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-The Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter fleurette, by
-Horace Raisson
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Code galant, ou, Art de Conter fleurette
-
-Author: Horace Raisson
-
-Release Date: December 29, 2012 [EBook #41731]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CODE GALANT ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note de transcription:
-
- L'orthographe d'origine a été conservée. Quelques erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La
- liste de ces corrections est donnée à la fin du texte. La
- ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures.
-
- Une typographie gothique pour certains titres est représentée
- par +Titre+. Les titres en gras sont représentés par =Titre=.
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-
- CODE GALANT,
- OU
- ART DE CONTER FLEURETTE.
-
-
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-
- DU MÊME AUTEUR.
-
- Code civil.
- Code épicurien.
- Code conjugal.
- Code de la toilette.
- Code des honnêtes gens.
-
- Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.
- ---- de la Révolution française, 8 vol.
- ---- de la Garde Nationale, 1 v. in-8º.
-
- Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12.
- Une Blonde, 1 vol. in-8º.
- Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8º.
-
- SOUS PRESSE.
-
- Histoire pittoresque, anecdotique et biographique
- de la Police de Paris, 1 vol. in-8º.
- Procès historiques, 2 vol. in-8º.
-
- PARIS.--Imprimerie de GREGOIRE et Compagnie,
- rue du Croissant, n. 16.
-
-
-
-
- [Gravure par Alfred Johannot]
-
-
-
-
- CODE GALANT,
-
- OU
-
- ART DE CONTER FLEURETTE.
-
- PAR HORACE RAISSON,
-
- AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC.
-
- Nouvelle édition.
-
- Dans cette courte vie, tout est compte
- et mécompte.
- CHARRON. _De la Sagesse._
-
- [Vignette]
-
- PARIS.
- OLLIVIER, ÉDITEUR,
- QUAI DES AUGUSTINS, N. 37.
- DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.
-
- 1837.
-
-
-
-
-PROLÉGOMÈNES.
-
-
-Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit
-aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de
-bonheur de la vie entière.
-
-Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes
-les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait
-réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de
-précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.
-
-Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet
-amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses
-ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans
-une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment
-pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le
-regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque
-sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout
-ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que
-d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies
-sur l'amour!
-
-Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires
-graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à
-Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses
-de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de
-l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en
-féliciter ou l'en plaindre.
-
-_Le Code Galant_ que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte
-un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui,
-de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu,
-nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le
-compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la
-mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y
-rassembler surtout ce qui se rattache _à l'art de conter fleurette_, les
-idées vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars
-dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en
-quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré,
-déduire de faciles et précieux enseignemens.
-
-Dans quelques parties de ce _Code_ nous avons eu à aborder de délicates
-matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de
-ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la
-difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu;
-aussi espérons-nous que la pruderie nous saura gré de notre retenue.
-Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous
-sommes assuré d'avance d'être compris par eux.
-
-Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques
-bagatelles publiées antécédemment[1], la futilité de ce petit livre:
-mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un _style mâle_,
-et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets _collets-montés_? Il y a
-cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent
-pas toutes aux pensers graves. On parle, à tout propos, du _positif_ de
-la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la
-_jeune France_. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas
-tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir,
-peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne se
-pince pas les lèvres, est tout autant dans les moeurs constitutionnelles
-que le _sérieux_ de nos philosophes frais émoulus du collége.
-
- [1] Code gourmand, Code civil, etc.
-
-Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des voeux
-pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du
-lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi:
-nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne
-serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.
-
-H. R.
-
-
-
-
-En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne
-pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la
-gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.
-
-L'origine et l'étymologie du vieux dicton _conter fleurette_ sont
-d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par
-la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit
-la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul
-réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.
-
-Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour
-visiter la cour de Navarre[2]. Le court séjour du roi fut marqué par des
-jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer par son
-élégance, son ardeur et sa dextérité.
-
- [2] En 1566.
-
-Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le
-divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le
-duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se
-montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait
-encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève
-avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu
-veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le
-tire le premier: Henri s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais
-Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule
-quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la
-poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri
-derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on
-éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.
-
-La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles
-trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise
-enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait
-pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose
-sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en
-saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en
-défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au
-milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre
-à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de
-tige.
-
-Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune
-fille. Henri sent s'arrêter le battement de son coeur, un doux
-regard s'échange rapidement entre eux.
-
-Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant
-s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du
-château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des
-écuries[3].
-
- [3] Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens
- aratoires.
-
-Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri;
-il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de
-la Garenne, où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque
-jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille
-avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et
-qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.
-
-Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais
-beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte
-une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il
-suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant
-sur lesquelles elle repose.
-
-Depuis près d'un mois, le sensible _Henriot en contait à Fleurette_;
-tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se
-voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.
-
-Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de
-la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la
-feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la
-nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la
-fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la
-bergerette de quatorze! plus est aisé de l'imaginer que de le dire;
-toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le
-bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche
-sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment
-au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.
-
-Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour,
-allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le
-vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un
-prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau
-temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au
-retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune
-prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour
-s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que
-la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le
-lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à
-l'_entrevue de Baïonne_[4].
-
- [4] Où fut résolu le massacre des protestans.
-
-L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance,
-parlaient déjà au coeur de Henri; cette nécessité d'une première
-séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son
-insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le
-désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans
-d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de
-l'avenir.
-
-«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses
-pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à
-mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel
-que Fleurette seule devait acquitter.
-
-«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la
-cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent,
-présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......[5]»
-
- [5] Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.
-
-Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château
-d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus
-incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles
-d'honneur de Catherine de Médicis s'étaient chargées du soin
-d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle,
-plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce
-l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et
-ne songea qu'à s'y soustraire.
-
-Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les
-bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu
-résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de
-Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla
-dans le coeur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut
-le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois
-du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,»
-répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein
-d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que
-Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la
-lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le
-taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas.
-Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement des feuilles
-fait tressaillir son coeur; il va, vient, s'arrête..... Mais il
-aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit
-même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche:
-il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à
-la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint.
-Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le
-voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis.
-Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez
-mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu!
-pardonnez-moi!...»
-
-Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de
-flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....
-
-Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où
-s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que
-l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent
-du moins la punition de Henri.
-
-Fleurette fut, de toutes les maîtresses du _Béarnais_, la seule qui
-l'ait aimé sincèrement, la seule qui lui resta fidèle. Mais la pauvre
-petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs,
-ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne
-fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise
-d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation
-toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est
-chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la jolie et tendre enfant,
-à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque
-fois que l'on tente de _conter fleurette_.
-
-
-
-
-+Code Galant.+
-
-
-
-
-TITRE PREMIER.
-
-+Avant.+
-
-
-
-
-=CHAPITRE PREMIER.=
-
-+De l'Amour.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs,
-l'admiration et l'espérance[6].
-
- [6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle
- ne fasse des avances?
-
-
-ART. 2.
-
-Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans
-l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie,
-et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder
-ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
-
-
-ART. 3.
-
-L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y
-ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de
-ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
-
-
-ART. 4.
-
-Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules,
-l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
-
-
-ART. 5.
-
-L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur
-qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a
-cru voir.
-
-
-ART. 6.
-
-Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir
-de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut
-attendre de l'avenir.
-
-
-ART. 7.
-
-Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il
-s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la
-belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
-
-
-ART. 8.
-
-L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus
-vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la
-cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
-
-
-ART. 9.
-
-Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne;
-elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner
-à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
-espérance décisive.
-
-
-ART. 10.
-
-L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections,
-même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour
-laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les
-désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont
-les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
-
-
-ART. 11.
-
-Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun
-objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages,
-et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir,
-donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd
-enfin le sentiment de la probabilité.
-
-
-ART. 12.
-
-Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent _un
-manque de délicatesse_. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très
-clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les
-rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe
-sans s'en douter.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-=CHAPITRE II.=
-
-+De l'Attachement.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
-
-
-ART. 2.
-
-Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le
-hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
-
-
-ART. 3.
-
-Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y
-est privé des douces compensations de l'amour-propre.
-
-
-ART. 4.
-
-Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai
-mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de
-semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la
-femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que
-celle qui inspire un violent amour.
-
-
-ART. 5.
-
-Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le
-résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désoeuvrement:
-c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se
-peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la
-femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages
-admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!»
-disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
-
-
-
-
-=CHAPITRE III.=
-
-+Du Goût.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte,
-moins la couleur.
-
-
-ART. 2.
-
-L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de
-goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y
-montre constamment aimable.
-
-
-ART. 3.
-
-Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre
-d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a
-exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
-
-
-ART. 4.
-
-Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de
-charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de
-ne pouvoir trouver mieux.
-
-
-ART. 5.
-
-Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la
-manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la
-manière dont on la voit soi-même.
-
-
-ART. 6.
-
-La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les
-fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient
-jamais.
-
-
-ART. 7.
-
-Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des
-deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
-
-
-
-
-=CHAPITRE IV.=
-
-+Du Caprice.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
-
-
-ART. 2.
-
-Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les
-délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne
-trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
-
-
-ART. 3.
-
-On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de
-plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du coeur, l'autre un
-calcul de l'esprit.
-
-
-ART. 4.
-
-Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il
-butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai.
-Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs,
-il laisse encore plus de regrets.
-
-
-ART. 5.
-
-«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la
-beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux
-hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»
-
-
-
-
-TITRE DEUXIÈME.
-
-+Pendant.+
-
-
-
-
-=CHAPITRE PREMIER.=
-
-+Des Regards.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la
-parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus
-fine et plus vive.
-
-
-ART. 2.
-
-Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout
-dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'oeil
-a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
-
-
-ART. 3.
-
-L'oeil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du
-coeur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut
-à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour
-quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
-
-
-ART. 4.
-
-Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel.
-L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces
-amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse
-des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient
-trouver la passion.
-
-
-
-
-=CHAPITRE II.=
-
-+Des Lettres.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une
-lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre
-dans notre langue, si féconde en écrits.
-
-
-ART. 2.
-
-Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant
-parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une
-conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au
-moyen d'une lettre.
-
-
-ART. 3.
-
-«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut
-que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de
-mystère.
-
-
-ART. 4.
-
-«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant
-vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre,
-en répétitions. Son coeur, plein d'un sentiment qui déborde, redit
-toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source
-vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de
-remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire
-rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame
-attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment
-ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le coeur
-sait parler au coeur.»
-
-(J.-J. Rousseau.)
-
-
-ART. 5.
-
-Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi:
-Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la
-commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que
-l'on a dit.
-
-
-
-
-=CHAPITRE III.=
-
-+Des Rendez-vous.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est
-là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le
-triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un,
-brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre,
-démoralisé, interdit, reste court.
-
-
-ART. 2.
-
-Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée
-de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de
-l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il
-dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules
-discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour
-reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se
-perd là par son excès.
-
-
-ART. 3.
-
-Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination
-était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les
-transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt
-d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
-
-
-ART. 4.
-
-Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître,
-attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus
-simple et la plus sûre des rendez-vous.
-
-
-ART. 5.
-
-L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est
-à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre
-surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence,
-de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé,
-interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la
-conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
-
-
-ART. 6.
-
-Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours
-et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul,
-la passion et l'esprit.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-=CHAPITRE IV.=
-
-+Promesses et Sermens.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à
-sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent
-que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre,
-quitte à tenir si l'on peut.
-
-
-ART. 2.
-
-Ainsi, entre gens de coeur, les protestations, les sermens, _à
-jamais_, _pour la vie_, doivent aller, venir, s'échanger comme les
-boulets sur un champ de bataille.
-
-
-ART. 3.
-
-Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il
-est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais
-enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de
-bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que
-l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
-
-
-ART. 4.
-
-Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est
-parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de
-fidélité, et d'en exiger.
-
-
-ART. 5.
-
-Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se
-venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette
-tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler,
-d'offrir ses voeux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on
-obtient par la pique le prix refusé à l'amour.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-=CHAPITRE V.=
-
-+L'Accord parfait.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas
-ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la
-pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois,
-après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi
-à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
-
- [7] Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille,
- comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une
- société respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de
- Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient
- l'avantage de devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain,
- repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour
- la troisième fois aujourd'hui, en signant le contrat.
-
- Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil
- sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la
- perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société
- versera le ridicule à pleines mains sur la moindre imprudence
- d'une pauvre jeune femme amoureuse.
-
- CHAMPFORT, 4. 155.
-
-
-ART. 2.
-
-Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord
-parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit
-admettre la possibilité d'un rival favorisé.
-
-
-ART. 3.
-
-L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que
-l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose
-ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que
-ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne
-et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
-
- [8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre
- pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer
- la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes
- filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les
- voeux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le
- mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de
- divorce, parce que le mariage est un _mystère_;» et quel mystère!
- l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «_Tu es
- Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam_.» Mais que
- devenait ce mystère si l'_Église_ se fût trouvée un nom du genre
- masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer
- le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une
- trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se
- montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la
- ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?
-
- Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi
- bonne autorité que le _Tu es Petrus_, s'exprime ainsi dans son
- Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule
- procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme
- il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères
- ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste
- enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est
- seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout
- autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.
-
-
-ART. 4.
-
-«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa
-mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant
-qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»
-
-
-
-
-TITRE TROISIÈME.
-
-+Après.+
-
-
-
-
-=CHAPITRE PREMIER.=
-
-+De la Jalousie.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le
-plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que
-les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre
-jaloux privé du loisir ou de la faculté de penser lui-même aux moyens
-de s'en guérir.
-
-
-ART. 2.
-
-«La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de
-choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)
-
-
-ART. 3.
-
-Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque
-pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où
-naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un
-effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous
-blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.
-
-
-ART. 4.
-
-Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le
-voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette
-femme dont la vue seule arrête le battement de votre coeur.
-
-
-ART. 5.
-
-Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
-peut aider à la supporter.
-
-
-ART. 6.
-
-Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller
-que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même
-auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une
-femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
-
-
-ART. 7.
-
-Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à
-son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui
-apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour
-qu'il prendrait pour elle.
-
-
-ART. 8.
-
-Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de
-l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
-femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à
-l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu
-alors devient réalité.
-
-
-ART. 9.
-
-On ne saurait définir les effets de la jalousie d'un homme sur le
-coeur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui
-ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se
-changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
-
-
-ART. 10.
-
-«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,»
-disait madame de Coulanges.
-
-
-ART. 11.
-
-La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une
-manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est
-aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet
-orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
-
-
-ART. 12.
-
-Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après
-son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux
-que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et
-de mépris de soi-même.
-
-
-ART. 13.
-
-La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et
-l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
-
-
-ART. 14.
-
-«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce
-serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, en
-vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas
-l'espérer.» (Montaigne.)
-
-
-ART. 15.
-
-Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne
-saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant
-peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant _Othello_. Il y
-apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec
-délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
-
- Trifles light as air
- Seem to the jealous, confirmations strong
- As proofs from holy writ.
-
- OTHELLO, Acte 3[9].
-
- [9] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des
- preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses
- du saint Evangile.
-
-
-
-
-=CHAPITRE II.=
-
-+Brouille.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
-
-
-ART. 2.
-
-Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins
-que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique,
-de désoeuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
-
-
-ART. 3.
-
-La brouille vient presque toujours du côté de la femme. Elle se fâche
-d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire
-l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre
-brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son
-imagination, d'inquiéter son coeur, d'y faire naître les soupçons et
-tous les petits doutes de l'amour heureux.
-
-
-ART. 4.
-
-Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas
-il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la
-différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une
-femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse,
-ce qui est impossible à un homme.
-
-
-ART. 5.
-
-Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car
-alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui
-préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les
-passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
-
-
-ART. 6.
-
-La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce
-sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure
-pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale
-dès le premier mois du mariage.
-
-
-ART. 7.
-
-La différence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de
-jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis
-que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
-
-
-ART. 8.
-
-En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de
-paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles
-semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une
-brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites,
-vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait
-impossible.
-
-
-
-
-=CHAPITRE III.=
-
-+Du Raccommodement.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
-
-
-ART. 2.
-
-C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur
-et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations,
-mais encore aux réalités.
-
-
-ART. 3.
-
-Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
-
- [10] Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
-
-
-ART. 4.
-
-C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté _pour la vie_,
-qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de
-l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de
-voir trop tôt le dénoûment.
-
-
-ART. 5.
-
-Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il
-faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille.
-Ainsi une femme ne doit jamais dire _oui_ à l'amant qu'elle a
-trompé.[11]
-
- [11] On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui;
- surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le
- fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui
- dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous
- voyez que ce que je vous dis.»
-
-
-
-
-=CHAPITRE IV.=
-
-+De la Séparation.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité,
-c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes,
-c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de
-la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de
-plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la
-séparation est le seul recours d'un coeur trahi.
-
-
-ART. 2.
-
-Une fois qu'on est bien convenu avec soi-même de la nécessité de la
-séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
-
-
-ART. 3.
-
-Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable,
-c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité
-avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
-
-
-ART. 4.
-
-On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme
-cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle
-liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés,
-qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux
-et bien plus fait pour donner le bonheur.
-
-
-
-
-+Applications.+
-
-
-
-
-LA DÉCLARATION.
-
-
-La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce
-volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et
-l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance
-spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de
-la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il
-enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour
-vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. Elle,
-tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte
-incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite
-semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
-
-Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit
-avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action
-de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art
-du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée
-d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui
-permettent pas de se méprendre entre l'expression d'un amour vrai et
-la feinte d'une grande passion.
-
-Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une
-invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour
-à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui
-peindre l'état de son coeur.
-
-Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame,
-exerce une telle puissance sur un coeur de femme que souvent elle
-parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles
-préventions.
-
-Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme
-capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant
-l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes
-touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et
-le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au coeur:
-un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée
-versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque
-sorte imprégnée.
-
-Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse
-placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la
-consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend
-l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide
-éloquemment votre cause.
-
-Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres:
-dictées par le coeur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par
-l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait
-tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire
-des lettres amoureuses.
-
-Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au
-secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est
-exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage
-chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras.
-Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme
-de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans
-l'adresse.
-
-On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant
-toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette
-_classe_ tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune
-fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas
-grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de
-telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes
-d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le
-mépris.
-
-En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles
-détestent par une _déclaration de principes_; à celle de l'indifférent,
-par une _déclaration de neutralité_; c'est pour l'homme qu'elles
-aiment qu'elles réservent _la déclaration de guerre_.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-DES FEMMES, FILLES ET VEUVES.
-
-
-Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était
-du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal
-où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire
-les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux
-semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de
-cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut
-d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens
-de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes!
-objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui
-punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
-l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut
-rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme
-inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux
-mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre
-à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent
-le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la
-voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme
-fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près
-d'une romanesque.
-
-Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques
-vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour
-et de l'innocence semble être le paradis sur la terre: c'est le
-bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette
-phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à
-l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand
-sur ses joues timides, son coeur tressaille, ses longues paupières se
-baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de
-honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son
-esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille
-analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours
-d'étouffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un
-charme si puissant.
-
-Mais si l'on fait habilement germer dans son coeur une tendre
-confiance; si, moins timide, son oeil ose interroger le regard de
-celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra
-bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.
-
-Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont
-nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les
-émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un coeur novice!
-L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les
-rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer
-lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il
-doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être
-précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le
-soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.
-
-L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les
-prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain
-prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans
-des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le
-monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi
-à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore
-l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en
-révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les
-femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme
-naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de
-son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus sûrs et plus
-agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des
-femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est
-la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont
-naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en
-effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien
-traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre
-quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.
-
-Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes
-filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont
-mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles
-arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai:
-«Qui dit amateur, dit ignorant.»
-
-Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle
-demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses
-filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a
-dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le
-plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de
-rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute
-à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit,
-fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les
-intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées
-inculquées dès la jeunesse?
-
-Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
-que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure
-heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans
-est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure
-à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
-
-Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou
-par son amant.
-
-Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son
-talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de
-la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit
-cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les
-talens purement agréables, mais encore de tous les talens utiles à
-l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris
-doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans
-sur les jeunes provinciaux de leur âge.
-
-D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les
-génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.
-
-Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de
-communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme
-avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon coeur qui partage
-ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite
-monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des
-conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour
-saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de
-l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la
-vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui.
-
-Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme,
-si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul
-objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
-identiques avec les siens.
-
-Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
-considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir
-la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont
-plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de
-pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les
-débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
-serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante
-ans[12].
-
- [12] M. de Stendhal.
-
-Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force
-faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je
-me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force
-m'est de revenir sur mes pas.
-
-C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de
-ses avantages, elle se tient toujours sur un _qui vive_ que justifie sa
-hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans,
-une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres;
-son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente
-ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.
-
-Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux
-occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la
-tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage
-que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune
-ou vieille, belle ou laide, toute femme est charmée qu'on lui adresse
-de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus
-long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle
-ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce
-sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut
-tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES.
-
- «On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté
- à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»
-
- (BOISTE, Dict.)
-
- «Toi dont le coeur est fait pour la tendresse,
- Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:
- Il veut des soins ingénieux, constans;
- Cherche, étudie et les lieux et les temps,
- Compare, oppose, et voit d'un oeil austère
- L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»
-
- (BERNARD.)
-
-
-C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité
-compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leur parler
-_physionomie_ et _sympathie_; et cependant il n'est aucun de ceux à qui
-ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque
-jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous
-consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on
-admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace,
-n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se
-retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à
-chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier
-son sourire, cette attention mélangée d'espérance et de curiosité,
-n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?
-
-Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée;
-aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont
-chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à
-leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de
-deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs
-passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées,
-d'habitudes et de moeurs pouvait assurer le bonheur d'une union
-durable.
-
-Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de
-la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon,
-l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens
-imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le
-visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née
-sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis,
-à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des
-passions, parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même
-les fait tourner à son avantage.
-
-Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère
-morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une
-application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des
-inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si
-difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience
-modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos
-opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeurs
-disent que les règles se confirment par l'exception.
-
-On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes
-d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur
-marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des
-chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et
-enfin l'aspect de leur personne.
-
-Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup
-d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres
-parties: en effet, tout le corps humain est un, et chaque symétrie a
-sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du
-rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul
-peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.
-
-Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une
-manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement
-une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque
-certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de
-toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaires et
-uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des
-relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont
-les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la
-science physiognomonique.
-
-Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui
-agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace:
-elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien
-faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse
-élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi les inductions
-physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous
-placerons donc au premier rang _la tournure_.
-
-
-DE LA TOURNURE, DES MOUVEMENS DU CORPS, ET DE LA MARCHE.
-
-La tournure et les divers mouvemens du corps chez les femmes,
-lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la
-double connaissance du physique et du moral.
-
-Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont
-les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère
-dissimulé un fond d'égoïsme; celles, au contraire, qui marchent
-franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles,
-généreuses et sincères.
-
-La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le
-pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassiers _trottent-menu_;
-une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère
-trompeur, un tempérament paresseux.
-
-Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère
-inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, la
-discrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans
-nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs
-annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans
-l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins
-d'accord.
-
-
-DE LA MISE ET DU CHOIX DES COULEURS.
-
-On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère
-chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc
-et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûr
-choisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse,
-au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme
-son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances
-sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont
-fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la
-manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de
-l'esprit et dans la nature du caractère.
-
-Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les
-vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plus
-graves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles
-de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et
-sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière.
-Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses
-parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité
-des caractères et des moeurs. En appliquant cette observation avec
-discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la
-variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve
-encore assez sensible pour révéler quelque qualité, quelque travers.
-Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même
-manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de
-la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la
-forme d'une collerette, la manière de draper un châle, tout doit
-préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on
-veut deviner avant de chercher à lui plaire.
-
-
-DU RANG ET DE LA FORTUNE.
-
-A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit
-deviner le rang et la fortune de la famille à laquelle chaque jeune
-fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière
-quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise
-et de la beauté.
-
-Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une
-habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste
-aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance,
-une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les
-sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent
-effacer ni l'éducation ni le changement de situation. Il suffit d'une
-bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du
-banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de
-l'artiste.
-
-
-DE LA VOIX.
-
-Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix
-grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et
-criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un
-naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution;
-enfin la voix cassée témoigne chez les femmes qu'elles sont privées
-de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.
-
-Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et
-haut, sont des signes également caractéristiques.
-
-Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis,
-précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une
-conséquence de la pesanteur de l'esprit.
-
-Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère;
-celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes;
-celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont
-égoïstes et intéressées.
-
-On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque
-trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés
-sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont
-en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le
-sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec
-la voix dont elle les prononce.
-
-
-DU CHANT.
-
-Rien n'indique mieux la disposition intérieure de la femme et son
-plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le
-rhythme musical auxquels elle accorde la préférence. Ainsi, celles
-qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et
-ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.
-
-Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent,
-dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent,
-inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui
-de cette observation la préférence que les grandes dames du noble
-faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les
-élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les
-représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck,
-vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.
-
-Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie
-annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière;
-au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont
-plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit et l'empreint
-de ses sensations et de ses sentimens.
-
-La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite
-aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration
-faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au
-contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un
-tempérament sain et robuste.
-
-
-DES GOUTS DIVERS.
-
-Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les
-femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les coeurs
-simples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent
-avec les vieillards.
-
-L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de
-la peinture et des fleurs.
-
-Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les
-décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de
-préjugés.
-
-Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des
-occupations propres à développer la force et les passions; un esprit
-faible ne fera jamais que des poupées.
-
-De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les
-alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est
-l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui
-préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui
-sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens
-maigres et végétaux.
-
-Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs
-spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens
-farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des
-passions tendres.
-
-L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé
-vers la volupté.
-
-On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les
-liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la
-générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est
-souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui,
-dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que
-d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque
-de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les
-juger dans ces momens où l'abandon fait percer le naturel et le
-dégage de feinte et d'apprêts.
-
-
-DU STYLE.
-
-Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»[13]
-On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands
-écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique,
-spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on
-devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme de
-caractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et
-dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son
-caractère, on saisit sa physionomie.
-
- [13] Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César
- écrivait du même style dont il combattait.»
-
-On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son
-portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans
-prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du
-naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu
-observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses,
-des exagérations d'une lettre de femme, l'endroit où elle se trahit
-et dévoile son caractère avec sa pensée.
-
-
-DES MOEURS ET DES OCCUPATIONS FAMILIÈRES.
-
-C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actions quotidiennes
-de la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles
-n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à
-l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours
-les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie
-domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignent les
-goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une
-capacité.
-
-La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou
-chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au
-contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la
-dissipation.
-
-Les moeurs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des
-études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de
-convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les
-penchans qui ont été comprimés se développent. A ce moment, l'amour
-des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé;
-celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la
-peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au
-sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame.
-Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont
-plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car
-les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres,
-rangées, studieuses, naturellement réfléchies et concentrées en
-elles-mêmes.
-
-Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut
-porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans
-contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.
-
-
-DU VISAGE ET DE SES DIVERS TRAITS.
-
-La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention,
-ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un
-crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses
-gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté
-noir comme lui sans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de
-perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque
-espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos
-préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir
-des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on
-n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties
-du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier
-d'affection.
-
-Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions,
-savoir:
-
-1º Les yeux et le front.
-
-Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment
-principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.
-
-2º Les joues et le nez.
-
-Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la
-douleur et de la volupté.
-
-3º La bouche et le menton.
-
-Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes,
-trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.
-
-C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la
-pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans
-l'expression des regards que se font lire les sentimens, que se
-peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir
-fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat,
-l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la
-tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme
-et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils
-ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la
-tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front,
-heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitations
-auxquelles leur coeur est en proie.
-
-Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint
-de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le
-front.
-
-Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également,
-quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues
-et des coins de la bouche.
-
-Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation
-du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la
-colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement,
-renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans
-l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans
-l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à
-peindre au vif les affections de la femme.
-
-Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de
-nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive
-contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits
-indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action
-vertueuse ou vicieuse, elles en saisissent l'air sans y penser, et
-cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un
-caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut
-examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le coeur
-d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent
-extérieurement sur elle.
-
-Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se
-développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont
-portées à l'extérieur.
-
-Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, le
-visage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.
-
-Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres
-se raidissent, le sang bouillonne.
-
-Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le
-coeur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.
-
-Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte
-que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour
-et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives
-aux individus, ne peuvent être continuelles et sont inhérentes à
-celles-ci.
-
-Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi
-les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas
-son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De
-là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.
-
-La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez
-les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au
-contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent à un
-esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature
-envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et
-vulgaire; un oeil noir, vif et animé indique un tempérament ardent et
-irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une
-ame tendre, douce et craintive.
-
-Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des
-femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une
-femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un
-juge observateur et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les
-Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes;
-l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe
-du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être
-moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il
-s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider
-la question.
-
-De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations
-physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, le
-lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être
-aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son
-attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat
-démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des
-principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui
-accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop
-fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement
-le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu d'enfant,
-on pourrait dire que la physiognomonie _donne barre_ sur le beau sexe,
-mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-APOLOGIE
-
-_De la Coquetterie_.
-
-
-Mademoiselle de Scudéry, dans ses _Conversations morales_, après avoir
-ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait
-venir le mot coquette de l'italien _civetta_, chouette: elle prétend que
-la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et
-que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient
-des adorateurs.
-
-Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette dans
-le mot _coq_, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes
-et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les
-coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.
-
-Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les
-deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère
-qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies
-religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés.
-On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces
-réunions où le désir de paraître aimable porte chacun à faire valoir
-les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses
-talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en
-vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie:
-les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes
-adultères et déréglées, et des courtisanes.
-
-Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce
-rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs moeurs
-aucune trace de coquetterie.
-
-Ce fut sous Catherine de Médicis seulement que la coquetterie prit
-naissance: c'était un caractère nouveau.
-
-Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et
-à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque
-sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des
-plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On
-reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa
-fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien
-encore à en voir quelques unes à cause de leurs qualités ou de leurs
-vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir,
-d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de
-maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux
-qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux
-sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et
-insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre
-n'eût également agi sur les coeurs: il porta les hommes à ne pas voir
-avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux
-des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent
-devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage
-des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace
-dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs
-discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel,
-parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se
-seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à
-l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de
-flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles
-sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations
-intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs
-belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors
-l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec
-la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant
-auxiliaire, la coquetterie.
-
-Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes.
-Brantôme nous apprend dans le _Panégyrique de Catherine de Médicis_, que
-cette reine avait à sa suite trois cents filles ou dames d'honneur,
-dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur
-souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et
-gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans
-leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France:
-«C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la
-politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle
-sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames
-de la cour lui révélaient les secrets des captifs qu'elles tenaient
-dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est
-plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses
-aimables agens diplomatiques.
-
-Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs,
-montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de
-Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi
-ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après
-chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs
-châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle
-où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter
-les courages et soumettre les coeurs.»
-
-Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur
-est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera
-quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie
-dans l'acception véritable du mot.
-
-La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une
-coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'éprouver; il faut
-qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à
-le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter
-jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui
-passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux;
-son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de
-l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que
-des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc
-chose si facile que de soumettre les besoins du coeur aux jouissances
-de l'esprit?
-
-Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit
-coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que
-ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance
-illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux
-efforts constans que l'on tente pour toucher son coeur; il ne voit
-dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour
-elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par
-l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment
-les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache
-pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur
-vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.
-
-A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie
-fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens,
-nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit
-coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»
-
-Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de
-La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui
-aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un
-amant.
-
-Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans
-remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire,
-qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune.
-
-Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à
-un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours
-que Ninon était la reine des coquettes par des personnes qui ont ri
-du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne
-comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon
-goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y
-pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire
-devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.
-
-Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus
-rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les
-sensations aux sentimens, ils se lasseraient bientôt d'une coquette
-qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle
-de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de
-coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature:
-ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois,
-les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se
-faire un cercle de _chevaliers de l'espérance_, elles aient dédaigné un
-caractère qui ne leur pouvait réussir.
-
-Combien nous devons regretter la coquetterie! si elle venait à
-s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos moeurs! Nos
-petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de
-négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les
-manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près
-perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel
-de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de
-politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la
-crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes qui
-brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se
-bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les
-agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore
-l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les
-hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter
-l'oreille qu'à l'amour.
-
-Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut,
-voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité
-d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut
-concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux
-combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la
-laisser dégénérer en galanterie.
-
-La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse
-et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de
-l'esprit.
-
-La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le
-prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous
-donc en exprimant ce voeu du plus profond de notre coeur: Puissent
-les femmes devenir chaque jour plus coquettes!
-
-
-
-
-MACÉDOINE D'APHORISMES,
-_Pensées, Lieux Communs, etc._
-
-
-Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
-
- *
-
-Eprouve ton coeur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait
-l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui
-n'est pas net.
-
- *
-
-M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. le
-ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16
-ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être
-fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de
-corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari:
-aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes
-les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte
-d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des droits
-de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient peindre!»
-
-_Remarque._ Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les
-veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi
-les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le
-contrat d'union.
-
- *
-
-Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils
-commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.--Les
-jeunes femmes agissent de même: elles se _piquent_ d'amour-propre.
-
- *
-
-Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est
-ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille
-douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont
-les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie
-qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime.
-Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien
-qu'à soi-même.
-
- *
-
-«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à
-nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail,
-chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de
-lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)
-
-L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la
-femme beaucoup trop restreint.
-
- *
-
-L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique
-elle-même.
-
- *
-
-Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit
-une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!
-
- *
-
-En amour, quand on _divise_ de l'argent, on augmente l'amour; quand
-on en _donne_, on le tue.
-
- *
-
-Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus
-que la vie_.
-
- *
-
-Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable
-demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du
-coeur et de la capacité d'aimer.»
-
- *
-
-Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins.
-
- *
-
-Dans une société très avancée, _l'amour-passion_ est aussi naturel
-que l'amour physique chez les sauvages.
-
- *
-
-«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne
-vivre point que de vivre d'aumône.»
-
- *
-
-Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par
-une grande passion.
-
- *
-
-«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à
-découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les
-douleurs plus aiguës, ni les joies plus véhémentes, ni de plus
-grandes extases et ravissemens d'esprit.»
-
-C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les _symposiaques_,
-et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant
-ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du
-philosophe.
-
- *
-
-Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image
-arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions
-n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière
-dont on envisage cet objet.
-
- *
-
-«J'appelle _plaisir_ toute perception que l'ame aime mieux éprouver que
-de ne pas éprouver.
-
-»J'appelle _peine_ toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver
-qu'éprouver.[14]»
-
- [14] Maupertuis.
-
-Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute,
-c'est une _peine_: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines,
-car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus
-attrayantes.
-
- *
-
-«Il ne faut pas penser à gouverner un coeur tout d'un coup et sans
-aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
-veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il
-sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus
-grandes est immanquable.» (Labruyère.)
-
- *
-
-On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant
-mieux qu'on ne voudrait.
-
- *
-
-La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur,
-ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
-
- *
-
-Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la
-première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle
-du public.
-
- *
-
-Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit
-pas, à cause de sa passion.
-
- *
-
-Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
-est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime
-en lui prenant la main.
-
- *
-
-Il faut aussi parfois citer les génies positifs: osons donc invoquer
-en faveur de la galanterie les paroles du grave Leibnitz. Ouvrez,
-Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, _sur les Progrès de
-l'Entendement humain_: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir
-dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable
-de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en
-vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le
-nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne
-pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on
-dise, d'être détaché du bien propre.
-
- *
-
-Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit
-dans _Mademoiselle de Clermont_: «Par la suite, l'expérience lui apprit
-que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et
-que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de
-femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»
-
- *
-
-La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
-
- *
-
-L'influence de l'éducation et des moeurs de l'enfance se fait
-toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux
-de toutes les _dames_ qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce
-que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se
-promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami
-de Rousseau.
-
- *
-
-Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est
-folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède,
-auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la jalousie,
-duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit.
-Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en
-maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le
-penser.»
-
- *
-
-Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise
-tête de sa femme.
-
- *
-
-«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes
-nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux
-autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes passions
-forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)
-
- *
-
-Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être
-trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de
-plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la
-seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est
-la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté.
-La galanterie est un vice du coeur, la coquetterie un déréglement de
-l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait
-haïr.
-
- *
-
-«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles
-sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et
-l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus
-éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)
-
- *
-
-L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement
-continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
-craindre.
-
- *
-
-Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne sont
-en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.
-
- *
-
-Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour
-cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
-
- *
-
-Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore
-pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
-
- *
-
-Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres,
-elles aiment l'amour.
-
-
-
-
-Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en
-regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des moeurs
-galantes si renommées du moyen-âge.
-
-L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage
-de M. de Stendhal, offrira au lecteur de piquans contrastes, de
-singulières analogies et un piquant intérêt.
-
-
-
-
-DES COURS D'AMOUR.
-
-Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui
-est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une
-époque beaucoup plus reculée.
-
-Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur
-des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre
-mariés?
-
-Soit sur des cas particuliers que les amans leur soumettaient[15].
-
- [15] André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni,
- d'Arétin.
-
-Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,
-cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de
-France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois
-l'opinion eût soutenu cette institution.
-
-André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les
-cours d'amour
-
- Des dames de Gascogne,
- D'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),
- De la reine Éléonore,
- De la comtesse de Flandre,
- De la comtesse de Champagne (1174).
-
-André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.
-
-Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.
-
-Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit, page 15:
-
-«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les
-chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et
-subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, il
-les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres
-présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à _Signe_ et
-_Pierrefeu_, ou à _Romanin_ ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts
-qu'on nommait _lous arrêts d'amours_.»
-
-Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours
-d'amour de Pierrefeu et de Signe:
-
- Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence;
- Adalarie, vicomtesse d'Avignon;
- Alalète, dame d'Ongle;
- Hermyssende, dame de Posquières;
- Bertrane, dame d'Urgon;
- Mabille, dame d'Yères;
- La comtesse de Dye;
- Rostangue, dame de Pierrefeu;
- Bertrane, dame de Signe;
- Jausserande de Claustral[16].»
-
- [16] Nostradamus, page 27.
-
-Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans
-le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages
-sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
-de Toulon et de Brignoles.
-
-Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:
-
-«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin,
-dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour
-d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de
-Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de
-Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»
-
-A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par
-Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par
-Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux
-romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant
-ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles
-rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray (dict le
-monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie,
-avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estait estimée
-un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs..... dames
-illustres et généreuses[17] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps
-en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à
-l'estude des lettres tenans cour d'amour ouverte, et y deffinissoyent
-les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées.....
-
- [17] «Jehanne, dame de Baulx;
- »Huguette de Forcalquier, dame de Trects;
- »Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;
- »Mabille de Villeneuve, dame de Vence;
- »Béatrix d'Agoult, dame de Sault;
- »Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;
- »Anne, vicomtesse de Tallard;
- »Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;
- »Doulce de Monstiers, dame Clumane;
- »Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;
- »Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;
- »Rixende de Puyverd, dame de Trans.»
-
- Nostradamus, page 217.
-
-»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de
-Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de
-ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les
-deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels,
-esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de
-leur amour.»
-
-Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames
-qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.
-
-Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:
-
-«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de
-_toute la cour_, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»
-
-La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:
-
-«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé
-de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»
-
-On trouve dans un autre jugement:
-
-«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute
-cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce
-délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres
-dames.
-
-»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce
-jugement, etc.»
-
-ANDRÉ, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que
-le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre
-de dames et de chevaliers.
-
-André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse
-de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question: _Le
-véritable amour peut-il exister entre époux?_
-
-Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissait pas aux
-arrêts des cours d'amour?
-
-Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait
-observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y
-obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.
-
-Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours
-d'amour?
-
-Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire
-commandée par l'honneur?
-
-Je ne trouve rien dans _André_ ou dans Nostradamus qui me mette à même
-de résoudre cette question.
-
-Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la
-question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne
-libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour
-libéral?»
-
-Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et
-de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement,
-recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin[18].
-
- [18] Nostradamus, page 131.
-
-La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunaux
-judiciaires de cette époque.
-
-Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance
-qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je
-le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de
-conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon
-et de Marseille.
-
-N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en
-1174 qu'en 1822?
-
-Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur
-les règles du code d'amour.
-
-Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André, le
-chapelain.
-
-Il y a trente et un articles. Les voici:
-
-
-CODE D'AMOUR
-
-DU XIIe SIÈCLE.
-
-1.
-
-L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre
-l'amour.
-
-2.
-
-Qui ne sait céler ne sait aimer.
-
-3.
-
-Personne ne peut se donner à deux amours.
-
-4.
-
-L'amour peut toujours croître ou diminuer.
-
-5.
-
-N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.
-
-6.
-
-Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.
-
-7.
-
-On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une
-viduité de deux années.
-
-8.
-
-Personne, sans raison plus que suffisante, ne doit être privé
-de son droit en amour.
-
-9.
-
-Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion
-d'amour (par l'espoir d'être aimé).
-
-10.
-
-L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.
-
-11.
-
-Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer
-en mariage.
-
-12.
-
-L'amour véritable n'a désir de caresses que venant de celle
-qu'il aime.
-
-13.
-
-Amour divulgué est rarement de durée.
-
-14.
-
-Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les
-obstacles lui donnent du prix.
-
-15.
-
-Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.
-
-16.
-
-A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.
-
-17.
-
-Nouvel amour chasse l'ancien.
-
-18.
-
-Le mérite seul rend digne d'amour.
-
-19.
-
-L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.
-
-20.
-
-L'amoureux est toujours craintif.
-
-21.
-
-Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.
-
-22.
-
-Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection
-d'amour.
-
-23.
-
-Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.
-
-24.
-
-Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.
-
-25.
-
-L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait
-plaire à ce qu'il aime.
-
-26.
-
-L'amour ne peut rien refuser à l'amour.
-
-27.
-
-L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.
-
-28.
-
-Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses
-sinistres de ce qu'il aime.
-
-29.
-
-L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de
-l'amour.
-
-30.
-
-Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle
-aime assidûment et sans interruption.
-
-31.
-
-Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un
-homme par deux femmes[19].
-
- [19] 1. Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta.
-
- 2. Qui non celat, amare non potest.
-
- 3. Nemo duplici potest amore ligari.
-
- 4. Semper amorem minui vel crescere constat.
-
- 5. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.
-
- 6. Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.
-
- 7. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur
- amanti.
-
- 8. Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.
-
- 9. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.
-
- 10. Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.
-
- 11. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.
-
- 12. Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit
- amplexus.
-
- 13. Amor rarò consuevit durare vulgatus.
-
- 14. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum
- parùm facit haberi.
-
- 15. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.
-
- 16. In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.
-
- 17. Novus amor veterem compellit abire.
-
- 18. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.
-
- 19. Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.
-
- 20. Amorosus semper est timorosus.
-
- 21. Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.
-
- 22. De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus
- crescit amandi.
-
- 23. Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.
-
- 24. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.
-
- 25. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti
- placere.
-
- 26. Amor nihil posset amori denegare.
-
- 27. Amans coamantis solatiis satiari non potest.
-
- 28. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.
-
- 29. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.
-
- 30. Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine
- detinetur.
-
- 31. Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus
- mulieribus unum.
-
- Fol. 103.
-
-Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour.
-
-QUESTION: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»
-
-JUGEMENT de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la
-teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux
-personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et
-gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis
-que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs
-volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....
-
-»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et
-d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une
-vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3e jour des
-calendes de mai, indiction VIIe[20].»
-
- [20] «Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?
-
- »Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter
- duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis
- omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales
- verò mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo
- seipsos sibi ad invicem denegare...
-
- »Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et
- aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro
- indubitabil vobis sit ac veritate constanti.
-
- »Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII,»
-
- Fol. 56.
-
- Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour:
- «Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta.»
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- Prolégomènes. 5
- Origine et étymologie du vieux dicton «Conter
- Fleurette». 13
-
- CODE GALANT.
-
- TITRE PREMIER.
- AVANT.
-
- --Chapitre premier.--_De l'Amour._ 33
- --Chapitre II.--_De l'Attachement._ 39
- --Chapitre III.--_Du Goût._ 41
- --Chapitre IV.--_Du Caprice._ 43
-
- TITRE DEUXIÈME.
- PENDANT.
-
- --Chapitre premier.--_Des Regards._ 45
- --Chapitre II.--_Des Lettres._ 47
- --Chapitre III.--_Des Rendez-vous._ 50
- --Chapitre IV.--_Promesses et Sermens._ 53
- --Chapitre V.--_L'accord parfait._ 56
-
- TITRE TROISIÈME.
- APRÈS.
-
- --Chapitre premier.--_De la Jalousie._ 61
- --Chapitre II.--_Brouille._ 68
- --Chapitre III.--_Du Raccommodement._ 72
- --Chapitre IV.--_De la Séparation._ 74
-
- APPLICATIONS.
-
- La déclaration. 79
- Des femmes, filles et veuves. 87
- Théories physiognomoniques. 104
- --De la tournure, des mouvemens du corps et de la
- marche. 112
- --De la mise et du choix des couleurs. 114
- --Du rang et de la fortune. 117
- --De la voix. 119
- --Du chant. 121
- --Des goûts divers. 124
- --Du style. 128
- --Des moeurs et des occupations familières. 130
- --Du visage et de ses divers traits. 133
- Apologie De la Coquetterie. 146
- Macédoine d'Aphorismes, Pensées, Lieux Communs,
- etc. 165
- Des cours d'amour. 184
- --Code d'amour du XIIe siècle. 198
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections:
-
- Page 8: «é» inversé dans «idées» (les idées vives, les aperçus
- ingénieux).
- Page 29: «olie» remplacé par «jolie» (la gracieuse mémoire de
- la jolie et tendre enfant).
- Page 29: «j'on» par «l'on» (chaque fois que l'on tente de
- conter fleurette).
- Page 48: «qu» par «que» (Il faut que ceux qui succèdent).
- Page 62: «alousie» par «jalousie» (La jalousie est).
- Page 65: «emme» par «femme» (sur le coeur de la femme qu'il
- aime).
- Page 101 (note): «M. de Stendhald» par «M. de Stendhal».
- Page 112: «mouvevemens» par «mouvemens» (La tournure et les
- divers mouvemens).
- Page 113: «tempéramment» par «tempérament» (un caractère
- trompeur, un tempérament paresseux).
- Page 117: «colerette» par «collerette» (la forme d'une
- collerette).
- Page 122: «elle elle» par «elle» (auxquels elle accorde la
- préférence).
- Page 130: «quotidiens» par «quotidiennes» (dans les actions
- quotidiennes).
- Page 146: «Mademoiselle de Scudéri» par «Mademoiselle
- de Scudéry».
- Page 154: «qu'elle» par «qu'elles» (les secrets des captifs
- qu'elles tenaient).
- Page 159: «fortuue» par «fortune» (aux exigences de son rang et
- de sa fortune).
- Page 208: «ans» par «sans» (sans être contraints).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter
-fleurette, by Horace Raisson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CODE GALANT ***
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