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-The Project Gutenberg EBook of Einstein et l'univers, by Charles Nordmann
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Einstein et l'univers
- Une lueur dans le mystère des choses
-
-Author: Charles Nordmann
-
-Release Date: January 23, 2013 [EBook #41903]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EINSTEIN ET L'UNIVERS ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note de transcription:
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- Quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont
- été corrigées. La liste de ces corrections est donnée à la fin
- du texte. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
-
- Typographie: caractères en exposant (à part les abréviations
- courantes): v^2 etc.
- caractères en indice: v_{2} etc.
-
- Mathématiques: V¯{expression}: racine carrée de {expression}
- [pi]: lettre grecque pi.
-
-
-
-
- EINSTEIN
- ET
- L'UNIVERS
-
-
-
-
- LE ROMAN DE LA SCIENCE
-
-
- CHARLES NORDMANN
- Astronome de l'Observatoire de Paris
-
-
- EINSTEIN
-
- ET
-
- L'UNIVERS
-
-
- UNE LUEUR DANS
- LE MYSTÈRE DES CHOSES
-
-
- [Logo de l'éditeur]
-
-
- LIBRAIRIE HACHETTE
-
-
-
-
- Tous droits de traduction, de reproduction
- et d'adaptation réservés pour tous pays,
- _Copyright par Librairie Hachette, 1921_.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-_Ce livre n'est pas un roman. Et pourtant.... Si l'amour est, comme
-l'assure Platon, un élan vers l'Infini, où donc fleurit plus d'amour que
-dans cette curiosité passionnée qui nous jette, tête baissée, coeur
-haletant, contre le mur mystérieux du monde extérieur? Derrière, nous
-sentons qu'il se passe quelque chose de sublime. Quoi? En le cherchant
-les hommes ont fondé la Science.
-
-Dans ce mur qui nous masque la réalité un coup gigantesque vient d'être
-porté par un homme supérieur, Einstein. Grâce à lui, à travers la brèche
-entr'ouverte, un peu des lumières cachées filtre maintenant jusqu'à
-nous, et le regard en est charmé, ébloui.
-
-Je voudrais glisser dans ce livre, avec des mots simples et clairs si
-je puis, un léger reflet de cet éblouissement.
-
-Les théories d'Einstein causent dans la Science un profond
-bouleversement. Grâce à elles le monde nous paraîtra plus simple, plus
-coordonné, plus uni. Nous sentirons mieux désormais qu'il est
-grandiose, cohérent, réglé par une harmonie inflexible. Un peu de
-l'ineffable nous deviendra plus clair.
-
-Les hommes traversent l'Univers, pareils à ces poussières qui, dans
-l'or fin du rayon de soleil filtrant par une persienne, dansent un
-instant puis retombent aux ténèbres. Est-il une manière plus belle et
-plus noble de remplir la vie que de se gorger les yeux, la tête et le
-coeur de l'immortel et pourtant si fugitif rayon? Regarder, chercher à
-comprendre le magnifique et surprenant spectacle de l'Univers, quelle
-plus haute volupté?
-
-Dans la réalité il y a plus de merveilleux, de romanesque que dans
-toutes nos pauvres rêveries. Dans la soif de savoir, dans l'élan
-mystique qui nous jette au coeur profond de l'Inconnu, il y a plus de
-passion et de douceur que dans toutes les fadaises dont s'alimentent
-tant de littératures. C'est pourquoi j'ai peut-être tort, après tout, de
-dire que ce livre n'est pas un roman.
-
-Je tâcherai d'y faire comprendre, avec exactitude et pourtant sans
-l'appareil ésotérique des techniciens, la révolution apportée par
-Einstein. Je tâcherai aussi d'en marquer les limites et de préciser ce
-que, au total, nous pouvons réellement connaître aujourd'hui du monde
-extérieur vu à travers l'écran translucide de la Science.
-
-Il n'est point de Révolution que bientôt ne suive une réaction, suivant
-ce rythme sinusoïdal qui semble la démarche éternelle de l'esprit
-humain. Einstein est à la fois le Sieyès, le Mirabeau et le Danton
-de la Révolution nouvelle. Mais celle-ci déjà connaît des Marat
-fanatiques et qui prétendent dire à la Science: «Tu n'iras pas plus
-loin.»
-
-C'est pourquoi une opposition se dessine contre les prétentions
-d'apôtres trop zélés du nouvel évangile scientifique. A l'Académie des
-Sciences, M. Paul Painlevé, avec la force d'un génie mathématique
-rigoureux, vient de se dresser entre Newton qu'on croyait écrasé et
-Einstein.
-
-J'examinerai dans mes conclusions la pénétrante critique du géomètre
-français. Elle m'aidera à situer exactement, dans l'évolution de nos
-idées, la splendide synthèse einsteinienne que je veux d'abord exposer
-avec tout l'amour qu'il faut vouer aux choses pour les bien comprendre.
-
-Avec Einstein la Science n'a point achevé sa tâche. Il laisse encore
-plus d'un «gouffre interdit à nos sondes» et où demain quelque autre
-esprit supérieur projettera sa clarté.
-
-Ce qui fait l'adorable et hautaine grandeur de la Science, c'est
-qu'elle est un perpétuel devenir. Dans la sombre forêt du Mystère, la
-Science est comme une clairière; l'homme élargit sans cesse le cercle
-qui la borde; mais en même temps et par cela même, il se trouve en
-contact sur un plus grand nombre de points à la fois avec les ténèbres
-de l'Inconnu. Dans cette forêt peu d'hommes ont porté la hache
-étincelante aussi loin qu'Einstein.
-
-En dépit des basses préoccupations qui, de toutes parts, nous
-harcèlent, parmi tant de misérables contingences, le système d'Einstein
-apparaît plein de grandeur.
-
-L'actualité est comme cette mousse bruissante et légère qui couronne et
-masque un instant l'or du vin généreux. Quand tout le bruit fugace qui
-emplit aujourd'hui nos oreilles sera éteint, la théorie d'Einstein se
-dressera comme le phare essentiel au seuil de ce triste et petit
-vingtième siècle._
-
-CHARLES NORDMANN.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-EINSTEIN ET L'UNIVERS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LES MÉTAMORPHOSES DE L'ESPACE ET DU TEMPS
-
- _Pour écarter les difficultés mathématiques || Les piliers de la
- connaissance || Le temps et l'espace absolus, d'Aristote à Newton
- || Le temps et l'espace relatifs, d'Épicure à Poincaré et Einstein
- || La relativité classique || Antinomie de l'aberration des
- étoiles et de l'expérience Michelson._
-
-
-«Avez-vous lu Baruch?» clamait autrefois le bon La Fontaine tout secoué
-d'enthousiasme. Aujourd'hui c'est en criant «Avez-vous lu Einstein?»
-qu'il eût harcelé ses amis.
-
-Mais, tandis que, pour accéder à Spinoza, il n'est que d'entendre un peu
-de latin, des monstres effrayants montent la garde devant Einstein et
-s'efforcent par des grimaces horribles d'en défendre l'approche.
-
-Ils s'agitent derrière d'étranges grilles mouvantes, tantôt
-rectangulaires et tantôt curvilignes qu'on appelle des «coordonnées».
-
-Ils portent des noms monstrueux comme eux-mêmes. Ils s'appellent
-_vecteurs contrevariants et covariants_, _tenseurs_, _scalaires_,
-_déterminants_, _vecteurs orthogonaux_, _symboles à trois indices
-généralisés_, que sais-je....
-
-Tous ces êtres, importés du fond le plus sauvage de la jungle
-mathématique, s'accolent ou se subdivisent dans une promiscuité étrange,
-par ces chirurgies étonnantes qu'on appelle l'_intégration_ et la
-_différentiation_.
-
-Bref si Einstein est un trésor, un horrible troupeau de reptiles
-mathématiques en éloigne le curieux. Qu'il y ait en eux, comme dans les
-gargouilles gothiques, une secrète beauté, c'est certain.
-
-Mais il vaut mieux, armés du fouet éclatant qu'est le verbe, les chasser
-loin de nous et monter jusqu'aux splendeurs einsteiniennes par le clair
-et noble escalier du langage français.
-
-Qui est le physicien Einstein? Il n'importe point ici. Sachons seulement
-qu'il a refusé de signer naguère l'immonde manifeste des 93, ce qui lui
-a valu les persécutions des pangermanistes.
-
-Au surplus, les vérités géométriques, les découvertes scientifiques ont
-une valeur intrinsèque qui doit être jugée et pesée objectivement, quel
-que soit celui qui les a trouvées.
-
-Pythagore eût-il été le dernier des criminels et des malhonnêtes gens,
-cela n'enlèverait rien à la validité du carré de l'hypoténuse. Un
-théorème est vrai ou faux, que le nez de son auteur ait la ligne
-aquiline des fils de Sem, camuse de ceux de Cham ou rectiligne de ceux
-de Japhet. Est-ce réellement un signe que l'humanité est asymptote
-à la perfection, que d'entendre dire quelquefois: «Dis-moi quel temple
-tu fréquentes et je te dirai si ta géométrie est juste»? La Vérité n'a
-pas besoin d'état-civil. Passons.
-
- * * * * *
-
-Toutes nos notions, toute la science, toute la vie pratique elle-même
-sont fondées sur la représentation que nous nous faisons des aspects
-successifs des choses. Notre esprit, aidé par nos sens, classe avant
-tout celles-ci dans le temps et dans l'espace, qui sont les deux cadres
-où nous fixons d'abord ce qui nous est sensible dans le monde extérieur.
-Écrivons-nous une lettre: nous mettons en suscription le lieu et la
-date. Ouvrons-nous un journal: ce sont ces indications qui y précèdent
-toutes les dépêches. Il en est de même en tout et pour tout. Le temps et
-l'espace, la situation des choses et leur époque apparaissent ainsi
-comme les piliers jumeaux de toute connaissance, les deux colonnes sur
-lesquelles repose l'édifice de l'entendement humain.
-
-Leconte de Lisle l'a bien senti, lorsque avec sa profonde et
-philosophique intelligence il écrivait, s'adressant pathétiquement à la
-divine mort:
-
- Délivre-nous du temps, du nombre et de l'espace
- Et rends-nous le repos que la vie a troublé.
-
-Le nombre n'est ici que pour définir quantitativement le temps et
-l'espace, et Leconte de Lisle a bien exprimé, dans ces vers
-magnifiques et célèbres, que ce qui existe pour nous dans le vaste
-monde, ce que nous y savons, voyons, tout l'ineffable et trouble
-écoulement des phénomènes ne nous présente un aspect défini, une forme
-précise qu'après avoir traversé ces deux filtres superposés que notre
-entendement interpose: le temps et l'espace.
-
-Ce qui donne aux travaux d'Einstein leur importance, c'est qu'il a
-montré, comme nous allons voir, que l'idée que nous nous faisions du
-temps et de l'espace doit être complètement revisée. Si cela est, la
-science tout entière,--et avec elle la psychologie,--doit être refondue.
-Telle est la première partie de l'oeuvre d'Einstein. Mais là ne s'est
-pas bornée l'action de son profond génie. Si elle n'était que cela, elle
-n'eût été que négative.
-
-Après avoir démoli, après avoir déblayé nos connaissances de ce qu'on
-croyait en être le piédestal inébranlable et qui n'était, selon lui,
-qu'un échafaudage fragile masquant les harmonieuses proportions de
-l'édifice, il a reconstruit. Il a creusé dans le monument de vastes
-fenêtres qui permettent maintenant de jeter un regard émerveillé sur les
-trésors qu'il recèle. En un mot, Einstein a d'une part montré, avec une
-acuité et une profondeur étonnantes, que la base de nos connaissances
-semble n'être pas ce qu'on a cru et doit être refaite avec un nouveau
-ciment. D'autre part, il a, sur cette base, renouvelé, rebâti l'édifice
-démoli dans ses fondements mêmes, et lui a donné une forme hardie dont
-la beauté et l'unité sont grandioses.
-
-Il me reste maintenant à tâcher de préciser, d'une manière concrète
-et aussi exacte que possible, ces généralités. Mais je dois insister
-d'abord sur un point qui a une signification considérable: si Einstein
-s'était borné à la première partie de son oeuvre,--telle que je viens
-de l'esquisser,--celle qui ébranle les notions classiques de temps et
-d'espace, il n'aurait point, dans le monde de la pensée, la gloire qui,
-dès aujourd'hui, auréole son nom.
-
-La chose est d'importance, car la plupart de ceux qui,--en dehors des
-spécialistes purs,--ont écrit sur Einstein, ont insisté surtout, et
-souvent exclusivement, sur ce côté en quelque sorte «démolisseur» de son
-intervention. Or, on va voir qu'à ce point de vue, Einstein n'a pas été
-le premier ni le seul. Il n'a fait qu'aiguiser davantage et enfoncer un
-peu plus, entre les blocs mal joints de la science classique, le burin
-que d'autres avant lui, et surtout le grand Henri Poincaré, y avaient
-dès longtemps porté. Ensuite il me restera à expliquer, si je puis, le
-grand, l'immortel titre d'Einstein à la reconnaissance des hommes, qui
-est, sur cette oeuvre critique, d'avoir reconstruit, réédifié par ses
-propres forces quelque chose de magnifique et de neuf: et ici, sa gloire
-est sans partage.
-
- * * * * *
-
-La science entière depuis Aristote jusqu'aujourd'hui a été fondée sur
-l'hypothèse ou, pour mieux dire, sur les hypothèses qu'il existe un
-temps absolu et un espace absolu. Autrement dit, on a fait reposer
-nos notions sur l'idée qu'un intervalle de temps et un intervalle
-spatial entre deux phénomènes donnés sont toujours les mêmes, pour
-quelque observateur que ce soit, et quelles que soient les conditions
-d'observation. Par exemple, il ne fût venu à l'esprit de personne, tant
-que régna la science classique, que l'intervalle de temps, le nombre de
-secondes qui sépare deux éclipses successives de soleil, pût ne pas être
-un nombre fixe et identiquement le même pour un observateur placé sur la
-terre et un observateur placé sur Sirius (la seconde étant d'ailleurs
-définie pour tous deux par le même chronomètre). De même, personne n'eût
-imaginé que la distance en mètres de deux objets, par exemple la
-distance de la Terre au Soleil à un instant donné, mesurée
-trigonométriquement, pût ne pas être la même pour un observateur placé
-sur la Terre et un autre placé sur Sirius (le mètre étant d'ailleurs
-défini pour tous deux par la même règle).
-
-«Il existe, dit Aristote[1], un seul et même temps qui s'écoulera en
-deux mouvements d'une manière semblable et simultanée; et si ces deux
-temps n'étaient pas simultanés, ils seraient encore de la même
-espèce.... Ainsi, pour des mouvements qui s'accomplissent simultanément,
-il y a un seul et même temps, que ces mouvements soient, ou non,
-également vites; et cela, lors même que l'un d'eux serait un mouvement
-local et l'autre une altération.... Par conséquent, les mouvements
-peuvent être autres et se produire indépendamment l'un de l'autre; de
-part et d'autre, le temps est absolument le même.» Cette définition
-aristotélicienne du temps physique date de plus de deux mille ans. Elle
-représente avec beaucoup de clarté l'idée de temps telle qu'elle a été
-acceptée jusqu'à ces toutes dernières années par la science classique,
-en particulier par la mécanique de Galilée et de Newton.
-
- [1] Aristote, _Physique_, livre IV, chap. XIV.
-
-Pourtant il semble qu'en face d'Aristote, Épicure déjà ait esquissé
-l'attitude qui plus tard opposera Einstein à Newton. Voici en effet ce
-qu'écrit Lucrèce exposant la doctrine épicurienne:
-
-«Le temps n'existe pas par lui-même, mais par les objets sensibles
-seuls, dont résulte la notion de passé, de présent, d'avenir. On ne peut
-concevoir le temps en soi et indépendamment du mouvement ou du repos des
-choses[2].»
-
- [2] Lucrèce, _De Natura Rerum_, liv. I, vers 460 et suiv.
-
-En fait, l'espace ainsi que le temps ont été considérés par la science
-depuis Aristote comme des données invariables, fixes, rigides, absolues.
-Newton ne pensait rien dire que d'évident et de banal lorsqu'il écrivait
-dans son célèbre Scholie: «Le temps absolu, vrai et mathématique pris en
-soi et sans relation à aucun objet extérieur, coule uniformément par sa
-propre nature.... L'espace absolu, d'autre part, indépendant par sa
-propre nature de toute relation à des objets extérieurs, demeure
-toujours immuable et immobile.»
-
-Toute la science, toute la physique et la mécanique, telles qu'on les
-enseigne encore aujourd'hui dans les lycées et dans la plupart des
-universités, sont fondées entièrement sur ces énoncés, sur ces notions
-d'un temps et d'un espace absolus, pris en soi et sans relation à aucun
-objet extérieur, indépendants par leur propre nature.
-
-En un mot, et si j'ose employer cette image, le temps de la science
-classique était semblable à un fleuve portant les phénomènes ainsi que
-des navires, mais qui ne s'écoule pas moins et d'un même mouvement quand
-il n'y a pas de navires. Pareillement, l'espace était un peu comme la
-rive de ce fleuve et insensible aux navires qui passent.
-
-Pourtant, dès l'époque de Newton, dès même celle d'Aristote, un
-métaphysicien un peu réfléchi aurait pu apercevoir qu'il y avait quelque
-apparence choquante dans ces définitions.
-
-Le Temps absolu, l'Espace absolu sont de ces «choses en soi» que
-l'esprit humain a de tout temps considérées comme lui étant directement
-inaccessibles. Les spécifications d'espace et de temps, ces étiquettes
-numérotées que nous attachons aux objets du monde extérieur, ainsi qu'on
-fait dans les gares aux colis pour ne les point perdre (... et la
-précaution n'est pas toujours suffisante), ces données ne nous sont
-fournies par nos sens, armés ou non d'instruments, qu'à l'occasion
-d'impressions concrètes. En aurions-nous la notion en l'absence de
-corps attachés à ces données, ou plutôt auxquels nous attachons ces
-données? L'affirmer comme font Aristote, Newton, la science classique,
-c'est faire une supposition audacieuse, et non nécessairement fondée.
-
-Le seul temps dont nous ayons la notion, en dehors de tout objet, est le
-temps psychologique si lumineusement scruté par M. Bergson, et qui n'a
-aucun rapport, que son nom, avec le temps des physiciens, de la science.
-
-C'est en réalité Henri Poincaré, ce grand Français dont la disparition
-laisse un vide qui ne sera jamais comblé, qui a le mérite d'avoir, avec
-la plus grande netteté et la plus intelligente hardiesse, soutenu la
-thèse que le temps et l'espace, tels qu'ils nous sont donnés, ne peuvent
-être que relatifs.
-
-Quelques textes ici ne seront pas inutiles; ils montreront qu'Henri
-Poincaré a vraiment le mérite de la plupart des choses qu'on attribue,
-dans le public, couramment à Einstein. De cette démonstration, le mérite
-d'Einstein ne sera pas diminué, car il est ailleurs, nous le montrerons.
-
-Voici comment s'exprimait Henri Poincaré, dont l'enveloppe charnelle a
-péri, il y a des années déjà, mais dont la pensée continue à dominer
-tous les cerveaux qui réfléchissent, étendant plus loin chaque jour ses
-ailes triomphales:
-
-«Il est impossible de se représenter l'espace vide.... C'est de là que
-provient la relativité irréductible de l'espace. Quiconque parle de
-l'espace absolu emploie un mot vide de sens. Je suis en un point
-déterminé de Paris, place du Panthéon, par exemple, et je dis: Je
-reviendrai _ici_ demain. Si on me demande: Entendez-vous que vous
-reviendrez au même point de l'espace? je serai tenté de répondre: Oui.
-Et cependant j'aurai tort, puisque d'ici à demain la Terre aura marché,
-entraînant avec elle la place du Panthéon, qui aura parcouru plus de 2
-millions de kilomètres. Et si je voulais préciser mon langage, je n'y
-gagnerais rien, puisque ces 2 millions de kilomètres, notre globe les a
-parcourus dans son mouvement par rapport au Soleil, que le Soleil se
-déplace à son tour par rapport à la Voie Lactée, que La Voie lactée
-elle-même est sans doute en mouvement sans que nous puissions connaître
-sa vitesse. De sorte que nous ignorons complètement et que nous
-ignorerons toujours de combien la place du Panthéon se déplace en un
-jour. En somme, j'ai voulu dire: Demain, je verrai de nouveau le dôme et
-le fronton du Panthéon, et s'il n'y avait pas de Panthéon, ma phrase
-n'aurait aucun sens et l'espace s'évanouirait....»
-
-Poincaré complète ainsi sa pensée:
-
-«Supposons que, dans une nuit, toutes les dimensions de l'Univers
-deviennent mille fois plus grandes: le monde sera resté semblable à
-lui-même, en donnant au mot de similitude le même sens qu'au troisième
-livre de géométrie. Seulement, ce qui avait un mètre de long mesurera
-désormais un kilomètre, ce qui était long d'un millimètre deviendra long
-d'un mètre. Ce lit où je suis couché, et mon corps lui-même se seront
-agrandis dans la même proportion. Quand je me réveillerai le
-lendemain matin, quel sentiment éprouverai-je en présence d'une aussi
-étonnante transformation? Eh bien! je ne m'apercevrai de rien du tout.
-Les mesures les plus précises seront incapables de me rien révéler de
-cet immense bouleversement, puisque les mètres dont je me servirai
-auront varié précisément dans les mêmes proportions que les objets que
-je chercherais à mesurer. En réalité, ce bouleversement n'existe que
-pour ceux qui raisonnent comme si l'espace était absolu. Si j'ai
-raisonné un instant comme eux, c'est pour mieux faire voir que leur
-façon de voir implique contradiction.»
-
-On peut facilement étendre ce raisonnement de Poincaré. Si tous les
-objets de l'Univers devenaient par exemple mille fois plus hauts, et
-mille fois moins larges, nous n'aurions non plus aucun moyen de nous en
-apercevoir, car nous-mêmes et nos rétines et les mètres dont nous nous
-servirions pour mesurer les objets, serions déformés en même temps et de
-même. Bien plus, si tous les objets de l'Univers subissaient une
-déformation spatiale absolument irrégulière, si un génie invisible et
-tout-puissant le distordait d'une manière quelconque, en tirant sur lui
-comme sur une masse de caoutchouc, nous n'aurions aucun moyen de le
-savoir. Rien ne tend mieux à prouver que l'espace est relatif, et que
-nous ne pouvons concevoir l'espace en dehors des objets qui servent à le
-mesurer. Pas de mètre, pas d'espace.
-
-Poincaré a poussé si loin ses déductions dans ce domaine, qu'il en
-est arrivé à affirmer que la rotation même de la Terre autour du Soleil
-n'est qu'une hypothèse plus commode que l'hypothèse inverse, mais non
-point plus vraie, car elle impliquerait sans cela l'existence d'un
-espace absolu.
-
-Certains polémistes peu avertis ont même,--on s'en souvient,--voulu
-tirer argument de cette démonstration poincariste pour justifier la
-condamnation de Galilée. Rien de plus amusant que les efforts faits
-alors par l'illustre mathématicien-philosophe pour se défendre de ce
-grief, et, ma foi, il faut bien reconnaître que la défense ne fut pas
-parfaitement convaincante. C'est qu'on ne fait pas à l'agnosticisme sa
-part.
-
-Poincaré est donc à la tête de ceux pour qui l'espace n'est rien qu'une
-propriété que nous donnons aux objets. Pour lui, la notion que nous en
-avons n'est, si j'ose dire, que la résultante héréditaire des
-tâtonnements sensuels par quoi nous essayons péniblement d'embrasser le
-monde extérieur à un moment donné.
-
-Après l'Espace, le Temps. A cet égard aussi les objections du
-relativisme philosophique étaient depuis longtemps dans l'air. Mais
-c'est Poincaré qui leur a donné leur forme définitive. Nous ne le
-suivrons pas dans ses lumineuses démonstrations qui sont bien connues.
-
-Retenons-en seulement que, pour le temps comme pour l'espace, on peut
-supposer un rétrécissement ou un allongement de l'échelle, auquel nous
-serions tout à fait insensibles et qui semble montrer l'impossibilité,
-pour les hommes, de concevoir un temps absolu.
-
-Si quelque génie malicieux s'amusait une nuit à rendre mille fois
-plus lents tous les phénomènes de l'Univers, nous n'aurions aucun moyen
-de nous en apercevoir à notre réveil et le monde ne nous paraîtrait pas
-changé. Et pourtant chacune des heures marquées par nos horloges
-durerait mille fois plus qu'une des heures anciennes. Les hommes
-vivraient mille fois plus longtemps, et n'en sauraient rien, car leurs
-sensations seraient ralenties d'autant.
-
-Lorsque Lamartine s'écriait: «O temps, suspends ton vol!» il proférait
-une chose charmante, mais qui n'était peut-être qu'une niaiserie. Si le
-temps avait obéi à cette objurgation passionnée, à cet ordre,--les
-poètes ne doutent de rien!--Lamartine et Elvire n'eussent pu le savoir
-ni en jouir. Le batelier du lac du Bourget qui promenait les deux
-amoureux, n'eût réclamé le paiement d'aucune heure supplémentaire; et
-pourtant il aurait, de ses rames, frappé bien plus longtemps les flots
-harmonieux.
-
-Si j'ose résumer tout cela d'un mot moins paradoxal qu'il ne semblera à
-première vue: aux yeux des relativistes ce sont les mètres qui créent
-l'espace, les horloges qui créent le temps.
-
-Tout cela, Poincaré et d'autres l'ont soutenu bien longtemps avant
-Einstein, et c'est faire tort à la vérité que de le lui attribuer. Je
-sais bien qu'on ne prête qu'aux riches, mais c'est aussi faire injure
-aux riches que de leur prêter ce dont ils n'ont que faire, ce dont ils
-n'ont pas besoin pour être riches.
-
-Il est d'ailleurs un point où Galilée et Newton, tout en croyant à
-l'existence de l'espace et du temps absolus, admettaient déjà une
-certaine relativité. C'est l'impossibilité, reconnue par eux, de
-distinguer les uns des autres, les mouvements de translation uniformes;
-c'est l'équivalence de toutes ces translations; c'est par conséquent
-l'impossibilité de mettre en évidence une translation absolue.
-
-C'est cela qu'on appelle le principe de relativité classique.
-
- * * * * *
-
-Un fait imprévu a contribué à porter ces questions sur un plan nouveau,
-et amené Einstein à donner une extension inattendue au principe de
-relativité de la mécanique classique: c'est le résultat d'une expérience
-célèbre de Michelson, qu'il importe de décrire brièvement.
-
-On sait que les rayons lumineux se propagent dans le vide interastral;
-c'est ce qui nous permet d'apercevoir les étoiles. Cela a conduit depuis
-longtemps les physiciens à admettre que ces rayons se propagent dans un
-milieu dénué de masse et d'inertie, infiniment élastique, n'opposant
-aucune résistance au déplacement des corps matériels qu'il pénètre de
-toute part. Ce milieu les savants l'appellent l'éther. La lumière s'y
-propage à la manière des ondes dans l'eau, avec une vitesse voisine de
-300 000 kilomètres par seconde et que je désignerai abréviativement par
-la lettre V.
-
-La Terre circule autour du Soleil dans un véritable océan d'éther et
-avec une vitesse de translation d'environ 30 kilomètres par seconde. A
-cet égard la rotation de la Terre peut être négligée car elle imprime à
-la surface terrestre dans l'éther une vitesse inférieure à 2 kilomètres
-par seconde.
-
-Depuis longtemps la question suivante s'est posée: la Terre
-entraîne-t-elle, dans son mouvement orbital autour du Soleil, l'éther
-qui est à son contact, de même qu'une éponge lancée d'une fenêtre
-emporte avec elle l'eau dont elle est imbibée? L'expérience a montré,
-ou plutôt les expériences ont montré (elles sont variées et
-concordantes) que la question doit être résolue par la négative.
-
-Cela a été établi d'abord par les observations astronomiques. Il existe
-en astronomie un phénomène bien connu, découvert par Bradley, et qu'on
-appelle l'aberration. Il consiste en ceci: lorsqu'on observe une étoile
-avec une lunette, l'image de l'étoile ne se forme pas exactement dans la
-direction de la visée. En voici la raison: pendant que les rayons
-lumineux de l'étoile, qui ont pénétré dans la lunette, parcourent
-celle-ci dans sa longueur, la lunette s'est légèrement déplacée,
-entraînée qu'elle est par le mouvement de la Terre. Au contraire, le
-rayon lumineux dans la lunette n'a pas participé à ce mouvement, ce qui
-cause précisément la petite déviation appelée aberration. Preuve que le
-milieu dans lequel se propage la lumière, l'éther qui remplit la lunette
-et entoure la Terre, ne participe pas au mouvement de celle-ci.
-
-Beaucoup d'autres expériences ont établi d'une manière aussi nette
-que l'éther, qui sert de véhicule aux ondes lumineuses n'est pas
-entraîné par la Terre dans son mouvement. Mais alors, puisque la Terre
-est mouvante dans l'éther, puisqu'elle y avance comme un navire dans un
-lac immobile (et non pas comme un flotteur porté par le courant d'un
-fleuve), il doit être possible de mettre en évidence cette vitesse de la
-Terre par rapport à l'éther.
-
-Un des moyens qu'on peut imaginer dans ce dessein est le suivant. On
-sait que la Terre tourne de l'Ouest à l'Est sur elle-même et dans le
-même sens autour du Soleil. Par conséquent, au milieu de la nuit, la
-révolution de la Terre autour du Soleil l'entraîne dans un sens tel que
-Paris se déplace, d'Auteuil vers Charenton, avec une vitesse d'environ
-30 kilomètres par seconde (le jour, c'est le contraire, Paris se déplace
-autour du Soleil, de Charenton vers Auteuil). Supposons donc qu'au
-milieu de la nuit un physicien placé à Auteuil envoie un signal
-lumineux; le physicien de Charenton (ceci, encore un coup, est une
-hypothèse), qui mesure la vitesse de ce rayon lumineux, devra trouver
-qu'elle est égale à V - 30 kilomètres.
-
-En effet, par suite du mouvement de la Terre, Charenton fuit devant le
-rayon lumineux. Par conséquent, puisque celui-ci se propage dans un
-milieu, dans un éther qui ne participe pas au mouvement de la Terre,
-l'observateur de Charenton devra trouver que ce rayon lui arrive avec
-une vitesse plus faible que si la Terre était immobile. C'est un
-peu comme un train rapide devant lequel fuirait un observateur à
-bicyclette; si le train rapide fait 30 mètres à la seconde, si le
-cycliste fait 3 mètres à la seconde, la vitesse du train par rapport au
-cycliste sera 30 - 3 = 27 mètres à la seconde; elle serait nulle si
-train et cycliste avaient même vitesse.
-
-Au contraire, si le cycliste va à la rencontre du train, la vitesse du
-train par rapport à lui sera 30 + 3 = 33 mètres par seconde.
-Pareillement, si c'est le physicien de Charenton, qui au milieu de la
-nuit, envoie un signal lumineux, et le physicien d'Auteuil qui le
-reçoive, celui-ci devra trouver que ce rayon lumineux possède une
-vitesse égale à V + 30 kilomètres.
-
-On peut encore exprimer autrement tout cela. Supposons qu'il y ait
-exactement 12 kilomètres entre l'observateur d'Auteuil et celui de
-Charenton. Pendant que le rayon lumineux venu d'Auteuil se propage vers
-Charenton, Charenton fuit devant lui d'une petite quantité. Par
-conséquent ce rayon aura parcouru un peu plus de 12 kilomètres avant
-d'arriver au physicien de Charenton. Il aura au contraire parcouru un
-peu moins dans le cas contraire.
-
-Or, appliquant une belle idée française de Fizeau, le physicien
-américain Michelson a réussi à mesurer avec une grande précision les
-longueurs, au moyen des franges d'interférence de la lumière. Toute
-variation de la longueur mesurée se traduit par un déplacement d'un
-certain nombre de ces franges que l'on peut observer facilement avec un
-microscope.
-
-Imaginons maintenant qu'au lieu d'expérimenter entre Charenton et
-Auteuil, nos deux physiciens opèrent dans les limites d'un laboratoire.
-Imaginons qu'ils mesurent, au moyen des franges d'interférence, l'espace
-parcouru par un rayon lumineux produit dans ce laboratoire, et selon
-qu'il s'y propage dans le sens du mouvement de la Terre ou dans le sens
-contraire. Nous aurons ainsi, réduite à ses éléments essentiels, et
-simplifiée pour la clarté de cet exposé, la célèbre expérience de
-Michelson. On devrait trouver de la sorte une différence facilement
-mesurable avec l'appareil précis utilisé.
-
-Eh bien! pas du tout. Contrairement à toute attente, et à la profonde
-stupéfaction des physiciens, on a trouvé que la lumière se propage
-rigoureusement avec la même vitesse lorsque celui qui la reçoit
-s'éloigne d'elle avec la vitesse de la Terre, ou au contraire lorsqu'il
-s'en rapproche avec cette vitesse. Conséquence inéluctable: _l'éther
-participe au mouvement de la Terre_. Mais nous venons de voir que
-d'autres expériences, non moins précises, avaient établi que _l'éther ne
-participe pas au mouvement de la Terre_.
-
-C'est de cette contradiction, du choc de ces deux faits inconciliables
-et pourtant réels, qu'est sortie la splendide synthèse d'Einstein, de
-même que, fulgurante, l'étincelle jaillit du choc de deux silex heurtés.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE DEUXIÈME
-
-LA SCIENCE DANS UNE IMPASSE
-
- _La vérité scientifique et les mathématiques || Le rôle exact
- d'Einstein || L'expérience de Michelson, noeud gordien de la
- Science || Les hésitations de Poincaré || L'hypothèse étrange mais
- nécessaire de Fitzgerald-Lorentz || La contraction des corps en
- mouvement || Difficultés philosophiques et physiques._
-
-
-Ce serait folie de prétendre pénétrer dans les moindres recoins des
-nouvelles théories d'Einstein, sans le secours de la tarière
-mathématique. Je crois pourtant qu'on peut donner au moyen du langage
-ordinaire, c'est-à-dire par des images et des raisonnements verbaux, une
-idée assez approchée de ces choses dont la complexité se modèle
-d'habitude sur le jeu infiniment subtil et souple des formules et des
-équations analytiques.
-
-Après tout, la mathématique n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais
-autre chose qu'un langage particulier, une sorte de sténographie de la
-pensée et du raisonnement. Son objet est de franchir les méandres
-compliqués des raisonnements superposés, avec une rapide hardiesse que
-ne connaissent pas la lourdeur et la lenteur mérovingiennes des
-syllogismes exprimés par des mots.
-
-Si paradoxal que cela puisse paraître à ceux qui considèrent les
-mathématiques comme étant _par elles-mêmes_ une source de découverte, on
-n'en sortira jamais autre chose que ce qui était implicitement inhérent
-aux données jetées dans la double mâchoire des équations. Pour employer
-une image triviale qu'on me pardonnera, j'espère, les raisonnements
-mathématiques sont tout à fait analogues à ces machines qu'on voit à
-Chicago--à ce que disent les hardis explorateurs de l'Amérique,--à
-l'entrée desquelles on met des bestiaux vivants et qui restituent à la
-sortie d'odorantes charcuteries. Nul parmi les spectateurs n'eût pu ou
-du moins n'eût voulu tenter d'absorber l'animal vivant, tandis que, sous
-la forme où il se présente à la sortie, il est immédiatement assimilable
-et digéré. Pourtant ceci n'est que cela convenablement trituré. Ce n'est
-pas autre chose que font les mathématiques. Elles extraient des
-_données_ toute leur substantifique moelle, par le moyen d'une
-machinerie merveilleuse. Celle-ci est efficace là où les rouages du
-raisonnement verbal, là où l'imbrication des syllogismes seraient
-bientôt arrêtés et coincés.
-
-Faut-il en conclure que les mathématiques ne sont pas, à proprement
-parler, des sciences? Faut-il du moins en conclure qu'elles ne sont
-sciences qu'autant qu'elles se modèlent sur la réalité et se
-nourrissent de données expérimentales, puisque «l'expérience est la
-source unique de la vérité», et puisque la science est la recherche de
-la vérité? Je me garderai bien de répondre à cela, étant de ceux qui
-pensent que tout est matière de science. Cette question n'en méritait
-pas moins d'être posée, car on a peut-être un peu trop tendance chez
-nous à considérer une éducation purement mathématique comme constituant
-une éducation scientifique. Rien n'est plus faux. La mise en équations
-n'est par elle-même qu'une forme abréviative donnée au langage et à la
-pensée logique. Elle ne peut rien nous apprendre intrinsèquement sur le
-monde extérieur; elle ne peut nous renseigner sur lui qu'autant qu'elle
-s'y lie docilement. C'est de la mathématique surtout qu'on pourrait
-dire: _naturæ non imperatur nisi parendo_.
-
-Les théories d'Einstein ne sont-elles, comme certaines personnes mal
-informées l'ont prétendu, qu'un jeu de formules transcendantes (et
-j'entends ce mot à la fois dans le sens des mathématiciens et dans celui
-des philosophes)? Si elles n'étaient qu'un vertigineux édifice
-mathématique où les _x_ enroulent leurs volutes en arabesques
-étourdissantes, où les intégrales au col de cygne dessinent des motifs
-Louis XV, elles ne seraient pas, elles ne seraient guère intéressantes
-pour le physicien, pour celui qui regarde et examine la nature des
-choses avant d'en disserter. Elles ne seraient, comme toutes les
-métaphysiques cohérentes, qu'un système plus ou moins plaisant,
-mais dont on ne peut démontrer l'exactitude ou la fausseté.
-
-La théorie d'Einstein est bien autre chose, bien plus que cela. C'est
-sur les faits qu'elle se fonde. C'est aussi à des faits, à des faits
-nouveaux qu'elle aboutit. Jamais une doctrine philosophique, jamais non
-plus une construction mathématique purement formelle n'ont fait
-découvrir des phénomènes nouveaux. Parce qu'elle en a fait découvrir la
-théorie d'Einstein n'est ni l'une ni l'autre. Là est ce qui différencie
-la théorie scientifique de la spéculation pure et qui fait, j'ose le
-dire, la supériorité de celle-là.
-
-Ainsi qu'un audacieux pont suspendu jeté à travers l'abîme, la synthèse
-d'Einstein s'appuie d'un côté sur des phénomènes expérimentaux, pour
-aboutir, par son côté opposé, à d'autres phénomènes jusque-là
-insoupçonnés, et que grâce à elle on découvre. Entre ces deux solides
-piliers phénoménaux, le raisonnement mathématique est l'enchevêtrement
-merveilleux des milliers de croisillons d'acier qui dessinent
-l'architecture élégante et translucide du pont. Il est cela, il n'est
-que cela. Mais l'agencement des poutrelles et des croisillons pourrait
-être différent et le pont réunir quand même,--avec moins de gracieuse
-légèreté peut-être,--les faits où il s'arc-boute des deux parts.
-
-Bref le raisonnement mathématique n'est en physique qu'une induction,
-dans un langage particulier, entre des prémisses expérimentales et des
-conclusions justiciables de l'expérience et vérifiables par elle. Or il
-n'est point de langage qui,--tant bien que mal,--ne puisse être
-traduit dans un autre langage. Les hiéroglyphes eux-mêmes ont dû céder
-devant Champollion. C'est pourquoi, finalement, je suis persuadé que les
-difficultés mathématiques des théories d'Einstein seront un jour
-remplacées par un jeu de formules plus simples et plus accessibles.
-C'est pourquoi je crois aussi qu'il est dès maintenant possible de
-donner, au moyen du langage ordinaire, une idée peut-être un peu
-superficielle mais pourtant exacte dans les grandes lignes, de ce
-merveilleux monument einsteinien où toutes les conquêtes de la science
-viennent se classer, ainsi qu'en un admirable musée, selon un ordre
-nouveau et d'une splendide unité. Essayons.
-
- * * * * *
-
-On peut récapituler très brièvement de la manière suivante ce qui a été
-l'origine, la tranchée de départ du système d'Einstein: 1º l'observation
-des astres prouve que l'espace interplanétaire n'est pas vide, mais est
-occupé par un milieu particulier, l'éther, dans lequel se propagent les
-ondes lumineuses; 2º l'existence de l'aberration et d'autres phénomènes
-semble prouver que l'éther n'est pas entraîné par la Terre dans son
-mouvement circumsolaire; 3º l'expérience de Michelson semble prouver au
-contraire que l'éther est entraîné par la Terre dans ce mouvement.
-
-Cette contradiction entre des faits également bien établis a fait
-pendant des années le désespoir et l'étonnement des physiciens. Elle fut
-le noeud gordien de la science. On chercha longtemps et en vain à le
-dénouer, jusqu'à ce qu'Einstein, d'un seul coup de son esprit
-merveilleusement aiguisé, le tranche net.
-
-Pour comprendre comment cela se fit,--et là est le point vital de tout
-le système,--il nous faut revenir un peu sur les conditions exactes de
-la fameuse expérience de Michelson.
-
-J'ai indiqué dans le chapitre précédent que Michelson s'est proposé
-d'étudier la vitesse de propagation d'un rayon lumineux que l'on produit
-au laboratoire et qui est dirigé de l'Est à l'Ouest ou de l'Ouest à
-l'Est, c'est-à-dire suivant la direction même où la Terre se meut à la
-vitesse de 30 kilomètres environ par seconde, dans son mouvement autour
-du Soleil.
-
-Mais en réalité l'expérience de Michelson est un peu plus compliquée que
-cela et il importe d'y revenir.
-
-En fait, elle revient à disposer dans le laboratoire quatre miroirs
-équidistants et se faisant face deux à deux. Deux des miroirs opposés
-sont placés suivant la direction Est-Ouest, direction du mouvement de
-translation de la Terre autour du Soleil; les deux autres sont placés
-suivant la direction perpendiculaire à la précédente, la direction
-Nord-Sud. On produit deux rayons lumineux se propageant respectivement
-suivant les directions des deux couples de miroirs. Le rayon provenant
-du miroir Est va au miroir Ouest, est réfléchi par lui et revient
-au miroir Est. Ce rayon est amené à coïncider avec celui qui a fait le
-trajet aller et retour entre les miroirs Nord-Sud; il interfère avec lui
-en produisant des franges d'interférences, qui, ainsi que je l'ai
-expliqué, permettent de connaître exactement la différence des trajets
-parcourus par les deux rayons entre les miroirs. S'il se produisait une
-variation de la différence entre ces deux distances, on verrait
-immédiatement se déplacer un certain nombre des franges d'interférences,
-ce qui fournirait la grandeur de cette variation.
-
-Et maintenant une analogie va nous faire comprendre ce qui se passe.
-Supposons qu'un vent violent et régulier Est-Ouest souffle au-dessus de
-Paris et qu'un avion se propose de faire le trajet d'Auteuil à Charenton
-et retour sans escale, c'est-à-dire contre le vent à l'aller et avec le
-vent en poupe au retour. 12 kilomètres séparent Auteuil de Charenton.
-Supposons qu'en même temps un autre avion identique au premier se
-propose de franchir, en partant également d'Auteuil, un trajet aller et
-retour entre Auteuil et un point situé à 12 kilomètres au Nord. De la
-sorte ce deuxième avion aura, à l'aller comme au retour, un trajet
-perpendiculaire à la direction du vent. Ces deux avions étant supposés
-partir en même temps et faire demi-tour instantanément, seront-ils de
-retour en même temps à Auteuil, et sinon, quel est celui qui aura fini
-son double parcours le premier?
-
-S'il n'y avait pas de vent, il est clair que les deux avions
-seraient de retour en même temps, puisqu'ils parcourent tous deux 24
-kilomètres à la même vitesse, que je suppose, pour fixer les idées, de
-200 mètres à la seconde.
-
-Mais il n'en sera plus de même s'il y a du vent soufflant dans la
-direction Est-Ouest, ainsi que je l'ai admis. Il est facile de voir,
-dans ces conditions, que l'avion qui va d'Auteuil à Charenton et retour
-aura fini son parcours plus tard que l'autre avion. En effet, imaginons,
-pour fixer les idées, que le vent ait la même vitesse que l'avion (200
-mètres par seconde). L'avion, qui va perpendiculairement au vent, sera
-déporté vers l'Ouest de 12 kilomètres, pendant qu'il franchit lui-même
-12 kilomètres du Sud au Nord. Il aura donc franchi _dans le vent_ une
-distance réelle égale à la diagonale d'un carré de 12 kilomètres de
-côté. Au lieu de franchir 24 kilomètres, il en aura franchi réellement
-34 dans le vent, qui est le milieu par rapport auquel il possède sa
-vitesse.
-
-En revanche, l'avion qui part d'Auteuil vers l'Est n'arrivera jamais à
-Charenton, puisqu'il est déporté vers l'Ouest, chaque seconde, d'une
-quantité égale à celle dont il progresse vers l'Est; il restera sur
-place; il lui faudrait donc franchir _dans le vent_ une distance
-_infinie_ pour effectuer son voyage.
-
-Si, au lieu de supposer au vent une vitesse égale à celle de l'avion (ce
-qui est un cas limite choisi pour la clarté de ma démonstration), je lui
-avais attribué une vitesse plus faible, on trouverait pareillement, et
-par un calcul très simple, que, pour effectuer son trajet aller et
-retour, l'avion Nord-Sud parcourt dans le vent un espace moins grand que
-l'avion Est-Ouest.
-
-Remplaçons nos avions par des rayons lumineux, le vent par l'éther, et
-nous aurons presque exactement les conditions de l'expérience de
-Michelson. Un courant d'éther, un vent d'éther (puisque celui-ci a été
-antérieurement reconnu immobile par rapport à la translation terrestre),
-va de l'un à l'autre de nos deux miroirs Est-Ouest. Donc le rayon
-lumineux qui fait le trajet aller et retour entre ces deux miroirs doit
-parcourir dans l'éther un trajet plus long que le rayon qui fait le
-trajet aller et retour entre les miroirs Nord-Sud. Comment mettre en
-évidence cette différence, assurément très faible, puisque la Terre a
-une vitesse infime par rapport à celle de la lumière, 10 000 fois plus
-petite?
-
-Il y a pour cela un moyen très simple, un de ces artifices ingénieux
-chers à la malice des physiciens, un de ces procédés différentiels dont
-l'élégance et la netteté donnent toute sécurité.
-
-Supposons que mes quatre miroirs soient collés, placés rigidement sur un
-plateau un peu semblable aux tourniquets numérotés des loteries
-foraines. Supposons qu'on puisse faire tourner ce plateau à volonté,
-sans choc et sans le déformer, ce qui est aisé si on le fait flotter sur
-un bain de mercure. J'observe à la loupe les franges d'interférences
-immobiles qui définissent la différence des trajets parcourus par mes
-rayons lumineux Nord-Sud et Est-Ouest. Puis, sans perdre de
-l'oeil ces franges, je fais tourner mon plateau d'un quart de cercle.
-Cette rotation fait que les miroirs qui étaient Est-Ouest deviennent
-Nord-Sud et réciproquement. Le double trajet parcouru par le rayon
-lumineux Nord-Sud est devenu Est-Ouest, s'est donc soudain allongé; au
-contraire, le double trajet du rayon Est-Ouest est devenu Nord-Sud,
-s'est donc soudain raccourci. Les franges d'interférences, qui indiquent
-la différence de longueur de ces deux trajets, laquelle a soudain
-beaucoup varié, doivent nécessairement s'être déplacées, et d'une grande
-quantité, ainsi que le montre le calcul.
-
-Eh bien! pas du tout. On constate une immobilité complète des franges.
-Elles n'ont pas plus bougé que souches. C'est renversant, révoltant
-même, car enfin la précision de l'appareil est telle que, si la Terre
-n'avançait dans l'éther qu'à la vitesse de 3 kilomètres par seconde (dix
-fois moins que sa vitesse réelle!), le déplacement des franges serait
-suffisant pour manifester cette vitesse.
-
- * * * * *
-
-Lorsque fut connu le résultat négatif de cette expérience, ce fut
-presque de la consternation parmi les physiciens. Puisque l'éther,--cela
-avait été prouvé par l'observation,--n'était pas entraîné par la Terre,
-comment était-il possible qu'il se comportât comme s'il avait
-participé à son mouvement? Casse-tête chinois, qui ébranla mainte tête
-chenue et vénérable.
-
-Il fallait à toute force sortir de cette inexplicable contradiction,
-venger ce paradoxal pied de nez que les faits décochaient aux prévisions
-les plus sûres du calcul. C'est ce qu'on fit. Comment? Mais par la
-méthode habituelle en pareil cas, par des hypothèses supplémentaires.
-Les hypothèses sont dans la science une sorte de mortier souple et
-rapidement durci à l'air libre, qui permet d'une part de joindre les
-blocs disparates d'un édifice, d'autre part de remplir par du faux, que
-le passant superficiel prendra demain pour de la pierre de taille, les
-brèches creusées dans la muraille par les projectiles adventices. Et
-c'est parce que les hypothèses sont dans la science quelque chose qui
-ressemble à cela, que les meilleures théories scientifiques sont celles
-dont l'assemblage comporte le moins d'hypothèses.
-
-Mais j'ai tort d'écrire, à propos de tout ceci, ce mot au pluriel, car
-il se trouva finalement qu'une seule et unique hypothèse permettait, à
-l'exclusion de toute autre, d'expliquer convenablement le résultat
-négatif de l'expérience de Michelson. Ceci d'ailleurs est rare et
-remarquable, car en général les hypothèses poussent comme des
-champignons dans chaque coin un peu sombre de la science, et on en
-trouve tout de suite vingt différentes pour expliquer la moindre
-incertitude.
-
-Cette hypothèse unique, qui semblait pouvoir tirer les physiciens de
-l'embarras où les avait plongés Michelson, fut imaginée d'abord par le
-savant irlandais Fitzgerald, puis reprise et fécondée par
-l'illustre Hollandais Lorentz, le Poincaré néerlandais, qui est un des
-plus merveilleux cerveaux de ce temps, et sans qui Einstein n'aurait pas
-plus existé que Képler sans Copernic et Tycho-Brahé.
-
-Voici maintenant en quoi consiste l'hypothèse aussi simple qu'étrange de
-Fitzgerald-Lorentz....
-
-Mais auparavant, une remarque importante s'impose. Beaucoup de bons
-esprits ont,--d'ailleurs après coup,--prétendu que le résultat de
-l'expérience de Michelson ne pouvait être que négatif _a priori_. En
-effet,--ont-ils raisonné, ou à peu près,--le principe de relativité
-classique, celui que Galilée et Newton connaissaient déjà, veut qu'il
-soit impossible à un observateur participant à la translation uniforme
-d'un véhicule, de mettre en évidence, par des faits observés sur le
-véhicule, les mouvements de celui-ci. Cela fait que quand deux navires
-ou deux trains se croisent[3], il est impossible aux passagers de
-connaître lequel est en mouvement, lequel va plus vite: tout ce qu'ils
-peuvent connaître, c'est la vitesse de l'un des trains ou des navires
-par rapport à l'autre. On ne peut connaître que des vitesses relatives.
-
- [3] On suppose, bien entendu, qu'il n'y a ni roulis ni tangage
- dans le navire ni trépidation dans le train.
-
-Or, ont dit les bons esprits auxquels je fais allusion, si l'expérience
-de Michelson avait donné un résultat positif, elle nous aurait fait
-connaître la vitesse absolue de la Terre dans l'espace. Ce résultat
-aurait été contraire au principe de relativité de la philosophie et de
-la mécanique classiques qui est une vérité d'évidence. Donc, il ne
-pouvait être que négatif.
-
-Il y a là, ainsi qu'on va voir, une ambiguïté et,--si j'ose ainsi
-m'exprimer,--une erreur de raisonnement à laquelle il semble que n'aient
-pas échappé certains physiciens remarquables et notamment le professeur
-Eddington, qui est pourtant le plus averti des einsteiniens anglais. Par
-lui furent organisées les observations de l'éclipse du 29 mai 1919 qui
-ont fourni, comme nous verrons, la vérification la plus frappante des
-inductions d'Einstein.
-
-Tout d'abord, si l'expérience de Michelson avait donné un résultat
-positif, ce qu'elle aurait mis en évidence, c'est la vitesse de la Terre
-par rapport à l'éther. Mais, pour que cette vitesse fût une vitesse
-absolue, il faudrait que l'éther fût identique à l'espace. Rien n'est
-moins certain que cette identité, et la preuve, c'est que nous pouvons
-très bien concevoir entre deux astres un espace, ou, pour mieux dire,
-une discontinuité, vide d'éther même, et à travers laquelle ne se
-propagerait ni la lumière, ni aucune des formes d'énergie connues.
-
-Lorsque Eddington dit qu'«il est légitime et rationnel», qu'il est
-«inhérent aux lois fondamentales de la nature», qu'on ne puisse déceler
-un mouvement des objets par rapport à l'éther, que cela est certain,
-«même si les preuves expérimentales sont insuffisantes», il affirme une
-chose qui ne serait évidente que si l'identité de l'espace et de
-l'éther était elle-même évidente. Or, il n'en est rien. Si l'expérience
-de Michelson avait donné un résultat positif, si on avait décelé une
-vitesse de la Terre, aurait-on décelé une vitesse par rapport à un point
-de repère absolu? Nullement. Il se peut, il se pourrait très bien que
-l'Univers stellaire que nous connaissons, avec ses centaines de milliers
-de Voies lactées que la lumière ne franchit qu'en des millions d'années,
-il se peut que tout cela soit le contenu d'une bulle d'éther qui roule
-dans un abîme vide d'éther et semé çà et là d'autres univers, d'autres
-gouttes d'éther gigantesques dont rien, dont aucun rayon lumineux ne
-nous viendra jamais. Ceci n'est en tout cas pas inconcevable. Mais
-alors, l'éther ayant les propriétés que lui attribue la physique
-classique, si le mouvement de la Terre par rapport à lui avait pu être
-décelé, ce n'est pas un mouvement _absolu_ qu'on aurait connu, c'est
-tout au plus un mouvement par rapport au centre de gravité de notre
-Univers à nous, point de repère lui-même irréductible à un autre
-absolument immobile. Le principe de relativité classique n'aurait été en
-rien choqué.
-
-Le résultat de l'expérience de Michelson pouvait donc, dans ces
-hypothèses, être aussi bien positif que négatif sans heurter,--quoi
-qu'on en ait dit,--le relativisme classique. En fait, il s'est trouvé
-négatif, et voilà tout: l'expérience a prononcé, mais elle seule pouvait
-prononcer.
-
-Ces nuances n'ont pas échappé à Poincaré, qui disait notamment:
-«Par véritable vitesse de la Terre, j'entends, non sa vitesse absolue,
-ce qui n'a aucun sens, mais sa vitesse par rapport à l'éther....»
-L'existence possible d'une vitesse décelable par rapport à l'éther
-n'apparaissait donc nullement comme une absurdité à celui qui a écrit:
-«Quiconque parle de l'espace absolu emploie un mot vide de sens.»
-
-Il est assez digne de remarque que, dans tout ceci, la démarche de la
-pensée de Poincaré a marqué quelque hésitation. A propos d'expériences
-analogues à celles de Michelson, il s'écriait: «Je sais ce qu'on va
-dire, ce n'est pas la vitesse absolue qu'on mesure, c'est la vitesse par
-rapport à l'éther. Que cela est peu satisfaisant! Ne voit-on pas que du
-principe ainsi compris on ne pourra plus rien tirer?» D'où il ressort
-que Poincaré en dépit de lui-même, et tout en s'en défendant, avait une
-tendance à trouver «peu satisfaisante» la discrimination de l'espace et
-de l'éther.
-
-J'avoue que l'argument de Poincaré ne me paraît pas, lui non plus, tout
-à fait satisfaisant, ou du moins convaincant. «La nature, a dit Fresnel,
-ne se soucie pas des difficultés analytiques.» Je pense qu'elle ne se
-soucie pas non plus des difficultés philosophiques ou purement
-physiques. Penser qu'une conception des phénomènes est d'autant plus
-adéquate au réel qu'elle est plus «satisfaisante», qu'elle s'adapte
-mieux aux infirmités de notre esprit, n'est peut-être pas un criterium
-inattaquable. Sinon il faudrait bon gré mal gré en arriver à penser que
-l'Univers est nécessairement adapté aux catégories de notre esprit,
-qu'il est constitué de manière à nous causer le moins de perplexités
-possibles. Ce serait, par un chemin détourné, un étrange retour au
-finalisme et à l'orgueil anthropocentriques. Le fait que les voitures
-n'y passent pas, et que les passants y doivent rebrousser chemin, ne
-prouve pas qu'il n'y ait pas des impasses dans nos villes. Il y a
-peut-être et même probablement aussi des impasses dans l'Univers
-considéré comme objet de science.
-
-Assurément on peut me répondre: ce n'est pas l'Univers qui est adapté à
-notre esprit, mais au contraire celui-ci à celui-là par l'évolution
-nécessaire due au frottement réciproque de l'un sur l'autre. Notre
-esprit doit évoluer en s'adaptant au mieux à l'Univers, c'est-à-dire de
-sorte que le principe de moindre action de Fermat,--qui est peut-être le
-plus profond principe du monde physique, biologique et moral,--soit
-réalisé. Et alors les conceptions les plus économiques, les plus simples
-sont bien les plus adéquates à la réalité.
-
-Oui, mais qu'est-ce qui prouve que notre évolution conceptuelle est
-achevée et parfaite, surtout quand il s'agit de phénomènes auxquels
-notre organisme est insensible?
-
- * * * * *
-
-L'expérience, seule, a prouvé et était capable de prouver qu'on ne peut
-mesurer la vitesse d'un objet par rapport à l'éther. Mais enfin, elle
-l'a bien prouvé.
-
-Après tout, puisqu'il est évidemment dans la nature des choses que
-nous ne puissions déceler de mouvement absolu, n'est-ce pas parce que la
-vitesse de la Terre par rapport à l'éther constitue une vitesse absolue,
-que nous n'avons pu la déceler? Peut-être, mais c'est indémontrable. Si
-oui,--mais il n'est pas sûr que ce soit oui,--c'est finalement
-l'_expérience_, seule source de la vérité, qui tend à nous montrer
-ainsi, indirectement, que l'éther est réellement identique à l'espace.
-En ce cas un espace vide d'éther, ou dans lequel rouleraient des bulles
-d'éther, cesse d'être concevable, et il n'existe rien qu'une masse
-unique d'éther où baignent les astres. En un mot, le résultat négatif de
-l'expérience de Michelson ne pouvait être déduit _a priori_ de
-l'identité problématique de l'espace absolu et de l'éther. Mais ce
-résultat négatif ne permet pas d'exclure _a posteriori_ cette identité.
-
-Il importe que nous revenions maintenant à nos moutons, je veux dire à
-l'hypothèse de Fitzgerald-Lorentz qui explique le résultat de
-l'expérience de Michelson, et qui fut en quelque sorte le tremplin d'où
-Einstein prit son essor. Voici cette hypothèse.
-
-Le résultat de l'expérience est celui-ci: quand le parcours aller et
-retour d'un rayon lumineux entre deux miroirs est transversal au
-mouvement de la Terre à travers l'éther, et qu'on le rend parallèle à ce
-mouvement, on devrait constater que ce parcours a été allongé. Or, on
-constate qu'il n'en est rien. _Cela provient, d'après Fitzgerald et
-Lorentz, de ce que les deux miroirs se sont rapprochés dans le
-second cas, autrement dit de ce que le support sur lequel ils sont fixés
-s'est contracté dans le sens du mouvement de la Terre, et s'est
-contracté d'une quantité qui compense exactement l'allongement, qu'on
-aurait dû observer, du parcours des rayons lumineux._
-
-Or, en refaisant l'expérience avec les appareils les plus variés, on
-constate que le résultat est toujours le même (aucun déplacement des
-franges). Donc, la nature de la matière formant l'instrument (métal,
-verre, pierre, bois, etc.) n'a aucune influence. Donc, tous les corps
-subissent, dans le sens de leur vitesse par rapport à l'éther, un
-raccourcissement égal, une contraction pareille. Cette contraction est
-telle qu'elle compense précisément l'allongement du trajet des rayons
-lumineux entre deux points de la matière. Cette contraction est donc
-d'autant plus grande que la vitesse des corps par rapport à l'éther est
-plus grande.
-
-Telle est l'explication proposée par Fitzgerald. Elle sembla au premier
-abord tout à fait étrange et arbitraire, et pourtant il n'apparaissait
-pas d'autre moyen d'expliquer le résultat de l'expérience de Michelson.
-
-D'ailleurs, si on y réfléchit, cette contraction devient bientôt une
-chose moins extraordinaire, moins choquante pour le sens commun qu'il ne
-semblait d'abord. Si on jette très vite, contre un obstacle, un objet
-déformable, tel qu'un de ces petits ballons de baudruche que les enfants
-tiennent en laisse, on constate qu'il est légèrement déformé par
-l'obstacle, et précisément dans le sens de la contraction
-Fitzgerald-Lorentz. Le ballon cesse d'être sphérique, il s'aplatit
-un peu et de telle sorte que son diamètre dans la direction de
-l'obstacle devient plus petit. C'est à peu près, avec plus de violence,
-le même phénomène qui se produit lorsqu'un grain de plomb ou une balle
-vient s'aplatir sur un blindage. Si donc les corps solides sont
-déformables,--et ils le sont, puisque le froid suffit à resserrer leurs
-molécules,--il n'est, après tout, pas absurde, pas impossible d'imaginer
-qu'un violent vent d'éther les déforme.
-
-Mais il est beaucoup moins admissible que cette déformation soit
-identique, soit égale, dans des conditions données, pour tous les corps
-quelle que soit la matière dont ils sont formés. Notre petit ballon de
-tout à l'heure ne serait pas du tout aplati autant, s'il était en acier
-au lieu d'être en baudruche.
-
-Enfin, il y a dans cette explication quelque chose de tout à fait
-invraisemblable, quelque chose qui choque à la fois le bon sens et sa
-caricature, le sens commun. Est-il admissible que la contraction des
-objets, quelles que soient les circonstances des expériences (et on les
-a beaucoup variées), compense toujours exactement l'effet optique qu'on
-cherche à déceler? Est-il admissible que la nature agisse comme si elle
-jouait à cache-cache avec nous? Par quel mystérieux hasard se
-trouverait-il pour chaque phénomène une circonstance spéciale,
-providentiellement et exactement compensatrice?
-
-Évidemment, il doit y avoir quelque affinité, quelque liaison
-d'abord inaperçue, qui lie étroitement la mystérieuse contraction
-matérielle de Fitzgerald et l'allongement, compensé par elle, des
-trajets lumineux. Nous verrons tout à l'heure comment Einstein a élucidé
-le mystère, démonté le mécanisme jumelé qui lie les deux phénomènes, et
-projeté sur tout cela un faisceau de brillante lumière. Mais
-n'anticipons pas....
-
-Elle est d'ailleurs extrêmement faible, la contraction de l'appareil
-dans l'expérience de Michelson. Elle l'est tellement que si l'instrument
-avait une longueur égale au diamètre de la Terre, c'est-à-dire 12 000
-kilomètres, il ne serait raccourci dans le sens de la translation
-terrestre que de 6 centimètres et demi! C'est dire que ce
-raccourcissement ne pourrait en aucun cas, étant donnée son extrême
-petitesse, être mesurable au laboratoire.
-
-Il y a une autre raison à cela: même si l'appareil de Michelson était
-raccourci de plusieurs centimètres (c'est-à-dire même si la Terre avait
-une translation des milliers de fois plus rapide), cela ne pourrait être
-ni mesuré ni constaté. En effet, les mètres dont nous nous servirions
-pour faire cette mesure seraient raccourcis proportionnellement
-d'autant. La déformation d'un objet terrestre par la contraction de
-Fitzgerald-Lorentz ne peut être en aucun cas mise en évidence par un
-observateur d'ici-bas. Seul pourrait la constater un observateur ne
-participant pas à la translation de la Terre et placé par exemple sur le
-Soleil, ou sur une planète lente, comme Jupiter ou Saturne.
-
-Micromégas, avant que de quitter, pour nous faire visite, sa planète
-d'origine, aurait donc pu, par des moyens optiques, constater que notre
-globe est raccourci de quelques centimètres dans la direction de son
-orbite, supposé que l'aimable héros voltairien fût muni d'appareils de
-triangulation infiniment plus précis que ceux de nos géodésiens et de
-nos astronomes. Arrivé sur la Terre, Micromégas, muni des mêmes
-appareils précis, eût été dans l'impossibilité de constater à nouveau ce
-raccourcissement. Il en eût éprouvé assurément une grande surprise
-jusqu'à ce que, rencontrant Einstein, celui-ci lui eût expliqué,--comme
-il fera pour nous,--et élucidé le mystère.
-
-Mais je n'ai hélas! pas le loisir ni l'espace,--car c'est ici surtout
-que l'espace est relatif et sans cesse raccourci par le mouvement même
-de la plume,--pour décrire ce qu'aurait pu être le dialogue de
-Micromégas et d'Einstein. Peut-être d'ailleurs, pour rester dans la
-vraisemblance du pastiche, ce dialogue eût-il été fort superficiel,
-car--ceci dit confidentiellement,--je crois bien que Voltaire, encore
-qu'il en ait fort discuté, n'a jamais trop bien compris Newton, lequel
-était moins difficile qu'Einstein. Mme du Chatelet non plus, dont on a
-vanté à tort la traduction des Principes... des immortels Principes....
-Cette traduction fourmille de non-sens prouvant que, si elle savait bien
-le latin, l'Egérie du philosophe n'entendait guère le Newton. Mais tout
-ceci est une autre affaire, comme dit Kipling.
-
- * * * * *
-
-Selon l'heure et la saison où l'on fait l'expérience de Michelson et les
-expériences analogues, la translation de l'appareil dans l'éther est
-plus ou moins rapide. Comme la compensation se produit toujours
-exactement, on peut se proposer de calculer la loi exacte qui règle la
-contraction en fonction des vitesses, et rend celle-là, ainsi qu'on le
-constate, exactement compensatrice pour toutes celles-ci. C'est ce qu'a
-fait Lorentz. Si nous désignons par V la vitesse de la lumière, par v
-la vitesse du mobile dans l'éther, Lorentz a trouvé que, pour qu'il y
-ait compensation dans tous les cas, il faut que la longueur du corps
-mobile soit raccourcie, dans le sens de sa marche, dans la proportion de
-1 à V¯[1 - (v^2/V^2)]. Si à titre d'exemple nous prenons le cas
-de la translation terrestre où v = 30 kilomètres, on voit que la
-Terre est raccourcie suivant son orbite dans la proportion de
-V¯[1 - (1/100 000 000)]; la différence entre ces deux nombres est de
-1/200 000 000, et la deux cent millionième partie du diamètre terrestre
-est égale à 6 centimètres et demi. C'est le nombre déjà trouvé.
-
-Cette formule, qui donne la valeur de la contraction dans tous les cas,
-est élémentaire, et même pour un profane, la signification en est
-claire. Elle nous permet de calculer la valeur du raccourcissement pour
-toute grandeur de la vitesse. On en déduit facilement que si la
-Terre avait une translation non plus de 30 kilomètres, mais de 260 000
-kilomètres par seconde, elle serait raccourcie de moitié dans le sens de
-son déplacement (sans avoir ses dimensions altérées dans le sens
-perpendiculaire). A cette vitesse, une sphère devient un ellipsoïde
-aplati dont le petit axe égale la moitié du grand; à cette vitesse un
-carré devient un rectangle dont le côté parallèle au mouvement est deux
-fois plus petit que l'autre.
-
-Ces déformations doivent apparaître à un observateur immobile; mais
-elles sont inappréciables à un observateur participant au mouvement,
-pour la raison que nous avons dite: les mètres et instruments de mesure
-et l'oeil lui-même de cet observateur sont eux-mêmes et pareillement
-déformés.
-
-Mettez-vous devant une de ces glaces étrangement bombées et déformantes
-qu'on voit dans certaines salles de spectacle; les unes vous montreront
-de vous-même une image extraordinairement allongée, sans que votre
-corpulence ait varié; d'autres au contraire vous montreront une image où
-vous aurez votre hauteur habituelle, mais où votre largeur multipliée
-sera grotesque. Essayez pourtant, avec un mètre gradué, de mesurer dans
-la glace et sur ces images déformées, votre hauteur et votre largeur. Si
-votre taille réelle est de 1 m. 70 et votre largeur réelle de 60
-centimètres, le mètre juxtaposé à votre étrange image dans la glace vous
-indiquera toujours que cette image a 1 m. 70 de hauteur et 60
-centimètres de largeur. C'est que le mètre vu dans la glace a subi les
-mêmes déformations que l'image.
-
-Cela fait que, même si le globe terrestre avait la vitesse fantastique
-dont nous avons parlé plus haut, les habitants de la Terre n'auraient
-aucun moyen de constater qu'elle et qu'eux-mêmes sont raccourcis de
-moitié dans le sens Est-Ouest. Un homme de 1 m. 70, couché et orienté du
-Nord au Sud dans un vaste lit carré, et à qui il prendrait fantaisie de
-se coucher ensuite en travers, orienté de l'Est à l'Ouest, n'aurait
-plus, à son insu, que 0 m. 85 de taille; en revanche sa corpulence
-aurait doublé dans le même temps, puisque tout à l'heure c'est elle qui
-était orientée de l'Est à l'Ouest. Mais la Terre ne se déplace que de 30
-kilomètres par seconde, et sa déformation totale n'est, dans ces
-conditions, que de quelques centimètres.
-
-A côté de cette vitesse de la Terre, celle de nos véhicules les plus
-rapides n'est que d'une faible fraction de kilomètre par seconde. Pour
-un avion faisant 360 kilomètres à l'heure, la vitesse n'est que de 100
-mètres par seconde. La contraction Fitzgerald-Lorentz maxima de nos
-véhicules les plus rapides ne peut donc être que d'une fraction si
-infime de milliardième de millimètre qu'elle nous est complètement
-inappréciable. C'est pour cela, mais pour cela seulement, que la forme
-des objets solides qui nous sont familiers semble être invariable et
-constante, quelle que soit la vitesse à laquelle ils passent devant nos
-yeux. Il en serait tout autrement si cette vitesse était des
-centaines de milliers de fois plus grande.
-
-Tout cela est bien étrange, bien étonnant, bien fantastique, bien
-difficile à admettre. Et pourtant cela est, si la contraction
-Fitzgerald-Lorentz, seule explication possible--du moins jusqu'ici--de
-l'expérience de Michelson, existe réellement. Mais nous avons déjà vu
-quelques-unes des difficultés qu'il y a à concevoir l'existence de cette
-contraction.
-
-Il en est d'autres. Si tout ce que nous venons de dire est vrai, les
-objets immobiles dans l'éther conserveraient seuls leur figure vraie;
-celle-ci serait déformée dès qu'il y a déplacement dans l'éther. Parmi
-les objets que nous voyons sphériques dans le monde extérieur (planètes,
-étoiles, projectiles, gouttes d'eau, que sais-je), il y en aurait donc
-qui sont réellement des sphères, tandis que d'autres, parce que leur
-mouvement est plus rapide ou plus lent, ne seraient que des ellipsoïdes
-allongés ou aplatis que la vitesse a déformés? Ainsi, parmi les divers
-objets carrés, il y en aurait qui seraient de vrais carrés, d'autres
-qui, animés de vitesses différentes par rapport à l'éther, ne seraient
-que des rectangles réels dont la vitesse a raccourci en apparence le
-plus long côté? Et nous n'aurions aucun moyen de savoir jamais quels
-sont, parmi ces objets animés de vitesses différentes, ceux dont nous
-voyons la _vraie_ forme, ceux dont la forme n'est qu'apparente, puisque
-nous ne pouvons, l'expérience de Michelson le prouve, déceler une
-vitesse par rapport à l'éther?
-
-Non, non, et cent fois non, s'écrient les relativistes. Il y a dans
-tout cela trop de difficultés. Pourquoi parler sans cesse, comme fait
-Lorentz, de vitesses par rapport à l'éther puisque aucune expérience ne
-peut mettre en évidence une pareille vitesse et que l'expérience est la
-source unique de la vérité scientifique? Pourquoi d'autre part admettre
-que, parmi les objets sensibles, il en est de privilégiés qui, à
-l'exclusion des autres, se montrent sous leur aspect réel, sans
-déformation? Pourquoi admettre une chose pareille qui, en soi, répugne à
-l'esprit scientifique toujours ennemi des exceptions dans la nature,--il
-n'est de science que du général,--surtout quand ces exceptions sont
-indiscernables?
-
-Les choses en étaient là,--fort avancées, au point de vue de
-l'expression mathématique des phénomènes, mais fort embrouillées,
-décevantes, contradictoires et choquantes même au point de vue
-physique--lorsque «enfin Malherbe vint»... je veux dire Einstein.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE TROISIÈME
-
-LA SOLUTION D'EINSTEIN
-
- _Rejet provisoire de l'éther || Interprétation relativiste de
- l'expérience de Michelson || Nouvel aspect de la vitesse de la
- lumière || Explication de la contraction des corps en mouvement ||
- Le temps et les quatre dimensions de l'espace || L'«Intervalle»
- einsteinien seule réalité sensible._
-
-
-Première audace intelligente: Einstein, sans mettre l'éther au rang de
-ces fluides périmés qui, comme le phlogistique ou les esprits animaux,
-obstruaient les avenues de la science avant Lavoisier; sans, dis-je,
-dénier à l'éther toute réalité,--car enfin quelque chose sert de support
-aux rayons qui nous viennent du Soleil,--Einstein a remarqué d'abord
-que, dans tout ce qui précède, on parle sans cesse de vitesses par
-rapport à l'éther.
-
-On ne peut aucunement mettre en évidence de telles vitesses, et il
-serait peut-être plus simple de ne plus faire intervenir dans tous les
-raisonnements cette chose, réelle ou non, mais inaccessible et qui,
-dans la montée cahotante des physiciens à travers les ornières de ces
-difficultés, joue seulement le rôle inefficace et gênant de la cinquième
-roue du carrosse électromagnétique.
-
-Premier point donc: Einstein provisoirement commence par laisser l'éther
-à l'écart de ses raisonnements; il ne nie, ni n'affirme sa réalité; il
-l'ignore d'abord.
-
-C'est ce que nous allons maintenant faire à son exemple. Nous ne
-parlerons plus, dans notre démonstration, du milieu qui propage la
-lumière. Nous ne considérerons celle-ci que par rapport aux êtres ou
-objets matériels qui l'envoient ou la reçoivent. Du coup notre marche va
-se trouver singulièrement allégée. Pour l'éther des physiciens, nous le
-reléguerons un moment au magasin des accessoires inutiles, à côté de
-l'éther suave, amorphe et vague... mais si précieux prosodiquement, des
-poètes.
-
- * * * * *
-
-Que montre en somme l'expérience de Michelson? Qu'un rayon lumineux se
-propage à la surface de la terre de l'Ouest à l'Est exactement avec la
-même vitesse que de l'Est à l'Ouest. Imaginons au milieu d'une plaine
-deux canons identiques tirant, au même instant, par temps calme et sans
-vent, à la même vitesse initiale, deux projectiles semblables, l'un vers
-l'Ouest, l'autre vers l'Est. Il est clair que les deux projectiles
-mettront le même temps pour franchir des espaces égaux, l'un vers
-l'Ouest, l'autre vers l'Est. Les rayons lumineux que nous pouvons
-produire sur la Terre se comportent à cet égard, dans leur propagation,
-exactement comme ces obus. Il n'y aurait donc rien d'étonnant au
-résultat de l'expérience de Michelson si nous ne connaissions, des
-rayons lumineux, que ce que nous enseigne cette expérience.
-
-Mais poursuivons notre comparaison. Considérons l'obus tiré par un de
-ces canons, et supposons qu'il tombe sur un blindage, sur une cible, en
-un certain point du champ de tir, et qu'en parvenant à ce point la
-vitesse restante de l'obus soit par exemple 50 mètres par seconde.
-Supposons cette cible montée sur un tracteur automobile. Si celui-ci est
-arrêté, la vitesse de l'obus par rapport à la cible sera, nous venons de
-le dire, de 50 mètres par seconde au point d'impact. Mais je suppose que
-le tracteur et la cible qu'il porte soient lancés, par exemple, à la
-vitesse de 10 mètres à la seconde (cela fait du 36 kilomètres à l'heure)
-dans la direction du canon, de telle sorte que la cible passe à sa
-position précédente exactement à l'instant où l'obus lui arrive. Il est
-clair que la vitesse de l'obus par rapport à la cible au moment où il
-l'atteint, ne sera plus 50 mètres mais 50 + 10 = 60 mètres par seconde.
-Il est évident au contraire que cette vitesse ne serait plus, toutes
-choses égales d'ailleurs, que 50 - 10 = 40 mètres par seconde, si, au
-lieu d'être lancée vers le canon, la cible était lancée en sens inverse.
-Si la vitesse de la cible dans ce dernier cas était égale à celle de
-l'obus, il est clair que celui-ci ne la toucherait plus qu'avec une
-vitesse nulle.
-
-Tout cela va de soi-même, saute aux yeux. C'est pour cela que dans les
-music-halls les jongleurs peuvent recevoir sur une assiette, sans les
-casser, des oeufs crus tombant de très haut: il leur suffit de donner
-à l'assiette, au moment du contact, une légère vitesse descendante qui
-amoindrit d'autant la vitesse du choc. C'est pour cela aussi, que les
-boxeurs habiles savent, par un léger mouvement, fuir devant le coup de
-poing, ce qui diminue sa vitesse efficace, tandis qu'au contraire, s'ils
-vont à sa rencontre, le coup est bien plus dur.
-
-Si les rayons lumineux se comportaient en tout,--comme ils font dans
-l'expérience de Michelson--de même que nos projectiles,
-qu'arriverait-il? Lorsqu'on va très vite à la rencontre d'un rayon
-lumineux, on devrait trouver que ce rayon a, par rapport à
-l'observateur, une vitesse accrue, et qu'il a au contraire une vitesse
-diminuée lorsque l'observateur fuit devant lui. S'il en était ainsi,
-tout serait simple; les lois de l'optique seraient les mêmes que celles
-de la mécanique, aucune contradiction entre elles n'aurait jeté l'émoi
-dans l'armée paisible des physiciens, et Einstein aurait dû employer
-ailleurs les ressources de son génie.
-
-Malheureusement,--ou peut-être heureusement, car, après tout, l'imprévu
-et le mystère seuls donnent du charme à la marche de ce monde,--il n'en
-est rien.
-
-Les observations physiques, comme les astronomiques, montrent qu'en
-toutes circonstances, qu'on coure très vite au-devant de la lumière ou
-qu'on fuie devant elle, toujours elle a, par rapport à l'observateur,
-exactement la même vitesse. Il y a, en particulier, dans le ciel des
-étoiles qui s'éloignent ou se rapprochent de nous, c'est-à-dire dont
-nous nous éloignons ou nous rapprochons avec des vitesses de plusieurs
-dizaines et même de centaines de kilomètres par seconde. Eh bien!
-l'astronome de Sitter a montré que la vitesse de la lumière qui nous en
-arrive est pour nous, et toujours, exactement la même.
-
-Ainsi, on n'a jamais pu jusqu'ici, par aucun artifice, par aucun
-mouvement, ajouter ou retrancher quelque chose à la vitesse avec
-laquelle nous parvient un rayon lumineux. L'observateur constate que la
-propagation de la lumière est, par rapport à lui, toujours identique,
-que cette lumière provienne d'une source qui s'éloigne ou qui se
-rapproche très vite, qu'il se précipite à sa rencontre ou en sens
-contraire. L'observateur peut toujours augmenter ou diminuer la vitesse
-par rapport à lui d'un obus, d'une onde sonore, d'un mobile quelconque,
-en s'élançant vers ce mobile ou en fuyant devant lui. Quand le mobile
-est un rayon lumineux, on ne peut rien faire de pareil.
-
-Ainsi, la vitesse d'un véhicule ne peut en aucun cas s'ajouter à celle
-de la lumière qu'il reçoit ou qu'il émet, ni s'en retrancher.
-
-Cette vitesse-limite de près de 300 000 kilomètres par seconde,
-qu'on observe toujours pour la lumière, est, à divers égards, analogue à
-la température de 273° au-dessous de zéro qu'on appelle le «zéro absolu»
-et qui est elle aussi, dans la nature, une limite infranchissable.
-
-Tout cela prouve que les lois qui règlent les phénomènes optiques ne
-sont pas les mêmes que les lois classiques des phénomènes mécaniques.
-C'est à concilier, à réconcilier ces lois apparemment contradictoires
-que s'est attaché Lorentz, après Fitzgerald, par l'hypothèse étrange de
-la contraction.
-
- * * * * *
-
-Mais voici que, lumineusement, Einstein va nous montrer que cette
-contraction est une chose parfaitement naturelle lorsqu'on abandonne
-certaines conceptions peut-être erronées... encore que classiques, qui
-présidaient à notre manière habituelle, ancestrale, d'apprécier les
-longueurs et les temps.
-
-Considérons un objet quelconque, une règle par exemple. Qu'est-ce qui
-définit pour nous la longueur apparente de cette règle? C'est l'image
-délimitée sur notre rétine par les deux rayons provenant des deux
-extrémités de la règle, et qui parviennent à notre pupille
-_simultanément_.
-
-Je souligne à dessein ce mot, car il est ici la clef de tout. Si notre
-règle est immobile devant nous, cela est tout simple. Mais si on la
-déplace pendant que nous la regardons, ce l'est moins. Ce l'est même si
-peu, qu'avant Einstein la plupart des plus grands savants et toute la
-science classique ont pensé que l'image instantanée d'un objet
-indéformable était nécessairement et toujours identique et indépendante
-des vitesses de l'objet et de l'observateur. C'est que toute la science
-classique raisonnait comme si la propagation de la lumière avait été
-elle-même instantanée, avait eu une vitesse infinie, ce qui n'est pas.
-
-Je suis sur le talus, au bord d'une ligne de chemin de fer; sur la voie
-il y a un de ces beaux wagons allongés de la Compagnie des wagons-lits,
-où il est si agréable de penser que l'espace est relatif, au sens
-galiléen du mot. Je fais planter tout au bord de la voie deux piquets
-l'un bleu, l'autre rouge, qui marquent exactement les extrémités de ce
-wagon et qui encadrent tout juste sa longueur. Puis, sans quitter mon
-poste d'observation qui est sur le talus, face au milieu du wagon,
-j'ordonne que celui-ci soit ramené en arrière et attelé à une locomotive
-d'une puissance inouïe qui va le faire passer devant moi à une vitesse
-fantastique, dépassant des millions de fois toutes celles qu'ont pu
-réaliser les ingénieurs... tant est grande la supériorité potentielle de
-l'imagination sur la médiocre réalité. Je suppose aussi que ma rétine
-est parfaite et constituée de telle sorte que les impressions visuelles
-n'y durent qu'autant que la lumière qui les provoque.
-
-Ces hypothèses un peu arbitraires n'entrent pour rien dans le fond
-de la démonstration; elles la rendent seulement plus commode.
-
-Et maintenant voici la question. Quand le wagon-lit, que je suppose
-fait, d'ailleurs, d'un métal indéformable, passera à toute vitesse
-devant moi, aura-t-il pour moi exactement la même longueur apparente que
-lorsqu'il était au repos? Autrement dit, à l'instant où je verrai son
-extrémité avant coïncider en passant avec le piquet bleu que j'ai fait
-planter, verrai-je son extrémité arrière coïncider en même temps avec le
-piquet rouge? A cette question, Galilée, Newton et tous les tenants de
-la science classique auraient répondu _oui_. Et pourtant la réponse est
-_non_ selon Einstein.
-
-En voici la démonstration très simple et telle qu'elle dérive de la
-conception einsteinienne.
-
-Je suis, rappelons-le, placé au bord de la voie, à égale distance des
-deux piquets. Lorsque l'extrémité antérieure du wagon coïncide avec le
-piquet bleu, elle envoie vers mon oeil un certain rayon lumineux (que
-j'appelle pour simplifier rayon-avant) qui coïncide avec le rayon que
-m'envoie le piquet bleu. Ce rayon-avant atteint mon oeil en _même
-temps_ qu'un certain rayon venu de l'extrémité arrière du wagon (et que
-j'appelle pour simplifier rayon-arrière). Le rayon-arrière coïncide-t-il
-avec le rayon que m'envoie le piquet rouge? Évidemment non: en effet le
-rayon-avant s'éloigne de l'extrémité avant du wagon avec la même vitesse
-que le rayon-arrière de l'extrémité arrière (comme le constaterait un
-voyageur qui, dans le wagon, ferait sur ces rayons l'expérience de
-Michelson). Mais l'extrémité avant du wagon s'éloigne de mon oeil
-tandis que l'extrémité arrière s'en approche. Par conséquent le
-rayon-avant se propage vers mon oeil plus lentement que le
-rayon-arrière, sans que je puisse d'ailleurs m'en apercevoir, puisque à
-leur arrivée je trouve la même vitesse aux deux rayons. Par conséquent
-le rayon-arrière qui arrive à mon oeil en même temps que ledit
-rayon-avant, a dû quitter l'extrémité arrière du wagon plus tard que le
-rayon-avant n'a quitté son extrémité avant. Donc lorsque je vois le bord
-antérieur du wagon coïncider avec le piquet bleu, je vois simultanément
-le bord arrière du wagon qui a déjà dépassé depuis un certain temps le
-piquet rouge.
-
-Donc la longueur du wagon lancé à toute vitesse, et telle qu'elle
-m'apparaît, est plus petite que la distance des deux piquets, laquelle
-marquait la longueur du wagon au repos. (C. Q. F. D.).
-
-Avec un peu d'attention, tout le monde comprendra cette démonstration
-dont la simplicité élémentaire n'a point été obtenue sans peine, mais
-qui se ramène en fait à la démonstration mathématique d'Einstein et à sa
-conception de la simultanéité.
-
- * * * * *
-
-Il en résulte que le wagon ou, d'une manière générale, un objet
-quelconque semble raccourci par sa vitesse et dans le sens de celle-ci
-par rapport à l'observateur. La même chose a lieu évidemment si
-c'est l'observateur qui se déplace devant l'objet, puisqu'on ne peut
-connaître que des vitesses relatives, en vertu du principe de relativité
-classique de Newton et de Galilée.
-
-Sous cet aspect nouveau, la contraction de Lorentz-Fitzgerald devient
-intelligible ou du moins admissible. Cette contraction n'est plus, de la
-sorte, la cause du résultat négatif de l'expérience de Michelson; elle
-en est la conséquence. Tout s'en trouve clarifié, et on comprend
-maintenant qu'il y avait, dans la façon classique d'évaluer la dimension
-instantanée des objets, quelque chose d'incorrect.
-
-Certes, le fait que des rayons lumineux, animés de vitesses différentes
-au départ de leurs sources, aient toujours en arrivant à notre oeil
-des vitesses identiques et indiscernables, est étrange et heurte quelque
-peu nos vieilles habitudes d'esprit. Si j'ose employer une comparaison
-qui est seulement destinée à faire penser, mais nullement à expliquer,
-il y a là peut-être quelque chose d'analogue à ce qui se passe avec les
-bombes d'avions. Des bombes d'un modèle donné, qu'elles soient lâchées
-par l'avion d'une hauteur de 5 000 mètres ou d'une hauteur de 10 000, et
-qui, par conséquent, ont à 5 000 mètres du sol des vitesses de chute
-fort dissemblables, ont toujours en arrivant au sol la même vitesse
-restante. C'est l'effet modérateur, égalisateur, de la résistance de
-l'air, qui empêche la vitesse de s'accroître indéfiniment et la rend
-constante lorsqu'elle atteint une certaine valeur.
-
-Faut-il admettre qu'autour de notre oeil, autour des objets, il y
-a une sorte de champ de résistance qui impose à la lumière survenante
-une limite semblable? Qui le sait? D'ailleurs ces questions n'ont
-peut-être pas de sens pour un physicien. Celui-ci ne peut connaître et
-ne connaîtra le comportement de la lumière qu'à son départ de la source
-matérielle et à son arrivée à l'oeil armé ou non d'instruments. Il ne
-peut savoir comment se comporte sa propagation dans l'espace
-intermédiaire dénué de matière.
-
-Plus d'ailleurs nous approfondirons la nouvelle physique, plus nous
-constaterons qu'elle puise presque toute sa force dans son dédain
-systématique de ce qui n'est pas phénoménal, de ce qui n'est pas
-expérimentalement observable. C'est parce qu'elle est basée uniquement
-sur les faits (si contradictoires soient-ils) que notre démonstration du
-raccourcissement nécessaire des objets par leur vitesse relative à
-l'observateur, est forte.
-
- * * * * *
-
-Nous comprenons maintenant le sens profond de la contraction de
-Fitzgerald-Lorentz. Cette contraction apparente n'est nullement due au
-mouvement des objets par rapport à l'éther; elle est essentiellement
-l'effet des mouvements des objets et des observateurs les uns par
-rapport aux autres, des mouvements relatifs, au sens de la vieille
-mécanique.
-
-Les plus grandes vitesses relatives auxquelles nous soyons habitués,
-dans la pratique de l'existence, sont inférieures à quelques kilomètres
-par seconde. La vitesse initiale de l'obus de la Bertha n'était que
-d'environ 1 300 mètres par seconde. Pour des mouvements aussi lents, la
-contraction relativiste est complètement négligeable. C'est pourquoi, ne
-l'ayant jamais constatée, la mécanique classique a considéré la forme et
-la dimension des objets rigides comme indépendantes des systèmes de
-référence.
-
-C'était à peu près vrai. C'est là toute la différence qu'il y a entre le
-vrai et le faux. Dire que 999 990 + 9 = 1 million, c'est dire quelque
-chose d'à peu près vrai, donc de faux. Quand la rotondité de la Terre
-fut démontrée, elle ne changea assurément rien aux procédés des
-architectes, qui construisent encore leurs bâtisses comme si la
-direction marquée par le fil à plomb était toujours parallèle à
-elle-même. Pareillement, nos fabricants de locomotives et d'avions
-n'auront pas de longtemps à considérer les formes de leurs machines
-comme dépendant de leurs vitesses. Qu'importe! Le point de vue de la
-pratique n'est et ne doit être celui de la science que par ricochet.
-Tant pis s'il n'y a pas de ricochet, ou s'il est tardif.
-
-D'ailleurs, on a découvert depuis quelques années, ici-bas, des mobiles
-dont les vitesses, relatives à nous, atteignent des dizaines, des
-centaines de milliers de kilomètres: ce sont les projectiles des rayons
-cathodiques et des rayons du radium. A ces allures, la contraction
-relativiste est très notable. Nous verrons comment, effectivement, elle
-a été notée.
-
-Récapitulons ce qui est maintenant acquis:
-
-Les objets apparaissent déformés dans le sens de leur mouvement et non
-dans le sens perpendiculaire. Donc leur forme, fussent-ils d'une matière
-idéale et parfaitement indéformable, dépend de leur vitesse rapportée à
-l'observateur. Ceci est le point de vue essentiellement neuf que la
-«relativité spéciale» d'Einstein surajoute à la relativité des
-mécaniciens classiques, et à la relativité des philosophes. Pour eux,
-les dimensions absolues d'un objet rigide ou d'une figure géométrique
-n'avaient rien d'absolu, et seuls les RAPPORTS de ces dimensions avaient
-une réalité.
-
-Le point de vue nouveau est que ces rapports eux-mêmes sont relatifs,
-puisqu'ils sont fonction de la vitesse de l'observateur. C'est une sorte
-de relativité au second degré, à laquelle les philosophes, ni les
-physiciens classiques n'avaient songé.
-
-Les relations spatiales elles-mêmes sont relatives, dans un espace déjà
-relatif.
-
-Dans le cas de notre wagon de tout à l'heure et des deux piquets qui
-définissent sa longueur au repos, un observateur placé dans le wagon
-trouverait que la distance des deux piquets s'est raccourcie lorsqu'il
-les croise. Son wagon lui semble plus long que l'intervalle des piquets.
-Moi qui demeure entre ceux-ci, je constate le contraire. Et pourtant je
-n'ai aucun moyen de démontrer au voyageur qu'il s'est trompé. Je vois
-très bien que le rayon lumineux venu du piquet arrière court
-derrière le wagon et par conséquent a, par rapport à lui, une vitesse
-inférieure à 300 000 kilomètres par seconde; je sais que de là provient
-l'erreur du voyageur, mais je n'ai aucun moyen de le convaincre de cette
-erreur, car il me répondra toujours et avec raison: «J'ai mesuré la
-vitesse avec laquelle ce rayon m'arrive et je l'ai trouvée égale à 300
-000 kilomètres.» Chacun de nous en réalité a raison.
-
-En mouvement très rapide, un carré paraîtrait un rectangle à
-l'observateur; un cercle paraîtrait elliptique. Si la Terre tournait
-quelques milliers de fois plus vite autour du Soleil, nous le verrions
-allongé et pareil à un gigantesque citron suspendu dans le ciel. Si un
-aviateur pouvait survoler à une vitesse fantastique la place Vendôme,
-suivant la direction de la rue de la Paix,--et si ses impressions
-rétiniennes étaient instantanées,--la place aurait pour lui la forme
-d'un rectangle très aplati; s'il la survolait suivant une diagonale, il
-la verrait, de carrée qu'elle était, devenir un losange. Si le même
-aviateur survolait, en la coupant, une route où chemine du bétail bien
-engraissé conduit vers l'abattoir, il s'étonnerait, car les animaux lui
-sembleraient étonnamment minces et maigres sans que leur longueur ait
-varié.
-
-Le fait que les déformations dues à la vitesse sont réciproques est une
-des conséquences les plus curieuses de tout cela. Un homme qui serait
-capable de circuler en tous sens parmi les autres hommes avec la vitesse
-fantastique des follets shakespeariens (mettons à environ 260 000
-kilomètres à la seconde... mais que ne peut un follet shakespearien!)
-trouverait que ses semblables sont devenus des nains deux fois plus
-petits que lui. C'est donc que lui-même serait devenu un géant, une
-sorte de Gulliver parmi ces Lilliputiens? Eh bien! pas du tout. Par un
-juste retour des choses d'ici-bas, il apparaîtrait lui aussi comme un
-nain à ceux qu'il croit plus petits que lui, et qui sont sûrs du
-contraire.
-
-Qui a raison, qui a tort? Les uns et les autres. Tous les points de vue
-sont exacts, mais il n'y a que des points de vue personnels.
-
-Autre chose encore: un observateur, quel qu'il soit, ne peut voir les
-êtres et les objets non liés à lui que plus petits,--jamais plus
-grands!--que ceux liés à son mouvement. Si j'osais alléger ce grave
-exposé par quelque réflexion moins austère qu'il n'est d'usage parmi les
-physiciens, je remarquerais que le système nouveau nous apporte ainsi
-une justification suprême de l'égoïsme ou plutôt de l'égocentrisme.
-
-Après l'espace, le temps. Par un raisonnement analogue à celui qui nous
-a montré la distance des choses dans l'espace liée à leur vitesse
-relative à l'observateur, on peut établir que leur distance dans le
-temps en dépend également.
-
-Je ne juge pas utile de refaire ici, par le menu, le raisonnement
-einsteinien pour les durées; il serait analogue à celui qui nous a servi
-pour les longueurs, et encore plus simple. Le résultat est le suivant:
-le temps exprimé en secondes que met un train à passer d'une
-station à une autre est plus court pour les voyageurs du train que pour
-nous qui les regardons passer, et qui sommes munis d'ailleurs de
-chronomètres identiques aux leurs[4]. Pareillement tous les gestes faits
-par des hommes, sur un véhicule en mouvement, apparaîtront ralentis et
-par conséquent prolongés à un observateur immobile, et réciproquement.
-Pour que ces variations des durées fussent sensibles, il faudrait, comme
-pour les variations concomitantes des longueurs, que les vitesses
-fussent fantastiques.
-
- [4] La meilleure définition qu'on puisse donner de la seconde est
- la suivante: c'est le temps qu'il faut à la lumière pour parcourir
- 300 000 kilomètres dans le vide et loin de tout champ intense de
- gravitation. Cette définition, la seule rigoureuse, est d'ailleurs
- justifiée par le fait qu'on n'a pas de meilleur moyen que les
- signaux lumineux ou hertziens (qui ont même vitesse) pour régler
- les horloges.
-
-Il n'en est pas moins vrai que la durée qui sépare la naissance et la
-mort d'une créature quelconque, c'est-à-dire sa vie, paraîtra prolongée
-si cette créature se déplace très vite et frénétiquement par rapport au
-regardant. Dans ce monde où paraître est presque tout, cela a bien son
-importance, et il reste de tout cela que, philosophiquement parlant, se
-mouvoir c'est durer davantage... pour les autres, non pour soi; c'est
-aussi voir durer davantage les autres.
-
-Admirable justification, et combien profonde et imprévue, de ce que le
-sage avait entrevu: l'immobilité, c'est la mort.
-
- * * * * *
-
-Naguère, avant l'hégire einsteinienne, avant le début de l'ère
-relativiste, chacun était persuadé que la portion de l'_espace_ occupée
-par un objet était suffisamment et explicitement définie par ses
-dimensions dans le sens de la longueur, de la largeur, de la hauteur.
-Ces données sont ce qu'on appelle les trois _dimensions_ d'un objet;
-comme encore, si on préfère employer d'autres points de repères, la
-longitude, la latitude et l'altitude de chacun de ses points; ou bien,
-en astronomie, l'ascension droite, la déclinaison et la distance.
-
-Il était bien entendu et bien connu qu'en outre il fallait préciser
-l'époque, l'instant auquel correspondaient ces données. Si je définis la
-position d'un aéronef par sa longitude, sa latitude et son altitude, ces
-indications ne sont exactes que pour l'instant considéré, puisque
-l'aéronef se déplace par rapport au repère,--et cet instant doit être
-donné lui aussi. En ce sens, on sentait depuis longtemps que l'espace
-dépend du temps.
-
-Mais la théorie relativiste montre qu'il en dépend d'une manière bien
-plus intime encore et bien plus profonde, et que le temps et l'espace
-sont aussi liés et solidaires que ces monstres xiphopages que les
-chirurgiens ne peuvent séparer sans tuer l'un et l'autre.
-
-Les dimensions d'un objet, sa forme, l'_espace_ apparent occupé par lui
-dépendent de _sa vitesse_, c'est-à-dire du _temps_ que met l'observateur
-à parcourir une certaine distance par rapport à cet objet. A cet
-égard déjà, l'_espace_ dépend du _temps_; en outre, l'observateur mesure
-ce temps avec un chronomètre dont les secondes sont plus ou moins
-précipitées selon cette vitesse.
-
-Donc définir l'espace sans le temps est impossible. C'est pourquoi on
-dit maintenant que le temps est la quatrième dimension de l'espace, et
-que l'espace où nous vivons a quatre dimensions.
-
-Il est curieux que certains bons esprits, dans le passé, en avaient eu
-l'intuition plus ou moins obscure. C'est ainsi qu'en 1777 Diderot
-écrivait dans l'_Encyclopédie_ à l'article «Dimension»:
-
-«... J'ai dit plus haut qu'il était impossible de concevoir plus de
-trois dimensions. Un homme d'esprit de ma connaissance croit qu'on
-pourrait cependant regarder la durée comme une quatrième dimension et
-que le produit du temps par la solidité serait, en quelque manière, un
-produit de quatre dimensions. Cette idée peut être contestée, mais elle
-a, il me semble, quelque mérite, quand ce ne serait que celui de la
-nouveauté.»
-
-C'est à coup sûr de l'algèbre qu'est née la première idée d'un espace à
-plus de trois dimensions. Puisqu'en effet les lignes ou espaces à une
-dimension sont représentés par des expressions algébriques du premier
-degré, les surfaces ou espaces à deux dimensions par des formules du
-second degré, les volumes ou espaces à trois dimensions par des
-expressions du troisième degré, il était naturel de se demander si les
-formules du quatrième degré et au delà ne sont pas, elles aussi, la
-représentation algébrique de quelque forme d'espace à quatre dimensions
-et davantage.
-
-L'espace à quatre dimensions des relativistes n'est, au surplus, pas
-tout à fait ce qu'imaginait Diderot. Il n'est pas le produit du temps
-par l'étendue, car une diminution du temps n'y est pas compensée par un
-accroissement de l'espace, bien au contraire.
-
-Considérons deux événements, par exemple les passages successifs, de
-notre rapide wagon-lit à deux stations. Pour un voyageur du wagon la
-distance des deux stations, mesurée par la longueur du chemin parcouru,
-est, comme nous l'avons montré, plus courte que pour un observateur
-immobile au bord de la voie. Le temps qui sépare les deux passages est
-également moindre pour le premier observateur. En effet le nombre des
-secondes et fractions de secondes écoulées au chronomètre dont il est
-muni, est plus petit pour lui, nous l'avons vu.
-
-En un mot, la distance dans le temps et la distance dans l'espace
-diminuent toutes deux en même temps lorsque la vitesse de l'observateur
-augmente et augmentent toutes deux quand la vitesse de l'observateur
-diminue.
-
-Ainsi la vitesse (et il ne s'agit jamais, rappelons-le, que de la
-vitesse relativement aux choses observées), opère en quelque sorte comme
-un double frein qui ralentit les durées et raccourcit les longueurs. Si
-l'on préfère une autre image, la vitesse nous fait voir à la fois les
-espaces et les temps plus obliquement, sous un angle de plus en
-plus aigu. L'espace et le temps ne sont donc que des effets changeants
-de perspective.
-
-Pouvons-nous concevoir l'espace à quatre dimensions, c'est-à-dire
-pouvons-nous en imaginer une représentation sensible? Si non, cela ne
-prouvera rien contre la réalité de cet espace. Pendant des siècles on
-n'a pas conçu les ondes hertziennes et aujourd'hui encore elles ne nous
-sont pas directement sensibles. En existent-elles moins? En vérité, nous
-ne concevons déjà que difficilement l'espace à trois dimensions. Sans
-nos déplacements musculaires nous l'ignorerions. Un homme paralysé et
-borgne, c'est-à-dire n'ayant pas la sensation du relief que donne la
-vision binoculaire,--qui est, elle aussi, avant tout, un tâtonnement
-musculaire,--verrait de son oeil unique et immobile tous les objets
-projetés dans un même plan, comme sur une toile de fond au théâtre.
-L'espace à trois dimensions lui serait inaccessible.
-
-Je crois que certaines personnes peuvent se représenter l'espace à
-quatre dimensions. Les aspects successifs d'une fleur aux différents
-âges de sa croissance, du jour où elle n'est qu'un fragile bourgeon vert
-jusqu'à celui où ses pétales épuisés tombent dolents, et les divers
-déplacements successifs de sa corolle sous l'influence du vent
-constituent une image globale de la fleur dans l'espace à quatre
-dimensions.
-
-Est-il des hommes pouvant d'un seul coup voir tout cet ensemble? Oui, et
-notamment, je crois, les bons joueurs d'échecs. Si un grand joueur
-d'échec joue bien, c'est parce que, d'un seul regard de son oeil
-mental, il embrasse l'ensemble chronologique et spatial des coups
-possibles dérivés d'un seul coup initial, avec toutes leurs
-répercussions sur l'échiquier. Il en voit _simultanément toute la
-succession_.
-
-Ces mots soulignés jurent un peu d'être accouplés. C'est que nous sommes
-dans un domaine où prétendre exprimer vocabulairement les nuances des
-choses est une gageure. Autant vaudrait, après tout, tenter de définir
-avec des mots tout ce qu'il y a dans une symphonie de Beethoven.
-«Traduttore traditore»: si cet adage est vrai, c'est surtout parce
-que le mot est l'organe de la traduction.
-
- * * * * *
-
-Arrivés à ce point, dans notre lente ascension de la physique
-relativiste, nous n'avons plus devant les yeux qu'un champ de bataille
-où gisent des cadavres et des débris.
-
-Le temps et l'espace, nous croyions ces crochets solidement rivés au mur
-derrière lequel se cache la réalité, et nous y attachions nos flottantes
-notions du monde extérieur, ainsi que des vêtements à des portemanteaux.
-Ils gisent maintenant arrachés et tordus dans le plâtras des anciennes
-théories, sous les coups de marteau de la physique nouvelle.
-
-Nous savions bien, certes, que l'âme des êtres nous était cachée,
-mais nous pensions du moins voir leur visage. Voilà qu'en nous
-approchant, celui-ci n'est plus qu'un masque. Le monde extérieur, que
-nous montre Einstein, n'est rien qu'un bal travesti, et par une ironie
-décevante, c'est nous-mêmes qui avons fabriqué les loups de velours aux
-reflets changeants, les costumes papillotants.
-
-Loin de nous révéler la réalité, l'espace et le temps ne sont, selon
-Einstein, que des voiles mouvants, tissés par nous-mêmes, et qui la
-cachent à nos yeux. Et pourtant, chose étrange et mélancolique, nous ne
-pouvons pas plus concevoir le monde sans le temps et l'espace que nous
-ne pouvons observer certains microbes au microscope sans les injecter de
-matières colorantes.
-
-Le temps et l'espace ne sont-ils donc que des hallucinations? Et alors,
-que reste-t-il?
-
-Eh bien! non. Car voici qu'après avoir détruit les ruines branlantes, la
-doctrine relativiste va soudain reconstruire. Voici que, derrière les
-voiles déchirés et foulés aux pieds, va surgir une réalité plus neuve,
-plus subtile.
-
-Si nous décrivons l'univers à la manière habituelle, séparément dans les
-catégories du temps et de l'espace, nous voyons que son aspect dépend de
-l'observateur. Il n'en est heureusement pas de même lorsqu'on le décrit
-dans la catégorie unique de ce continuum à quatre dimensions où Einstein
-situe les phénomènes et où le temps et l'espace unis sont étroitement
-solidaires.
-
-Si j'ose employer cette image, le temps et l'espace sont comme deux
-miroirs, l'un convexe, l'autre concave,--dont les courbures sont
-d'autant plus accusées que la vitesse de l'observateur est plus grande.
-Chacun de ces deux miroirs donne séparément une image déformée de la
-succession des choses. Mais, par une heureuse compensation, il se trouve
-qu'en combinant les deux miroirs de telle sorte que l'un réfléchisse les
-rayons reçus par l'autre, l'image de cette succession est rétablie dans
-sa réalité non déformée.
-
-La distance dans le temps et la distance dans l'espace de deux
-événements donnés très voisins augmentent toutes deux ou diminuent
-toutes deux quand la vitesse de l'observateur diminue ou augmente. Nous
-l'avons établi. Mais le calcul qui est facile, grâce à la formule donnée
-ci-dessus pour exprimer la contraction de Lorentz-Fitzgerald, montre
-qu'il existe une relation constante entre ces variations concomitantes
-du temps et de l'espace. Pour préciser, la distance dans le temps et la
-distance dans l'espace de deux événements voisins sont numériquement
-entre elles comme l'hypoténuse et un autre côté d'un triangle rectangle
-sont au troisième côté lequel resterait invariable[5].
-
- [5] Dans le calcul ou la représentation géométrique qu'on peut lui
- substituer, l'hypoténuse du triangle est la distance dans le
- temps, chaque seconde étant figurée par 300 000 kilomètres.
-
-Ce troisième côté étant pris pour base, les deux autres dessineront,
-au-dessus de lui, un triangle plus ou moins haut, selon que la vitesse
-de l'observateur sera plus ou moins réduite. Cette base fixe du
-triangle dont les deux autres côtés,--la distance spatiale et la
-distance chronologique,--varient simultanément avec la vitesse de
-l'observateur, est donc une quantité indépendante de cette vitesse.
-
-C'est cette quantité, qu'Einstein a appelée l'_intervalle_ des
-événements. Cet «intervalle» des choses dans l'espace-temps à quatre
-dimensions est une sorte de conglomérat de l'espace et du temps, un
-amalgame de l'un et de l'autre dont les composants peuvent varier, mais
-qui, lui, reste invariable. Il est la résultante constante de deux
-vecteurs changeants. L'«intervalle» des événements, ainsi défini, nous
-fournit pour la première fois, selon la physique relativiste, une
-représentation impersonnelle de l'Univers.
-
-Suivant la saisissante image de Minkowski, «l'espace et le temps ne sont
-que des fantômes. Seul existe dans la réalité une sorte d'union intime
-de ces deux entités.»
-
-L'unique réalité saisissable à l'homme dans le monde extérieur, la seule
-donnée vraiment objective et impersonnelle qui nous soit accessible,
-c'est donc l'_Intervalle_ einsteinien, tel qu'il vient d'être défini.
-L'_Intervalle_ des événements est pour les relativistes la seule part
-sensible du réel. Hors de là, il y a peut-être quelque chose, mais rien
-que nous puissions connaître.
-
-Étrange destinée de la pensée humaine! Le principe de relativité, par
-les découvertes de la physique moderne, a étendu son aile vaporeuse bien
-plus loin qu'autrefois et jusqu'à des sommets qu'on croyait
-inaccessibles à son vol aquilin. Et c'est à lui pourtant que nous
-devons peut-être la première emprise véritable de notre faiblesse sur le
-monde sensible, sur la réalité.
-
-Le système d'Einstein, dont il nous reste à voir maintenant la partie
-constructive, disparaîtra un jour comme les autres. Il n'existe dans la
-science que des théories «à titre temporaire», jamais de théories «à
-titre définitif»... et c'est peut-être ce qui a multiplié ses victoires.
-La notion de l'_Intervalle_ des choses survivra sans doute à tous les
-écroulements. Sur elle devra être bâtie la science de l'avenir; sur elle
-s'élève chaque jour l'édifice hardi de la science d'aujourd'hui.
-
-Encore ceci doit-il être formellement entendu: l'_Intervalle
-einsteinien_ ne nous apprend rien sur l'absolu, sur les choses en soi.
-Il ne nous indique, lui aussi, que des rapports entre ces choses. Mais
-les relations qu'il manifeste semblent être véritables et invariantes.
-
-Elles participent de ce degré de vérité objective que la science
-classique attribuait, avec une assurance peut-être fallacieuse, aux
-relations chronologiques et aux relations spatiales des phénomènes. Aux
-yeux de la physique nouvelle celles-ci n'étaient que des balances
-fausses, et seul l'Intervalle einsteinien nous livre ce qui peut être
-connu du Réel.
-
-Ainsi la doctrine d'Einstein s'enorgueillit d'avoir levé à jamais un
-coin du voile décevant qui nous dérobe la nudité sacrée de la Nature.
-
-
-
-
-CHAPITRE QUATRIÈME
-
-LA MÉCANIQUE EINSTEINIENNE
-
- _La mécanique fondement de toutes les sciences || Pour remonter le
- cours du temps || La vitesse de la lumière est une limite
- infranchissable || L'addition des vitesses et l'expérience de
- Fizeau || Variabilité de la masse || La Balistique des électrons
- || Gravitation et lumière des microcosmes atomiques || Matière et
- énergie || La mort du Soleil._
-
-
-Lorsque Baudelaire écrivait:
-
- Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
-
-il ne pensait, comme les physiciens de son époque, qu'à ces déformations
-statiques connues depuis qu'il y a des hommes et qui regardent. Ce que
-nous avons vu de l'espace et du temps einsteiniens nous montre qu'il
-doit exister, en outre, des déformations cinématiques à l'abri
-desquelles ne se trouve aucun objet sensible, si rigide et indéformable
-qu'il paraisse.
-
-Le mouvement déforme donc les lignes bien plus que ne pensait
-Baudelaire, et même celles des plus marmoréennes statues. Cette
-déformation-là, qu'il faut aimer et non haïr, parce qu'elle nous
-rapproche du coeur même des choses, a bouleversé d'abord la mécanique
-entière.
-
-La mécanique est à la base de toutes les sciences expérimentales parce
-qu'elle est la plus simple et parce que les phénomènes qu'elle étudie
-sont toujours présents,--sinon exclusivement présents,--parmi les
-phénomènes objets des autres sciences plus complexes, physique, chimie,
-biologie. La réciproque n'est pas vraie.
-
-Par exemple, il n'y a pas un seul phénomène chimique ou biologique où
-l'on ne doive considérer des corps qui sont en mouvement, qui ont une
-masse, qui dégagent ou absorbent de l'énergie.
-
-Au contraire, les particularités d'un phénomène biologique, chimique, ou
-physique, par exemple l'existence d'une différence de potentiel, ou
-d'une oxydation, ou d'une pression osmotique ne se retrouvent pas
-toujours dans l'étude des mouvements d'une masse pesante et des forces
-agissant sur elle et par elle.
-
-Par rapport à la mécanique, la physique, la chimie, la biologie ont,
-rangés dans cet ordre, des objets de complexité croissante et de
-généralité, ou, pour mieux dire, d'universalité décroissante. Ces
-sciences ont une dépendance réciproque qui est celle du tronc d'un arbre
-avec ses branches, ses rameaux et ses fleurs. Elles sont aussi entre
-elles un peu comme les pièces emboîtées des mâts où les télégraphistes
-militaires fixent leurs antennes. La pièce inférieure du mât, plus
-large, soutient le tout, mais ce sont les pièces supérieures qui portent
-les organes délicats et compliqués.
-
-L'objet des grands synthétistes de la science a toujours été et est
-encore de ramener, comme l'avait tenté Descartes, tous les phénomènes
-aux phénomènes mécaniques. Que ces tentatives soient ou non fondées,
-qu'elles puissent un jour aboutir ou qu'elles soient, au contraire, _a
-priori_ vouées à l'échec parce que les phénomènes physico-biologiques
-contiennent peut-être des éléments essentiellement irréductibles aux
-éléments mécaniques, c'est une question qui a été et qui sera encore
-très disputée. Mais quelles que soient à cet égard les attitudes variées
-des penseurs, ils sont d'accord sur ceci: dans tous les phénomènes
-naturels, dans tous les phénomènes objets de science, il y a l'élément
-mécanique,--pour les uns élément exclusif, pour les autres élément
-principal, mais seulement partiel, des réalités objectives.
-
-Si je rappelle ici tout cela, c'est pour en arriver à cette conclusion:
-tout ce qui modifie la mécanique, modifie du même coup l'édifice des
-notions fondées sur elle, c'est-à-dire les autres sciences, toute la
-science, et notre conception de l'Univers.
-
-Or nous allons voir que la théorie d'Einstein, par une conséquence
-immédiate de ce qu'elle nous a enseigné déjà du temps et de l'espace,
-bouleverse de fond en comble la mécanique classique. C'est pour cela, et
-par cela surtout, qu'elle a porté dans l'édifice un peu somnolent de la
-science traditionnelle un ébranlement dont les vibrations ne sont pas
-près de cesser.
-
-En abordant la mécanique einsteinienne, nous aurons la joie de
-passer des conceptions un peu trop exclusivement géométriques et
-psychologiques de temps et d'espace, à l'étude directe des réalités
-sensibles, des _corps_. Ici nous pourrons confronter la théorie et la
-réalité, les prémisses mathématiques et les vérifications
-substantielles, et nous aurons le plaisir de voir par les faits, par
-l'expérience, ce qu'il faut penser de tout cela. Entre les anciennes
-manières de concevoir et la nouvelle, nous pourrons choisir en
-connaissance de cause, d'après des critères visibles.
-
-En un mot, et si j'ose employer cette image, tant qu'il s'agissait des
-notions d'espace et de temps, cadres assez vides par eux-mêmes, vases
-intéressants surtout par les liquides qu'ils contiennent, nous étions un
-peu comme ces jeunes gens qui doivent choisir une fiancée d'après les
-seules descriptions qu'on leur a faites. Nous allons voir maintenant de
-nos propres yeux, et à l'oeuvre, les deux prétendantes à notre
-dilection: la science classique et la théorie d'Einstein. Nous les
-verrons toutes deux mettre la main à la pâte des faits, et nous pourrons
-comparer les mets délectables qu'elles en auront respectivement tirés
-pour la nourriture de notre esprit.
-
-Les théories ne valent qu'en fonction des faits, et celles qui, comme
-tant de métaphysiques, ne trouvent point de critère réel pour les
-départager, valent toutes également. L'expérience, source unique du
-savoir et dont Lucrèce disait déjà
-
- _unde omnia credita pendent_
-
-les faits sensibles, voilà ce qui va juger le système einsteinien.
-
- * * * * *
-
-Le résultat de l'expérience de Michelson, l'impossibilité de mettre en
-évidence aucune vitesse de la Terre par rapport au milieu dans lequel se
-propage la lumière, ce fait, avons-nous dit déjà, revient à ceci: on ne
-peut par aucun moyen constater, réaliser une vitesse supérieure à celle
-de la lumière. Cette conséquence de l'expérience de Michelson gagnera
-peut-être à être déduite sous une forme tangible. Voici une image qui y
-pourvoit.
-
-Dans je ne sais plus quel roman astronomique, un observateur imaginaire
-est supposé s'éloigner de la Terre avec une vitesse supérieure à celle
-de la lumière, 500 000 kilomètres à la seconde, par exemple, tout en
-maintenant ses yeux (munis au besoin de puissantes besicles) constamment
-dirigés vers ce petit globe fébrile.
-
-Que va-t-il arriver? Notre observateur verra évidemment les phénomènes
-terrestres à l'envers, puisque, dans son voyage, il rattrapera
-successivement des ondes lumineuses qui ont quitté la terre avant lui,
-et depuis d'autant plus longtemps qu'elles en sont plus éloignées. Notre
-homme, ou plutôt notre surhomme, assistera donc au bout d'un certain
-temps à la bataille de la Marne. Il verra d'abord le champ de bataille
-couvert de morts. Petit à petit ces morts se relèveront pour
-rejoindre leur poste de combat et finalement ils se rangeront par
-escouades dans les taxis de Gallieni, lesquels regagneront Paris à toute
-vitesse et en marche-arrière, arrivant au milieu de la population
-inquiète de l'issue du combat dont nos soldats ne pourront, et pour
-cause, apporter nulle nouvelle. En un mot, notre observateur, s'il
-s'éloigne de la Terre avec une vitesse supérieure à celle de la lumière,
-verra les événements terrestres se dérouler en remontant le cours du
-temps.
-
-Mais les choses se passeront très différemment si, au contraire, notre
-observateur restant immobile, c'est la Terre qui s'éloigne de lui avec
-une vitesse de 500 000 kilomètres à la seconde. Qu'arrivera-t-il alors?
-Il est clair qu'en ce cas notre observateur verra les événements
-terrestres non plus à l'envers mais à l'endroit. Il y a cette différence
-toutefois, qu'ils lui paraîtront se dérouler avec une majestueuse
-lenteur, puisque les rayons lumineux ayant quitté la Terre à la fin d'un
-événement quelconque, mettront beaucoup plus de temps à lui parvenir que
-les rayons qui ont quitté la Terre au commencement.
-
-En résumé, les phénomènes observés par lui étant essentiellement
-différents dans les deux cas, notre observateur supposé aurait un moyen
-de savoir si c'est lui qui s'éloigne de la Terre ou si c'est la Terre
-qui s'éloigne de lui, de déceler la translation vraie de la Terre dans
-l'espace. Translation par rapport au milieu qui propage la
-lumière... ce qui ne veut pas nécessairement dire,--nous l'avons
-montré,--translation par rapport à l'espace absolu.
-
-L'expérience telle que nous venons de la concevoir ne serait pas facile
-à réaliser avec les ressources actuelles de nos laboratoires. Nous ne
-pouvons pas obtenir des vitesses aussi fantastiques, et, si nous les
-obtenions, l'observateur ne distinguerait pas grand'chose. Mais nous
-avons pris un exemple énorme et les résultats en auraient été énormes,
-puisqu'il ne s'agissait de rien moins que de renverser l'ordre des
-temps.
-
-Supposons que nous employions des moyens plus modestes, les résultats
-seront plus modestes, mais ils devraient, d'après les anciennes
-théories, être encore appréciables pour nos instruments. Or l'expérience
-de Michelson,--qui serait en plus petit celle que nous venons de
-décrire,--montre que les différences attendues ne sont pas observées.
-Donc les prémisses que nous avons posées, à savoir qu'il peut exister
-des vitesses supérieures à celle de la lumière dans le vide, ne
-correspondent pas à la réalité. Donc cette vitesse est un mur, une
-limite qui ne peut être dépassée.
-
- * * * * *
-
-Voyons les conséquences. Il y a à la base de la mécanique classique,
-telle que l'ont fondée Galilée, Huyghens, Newton, telle qu'on l'enseigne
-partout, un principe fondé en dernière analyse, comme tous ceux de
-la mécanique, sur l'expérience. C'est le principe de la _composition des
-vitesses_. Si un navire fait en eau calme du 10 kilomètres à l'heure et
-qu'il descende un fleuve dont la vitesse est de 5 kilomètres à l'heure,
-la vitesse du navire par rapport au rivage immobile sera, comme on peut
-le mesurer et le constater, égale à la somme de ces deux vitesses,
-c'est-à-dire à 15 kilomètres à l'heure. C'est la règle de l'addition des
-vitesses.
-
-D'une manière plus générale, si un corps part du repos et sous l'action
-d'une force prend en une seconde une vitesse V, que va-t-il faire, si
-l'action de la force se prolonge pendant une deuxième seconde? Il
-prendra, d'après la mécanique classique, une vitesse 2V[6]. Supposons,
-en effet, un observateur animé d'une vitesse de translation V et qui se
-croit au repos. Pour lui, à la fin de la première seconde le corps
-paraît au repos (puisqu'il a la même vitesse que l'observateur). En
-vertu du principe de relativité classique, le mouvement apparent de ce
-corps doit être le même pour notre observateur que si ce repos était
-réel. C'est-à-dire qu'à la fin de la deuxième seconde, la vitesse
-relative du corps par rapport à l'observateur sera V, et comme
-l'observateur a déjà une vitesse V, la vitesse absolue du corps sera 2V.
-On verrait de même qu'elle serait 3V au bout de trois secondes, 4V au
-bout de 4 secondes et ainsi de suite. Elle pourrait donc croître au delà
-de toute limite, si la force agit pendant assez longtemps? Oui, dit la
-mécanique classique. Non, dit Einstein, puisque aucune vitesse ne peut
-dépasser celle de la lumière dans le vide.
-
- [6] Comme exemple d'une force identique agissant pendant des temps
- successivement égaux à 1, 2 ou 3, on peut supposer 3 canons de
- même calibre, mais de longueurs égales à 1, 2 et 3 et dans
- lesquels les charges ou plutôt leur force propulsive sont
- identiques et constantes. On constate que les vitesses initiales
- des obus sont entre elles comme 1, 2 et 3.
-
-Nous avons supposé un observateur qui possède la vitesse V par rapport à
-nous et qui se croit au repos. Pour lui, le corps observé était
-également au repos au début de la deuxième seconde, puisque sa vitesse
-était la même que celle de l'observateur. De ce que le mouvement
-apparent du corps est pour cet observateur, pendant la deuxième seconde,
-ce qu'il était pour nous pendant la première, la mécanique classique
-concluait que sa vitesse doublait pendant cette deuxième seconde. C'est
-qu'elle ne savait pas ce qu'Einstein nous a enseigné: que le temps et
-l'espace dont se sert cet observateur sont différents des nôtres.
-
-Qu'est-ce qu'une vitesse? C'est l'espace parcouru pendant une seconde.
-Mais l'espace que mesure ainsi notre observateur en mouvement, et qu'il
-croit avoir une certaine longueur, est, en réalité, pour nous immobiles,
-plus petit qu'il ne croit, parce que les mètres dont il se sert,
-sont--Einstein nous l'a montré,--raccourcis par la vitesse, sans qu'il
-puisse s'en apercevoir.
-
-Et alors les vitesses ne s'ajoutent plus exactement et au delà de
-toute limite pour un observateur donné, comme le voulait la mécanique
-classique.
-
-Sous l'action d'une même force, disait cette mécanique, un corps subira
-toujours la même accélération, quelle que soit la vitesse déjà acquise.
-Sous l'action d'une même force, dit la mécanique nouvelle, le mouvement
-d'un corps s'accélérera d'autant moins qu'il sera plus rapide.
-
-Voici par exemple un mobile. Dans le langage des physiciens, ce mot n'a
-pas du tout le même sens que dans celui des moralistes, puisque, pour
-les premiers, il signifie un corps en mouvement, et pour ceux-ci au
-contraire ce qui met un corps en mouvement! Sans m'appesantir sur toutes
-les réflexions que suggère cette antinomie verbale, qui n'est qu'un
-exemple de tout ce qui sépare la morale de la physique, je tiens à
-préciser que je prends ici ce mot dans le sens des physiciens.
-
-Soit donc un mobile animé par rapport à moi d'une vitesse de
-200 000 kilomètres par seconde. Sur ce premier mobile plaçons
-un observateur. Celui-ci projettera dans le même sens, et dans
-les mêmes conditions que nous avons fait, un deuxième mobile qui
-aura donc _par rapport à lui_ une vitesse de 200 000 kilomètres.
-Mais, dit le relativiste, la vitesse résultante de ce deuxième
-mobile par rapport à nous ne sera pas, comme le voudrait l'addition
-classique des vitesses, 200 000 + 200 000 = 400 000 kilomètres par
-seconde. Elle sera seulement 277 000 kilomètres par seconde. Ce que
-le deuxième observateur en mouvement croyait être 200 000 kilomètres
-(parce que ses règles étaient raccourcies par sa vitesse) ne valait
-donc en réalité que 77 000 de nos kilomètres. Comment peut-on calculer
-cela? Mais très simplement en appliquant la formule de Lorentz que
-j'ai indiquée dans le chapitre II et qui donne la valeur de la
-contraction due à la vitesse. On trouve alors très aisément ceci: si
-on a deux vitesses v_{1} et v_{2}, et si on appelle w leur résultante,
-la mécanique classique affirmait que
-
- w = v_{1} + v_{2}.
-
-La mécanique d'Einstein enseigne que cela n'est pas exact et que l'on a
-en réalité (C étant la vitesse de la lumière)
-
- v_{1} + v_{2}
- w = ---------------.
- v_{1} v_{2}
- 1 + -----------
- C^2
-
-Je m'excuse d'introduire de nouveau (ce sera la dernière fois!) une
-formule algébrique dans cet exposé. Mais elle m'épargne un très grand
-nombre de périphrases et même de phrases, et elle est d'une telle
-simplicité que tous les lecteurs,--et ils sont assurément
-nombreux,--ayant la moindre teinture de mathématiques élémentaires, en
-saisiront immédiatement la vaste signification et les conséquences.
-
-Cette formule exprime d'abord que, si grande qu'elle soit, la résultante
-de deux vitesses ne peut dépasser la vitesse de la lumière. Elle exprime
-aussi que si l'une des vitesses composantes est celle de la
-lumière, la vitesse résultante a, elle aussi, la même valeur. Elle
-exprime enfin qu'aux faibles vitesses auxquelles nous avons affaire dans
-la pratique (c'est-à-dire lorsque les vitesses composantes sont beaucoup
-plus petites que celle de la lumière) la résultante est, à très peu
-près, égale à la somme des deux composantes, comme le voulait la
-mécanique classique.
-
-Celle-ci a été, ne l'oublions jamais, édifiée sur l'expérience. On
-comprend, dans ces conditions, que Galilée et ses successeurs, n'ayant
-eu affaire qu'à des mobiles relativement lents, soient arrivés à un
-principe apparemment vrai pour eux, mais qui n'est qu'une première
-approximation.
-
-Par exemple, la résultante de deux vitesses, égales chacune à 100
-kilomètres par seconde (ce qui dépasse infiniment les vitesses
-réalisables jadis par Galilée et Newton), est égale non pas à 200
-kilomètres, mais à 199 km. 999 978. La différence est à peine de 22
-millimètres sur 200 kilomètres! On conçoit que les expériences anciennes
-n'aient pu manifester des différences bien en deçà de celle-ci.
-
- * * * * *
-
-Parmi les vérifications de la nouvelle loi de composition des vitesses,
-on peut en citer une qui est frappante et qui ressort d'une expérience
-déjà ancienne de notre grand Fizeau.
-
-Supposons un tuyau plein d'un liquide, d'eau par exemple, et que
-parcourt dans sa longueur un rayon lumineux. On connaît la vitesse de la
-lumière dans l'eau (qui est bien inférieure à sa valeur dans l'air ou
-dans le vide). Supposons maintenant que l'eau ne soit plus immobile dans
-le tuyau, mais coule, circule dans celui-ci avec une certaine vitesse.
-Quelle sera, à la sortie du tuyau, la vitesse du rayon lumineux ayant
-traversé ce liquide en mouvement? C'est ce que Fizeau s'est demandé, en
-variant les conditions de l'expérience.
-
-La vitesse de la lumière dans l'eau est d'environ 220 000 kilomètres par
-seconde. Il s'agit ici d'une propagation si rapide qu'il y a une grande
-différence entre la loi d'addition classique et celle de la mécanique
-einsteinienne. Or les résultats de l'expérience de Fizeau concordent
-rigoureusement avec la formule d'Einstein et sont en désaccord avec
-celle de la mécanique ancienne. De nombreux observateurs, et récemment
-le physicien hollandais Zeeman, ont repris avec une extrême précision
-l'expérience de Fizeau, et les résultats ont été identiques.
-
-Lorsqu'au siècle passé Fizeau fit cette expérience, on avait certes
-essayé d'en interpréter les résultats numériques à la lumière des
-anciennes théories. Mais cela avait conduit à des hypothèses tout à fait
-invraisemblables. C'est ainsi que Fresnel, pour expliquer les résultats
-de Fizeau, avait été obligé d'admettre que l'éther est partiellement
-entraîné par l'eau dans son mouvement, mais que cet entraînement partiel
-varie avec la longueur des ondes lumineuses propagées, et n'est pas
-la même pour les rayons bleus et pour les rayons rouges! Conséquence
-choquante et bien difficile à admettre.
-
-La nouvelle loi de composition des vitesses donnée par Einstein rend
-compte, au contraire, immédiatement, et avec une extrême exactitude, des
-résultats de Fizeau. Ceux-ci sont en contradiction avec la loi
-classique.
-
-Les faits, arbitres et critères souverains, montrent ici que la
-mécanique nouvelle correspond à la réalité, l'ancienne non, du moins
-sous sa forme traditionnelle.
-
-Et voilà qui déjà nous fait toucher du doigt la beauté, la vérité
-profonde (la vérité scientifique étant ce qui est vérifiable) de la
-doctrine einsteinienne. Voilà qui nous démontre dès maintenant en quoi,
-magnifiquement, une théorie scientifique, une théorie physique se
-distingue d'un système philosophique arbitraire et plus ou moins
-cohérent.
-
-L'expérience, juge suprême, décide en faveur de la mécanique
-einsteinienne, contre la mécanique classique. Nous en verrons d'autres
-exemples. Nous n'en trouverons aucun qui prononce en sens contraire.
-
- * * * * *
-
-Mais voici bien autre chose. La nouvelle loi de composition des
-vitesses, et l'existence d'une vitesse-limite égale à celle de la
-lumière, peuvent s'exprimer dans un langage différent de celui que
-nous avons employé jusqu'ici. Nous n'avons encore parlé que de vitesses,
-de mouvements. Voyons comment les choses se présentent lorsque nous
-examinons en même temps les qualités particulières des objets qui se
-meuvent, des corps, de la matière.
-
-Chacun sait que ce qui caractérise la matière, c'est ce qu'on appelle
-l'inertie. Si la matière est en repos, il faut une force pour la mettre
-en mouvement. Si elle est en mouvement, il faut une force pour
-l'arrêter. Il en faut une pour accélérer le mouvement. Il en faut une
-pour le dévier. Cette résistance que la matière oppose aux forces qui
-tendent à modifier son état de repos ou de mouvement, c'est ce qu'on
-appelle l'_inertie_. Les divers corps peuvent opposer à ces forces une
-résistance plus ou moins grande. Si une force est appliquée à un objet,
-elle lui imprimera une certaine accélération. Mais la même force
-appliquée à un autre objet lui imprimera en général une accélération
-différente. Un cheval de course déployant son effort maximum détalera
-plus vite s'il porte un minuscule jockey, que s'il porte un cavalier de
-cent kilos. Un cheval de trait démarrera plus rapidement si le chariot
-qu'il traîne est vide que s'il est chargé de marchandises. Vous pourrez
-mettre une charrette en mouvement avec le même effort qui n'ébranlerait
-pas un lourd camion.
-
-Lorsqu'une locomotive traînant quelques wagons démarre brusquement, la
-vitesse imprimée au train au bout de la première seconde est (à une
-constante près) ce qu'on appelle son accélération. Si cette
-locomotive démarre dans les mêmes conditions avec un train beaucoup plus
-long, on remarque que l'accélération est plus petite. De là provient la
-notion, introduite dans la science par Newton, de la _masse_ des corps
-qui en mesure l'inertie.
-
-Si, dans notre exemple, la locomotive produit la seconde fois une
-accélération deux fois plus petite, cela s'exprime en disant que la
-masse du deuxième train est double de celle du premier. Si on trouve que
-l'accélération produite par la locomotive est la même pour trois wagons
-chargés de blé et pour un seul wagon chargé de lingots, on dira que les
-deux trains ont la même masse totale.
-
-En un mot, les masses des corps sont des données conventionnelles
-définies par ce fait qu'elles sont proportionnelles aux accélérations
-causées par une même force. Autrement dit, la masse d'un corps est le
-quotient de la force qui agit sur lui par l'accélération qu'il lui
-imprime. Poincaré disait pittoresquement: _Les masses sont des
-coefficients qu'il est commode d'introduire dans les calculs_.
-
-S'il est une propriété des objets qui tombe sous le sens, sous les sens,
-dont chaque homme ait en quelque sorte l'instinct, l'intuition, c'est
-bien celle de la _masse_ des corps. Eh bien! une analyse un peu aiguë
-nous montre donc notre impuissance à définir cette chose autrement que
-par des conventions déguisées. La définition poincariste semble
-paradoxale dans son aveu d'impuissance. Elle est juste pourtant. La
-masse n'est qu'un «coefficient», qu'une création conventionnelle de
-notre infirmité!
-
-Pourtant quelque chose nous restait où nous pensions pouvoir accrocher,
-sinon notre besoin de certitude,--il y a longtemps que les savants
-dignes de ce nom ont renoncé à la certitude!--du moins notre besoin de
-netteté dans la déduction, dans le classement des phénomènes. On croyait
-constante la masse, on croyait constant le _coefficient_ si commode et
-si bien défini.
-
-Ici encore, il faut déchanter, hélas!--ou plutôt tant mieux, puisque
-rien n'égale, après tout, le savoureux plaisir de la nouveauté.
-
-L'ancienne mécanique nous enseignait que la masse est constante pour un
-même corps, indépendante par conséquent de la vitesse que ce corps a
-déjà acquise. D'où il suivait, comme nous l'expliquions plus haut, que,
-si une force continue à agir, la vitesse acquise au bout d'une seconde
-sera doublée au bout de deux secondes, triplée au bout de trois et ainsi
-de suite jusqu'au delà de toute limite.
-
-Mais nous venons de voir que la vitesse augmente moins pendant la
-deuxième seconde que pendant la première et ainsi de suite, toujours de
-moins en moins jusqu'à ce que, la vitesse de la lumière étant atteinte,
-celle du mobile ne puisse plus augmenter, quelle que soit la force
-agissante.
-
-Qu'est-ce à dire? Si la vitesse du corps s'accroît moins pendant la
-deuxième seconde, c'est qu'il oppose à la force accélératrice une
-résistance plus grande. Tout se passe comme si son inertie, comme si sa
-masse avait changé! Cela revient à dire: _la masse des corps n'est pas
-constante, elle dépend de leur vitesse, elle croît quand cette vitesse
-croît_.
-
-Pour les petites vitesses cette influence est insensible. Parce qu'ils
-n'avaient pu observer que celles-là, les fondateurs de la mécanique
-classique,--science expérimentale,--ont remarqué que les masses étaient
-sensiblement constantes, et en ont cru pouvoir conclure qu'elles
-l'étaient absolument. Aux grandes vitesses cela n'est plus vrai.
-
-Pareillement, aux petites vitesses, dans la mécanique nouvelle comme
-dans l'ancienne, les corps opposent sensiblement la même résistance
-d'inertie aux forces qui tendent à accélérer leur mouvement et à celles
-qui tendent à le dévier, à courber leur trajectoire. Aux grandes
-vitesses cela n'est plus vrai.
-
-La masse croît donc rapidement avec la vitesse, jusqu'à devenir infinie
-quand cette vitesse égale celle de la lumière. Un corps quelconque ne
-pourra jamais atteindre ni dépasser la vitesse de la lumière, puisque,
-pour dépasser cette limite, il faudrait surmonter une résistance
-infinie.
-
-Voici, pour fixer les idées, quelques chiffres qui laissent voir dans
-quelles proportions les masses varient avec la vitesse. Le calcul est
-facile, grâce à la formule que nous avons indiquée et qui donne les
-valeurs de la contraction de Fitzgerald-Lorentz.
-
-Une masse de 1 000 grammes pèsera 2 centigrammes de plus à la vitesse
-de 1 000 kilomètres par seconde; elle pèsera 1 060 grammes à la vitesse
-de 100 000 kilomètres par seconde; 1 341 grammes à la vitesse de 200 000
-kilomètres par seconde; 2 000 grammes (elle aura doublé) à la vitesse de
-259 806 kilomètres par seconde; 3 905 grammes à la vitesse de 290 000
-kilomètres par seconde.
-
- * * * * *
-
-Voilà ce qu'indique la théorie nouvelle. Comment la vérifier? Cela eût
-été impossible il y a encore cinquante ans, alors qu'on ne connaissait
-que nos pauvres petites vitesses de véhicules et de projectiles
-terrestres, qui alors ne dépassaient jamais, même pour les obus,
-1 kilomètre par seconde. Les planètes elles-mêmes n'ont que des
-vitesses bien trop faibles pour cette vérification et Mercure, par
-exemple, qui est la plus rapide de toutes, ne fait que du 100 kilomètres
-à la seconde, ce qui est encore insuffisant.
-
-Si nous n'avions disposé que de vitesses comme celles-là, il n'y aurait
-pas eu moyen de vérifier qui avait raison, de la mécanique classique
-affirmant la masse constante, ou de la mécanique nouvelle l'affirmant
-variable.
-
-Ce sont les rayons cathodiques et les rayons Bêta du radium qui nous ont
-fourni des vitesses suffisantes pour une vérification.
-
-Ces rayons sont constitués par un bombardement ininterrompu de
-petits projectiles très rapides, d'une masse inférieure à la
-deux-millième partie de celle de l'atome d'hydrogène, chargés d'ailleurs
-d'électricité négative et qu'on appelle des _électrons_.
-
-Les tubes cathodiques et le radium effectuent un bombardement continuel
-de ces petits projectiles chargés non pas de mélinite, mais
-d'électricité, bien moins gros que les obus des artilleries européennes,
-mais en revanche animés de vitesses initiales infiniment plus grandes et
-auprès desquelles celle de Bertha même fait très piètre figure.
-
-Comment maintenant a-t-on pu mesurer la vitesse de ces projectiles?
-
-On sait que les corps électrisés agissent les uns sur les autres: ils
-s'attirent ou se repoussent. Nos électrons sont chargés d'électricité.
-Si donc on les place dans un champ électrique, entre deux plateaux
-réunis aux deux bornes d'une machine électrique ou d'une bobine
-d'induction, ils vont être soumis à une force qui les déviera de leur
-route. Les rayons cathodiques seront donc déviés par un champ
-électrique. Cette déviation dépendra de la vitesse des projectiles et
-elle dépendra aussi de leur masse, c'est-à-dire de la résistance
-d'inertie qu'elle oppose aux causes qui tendent à la dévier.
-
-Ce n'est pas tout. Les charges électriques portées par ces projectiles
-sont en mouvement, et même en mouvement rapide. De l'électricité en
-mouvement, c'est un courant électrique; or nous savons que les
-courants sont déviés par les aimants, par les champs magnétiques. Les
-rayons cathodiques seront donc déviés par l'aimant. Cette déviation,
-comme la première, dépendra de la vitesse et de la masse du projectile.
-Seulement, elle n'en dépendra pas de la même manière. Toutes choses
-égales d'ailleurs, la déviation magnétique sera plus grande que la
-déviation électrique si la vitesse est grande. En effet, la déviation
-magnétique est due à l'action de l'aimant sur le courant; elle sera
-d'autant plus grande que le courant sera plus intense; et le courant
-sera d'autant plus intense que la vitesse sera plus grande, puisque
-c'est le mouvement du projectile qui produit le courant. Au contraire,
-la trajectoire de nos petits projectiles, sous l'influence de
-l'attraction électrique, sera d'autant moins déviée que le projectile
-sera plus rapide.
-
-On conçoit donc qu'en soumettant un rayon cathodique à l'action d'un
-champ électrique, puis à celle d'un champ magnétique, on puisse, en
-comparant les deux déviations, mesurer à la fois la vitesse du
-projectile et sa masse (rapportée à la charge électrique connue de
-l'électron).
-
-On trouve ainsi des vitesses énormes allant de plusieurs dizaines de
-kilomètres jusqu'à 150 000 kilomètres par seconde et davantage. Quant
-aux rayons Bêta du radium, ils sont encore plus rapides et atteignent
-jusqu'à des vitesses très voisines de celle de la lumière et supérieures
-à 290 000 kilomètres par seconde. Voilà bien les vitesses qu'il
-nous faut pour voir si, oui ou non, la masse augmente avec elles.
-
- * * * * *
-
-Cela posé, et pour comprendre parfaitement la marche des expériences, il
-nous reste à dire quelques mots de ce curieux phénomène d'inertie
-électrique qu'on appelle la _self-induction_. Quand on veut établir un
-courant électrique, on éprouve une certaine résistance initiale qui
-cesse dès que le courant est établi; si ensuite on veut rompre le
-courant, il tend à se maintenir et on a autant de mal à l'arrêter qu'à
-arrêter une voiture une fois lancée. L'expérience journalière peut le
-montrer. Quelquefois les trolleys d'un tramway quittent un instant le
-fil qui amène le courant; à ce moment, on voit jaillir des étincelles.
-Pourquoi? Il passait un courant qui allait du fil au trolley; si le
-trolley s'éloigne un instant du fil, laissant un intervalle d'air qui
-est un obstacle au passage de l'électricité, le courant ne s'arrête pas
-pour cela, parce qu'il est lancé pour ainsi dire; il franchit l'obstacle
-sous forme d'étincelle. Ce phénomène est ce qu'on appelle la
-self-induction.
-
-La self-induction ou simplement la self, comme disent les ouvriers
-électriciens, est une véritable inertie. Le milieu ambiant oppose une
-résistance à la force qui tend à établir un courant électrique et à
-celle qui tend à faire cesser un courant préalablement établi, de même
-que la matière résiste à la force qui tend à la faire passer du
-repos au mouvement, ou au contraire du mouvement au repos. Il y a donc,
-à côté de l'inertie mécanique, une véritable inertie électrique.
-
-Mais nos projectiles cathodiques, nos électrons sont chargés. Quand ils
-se mettent en mouvement, ils font naître un courant électrique; quand
-ils s'arrêtent, le courant cesse. A côté de l'inertie mécanique, ils
-doivent donc posséder également l'inertie électrique. _Ils ont pour
-ainsi dire deux inerties, c'est-à-dire deux masses inertes, une masse
-réelle et mécanique, et une masse apparente due aux phénomènes de
-self-induction électro-magnétique._ En étudiant les deux déviations,
-électrique et magnétique, des rayons Bêta du radium ou des rayons
-cathodiques, on peut déterminer quelle est, dans la masse totale de
-l'électron, la part de ces deux masses. En effet, la masse
-électro-magnétique due aux causes que nous venons d'expliquer varie avec
-la vitesse, suivant certaines lois que la théorie de l'électricité nous
-fait connaître. En observant la relation entre la masse totale et la
-vitesse, on peut donc voir quelle est la part de la masse véritable et
-invariable, et celle de la masse apparente d'origine électro-magnétique.
-
-L'expérience a été réalisée et répétée par des physiciens très habiles.
-Le résultat est bien fait pour surprendre: la masse réelle est nulle,
-toute la masse de la particule est d'origine électro-magnétique. Voilà
-qui est de nature à modifier complètement nos idées sur l'essence
-de ce qu'on nomme matière. Mais ceci, est une autre histoire....
-
-On s'est demandé alors,--et c'est là que nous voulions en venir après
-ces quelques détours qui auront débroussaillé le chemin,--si la relation
-entre la masse et la vitesse des projectiles cathodiques, était la même
-que celle où nous avait conduits le principe de relativité.
-
-Le résultat des expériences est absolument net et concordant et
-certaines d'entre elles ont porté sur des rayons Bêta correspondant à
-une valeur de la masse décuple de la masse initiale. Ce résultat est
-celui-ci: les masses varient avec la vitesse et exactement suivant les
-lois numériques de la dynamique d'Einstein.
-
-Nouvelle et précieuse confirmation expérimentale, et qui tend à établir,
-elle aussi, que la mécanique classique n'était qu'une grossière
-approximation, valable tout au plus pour les médiocres vitesses
-auxquelles nous avons affaire dans le cours ridiculement borné de la vie
-quotidienne.
-
-Ainsi la masse des corps, cette propriété newtonienne qu'on croyait le
-symbole même de la constance et l'équivalent de ce qu'est, dans l'ordre
-des choses morales, la fidélité aux traités, n'est plus qu'un petit
-coefficient variable, ondoyant et relatif selon le point de vue. En
-vertu de la réciprocité que nous avons déjà précisée, lorsqu'il s'est
-agi de la contraction due à la vitesse, la masse d'un objet augmente
-pareillement non seulement s'il se déplace, mais si celui qui l'observe
-se déplace, et sans d'ailleurs qu'un autre observateur lié à
-l'objet puisse jamais constater la différence.
-
-Ainsi, une règle qui se meut à une vitesse d'environ 260 000 kilomètres
-par seconde aura non seulement sa longueur diminuée de moitié, mais en
-même temps sa masse doublée. Sa densité, qui est le rapport de sa masse
-à son volume, sera donc quadruplée.
-
-Les notions physiques qu'on croyait les mieux établies, les plus
-constantes, les plus inébranlables deviennent, déracinées par l'ouragan
-de la mécanique nouvelle, des choses flottantes, molles, plastiques et
-que modèle la vitesse.
-
- * * * * *
-
-D'autres vérifications de la formule nouvelle, et tout à fait
-indépendantes de celle que nous venons d'exposer, ont été fournies
-récemment par les physiciens.
-
-L'une des plus étonnantes est apportée par la spectroscopie.
-
-On sait, que lorsqu'on fait passer un rayon de lumière solaire,
-provenant d'une fente fine, à travers l'arête d'un prisme de verre, ce
-rayon s'étale à la sortie du prisme, comme un magnifique éventail dont
-les lames successives sont constituées par les couleurs de
-l'arc-en-ciel. Dans cet éventail coloré une observation attentive fait
-reconnaître de fines discontinuités, des lacunes étroites où il n'y
-a pas de lumière; on dirait des coupures faites par des ciseaux dans
-l'éventail polychrome, et qui sont les _raies_ sombres du spectre
-solaire. Chacune de ces raies correspond à un élément chimique déterminé
-et sert à l'identifier tant au laboratoire que dans le Soleil ou les
-étoiles.
-
-On a depuis longtemps expliqué que ces raies proviennent des électrons
-tournant très rapidement autour du centre de l'atome. Leurs changements
-soudains de vitesse produisent dans le milieu ambiant une onde (pareille
-à celle causée dans l'eau par la chute d'un caillou) et qui est une des
-ondes lumineuses caractéristiques de l'atome. Elle se manifeste par une
-des raies du spectre. Le physicien danois Bohr a récemment développé
-cette théorie dans tous ses détails, qui importent peu ici, et montré
-qu'elle rend compte avec exactitude des diverses raies spectrales
-correspondant aux éléments chimiques. Ceux-ci, je le rappelle, diffèrent
-entre eux par le nombre et la disposition des électrons gravitant dans
-leurs atomes.
-
-Or M. Sommerfeld a fait le raisonnement suivant: les électrons qui
-gravitent près du centre d'un atome doivent avoir une vitesse beaucoup
-plus grande que ceux qui gravitent vers l'extérieur, de même que les
-planètes inférieures, Mercure et Vénus, ont autour du Soleil des
-vitesses bien plus grandes que les planètes supérieures, Jupiter,
-Saturne. Il s'ensuit,--si les idées de Lorentz et d'Einstein sont
-exactes,--que la masse des électrons internes des atomes doit être plus
-grande que celle des électrons externes, _sensiblement_ plus
-grandes, car ces électrons tournent à des vitesses énormes. Le calcul
-montre alors que, dans ces conditions, chaque raie du spectre d'un
-élément chimique doit être en réalité composée d'un ensemble de
-plusieurs petites raies fines et juxtaposées. C'est précisément ce qui a
-été postérieurement (1916) constaté par Paschen. Il a trouvé que la
-structure des raies fines est très rigoureusement celle qu'annonçait
-Sommerfeld. Étonnante confirmation de l'hypothèse faite: exactitude de
-la nouvelle mécanique!
-
-Mais ce n'est pas tout. On sait que les rayons X sont des vibrations
-analogues à la lumière, de même origine, mais de longueur d'onde
-beaucoup plus courte, c'est-à-dire d'une plus grande fréquence. Donc,
-tandis que la lumière provient des électrons extérieurs de ce petit
-système solaire en miniature qu'est l'atome, les rayons X proviennent
-des électrons les plus rapides, c'est-à-dire les plus proches du centre.
-Il s'ensuit que la structure particulière des raies fines, due à la
-variation de la masse électronique avec la vitesse, doit être bien plus
-marquée encore pour les raies des rayons X que pour les raies spectrales
-de la lumière. C'est effectivement ce que l'expérience a constaté. Les
-chiffres caractérisant les faits observés correspondent exactement aux
-calculs de la mécanique nouvelle, à la variation prévue de la masse avec
-la vitesse.
-
-Il est donc établi que les phénomènes qui ont lieu dans le microcosme de
-chaque atome obéissent aux lois de la mécanique nouvelle, et non de
-l'ancienne, et qu'en particulier les masses en mouvement y varient comme
-le veut celle-là.
-
-L'expérience, «source unique de toute vérité», a prononcé.
-
-Nous voilà bien loin des idées naguère courantes. Lavoisier nous a
-enseigné que la matière ne peut se créer ni se détruire, qu'elle se
-conserve. Ce qu'il a voulu dire par là, c'est que la masse est
-invariable, et il l'a vérifié avec la balance. Et voici maintenant que
-les corps n'ont peut-être plus de masse,--si elle est entièrement
-d'origine électro-magnétique,--et voici en tout cas que cette masse
-n'est plus invariable. Cela ne veut pas dire que la loi de Lavoisier
-n'ait plus de sens. Il subsiste quelque chose qui se confond avec la
-masse aux petites vitesses. Mais enfin notre conception de la matière
-est violemment bouleversée. Ce que nous appelions matière, c'était avant
-tout la masse, qui était en elle ce qui nous semblait de plus tangible à
-la fois et de plus durable. Et maintenant cette masse n'existe pas plus
-que le temps et l'espace où nous croyions pouvoir la situer! Ces
-réalités n'étaient que des fantômes....
-
-Qu'on me pardonne ce que cet exposé a d'un peu ardu. Mais la nouvelle
-mécanique nous ouvre des horizons si étrangement nouveaux qu'elle vaut
-mieux qu'un regard dédaigneux et rapide. Pour contempler un vaste
-paysage dans un monde inexploré, il ne faut pas hésiter, même au prix
-d'un essoufflement passager, à grimper parfois une côte un peu rude.
-
- * * * * *
-
-Il est enfin une autre notion fondamentale de la mécanique, la notion
-d'_énergie_ qui, à la lumière de la théorie einsteinienne, nous apparaît
-sous un aspect inattendu et justifié dans une large mesure, lui aussi,
-par l'expérience.
-
-Nous avons vu qu'un corps chargé d'électricité et en mouvement oppose
-une certaine résistance au déplacement, par suite de cette inertie
-électrique qu'on appelle la self-induction. Le calcul et l'expérience
-montrent que, si on diminue les dimensions du corps portant une certaine
-quantité d'électricité, sans changer celle-ci, cette inertie électrique
-augmente. En effet, dans les hypothèses faites et si l'inertie est
-d'origine exclusivement électro-magnétique, les électrons ne sont plus
-que des sortes de sillages électriques se mouvant dans ce milieu
-propagateur des ondes électriques et lumineuses qu'on appelle l'éther.
-
-Les électrons ne sont plus rien par eux-mêmes; ils sont seulement,
-suivant l'expression de Poincaré, des sortes de «trous dans l'éther»,
-autour desquels s'agite celui-ci, à la manière d'un lac faisant des
-remous qui résistent à l'avancement d'un esquif.
-
-Mais alors, plus les trous dans l'éther seront petits, plus l'agitation
-de l'éther autour d'eux sera proportionnellement importante. Plus, par
-conséquent, l'inertie du «trou dans l'éther» qui constitue le corpuscule
-étudié sera grande. Que va-t-il s'ensuivre? On sait, par les
-mesures faites, que la masse du petit soleil de chaque atome, du _noyau
-positif_,--autour duquel tournent les planètes électrons,--on sait,
-dis-je, que ce _noyau positif_ a une masse beaucoup plus grande que
-celle d'un électron. Si cette masse, si l'inertie correspondante sont
-ici aussi d'origine électro-magnétique, il s'ensuit donc que le noyau
-positif des atomes est beaucoup plus petit que l'électron.
-
-Si nous considérons l'atome de l'hydrogène, le plus léger et le plus
-simple des gaz, nous savons qu'il est formé par une seule planète, par
-un seul électron négatif tournant autour du petit soleil central, autour
-du noyau positif. Nous savons aussi que la masse de l'électron est 2 000
-fois plus petite que celle de l'atome d'hydrogène. Il suit de tout cela,
-le calcul le montre, que le _noyau positif_ doit avoir un rayon 2 000
-fois plus petit que celui de l'électron. Or, les expériences des
-physiciens anglais ont établi que les grosses particules alpha des
-rayons du radium peuvent traverser plusieurs centaines de milliers
-d'atomes, sans être déviées sensiblement par le noyau positif. On en
-déduit que celui-ci est en effet bien plus petit que l'électron,
-conformément aux prévisions théoriques.
-
-Tout cela conduit irrésistiblement à penser que l'inertie de toutes les
-parties constituantes des atomes, c'est-à-dire de toute la matière, est
-exclusivement d'origine électro-magnétique. Il n'y a plus de matière, il
-n'y a plus que de l'énergie électrique, qui, par les réactions que
-le milieu ambiant exerce sur elle, nous fait croire fallacieusement à
-l'existence de ce quelque chose de substantiel et de massif que les
-générations ont accoutumé d'appeler _matière_.
-
-Mais de tout cela il ressort aussi par des calculs et des raisonnements
-simples et élégants d'Einstein,--et dont je ne puis ici que laisser
-deviner la marche,--que la masse et l'énergie sont la même chose, ou du
-moins sont les deux faces d'une même médaille. Donc, plus de masse
-matérielle, rien que de l'énergie dans l'univers sensible. Étrange
-aboutissement, presque spiritualiste en un sens, de la physique moderne!
-
-D'après tout cela, la plus grande partie de la «masse» des corps serait
-due à une énergie interne considérable et cachée. C'est cette énergie
-que nous voyons se dissiper peu à peu dans les corps radioactifs, seuls
-réservoirs d'énergie atomique ouverts jusqu'ici sur l'extérieur.
-
-Si tout cela est vrai, si énergie et masse sont synonymes, si la masse
-n'est que de l'énergie, réciproquement l'énergie libre doit posséder des
-propriétés massives. Effectivement, la lumière par exemple a une masse.
-Des expériences précises ont en effet montré qu'un rayon de lumière,
-frappant un objet matériel, exerce sur lui une pression qui a été
-mesurée. La lumière a une masse, donc elle a un poids comme toutes les
-masses. Nous verrons d'ailleurs, à propos de la nouvelle forme donnée
-par Einstein au problème de la gravitation, une autre preuve
-directe,--et combien belle!--que la lumière est pesante.
-
-On peut calculer que la lumière reçue du Soleil sur la Terre en
-l'espace d'une année pèse un peu plus de 58 000 tonnes. C'est peu si
-l'on songe au poids formidable de charbon qu'il faudrait pour entretenir
-sur ce globule terraqué la température assez douce, en somme, qu'y
-maintient le Soleil,... au cas où celui-ci s'éteindrait brusquement.
-
-La différence provient de ceci: quand nous nous chauffons avec un
-certain poids de charbon, nous n'utilisons qu'une faible partie de son
-énergie disponible, son énergie chimique. Toute son énergie
-intra-atomique nous reste inaccessible. C'est fâcheux, sans quoi il
-suffirait de quelques grammes de charbon pour chauffer, l'année durant,
-toutes les villes et toutes les usines de France. Que de problèmes en
-seraient simplifiés! Quand l'humanité sera sortie de l'ignorance et de
-la maladresse barbare où elle croupit, c'est-à-dire dans quelques
-centaines de siècles, nous verrons cela. Oui, nous verrons cela. Ce sera
-un beau spectacle en vérité, et dont on a le droit de se réjouir par
-avance.
-
-En attendant, le Soleil, comme tous les astres, comme tous les corps
-incandescents, perd peu à peu de son poids à mesure qu'il rayonne. Mais
-avec une telle lenteur que nous n'avons pas à craindre de le voir, de si
-tôt, s'évanouir à nos yeux, pareil à ces êtres de choix qui meurent de
-s'être trop donnés.
-
- * * * * *
-
-Voici, pour en finir avec la mécanique d'Einstein, une bien suggestive
-application de ces idées sur l'identité de l'énergie et de la masse.
-
-Il y a en chimie une loi élémentaire bien connue et qui s'appelle loi de
-Prout. Elle dit que les masses atomiques de tous les éléments doivent
-être des multiples entiers de celle de l'hydrogène. Celui-ci étant, de
-tous les corps connus, celui dont l'atome est le plus léger, la loi de
-Prout partait de l'hypothèse que tous les atomes sont construits d'après
-un élément fondamental qui est l'atome d'hydrogène. Cette unité supposée
-de la matière semble de plus en plus démontrée par les faits. D'une
-part, il est prouvé que les électrons provenant d'éléments chimiques
-différents sont identiques. D'autre part, dans les transformations des
-corps radioactifs nous voyons des atomes lourds émettre successivement
-plusieurs atomes du gaz hélium en se simplifiant. Enfin, le grand
-physicien britannique Rutherford a montré en 1919 qu'en bombardant, dans
-certaines conditions, au moyen des rayons du radium, les atomes du gaz
-azote, on peut en arracher des atomes d'hydrogène. Cette expérience,
-d'une importance qui n'a pas été assez aperçue et qui constitue en somme
-le premier exemple d'une transmutation réellement accomplie par l'homme,
-tend, elle aussi, à prouver la validité de l'hypothèse de Prout.
-
-Pourtant, lorsqu'on mesure exactement et qu'on compare les masses
-atomiques des divers éléments chimiques, on constate qu'elles ne suivent
-pas exactement la loi de Prout. Par exemple, la masse atomique de
-l'hydrogène étant 1, celle du chlore est 35,46, ce qui n'est pas un
-multiple entier de 1.
-
-Or on peut calculer que si la formation des atomes complexes à partir de
-l'hydrogène s'accompagne,--comme il est probable,--de variation
-d'énergie interne, par suite d'une certaine quantité d'énergie rayonnée
-dans la combinaison, il s'ensuivra nécessairement (puisque l'énergie
-perdue est pesante) des variations de la masse du corps résultant qui
-rendent très bien compte des écarts constatés à la loi de Prout.
-
- * * * * *
-
-Dans notre promenade un peu hâtive, et en zig-zag, à travers la
-broussaille des faits nouveaux qui étayent et vérifient la mécanique
-ébauchée par Lorentz, achevée par Einstein, notre démarche a été assez
-heurtée. C'est que, faute de la terminologie et des formules techniques
-dont l'appareil, ici, serait par trop rébarbatif, on doit se contenter
-de quelques raids hardiment et rapidement poussés dans le secteur à
-reconnaître. Ils auront suffi, peut-être, pour comprendre quel
-bouleversement total des bases mêmes de la science, quelle explosion
-dans ses fondements séculaires a produite la fulgurante synthèse
-einsteinienne.
-
-Vraiment des lumières nouvelles rayonnent maintenant sur ceux qui,
-lentement, s'efforcent à la rude escalade du savoir, et, ayant sagement
-renoncé à chercher les «pourquoi», veulent du moins scruter quelques
-«comment».
-
-Peu avant sa mort et prévoyant avec son intuition géniale l'avènement de
-la nouvelle mécanique, Poincaré conseillait aux professeurs de ne pas
-l'enseigner aux enfants avant qu'ils fussent pénétrés jusqu'aux moelles
-de la mécanique classique.
-
-«C'est, ajoutait-il, avec la mécanique ordinaire qu'ils doivent vivre;
-c'est la seule qu'ils auront jamais à appliquer; quels que soient les
-progrès de l'automobile, nos voitures n'atteindront jamais les vitesses
-où elle n'est plus vraie. L'autre n'est qu'un luxe et l'on ne doit
-penser au luxe que quand il ne risque plus de nuire au nécessaire.»
-
-Pour un peu, j'en appellerais de ce texte de Poincaré à Poincaré
-lui-même. Car pour lui, ce luxe, la vérité, était la seule chose
-nécessaire. Ce jour-là, assurément il songeait aux enfants. Mais les
-hommes cessent-ils jamais d'être des enfants? A cela le maître trop tôt
-disparu eût répondu peut-être, de sa voix grave adoucie d'un sourire:
-«Oui; du moins il est plus commode de le supposer.»
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE CINQUIÈME
-
-LA RELATIVITÉ GÉNÉRALISÉE
-
- _La pesanteur et l'inertie || Ambiguïté de la loi de Newton ||
- Équivalence de la Gravitation et d'un mouvement accéléré || L'obus
- de Jules Verne et le principe d'inertie || Pourquoi les rayons
- lumineux gravitent || Comment on pèse les rayons des étoiles ||
- Une éclipse d'où jaillit la lumière._
-
-
-Nous voici parvenu au seuil de ce mystère: la gravitation.
-
-Dans le chapitre précédent on a vu comment Einstein a centralisé
-magnifiquement, sous une loi unique, les mouvements lents des objets
-massifs et ceux bien plus rapides de la lumière. Auparavant c'étaient
-dans l'Univers des provinces séparées et anarchiques.
-
-Les mêmes lois, nous le savons maintenant, régissent la mécanique et
-l'optique; s'il avait paru en être autrement c'est qu'aux vitesses
-voisines de celle de la lumière les longueurs et les masses des objets
-subissent, pour l'observateur, une variation qui est insensible aux
-vitesses usuelles. C'est par sa puissance de synthèse que la mécanique
-einsteinienne est splendide. Grâce à elle nous apercevons dans le
-surprenant univers où passent, éphémères, nos pensées et nos angoisses,
-plus d'unité qu'auparavant, donc plus d'harmonie, plus de beauté.
-
-Pourtant la théorie de la relativité laissait jusqu'ici de côté un
-phénomène fondamental, essentiel, répandu partout et toujours dans le
-cosmos: la gravitation, propriété mystérieuse des corps qui gouverne les
-atomes infimes aussi bien que les étoiles géantes et dirige leurs
-trajectoires suivant des courbes majestueuses.
-
-L'attraction universelle que, sur la Terre, nous appelons pesanteur,
-était parmi les phénomènes une sorte d'île escarpée et sans rapport avec
-le reste de la philosophie naturelle.
-
-La mécanique d'Einstein, telle que nous l'avons exposée jusqu'ici,
-passait à côté de cette île sans l'aborder. C'est pourquoi, sous cette
-forme, on l'appelait _théorie de la relativité restreinte_. Pour en
-faire un instrument de synthèse achevé, il restait à y faire entrer le
-phénomène de la gravitation. C'est par cela qu'Einstein a couronné son
-oeuvre et que son système a pris la forme admirable désignée
-maintenant sous le nom de _théorie de la relativité généralisée_.
-
-Einstein a tiré la gravitation universelle de son «splendide isolement»,
-et l'a attachée, docile et vaincue, au char triomphal de sa mécanique.
-Bien plus, il a donné de la loi célèbre de Newton une forme plus
-exacte et que l'expérience, juge sans appel, a reconnue la seule
-correcte.
-
-Comment il y est parvenu, par quelle chaîne subtile et forte de
-raisonnements et de calculs fondés sur les faits, c'est ce que je vais
-m'efforcer maintenant d'exposer, en tâchant, une fois encore, d'éviter
-avec soin au passage les réseaux de fils barbelés de la terminologie
-mathématique.
-
-Pourquoi Newton a-t-il cru--et toute la science classique après lui--que
-la gravitation, la chute des corps, ne rentre pas dans la mécanique dont
-il a formulé les lois? Pourquoi en un mot a-t-il considéré la
-gravitation comme une force, ou--pour employer un terme plus vague mais
-plus général--comme une action qui fait que les corps pesants ne se
-déplacent pas _librement_ dans l'espace vide?
-
-_C'est à cause du principe d'inertie._ Ce principe, base de toute la
-mécanique newtonienne, peut s'exprimer ainsi: un corps sur lequel n'agit
-aucune force conserve une vitesse et une direction invariables.
-
-Pourquoi adjoint-on aux machines à vapeur ces roues massives qu'on
-appelle des «volants» et qui tournent à vide? Parce que le principe
-d'inertie est sûrement à peu près vrai. Lorsque la machine subit un
-à-coup, un arrêt brusque et bref, une accélération imprévue, le volant
-est là pour remettre les choses en état. Entraîné par sa vitesse acquise
-et entraînant à son tour la machine il tend à conserver cette vitesse et
-empêche et corrige aussi bien les ralentissements accidentels que
-les accélérations. Ce principe est donc fondé sur l'expérience, et plus
-précisément sur celles de Galilée qui l'a vérifié en faisant rouler des
-billes sur des plans diversement inclinés.
-
-Par exemple on constate qu'une bille lancée sur un plan horizontal
-parfaitement poli conserve une même direction et une vitesse qui
-resterait uniforme, si la résistance de l'air et le frottement sur le
-plan n'intervenaient pour la réduire peu à peu jusqu'à zéro. On observe
-en effet qu'en réduisant ces résistances de frottement la bille tend à
-conserver de plus en plus longtemps sa vitesse.
-
-C'est sur une foule d'expériences analogues qu'est basé le principe
-d'inertie de Newton. Ce principe n'a donc nullement le caractère d'une
-vérité mathématique d'évidence. Cela est si vrai que les anciens,
-contrairement à notre mécanique classique, croyaient que le mouvement
-s'arrête dès que cesse la cause qui lui a donné naissance. Certains
-philosophes grecs avaient encore une autre manière de voir; ils
-pensaient que tout corps, si rien ne vient à le contrarier, prendra un
-mouvement circulaire, parce que c'est le plus noble de tous les
-mouvements.
-
-Nous verrons plus loin comment le principe d'inertie de la mécanique
-généralisée d'Einstein s'apparente étrangement à cette dernière
-conception et en même temps à la curieuse déclinaison, au _clinamen_ que
-le grand et profond Lucrèce attribuait à la trajectoire libre de ses
-atomes. Mais n'anticipons pas....
-
- * * * * *
-
-Cette affirmation qu'un objet abandonné librement à lui-même et
-soustrait à l'action de toute force garde sa vitesse et sa direction, ce
-principe d'inertie ne peut prétendre à être autre chose qu'une vérité
-d'expérience.
-
-Or les observations qui servent de base à ce principe, celles de Galilée
-en particulier, et toutes celles que les physiciens pourraient imaginer,
-ne sauraient être parfaitement démonstratives, parce qu'il est
-impossible, dans la pratique, de soustraire complètement un mobile à
-l'action de toute force extérieure, résistance de l'air, frottement ou
-autre.
-
-Je sais bien que Newton a fondé ce principe non pas seulement sur les
-observations terrestres, mais sur celles des astres. Il a remarqué que,
-_abstraction faite de l'action attirante des autres corps célestes_, et
-pour autant qu'il est possible d'en juger, les planètes semblent
-conserver leur direction et leur vitesse par rapport à la voûte étoilée.
-Mais les relativistes pensent que les mots soulignés dans la phrase
-précédente, et qui correspondent à la pensée de Newton, constituent une
-pétition de principe. Son raisonnement présuppose que les planètes ne
-circulent pas _librement_, qu'elles sont contraintes dans leur mouvement
-par une force que Newton a appelée attraction universelle.
-
-Nous verrons comment Einstein a été amené à penser que celle-ci n'est
-peut-être pas une force, et alors la conclusion du raisonnement est
-tout autre. Quoi qu'il en soit, le principe d'inertie classique est une
-vérité fondée sur des expériences (d'ailleurs toujours imparfaites), et
-qui comme telle doit rester sous le contrôle perpétuel des faits. Tout
-ce qu'on en peut affirmer c'est qu'il correspond pratiquement,
-c'est-à-dire à peu près, à ce qu'on constate.
-
-Newton le considérait non pas de la sorte, non pas comme une
-approximation plus ou moins exacte mais comme une vérité rigoureuse.
-
-C'est pourquoi, observant que les planètes se meuvent non en ligne
-droite, mais suivant des courbes, il en déduisait (ce qui est la
-pétition de principe incriminée) qu'elles étaient soumises à une force
-centrale, la gravitation. C'est pourquoi les corps pesants, les corps
-gravitants, ne lui semblaient pas justiciables des lois mécaniques qu'il
-avait d'abord établies pour les corps librement abandonnés à eux-mêmes.
-C'est pourquoi en un mot, la loi de gravitation de Newton, et les lois
-de la dynamique de Newton sont des choses distinctes et séparées.
-
-Ce grand génie, ce cerveau sans égal était pourtant un cerveau humain.
-Notre immortel Descartes, après avoir décidé de ne rien affirmer que ce
-qu'il percevait clairement et distinctement, a cependant lancé des
-affirmations singulières et des hypothèses fort occultes sur la glande
-pinéale et les esprits animaux. Pareillement Newton après avoir posé en
-principe _Hypotheses non fingo_ a placé à la base de sa mécanique les
-hypothèses du temps absolu et de l'espace absolu. A la base de sa
-géniale théorie de la gravitation il a placé l'hypothèse--d'ailleurs
-plus admissible _a priori_--de l'existence d'une force gravitationnelle
-particulière.
-
-Ce sont là des faiblesses inhérentes aux plus grands hommes. Elles
-doivent nous faire admirer davantage les côtés lumineux de leur
-oeuvre. Tant est profond, même lorsqu'il dévie de la ligne droite, le
-sillon creusé par ces grands défricheurs de l'inconnu, que deux siècles
-et demi ont passé avant qu'on songe même à rechercher si la
-discrimination faite par Newton entre les phénomènes purement mécaniques
-et les phénomènes gravitationnels est réellement fondée.
-
-Le grand honneur d'Einstein est de l'avoir victorieusement tenté; son
-honneur, après avoir fait table rase de maintes acquisitions qu'on
-croyait définitives, est d'avoir fondu la gravitation et la mécanique
-dans une synthèse superbe, et de nous avoir mieux fait sentir l'Unité
-sublime du monde.
-
- * * * * *
-
-Au vrai, et avant même de pénétrer plus loin dans les allées profondes
-et merveilleuses de la relativité généralisée, il est évident _a priori_
-que la loi de l'attraction universelle de Newton ne peut plus être
-maintenant considérée comme satisfaisante.
-
-Elle affirme: _Les corps s'attirent en raison directe de leurs
-masses et en raison inverse du carré de leurs distances_. Qu'est-ce à
-dire? Nous avons vu que les masses des corps varient avec leurs
-vitesses. Lorsqu'on introduit par exemple la masse de la planète Terre
-dans les calculs où intervient la loi de Newton, de quoi s'agit-il donc?
-S'agit-il de la masse qu'aurait la Terre si elle ne tournait pas autour
-du Soleil? S'agit-il au contraire de la masse plus grande qu'elle
-possède par suite de sa translation? Mais cette translation n'a pas
-toujours la même rapidité puisque la Terre décrit une ellipse et non un
-cercle? Et alors quelle valeur de cette masse variable introduira-t-on
-dans le calcul? Celle qui correspond au périhélie ou à l'aphélie, à
-l'époque où la Terre se déplace le plus vite, ou à celle qui ralentit
-son mouvement orbital? D'ailleurs ne devra-t-on pas tenir compte aussi
-de la vitesse de translation du système solaire qui, selon les saisons,
-augmente ou diminue celle de la Terre.
-
-D'autre part dans la loi de Newton, qu'introduirons-nous comme distance
-de la Terre au Soleil? Sera-ce la distance relative à un observateur
-placé sur la Terre ou sur le Soleil, ou au contraire immobile au centre
-de la Voie Lactée et ne participant pas au mouvement de notre système à
-travers celle-ci? Ici encore on aura des valeurs différentes suivant les
-cas, puisque les distances spatiales varient, nous l'avons vu avec
-Einstein, selon la vitesse relative de l'observateur.
-
-La loi de Newton, en dépit de sa forme si simple, si esthétique,
-est donc ambiguë et peu nette. Je sais bien que les différences dont
-nous venons de parler sont faibles; mais elles ne sont pas pour cela
-négligeables, le calcul le montre.
-
-Sous sa forme classique, il est donc certain pour les einsteiniens et
-sans préjudice des considérations où nous allons entrer, que la loi de
-Newton est obscure et doit être modifiée et complétée.
-
-Ces remarques préliminaires auront peut-être ceci d'utile, qu'elles nous
-achemineront vers l'état d'esprit un peu nécessaire aux iconoclastes...
-et dans la science les iconoclastes sont parfois les ouvriers du
-progrès. Les idoles auxquelles ces remarques nous habitueront à voir
-porter quelques coups injurieux sont la conception et la loi
-newtoniennes de la gravitation.
-
-Laplace a écrit dans son exposition du système du monde: «Il est
-impossible de ne pas convenir que rien n'est mieux démontré dans la
-philosophie naturelle que le principe de la gravitation universelle en
-raison des masses et réciproque au carré des distances.»
-
-Rien ne mesure aussi bien que cette phrase d'un savant illustre la
-grandeur du progrès accompli par Einstein lorsqu'il a, comme nous allons
-voir, perfectionné ce qu'on croyait le symbole même, l'exemple le plus
-achevé de la vérité scientifique: la loi célèbre de Newton.
-
- * * * * *
-
-La gravitation, la pesanteur a ceci de commun avec l'inertie des corps,
-qu'elle est un phénomène parfaitement général. Tous les objets
-matériels, tous les corps quel que soit leur état physique et chimique
-sont à la fois inertes (c'est-à-dire qu'ils résistent suivant leur masse
-aux forces tendant à les déplacer) et pesants, (c'est-à-dire qu'ils
-tombent lorsqu'ils sont librement abandonnés).
-
-Mais il est une chose curieuse, que Newton avait déjà constatée sans en
-apercevoir la signification et qu'il considérait comme une simple et
-extraordinaire coïncidence: le nombre qui définit l'inertie d'un corps
-est le même qui définit son poids. Ce nombre c'est la masse.
-
-Reprenons l'exemple qui m'a servi dans un chapitre précédent à propos de
-la mécanique d'Einstein. Si deux trains tirés par deux locomotives
-identiques démarrent dans les mêmes conditions et que la vitesse
-communiquée au premier train au bout d'une seconde soit double de celle
-du second, on en déduira que l'inertie, la masse inerte du second train
-(abstraction faite des frottements des rails) est deux fois plus grande
-que celle du premier. Or si nous mettons ensuite nos deux trains sur la
-bascule, nous constatons que le poids du second est, de même, deux fois
-plus grand que celui du premier.
-
-Cette expérience qui, sous la forme que nous lui donnons est
-grossière, a été faite avec une extrême précision par les physiciens au
-moyen de méthodes délicates qui importent peu ici. Le résultat a été
-semblable: la masse inerte et la masse pesante des corps sont exprimées
-rigoureusement par les mêmes nombres.
-
-Newton n'avait vu là qu'une coïncidence. Einstein y a trouvé la clef du
-donjon hermétique et inviolé où la gravitation s'isolait du reste de la
-nature.
-
-Voici comment:
-
-Une chose est remarquable dans la pesanteur, dans la gravitation: quelle
-que soit la nature des objets, ils tombent tous avec la même vitesse
-(abstraction faite de la résistance de l'air). On le constate facilement
-en laissant tomber en même temps, dans un long tube où on a fait le
-vide, des objets les plus divers: ils parviennent tous en même temps au
-bas du tube.
-
-Une tonne de plomb ou une feuille de papier lâchés ensemble du haut
-d'une tour dans le vide atteignent le sol simultanément, avec une
-vitesse dont l'accélération, est de 981 centimètres par seconde.
-
-C'est un fait que Lucrèce connaissait déjà. Voici en effet ce
-qu'écrivait il y a deux mille ans l'immortel et profond poète:
-
- ... Nulli, de nulla parte, neque ullo
- Tempore, inane potest vacuum subsistere rei,
- Quin sua quod natura petit concedere pergat.
- Omnia quapropter debent per inane quietum
- Aeque ponderibus non æquis concita ferri[7].
-
- [7] _De Natura Rerum_, liv. II, vers 235-240.
-
-Si la pesanteur était une _force_ analogue à l'attraction
-électrique, à la traction d'une locomotive, ou bien à l'action
-propulsive d'une charge de poudre, il ne devrait pas en être ainsi. Les
-vitesses qu'elle imprime à des masses disparates devraient être
-différentes. Les deux trains inégalement massifs de notre exemple
-précédent reçoivent des accélérations inégales sous l'impulsion de la
-même locomotive. Pourtant, si subitement une fosse profonde s'ouvrait
-sous eux, ils y tomberaient avec la même vitesse.
-
-De là à penser que la gravitation n'est pas une force comme le voulait
-Newton, mais simplement une propriété de l'espace dans lequel se meuvent
-librement les corps, il n'y a qu'un pas. Einstein le franchit sans
-hésitation.
-
-Imaginons dans un colossal gratte-ciel un ascenseur dont le câble de
-retenue soudain se rompt. L'ascenseur va tomber d'un mouvement accéléré,
-moins vite cependant qu'il ne ferait dans le vide, à cause de la
-résistance de l'air et du frottement de la cage de l'appareil. Mais
-imaginons par surcroît que la machine électrique qui actionne
-l'ascenseur ait, du même coup, son commutateur inversé, et accélère la
-chute de telle sorte que la vitesse descendante s'accroisse chaque
-seconde de 981 centimètres. Réaliser cela ne serait qu'un jeu pour les
-ingénieurs, bien que l'intérêt de cette expérience n'ait pas,
-jusqu'aujourd'hui, paru assez évident pour la justifier. Mais pourquoi
-n'aurions-nous pas le droit, de nous écrier parfois comme le poète,
-lorsqu'il s'agit de clarifier un sujet,
-
- Si tu veux faisons un rêve?
-
-Voici donc notre rêve réalisé, et l'ascenseur tombe de très haut avec
-précisément la vitesse accélérée d'un objet lâché librement dans le
-vide.
-
-Si les passagers ont gardé dans cette chute vertigineuse assez de
-sang-froid pour observer ce qui arrive, ils remarqueront que leurs pieds
-cessent de presser sur le plancher de l'appareil. Ils pourront soudain
-se croire semblables à la charmante et poétique princesse de La Fontaine
-
- une herbe n'aurait pas
- Senti la trace de ses pas...
-
-Les porte-monnaie de nos passagers, même s'ils sont pleins d'or,
-cesseront de peser dans leurs poches,--ce qui pourra leur causer un
-moment d'émotion. Leurs chapeaux, s'ils leur échappent des mains,
-resteront suspendus dans l'air à côté d'eux. Se sont-ils précautionnés
-d'une balance? Ils observeront que les plateaux restent en équilibre,
-même si on y pose des poids très différents. Tout cela parce que ces
-objets tombent vers le sol, par l'effet naturel de la pesanteur, avec la
-même vitesse que l'ascenseur lui-même. La pesanteur en a disparu.
-
- * * * * *
-
-Jules Verne avait déjà décrit des effets semblables dans l'obus qui
-porte ses héros de la Terre à la Lune et au moment où le romanesque
-projectile arrive au «point neutre», à l'endroit où, échappant à
-l'attraction terrestre, il ne subit pas encore celle de la Lune. Le bon
-Jules Verne a d'ailleurs commis quelques petites hérésies scientifiques
-au sujet de cet obus. Il a particulièrement oublié que--en vertu même du
-principe d'inertie dans ce qu'il a de plus grossièrement évident--les
-infortunés voyageurs devaient être aplatis comme galette, contre le
-culot de l'obus, à l'instant du départ du coup. Il a cru aussi, bien à
-tort, que les objets cessaient de peser dans l'obus seulement à
-l'instant où il passe exactement entre les deux sphères d'attraction
-terrestre et lunaire.
-
-Passons sur ces vétilles du romancier et revenons à l'image excellente
-qu'il nous a prophétiquement fournie pour la commodité de notre exposé
-einsteinien.
-
-Considérons donc le projectile lorsqu'il commence à tomber librement
-vers la Lune[8]. Il est évident qu'à partir de cet instant et
-jusqu'à ce qu'il ait atterri ou plutôt _aluni_..., il se comportera
-exactement comme notre ascenseur--je devrais dire notre _descenseur_--de
-tout à l'heure.
-
- [8] Il est évident que nous supposons l'obus sans rotation,
- c'est-à-dire que le canon du Columbia ne doit pas, dans nos
- hypothèses, avoir été un canon rayé. Cette précision est
- indispensable, car si l'obus tournait il s'y produirait des effets
- de force centrifuge qui rendraient les phénomènes et du même coup
- notre démonstration plus compliqués. On jugera peut-être que
- celle-ci l'est déjà à souhait.
-
-Pendant cette chute vers la Lune, les passagers--miraculeusement
-échappés à l'aplatissement fatal du départ--verront tous les objets
-autour d'eux soudain démunis de leur poids rester suspendus en l'air,
-et, sous l'influence de la moindre chiquenaude, aller se coller aux
-parois ou à la voûte ogivale de l'obus. Eux-mêmes se sentiront d'une
-extraordinaire légèreté et sans effort feront les bonds les plus
-prodigieux, à rendre jaloux Nijinski.
-
-C'est qu'eux-mêmes et tous les objets voisins tombent vers la Lune avec
-la même vitesse que l'obus. D'où pour eux disparition de la pesanteur,
-de la gravitation, soudain subtilisées comme par un magicien. Le
-magicien, c'est le mouvement accéléré comme il convient, c'est la chute
-libre des observateurs.
-
-En résumé, pour supprimer en un lieu quelconque les effets apparents de
-la gravitation, il suffit que l'observateur possède une vitesse
-convenablement accélérée. C'est ce qu'Einstein appelle le «principe
-d'équivalence»: équivalence des effets de la pesanteur et de ceux d'un
-mouvement accéléré.
-
-L'un et l'autre sont indiscernables.
-
-Supposons notre obus de Jules Verne et ses infortunés passagers
-transportés très loin de la Lune, de la Terre et du Soleil même, en un
-de ces endroits déserts et glacés de la Voie Lactée où n'existe
-aucune matière, et si éloigné de toutes les étoiles qu'il n'y a plus là
-pesanteur ni attraction, et que notre obus abandonné y restera immobile.
-Dans ces conjonctures, cela est clair, il n'y aura ni haut, ni bas, ni
-pesanteur pour les passagers de l'obus. Ils se trouveront débarrassés et
-allégés de toutes les contingences du poids. Ils pourront indifféremment
-se mettre debout sur la paroi interne du sommet de l'obus ou sur son
-culot, comme ce fut durant qu'ils tombaient vers la Lune.
-
-Imaginons maintenant que l'Enchanteur Merlin survienne subrepticement
-puis, ayant attaché une corde à l'anneau extérieur qui surmonte le
-projectile, se mette à le tirer d'un mouvement uniformément accéléré.
-Que se passe-t-il alors pour les passagers? Ils remarquent soudain
-qu'ils ont retrouvé leur poids et qu'ils sont rivés au plancher de
-l'obus, à peu près comme, avant leur voyage, ils étaient fixés au sol de
-notre planète terraquée. Si même le mouvement de l'Enchanteur Merlin
-s'accélère de 981 centimètres par seconde, ils éprouveront exactement
-les mêmes sensations pesantes que sur la Terre.
-
-Ils remarqueront que si, à un moment donné, ils lâchent en l'air une
-assiette, elle tombera sur le plancher et s'y brisera. «C'est,
-penseront-ils, parce que nous sommes de nouveau soumis à la pesanteur;
-cette assiette tombe en vertu de son poids, de sa masse pesante.» Mais
-l'Enchanteur Merlin dira lui: «Cette assiette tombe parce qu'elle a
-gardé, en vertu de son inertie, de sa masse inerte, la vitesse
-ascendante qu'elle possédait au moment qu'on l'a lâchée. Aussitôt après,
-puisque je tire l'obus d'un mouvement accéléré, la vitesse ascendante de
-celui-ci a dépassé celle de l'assiette lâchée. C'est pourquoi le fond de
-l'obus, dans sa course ascendante accélérée est venu heurter l'assiette
-et la briser.»
-
-Ceci prouve que le poids d'un corps, sa gravitation, est indiscernable
-de son inertie. Masse inerte, masse pesante sont deux choses, non pas
-égales par une extraordinaire coïncidence comme le croyait Newton, mais
-identiques et inséparables. Ces deux choses n'en sont qu'une.
-
-Et alors nous sommes amenés à penser que les lois de la pesanteur et
-celles de l'inertie, les lois de la gravitation et celles de la
-mécanique doivent être identiques, ou du moins doivent être des
-modalités d'une chose unique. Pareillement la face et le profil d'un
-même visage ne sont que ce même visage vu sous deux angles différents.
-
-Si même les voyageurs de notre obus--qui sont vraiment des sortes de
-cobayes!--mettent l'oeil au hublot et voient la corde qui les
-remorque, leur illusion persistera. Ils se croiront suspendus et
-immobiles en un point de l'espace où la pesanteur est ressuscitée,
-c'est-à-dire, comme disent les spécialistes, en un point de l'espace où
-règne un «champ de gravitation».
-
-Cette locution est analogue à l'expression courante de «champ
-magnétique» qui désigne une région de l'espace où s'exercent des
-actions magnétiques, où la boussole se voit imposer une orientation.
-
-En résumé, on peut en tout lieu remplacer un champ de gravitation,
-remplacer l'effet de la pesanteur par un mouvement convenablement
-accéléré de l'observateur et réciproquement. Il y a équivalence complète
-entre les effets de la pesanteur et ceux d'un mouvement approprié.
-
- * * * * *
-
-Ceci va nous permettre d'établir maintenant, avec beaucoup de
-simplicité, ce fait fondamental qu'on ne soupçonnait pas il y a quelques
-années et qui a été brillamment démontré par l'expérience: _la lumière
-ne se propage pas en ligne droite dans les parties de l'Univers où il y
-a de la gravitation, mais sa trajectoire est incurvée comme celle des
-objets pesants._
-
-Nous avons établi au cours d'un précédent chapitre que dans le continuum
-à quatre dimensions où nous vivons, que l'on pourrait appeler
-l'espace-temps, et que nous appellerons plus simplement l'Univers, il y
-a quelque chose qui reste constant, et identique pour des observateurs
-se déplaçant à des vitesses données et différentes. C'est l'«Intervalle»
-des événements.
-
-Il est naturel de penser que cet «Intervalle» restera identique même si
-la vitesse de l'observateur varie, même si elle est accélérée comme
-celle de notre ascenseur ou de l'obus de Jules Verne pendant leur chute.
-
-En effet si, pour deux observateurs se déplaçant à des vitesses
-différentes, quelque chose dans l'Univers est un _invariant_ comme
-disent les physiciens, c'est-à-dire est invariable, ce quelque chose
-doit _naturellement_ rester tel pour un troisième observateur dont la
-vitesse passe graduellement de celle du premier à celle du second, et
-qui, par conséquent, est animé d'un mouvement uniformément accéléré.
-
-Des conséquences fondamentales en découlent.
-
-Une chose d'abord est évidente, admise d'un consentement unanime par
-tous les physiciens: c'est que dans le vide, et en un point de l'espace
-où ne s'exerce aucune force et où il n'y a pas de pesanteur, la lumière
-se propage en ligne droite. Cela est certain pour beaucoup de motifs et
-d'abord par pure raison de symétrie, parce qu'en une région du vide
-isotrope, un rayon que rien ne sollicite ne doit point dévier de sa
-marche rectiligne, dans un sens ou dans l'autre. Cela est évident
-quelque hypothèse qu'on fasse sur la nature de la lumière, et même si,
-comme Newton, on suppose qu'elle est formée de particules pesantes.
-
-Ceci admis, supposons maintenant qu'en un point de l'Univers où il y a
-de la pesanteur, à la surface de la Lune, par exemple, un merveilleux
-fusil puisse tirer une balle qui possède et garde (tout le long de la
-trajectoire) la vitesse de la lumière.
-
-Cette balle décrira une trajectoire très tendue, à cause de sa grande
-vitesse, et néanmoins incurvée vers le sol lunaire, à cause de la
-pesanteur. Puisque nous pouvons cueillir à loisir dans le champ des
-hypothèses, rien ne nous empêche de supposer que cette balle est une
-balle traçante qui marque sa trajectoire par une légère traînée
-lumineuse. La grande guerre a connu des balles de ce genre.
-
-Cette balle, en même temps qu'elle avance, tombe chaque seconde vers le
-sol lunaire, d'une quantité égale à celle dont tomberait tout autre
-projectile lancé à n'importe quelle vitesse, ou même sans vitesse. Tous
-les objets près de la surface du sol tombent (dans le vide) avec la même
-vitesse verticale, et qui est indépendante de leur déplacement dans le
-sens horizontal. C'est même pour cela que les trajectoires des
-projectiles sont d'autant plus incurvées qu'ils ont une plus faible
-vitesse initiale.
-
-Observée à travers les hublots de l'obus de Jules Verne (qui, au même
-moment, tombe librement vers la Lune), la trajectoire de cette balle
-paraîtra aux passagers une ligne droite parce qu'elle tombe avec la même
-vitesse qu'eux.
-
-Supposons qu'un rayon lumineux provenant de la lueur du fusil sorte de
-celui-ci en même temps que la balle, en la rasant, et dans la même
-direction. Ce rayon lumineux sera évidemment rectiligne pour les
-passagers de l'obus, puisque la lumière se propage en ligne droite quand
-il n'y a pas de pesanteur. Par conséquent, puisqu'il a la même forme, la
-même direction et la même vitesse que la balle fusante, les passagers
-verront ce rayon lumineux coïncider pendant tout son trajet avec la
-trajectoire de cette balle.
-
-Par conséquent encore, l'«Intervalle» (à la fois dans le temps et
-dans l'espace) du rayon lumineux et de la balle est et reste zéro. Or
-cet «Intervalle» doit demeurer tel, quelle que soit la vitesse de
-l'observateur. Si donc l'obus de Jules Verne ne tombe plus mais est
-arrêté à la surface de la Lune, ses passagers continueront de voir le
-rayon lumineux coïncider en chacun de ses points, avec la trajectoire de
-la balle. Cette trajectoire (ils le remarquent maintenant) est incurvée
-par la pesanteur; donc _le rayon lumineux est pareillement incurvé par
-elle_.
-
-Ceci démontre que la lumière ne se propage pas en ligne droite mais
-tombe exactement comme tous les objets, sous l'influence de la
-gravitation.
-
-Si on ne l'a jamais constaté naguère, si on a toujours cru que la
-lumière se propage en ligne droite, c'est que par suite de son énorme
-vitesse, sa trajectoire n'est que très peu courbée par la pesanteur.
-
-Cela est compréhensible. A la surface de la Terre par exemple, la
-lumière doit tomber (comme tous les objets) avec une vitesse qui au bout
-d'une seconde est de 981 centimètres. Or, au bout d'une seconde, un
-rayon lumineux a déjà parcouru 300 000 kilomètres. Supposons (ce qui est
-bien exagéré) qu'on puisse observer près de la surface de la Terre un
-rayon lumineux horizontal de 300 kilomètres de long. Pendant le millième
-de seconde que ce rayon emploiera à aller d'un observateur à l'autre il
-_tombera_ seulement d'une quantité égale à 5 millièmes de millimètre.
-
-On conçoit qu'un rayon lumineux qui, sur une distance de 300
-kilomètres, ne s'éloigne de sa direction initiale que de cette quantité
-absolument inobservable, ait toujours été considéré comme rectiligne.
-
-N'est-il donc nul moyen de vérifier si, oui ou non, la lumière est
-incurvée par la gravitation?
-
-Ce moyen existe et c'est l'astronomie qui va nous l'apporter.
-
- * * * * *
-
-S'il est impossible d'apprécier la courbure d'un rayon lumineux allant
-d'un point à l'autre de la surface terrestre, c'est d'abord parce que la
-pesanteur sur la Terre est trop petite pour infléchir beaucoup ce rayon;
-c'est ensuite parce que nous ne pouvons pas le suivre sur une suffisante
-distance, notre planète étant ridiculement petite.
-
-Mais ce qu'on ne peut faire sur ce petit globule terraqué, dont la
-lumière rapide franchit le diamètre tout entier en un vingt-cinquième de
-seconde, on arrivera peut-être à le réaliser dans le laboratoire
-gigantesque de l'espace céleste. Justement nous avons, presque à portée
-de la main,--à 150 millions de kilomètres, seulement, d'ici--un astre
-sur lequel la pesanteur est vingt-sept fois plus intense qu'ici-bas.
-C'est le Soleil. Un corps abandonné à lui-même y tombe dans la première
-seconde de 132 mètres. Sa chute est vingt-sept fois plus rapide que sur
-la Terre.
-
-La lumière sera donc, près du Soleil, infléchie beaucoup plus par
-la pesanteur. Cette inflexion sera encore accrue par le fait que le
-Soleil a un million et demi de kilomètres de diamètre, et qu'un rayon
-lumineux a besoin de beaucoup plus de temps pour franchir cette distance
-que pour franchir le diamètre terrestre. L'action de la pesanteur sur ce
-rayon s'exerce donc pendant bien plus longtemps que sur un rayon rasant
-la Terre, et, pour cela aussi, elle l'incurvera davantage.
-
-Soit un rayon lumineux provenant, par exemple, d'une étoile située très
-loin derrière le Soleil. S'il nous arrive après avoir rasé celui-ci, il
-se comportera comme un projectile. Sa trajectoire cesse d'être
-rectiligne, elle est légèrement courbée vers le Soleil. Autrement dit,
-ce rayon est dévié de la ligne droite, et la direction qu'il a lorsque
-nos yeux le reçoivent sur la Terre est un peu différente de la direction
-qu'il possédait en partant de l'étoile. Il a subi une déviation.
-
-Le calcul montre que cette déviation, bien que faible encore, est
-mesurable. Elle est égale à un angle d'une seconde et trois quarts,
-angle que les méthodes précises des astronomes permettent de mesurer.
-
-Ah! ça n'est point qu'il soit bien grand cet angle, qu'on en juge: il
-faut juxtaposer 324 000 angles d'une seconde pour faire un angle droit.
-Autrement dit, un angle d'une seconde est celui sous lequel on verrait,
-à 206 kilomètres de distance, les deux extrémités d'un piquet d'un
-mètre fiché dans le sol. Si nos yeux étaient assez aigus pour voir un
-homme de taille normale debout à 200 kilomètres de l'endroit où nous
-nous tenons, notre regard, en fixant successivement sa tête, puis
-ses pieds, dévierait d'un angle fort petit. Eh bien, cet angle
-représente exactement la déviation subie par la lumière qui nous vient
-d'une étoile après qu'elle a rasé le globe d'or du Soleil.
-
-Si minuscule que soit cet angle, les astronomes savent le déterminer
-grâce à la délicate exactitude de leurs méthodes. Il ne faut point le
-mépriser, cet angle infime. Il ne faut point dédaigner ceux qui
-raffinent jusqu'à observer de pareilles bagatelles, puisque aujourd'hui
-la science en est bouleversée. Einstein a raison contre Newton parce
-qu'on a pu mesurer cet angle si petit, parce que cette déviation a été
-constatée en fait.
-
-Pour vérifier si elle existe, une grosse difficulté se présentait.
-
-Comment apercevoir le rayon qui nous vient d'une étoile en rasant le
-bord du Soleil, c'est-à-dire en plein jour? C'est impossible. Même avec
-les lunettes les plus puissantes, l'image des étoiles situées à
-l'arrière-plan du Soleil sont complètement noyées dans l'éclat de
-celui-ci, ou--pour s'exprimer plus exactement--dans la lumière diffusée
-par notre atmosphère.
-
-On peut même remarquer à ce propos (si l'on ose ouvrir ici une
-parenthèse... et pourquoi n'oserait-on pas?) que la nuit nous a appris
-beaucoup plus de choses que le jour sur les mystères de l'Univers. Dans
-le symbolisme littéraire, et dans le politique, la lumière du jour est
-l'image du progrès et du savoir, la nuit l'emblème de l'ignorance.
-Quelle sottise! C'est blasphémer la nuit dont nous devons vénérer
-la brune douceur. Et je n'entends point parler ici de son charme
-romanesque, mais seulement des admirables progrès que nous lui devons
-dans le savoir.
-
-Minuit n'est pas seulement l'heure des crimes. C'est celle aussi des
-vastes envolées vers les mondes lointains. Le jour on ne voit qu'un
-Soleil, la nuit nous en montre des millions. Et si le rideau éblouissant
-que la lumière solaire étend devant le ciel est tissé de rayons
-éclatants, c'est un rideau quand même, car il nous rend pareils aux
-phalènes qu'une lumière trop vive empêche de voir plus loin que le
-bout... de leurs ailes.
-
-Il faut donc, pour résoudre notre problème, voir en pleine nuit des
-étoiles dont l'image serait près du bord solaire. Cela est-il donc
-impossible? Non. La nature y a pourvu en créant des éclipses totales de
-soleil, visibles parfois en certains lieux de la Terre.
-
-Alors, et pendant quelques minutes, le disque radieux est très
-exactement caché derrière celui de la Lune, si bien qu'en plein jour
-tout se passe comme s'il était nuit, et qu'on voit les étoiles briller
-près du Soleil masqué de noir.
-
- * * * * *
-
-Tout justement, une éclipse totale devait être visible en Afrique et
-dans l'Amérique du Sud le 29 mai 1919, peu après qu'Einstein eut, par un
-raisonnement semblable à celui qui précède, annoncé la déviation
-des rayons stellaires près du soleil.
-
-Deux expéditions furent organisées par les astronomes de Greenwich et
-d'Oxford. L'une s'installa à Sobral au Brésil, l'autre dans une petite
-île portugaise, Principe, dans le golfe de Guinée.
-
-Certains des astronomes anglais étaient bien un peu sceptiques sur le
-résultat. Comment admettre, jusqu'à preuve du contraire, que Newton
-s'est trompé, ou du moins n'a pas donné une loi parfaite? Cette preuve
-du contraire résulta pourtant, et d'éclatante façon, des observations
-faites.
-
-Celles-ci consistèrent à photographier sur un certain nombre de plaques,
-et pendant les quelques minutes de l'éclipse totale, les étoiles
-voisines du Soleil occulté. Elles avaient été, avec les mêmes lunettes,
-photographiées quelques semaines auparavant, alors que la région du ciel
-où elles brillent était encore dans la nuit et loin du Soleil. Celui-ci
-comme on sait, traverse successivement, dans sa course annuelle, les
-diverses constellations du Zodiaque.
-
-Si la lumière des étoiles photographiées n'était pas déviée en passant
-près du Soleil, il est évident que leurs écartements devaient être
-identiques sur les plaques prises pendant l'éclipse et sur les plaques
-prises la nuit, quelque temps auparavant.
-
-Mais si leur lumière était déviée pendant l'éclipse, par l'attraction du
-Soleil, il en devait être tout autrement. Voici pourquoi: Quand la Lune
-se lève sur une de nos plaines, elle n'est pas ronde, tout le monde
-l'a remarqué, mais aplatie dans le sens vertical et semblable un peu à
-une gigantesque mandarine posée sur l'horizon, pour je ne sais quel
-souper fantasmagorique. Pourtant la Lune n'a pas cessé d'être ronde. Si
-elle semble aplatie, c'est parce que les rayons provenant de son bord
-inférieur, et qui nous arrivent après avoir traversé une couche d'air
-très épaisse, sont courbés vers le sol par la réfraction de cette couche
-d'air, et bien plus que les rayons du bord supérieur qui traversent une
-moindre épaisseur d'atmosphère. Notre oeil voit le bord lunaire dans
-la direction suivant laquelle nous arrivent ses rayons et non pas dans
-celle où ils sont partis. C'est pourquoi le bord inférieur de la Lune
-nous paraît surélevé sur l'horizon plus qu'il n'est réellement. Cette
-déviation est due à la réfraction.
-
-Semblablement, une étoile située un peu à l'Est du Soleil (et dont la
-lumière est courbée, non point par la réfraction, mais par la pesanteur)
-nous paraîtra plus écartée de lui. Elle nous paraîtra plus à l'Est
-qu'elle n'est en réalité. De même une étoile située à l'Ouest du Soleil
-nous paraîtra décalée vers l'Ouest du bord solaire occidental.
-
-Donc les étoiles situées de part et d'autre du Soleil paraîtront plus
-écartées, plus séparées les unes des autres sur les clichés pris pendant
-l'éclipse. Dans leur position normale, sur les clichés pris pendant la
-nuit, elles sembleront au contraire plus resserrées, plus rapprochées.
-
-C'est précisément ce qu'on a constaté, par l'étude micrométrique des
-photographies obtenues à Sobral et à Principe. Non seulement la
-déviation de la lumière des étoiles par le Soleil a été ainsi démontrée,
-mais on a constaté que cette déviation a exactement la grandeur
-numérique annoncée par Einstein. Elle correspond à un angle d'une
-seconde et trois quarts (1"75) pour une étoile tangente au bord solaire,
-angle qui décroît proportionnellement très vite pour des étoiles plus
-éloignées de ce bord. Glorieux triomphe de la théorie et qui établissait
-pour la première fois un lien entre la lumière et la gravitation!
-
-J'ai comparé il y a un instant l'incurvation de la lumière par la
-pesanteur à celle que produit la réfraction atmosphérique. Précisément
-certains astronomes se sont demandé si la concordance de la théorie
-d'Einstein et des résultats obtenus pendant l'éclipse était autre chose
-qu'une coïncidence, et si les déviations observées ne provenaient pas
-d'une réfraction causée dans l'atmosphère du Soleil.
-
-Cette explication paraît insoutenable. On observe parfois des comètes
-traversant l'espace tout près de la surface solaire. Elles subissent
-dans leur mouvement une résistance qui le perturberait complètement si
-le Soleil avait une atmosphère assez réfringente pour expliquer les
-déviations observées à Sobral et à Principe. De telles perturbations des
-orbites cométaires près du Soleil n'ont jamais été constatées. Cela
-exclut toute autre interprétation qu'un effet de la pesanteur sur
-la lumière.
-
-Ainsi, les rayons des étoiles pesés par des procédés d'une exquise
-délicatesse, ont fourni l'éclatante confirmation des prémisses
-théoriques d'Einstein.
-
-A ses fruits on juge l'arbre.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE SIXIÈME
-
-CONCEPTION NOUVELLE DE LA GRAVITATION
-
- _Géométrie et réalité || La géométrie d'Euclide et les autres ||
- Contingence du criterium de Poincaré || L'univers réel n'est pas
- euclidien mais riemannien || Les avatars du nombre [pi] || Le point
- de vue de l'ivrogne.... || Lignes droites et géodésiques || La
- nouvelle loi d'attraction universelle || L'anomalie de la planète
- Mercure expliquée || Théorie gravitationnelle d'Einstein._
-
-
-L'univers est-il conforme à la géométrie? Voilà une question dont
-philosophes et savants ont beaucoup disputé, et que la déviation de la
-lumière par la pesanteur va nous permettre d'attaquer fort simplement.
-
-On enseigne toute une magnifique série de théorèmes de géométrie
-solidement emboîtés les uns dans les autres et dont les principaux
-furent autrefois créés par un grand génie grec, Euclide. C'est pourquoi
-cette géométrie classique s'appelle la géométrie euclidienne. Ces
-théorèmes sont basés sur un certain nombre d'_axiomes_ et de postulats
-qui ne sont, en somme, que des affirmations, des définitions.
-
-La principale de ces définitions est la suivante: La ligne droite est le
-plus court chemin d'un point à un autre. Cela paraît tout simple aux
-écoliers parce qu'ils savent qu'au stade le coureur qui s'amuse à faire
-des zigzags arrivera au but après les autres... et quand on va souvent
-au terrain de sports on n'a ni l'envie, ni le loisir de se dessécher sur
-la validité des axiomes de la géométrie. Que veut dire exactement cette
-définition de la ligne droite? On en a longtemps discuté et Henri
-Poincaré a écrit là-dessus des pages profondes et fines, mais dont la
-conclusion n'est pas dénuée d'un peu d'incertitude.
-
-Dans la pratique, chacun de nous sait bien ce qu'il appelle une ligne
-droite: c'est la ligne que dessine l'arête d'une règle bien dressée.
-Comment sait-on qu'une règle est bien dressée? En la plaçant devant
-l'oeil et en observant que ses deux extrémités, lorsqu'on les vise,
-sont confondues par le regard qui voit en même temps tous les points
-intermédiaires de l'arête. C'est comme cela que les menuisiers jugent
-qu'une planche est rabotée droit. En un mot nous appelons ligne droite,
-dans la pratique, la ligne que suit le regard du tireur entre le guidon
-et le cran de mire.
-
-Tout cela revient en somme à définir la ligne droite par la direction
-d'un rayon lumineux.
-
-Comme qu'on retourne la question on en arrive toujours à ceci: dire
-que le bord d'un objet est droit, c'est dire que la ligne qui le
-délimite coïncide sur toute sa longueur avec un rayon lumineux[9]. On
-peut donc affirmer: pratiquement la ligne droite est le chemin parcouru
-par la lumière dans un milieu homogène.
-
- [9] Il va sans dire que dans tout ceci le rayon lumineux est
- censé se propager dans un milieu homogène.
-
-Mais alors une question se pose. Le monde où nous vivons, l'univers
-est-il conforme à la géométrie d'Euclide, est-il _euclidien_, pour
-employer l'adjectif à la mode qui n'est peut-être pas encore au
-dictionnaire de l'Académie, mais qui y sera?
-
-Car il faut bien dire maintenant que la géométrie d'Euclide n'est pas la
-seule qu'on ait créée. Au XIXe siècle des savants profonds et hardis,
-Riemann, Bolyay, Lobatchewski, Poincaré lui-même, ont fondé des
-géométries nouvelles très différentes, assez étranges. Elles sont tout
-aussi logiques et cohérentes que la géométrie classique d'Euclide, mais
-elles sont basées sur des axiomes, sur des postulats autres,
-c'est-à-dire sur des définitions différentes.
-
-Par exemple on appelle _parallèles_ deux lignes droites situées dans un
-même plan et qui ne se rencontrent jamais. La géométrie chère à notre
-enfance dit: par un point on ne peut faire passer qu'une seule parallèle
-à une droite donnée. C'est ce qu'on appelle le postulat d'Euclide.
-Survient Riemann qui n'admet pas ce postulat et le remplace par
-celui-ci: par un point on ne peut faire passer aucune droite
-parallèle à une droite donnée, c'est-à-dire aucune ligne qui ne la
-rencontre jamais. Et là-dessus il fonde une géométrie parfaitement
-cohérente.
-
-Qui oserait affirmer que la géométrie d'Euclide est vraie, celle de
-Riemann fausse? Comme constructions théoriques idéales, elles sont aussi
-vraies l'une que l'autre.
-
- * * * * *
-
-On peut poser la question suivante: le monde réel correspond-il à la
-géométrie classique d'Euclide ou à celle de Riemann?
-
-On a cru longtemps qu'il correspondait à la géométrie d'Euclide.
-Poincaré lui-même disait, parlant de celle-ci: «Elle est et restera la
-plus commode: 1º parce qu'elle est la plus simple; 2º parce qu'elle
-s'accorde assez bien avec les propriétés des solides naturels, ces corps
-dont se rapprochent nos membres et notre oeil et avec lesquels nous
-faisons nos instruments de mesure.»
-
-Lorsque les anciens affirmaient que la Terre est plate, ils assuraient
-de même... ou à peu près: «Cette notion est la plus commode: 1º parce
-qu'elle est la plus simple; 2º parce qu'elle s'accorde assez bien avec
-les propriétés des objets naturels avec lesquels nous sommes en
-contact.» Mais quand les hommes sont venus en contact avec des objets
-plus éloignés, quand les navigateurs et les astronomes ont multiplié ces
-objets nouveaux, la notion de la Terre plate a cessé d'être la plus
-commode, la plus simple, la mieux adéquate aux données sensibles. Et
-alors a surgi la notion de la rotondité de la Terre qui s'est trouvée
-infiniment plus commode, plus simple, mieux adaptée au monde extérieur.
-
-La _commodité_, qui est pour Poincaré le criterium de la vérité
-scientifique, est une chose contingente et élastique. Tel point de vue
-est commode à Paris, qui ne le sera plus à Pontoise. Telle théorie est
-commode sur un espace de 100 mètres qui ne le sera plus sur un espace de
-100 millions de kilomètres.
-
-L'hypothèse d'une Terre plate a cédé le pas à celle d'une Terre ronde.
-La Terre immobile a cédé le pas à la Terre tournante. De même il semble
-qu'aujourd'hui, la géométrie euclidienne doive céder le pas à une autre,
-comme représentation _commode_ du monde réel.
-
-Dans l'Univers, dans notre espace réel peut-on mener une parallèle à une
-droite? C'est-à-dire deux droites réelles situées dans le même plan
-peuvent-elles ne jamais se rencontrer? Cette question signifie ceci:
-deux rayons lumineux cheminant dans l'espace vide et dans ce que (pour
-chaque fraction de ces rayons) nous appellerons un même plan,
-peuvent-ils ne jamais se rencontrer? _La réponse à cette question est
-non._
-
-Puisque dans l'espace céleste ces deux rayons lumineux sont déviés par
-la gravitation des astres, puisque d'ailleurs ils sont déviés
-inégalement, leur distance à ces astres étant différente, il s'ensuit
-nécessairement qu'ils cessent d'être parallèles (au sens euclidien
-du mot) et qu'ils finissent par se rencontrer; ou bien qu'ils cessent de
-remplir la première condition du parallélisme: la coexistence dans un
-même plan local.
-
-En un mot, et pourvu qu'on le considère non plus dans le champ
-ridiculement borné des expériences de laboratoire, mais dans le vaste
-champ des étendues célestes, l'univers réel n'est pas euclidien parce
-que la lumière ne s'y propage pas en ligne droite.
-
-Kant considérait les vérités, ou, pour mieux dire, les affirmations
-déductives de la géométrie euclidienne, comme des «jugements
-synthétiques _a priori_», comme des évidences sans autre issue
-qu'elles-mêmes. Nous venons de voir que là-dessus Kant s'est trompé, non
-seulement du point de vue de la géométrie théorique, mais aussi du point
-de vue de la géométrie réelle. L'étymologie seule du mot _géométrie_,
-qui signifie mesure du terrain, suffit d'ailleurs à montrer qu'elle fut
-à l'origine, et avant tout, une science pratique. Cela légitime assez la
-question que nous avons posée ici, de savoir à quelle géométrie
-s'apparente l'Univers réel.
-
-Gauss, ce profond esprit, s'était déjà posé la question et il avait, au
-siècle passé, tenté des expériences précises pour mesurer si la somme
-des angles d'un triangle est égale à deux droits comme l'affirme la
-géométrie euclidienne. Dans ce dessein, il forma un vaste triangle dont
-les sommets étaient constitués par les points culminants de trois
-montagnes éloignées. L'une était le célèbre Brocken. Il fit, avec ses
-aides, simultanément des visées de chacun des sommets aux deux
-autres. Il trouva que la somme des trois angles du triangle ne différait
-de 180 degrés que d'une quantité égale aux erreurs d'expérience.
-
-Beaucoup de béotiens et quelques philosophes se moquèrent fort de ces
-expériences et de Gauss. Ils déclarèrent, avec le catégorisme apriorique
-qu'on rencontre parfois chez les uns et les autres, que les mesures même
-si elles avaient eu un autre résultat n'auraient rien prouvé contre les
-théorèmes d'Euclide, mais établi seulement que quelque cause
-perturbatrice incurvait les rayons lumineux entre les trois sommets du
-triangle. C'est exact, mais cela ne signifie rien.
-
-Si Gauss avait trouvé que la somme des angles du triangle étudié
-dépassait deux droits, cela aurait prouvé que la géométrie réelle
-n'était pas celle d'Euclide. La question que s'était posée Gauss était
-pleine de profondeur et de sens. Les béotiens et quelques philosophes
-qui le conspuèrent eussent pu être mis au défi de définir les lignes
-droites réelles, les lignes droites naturelles autrement que par les
-trajets de la lumière.
-
-Si Gauss n'a pas trouvé que la somme des angles fût différente de deux
-droits c'est parce que ses mesures étaient trop peu précises. Si elles
-avaient été beaucoup plus exactes, ou s'il avait pu opérer sur un
-triangle plus grand, dont les sommets eussent été la Terre, Jupiter en
-opposition et une autre planète, il eût trouvé une différence notable.
-
-L'Univers réel n'est donc pas euclidien. Il n'est à peu près
-euclidien que dans les régions de l'espace où la lumière se propage
-rectilignement, c'est-à-dire aux endroits très éloignés de toute masse
-gravitante, tel celui où nous avions plus haut abandonné l'obus de Jules
-Verne.
-
-Bien d'autres raisons encore font que, par suite de la gravitation,
-l'Univers n'est pas conforme à la géométrie d'Euclide.
-
-Exemple: Dans cette géométrie la longueur de la circonférence est avec
-son diamètre dans un certain rapport bien connu et qui est désigné par
-la lettre grecque [pi]. Ce rapport qui exprime combien de fois le
-diamètre est compris dans la circonférence est égal à 3,14159265...
-etc... j'en passe car [pi] possède un nombre infini de décimales. Alors
-voici la question: Dans la pratique, le rapport des circonférences à
-leurs diamètres est-il réellement égal à la valeur classique de [pi]?
-Par exemple le rapport de la circonférence de la Terre[10] à son
-diamètre a-t-il précisément cette valeur? Selon Einstein, la réponse est
-_non_, et en voici la preuve: Imaginons que deux géodésiens, deux
-arpenteurs très habiles, très rapides et un peu magiciens, se proposent
-de mesurer la circonférence et le diamètre de la Terre à l'Équateur. Ils
-sont munis de règles graduées identiques. Ils commencent leurs mesures
-en même temps et en partant du même point de l'Équateur. Seulement l'un
-se dirige vers l'Ouest, l'autre vers l'Est et leurs vitesses sont égales
-et telles que celui qui va vers l'Ouest annule en quelque sorte la
-rotation de la Terre et voit toute la journée le Soleil immobile à la
-même hauteur au-dessus de l'horizon. Ainsi, dans les music-halls, on
-voit parfois un jongleur qui, marchant sur une boule en mouvement, reste
-cependant au sommet de la boule parce que la vitesse de ses pas est
-exactement égale et contraire au déplacement de la surface sphérique.
-
- [10] Nous supposons bien entendu la Terre parfaitement circulaire
- et sans aspérités.
-
-Un observateur immobile dans l'espace, par exemple sur le Soleil, verra
-donc immobile, en face de lui, celui de nos deux arpenteurs qui se
-dirige vers l'Ouest. Au contraire, celui qui va vers l'Est lui paraîtra
-tourner autour de la Terre et deux fois plus vite que s'il était resté à
-son point de départ.
-
-Nos deux arpenteurs lorsqu'ils auront, à la même vitesse, achevé chacun
-de son côté de mesurer le tour de la Terre, auront-ils trouvé la même
-longueur? Évidemment _non_. Car, comme le constate le sur-observateur
-placé dans le Soleil, le mètre de l'arpenteur qui va à l'Est est
-raccourci par sa vitesse, en vertu, nous l'avons montré, de la
-contraction Fitzgerald-Lorentz. Au contraire le mètre de l'arpenteur qui
-va à l'Ouest ne subit pas cette contraction, ainsi que le constate le
-sur-observateur solaire, par rapport à qui il est immobile.
-
-Par conséquent les deux arpenteurs trouvent pour le diamètre terrestre
-des nombres différents, et celui qui se dirige vers l'Ouest trouve un
-nombre de mètres plus petit que l'autre. D'autre part il est
-évident que lorsqu'ils mesurent ensuite le diamètre terrestre en le
-parcourant à la même vitesse, nos deux observateurs trouveront pour ce
-diamètre deux valeurs identiques.
-
-Le nombre [pi] qui exprime, d'après les mesures faites, le rapport
-de la circonférence de la Terre à son diamètre, est donc différent,
-selon qu'on marche dans le sens où la Terre tourne, ou dans le sens
-inverse. Puisque les valeurs _réelles_ du nombre [pi] sont
-diverses, c'est donc qu'elles ne peuvent être le nombre unique et bien
-déterminé de la géométrie classique. C'est donc que l'Univers réel n'est
-pas conforme à cette géométrie.
-
-Ces différences, dans l'exemple précédent, proviennent de ce que la
-Terre tourne. Au point de vue de la gravitation, la rotation terrestre a
-des effets centrifuges qui diminuent l'effet centripète de la pesanteur.
-Nous venons de voir d'ailleurs que pour celui de nos deux arpenteurs
-dont la vitesse annule la rotation terrestre, la valeur du nombre
-[pi] est plus petite que pour l'observateur dont la vitesse semble
-doubler cette rotation. Les effets de la pesanteur étant inverses de
-ceux de la rotation, de la force centrifuge, il s'ensuit donc (et la
-démonstration en est aussi simple que la précédente) que l'effet de la
-pesanteur est de donner au nombre [pi] une valeur plus petite que
-sa valeur classique.
-
-En un mot, dans l'Univers les circonférences réelles tracées autour des
-masses gravitantes, autour des astres, ont par rapport à leur diamètre,
-une longueur plus petite que dans la géométrie euclidienne.
-
-La différence est d'ailleurs en général assez faible. Mais elle
-n'est pas nulle. Si on place une masse de 1 000 kilogs au centre d'un
-cercle de 10 mètres de diamètre, le nombre [pi] différera
-réellement de sa valeur euclidienne de moins d'un septillionième,
-c'est-à-dire de moins d'un millionième de milliardième de milliardième.
-
-Au voisinage de masses formidables comme celles des astres, la
-différence pourra être beaucoup plus grande, ainsi que nous verrons.
-C'est de là surtout que proviennent les divergences entre la loi de
-gravitation de Newton et celles d'Einstein, divergences que
-l'observation a tranchées à l'avantage de celle-ci.... Mais n'anticipons
-pas....
-
- * * * * *
-
-Nous avons montré dans un chapitre précédent que l'Univers réel des
-relativistes est un continuum à quatre dimensions et non pas à trois
-comme le croyait la science classique, et qu'au sein de ce continuum les
-distances dans l'espace et les distances dans le temps sont relatives.
-Seul a une valeur indépendante des conditions d'observation, seul a une
-réalité absolue... ou du moins objective, ce que nous avons appelé
-l'«Intervalle» des événements, synthèse des données spatiales et
-chronologiques.
-
-Mais, pour avoir quatre dimensions, l'Univers, tel que nous l'avons
-discuté à propos de l'expérience de Michelson et de la relativité
-spéciale qui s'y rattache, n'en était pas moins un continuum euclidien,
-où la géométrie classique était vérifiée, où la lumière se propageait en
-ligne droite.
-
-Il faut déchanter, nous venons de le voir. Non seulement il est à quatre
-dimensions, mais il n'est pas euclidien.
-
-A quelle géométrie s'apparente le mieux, le plus commodément--pour
-parler comme Poincaré--cet Univers? Probablement à celle de Riemann.
-Lorsqu'on trace, sur une feuille de papier étalée sur la table, un petit
-cercle au moyen d'un compas, le rayon de ce cercle est donné par
-l'écartement des pointes du compas et ce cercle est euclidien. Mais si
-on trace ce cercle sur un oeuf, la pointe fixe du compas étant piquée
-au sommet de l'oeuf, et si le rayon est de nouveau donné par
-l'écartement des pointes, le cercle tracé n'est plus euclidien. Le
-rapport de la circonférence décrite au rayon ainsi défini est plus petit
-que [pi], exactement comme il est plus petit que [pi] lorsque
-le cercle est tracé autour d'un astre massif.
-
-Eh bien! il y a la même différence entre l'Univers réel non euclidien et
-un continuum euclidien, qu'entre notre feuille de papier plane et la
-surface de notre oeuf, à cela près que ces surfaces ont deux
-dimensions tandis que l'Univers en a quatre.
-
-L'espace à deux dimensions peut être plat comme la feuille de papier ou
-courbe comme la surface de l'oeuf. On peut même, suivant qu'on laisse
-à plat ou qu'on roule une feuille de papier, faire que la géométrie qui
-s'applique aux figures tracées sur elle soit ou ne soit pas la
-géométrie euclidienne. D'une manière tout à fait analogue, l'espace à
-plus de deux dimensions peut être euclidien ou non.
-
-En fait l'Univers, nous venons de le voir, n'est à peu près euclidien
-que dans les régions du monde très éloignées de toutes masses pesantes.
-Il n'est pas euclidien mais courbe au voisinage des astres et d'autant
-plus qu'on en est plus près.
-
-La géométrie de l'espace courbe, telle que l'a fondée Riemann, est donc
-celle qui paraît le mieux s'appliquer à l'Univers réel. C'est elle
-qu'Einstein a employée dans ses calculs.
-
- * * * * *
-
-Pour démontrer tout à l'heure que les rayons lumineux tombent comme
-feraient des projectiles d'égale vitesse, nous sommes partis du
-raisonnement que voici:
-
-Puisque l'«Intervalle» de deux événements est le même pour deux
-observateurs animés de vitesses uniformes et différentes, il est
-_naturel_ de penser qu'il restera le même pour un troisième observateur
-dont la vitesse passe progressivement de celle du premier à celle du
-second, c'est-à-dire dont la vitesse est uniformément accélérée.
-
-Il n'y a en effet aucune raison pour que les voyageurs d'un train animé
-d'une vitesse constante de 100 kilomètres à l'heure, par exemple,
-observent comme ceux d'un autre train faisant 50 kilomètres à
-l'heure, quelque chose d'«invariant» dans les phénomènes, tandis que cet
-«invariant» cesserait d'être tel pour les voyageurs d'un troisième train
-qui passe graduellement de la vitesse du premier train à celle du
-second. Admettre le contraire serait donner une situation privilégiée,
-dans l'Univers, aux deux premiers ou à leurs pareils. Or s'il est un
-domaine qui a eu réellement sa nuit du 4 août, un domaine où les
-privilèges injustifiés ont été supprimés par la physique nouvelle, c'est
-bien la contemplation du monde extérieur.
-
-Ce privilège des observateurs en mouvement uniforme serait d'autant
-moins justifié que, si on va au fond des choses, il est bien difficile
-de définir exactement un mouvement uniforme.
-
-Dire qu'un train a une vitesse uniforme de 100 kilomètres à l'heure,
-qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que ce train possède cette
-vitesse par rapport à la voie, par rapport au sol. Mais par rapport à un
-observateur en ballon, ou qui passe dans un autre train, cette vitesse
-n'a plus la même valeur et elle peut cesser d'être une vitesse uniforme.
-Nous ne connaissons que des mouvements relatifs, et pour mieux dire des
-mouvements relatifs à tel ou tel objet matériel. Selon le choix de cet
-objet, de ce repère, une même vitesse pourra être uniforme ou accélérée.
-Finalement on voit qu'il faudrait revenir à l'hypothèse de l'espace
-absolu de Newton, pour pouvoir dire si une vitesse donnée est réellement
-uniforme ou accélérée.
-
-Là est la raison profonde pour laquelle l'«Intervalle» einsteinien
-des choses, quantité invariable, «Invariant», doit rester le même par
-rapport à tous les observateurs quelles que soient leurs vitesses, et en
-particulier pour les observateurs animés de vitesses équivalentes, en un
-lieu donné, aux effets de la gravitation.
-
-Mais alors les déductions que nous avons tirées de l'expérience de
-Michelson, relativement à l'aspect des phénomènes pour des observateurs
-en translations uniformes différentes, ne suffisent plus à nous rendre
-compte de toute la réalité. Elles ont besoin d'être complétées de sorte
-que l'invariant universel, l'«Intervalle» des choses, reste tel pour un
-observateur en mouvement quelconque.
-
-Si je traverse une rue à une vitesse inouïe, mais d'un mouvement
-uniforme, son aspect général, par suite de la contraction due à ma
-vitesse, pourra être pour moi un peu différent de ce qu'il
-m'apparaîtrait si j'étais immobile[11]. Les maisons par exemple me
-paraîtront plus étroites en proportion de leur hauteur. Cependant
-l'aspect et les proportions générales des objets, seront à peu près les
-mêmes dans les deux cas, et auront quelque chose de commun. C'est ainsi
-que les becs de gaz m'apparaîtront plus minces, mais ils seront toujours
-droits.
-
- [11] Il va sans dire qu'on suppose ici l'observateur muni d'une
- rétine à impressions instantanées.
-
-Il en sera tout autrement si l'observateur est animé de mouvements
-variés quelconques, s'il est par exemple un ivrogne, un ivrogne
-merveilleux capable de tituber à des vitesses prodigieuses. Pour cet
-ivrogne, la rue qu'il parcourt aura un aspect tout nouveau. Les becs de
-gaz ne lui paraîtront plus droits, mais gondolés en zigzags qui
-reproduiront, en sens inverse, les zigzags qu'il décrit en titubant.
-Cela est si vrai que les caricaturistes ont l'habitude de représenter en
-lignes follement sinueuses les arbres, lampadaires et maisons vues par
-un ivrogne.
-
-Notre homme sera d'ailleurs persuadé que les objets ont bien réellement
-la forme zigzagante qu'il leur voit, et que cette forme change à chacun
-de ses pas. Essayez de le persuader que c'est lui qui danse et non pas
-les réverbères; essayez de lui montrer que c'est lui qui ne marche pas
-droit et non le chien qu'il tient... ou plutôt qui le tient en laisse.
-Il n'en croira rien, et ma foi, du point de vue de la relativité
-généralisée, il aura raison ni plus ni moins que vous.
-
-Pourtant il y a quelque chose qui, dans l'aspect du monde doit rester
-commun à l'ivrogne et au buveur d'eau.
-
-Si l'Univers tout entier était soudain noyé dans une masse de gélatine
-qui se prenne en gelée, et que l'on torde, comprime, déforme d'une
-manière quelconque cette masse gélatineuse, il y aurait quelque chose
-qui resterait pourtant inaltéré dans ce coagulum. Quel est ce quelque
-chose, quel est le calcul qu'il faut lui appliquer? La réponse à ces
-questions constituait la dernière étape à franchir par Einstein
-pour pouvoir établir les équations de la gravitation et de la relativité
-généralisée.
-
- * * * * *
-
-Ici c'est le génie pénétrant d'Henri Poincaré qui a réellement tracé la
-voie. Il est d'autant plus nécessaire d'y insister que justice n'a pas
-été rendue sur ce point à l'illustre savant français.
-
-Si tous les corps de l'Univers venaient à se dilater simultanément et
-dans la même proportion, nous n'aurions aucun moyen de le savoir. Nos
-instruments et nous-mêmes étant dilatés pareillement, nous ne nous
-apercevrions pas de ce formidable événement historique et cosmique, qui
-ne nous arracherait pas même un instant à nos petites contingences
-ridicules.
-
-Il y a plus: non seulement les mondes seront indiscernables s'il se
-modifient de sorte que soit changée l'échelle des longueurs et des
-temps; mais ils seront encore indiscernables si, à chaque point de l'un,
-correspond un point et un seul de l'autre et si, à chaque objet, à
-chaque événement du premier monde, en correspond un de même nature placé
-précisément au point correspondant du second. Or, les déformations
-successives et quelconques que l'on fait subir à la masse gélatineuse où
-nous avons incorporé plus haut et métaphoriquement l'Univers tout
-entier, nous fournissent précisément des mondes indiscernables à ce
-point de vue. Poincaré a la gloire d'avoir attiré l'attention là-dessus
-et montré que la relativité des choses doit être entendue dans ce sens
-très large.
-
-Le continuum amorphe et déformable, où nous plaçons l'Univers, possède
-un certain nombre de propriétés exemptes de toute idée de mesure.
-L'étude de ces propriétés fait l'objet d'une géométrie particulière,
-d'une géométrie qualitative. Les théorèmes de cette géométrie ont ceci
-de singulier, qu'ils resteraient vrais même si les figures étaient
-copiées par un dessinateur malhabile qui altérerait grossièrement toutes
-les proportions et qui remplacerait les droites par des lignes
-irrégulières et sinueuses.
-
-Telle est la géométrie que, suivant l'indication géniale de Poincaré, il
-sied d'appliquer à ce continuum à quatre dimensions et plus ou moins
-euclidien, selon ses points, qu'est l'Univers einsteinien. Cette
-géométrie est précisément celle qui énonce ce qu'il y a de commun entre
-les formes particulières des objets vues par notre ivrogne et notre
-buveur d'eau de tout à l'heure.
-
-C'est dans cette voie, ou plutôt dans une voie parallèle à celle-là,
-qu'Einstein a finalement obtenu le succès. L'Univers étant un continuum
-plus ou moins incurvé, il a eu l'idée de lui appliquer la géométrie que
-Gauss a créée pour l'étude des surfaces à courbure variable et que
-Riemann a généralisée. C'est au moyen de cette géométrie particulière
-qu'on a exprimé le fait que l'«Intervalle» des événements est un
-invariant.
-
-Voici maintenant une image qui, je pense, va nous guider au coeur
-même du problème de la gravitation et jusqu'à sa solution.
-
- * * * * *
-
-Considérons une surface à courbure variable, par exemple, la surface
-d'un coin de la France avec ses collines, ses montagnes, ses
-vallonnements. En parcourant ce pays en tous sens, nous pourrons aller
-en ligne droite tant que nous sommes en plaine. La ligne droite en
-plaine unie a ceci de remarquable qu'elle est le chemin le plus court
-entre deux points. Elle a aussi ceci de particulier qu'elle est, entre
-ces deux points, seule de son espèce et ayant sa longueur, tandis que
-l'on peut tracer un très grand nombre de lignes non droites réunissant
-aussi ces deux points, plus longue que la ligne droite mais toutes
-d'égale longueur.
-
-Mais nous voici arrivés dans la région des collines. Il nous est
-maintenant impossible pour passer d'un point à un autre, séparés par une
-colline, de marcher suivant une ligne droite. Comme que nous fassions,
-notre trajet sera courbe. Mais parmi les divers chemins possibles qui
-nous mènent d'un point à l'autre par dessus la colline, il en est un, et
-un seul en général, qui est plus court que tous les autres, ainsi que
-nous pouvons le constater avec un cordeau. Ce chemin le plus court, seul
-de son espèce, est ce qu'on appelle la _géodésique_ de la surface
-traversée.
-
-Pareillement, pour aller de Lisbonne à New-York, aucun navire ne
-peut marcher en ligne droite. Tous doivent faire un trajet incurvé, à
-cause de la rotondité terrestre. Mais parmi les trajets incurvés
-possibles, il en est un privilégié, plus court que tous les autres,
-c'est celui qui suit la direction d'un grand cercle de la Terre. Pour
-aller de Lisbonne à New-York, qui sont pourtant à peu près sur le même
-parallèle, les vaisseaux se gardent bien de cingler droit vers l'Ouest
-dans la direction des parallèles. Ils cinglent un peu vers le
-Nord-Ouest, de façon à arriver à New-York en venant du Nord-Est, et à
-suivre à peu près un grand cercle terrestre. Sur notre globe, comme sur
-toutes les sphères, la _géodésique_, le plus court chemin entre deux
-points, est l'arc de grand cercle passant par ces deux points.
-
-Ainsi sur toutes les surfaces courbes, on peut, d'un point à un autre,
-tracer une ligne privilégiée de longueur minima, une géodésique qui est,
-sur ces surfaces, l'analogue de la ligne droite dans le plan.
-
-Eh! bien l'«Intervalle» de deux points dans l'Univers à quatre
-dimensions (à un signe algébrique près) représente exactement la
-géodésique, la ligne de trajet minimum tracée dans l'Univers entre ces
-deux points. Là où l'Univers est incurvé, cette géodésique est une ligne
-courbe. Là où l'Univers est à peu près euclidien, elle est une ligne
-droite.
-
-On me dira à ce propos qu'il est bien difficile de se représenter comme
-incurvé un espace à trois, et _a fortiori_ à quatre dimensions. J'en
-conviens. Nous avons vu qu'il est déjà assez difficile de se
-représenter l'espace à quatre dimensions même s'il n'est pas incurvé.
-
-Qu'est-ce que cela prouve? Il y a dans la nature bien d'autres choses
-que nous ne pouvons pas nous représenter, c'est-à-dire dont nous ne
-pouvons pas nous former une image visuelle. Les ondes hertziennes, les
-rayons X, les ondes ultra-violettes en existent-elles moins parce que
-nous ne pouvons pas nous les figurer, ou que du moins nous ne le pouvons
-qu'en leur attribuant une forme visible qui précisément leur manque.
-Certes, c'est une des faiblesses de l'infirmité humaine que de ne rien
-concevoir que ce qui est imagé. De là cette tendance qui nous porte à
-tout _visualiser_ (si j'ose risquer ici ce mot inélégant, mais
-expressif).
-
-Revenons donc à nos géodésiques. Celles-ci nous pouvons très bien nous
-les représenter, car elles sont dans l'Univers, en dépit de ses quatre
-dimensions, des lignes à une seule dimension pareilles à toutes les
-lignes que nous connaissons.
-
- * * * * *
-
-L'existence des géodésiques, des lignes de plus courte distance, va nous
-dévoiler avec éclat la liaison qui, dans le monde euclidien de la
-science classique, n'était pas apparue, entre l'inertie et la pesanteur.
-De là était né le _distinguo_ newtonien entre le principe d'inertie et
-la force gravitante.
-
-Pour nous relativistes, ce _distinguo_ n'est maintenant plus
-nécessaire. Les masses matérielles, comme la lumière, se propagent en
-ligne droite loin de tout champ de gravitation, et en ligne courbe près
-des masses gravitantes. Par raison de symétrie, un point matériel libre
-ne peut suivre dans l'Univers qu'une géodésique.
-
-Si alors on considère que la force gravitante invoquée par Newton
-n'existe pas--et une telle action à distance est bien hypothétique,--si
-on considère que dans l'espace vide il n'y a que des objets librement
-abandonnés à eux-mêmes, on est irrésistiblement amené à l'énoncé suivant
-qui réunit sous une forme simple ces soeurs autrefois séparées,
-l'inertie et la pesanteur. _Tout mobile abandonné librement à lui-même
-décrit dans l'Univers une géodésique._
-
-Loin des astres massifs, cette géodésique est une ligne droite parce que
-l'Univers y est à peu près euclidien. Près des astres elle est une ligne
-courbe, parce que l'Univers n'y est plus euclidien.
-
-Admirable conception et qui réunit sous une seule règle le principe
-d'inertie et la loi de la pesanteur! Synthèse éclatante de la mécanique
-et de la gravitation, par quoi disparaît la sécession qui naguère en
-faisait des sciences séparées et incommunicantes!
-
-Dans cette théorie hardie et simple, la gravitation n'est plus une
-force. Si les planètes décrivent des courbes c'est parce que, près du
-Soleil, comme près de toute concentration de matière, l'Univers est
-incurvé. Le plus court chemin d'un point à un autre est une ligne qui ne
-nous paraît droite, pauvres pygmées que nous sommes, que parce que
-nous la mesurons avec des règles très petites et sur de faibles
-longueurs. Si nous pouvions suivre cette ligne sur des millions de
-kilomètres et pendant un temps suffisant, nous la trouverions infléchie.
-
-En somme, et si on veut me permettre une image qui n'est qu'une
-analogie, les planètes décrivent des courbes parce qu'elles avancent
-suivant le chemin le plus facile dans un univers incurvé, de même qu'au
-vélodrome les cyclistes arrivant au virage n'ont pas besoin de tourner
-leur guidon, mais n'ont qu'à pédaler droit devant eux, la pente incurvée
-les obligeant à tourner naturellement. Au vélodrome, comme dans le
-système solaire, la courbure est d'autant plus marquée qu'on est plus
-près du bord interne de la piste.
-
-Maintenant il ne reste plus qu'à assigner à l'Univers, à l'espace-temps,
-une courbure telle, en ses divers points, que les géodésiques
-représentent exactement les trajectoires des planètes et des corps qui
-tombent, en admettant que la courbure de l'Univers est causée en chaque
-point par les masses matérielles présentes ou voisines.
-
-Dans ce calcul, il faut tenir compte aussi de ce que l'«Intervalle»,
-c'est-à-dire la portion de géodésique entre deux points très voisins,
-doit être un invariant quelque soit l'observateur. Il arrivera donc que,
-pour l'ivrogne titubant que nous avons déjà invoqué, une même géodésique
-sera une ligne courbe ou même sinueuse alors qu'elle est une ligne
-droite pour un observateur immobile. La longueur de cette ligne, qu'on
-la voie droite ou courbe, reste la même.
-
-Tenu compte de tout cela, et grâce à des prodiges d'habileté
-mathématique dont nous avons suffisamment indiqué l'objet, Einstein
-arrive à exprimer sous une forme complètement invariante, la loi de
-gravitation.
-
-En calculant par la loi de Newton l'«Intervalle» de deux événements
-astronomiques, par exemple de deux chutes successives de bolides sur le
-Soleil, on trouverait que cet «Intervalle» n'a pas exactement la même
-valeur pour des observateurs animés de vitesse différentes et
-quelconques.
-
-Avec la forme nouvelle donnée par Einstein à la loi, cette différence
-n'existe plus. Les deux lois sont d'ailleurs très peu différentes, et il
-fallait s'y attendre étant donnée l'exactitude avec laquelle depuis deux
-siècles la loi de Newton a été vérifiée par les astronomes. Le
-perfectionnement apporté par Einstein à la loi de Newton revient en
-somme (si nous voulons employer le vieux langage de l'Univers
-euclidien), à considérer celle-ci comme exacte, sous la condition que
-les distances des planètes au Soleil soient mesurées avec un mètre dont
-la longueur diminue légèrement en se rapprochant du Soleil.
-
- * * * * *
-
-Il est étonnant que Newton et Einstein arrivent à exprimer sous une
-forme _à peu près_ identique les mouvements des astres gravitants, car
-leurs points de départs sont extrêmement différents.
-
-Newton part de l'hypothèse de l'espace absolu, des lois
-expérimentales du mouvement des planètes exprimées dans les lois de
-Képler, et de l'assimilation de l'attraction gravitationnelle à une
-force proportionnelle à la masse. Einstein au contraire fait ses calculs
-en partant des conditions d'invariance que nous avons indiquées. Il
-procède en quelque sorte du postulat philosophique, du principe, du
-besoin d'affirmer que les lois de la nature sont invariantes,
-indépendantes du point de vue, irrélatives, si j'ose dire. Einstein
-abandonne même l'hypothèse qui attribuait la courbure des trajectoires
-gravitationnelles à une force attractive distincte.
-
-Pourtant, parti de ce point de vue totalement différent du point de vue
-newtonien, et au premier abord moins surchargé d'hypothèses, Einstein
-arrive à une loi de gravitation qui est _presque_ identique à la loi de
-Newton.
-
-Ce _presque_ a un prodigieux intérêt, car il va nous permettre de
-vérifier quelle est la loi exacte: celle de Newton ou celle d'Einstein.
-Si elles conduisent au même résultat tant qu'il s'agit de vitesses
-faibles relativement à celle de la lumière, les deux lois donnent des
-résultats un peu divergents lorsqu'il s'agit de vitesses très grandes.
-Nous avons vu déjà que la lumière elle-même subit, près du Soleil, une
-déviation exactement conforme à la loi d'Einstein, et que la loi de
-Newton au contraire ne prévoyait pas telle.
-
-Mais il y a une autre divergence entre les deux lois. D'après celle de
-Newton, les planètes décrivent autour du Soleil des ellipses
-qui--si on néglige les petites perturbations dues aux autres
-planètes--ont une position rigoureusement fixe.
-
-Posons sur une table une tranche de citron coupée dans la longueur du
-fruit et imaginons que sur la voûte de la vaste salle hémisphérique au
-milieu de laquelle nous supposons cette table, soient peintes les
-principales étoiles, les constellations boréales. Notre tranche de
-citron possède à peu près la forme d'une ellipse, et si nous assimilons
-le Soleil à un des pépins, elle peut figurer ainsi l'orbite d'une
-planète dans l'Univers stellaire. La loi de Newton dit que--toutes
-corrections faites--l'orbite planétaire garde une orientation fixe parmi
-les étoiles, durant que la planète en parcourt indéfiniment le tour.
-Cela veut dire que notre tranche de citron reste immobile.
-
-Au contraire, la loi d'Einstein affirme que l'ellipse orbitale tourne
-avec beaucoup de lenteur parmi les étoiles tandis que la planète la
-parcourt. Cela veut dire que notre tranche de citron doit tourner
-légèrement sur la table de manière que les deux sommets du citron ne
-restent pas en face des mêmes étoiles peintes sur le mur.
-
-Si on calcule, par la loi d'Einstein, la quantité dont doivent tourner
-ainsi les orbites elliptiques des planètes on trouve que cette quantité
-est inobservable à cause de sa petitesse, sauf pourtant pour une
-planète, la plus rapide de toutes, Mercure.
-
-Mercure accomplit une révolution complète autour du Soleil en 88
-jours environ, et la loi d'Einstein montre que son orbite doit tourner
-en même temps d'un petit angle qui au bout d'un siècle monte à 43
-secondes d'arc (43"). Si petite qu'elle soit, cette quantité est de
-celles que les astronomes avec leurs méthodes raffinées mesurent
-facilement.
-
-Précisément, dès le siècle passé on avait remarqué que, seule de toutes
-les planètes, Mercure présentait dans son mouvement une petite anomalie
-inexplicable par la loi de Newton. Le Verrier fit à ce sujet des calculs
-prodigieux, pensant que cette anomalie pouvait être due à l'attraction
-d'un astre ignoré, situé entre Mercure et le Soleil. Il espérait ainsi
-découvrir par le calcul une planète intra-mercurielle de même qu'il
-avait découvert la planète transuranienne: Neptune.
-
-Mais jamais l'observation ne révéla la planète annoncée et l'anomalie du
-mouvement de Mercure continua à faire le désespoir des astronomes. Or en
-quoi consistait cette anomalie? Précisément en une rotation anormale de
-l'orbite planétaire, rotation qui, d'après les calculs de Le Verrier,
-est de 43 secondes d'arc par siècle. Exactement le chiffre qu'on déduit,
-sans aucune hypothèse, de la loi de gravitation d'Einstein!
-
-Il est vrai que d'après les calculs récents de Grossmann, il résulte des
-observations astronomiques réunies par Newcomb que la valeur
-effectivement constatée du déplacement séculaire du périhélie de Mercure
-est, non pas de 43" comme le croyait Le Verrier, mais de 38" tout au
-plus. L'accord avec le chiffre théorique d'Einstein pour n'être
-plus parfait (ce qui était bien extraordinaire) n'en est pas moins
-excellent, et en deçà des incertitudes de l'observation.
-
-La loi d'Einstein a la même exactitude que celle de Newton tant qu'il
-s'agit de planètes lentes. Mais pour les astres plus rapides dont
-l'observation permet de connaître le mouvement avec une précision
-supérieure, la loi de Newton est en défaut, celle d'Einstein triomphe
-encore.
-
- * * * * *
-
-Ce perfectionnement de ce qu'on croyait parfait--l'oeuvre de
-Newton--est une belle victoire de l'esprit humain.
-
-L'astronomie, la mécanique céleste y gagnent une précision et une
-puissance prophétique accrues. Sur les ailes triomphales du calcul, nous
-savons maintenant mieux que naguère suivre et précéder les orbes d'or
-des astres, par delà les siècles et dans l'espace démesuré.
-
-Il existe encore un autre criterium de la loi gravitationnelle
-d'Einstein. Si celle-ci est exacte, la durée d'un phénomène donné
-augmente, selon Einstein, quand le champ de gravitation devient plus
-intense. Par conséquent, la durée de vibration d'un atome donné doit
-être plus grande sur le Soleil que sur la Terre. Les longueurs d'onde
-des raies spectrales d'un même élément chimique doivent être un peu plus
-grandes dans la lumière solaire, que dans une lumière d'origine
-terrestre. C'est ce que des expériences récentes tendent à établir.
-Mais ici la vérification est moins nette que dans le cas de Mercure, car
-d'autres causes peuvent intervenir pour modifier les longueurs d'onde de
-la lumière.
-
-Au total, la puissante synthèse qu'Einstein a appelée la théorie de la
-Relativité généralisée, et dont nous venons d'embrasser très vite les
-grandes lignes, est vraiment une haute et belle construction mentale en
-même temps qu'un splendide outil à explorer le mystère des choses.
-
-Savoir, c'est prévoir. Elle prévoit cette théorie, et mieux que ses
-aînées. Elle joint pour la première fois en un faisceau unique la
-gravitation et la mécanique. Elle montre comment la matière impose au
-monde extérieur une courbure dont la gravitation n'est que l'indice, de
-même que les algues qu'on voit flotter sur la mer ne sont que les signes
-du courant qui les entraîne.
-
-Quelques modifications qu'elle puisse subir dans l'avenir--car tout dans
-la science reste à jamais perfectible--elle a manifesté, parmi les lois
-de la nature, un peu plus de cette harmonie qui naît de l'Unité.
-
-Mais j'en ai dit assez là-dessus, si j'ai pu faire comprendre, ou plutôt
-faire sentir ces choses, sans m'aider de cette pure lumière que la
-Géométrie projette sur l'invisible.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE SEPTIÈME
-
-L'UNIVERS EST-IL INFINI?
-
- _Kant et le nombre des astres || Étoiles éteintes et nébuleuses
- obscures || Extension et aspect de l'Univers astronomique ||
- Diverses sortes d'Univers || Le calcul de Poincaré || Définition
- physique de l'Infini || L'Infini et l'Illimité || Stabilité et
- courbure de l'espace-temps cosmique || Étoiles réelles et étoiles
- virtuelles || Diamètre de l'Univers einsteinien || L'hypothèse des
- bulles d'éther._
-
-
-L'univers est-il infini? C'est une question que les hommes se sont
-toujours posée... sans peut-être en préciser le sens avec exactitude. La
-théorie de la Relativité généralisée permet de l'aborder sous un angle
-nouveau et fort subtil.
-
-Kant--ce grognon génial qui trouvait horriblement monotone de voir tous
-les ans briller le même soleil et fleurir le même printemps--se fondait
-sur des considérations métaphysiques pour soutenir que l'espace est
-infini et partout semé d'astres semblables.
-
-Il est peut-être plus prudent de n'examiner ce problème qu'à l'aide des
-données récentes de l'observation, en fermant soigneusement l'huis de
-notre discussion sur cette brouilleuse de cartes qu'est la
-métaphysique. Aussi bien celle-ci nous obligerait à définir l'espace
-pur, à convenir que nous n'en savons rien et à douter même s'il existe.
-
-La preuve que nous n'en connaissons pas grand'chose est que les
-newtoniens y croient tandis que les einsteiniens ne le conçoivent que
-comme un attribut inséparable des objets. Ils définissent l'espace par
-la matière; il leur faut alors définir celle-ci. Descartes au contraire
-définissait la matière par l'étendue, c'est-à-dire par l'espace. Cercle
-vicieux. Le mieux est donc de laisser nettement en dehors de notre
-exposé les raisonnements métaphysiques de Kant et de nous river
-éperdûment à l'expérience, à ce qui est mesurable.
-
-Pour simplifier, nous admettrons la réalité de ce continuum où baignent
-les astres, que parcourent les radiations et que le sens commun appelle
-l'espace. S'il y avait partout et indéfiniment des étoiles et si le
-nombre de celles-ci était infini, il y aurait à la fois de l'espace et
-de la matière partout. Les newtoniens en pourraient triompher comme les
-einsteiniens, ceux qui croient à l'espace absolu comme ceux qui le
-nient, les «absolutistes» comme les «relativistes.»
-
-Quel bonheur si les observations astronomiques montraient que le nombre
-des étoiles est en effet infini, et que par conséquent les tenants des
-deux opinions contraires peuvent également chanter victoire dans leurs
-communiqués! Mais que montrent les observations astronomiques?
-
-Certains ont nié _a priori_ que le nombre des étoiles pût être
-infini. Le nombre des étoiles, disaient-ils, pourrait être augmenté; il
-n'est donc pas infini puisqu'on ne peut rien ajouter à l'infini. Ce
-raisonnement est spécieux, mais faux, bien que Voltaire s'y soit laissé
-prendre. Point n'est besoin d'être grand clerc ès mathématiques pour
-savoir qu'on peut toujours ajouter à un nombre infini et qu'il existe
-des quantités infinies qui sont elles-mêmes infiniment petites par
-rapport à d'autres.
-
-Venons-en donc aux faits.
-
-Si l'Univers des étoiles est sans fin, il n'y a pas une seule ligne
-visuelle menée de la Terre vers le ciel qui ne doive rencontrer un de
-ces astres. L'astronome Olbers a remarqué que le ciel nocturne serait
-alors tout entier d'un éclat comparable à celui du Soleil. Or l'éclat
-total de toutes les étoiles réunies n'est guère que 3 000 fois celui
-d'une étoile de première grandeur, c'est-à-dire trente millions de fois
-plus petit que celui du Soleil.
-
-Mais cela ne prouve rien, car le raisonnement d'Olbers est faux pour
-deux raisons. D'une part, il y a nécessairement dans le ciel beaucoup
-d'étoiles éteintes ou obscures. Nous en connaissons qui sont fort bien
-étudiées et même pesées, et qui manifestent leur existence en venant
-périodiquement éclipser les étoiles voisines autour desquelles elles
-tournent. D'autre part, on a découvert depuis peu que l'espace céleste
-est occupé sur de larges étendues par des masses gazeuses obscures et
-des nuages de poussière cosmique qui absorbent la lumière des astres
-situés au delà. On voit bien que l'existence d'un nombre infini
-d'étoiles est parfaitement compatible avec la faible clarté du ciel
-nocturne.
-
- * * * * *
-
-Et maintenant, si nous ajustons nos besicles... nos télescopes, veux-je
-dire, et si nous passons du domaine du possible à celui du réel, les
-observations astronomiques récentes nous fournissent un certain nombre
-de faits fort remarquables, et qui conduisent irrésistiblement aux
-conclusions suivantes.
-
-Le nombre des étoiles n'est pas, comme on l'a cru longtemps, limité par
-la seule puissance des lunettes. Lorsqu'on s'éloigne du Soleil le nombre
-des étoiles contenues dans l'unité de volume, la fréquence des étoiles,
-la densité de la population stellaire, si j'ose dire, ne restent pas
-uniformes, mais diminuent à mesure qu'on approche des confins de la Voie
-Lactée.
-
-Celle-ci est un gigantesque archipel d'astres et notre Soleil paraît
-situé dans sa région centrale. Cet amas, cette fourmilière d'étoiles
-dont nous faisons partie a grossièrement la forme d'un boîtier de montre
-dont l'épaisseur serait à peu près la moitié de sa largeur. La lumière
-qui va en une seconde de la Terre à la Lune, en huit minutes de la Terre
-au Soleil, en trois ans de la Terre à l'étoile la plus proche, la
-lumière a besoin d'au moins 30 000 ans, 300 siècles, pour parcourir la
-Voie Lactée.
-
-Celle-ci contient un nombre d'étoiles compris entre 500 et 1 500
-millions. C'est un très petit nombre, au plus égal à celui des êtres
-humains sur la Terre, et beaucoup plus petit que celui des molécules de
-fer que renferme une tête d'épingle.
-
-En outre on a découvert des amas très serrés d'étoiles, comme la Nuée de
-Magellan, l'Amas d'Hercule et divers autres qui ne paraissent guère
-dépasser les confins de notre Voie Lactée, et sont comme ses faubourgs.
-Ces faubourgs semblent d'ailleurs s'étendre très loin et surtout d'un
-côté de la Voie Lactée, et le plus éloigné n'est peut-être pas à moins
-de 200 000 années de lumière de nous.
-
-Au delà, l'espace paraît désert et privé d'étoiles sur des distances
-énormes par rapport aux dimensions de notre Univers lacté tel que nous
-venons de le définir. Mais plus loin encore?
-
-Eh bien! plus loin, on trouve ces astres singuliers, que sont les
-nébuleuses spirales, posés comme des escargots d'argent dans le jardin
-des étoiles et dont on a repéré plusieurs centaines de mille. Certains
-astronomes croient que les amas spiraloïdes d'étoiles sont peut-être des
-annexes de la Voie Lactée, et des images réduites de celle-ci. Le plus
-grand nombre incline à penser, par des raisons très fortes, que les
-nébuleuses spirales sont des systèmes en tout analogues à la Voie Lactée
-et de dimensions comparables aux siennes.
-
-Dans le premier cas, l'ensemble des astres accessibles à nos télescopes
-a des dimensions franchissables à la lumière en quelques centaines
-de milliers d'années. Dans la seconde hypothèse les dimensions de
-l'Univers stellaire dont nous faisons partie sont encore décuplées et
-c'est des millions d'années au moins qu'il faudrait à la lumière pour
-les parcourir.
-
-Dans le premier cas, l'Univers stellaire tout entier, tel qu'il nous est
-accessible, est constitué par la Voie Lactée et ses annexes,
-c'est-à-dire par une concentration locale d'étoiles au delà de laquelle
-on n'observe rien. L'Univers stellaire est donc pratiquement limité, ou
-du moins fini.
-
-Dans le cas contraire, la Voie Lactée n'est plus qu'une des myriades de
-nébuleuses spirales qu'on observe. La nébuleuse spirale (avec ses
-centaines de millions d'étoiles) joue dans cet Univers agrandi le même
-rôle que l'étoile dans l'Univers lacté. Le problème se pose comme
-auparavant, mais sur une plus vaste échelle: de même que la Voie Lactée
-est formée d'un amas, d'une concentration d'étoiles en nombre fini--cela
-l'observation le prouve,--de même l'Univers accessible est-il formé d'un
-amas de nébuleuses spirales en nombre fini?
-
-Sur ce dernier point l'expérience n'a pas encore prononcé. Mais il est
-probable, à mon sentiment, que lorsque nos instruments seront d'une
-puissance proportionnée à ce vaste problème, c'est-à-dire bientôt...
-dans quelques siècles, ils répondront: oui.
-
-S'il en était autrement, si la répartition des nébuleuses spirales
-restait toujours à peu près la même, à mesure qu'on s'éloigne, le
-calcul montre que, l'attraction étant en raison inverse du carré des
-distances, la gravitation croîtrait au delà de toute limite dans cet
-univers, par exemple dans la région où nous vivons. Or cela n'est pas.
-
-Ceci prouve: soit que, aux très grandes distances, l'attraction de deux
-masses décroît un peu plus vite que suivant l'inverse du carré des
-distances (ce qui n'est pas tout à fait impossible), soit que le nombre
-des systèmes stellaires et des étoiles est fini. Personnellement
-j'incline vers la seconde hypothèse, mais elle est indémontrable. En ces
-matières il y a toujours une alternative, toujours un moyen d'échapper
-suivant la pente de ses préférences, et rien en somme ne permet
-réellement d'affirmer que le nombre des étoiles est fini.
-
- * * * * *
-
-En partant de la valeur moyenne, telle qu'on l'observe, des
-mouvements propres des étoiles voisines de nous, Henri Poincaré a
-calculé que le nombre total des étoiles de la Voie Lactée doit être
-d'environ 1 milliard. Ce nombre concorde bien avec celui qui résulte
-expérimentalement des jaugeages astro-photographiques.
-
-Il a montré aussi que les mouvements propres des étoiles devraient être
-plus forts, s'il y avait beaucoup plus d'étoiles que nous n'en
-voyons! C'est ainsi que les calculs de Poincaré sont contraires à
-l'hypothèse d'une extension indéfinie de l'Univers stellaire, puisque le
-nombre des étoiles «comptées» concorde à peu près avec le nombre qui a
-été «calculé». Mais, encore un coup, ces calculs ne prouvent plus rien
-si la loi d'attraction n'est pas tout à fait l'inverse du carré, aux
-distances énormes.
-
-Pourtant si l'Univers est fini, dans l'espace tel que le conçoit la
-science classique, la lumière des étoiles et les étoiles isolées
-elles-mêmes iraient peu à peu se perdre sans retour dans l'infini, et le
-cosmos s'évanouirait. Notre esprit répugne à cette conséquence et les
-observations astronomiques ne montrent aucun indice d'une telle
-dislocation.
-
-En un mot dans l'espace des «absolutistes» l'Univers stellaire ne peut
-être infini que si la loi du carré des distances n'est pas tout à fait
-exacte pour des masses très éloignées, et il ne peut être fini que s'il
-est éphémère dans le temps.
-
-D'ailleurs pour Newton, l'Univers _stellaire_ pourrait être fini dans un
-Univers infini, puisque l'espace pour lui ne suppose point la matière.
-Pour Einstein au contraire, l'Univers tout court et l'Univers matériel
-ou stellaire sont une seule et même chose, puisqu'il n'y a point
-d'espace sans matière ou énergie.
-
- * * * * *
-
-Les difficultés et les incertitudes précédentes disparaissent en grande
-partie lorsqu'on considère l'espace ou plutôt l'espace-temps du point de
-vue einsteinien de la Relativité généralisée.
-
-Que signifient ces mots: l'Univers est infini? Du point de vue
-einsteinien, comme du point de vue newtonien, comme du point de vue
-pragmatiste cela veut dire: Si je marche droit devant moi, toujours et
-jusqu'à la fin de l'éternité, je ne reviendrai jamais à mon point de
-départ.
-
-Est-ce possible? Newton dit nécessairement oui, puisque l'espace pour
-lui s'étend, indéfini, indépendant des corps qui y sont plongés, que le
-nombre des étoiles soit ou non limité.
-
-Mais Einstein dit: non. Pour le relativiste, l'Univers peut n'être pas
-infini. Est-il donc borné, limité par je ne sais quelles balustrades?
-Non. Il n'est pas limité.
-
-Quelque chose peut être illimité sans être infini. Par exemple un homme
-qui se déplace à la surface de la Terre pourra en faire indéfiniment le
-tour en tous sens sans être arrêté par une limite. La surface de la
-Terre ainsi envisagée, comme la surface d'une sphère quelconque est donc
-à la fois finie et illimitée. Eh bien! il suffit de reporter, dans
-l'espace à trois dimensions, ce qui se passe dans l'espace à deux
-dimensions qu'est la surface sphérique, pour comprendre que l'Univers
-puisse être à la fois fini et illimité.
-
-Nous avons vu que, par suite de la gravitation, l'Univers einsteinien
-n'est pas euclidien mais incurvé. Il est difficile sinon impossible,
-nous l'avons déjà dit, de se représenter, de _visualiser_ une
-incurvation de l'espace. Mais cette difficulté ne doit exister que pour
-notre imagination limitée par nos habitudes sensibles, non pour notre
-raison qui va plus loin et plus haut. Car c'est encore une des erreurs
-les plus fréquentes des hommes de croire que l'imagination a des ailes
-plus puissantes que la raison. Pour être persuadé du contraire il suffit
-de comparer ce que les anciens les plus poétiques avaient pu rêver au
-sujet de la voûte étoilée et ce que la science moderne nous y montre....
-
-Voici alors comment notre problème se pose.
-
-Négligeons, pour l'instant, la répartition un peu irrégulière des
-étoiles dans notre système stellaire, et supposons-la à peu près
-homogène. Quelle est la condition pour que cette répartition des étoiles
-sous l'influence de la gravitation demeure stable? La réponse fournie
-par le calcul est: pour cela la courbure de l'espace doit être constante
-et telle que l'espace se ferme sur lui-même à la manière d'une surface
-sphérique.
-
-Les rayons de lumière des étoiles peuvent faire éternellement,
-indéfiniment le tour de cet Univers illimité et pourtant fini. Si le
-cosmos est sphérique de la sorte, on peut même penser que les rayons
-émanés d'une étoile, du Soleil par exemple, iront converger au
-point diamétralement opposé de l'Univers après en avoir fait le tour.
-
-On pourrait s'attendre alors à voir, en des points opposés du ciel, des
-étoiles dont l'une ne serait que l'image, que le fantôme de l'autre, que
-son «double» au sens où les anciens Égyptiens entendaient ce mot. Au
-vrai, ce «double», cette étoile-image, nous représenterait, non pas ce
-qu'est l'étoile génératrice, l'étoile-objet, mais ce qu'elle était à
-l'époque où elle a émis les rayons qui forment cette image, c'est-à-dire
-des millions d'années auparavant.
-
-Si d'un point donné du système stellaire, par exemple de notre planète,
-nous observons en même temps l'étoile-objet et l'étoile-image, la
-réalité et le mirage, nous les verrons bien différentes l'une de
-l'autre, puisque l'image nous montrera l'objet tel qu'il était des
-milliers de siècles auparavant. Il pourra même arriver que
-l'étoile-image soit plus brillante que l'étoile-objet parce que, dans
-l'intervalle, celle-ci se sera éteinte, peu à peu refroidie par les
-siècles.
-
- * * * * *
-
-En fait, il est improbable que nous trouvions souvent de ces
-astres-fantômes, de ces étoiles-virtuelles, filles lumineuses et
-irréelles des lourds soleils. La raison en est que les rayons dans leur
-trajet à travers l'univers seront en général déviés par les étoiles
-non loin desquelles ils passeront. Leur concentration, leur convergence
-sera donc rarement parfaite à l'antipode de l'étoile réelle. Et puis ces
-rayons auront été plus ou moins absorbés par les matières cosmiques
-rencontrées chemin faisant. Pourtant il n'est point impossible que
-quelquefois dans l'avenir les astronomes observent ce phénomène. Il
-n'est point impossible qu'ils l'aient déjà, sans le savoir, observé dans
-le passé!
-
-Mais ce que les observateurs n'ont pas fait hier, ils le pourront demain
-grâce aux suggestions de la science nouvelle, et c'est ainsi qu'elle va
-bouleverser peut-être l'astronomie d'observation et y trouver quelque
-jour l'éclatante auréole de nouvelles vérifications.
-
-Conséquences étonnantes, follement imprévues, des nouvelles conceptions
-et qui dépassent par leur poésie fantastique toutes les constructions
-les plus romanesques de l'extrapolation imaginative.
-
-Le réel ou du moins le possible monte à des hauteurs vertigineuses où
-jamais n'avaient atteint les ailes dorées de la fantaisie.
-
-J'ai parlé tout à l'heure des millions d'années que la lumière emploie à
-faire le tour de notre Univers incurvé. C'est qu'en partant de la valeur
-à peu près connue de la quantité de matière incluse dans la Voie Lactée
-on peut calculer facilement la courbure du monde et son rayon. On trouve
-que ce rayon a une valeur au minimum égale à 150 millions d'années de
-lumière.
-
-Il faut donc au moins 900 millions d'années à la lumière pour faire
-le tour de l'Univers si celui-ci est limité à la Voie Lactée et à ses
-annexes. Le chiffre est parfaitement compatible avec ceux que nous ont
-donnés ci-dessus les observations astronomiques pour la dimension du
-système galactique, et aussi avec ceux--beaucoup plus grands--que nous
-avons obtenus en assimilant les nébuleuses spirales à des Voies Lactées.
-
-Ainsi, pour le relativiste, l'Univers peut être illimité sans être
-infini.
-
-Quant au pragmatiste qui marche droit devant lui--c'est-à-dire qui suit
-ce qu'il appelle une ligne droite: le trajet de la lumière--il finira
-forcément par retrouver l'astre d'où il est parti, pourvu qu'il dispose
-d'un temps suffisant. Il dira donc, si telle est la nature des choses:
-l'Univers n'est pas infini.
-
-L'infinité ou la finité de l'Univers peut donc en principe être
-contrôlée par l'expérience, et on pourra vérifier quelque jour si le
-cosmos dans son ensemble et si l'espace sont newtoniens ou einsteiniens.
-Malheureusement, c'est une expérience de très longue haleine et qui
-soulèvera quelques petites difficultés pratiques.
-
-On peut donc, sans trop se compromettre jusqu'à nouvel ordre, ne pas se
-croire obligé de choisir entre les deux conceptions et laisser planer le
-bénéfice du doute sur celle des deux qui est fausse....
-
- * * * * *
-
-Il y a d'ailleurs peut-être encore une troisième issue sinon pour le
-pragmatiste, du moins pour le philosophe, j'entends par là le
-physicien, me souvenant que les Anglais appellent la physique _Natural
-Philosophy_.
-
-Voici: si tout ce que nous connaissons d'astres se rattache à notre Voie
-Lactée, d'autres Univers très éloignés peuvent nous être inaccessibles
-parce qu'ils sont optiquement isolés du nôtre, peut-être par les
-phénomènes d'absorption cosmique de la lumière dont nous avons parlé
-déjà.
-
-Mais ceci pourrait être aussi causé par autre chose qui choquera
-peut-être quelques relativistes mais semblera possible aux newtoniens.
-L'éther, ce milieu qui transmet les vibrations lumineuses et dont
-Einstein lui-même a fini par réadmettre l'existence tout en lui refusant
-ses propriétés cinématiques habituelles; l'éther, dis-je, et la matière,
-semblent de plus en plus n'être que des modalités l'un de l'autre. Nous
-l'avons expliqué dans un chapitre précédent, d'après les découvertes
-physiques les plus récentes. Rien ne prouve donc que ces deux formes de
-la substance ne soient pas toujours associées l'une à l'autre.
-
-N'ai-je pas alors le droit de penser que peut-être notre Univers visible
-tout entier, concentration locale de matière, n'est qu'une bulle d'éther
-isolée? Si l'espace absolu existe (ce qui ne veut pas dire qu'il nous
-soit sensible, accessible), il est indépendant non seulement de la
-matière, mais de l'éther. Et alors, autour de notre Univers, s'étendent
-des espaces vides d'éther. D'autres Univers, peut-être, palpitent au
-delà, et ces mondes sont à jamais pour nous comme s'ils n'étaient pas.
-
-Rien de sensible, rien de connaissable ne peut nous en parvenir; rien ne
-peut franchir les abîmes noirs et muets qui entourent notre île
-stellaire.
-
-Nos regards sont à jamais prisonniers dans cette monade géante... et
-déjà trop petite.
-
-«Il y a donc des choses qu'on ne saura jamais et qui, pourtant, existent
-peut-être?» vont s'écrier les naïfs étonnés. Plaisante prétention de
-vouloir tout contenir dans quelques centimètres cubes de substance
-grise....
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE HUITIÈME
-
-SCIENCE ET RÉALITÉ
-
- _L'absolu einsteinien || La Révélation par la Science ||
- Discussion des bases expérimentales de la relativité || Autres
- explications possibles || Arguments en faveur de la contraction
- réelle de Lorentz || L'espace newtonien peut être distinct de
- l'espace absolu || Le réel est une forme privilégiée du possible
- || Deux attitudes en face de l'inconnu._
-
-
-Et maintenant il faut conclure.
-
-La réalité, vue à travers le prisme aigu de la science, a-t-elle changé
-d'aspect avec les nouvelles théories? Oui, assurément. La doctrine
-relativiste prétend avoir rendu plus parfait l'achromatisme de ce
-prisme, et rectifié du même coup l'image qu'il nous donne du monde.
-
-Le temps et l'espace, ces deux pôles autour desquels tournait la sphère
-des données sensibles, et qu'on croyait inébranlables se sont vus
-déposséder de leur puissante fixité. A leur place Einstein fait surgir
-ce continuum où baignent les êtres et les phénomènes: l'espace-temps à
-quatre dimensions et où le temps et l'espace sont liés à un joug commun.
-
-Mais ce continuum lui-même n'est plus qu'une forme flasque, sans
-rigidité et qui docilement s'applique à tout. Plus rien de fixe, puisque
-aucun repère défini n'existe, où nous puissions encadrer les phénomènes;
-puisque au bord de l'océan où flottent les choses, il ne reste plus
-aucun de ces solides anneaux où les marins naguère amarraient les
-vaisseaux.
-
-Jusqu'ici la théorie de la relativité mérite bien son nom. Mais voici
-que malgré elle, encore que par elle et en dépit de son nom même, surgit
-quelque chose qui dans le monde extérieur semble avoir une existence
-indépendante et déterminée, une objectivité, une réalité _absolue_.
-C'est l'_Intervalle_ des événements qui, lui, à travers toutes les
-fluctuations des choses, quelle que soit la diversité infinie des points
-de vue, la mobilité des repères, demeure constant, invariable.
-
-De cette donnée, qui, philosophiquement parlant, participe étrangement
-des qualités intrinsèques tant reprochées au vieil espace absolu, au
-vieux temps absolu, dérive en réalité toute la partie constructive de la
-Relativité, toute celle qui a conduit aux splendides vérifications que
-nous avons dites.
-
-Ainsi la théorie de la Relativité, dans ce qui en fait un monument
-scientifique utile, un outil constructif, un instrument de découverte,
-semble renier son nom et sa source même. Elle est une théorie d'un
-nouvel absolu: l'Intervalle représenté par les géodésiques de l'Univers
-quadridimensionnel. Elle est une nouvelle théorie absolue. Tant il est
-vrai que, même dans la science, on ne construit rien sur la
-négation pure.
-
-Pour créer il faut affirmer.
-
-La théorie de la Relativité a obtenu des victoires éclatantes que la
-sanction impérieuse des faits a couronnées. Nous en avons donné, dans
-les chapitres précédents, les exemples les plus étonnants. Mais dire de
-cette théorie qu'elle est vraie parce qu'elle a prédit des phénomènes
-vérifiés ensuite, ce serait la juger d'un point de vue trop étroitement
-pragmatiste. Ce serait aussi--et il y a là un danger--barrer la route à
-des élans de la pensée vers d'autres chemins où il y aura encore des
-fleurs à cueillir. Gardons-nous-en bien.
-
-Il importe donc en dépit et à cause même de ses succès, de diriger sur
-les bases de la doctrine nouvelle le faisceau lumineux de la critique.
-César montant au Capitole devait entendre auprès de son char les soldats
-plaisanter ses travers et rabattre sa superbe. La théorie de la
-Relativité, si magnifiquement qu'elle avance sur la voie triomphale,
-doit elle aussi connaître qu'elle a des limites et peut-être des
-faiblesses.
-
- * * * * *
-
-Avant de la fouiller pourtant, avant d'y projeter une lumière crue, une
-remarque s'impose.
-
-Quelles que soient les incertitudes des théories physiques, quelle que
-soit l'imperfection éternelle et fatale de la science, une chose doit
-être ici affirmée: Les vérités scientifiques sont les mieux
-fondées, les plus certaines, les moins douteuses des vérités que nous
-puissions connaître touchant le monde extérieur. Si la science ne peut
-nous dévoiler tout à fait la nature des choses, il n'est rien qui puisse
-nous la faire connaître autant qu'elle. Les vérités du sentiment, de la
-foi, de l'intuition sont irréductibles à celles de la science tant
-qu'elles restent des vérités du monde intérieur; elles sont sur un autre
-plan.
-
-Mais si elles prétendaient se montrer adéquates au monde extérieur--ce
-qui serait leur seule cause de faiblesse--elles se subordonnent dès cet
-instant à la réalité sensible, à la recherche scientifique de la vérité.
-
-C'est donc un non-sens de vouloir opposer la prétendue «faillite de la
-science» à la certitude que d'autres disciplines nous apportent touchant
-le monde extérieur. La faillite de l'une entraîne celle des autres. Tant
-qu'il ne s'agit plus de l'oasis intime où fleurissent les sereines
-réalités du sentiment, mais du désert aride et mal exploré du monde
-extérieur, les données scientifiques sont la base de toutes les autres.
-Ébranler celles-là, c'est ébranler celles-ci. Un coup de bélier dans un
-rez-de-chaussée, s'il le fait écrouler, démolit sûrement aussi les
-étages supérieurs.
-
-Au vrai, il semble que rien ne manifeste ici-bas la présence mystique du
-divin autant que cette harmonie éternelle et inflexible qui lie les
-phénomènes et qu'expriment les lois scientifiques. La science qui nous
-montre le vaste univers ordonné, cohérent, harmonieux, mystérieusement
-uni, organisé comme une vaste et muette symphonie, dominé par la loi et
-non par le caprice, par des règles inéluctables et non par des volontés
-particulières, la science n'est-elle pas, après tout, une Révélation?
-
-Là doit être, là sera la conciliation nécessaire entre les esprits
-dociles à la réalité sensible et ceux qu'obsède le mystère métaphysique.
-
-Proclamer la faillite de la science, si cela veut dire autre chose que
-proclamer la faiblesse humaine, dont nul ne doute hélas! c'est en
-réalité dénigrer cette part du divin qui est accessible à nos sens,
-celle que la science nous dévoile.
-
- * * * * *
-
-En somme, toute la synthèse einsteinienne découle du résultat de
-l'expérience de Michelson, ou du moins d'une interprétation particulière
-de ce résultat.
-
-Le phénomène de l'aberration des étoiles prouve que le milieu qui
-transmet leur lumière jusqu'à notre oeil ne participe pas à la
-translation de la Terre autour du Soleil. Ce milieu les physiciens
-l'appellent l'éther. Lord Kelvin qui a mérité l'honneur de reposer à
-Westminster sous la dalle contiguë à celle où gît Newton, considérait
-avec raison l'existence de l'éther interstellaire comme aussi bien
-prouvée que celle de l'air que nous respirons; car sans ce milieu la
-chaleur solaire, mère et nourrice de toute vie terrestre, ne
-parviendrait pas jusqu'à nous.
-
-Dans la théorie de la relativité restreinte, Einstein, nous l'avons
-vu, interprète les phénomènes sans faire intervenir l'éther, ou du moins
-sans faire intervenir les propriétés cinématiques habituellement
-attribuées à cette substance. Autrement dit la relativité restreinte
-n'affirme ni ne nie l'éther classique; elle l'ignore.
-
-Mais cette indifférence à l'égard de l'éther, ce dédain disparaît dans
-la théorie de la Relativité généralisée. Nous avons vu dans un chapitre
-précédent que les trajectoires des corps gravitants et de la lumière
-procèdent directement, d'après cette théorie, d'une courbure
-particulière et du caractère non euclidien du milieu qui, dans le vide,
-avoisine les corps massifs, c'est-à-dire de l'éther. Celui-ci, bien que
-ses propriétés cinématiques ne soient pas pour Einstein ce qu'elles sont
-pour les classiques, devient le substratum de tous les événements de
-l'Univers. Il reprend son importance, sa réalité objective. Il est le
-milieu continu où évoluent les faits spatio-temporels.
-
-Donc sous sa forme générale, et en dépit de l'attitude cinématique
-nouvelle qu'elle lui attribue, la théorie générale d'Einstein admet
-l'existence objective de l'éther.
-
-L'aberration des étoiles montre ce milieu immobile par rapport à la
-translation de la Terre sur son orbite.
-
-Le résultat négatif de l'expérience de Michelson tend au contraire à
-prouver qu'il participe à ce mouvement de la Terre. L'hypothèse de
-Fitzgerald-Lorentz concilie cette antinomie en admettant que l'éther ne
-participe réellement pas à la translation terrestre, mais que tous les
-corps qui s'y déplacent subissent dans le sens de ce déplacement une
-contraction. Celle-ci croît avec leur vitesse dans l'éther, ce qui
-explique le résultat négatif de Michelson.
-
-L'explication de Lorentz a paru inadmissible à Einstein, à cause de
-quelques invraisemblances que nous avons signalées, et surtout parce
-qu'elle suppose l'existence dans l'Univers d'un système de références
-privilégiées qui ressuscite l'_espace absolu_ de Newton. Einstein en
-vertu du principe que tous les points de vue sont également relatifs,
-n'admet pas qu'il y ait dans l'Univers des observateurs
-privilégiés--ceux qui sont immobiles dans l'éther--qui verraient les
-choses telles qu'elles sont tandis que ces choses seraient déformées
-pour tout autre observateur.
-
-Et alors, tout en conservant la contraction de Lorentz et les formules
-qui l'expriment, Einstein affirme que cette contraction existe, mais
-n'est qu'une apparence, une sorte d'illusion d'optique provenant de ce
-que la lumière qui nous définit les objets ne se propage pas
-instantanément, mais avec une vitesse finie. Cette propagation de la
-lumière se fait suivant des lois telles que précisément l'espace et le
-temps apparent soient déformés conformément aux formules de Lorentz.
-Telle est la base de la relativité spéciale d'Einstein.
-
-Ainsi les deux premières explications possibles du résultat négatif de
-l'expérience de Michelson sont:
-
-1º Il y a une contraction des objets mobiles dans l'éther immobile,
-substratum fixe des phénomènes. Cette contraction est réelle, croît
-avec la vitesse du mobile par rapport à l'éther. C'est l'explication de
-Lorentz.
-
-2º Il y a une contraction des objets mobiles par rapport à un
-observateur quelconque. Cette contraction n'est qu'une apparence due aux
-lois de la propagation de la lumière. Elle croît avec la vitesse du
-mobile par rapport à l'observateur. C'est l'explication d'Einstein.
-
- * * * * *
-
-Mais il y a encore--pour le moins--une troisième explication possible.
-Elle introduit des hypothèses nouvelles et même insolites, mais
-nullement absurdes. D'ailleurs c'est surtout en physique que le vrai
-peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Elle montrera, que même en
-dehors de celle de Lorentz, on peut rendre compte du résultat de
-Michelson autrement que par l'interprétation einsteinienne.
-
-Voici cette troisième hypothèse explicative:
-
-Chaque corps matériel entraîne avec lui, comme une sorte d'atmosphère,
-l'éther qui lui est lié. Il existe en outre dans le vide interastral un
-éther immobile, insensible au mouvement des corps matériels qui s'y
-meuvent, et que, pour le distinguer de l'éther lié aux corps, nous
-appellerons le _suréther_. Ce suréther occupe tout le vide
-interstellaire et se superpose près des astres à l'éther qu'ils
-entraînent. L'éther et le suréther se transpénètrent de même qu'ils
-transpénètrent la matière, et les vibrations qu'ils transmettent
-s'y propagent indépendamment. Quand un corps matériel émet des trains
-d'ondes dans l'éther qui l'entoure, celles-ci sont animées par rapport à
-lui de la vitesse constante de la lumière. Mais lorsqu'elles ont
-traversé la couche relativement mince d'éther liée à ce corps matériel,
-et qui se fond graduellement dans le suréther, c'est dans celui-ci que
-se fait leur propagation et c'est par rapport à lui qu'elles prennent
-progressivement leur vitesse.
-
-C'est ainsi qu'un bateau traversant le lac de Genève avec une certaine
-vitesse possède, vers le milieu du lac, cette vitesse par rapport à
-l'étroit courant qu'y fait le Rhône, puis la reprend par rapport au lac
-immobile.
-
-Ainsi, bien qu'émanées d'astres qui s'éloignent ou s'approchent de nous,
-les rayons lumineux des étoiles posséderont la même vitesse lorsqu'ils
-nous parviendront, et qui sera la vitesse commune que leur impose le
-suréther. Ainsi, d'autre part, les rayons des étoiles arrivant à nos
-lunettes seront propagés jusqu'à nous par le suréther et sans que la
-très mince couche d'éther mobile avec la Terre ait pu troubler cette
-propagation.
-
-Dans ces hypothèses tous les faits s'expliquent et se concilient: 1º
-l'aberration des étoiles, parce que les rayons qui nous en arrivent nous
-sont transmis sans altération par le suréther; 2º le résultat négatif de
-l'expérience de Michelson, parce que la lumière que nous produisons au
-laboratoire se propage dans l'éther entraîné par la Terre et où elle est
-née; 3º le fait qu'en dépit du rapprochement ou de l'éloignement des
-étoiles, leurs rayons nous arrivent avec la vitesse commune qu'ils ont
-acquise dans le suréther, peu après leur émission.
-
-Cette explication, si étrange qu'elle puisse paraître, n'est pas absurde
-et ne soulève aucune difficulté qu'on ne puisse surmonter. Elle prouve
-que si le résultat de Michelson constitue une sorte de cul-de-sac, il
-est pour en sortir d'autres issues que la théorie d'Einstein.
-
-En résumé, pour échapper aux difficultés, aux apparentes contradictions
-manifestées par l'expérience, à l'antinomie qui existe entre
-l'aberration et le résultat de Michelson, trois voies nous sont
-offertes, et qui se ramènent à cette alternative:
-
-1º La contraction des corps par la vitesse est réelle (Lorentz).
-
-2º La contraction des corps par la vitesse n'est qu'une apparence due
-aux lois de propagation de la lumière (Einstein).
-
-3º La contraction des corps par la vitesse n'est ni une réalité ni une
-apparence; elle n'existe pas (hypothèse du suréther conjugué à l'éther).
-
-Cela prouve que l'explication einsteinienne des phénomènes n'est
-nullement imposée par les faits, ou du moins n'est pas imposée par eux
-impérativement et à l'exclusion de toute autre.
-
- * * * * *
-
-Est-elle du moins imposée par la raison, par les principes, par le
-caractère d'évidence de ses prémisses rationnelles, parce qu'elle ne
-choque pas, à l'égal des autres, le bon sens et nos habitudes mentales?
-
-On pourrait le croire d'abord, lorsqu'on la compare à la doctrine de
-Lorentz,--et pour ne pas surcharger cette discussion, je laisserai
-provisoirement de côté la troisième théorie explicative qui a été
-esquissée, celle du suréther.
-
-Ce qui a paru choquant dans l'hypothèse de la contraction réelle de
-Lorentz c'est en premier lieu que cette contraction ne dépend que de la
-vitesse des objets, nullement de leur nature; c'est qu'elle est la même
-pour tous quelle que soit leur substance, leur composition chimique,
-leur état physique.
-
-A la réflexion cette chose étrange paraît moins inadmissible. Ne
-savons-nous pas en effet que les atomes sont tous formés des mêmes
-électrons dont l'arrangement et le nombre atomique diffèrent seuls et
-seuls différencient les corps.
-
-Si alors les électrons communs à toute matière subissent ensemble, de
-même que leurs distances relatives, une contraction due à la vitesse, il
-est en somme assez naturel de penser que le résultat puisse être
-identique pour tous les objets. Quand la chaleur dilate une grille de
-fer de longueur donnée, la quantité dont une température de cent degrés
-surélève et élargit cette grille sera la même, que celle-ci compte
-dix barreaux ou cent barreaux d'acier au mètre courant, pourvu qu'ils
-soient identiques.
-
-Ce n'est donc pas là en définitive que réside l'invraisemblance qui a
-fait rejeter par les relativistes la théorie de Lorentz.
-
-C'est dans les principes mêmes de cette théorie, c'est parce qu'elle
-admet dans la nature un système de référence privilégié, l'éther
-immobile par rapport à quoi les corps se déplacent.
-
-Examinons cela d'un peu plus près.
-
-On a dit que l'éther immobile de Lorentz est en somme une résurrection
-de l'_espace absolu_ de Newton tant attaqué par les relativistes. Rien
-n'est moins sûr. Si, comme nous l'avons supposé dans le chapitre
-précédent, notre Univers stellaire n'est qu'une gigantesque bulle
-d'éther divaguant dans un espace vide d'éther, parmi d'autres bulles
-d'éther à jamais inconnaissables à l'homme, il est évident que la
-gouttelette éthérée qui constitue notre Univers peut très bien être en
-mouvement dans l'espace qui l'entoure et qui serait le véritable espace
-absolu.
-
-De ce point de vue, l'éther lorentzien ne peut donc être assimilé à
-l'espace absolu. Faire cette assimilation revient à dire que l'espace
-dénommé absolu par Newton ne mérite peut-être pas ce nom. Si l'espace
-newtonien n'est que le continu physique où se déroulent les événements
-de notre Univers particulier, il n'est alors rien moins qu'absolument
-immobile.
-
-Toute la querelle faite à Newton revient en ce cas à lui reprocher
-une impropriété d'expression, et d'avoir appelé absolu ce qui n'est que
-privilégié pour un Univers donné.
-
-Ce serait une querelle grammaticale, et Vaugelas n'a jamais suffi à
-bouleverser la Science.
-
-Mais les relativistes, ou du moins ces relativistes impénitents que sont
-les einsteiniens ne se contenteront pas de cela. Il ne leur suffit point
-que l'espace newtonien avec tous ses privilèges ne soit peut-être pas
-l'espace absolu.
-
-Notre conception de l'Univers, île mouvante d'éther, concilierait très
-bien la prééminence de l'espace newtonien et l'agnosticisme qui nous
-dénie toute emprise sur l'absolu. Cela encore un coup ne suffit pas aux
-einsteiniens. Ce qu'ils entendent faire, c'est dépouiller résolument
-l'espace newtonien sur lequel a été construit la mécanique classique, de
-tous ses privilèges. C'est faire rentrer cet espace dans le rang, c'est
-le réduire à être l'analogue de tous les autres espaces qu'on peut
-imaginer et qui se meuvent arbitrairement par rapport à lui: rien de
-plus.
-
- * * * * *
-
-Du point de vue agnostique, du point de vue sceptique et douteur, cette
-attitude est forte et belle. Mais au cours de ce volume nous avons assez
-admiré la puissante synthèse théorique d'Einstein et les
-surprenantes vérifications à quoi elle a conduit, pour avoir le droit de
-faire maintenant nos réserves. On peut mettre en doute même les
-dénégations des douteurs, car elles aussi, en fin de compte sont des
-affirmations.
-
-Nous croyons qu'en face de l'attitude philosophique des einsteiniens, en
-face de ce que j'appellerais volontiers leur relativisme absolu, il est
-permis de s'insurger un peu et de dire ceci:
-
-Oui, tout est possible, ou du moins beaucoup de choses sont possibles
-mais toutes ne sont pas. Oui, si je pénètre dans un appartement inconnu,
-la pendule du salon peut être ronde, carrée ou octogone. Mais lorsque
-franchissant la porte j'ai vu que cette pendule est carrée, j'ai le
-droit de dire: elle est carrée; elle a le privilège d'être carrée, c'est
-un fait qu'elle n'est ni ronde, ni octogone.
-
-De même dans la nature. Le continu physique qui, comme un vase, épouse
-les phénomènes de l'Univers, pourrait avoir par rapport à moi--et tant
-que je ne l'ai pas observé--des mouvements ou des formes quelconques.
-Mais en fait, il est ce qu'il est, et il ne peut être en même temps des
-choses différentes. L'horloge du salon ne peut être à la fois toute en
-or et toute en argent.
-
-On peut donc concevoir, parmi les possibilités que nous imaginons dans
-le monde extérieur, une possibilité privilégiée: celle qui est
-effectivement réalisée, celle qui existe.
-
-Le relativisme total des einsteiniens revient à affirmer l'Univers
-tellement extérieur à nous que nous n'avons aucun moyen d'y
-distinguer le réel du possible, en ce qui concerne l'espace et le temps.
-Les newtoniens au contraire affirment que l'espace réel, le temps réel
-se manifestent à nous par des signes particuliers. Nous analyserons plus
-loin ces signes.
-
-En somme les relativistes purs ont cherché à échapper à la nécessité de
-supposer une réalité inaccessible.
-
-C'est un point de vue à la fois beaucoup plus modeste et beaucoup plus
-outrecuidant que celui des newtoniens, des «absolutistes».
-
-Plus modeste, parce que selon l'einsteinien nous ne pouvons pas
-connaître certaines choses que l'absolutiste pense au contraire pouvoir
-approcher: le temps et l'espace réels. Plus outrecuidant, parce que le
-relativiste affirme qu'il n'y a pas de réalité autre que celle qui est
-accessible à l'observation. Pour lui inconnaissable et inexistant sont
-presque synonymes. C'est pourquoi Henri Poincaré qui fut, avant
-Einstein, le plus profond des relativistes répétait sans cesse que les
-questions concernant l'espace et le temps absolus n'ont «aucun sens».
-
-En définitive les einsteiniens ont fait leur devise du mot d'Auguste
-Comte: Tout est relatif et cela seul est absolu.
-
-En face, Newton dont Henri Poincaré se refusait énergiquement à admettre
-les prémisses spatio-temporelles, et avec lui la science classique, ont
-une attitude que Newton a admirablement définie lui-même lorsqu'il
-écrivait: «Je ne suis qu'un enfant qui joue sur le rivage, m'amusant à
-trouver de temps en temps un caillou mieux poli ou un coquillage
-plus beau que d'ordinaire, pendant que le grand océan de la vérité reste
-toujours inexploré devant moi.» Newton affirme que cet océan est
-inexploré, seulement il affirme qu'il existe, et de la forme des
-coquillages trouvés, il déduit certaines des qualités de cet océan, et
-notamment celles qu'il appelle le temps et l'espace absolus.
-
-Einsteiniens et newtoniens sont d'accord pour penser que le monde
-extérieur n'est pas aujourd'hui totalement réductible à la science. Mais
-leur agnosticisme a des limites différentes. Les newtoniens croient que,
-si extérieur que nous soit le monde, il ne l'est pas au point que le
-temps réel et l'espace réel nous soient inaccessibles. Les einsteiniens
-sont d'un autre avis. Ce qui les sépare c'est seulement une question de
-degré dans le scepticisme.
-
-Toute la controverse se ramène à une contestation de frontières entre
-deux agnosticismes.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-CHAPITRE NEUVIÈME
-
-EINSTEIN OU NEWTON?
-
- _Discussion récente du relativisme à l'Académie des Sciences ||
- Les indices de l'espace privilégié de Newton || Le principe de
- causalité base de la Science || Examen des objections de M.
- Painlevé || Arguments newtoniens et échappatoires relativistes ||
- Les formules de gravitation de M. Painlevé || Fécondité de la
- doctrine einsteinienne || Deux conceptions du monde ||
- Conclusion._
-
-
-En quoi consistent les _signes particuliers_ où la conception
-newtonienne de la nature reconnaît qu'on a affaire à cet espace
-privilégié que Newton appelait l'espace absolu et qui lui apparaît, à
-l'exclusion des autres, comme le cadre réel, intrinsèque des phénomènes?
-
-Ces signes, ces critères sont implicitement à la base du développement
-de la science classique. Pourtant ils étaient un peu restés dans l'ombre
-des discussions provoquées par le système d'Einstein.
-
-Délaissant un moment d'autres soins peut-être moins nobles, M. Paul
-Painlevé vient, devant l'Académie des Sciences, d'attirer avec éclat
-l'attention sur les raisons anciennes mais toujours vigoureuses qui
-ont communiqué leur force à la conception newtonienne du monde.
-
-L'espace absolu, le temps absolu de Newton et de Galilée, appelons-les
-désormais l'espace privilégié, le temps privilégié, pour ne plus prêter
-le flanc aux objections métaphysiques assez justifiées en somme, que le
-qualificatif _absolu_ pouvait soulever.
-
-Pourquoi la science classique, la mécanique de Galilée et de Newton
-sont-elles fondées sur l'espace privilégié, le temps privilégié?
-Pourquoi rapportent-elles tous les phénomènes à ces repères uniques
-qu'elles considèrent comme adéquats à la réalité? C'est à cause du
-principe de causalité.
-
-Ce principe peut s'énoncer ainsi: des causes identiques produisent des
-effets identiques. Cela veut dire que les conditions initiales d'un
-phénomène déterminent ses modalités ultérieures. C'est en somme
-l'affirmation du déterminisme des phénomènes, sans lequel la science est
-impossible.
-
-Assurément on peut chicaner là-dessus. Des conditions parfaitement
-identiques à des conditions initiales données ne peuvent jamais être
-reproduites ou retrouvées, en un autre temps ou en un autre lieu. Il y a
-toujours quelque circonstance qui ne sera plus la même, par exemple le
-fait que, entre les deux expériences, la Nébuleuse d'Andromède se sera
-rapprochée de nous de quelques milliers de kilomètres. Et nous sommes
-sans action sur la Nébuleuse d'Andromède.
-
-Heureusement, et cela sauve tout, les corps éloignés n'ont qu'une
-action négligeable, semble-t-il, sur nos expériences, et c'est pourquoi
-nous pouvons répéter celles-ci.
-
-Par exemple, si nous mettons aujourd'hui un gramme d'acide sulfurique
-fumant dans dix grammes de solution de soude au dixième, ces corps
-produiront dans le même temps, la même quantité du même sulfate de soude
-qu'ils eussent fait l'an passé, dans les mêmes conditions de température
-et de pression, et bien que dans l'intervalle le maréchal Foch ait
-débarqué aux États-Unis.
-
-Cela fait que le principe de causalité (mêmes causes, mêmes effets) est
-toujours vérifié et ne pourra jamais être pris en défaut. Ce principe
-est donc une vérité d'expérience, mais en outre il s'impose à notre
-entendement avec une puissance irrésistible.
-
-Il s'impose même aux animaux. Le proverbe «Chat échaudé craint même
-l'eau froide» le prouve.... Il prouve aussi qu'on peut interpréter
-abusivement ce principe.... En tout cas, non seulement la science, mais
-la vie tout entière des hommes et des bêtes sont fondées sur lui.
-
-La conséquence de ce principe, c'est que si les conditions initiales
-d'un mouvement présentent une symétrie, celle-ci se retrouvera dans le
-mouvement. M. Paul Painlevé vient d'y insister avec force au cours de la
-discussion récente du Relativisme à l'Académie des Sciences. De cette
-remarque découle notamment le principe de l'inertie: un corps
-abandonné librement loin de toute masse matérielle, restera immobile ou
-décrira une ligne droite, par raison de symétrie.
-
-Il décrira effectivement une droite pour un certain observateur (ou pour
-des observateurs animés de vitesses uniformes par rapport au premier).
-Les newtoniens disent que l'espace de ces observateurs est privilégié.
-
-Au contraire, pour un autre observateur animé par rapport à ceux-là d'un
-mouvement accéléré, la trajectoire du mobile est une parabole et n'est
-plus symétrique. Donc l'espace de ce nouvel observateur n'est pas
-l'espace privilégié.
-
-Il me semble qu'à cela les relativistes peuvent répondre: Vous n'avez
-pas le droit de définir les conditions initiales pour un observateur
-donné, puis le mouvement subséquent pour un autre animé d'une vitesse
-accélérée. Si vous définissez aussi vos conditions initiales par rapport
-à celui-ci, le mobile à l'instant qu'on l'abandonne n'est pas libre pour
-cet observateur, mais tombe dans un champ de gravitation. Rien
-d'étonnant alors à ce que le mouvement produit lui semble accéléré et
-dissymétrique. Le principe de causalité n'est en défaut ni pour l'un ni
-pour l'autre des observateurs.
-
-On peut aussi définir autrement le système privilégié en disant: c'est
-celui par rapport auquel la lumière se propage en ligne droite dans un
-milieu isotrope. Mais en ce cas, pour un observateur fixé à la Terre qui
-tourne, les rayons des étoiles se déplacent en spirale, et les
-newtoniens en déduiraient que la Terre tourne par rapport à leur espace
-privilégié. Les einsteiniens répliqueront que l'espace où circulent ces
-rayons n'est pas isotrope et qu'ils y sont déviés de la ligne droite par
-le champ de gravitation tournant qui cause la force centrifuge de la
-rotation terrestre. Il y aura toujours pour eux une échappatoire qui
-laissera intact le principe de causalité.
-
-Il semble donc difficile de démontrer sans réplique l'existence du
-système privilégié en partant du principe de causalité et chacun reste
-sur ses positions.
-
- * * * * *
-
-En revanche il y a une force d'évidence, une pénétration aiguë et
-convaincante dans la seconde partie des critiques élevées par M.
-Painlevé contre les principes de la doctrine einsteinienne.
-
-Résumons l'argumentation du célèbre géomètre. Vous déniez, dit-il aux
-einsteiniens, tout privilège à un système de référence quelconque. Mais
-lorsque, de vos équations générales, vous voulez déduire par le calcul
-la loi de la gravitation, vous ne pouvez le faire et vous ne le faites
-réellement, qu'en introduisant des hypothèses newtoniennes à peine
-déguisées et des axes de référence privilégiés. Vous n'arrivez au
-résultat de votre calcul qu'en séparant nettement le temps de l'espace
-comme Newton, et en rapportant vos mobiles gravitants à des axes
-privilégiés purement newtoniens, et pour lesquels certaines conditions
-de symétrie sont réalisées.
-
-Toute cette fine et profonde critique de M. Painlevé est à rapprocher de
-celle de Wiechert qui a déniché diverses autres hypothèses introduites,
-chemin faisant, dans les calculs d'Einstein.
-
-En définitive, celui-ci paraît ne s'être pas complètement dégagé des
-prémisses newtoniennes qu'il répudie. Il ne les dédaigne pas autant
-qu'on pourrait croire et ne craint pas, à l'occasion, de les appeler à
-son secours, quand il s'agit de faire aboutir le calcul.
-
-C'est proprement un peu adorer ce qu'on a brûlé.
-
-Pour se tirer d'affaire, les einsteiniens répondront sans doute que
-s'ils introduisent des axes newtoniens, au cours de leurs
-développements, c'est pour rendre le résultat du calcul comparable à
-celui des mesures expérimentales. Les axes ainsi introduits dans les
-équations ont pour les relativistes cet unique privilège d'être ceux
-auxquels les expérimentateurs rapportent leurs mesures. Mais on
-conviendra que ce n'est pas là un mince privilège.
-
- * * * * *
-
-Ce n'est pas tout. Le principe de relativité généralisée dit en somme
-ceci: tous les repères, tous les systèmes de référence sont équivalents
-pour exprimer les lois de la nature et ces lois sont invariantes à
-quelque système de référence qu'on les rapporte. Cela veut dire en
-somme: il y a entre les objets du monde extérieur des relations qui sont
-indépendantes de celui qui les regarde, et notamment de sa vitesse.
-Ainsi un triangle étant tracé sur un papier, il y a dans ce triangle
-quelque chose qui le caractérise et qui est identique, que le regardant
-passe très vite ou très lentement ou avec des vitesses quelconques et en
-sens quelconque devant le papier.
-
-M. Painlevé remarque avec quelque raison que, sous cette forme, le
-principe est une sorte de truisme. Le mot est dur. Il exprime pourtant
-un fait certain. Les rapports réels des objets extérieurs ne peuvent
-être altérés par le point de vue de l'observateur.
-
-Einstein répondra que c'est déjà quelque chose de fournir un crible au
-travers duquel doivent passer, un critère auquel doivent satisfaire pour
-être reconnues exactes, les lois et formules qui servent à représenter
-les phénomènes empiriquement observés. Il est vrai. La loi de Newton
-sous sa forme classique ne satisfaisait pas à ce critère. Cela prouve
-qu'il n'était pas si évident que cela. Il arrive qu'une vérité méconnue
-hier devienne aujourd'hui un truisme. Tant mieux.
-
-En exprimant une des conditions auxquelles doivent satisfaire les lois
-naturelles, la théorie de la relativité acquiert pour le moins ce que
-dans le jargon philosophique on appelle une valeur «heuristique.»
-
-Il n'en est pas moins certain, comme M. Painlevé le montre avec une
-vigueur et une clarté parfaites, que le principe de la relativité
-généralisée ainsi considéré, ne saurait suffire à fournir des lois
-précises. Il serait parfaitement conciliable avec une loi de gravitation
-où l'attraction serait en raison inverse, non pas du carré, mais de la
-dix-septième, de la centième puissance, d'une puissance quelconque de la
-distance.
-
-Pour extraire du principe de la relativité généralisée la loi exacte de
-l'attraction, il faut y surajouter l'interprétation einsteinienne du
-résultat de Michelson à savoir: que par rapport à un observateur
-quelconque la lumière se propage localement avec la même vitesse en tous
-sens. Il faut surajouter encore diverses hypothèses que M. Painlevé
-considère comme newtoniennes.
-
-A son exposé critique de la relativité présenté avec éclat devant
-l'Académie des Sciences, M. Paul Painlevé a ajouté une contribution
-mathématique précieuse dont le principal résultat est le suivant: on
-peut trouver d'autres lois de la gravitation que celle indiquée par
-Einstein et qui toutes correspondent aux conditions einsteiniennes.
-
-Le savant géomètre français en a indiqué plusieurs, une en particulier
-dont la formule nettement différente de celle d'Einstein, rend compte
-comme celle-ci et avec précision du mouvement des planètes, du
-déplacement du périhélie de Mercure, et de la déviation des rayons
-lumineux près du Soleil.
-
-Cette formule nouvelle correspond à un espace qui est indépendant du
-temps, et elle n'entraîne pas la conséquence qui dérive de la
-formule d'Einstein au sujet du déplacement vers le rouge de toutes les
-raies spectrales du Soleil.
-
-La vérification ou la non vérification de cette conséquence de
-l'équation d'Einstein dont nous avons dans un chapitre précédent indiqué
-les difficultés--peut-être insurmontables--en acquiert une importance
-nouvelle.
-
-Chose remarquable, plusieurs des formules de gravitation données par M.
-Painlevé conduisent, contrairement à celle d'Einstein, à la conclusion
-que l'espace reste euclidien lorsqu'on s'approche du Soleil, en ce sens
-que les mètres ne doivent pas nécessairement se raccourcir.
-
-Tout cela brille à l'horizon de l'astronomie comme l'aurore d'une époque
-nouvelle où des observations d'un raffinement insoupçonné fourniront les
-critères délicats, capables d'imposer une forme plus précise, plus
-exempte d'ambiguïté à la loi de la gravitation. Il y a encore de beaux
-jours... ou plutôt de belles nuits pour les astronomes.
-
- * * * * *
-
-Pour ce qui est des principes la controverse continuera. Elle doit en
-définitive aboutir à un dialogue dans le genre de celui-ci.
-
-_Le newtonien_: Admettez-vous qu'en un point de l'Univers très éloigné
-de toutes masses matérielles, un mobile abandonné à lui-même doit
-décrire une ligne droite? En ce cas vous reconnaissez l'existence
-d'observateurs privilégiés, ceux pour lesquels cette ligne est droite.
-Pour un autre observateur il arrive que cette ligne est une parabole.
-Donc son point de vue est faux.
-
-_Le relativiste_: Oui, je l'admets, mais en fait, il n'existe aucun
-point de l'Univers où l'action des masses matérielles éloignées soit
-nulle. Par conséquent votre mobile abandonné librement n'est qu'une
-abstraction, et je ne peux fonder la science sur une abstraction
-invérifiable. Tout l'effort du relativiste est de débarrasser la science
-de ce qui n'a pas un sens expérimental.
-
-Quant à l'observateur qui voit le mobile supposé décrire une ligne
-parabolique, il interprétera son observation en disant que le mobile est
-dans un champ de gravitation.
-
-_Le newtonien_: Vous êtes donc obligé d'admettre que très loin de toute
-matière, très loin de tous les astres, il peut exister ce que vous
-appelez un champ de gravitation, que celui-ci varie selon la vitesse de
-l'observateur, et qu'il pourra être très intense en dépit de la distance
-des astres et même croître parfois avec cette distance. Ce sont des
-hypothèses étranges et absurdes.
-
-_Le relativiste_: Elles sont étranges mais je vous défie de démontrer
-qu'elles sont absurdes. Elles le sont moins que de localiser et mettre
-en mouvement un point isolé et indépendant de toute masse matérielle.
-
-_Le newtonien_: Quant à moi j'imagine très bien un point matériel unique
-dans l'Univers, et qui y posséderait une certaine position et une
-certaine vitesse.
-
-_Le relativiste_: Pour moi, au contraire, si un tel point matériel
-existait, il serait absurde et impossible de parler de sa position et de
-son mouvement. Ce point n'aurait ni position, ni mouvement, ni
-immobilité. Ces choses ne peuvent exister que par rapport à d'autres
-points matériels.
-
-_Le newtonien_: Tel n'est pas mon avis.
-
-_Le spectateur impartial_: Pour savoir qui a raison il faudrait faire
-une expérience sur un point matériel soustrait à l'action du reste de
-l'Univers. Pouvez-vous, messieurs, faire cette expérience?
-
-_Le newtonien et le relativiste_ (_ensemble_): Non, hélas!
-
-_Le métaphysicien_ (_survenant comme le troisième larron de la fable_):
-Pour lors, messieurs, je vous engage à retourner à vos télescopes, à vos
-laboratoires et à vos tables de logarithmes. Le reste me regarde.
-
-_Le newtonien et le relativiste_ (_ensemble_): En ce cas nous sommes
-bien sûrs de ne jamais rien apprendre de plus là-dessus que ce que nous
-savons et croyons déjà.
-
- * * * * *
-
-Au demeurant, on ne saurait s'exagérer l'importance des clartés
-nouvelles projetées dans la question de la relativité par l'intervention
-de M. Paul Painlevé à l'Académie des Sciences. Le retentissement en sera
-immense et durable.
-
-L'admirable synthèse einsteinienne en sera-t-elle abattue?
-S'ébranlera-t-elle jusqu'à crouler sous les controverses, les doutes,
-les incertitudes dont nous venons de donner un bref aperçu? Je ne le
-crois pas.
-
-Quand Christophe Colomb a découvert l'Amérique, on eut beau jeu de lui
-dire que ses prémisses étaient fausses et que s'il n'avait cru partir
-pour les Indes, il n'eût jamais atteint un continent nouveau. Il aurait
-pu répondre à la manière de Galilée: «Et pourtant je l'ai découvert.»
-
-Celle qui donne de beaux résultats est toujours une bonne méthode.
-
-Dès qu'il s'agit de plonger _au fond de l'inconnu pour trouver du
-nouveau_, dès qu'il s'agit de savoir plus et mieux, la fin justifie les
-moyens.
-
-En montrant du doigt l'optique, la mécanique, la gravitation liées
-solidement en une neuve gerbe, la déviation de la lumière par la gravité
-qu'il a annoncée contre toute attente, les anomalies de Mercure qu'il a
-le premier expliquées, la loi de Newton qu'il a embellie et précisée,
-Einstein aurait le droit de s'écrier avec quelque orgueil: «Voilà ce que
-j'ai fait.»
-
-Les voies par lesquelles il a obtenu tous ces résultats admirables ne
-sont pas exemptes, dit-on, de détours assez fâcheux et de fondrières.
-C'est donc que plusieurs chemins, et même imparfaits, peuvent mener à
-Rome et à la vérité. L'essentiel est d'y parvenir. Et ici la vérité, ce
-sont des faits anciens rapprochés par une harmonie supérieure, ce sont
-des faits nouveaux annoncés en des équations prophétiques et
-vérifiés de la manière la plus surprenante.
-
-Si la discussion des principes, si la théorie qui n'est que la servante
-du savoir, hoche un peu devant l'oeuvre d'Einstein ses épaules
-serviles et infidèles, du moins l'expérience, source unique de toute
-vérité, lui a donné raison.
-
-On découvre aujourd'hui des formules brillantes que n'avait pas prévues
-Einstein pour expliquer l'anomalie de Mercure, et la déviation de la
-lumière. C'est bien, mais on ne saurait oublier que la première de ces
-formules exactes, celle d'Einstein, a audacieusement précédé la
-vérification.
-
-Dans la bataille contre l'éternel ennemi, l'Inconnu, des tranchées
-nouvelles ont été conquises. Certes, il importe de les organiser et de
-creuser des cheminements qui y accèdent plus directement. Mais il faudra
-demain marcher encore de l'avant, gagner encore du terrain. Il faudra,
-par quelque détour théorique que ce soit, annoncer d'autres faits
-nouveaux, imprévus et vérifiables. C'est ainsi qu'a fait Einstein.
-
-Si c'est une faiblesse pour la doctrine einsteinienne de dénier toute
-objectivité, tout privilège à l'un quelconque des systèmes de
-référence... tout en utilisant un tel système pour les besoins du
-calcul, cette faiblesse du moins aurait été aussi celle d'Henri
-Poincaré.
-
-Jusqu'à sa mort il s'est insurgé vigoureusement contre la conception
-newtonienne. L'adhésion de ce puissant esprit qu'on retrouve à tous les
-carrefours des découvertes modernes, suffirait à assurer le respect
-à la doctrine relativiste.
-
-D'un côté s'il y a Newton, devant qui se dresse maintenant un défenseur
-ardent et persuasif, armé d'un vif génie mathématique, Paul Painlevé, de
-l'autre il y a Einstein et près de lui Henri Poincaré. Déjà l'histoire
-de part et d'autre de la même barricade nous avait montré Aristote
-contre Épicure, Copernic contre les scholastiques.
-
-Bataille éternelle d'idées qui est peut-être sans issue, si, comme le
-croyait Poincaré, le principe de relativité n'est au fond qu'une
-convention que l'expérience ne peut prendre en défaut parce que,
-appliquée à l'Univers entier, elle est invérifiable.
-
-Ce qui prouve que la doctrine einsteinienne est forte et vraie, c'est
-qu'elle est féconde. Les êtres nouveaux dont elle a peuplé la science,
-et qui sont les découvertes amenées et prédites par elle, sont-ils des
-enfants légitimes? Les newtoniens disent que non. Mais dans une science
-bien faite comme dans un état idéal, ce qui importe ce sont les enfants,
-ce n'est pas leur légitimité.
-
-Du moins la vigoureuse contre-offensive de M. Paul Painlevé aura ramené
-dans leurs lignes les zélateurs trop pressés de l'évangile nouveau, qui
-déjà pensaient avoir pulvérisé, sans espoir de revanche, toute la
-science classique.
-
-Chacun reste maintenant sur ses positions, et il n'est plus question de
-considérer comme un enfantillage barbare la conception newtonienne du
-monde.
-
-En face une autre conception se dresse et voilà tout. Entre elles la
-bataille est indécise et peut-être le sera toujours, les armes capables
-de déclencher la victoire devant rester à jamais scellées dans l'arsenal
-métaphysique.
-
- * * * * *
-
-Quoi qu'il advienne, la doctrine d'Einstein possède une puissance de
-synthèse et de prévision qui nécessairement fondra son majestueux
-ensemble d'équations dans la science de demain.
-
-M. Émile Picard, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, qui
-est un des esprits lumineux et profonds de ce temps, s'est demandé si
-c'est un progrès de «chercher à ramener, comme l'a fait Einstein, la
-Physique à la Géométrie».
-
-Sans nous attarder à cette question qui est peut-être insoluble, comme
-toutes les questions spéculatives, nous conclurons avec l'illustre
-mathématicien que seuls importent l'accord des formules finales avec les
-faits et le moule analytique où la théorie enferme les phénomènes.
-
-Considérée sous cet angle, la théorie d'Einstein a la solidité de
-l'airain. Son exactitude consiste dans sa force explicative et dans les
-découvertes expérimentales prédites par elle et aussitôt réalisées.
-
-Ce qui change dans les théories ce sont les images qu'on se crée des
-objets entre lesquels la science découvre et établit des rapports.
-Parfois on remplace ces images, mais les rapports restent vrais s'ils
-reposent sur des faits bien observés.
-
-Grâce à ce fonds commun de vérité, les théories les plus éphémères ne
-meurent pas tout entières. Elles se transmettent, comme le flambeau des
-coureurs antiques, la seule réalité accessible: les lois qui expriment
-les rapports des choses.
-
-Il arrive aujourd'hui que deux théories tiennent ensemble dans leurs
-mains jointes le flambeau sacré. La vision einsteinienne et la vision
-newtonienne du monde en sont deux reflets véridiques. Ainsi les deux
-images polarisées en sens contraire, que le spath d'Islande nous montre
-à travers son étrange cristal, participent toutes deux de la lumière du
-même objet.
-
-Tragiquement isolé, prisonnier de son «moi», l'homme a fait un effort
-désespéré pour «sauter par-dessus son ombre», pour étreindre le monde
-extérieur. De cet effort a jailli la Science dont les antennes
-merveilleuses prolongent subtilement nos sensations. Ainsi nous avons
-approché par endroits les brillantes parures de la réalité. Mais, à côté
-du mystère rémanent, les choses qu'on sait sont aussi petites que les
-étoiles du Ciel par rapport à l'abîme où elles flottent.
-
-Einstein au fond de l'inconnu nous a dévoilé des clartés nouvelles.
-
-Il est, et restera un des phares de la pensée humaine.
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- INTRODUCTION 5
-
- _CHAPITRE PREMIER_
- LES MÉTAMORPHOSES DE L'ESPACE ET DU TEMPS
-
- Pour écarter les difficultés mathématiques.--Les piliers de
- la connaissance.--Le Temps et l'Espace absolus d'Aristote à
- Newton.--Le Temps et l'Espace relatifs d'Épicure à Poincaré
- et Einstein.--La Relativité classique.--Antinomie de
- l'aberration des étoiles et de l'expérience de Michelson. 9
-
- _CHAPITRE DEUXIÈME_
- LA SCIENCE DANS UNE IMPASSE
-
- La vérité scientifique et les mathématiques.--Le rôle exact
- d'Einstein.--L'expérience de Michelson, noeud gordien de la
- Science.--Les hésitations de Poincaré.--L'hypothèse étrange
- mais nécessaire de Fitzgerald-Lorentz.--La contraction des
- corps en mouvement.--Difficultés philosophiques et
- physiques. 27
-
- _CHAPITRE TROISIÈME_
- LA SOLUTION D'EINSTEIN
-
- Rejet provisoire de l'éther.--Interprétation relativiste de
- l'expérience de Michelson.--Nouvel aspect de la vitesse de
- la lumière.--Explication de la contraction des corps en
- mouvement.--Le temps et les quatre dimensions de
- l'espace.--L'«Intervalle» einsteinien seule réalité
- sensible. 53
-
- _CHAPITRE QUATRIÈME_
- LA MÉCANIQUE EINSTEINIENNE
-
- La mécanique fondement de toutes les sciences.--Pour
- remonter le cours du temps.--La vitesse de la lumière est
- une limite infranchissable.--L'addition des vitesses et
- l'expérience de Fizeau.--Variabilité de la masse.--La
- balistique des électrons.--Gravitation et lumière des
- microcosmes atomiques.--Matière et énergie.--La mort du
- Soleil. 78
-
- _CHAPITRE CINQUIÈME_
- LA RELATIVITÉ GÉNÉRALISÉE
-
- La pesanteur et l'inertie.--Ambiguïté de la loi de
- Newton.--Équivalence de la gravitation et d'un mouvement
- accéléré.--L'obus de Jules Verne et le principe
- d'inertie.--Pourquoi les rayons lumineux gravitent.--Comment
- on pèse les rayons des étoiles.--Une éclipse d'où jaillit la
- lumière. 113
-
- _CHAPITRE SIXIÈME_
- CONCEPTION NOUVELLE DE LA GRAVITATION
-
- Géométrie et réalité.--La géométrie d'Euclide et les
- autres.--Contingence du criterium de Poincaré.--L'univers
- réel n'est pas euclidien mais riemannien.--Les avatars du
- nombre [pi].--Le point de vue de l'ivrogne...--Lignes
- droites et géodésiques.--La nouvelle loi d'attraction
- universelle.--L'anomalie de la planète Mercure
- expliquée.--Théorie gravitationnelle d'Einstein. 142
-
- _CHAPITRE SEPTIÈME_
- L'UNIVERS EST-IL INFINI?
-
- Kant et le nombre des astres.--Étoiles éteintes et
- nébuleuses obscures.--Extension et aspect de l'Univers
- astronomique.--Diverses sortes d'Univers.--Le calcul de
- Poincaré.--Définition physique de l'Infini.--L'Infini et
- l'Illimité.--Stabilité et courbure de l'espace-temps
- cosmique.--Étoiles réelles et étoiles virtuelles.--Diamètre
- de l'Univers einsteinien.--L'hypothèse des bulles d'éther. 171
-
- _CHAPITRE HUITIÈME_
- SCIENCE ET RÉALITÉ
-
- L'absolu einsteinien.--La Révélation par la
- science.--Discussion des bases expérimentales de la
- relativité.--Autres explications possibles.--Arguments en
- faveur de la contraction réelle de Lorentz.--L'espace
- newtonien peut être distinct de l'espace absolu.--Le réel
- est une forme privilégiée du possible.--Deux attitudes en
- face de l'inconnu. 186
-
- _CHAPITRE NEUVIÈME_
- EINSTEIN OU NEWTON?
-
- Discussion récente du relativisme à l'Académie des
- Sciences.--Les indices de l'espace privilégié de Newton.--Le
- principe de causalité base de la science.--Examen des
- objections de M. Painlevé.--Arguments newtoniens et
- échappatoires relativistes.--Les formules de gravitation de
- M. Painlevé.--Fécondité de la doctrine einsteinienne.--Deux
- conceptions du monde.--Conclusion. 202
-
-
- IMPRIMERIE
- PAUL BRODARD
- COULOMMIERS
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections
-
- Page 23: «ont» remplacé par «dont» (emporte avec elle l'eau
- dont elle est imbibée).
- Page 43: «Ftizgerald» par «Fitzgerald» (Cela provient, d'après
- Fitzgerald et Lorentz).
- Page 53: «qu» par «qui» (sert de support aux rayons qui nous
- viennent du Soleil).
- Page 89: «celles» par «celle» (beaucoup plus petites que celle
- de la lumière).
- Page 117: «es» par «les» (Mais les relativistes pensent que).
- Page 123: «Ommia» par «Omnia» (Omnia quapropter debent per inane
- quietum).
- Page 128: «âchent» par «lâchent» (ils lâchent en l'air une
- assiette).
- Page 160: «remaquable» par «remarquable» (a ceci de remarquable
- qu'elle est le chemin le plus court).
- Page 193: «mobille» par «mobile» (la vitesse du mobile par
- rapport à l'éther).
- Page 197: «es» par «les» (les événements de notre Univers
- particulier).
- Page 197: «un» par «en» (peut très bien être en mouvement dans
- l'espace qui l'entoure).
- Page 198: «agnoticisme» par «agnosticisme» (l'agnosticisme qui
- nous dénie toute emprise sur l'absolu).
- Page 204: «ciences» par «Sciences» (l'Académie des Sciences).
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Einstein et l'univers, by Charles Nordmann
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EINSTEIN ET L'UNIVERS ***
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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