconnu était
-prêt à partir, où le cocher prenait ses rênes et n'attendait pour
-fouetter ses chevaux que le dernier mot d'ordre: «Avec l'aide de Dieu!»
-Guérassime sortit de sa chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un
-mouchoir de coton rouge qu'il avait acheté pour elle un an auparavant.
-La malheureuse femme, si indifférente jusque-là à toutes les misères de
-son existence, fut tellement émue de ce dernier témoignage d'affection,
-qu'elle se mit à fondre en larmes et embrassa trois fois le généreux
-portier. Il voulait la reconduire jusqu'à la barrière, et il chemina à
-côté de sa telega, mais soudain il s'arrêta, fit de la main un signe
-d'adieu à celle qu'il avait aimée et se dirigea vers la rivière.</p>
-
-<p>C'était le soir. Il marchait à pas lents, les yeux fixés sur les flots
-de la Moskwa... Soudain il aperçut dans l'ombre quelque chose comme un
-être vivant qui se débattait dans la vase près du rivage. Il s'approche
-et distingue un petit chien blanc moucheté de noir qui tremblait de tous
-ses pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgré tous ses
-efforts ne pouvait sortir de l'eau. Guérassime étend la main, le saisit,
-le place sur sa poitrine et retourne précipitamment à son logis. Arrivé
-dans sa chambre, il dépose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe
-dans sa lourde couverture, puis court à l'écurie prendre une botte de
-paille, ensuite à la cuisine chercher une tasse de lait. Il revient, il
-étale la paille sous son lit, puis présente le lait à la pauvre bête
-qu'il <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> venait de sauver. C'était une chienne qui n'avait pas
-plus de trois semaines, dont les yeux s'ouvraient à peine, et qui était
-tellement affaiblie qu'elle n'avait pas même la force de faire un
-mouvement pour laper la boisson placée devant elle. Guérassime la prit
-délicatement par la tête, lui inclina le museau sur le lait. Aussitôt la
-chienne but avec avidité et parut se raviver. Le brave portier la
-regardait attentivement et sa figure s'épanouit. Toute la nuit il fut
-occupé d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de nouveau, puis
-finit par s'endormir près d'elle d'un paisible sommeil.</p>
-
-<p>Une mère n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que Guérassime
-n'en eut pour l'animal chétif. Pendant quelque temps, cette chienne eut
-fort mauvaise mine. Non-seulement elle paraissait très-débile, mais
-très-laide. Peu à peu, grâce aux soins attentifs de son sauveur, elle se
-développa et prit une tout autre physionomie. C'était une chienne de
-race espagnole, aux oreilles longues, à la queue touffue, relevée en
+<p>Ceci se passait au printemps. Une année encore s'écoula, une année
+pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna tellement à sa
+passion pour les spiritueux, qu'il fut condamné à quitter la maison et
+envoyé avec sa femme dans des propriétés lointaines de la baruinia.
+D'abord, il fit beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dégagé
+de son exil. Il assurait que, si même on l'envoyait dans ces contrées
+éloignées, où les paysannes, après avoir lavé leur linge, posent leurs
+battoirs sur le bord du ciel, il n'en perdrait pas la tête. Mais bientôt
+il se trouva très-affecté de l'idée de quitter la grande cité de Moscou.
+Ce qui l'affectait surtout, c'était de songer qu'il allait vivre dans un
+village parmi de grossiers paysans, lui qui se considérait comme un
+homme distingué. Il finit par tomber dans un état de prostration si
+grand qu'il n'eût pas même la force de mettre son bonnet; une âme
+charitable le lui enfonça jusqu'aux yeux.</p>
+
+<p>Au moment où le chariot qui devait emmener cet artiste méconnu était
+prêt à partir, où le cocher prenait ses rênes et n'attendait pour
+fouetter ses chevaux que le dernier mot d'ordre: «Avec l'aide de Dieu!»
+Guérassime sortit de sa chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un
+mouchoir de coton rouge qu'il avait acheté pour elle un an auparavant.
+La malheureuse femme, si indifférente jusque-là à toutes les misères de
+son existence, fut tellement émue de ce dernier témoignage d'affection,
+qu'elle se mit à fondre en larmes et embrassa trois fois le généreux
+portier. Il voulait la reconduire jusqu'à la barrière, et il chemina à
+côté de sa telega, mais soudain il s'arrêta, fit de la main un signe
+d'adieu à celle qu'il avait aimée et se dirigea vers la rivière.</p>
+
+<p>C'était le soir. Il marchait à pas lents, les yeux fixés sur les flots
+de la Moskwa... Soudain il aperçut dans l'ombre quelque chose comme un
+être vivant qui se débattait dans la vase près du rivage. Il s'approche
+et distingue un petit chien blanc moucheté de noir qui tremblait de tous
+ses pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgré tous ses
+efforts ne pouvait sortir de l'eau. Guérassime étend la main, le saisit,
+le place sur sa poitrine et retourne précipitamment à son logis. Arrivé
+dans sa chambre, il dépose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe
+dans sa lourde couverture, puis court à l'écurie prendre une botte de
+paille, ensuite à la cuisine chercher une tasse de lait. Il revient, il
+étale la paille sous son lit, puis présente le lait à la pauvre bête
+qu'il <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> venait de sauver. C'était une chienne qui n'avait pas
+plus de trois semaines, dont les yeux s'ouvraient à peine, et qui était
+tellement affaiblie qu'elle n'avait pas même la force de faire un
+mouvement pour laper la boisson placée devant elle. Guérassime la prit
+délicatement par la tête, lui inclina le museau sur le lait. Aussitôt la
+chienne but avec avidité et parut se raviver. Le brave portier la
+regardait attentivement et sa figure s'épanouit. Toute la nuit il fut
+occupé d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de nouveau, puis
+finit par s'endormir près d'elle d'un paisible sommeil.</p>
+
+<p>Une mère n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que Guérassime
+n'en eut pour l'animal chétif. Pendant quelque temps, cette chienne eut
+fort mauvaise mine. Non-seulement elle paraissait très-débile, mais
+très-laide. Peu à peu, grâce aux soins attentifs de son sauveur, elle se
+développa et prit une tout autre physionomie. C'était une chienne de
+race espagnole, aux oreilles longues, à la queue touffue, relevée en
trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha avec une sorte de
-sentiment profond de gratitude à son bienfaiteur; elle le suivait
-partout pas à pas en agitant sa queue comme un éventail. Il voulait lui
+sentiment profond de gratitude à son bienfaiteur; elle le suivait
+partout pas à pas en agitant sa queue comme un éventail. Il voulait lui
donner un nom, et il savait comme tous les muets qu'il attirait
-l'attention par les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres. Il
+l'attention par les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres. Il
balbutia ces deux syllabes:</p>
-<p>«Moumou!»</p>
+<p>«Moumou!»</p>
-<p>La chienne comprit qu'elle devait répondre à ce nom de Moumou.</p>
+<p>La chienne comprit qu'elle devait répondre à ce nom de Moumou.</p>
-<p>Les gens de la maison l'appelèrent Moumoune.</p>
+<p>Les gens de la maison l'appelèrent Moumoune.</p>
<p>Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle n'aimait que
-Guérassime, et celui-ci, de son côté, l'aimait extrêmement. Il l'aimait
-tant, qu'il ne pouvait voir sans contrariété les autres domestiques
-s'occuper d'elle, soit qu'il craignît qu'on ne lui fît quelque mal, soit
-qu'il fût jaloux de son affection.</p>
+Guérassime, et celui-ci, de son côté, l'aimait extrêmement. Il l'aimait
+tant, qu'il ne pouvait voir sans contrariété les autres domestiques
+s'occuper d'elle, soit qu'il craignît qu'on ne lui fît quelque mal, soit
+qu'il fût jaloux de son affection.</p>
-<p>Chaque matin, Moumou le réveillait en le tirant par le bord de sa
+<p>Chaque matin, Moumou le réveillait en le tirant par le bord de sa
touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de trait avec qui
elle vivait en bonne intelligence, puis se rendait avec lui au bord de
-la rivière, puis gardait sa pelle et son balai, et ne permettait pas
-qu'on s'approchât de sa petite chambre.</p>
+la rivière, puis gardait sa pelle et son balai, et ne permettait pas
+qu'on s'approchât de sa petite chambre.</p>
-<p>Il lui avait pratiqué une ouverture dans la porte de son réduit. Dès que
-Moumou y était entrée, elle sautait gaiement sur le lit, comme si elle
-comprenait qu'elle était la vraie maîtresse du logis.</p>
+<p>Il lui avait pratiqué une ouverture dans la porte de son réduit. Dès que
+Moumou y était entrée, elle sautait gaiement sur le lit, comme si elle
+comprenait qu'elle était la vraie maîtresse du logis.</p>
<p>Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil imperturbable, mais
elle n'aboyait pas sans raison comme ces <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> chiens absurdes qui,
-se posant sur leurs pattes de derrière, et levant le museau en l'air,
-aboient trois fois de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non;
-Moumou n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la porte
-de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit inusité. En un mot,
-c'était une intelligente gardienne. Il y avait dans la cour un autre
-chien, un vrai dogue, à la peau jaune, avec des taches fauves. Mais il
-était enchaîné toute la nuit, restait indolemment couché dans sa niche;
-et si, de temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer,
-bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la faiblesse et
-l'inutilité de ses aboiements.</p>
-
-<p>Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne pénétrait jamais à
-l'intérieur de la maison seigneuriale. Quand Guérassime allait porter du
-bois dans les appartements, elle l'attendait à la porte, dressant
-l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'agitant
+se posant sur leurs pattes de derrière, et levant le museau en l'air,
+aboient trois fois de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non;
+Moumou n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la porte
+de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit inusité. En un mot,
+c'était une intelligente gardienne. Il y avait dans la cour un autre
+chien, un vrai dogue, à la peau jaune, avec des taches fauves. Mais il
+était enchaîné toute la nuit, restait indolemment couché dans sa niche;
+et si, de temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer,
+bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la faiblesse et
+l'inutilité de ses aboiements.</p>
+
+<p>Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne pénétrait jamais à
+l'intérieur de la maison seigneuriale. Quand Guérassime allait porter du
+bois dans les appartements, elle l'attendait à la porte, dressant
+l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'agitant
au moindre bruit.</p>
-<p>Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait régulièrement sa
-tâche et semblait très-satisfait de son sort, quand il arriva un
-événement inattendu.</p>
+<p>Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait régulièrement sa
+tâche et semblait très-satisfait de son sort, quand il arriva un
+événement inattendu.</p>
-<p>Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans son salon
-avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans une heureuse
-disposition d'esprit; elle riait et plaisantait, et ses obséquieuses
+<p>Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans son salon
+avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans une heureuse
+disposition d'esprit; elle riait et plaisantait, et ses obséquieuses
compagnes riaient comme elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient
-point à voir leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car,
-lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait que chaque
-personne qui se trouvait près d'elle eût le visage riant, l'esprit
-enjoué. Puis, ces élans de gaieté n'étaient pas de longue durée; bientôt
-ils se transformaient en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce
-moment-là, comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon
-son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du premier
-coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure! Puis, son thé lui
-avait paru très-savoureux, si savoureux qu'elle avait récompensé la
-servante qui le préparait, par une parole louangeuse et une
+point à voir leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car,
+lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait que chaque
+personne qui se trouvait près d'elle eût le visage riant, l'esprit
+enjoué. Puis, ces élans de gaieté n'étaient pas de longue durée; bientôt
+ils se transformaient en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce
+moment-là, comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon
+son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du premier
+coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure! Puis, son thé lui
+avait paru très-savoureux, si savoureux qu'elle avait récompensé la
+servante qui le préparait, par une parole louangeuse et une
gratification d'un grivennik (40 centimes).</p>
<p>Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de bonheur
-errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la fenêtre qui
+errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la fenêtre qui
s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin, sous un rosier, Moumou,
-couchée par terre, rongeait délicatement un os. La baruinia l'aperçut et
-s'écria:</p>
+couchée par terre, rongeait délicatement un os. La baruinia l'aperçut et
+s'écria:</p>
-<p>«À qui donc est ce chien?»</p>
+<p>«À qui donc est ce chien?»</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée
-comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de son chef.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée
+comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de son chef.</p>
-<p>«Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.</p>
+<p>«Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.</p>
-<p>&mdash;Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante bête... Dites
-qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il la possède?... Comment se
-fait-il que je ne l'aie pas encore aperçue? Je veux la voir.»</p>
+<p>&mdash;Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante bête... Dites
+qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il la possède?... Comment se
+fait-il que je ne l'aie pas encore aperçue? Je veux la voir.»</p>
-<p>La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.</p>
+<p>La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.</p>
-<p>«Étienne, dit-elle à un laquais qui se trouvait là, Étienne,
-dépêchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le jardin.</p>
+<p>«Étienne, dit-elle à un laquais qui se trouvait là, Étienne,
+dépêchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le jardin.</p>
<p>&mdash;Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un joli nom.</p>
-<p>&mdash;Oui, répondit la complaisante dame de compagnie. Étienne, vite,
-vite....»</p>
+<p>&mdash;Oui, répondit la complaisante dame de compagnie. Étienne, vite,
+vite....»</p>
-<p>Étienne se précipita dans le jardin, et avança la main pour saisir
-Moumou; mais la chienne agile lui échappa et courut se réfugier près de
-son maître occupé en ce moment à vider son tonneau, qu'il tournait comme
-s'il n'eût eu entre les bras qu'un tambour d'enfant. Étienne suivit la
+<p>Étienne se précipita dans le jardin, et avança la main pour saisir
+Moumou; mais la chienne agile lui échappa et courut se réfugier près de
+son maître occupé en ce moment à vider son tonneau, qu'il tournait comme
+s'il n'eût eu entre les bras qu'un tambour d'enfant. Étienne suivit la
chienne, et de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui
glissa des doigts.</p>
-<p>Guérassime regardait en souriant cette man&oelig;uvre.</p>
+<p>Guérassime regardait en souriant cette man&oelig;uvre.</p>
<p>Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par signe que
-sa maîtresse désirait qu'on lui portât l'animal fugitif.</p>
-
-<p>À cette demande, Guérassime parut inquiet. Cependant il ne pouvait y
-résister. Il prit Moumou entre ses mains et la remit à Étienne qui se
-hâta d'aller la déposer sur le parquet du salon. La baruinia l'appelle
-d'une voix caressante; mais la pauvre bête, qui n'avait jamais posé le
-pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouchée et tenta de
-s'esquiver. Repoussée par l'obséquieux Étienne, elle se tapit contre le
+sa maîtresse désirait qu'on lui portât l'animal fugitif.</p>
+
+<p>À cette demande, Guérassime parut inquiet. Cependant il ne pouvait y
+résister. Il prit Moumou entre ses mains et la remit à Étienne qui se
+hâta d'aller la déposer sur le parquet du salon. La baruinia l'appelle
+d'une voix caressante; mais la pauvre bête, qui n'avait jamais posé le
+pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouchée et tenta de
+s'esquiver. Repoussée par l'obséquieux Étienne, elle se tapit contre le
mur, toute tremblante.</p>
-<p>«Moumou, Moumou, viens près de moi, viens près de ta maîtresse, lui dit
+<p>«Moumou, Moumou, viens près de moi, viens près de ta maîtresse, lui dit
la baruinia; viens, ma petite.</p>
-<p>&mdash;Viens, Moumou,» répétèrent à l'unisson les commensales.</p>
+<p>&mdash;Viens, Moumou,» répétèrent à l'unisson les commensales.</p>
<p>Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne quittait pas
sa place.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> «Apportez-lui quelque chose à manger, dit la veuve. Qu'elle est
+<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> «Apportez-lui quelque chose à manger, dit la veuve. Qu'elle est
sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc a-t-elle peur?</p>
-<p>&mdash;Elle n'est pas encore apprivoisée,» dit en souriant et d'une voix
+<p>&mdash;Elle n'est pas encore apprivoisée,» dit en souriant et d'une voix
timide une des dames de compagnie.</p>
-<p>Étienne apporta un verre de lait et le plaça devant Moumou, qui ne
-daigna pas même flairer cette boisson, et continua à trembler.</p>
+<p>Étienne apporta un verre de lait et le plaça devant Moumou, qui ne
+daigna pas même flairer cette boisson, et continua à trembler.</p>
-<p>«Ah! la sotte petite bête!» dit la baruinia en s'approchant d'elle et en
-se baissant pour la caresser. Mais aussitôt Moumou releva convulsivement
-la tête et montra les dents.</p>
+<p>«Ah! la sotte petite bête!» dit la baruinia en s'approchant d'elle et en
+se baissant pour la caresser. Mais aussitôt Moumou releva convulsivement
+la tête et montra les dents.</p>
-<p>La veuve se hâta de retirer sa main.</p>
+<p>La veuve se hâta de retirer sa main.</p>
-<p>Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un léger gémissement, comme
-pour se plaindre ou pour demander pardon. La baruinia s'éloigna, le
-visage assombri. Le rapide mouvement de la chienne l'avait effrayée.</p>
+<p>Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un léger gémissement, comme
+pour se plaindre ou pour demander pardon. La baruinia s'éloigna, le
+visage assombri. Le rapide mouvement de la chienne l'avait effrayée.</p>
-<p>«Grand Dieu! s'écrièrent ses commensales, vous aurait-elle mordue?...
-Hélas! hélas!»</p>
+<p>«Grand Dieu! s'écrièrent ses commensales, vous aurait-elle mordue?...
+Hélas! hélas!»</p>
<p>L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne.</p>
-<p>«Emportez-la, s'écria la baruinia d'une voix irritée. La sale bête! La
-méchante chienne!»</p>
+<p>«Emportez-la, s'écria la baruinia d'une voix irritée. La sale bête! La
+méchante chienne!»</p>
-<p>À ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes voulaient la
-suivre. Mais, d'un geste, elle les arrêta à la porte.</p>
+<p>À ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes voulaient la
+suivre. Mais, d'un geste, elle les arrêta à la porte.</p>
-<p>«Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonné de venir avec
-moi.» Et elle disparut.</p>
+<p>«Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonné de venir avec
+moi.» Et elle disparut.</p>
-<p>Étienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Guérassime.</p>
+<p>Étienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Guérassime.</p>
-<p>Une demi-heure après, un silence profond régnait dans l'hôtel. La
-vieille veuve était plongée dans les coussins de son divan, plus sombre
-que la nuit qui précède l'orage.</p>
+<p>Une demi-heure après, un silence profond régnait dans l'hôtel. La
+vieille veuve était plongée dans les coussins de son divan, plus sombre
+que la nuit qui précède l'orage.</p>
<p>Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature humaine!</p>
<p>Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire disposition d'esprit.
-Elle n'adressa la parole à personne, elle ne joua point aux cartes, et
+Elle n'adressa la parole à personne, elle ne joua point aux cartes, et
la nuit elle ne put dormir en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta
-n'était point, disait-elle, la même que celle dont elle se servait
+n'était point, disait-elle, la même que celle dont elle se servait
habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon. Sa femme de
-chambre fut obligée de fouiller dans toutes les armoires et de <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>
-flairer tout le linge qui s'y trouvait. En un mot la délicate baruinia
-était extrêmement agitée et irritée.</p>
+chambre fut obligée de fouiller dans toutes les armoires et de <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>
+flairer tout le linge qui s'y trouvait. En un mot la délicate baruinia
+était extrêmement agitée et irritée.</p>
-<p>Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure plus tôt
-que de coutume. Il se rendit à cet ordre, non sans inquiétude, et dès
-qu'elle le vit apparaître:</p>
+<p>Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure plus tôt
+que de coutume. Il se rendit à cet ordre, non sans inquiétude, et dès
+qu'elle le vit apparaître:</p>
-<p>«Dis-moi, s'écria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a aboyé toute la
-nuit et qui m'a empêchée de dormir.</p>
+<p>«Dis-moi, s'écria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a aboyé toute la
+nuit et qui m'a empêchée de dormir.</p>
-<p>&mdash;Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-être celui du muet!</p>
+<p>&mdash;Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-être celui du muet!</p>
-<p>&mdash;Je ne sais s'il appartient au muet ou à quelque autre; ce que je sais,
-c'est qu'à cause de lui je n'ai pu fermer l'&oelig;il. Mais je voudrais
+<p>&mdash;Je ne sais s'il appartient au muet ou à quelque autre; ce que je sais,
+c'est qu'à cause de lui je n'ai pu fermer l'&oelig;il. Mais je voudrais
savoir pourquoi il se trouve tant de chiens dans la maison. N'avons-nous
-pas déjà un chien de basse-cour?</p>
+pas déjà un chien de basse-cour?</p>
<p>&mdash;Sans doute: le vieux Voltchok.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que j'appelle du
-désordre. Il me faudrait un majordome dans la maison! Et pourquoi le
-muet a-t-il un chien? qui le lui a permis? Hier, je me suis approchée de
-la fenêtre; cette vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant
-et rongeant je ne sais quelle horreur!»</p>
+<p>&mdash;Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que j'appelle du
+désordre. Il me faudrait un majordome dans la maison! Et pourquoi le
+muet a-t-il un chien? qui le lui a permis? Hier, je me suis approchée de
+la fenêtre; cette vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant
+et rongeant je ne sais quelle horreur!»</p>
-<p>Après une minute de silence, la baruinia ajouta:</p>
+<p>Après une minute de silence, la baruinia ajouta:</p>
-<p>«Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?</p>
+<p>«Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?</p>
<p>&mdash;J'entends.</p>
<p>&mdash;Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai rappeler plus
-tard.»</p>
+tard.»</p>
-<p>Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché sur un
-banc, dans la position d'un guerrier tué sur un tableau de bataille, ses
+<p>Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché sur un
+banc, dans la position d'un guerrier tué sur un tableau de bataille, ses
pieds nus sortant de dessous son caftan qui lui servait de couverture.
-Il le réveilla et lui donna à voix basse un ordre auquel le valet
-répondit par un bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome
-s'éloigna, et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes et
-s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après, Guérassime
-apparut portant une énorme charge de bois; car, en été comme en hiver,
-la veuve voulait qu'il y eût du feu dans sa chambre à coucher et dans
-son cabinet. Guérassime était comme de coutume accompagné de sa chère
-Moumou, et comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où
-il allait déposer son fardeau.</p>
-
-<p>Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce moment, se
-précipita sur la chienne comme le vautour <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> sur un poulet, la
-serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur sa poitrine pour
-l'empêcher de crier, descendit l'escalier sans regarder s'il était
-suivi, s'élança dans un drochky et se fit conduire au marché. Là, il
-vendit la chienne pour un demi-rouble, à la condition seulement qu'on la
-tiendrait à l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle
-expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le quitta à
+Il le réveilla et lui donna à voix basse un ordre auquel le valet
+répondit par un bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome
+s'éloigna, et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes et
+s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après, Guérassime
+apparut portant une énorme charge de bois; car, en été comme en hiver,
+la veuve voulait qu'il y eût du feu dans sa chambre à coucher et dans
+son cabinet. Guérassime était comme de coutume accompagné de sa chère
+Moumou, et comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où
+il allait déposer son fardeau.</p>
+
+<p>Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce moment, se
+précipita sur la chienne comme le vautour <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> sur un poulet, la
+serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur sa poitrine pour
+l'empêcher de crier, descendit l'escalier sans regarder s'il était
+suivi, s'élança dans un drochky et se fit conduire au marché. Là, il
+vendit la chienne pour un demi-rouble, à la condition seulement qu'on la
+tiendrait à l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle
+expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le quitta à
quelque distance de la maison, fit le tour, ne voulant pas traverser la
-cour, de peur d'y rencontrer Guérassime, et rentra dans la maison par un
-passage dérobé.</p>
-
-<p>Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions: Guérassime n'était
-pas dans la cour. En sortant des appartements de sa maîtresse, il
-n'avait plus retrouvé Moumou à sa place habituelle, et il ne se
-rappelait pas que jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle
-l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la recherche
-de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le grenier au foin, dans la
+cour, de peur d'y rencontrer Guérassime, et rentra dans la maison par un
+passage dérobé.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions: Guérassime n'était
+pas dans la cour. En sortant des appartements de sa maîtresse, il
+n'avait plus retrouvé Moumou à sa place habituelle, et il ne se
+rappelait pas que jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle
+l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la recherche
+de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le grenier au foin, dans la
rue, partout: point de Moumou.</p>
-<p>Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel, leur demandant
-par signes, avec une expression de désespoir, s'ils n'avaient pas vu sa
-chienne. Les uns ne savaient réellement pas ce qui s'était passé;
+<p>Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel, leur demandant
+par signes, avec une expression de désespoir, s'ils n'avaient pas vu sa
+chienne. Les uns ne savaient réellement pas ce qui s'était passé;
d'autres, mieux instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses
-grands airs et se mit à crier contre les cochers.</p>
+grands airs et se mit à crier contre les cochers.</p>
-<p>Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son visage abattu,
-son corps fatigué, ses vêtements couverts de poussière, on devait
-supposer qu'il avait parcouru la moitié de Moscou.</p>
+<p>Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son visage abattu,
+son corps fatigué, ses vêtements couverts de poussière, on devait
+supposer qu'il avait parcouru la moitié de Moscou.</p>
-<p>Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un regard sur le
-perron où une demi-douzaine de domestiques se trouvaient réunis, appela
-Moumou... Moumou ne répondit pas.</p>
+<p>Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un regard sur le
+perron où une demi-douzaine de domestiques se trouvaient réunis, appela
+Moumou... Moumou ne répondit pas.</p>
-<p>Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne n'osait ni
-prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui déjà l'avait épié une
-fois, raconta le lendemain à la cuisine que toute la nuit le malheureux
-n'avait fait que gémir.</p>
+<p>Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne n'osait ni
+prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui déjà l'avait épié une
+fois, raconta le lendemain à la cuisine que toute la nuit le malheureux
+n'avait fait que gémir.</p>
-<p>Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut obligé d'aller
-à sa place faire la provision d'eau, ce dont le digne Potapu n'était
+<p>Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut obligé d'aller
+à sa place faire la provision d'eau, ce dont le digne Potapu n'était
nullement satisfait.</p>
-<p>Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses ordres, et le
-majordome se hâta de répondre qu'ils étaient exécutés.</p>
+<p>Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses ordres, et le
+majordome se hâta de répondre qu'ils étaient exécutés.</p>
-<p>Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> son
-travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis s'éloigna sans
-saluer personne. Sa figure naturellement dépourvue d'expression, comme
-celle des sourds-muets, semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il
+<p>Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> son
+travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis s'éloigna sans
+saluer personne. Sa figure naturellement dépourvue d'expression, comme
+celle des sourds-muets, semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il
sortit de nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira dans
-le grenier à foin. La nuit était belle, la lune rayonnait sur le ciel
-sans nuages; Guérassime, couché sur le foin, dormait d'un sommeil
-inquiet, respirant avec peine, et se retournant à chaque instant.</p>
-
-<p>Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son vêtement.
-Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma les yeux. Mais voilà
-que le tiraillement recommence et devient plus fort; Guérassime se lève,
-regarde. Moumou est devant lui portant un bout de corde brisé à son cou.
-Un long cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa
-fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement les yeux, les
+le grenier à foin. La nuit était belle, la lune rayonnait sur le ciel
+sans nuages; Guérassime, couché sur le foin, dormait d'un sommeil
+inquiet, respirant avec peine, et se retournant à chaque instant.</p>
+
+<p>Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son vêtement.
+Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma les yeux. Mais voilà
+que le tiraillement recommence et devient plus fort; Guérassime se lève,
+regarde. Moumou est devant lui portant un bout de corde brisé à son cou.
+Un long cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa
+fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement les yeux, les
joues, la barbe.</p>
-<p>Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à réfléchir, puis
-descendit avec précaution de son grenier, et voyant que personne ne
-l'observait, entra dans sa petite chambre. Déjà il avait songé que sa
-chienne, si dévouée, ne l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui
-avait été enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des gens
-lui avaient fait comprendre la colère de la vieille veuve contre
-l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de le soustraire à un
-nouveau péril; d'abord il lui donna à manger, le caressa, le coucha sur
-son lit, puis après avoir longtemps songé au moyen de le soustraire à
-une autre persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret
+<p>Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à réfléchir, puis
+descendit avec précaution de son grenier, et voyant que personne ne
+l'observait, entra dans sa petite chambre. Déjà il avait songé que sa
+chienne, si dévouée, ne l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui
+avait été enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des gens
+lui avaient fait comprendre la colère de la vieille veuve contre
+l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de le soustraire à un
+nouveau péril; d'abord il lui donna à manger, le caressa, le coucha sur
+son lit, puis après avoir longtemps songé au moyen de le soustraire à
+une autre persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret
dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il ferma avec un
-de ses vêtements l'ouverture qu'il avait pratiquée à sa porte pour
-Moumou, et à peine l'aurore commençait-elle à poindre qu'il descendit
-dans la cour, comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet,
-d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne pensait pas que
-la pauvre bête le trahirait par ses aboiements. Bientôt, en effet, les
-domestiques surent qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son
-maître, soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait cette
-découverte. Le majordome se gratta le front et fit un geste comme pour
-dire: «Eh bien, à la garde de Dieu! Peut-être que la baruinia n'en saura
-rien.»</p>
-
-<p>Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur extraordinaire, nettoya
+de ses vêtements l'ouverture qu'il avait pratiquée à sa porte pour
+Moumou, et à peine l'aurore commençait-elle à poindre qu'il descendit
+dans la cour, comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet,
+d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne pensait pas que
+la pauvre bête le trahirait par ses aboiements. Bientôt, en effet, les
+domestiques surent qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son
+maître, soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait cette
+découverte. Le majordome se gratta le front et fit un geste comme pour
+dire: «Eh bien, à la garde de Dieu! Peut-être que la baruinia n'en saura
+rien.»</p>
+
+<p>Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur extraordinaire, nettoya
toute la cour, sarcla les plantes du jardin, enleva les pieux de la
-clôture pour s'assurer de leur solidité, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> et les replanta avec
-soin. Il travailla si bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.</p>
+clôture pour s'assurer de leur solidité, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> et les replanta avec
+soin. Il travailla si bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.</p>
-<p>De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir à la dérobée
-sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut venue, il se retira près
-d'elle, et à deux heures, il sortit avec elle pour lui faire respirer
+<p>De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir à la dérobée
+sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut venue, il se retira près
+d'elle, et à deux heures, il sortit avec elle pour lui faire respirer
l'air frais. Il la promenait depuis un certain temps dans la cour, et il
-se disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna dans la
+se disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna dans la
ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la palissade, flaira
-le sol, et fit entendre un long et perçant aboiement. Un homme ivre
-s'était couché au pied de la palissade pour y passer la nuit.</p>
+le sol, et fit entendre un long et perçant aboiement. Un homme ivre
+s'était couché au pied de la palissade pour y passer la nuit.</p>
-<p>En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une crise nerveuse,
-une de ces crises qu'elle subissait ordinairement à la suite d'un souper
+<p>En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une crise nerveuse,
+une de ces crises qu'elle subissait ordinairement à la suite d'un souper
trop copieux.</p>
-<p>Les aboiements subits de la chienne la réveillèrent en sursaut, elle
-sentit son c&oelig;ur battre violemment puis défaillir: «Au secours!
-s'écria-t-elle, au secours!»</p>
+<p>Les aboiements subits de la chienne la réveillèrent en sursaut, elle
+sentit son c&oelig;ur battre violemment puis défaillir: «Au secours!
+s'écria-t-elle, au secours!»</p>
-<p>Ses femmes accoururent tout effarées.</p>
+<p>Ses femmes accoururent tout effarées.</p>
-<p>«Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore ce chien! ce
-maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut me tuer! Hélas!
-l'affreuse bête!»</p>
+<p>«Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore ce chien! ce
+maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut me tuer! Hélas!
+l'affreuse bête!»</p>
<p>En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si elle avait
-rendu l'âme.</p>
+rendu l'âme.</p>
-<p>On se hâta d'envoyer chercher le docteur, c'est-à-dire le médecin de
-l'hôtel. Cet homme, dont le principal mérite consistait à porter des
-bottes à semelles fines, et à tâter délicatement le pouls de sa noble
+<p>On se hâta d'envoyer chercher le docteur, c'est-à-dire le médecin de
+l'hôtel. Cet homme, dont le principal mérite consistait à porter des
+bottes à semelles fines, et à tâter délicatement le pouls de sa noble
cliente, dormait quatorze heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du
-temps, et administrait sans cesse à la baruinia des gouttes de
-laurier-rose. Il arriva précipitamment, commença par faire brûler des
-plumes pour tirer la veuve de son évanouissement, puis, dès qu'il la vit
-ouvrir les yeux, il lui présenta sur un plateau d'argent le remède qu'il
+temps, et administrait sans cesse à la baruinia des gouttes de
+laurier-rose. Il arriva précipitamment, commença par faire brûler des
+plumes pour tirer la veuve de son évanouissement, puis, dès qu'il la vit
+ouvrir les yeux, il lui présenta sur un plateau d'argent le remède qu'il
employait si souvent.</p>
-<p>La baruinia ayant pris cette potion, recommença d'une voix lamentable à
-se plaindre du chien, de Gabriel, de sa malheureuse destinée.</p>
+<p>La baruinia ayant pris cette potion, recommença d'une voix lamentable à
+se plaindre du chien, de Gabriel, de sa malheureuse destinée.</p>
-<p>«Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde m'abandonne, et
-personne n'a pitié de moi. On désire ma mort. On n'aspire qu'à me voir
-mourir.»</p>
+<p>«Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde m'abandonne, et
+personne n'a pitié de moi. On désire ma mort. On n'aspire qu'à me voir
+mourir.»</p>
-<p>Moumou continuait à aboyer, et Guérassime essayait en vain de l'éloigner
+<p>Moumou continuait à aboyer, et Guérassime essayait en vain de l'éloigner
de la fatale palissade.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> «Le voilà, le voilà encore!» s'écria la veuve en roulant des
-yeux effarés.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> «Le voilà, le voilà encore!» s'écria la veuve en roulant des
+yeux effarés.</p>
-<p>Le médecin murmura quelques mots à l'oreille d'une femme de chambre.
-Celle-ci courut dans l'antichambre, appela Étienne, qui courut éveiller
-le majordome, lequel éveilla toute la maison.</p>
+<p>Le médecin murmura quelques mots à l'oreille d'une femme de chambre.
+Celle-ci courut dans l'antichambre, appela Étienne, qui courut éveiller
+le majordome, lequel éveilla toute la maison.</p>
-<p>Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des ombres
-circuler derrière les fenêtres. Il eut le pressentiment du malheur qui
-le menaçait, prit Moumou sous son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y
+<p>Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des ombres
+circuler derrière les fenêtres. Il eut le pressentiment du malheur qui
+le menaçait, prit Moumou sous son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y
enferma.</p>
-<p>Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et la
+<p>Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et la
trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir. Gabriel, en proie
-à une agitation extrême, leur ordonna de rester là en sentinelle
-jusqu'au matin, puis, il se rendit près de la première femme de chambre
-de la baruinia, Lioubov Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé,
-le sucre, les fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire
-à sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu, mais que le
-lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le reverrait plus. Lioubov devait
-en même temps conjurer sa bonne maîtresse de se calmer et de se reposer.
-Mais comme l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le
-médecin lui administra une double potion de laurier-rose, après quoi
-elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que Guérassime, le visage
-pâle, serrait sur son lit le museau de Moumou.</p>
-
-<p>Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard. Gabriel attendait
-son réveil pour prendre des mesures énergiques contre l'obstination de
-Guérassime, et lui-même s'attendait à subir un orage. Mais l'orage
-n'éclata pas. La veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille
+à une agitation extrême, leur ordonna de rester là en sentinelle
+jusqu'au matin, puis, il se rendit près de la première femme de chambre
+de la baruinia, Lioubov Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé,
+le sucre, les fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire
+à sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu, mais que le
+lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le reverrait plus. Lioubov devait
+en même temps conjurer sa bonne maîtresse de se calmer et de se reposer.
+Mais comme l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le
+médecin lui administra une double potion de laurier-rose, après quoi
+elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que Guérassime, le visage
+pâle, serrait sur son lit le museau de Moumou.</p>
+
+<p>Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard. Gabriel attendait
+son réveil pour prendre des mesures énergiques contre l'obstination de
+Guérassime, et lui-même s'attendait à subir un orage. Mais l'orage
+n'éclata pas. La veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille
femme de chambre.</p>
-<p>«Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et langoureux qu'elle
-employait souvent, car elle se plaisait à se faire passer pour une
-pauvre martyre délaissée, et dans ces moments-là ses gens n'étaient pas
-peu embarrassés. «Ma chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis.
-Je vous en prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce
-qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la vie même de sa
-maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais jamais cru, ajouta-t-elle avec
-une profonde expression de tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne.
-Rendez-moi ce service.»</p>
+<p>«Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et langoureux qu'elle
+employait souvent, car elle se plaisait à se faire passer pour une
+pauvre martyre délaissée, et dans ces moments-là ses gens n'étaient pas
+peu embarrassés. «Ma chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis.
+Je vous en prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce
+qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la vie même de sa
+maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais jamais cru, ajouta-t-elle avec
+une profonde expression de tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne.
+Rendez-moi ce service.»</p>
-<p>Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>
-furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après, tous les
-domestiques de l'hôtel étaient réunis et se dirigeaient vers la retraite
-de Guérassime. À leur tête s'avançait Gabriel, tenant la main à sa
-casquette, quoiqu'il n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient
-les laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière, et par
-sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce spectacle.</p>
+<p>Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>
+furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après, tous les
+domestiques de l'hôtel étaient réunis et se dirigeaient vers la retraite
+de Guérassime. À leur tête s'avançait Gabriel, tenant la main à sa
+casquette, quoiqu'il n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient
+les laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière, et par
+sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce spectacle.</p>
-<p>Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de Guérassime, un
-homme se tenait en faction, deux autres étaient à la porte, armés de
-bâtons. Tout l'escalier fut envahi par les nouveaux venus. Gabriel
-s'approcha de la porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»</p>
+<p>Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de Guérassime, un
+homme se tenait en faction, deux autres étaient à la porte, armés de
+bâtons. Tout l'escalier fut envahi par les nouveaux venus. Gabriel
+s'approcha de la porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»</p>
-<p>Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.</p>
+<p>Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.</p>
-<p>«Ouvre, ouvre, répéta le majordome.</p>
+<p>«Ouvre, ouvre, répéta le majordome.</p>
-<p>&mdash;Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est sourd.»</p>
+<p>&mdash;Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est sourd.»</p>
-<p>Tous les valets se mirent à rire.</p>
+<p>Tous les valets se mirent à rire.</p>
-<p>«Comment faire? demanda Gabriel.</p>
+<p>«Comment faire? demanda Gabriel.</p>
-<p>&mdash;Il y a un trou à la porte, reprit Étienne, mettez-y votre bâton.»</p>
+<p>&mdash;Il y a un trou à la porte, reprit Étienne, mettez-y votre bâton.»</p>
<p>Gabriel se pencha pour trouver le trou.</p>
-<p>«Il l'a fermé, dit-il, avec une vieille touloupe.</p>
+<p>«Il l'a fermé, dit-il, avec une vieille touloupe.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! poussez la touloupe en dedans.»</p>
+<p>&mdash;Eh bien! poussez la touloupe en dedans.»</p>
<p>On entendit un second aboiement.</p>
-<p>«Voilà le chien qui se dénonce lui-même,» dit un des domestiques, et de
-nouveau tous recommencèrent à rire. Gabriel se gratta l'oreille.</p>
+<p>«Voilà le chien qui se dénonce lui-même,» dit un des domestiques, et de
+nouveau tous recommencèrent à rire. Gabriel se gratta l'oreille.</p>
-<p>«J'aime autant que tu débouches toi-même cette ouverture, dit-il en se
-retournant vers Étienne.</p>
+<p>«J'aime autant que tu débouches toi-même cette ouverture, dit-il en se
+retournant vers Étienne.</p>
-<p>&mdash;Soit!» répondit celui-ci.</p>
+<p>&mdash;Soit!» répondit celui-ci.</p>
-<p>Aussitôt il monta au haut de l'escalier, enfonça son bâton dans le trou
-que Guérassime avait fermé et l'agita en répétant: «Sors donc! sors
-donc!» Il continuait son mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et
-toute la valetaille effrayée se retira en désordre. Gabriel fuyait le
-premier, et le vieux sommelier ferma sa fenêtre.</p>
+<p>Aussitôt il monta au haut de l'escalier, enfonça son bâton dans le trou
+que Guérassime avait fermé et l'agita en répétant: «Sors donc! sors
+donc!» Il continuait son mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et
+toute la valetaille effrayée se retira en désordre. Gabriel fuyait le
+premier, et le vieux sommelier ferma sa fenêtre.</p>
-<p>«Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde à toi!»</p>
+<p>«Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde à toi!»</p>
-<p>Le redoutable portier était debout, sur le seuil de sa chambre, et
-regardait, immobile, ces hommes chétifs et <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> mesquinement vêtus.
-Avec sa haute taille, ses mains robustes appuyées sur ses flancs, et sa
-chemise rouge de paysan, il apparaissait en face d'eux comme un géant en
+<p>Le redoutable portier était debout, sur le seuil de sa chambre, et
+regardait, immobile, ces hommes chétifs et <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> mesquinement vêtus.
+Avec sa haute taille, ses mains robustes appuyées sur ses flancs, et sa
+chemise rouge de paysan, il apparaissait en face d'eux comme un géant en
face d'une troupe de nains.</p>
<p>Gabriel fit un pas en avant.</p>
-<p>«Prends garde! dit-il, pas d'insolence!»</p>
+<p>«Prends garde! dit-il, pas d'insolence!»</p>
-<p>Alors il se mit à expliquer à Guérassime aussi bien que possible, par
-signes, qu'il devait, pour complaire aux volontés expresses de la
+<p>Alors il se mit à expliquer à Guérassime aussi bien que possible, par
+signes, qu'il devait, pour complaire aux volontés expresses de la
baruinia, sacrifier son chien, et que s'il s'y refusait, il lui
arriverait malheur.</p>
-<p>Guérassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis promena sa main
+<p>Guérassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis promena sa main
autour de son cou comme s'il y mettait une corde et faisait un n&oelig;ud
coulant, et de nouveau regarda le majordome.</p>
-<p>«Oui, oui, c'est cela même,» dit Gabriel en hochant la tête.</p>
+<p>«Oui, oui, c'est cela même,» dit Gabriel en hochant la tête.</p>
-<p>Guérassime baissa le front, puis aussitôt le relevant brusquement,
-regarda encore Moumou, qui pendant ce temps était restée près de lui
-agitant innocemment la queue et dressant avec curiosité l'oreille,
-répéta le signe qu'il avait déjà fait autour de son cou, et se frappa la
-poitrine comme pour dire qu'il se chargeait lui-même de cette cruelle
-exécution.</p>
+<p>Guérassime baissa le front, puis aussitôt le relevant brusquement,
+regarda encore Moumou, qui pendant ce temps était restée près de lui
+agitant innocemment la queue et dressant avec curiosité l'oreille,
+répéta le signe qu'il avait déjà fait autour de son cou, et se frappa la
+poitrine comme pour dire qu'il se chargeait lui-même de cette cruelle
+exécution.</p>
-<p>Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait se fier à sa
+<p>Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait se fier à sa
promesse.</p>
-<p>Guérassime le regarda fixement avec un sourire de mépris, se frappa de
+<p>Guérassime le regarda fixement avec un sourire de mépris, se frappa de
nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et referma sa porte.</p>
-<p>Tous les gens réunis autour de lui restèrent immobiles.</p>
+<p>Tous les gens réunis autour de lui restèrent immobiles.</p>
-<p>«Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Gabriel. Le voilà qui est encore
-enfermé.</p>
+<p>«Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Gabriel. Le voilà qui est encore
+enfermé.</p>
-<p>&mdash;Laissez-le tranquille, répliqua Étienne. S'il vous a fait une
-promesse, il la tiendra. Voilà comme il est. Quand il a pris un
+<p>&mdash;Laissez-le tranquille, répliqua Étienne. S'il vous a fait une
+promesse, il la tiendra. Voilà comme il est. Quand il a pris un
engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas comme nous autres
-<i>dvorovi</i>, il faut dire la vérité.</p>
+<i>dvorovi</i>, il faut dire la vérité.</p>
-<p>&mdash;Oui, répétèrent les autres domestiques, Étienne a raison.</p>
+<p>&mdash;Oui, répétèrent les autres domestiques, Étienne a raison.</p>
-<p>&mdash;Oui, répéta le sommelier, qui venait de rouvrir sa fenêtre.</p>
+<p>&mdash;Oui, répéta le sommelier, qui venait de rouvrir sa fenêtre.</p>
-<p>&mdash;Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins être sur nos
-gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en s'adressant à un pâle
-garçon, vêtu d'une jaquette jaune, qui <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> prenait le titre de
-jardinier.... prends un bâton, assieds-toi là, et dès qu'il arrivera
-quelque chose, viens me prévenir au plus vite.»</p>
+<p>&mdash;Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins être sur nos
+gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en s'adressant à un pâle
+garçon, vêtu d'une jaquette jaune, qui <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> prenait le titre de
+jardinier.... prends un bâton, assieds-toi là, et dès qu'il arrivera
+quelque chose, viens me prévenir au plus vite.»</p>
-<p>Erochka se posa sur la dernière marche de l'escalier. La troupe,
-assemblée un instant auparavant, se dispersa, à l'exception de quelques
-enfants et de quelques curieux. Gabriel rentra à la maison et, par
-l'entremise de Lioubov, fit dire à la baruinia que ses volontés étaient
+<p>Erochka se posa sur la dernière marche de l'escalier. La troupe,
+assemblée un instant auparavant, se dispersa, à l'exception de quelques
+enfants et de quelques curieux. Gabriel rentra à la maison et, par
+l'entremise de Lioubov, fit dire à la baruinia que ses volontés étaient
accomplies.</p>
-<p>La délicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y versa de l'eau
-de Cologne, se frotta les tempes, but une tasse de thé et, comme elle
-était encore sous l'influence des gouttes soporifiques, elle se
+<p>La délicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y versa de l'eau
+de Cologne, se frotta les tempes, but une tasse de thé et, comme elle
+était encore sous l'influence des gouttes soporifiques, elle se
rendormit.</p>
-<p>Une heure environ s'écoula. La porte devant laquelle il y avait eu tant
-de mouvement s'ouvrit, et Guérassime apparut. Il était revêtu de son
-habit des dimanches et tenait en laisse Moumou. Erochka se rangea à son
+<p>Une heure environ s'écoula. La porte devant laquelle il y avait eu tant
+de mouvement s'ouvrit, et Guérassime apparut. Il était revêtu de son
+habit des dimanches et tenait en laisse Moumou. Erochka se rangea à son
approche et le laissa passer. Les enfants et les valets qui se
trouvaient encore dans la cour l'observaient en silence. Il marcha
-gravement sans se détourner, et ne mit son bonnet sur sa tête que
+gravement sans se détourner, et ne mit son bonnet sur sa tête que
lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son chien dans un
-cabaret et se posta près de là pour épier sa sortie.</p>
+cabaret et se posta près de là pour épier sa sortie.</p>
-<p>Le muet était connu dans ce cabaret. On y comprenait ses signes. Il
+<p>Le muet était connu dans ce cabaret. On y comprenait ses signes. Il
demanda des choux, du b&oelig;uf, et s'assit les coudes sur la table.
-Moumou était près de lui, le regardant tranquillement avec ses bons yeux
-tendres. Son poil était poli et luisant, on voyait qu'elle avait été
-tout récemment lavée et essuyée.</p>
+Moumou était près de lui, le regardant tranquillement avec ses bons yeux
+tendres. Son poil était poli et luisant, on voyait qu'elle avait été
+tout récemment lavée et essuyée.</p>
-<p>Quand on eut apporté à Guérassime les mets qu'il avait commandés, il
-coupa le b&oelig;uf par petits morceaux, y émietta du pain, et mit le plat
-par terre. Moumou mangea avec sa délicatesse habituelle, touchant à
+<p>Quand on eut apporté à Guérassime les mets qu'il avait commandés, il
+coupa le b&oelig;uf par petits morceaux, y émietta du pain, et mit le plat
+par terre. Moumou mangea avec sa délicatesse habituelle, touchant à
peine l'assiette du bout de son museau.</p>
-<p>Son maître la contemplait immobile, et tout à coup deux grosses larmes
-s'échappèrent de ses yeux; l'une tomba sur la tête de la chienne,
-l'autre dans le plat devant elle. Guérassime cacha sa figure dans ses
-mains. Moumou ayant achevé son repas, s'éloigna de l'assiette en se
-léchant les lèvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garçon du
-cabaret l'observait d'un air étonné. Erochka le voyant venir, se retira
-à l'écart, et l'ayant laissé passer, le suivit de nouveau à quelque
+<p>Son maître la contemplait immobile, et tout à coup deux grosses larmes
+s'échappèrent de ses yeux; l'une tomba sur la tête de la chienne,
+l'autre dans le plat devant elle. Guérassime cacha sa figure dans ses
+mains. Moumou ayant achevé son repas, s'éloigna de l'assiette en se
+léchant les lèvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garçon du
+cabaret l'observait d'un air étonné. Erochka le voyant venir, se retira
+à l'écart, et l'ayant laissé passer, le suivit de nouveau à quelque
distance.</p>
-<p>Il marchait, le pauvre Guérassime, sans se hâter, en tenant toujours la
-corde en laisse au cou de la chienne. Arrivé <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> au coin d'une
-rue, il s'arrêta, hésita un instant, puis se dirigea à grands pas vers
-le pont nommé Krymsky-Brod. Là il entra dans la cour d'un édifice où
+<p>Il marchait, le pauvre Guérassime, sans se hâter, en tenant toujours la
+corde en laisse au cou de la chienne. Arrivé <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> au coin d'une
+rue, il s'arrêta, hésita un instant, puis se dirigea à grands pas vers
+le pont nommé Krymsky-Brod. Là il entra dans la cour d'un édifice où
l'on faisait une nouvelle construction, prit sous son bras deux briques,
-et s'avança sur la rive de la Moskva jusqu'à un certain endroit où il
-avait remarqué précédemment deux barques munies de leurs avirons et
-amarrées à des poteaux. Il détacha une de ces barques et y entra avec
-Moumou. Un vieux boiteux sortit aussitôt d'une hutte élevée près d'un
-potager et se mit à crier. Mais Guérassime ramait si vigoureusement que
-quoiqu'il eût à lutter contre le courant qu'il remontait, il se trouva
-en un instant à une assez longue distance du vieillard, qui, voyant
-l'inutilité de ses réclamations; se gratta le dos et rentra en boitant
+et s'avança sur la rive de la Moskva jusqu'à un certain endroit où il
+avait remarqué précédemment deux barques munies de leurs avirons et
+amarrées à des poteaux. Il détacha une de ces barques et y entra avec
+Moumou. Un vieux boiteux sortit aussitôt d'une hutte élevée près d'un
+potager et se mit à crier. Mais Guérassime ramait si vigoureusement que
+quoiqu'il eût à lutter contre le courant qu'il remontait, il se trouva
+en un instant à une assez longue distance du vieillard, qui, voyant
+l'inutilité de ses réclamations; se gratta le dos et rentra en boitant
dans sa cabane.</p>
-<p>Guérassime continuait à ramer. Bientôt les murs de Moskou disparurent
-derrière lui. Bientôt à ses regards se déroula un tout autre rivage:
-c'étaient des champs, des bois, des jardins et des îles. Alors il laissa
-tomber son aviron, pencha la tête sur Moumou assise près de lui, et
-resta immobile, les mains croisées derrière le dos, tandis que le
-courant reportait peu à peu l'embarcation vers Moscou. Soudain il se
-releva brusquement avec une sorte d'expression de cruauté douloureuse
+<p>Guérassime continuait à ramer. Bientôt les murs de Moskou disparurent
+derrière lui. Bientôt à ses regards se déroula un tout autre rivage:
+c'étaient des champs, des bois, des jardins et des îles. Alors il laissa
+tomber son aviron, pencha la tête sur Moumou assise près de lui, et
+resta immobile, les mains croisées derrière le dos, tandis que le
+courant reportait peu à peu l'embarcation vers Moscou. Soudain il se
+releva brusquement avec une sorte d'expression de cruauté douloureuse
sur le visage, noua fortement avec une corde les deux briques qu'il
-avait apportées, les lia ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses
+avait apportées, les lia ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses
bras, la contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance, en
-agitant doucement la queue. Il détourna la tête, ferma les yeux, ouvrit
+agitant doucement la queue. Il détourna la tête, ferma les yeux, ouvrit
les mains....</p>
<p>Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre Moumou, ni le
-clapotement de l'eau. Son oreille était fermée à toutes les rumeurs.
-Pour lui le jour le plus brillant était plus silencieux que ne l'est
+clapotement de l'eau. Son oreille était fermée à toutes les rumeurs.
+Pour lui le jour le plus brillant était plus silencieux que ne l'est
pour nous la nuit la plus calme....</p>
-<p>Quand il releva la tête, quand il ouvrit ses paupières, les flots de la
+<p>Quand il releva la tête, quand il ouvrit ses paupières, les flots de la
Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours rapide, et se brisaient
-en soupirant sur les flancs de son embarcation. À quelque distance
-derrière lui, du côté du rivage, un grand cercle se dessinait à la
+en soupirant sur les flancs de son embarcation. À quelque distance
+derrière lui, du côté du rivage, un grand cercle se dessinait à la
surface de l'eau.</p>
-<p>Erochka, qui avait perdu de vue Guérassime, était rentré à la maison
-pour y raconter ce dont il avait été témoin.</p>
+<p>Erochka, qui avait perdu de vue Guérassime, était rentré à la maison
+pour y raconter ce dont il avait été témoin.</p>
-<p>«Eh bien, dit Étienne, il a noyé son chien. C'est sûr. Quand il a promis
-quelque chose, on peut y compter.»</p>
+<p>«Eh bien, dit Étienne, il a noyé son chien. C'est sûr. Quand il a promis
+quelque chose, on peut y compter.»</p>
-<p>Pendant le reste de la journée, on ne vit pas Guérassime. Il ne parut ni
-au dîner, ni au souper.</p>
+<p>Pendant le reste de la journée, on ne vit pas Guérassime. Il ne parut ni
+au dîner, ni au souper.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> «Quel être bizarre que ce Guérassime, dit une grosse
+<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> «Quel être bizarre que ce Guérassime, dit une grosse
blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine pour un chien?</p>
-<p>&mdash;Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en prenant une
+<p>&mdash;Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en prenant une
assiette de gruau.</p>
-<p>&mdash;En vérité! Quand donc?</p>
+<p>&mdash;En vérité! Quand donc?</p>
-<p>&mdash;Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la porte cochère.
-Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques questions. Mais il n'était
-pas de bonne humeur, et il m'a donné un coup de poing très-remarquable
+<p>&mdash;Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la porte cochère.
+Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques questions. Mais il n'était
+pas de bonne humeur, et il m'a donné un coup de poing très-remarquable
dans l'omoplate comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va
-pas de main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai encore
+pas de main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai encore
les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une main vraiment
-bénie.»</p>
+bénie.»</p>
-<p>À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se séparèrent pour
+<p>À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se séparèrent pour
aller se coucher.</p>
-<p>À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas rapide un
-homme d'une taille élevée portant un sac sur l'épaule et un long bâton à
-la main. C'était Guérassime. Il allait résolument vers sa terre natale,
-vers son village. Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré
+<p>À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas rapide un
+homme d'une taille élevée portant un sac sur l'épaule et un long bâton à
+la main. C'était Guérassime. Il allait résolument vers sa terre natale,
+vers son village. Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré
dans sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche, pris
-cette sacoche sur son dos et il était parti.</p>
-
-<p>Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou n'était qu'à
-vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait remarqué le chemin qu'il
-avait suivi; il était sûr de le retrouver, et il cheminait
-vigoureusement avec une détermination dans laquelle il y avait à la fois
-du désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la maison de
-sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard ardemment fixé devant
-lui, il marchait précipitamment, comme si sa vieille mère l'attendait à
-son foyer, comme si elle le rappelait près d'elle, après les jours qu'il
-venait de passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.</p>
-
-<p>La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de l'horizon, à
-l'endroit où le soleil venait de se coucher, un coin du ciel était
-encore blanchi et empourpré par un dernier reflet de la lumière du jour;
-de l'autre, il était déjà voilé par une ombre grisâtre.</p>
-
-<p>Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de genêt
-poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait les entendre. Il
-ne pouvait entendre le murmure des bois près desquels l'emportaient ses
-pieds robustes, mais il sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des
-blés qui mûrissaient <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dans les champs. Il aspirait l'air vivace
-du sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui caressait le
+cette sacoche sur son dos et il était parti.</p>
+
+<p>Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou n'était qu'à
+vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait remarqué le chemin qu'il
+avait suivi; il était sûr de le retrouver, et il cheminait
+vigoureusement avec une détermination dans laquelle il y avait à la fois
+du désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la maison de
+sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard ardemment fixé devant
+lui, il marchait précipitamment, comme si sa vieille mère l'attendait à
+son foyer, comme si elle le rappelait près d'elle, après les jours qu'il
+venait de passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.</p>
+
+<p>La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de l'horizon, à
+l'endroit où le soleil venait de se coucher, un coin du ciel était
+encore blanchi et empourpré par un dernier reflet de la lumière du jour;
+de l'autre, il était déjà voilé par une ombre grisâtre.</p>
+
+<p>Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de genêt
+poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait les entendre. Il
+ne pouvait entendre le murmure des bois près desquels l'emportaient ses
+pieds robustes, mais il sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des
+blés qui mûrissaient <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dans les champs. Il aspirait l'air vivace
+du sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui caressait le
visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans sa longue barbe.</p>
-<p>Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait le ramener à
-son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa marche. Il allait comme un
-lion vigoureux et fier, et lorsque le lendemain l'aurore reparut à
-l'horizon, il était à plus de trente-cinq verstes de Moscou.</p>
-
-<p>Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande surprise d'une
-femme de soldat qui y avait été installée. Il s'inclina devant les
-saintes images suspendues à son foyer, puis se rendit chez le staroste,
-qui d'abord ne savait comment le recevoir. Mais on était au temps de la
-fenaison. On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on
-lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le passé, et il
+<p>Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait le ramener à
+son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa marche. Il allait comme un
+lion vigoureux et fier, et lorsque le lendemain l'aurore reparut à
+l'horizon, il était à plus de trente-cinq verstes de Moscou.</p>
+
+<p>Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande surprise d'une
+femme de soldat qui y avait été installée. Il s'inclina devant les
+saintes images suspendues à son foyer, puis se rendit chez le staroste,
+qui d'abord ne savait comment le recevoir. Mais on était au temps de la
+fenaison. On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on
+lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le passé, et il
faucha de telle sorte que tous ses compagnons l'admiraient.</p>
-<p>Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de son absence.
-Dès le lendemain de son départ, on était entré dans sa chambre, puis on
-avait prévenu Gabriel de sa disparition. Celui-ci regarda de côté et
-d'autre, haussa les épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite,
-ou qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la rivière. La
-déclaration de cet événement fut faite à la police, et il fallut aussi
-l'annoncer à la veuve. À cette nouvelle, elle entra en colère, se
+<p>Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de son absence.
+Dès le lendemain de son départ, on était entré dans sa chambre, puis on
+avait prévenu Gabriel de sa disparition. Celui-ci regarda de côté et
+d'autre, haussa les épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite,
+ou qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la rivière. La
+déclaration de cet événement fut faite à la police, et il fallut aussi
+l'annoncer à la veuve. À cette nouvelle, elle entra en colère, se
lamenta, puis ordonna de chercher le muet partout et de le ramener,
-déclarant que jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa
-une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour l'infortuné
-majordome secoua la tête en murmurant: «Allons! allons!» le sommelier
-finit par le tranquilliser par la même interjection différemment
-accentuée.</p>
-
-<p>Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime était rentré
-dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa première idée pourtant fut de
-le faire revenir au plus tôt à Moscou, puis elle réfléchit et déclara
+déclarant que jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa
+une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour l'infortuné
+majordome secoua la tête en murmurant: «Allons! allons!» le sommelier
+finit par le tranquilliser par la même interjection différemment
+accentuée.</p>
+
+<p>Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime était rentré
+dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa première idée pourtant fut de
+le faire revenir au plus tôt à Moscou, puis elle réfléchit et déclara
qu'elle n'avait pas besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat.
-Peu de temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne
-pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime, mais ils
-congédièrent même tous les autres domestiques.</p>
-
-<p>Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son seul refuge.
-Il a conservé sa force et son ardeur pour le <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> travail, son
-caractère grave et réservé. Seulement ses voisins remarquent que depuis
-son séjour à Moscou, il ne regarde aucune femme et ne peut souffrir
-aucun chien près de lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une
-femme, et que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras,
-et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son isba.»</p>
+Peu de temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne
+pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime, mais ils
+congédièrent même tous les autres domestiques.</p>
+
+<p>Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son seul refuge.
+Il a conservé sa force et son ardeur pour le <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> travail, son
+caractère grave et réservé. Seulement ses voisins remarquent que depuis
+son séjour à Moscou, il ne regarde aucune femme et ne peut souffrir
+aucun chien près de lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une
+femme, et que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras,
+et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son isba.»</p>
</div>
<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> CXXXII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
-<h3>LITTÉRATURE RUSSE<br>
+<h3>LITTÉRATURE RUSSE<br>
IVAN TOURGUENEFF<br>
-(Suite.&mdash;Voir la livraison précédente.)</h3>
+(Suite.&mdash;Voir la livraison précédente.)</h3>
<h4>I</h4>
<p><i>Jacques Passinkof</i>, <i>Faust</i>, le <i>Ferrailleur</i>, les <i>Trois Portraits</i>,
l'<i>Auberge de grand chemin</i>, <i>quelques essais dramatiques</i> et enfin
-<i>Deux journées dans les grands bois</i>, magnifique scène descriptive des
-plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
-et le second volume de cette collection étrange, pittoresque et
+<i>Deux journées dans les grands bois</i>, magnifique scène descriptive des
+plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+et le second volume de cette collection étrange, pittoresque et
attachante.</p>
-<p>La description animée des <i>Grands bois</i> ne peut être citée que presque
+<p>La description animée des <i>Grands bois</i> ne peut être citée que presque
en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression
-vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la <i>mer des
+vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la <i>mer des
feuilles</i>, entre <i>Brousse et Konia</i>), sur l'homme qui les parcourt.
-C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des
-déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.</p>
+C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des
+déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.</p>
-<h3>DEUX JOURNÉES<br>
+<h3>DEUX JOURNÉES<br>
DANS<br>
LES GRANDS BOIS</h3>
-<h4>PREMIÈRE JOURNÉE</h4>
+<h4>PREMIÈRE JOURNÉE</h4>
<div class="quote">
-<p>La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois, rappelle
-celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes impressions; c'est la même
-plénitude intacte et primitive, qui se déroule à l'&oelig;il du spectateur
-dans sa royale majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de
-l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas affaire à toi, dit
-la nature à l'homme; je règne, et toi, tâche de ne pas mourir.» Mais la
-forêt est plus triste et plus monotone que la mer, surtout la forêt de
-sapins. Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude
+<p>La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois, rappelle
+celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes impressions; c'est la même
+plénitude intacte et primitive, qui se déroule à l'&oelig;il du spectateur
+dans sa royale majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de
+l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas affaire à toi, dit
+la nature à l'homme; je règne, et toi, tâche de ne pas mourir.» Mais la
+forêt est plus triste et plus monotone que la mer, surtout la forêt de
+sapins. Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude
silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les nuances,
-elle parle toutes <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> les voix, elle reflète le ciel, ce ciel d'où
-nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne nous semble pas étrangère,
-tandis qu'à l'aspect de la sombre et morne forêt, avec son lugubre
-silence ou ses sourds et longs gémissements, l'homme sent plus
-irrésistiblement pénétrer dans son c&oelig;ur la conscience de son néant.
-Il est difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à mourir
-demain, de soutenir le regard froid et indifférent de l'éternelle Isis.
-Ce ne sont pas seulement les espérances audacieuses et les confiantes
-rêveries de sa jeunesse qui s'humilient et s'éteignent au souffle
-glacial des puissances élémentaires; toute son âme se resserre et se
-rapetisse: il sent bien que le dernier de ses frères pourrait
-disparaître de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât
+elle parle toutes <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> les voix, elle reflète le ciel, ce ciel d'où
+nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne nous semble pas étrangère,
+tandis qu'à l'aspect de la sombre et morne forêt, avec son lugubre
+silence ou ses sourds et longs gémissements, l'homme sent plus
+irrésistiblement pénétrer dans son c&oelig;ur la conscience de son néant.
+Il est difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à mourir
+demain, de soutenir le regard froid et indifférent de l'éternelle Isis.
+Ce ne sont pas seulement les espérances audacieuses et les confiantes
+rêveries de sa jeunesse qui s'humilient et s'éteignent au souffle
+glacial des puissances élémentaires; toute son âme se resserre et se
+rapetisse: il sent bien que le dernier de ses frères pourrait
+disparaître de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât
sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le hasard de son
-existence, et il se hâte, avec une terreur secrète, de revenir aux
-soucis mesquins et aux petits travaux de sa vie. Il se trouve plus à
-l'aise dans ce monde qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut
-croire encore à sa force et à son importance.</p>
-
-<p>Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a quelques années,
-lorsque, debout sur le perron d'une petite auberge bâtie aux bords
-marécageux de la Resseta, j'aperçus pour la première fois de ma vie les
-Grands-Bois. Comme en gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue,
-s'étendait devant moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond
-bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets de bouleaux.
-Nulle part une blanche église, nulle part une plaine aux champs dorés;
-partout les cimes dentelées des arbres, partout l'éternelle brume qui
-les enveloppe dans cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la
-paresse, cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était la
-mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie, et de grands
-nuages blancs passaient très-haut avec lenteur. L'eau rougeâtre de la
-Resseta glissait sans bruit à travers d'épais roseaux; des mamelons de
-sombre mousse se voyaient confusément au fond, et les bords de la
-rivière semblaient se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de
+existence, et il se hâte, avec une terreur secrète, de revenir aux
+soucis mesquins et aux petits travaux de sa vie. Il se trouve plus à
+l'aise dans ce monde qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut
+croire encore à sa force et à son importance.</p>
+
+<p>Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a quelques années,
+lorsque, debout sur le perron d'une petite auberge bâtie aux bords
+marécageux de la Resseta, j'aperçus pour la première fois de ma vie les
+Grands-Bois. Comme en gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue,
+s'étendait devant moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond
+bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets de bouleaux.
+Nulle part une blanche église, nulle part une plaine aux champs dorés;
+partout les cimes dentelées des arbres, partout l'éternelle brume qui
+les enveloppe dans cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la
+paresse, cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était la
+mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie, et de grands
+nuages blancs passaient très-haut avec lenteur. L'eau rougeâtre de la
+Resseta glissait sans bruit à travers d'épais roseaux; des mamelons de
+sombre mousse se voyaient confusément au fond, et les bords de la
+rivière semblaient se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de
sable crayeux.</p>
-<p>Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du perron se tenait
-une <i>telega</i> remplie de caisses et de boîtes de différentes grandeurs.
-Son maître, petit homme sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le
-dos voûté et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux
-que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se rendait à la foire
-de Karatcheff. Tout à coup, sur le même chemin, parurent quelques hommes
-bientôt suivis d'un plus grand <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> nombre, et finalement d'une
-foule entière. Tous portaient de longs bâtons à la main et des
-havre-sacs sur le dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur
-teint hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin. C'étaient
+<p>Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du perron se tenait
+une <i>telega</i> remplie de caisses et de boîtes de différentes grandeurs.
+Son maître, petit homme sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le
+dos voûté et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux
+que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se rendait à la foire
+de Karatcheff. Tout à coup, sur le même chemin, parurent quelques hommes
+bientôt suivis d'un plus grand <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> nombre, et finalement d'une
+foule entière. Tous portaient de longs bâtons à la main et des
+havre-sacs sur le dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur
+teint hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin. C'étaient
des puisatiers de Youknoff qui retournaient au pays. Un vieillard aux
-cheveux blancs comme la neige semblait être leur chef. Il s'arrêtait de
-temps à autre, et d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous
+cheveux blancs comme la neige semblait être leur chef. Il s'arrêtait de
+temps à autre, et d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous
marchaient en silence, dans une sorte de grave recueillement. L'un
-d'eux, homme trapu et de mine renfrognée, le <i>touloup</i> entr'ouvert et un
-bonnet de peau de mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand
-forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices,
-imbécile?&mdash;C'est selon ce que tu prendras, homme aimable, répondit d'une
-voix grêle le marchand surpris et fâché; il y a du pain d'épices à deux
-kopecks, à trois kopecks; et toi, en as-tu un seulement dans ta
-poche?&mdash;Ce manger de bourgeois est fade pour un ventre de paysan,»
-répliqua en s'éloignant le paysan au <i>touloup</i>. «Enfants, enfants,
-suivez la route; il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre
-la voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement, sans
-qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant devant moi. Le
+d'eux, homme trapu et de mine renfrognée, le <i>touloup</i> entr'ouvert et un
+bonnet de peau de mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand
+forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices,
+imbécile?&mdash;C'est selon ce que tu prendras, homme aimable, répondit d'une
+voix grêle le marchand surpris et fâché; il y a du pain d'épices à deux
+kopecks, à trois kopecks; et toi, en as-tu un seulement dans ta
+poche?&mdash;Ce manger de bourgeois est fade pour un ventre de paysan,»
+répliqua en s'éloignant le paysan au <i>touloup</i>. «Enfants, enfants,
+suivez la route; il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre
+la voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement, sans
+qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant devant moi. Le
vieillard seul me fit un grave salut, tout en souriant sous ses blanches
-moustaches. «Gens peu civilisés, dit le marchand en me jetant un regard
-de côté, ce n'est pas pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et
-achevant d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se voyait
-une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble. Un paysan, coiffé du
-bonnet en feutre blanc particulier à cette contrée, sortit d'une hutte,
-et le passa sur l'autre rive. La petite <i>telega</i> se mit à ramper dans un
-chemin raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.</p>
-
-<p>Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive. Après avoir
-marché l'espace de deux verstes dans une plaine marécageuse, j'entrai
-dans la trouée percée au milieu de la forêt. Mon <i>tarantass</i> commença à
-danser sur les rondins qui servaient à paver cette route. Je mis pied à
-terre, et suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal,
-soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les mouches.
-Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur sein. Non loin de la
-lisière poussaient des bouleaux, des trembles, des tilleuls et quelques
-chênes; puis parut comme un mur de sapins épais, auxquels succédèrent
-les troncs rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis,
-de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers, de
-sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes et dures. Les
-rayons du soleil éclairaient vivement <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> les cimes des arbres,
-s'éparpillaient dans les branches, et n'arrivaient jusqu'à terre qu'en
-minces et pâles filets. On n'entendait presque point d'oiseaux: ils
-n'aiment pas les forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri
-plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre miaulement du
+moustaches. «Gens peu civilisés, dit le marchand en me jetant un regard
+de côté, ce n'est pas pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et
+achevant d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se voyait
+une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble. Un paysan, coiffé du
+bonnet en feutre blanc particulier à cette contrée, sortit d'une hutte,
+et le passa sur l'autre rive. La petite <i>telega</i> se mit à ramper dans un
+chemin raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.</p>
+
+<p>Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive. Après avoir
+marché l'espace de deux verstes dans une plaine marécageuse, j'entrai
+dans la trouée percée au milieu de la forêt. Mon <i>tarantass</i> commença à
+danser sur les rondins qui servaient à paver cette route. Je mis pied à
+terre, et suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal,
+soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les mouches.
+Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur sein. Non loin de la
+lisière poussaient des bouleaux, des trembles, des tilleuls et quelques
+chênes; puis parut comme un mur de sapins épais, auxquels succédèrent
+les troncs rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis,
+de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers, de
+sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes et dures. Les
+rayons du soleil éclairaient vivement <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> les cimes des arbres,
+s'éparpillaient dans les branches, et n'arrivaient jusqu'à terre qu'en
+minces et pâles filets. On n'entendait presque point d'oiseaux: ils
+n'aiment pas les forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri
+plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre miaulement du
geai; quelquefois un rollier, toujours solitaire et silencieux,
-traversait la trouée en y faisant luire son plumage d'or et d'azur. De
-loin en loin, les arbres étaient plus espacés, une éclaircie se
+traversait la trouée en y faisant luire son plumage d'or et d'azur. De
+loin en loin, les arbres étaient plus espacés, une éclaircie se
montrait, et le <i>tarantass</i> entrait dans une petite plaine sablonneuse,
-nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par longues bandes
+nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par longues bandes
et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une petite chapelle noircie,
-avec sa croix inclinée, se voyait au-dessus d'un puits, et un invisible
-ruisseau babillait d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans
+avec sa croix inclinée, se voyait au-dessus d'un puits, et un invisible
+ruisseau babillait d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans
le goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent,
-interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits, elle était
-cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux côtés, un marécage
-étendait sa nappe verdâtre, couverte de joncs et d'aunes rabougris. Des
-canards sauvages s'élevaient par couples, et l'&oelig;il suivait avec
-surprise leur vol inusité à travers les troncs des grands sapins.</p>
-
-<p>«Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait devant lui
-son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache au poil roux, aux
-cornes courtes et affilées, traversait bruyamment les broussailles, et,
-comme pétrifiée, s'arrêtait au bord de la trouée, en fixant ses grands
+interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits, elle était
+cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux côtés, un marécage
+étendait sa nappe verdâtre, couverte de joncs et d'aunes rabougris. Des
+canards sauvages s'élevaient par couples, et l'&oelig;il suivait avec
+surprise leur vol inusité à travers les troncs des grands sapins.</p>
+
+<p>«Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait devant lui
+son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache au poil roux, aux
+cornes courtes et affilées, traversait bruyamment les broussailles, et,
+comme pétrifiée, s'arrêtait au bord de la trouée, en fixant ses grands
yeux sombres sur le chien qui courait devant moi. Le vent apportait
-fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée circulait en
-mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt. C'était sans doute un
-paysan qui se procurait à peu de frais du charbon pour quelque fabrique
+fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée circulait en
+mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt. C'était sans doute un
+paysan qui se procurait à peu de frais du charbon pour quelque fabrique
de verre ou de soude des environs. Plus nous avancions, plus autour de
-nous tout devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est toujours
-silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de la tête, s'entend un
+nous tout devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est toujours
+silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de la tête, s'entend un
long murmure, et comme une plainte vague et contenue qui court dans la
-cime des arbres. On va, on va, et cette incessante voix de la forêt ne
-cesse point de gémir; et le c&oelig;ur commence à gémir lui-même, et l'on
-désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On désire respirer
-à pleine poitrine un air pur et léger, et non cet air étouffant à force
-de parfums et d'humidité.</p>
+cime des arbres. On va, on va, et cette incessante voix de la forêt ne
+cesse point de gémir; et le c&oelig;ur commence à gémir lui-même, et l'on
+désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On désire respirer
+à pleine poitrine un air pur et léger, et non cet air étouffant à force
+de parfums et d'humidité.</p>
-<p>Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au petit trot. Je
-voulais atteindre avant la nuit le petit village de Sviatoïé, situé au
-c&oelig;ur de la forêt. Plusieurs fois, j'avais rencontré des paysans
-portant sur leurs telegas de <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> longues poutres ou des écorces de
-tilleul. «Y a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.</p>
+<p>Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au petit trot. Je
+voulais atteindre avant la nuit le petit village de Sviatoïé, situé au
+c&oelig;ur de la forêt. Plusieurs fois, j'avais rencontré des paysans
+portant sur leurs telegas de <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> longues poutres ou des écorces de
+tilleul. «Y a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.</p>
-<p>&mdash;Non, pas loin: trois verstes environ.»</p>
+<p>&mdash;Non, pas loin: trois verstes environ.»</p>
<p>Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin j'entends le
-grincement des roues d'un telega. Un paysan paraît, marchant à côté de
-son petit cheval: «Frère, combien y a-t-il d'ici à Sviatoïé?</p>
+grincement des roues d'un telega. Un paysan paraît, marchant à côté de
+son petit cheval: «Frère, combien y a-t-il d'ici à Sviatoïé?</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
-<p>&mdash;D'ici à Sviatoïé?</p>
+<p>&mdash;D'ici à Sviatoïé?</p>
-<p>&mdash;Huit verstes.»</p>
+<p>&mdash;Huit verstes.»</p>
-<p>Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et j'aperçus devant
+<p>Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et j'aperçus devant
moi un petit village. Une vingtaine d'<i>isbas</i> se pressaient autour d'une
-vieille église en bois à coupole unique et à toiture verte, dont les
-petites fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était Sviatoïé. Ce
-village avait jadis appartenu à un monastère, et son église possédait
-une petite image miraculeuse, à l'influence de laquelle les habitants
-attribuaient leur bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des
-possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait conservé son
-nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun dépassa mon <i>tarantass</i> en
-courant au milieu d'un tourbillon de poussière, avec des beuglements,
-des bêlements, des grognements tels que si une troupe de loups se fût
-mise à leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à la
-main, couraient avec de grands cris à la rencontre de leurs vaches; les
-jeunes garçons, aux cheveux de chanvre, poursuivaient les cochons
-indociles qui s'échappaient de tous côtés; et ce fut au milieu de cet
-infernal brouhaha que je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.</p>
-
-<p>Je mis pied à terre chez le <i>starosta</i>, Poléka fin et rusé, de cette
-race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à plusieurs archines
-sous terre. Le lendemain, de bonne heure, je partis dans un telega à
-deux chevaux du pays, ornés de gros ventres, avec le fils du starosta et
-un autre paysan du nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand
-tétras ou coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt étendait
-ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de deux cents déciatines de
-terres défrichées autour du village. Mais il fallait faire sept verstes
+vieille église en bois à coupole unique et à toiture verte, dont les
+petites fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était Sviatoïé. Ce
+village avait jadis appartenu à un monastère, et son église possédait
+une petite image miraculeuse, à l'influence de laquelle les habitants
+attribuaient leur bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des
+possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait conservé son
+nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun dépassa mon <i>tarantass</i> en
+courant au milieu d'un tourbillon de poussière, avec des beuglements,
+des bêlements, des grognements tels que si une troupe de loups se fût
+mise à leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à la
+main, couraient avec de grands cris à la rencontre de leurs vaches; les
+jeunes garçons, aux cheveux de chanvre, poursuivaient les cochons
+indociles qui s'échappaient de tous côtés; et ce fut au milieu de cet
+infernal brouhaha que je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.</p>
+
+<p>Je mis pied à terre chez le <i>starosta</i>, Poléka fin et rusé, de cette
+race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à plusieurs archines
+sous terre. Le lendemain, de bonne heure, je partis dans un telega à
+deux chevaux du pays, ornés de gros ventres, avec le fils du starosta et
+un autre paysan du nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand
+tétras ou coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt étendait
+ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de deux cents déciatines de
+terres défrichées autour du village. Mais il fallait faire sept verstes
pour arriver aux bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait
-Kondrate, était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues
-vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était serviable et
-bavard. Il menait les chevaux. Yégor était assis près de moi. Il faut
-que je dise deux mots de celui-ci. Il était réputé pour le meilleur
+Kondrate, était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues
+vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était serviable et
+bavard. Il menait les chevaux. Yégor était assis près de moi. Il faut
+que je dise deux mots de celui-ci. Il était réputé pour le meilleur
chasseur de tout le district. Il avait battu le pays <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans
-toutes les directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il
+toutes les directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il
tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et de plomb.
-Mais il se contentait d'avoir fait répondre une gélinotte à l'appeau, ou
-bien d'avoir trouvé l'endroit où les mâles des doubles bécassines se
-rassemblent et se battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique
-et d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et n'exagérait
-point le nombre de gibier qu'il avait découvert, chose rare chez un
-chasseur de profession. Il était de taille moyenne, maigre, le visage
-long et pâle, avec des grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous
-ses traits, et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une
-tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait tomber
-s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait plaisir à voir. Il ne
-buvait jamais d'eau-de-vie et travaillait assidûment. Mais il n'avait
-pas de chance; sa femme était toujours malade, ses enfants mouraient,
-et, comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait plus
+Mais il se contentait d'avoir fait répondre une gélinotte à l'appeau, ou
+bien d'avoir trouvé l'endroit où les mâles des doubles bécassines se
+rassemblent et se battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique
+et d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et n'exagérait
+point le nombre de gibier qu'il avait découvert, chose rare chez un
+chasseur de profession. Il était de taille moyenne, maigre, le visage
+long et pâle, avec des grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous
+ses traits, et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une
+tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait tomber
+s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait plaisir à voir. Il ne
+buvait jamais d'eau-de-vie et travaillait assidûment. Mais il n'avait
+pas de chance; sa femme était toujours malade, ses enfants mouraient,
+et, comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait plus
moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs que la passion de
-la chasse ne sied guère à un paysan. Était-ce une disposition naturelle
-de son âme? Était-ce le résultat de sa vie incessamment passée dans les
-forêts face à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le
-fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait une sorte de
-gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la gravité d'un grand cerf
-des bois. Il avait tué sept ours dans le cours de sa vie, en les
-attendant à l'affût près des avoines. Il ne s'était décidé que la
-quatrième nuit à tirer le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait
-jamais assez bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une
-seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la veille de mon
-arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je le trouvai dans la petite
-cour de la maison, accroupi devant l'énorme animal. Il le dépeçait avec
-un méchant couteau, mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui
-devait plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.</p>
-
-<p>«Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.</p>
-
-<p>Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra attentivement mon
+la chasse ne sied guère à un paysan. Était-ce une disposition naturelle
+de son âme? Était-ce le résultat de sa vie incessamment passée dans les
+forêts face à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le
+fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait une sorte de
+gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la gravité d'un grand cerf
+des bois. Il avait tué sept ours dans le cours de sa vie, en les
+attendant à l'affût près des avoines. Il ne s'était décidé que la
+quatrième nuit à tirer le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait
+jamais assez bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une
+seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la veille de mon
+arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je le trouvai dans la petite
+cour de la maison, accroupi devant l'énorme animal. Il le dépeçait avec
+un méchant couteau, mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui
+devait plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.</p>
+
+<p>«Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.</p>
+
+<p>Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra attentivement mon
chien.</p>
-<p>«Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs de bruyère à
-Mochnoï, quatre couvées, et sept de gélinottes.»</p>
-
-<p>Puis il se remit à l'ouvrage.</p>
-
-<p>C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la chasse.</p>
-
-<p>Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé; <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>
-mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au pas. «Tiens,
-Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le poussant du coude;
-tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de côté, et ne bougea point. Il y
-avait plus de cent pas de nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques
-remarques à haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par
-tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger d'autres
-paroles, et écoutant seulement le souffle des chevaux, nous arrivâmes à
-Mochnoï. C'était le nom qu'on donnait à une partie du bois composée de
-pins immenses. Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate
-poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à l'abri d'énormes
-cousins à aigrette. Yégor examina les platines de son fusil, puis fit un
-grand signe de croix. C'est par là qu'il commençait toute chose.
-L'endroit de la forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse.
-Je ne sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs invasions;
+<p>«Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs de bruyère à
+Mochnoï, quatre couvées, et sept de gélinottes.»</p>
+
+<p>Puis il se remit à l'ouvrage.</p>
+
+<p>C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la chasse.</p>
+
+<p>Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé; <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>
+mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au pas. «Tiens,
+Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le poussant du coude;
+tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de côté, et ne bougea point. Il y
+avait plus de cent pas de nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques
+remarques à haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par
+tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger d'autres
+paroles, et écoutant seulement le souffle des chevaux, nous arrivâmes à
+Mochnoï. C'était le nom qu'on donnait à une partie du bois composée de
+pins immenses. Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate
+poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à l'abri d'énormes
+cousins à aigrette. Yégor examina les platines de son fusil, puis fit un
+grand signe de croix. C'est par là qu'il commençait toute chose.
+L'endroit de la forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse.
+Je ne sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs invasions;
mais certes les Polonais et les rebelles russes, du temps des faux
-Démétrius, avaient pu chercher asile dans ses impénétrables profondeurs.
-À longue distance l'une de l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune
-pâle des arbres immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées
-leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée d'épingles de
-pin, couvrait la terre. La <i>golonbiker</i> aux baies bleuâtres croissait en
-grande abondance, et sa forte odeur, pareille à celle du musc,
-oppressait la respiration. Le soleil ne pouvait pénétrer à travers
+Démétrius, avaient pu chercher asile dans ses impénétrables profondeurs.
+À longue distance l'une de l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune
+pâle des arbres immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées
+leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée d'épingles de
+pin, couvrait la terre. La <i>golonbiker</i> aux baies bleuâtres croissait en
+grande abondance, et sa forte odeur, pareille à celle du musc,
+oppressait la respiration. Le soleil ne pouvait pénétrer à travers
l'entrelacement des branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans
-la forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait le visage.
-De lourdes gouttes de résine transparente sortaient comme des gouttes de
-sueur de la rugueuse écorce des arbres, et descendaient lentement.</p>
-
-<p>Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos pas; nous
-marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor surtout se mouvait
-comme une ombre; il ne faisait pas crier une feuille sèche en posant le
-pied dessus. Il marchait sans se hâter, et sifflait de temps à autre
-dans son appeau. Une gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter
-dans un épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau faire
-tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la découvrir, et ce fut
-Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes aussi deux couvées de grands
-tétras. Mais ces puissants oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas
-lourd et retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor
-s'arrêta tout à coup près d'un <i>maïdane</i>, et m'appela par un geste. «Un
+la forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait le visage.
+De lourdes gouttes de résine transparente sortaient comme des gouttes de
+sueur de la rugueuse écorce des arbres, et descendaient lentement.</p>
+
+<p>Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos pas; nous
+marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor surtout se mouvait
+comme une ombre; il ne faisait pas crier une feuille sèche en posant le
+pied dessus. Il marchait sans se hâter, et sifflait de temps à autre
+dans son appeau. Une gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter
+dans un épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau faire
+tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la découvrir, et ce fut
+Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes aussi deux couvées de grands
+tétras. Mais ces puissants oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas
+lourd et retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor
+s'arrêta tout à coup près d'un <i>maïdane</i>, et m'appela par un geste. «Un
ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me montrant une large et
-fraîche écorchure sur la <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> surface de la mousse qui tapissait un
+fraîche écorchure sur la <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> surface de la mousse qui tapissait un
trou.&mdash;C'est sa patte? lui dis-je.&mdash;Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur
-ce pin-là, il y a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà
-des entailles comme faites au couteau.»</p>
+ce pin-là, il y a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà
+des entailles comme faites au couteau.»</p>
-<p>Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor marchait avec une
+<p>Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor marchait avec une
assurance calme, et se contentait de jeter des regards en haut, dans les
-rares éclaircies qui laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation
-circulaire, entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce
-encore un <i>maïdane</i>? demandai-je.&mdash;Non; ç'a été un fort de brigands. Il
-y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà oublié l'époque. Il y a
-un trésor enfoui là-dessous; mais, pour l'avoir, il faut avoir versé du
-sang humain.» Yégor fit un nouveau signe de croix. La chaleur
-m'accablait; je me plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je
-connais une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de répondre,
+rares éclaircies qui laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation
+circulaire, entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce
+encore un <i>maïdane</i>? demandai-je.&mdash;Non; ç'a été un fort de brigands. Il
+y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà oublié l'époque. Il y a
+un trésor enfoui là-dessous; mais, pour l'avoir, il faut avoir versé du
+sang humain.» Yégor fit un nouveau signe de croix. La chaleur
+m'accablait; je me plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je
+connais une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de répondre,
il avait disparu...</p>
-<p>Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux; puis, après
-un long intervalle, je relevai la tête et jetai un long regard autour de
-moi. Oh! comme tout était morne et triste! pas seulement triste, mais
-muet et menaçant. Si du moins le moindre son, le plus petit frôlement,
-eût retenti dans le profond abîme de la forêt! Mon c&oelig;ur se resserra;
-dans cet instant, à cette place, je sentis presque le souffle de la
-mort. Je touchai en quelque sorte son incessante présence. Je baissai la
-tête sous une secrète terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un
-endroit où il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux avec
-la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre intérieur, je me
-rappelai toute ma vie passée.</p>
-
-<p>Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille, querelleuse et
-bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides chagrins; puis ma jeunesse
-confuse, étrange, bizarre, pleine d'amour-propre, avec toutes ses fautes
-et ses aspirations, son travail désordonné et son inaction agitée. Vous
-me vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans, compagnons de
-mes premiers essais dans la vie. Puis, comme un éclair dans la nuit,
-apparurent quelques souvenirs lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et
-grossirent de tous côtés; les années se déroulaient devant moi plus
+<p>Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux; puis, après
+un long intervalle, je relevai la tête et jetai un long regard autour de
+moi. Oh! comme tout était morne et triste! pas seulement triste, mais
+muet et menaçant. Si du moins le moindre son, le plus petit frôlement,
+eût retenti dans le profond abîme de la forêt! Mon c&oelig;ur se resserra;
+dans cet instant, à cette place, je sentis presque le souffle de la
+mort. Je touchai en quelque sorte son incessante présence. Je baissai la
+tête sous une secrète terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un
+endroit où il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux avec
+la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre intérieur, je me
+rappelai toute ma vie passée.</p>
+
+<p>Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille, querelleuse et
+bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides chagrins; puis ma jeunesse
+confuse, étrange, bizarre, pleine d'amour-propre, avec toutes ses fautes
+et ses aspirations, son travail désordonné et son inaction agitée. Vous
+me vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans, compagnons de
+mes premiers essais dans la vie. Puis, comme un éclair dans la nuit,
+apparurent quelques souvenirs lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et
+grossirent de tous côtés; les années se déroulaient devant moi plus
sombres et plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le c&oelig;ur comme
une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le rouleau de ma vie
-se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je fait? murmuraient amèrement mes
-lèvres. Oh! ma vie, comment as-tu glissé de mes mains sans laisser de
-traces? Est-ce toi qui m'as trompé? Est-ce moi qui <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> n'ai pas su
-profiter de tes dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière,
-voilà tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid, d'inerte et
-d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois? Comment! Mon âme désirait un
-bonheur si plein! Elle repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui
-semblait incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre sur
-moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a seulement touché mes
-lèvres! Ou bien peut-être que le bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a
-passé tout près de moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai
-pas su le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je l'ai
-oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je tristement. Des formes
-confuses, des images insaisissables glissaient dans mon âme en y
-excitant des sentiments où se mêlaient la compassion sur moi-même, les
-regrets, la désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai
-pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en vous
-brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues, vous qui m'entourez
-ici dans cette morne solitude, pourquoi êtes-vous vous-mêmes si
-tristement et si profondément silencieuses? Sortez-vous de l'abîme?
+se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je fait? murmuraient amèrement mes
+lèvres. Oh! ma vie, comment as-tu glissé de mes mains sans laisser de
+traces? Est-ce toi qui m'as trompé? Est-ce moi qui <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> n'ai pas su
+profiter de tes dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière,
+voilà tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid, d'inerte et
+d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois? Comment! Mon âme désirait un
+bonheur si plein! Elle repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui
+semblait incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre sur
+moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a seulement touché mes
+lèvres! Ou bien peut-être que le bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a
+passé tout près de moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai
+pas su le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je l'ai
+oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je tristement. Des formes
+confuses, des images insaisissables glissaient dans mon âme en y
+excitant des sentiments où se mêlaient la compassion sur moi-même, les
+regrets, la désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai
+pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en vous
+brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues, vous qui m'entourez
+ici dans cette morne solitude, pourquoi êtes-vous vous-mêmes si
+tristement et si profondément silencieuses? Sortez-vous de l'abîme?
Comment comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore adieu,
ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi coulez-vous de mes
-yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon c&oelig;ur, à quoi bon des
-regrets? Tâche d'oublier, si tu veux être calme; habitue-toi aux
-résignations des séparations éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour
-toujours.» Ne retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne
-t'élance pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse, où
-l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la joie agite ses
-ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée à l'aurore, brille tout
-humide des larmes de la volupté. Non, ne t'élance pas là-bas où est la
-félicité, la foi, la force, la puissance. Là n'est pas notre place.</p>
-
-<p>«Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça derrière moi
-la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis involontairement; cette parole
-vivante ébranla joyeusement tout mon être. C'était comme si je fusse
-tombé dans un sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on
-n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une douleur sans
-fin, et que tout à coup, d'une seule secousse, une puissante main d'ami
-m'eût ramené à la lumière du bon Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que
-je revis devant moi la calme et loyale figure de mon guide. Il était là,
-dans sa pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une
-petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente. «Allons,
+yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon c&oelig;ur, à quoi bon des
+regrets? Tâche d'oublier, si tu veux être calme; habitue-toi aux
+résignations des séparations éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour
+toujours.» Ne retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne
+t'élance pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse, où
+l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la joie agite ses
+ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée à l'aurore, brille tout
+humide des larmes de la volupté. Non, ne t'élance pas là-bas où est la
+félicité, la foi, la force, la puissance. Là n'est pas notre place.</p>
+
+<p>«Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça derrière moi
+la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis involontairement; cette parole
+vivante ébranla joyeusement tout mon être. C'était comme si je fusse
+tombé dans un sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on
+n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une douleur sans
+fin, et que tout à coup, d'une seule secousse, une puissante main d'ami
+m'eût ramené à la lumière du bon Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que
+je revis devant moi la calme et loyale figure de mon guide. Il était là,
+dans sa pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une
+petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente. «Allons,
<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> dis-je en me levant et en lui serrant la main avec une sorte
-d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il sourit de nouveau, et se
+d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il sourit de nouveau, et se
remit en marche.</p>
-<p>Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le froid et l'ombre
-succédèrent si rapidement à la chaleur et à la lumière, qu'il fallut
-battre en retraite: «Retirez-vous, inquiets vivants,» semblait dire de
-derrière chaque arbre une voix farouche.</p>
+<p>Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le froid et l'ombre
+succédèrent si rapidement à la chaleur et à la lumière, qu'il fallut
+battre en retraite: «Retirez-vous, inquiets vivants,» semblait dire de
+derrière chaque arbre une voix farouche.</p>
-<p>Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En vain nous
-criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout à coup nous
-l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous, qui parlait doucement à
-ses chevaux. Un vent subit avait soufflé rapidement et s'était calmé
+<p>Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En vain nous
+criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout à coup nous
+l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous, qui parlait doucement à
+ses chevaux. Un vent subit avait soufflé rapidement et s'était calmé
aussi vite, sans laisser d'autre trace de son passage que des feuilles
-mises à l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect bigarré.
-Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher Kondrate d'entendre
-nos cris. Nous montâmes dans le telega, et partîmes pour le village.
-Courbé sur moi-même et aspirant l'air humide du soir, je sentis toutes
-mes rêveries de la journée se fondre en un seul sentiment, celui de la
-lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de retourner bien vite
-sous un toit humain, de boire une tasse de thé à la crème, de m'enfoncer
-dans du foin odorant, et de m'endormir avec délices.</p>
+mises à l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect bigarré.
+Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher Kondrate d'entendre
+nos cris. Nous montâmes dans le telega, et partîmes pour le village.
+Courbé sur moi-même et aspirant l'air humide du soir, je sentis toutes
+mes rêveries de la journée se fondre en un seul sentiment, celui de la
+lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de retourner bien vite
+sous un toit humain, de boire une tasse de thé à la crème, de m'enfoncer
+dans du foin odorant, et de m'endormir avec délices.</p>
</div>
-<h4>DEUXIÈME JOURNÉE</h4>
+<h4>DEUXIÈME JOURNÉE</h4>
<div class="quote">
-<p>Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois en marche
-pour la <i>Gary</i>. Dix années auparavant, plusieurs milliers de déciatines
-avaient brûlé dans les Grands-Bois. Les arbres n'avaient pas repoussé.
+<p>Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois en marche
+pour la <i>Gary</i>. Dix années auparavant, plusieurs milliers de déciatines
+avaient brûlé dans les Grands-Bois. Les arbres n'avaient pas repoussé.
On ne voyait sur ce vaste emplacement que de tout petits sapins. Le sol
-était couvert de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient
-une multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises,
-airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont très-friands.
-Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en quantité prodigieuse. Nous
-avancions en silence, quand tout à coup Kondrate se redressa: «Eh!
-dit-il, n'est-ce pas Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui.
-Bonjour, Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant son
+était couvert de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient
+une multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises,
+airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont très-friands.
+Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en quantité prodigieuse. Nous
+avancions en silence, quand tout à coup Kondrate se redressa: «Eh!
+dit-il, n'est-ce pas Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui.
+Bonjour, Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant son
bonnet.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Un paysan de petite taille, vêtu d'un court <i>armiak</i> noir, et
-les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre, et s'approcha
+<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Un paysan de petite taille, vêtu d'un court <i>armiak</i> noir, et
+les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre, et s'approcha
de notre telega.</p>
-<p>«On t'a relâché? demanda Kondrate.</p>
+<p>«On t'a relâché? demanda Kondrate.</p>
-<p>&mdash;Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents: il ne fait
+<p>&mdash;Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents: il ne fait
pas bon de me tenir sous clef.</p>
<p>&mdash;Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch, que cette
-fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le gril!</p>
+fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le gril!</p>
<p>&mdash;Si tu l'as cru, tu es un nigaud.</p>
-<p>&mdash;Et le <i>Stanovoï</i>?...</p>
+<p>&mdash;Et le <i>Stanovoï</i>?...</p>
-<p>&mdash;Bah! le <i>Stanovoï</i>.... ça veut être un loup, et ça a une queue de
-chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en jetant sur moi un
+<p>&mdash;Bah! le <i>Stanovoï</i>.... ça veut être un loup, et ça a une queue de
+chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en jetant sur moi un
regard de ses petits yeux clignotants.</p>
-<p>&mdash;À la chasse, dis-je.</p>
+<p>&mdash;À la chasse, dis-je.</p>
-<p>&mdash;À la <i>Gary</i>, ajouta Kondrate.</p>
+<p>&mdash;À la <i>Gary</i>, ajouta Kondrate.</p>
-<p>&mdash;Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan continuant à
-ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère. Mais vous n'arriverez
-pas jusque-là; il y a vingt verstes à vol d'oiseau à travers le bois.
-Yégor lui-même, qui est dans la forêt comme dans sa basse-cour, ne
-parviendrait pas à y arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire
-peu,» dit-il à Yégor en lui frappant sur le bras.</p>
+<p>&mdash;Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan continuant à
+ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère. Mais vous n'arriverez
+pas jusque-là; il y a vingt verstes à vol d'oiseau à travers le bois.
+Yégor lui-même, qui est dans la forêt comme dans sa basse-cour, ne
+parviendrait pas à y arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire
+peu,» dit-il à Yégor en lui frappant sur le bras.</p>
-<p>Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de tête.</p>
+<p>Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de tête.</p>
-<p>De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que celle de cet
-Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges lèvres, une barbe courte
-et rare, et ses yeux bleus couraient perpétuellement çà et là. Il se
-tenait crânement, les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé
+<p>De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que celle de cet
+Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges lèvres, une barbe courte
+et rare, et ses yeux bleus couraient perpétuellement çà et là. Il se
+tenait crânement, les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé
jusqu'aux sourcils.</p>
-<p>«Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.</p>
+<p>«Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.</p>
-<p>&mdash;Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon sentier est devenu
-un grand chemin. Je puis rester couché sur mon poêle jusqu'à l'hiver;
-aucun chien à collet rouge n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans
-la ville: «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
-donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous autres, gens de
-Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne trouveriez plus un aussi fin
+<p>&mdash;Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon sentier est devenu
+un grand chemin. Je puis rester couché sur mon poêle jusqu'à l'hiver;
+aucun chien à collet rouge n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans
+la ville: «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
+donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous autres, gens de
+Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne trouveriez plus un aussi fin
voleur.</p>
<p>&mdash;Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate en riant, et
-il frappa de ses rênes les chevaux qui se mirent en marche.</p>
+il frappa de ses rênes les chevaux qui se mirent en marche.</p>
-<p>&mdash;Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.</p>
+<p>&mdash;Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.</p>
<p>&mdash;Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons avec un
-seigneur, il se fâchera.</p>
+seigneur, il se fâchera.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> &mdash;Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon
+<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> &mdash;Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon
seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup. Eh! barine,
donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une bouteille d'eau-de-vie.
-Comme je l'écraserais en ton honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude
-jusqu'à l'épaule, et en grinçant des dents.»</p>
+Comme je l'écraserais en ton honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude
+jusqu'à l'épaule, et en grinçant des dents.»</p>
-<p>Je lui donnai un <i>grivnik</i>, et je dis à Kondrate de fouetter.</p>
+<p>Je lui donnai un <i>grivnik</i>, et je dis à Kondrate de fouetter.</p>
-<p>«Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon des soldats.
-Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu dois prendre leçon. As-tu
-peur, tu es perdu; as-tu du courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu
+<p>«Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon des soldats.
+Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu dois prendre leçon. As-tu
+peur, tu es perdu; as-tu du courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu
reviendras au pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez
moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme est une
-joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant. Saute, ami Ephrem,
-saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait arraché la queue.»</p>
+joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant. Saute, ami Ephrem,
+saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait arraché la queue.»</p>
<p>Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les broussailles.</p>
-<p>«Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui ne cessait
-de secouer la tête comme s'il se fût parlé à lui-même.</p>
+<p>«Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui ne cessait
+de secouer la tête comme s'il se fût parlé à lui-même.</p>
-<p>&mdash;Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y en a pas à
-cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que voir le bien d'autrui
+<p>&mdash;Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y en a pas à
+cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que voir le bien d'autrui
lui fait cligner de l'&oelig;il. Fuyez-le en vous cachant dans la terre, il
-vous déterrera. Et quant à l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il
-vous l'ôtera de dessous vous.</p>
+vous déterrera. Et quant à l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il
+vous l'ôtera de dessous vous.</p>
-<p>&mdash;Il me paraît bien hardi.</p>
+<p>&mdash;Il me paraît bien hardi.</p>
<p>&mdash;Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne peut rien
-lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la ville, et mis en prison?
-Dépenses inutiles. On se met à le lier, et lui vous dit: «Que
-n'attachez-vous cette jambe-là? Attachez-la plus fort pendant que je
-dormirai, et je serai à la maison avant mon escorte.» Et en effet, à
+lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la ville, et mis en prison?
+Dépenses inutiles. On se met à le lier, et lui vous dit: «Que
+n'attachez-vous cette jambe-là? Attachez-la plus fort pendant que je
+dormirai, et je serai à la maison avant mon escorte.» Et en effet, à
peine parti, on le revoit au pays.</p>
-<p>&mdash;D'où est-il? de chez vous?</p>
+<p>&mdash;D'où est-il? de chez vous?</p>
-<p>&mdash;Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son nez, sa
-physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville, et, depuis ce
-temps, employait des termes ambitieux). Nous autres Polékas, nous
-connaissons bien la forêt depuis notre enfance; mais aucun de nous ne
-peut se comparer à lui. Une nuit, il est venu tout droit ici
+<p>&mdash;Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son nez, sa
+physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville, et, depuis ce
+temps, employait des termes ambitieux). Nous autres Polékas, nous
+connaissons bien la forêt depuis notre enfance; mais aucun de nous ne
+peut se comparer à lui. Une nuit, il est venu tout droit ici
d'Altonkino; il y a quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce
chemin. C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel; les
-abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les éleveurs de ruches.</p>
+abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les éleveurs de ruches.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> &mdash;Il ne doit pas épargner non plus les <i>borts</i>?</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> &mdash;Il ne doit pas épargner non plus les <i>borts</i>?</p>
-<p>&mdash;Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne lui a trouvé
-ce péché. Le <i>bort</i> est chose sacrée chez nous. Une ruche est faite de
-main d'homme, et gardée par des hommes. Si tu réussis à la voler, tant
-mieux pour toi; mais les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que
-l'ours qui touche à leur miel.</p>
+<p>&mdash;Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne lui a trouvé
+ce péché. Le <i>bort</i> est chose sacrée chez nous. Une ruche est faite de
+main d'homme, et gardée par des hommes. Si tu réussis à la voler, tant
+mieux pour toi; mais les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que
+l'ours qui touche à leur miel.</p>
-<p>&mdash;Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua Yégor.</p>
+<p>&mdash;Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua Yégor.</p>
<p>&mdash;Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.</p>
<p>&mdash;Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le temps!
-c'est le père tout craché. Ephrem commence à l'enseigner. Un de ces
-derniers jours, il a rapporté un pot rempli de vieux sous, et il l'a
-enterré dans une petite éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en
-lui disant que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui
-donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même rentrer dans la
-maison. Le fils est resté au bois tout un jour avec sa nuit, et il a
-fini par déterrer le pot. Oui, c'est un homme bien singulier que cet
+c'est le père tout craché. Ephrem commence à l'enseigner. Un de ces
+derniers jours, il a rapporté un pot rempli de vieux sous, et il l'a
+enterré dans une petite éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en
+lui disant que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui
+donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même rentrer dans la
+maison. Le fils est resté au bois tout un jour avec sa nuit, et il a
+fini par déterrer le pot. Oui, c'est un homme bien singulier que cet
Ephrem; tant qu'il est dans sa maison, c'est le meilleur vivant du
-monde, il donne à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que
-danser chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une assemblée
+monde, il donne à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que
+danser chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une assemblée
d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil que lui. Il s'approche
-du cercle par derrière, écoute un moment, vous dit le mot juste comme
+du cercle par derrière, écoute un moment, vous dit le mot juste comme
s'il donnait un coup de hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais
-du moment qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux. Du
-reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de Sviatoïé que quand
+du moment qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux. Du
+reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de Sviatoïé que quand
il ne peut pas faire autrement. D'ordinaire, s'il rencontre l'un de
-nous, il nous crie de loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a
-soufflé sur moi.»</p>
+nous, il nous crie de loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a
+soufflé sur moi.»</p>
-<p>&mdash;Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne pouvez
-venir à bout d'un seul homme?</p>
+<p>&mdash;Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne pouvez
+venir à bout d'un seul homme?</p>
<p>&mdash;Mais apparemment.</p>
<p>&mdash;Le tenez-vous donc pour un sorcier?</p>
-<p>&mdash;Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est entré dans
-le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre faisait le guet lui-même;
-il l'empoigna dans les ténèbres, et le rossa. Quand il lui eut donné sa
-volée, Ephrem lui dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre
-eut reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à ses
-pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.&mdash;Non, reprit l'autre,
-je te prendrai ce que je voudrai, à mon heure et à mon goût; mais sache
-que tu n'en seras pas quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un
-échaudé; il erre <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> comme une ombre. «Le c&oelig;ur me fond dans la
-poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté quelques
-mots bien cruels.»</p>
-
-<p>&mdash;Votre sous-diacre doit être bien bête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de l'autorité
-l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le <i>Stanovoï</i> était tout neuf
-à son poste, il voulait se signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans
-vont à la forêt à la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils
-arrivés, qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie l'un
+<p>&mdash;Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est entré dans
+le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre faisait le guet lui-même;
+il l'empoigna dans les ténèbres, et le rossa. Quand il lui eut donné sa
+volée, Ephrem lui dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre
+eut reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à ses
+pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.&mdash;Non, reprit l'autre,
+je te prendrai ce que je voudrai, à mon heure et à mon goût; mais sache
+que tu n'en seras pas quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un
+échaudé; il erre <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> comme une ombre. «Le c&oelig;ur me fond dans la
+poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté quelques
+mots bien cruels.»</p>
+
+<p>&mdash;Votre sous-diacre doit être bien bête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de l'autorité
+l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le <i>Stanovoï</i> était tout neuf
+à son poste, il voulait se signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans
+vont à la forêt à la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils
+arrivés, qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie l'un
d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le bois, se taille un
-bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce bâton à la main, il bondit
-tout à coup sur la route, la face hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme
-un tzar à la parade; et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua
-Ephrem, a dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend,
-se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem se mit à sa
+bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce bâton à la main, il bondit
+tout à coup sur la route, la face hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme
+un tzar à la parade; et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua
+Ephrem, a dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend,
+se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem se mit à sa
poursuite, et pendant toute une verste lui caressa le dos avec son
-bâton. «C'est dommage, dit-il après, que je ne l'aie pas empêché de
-manger gras,» car l'affaire se passait à la fin du carême de saint
-Philippe. Quant au <i>Stanovoï</i>, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme ingénieux!
-c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans la forêt; il tombait
-une grosse pluie. Dès que je l'aperçus, je voulus décamper; mais il me
-fit un petit signe de la main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains
-rien, je suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi comme
-on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant la pluie. Je
-m'approchai: il était assis sous un sapin; il avait fait un petit feu de
-bois vert; une épaisse fumée blanche était entrée dans les branches de
-sapin, et empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
-«Dieu dit à la pluie: <i>Tombe et mouille</i>; et Ephrem dit: <i>Tu ne
-mouilleras pas</i>.» Mais son tour le plus fameux (et ici Kondrate éclata
-de rire), je vais vous le conter. On avait battu de l'avoine au fléau,
+bâton. «C'est dommage, dit-il après, que je ne l'aie pas empêché de
+manger gras,» car l'affaire se passait à la fin du carême de saint
+Philippe. Quant au <i>Stanovoï</i>, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme ingénieux!
+c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans la forêt; il tombait
+une grosse pluie. Dès que je l'aperçus, je voulus décamper; mais il me
+fit un petit signe de la main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains
+rien, je suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi comme
+on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant la pluie. Je
+m'approchai: il était assis sous un sapin; il avait fait un petit feu de
+bois vert; une épaisse fumée blanche était entrée dans les branches de
+sapin, et empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
+«Dieu dit à la pluie: <i>Tombe et mouille</i>; et Ephrem dit: <i>Tu ne
+mouilleras pas</i>.» Mais son tour le plus fameux (et ici Kondrate éclata
+de rire), je vais vous le conter. On avait battu de l'avoine au fléau,
mais on n'avait pas eu le temps de ramasser le dernier tas avant la
-nuit. On y mit pour la garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop
-éveillés. Les voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
-Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir de paille
-les jambes de son pantalon, bien attachées par le bout, et de se les
-mettre sur la tête! Le voilà qui arrive en rampant derrière une haie, et
-qui montre petit à petit le bout de ses cornes. L'un <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> des gars
-dit à l'autre: «Vois-tu?» l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on
+nuit. On y mit pour la garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop
+éveillés. Les voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
+Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir de paille
+les jambes de son pantalon, bien attachées par le bout, et de se les
+mettre sur la tête! Le voilà qui arrive en rampant derrière une haie, et
+qui montre petit à petit le bout de ses cornes. L'un <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> des gars
+dit à l'autre: «Vois-tu?» l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on
n'entendit plus que le bruit des haies qu'ils franchissaient en courant
-l'un après l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac et
-l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint tout raconter à
-l'assemblée, et les pauvres garçons furent bafoués. Pourtant, tous les
-autres en eussent fait autant qu'eux.»</p>
+l'un après l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac et
+l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint tout raconter à
+l'assemblée, et les pauvres garçons furent bafoués. Pourtant, tous les
+autres en eussent fait autant qu'eux.»</p>
-<p>Et Kondrate partit d'un éclat de rire.</p>
+<p>Et Kondrate partit d'un éclat de rire.</p>
-<p>Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.</p>
+<p>Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.</p>
-<p>«Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit Kondrate... Et
-s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu! dit-il, c'est un incendie.</p>
+<p>«Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit Kondrate... Et
+s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu! dit-il, c'est un incendie.</p>
-<p>&mdash;Un incendie! où cela? m'écriai-je.</p>
+<p>&mdash;Un incendie! où cela? m'écriai-je.</p>
-<p>&mdash;Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé. C'est peut-être
-lui qui a mis le feu, et pas pour la première fois. C'est sa besogne,
-âme damnée qu'il est.»</p>
+<p>&mdash;Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé. C'est peut-être
+lui qui a mis le feu, et pas pour la première fois. C'est sa besogne,
+âme damnée qu'il est.»</p>
-<p>Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En effet, à deux
-ou trois verstes devant nous, une grosse colonne de fumée grisâtre
-s'élevait en ondoyant avec lenteur et en s'élargissant par le sommet.
-D'autres colonnes de fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à
-droite et à gauche.</p>
+<p>Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En effet, à deux
+ou trois verstes devant nous, une grosse colonne de fumée grisâtre
+s'élevait en ondoyant avec lenteur et en s'élargissant par le sommet.
+D'autres colonnes de fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à
+droite et à gauche.</p>
-<p>Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux hérissés,
-arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec peine son cheval qui
-n'était pas bridé.</p>
+<p>Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux hérissés,
+arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec peine son cheval qui
+n'était pas bridé.</p>
-<p>«Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?</p>
+<p>«Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?</p>
-<p>&mdash;Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?</p>
+<p>&mdash;Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?</p>
-<p>&mdash;Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois, on nous a
-menacés..., il faut rassembler le monde, car si la flamme se jette du
-côté de Trosni...» Il talonna vivement sa monture, et partit à toutes
+<p>&mdash;Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois, on nous a
+menacés..., il faut rassembler le monde, car si la flamme se jette du
+côté de Trosni...» Il talonna vivement sa monture, et partit à toutes
jambes.</p>
-<p>Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur la fumée, qui
-s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle devenait tout à coup
-noire, et s'élançait en longues gerbes. Plus nous avancions, plus les
-contours de la fumée devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une
-forte odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant d'une
-étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un rouge pâle, derrière
-de petits flocons de fumée très-blanche, les premières langues de la
+<p>Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur la fumée, qui
+s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle devenait tout à coup
+noire, et s'élançait en longues gerbes. Plus nous avancions, plus les
+contours de la fumée devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une
+forte odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant d'une
+étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un rouge pâle, derrière
+de petits flocons de fumée très-blanche, les premières langues de la
flamme.</p>
-<p>«Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est surterrain.</p>
+<p>«Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est surterrain.</p>
<p>&mdash;Comment dis-tu?</p>
-<p>&mdash;Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement sur la terre.
+<p>&mdash;Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement sur la terre.
Avec l'incendie souterrain, il est difficile de lutter. Que voulez-vous
-faire quand la terre elle-même brûle <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> à plus d'une archine de
+faire quand la terre elle-même brûle <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> à plus d'une archine de
profondeur? Il n'y a qu'un seul moyen de salut: c'est de creuser des
-fossés: est-ce facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que
-manger l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que mieux.
-Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes s'élancent.»</p>
-
-<p>Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je mis pied à
-terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni difficile ni dangereux;
-le feu courait à travers un bois de pins, peu serré et contre le vent.
-Il s'avançait en lignes ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en
-petites murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en
-arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait dit juste.
+fossés: est-ce facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que
+manger l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que mieux.
+Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes s'élancent.»</p>
+
+<p>Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je mis pied à
+terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni difficile ni dangereux;
+le feu courait à travers un bois de pins, peu serré et contre le vent.
+Il s'avançait en lignes ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en
+petites murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en
+arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait dit juste.
Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et marchait rapidement, ne
-laissant derrière lui qu'une trace noire et fumante où se voyaient à
-peine quelques étincelles. Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par
-hasard quelque trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu
-s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient avec fureur,
+laissant derrière lui qu'une trace noire et fumante où se voyaient à
+peine quelques étincelles. Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par
+hasard quelque trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu
+s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient avec fureur,
faisant entendre une sorte de mugissement sinistre; mais il retombait
-bientôt au niveau ordinaire, et reprenait sa course en pétillant. Je
-remarquai même plus d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés,
+bientôt au niveau ordinaire, et reprenait sa course en pétillant. Je
+remarquai même plus d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés,
restait intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles d'en
bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais comprendre comment
-ces buissons ne s'enflammaient pas. Kondrate avait beau me répéter que
-l'incendie était surterrain, et dès lors pas méchant.</p>
+ces buissons ne s'enflammaient pas. Kondrate avait beau me répéter que
+l'incendie était surterrain, et dès lors pas méchant.</p>
-<p>«C'est pourtant le même feu, lui disais-je.&mdash;Mais puisque je vous dis,
-répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»</p>
+<p>«C'est pourtant le même feu, lui disais-je.&mdash;Mais puisque je vous dis,
+répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»</p>
<p>Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses effets. Les
-lièvres couraient tout effarés et revenaient sans raison se rejeter sur
-le feu; des oiseaux qui étaient entrés dans la fumée se mettaient à
-tournoyer; les chevaux frissonnaient et regardaient avec inquiétude de
-côté et d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et
-l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en sentant les
-bouffées de chaleur le frapper tout à coup au visage.</p>
-
-<p>«Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder? dit Yégor;
+lièvres couraient tout effarés et revenaient sans raison se rejeter sur
+le feu; des oiseaux qui étaient entrés dans la fumée se mettaient à
+tournoyer; les chevaux frissonnaient et regardaient avec inquiétude de
+côté et d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et
+l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en sentant les
+bouffées de chaleur le frapper tout à coup au visage.</p>
+
+<p>«Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder? dit Yégor;
partons.</p>
-<p>&mdash;Par où passer? dit Kondrate.</p>
+<p>&mdash;Par où passer? dit Kondrate.</p>
-<p>&mdash;Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer partout.»</p>
+<p>&mdash;Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer partout.»</p>
-<p>Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la <i>Gary</i>, bien que les
-chevaux eussent eu souvent à poser le nez contre terre. Là, nous
-passâmes une journée entière, et nous y fîmes une bien belle chasse.
-Vers le soir, avant que le crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des
-arbres s'étendaient <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> déjà longues et droites, et l'on sentait
-cette légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre sur la
-route, près de la telega auquel Kondrate attelait les chevaux, et me
-rappelai mes sombres rêveries de la veille. Tout était aussi tranquille
+<p>Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la <i>Gary</i>, bien que les
+chevaux eussent eu souvent à poser le nez contre terre. Là, nous
+passâmes une journée entière, et nous y fîmes une bien belle chasse.
+Vers le soir, avant que le crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des
+arbres s'étendaient <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> déjà longues et droites, et l'on sentait
+cette légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre sur la
+route, près de la telega auquel Kondrate attelait les chevaux, et me
+rappelai mes sombres rêveries de la veille. Tout était aussi tranquille
autour de moi; mais il n'y avait plus cette pesante sensation de la
-forêt. Sur la mousse desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine
-poussière de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
-des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière du soleil
-abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans une fraîcheur
-tranquille; rien ne dormait encore, mais tout se préparait déjà au
-salutaire apaisement de la nuit. Tout semblait dire à l'homme:
-«Repose-toi aussi, notre frère; respire allègrement, et ne te fais pas
-d'inutiles soucis avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment,
-je soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une de ces
-grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps effilé, et portant quatre
-ailes de gaze, que les élégants Français ont appelées demoiselles.
-Longtemps je ne la quittai point du regard; toute saturée de soleil,
-elle se bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à faire
-frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il me sembla que je
+forêt. Sur la mousse desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine
+poussière de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
+des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière du soleil
+abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans une fraîcheur
+tranquille; rien ne dormait encore, mais tout se préparait déjà au
+salutaire apaisement de la nuit. Tout semblait dire à l'homme:
+«Repose-toi aussi, notre frère; respire allègrement, et ne te fais pas
+d'inutiles soucis avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment,
+je soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une de ces
+grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps effilé, et portant quatre
+ailes de gaze, que les élégants Français ont appelées demoiselles.
+Longtemps je ne la quittai point du regard; toute saturée de soleil,
+elle se bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à faire
+frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il me sembla que je
comprenais le sens de la vie de la nature; une animation tranquille et
-lente, une absence de hâte, rien de trop, l'équilibre de toutes les
-sensations. Voilà la loi fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau,
-soit au-dessus soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal
-malade s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il n'a
-plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup d'insectes périssent au
-moment même où ils ressentent les joies de l'amour, ces joies qui
-rompent l'équilibre; et quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle
-d'autrui, est jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne
-pas se plaindre et se résigner.</p>
-
-<p>«Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles réflexions,
-s'était installé sur le banc de la telega, viens t'asseoir ici. À quoi
-rêves-tu? est-ce à ta vache?</p>
-
-<p>&mdash;À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et placide
-visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et regardait au loin dans
-la campagne qui commençait à s'assombrir.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa dernière
-vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»</p>
-
-<p>Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes; il savait,
+lente, une absence de hâte, rien de trop, l'équilibre de toutes les
+sensations. Voilà la loi fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau,
+soit au-dessus soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal
+malade s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il n'a
+plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup d'insectes périssent au
+moment même où ils ressentent les joies de l'amour, ces joies qui
+rompent l'équilibre; et quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle
+d'autrui, est jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne
+pas se plaindre et se résigner.</p>
+
+<p>«Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles réflexions,
+s'était installé sur le banc de la telega, viens t'asseoir ici. À quoi
+rêves-tu? est-ce à ta vache?</p>
+
+<p>&mdash;À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et placide
+visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et regardait au loin dans
+la campagne qui commençait à s'assombrir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa dernière
+vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»</p>
+
+<p>Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes; il savait,
lui, ne pas se plaindre.</p>
</div>
<h4><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> II</h4>
-<p>Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires
-de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en
-romans <i>plus humains</i>, plus vastes et plus complets d'une seule pièce.
-Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond
-qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son
-pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates,
-mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les
+<p>Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires
+de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en
+romans <i>plus humains</i>, plus vastes et plus complets d'une seule pièce.
+Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond
+qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son
+pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates,
+mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les
Anglais appellent un <i>essayiste</i>, il ne fut pas dans ces ouvrages un
-vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection
-des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il
+vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection
+des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il
n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut
-pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité
-dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent
+pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité
+dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent
parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la
-France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des m&oelig;urs
-donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.</p>
+France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des m&oelig;urs
+donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.</p>
-<p>Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses
-qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre
-d'une <i>Nichée de gentilshommes</i>; c'est évidemment une peinture des
-m&oelig;urs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au
+<p>Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses
+qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre
+d'une <i>Nichée de gentilshommes</i>; c'est évidemment une peinture des
+m&oelig;urs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au
commun dans l'empire. Ce livre est plus <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> historique que
-romanesque. Il a des parties admirables et des parties stériles comme
-des mémoires où l'art manque de temps en temps, mais où la vérité
-éclate toujours. Nous allons l'extraire pour vous.</p>
+romanesque. Il a des parties admirables et des parties stériles comme
+des mémoires où l'art manque de temps en temps, mais où la vérité
+éclate toujours. Nous allons l'extraire pour vous.</p>
-<h3>UNE NICHÉE<br>
+<h3>UNE NICHÉE<br>
DE GENTILSHOMMES</h3>
<h4>I</h4>
<div class="quote">
-<p>C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là flottaient
-dans les hautes régions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient
-se perdre dans la profondeur de l'azur plutôt que planer au-dessus de la
+<p>C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là flottaient
+dans les hautes régions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient
+se perdre dans la profondeur de l'azur plutôt que planer au-dessus de la
terre.</p>
-<p>Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une des rues
-extérieures du chef-lieu du département d'O... (l'histoire se passe en
-1842), étaient assises deux femmes, dont l'une pouvait avoir cinquante
-ans et l'autre soixante et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna
+<p>Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une des rues
+extérieures du chef-lieu du département d'O... (l'histoire se passe en
+1842), étaient assises deux femmes, dont l'une pouvait avoir cinquante
+ans et l'autre soixante et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna
Kalitine. Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son temps,
-pour un homme retors en affaires, caractère décidé et entreprenant, d'un
-naturel bilieux et entêté, était mort depuis dix ans. Il avait reçu une
-assez bonne éducation et fait ses études à l'Université; mais, né dans
-une condition très-précaire, il avait compris de bonne heure la
-nécessité de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune.
-Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez bien de
+pour un homme retors en affaires, caractère décidé et entreprenant, d'un
+naturel bilieux et entêté, était mort depuis dix ans. Il avait reçu une
+assez bonne éducation et fait ses études à l'Université; mais, né dans
+une condition très-précaire, il avait compris de bonne heure la
+nécessité de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune.
+Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez bien de
figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le voulait, se montrer
-fort aimable. Maria Dmitriévna,&mdash;Pestoff de son nom de fille,&mdash;avait
-perdu ses parents en bas âge. Elle avait passé plusieurs années dans une
-institution de Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son
-village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O..., avec sa
-tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé à être appelé à
-Pétersbourg pour prendre du service, et, jusqu'au jour où la mort vint
-le frapper, il avait <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> tenu sa tante et sa s&oelig;ur dans un état
-de dépendance humiliante. Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y
-demeura pas longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec
-Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son c&oelig;ur,
-Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu considérable, mais
-dépourvu d'agrément et privé d'habitation. En même temps Kalitine acheta
-une maison à O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de
-la maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux champs
-situés hors de la ville. «De cette façon,&mdash;avait dit Kalitine, peu porté
-à goûter le charme tranquille de la vie champêtre,&mdash;il est inutile de se
-traîner à la campagne.» Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait
-regretté, au fond du c&oelig;ur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux
+fort aimable. Maria Dmitriévna,&mdash;Pestoff de son nom de fille,&mdash;avait
+perdu ses parents en bas âge. Elle avait passé plusieurs années dans une
+institution de Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son
+village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O..., avec sa
+tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé à être appelé à
+Pétersbourg pour prendre du service, et, jusqu'au jour où la mort vint
+le frapper, il avait <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> tenu sa tante et sa s&oelig;ur dans un état
+de dépendance humiliante. Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y
+demeura pas longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec
+Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son c&oelig;ur,
+Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu considérable, mais
+dépourvu d'agrément et privé d'habitation. En même temps Kalitine acheta
+une maison à O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de
+la maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux champs
+situés hors de la ville. «De cette façon,&mdash;avait dit Kalitine, peu porté
+à goûter le charme tranquille de la vie champêtre,&mdash;il est inutile de se
+traîner à la campagne.» Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait
+regretté, au fond du c&oelig;ur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux
torrent, ses vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne
contredisait jamais son mari et professait un profond respect pour son
-esprit et la connaissance qu'il avait du monde. Enfin, quand il vint à
-mourir, après quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles,
-Maria Dmitriévna s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de
-la ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...</p>
-
-<p>Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde; à
-cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans charme, quoiqu'ils eussent
-un peu grossi. Elle était moins bonne que sensible, et avait conservé, à
-un âge mûr, les défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un
-enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on troublait ses
-habitudes; par contre, elle était aimable et gracieuse lorsqu'on
-remplissait ses désirs et qu'on ne la contredisait point. Sa maison
-était une des plus agréables de la ville. Elle avait une jolie fortune,
-dans laquelle l'héritage paternel tenait moins de place que les
-économies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils faisait
-son éducation dans un des meilleurs établissements de la couronne, à
-Saint-Pétersbourg.</p>
-
-<p>La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria Dmitriévna, était
-cette même tante, s&oelig;ur de son père, avec laquelle elle avait jadis
-passé quelques années solitaires à Pokrofsk. On l'appelait Marpha
-Timoféevna Pestoff. Elle passait pour une femme singulière, avait un
-esprit indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les
-ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à faire croire
-qu'elle avait des milliers de roubles à dépenser. Elle avait détesté
-cordialement le défunt Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé,
-elle s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu pendant
-dix ans chez un paysan, <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> dans une izba enfumée. Elle inspirait
-de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs
-et des yeux vifs dont l'éclat s'était conservé dans ses vieux jours,
-Marpha Timoféevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement
-et rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait constamment un
+esprit et la connaissance qu'il avait du monde. Enfin, quand il vint à
+mourir, après quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles,
+Maria Dmitriévna s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de
+la ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...</p>
+
+<p>Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde; à
+cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans charme, quoiqu'ils eussent
+un peu grossi. Elle était moins bonne que sensible, et avait conservé, à
+un âge mûr, les défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un
+enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on troublait ses
+habitudes; par contre, elle était aimable et gracieuse lorsqu'on
+remplissait ses désirs et qu'on ne la contredisait point. Sa maison
+était une des plus agréables de la ville. Elle avait une jolie fortune,
+dans laquelle l'héritage paternel tenait moins de place que les
+économies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils faisait
+son éducation dans un des meilleurs établissements de la couronne, à
+Saint-Pétersbourg.</p>
+
+<p>La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria Dmitriévna, était
+cette même tante, s&oelig;ur de son père, avec laquelle elle avait jadis
+passé quelques années solitaires à Pokrofsk. On l'appelait Marpha
+Timoféevna Pestoff. Elle passait pour une femme singulière, avait un
+esprit indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les
+ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à faire croire
+qu'elle avait des milliers de roubles à dépenser. Elle avait détesté
+cordialement le défunt Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé,
+elle s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu pendant
+dix ans chez un paysan, <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> dans une izba enfumée. Elle inspirait
+de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs
+et des yeux vifs dont l'éclat s'était conservé dans ses vieux jours,
+Marpha Timoféevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement
+et rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait constamment un
bonnet blanc, et un casaquin blanc.</p>
-<p>«Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria Dmitriévna.
+<p>«Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria Dmitriévna.
Pourquoi soupires-tu ainsi?</p>
-<p>&mdash;Ce n'est rien, répondit la nièce.&mdash;Quels beaux nuages!</p>
+<p>&mdash;Ce n'est rien, répondit la nièce.&mdash;Quels beaux nuages!</p>
-<p>&mdash;Tu les plains? hein!»</p>
+<p>&mdash;Tu les plains? hein!»</p>
-<p>Maria Dmitriévna ne répondit rien.</p>
+<p>Maria Dmitriévna ne répondit rien.</p>
-<p>«Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha Timoféevna,
+<p>«Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha Timoféevna,
faisant mouvoir rapidement ses longues aiguilles.&mdash;Elle tricotait une
-grande écharpe de laine.&mdash;Il aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait
-dit quelque bêtise.</p>
+grande écharpe de laine.&mdash;Il aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait
+dit quelque bêtise.</p>
-<p>&mdash;Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi Petrowitch est un
+<p>&mdash;Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi Petrowitch est un
homme respectable.</p>
-<p>&mdash;Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha Timoféevna.</p>
+<p>&mdash;Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha Timoféevna.</p>
-<p>&mdash;Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria Dmitriévna. Je ne
+<p>&mdash;Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria Dmitriévna. Je ne
puis y penser sans attendrissement.</p>
-<p>&mdash;Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton mari l'a tiré
-de la boue par les oreilles,» grommela la vieille dame.</p>
+<p>&mdash;Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton mari l'a tiré
+de la boue par les oreilles,» grommela la vieille dame.</p>
-<p>Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.</p>
+<p>Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.</p>
-<p>«Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête est toute
-blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche; c'est pour dire un
-mensonge ou un commérage. Et avec cela, il est conseiller d'État!
-D'ailleurs, que peut-on attendre du fils d'un prêtre?</p>
+<p>«Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête est toute
+blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche; c'est pour dire un
+mensonge ou un commérage. Et avec cela, il est conseiller d'État!
+D'ailleurs, que peut-on attendre du fils d'un prêtre?</p>
-<p>&mdash;Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse, j'en
-conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation; il ne parle pas
-le français, mais il est, ne vous en déplaise, un homme charmant.</p>
+<p>&mdash;Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse, j'en
+conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation; il ne parle pas
+le français, mais il est, ne vous en déplaise, un homme charmant.</p>
-<p>&mdash;Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le français... le
-malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne suis pas forte dans ce
-dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne parlât aucune langue, mais qu'il
-dît la vérité.&mdash;Bon, le voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il
-apparaît, ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'&oelig;il dans la rue.
-Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant! Qu'il est
-long! Une vraie cigogne!»</p>
+<p>&mdash;Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le français... le
+malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne suis pas forte dans ce
+dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne parlât aucune langue, mais qu'il
+dît la vérité.&mdash;Bon, le voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il
+apparaît, ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'&oelig;il dans la rue.
+Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant! Qu'il est
+long! Une vraie cigogne!»</p>
-<p>Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la regarda avec
+<p>Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la regarda avec
ironie.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> «Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc? Il
-faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> «Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc? Il
+faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?</p>
-<p>&mdash;Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria Dmitriévna
-avec dépit.</p>
+<p>&mdash;Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria Dmitriévna
+avec dépit.</p>
-<p>Et elle commença à battre de ses doigts le bras du fauteuil.»</p>
+<p>Et elle commença à battre de ses doigts le bras du fauteuil.»</p>
-<p>«Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë un petit
-cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la porte.</p>
+<p>«Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë un petit
+cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la porte.</p>
</div>
<h4>III</h4>
-<p>Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un
-petit vieillard, maître de musique de <i>Lise</i>, fille aînée de la
-maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa
-profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme
+<p>Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un
+petit vieillard, maître de musique de <i>Lise</i>, fille aînée de la
+maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa
+profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme
<i>Panchine</i>.</p>
-<p>Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer
-un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit:</p>
+<p>Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer
+un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit:</p>
<div class="quote">
-<p>Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une famille de
+<p>Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une famille de
pauvres musiciens qui habitait la ville de Chemnitz, dans le royaume de
-Saxe. Son père jouait du hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant
-l'âge de cinq ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À
-huit ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner lui-même son
-pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de bohème, jouant
-partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire même
-dans les bals; enfin, il réussit à entrer dans un orchestre, et, de
-grade en grade, parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite,
-comme exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il connaissait à
-fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en Russie, où il avait été
-appelé par un grand seigneur, qui, tout en détestant cordialement la
-musique, s'était donné par vanité le luxe d'un <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> orchestre. Lemm
-resta près de sept ans chez lui en qualité de maître de chapelle, et le
-quitta les mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait
-d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il s'était ravisé;
-et, tout compte fait, il ne lui avait pas payé un copeck.&mdash;Des amis lui
+Saxe. Son père jouait du hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant
+l'âge de cinq ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À
+huit ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner lui-même son
+pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de bohème, jouant
+partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire même
+dans les bals; enfin, il réussit à entrer dans un orchestre, et, de
+grade en grade, parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite,
+comme exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il connaissait à
+fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en Russie, où il avait été
+appelé par un grand seigneur, qui, tout en détestant cordialement la
+musique, s'était donné par vanité le luxe d'un <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> orchestre. Lemm
+resta près de sept ans chez lui en qualité de maître de chapelle, et le
+quitta les mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait
+d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il s'était ravisé;
+et, tout compte fait, il ne lui avait pas payé un copeck.&mdash;Des amis lui
conseillaient de partir; mais il ne voulait pas retourner dans sa patrie
-comme un mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande Russie,
+comme un mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande Russie,
le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans, notre pauvre
-Allemand chercha fortune. Il séjourna chez différents patrons, vécut à
+Allemand chercha fortune. Il séjourna chez différents patrons, vécut à
Moscou comme dans les chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta
-mille maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients
-imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l'idée du
+mille maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients
+imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l'idée du
retour au pays natal ne le quittait jamais et seule affermissait son
-courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette dernière et unique
-consolation. À cinquante ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva
-par hasard dans la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant
-perdu tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie, et
-vivant misérablement du produit de quelques leçons.</p>
-
-<p>L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il était petit,
-voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre rentré, de grands pieds
-tout plats, des ongles bleuâtres au bout de ses doigts durs et roides,
-et des mains rouges, les veines toujours gonflées. Son visage était
-ridé, ses joues creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait
-perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien que le
-silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui donnaient une expression
+courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette dernière et unique
+consolation. À cinquante ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva
+par hasard dans la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant
+perdu tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie, et
+vivant misérablement du produit de quelques leçons.</p>
+
+<p>L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il était petit,
+voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre rentré, de grands pieds
+tout plats, des ongles bleuâtres au bout de ses doigts durs et roides,
+et des mains rouges, les veines toujours gonflées. Son visage était
+ridé, ses joues creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait
+perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien que le
+silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui donnaient une expression
presque sinistre. Ses cheveux pendaient en touffes grisonnantes sur son
-front peu élevé; ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de
+front peu élevé; ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de
charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il marchait
-lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les parties de son corps
+lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les parties de son corps
disgracieux et difforme. Ses mouvements rappelaient parfois ceux d'un
hibou qui se dandine dans sa cage, quand il sent qu'on le regarde, sans
pouvoir, toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes,
-effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait apposé
-son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien, et dénaturé sa
-physionomie déjà peu attrayante; mais, la première impression une fois
-dissipée, on découvrait quelque chose d'honnête, de bon,
+effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait apposé
+son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien, et dénaturé sa
+physionomie déjà peu attrayante; mais, la première impression une fois
+dissipée, on découvrait quelque chose d'honnête, de bon,
d'extraordinaire dans cette ruine ambulante.</p>
-<p>Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans l'âme, doué de
-cette vivacité d'imagination et de cette hardiesse de pensée qui
-n'appartiennent qu'à la race germanique, Lemm aurait pu,&mdash;qui
+<p>Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans l'âme, doué de
+cette vivacité d'imagination et de cette hardiesse de pensée qui
+n'appartiennent qu'à la race germanique, Lemm aurait pu,&mdash;qui
sait?&mdash;atteindre <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> au niveau des grands compositeurs de sa
-patrie, si le hasard eût autrement disposé de son existence.&mdash;Hélas! il
-était né sous une mauvaise étoile! Il avait beaucoup écrit, mais jamais
-il n'avait eu la joie de voir aucune de ses &oelig;uvres publiée: il ne
-savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire à propos une
-courbette ou une démarche nécessaire. Une fois, il y avait bien des
-années, un de ses amis et admirateurs, Allemand pauvre comme lui, avait
-publié à ses frais deux de ses sonates,&mdash;mais, après être restées en
+patrie, si le hasard eût autrement disposé de son existence.&mdash;Hélas! il
+était né sous une mauvaise étoile! Il avait beaucoup écrit, mais jamais
+il n'avait eu la joie de voir aucune de ses &oelig;uvres publiée: il ne
+savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire à propos une
+courbette ou une démarche nécessaire. Une fois, il y avait bien des
+années, un de ses amis et admirateurs, Allemand pauvre comme lui, avait
+publié à ses frais deux de ses sonates,&mdash;mais, après être restées en
bloc dans les magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser
-de traces, comme si quelqu'un les avait jetées nuitamment à la
-rivière.&mdash;Lemm finit par en prendre son parti; du reste, il se faisait
-vieux; à la longue, il s'endurcit au moral, comme ses doigts s'étaient
-endurcis avec l'âge; seul avec sa vieille cuisinière, qu'il avait tirée
-d'un hospice (car il ne s'était jamais marié), il végétait à O..., dans
+de traces, comme si quelqu'un les avait jetées nuitamment à la
+rivière.&mdash;Lemm finit par en prendre son parti; du reste, il se faisait
+vieux; à la longue, il s'endurcit au moral, comme ses doigts s'étaient
+endurcis avec l'âge; seul avec sa vieille cuisinière, qu'il avait tirée
+d'un hospice (car il ne s'était jamais marié), il végétait à O..., dans
une petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se promenait
beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant de psaumes, et les
&oelig;uvres de Shakspeare dans la traduction de Schlegel. Il ne composait
-plus rien depuis longtemps; mais Lise, sa meilleure écolière, avait su
-sans doute le tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle
-la cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté les
-paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de sa composition.
-Elle était faite pour deux ch&oelig;urs,&mdash;un ch&oelig;ur de gens heureux et un
-ch&oelig;ur d'infortunés;&mdash;vers la fin, les deux ch&oelig;urs se
-réconciliaient et chantaient ensemble: «Dieu miséricordieux, aie pitié
-de nous, pauvres pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et
-les espérances mondaines.» Sur la première feuille étaient écrites avec
-soin ces lignes: «Les justes seuls seront sauvés.&mdash;Cantate spirituelle,
-composée et dédiée à mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son
-professeur C. T. G. Lemm.» Des rayons entouraient les mots: «Les justes
-seuls seront sauvés,» et «Lise Kalitine.» Tout au bas, on lisait: «Pour
-vous seule, <i>fur sie allein</i>.» Voilà pourquoi Lemm avait rougi et
-regardé Lise en dessous, en entendant Panchine parler de sa cantate; le
+plus rien depuis longtemps; mais Lise, sa meilleure écolière, avait su
+sans doute le tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle
+la cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté les
+paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de sa composition.
+Elle était faite pour deux ch&oelig;urs,&mdash;un ch&oelig;ur de gens heureux et un
+ch&oelig;ur d'infortunés;&mdash;vers la fin, les deux ch&oelig;urs se
+réconciliaient et chantaient ensemble: «Dieu miséricordieux, aie pitié
+de nous, pauvres pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et
+les espérances mondaines.» Sur la première feuille étaient écrites avec
+soin ces lignes: «Les justes seuls seront sauvés.&mdash;Cantate spirituelle,
+composée et dédiée à mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son
+professeur C. T. G. Lemm.» Des rayons entouraient les mots: «Les justes
+seuls seront sauvés,» et «Lise Kalitine.» Tout au bas, on lisait: «Pour
+vous seule, <i>fur sie allein</i>.» Voilà pourquoi Lemm avait rougi et
+regardé Lise en dessous, en entendant Panchine parler de sa cantate; le
pauvre Lemm avait cruellement souffert.</p>
</div>
<h4><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> IV</h4>
-<p>Lise demande pardon à <i>Hern</i> de l'indiscrétion qu'elle a commise en
-parlant à <i>Panchine</i> de sa cantate; le vieillard, douloureusement
-affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les
+<p>Lise demande pardon à <i>Hern</i> de l'indiscrétion qu'elle a commise en
+parlant à <i>Panchine</i> de sa cantate; le vieillard, douloureusement
+affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les
murailles.</p>
-<p>Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et
-parent de la maison; c'est <i>Lavretzky</i>. Il revient de Pétersbourg pour
+<p>Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et
+parent de la maison; c'est <i>Lavretzky</i>. Il revient de Pétersbourg pour
habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de
Lavretzky.</p>
<div class="quote">
-<p>Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort. Sa figure
-vermeille, type parfaitement russe, son front blanc et élevé, son nez un
-peu fort et ses lèvres larges et régulières respiraient une santé
-campagnarde, et témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il
-était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient naturellement
-comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus, à fleur de tête et un peu
-fixes, exprimaient seuls quelque chose qui n'était ni le souci, ni la
-fatigue, et sa voix avait un son trop égal.</p>
-
-<p>Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son père; c'était
+<p>Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort. Sa figure
+vermeille, type parfaitement russe, son front blanc et élevé, son nez un
+peu fort et ses lèvres larges et régulières respiraient une santé
+campagnarde, et témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il
+était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient naturellement
+comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus, à fleur de tête et un peu
+fixes, exprimaient seuls quelque chose qui n'était ni le souci, ni la
+fatigue, et sa voix avait un son trop égal.</p>
+
+<p>Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son père; c'était
un seigneur comme on n'en voit que dans les steppes, passablement
-excentrique, tapageur et agité, grossier, mais assez bon,
-très-hospitalier et grand amateur de chasse à courre. Il avait plus de
-trente ans, lorsque à la mort de son père il se trouva maître d'un
-héritage de deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas
-longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et gâter
-complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres vastes, chaudes et
-malpropres, étaient continuellement remplies de petites gens, qui
-fondaient de tous côtés sur lui comme la grêle ou la vermine. Cette
-engeance se gorgeait de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à
+excentrique, tapageur et agité, grossier, mais assez bon,
+très-hospitalier et grand amateur de chasse à courre. Il avait plus de
+trente ans, lorsque à la mort de son père il se trouva maître d'un
+héritage de deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas
+longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et gâter
+complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres vastes, chaudes et
+malpropres, étaient continuellement remplies de petites gens, qui
+fondaient de tous côtés sur lui comme la grêle ou la vermine. Cette
+engeance se gorgeait de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à
l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait prendre,
-sans cesser de chanter les louanges de cet hôte hospitalier. Pierre,
-quand il était de mauvaise humeur, les <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> traitait de
-pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne tardait pas à s'ennuyer de
-leur absence. Sa femme était un être doux et obscur; il l'avait prise
-dans une famille du voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie
-pour lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien,
-recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir, quoique
-l'obligation de mettre de la poudre fît son désespoir. Elle avait
-coutume de raconter, dans sa vieillesse, que, pour procéder à cette
-opération, on lui plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui
+sans cesser de chanter les louanges de cet hôte hospitalier. Pierre,
+quand il était de mauvaise humeur, les <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> traitait de
+pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne tardait pas à s'ennuyer de
+leur absence. Sa femme était un être doux et obscur; il l'avait prise
+dans une famille du voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie
+pour lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien,
+recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir, quoique
+l'obligation de mettre de la poudre fît son désespoir. Elle avait
+coutume de raconter, dans sa vieillesse, que, pour procéder à cette
+opération, on lui plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui
relevait tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les
-saupoudrait de farine, en y introduisant une masse d'épingles en fer; si
-bien qu'ensuite elle avait toutes les peines du monde à se
-débarbouiller; cependant pour ne pas enfreindre les règles de la
-bienséance et ne blesser personne, elle se résignait, à chaque visite
-qu'elle avait à faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se
-faire traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes du
+saupoudrait de farine, en y introduisant une masse d'épingles en fer; si
+bien qu'ensuite elle avait toutes les peines du monde à se
+débarbouiller; cependant pour ne pas enfreindre les règles de la
+bienséance et ne blesser personne, elle se résignait, à chaque visite
+qu'elle avait à faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se
+faire traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes du
matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand son mari
s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec sa main ses
-misérables petites pertes, elle qui avait laissé à son mari la pleine et
-entière disposition de tout son apport, de toute sa dot. Elle eut de lui
-deux enfants: un fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille,
-nommée Glafyra.</p>
+misérables petites pertes, elle qui avait laissé à son mari la pleine et
+entière disposition de tout son apport, de toute sa dot. Elle eut de lui
+deux enfants: un fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille,
+nommée Glafyra.</p>
-<p>Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès d'une tante
+<p>Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès d'une tante
riche et vieille fille, la princesse Koubensky, qui promit de faire de
-lui son légataire universel (autrement son père ne l'eût pas laissé
-partir), l'habilla comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes
-sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé, disciple de
-J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de Vaucelles. C'était un homme
+lui son légataire universel (autrement son père ne l'eût pas laissé
+partir), l'habilla comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes
+sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé, disciple de
+J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de Vaucelles. C'était un homme
fin, habile, insinuant; elle le qualifiait de <i>fine fleur</i> de
-l'émigration, et finit, presque septuagénaire, par épouser cette fine
-fleur. Elle lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après,
-les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre <i>à la Richelieu</i>,
-entourée de négrillons, de levrettes et de perroquets criards, étendue
-sur une couchette du temps de Louis XV, tenant à la main une tabatière
-en émail de Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M.
-Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son argent.</p>
+l'émigration, et finit, presque septuagénaire, par épouser cette fine
+fleur. Elle lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après,
+les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre <i>à la Richelieu</i>,
+entourée de négrillons, de levrettes et de perroquets criards, étendue
+sur une couchette du temps de Louis XV, tenant à la main une tabatière
+en émail de Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M.
+Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son argent.</p>
<p>Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le frappa. Il ne
-voulut plus rester dans la maison de sa tante, où, d'héritier
-présomptif, il devenait tout à coup parasite,&mdash;ni même à
-Saint-Pétersbourg, où l'accès de la société dans laquelle il avait été
-élevé lui fut tout à coup interdit. <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Il se sentait une
-répugnance invincible pour le service, qu'il aurait dû commencer par les
+voulut plus rester dans la maison de sa tante, où, d'héritier
+présomptif, il devenait tout à coup parasite,&mdash;ni même à
+Saint-Pétersbourg, où l'accès de la société dans laquelle il avait été
+élevé lui fut tout à coup interdit. <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Il se sentait une
+répugnance invincible pour le service, qu'il aurait dû commencer par les
grades les plus humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout
-cela se passait dans les premières années du règne de l'empereur
-Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en retourner au
-village de son père. Comme tout lui sembla sale, pauvre, mesquin!
-L'obscurité, le silence, l'isolement de la vie des steppes
-l'offusquaient à chaque pas; l'ennui le dévorait; avec cela personne
-dans la maison, hors sa mère, n'avait pour lui que des sentiments
-hostiles. Son père supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses
-habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui paraissaient
-avec assez de justesse, une délicatesse exagérée; il ne faisait que se
-plaindre de son fils, et le grondait sans cesse. «Rien ne lui convient
-ici, disait-il souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien,
+cela se passait dans les premières années du règne de l'empereur
+Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en retourner au
+village de son père. Comme tout lui sembla sale, pauvre, mesquin!
+L'obscurité, le silence, l'isolement de la vie des steppes
+l'offusquaient à chaque pas; l'ennui le dévorait; avec cela personne
+dans la maison, hors sa mère, n'avait pour lui que des sentiments
+hostiles. Son père supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses
+habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui paraissaient
+avec assez de justesse, une délicatesse exagérée; il ne faisait que se
+plaindre de son fils, et le grondait sans cesse. «Rien ne lui convient
+ici, disait-il souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien,
ne peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la chambre;
-la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas seulement batailler
-devant lui; il ne veut pas servir, il n'a pas pour un liard de santé,
+la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas seulement batailler
+devant lui; il ne veut pas servir, il n'a pas pour un liard de santé,
cette femmelette! Et tout cela, parce qu'il a la cervelle farcie de
-Voltaire.» Le vieillard détestait particulièrement Voltaire et <i>ce
-mécréant</i> de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de leurs
-&oelig;uvres: lire n'était pas de sa compétence.</p>
-
-<p>Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot remplissaient,
-en effet la tête de son fils, et non pas eux seulement, mais encore
-Rousseau, Raynal, Helvétius et consorts; mais ils ne remplissaient que
-sa tête. Son instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné
-à verser en bloc sur son élève toute la science du dix-huitième
-siècle.&mdash;Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet esprit, qui restait en
-lui sans se mêler à son sang, sans pénétrer dans son âme, sans produire
-de fortes convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous
+Voltaire.» Le vieillard détestait particulièrement Voltaire et <i>ce
+mécréant</i> de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de leurs
+&oelig;uvres: lire n'était pas de sa compétence.</p>
+
+<p>Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot remplissaient,
+en effet la tête de son fils, et non pas eux seulement, mais encore
+Rousseau, Raynal, Helvétius et consorts; mais ils ne remplissaient que
+sa tête. Son instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné
+à verser en bloc sur son élève toute la science du dix-huitième
+siècle.&mdash;Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet esprit, qui restait en
+lui sans se mêler à son sang, sans pénétrer dans son âme, sans produire
+de fortes convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous
exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans, quand,
-aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en avoir?</p>
+aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en avoir?</p>
-<p>La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la maison
-paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il n'avait même pas
-réussi à se lier avec sa s&oelig;ur, qui avait douze ans de plus que lui.
-Cette Glafyra était un être étrange; elle était laide, bossue, maigre,
-avait de grands yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées.
+<p>La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la maison
+paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il n'avait même pas
+réussi à se lier avec sa s&oelig;ur, qui avait douze ans de plus que lui.
+Cette Glafyra était un être étrange; elle était laide, bossue, maigre,
+avait de grands yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées.
Son visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux rappelaient son
-aïeule, la Bohémienne. Obstinée, dominatrice, elle n'avait jamais voulu
-entendre parler de mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement
-de son goût; tant <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle
-pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens paternels: son
-avarice était un trait de plus qu'elle tenait de sa grand'mère. De plus,
-elle lui portait envie: il était si bien élevé, il parlait si bien le
-français avec l'accent parisien, et elle pouvait à peine prononcer
-«bonjour,» et «comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents
-n'en savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il? Ivan ne
-savait comment dissiper sa tristesse et son ennui; il passa une année à
+aïeule, la Bohémienne. Obstinée, dominatrice, elle n'avait jamais voulu
+entendre parler de mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement
+de son goût; tant <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle
+pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens paternels: son
+avarice était un trait de plus qu'elle tenait de sa grand'mère. De plus,
+elle lui portait envie: il était si bien élevé, il parlait si bien le
+français avec l'accent parisien, et elle pouvait à peine prononcer
+«bonjour,» et «comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents
+n'en savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il? Ivan ne
+savait comment dissiper sa tristesse et son ennui; il passa une année à
la campagne, mais elle lui parut longue de dix ans. Il ne trouvait un
-peu de plaisir que chez sa mère, passait des heures entières dans ses
-appartements, bas et petits, écoutant son bavardage naïf et sans
-apprêts, et se gorgeant de confitures.</p>
+peu de plaisir que chez sa mère, passait des heures entières dans ses
+appartements, bas et petits, écoutant son bavardage naïf et sans
+apprêts, et se gorgeant de confitures.</p>
-<p>Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une très-jolie
+<p>Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une très-jolie
jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits fins; on la nommait
-Malanïa; elle était sage et modeste. Elle plut tout d'abord à Ivan
-Pétrovitch, bientôt il l'aima; sa démarche timide, ses réponses
-modestes, sa voix douce, son tendre sourire l'avaient captivé; tous les
-jours, elle lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à
-Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les jeunes filles
-russes seules savent aimer, et se donna à lui. Dans une maison de
-seigneur de village, aucun mystère ne peut rester longtemps caché;
-chacun connut bientôt la liaison du jeune maître avec Malanïa, et la
-nouvelle vint aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur
-moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une affaire aussi peu
+Malanïa; elle était sage et modeste. Elle plut tout d'abord à Ivan
+Pétrovitch, bientôt il l'aima; sa démarche timide, ses réponses
+modestes, sa voix douce, son tendre sourire l'avaient captivé; tous les
+jours, elle lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à
+Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les jeunes filles
+russes seules savent aimer, et se donna à lui. Dans une maison de
+seigneur de village, aucun mystère ne peut rester longtemps caché;
+chacun connut bientôt la liaison du jeune maître avec Malanïa, et la
+nouvelle vint aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur
+moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une affaire aussi peu
importante; mais il avait depuis longtemps une dent contre son fils, et
-il saisit avec bonheur l'occasion de confondre l'élégant philosophe
-pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva dans la
-maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan Pétrovitch mandé devant
-son père. Anna Pavlowna accourut au bruit. Elle essaya de calmer son
-mari, mais il n'écoutait plus rien. Il fondit sur son fils comme un
-oiseau de proie, lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son
-hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser sur Ivan
-toute la colère qui s'était amassée depuis si longtemps dans son c&oelig;ur
+il saisit avec bonheur l'occasion de confondre l'élégant philosophe
+pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva dans la
+maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan Pétrovitch mandé devant
+son père. Anna Pavlowna accourut au bruit. Elle essaya de calmer son
+mari, mais il n'écoutait plus rien. Il fondit sur son fils comme un
+oiseau de proie, lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son
+hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser sur Ivan
+toute la colère qui s'était amassée depuis si longtemps dans son c&oelig;ur
contre la princesse Koubensky; il l'accabla d'expressions injurieuses.
-Ivan Pétrovitch commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son
-père le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah!
-pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène; c'est le
-moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous étonner.» Et
-aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée, quoique avec un tremblement
-intérieur, <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> il annonça à son père qu'il avait tort de l'accuser
-d'immoralité; qu'il ne voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt
-à la réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de tous les
-préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser Malanïa. En prononçant
-ces mots, Ivan atteignit sans doute le but qu'il se proposait; son père
-fut tellement abasourdi, qu'il écarquilla les yeux et resta un instant
-immobile; mais il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans
-son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de simples souliers,
-il s'élança les poings levés contre son fils. Ce jour-là, Ivan, comme
-s'il l'eût fait exprès, s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel
-habit bleu à l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en
-peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa un grand cri
+Ivan Pétrovitch commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son
+père le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah!
+pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène; c'est le
+moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous étonner.» Et
+aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée, quoique avec un tremblement
+intérieur, <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> il annonça à son père qu'il avait tort de l'accuser
+d'immoralité; qu'il ne voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt
+à la réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de tous les
+préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser Malanïa. En prononçant
+ces mots, Ivan atteignit sans doute le but qu'il se proposait; son père
+fut tellement abasourdi, qu'il écarquilla les yeux et resta un instant
+immobile; mais il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans
+son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de simples souliers,
+il s'élança les poings levés contre son fils. Ce jour-là, Ivan, comme
+s'il l'eût fait exprès, s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel
+habit bleu à l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en
+peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa un grand cri
et se couvrit le visage de ses mains; pour son fils, il ne fit ni une ni
-deux; il prit ses jambes à son cou, traversa la maison et la cour, se
+deux; il prit ses jambes à son cou, traversa la maison et la cour, se
jeta dans le verger, puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route,
-et courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il n'entendît plus
-derrière lui les pas lourds de son père, et ses cris redoublés et
-entrecoupés.</p>
-
-<p>«Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»</p>
-
-<p>Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage; son père
-rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et annonça, respirant à
-peine, qu'il retirait à son fils sa bénédiction et son héritage. Il fit
-aussitôt brûler tous ses malheureux livres; la servante Malanïa fut
-exilée dans un village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan
-Pétrovitch et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,
-il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en embuscade
-pour arrêter au passage le chariot qui emportait Malanïa; il l'arracha
-de vive force à son escorte, courut avec elle à la ville voisine et
-l'épousa.</p>
-
-<p>Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement ironique et
-polie, et se rendit dans le village où demeurait son cousin au troisième
-degré, Dmitri Pestoff, avec sa s&oelig;ur Marpha, que nous connaissons
-déjà. Il leur raconta tout ce qui s'était passé, leur dit qu'il partait
-pour Pétersbourg, afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de
-donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il sanglota
-amèrement en prononçant le mot de <i>femme</i>, et, oubliant sa civilisation
-raffinée et sa philosophie, il tomba humblement à genoux devant ses
+et courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il n'entendît plus
+derrière lui les pas lourds de son père, et ses cris redoublés et
+entrecoupés.</p>
+
+<p>«Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»</p>
+
+<p>Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage; son père
+rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et annonça, respirant à
+peine, qu'il retirait à son fils sa bénédiction et son héritage. Il fit
+aussitôt brûler tous ses malheureux livres; la servante Malanïa fut
+exilée dans un village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan
+Pétrovitch et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,
+il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en embuscade
+pour arrêter au passage le chariot qui emportait Malanïa; il l'arracha
+de vive force à son escorte, courut avec elle à la ville voisine et
+l'épousa.</p>
+
+<p>Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement ironique et
+polie, et se rendit dans le village où demeurait son cousin au troisième
+degré, Dmitri Pestoff, avec sa s&oelig;ur Marpha, que nous connaissons
+déjà. Il leur raconta tout ce qui s'était passé, leur dit qu'il partait
+pour Pétersbourg, afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de
+donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il sanglota
+amèrement en prononçant le mot de <i>femme</i>, et, oubliant sa civilisation
+raffinée et sa philosophie, il tomba humblement à genoux devant ses
parents, comme un vrai paysan russe, en frappant la terre de son front.
-Les Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons, accédèrent
-aisément à sa prière; il passa trois semaines chez eux, attendant en
-secret une réponse de son père; mais il <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> n'en vint pas, et il
-ne pouvait pas en venir. À la nouvelle du mariage de son fils, Petre
-Andrévitch tomba malade, et défendit de prononcer devant lui le nom
-d'Ivan Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq cents
-roubles en papier au prêtre du village et les envoya à son fils avec une
-petite image pour sa bru. Elle eut peur d'écrire, mais son messager, un
-paysan petit et sec, qui avait le talent de faire ses soixante verstes à
-pied par jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop
-s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir la colère
-de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré une autre belle-fille,
-mais que telle n'avait sûrement pas été la volonté divine, et qu'elle
-envoyait à Malanïa Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit
-paysan reçut un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa
-nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la main et se
+Les Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons, accédèrent
+aisément à sa prière; il passa trois semaines chez eux, attendant en
+secret une réponse de son père; mais il <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> n'en vint pas, et il
+ne pouvait pas en venir. À la nouvelle du mariage de son fils, Petre
+Andrévitch tomba malade, et défendit de prononcer devant lui le nom
+d'Ivan Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq cents
+roubles en papier au prêtre du village et les envoya à son fils avec une
+petite image pour sa bru. Elle eut peur d'écrire, mais son messager, un
+paysan petit et sec, qui avait le talent de faire ses soixante verstes à
+pied par jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop
+s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir la colère
+de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré une autre belle-fille,
+mais que telle n'avait sûrement pas été la volonté divine, et qu'elle
+envoyait à Malanïa Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit
+paysan reçut un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa
+nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la main et se
remit en marche pour la maison.</p>
-<p>Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le c&oelig;ur joyeux. Un avenir
-inconnu l'attendait: la misère pouvait bien l'atteindre, mais il
-quittait la vie de la campagne, qu'il abhorrait. Surtout il était bien
-aise de n'avoir pas renié ses instituteurs, mais d'avoir au contraire
-mis réellement en pratique et justifié les principes de Rousseau, de
-Diderot et de <i>la Déclaration des droits de l'homme</i>. Le sentiment d'un
-devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un juste orgueil satisfait,
-remplissait son âme; en outre, la séparation de sa femme ne le troublait
-pas trop; il aurait plutôt craint de vivre avec elle. La première
-affaire était faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à
-Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse Koubensky,
-que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui n'avait pas encore eu le
-temps de mourir, voulant réparer ses torts envers son neveu, le
-recommanda à tous ses amis, et lui donna cinq mille roubles, son dernier
-argent, sans doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une
-guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés qu'il avait
-obtenu une place à l'ambassade russe à Londres, et qu'il s'embarquait
-sur le premier bâtiment anglais en partance. (Il n'était pas encore
-question de bateaux à vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une
-lettre de Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la
-naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de Pokrofskoé,
-le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore, en l'honneur du saint
-martyr du même nom. La faiblesse de Malanïa Serguéiewna était telle,
-qu'elle ne pouvait ajouter que quelques lignes; ces quelques lignes même
+<p>Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le c&oelig;ur joyeux. Un avenir
+inconnu l'attendait: la misère pouvait bien l'atteindre, mais il
+quittait la vie de la campagne, qu'il abhorrait. Surtout il était bien
+aise de n'avoir pas renié ses instituteurs, mais d'avoir au contraire
+mis réellement en pratique et justifié les principes de Rousseau, de
+Diderot et de <i>la Déclaration des droits de l'homme</i>. Le sentiment d'un
+devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un juste orgueil satisfait,
+remplissait son âme; en outre, la séparation de sa femme ne le troublait
+pas trop; il aurait plutôt craint de vivre avec elle. La première
+affaire était faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à
+Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse Koubensky,
+que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui n'avait pas encore eu le
+temps de mourir, voulant réparer ses torts envers son neveu, le
+recommanda à tous ses amis, et lui donna cinq mille roubles, son dernier
+argent, sans doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une
+guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés qu'il avait
+obtenu une place à l'ambassade russe à Londres, et qu'il s'embarquait
+sur le premier bâtiment anglais en partance. (Il n'était pas encore
+question de bateaux à vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une
+lettre de Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la
+naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de Pokrofskoé,
+le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore, en l'honneur du saint
+martyr du même nom. La faiblesse de Malanïa Serguéiewna était telle,
+qu'elle ne pouvait ajouter que quelques lignes; ces quelques lignes même
surprirent beaucoup son mari; il ignorait que Marpha <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>
-Timoféevna eût enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne
-s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la paternité; il
-faisait en ce moment la cour à l'une des plus célèbres Phrynés ou Laïs
-du jour. (Les noms classiques étaient encore de mode.) La paix de
-Tilsitt venait d'être signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le
-monde était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux noirs
-d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il avait peu d'argent,
-mais il jouait heureusement, faisait des connaissances, prenait part à
-tous les plaisirs imaginables; en un mot, il commençait à voguer toutes
+Timoféevna eût enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne
+s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la paternité; il
+faisait en ce moment la cour à l'une des plus célèbres Phrynés ou Laïs
+du jour. (Les noms classiques étaient encore de mode.) La paix de
+Tilsitt venait d'être signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le
+monde était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux noirs
+d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il avait peu d'argent,
+mais il jouait heureusement, faisait des connaissances, prenait part à
+tous les plaisirs imaginables; en un mot, il commençait à voguer toutes
voiles dehors.</p>
</div>
<h4>V</h4>
-<p>De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que
-son père.</p>
+<p>De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que
+son père.</p>
<p>En se rendant dans ses terres, il va visiter les <i>Kalitine</i>, ses
voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration.
-Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va
-pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même
+Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va
+pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même
maison.</p>
-<p>Voici le portrait de cette tante appelée <i>Marpha Timoféevna</i>.</p>
+<p>Voici le portrait de cette tante appelée <i>Marpha Timoféevna</i>.</p>
<div class="quote">
-<p>Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de son
-état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous également chers
-à son c&oelig;ur: un rouge-gorge savant, affligé d'un goître, qu'elle avait
+<p>Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de son
+état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous également chers
+à son c&oelig;ur: un rouge-gorge savant, affligé d'un goître, qu'elle avait
pris en affection depuis qu'il ne pouvait plus ni siffler, ni tirer son
seau d'eau; Roska, un petit chien craintif et doux; Matros, un chat de
-la plus méchante espèce; puis une petite fille brune et très-remuante,
+la plus méchante espèce; puis une petite fille brune et très-remuante,
d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez pointu, qu'on appelait la
-petite Schourotschka; et enfin Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée
-d'environ cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une petite
-katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La petite Schourotschka
-était de basse bourgeoisie et orpheline. Marpha Timoféevna l'avait
-<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> recueillie chez elle par pitié, ainsi que Roska; elle les
-avait trouvés dans la rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous
-deux trempés par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien;
-quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui n'avait pas
-de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce au lieu de la nourrir,
-la céda de grand c&oelig;ur à la vieille dame. Enfin, Marpha Timoféevna,
-avait fait la connaissance de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle
-était allée en pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle
-priait Dieu <i>de bon appétit</i>, selon la pittoresque expression de la
-bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en pleine église et l'avait invitée
-à venir prendre une tasse de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues
-inséparables. Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans
-enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus accommodant; une
-tête ronde et grise, des mains blanches et douces, une figure avenante,
-malgré ses traits un peu gros et un nez épaté et de forme assez comique.
-Elle professait un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté,
-l'aimait infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de temps
-en temps sur la sensibilité de son c&oelig;ur; car elle avait un faible
+petite Schourotschka; et enfin Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée
+d'environ cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une petite
+katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La petite Schourotschka
+était de basse bourgeoisie et orpheline. Marpha Timoféevna l'avait
+<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> recueillie chez elle par pitié, ainsi que Roska; elle les
+avait trouvés dans la rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous
+deux trempés par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien;
+quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui n'avait pas
+de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce au lieu de la nourrir,
+la céda de grand c&oelig;ur à la vieille dame. Enfin, Marpha Timoféevna,
+avait fait la connaissance de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle
+était allée en pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle
+priait Dieu <i>de bon appétit</i>, selon la pittoresque expression de la
+bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en pleine église et l'avait invitée
+à venir prendre une tasse de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues
+inséparables. Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans
+enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus accommodant; une
+tête ronde et grise, des mains blanches et douces, une figure avenante,
+malgré ses traits un peu gros et un nez épaté et de forme assez comique.
+Elle professait un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté,
+l'aimait infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de temps
+en temps sur la sensibilité de son c&oelig;ur; car elle avait un faible
pour les jeunes gens, et la plaisanterie la plus innocente la faisait
rougir comme une petite fille. Tout son avoir consistait en douze cents
-roubles assignats; elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur
-un certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré aucune
-servilité auprès de sa personne.</p>
+roubles assignats; elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur
+un certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré aucune
+servilité auprès de sa personne.</p>
-<p>«Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as pas vu ma
-famille hier soir; admire-la maintenant. Nous voilà tous réunis pour le
-thé; c'est le second, celui des jours de fête. Tu peux caresser tout le
+<p>«Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as pas vu ma
+famille hier soir; admire-la maintenant. Nous voilà tous réunis pour le
+thé; c'est le second, celui des jours de fête. Tu peux caresser tout le
monde: seulement, la petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et
-le chat t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?</p>
+le chat t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?</p>
-<p>&mdash;Aujourd'hui même.&mdash;Lavretzky s'assit sur une petite chaise
-basse.&mdash;J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai même vu
+<p>&mdash;Aujourd'hui même.&mdash;Lavretzky s'assit sur une petite chaise
+basse.&mdash;J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai même vu
Lisaveta Michailovna.</p>
-<p>&mdash;Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est pas
+<p>&mdash;Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est pas
Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas casser la chaise de
la petite Schourotschka.</p>
-<p>&mdash;Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?</p>
+<p>&mdash;Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?</p>
-<p>&mdash;Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.</p>
+<p>&mdash;Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.</p>
-<p>&mdash;N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> en
-sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la première messe, vous
-irez à la dernière.</p>
+<p>&mdash;N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> en
+sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la première messe, vous
+irez à la dernière.</p>
-<p>&mdash;Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop paresseuse, ma mère;
-je me gâte en prenant trop de thé.»</p>
+<p>&mdash;Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop paresseuse, ma mère;
+je me gâte en prenant trop de thé.»</p>
-<p>Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât d'égale à égale,
-mais ce n'était pas pour rien qu'elle était une Pestoff. Trois Pestoff
-sont écrits sur le livre commémoratif de Jean le Terrible. Marpha
-Timoféevna le savait.</p>
+<p>Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât d'égale à égale,
+mais ce n'était pas pour rien qu'elle était une Pestoff. Trois Pestoff
+sont écrits sur le livre commémoratif de Jean le Terrible. Marpha
+Timoféevna le savait.</p>
-<p>«Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna vient de me
+<p>«Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna vient de me
parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il? Panchine? je crois. Quel
homme-est-ce?</p>
-<p>&mdash;Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.</p>
+<p>&mdash;Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.</p>
-<p>«Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret, qu'il rôde en
-prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas assez pour elle, à ce qu'il
-paraît, d'en chuchoter avec son fils de prêtre; non, cela ne lui suffit
-pas. Rien n'est encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut
+<p>«Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret, qu'il rôde en
+prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas assez pour elle, à ce qu'il
+paraît, d'en chuchoter avec son fils de prêtre; non, cela ne lui suffit
+pas. Rien n'est encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut
qu'elle bavarde.</p>
-<p>«Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.</p>
+<p>«Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.</p>
-<p>&mdash;Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait pas lieu de se
-réjouir.</p>
+<p>&mdash;Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait pas lieu de se
+réjouir.</p>
-<p>&mdash;Il ne vous plaît pas!</p>
+<p>&mdash;Il ne vous plaît pas!</p>
-<p>&mdash;Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez que Nastasia
+<p>&mdash;Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez que Nastasia
Karpovna en soit amoureuse?</p>
-<p>&mdash;Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout effarée. Ne
-craignez-vous pas Dieu!»</p>
+<p>&mdash;Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout effarée. Ne
+craignez-vous pas Dieu!»</p>
-<p>Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur son cou.</p>
+<p>Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur son cou.</p>
-<p>«Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna; il sait bien
-comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une tabatière. Fédia,
-demande-lui une prise; tu verras quelle belle tabatière! Sur le
-couvercle est peint un hussard à cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère,
-de ne pas chercher à te justifier.»</p>
+<p>«Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna; il sait bien
+comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une tabatière. Fédia,
+demande-lui une prise; tu verras quelle belle tabatière! Sur le
+couvercle est peint un hussard à cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère,
+de ne pas chercher à te justifier.»</p>
-<p>Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de dénégation.</p>
+<p>Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de dénégation.</p>
-<p>«Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.</p>
+<p>«Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.</p>
-<p>&mdash;Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme d'autrui, vois-tu,
-c'est une forêt obscure, surtout l'âme d'une jeune fille. Tiens, ne
+<p>&mdash;Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme d'autrui, vois-tu,
+c'est une forêt obscure, surtout l'âme d'une jeune fille. Tiens, ne
veux-tu pas approfondir le c&oelig;ur de la petite Schourotschka! Pourquoi
-donc se cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es entré?»</p>
+donc se cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es entré?»</p>
-<p>La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu depuis
+<p>La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu depuis
longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> «Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe dans
-le c&oelig;ur d'une jeune fille?»</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> «Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe dans
+le c&oelig;ur d'une jeune fille?»</p>
<p>Et il fit mine de se retirer.</p>
-<p>«Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha Timoféevna.</p>
+<p>«Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha Timoféevna.</p>
<p>&mdash;C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.</p>
-<p>&mdash;Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à Lavriki,&mdash;cela
-te regarde; seulement va saluer la tombe de ta mère, et aussi celle de
-ta grand'mère. Tu as acquis tant de savoir à l'étranger; et qui sait,
-pourtant? peut-être sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es
+<p>&mdash;Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à Lavriki,&mdash;cela
+te regarde; seulement va saluer la tombe de ta mère, et aussi celle de
+ta grand'mère. Tu as acquis tant de savoir à l'étranger; et qui sait,
+pourtant? peut-être sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es
venu les voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe pour
-le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble argent.
+le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble argent.
Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette messe. De son vivant je
-ne l'aimais pas, mais il faut lui rendre justice; c'était une fille de
-caractère et d'esprit,&mdash;et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant,
-que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»</p>
-
-<p>Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.</p>
-
-<p>«Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en inquiète pas. Ce
-n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il lui faut.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en
-s'éloignant.</p>
-
-<p>Quatre heures après, il était en route, et son tarantass roulait
-rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une grande sécheresse
-depuis quinze jours; un léger brouillard répandait dans l'atmosphère une
-teinte laiteuse et enveloppait les forêts lointaines; on sentait
-s'exhaler comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés dessinaient
-leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu clair; un vent assez fort
-soufflait par bouffées sèches qui ne rafraîchissaient point l'air. La
-tête appuyée contre les coussins de la voiture, les bras croisés sur sa
-poitrine, Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés
-qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises qui
+ne l'aimais pas, mais il faut lui rendre justice; c'était une fille de
+caractère et d'esprit,&mdash;et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant,
+que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»</p>
+
+<p>Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.</p>
+
+<p>«Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en inquiète pas. Ce
+n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il lui faut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en
+s'éloignant.</p>
+
+<p>Quatre heures après, il était en route, et son tarantass roulait
+rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une grande sécheresse
+depuis quinze jours; un léger brouillard répandait dans l'atmosphère une
+teinte laiteuse et enveloppait les forêts lointaines; on sentait
+s'exhaler comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés dessinaient
+leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu clair; un vent assez fort
+soufflait par bouffées sèches qui ne rafraîchissaient point l'air. La
+tête appuyée contre les coussins de la voiture, les bras croisés sur sa
+poitrine, Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés
+qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises qui
semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui suivaient d'un &oelig;il
-bêtement soupçonneux l'équipage qui passait, et sur les longues raies
-semées d'armoise, d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait
-l'horizon et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si fertile;
+bêtement soupçonneux l'équipage qui passait, et sur les longues raies
+semées d'armoise, d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait
+l'horizon et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si fertile;
cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que couvrent des buissons
-de chênes nains, ces villages gris, ces maigres bouleaux; enfin tout ce
+de chênes nains, ces villages gris, ces maigres bouleaux; enfin tout ce
spectacle de la nature russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps,
-<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> éveillait dans son c&oelig;ur des sentiments à la fois doux et
-tristes, et tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était
-pas sans charme.&mdash;Ses pensées se succédaient lentement, mais leurs
-contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui erraient au-dessus
-de sa tête. Il évoquait le souvenir de son enfance, de sa mère, du
-moment où on l'avait apporté auprès d'elle à son lit de mort, et où,
-serrant sa tête contre son c&oelig;ur, elle s'était mise d'une voix faible,
-à se lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra
-Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord robuste,
-toujours mécontent, et dont la voix cuivrée résonnait à son oreille;
+<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> éveillait dans son c&oelig;ur des sentiments à la fois doux et
+tristes, et tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était
+pas sans charme.&mdash;Ses pensées se succédaient lentement, mais leurs
+contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui erraient au-dessus
+de sa tête. Il évoquait le souvenir de son enfance, de sa mère, du
+moment où on l'avait apporté auprès d'elle à son lit de mort, et où,
+serrant sa tête contre son c&oelig;ur, elle s'était mise d'une voix faible,
+à se lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra
+Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord robuste,
+toujours mécontent, et dont la voix cuivrée résonnait à son oreille;
plus tard, vieillard aveugle, larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il
-se souvint qu'un jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard
-s'était mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en prenant
-un air modeste et en clignant ses yeux privés de lumière; il se souvint
-de Barbe, et ses traits se crispèrent comme chez un homme saisi d'une
-subite douleur. Il secoua la tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.</p>
-
-<p>«Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie. Honnête jeune
-fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son visage est pâle, mais
-plein de fraîcheur; ses yeux sont doux, sa bouche sérieuse et son regard
-innocent! Quel dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille,
-démarche gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir, quand
-elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement sans sourire, puis
-s'absorbe dans sa pensée et rejette ses cheveux en arrière! Je le crois
+se souvint qu'un jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard
+s'était mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en prenant
+un air modeste et en clignant ses yeux privés de lumière; il se souvint
+de Barbe, et ses traits se crispèrent comme chez un homme saisi d'une
+subite douleur. Il secoua la tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.</p>
+
+<p>«Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie. Honnête jeune
+fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son visage est pâle, mais
+plein de fraîcheur; ses yeux sont doux, sa bouche sérieuse et son regard
+innocent! Quel dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille,
+démarche gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir, quand
+elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement sans sourire, puis
+s'absorbe dans sa pensée et rejette ses cheveux en arrière! Je le crois
aussi, Panchine n'est pas digne d'elle. Et pourtant, que lui
-manque-t-il? À quoi vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent
-les autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux. Mais il
-ne put dormir, et resta plongé dans cet état de torpeur mentale qui nous
-est si familière en voyage. Les images du passé continuèrent à monter
-lentement dans son âme, se mêlant et se confondant avec d'autres
-tableaux. Lavretzky se mit,&mdash;Dieu sait pourquoi!&mdash;à penser à sir Robert
-Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il aurait remportée
-s'il eût été général; il croyait entendre le canon et les cris de
-guerre. Sa tête glissait de côté, il ouvrait les yeux... Les mêmes
-champs, le même paysage des steppes, le fer usé des chevaux brillaient
-tour à tour à travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à
-parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en reviens joli
-garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette réflexion lui tourna
-l'esprit <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> et il cria: «En avant!» puis s'enveloppant de son
-manteau, il s'enfonça davantage encore dans les coussins. Le tarantass
+manque-t-il? À quoi vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent
+les autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux. Mais il
+ne put dormir, et resta plongé dans cet état de torpeur mentale qui nous
+est si familière en voyage. Les images du passé continuèrent à monter
+lentement dans son âme, se mêlant et se confondant avec d'autres
+tableaux. Lavretzky se mit,&mdash;Dieu sait pourquoi!&mdash;à penser à sir Robert
+Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il aurait remportée
+s'il eût été général; il croyait entendre le canon et les cris de
+guerre. Sa tête glissait de côté, il ouvrait les yeux... Les mêmes
+champs, le même paysage des steppes, le fer usé des chevaux brillaient
+tour à tour à travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à
+parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en reviens joli
+garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette réflexion lui tourna
+l'esprit <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> et il cria: «En avant!» puis s'enveloppant de son
+manteau, il s'enfonça davantage encore dans les coussins. Le tarantass
fit un brusque cahot: Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux.
-Devant lui, sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on
-voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets étaient fermés et
-dont le perron s'inclinait de côté. De la porte jusqu'au bâtiment, la
-vaste cour était remplie d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du
-chanvre. Là se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore
-bien conservé. C'était Wassiliewskoé.</p>
-
-<p>Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et arrêta les
-chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur le siége, et s'apprêtant
-à sauter en bas, il appela du monde. On entendit un aboiement sourd et
+Devant lui, sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on
+voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets étaient fermés et
+dont le perron s'inclinait de côté. De la porte jusqu'au bâtiment, la
+vaste cour était remplie d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du
+chanvre. Là se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore
+bien conservé. C'était Wassiliewskoé.</p>
+
+<p>Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et arrêta les
+chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur le siége, et s'apprêtant
+à sauter en bas, il appela du monde. On entendit un aboiement sourd et
rauque, mais on ne vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau.
-L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes accourut, sans
-qu'on vît d'où il sortait, un homme en cafetan de nankin, la tête
+L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes accourut, sans
+qu'on vît d'où il sortait, un homme en cafetan de nankin, la tête
blanche comme la neige. Il couvrit ses yeux pour les abriter des rayons
du soleil et regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses
-deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur place, et
-se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère. Le tarantass entra dans
-la cour, faisant bruire l'ortie sous ses roues, et s'arrêta devant le
-perron. L'homme à la tête blanche, vieillard encore alerte, se tenait
-déjà, les jambes écartées et de travers, sur la dernière marche; il
-décrocha le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en
-aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.</p>
+deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur place, et
+se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère. Le tarantass entra dans
+la cour, faisant bruire l'ortie sous ses roues, et s'arrêta devant le
+perron. L'homme à la tête blanche, vieillard encore alerte, se tenait
+déjà, les jambes écartées et de travers, sur la dernière marche; il
+décrocha le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en
+aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.</p>
-<p>«Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles Antoine,
-n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»</p>
+<p>«Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles Antoine,
+n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»</p>
<p>Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les clefs. Pendant
-ce temps le iamstchik restait immobile, penché de côté et regardant la
-porte fermée, tandis que le laquais de Lavretzky gardait la pose
-pittoresque qu'il avait prise en sautant à terre, une main appuyée sur
-le siége. Le vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent
+ce temps le iamstchik restait immobile, penché de côté et regardant la
+porte fermée, tandis que le laquais de Lavretzky gardait la pose
+pittoresque qu'il avait prise en sautant à terre, une main appuyée sur
+le siége. Le vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent
et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien haut les coudes
-pour ouvrir la porte; puis il se plaça de côté et fit de nouveau un
+pour ouvrir la porte; puis il se plaça de côté et fit de nouveau un
profond salut.</p>
-<p>«Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa Lavretzky, en
+<p>«Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa Lavretzky, en
entrant dans un petit vestibule, tandis que les volets s'ouvraient avec
-fracas les uns après les autres, et que le jour pénétrait dans les
-chambres désertes.</p>
+fracas les uns après les autres, et que le jour pénétrait dans les
+chambres désertes.</p>
-<p>La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ans
-auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été construite, au
-dernier siècle, en bois de sapin; elle paraissait ancienne, mais elle
-pouvait se conserver encore une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky
+<p>La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ans
+auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été construite, au
+dernier siècle, en bois de sapin; elle paraissait ancienne, mais elle
+pouvait se conserver encore une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky
parcourut toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles mouches
-indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur poussière, qui restaient
-attachées aux plafonds, il fit partout ouvrir les fenêtres, closes
-depuis la mort de Glafyra Pétrowna.</p>
-
-<p>Tout dans la maison était resté dans le même état; les petits divans du
-salon, sur leurs pieds grêles, tendus de damas gris, lustrés, usés et
-défoncés, rappelaient le temps de l'impératrice Catherine. Dans le
-salon, on voyait le fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec
+indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur poussière, qui restaient
+attachées aux plafonds, il fit partout ouvrir les fenêtres, closes
+depuis la mort de Glafyra Pétrowna.</p>
+
+<p>Tout dans la maison était resté dans le même état; les petits divans du
+salon, sur leurs pieds grêles, tendus de damas gris, lustrés, usés et
+défoncés, rappelaient le temps de l'impératrice Catherine. Dans le
+salon, on voyait le fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec
son dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de
-s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était accroché un ancien
-portrait de l'aïeul de Fédor, André Lavretzky: son visage sombre et
-bilieux se détachait à peine du fond noirci et écaillé; ses petits yeux
-méchants lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes et
-gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient en brosse
-au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des angles du portrait
-pendait une couronne d'immortelles, couverte de poussière.</p>
-
-<p>«C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la tresser de ses
-propres mains.»</p>
-
-<p>Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un rideau
-d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de coussins à demi fanés
-et une mince couverture ouatée étaient étendues sur le lit, au-dessus
-duquel pendait une image reproduisant la Présentation de la Vierge, que
-la vieille demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses
-derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la fenêtre se
-trouvait une toilette en marqueterie ornée de cuivres et surmontée d'un
-miroir doré et noirci.&mdash;Une porte donnait dans l'oratoire, dont les murs
-étaient nus, et où l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie
-d'images. Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la
-place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.</p>
-
-<p>Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et la remise;
-à sa place parut une vieille femme presque aussi âgée que lui; sa tête
-branlante était couverte d'un mouchoir qui descendait jusqu'aux
-sourcils; l'habitude de l'obéissance passive se peignait dans ses yeux,
+s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était accroché un ancien
+portrait de l'aïeul de Fédor, André Lavretzky: son visage sombre et
+bilieux se détachait à peine du fond noirci et écaillé; ses petits yeux
+méchants lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes et
+gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient en brosse
+au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des angles du portrait
+pendait une couronne d'immortelles, couverte de poussière.</p>
+
+<p>«C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la tresser de ses
+propres mains.»</p>
+
+<p>Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un rideau
+d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de coussins à demi fanés
+et une mince couverture ouatée étaient étendues sur le lit, au-dessus
+duquel pendait une image reproduisant la Présentation de la Vierge, que
+la vieille demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses
+derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la fenêtre se
+trouvait une toilette en marqueterie ornée de cuivres et surmontée d'un
+miroir doré et noirci.&mdash;Une porte donnait dans l'oratoire, dont les murs
+étaient nus, et où l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie
+d'images. Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la
+place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.</p>
+
+<p>Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et la remise;
+à sa place parut une vieille femme presque aussi âgée que lui; sa tête
+branlante était couverte d'un mouchoir qui descendait jusqu'aux
+sourcils; l'habitude de l'obéissance passive se peignait dans ses yeux,
et il s'y joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle s'approcha
-de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta à la porte, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>
-comme pour attendre ses ordres. Il avait complétement oublié son nom; il
-ne se souvenait même pas de l'avoir jamais vue. Elle s'appelait
-Apraxéïa; quarante ans auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de
-la maison et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle
-parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait conservé qu'un air
-d'aveugle obéissance.</p>
+de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta à la porte, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>
+comme pour attendre ses ordres. Il avait complétement oublié son nom; il
+ne se souvenait même pas de l'avoir jamais vue. Elle s'appelait
+Apraxéïa; quarante ans auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de
+la maison et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle
+parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait conservé qu'un air
+d'aveugle obéissance.</p>
<p>Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues
chemises,&mdash;petits-fils d'Antoine,&mdash;vivait encore dans la maison un
-paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un coq de bruyère. Le
-vieux chien infirme qui avait salué le retour de Lavretzky n'était guère
-plus utile au logis; il y avait dix ans qu'il était attaché avec une
-lourde chaîne, achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine
-s'il avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.</p>
-
-<p>Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin et en fut
-satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises herbes, de buissons de
+paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un coq de bruyère. Le
+vieux chien infirme qui avait salué le retour de Lavretzky n'était guère
+plus utile au logis; il y avait dix ans qu'il était attaché avec une
+lourde chaîne, achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine
+s'il avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.</p>
+
+<p>Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin et en fut
+satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises herbes, de buissons de
groseilliers et de framboisiers. Il s'y trouvait de beaux ombrages, de
-vieux tilleuls, remarquables par leur développement gigantesque et par
-l'étrange disposition de leurs branches: on les avait plantés trop près
-les uns des autres; ils avaient été taillés naguère,&mdash;il y avait cent
-ans, peut-être.&mdash;Le jardin finissait à un petit étang clair, bordé de
-joncs rougeâtres.&mdash;Les traces de la vie humaine s'effacent vite: la
-propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de devenir
-déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce sommeil qui enveloppe
-tout ce qui est à l'abri de l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch
+vieux tilleuls, remarquables par leur développement gigantesque et par
+l'étrange disposition de leurs branches: on les avait plantés trop près
+les uns des autres; ils avaient été taillés naguère,&mdash;il y avait cent
+ans, peut-être.&mdash;Le jardin finissait à un petit étang clair, bordé de
+joncs rougeâtres.&mdash;Les traces de la vie humaine s'effacent vite: la
+propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de devenir
+déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce sommeil qui enveloppe
+tout ce qui est à l'abri de l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch
parcourut aussi le village; les paysannes le regardaient du seuil de
-leurs izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de loin,
-les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec indifférence.
-Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses serviteurs et son cuisinier
-que vers le soir; les provisions n'étaient pas encore arrivées de
-Lavriki,&mdash;il fallut s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les
-arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la pluma.
-Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable lessivage et la mit à
+leurs izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de loin,
+les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec indifférence.
+Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses serviteurs et son cuisinier
+que vers le soir; les provisions n'étaient pas encore arrivées de
+Lavriki,&mdash;il fallut s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les
+arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la pluma.
+Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable lessivage et la mit à
la casserole. Lorsqu'elle fut cuite, Antoine couvrit et disposa la
-table, plaça devant le couvert une salière en métal noirci, à trois
-pieds, et une carafe taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il
-annonça ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était
-servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur, la main
-droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme exhalait <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>
-une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et en retira la poule,
+table, plaça devant le couvert une salière en métal noirci, à trois
+pieds, et une carafe taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il
+annonça ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était
+servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur, la main
+droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme exhalait <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>
+une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et en retira la poule,
dont les tendons se dissimulaient mal sous la peau dure et coriace; la
-chair avait la saveur d'un morceau de bois. Après avoir ainsi dîné,
-Lavretzky manifesta le désir de prendre du thé, etc...</p>
+chair avait la saveur d'un morceau de bois. Après avoir ainsi dîné,
+Lavretzky manifesta le désir de prendre du thé, etc...</p>
-<p>«Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le vieillard.</p>
+<p>«Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le vieillard.</p>
<p>Et il tint parole.</p>
-<p>On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de papier rouge; on
-découvrit un <i>samowar</i>, petit, à la vérité, mais qui fonctionnait d'une
-manière fort bruyante; on trouva même quelques pauvres morceaux de sucre
-à moitié fondus. Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui
-rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient peintes des
-cartes à jouer; on ne la servait qu'aux étrangers, et maintenant c'était
-lui, étranger à son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir,
-arrivèrent les serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le
-lit de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger. Il
-éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en
-proie à ce sentiment désagréable qu'éprouvent tous ceux qui passent une
-première nuit dans un endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait
-que l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait s'habituer à
-un nouveau venu, que les murs mêmes de la maison s'étonnaient de sa
-présence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par
+<p>On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de papier rouge; on
+découvrit un <i>samowar</i>, petit, à la vérité, mais qui fonctionnait d'une
+manière fort bruyante; on trouva même quelques pauvres morceaux de sucre
+à moitié fondus. Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui
+rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient peintes des
+cartes à jouer; on ne la servait qu'aux étrangers, et maintenant c'était
+lui, étranger à son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir,
+arrivèrent les serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le
+lit de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger. Il
+éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en
+proie à ce sentiment désagréable qu'éprouvent tous ceux qui passent une
+première nuit dans un endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait
+que l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait s'habituer à
+un nouveau venu, que les murs mêmes de la maison s'étonnaient de sa
+présence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par
s'endormir. Antoine resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe
-de la croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer à voix
-basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu s'attendre à voir
-le maître s'établir à Wassiliewskoé, lorsqu'il avait à deux pas un si
+de la croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer à voix
+basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu s'attendre à voir
+le maître s'établir à Wassiliewskoé, lorsqu'il avait à deux pas un si
beau domaine avec une maison si confortable; ils ne se doutaient pas que
-c'était justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce
-qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir chuchoté
+c'était justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce
+qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir chuchoté
longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la plaque de fer,
-depuis longtemps muette, qui était accrochée au magasin à blé. Ensuite
-il s'accroupit dans la cour, sans même couvrir sa pauvre tête blanche.
-La nuit de mai était calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil
+depuis longtemps muette, qui était accrochée au magasin à blé. Ensuite
+il s'accroupit dans la cour, sans même couvrir sa pauvre tête blanche.
+La nuit de mai était calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil
doux et paisible.</p>
<p>Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa avec le
-<i>starosta</i>, visita la grange, fit délivrer de sa chaîne le chien de la
-basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea même pas à
-profiter de sa liberté. <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Rentré à la maison, Théodore
-s'abandonna à une espèce d'engourdissement paisible, qui ne le quitta
-pas de toute la journée.</p>
-
-<p>«Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à plusieurs reprises.</p>
-
-<p>Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait prêter
-l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux bruits étouffés qui
-venaient du village solitaire.&mdash;Une voix grêle et aiguë fredonnait une
-chanson derrière les grandes orties; le cousin qui bourdonne semble lui
-faire écho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu
+<i>starosta</i>, visita la grange, fit délivrer de sa chaîne le chien de la
+basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea même pas à
+profiter de sa liberté. <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Rentré à la maison, Théodore
+s'abandonna à une espèce d'engourdissement paisible, qui ne le quitta
+pas de toute la journée.</p>
+
+<p>«Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait prêter
+l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux bruits étouffés qui
+venaient du village solitaire.&mdash;Une voix grêle et aiguë fredonnait une
+chanson derrière les grandes orties; le cousin qui bourdonne semble lui
+faire écho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu
du murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit du
-bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq chante dans la
-rue, en prolongeant sa note finale; puis, c'est une porte cochère qui
+bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq chante dans la
+rue, en prolongeant sa note finale; puis, c'est une porte cochère qui
crie sur ses gonds ou un cheval qui hennit. Une femme passe et prononce
quelques mots d'une voix glapissante.</p>
-<p>«Eh! mon petit <i>Loulou</i>!» dit Antoine à une petite fille de deux ans
+<p>«Eh! mon petit <i>Loulou</i>!» dit Antoine à une petite fille de deux ans
qu'il porte sur les bras.</p>
-<p>«Apporte le <i>kwass</i>,» dit encore la même voix de femme.</p>
+<p>«Apporte le <i>kwass</i>,» dit encore la même voix de femme.</p>
<p>Et tout cela est suivi d'un morne silence.&mdash;Plus un souffle, plus le
-moindre bruit. Le vent n'agite pas même les feuilles; les hirondelles
-silencieuses glissent les unes après les autres, effleurant la terre de
+moindre bruit. Le vent n'agite pas même les feuilles; les hirondelles
+silencieuses glissent les unes après les autres, effleurant la terre de
leurs ailes, et le cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.</p>
-<p>«Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore Lavretzky. Et
+<p>«Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore Lavretzky. Et
toujours, en tout temps, la vie est ici triste et lente; celui qui entre
-dans son cercle doit se résigner; ici, point de trouble, point
-d'agitation; il n'est permis de toucher au but qu'à celui qui fait tout
+dans son cercle doit se résigner; ici, point de trouble, point
+d'agitation; il n'est permis de toucher au but qu'à celui qui fait tout
doucement son chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le
-soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette paix et
-dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon trapu sort de
-l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa tige grasse, et, plus
-haut encore, les <i>larmes de la Vierge</i> suspendent leurs grappes rosées.
+soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette paix et
+dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon trapu sort de
+l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa tige grasse, et, plus
+haut encore, les <i>larmes de la Vierge</i> suspendent leurs grappes rosées.
Puis, au loin, dans les champs, on voit blanchir en ondulant le seigle
-et l'avoine, qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent
-sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est à l'amour
-d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années; eh bien! que l'ennui
-me rende la raison, qu'il me rende la paix de l'âme, et m'apprenne
-désormais à agir sans précipitation!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone et
-d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre, et pourtant, il
-ne peut se défendre d'attendre encore. De toutes parts, le calme
+et l'avoine, qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent
+sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est à l'amour
+d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années; eh bien! que l'ennui
+me rende la raison, qu'il me rende la paix de l'âme, et m'apprenne
+désormais à agir sans précipitation!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone et
+d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre, et pourtant, il
+ne peut se défendre d'attendre encore. De toutes parts, le calme
l'envahit. Le soleil s'incline doucement sur le ciel bleu et limpide;
-les nuages flottent lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir
-un but et savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la
-terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et tumultueux;
-ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne
-put s'arracher avant le soir à la contemplation de cette vie qui
-s'écoulait ainsi; les tristes souvenirs du passé fondaient dans son âme
-comme la neige du printemps.&mdash;Et, chose étrange! jamais il n'avait
-ressenti aussi profondément encore l'amour du sol natal.</p>
+les nuages flottent lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir
+un but et savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la
+terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et tumultueux;
+ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne
+put s'arracher avant le soir à la contemplation de cette vie qui
+s'écoulait ainsi; les tristes souvenirs du passé fondaient dans son âme
+comme la neige du printemps.&mdash;Et, chose étrange! jamais il n'avait
+ressenti aussi profondément encore l'amour du sol natal.</p>
</div>
<h4>VI</h4>
-<p>Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné
+<p>Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné
de sa tante Glafyra.</p>
<div class="quote">
-<p>Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les Kalitine; il y
-passa la soirée comme le vieux musicien s'y trouvait. Il plut beaucoup à
-Théodore: celui-ci, grâce à son père, ne jouait d'aucun instrument.
-Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique sérieuse, la
-musique classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait envoyé
-hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de précision. Lemme
-s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure.
-Maria Dmitriévna se mit d'abord à rire en le regardant, puis alla se
-coucher. Elle prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit,
-Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta jusqu'à
-trois heures du matin. Lemm se laissa aller à causer. Il s'était
-redressé, ses yeux s'étaient agrandi et étincelaient, ses cheveux même
-s'étaient levés sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne
-lui avait témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses
-questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard en fut
-touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte, lui joua et lui
-chanta même d'une voix éteinte quelques fragments de ses compositions;
+<p>Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les Kalitine; il y
+passa la soirée comme le vieux musicien s'y trouvait. Il plut beaucoup à
+Théodore: celui-ci, grâce à son père, ne jouait d'aucun instrument.
+Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique sérieuse, la
+musique classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait envoyé
+hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de précision. Lemme
+s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure.
+Maria Dmitriévna se mit d'abord à rire en le regardant, puis alla se
+coucher. Elle prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit,
+Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta jusqu'à
+trois heures du matin. Lemm se laissa aller à causer. Il s'était
+redressé, ses yeux s'étaient agrandi et étincelaient, ses cheveux même
+s'étaient levés sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne
+lui avait témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses
+questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard en fut
+touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte, lui joua et lui
+chanta même d'une voix éteinte quelques fragments de ses compositions;
<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> entre autres, toute une ballade de Schiller, <i>Fridolin</i>, qu'il
-avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques
-passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer quelques
-jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu'à la rue,
-y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Resté
-seul, à l'air humide et pénétrant qu'amènent les premières lueurs de
-l'aube, il s'en retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna
-à petits pas sa demeure, comme un coupable.</p>
-
-<p>«<i>Ich bin wohl nicht klug</i> (je ne suis pas dans mon bon sens),»
-murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.</p>
-
-<p>Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en calèche, il
-essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch entra dans sa chambre et
+avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques
+passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer quelques
+jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu'à la rue,
+y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Resté
+seul, à l'air humide et pénétrant qu'amènent les premières lueurs de
+l'aube, il s'en retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna
+à petits pas sa demeure, comme un coupable.</p>
+
+<p>«<i>Ich bin wohl nicht klug</i> (je ne suis pas dans mon bon sens),»
+murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.</p>
+
+<p>Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en calèche, il
+essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch entra dans sa chambre et
finit par le persuader. Ce qui agit le plus sur Lemm, ce fut cette
circonstance, que Lavretzky avait fait venir pour lui un piano de la
-ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passèrent la
-soirée, mais d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant.
-Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit à
-parodier d'une manière très-comique les divers propriétaires qu'il avait
+ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passèrent la
+soirée, mais d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant.
+Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit à
+parodier d'une manière très-comique les divers propriétaires qu'il avait
vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne quittait pas son coin, se taisait et
-remuait les membres en silence comme une araignée. Il regardait d'un air
-sombre et concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour
-prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à songer et
+remuait les membres en silence comme une araignée. Il regardait d'un air
+sombre et concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour
+prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à songer et
persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air doux et chaud, la
-brise, les ombres légères, le parfum de l'herbe et des bourgeons du
-bouleau, la lueur d'une nuit étoilée, le piétinement et la respiration
-des chevaux, toutes les séductions du printemps, de la route et de la
-nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut lui le
+brise, les ombres légères, le parfum de l'herbe et des bourgeons du
+bouleau, la lueur d'une nuit étoilée, le piétinement et la respiration
+des chevaux, toutes les séductions du printemps, de la route et de la
+nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut lui le
premier qui rompit le silence.</p>
-<p>Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique.
+<p>Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique.
En parlant de Lise, il semblait prononcer les paroles plus lentement.
-Lavretzky dirigea la conversation sur ses &oelig;uvres, et, moitié sérieux,
-moitié plaisantant, lui proposa de lui écrire un libretto.</p>
+Lavretzky dirigea la conversation sur ses &oelig;uvres, et, moitié sérieux,
+moitié plaisantant, lui proposa de lui écrire un libretto.</p>
-<p>«Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour moi.&mdash;Je
-n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour un opéra.&mdash;J'ai déjà
+<p>«Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour moi.&mdash;Je
+n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour un opéra.&mdash;J'ai déjà
perdu mes forces, mais si je pouvais encore faire quelque chose, je me
contenterais d'une romance: certainement je voudrais de belles
-paroles.»</p>
+paroles.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au
+<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au
ciel.</p>
-<p>«Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô vous,
-étoiles! ô vous, pures étoiles!...»</p>
+<p>«Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô vous,
+étoiles! ô vous, pures étoiles!...»</p>
-<p>Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le considérer.</p>
+<p>Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le considérer.</p>
-<p>«Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous regardez de la
-même manière les innocents et les coupables... mais les purs de c&oelig;ur
-seuls,» ou quelque chose dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire
-non, «vous aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon
-fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose d'élevé.</p>
+<p>«Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous regardez de la
+même manière les innocents et les coupables... mais les purs de c&oelig;ur
+seuls,» ou quelque chose dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire
+non, «vous aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon
+fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose d'élevé.</p>
<p>Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la demi-teinte de la
-nuit, sa figure semblait plus pâle et plus jeune.</p>
+nuit, sa figure semblait plus pâle et plus jeune.</p>
-<p>«Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la voix, vous
-savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous êtes pures; vous seules
-pouvez consoler.»&mdash;Non, ce n'est pas encore cela,&mdash;je ne suis pas poëte,
+<p>«Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la voix, vous
+savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous êtes pures; vous seules
+pouvez consoler.»&mdash;Non, ce n'est pas encore cela,&mdash;je ne suis pas poëte,
murmura-t-il, mais quelque chose dans ce genre...</p>
-<p>&mdash;Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa Lavretzky.</p>
+<p>&mdash;Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa Lavretzky.</p>
-<p>&mdash;Vaine rêverie!» répliqua Lemm.</p>
+<p>&mdash;Vaine rêverie!» répliqua Lemm.</p>
-<p>Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les yeux, comme
-s'il eût voulu dormir. Quelques instants s'écoulèrent; Lavretzky tendait
-l'oreille pour écouter.</p>
+<p>Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les yeux, comme
+s'il eût voulu dormir. Quelques instants s'écoulèrent; Lavretzky tendait
+l'oreille pour écouter.</p>
-<p>«Oh! étoiles! pures étoiles;&mdash;amour!»&mdash;murmurait le vieillard.</p>
+<p>«Oh! étoiles! pures étoiles;&mdash;amour!»&mdash;murmurait le vieillard.</p>
-<p>«Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.</p>
+<p>«Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.</p>
-<p>Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...</p>
+<p>Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...</p>
-<p>«Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de <i>Fridolin</i>,
-Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à haute voix. Mais quelle est
-votre pensée? Ce Fridolin, après que le comte l'eut amené à sa femme,
-devint-il immédiatement l'amant de cette dernière?</p>
+<p>«Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de <i>Fridolin</i>,
+Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à haute voix. Mais quelle est
+votre pensée? Ce Fridolin, après que le comte l'eut amené à sa femme,
+devint-il immédiatement l'amant de cette dernière?</p>
-<p>&mdash;C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que,
-vraisemblablement, l'expérience...»</p>
+<p>&mdash;C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que,
+vraisemblablement, l'expérience...»</p>
-<p>Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé. Lavretzky se
-prit à rire avec contrainte, mais se détourna aussi et porta ses regards
+<p>Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé. Lavretzky se
+prit à rire avec contrainte, mais se détourna aussi et porta ses regards
vers la route.</p>
-<p>Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel blanchissait quand la
-calèche s'arrêta devant le perron de la petite maison de Wassiliewskoé.
-Lavretzky conduisit son hôte <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> jusqu'à la chambre qui lui était
-destinée, revint dans son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au
-jardin, le rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky
+<p>Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel blanchissait quand la
+calèche s'arrêta devant le perron de la petite maison de Wassiliewskoé.
+Lavretzky conduisit son hôte <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> jusqu'à la chambre qui lui était
+destinée, revint dans son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au
+jardin, le rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky
se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol chantait
aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de Lise lorsqu'ils se
-dirigèrent vers la sombre fenêtre par laquelle les chants pénétraient
-dans la pièce. Sa pensée s'arrêta sur elle, et son c&oelig;ur reprit un peu
-de calme: «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures
-étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se coucher en paix.</p>
+dirigèrent vers la sombre fenêtre par laquelle les chants pénétraient
+dans la pièce. Sa pensée s'arrêta sur elle, et son c&oelig;ur reprit un peu
+de calme: «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures
+étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se coucher en paix.</p>
-<p>Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un papier de
-musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie inconnue et douce
-allait jaillir de son cerveau. Brûlant, agité, il ressentait déjà la
-douceur enivrante de l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.</p>
+<p>Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un papier de
+musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie inconnue et douce
+allait jaillir de son cerveau. Brûlant, agité, il ressentait déjà la
+douceur enivrante de l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.</p>
-<p>«Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.</p>
+<p>«Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.</p>
-<p>Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.</p>
+<p>Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.</p>
-<p>Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé au jardin,
+<p>Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé au jardin,
sous un vieux tilleul.</p>
-<p>«Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez bientôt à
+<p>«Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez bientôt à
composer une cantate solennelle.</p>
-<p>&mdash;À quelle occasion?</p>
+<p>&mdash;À quelle occasion?</p>
-<p>&mdash;À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle Lise.
-Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès d'elle? Il paraît
+<p>&mdash;À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle Lise.
+Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès d'elle? Il paraît
que l'affaire est en bon train.</p>
-<p>&mdash;Cela ne sera pas! s'écria Lemm.</p>
+<p>&mdash;Cela ne sera pas! s'écria Lemm.</p>
<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-<p>&mdash;Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un instant après,
+<p>&mdash;Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un instant après,
dans ce monde, tout est possible, surtout ici, chez vous, en Russie.</p>
-<p>&mdash;Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais que
+<p>&mdash;Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais que
trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?</p>
-<p>&mdash;Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune fille sensée,
-sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et lui..., c'est un dilettante,
+<p>&mdash;Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune fille sensée,
+sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et lui..., c'est un dilettante,
c'est tout dire.</p>
-<p>&mdash;Mais elle l'aime.»</p>
+<p>&mdash;Mais elle l'aime.»</p>
<p>Le maestro se leva soudain.</p>
-<p>«Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est très-pure de
-c&oelig;ur et elle ne sait pas elle-même ce que cela signifie, aimer.
+<p>«Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est très-pure de
+c&oelig;ur et elle ne sait pas elle-même ce que cela signifie, aimer.
Madame von Kalitine lui dit que le jeune homme est bien. Elle a
-confiance en madame von Kalitine, parce que, malgré ses dix-neuf ans,
+confiance en madame von Kalitine, parce que, malgré ses dix-neuf ans,
elle n'est qu'un enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie
encore. Tout cela est fort <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> bien, mais elle ne l'aime pas. Elle
-ne peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire, son âme
-n'est pas belle.»</p>
+ne peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire, son âme
+n'est pas belle.»</p>
-<p>Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits pas en long
-et en large devant la table à thé. Ses yeux semblaient courir sur le
+<p>Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits pas en long
+et en large devant la table à thé. Ses yeux semblaient courir sur le
sol.</p>
-<p>«Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble que vous êtes
-vous-même amoureux de ma cousine.»</p>
+<p>«Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble que vous êtes
+vous-même amoureux de ma cousine.»</p>
-<p>Lemm s'arrêta court.</p>
+<p>Lemm s'arrêta court.</p>
-<p>«Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez pas ainsi;
-je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les ténèbres de la tombe, et non
-point un avenir couleur de rose.»</p>
+<p>«Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez pas ainsi;
+je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les ténèbres de la tombe, et non
+point un avenir couleur de rose.»</p>
-<p>Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon. Après le thé,
-Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dîner, se remit à parler de
-Lise, à l'instigation de Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un
-évident intérêt.</p>
+<p>Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon. Après le thé,
+Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dîner, se remit à parler de
+Lise, à l'instigation de Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un
+évident intérêt.</p>
-<p>«Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin. Tout est
+<p>«Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin. Tout est
maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en fleur. Si je l'invitais
-à venir passer une journée avec sa mère et ma vieille tante. Hein? cela
-vous serait-il agréable?»</p>
+à venir passer une journée avec sa mère et ma vieille tante. Hein? cela
+vous serait-il agréable?»</p>
-<p>Lemm inclina la tête de côté.</p>
+<p>Lemm inclina la tête de côté.</p>
-<p>«Invitez, murmura-t-il.</p>
+<p>«Invitez, murmura-t-il.</p>
-<p>&mdash;Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.</p>
+<p>&mdash;Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.</p>
-<p>&mdash;Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard avec un sourire
+<p>&mdash;Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard avec un sourire
presque enfantin.</p>
-<p>Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez les
+<p>Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez les
Kalitine.</p>
-<p>La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant le dîner,
-Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait à chaque
-instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lèvres
-pincées, le plaça en silence sur le piano. C'était la romance qu'il
-avait composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il était
-fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au piano et déchiffra
-la romance. Hélas! la musique en était compliquée et d'une forme
-pénible; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour
-exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien
+<p>La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant le dîner,
+Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait à chaque
+instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lèvres
+pincées, le plaça en silence sur le piano. C'était la romance qu'il
+avait composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il était
+fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au piano et déchiffra
+la romance. Hélas! la musique en était compliquée et d'une forme
+pénible; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour
+exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien
sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et Lise s'en
-aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans proférer une parole,
-il remit sa romance <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> en poche; à la demande que fit Lise de la
-jouer encore une fois, il hocha la tête et dit d'une manière
+aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans proférer une parole,
+il remit sa romance <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> en poche; à la demande que fit Lise de la
+jouer encore une fois, il hocha la tête et dit d'une manière
significative:</p>
-<p>«Maintenant, c'est fini.»</p>
-
-<p>Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.</p>
-
-<p>Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans l'étang, au
-delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches et de goujons.&mdash;On plaça
-Maria Dmitriévna dans un fauteuil tout près du bord, à l'ombre; on
-étendit un tapis sous ses pieds, et on lui donna la meilleure ligne.
-Antoine, en qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services.
-C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les vermisseaux à
-l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se donnant des airs gracieux.
-Le même jour, Maria Dmitriévna avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch,
-dans un français digne de nos institutions de demoiselles: <i>Il n'y a
-plus maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois.</i></p>
-
-<p>Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin, jusqu'à la
-digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les poissons mordaient à
-l'hameçon; les tanches, suspendues au bout de la ligne, faisaient
-briller en frétillant leurs écailles d'or et d'argent. Les exclamations
-de joie des petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna
-poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction préméditée.
-C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui fonctionnaient le plus
-rarement. Cela venait probablement de ce qu'ils étaient, moins que les
-autres, occupés de la pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au
-rivage. Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient
-doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux éclat.&mdash;Ils
-causaient à voix basse.&mdash;Lise se tenait debout sur le radeau.&mdash;Lavretzky
-était assis sur le tronc incliné d'un cytise.&mdash;Lise portait une robe
+<p>«Maintenant, c'est fini.»</p>
+
+<p>Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.</p>
+
+<p>Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans l'étang, au
+delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches et de goujons.&mdash;On plaça
+Maria Dmitriévna dans un fauteuil tout près du bord, à l'ombre; on
+étendit un tapis sous ses pieds, et on lui donna la meilleure ligne.
+Antoine, en qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services.
+C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les vermisseaux à
+l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se donnant des airs gracieux.
+Le même jour, Maria Dmitriévna avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch,
+dans un français digne de nos institutions de demoiselles: <i>Il n'y a
+plus maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois.</i></p>
+
+<p>Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin, jusqu'à la
+digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les poissons mordaient à
+l'hameçon; les tanches, suspendues au bout de la ligne, faisaient
+briller en frétillant leurs écailles d'or et d'argent. Les exclamations
+de joie des petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna
+poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction préméditée.
+C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui fonctionnaient le plus
+rarement. Cela venait probablement de ce qu'ils étaient, moins que les
+autres, occupés de la pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au
+rivage. Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient
+doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux éclat.&mdash;Ils
+causaient à voix basse.&mdash;Lise se tenait debout sur le radeau.&mdash;Lavretzky
+était assis sur le tronc incliné d'un cytise.&mdash;Lise portait une robe
blanche avec une large ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait
son chapeau de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un
-certain effort, sa ligne flexible.&mdash;Lavretzky considérait son profil pur
-et un peu sévère,&mdash;ses cheveux relevés derrière les oreilles, ses joues
-si délicates, légèrement hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il
+certain effort, sa ligne flexible.&mdash;Lavretzky considérait son profil pur
+et un peu sévère,&mdash;ses cheveux relevés derrière les oreilles, ses joues
+si délicates, légèrement hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il
se disait:</p>
-<p>«Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»</p>
+<p>«Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»</p>
<p>Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait l'eau.&mdash;On n'aurait
su dire si elle fermait les yeux ou si elle souriait.&mdash;Un tilleul
projetait sur eux son ombre.</p>
-<p>«J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> dit
-Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous êtes
-très-bonne.</p>
+<p>«J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> dit
+Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous êtes
+très-bonne.</p>
<p>&mdash;Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute confuse.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude écorce, je
-sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par exemple. Celui-là est
-tout bonnement amoureux de vous.»</p>
+<p>&mdash;Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude écorce, je
+sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par exemple. Celui-là est
+tout bonnement amoureux de vous.»</p>
-<p>Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune fille, comme
+<p>Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune fille, comme
cela lui arrivait toujours quand elle entendait quelque chose de
-désagréable.</p>
-
-<p>«Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit Lavretzky, avec sa
-romance manquée. Que la jeunesse se montre inhabile à produire, passe
-encore; mais c'est toujours un spectacle pénible que celui de la
-vieillesse impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas mesurer
-le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard supporte
-difficilement une pareille découverte... Attention! le poisson mord.»</p>
+désagréable.</p>
+
+<p>«Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit Lavretzky, avec sa
+romance manquée. Que la jeunesse se montre inhabile à produire, passe
+encore; mais c'est toujours un spectacle pénible que celui de la
+vieillesse impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas mesurer
+le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard supporte
+difficilement une pareille découverte... Attention! le poisson mord.»</p>
</div>
<h4>VII</h4>
-<p>Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.</p>
+<p>Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.</p>
<div class="quote">
-<p>La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir de rentrer.
-On eut de la peine à arracher les petites filles de l'étang et à les
-habiller. Lavretzky promit d'accompagner ses visiteuses jusqu'à
-mi-chemin et fit seller son cheval. En mettant Maria Dmitriévna en
-voiture, il s'aperçut de l'absence de Lemm. Le vieillard était
-introuvable, il avait disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la
-portière avec une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton
-d'autorité:</p>
-
-<p>«Avancez, cocher!»</p>
-
-<p>La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec Lise; les
-petites filles et la femme de chambre étaient sur le devant; la soirée
-était chaude et calme; les deux <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> glaces étaient baissées, et
-Lavretzky trottait du côté de Lise, la main appuyée sur la portière: il
+<p>La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir de rentrer.
+On eut de la peine à arracher les petites filles de l'étang et à les
+habiller. Lavretzky promit d'accompagner ses visiteuses jusqu'à
+mi-chemin et fit seller son cheval. En mettant Maria Dmitriévna en
+voiture, il s'aperçut de l'absence de Lemm. Le vieillard était
+introuvable, il avait disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la
+portière avec une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton
+d'autorité:</p>
+
+<p>«Avancez, cocher!»</p>
+
+<p>La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec Lise; les
+petites filles et la femme de chambre étaient sur le devant; la soirée
+était chaude et calme; les deux <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> glaces étaient baissées, et
+Lavretzky trottait du côté de Lise, la main appuyée sur la portière: il
laissait flotter la bride sur le cou de son cheval; de temps en temps il
-échangeait quelques paroles avec la jeune fille.&mdash;Le crépuscule
-s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était attiédi.&mdash;Maria
-Dmitriévna sommeillait; les petites filles et la femme de chambre
-s'endormirent aussi. La voiture roulait rapidement et d'un pas égal.</p>
-
-<p>Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de se lever,
-éclairait son visage. La brise embaumée du soir lui caressait les yeux
-et les joues. Elle éprouvait un indicible sentiment de bien-être. Sa
-main s'était posée sur la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui
+échangeait quelques paroles avec la jeune fille.&mdash;Le crépuscule
+s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était attiédi.&mdash;Maria
+Dmitriévna sommeillait; les petites filles et la femme de chambre
+s'endormirent aussi. La voiture roulait rapidement et d'un pas égal.</p>
+
+<p>Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de se lever,
+éclairait son visage. La brise embaumée du soir lui caressait les yeux
+et les joues. Elle éprouvait un indicible sentiment de bien-être. Sa
+main s'était posée sur la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui
aussi se sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit
-tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant cette voix
-fraîche et timbrée, qui lui disait des choses simples et brèves; il
-arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à la moitié du chemin, et, ne
-voulant pas réveiller Maria Dmitriévna, il serra légèrement la main de
+tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant cette voix
+fraîche et timbrée, qui lui disait des choses simples et brèves; il
+arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à la moitié du chemin, et, ne
+voulant pas réveiller Maria Dmitriévna, il serra légèrement la main de
Lise et lui dit:</p>
-<p>«Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»</p>
-
-<p>Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture continua sa
-route en se balançant sur ses ressorts. Lavretzky regagna au pas son
-habitation. La magie de cette nuit d'été s'était emparée de lui: tout
-lui semblait nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé
-de longue date. De près ou de loin, l'&oelig;il distrait ne se rendait pas
-bien compte des objets, mais l'âme en recevait une douce impression.</p>
-
-<p>Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine de séve et de
-jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait fièrement en se balançant. Son
-ombre noire marchait fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme
-mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai dans le cri
-saccadé des cailles. Les étoiles semblaient noyées dans une vapeur
-lumineuse, et la lune brillait d'un vif éclat. Ses rayons répandaient
-une nappe de lumière azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or
-le contour des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air
-humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une fortifiante
-caresse et glissait à larges gorgées dans les poumons. Lavretzky était
-sous le charme et se réjouissait de le ressentir.</p>
-
-<p>«Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour jamais...»</p>
-
-<p>Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>
+<p>«Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture continua sa
+route en se balançant sur ses ressorts. Lavretzky regagna au pas son
+habitation. La magie de cette nuit d'été s'était emparée de lui: tout
+lui semblait nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé
+de longue date. De près ou de loin, l'&oelig;il distrait ne se rendait pas
+bien compte des objets, mais l'âme en recevait une douce impression.</p>
+
+<p>Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine de séve et de
+jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait fièrement en se balançant. Son
+ombre noire marchait fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme
+mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai dans le cri
+saccadé des cailles. Les étoiles semblaient noyées dans une vapeur
+lumineuse, et la lune brillait d'un vif éclat. Ses rayons répandaient
+une nappe de lumière azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or
+le contour des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air
+humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une fortifiante
+caresse et glissait à larges gorgées dans les poumons. Lavretzky était
+sous le charme et se réjouissait de le ressentir.</p>
+
+<p>«Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour jamais...»</p>
+
+<p>Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>
demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il l'avait
-rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût suivi probablement un
-autre cours; qu'il comprenait Lemm, «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à
-elle,» comme elle disait; mais elle se trompait,&mdash;elle avait des paroles
-à elle,&mdash;et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:</p>
+rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût suivi probablement un
+autre cours; qu'il comprenait Lemm, «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à
+elle,» comme elle disait; mais elle se trompait,&mdash;elle avait des paroles
+à elle,&mdash;et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:</p>
-<p>«N'en parlez pas légèrement...»</p>
+<p>«N'en parlez pas légèrement...»</p>
-<p>Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se redressant,
+<p>Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se redressant,
il murmura lentement:</p>
-<p>«J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore maintenant tout ce
-que j'ai brûlé.»</p>
+<p>«J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore maintenant tout ce
+que j'ai brûlé.»</p>
-<p>Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure. En mettant
-pied à terre, il se retourna une dernière fois, avec un sourire
+<p>Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure. En mettant
+pied à terre, il se retourna une dernière fois, avec un sourire
involontaire de reconnaissance. La nuit, douce et silencieuse,
-s'étendait sur les collines et les vallées; cette vapeur chaude et douce
+s'étendait sur les collines et les vallées; cette vapeur chaude et douce
descendait-elle du ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle
-profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky envoya un
-dernier adieu à Lise, et monta le perron en courant. La journée du
-lendemain fut bien monotone; il plut dès le matin. Lemm avait le regard
-sombre et serrait de plus en plus les lèvres, comme s'il avait fait le
+profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky envoya un
+dernier adieu à Lise, et monta le perron en courant. La journée du
+lendemain fut bien monotone; il plut dès le matin. Lemm avait le regard
+sombre et serrait de plus en plus les lèvres, comme s'il avait fait le
v&oelig;u de ne plus parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une
-liasse de journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de quinze
-jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en déchirer les enveloppes,
-et à parcourir négligemment les colonnes, qui ne renfermaient, du reste,
+liasse de journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de quinze
+jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en déchirer les enveloppes,
+et à parcourir négligemment les colonnes, qui ne renfermaient, du reste,
rien de nouveau. Il allait les rejeter loin de lui, lorsque le
feuilleton d'une des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un
-serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que nous
-connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle douloureuse:</p>
+serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que nous
+connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle douloureuse:</p>
-<p>«La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des reines de la
-mode, l'ornement des salons parisiens, madame de Lavretzky, était morte
-presque subitement; et cette nouvelle, qui n'était malheureusement que
-trop vraie, venait de lui parvenir à l'instant.&mdash;On peut dire,
-continuait-il, que je fus un des amis de la défunte.»</p>
+<p>«La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des reines de la
+mode, l'ornement des salons parisiens, madame de Lavretzky, était morte
+presque subitement; et cette nouvelle, qui n'était malheureusement que
+trop vraie, venait de lui parvenir à l'instant.&mdash;On peut dire,
+continuait-il, que je fus un des amis de la défunte.»</p>
-<p>Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se promena en
+<p>Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se promena en
long et en large jusqu'au matin.</p>
-<p class="p2">Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se méprendre
-longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise; ce jour-là, il acquit
-définitivement la conviction qu'il <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> l'aimait. Il n'en ressentit
-guère de joie. «Est-il possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je
-n'aie pas autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais
-Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui m'aurait préparé
-une vie d'humiliations; elle ne m'aurait pas détourné de mes
-occupations; elle m'aurait inspiré elle-même une activité honnête et
-sérieuse, et nous aurions cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout
-cela est fort beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle
+<p class="p2">Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se méprendre
+longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise; ce jour-là, il acquit
+définitivement la conviction qu'il <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> l'aimait. Il n'en ressentit
+guère de joie. «Est-il possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je
+n'aie pas autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais
+Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui m'aurait préparé
+une vie d'humiliations; elle ne m'aurait pas détourné de mes
+occupations; elle m'aurait inspiré elle-même une activité honnête et
+sérieuse, et nous aurions cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout
+cela est fort beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle
ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas dit que je
-lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas Panchine. Triste
-consolation!»</p>
+lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas Panchine. Triste
+consolation!»</p>
-<p class="p2">Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas plus de quatre
+<p class="p2">Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas plus de quatre
jours,&mdash;l'ennui l'en chassa. L'attente le tourmentait aussi: il ne
-recevait aucune lettre, et la nouvelle donnée par M. Édouard demandait
-confirmation. Il se rendit à la ville et passa la soirée chez les
-Kalitine. Il lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en
-voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle une quinzaine
+recevait aucune lettre, et la nouvelle donnée par M. Édouard demandait
+confirmation. Il se rendit à la ville et passa la soirée chez les
+Kalitine. Il lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en
+voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle une quinzaine
de roubles au piquet. Il put entretenir Lise, et une demi-heure environ,
-bien que la veille la mère eût recommandé à sa fille de montrer moins de
-familiarité avec un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa
-en elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de coutume;
-elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis elle lui demanda s'il
-irait à la messe le lendemain. Le lendemain était un dimanche.</p>
+bien que la veille la mère eût recommandé à sa fille de montrer moins de
+familiarité avec un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa
+en elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de coutume;
+elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis elle lui demanda s'il
+irait à la messe le lendemain. Le lendemain était un dimanche.</p>
-<p>«Allez-y, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de répondre; nous
-prierons ensemble pour le repos de <i>son</i> âme.»</p>
+<p>«Allez-y, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de répondre; nous
+prierons ensemble pour le repos de <i>son</i> âme.»</p>
<p>Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait pas si elle
avait le droit de faire attendre Panchine.</p>
-<p>«Pourquoi? lui demanda Lavretzky.</p>
+<p>«Pourquoi? lui demanda Lavretzky.</p>
-<p>&mdash;Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera ma
-résolution.»</p>
+<p>&mdash;Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera ma
+résolution.»</p>
-<p>Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui tendant d'un
-air irrésolu le bout de ses petits doigts.</p>
+<p>Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui tendant d'un
+air irrésolu le bout de ses petits doigts.</p>
-<p>Le lendemain, Lavretzky se rendit à l'église; Lise s'y trouvait déjà.
-Elle priait avec ferveur; ses regards étaient pleins d'un doux éclat; sa
-jolie tête s'inclinait et se relevait par un mouvement souple et lent.
-Il sentait qu'elle priait pour lui, et son âme s'abîma dans une sorte
-d'extase. Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la conscience
-troublée. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> La foule recueillie et grave, la vue de visages
+<p>Le lendemain, Lavretzky se rendit à l'église; Lise s'y trouvait déjà.
+Elle priait avec ferveur; ses regards étaient pleins d'un doux éclat; sa
+jolie tête s'inclinait et se relevait par un mouvement souple et lent.
+Il sentait qu'elle priait pour lui, et son âme s'abîma dans une sorte
+d'extase. Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la conscience
+troublée. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> La foule recueillie et grave, la vue de visages
amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens, les longs rayons
-obliques du soleil, l'obscurité des voûtes et des murailles, tout
-parlait à son c&oelig;ur. Il y avait longtemps qu'il n'avait été à
-l'église, qu'il n'avait tourné ses regards vers Dieu: en ce moment même,
-aucune prière ne sortait de sa bouche; il ne priait pas même en pensée,
-mais il prosternait, pour ainsi dire, son c&oelig;ur dans la poussière. Il
-se ressouvint que dans son enfance il n'achevait jamais la prière
-qu'après avoir senti sur son front, comme une faible sensation, le
-contact d'une aile invisible: c'était, pensait-il alors, son ange
+obliques du soleil, l'obscurité des voûtes et des murailles, tout
+parlait à son c&oelig;ur. Il y avait longtemps qu'il n'avait été à
+l'église, qu'il n'avait tourné ses regards vers Dieu: en ce moment même,
+aucune prière ne sortait de sa bouche; il ne priait pas même en pensée,
+mais il prosternait, pour ainsi dire, son c&oelig;ur dans la poussière. Il
+se ressouvint que dans son enfance il n'achevait jamais la prière
+qu'après avoir senti sur son front, comme une faible sensation, le
+contact d'une aile invisible: c'était, pensait-il alors, son ange
gardien qui venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva
son regard sur Lise...</p>
-<p>&mdash;C'est toi qui m'as amené ici, se dit-il; effleure aussi mon âme de ton
+<p>&mdash;C'est toi qui m'as amené ici, se dit-il; effleure aussi mon âme de ton
aile.</p>
-<p>Lise continuait à prier doucement; son visage lui paraissait radieux, et
-il sentait son c&oelig;ur se fondre; il réclamait de cette âme, s&oelig;ur de
-la sienne, le repos et le pardon pour son âme.</p>
+<p>Lise continuait à prier doucement; son visage lui paraissait radieux, et
+il sentait son c&oelig;ur se fondre; il réclamait de cette âme, s&oelig;ur de
+la sienne, le repos et le pardon pour son âme.</p>
-<p>Sur le parvis, ils se rencontrèrent; elle l'accueillit avec une gaieté
+<p>Sur le parvis, ils se rencontrèrent; elle l'accueillit avec une gaieté
grave et amicale.</p>
-<p>Le soleil éclairait le gazon de la cour de l'église, et prêtait plus
-d'éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs bigarrés des femmes; les
-cloches des églises voisines retentissaient dans les airs; les oiseaux
-gazouillaient sur les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête
-découverte et le sourire aux lèvres; un vent léger se jouait dans ses
-cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de Lise. Il l'aida à monter
-en voiture avec Lénotchka, donna toute sa monnaie aux pauvres, et se
+<p>Le soleil éclairait le gazon de la cour de l'église, et prêtait plus
+d'éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs bigarrés des femmes; les
+cloches des églises voisines retentissaient dans les airs; les oiseaux
+gazouillaient sur les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête
+découverte et le sourire aux lèvres; un vent léger se jouait dans ses
+cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de Lise. Il l'aida à monter
+en voiture avec Lénotchka, donna toute sa monnaie aux pauvres, et se
dirigea lentement vers sa demeure.</p>
-<p class="p2">Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé sur de
+<p class="p2">Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé sur de
stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui gardait rancune de
-lui faire attendre sa réponse, et s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se
-séparèrent à la porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son
+lui faire attendre sa réponse, et s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se
+séparèrent à la porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son
cocher, se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky ne
-se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les champs. La nuit
-était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas de lune. Il erra longtemps
-à travers l'herbe humide de rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il
-le suivit.&mdash;Ce dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant
+se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les champs. La nuit
+était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas de lune. Il erra longtemps
+à travers l'herbe humide de rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il
+le suivit.&mdash;Ce dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant
une petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya d'ouvrir; la
-<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> porte céda en grinçant légèrement, comme si elle n'eût attendu
+<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> porte céda en grinçant légèrement, comme si elle n'eût attendu
que la pression de sa main.&mdash;Lavretzky se trouva dans un jardin, fit
-quelques pas sous une allée de tilleuls et s'arrêta tout étonné: il
-reconnut le jardin des Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre
-portée d'un massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de
+quelques pas sous une allée de tilleuls et s'arrêta tout étonné: il
+reconnut le jardin des Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre
+portée d'un massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de
surprise.</p>
-<p>«C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.</p>
+<p>«C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.</p>
-<p>Tout était silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du côté de la
-maison. Il avança avec précaution. Au détour d'une allée, l'habitation
-lui apparut; deux fenêtres seulement étaient faiblement éclairées; la
-flamme d'une bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la
-chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de ses reflets
-rougeâtres l'or des saintes images. En bas, la porte du balcon était
-restée ouverte. Lavretzky s'assit sur un banc de bois, s'accouda et se
-mit à regarder cette porte et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à
+<p>Tout était silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du côté de la
+maison. Il avança avec précaution. Au détour d'une allée, l'habitation
+lui apparut; deux fenêtres seulement étaient faiblement éclairées; la
+flamme d'une bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la
+chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de ses reflets
+rougeâtres l'or des saintes images. En bas, la porte du balcon était
+restée ouverte. Lavretzky s'assit sur un banc de bois, s'accouda et se
+mit à regarder cette porte et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à
l'horloge de la ville; dans la maison, la petite pendule frappa
-aigrement douze coups; le veilleur les répéta en cadence sur sa planche.
-Lavretzky ne pensait à rien, n'attendait rien, il jouissait de l'idée de
-se sentir si près de Lise, de se reposer sur son banc, dans son jardin,
-où elle venait parfois s'asseoir... La lumière disparut dans la chambre
+aigrement douze coups; le veilleur les répéta en cadence sur sa planche.
+Lavretzky ne pensait à rien, n'attendait rien, il jouissait de l'idée de
+se sentir si près de Lise, de se reposer sur son banc, dans son jardin,
+où elle venait parfois s'asseoir... La lumière disparut dans la chambre
de Lise.</p>
-<p>«Repose en paix, douce jeune fille,» murmura Lavretzky, toujours
-immobile, le regard fixé sur la croisée devenue obscure.</p>
+<p>«Repose en paix, douce jeune fille,» murmura Lavretzky, toujours
+immobile, le regard fixé sur la croisée devenue obscure.</p>
-<p>Tout à coup, la lumière reparut à l'une des fenêtres de l'étage
-inférieur, passa devant une seconde croisée, puis devant la troisième...
-Quelqu'un s'avançait tenant la lumière en main.&mdash;Est-ce Lise?
+<p>Tout à coup, la lumière reparut à l'une des fenêtres de l'étage
+inférieur, passa devant une seconde croisée, puis devant la troisième...
+Quelqu'un s'avançait tenant la lumière en main.&mdash;Est-ce Lise?
Impossible!... Lavretzky se souleva... Une forme connue lui apparut:
-Lise était au salon. Vêtue d'une robe blanche, les tresses de ses
-cheveux tombant sur les épaules, elle s'approcha lentement de la table,
-se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque chose; puis elle se
-tourna vers le jardin, blanche, légère, élancée: sur le seuil, elle
-s'arrêta. Un frisson parcourut les membres de Lavretzky. Le nom de Lise
-s'échappa de ses lèvres.</p>
+Lise était au salon. Vêtue d'une robe blanche, les tresses de ses
+cheveux tombant sur les épaules, elle s'approcha lentement de la table,
+se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque chose; puis elle se
+tourna vers le jardin, blanche, légère, élancée: sur le seuil, elle
+s'arrêta. Un frisson parcourut les membres de Lavretzky. Le nom de Lise
+s'échappa de ses lèvres.</p>
-<p>La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer l'obscurité.</p>
+<p>La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer l'obscurité.</p>
-<p>«Lise!» répéta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.</p>
+<p>«Lise!» répéta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.</p>
-<p>Lise, chancelante, avança la tête avec terreur; elle le reconnut. Il la
-nomma une troisième fois, et lui tendit les bras. Elle se détacha de la
+<p>Lise, chancelante, avança la tête avec terreur; elle le reconnut. Il la
+nomma une troisième fois, et lui tendit les bras. Elle se détacha de la
porte et entra au jardin.</p>
-<p>«Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!</p>
+<p>«Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> &mdash;Moi..., moi..., écoutez-moi,» dit Lavretzky à voix basse.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> &mdash;Moi..., moi..., écoutez-moi,» dit Lavretzky à voix basse.</p>
<p>Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu'au banc.</p>
-<p>Elle le suivit sans résistance: sa figure pâle, ses yeux fixes, tous ses
-mouvements, exprimaient un indicible étonnement. Lavretzky la fit
-asseoir et se plaça devant elle.</p>
+<p>Elle le suivit sans résistance: sa figure pâle, ses yeux fixes, tous ses
+mouvements, exprimaient un indicible étonnement. Lavretzky la fit
+asseoir et se plaça devant elle.</p>
-<p>«Je ne songeais pas à venir ici, le hasard m'a amené... Je... je... je
-vous aime,» dit-il d'une voix timide.</p>
+<p>«Je ne songeais pas à venir ici, le hasard m'a amené... Je... je... je
+vous aime,» dit-il d'une voix timide.</p>
-<p>Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle comprît enfin
-ce qui se passait et où elle en était. Elle essaya de se lever, mais ce
+<p>Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle comprît enfin
+ce qui se passait et où elle en était. Elle essaya de se lever, mais ce
fut en vain, et elle se couvrit le visage de ses mains.</p>
-<p>«Lise, murmura Lavretzky, Lise,» répéta-t-il.</p>
+<p>«Lise, murmura Lavretzky, Lise,» répéta-t-il.</p>
<p>Et il s'agenouilla devant elle.</p>
-<p>Lise sentit un léger frisson passer sur ses épaules; elle serra les
+<p>Lise sentit un léger frisson passer sur ses épaules; elle serra les
doigts avec plus de force encore contre son visage.</p>
-<p>«Qu'avez-vous?» dit Lavretzky.</p>
+<p>«Qu'avez-vous?» dit Lavretzky.</p>
-<p>Il s'aperçut qu'elle pleurait. Tout son c&oelig;ur se glaça; il comprit le
+<p>Il s'aperçut qu'elle pleurait. Tout son c&oelig;ur se glaça; il comprit le
sens de ces larmes.</p>
-<p>«M'aimeriez-vous réellement? demanda-t-il tout bas, en effleurant ses
+<p>«M'aimeriez-vous réellement? demanda-t-il tout bas, en effleurant ses
genoux.</p>
-<p>&mdash;Levez-vous, levez-vous, Théodore Ivanowitch, s'écria la jeune fille;
-que faisons-nous ensemble?»</p>
+<p>&mdash;Levez-vous, levez-vous, Théodore Ivanowitch, s'écria la jeune fille;
+que faisons-nous ensemble?»</p>
-<p>Il se leva et s'assit sur le banc, auprès d'elle. Elle ne pleurait plus
+<p>Il se leva et s'assit sur le banc, auprès d'elle. Elle ne pleurait plus
et le regardait attentivement, avec les yeux tout humides.</p>
-<p>«J'ai peur; que faisons-nous? répéta-t-elle.</p>
+<p>«J'ai peur; que faisons-nous? répéta-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Je vous aime, lui dit-il, je suis prêt à donner ma vie pour vous.»</p>
+<p>&mdash;Je vous aime, lui dit-il, je suis prêt à donner ma vie pour vous.»</p>
-<p>Elle frissonna encore une fois, comme si elle eût été frappée au
+<p>Elle frissonna encore une fois, comme si elle eût été frappée au
c&oelig;ur, et leva les yeux au ciel.</p>
-<p>«Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.</p>
+<p>«Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux.»</p>
+<p>&mdash;Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux.»</p>
-<p>Elle baissa les yeux; il l'attira doucement à lui et le front de la
-jeune fille s'appuya sur son épaule... Il lui releva la tête et chercha
-ses lèvres...</p>
+<p>Elle baissa les yeux; il l'attira doucement à lui et le front de la
+jeune fille s'appuya sur son épaule... Il lui releva la tête et chercha
+ses lèvres...</p>
-<p>Une demi-heure après, Lavretzky était à la porte du jardin. Il la trouva
-fermée et fut obligé de sauter par-dessus la palissade. Il rentra en
+<p>Une demi-heure après, Lavretzky était à la porte du jardin. Il la trouva
+fermée et fut obligé de sauter par-dessus la palissade. Il rentra en
ville en traversant les rues endormies. Un sentiment de joie indicible
-et immense remplissait son âme; tous ses doutes étaient morts désormais.</p>
+et immense remplissait son âme; tous ses doutes étaient morts désormais.</p>
-<p>«Disparais, ô passé, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime, elle est à
-moi!»</p>
+<p>«Disparais, ô passé, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime, elle est à
+moi!»</p>
-<p>Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> sa
-tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrêta: les sons
-retentirent encore plus magnifiques; ils se répandaient comme un torrent
+<p>Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> sa
+tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrêta: les sons
+retentirent encore plus magnifiques; ils se répandaient comme un torrent
harmonieux, et il lui semblait qu'ils chantaient et racontaient tout son
-bonheur. Il se retourna: les sons venaient de deux fenêtres d'une petite
+bonheur. Il se retourna: les sons venaient de deux fenêtres d'une petite
maison.</p>
-<p>«Lemm! s'écria Lavretzky en se précipitant vers la maison. Lemm! Lemm!»
-répéta-t-il à grands cris.</p>
+<p>«Lemm! s'écria Lavretzky en se précipitant vers la maison. Lemm! Lemm!»
+répéta-t-il à grands cris.</p>
-<p>Les sons s'arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en robe de
-chambre, les cheveux en désordre, la poitrine découverte, apparut à la
-fenêtre.</p>
+<p>Les sons s'arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en robe de
+chambre, les cheveux en désordre, la poitrine découverte, apparut à la
+fenêtre.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah! dit-il fièrement; c'est vous?</p>
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il fièrement; c'est vous?</p>
-<p>&mdash;Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse musique? De
-grâce, laissez-moi entrer.»</p>
+<p>&mdash;Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse musique? De
+grâce, laissez-moi entrer.»</p>
<p>Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un geste de
-dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se précipita dans la
+dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se précipita dans la
maison et voulut, en entrant, se jeter dans les bras de Lemm; mais
-celui-ci, l'arrêtant d'un geste impérieux et lui montrant un siége:</p>
+celui-ci, l'arrêtant d'un geste impérieux et lui montrant un siége:</p>
-<p>«Asseoir vous, écouter vous!» s'écria-t-il en russe d'une voix brève.</p>
+<p>«Asseoir vous, écouter vous!» s'écria-t-il en russe d'une voix brève.</p>
<p>Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de lui et
-commença.</p>
+commença.</p>
<p>Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de semblable.
-Dès le premier accord, une mélodie douce et passionnée envahissait
-l'âme; elle jaillissait pleine de chaleur, de beauté, d'ivresse; elle
-s'épanouissait, éveillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystérieux, de
+Dès le premier accord, une mélodie douce et passionnée envahissait
+l'âme; elle jaillissait pleine de chaleur, de beauté, d'ivresse; elle
+s'épanouissait, éveillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystérieux, de
saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse immortelle et
-allait s'éteindre dans les cieux. Lavretzky se redressa; il se tint
-debout, pâle et frissonnant d'enthousiasme. Ces sons pénétraient dans
-son âme, encore émue des félicités de l'amour.</p>
+allait s'éteindre dans les cieux. Lavretzky se redressa; il se tint
+debout, pâle et frissonnant d'enthousiasme. Ces sons pénétraient dans
+son âme, encore émue des félicités de l'amour.</p>
-<p>«Encore! encore!» s'écria-t-il d'une voix brisée, après le dernier
+<p>«Encore! encore!» s'écria-t-il d'une voix brisée, après le dernier
accord.</p>
<p>Le vieillard lui jeta un regard d'aigle, se frappa la poitrine et lui
dit lentement dans sa langue maternelle:</p>
-<p>«C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand musicien!»</p>
+<p>«C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand musicien!»</p>
<p>Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il n'y avait pas
-de lumière dans la chambre; la clarté de la lune, qui venait de se
-lever, glissait obliquement par la fenêtre ouverte; l'air vibrait
+de lumière dans la chambre; la clarté de la lune, qui venait de se
+lever, glissait obliquement par la fenêtre ouverte; l'air vibrait
harmonieusement. La pauvre petite chambre obscure semblait pleine de
-rayons, et la tête du vieillard se dressait haute et inspirée dans la
-pénombre <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> argentée. Lavretzky s'approcha et l'étreignit dans
-ses bras. Lemm ne répondit pas à ces embrassements; il chercha même à
-l'éloigner du coude. Longtemps il le regarda, immobile, d'un air sévère,
-presque menaçant:</p>
+rayons, et la tête du vieillard se dressait haute et inspirée dans la
+pénombre <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> argentée. Lavretzky s'approcha et l'étreignit dans
+ses bras. Lemm ne répondit pas à ces embrassements; il chercha même à
+l'éloigner du coude. Longtemps il le regarda, immobile, d'un air sévère,
+presque menaçant:</p>
-<p>«Ah! ah!» reprit-il par deux fois.</p>
+<p>«Ah! ah!» reprit-il par deux fois.</p>
-<p>Enfin son front se rasséréna, il reprit son calme, répondit par un
-sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis il se mit à
+<p>Enfin son front se rasséréna, il reprit son calme, répondit par un
+sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis il se mit à
pleurer en sanglotant comme un enfant.</p>
-<p>«C'est étrange, dit-il, que vous soyez précisément venu en ce moment;
+<p>«C'est étrange, dit-il, que vous soyez précisément venu en ce moment;
mais je sais, je sais tout.</p>
-<p>&mdash;Vous savez tout? dit Lavretzky avec étonnement.</p>
+<p>&mdash;Vous savez tout? dit Lavretzky avec étonnement.</p>
-<p>&mdash;Vous m'avez entendu, répondit Lemm: n'avez-vous donc pas compris que
-je sais tout?»</p>
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu, répondit Lemm: n'avez-vous donc pas compris que
+je sais tout?»</p>
<p>Lavretzky ne put fermer l'&oelig;il de la nuit; il resta assis sur son lit.
Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait.</p>
@@ -10295,651 +10254,272 @@ Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait.</p>
<h4>VII</h4>
-<p>À ce moment décisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte,
-sur la foi du journal, revient de Paris à Pétersbourg, triomphante et
+<p>À ce moment décisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte,
+sur la foi du journal, revient de Paris à Pétersbourg, triomphante et
insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive
-inopinément. Son premier souci est de se faire des partisans dans la
-famille Kalitine. Elle y capte la mère et les tantes, elle y
+inopinément. Son premier souci est de se faire des partisans dans la
+famille Kalitine. Elle y capte la mère et les tantes, elle y
reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage
-à la reconduire lui-même à sa maison des champs et à doubler sa
+à la reconduire lui-même à sa maison des champs et à doubler sa
pension.</p>
-<p>On juge du désespoir des deux amants. Lise prend une résolution
-sinistre, Lavretzky renonce à elle et va expirer de douleur dans la
+<p>On juge du désespoir des deux amants. Lise prend une résolution
+sinistre, Lavretzky renonce à elle et va expirer de douleur dans la
maison de <i>Wassilianoskoi</i>.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> VIII</h4>
-<p>Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
-d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à
-Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa
-solitude de <i>Wassilianoskoi</i> disparaît du monde. La mort frappe
+<p>Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
+d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à
+Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa
+solitude de <i>Wassilianoskoi</i> disparaît du monde. La mort frappe
successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une
-génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.</p>
+génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.</p>
-<p class="p2">Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient
+<p class="p2">Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient
visiter le site de ses amours pour Lise.</p>
<div class="quote">
-<p>La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans la tombe;
-Maria Dmitriévna était morte deux ans après que Lise avait pris le
-voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas bien longtemps survécu à sa
-nièce; elles reposent l'une à côté de l'autre dans le cimetière de la
-ville. Nastasia Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle
-n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement toutes les
+<p>La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans la tombe;
+Maria Dmitriévna était morte deux ans après que Lise avait pris le
+voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas bien longtemps survécu à sa
+nièce; elles reposent l'une à côté de l'autre dans le cimetière de la
+ville. Nastasia Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle
+n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement toutes les
semaines prier sur la tombe de son amie... Son heure sonna, et ses
-restes furent aussi déposés dans la terre froide et humide: mais la
-maison de Maria Dmitriévna ne passa point dans des mains étrangères,
-elle ne sortit point de la famille, le nid ne fut point détruit.
-Lénotchka, transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,
-jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna, récemment marié
-à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le printemps à O***; la s&oelig;ur
+restes furent aussi déposés dans la terre froide et humide: mais la
+maison de Maria Dmitriévna ne passa point dans des mains étrangères,
+elle ne sortit point de la famille, le nid ne fut point détruit.
+Lénotchka, transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,
+jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna, récemment marié
+à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le printemps à O***; la s&oelig;ur
de celle-ci, pensionnaire de seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux
-brillants; la petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle
-était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner les murs de
-<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y avait été mis
-en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes garçons imberbes, et
-toujours prêts à rire, avaient remplacé les vieux et graves serviteurs
-d'autrefois; là où Roska dans sa graisse s'était promenée à pas
+brillants; la petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle
+était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner les murs de
+<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y avait été mis
+en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes garçons imberbes, et
+toujours prêts à rire, avaient remplacé les vieux et graves serviteurs
+d'autrefois; là où Roska dans sa graisse s'était promenée à pas
majestueux, deux chiens de chasse s'agitaient bruyamment et sautaient
-sur les meubles; l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes
+sur les meubles; l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes
robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse ardents, aux crins
-tressés, chevaux de main du Don. Les heures du déjeuner, du dîner, du
-souper, s'étaient mêlées et confondues; un ordre de choses
-extraordinaire s'était établi, suivant l'expression des voisins.</p>
+tressés, chevaux de main du Don. Les heures du déjeuner, du dîner, du
+souper, s'étaient mêlées et confondues; un ordre de choses
+extraordinaire s'était établi, suivant l'expression des voisins.</p>
-<p>Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison Kalitine
-(le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka, avait à peine
-vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu compliqué, mais qui
+<p>Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison Kalitine
+(le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka, avait à peine
+vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu compliqué, mais qui
paraissait beaucoup les amuser, s'il fallait en juger par les rires qui
-éclataient de toutes parts; ils couraient dans les chambres et
+éclataient de toutes parts; ils couraient dans les chambres et
s'attrapaient les uns les autres; les chiens couraient aussi et
aboyaient, pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues aux
-fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant de leurs
-gazouillements aigus et incessants le vacarme général. Au beau milieu de
-ces ébats étourdissants, un tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à
-la porte cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage, en
-descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint immobile pendant
+fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant de leurs
+gazouillements aigus et incessants le vacarme général. Au beau milieu de
+ces ébats étourdissants, un tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à
+la porte cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage, en
+descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint immobile pendant
quelques instants, embrassa la maison d'un regard attentif, entra dans
la cour et monta doucement le perron. Il n'y avait personne dans
-l'antichambre pour le recevoir; mais la porte de la salle à manger
-s'ouvrit soudain à deux battants:&mdash;la petite Schourotschka s'en échappa,
-les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande joyeuse accourut à
-sa poursuite, poussant des cris perçants. Elle s'arrêta tout à coup et
-se tut à la vue d'un étranger; mais ses yeux limpides, fixés sur lui,
-gardèrent leur expression caressante; les frais visages ne cessèrent
-point de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de l'étranger et
-lui demanda poliment ce qu'il désirait.</p>
+l'antichambre pour le recevoir; mais la porte de la salle à manger
+s'ouvrit soudain à deux battants:&mdash;la petite Schourotschka s'en échappa,
+les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande joyeuse accourut à
+sa poursuite, poussant des cris perçants. Elle s'arrêta tout à coup et
+se tut à la vue d'un étranger; mais ses yeux limpides, fixés sur lui,
+gardèrent leur expression caressante; les frais visages ne cessèrent
+point de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de l'étranger et
+lui demanda poliment ce qu'il désirait.</p>
<p>&mdash;Je suis Lavretzky, murmura-t-il.</p>
-<p>Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute cette
-jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent éloigné et presque
-oublié, mais elle saisissait avec empressement la moindre occasion de
-s'agiter et de manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de
+<p>Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute cette
+jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent éloigné et presque
+oublié, mais elle saisissait avec empressement la moindre occasion de
+s'agiter et de manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de
Lavretzky;</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la
-première; elle assura que, quelques moments encore, et elle l'aurait
-parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le reste de la société,
-appelant chacun, son fiancé lui-même, par son prénom. Toute la bande
-traversa la salle à manger et se rendit au salon. Les papiers de
-tenture, dans les deux pièces, avaient été changés, mais les meubles
-étaient les mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à
-broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait pas bougé de
-place; peut-être la broderie, restée inachevée il y a huit ans, s'y
-trouvait-elle encore. On établit Lavretzky dans un grand fauteuil; tout
+<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la
+première; elle assura que, quelques moments encore, et elle l'aurait
+parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le reste de la société,
+appelant chacun, son fiancé lui-même, par son prénom. Toute la bande
+traversa la salle à manger et se rendit au salon. Les papiers de
+tenture, dans les deux pièces, avaient été changés, mais les meubles
+étaient les mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à
+broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait pas bougé de
+place; peut-être la broderie, restée inachevée il y a huit ans, s'y
+trouvait-elle encore. On établit Lavretzky dans un grand fauteuil; tout
le monde prit gravement place autour de lui. Les questions, les
-exclamations, les récits se succédèrent rapidement.</p>
+exclamations, les récits se succédèrent rapidement.</p>
-<p>«Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa naïvement
-Lénotchka:&mdash;ni Varvara Pavlowna non plus.</p>
+<p>«Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa naïvement
+Lénotchka:&mdash;ni Varvara Pavlowna non plus.</p>
-<p>&mdash;Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.&mdash;Je t'avais emmené à
-Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté tout ce temps à la
+<p>&mdash;Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.&mdash;Je t'avais emmené à
+Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté tout ce temps à la
campagne.</p>
<p>&mdash;Oui, et maman est morte depuis.</p>
-<p>&mdash;Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.</p>
+<p>&mdash;Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.</p>
-<p>&mdash;Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,&mdash;et M. Lemm.</p>
+<p>&mdash;Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,&mdash;et M. Lemm.</p>
<p>&mdash;Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.</p>
-<p>&mdash;Oui, répondit le jeune Kalitine;&mdash;il est parti d'ici pour Odessa. On
-dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là qu'il est mort.</p>
+<p>&mdash;Oui, répondit le jeune Kalitine;&mdash;il est parti d'ici pour Odessa. On
+dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là qu'il est mort.</p>
-<p>&mdash;Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa composition?</p>
+<p>&mdash;Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa composition?</p>
-<p>&mdash;Je ne sais; j'en doute.»</p>
+<p>&mdash;Je ne sais; j'en doute.»</p>
<p>Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse passa sur ces
jeunes visages.</p>
-<p>&mdash;Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.</p>
+<p>&mdash;Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.</p>
-<p>&mdash;Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.</p>
+<p>&mdash;Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.</p>
-<p>Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.</p>
+<p>Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.</p>
-<p>«Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria Dmitriévna:
-et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna la jeune pensionnaire,
-la s&oelig;ur de sa femme) lui a mis hier du poivre dans sa tabatière.</p>
+<p>«Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria Dmitriévna:
+et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna la jeune pensionnaire,
+la s&oelig;ur de sa femme) lui a mis hier du poivre dans sa tabatière.</p>
-<p>&mdash;Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.</p>
+<p>&mdash;Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.</p>
-<p>Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.</p>
+<p>Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> «Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
-jeune Kalitine.&mdash;Et tout le monde se tut.&mdash;Elle va bien, sa santé se
-remet petit à petit.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> «Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
+jeune Kalitine.&mdash;Et tout le monde se tut.&mdash;Elle va bien, sa santé se
+remet petit à petit.</p>
-<p>&mdash;Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky avec effort.</p>
+<p>&mdash;Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky avec effort.</p>
<p>&mdash;Oui, toujours.</p>
-<p>&mdash;Vous écrit-elle?</p>
+<p>&mdash;Vous écrit-elle?</p>
-<p>«Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»</p>
+<p>«Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»</p>
-<p>Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du silence qui
-passe.» Telle est la pensée de tous.</p>
+<p>Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du silence qui
+passe.» Telle est la pensée de tous.</p>
-<p>«Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en s'adressant à
+<p>«Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en s'adressant à
Lavretzky.&mdash;Il est fort joli en ce moment, quoique nous l'ayons un peu
-négligé.»</p>
-
-<p>Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui frappa sa vue,
-ce fut le banc sur lequel il avait passé avec Lise quelques instants de
-bonheur, qu'il n'avait plus retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était
-recourbé; mais il le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien
-n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce sentiment de vif
-regret qu'inspire la jeunesse passée, le bonheur dont on a joui
-autrefois. Il se promena dans les allées avec toute cette jeunesse; les
-tilleuls avaient un peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur
-ombre était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient développés, les
-framboisiers s'étaient multipliés, les noisetiers étaient plus touffus,
-et partout s'exhalait une fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.</p>
-
-<p>«Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout à coup
-Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte, entourée de
+négligé.»</p>
+
+<p>Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui frappa sa vue,
+ce fut le banc sur lequel il avait passé avec Lise quelques instants de
+bonheur, qu'il n'avait plus retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était
+recourbé; mais il le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien
+n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce sentiment de vif
+regret qu'inspire la jeunesse passée, le bonheur dont on a joui
+autrefois. Il se promena dans les allées avec toute cette jeunesse; les
+tilleuls avaient un peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur
+ombre était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient développés, les
+framboisiers s'étaient multipliés, les noisetiers étaient plus touffus,
+et partout s'exhalait une fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.</p>
+
+<p>«Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout à coup
+Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte, entourée de
tilleuls.&mdash;Nous sommes justement cinq.</p>
-<p>&mdash;Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère... ou est-ce
-toi-même que tu n'as point comptée?»</p>
+<p>&mdash;Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère... ou est-ce
+toi-même que tu n'as point comptée?»</p>
-<p>Lénotchka rougit légèrement.</p>
+<p>Lénotchka rougit légèrement.</p>
-<p>«Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...? commença-t-elle.</p>
+<p>«Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...? commença-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne faites pas
-attention à moi. Il me sera plus agréable à moi-même de savoir que je ne
-vous gêne point. Ne songez pas à m'amuser; nous autres vieillards, nous
+<p>&mdash;Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne faites pas
+attention à moi. Il me sera plus agréable à moi-même de savoir que je ne
+vous gêne point. Ne songez pas à m'amuser; nous autres vieillards, nous
avons une occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune
-distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»</p>
+distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»</p>
-<p>Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention respectueuse et
-tant soit peu ironique, comme ils eussent écouté la leçon d'un
-professeur; puis ils le quittèrent en <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> courant. Quatre d'entre
-eux se placèrent chacun auprès d'un arbre, le cinquième au milieu, et le
-jeu commença.</p>
+<p>Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention respectueuse et
+tant soit peu ironique, comme ils eussent écouté la leçon d'un
+professeur; puis ils le quittèrent en <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> courant. Quatre d'entre
+eux se placèrent chacun auprès d'un arbre, le cinquième au milieu, et le
+jeu commença.</p>
-<p>Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la salle à
+<p>Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la salle à
manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une des touches; un son
-faible, mais clair, s'en échappa et éveilla une vibration secrète dans
-son c&oelig;ur. C'est par cette note que commençait la mélodieuse
-inspiration de Lemm qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit,
-plongé Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon, et il
-y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si souvent vu Lise,
-l'image de la jeune fille se présentait plus vivement encore à son
+faible, mais clair, s'en échappa et éveilla une vibration secrète dans
+son c&oelig;ur. C'est par cette note que commençait la mélodieuse
+inspiration de Lemm qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit,
+plongé Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon, et il
+y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si souvent vu Lise,
+l'image de la jeune fille se présentait plus vivement encore à son
souvenir; il lui semblait sentir autour de lui les traces de sa
-présence; sa douleur l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait
+présence; sa douleur l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait
rien du calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin, mais
-perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une personne vivante, et
-ne reconnaissait point celle qu'il avait aimée autrefois dans cette
-triste et pâle apparition, enveloppée de vêtements de religieuse et
-entourée de nuages d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu
-lui-même, s'il avait pu se voir de la même façon dont il se représentait
-Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise, que tous ne
-connaissent point, mais sans l'épreuve de laquelle on ne peut se flatter
-de rester honnête homme jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser
-à son bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son âme, et
+perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une personne vivante, et
+ne reconnaissait point celle qu'il avait aimée autrefois dans cette
+triste et pâle apparition, enveloppée de vêtements de religieuse et
+entourée de nuages d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu
+lui-même, s'il avait pu se voir de la même façon dont il se représentait
+Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise, que tous ne
+connaissent point, mais sans l'épreuve de laquelle on ne peut se flatter
+de rester honnête homme jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser
+à son bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son âme, et
pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas seulement de visage et de
-corps, mais son âme elle-même avait vieilli; conserver jusqu'à la
+corps, mais son âme elle-même avait vieilli; conserver jusqu'à la
vieillesse un c&oelig;ur jeune est, dit-on, chose difficile et presque
-ridicule. Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le
-bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail! Lavretzky
-avait le droit d'être satisfait: il était devenu véritablement un bon
-agronome, avait appris à labourer la terre, et ce n'était point pour lui
-seul qu'il travaillait; il avait amélioré et assuré, autant que
+ridicule. Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le
+bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail! Lavretzky
+avait le droit d'être satisfait: il était devenu véritablement un bon
+agronome, avait appris à labourer la terre, et ce n'était point pour lui
+seul qu'il travaillait; il avait amélioré et assuré, autant que
possible, le sort de ses paysans.</p>
-<p>Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si connu,&mdash;et à
-cette place chérie, en face de cette maison vers laquelle il avait en
-vain tendu les mains pour la dernière fois, dans l'espoir de vider cette
-coupe défendue, où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.&mdash;Ce
-voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle génération
-qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en arrière sur ses jours
-écoulés. Son c&oelig;ur se remplit de tristesse, mais <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> il n'en fut
-pas accablé; il avait des regrets, mais il n'avait point de remords.
-«Jouez, amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans amertume.
+<p>Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si connu,&mdash;et à
+cette place chérie, en face de cette maison vers laquelle il avait en
+vain tendu les mains pour la dernière fois, dans l'espoir de vider cette
+coupe défendue, où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.&mdash;Ce
+voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle génération
+qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en arrière sur ses jours
+écoulés. Son c&oelig;ur se remplit de tristesse, mais <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> il n'en fut
+pas accablé; il avait des regrets, mais il n'avait point de remords.
+«Jouez, amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans amertume.
La vie est devant vous, et elle vous sera plus facile: vous n'aurez pas,
-comme nous, à chercher le chemin, à lutter, à tomber et à vous relever
-dans les ténèbres; nous ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre
-nous n'y ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,&mdash;et notre
-bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous. Quant à moi,
-après cette journée, après ces impressions, il ne me reste qu'à vous
-saluer pour la dernière fois, et à dire avec tristesse, mais le c&oelig;ur
+comme nous, à chercher le chemin, à lutter, à tomber et à vous relever
+dans les ténèbres; nous ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre
+nous n'y ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,&mdash;et notre
+bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous. Quant à moi,
+après cette journée, après ces impressions, il ne me reste qu'à vous
+saluer pour la dernière fois, et à dire avec tristesse, mais le c&oelig;ur
exempt d'envie et d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu:
-«Je te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te consumer!»</p>
+«Je te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te consumer!»</p>
-<p>Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en aperçut,
+<p>Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en aperçut,
personne ne le retint; les cris joyeux retentissaient plus fort encore
-derrière le mur épais et verdoyant formé par les grands tilleuls. Il
-monta dans son tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison,
+derrière le mur épais et verdoyant formé par les grands tilleuls. Il
+monta dans son tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison,
sans presser les chevaux.</p>
-<p>«Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux. Qu'arriva-t-il
-ensuite à Lavretzky? à Lise?»</p>
-
-<p>Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà descendues
-de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles? On dit que Lavretzky a
-visité le couvent où s'était retirée Lise, et qu'il l'a revue. Elle se
-rendait dans le ch&oelig;ur; elle a passé tout près de lui, d'un pas égal,
-rapide et modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;&mdash;et
-elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'&oelig;il tourné vers lui
-a frissonné légèrement; mais son visage amaigri s'est incliné davantage
-encore; mais ses mains jointes et enlacées de chapelets se sont serrées
-plus fortement. Que pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le
+<p>«Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux. Qu'arriva-t-il
+ensuite à Lavretzky? à Lise?»</p>
+
+<p>Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà descendues
+de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles? On dit que Lavretzky a
+visité le couvent où s'était retirée Lise, et qu'il l'a revue. Elle se
+rendait dans le ch&oelig;ur; elle a passé tout près de lui, d'un pas égal,
+rapide et modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;&mdash;et
+elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'&oelig;il tourné vers lui
+a frissonné légèrement; mais son visage amaigri s'est incliné davantage
+encore; mais ses mains jointes et enlacées de chapelets se sont serrées
+plus fortement. Que pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le
saura? qui le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces
-émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y arrêter est
+émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y arrêter est
impossible.</p>
</div>
<p class="p2 center">FIN</p>
-<p class="p2 center smaller">Paris.&mdash;Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.</p>
-
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-<pre>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
-22), by Alphonse de Lamartine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
-
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-</pre>
+<p class="p2 center smaller">Paris.&mdash;Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.</p>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41080 ***</div>
</body>
</html>