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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le roman de Tristan et Iseut - -Author: Joseph Bédier - -Release Date: March 4, 2013 [EBook #42256] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE TRISTAN ET ISEUT *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Note de transcription: - - L'orthographe originale a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs typographiques évidentes - ont été corrigées. - - - - - LE ROMAN - DE - TRISTAN ET ISEUT - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - CINQ CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS - SUR JAPON. - - - - - LE ROMAN - - DE TRISTAN - - ET ISEUT - - - RENOUVELÉ PAR - JOSEPH BÉDIER - PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE - - - OUVRAGE COURONNÉ - PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - SOIXANTE-NEUVIÈME ÉDITION - - H. PIAZZA, ÉDITEUR - RUE BONAPARTE, 19, PARIS - - - - - Tous droits de reproduction - et de traduction réservés. - - - - - A - MON CHER DU TERTRE - HOMMAGE FILIAL - - JOSEPH BÉDIER - - - - - Ce travail de reconstitution de la célèbre légende française, - d'après les fragments conservés des poèmes français du douzième - siècle et leurs imitations étrangères, a été entrepris par - M. Joseph Bédier, sur l'initiative de M. Piazza. - - L'ÉDITEUR. - - - - -PRÉFACE - - -_J'ai le plaisir de présenter aux lecteurs le plus récent des poèmes que -l'admirable légende de Tristan et Iseut a fait naître. C'est bien un -poème, en effet, quoiqu'il soit écrit en belle et simple prose. M. J. -Bédier est le digne continuateur des vieux trouveurs qui ont essayé de -transvaser dans le cristal léger de notre langue l'enivrant breuvage où -les amants de Cornouailles goûtèrent jadis l'amour et la mort. Pour -redire la merveilleuse histoire de leur enchantement, de leurs joies, de -leurs peines et de leur mort, telle que, sortie des profondeurs du rêve -celtique, elle ravit et troubla l'âme des Français du douzième siècle, -il s'est refait, à force d'imagination sympathique et d'érudition -patiente, cette âme elle-même, encore à peine débrouillée, toute -neuve à ces émotions inconnues, se laissant envahir par elles sans -songer à les analyser, et adaptant, sans y parvenir complètement, le -conte qui la charmait aux conditions de son existence accoutumée. S'il -nous était parvenu de la légende une rédaction française complète, M. -Bédier, pour faire connaître cette légende aux lecteurs contemporains, -se serait borné à en donner une traduction fidèle. La destinée -singulière qui a voulu qu'elle ne nous parvînt que dans des fragments -épars l'a obligé de prendre un rôle plus actif, pour lequel il ne -suffisait plus d'être un savant, pour lequel il fallait être un poète. -Des romans de Tristan dont nous connaissons l'existence, et qui tous -devaient être de grande étendue, ceux de Chrétien de Troyes et de La -Chèvre ont péri tout entiers; de celui de Béroul, il nous reste environ -trois mille vers; autant de celui de Thomas; d'un autre, anonyme, quinze -cents vers. Puis ce sont des traductions étrangères, dont trois nous -rendent assez complètement pour le fond, mais non pour la forme, -l'oeuvre de Thomas, dont une nous représente un poème fort semblable à -celui de Béroul; des allusions parfois très précieuses; de petits poèmes -épisodiques, et enfin l'indigeste roman en prose où se sont conservés, -au milieu d'un fatras sans cesse grossi par les rédacteurs -successifs, quelques débris de vieux poèmes perdus. Que faire en -présence de cet amas de décombres, si l'on veut restaurer un des -édifices écroulés? Il y avait deux partis à prendre: s'attacher à -Thomas, ou s'attacher à Béroul. Le premier parti avait l'avantage -d'aboutir sûrement, grâce aux traductions étrangères, à la restitution -d'un récit complet et homogène. Il avait l'inconvénient de ne restituer -que le moins ancien des poèmes de Tristan, celui dans lequel le vieil -élément barbare a été complètement assimilé à l'esprit et aux oeuvres -de la société chevaleresque anglo-française. M. Bédier a préféré le -second parti, beaucoup plus difficile et par cela même plus tentant pour -son art et pour son savoir, et plus convenable aussi au but qu'il se -proposait: faire revivre pour les hommes de nos jours la légende de -Tristan sous la forme la plus ancienne qu'elle ait prise, ou du moins -que nous puissions atteindre en France. Il a donc commencé par traduire -aussi fidèlement qu'il l'a pu le fragment de Béroul qui nous est -parvenu, et qui occupe à peu près le centre du récit. S'étant ainsi bien -pénétré de l'esprit du vieux conteur, s'étant assimilé sa façon naïve de -sentir, sa façon simple de penser, jusqu'à l'embarras parfois enfantin -de son exposition et la grâce un peu gauche de son style, il a -refait à ce tronc une tête et des membres, non pas par une juxtaposition -mécanique, mais par une sorte de régénération organique, telle que nous -la présentent ces animaux qui, mutilés, se complètent par leur force -intime sur le plan de leur forme parfaite._ - -_Ces régénérations réussissent, on le sait, d'autant mieux que -l'organisme est moins arrêté et moins développé. C'était bien le cas -pour Béroul. Il s'assimilait lui-même des éléments de toute provenance, -parfois assez disparates, et dont la disparité ne le choquait ni ne le -gênait, d'autant plus qu'il leur faisait souvent subir une sorte -d'accommodation qui suffisait à leur donner une homogénéité -superficielle. Le Béroul moderne a donc pu procéder de même, sauf à y -mettre plus de choix et de goût. Dans le fragment anonyme qui fait suite -au fragment de Béroul, dans la traduction allemande d'un poème voisin de -celui de Béroul, dans Thomas et ses traducteurs, dans les allusions et -les poèmes épisodiques, dans le roman en prose lui-même, il a pris de -quoi refaire au morceau conservé un commencement, une suite et une fin, -en cherchant toujours, entre les multiples variantes du conte, celle qui -convenait le mieux à l'esprit et au ton du fragment authentique. -Puis,--et c'est l'effort le plus ingénieux et le plus délicat de -son art,--il a essayé de donner à tous ces morceaux épars la forme et la -couleur que leur aurait données Béroul. Je ne jurerais pas qu'il n'a pas -écrit tout le poème en vers aussi semblables que possible à ceux de -Béroul, pour les traduire ensuite en français moderne avec autant de -soin qu'il avait fait pour les trois mille vers conservés. Si le vieux -poète revenait aujourd'hui, et qu'il s'enquît de ce qu'est devenue son -oeuvre, il serait émerveillé de voir avec quelle piété, quelle -intelligence, quel travail et quel succès elle a été retirée de l'abîme -sur lequel un seul débris surnageait, et remise à flot, plus complète -même sans doute, plus brillante et plus alerte qu'il ne l'avait lancée -jadis._ - -_C'est donc un poème français du milieu du douzième siècle, mais composé -à la fin du dix-neuvième, que contient le livre de M. Bédier. C'est bien -ainsi qu'il convenait de présenter aux lecteurs modernes l'histoire de -Tristan et d'Iseut, puisque c'est en prenant le costume français du -douzième siècle qu'elle s'est emparée jadis de toutes les imaginations, -puisque toutes les formes qu'elle a revêtues depuis remontent à cette -première forme française, puisque nous voyons forcément Tristan sous -l'armure d'un chevalier et Iseut dans la longue robe droite des statues -de nos cathédrales. Mais ce costume français et chevaleresque n'est -pas le costume primitif; il n'appartient pas plus à nos héros qu'à ceux -de la Grèce et de Rome que le moyen âge en affublait au même temps. On -s'en aperçoit à plus d'un trait conservé par les adaptateurs. Béroul, -notamment, qui s'applaudit d'avoir effacé quelques vestiges de la -barbarie primitive, en a laissé subsister bien d'autres; Thomas -lui-même, plus soigneux observateur des règles de la courtoisie, ne -laisse pas de nous ouvrir çà et là d'étranges perspectives sur le -véritable caractère de ses héros et du milieu où ils se meuvent. En -combinant les indications souvent bien fugitives des conteurs français, -on arrive à entrevoir ce qu'a pu être chez les Celtes ce poème sauvage, -tout entier bercé par la mer et enveloppé dans la forêt, dont le héros, -demi-dieu plutôt qu'homme, était présenté comme le maître ou même -l'inventeur de tous les arts barbares, tueur de cerfs et de sangliers, -savant dépeceur de gibier, lutteur et sauteur incomparable, navigateur -audacieux, habile entre tous à faire vibrer la harpe et la rote, sachant -imiter jusqu'à l'illusion le chant de tous les oiseaux, et avec cela, -naturellement, invincible dans les combats, dompteur de monstres, -protecteur de ses fidèles, impitoyable à ses ennemis, vivant d'une vie -presque surhumaine, objet constant d'admiration, de dévouement et -d'envie. Ce type s'est formé à coup sûr très anciennement dans le monde -celtique: il était tout indiqué qu'il se complétât par l'amour. Je n'ai -pas à redire ici quel est dans la légende de Tristan et Iseut le -caractère de la passion qui les enchaîne, et ce qui fait de cette -légende, dans ses formes diverses, l'incomparable épopée de l'amour. Je -rappellerai seulement que l'idée de symboliser l'amour involontaire, -irrésistible et éternel par ce breuvage dont l'action--et c'est en quoi -il diffère des philtres vulgaires--se prolonge pendant toute la vie et -persiste même après la mort, que cette idée, qui donne à l'histoire des -amants son caractère fatal et mystérieux, a évidemment son origine dans -les pratiques de la vieille magie celtique. Je ne veux pas non plus -insister sur les traits de moeurs et de sentiments barbares que j'ai -indiqués tout à l'heure, et qui font à chaque instant un effet si -singulier et si puissant dans le tranquille récit des conteurs français. -M. Bédier, naturellement, les a recueillis avec prédilection en faisant, -pour compléter l'oeuvre de Béroul, son travail d'industrieuse -mosaïque. Les lecteurs les remarqueront sans peine, et sentiront combien -l'histoire que nos poètes français du douzième siècle racontaient à -leurs contemporains était étrangère au milieu dans lequel ils la -propageaient et avec lequel ils s'efforçaient en vain de la faire -cadrer._ - -_Ce qui les attirait, dans l'histoire de Tristan et d'Iseut, ce qui les -poussait à entreprendre de la faire entrer, malgré toutes les -difficultés et les obscurités qu'elle leur présentait, dans la forme -déjà consacrée des poèmes en vers octosyllabiques, ce qui fit en effet -le succès de leur entreprise et valut à cette histoire, dès qu'elle fut -connue du monde romano-germanique, une popularité sans précédent, c'est -l'esprit qui l'anime d'un bout à l'autre, qui circule dans tous ses -épisodes comme le «boire amoureux» dans les veines des deux héros: -l'idée de la fatalité de l'amour, qui l'élève au-dessus de toutes les -lois. Incarnée dans deux êtres d'exception, cette idée, qui répond au -sentiment secret de tant d'hommes et de tant de femmes, s'est d'autant -mieux emparée des coeurs qu'elle est, ici, purifiée par la souffrance -et comme consacrée par la mort. Au milieu de la fragilité ordinaire des -affections humaines, des déceptions renouvelées que subit l'illusion -toujours changeante, le couple de Tristan et d'Iseut, rivé dès l'abord -d'un lien mystérieusement indissoluble, battu par tous les orages et y -résistant, essayant vainement de se déprendre et finalement emporté -dans un dernier et éternel embrassement, apparaissait et apparaît encore -comme une des formes de cet idéal que l'homme ne se lasse pas de faire -planer au-dessus du réel et dont les aspects multiples et opposés ne -sont que des manifestations diverses de son aspiration obstinée vers le -bonheur. Si cette forme est une des plus séduisantes et des plus -émouvantes, elle est aussi une des plus dangereuses: l'histoire de -Tristan et d'Iseut a versé jadis, on n'en saurait douter, dans plus -d'une âme un poison subtil, et aujourd'hui encore, préparé par le -magicien moderne qui y a joint la puissance de l'incantation musicale, -le breuvage d'amour a certainement troublé, peut-être égaré, plus d'un -coeur. Mais il n'y a pas d'idéal dont le charme n'ait son péril, et -pourtant on ne saurait priver la vie d'idéal sans la condamner à la -platitude ou au morne désespoir. Il faut savoir, quand on passe devant -les grottes des Sirènes, se tenir fermement attaché au mât, sans -renoncer à entendre la divine mélodie qui fait entrevoir aux mortels les -félicités surhumaines._ - -_Au reste, si tout l'attrait du vieux poème subsiste dans le -«renouvellement» qu'on va lire, le danger qu'il pouvait présenter pour -les contemporains de Béroul y est singulièrement atténué pour les -nôtres. Les passions sont d'autant plus contagieuses pour les âmes -qu'elles se présentent dans des âmes semblables: lorsqu'il s'agit d'âmes -lointaines et très différentes, sinon dans leur fond, au moins dans les -conditions extérieures de leur activité, les passions gardent toute leur -grandeur et leur beauté, mais perdent beaucoup de leur force suggestive. -Le Tristan et l'Iseut de Béroul, ressuscités par M. Bédier avec leurs -costumes et leurs allures d'autrefois, avec leurs façons de vivre, de -sentir et de parler moitié barbares, moitié médiévales, seront pour les -lecteurs modernes comme les personnages d'un vieux vitrail, aux gestes -raides, aux expressions naïves, aux physionomies énigmatiques. Mais -derrière cette image, marquée de l'empreinte spéciale d'une époque, on -voit, comme le soleil derrière le vitrail, resplendir la passion, -toujours identique à elle-même, qui l'illumine et la fait flamboyer tout -entière. Un éternel sujet des méditations de la pensée et des troubles -du coeur, représenté par des figures dont l'archaïsme même fait -l'intérêt, voilà tout le poème du renouveleur de Béroul. Il y a là déjà -de quoi charmer les lecteurs curieux à la fois d'histoire et de poésie. -Mais ce que je n'ai pu dire, ce qu'on découvrira avec ravissement à -la lecture de cette oeuvre antique, c'est le charme des détails, la -mystérieuse et mythique beauté de certains épisodes, l'heureuse -invention d'autres plus modernes, l'imprévu des situations et des -sentiments, tout ce qui fait de ce poème un mélange unique de vétusté -immémoriale et de fraîcheur toujours nouvelle, de mélancolie celtique et -de grâce française, de naturalisme puissant et de fine psychologie. Je -ne doute pas qu'il ne retrouve auprès de nos contemporains le succès -qu'il a obtenu auprès de nos aïeux du temps des croisades. Il appartient -vraiment à cette «littérature du monde» dont parlait Goethe; il en -avait disparu par une mauvaise fortune imméritée: il faut savoir un gré -infini à M. Joseph Bédier de l'y avoir fait rentrer._ - -GASTON PARIS. - - -NOTE ADDITIONNELLE - -_Comme M. G. Paris l'a trop bienveillamment exposé, j'ai tâché d'éviter -tout mélange de l'ancien et du moderne. Ecarter les disparates, les -anachronismes, le clinquant, vérifier le_ vetusta scribenti nescio quo -pacto antiquus fit animus, _obtenir sur soi-même, à force de sympathie -historique et critique, de ne jamais mêler nos conceptions modernes aux -antiques formes de penser et de sentir, tel a été mon dessein, mon -effort, et sans doute, hélas! ma chimère. Mais mon texte est très -composite, et si je voulais indiquer mes sources par le menu, il me -faudrait mettre au bas des pages de ce petit livre autant de notes que -Becq de Fouquières en a attaché aux poésies d'André Chénier. Je dois du -moins au lecteur les indications générales que voici. Les fragments -conservés des anciens poèmes français ont été, pour la plupart, publiés -par Francisque Michel:_ Tristan, recueil de ce qui reste des poèmes -relatifs à ses aventures (_Paris, Techener, 1835-1839[1]_). _Le_ chapitre -I _de notre roman_ (les Enfances) _est fortement abrégé des divers -poèmes, mais principalement de Thomas, représenté par ses remanieurs -étrangers.--Les_ chapitres II _et_ III _sont traités d'après Eilhart -d'Oberg (édit. Lichtenstein, Strasbourg, 1878).--Le_ chapitre IV (le -Philtre), _d'après l'ensemble de la tradition, surtout d'après Eilhart. -Quelques traits sont pris à Gottfried de Strasbourg (édit. W. Golther, -Berlin et Stuttgart, 1888)._--Chapitre V (Brangien), _d'après -Eilhart_.--Chapitre VI (le Grand Pin). _Au milieu de ce chapitre, à -l'arrivée d'Iseut au rendez-vous sous le pin, commence le fragment de -Béroul, que nous suivons fidèlement aux_ chapitres VII, VIII, IX, -X, XI, _en l'interprétant çà et là par le poème d'Eilhart et par -différentes données traditionnelles_.--Chapitre XII (le Jugement par -le fer rouge). _Résumé très libre du fragment anonyme qui suit le -fragment de Béroul._--Chapitre XIII (la Voix du Rossignol). _Inséré dans -l'_estoire _d'après un poème didactique du treizième siècle_, le Domnei -des Amanz.--Chapitre XIV (le Grelot). _Tiré de Gottfried de -Strasbourg._--Chapitres XV-XVII. _Les épisodes de Kariado et de Tristan -lépreux sont empruntés à Thomas; le reste est traité, en général, -d'après Eilhart._--Chapitre XVIII (Tristan fou). _Remaniement d'un petit -poème français, épisodique et indépendant._--Chapitre XIX (la Mort). -_Traduit de Thomas; des épisodes sont empruntés à Eilhart et au roman en -prose française contenu dans le manuscrit 103 de la Bibliothèque -Nationale._ - -J. B. - - [1] J'indique ici ces éditions plus récentes, qui font partie - des publications de la Société des anciens textes français - (Paris, Didot): 1. _Le Roman de Tristan_, par Béroul, publié par - Ernest Muret, 1 vol. in-8º, 1904.--2. _Le Roman de Tristan_, par - Thomas, trouvère anglo-normand du douzième siècle, publié par - Joseph Bédier, 2 vol. in-8º, 1903 et 1905.--3. _Les deux poèmes - de Tristan fou_, publiés par Joseph Bédier, 1 volume in-8º, - 1908. - - - - -LE ROMAN DE - -TRISTAN ET ISEUT - - -I - -LES ENFANCES DE TRISTAN - - Du wærest zwâre baz genant: - Juvente bele et la riant! - - (_Gottfried de Strasbourg._) - - -Seigneurs, vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort? -C'est de Tristan et d'Iseut la reine. Écoutez comment à grand'joie, à -grand deuil ils s'aimèrent, puis en moururent un même jour, lui par -elle, elle par lui. - - -Aux temps anciens, le roi Marc régnait en Cornouailles. Ayant appris que -ses ennemis le guerroyaient, Rivalen, roi de Loonnois, franchit la mer -pour lui porter son aide. Il le servit par l'épée et par le conseil, -comme eût fait un vassal, si fidèlement que Marc lui donna en récompense -la belle Blanchefleur, sa soeur, que le roi Rivalen aimait d'un -merveilleux amour. - -Il la prit à femme au moutier de Tintagel. Mais à peine l'eut-il -épousée, la nouvelle lui vint que son ancien ennemi, le duc Morgan, -s'étant abattu sur le Loonnois, ruinait ses bourgs, ses champs, ses -villes. Rivalen équipa ses nefs hâtivement, et emporta Blanchefleur, qui -se trouvait grosse, vers sa terre lointaine. Il atterrit devant son -château de Kanoël, confia la reine à la sauvegarde de son maréchal -Rohalt, Rohalt que tous, pour sa loyauté, appelaient d'un beau nom, -Rohalt le Foi-Tenant; puis, ayant rassemblé ses barons, Rivalen partit -pour soutenir sa guerre. - -Blanchefleur l'attendit longuement. Hélas! il ne devait pas revenir. Un -jour, elle apprit que le duc Morgan l'avait tué en trahison. Elle ne le -pleura point: ni cris, ni lamentations, mais ses membres devinrent -faibles et vains; son âme voulut, d'un fort désir, s'arracher de son -corps. Rohalt s'efforçait de la consoler: - -«Reine, disait-il, on ne peut rien gagner à mettre deuil sur deuil; tous -ceux qui naissent ne doivent-ils pas mourir? Que Dieu reçoive les morts -et préserve les vivants!...» - -Mais elle ne voulait pas l'écouter. Trois jours elle attendit de -rejoindre son cher seigneur. Au quatrième jour, elle mit au monde un -fils, et, l'ayant pris entre ses bras: - -«Fils, lui dit-elle, j'ai longtemps désiré de te voir; et je vois la -plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste j'accouche, -triste est la première fête que je te fais, à cause de toi j'ai -tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse, -tu auras nom Tristan.» - -Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa, et, sitôt qu'elle l'eut -baisé, elle mourut. - -Rohalt le Foi-Tenant recueillit l'orphelin. Déjà les hommes du duc -Morgan enveloppaient le château de Kanoël: comment Rohalt aurait-il pu -soutenir longtemps la guerre? On dit justement: «Démesure n'est pas -prouesse»; il dut se rendre à la merci du duc Morgan. Mais, de crainte -que Morgan n'égorgeât le fils de Rivalen, le maréchal le fit passer pour -son propre enfant et l'éleva parmi ses fils. - -Après sept ans accomplis, lorsque le temps fut venu de le reprendre aux -femmes, Rohalt confia Tristan à un sage maître, le bon écuyer Gorvenal. -Gorvenal lui enseigna en peu d'années les arts qui conviennent aux -barons. Il lui apprit à manier la lance, l'épée, l'écu et l'arc, à -lancer les disques de pierre, à franchir d'un bond les plus larges -fossés; il lui apprit à détester tout mensonge et toute félonie, à -secourir les faibles, à tenir la foi donnée; il lui apprit les -diverses manières de chant, le jeu de la harpe et l'art du veneur; et, -quand l'enfant chevauchait parmi les jeunes écuyers, on eût dit que son -cheval, ses armes et lui ne formaient qu'un seul corps et n'eussent -jamais été séparés. A le voir si noble et si fier, large des épaules, -grêle des flancs, fort, fidèle et preux, tous louaient Rohalt parce -qu'il avait un tel fils. Mais Rohalt, songeant à Rivalen et à -Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse et la grâce, chérissait -Tristan comme son fils, et secrètement le révérait comme son seigneur. - - -Or, il advint que toute sa joie lui fut ravie, au jour où des marchands -de Norvège, ayant attiré Tristan sur leur nef, l'emportèrent comme une -belle proie. Tandis qu'ils cinglaient vers des terres inconnues, Tristan -se débattait, ainsi qu'un jeune loup pris au piège. Mais c'est vérité -prouvée, et tous les mariniers le savent: la mer porte à regret les nefs -félonnes, et n'aide pas aux rapts ni aux traîtrises. Elle se souleva -furieuse, enveloppa la nef de ténèbres, et la chassa huit jours et huit -nuits à l'aventure. Enfin, les mariniers aperçurent à travers la brume -une côte hérissée de falaises et de récifs où elle voulait briser leur -carène. Ils se repentirent: connaissant que le courroux de la mer -venait de cet enfant ravi à la male heure, ils firent voeu de le -délivrer et parèrent une barque pour le déposer au rivage. Aussitôt -tombèrent les vents et les vagues, le ciel brilla, et, tandis que la nef -des Norvégiens disparaissait au loin, les flots calmes et riants -portèrent la barque de Tristan sur le sable d'une grève. - -A grand effort, il monta sur la falaise et vit qu'au delà d'une lande -vallonnée et déserte, une forêt s'étendait sans fin. Il se lamentait, -regrettant Gorvenal, Rohalt son père, et la terre de Loonnois, quand le -bruit lointain d'une chasse à cor et à cri réjouit son coeur. Au bord -de la forêt, un beau cerf déboucha. La meute et les veneurs dévalaient -sur sa trace à grand bruit de voix et de trompes. Mais, comme les -limiers se suspendaient déjà par grappes au cuir de son garrot, la bête, -à quelques pas de Tristan, fléchit sur les jarrets et rendit les abois. -Un veneur la servit de l'épieu. Tandis que, rangés en cercle, les -chasseurs cornaient de prise, Tristan, étonné, vit le maître-veneur -entailler largement, comme pour la trancher, la gorge du cerf. Il -s'écria: - -«Que faites-vous, seigneur? Sied-il de découper si noble bête comme un -porc égorgé? Est-ce donc la coutume de ce pays? - ---Beau frère, répondit le veneur, que fais-je là qui puisse te -surprendre? Oui, je détache d'abord la tête de ce cerf, puis je -trancherai son corps en quatre quartiers que nous porterons, pendus aux -arçons de nos selles, au roi Marc, notre seigneur. Ainsi faisons-nous; -ainsi, dès le temps des plus anciens veneurs, ont toujours fait les -hommes de Cornouailles. Si pourtant tu connais quelque coutume plus -louable, montre-nous-la; prends ce couteau, beau frère; nous -l'apprendrons volontiers.» - -Tristan se mit à genoux et dépouilla le cerf avant de le défaire; puis -il dépeça la bête en laissant, comme il convient, l'os corbin tout -franc; puis il leva les menus droits, le mufle, la langue, les daintiers -et la veine du coeur. - -Et veneurs et valets de limiers, penchés sur lui, le regardaient, -charmés. - -«Ami, dit le maître-veneur, ces coutumes sont belles; en quelle terre -les as-tu apprises? Dis-nous ton pays et ton nom. - ---Beau seigneur, on m'appelle Tristan; et j'appris ces coutumes en mon -pays de Loonnois. - ---Tristan, dit le veneur, que Dieu récompense le père qui t'éleva si -noblement! Sans doute, il est un baron riche et puissant?» - -Mais Tristan, qui savait bien parler et bien se taire, répondit par -ruse: - -«Non, seigneur, mon père est un marchand. J'ai quitté secrètement sa -maison sur une nef qui partait pour trafiquer au loin, car je voulais -apprendre comment se comportent les hommes des terres étrangères. Mais, -si vous m'acceptez parmi vos veneurs, je vous suivrai volontiers, et -vous ferai connaître, beau seigneur, d'autres déduits de vénerie. - ---Beau Tristan, je m'étonne qu'il soit une terre où les fils des -marchands savent ce qu'ignorent ailleurs les fils des chevaliers. Mais -viens avec nous, puisque tu le désires, et sois le bienvenu. Nous te -conduirons près du roi Marc, notre seigneur.» - -Tristan achevait de défaire le cerf. Il donna aux chiens le coeur, le -massacre et les entrailles, et enseigna aux chasseurs comment se doivent -faire la curée et le forhu. Puis il planta sur des fourches les morceaux -bien divisés et les confia aux différents veneurs: à l'un la tête, à -l'autre le cimier et les grands filets; à ceux-ci les épaules, à ceux-là -les cuissots, à cet autre le gros des nombles. Il leur apprit comment -ils devaient se ranger deux par deux pour chevaucher en belle -ordonnance, selon la noblesse des pièces de venaison dressées sur -les fourches. - -Alors ils se mirent à la voie en devisant, tant qu'ils découvrirent -enfin un riche château. Des prairies l'environnaient, des vergers, des -eaux vives, des pêcheries et des terres de labour. Des nefs nombreuses -entraient au port. Le château se dressait sur la mer, fort et beau, bien -muni contre tout assaut et tous engins de guerre; et sa maîtresse tour, -jadis élevée par les géants, était bâtie de blocs de pierre, grands et -bien taillés, disposés comme un échiquier de sinople et d'azur. - -Tristan demanda le nom de ce château. - -«Beau valet, on le nomme Tintagel. - ---Tintagel, s'écria Tristan, béni sois-tu de Dieu, et bénis soient tes -hôtes!» - -Seigneurs, c'est là que jadis, à grand'joie, son père Rivalen avait -épousé Blanchefleur. Mais, hélas! Tristan l'ignorait. - -Quand ils parvinrent au pied du donjon, les fanfares des veneurs -attirèrent aux portes les barons et le roi Marc lui-même. - -Après que le maître-veneur lui eut conté l'aventure, Marc admira le bel -arroi de cette chevauchée, le cerf bien dépecé, et le grand sens des -coutumes de vénerie. Mais surtout il admirait le bel enfant -étranger, et ses yeux ne pouvaient se détacher de lui. D'où lui venait -cette première tendresse? Le roi interrogeait son coeur et ne pouvait -le comprendre. Seigneurs, c'était son sang qui s'émouvait et parlait en -lui, et l'amour qu'il avait porté à sa soeur Blanchefleur. - -Le soir, quand les tables furent levées, un jongleur gallois, maître en -son art, s'avança parmi les barons assemblés, et chanta des lais de -harpe. Tristan était assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur -préludait à une nouvelle mélodie, Tristan lui parla ainsi: - -«Maître, ce lai est beau entre tous: jadis les anciens Bretons l'ont -fait pour célébrer les amours de Graelent. L'air en est doux, et douces -les paroles. Maître, ta voix est habile, harpe-le bien!» - -Le Gallois chanta, puis répondit: - -«Enfant, que sais-tu donc de l'art des instruments? Si les marchands de -la terre de Loonnois enseignent aussi à leurs fils le jeu des harpes, -des rotes et des vielles, lève-toi, prends cette harpe, et montre ton -adresse.» - -Tristan prit la harpe et chanta si bellement que les barons -s'attendrissaient à l'entendre. Et Marc admirait le harpeur venu de ce -pays de Loonnois où jadis Rivalen avait emporté Blanchefleur. - -Quand le lai fut achevé, le roi se tut longuement. - -«Fils, dit-il enfin, béni soit le maître qui t'enseigna, et béni sois-tu -de Dieu! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la voix de la harpe -pénètrent le coeur des hommes, réveillent leurs souvenirs chers et -leur font oublier maint deuil et maint méfait. Tu es venu pour notre -joie en cette demeure. Reste longtemps près de moi, ami! - ---Volontiers, je vous servirai, sire, répondit Tristan, comme votre -harpeur, votre veneur et votre homme lige.» - -Il fit ainsi, et, durant trois années, une mutuelle tendresse grandit -dans leurs coeurs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en -chasse, et, la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les -privés et les fidèles, si le roi était triste, il harpait pour apaiser -son déconfort. Les barons le chérissaient, et, sur tous les autres, -comme l'histoire vous l'apprendra, le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus -tendrement que les barons et que Dinas de Lidan, le roi l'aimait. Malgré -leur tendresse, Tristan ne se consolait pas d'avoir perdu Rohalt -son père, et son maître Gorvenal, et la terre de Loonnois. - -Seigneurs, il sied au conteur qui veut plaire d'éviter les trop longs -récits. La matière de ce conte est si belle et si diverse: que servirait -de l'allonger? Je dirai donc brièvement comment, après avoir longtemps -erré par les mers et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en -Cornouailles, retrouva Tristan, et, montrant au roi l'escarboucle jadis -donnée par lui à Blanchefleur comme un cher présent nuptial, lui dit: - -«Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre -soeur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre à -grand tort; il est temps qu'elle fasse retour au droit héritier.» - -Et je dirai brièvement comment Tristan, ayant reçu de son oncle les -armes de chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit -reconnaître des anciens vassaux de son père, défia le meurtrier de -Rivalen, l'occit et recouvra sa terre. - -Puis il songea que le roi Marc ne pouvait plus vivre heureusement sans -lui, et comme la noblesse de son coeur lui révélait toujours le parti -le plus sage, il manda ses comtes et ses barons, et leur parla ainsi: - -«Seigneurs de Loonnois, j'ai reconquis ce pays et j'ai vengé le roi -Rivalen par l'aide de Dieu et par votre aide. Ainsi j'ai rendu à mon -père son droit. Mais deux hommes, Rohalt et le roi Marc de Cornouailles, -ont soutenu l'orphelin et l'enfant errant, et je dois aussi les appeler -pères; à ceux-là, pareillement, ne dois-je pas rendre leur droit? Or, un -haut homme a deux choses à lui: sa terre et son corps. Donc, à Rohalt -que voici, j'abandonnerai ma terre: père, vous la tiendrez, et votre -fils la tiendra après vous. Au roi Marc, j'abandonnerai mon corps; je -quitterai ce pays, bien qu'il me soit cher, et j'irai servir mon -seigneur Marc en Cornouailles. Telle est ma pensée; mais vous êtes mes -féaux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil: si donc l'un de -vous veut m'enseigner une autre résolution, qu'il se lève, et qu'il -parle!» - -Mais tous les barons le louèrent avec des larmes, et Tristan, emmenant -avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi Marc. - - - - -II - -LE MORHOLT D'IRLANDE - - Tristrem seyd: «Ywis, - Y wil defende it as knizt.» - - (_Sir Tristrem._) - - -Quand Tristan y rentra, Marc et toute sa baronnie menaient grand deuil. -Car le roi d'Irlande avait équipé une flotte pour ravager la -Cornouailles, si Marc refusait encore, ainsi qu'il faisait depuis quinze -années, d'acquitter un tribut jadis payé par ses ancêtres. Or, sachez -que, selon d'anciens traités d'accord, les Irlandais pouvaient lever sur -la Cornouailles, la première année trois cents livres de cuivre, la -deuxième année trois cents livres d'argent fin, et la troisième trois -cents livres d'or. Mais, quand revenait la quatrième année, ils -emportaient trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de -l'âge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles. -Or, cette année, le roi avait envoyé vers Tintagel, pour porter son -message, un chevalier géant, le Morholt, dont il avait épousé la -soeur, et que nul n'avait jamais pu vaincre en bataille. Mais le roi -Marc, par lettres scellées, avait convoqué à sa cour tous les barons de -sa terre, pour prendre leur conseil. - -Au terme marqué, quand les barons furent assemblés dans la salle voûtée -du palais et que Marc se fut assis sous le dais, le Morholt parla ainsi: - -«Roi Marc, entends pour la dernière fois le mandement du roi d'Irlande, -mon seigneur. Il te semont de payer enfin le tribut que tu lui dois. -Pour ce que tu l'as trop longtemps refusé, il te requiert de me livrer -en ce jour trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de -l'âge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles. -Ma nef, ancrée au port de Tintagel, les emportera pour qu'ils deviennent -nos serfs. Pourtant,--et je n'excepte que toi seul, roi Marc, ainsi -qu'il convient,--si quelqu'un de tes barons veut prouver par bataille -que le roi d'Irlande lève ce tribut contre le droit, j'accepterai son -gage. Lequel d'entre vous, seigneurs cornouaillais, veut combattre pour -la franchise de ce pays?» - -Les barons se regardaient entre eux à la dérobée, puis baissaient -la tête. Celui-ci se disait: «Vois, malheureux, la stature du Morholt -d'Irlande: il est plus fort que quatre hommes robustes. Regarde son -épée: ne sais-tu point que par sortilège elle a fait voler la tête des -plus hardis champions, depuis tant d'années que le roi d'Irlande envoie -ce géant porter ses défis par les terres vassales? Chétif, veux-tu -chercher la mort? A quoi bon tenter Dieu?» Cet autre songeait: «Vous -ai-je élevés, chers fils, pour les besognes des serfs, et vous, chères -filles, pour celles des filles de joie? Mais ma mort ne vous sauverait -pas.» Et tous se taisaient. - -Le Morholt dit encore: - -«Lequel d'entre vous, seigneurs cornouaillais, veut prendre mon gage? Je -lui offre une belle bataille: car, à trois jours d'ici, nous gagnerons -sur des barques l'île Saint-Samson, au large de Tintagel. Là, votre -chevalier et moi, nous combattrons seul à seul, et la louange d'avoir -tenté la bataille rejaillira sur toute sa parenté.» - -Ils se taisaient toujours, et le Morholt ressemblait au gerfaut que l'on -enferme dans une cage avec de petits oiseaux: quand il y entre, tous -deviennent muets. - -Le Morholt parla pour la troisième fois: - -«Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais, puisque ce parti vous semble le -plus noble, tirez vos enfants au sort et je les emporterai! Mais je ne -croyais pas que ce pays ne fût habité que par des serfs.» - -Alors Tristan s'agenouilla aux pieds du roi Marc, et dit: - -«Seigneur roi, s'il vous plaît de m'accorder ce don, je ferai la -bataille.» - -En vain le roi Marc voulut l'en détourner. Il était si jeune chevalier: -de quoi lui servirait sa hardiesse? Mais Tristan donna son gage au -Morholt, et le Morholt le reçut. - - -Au jour dit, Tristan se plaça sur une courte-pointe de cendal vermeil, -et se fit armer pour la haute aventure. Il revêtit le haubert et le -heaume d'acier bruni. Les barons pleuraient de pitié sur le preux et de -honte sur eux-mêmes. «Ah! Tristan, se disaient-ils, hardi baron, belle -jeunesse, que n'ai-je, plutôt que toi, entrepris cette bataille? Ma mort -jetterait un moindre deuil sur cette terre!...» Les cloches sonnent, et -tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent menue, vieillards, enfants -et femmes, pleurant et priant, escortent Tristan jusqu'au rivage. -Ils espéraient encore, car l'espérance au coeur des hommes vit de -chétive pâture. - -Tristan monta seul dans une barque et cingla vers l'île Saint-Samson. -Mais le Morholt avait tendu à son mât une voile de riche pourpre, et le -premier il aborda dans l'île. Il attachait sa barque au rivage, quand -Tristan, touchant terre à son tour, repoussa du pied la sienne vers la -mer. - -«Vassal, que fais-tu? dit le Morholt, et pourquoi n'as-tu pas retenu -comme moi ta barque par une amarre? - ---Vassal, à quoi bon? répondit Tristan. L'un de nous deux reviendra seul -vivant d'ici: une seule barque ne lui suffit-elle pas?» - -Et tous deux, s'excitant au combat par des paroles outrageuses, -s'enfoncèrent dans l'île. - -Nul ne vit l'âpre bataille, mais par trois fois, il sembla que la brise -de mer portait au rivage un cri furieux. Alors, en signe de deuil, les -femmes battaient leurs paumes en choeur, et les compagnons du Morholt, -massés à l'écart devant leurs tentes, riaient. Enfin vers l'heure de -none, on vit au loin se tendre la voile de pourpre; la barque de -l'Irlandais se détacha de l'île, et une clameur de détresse retentit: -«Le Morholt! le Morholt!» Mais, comme la barque grandissait, -soudain, au sommet d'une vague, elle montra un chevalier qui se dressait -à la proue; chacun de ses poings tendait une épée brandie: c'était -Tristan. Aussitôt vingt barques volèrent à sa rencontre, et les jeunes -hommes se jetaient à la nage. Le preux s'élança sur la grève, et, tandis -que les mères à genoux baisaient ses chausses de fer, il cria aux -compagnons du Morholt: - -«Seigneurs d'Irlande, le Morholt a bien combattu. Voyez: mon épée est -ébréchée, un fragment de la lame est resté enfoncé dans son crâne. -Emportez ce morceau d'acier, seigneurs: c'est le tribut de la -Cornouailles!» - -Alors il monta vers Tintagel. Sur son passage, les enfants délivrés -agitaient à grands cris des branches vertes, et de riches courtines se -tendaient aux fenêtres. Mais quand, parmi les chants d'allégresse, aux -bruits des cloches, des trompes et des buccins, si retentissants qu'on -n'eût pas ouï Dieu tonner, Tristan parvint au château, il s'affaissa -entre les bras du roi Marc; et le sang ruisselait de ses blessures. - - -A grand déconfort, les compagnons du Morholt abordèrent en Irlande. -Naguère, quand il rentrait au port de Weisefort, le Morholt se -réjouissait à revoir ses hommes assemblés qui l'acclamaient en foule, et -la reine sa soeur, et sa nièce, Iseut la Blonde, aux cheveux d'or, -dont la beauté brillait déjà comme l'aube qui se lève. Tendrement, elles -lui faisaient accueil, et, s'il avait reçu quelque blessure, elles le -guérissaient; car elles savaient les baumes et les breuvages qui -raniment les blessés déjà pareils à des morts. Mais de quoi leur -serviraient maintenant les recettes magiques, les herbes cueillies à -l'heure propice, les philtres? Il gisait mort, cousu dans un cuir de -cerf, et le fragment de l'épée ennemie était encore enfoncé dans son -crâne. Iseut la Blonde l'en retira pour l'enfermer dans un coffre -d'ivoire, précieux comme un reliquaire. Et courbées sur le grand -cadavre, la mère et la fille, redisant sans fin l'éloge du mort et sans -répit lançant la même imprécation contre le meurtrier, menaient à tour -de rôle parmi les femmes le regret funèbre. De ce jour, Iseut la Blonde -apprit à haïr le nom de Tristan de Loonnois. - -Mais, à Tintagel, Tristan languissait: un sang venimeux découlait de ses -blessures. Les médecins connurent que le Morholt avait enfoncé dans sa -chair un épieu empoisonné, et, comme leurs boissons et leur -thériaque ne pouvaient le sauver, ils le remirent à la garde de Dieu. -Une puanteur si odieuse s'exhalait de ses plaies que tous ses plus chers -amis le fuyaient, tous, sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de Lidan. -Seuls, ils pouvaient demeurer à son chevet, et leur amour surmontait -leur horreur. Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane construite à -l'écart sur le rivage; et, couché devant les flots, il attendait la -mort. Il songeait: «Vous m'avez donc abandonné, roi Marc, moi qui ai -sauvé l'honneur de votre terre? Non, je le sais, bel oncle, que vous -donneriez votre vie pour la mienne; mais que pourrait votre tendresse? -il me faut mourir. Il est doux, pourtant, de voir le soleil, et mon -coeur est hardi encore. Je veux tenter la mer aventureuse... Je veux -qu'elle m'emporte au loin, seul. Vers quelle terre? je ne sais, mais là -peut-être où je trouverai qui me guérisse. Et peut-être un jour vous -servirai-je encore, bel oncle, comme votre harpeur, et votre veneur, et -votre bon vassal.» - -Il supplia tant, que le roi Marc consentit à son désir. Il le porta sur -une barque sans rames ni voile, et Tristan voulut qu'on déposât -seulement sa harpe près de lui. A quoi bon les voiles que ses bras -n'auraient pu dresser? A quoi bon les rames? A quoi bon l'épée? Comme un -marinier, au cours d'une longue traversée, lance par-dessus bord le -cadavre d'un ancien compagnon, ainsi, de ses bras tremblants, Gorvenal -poussa au large la barque où gisait son cher fils, et la mer l'emporta. - -Sept jours et sept nuits, elle l'entraîna doucement. Parfois, Tristan -harpait pour charmer sa détresse. Enfin, la mer, à son insu, l'approcha -d'un rivage. Or, cette nuit-là, des pêcheurs avaient quitté le port pour -jeter leurs filets au large, et ramaient, quand ils entendirent une -mélodie douce, hardie et vive, qui courait au ras des flots. Immobiles, -leurs avirons suspendus sur les vagues, ils écoutaient; dans la première -blancheur de l'aube, ils aperçurent la barque errante. «Ainsi, se -disaient-ils, une musique surnaturelle enveloppait la nef de saint -Brendan, quand elle voguait vers les îles Fortunées sur la mer aussi -blanche que le lait.» Ils ramèrent pour atteindre la barque: elle allait -à la dérive, et rien n'y semblait vivre, que la voix de la harpe; mais, -à mesure qu'ils approchaient, la mélodie s'affaiblit, elle se tut, et, -quand ils accostèrent, les mains de Tristan étaient retombées inertes -sur les cordes frémissantes encore. Ils le recueillirent et -retournèrent vers le port pour remettre le blessé à leur dame -compatissante, qui saurait peut-être le guérir. - -Hélas! ce port était Weisefort, où gisait le Morholt, et leur dame était -Iseut la Blonde. Elle seule, habile aux philtres, pouvait sauver -Tristan; mais, seule parmi les femmes, elle voulait sa mort. Quand -Tristan, ranimé par son art, se reconnut, il comprit que les flots -l'avaient jeté sur une terre de péril. Mais, hardi encore à défendre sa -vie, il sut trouver rapidement de belles paroles rusées. Il conta qu'il -était un jongleur, qui avait pris passage sur une nef marchande: il -naviguait vers l'Espagne pour y apprendre l'art de lire dans les -étoiles; des pirates avaient assailli la nef: blessé, il s'était enfui -sur cette barque. On le crut: nul des compagnons du Morholt ne reconnut -le beau chevalier de l'île Saint-Samson, si laidement le venin avait -déformé ses traits. Mais quand, après quarante jours, Iseut aux cheveux -d'or l'eut presque guéri, comme déjà, en ses membres assouplis, -commençait à renaître la grâce de la jeunesse, il comprit qu'il fallait -fuir; il s'échappa, et, après maints dangers courus, un jour il reparut -devant le roi Marc. - - - - -III - -LA QUÊTE - -DE LA - -BELLE AUX CHEVEUX D'OR - - En po d'ore vos oi paiée - O la parole do chevol, - Dont je ai puis eü grant dol. - - (_Lai de la Folie Tristan._) - - -Il y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les plus félons des -hommes, qui haïssaient Tristan de male haine pour sa prouesse et pour le -tendre amour que le roi lui portait. Et je sais bien vous redire leurs -noms: Andret, Guenelon, Gondoïne et Denoalen; or le duc Andret était, -comme Tristan, un neveu du roi Marc. Connaissant que le roi méditait de -vieillir sans enfants pour laisser sa terre à Tristan, leur envie -s'irrita, et, par des mensonges, ils animaient contre Tristan les hauts -hommes de Cornouailles: - -«Que de merveilles en sa vie! disaient les félons; mais vous êtes des -hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en rendre -raison. Qu'il ait triomphé du Morholt, voilà déjà un beau prodige; mais -par quels enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer seul sur la -mer? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans rames ni voile? -Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sortilège a-t-il -pu trouver remède à ses plaies? Certes, il est un enchanteur. Oui, sa -barque était fée et pareillement son épée, et sa harpe est enchantée, -qui chaque jour verse des poisons au coeur du roi Marc! Comme il a su -dompter ce coeur par puissance et charme de sorcellerie! Il sera roi, -seigneurs, et vous tiendrez vos terres d'un magicien!» - -Ils persuadèrent la plupart des barons: car beaucoup d'hommes ne savent -pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le coeur peut aussi -l'accomplir par la force de l'amour et de la hardiesse. C'est pourquoi -les barons pressèrent le roi Marc de prendre à femme une fille de roi, -qui lui donnerait des hoirs; s'il refusait, ils se retireraient dans -leurs forts châteaux pour le guerroyer. Le roi résistait et jurait en -son coeur qu'aussi longtemps que vivrait son cher neveu, nulle fille -de roi n'entrerait en sa couche. Mais, à son tour, Tristan, qui -supportait à grand'honte le soupçon d'aimer son oncle à bon profit, le -menaça: que le roi se rendît à la volonté de sa baronnie; sinon, il -abandonnerait la cour, il s'en irait servir le riche roi de Gavoie. -Alors Marc fixa un terme à ses barons; à quarante jours de là, il dirait -sa pensée. - -Au jour marqué, seul dans sa chambre, il attendait leur venue et -songeait tristement: «Où donc trouver fille de roi si lointaine et -inaccessible que je puisse feindre, mais feindre seulement, de la -vouloir pour femme?» - -A cet instant, par la fenêtre ouverte sur la mer, deux hirondelles qui -bâtissaient leur nid entrèrent en se querellant, puis, brusquement -effarouchées, disparurent. Mais de leurs becs s'était échappé un long -cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un rayon -de soleil. - -Marc, l'ayant pris, fit entrer les barons et Tristan, et leur dit: - -«Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si toutefois vous -voulez quérir celle que j'ai choisie. - ---Certes, nous le voulons, beau seigneur; qui donc est celle que vous -avez choisie? - ---J'ai choisi celle à qui fut ce cheveu d'or, et sachez que je n'en veux -point d'autre. - ---Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce cheveu d'or? qui vous -l'a porté? et de quel pays? - ---Il me vient, seigneurs, de la Belle aux cheveux d'or; deux -hirondelles me l'ont porté; elles savent de quel pays.» - -Les barons comprirent qu'ils étaient raillés et déçus. Ils regardaient -Tristan avec dépit; car ils le soupçonnaient d'avoir conseillé cette -ruse. Mais Tristan, ayant considéré le cheveu d'or, se souvint d'Iseut -la Blonde. Il sourit et parla ainsi: - -«Roi Marc, vous agissez à grand tort; et ne voyez-vous pas que les -soupçons de ces seigneurs me honnissent? Mais vainement vous avez -préparé cette dérision: j'irai quérir la Belle aux cheveux d'or. Sachez -que la quête est périlleuse et qu'il me sera plus malaisé de retourner -de son pays que de l'île où j'ai tué le Morholt: mais de nouveau je veux -mettre pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie à l'aventure. Afin que -vos barons connaissent si je vous aime d'amour loyal, j'engage ma foi -par ce serment: ou je mourrai dans l'entreprise, ou je ramènerai en ce -château de Tintagel la Reine aux blonds cheveux.» - - -Il équipa une belle nef, qu'il garnit de froment, de vin, de miel, et de -toutes bonnes denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal, cent jeunes -chevaliers de haut parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla -de cottes de bure et de chapes de camelin grossier, en sorte qu'ils -ressemblaient à des marchands; mais sous le pont de la nef, ils -cachaient les riches habits de drap d'or, de cendal et d'écarlate, qui -conviennent aux messagers d'un roi puissant. - -Quand la nef eut pris le large, le pilote demanda: - -«Beau seigneur, vers quelle terre naviguer? - ---Ami, cingle vers l'Irlande, droit au port de Weisefort.» - -Le pilote frémit. Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du -Morholt, le roi d'Irlande pourchassait les nefs cornouaillaises? Les -mariniers saisis, il les pendait à des fourches. Le pilote obéit -pourtant et gagna la terre périlleuse. - -D'abord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort que ses compagnons -étaient des marchands d'Angleterre venus pour trafiquer en paix. Mais, -comme ces marchands d'étrange sorte consumaient le jour aux nobles jeux -des tables et des échecs et paraissaient mieux s'entendre à manier les -dés qu'à mesurer le froment, Tristan redoutait d'être découvert, et ne -savait comment entreprendre sa quête. - -Or, un matin, au point du jour, il ouït une voix si épouvantable -qu'on eût dit le cri d'un démon. Jamais il n'avait entendu bête glapir -en telle guise, si horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui -passait sur le port: - -«Dites-moi, fait-il, dame, d'où vient cette voix que j'ai ouïe? ne me le -cachez pas. - ---Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient d'une bête -fière et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de -sa caverne et s'arrête à l'une des portes de la ville. Nul n'en peut -sortir, nul n'y peut entrer, qu'on n'ait livré au dragon une jeune -fille; et, dès qu'il la tient entre ses griffes, il la dévore en moins -de temps qu'il n'en faut pour dire une patenôtre. - ---Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi s'il -serait possible à un homme né de mère de l'occire en bataille. - ---Certes, beau doux sire, je ne sais; ce qui est assuré, c'est que vingt -chevaliers éprouvés ont déjà tenté l'aventure; car le roi d'Irlande a -proclamé par voix de héraut qu'il donnerait sa fille Iseut la Blonde à -qui tuerait le monstre; mais le monstre les a tous dévorés.» - -Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il s'arme en secret, et -il eût fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche -destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port était désert, car -l'aube venait à peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher -jusqu'à la porte que la femme lui avait montrée. Soudain, sur la route, -cinq hommes dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins -abandonnés, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage l'un -d'entre eux par ses rouges cheveux tressés, si fortement qu'il le -renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrêté: - -«Dieu vous sauve, beau sire! dit Tristan; par quelle route vient le -dragon?» - -Et quand le fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha. - -Le monstre approchait. Il avait la tête d'une guivre, les yeux rouges et -tels que des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles -longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps -écailleux d'un griffon. - -Tristan lança contre lui son destrier d'une telle force que, tout -hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de -Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le preux tire -son épée, la lève et l'assène sur la tête du dragon, mais sans même -entamer le cuir. Le monstre a senti l'atteinte pourtant; il lance -ses griffes contre l'écu, les y enfonce et en fait voler les attaches. -La poitrine découverte, Tristan le requiert encore de l'épée, et le -frappe sur les flancs d'un coup si violent que l'air en retentit. -Vainement: il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux -un double jet de flammes venimeuses: le haubert de Tristan noircit comme -un charbon éteint, son cheval s'abat et meurt. Mais, aussitôt relevé, -Tristan enfonce sa bonne épée dans la gueule du monstre: elle y pénètre -toute et lui fend le coeur en deux parts. Le dragon pousse une -dernière fois son cri horrible et meurt. - -Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout -étourdi par la fumée âcre, il marcha, pour y boire, vers une eau -stagnante qu'il voyait briller à quelque distance. Mais le venin -distillé par la langue du dragon s'échauffa contre son corps, et dans -les hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé. - -Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était Aguynguerran -le Roux, le sénéchal du roi d'Irlande, et qu'il convoitait Iseut la -Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de l'amour que -chaque matin il s'embusquait, armé, pour assaillir le monstre; -pourtant, du plus loin qu'il entendait son cri, le preux fuyait. Ce -jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il -trouva le dragon abattu, le cheval mort, l'écu brisé, et pensa que le -vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tête -du monstre, la porta au roi et réclama le beau salaire promis. - -Le roi ne crut guère à sa prouesse; mais, voulant lui faire droit, il -fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois jours de là: devant -le barnage assemblé, le sénéchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa -victoire. - -Quand Iseut la Blonde apprit qu'elle serait livrée à ce couard, elle fit -d'abord une longue risée, puis se lamenta. Mais, le lendemain, -soupçonnant l'imposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le -fidèle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous -trois chevauchèrent en secret vers le repaire du monstre, tant qu'Iseut -remarqua sur la route des empreintes de forme singulière; sans doute, le -cheval qui avait passé là n'avait pas été ferré en ce pays. Puis elle -trouva le monstre sans tête et le cheval mort; il n'était pas harnaché -selon la coutume d'Irlande. Certes, un étranger avait tué le dragon; -mais vivait-il encore? - -Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent longtemps; enfin, parmi -les herbes du marécage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il -respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrètement -dans les chambres des femmes. Là, Iseut conta l'aventure à sa mère, et -lui confia l'étranger. Comme la reine lui ôtait son armure, la langue -envenimée du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine d'Irlande -réveilla le blessé par la vertu d'une herbe et lui dit: - -«Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre -sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la tête et réclame ma fille -Iseut la Blonde pour sa récompense. Sauras-tu, à deux jours d'ici, lui -prouver son tort par bataille? - ---Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais, sans doute, vous pouvez -me guérir en deux journées. J'ai conquis Iseut sur le dragon; peut-être -je la conquerrai sur le sénéchal.» - -Alors, la reine l'hébergea richement, et brassa pour lui des remèdes -efficaces. Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prépara un bain et -doucement oignit son corps d'un baume que sa mère avait composé. Elle -arrêta ses regards sur le visage du blessé, vit qu'il était beau, et se -prit à penser: «Certes, si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion -fournira rude bataille!» Mais Tristan, ranimé par la chaleur de l'eau et -la force des aromates, la regardait, et songeant qu'il avait conquis la -Reine aux cheveux d'or, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit: -«Pourquoi cet étranger a-t-il souri? Ai-je rien fait qui ne convienne -pas? Ai-je négligé l'un des services qu'une jeune fille doit rendre à -son hôte? Oui, peut-être a-t-il ri parce que j'ai oublié de parer ses -armes ternies par le venin.» - -Elle vint donc là où l'armure de Tristan était déposée: «Ce heaume est -de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce -haubert est fort, léger, bien digne d'être porté par un preux.» Elle -prit l'épée par la poignée: «Certes, c'est là une belle épée, et qui -convient à un hardi baron.» Elle tire du riche fourreau, pour l'essuyer, -la lame sanglante. Mais elle voit qu'elle est largement ébréchée. Elle -remarque la forme de l'entaille: ne serait-ce point la lame qui s'est -brisée dans la tête du Morholt? Elle hésite, regarde encore, veut -s'assurer de son doute. Elle court à la chambre où elle gardait le -fragment d'acier retiré naguère du crâne du Morholt. Elle joint le -fragment à la brèche; à peine voyait-on la trace de la brisure. - -Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tête -du blessé la grande épée, elle cria: - -«Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle. -Meurs donc à ton tour!» - -Tristan fit effort pour arrêter son bras; vainement; son corps était -perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse: - -«Soit, je mourrai; mais pour t'épargner les longs repentirs, écoute. -Fille de roi, sache que tu n'as pas seulement le pouvoir, mais le droit -de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me l'as -conservée et rendue. Une première fois, naguère, j'étais le jongleur -blessé que tu as sauvé quand tu as chassé de son corps le venin dont -l'épieu du Morholt l'avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille, -d'avoir guéri ces blessures; ne les avais-je pas reçues en loyal combat? -ai-je tué le Morholt en trahison? ne m'avait-il pas défié? ne devais-je -pas défendre mon corps? Pour la seconde fois, en m'allant chercher au -marécage, tu m'as sauvé. Ah! c'est pour toi, jeune fille, que j'ai -combattu le dragon... Mais laissons ces choses: je voulais te prouver -seulement que, m'ayant par deux fois délivré du péril de la mort, -tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et -gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre les bras du preux -sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte blessé, qui avait risqué -sa vie pour te conquérir et t'avait conquise, et que tu auras tué sans -défense dans ce bain.» - -Iseut s'écria: - -«J'entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt -a-t-il voulu me conquérir? Ah! sans doute, comme le Morholt avait jadis -tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton tour, -par belles représailles, tu as fait cette vantance d'emporter comme ta -serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes filles... - ---Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont volé -jusqu'à Tintagel pour y porter l'un de tes cheveux d'or. J'ai cru -qu'elles venaient m'annoncer paix et amour. C'est pourquoi je suis venu -te quérir par delà la mer. C'est pourquoi j'ai affronté le monstre et -son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d'or de mon bliaut; la -couleur des fils d'or a passé: l'or du cheveu ne s'est pas terni.» - -Iseut rejeta la grande épée et prit en mains le bliaut de Tristan. -Elle y vit le cheveu d'or et se tut longuement; puis elle baisa son hôte -sur les lèvres en signe de paix et le revêtit de riches habits. - -Au jour de l'assemblée des barons, Tristan envoya secrètement vers sa -nef Perinis, le valet d'Iseut, pour mander à ses compagnons de se rendre -à la cour, parés comme il convenait aux messagers d'un riche roi: car il -espérait atteindre ce jour même au terme de l'aventure. Gorvenal et les -cent chevaliers se désolaient depuis quatre jours d'avoir perdu Tristan; -ils se réjouirent de la nouvelle. - -Un à un, dans la salle où déjà s'amassaient sans nombre les barons -d'Irlande, ils entrèrent, s'assirent à la file sur un même rang, et les -pierreries ruisselaient au long de leurs riches vêtements d'écarlate, de -cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux: «Quels sont ces -seigneurs magnifiques? Qui les connaît? Voyez ces manteaux somptueux, -parés de zibeline et d'orfroi! Voyez à la pomme des épées, au fermail -des pelisses, chatoyer les rubis, les béryls, les émeraudes et tant de -pierres que nous ne savons nommer! Qui donc vit jamais splendeur -pareille? D'où viennent ces seigneurs? A qui sont-ils?» Mais les cent -chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs sièges pour nul -qui entrât. - -Quand le roi d'Irlande fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran -le Roux offrit de prouver par témoins et de soutenir par bataille qu'il -avait tué le monstre et qu'Iseut devait lui être livrée. Alors Iseut -s'inclina devant son père, et dit: - -«Roi, un homme est là, qui prétend convaincre votre sénéchal de mensonge -et de félonie. A cet homme prêt à prouver qu'il a délivré votre terre du -fléau et que votre fille ne doit pas être abandonnée à un couard, -promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et -de lui accorder votre paix et votre merci?» - -Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais ses barons crièrent -en foule: - -«Octroyez-le, sire! octroyez-le!» - -Le roi dit: - -«Et je l'octroie!» - -Mais Iseut s'agenouilla à ses pieds: - -«Père, donnez-moi d'abord le baiser de merci et de paix, en signe que -vous le donnerez pareillement à cet homme!» - -Quand elle eut reçu le baiser, elle alla chercher Tristan et le -conduisit par la main dans l'assemblée. A sa vue, les cent -chevaliers se levèrent à la fois, le saluèrent les bras en croix sur la -poitrine, se rangèrent à ses côtés et les Irlandais virent qu'il était -leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri -retentit: «C'est Tristan de Loonnois, c'est le meurtrier du Morholt!» -Les épées nues brillèrent et des voix furieuses répétaient: «Qu'il -meure!» - -Mais Iseut s'écria: - -«Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu l'as promis!» - -Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur s'apaisa. - -Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au -sénéchal qui n'osa l'accepter et reconnut son forfait. Puis Tristan -parla ainsi: - -«Seigneurs, j'ai tué le Morholt, mais j'ai franchi la mer pour vous -offrir belle amendise. Afin de racheter le méfait, j'ai mis mon corps en -péril de mort et je vous ai délivrés du monstre, et voici que j'ai -conquis Iseut la Blonde, la belle. L'ayant conquise, je l'emporterai -donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres d'Irlande et de -Cornouailles se répande non plus la haine, mais l'amour, sachez que -le roi Marc, mon cher seigneur, l'épousera. Voyez ici cent chevaliers de -haut parage prêts à jurer sur les reliques des saints que le roi Marc -vous mande paix et amour, que son désir est d'honorer Iseut comme sa -chère femme épousée, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront -comme leur dame et leur reine.» - -On apporta les corps saints à grand'joie, et les cent chevaliers -jurèrent qu'il avait dit vérité. - -Le roi prit Iseut par la main et demanda à Tristan s'il la conduirait -loyalement à son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les -barons d'Irlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frémissait de honte -et d'angoisse. Ainsi, Tristan, l'ayant conquise, la dédaignait; le beau -conte du Cheveu d'or n'était que mensonge, et c'est à un autre qu'il la -livrait... Mais le roi posa la main droite d'Iseut dans la main droite -de Tristan, et Tristan la retint en signe qu'il se saisissait d'elle, au -nom du roi de Cornouailles. - -Ainsi, pour l'amour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan -accomplit la quête de la Reine aux cheveux d'or. - - - - -IV - -LE PHILTRE - - Nein, ezn was niht mit wine, - doch ez im glich wære, - ez was diu wernde swaere, - diu endelôse herzenôt, - von der si beide lagen tôt. - - (_Gottfried de Strasbourg._) - - -Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de -Cornouailles, sa mère recueillit des herbes, des fleurs et des racines, -les mêla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. L'ayant achevé par -science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrètement à -Brangien: - -«Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu l'aimes d'amour -fidèle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le -de telle sorte que nul oeil ne le voie et que nulle lèvre ne s'en -approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale et l'instant où l'on -quitte les époux, tu verseras ce vin herbé dans une coupe et tu la -présenteras, pour qu'ils la vident ensemble, au roi Marc et à la reine -Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goûter ce -breuvage. Car telle est sa vertu: ceux qui en boiront ensemble -s'aimeront de tous leurs sens et de toute leur pensée, à toujours, dans -la vie et dans la mort.» - -Brangien promit à la reine qu'elle ferait selon sa volonté. - - -La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle -s'éloignait de la terre d'Irlande, plus tristement la jeune fille se -lamentait. Assise sous la tente où elle s'était renfermée avec Brangien, -sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. Où ces étrangers -l'entraînaient-ils? Vers qui? Vers quelle destinée? Quand Tristan -s'approchait d'elle et voulait l'apaiser par de douces paroles, elle -s'irritait, le repoussait, et la haine gonflait son coeur. Il était -venu, lui le ravisseur, lui le meurtrier du Morholt; il l'avait arrachée -par ses ruses à sa mère et à son pays; il n'avait pas daigné la garder -pour lui-même, et voici qu'il l'emportait, comme sa proie, sur les -flots, vers la terre ennemie! «Chétive! disait-elle, maudite soit -la mer qui me porte! Mieux aimerais-je mourir sur la terre où je suis -née que vivre là-bas!...» - -Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long -du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les -cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. -Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan -vint vers la reine et tâchait de calmer son coeur. Comme le soleil -brûlait et qu'ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L'enfant -chercha quelque breuvage, tant qu'elle découvrit le coutret confié à -Brangien par la mère d'Iseut. «J'ai trouvé du vin!» leur cria-t-elle. -Non, ce n'était pas du vin: c'était la passion, c'était l'âpre joie et -l'angoisse sans fin, et la mort. L'enfant remplit un hanap et le -présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à -Tristan, qui le vida. - -A cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, -comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et -le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues -et gémit: - -«Malheureuse! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je -suis montée sur cette nef! Iseut, amie, et vous, Tristan, c'est -votre mort que vous avez bue!» - -De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan qu'une -ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses -racines dans le sang de son coeur et par de forts liens enlaçait au -beau corps d'Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il -songeait: «Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondoïne, félons qui -m'accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah! je suis plus vil -encore, et ce n'est pas sa terre que je convoite! Bel oncle, qui m'avez -aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre soeur -Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me -portaient jusqu'à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que -n'avez-vous, dès le premier jour, chassé l'enfant errant venu pour vous -trahir? Ah! qu'ai-je pensé? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. -Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne -peut pas m'aimer.» - -Iseut l'aimait. Elle voulait le haïr, pourtant: ne l'avait-il pas -vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son -coeur de cette tendresse plus douloureuse que la haine. - -Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée -encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle -les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout -réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons l'un -vers l'autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus -malheureux encore, quand, réunis, ils tremblaient devant l'horreur du -premier aveu. - -Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le -pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit s'approcher et lui -dit humblement: - -«Entrez, seigneur. - ---Reine, dit Tristan, pourquoi m'avoir appelé seigneur? Ne suis-je pas -votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous -servir et vous aimer comme ma reine et ma dame? - -Iseut répondit: - -«Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon maître! Tu le sais que -ta force me domine et que je suis ta serve! Ah! que n'ai-je avivé -naguère les plaies du jongleur blessé? Que n'ai-je laissé périr le tueur -du monstre dans les herbes du marécage? Que n'ai-je asséné sur lui, -quand il gisait dans le bain, le coup de l'épée déjà brandie? -Hélas! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd'hui! - ---Iseut, que savez-vous donc aujourd'hui? Qu'est-ce donc qui vous -tourmente? - ---Ah! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel -me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie!» - -Elle posa son bras sur l'épaule de Tristan; des larmes éteignirent le -rayon de ses yeux, ses lèvres tremblèrent. Il répéta: - -«Amie, qu'est-ce donc qui vous tourmente?» - -Elle répondit: - -«L'amour de vous.» - -Alors il posa ses lèvres sur les siennes. - -Mais, comme pour la première fois tous deux goûtaient une joie d'amour, -Brangien, qui les épiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face -trempée de larmes, se jeta à leurs pieds: - -«Malheureux! arrêtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore! Mais -non, la voie est sans retour, déjà la force de l'amour vous entraîne et -jamais plus vous n'aurez de joie sans douleur. C'est le vin herbé qui -vous possède, le breuvage d'amour que votre mère, Iseut, m'avait confié. -Seul, le roi Marc devait le boire avec vous; mais l'Ennemi s'est joué de -nous trois, et c'est vous qui avez vidé le hanap. Ami Tristan, -Iseut amie, en châtiment de la male garde que j'ai faite, je vous -abandonne mon corps, ma vie; car, par mon crime, dans la coupe maudite, -vous avez bu l'amour et la mort!» - -Les amants s'étreignirent; dans leurs beaux corps frémissaient le désir -et la vie. Tristan dit: - -«Vienne donc la mort!» - -Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la -terre du roi Marc, liés à jamais, ils s'abandonnèrent à l'amour. - - - - -V - -BRANGIEN LIVRÉE AUX SERFS - - Sobre toz avrai gran valor, - S'aitals camisa m'es dada, - Cum Iseus det a l'amador, - Que mai non era portada. - - (_Rambaut, comte d'Orange._) - - -Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la -main et la conduisit devant le roi; le roi se saisit d'elle en la -prenant à son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le -château de Tintagel, et, lorsqu'elle parut dans la salle au milieu des -vassaux, sa beauté jeta une telle clarté que les murs s'illuminèrent -comme frappés du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles -qui, par belle courtoisie, lui avaient porté le cheveu d'or; il loua -Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, étaient -allés lui quérir la joie de ses yeux et de son coeur. Hélas! la nef -vous apporte, à vous aussi, noble roi, l'âpre deuil et les forts -tourments. - -A dix-huit jours de là, ayant convoqué tous ses barons, il prit à femme -Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le -déshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place -d'Iseut dans le lit nuptial. En châtiment de la male garde qu'elle avait -faite sur la mer et pour l'amour de son amie, elle lui sacrifia, la -fidèle, la pureté de son corps; l'obscurité de la nuit cacha au roi sa -ruse et sa honte. - -Les conteurs prétendent ici que Brangien n'avait pas jeté dans la mer le -flacon de vin herbé, non tout à fait vidé par les amants; mais qu'au -matin, après que sa dame fut entrée à son tour dans le lit du roi Marc, -Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la présenta -aux époux; que Marc y but largement et qu'Iseut jeta sa part à la -dérobée. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu -l'histoire et l'ont faussée. S'ils ont imaginé ce mensonge, c'est faute -de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours à la reine. -Certes, comme vous l'entendrez bientôt, jamais, malgré l'angoisse, le -tourment et les terribles représailles, Marc ne put chasser de son -coeur Iseut ni Tristan: mais sachez, seigneurs, qu'il n'avait pas bu -le vin herbé. Ni poison, ni sortilège; seule, la tendre noblesse de son -coeur lui inspira d'aimer. - - -Iseut est reine et semble vivre en joie. Iseut est reine et vit en -tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons l'honorent, et -ceux de la gent menue la chérissent. Iseut passe le jour dans ses -chambres richement peintes et jonchées de fleurs. Iseut a les nobles -joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants -des harpeurs, et les courtines où sont ouvrés léopards, alérions, -papegauts et toutes les bêtes de la mer et des bois. Iseut a ses vives, -ses belles amours, et Tristan auprès d'elle, à loisir, et le jour et la -nuit; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche -dans la chambre royale, parmi les privés et les fidèles. Iseut tremble -pourtant. Pourquoi trembler? Ne tient-elle pas ses amours secrètes? Qui -soupçonnerait Tristan? Qui donc soupçonnerait un fils? Qui la voit? Qui -l'épie? Quel témoin? Oui, un témoin l'épie, Brangien; Brangien la -guette; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci. Dieu! -si, lasse de préparer chaque jour comme une servante le lit où elle -a couché la première, elle les dénonçait au roi! si Tristan mourait par -sa félonie!... Ainsi la peur affole la reine. Non, ce n'est pas de -Brangien la fidèle, c'est de son propre coeur que vient son tourment. -Écoutez, seigneurs, la grande traîtrise qu'elle médita; mais Dieu, comme -vous l'entendrez, la prit en pitié; vous aussi, soyez-lui compatissants! - -Ce jour-là, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut -pas ce crime. Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et -soixante besants d'or, s'ils juraient de faire sa volonté. Ils firent le -serment. - -«Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille; vous l'emmènerez dans -la forêt, loin ou près, mais en tel lieu que nul ne découvre jamais -l'aventure; là, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez, -pour me les répéter, les paroles qu'elle aura dites. Allez; à votre -retour, vous serez des hommes affranchis et riches.» - -Puis elle appela Brangien: - -«Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre; n'iras-tu pas -chercher dans la forêt les plantes qui conviennent à ce mal? Deux serfs -sont là, qui te conduiront; ils savent où croissent les herbes -efficaces. Suis-les donc; soeur, sache-le bien, si je t'envoie à -la forêt, c'est qu'il y va de mon repos et de ma vie!» - -Les serfs l'emmenèrent. Venue au bois, elle voulut s'arrêter, car les -plantes salutaires croissaient autour d'elle en suffisance. Mais ils -l'entraînèrent plus loin: - -«Viens, jeune fille, ce n'est pas ici le lieu convenable.» - -L'un des serfs marchait devant elle, son compagnon la suivait. Plus de -sentier frayé, mais des ronces, des épines et des chardons emmêlés. -Alors l'homme qui marchait le premier tira son épée et se retourna; elle -se rejeta vers l'autre serf pour lui demander aide; il tenait aussi -l'épée nue à son poing et dit: - -«Jeune fille, il nous faut te tuer.» - -Brangien tomba sur l'herbe et ses bras tentaient d'écarter la pointe des -épées. Elle demandait merci d'une voix si pitoyable et si tendre qu'ils -dirent: - -«Jeune fille, si la reine Iseut, ta dame et la nôtre, veut que tu -meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort.» - -Elle répondit: - -«Je ne sais, amis; je ne me souviens que d'un seul méfait. Quand nous -partîmes d'Irlande, nous emportions chacune, comme la plus chère -des parures, une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre -nuit de noces. Sur la mer, il advint qu'Iseut déchira sa chemise -nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je lui ai prêté la mienne. Amis, -voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais puisqu'elle veut que je -meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie -de tout ce qu'elle m'a fait de bien et d'honneur depuis qu'enfant, ravie -par des pirates, j'ai été vendue à sa mère et vouée à la servir. Que -Dieu, dans sa bonté, garde son honneur, son corps, sa vie! Frères, -frappez maintenant!» - -Les serfs eurent pitié. Ils tinrent conseil et, jugeant que peut-être un -tel méfait ne valait point la mort, ils la lièrent à un arbre. - -Puis ils tuèrent un jeune chien: l'un d'eux lui coupa la langue, la -serra dans un pan de sa gonelle, et tous deux reparurent ainsi devant -Iseut. - -«A-t-elle parlé? demanda-t-elle, anxieuse. - ---Oui, reine, elle a parlé. Elle a dit que vous étiez irritée à cause -d'un seul tort: vous aviez déchiré sur la mer une chemise blanche comme -neige que vous rapportiez d'Irlande, elle vous a prêté la sienne au soir -de vos noces. C'était là, disait-elle, son seul crime. Elle vous a -rendu grâce pour tant de bienfaits reçus de vous dès l'enfance, elle a -prié Dieu de protéger votre honneur et votre vie. Elle vous mande salut -et amour. Reine, voici sa langue que nous vous apportons. - ---Meurtriers! cria Iseut, rendez-moi Brangien, ma chère servante! Ne -saviez-vous pas qu'elle était ma seule amie? Meurtriers, rendez-la moi! - ---Reine, on dit justement: «Femme change en peu d'heures; au même temps, -femme rit, pleure, aime, hait.» Nous l'avons tuée, puisque vous l'avez -commandé! - ---Comment l'aurais-je commandé? Pour quel méfait? n'était-ce pas ma -chère compagne, la douce, la fidèle, la belle? Vous le saviez, -meurtriers: je l'avais envoyée chercher des herbes salutaires et je vous -l'ai confiée, pour que vous la protégiez sur la route. Mais je dirai que -vous l'avez tuée et vous serez brûlés sur des charbons. - ---Reine, sachez donc qu'elle vit et que nous vous la ramènerons saine et -sauve.» - -Mais elle ne les croyait pas, et comme égarée, tour à tour maudissait -les meurtriers et se maudissait elle-même. Elle retint l'un des serfs -auprès d'elle, tandis que l'autre se hâtait vers l'arbre où -Brangien était attachée: - -«Belle, Dieu vous a fait merci, et voilà que votre dame vous rappelle!» - -Quand elle parut devant Iseut, Brangien s'agenouilla, lui demandant de -lui pardonner ses torts; mais la reine était aussi tombée à genoux -devant elle, et toutes deux, embrassées, se pâmèrent longuement. - - - - -VI - -LE GRAND PIN - - Isot ma drue, Isot m'amie, - En vos ma mort, en vos ma vie! - - (_Gottfried de Strasbourg._) - - -Ce n'est pas Brangien la fidèle, c'est eux-mêmes que les amants doivent -redouter. Mais comment leurs coeurs enivrés seraient-ils vigilants? -L'amour les presse, comme la soif précipite vers la rivière le cerf sur -ses fins; ou tel encore, après un long jeûne, l'épervier soudain lâché -fond sur la proie. Hélas! amour ne se peut celer. Certes, par la -prudence de Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami; -mais, à toute heure, en tout lieu, chacun ne voit-il pas comment le -désir les agite, les étreint, déborde de tous leurs sens ainsi que le -vin nouveau ruisselle de la cuve? - -Déjà les quatre félons de la cour, qui haïssaient Tristan pour sa -prouesse, rôdent autour de la reine. Déjà ils connaissent la vérité -de ses belles amours. Ils brûlent de convoitise, de haine et de joie. -Ils porteront au roi la nouvelle: ils verront la tendresse se muer en -fureur; Tristan, chassé ou livré à la mort, et le tourment de la reine. -Ils craignaient pourtant la colère de Tristan; mais, enfin, leur haine -dompta leur terreur; un jour, les quatre barons appelèrent le roi Marc à -parlement, et Andret lui dit: - -«Beau roi, sans doute ton coeur s'irritera et tous quatre nous en -avons grand deuil; mais nous devons te révéler ce que nous avons -surpris. Tu as placé ton coeur en Tristan et Tristan veut te honnir. -Vainement nous t'avions averti; pour l'amour d'un seul homme, tu fais fi -de ta parenté et de ta baronnie entière, et tu nous délaisses tous. -Sache donc que Tristan aime la reine: c'est vérité prouvée, et déjà l'on -en dit mainte parole.» - -Le noble roi chancela et répondit: - -«Lâche! quelle félonie as-tu pensée! Certes, j'ai placé mon coeur en -Tristan. Au jour où le Morholt vous offrit la bataille, vous baissiez -tous la tête, tremblants et pareils à des muets; mais Tristan l'affronta -pour l'honneur de cette terre, et par chacune de ses blessures son âme -aurait pu s'envoler. C'est pourquoi vous le haïssez, et c'est -pourquoi je l'aime, plus que toi, Andret, plus que vous tous, plus que -personne. Mais que prétendez-vous avoir découvert? qu'avez-vous vu? -qu'avez-vous entendu? - ---Rien, en vérité, seigneur, rien que tes yeux ne puissent voir, rien -que tes oreilles ne puissent entendre. Regarde, écoute, beau sire; -peut-être il en est temps encore.» - -Et, s'étant retirés, ils le laissèrent à loisir savourer le poison. - - -Le roi Marc ne put secouer le maléfice. A son tour, contre son coeur, -il épia son neveu, il épia la reine. Mais Brangien s'en aperçut, les -avertit, et vainement le roi tenta d'éprouver Iseut par des ruses. Il -s'indigna bientôt de ce vil combat, et comprenant qu'il ne pourrait plus -chasser le soupçon, il manda Tristan et lui dit: - -«Tristan, éloigne-toi de ce château; et quand tu l'auras quitté, ne sois -plus si hardi que d'en franchir les fossés ni les lices. Des félons -t'accusent d'une grande traîtrise. Ne m'interroge pas: je ne saurais -rapporter leurs propos sans nous honnir tous les deux. Ne cherche pas -des paroles qui m'apaisent: je le sens, elles resteraient vaines. -Pourtant, je ne crois pas les félons: si je les croyais, ne -t'aurais-je pas déjà jeté à la mort honteuse? Mais leurs discours -maléfiques ont troublé mon coeur, et seul ton départ le calmera. Pars; -sans doute je te rappellerai bientôt; pars, mon fils toujours cher!» - -Quand les félons ouïrent la nouvelle: «Il est parti, dirent-ils entre -eux, il est parti, l'enchanteur, chassé comme un larron! Que peut-il -devenir désormais? Sans doute il passera la mer pour chercher les -aventures et porter son service déloyal à quelque roi lointain!» - -Non, Tristan n'eut pas la force de partir; et quand il eut franchi les -lices et les fossés du château, il connut qu'il ne pourrait s'éloigner -davantage; il s'arrêta dans le bourg même de Tintagel, prit hôtel avec -Gorvenal dans la maison d'un bourgeois, et languit, torturé par la -fièvre, plus blessé que naguère, aux jours où l'épieu du Morholt avait -empoisonné son corps. Naguère, quand il gisait dans la cabane construite -au bord des flots et que tous fuyaient la puanteur de ses plaies, trois -hommes pourtant l'assistaient, Gorvenal, Dinas de Lidan et le roi Marc. -Maintenant, Gorvenal et Dinas se tenaient encore à son chevet; mais le -roi Marc ne venait plus, et Tristan gémissait: - -«Certes, bel oncle, mon corps répand maintenant l'odeur d'un venin -plus repoussant, et votre amour ne sait plus surmonter votre horreur.» - -Mais, sans relâche, dans l'ardeur de la fièvre, le désir l'entraînait, -comme un cheval emporté, vers les tours bien closes qui tenaient la -reine enfermée; cheval et cavalier se brisaient contre les murs de -pierre; mais cheval et cavalier se relevaient et reprenaient sans cesse -la même chevauchée. - -Derrière les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus -malheureuse encore: car, parmi ces étrangers qui l'épient, il lui faut -tout le jour feindre la joie et rire; et, la nuit, étendue aux côtés du -roi Marc, il lui faut dompter, immobile, l'agitation de ses membres et -les tressauts de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble -qu'elle se lève et qu'elle court jusqu'à la porte; mais sur le seuil -obscur, les félons ont tendu de grandes faulx: les lames affilées et -méchantes saisissent au passage ses genoux délicats. Il lui semble -qu'elle tombe et que, de ses genoux tranchés, s'élancent deux rouges -fontaines. - -Bientôt les amants mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les -secourra, sinon Brangien? Au péril de sa vie, elle s'est glissée -vers la maison où Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et -pour sauver les amants, elle enseigne une ruse à Tristan. - -Non, jamais, seigneurs, vous n'aurez ouï parler d'une plus belle ruse -d'amour. - -Derrière le château de Tintagel, un verger s'étendait, vaste et clos de -fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargés de -fruits, d'oiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus éloigné du -château, tout auprès des pieux de la palissade, un pin s'élevait, haut -et droit, dont le tronc robuste soutenait une large ramure. A son pied, -une source vive: l'eau s'épandait d'abord en une large nappe, claire et -calme, enclose par un perron de marbre; puis, contenue entre deux rives -resserrées, elle courait par le verger et, pénétrant dans l'intérieur -même du château, traversait les chambres des femmes. Or, chaque soir, -Tristan, par le conseil de Brangien, taillait avec art des morceaux -d'écorce et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et, -venu sous le pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Légers comme -l'écume, ils surnageaient et coulaient avec elle, et, dans les chambres -des femmes, Iseut épiait leur venue. Aussitôt, les soirs où -Brangien avait su écarter le roi Marc et les félons, elle s'en venait -vers son ami. - -Elle s'en vient, agile et craintive pourtant, guettant à chacun de ses -pas si des félons se sont embusqués derrière les arbres. Mais dès que -Tristan l'a vue, les bras ouverts, il s'élance vers elle. Alors, la nuit -les protège et l'ombre amie du grand pin. - -«Tristan, dit la reine, les gens de mer n'assurent-ils pas que ce -château de Tintagel est enchanté et que, par sortilège, deux fois l'an, -en hiver et en été, il se perd, et disparaît aux yeux? Il s'est perdu -maintenant. N'est-ce pas ici le verger merveilleux dont parlent les lais -de harpe: une muraille d'air l'enclôt de toutes parts; des arbres -fleuris, un sol embaumé; le héros y vit sans vieillir entre les bras de -son amie, et nulle force ennemie ne peut briser la muraille d'air?» - -Déjà, sur les tours de Tintagel, retentissent les trompes des guetteurs -qui annoncent l'aube. - -«Non, dit Tristan, la muraille d'air est déjà brisée, et ce n'est pas -ici le verger merveilleux. Mais, un jour, amie, nous irons ensemble au -pays fortuné dont nul ne retourne. Là s'élève un château de marbre -blanc; à chacune de ses mille fenêtres, brille un cierge allumé; à -chacune, un jongleur joue et chante une mélodie sans fin; le soleil n'y -brille pas, et pourtant nul ne regrette sa lumière: c'est l'heureux pays -des vivants.» - -Mais au sommet des tours de Tintagel, l'aube éclaire les grands blocs -alternés de sinople et d'azur. - - -Iseut a recouvré sa joie: le soupçon de Marc se dissipe et les félons -comprennent, au contraire, que Tristan a revu la reine. Mais Brangien -fait si bonne garde qu'ils épient vainement. Enfin, le duc Andret, que -Dieu honnisse! dit à ses compagnons: - -«Seigneurs, prenons conseil de Frocin, le nain bossu. Il connaît les -sept arts, la magie et toutes manières d'enchantements. Il sait, à la -naissance d'un enfant, observer si bien les sept planètes et le cours -des étoiles qu'il conte par avance tous les points de sa vie. Il -découvre, par la puissance de Bugibus et de Noiron, les choses secrètes. -Il nous enseignera, s'il veut, les ruses d'Iseut la Blonde.» - -En haine de beauté et de prouesse, le petit homme méchant traça les -caractères de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considéra le -cours d'Orion et de Lucifer, et dit: - -«Vivez en joie, beaux seigneurs; cette nuit vous pourrez les -saisir.» - -Ils le menèrent devant le roi. - -«Sire, dit le sorcier, mandez à vos veneurs qu'ils mettent la laisse aux -limiers et la selle aux chevaux; annoncez que sept jours et sept nuits -vous vivrez dans la forêt, pour conduire votre chasse, et vous me -pendrez aux fourches si vous n'entendez pas, cette nuit même, quels -discours Tristan tient à la reine.» - -Le roi fit ainsi, contre son coeur. La nuit tombée, il laissa ses -veneurs dans la forêt, prit le nain en croupe, et retourna vers -Tintagel. Par une entrée qu'il savait, il pénétra dans le verger et le -nain le conduisit sous le grand pin. - -«Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre. -Portez là-haut votre arc et vos flèches: ils vous serviront peut-être. -Et tenez-vous coi: vous n'attendrez pas longuement. - ---Va-t'en, chien de l'Ennemi!» répondit Marc. - -Et le nain s'en alla, emmenant le cheval. - -Il avait dit vrai; le roi n'attendit pas longuement. Cette nuit, la lune -brillait, claire et belle. Caché dans la ramure, le roi vit son neveu -bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous l'arbre et -jeta dans l'eau les copeaux et les branchages. Mais, comme il s'était -penché sur la fontaine en les jetant, il vit, réfléchie dans l'eau, -l'image du roi. Ah! s'il pouvait arrêter les copeaux qui fuient! Mais -non, ils courent, rapides, par le verger. Là-bas, dans les chambres des -femmes, Iseut épie leur venue; déjà, sans doute, elle les voit, elle -accourt. Que Dieu protège les amants! - -Elle vient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et dans l'arbre, il -entend le crissement de la flèche qui s'encoche dans la corde de l'arc. - -Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle avait coutume. -«Qu'est-ce donc? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan n'accourt-il pas ce soir -à ma rencontre? aurait-il vu quelque ennemi?» - -Elle s'arrête, fouille du regard les fourrés noirs; soudain, à la clarté -de la lune, elle aperçut à son tour l'ombre du roi dans la fontaine. -Elle montra bien la sagesse des femmes en ce qu'elle ne leva point les -yeux vers les branches de l'arbre: «Seigneur Dieu! dit-elle tout bas, -accordez-moi seulement que je puisse parler la première!» - -Elle s'approche encore. Écoutez comme elle devance et prévient son ami: - -«Sire Tristan, qu'avez-vous osé? M'attirer en tel lieu, à telle -heure! Maintes fois déjà vous m'aviez mandée, pour me supplier, -disiez-vous. Et par quelle prière? Qu'attendez-vous de moi? Je suis -venue enfin, car je n'ai pu l'oublier, si je suis reine, je vous le -dois. Me voici donc: que voulez-vous? - ---Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi!» - -Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue le Seigneur Dieu, qui a montré -le péril à son amie. - -«Oui, reine, je vous ai mandée souvent et toujours en vain: jamais, -depuis que le roi m'a chassé, vous n'avez daigné venir à mon appel. Mais -prenez en pitié le chétif que voici; le roi me hait, j'ignore pourquoi; -mais vous le savez peut-être; et qui donc pourrait charmer sa colère, -sinon vous seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son coeur se -fie? - ---En vérité, sire Tristan, ignorez-vous encore qu'il nous soupçonne tous -les deux? Et de quelle traîtrise! faut-il, par surcroît de honte, que ce -soit moi qui vous l'apprenne? Mon seigneur croit que je vous aime -d'amour coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, qu'il honnisse -mon corps! jamais je n'ai donné mon amour à nul homme, hormis à celui -qui le premier m'a prise, vierge, entre ses bras. Et vous voulez, -Tristan, que j'implore du roi votre pardon? Mais s'il savait seulement -que je suis venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux -vents!» - -Tristan gémit: - -«Bel oncle, on dit: «Nul n'est vilain, s'il ne fait vilenie.» Mais en -quel coeur a pu naître un tel soupçon? - ---Sire Tristan, que voulez-vous dire? Non, le roi mon seigneur n'eût pas -de lui-même imaginé telle vilenie. Mais les félons de cette terre lui -ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de décevoir les -coeurs loyaux. Ils s'aiment, lui ont-ils dit, et les félons nous l'ont -tourné à crime. Oui vous m'aimiez, Tristan, pourquoi le nier? ne suis-je -pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauvé de -la mort? Oui, je vous aimais en retour: n'êtes-vous pas du lignage du -roi, et n'ai-je pas ouï maintes fois ma mère répéter qu'une femme n'aime -pas son seigneur tant qu'elle n'aime pas la parenté de son seigneur? -C'est pour l'amour du roi que je vous aimais, Tristan; maintenant -encore, s'il vous reçoit en grâce, j'en serai joyeuse. Mais mon corps -tremble, j'ai grand'peur, je pars, j'ai trop demeuré déjà.» - -Dans la ramure, le roi eut pitié et sourit doucement. Iseut -s'enfuit, Tristan la rappelle: «Reine, au nom du Sauveur, venez à mon -secours, par charité! les couards voulaient écarter du roi tous ceux qui -l'aiment; ils ont réussi et le raillent maintenant. Soit; je m'en irai -donc hors de ce pays, au loin, misérable comme j'y vins jadis: mais, -tout au moins, obtenez du roi qu'en reconnaissance des services passés, -afin que je puisse sans honte chevaucher loin d'ici, il me donne du sien -assez pour acquitter mes dépenses, pour dégager mon cheval et mes armes. - ---Non, Tristan, vous n'auriez pas dû m'adresser cette requête. Je suis -seule sur cette terre, seule en ce palais où nul ne m'aime, sans appui, -à la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-vous -pas que je risque la mort honteuse? Ami, que Dieu vous protège! Le roi -vous hait à grand tort. Mais, en toute terre où vous irez, le Seigneur -Dieu vous sera un ami vrai.» - -Elle part et fuit jusqu'à sa chambre, où Brangien la prend, tremblante, -entre ses bras: la reine lui dit l'aventure. Brangien s'écrie: - -«Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle! Il est père -compatissant et ne veut pas le mal de ceux qu'il sait innocents.» - -Sous le grand pin, Tristan, appuyé contre le perron de marbre, se -lamentait: - -«Que Dieu me prenne en pitié et répare la grande injustice que je -souffre de mon cher seigneur!» - -Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant: - -«Beau neveu, bénie soit cette heure! Vois: la lointaine chevauchée que -tu préparais ce matin, elle est déjà finie!» - -Là-bas, dans une clairière de la forêt, le nain Frocin interrogeait le -cours des étoiles; il y lut que le roi le menaçait de mort; il noircit -de peur et de honte, enfla de rage, et s'enfuit prestement vers la terre -de Galles. - - - - -VII - -LE NAIN FROCIN - - Wê dem selbin getwerge, - Daz er den edelin man vorrit! - - (_Eilhart d'Oberg._) - - -Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan. Il lui a donné congé de revenir -au château, et, comme naguère, Tristan couche dans la chambre du roi -parmi les privés et les fidèles. A son gré, il y peut entrer, il en peut -sortir: le roi n'en a plus souci. Mais qui donc peut longtemps tenir ses -amours secrètes? - -Marc avait pardonné aux félons, et comme le sénéchal Dinas de Lidan -avait un jour trouvé dans une forêt lointaine, errant et misérable, le -nain bossu, il le ramena au roi, qui eut pitié et lui pardonna son -méfait. - -Mais sa bonté ne fit qu'exciter la haine des barons; ayant de nouveau -surpris Tristan et la reine, ils se lièrent par ce serment: si le roi -ne chassait pas son neveu hors du pays, ils se retireraient dans -leurs forts châteaux pour le guerroyer. Ils appelèrent le roi à -parlement: - -«Seigneur, aime-nous, hais-nous, à ton choix; mais nous voulons que tu -chasses Tristan. Il aime la reine, et le voit qui veut, mais nous, nous -ne le souffrirons plus.» - -Le roi les entend, soupire, baisse le front vers la terre, se tait. - -«Non, roi, nous ne le souffrirons plus, car nous savons maintenant que -cette nouvelle, naguère étrange, n'est plus pour te surprendre et que tu -consens à leur crime. Que feras-tu? Délibère et prends conseil. Pour -nous, si tu n'éloignes pas ton neveu sans retour, nous nous retirerons -sur nos baronnies et nous entraînerons aussi nos voisins hors de ta -cour, car nous ne pouvons supporter qu'ils y demeurent. Tel est le choix -que nous t'offrons; choisis donc! - ---Seigneurs, une fois j'ai cru aux laides paroles que vous disiez de -Tristan, et je m'en suis repenti. Mais vous êtes mes féaux, et je ne -veux pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous -en requiers, vous qui me devez le conseil. Vous savez bien que je fuis -tout orgueil et toute démesure. - ---Donc, seigneur, mandez ici le nain Frocin. Vous vous défiez de -lui, pour l'aventure du verger. Pourtant, n'avait-il pas lu dans les -étoiles que la reine viendrait ce soir-là sous le pin? Il sait maintes -choses; prenez son conseil.» - -Il accourut, le bossu maudit, et Denoalen l'accola. Ecoutez quelle -trahison il enseigna au roi: - -«Sire, commande à ton neveu que demain, dès l'aube, au galop, il -chevauche vers Carduel pour porter au roi Arthur un bref sur parchemin, -bien scellé de cire. Roi, Tristan couche près de ton lit. Sors de ta -chambre à l'heure du premier sommeil, et, je te le jure par Dieu et par -la loi de Rome, s'il aime Iseut de fol amour, il voudra venir lui parler -avant son départ: mais, s'il y vient sans que je le sache et sans que tu -le voies, alors tue-moi. Pour le reste, laisse-moi mener l'aventure à ma -guise et garde-toi seulement de parler à Tristan de ce message avant -l'heure du coucher. - ---Oui, répondit Marc, qu'il en soit fait ainsi!» - -Alors le nain fit une laide félonie. Il entra chez un boulanger et lui -prit pour quatre deniers de fleur de farine qu'il cacha dans le giron de -sa robe. Ah! qui se fût jamais avisé de telle traîtrise? La nuit venue, -quand le roi eut prit son repas et que ses hommes furent endormis -par la vaste salle voisine de sa chambre, Tristan s'en vint, comme il -avait coutume, au coucher du roi Marc. - -«Beau neveu, faites ma volonté: vous chevaucherez vers le roi Arthur -jusqu'à Carduel, et vous lui ferez déplier ce bref. Saluez-le de ma part -et ne séjournez qu'un jour auprès de lui. - ---Roi, je le porterai demain. - ---Oui, demain, avant que le jour se lève.» - -Voilà Tristan en grand émoi. De son lit au lit de Marc il y avait bien -la longueur d'une lance. Un désir furieux le prit de parler à la reine, -et il se promit en son coeur que, vers l'aube, si Marc dormait, il se -rapprocherait d'elle. Ah! Dieu! la folle pensée! - -Le nain couchait, comme il avait coutume, dans la chambre du roi. Quand -il crut que tous dormaient, il se leva et répandit entre le lit de -Tristan et celui de la reine la fleur de farine: si l'un des deux amants -allait rejoindre l'autre, la farine garderait la forme de ses pas. Mais, -comme il l'éparpillait, Tristan, qui restait éveillé, le vit. - -«Qu'est-ce à dire? ce nain n'a pas coutume de me servir pour mon bien; -mais il sera déçu: bien fou qui lui laisserait prendre l'empreinte -de ses pas!» - -A minuit, le roi se leva et sortit, suivi du nain bossu. Il faisait noir -dans la chambre: ni cierge allumé, ni lampe. Tristan se dressa debout -sur son lit. Dieu! pourquoi eut-il cette pensée? Il joint les pieds, -estime la distance, bondit et retombe sur le lit du roi. Hélas! la -veille, dans la forêt, le boutoir d'un grand sanglier l'avait navré à la -jambe, et, pour son malheur, la blessure n'était point bandée. Dans -l'effort de ce bond, elle s'ouvre, saigne, mais Tristan ne voit pas le -sang qui fuit et rougit les draps. Et dehors, à la lune, le nain, par -son art de sortilège, connut que les amants étaient réunis. Il en -trembla de joie et dit au roi: - -«Va, et maintenant, si tu ne les surprends pas ensemble, fais-moi -pendre!» - -Ils viennent donc vers la chambre, le roi, le nain et les quatre félons. -Mais Tristan les a entendus: il se relève, s'élance, atteint son lit... -Hélas! au passage, le sang a malement coulé de la blessure sur la -farine. - -Voici le roi, les barons, et le nain, qui porte une lumière. Tristan et -Iseut feignaient de dormir; ils étaient restés seuls dans la chambre, -avec Perinis, qui couchait aux pieds de Tristan et ne bougeait pas. -Mais le roi voit sur le lit les draps tout vermeils et, sur le sol, la -fleur de farine trempée de sang frais. - -Alors les quatre barons, qui haïssaient Tristan pour sa prouesse, le -maintiennent sur son lit, et menacent la reine et la raillent, la -narguent et lui promettent bonne justice. Ils découvrent la blessure qui -saigne: - -«Tristan, dit le roi, nul démenti ne vaudrait désormais; vous mourrez -demain.» - -Il lui crie: - -«Accordez-moi merci, seigneur! Au nom du Dieu qui souffrit la passion, -seigneur, pitié pour nous! - ---Seigneur, venge-toi! répondent les félons. - ---Bel oncle, ce n'est pas pour moi que je vous implore; que m'importe de -mourir? Certes, n'était la crainte de vous courroucer, je vendrais cher -cet affront aux couards qui, sans votre sauvegarde, n'auraient osé -toucher mon corps de leurs mains; mais, par respect et pour l'amour de -vous, je me livre à votre merci; faites de moi selon votre plaisir. Me -voici, seigneur, mais pitié pour la reine!» - -Et Tristan s'incline et s'humilie à ses pieds. - -«Pitié pour la reine, car s'il est un homme, en ta maison, assez hardi -pour soutenir ce mensonge que je l'ai aimée d'amour coupable, il me -trouvera debout devant lui en champ clos. Sire, grâce pour elle, au nom -du seigneur Dieu!» - -Mais les trois barons l'ont lié de cordes, lui et la reine. Ah! s'il -avait su qu'il ne serait pas admis à prouver son innocence en combat -singulier, on l'eût démembré vif avant qu'il eût souffert d'être lié -vilement. - -Mais il se fiait en Dieu et savait qu'en champ clos nul n'oserait -brandir une arme contre lui. Et, certes, il se fiait justement en Dieu. -Quand il jurait qu'il n'avait jamais aimé la reine d'amour coupable, les -félons riaient de l'insolente imposture. Mais je vous appelle, -seigneurs, vous qui savez la vérité du philtre bu sur la mer et qui -comprenez, disait-il mensonge? Ce n'est pas le fait qui prouve le crime, -mais le jugement. Les hommes voient le fait, mais Dieu voit les -coeurs, et, seul, il est vrai juge. Il a donc institué que tout homme -accusé pourrait soutenir son droit par bataille, et lui-même combat avec -l'innocent. C'est pourquoi Tristan réclamait justice et bataille et se -garda de manquer en rien au roi Marc. Mais s'il avait pu prévoir ce qui -advint, il aurait tué les félons. Ah! Dieu! pourquoi ne les tua-t-il -pas? - - - - -VIII - -LE SAUT DE LA CHAPELLE - - Qui voit son cors et sa façon, - Trop par avroit le cuer felon - Qui nen avroit d'Iseut pitié. - - (_Béroul._) - - -Par la cité, dans la nuit noire, la nouvelle court: Tristan et la reine -ont été saisis; le roi veut les tuer. Riches bourgeois et petites gens, -tous pleurent. - -«Hélas! nous devons bien pleurer! Tristan, hardi baron, mourrez-vous -donc par si laide traîtrise? Et vous, reine franche, reine honorée, en -quelle terre naîtra jamais fille de roi si belle, si chère? C'est donc -là, nain bossu, l'oeuvre de tes devinailles? Qu'il ne voie jamais la -face de Dieu, celui qui, t'ayant trouvé, n'enfoncera pas son épieu dans -ton corps! Tristan, bel ami cher, quand le Morholt, venu pour ravir nos -enfants, prit terre sur ce rivage, nul de nos barons n'osa s'armer -contre lui, et tous se taisaient, pareils à des muets. Mais vous, -Tristan, vous avez fait le combat pour nous tous, hommes de -Cornouailles, et vous avez tué le Morholt; et lui vous navra d'un -épieu dont vous avez manqué mourir pour nous. Aujourd'hui, en souvenir -de ces choses, devrions-nous consentir à votre mort?» - -Les plaintes, les cris, montent par la cité; tous courent au palais. -Mais tel est le courroux du roi qu'il n'y a si fort ni si fier baron qui -ose risquer une seule parole pour le fléchir. - -Le jour approche, la nuit s'en va. Avant le soleil levé, Marc chevauche -hors de la ville, au lieu où il avait coutume de tenir ses plaids et de -juger. Il commande qu'on creuse une fosse en terre et qu'on y amasse des -sarments noueux et tranchants et des épines blanches et noires, -arrachées avec leurs racines. - -A l'heure de prime, il fait crier un ban par le pays pour convoquer -aussitôt les hommes de Cornouailles. Ils s'assemblent à grand bruit: nul -qui ne pleure, hormis le nain de Tintagel. Alors le roi leur parla -ainsi: - -«Seigneurs, j'ai fait dresser ce bûcher d'épines pour Tristan et pour la -reine, car ils ont forfait.» - -Mais tous lui crièrent: - -«Jugement, roi! le jugement d'abord, l'escondit et le plaid! Les tuer -sans jugement, c'est honte et crime, Roi, répit et merci pour eux!» - -Marc répondit en sa colère: - -«Non, ni répit, ni merci, ni plaid, ni jugement! Par ce Seigneur qui -créa le monde, si nul m'ose encore requérir de telle chose, il brûlera -le premier sur ce brasier!» - -Il ordonne qu'on allume le feu et qu'on aille quérir au château Tristan -d'abord. - -Les épines flambent, tous se taisent, le roi attend. - -Les valets ont couru jusqu'à la chambre où les amants sont étroitement -gardés. Ils entraînent Tristan par ses mains liées de cordes. Par Dieu! -ce fut vilenie de l'entraver ainsi! Il pleure sous l'affront; mais de -quoi lui servent ses larmes? On l'emmène honteusement; et la reine -s'écrie, presque folle d'angoisse: - -«Être tuée, ami, pour que vous soyez sauvé, ce serait grande joie!» - -Les gardes et Tristan descendent hors de la ville, vers le bûcher. Mais, -derrière eux, un cavalier se précipite, les rejoint, saute à bas du -destrier encore courant: c'est Dinas, le bon sénéchal. Au bruit de -l'aventure, il s'en venait de son château de Lidan, et l'écume, la sueur -et le sang ruisselaient aux flancs de son cheval: - -«Fils, je me hâte vers le plaid du roi. Dieu m'accordera peut-être d'y -ouvrir tel conseil qui vous aidera tous deux; déjà il me permet du moins -de te servir par une menue courtoisie. Amis, dit-il aux valets, je -veux que vous le meniez sans ces entraves,--et Dinas trancha les cordes -honteuses;--s'il essayait de fuir, ne tenez-vous pas vos épées?» - -Il baise Tristan sur les lèvres, remonte en selle, et son cheval -l'emporte. - - -Or, écoutez comme le seigneur Dieu est plein de pitié. Lui, qui ne veut -pas la mort du pécheur, il reçut en gré les larmes et la clameur des -pauvres gens qui le suppliaient pour les amants torturés. Près de la -route où Tristan passait, au faîte d'un roc et tournée vers la bise, une -chapelle se dressait sur la mer. - -Le mur du chevet était posé au ras d'une falaise, haute, pierreuse, aux -escarpements aigus; dans l'abside, sur le précipice, était une verrière, -oeuvre habile d'un saint. Tristan dit à ceux qui le menaient: - -«Seigneurs, voyez cette chapelle; permettez que j'y entre. Ma mort est -prochaine, je prierai Dieu qu'il ait merci de moi, qui l'ai tant -offensé. Seigneurs, la chapelle n'a d'autre issue que celle-ci; chacun -de vous tient son épée; vous savez bien que je ne puis passer que par -cette porte, et quand j'aurai prié Dieu, il faudra bien que je me -remette entre vos mains!» - -L'un des gardes dit: - -«Nous pouvons bien le lui permettre.» - -Ils le laissèrent entrer. Il court par la chapelle, franchit le -choeur, parvient à la verrière de l'abside, saisit la fenêtre, l'ouvre -et s'élance... Plutôt cette chute que la mort sur le bûcher, devant -telle assemblée! - -Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit belle merci; le vent se prend -en ses vêtements, le soulève, le dépose sur une large pierre au pied du -rocher. Les gens de Cornouailles appellent encore cette pierre le «Saut -de Tristan». - -Et devant l'église les autres l'attendaient toujours. Mais pour néant, -car c'est Dieu maintenant qui l'a pris en sa garde. Il fuit: le sable -meuble croule sous ses pas. Il tombe, se retourne, voit au loin le -bûcher: la flamme bruit, la fumée monte. Il fuit. - -L'épée ceinte, à bride abattue, Gorvenal s'était échappé de la cité: le -roi l'aurait fait brûler en place de son seigneur. Il rejoignit Tristan -sur la lande, et Tristan s'écria: - -«Maître! Dieu m'a accordé sa merci. Ah! chétif, à quoi bon? Si je n'ai -Iseut, rien ne me vaut. Que ne me suis-je plutôt brisé dans ma chute! -J'ai échappé, Iseut, et l'on va te tuer. On la brûle pour moi; pour elle -je mourrai aussi.» - -Gorvenal lui dit: - -«Beau sire, prenez réconfort, n'écoutez pas la colère. Voyez ce buisson -épais, enclos d'un large fossé; cachons-nous là: les gens passent -nombreux sur cette route; ils nous renseigneront, et si l'on brûle -Iseut, fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne jamais coucher -sous un toit jusqu'au jour où nous l'aurons vengée. - ---Beau maître, je n'ai pas mon épée. - ---La voici, je te l'ai apportée. - ---Bien, maître; je ne crains plus rien, fors Dieu. - ---Fils, j'ai encore sous ma gonelle telle chose qui te réjouira: ce -haubert solide et léger, qui pourra te servir. - ---Donne, beau maître. Par ce Dieu en qui je crois, je vais maintenant -délivrer mon amie. - ---Non, ne te hâte point, dit Gorvenal. Dieu sans doute te réserve -quelque plus sûre vengeance. Songe qu'il est hors de ton pouvoir -d'approcher du bûcher; les bourgeois l'entourent et craignent le roi: -tel voudrait bien ta délivrance, qui, le premier, te frappera. Fils, on -dit bien: Folie n'est pas prouesse. Attends...» - - -Or, quand Tristan s'était précipité de la falaise, un pauvre homme -de la gent menue l'avait vu se relever et fuir. Il avait couru vers -Tintagel et s'était glissé jusqu'en la chambre d'Iseut: - -«Reine, ne pleurez plus. Votre ami s'est échappé! - ---Dieu, dit-elle, en soit remercié! Maintenant, qu'ils me lient ou me -délient, qu'ils m'épargnent ou qu'ils me tuent, je n'en ai plus souci!» - -Or, les félons avaient si cruellement serré les cordes de ses poignets -que le sang jaillissait. Mais souriante, elle dit: - -«Si je pleurais pour cette souffrance, alors qu'en sa bonté Dieu vient -d'arracher mon ami à ces félons, certes, je ne vaudrais guère!» - -Quand la nouvelle parvint au roi que Tristan s'était échappé par la -verrière, il blêmit de courroux et commanda à ses hommes de lui amener -Iseut. - -On l'entraîne; hors de la salle, sur le seuil, elle apparaît; elle tend -ses mains délicates, d'où le sang coule. Une clameur monte par la rue: -«O Dieu, pitié pour elle! Reine franche, reine honorée, quel deuil ont -jeté sur cette terre ceux qui vous ont livrée! Malédiction sur eux!» - -La reine est traînée jusqu'au bûcher d'épines, qui flambe. Alors, -Dinas, seigneur de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi: - -«Sire, écoute-moi; je t'ai servi longuement, sans vilenie, en loyauté, -sans en retirer nul profit: car il n'est pas un pauvre homme, ni un -orphelin, ni une vieille femme, qui me donnerait un denier de ta -sénéchaussée que j'ai tenue toute ma vie. En récompense, accorde-moi que -tu recevras la reine à merci. Tu veux la brûler sans jugement: c'est -forfaire, puisqu'elle ne reconnaît pas le crime dont tu l'accuses. -Songes-y, d'ailleurs. Si tu brûles son corps, il n'y aura plus de sûreté -sur ta terre: Tristan s'est échappé; il connaît bien les plaines, les -bois, les gués, les passages, et il est hardi. Certes, tu es son oncle, -et il ne s'attaquera pas à toi; mais tous les barons, tes vassaux, qu'il -pourra surprendre, il les tuera.» - -Et les quatre félons pâlissent à l'entendre: déjà ils voient Tristan -embusqué, qui les guette. - -«Roi, dit le sénéchal, s'il est vrai que je t'ai bien servi toute ma -vie, livre-moi Iseut; je répondrai d'elle comme son garde et son -garant.» - -Mais le roi prit Dinas par la main et jura par le nom des saints qu'il -ferait immédiate justice. - -Alors Dinas se releva: - -«Roi, je m'en retourne à Lidan, et je renonce à votre service.» - -Iseut lui sourit tristement. Il monte sur son destrier et s'éloigne, -marri et morne, le front baissé. - -Iseut se tient debout devant la flamme. La foule, à l'entour, crie, -maudit le roi, maudit les traîtres. Les larmes coulent le long de sa -face. Elle est vêtue d'un étroit bliaut gris, où court un filet d'or -menu; un fil d'or est tressé dans ses cheveux, qui tombent jusqu'à ses -pieds. Qui pourrait la voir si belle sans la prendre en pitié aurait un -coeur de félon. Dieu! comme ses bras sont étroitement liés! - - -Or, cent lépreux, déformés, la chair rongée et toute blanchâtre, -accourus sur leurs béquilles au claquement des crécelles, se pressaient -devant le bûcher, et, sous leurs paupières enflées leurs yeux sanglants -jouissaient du spectacle. - -Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi d'une voix aiguë: - -«Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier; c'est bonne justice, mais -trop brève. Ce grand feu l'aura vite brûlée, ce grand vent aura -vite dispersé sa cendre. Et, quand cette flamme tombera tout à l'heure, -sa peine sera finie. Veux-tu que je t'enseigne pire châtiment, en sorte -qu'elle vive, mais à grand déshonneur, et toujours souhaitant la mort? -Roi, le veux-tu?» - -Le roi répondit: - -«Oui, la vie pour elle, mais à grand déshonneur et pire que la mort... -Qui m'enseignera un tel supplice, je l'en aimerai mieux. - ---Sire, je te dirai donc brièvement ma pensée. Vois, j'ai là cent -compagnons. Donne-nous Iseut, et qu'elle nous soit commune! Le mal -attise nos désirs. Donne-la à tes lépreux, jamais dame n'aura fait pire -fin. Vois, nos haillons sont collés à nos plaies qui suintent. Elle qui, -près de toi, se plaisait aux riches étoffes fourrées de vair, aux -joyaux, aux salles parées de marbre, elle qui jouissait des bons vins, -de l'honneur, de la joie, quand elle verra la cour de tes lépreux, quand -il lui faudra entrer sous nos taudis bas et coucher avec nous, alors -Iseut la Belle, la Blonde, reconnaîtra son péché et regrettera ce beau -feu d'épines!» - -Le roi l'entend, se lève, et longuement reste immobile. Enfin, il court -vers la reine et la saisit par la main. Elle crie: - -«Par pitié, sire, brûlez-moi plutôt, brûlez-moi!» - -Le roi la livre. Yvain la prend et les cent malades se pressent autour -d'elle. A les entendre crier et glapir, tous les coeurs se fondent de -pitié; mais Yvain est joyeux; Iseut s'en va, Yvain l'emmène. Hors de la -cité descend le hideux cortège. - -Ils ont pris la route où Tristan s'est embusqué. Gorvenal jette un cri: - -«Fils, que feras-tu? Voici ton amie!» - -Tristan pousse son cheval hors du fourré: - -«Yvain, tu lui as assez longtemps fait compagnie; laisse-la maintenant -si tu veux vivre!» - -Mais Yvain dégrafe son manteau. - -«Hardi, compagnons! A vos bâtons! A vos béquilles! C'est l'instant de -montrer sa prouesse!» - -Alors il fit beau voir les lépreux rejeter leurs chapes, se camper sur -leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs béquilles: l'un -menace et l'autre grogne. Mais il répugnait à Tristan de les frapper; -les conteurs prétendent que Tristan tua Yvain: c'est dire vilenie; non, -il était trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal, ayant -arraché une forte pousse de chêne, l'asséna sur le crâne d'Yvain; le -sang noir jaillit et coula jusqu'à ses pieds difformes. - - -Tristan reprit la reine: désormais, elle ne sent plus nul mal. Il -trancha les cordes de ses bras, et, quittant la plaine, ils -s'enfoncèrent dans la forêt du Morois. Là, dans les grands bois, Tristan -se sent en sûreté comme derrière la muraille d'un fort château. - -Quand le soleil pencha, ils s'arrêtèrent au pied d'un mont; la peur -avait lassé la reine; elle reposa sa tête sur le corps de Tristan et -s'endormit. - -Au matin, Gorvenal déroba à un forestier son arc et deux flèches bien -empennées et barbelées et les donna à Tristan, le bon archer, qui -surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches sèches, -battit le fusil, fit jaillir l'étincelle et alluma un grand feu pour -cuire la venaison; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte -et la recouvrit de feuillée; Iseut la joncha d'herbes épaisses. - -Alors, au fond de la forêt sauvage, commença pour les fugitifs l'âpre -vie, aimée pourtant. - - - - -IX - -LA FORÊT DU MOROIS - - «Nous avons perdu le monde, et le monde nous; que vous en - samble, Tristan, ami?--Amie, quand je vous ai avec moi, que me - fault-il dont? Se tous li mondes estoit orendroit avec nous, je - ne verroie fors vous seule.» - - (_Roman en prose de_ Tristan.) - - -Au fond de la forêt sauvage, à grand ahan, comme des bêtes traquées, ils -errent, et rarement osent revenir le soir au gîte de la veille. Ils ne -mangent que la chair des fauves et regrettent le goût du sel. Leurs -visages amaigris se font blêmes, leurs vêtements tombent en haillons, -déchirés par les ronces. Ils s'aiment, ils ne souffrent pas. - -Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui n'avaient jamais été -abattus, ils arrivèrent par aventure à l'ermitage du frère Ogrin. - -Au soleil, sous un bois léger d'érables, auprès de sa chapelle, le vieil -homme, appuyé sur sa béquille, allait à pas menus. - -«Sire Tristan, s'écria-t-il, sachez quel grand serment ont juré les -hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les -paroisses. Qui se saisira de vous recevra cent marcs d'or pour son -salaire, et tous les barons ont juré de vous livrer mort ou vif. -Repentez-vous, Tristan! Dieu pardonne au pécheur qui vient à repentance. - ---Me repentir, sire Ogrin? De quel crime? Vous qui nous jugez, -savez-vous quel boire nous avons bu sur la mer? Oui, la bonne liqueur -nous enivre, et j'aimerais mieux mendier toute ma vie par les routes et -vivre d'herbes et de racines avec Iseut que, sans elle, être roi d'un -beau royaume. - ---Sire Tristan, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde-ci -et l'autre. Le traître à son seigneur, on doit le faire écarteler par -deux chevaux, le brûler sur un bûcher, et là où sa cendre tombe, il ne -croît plus d'herbe et le labour reste inutile; les arbres, la verdure y -dépérissent. Tristan, rendez la reine à celui qu'elle a épousé selon la -loi de Rome! - ---Elle n'est plus à lui; il l'a donnée à ses lépreux; c'est sur les -lépreux que je l'ai conquise. Désormais, elle est mienne; je ne puis me -séparer d'elle, ni elle de moi.» - -Ogrin s'était assis; à ses pieds, Iseut pleurait, la tête sur les genoux -de l'homme qui souffre pour Dieu. L'ermite lui redisait les saintes -paroles du Livre; mais, toute pleurante, elle secouait la tête et -refusait de le croire. - -«Hélas! dit Ogrin, quel réconfort peut-on donner à des morts? -Repens-toi, Tristan, car celui qui vit dans le péché sans repentir est -un mort. - ---Non, je vis et ne me repens pas. Nous retournons à la forêt, qui nous -protège et nous garde. Viens, Iseut, amie!» - -Iseut se releva; ils se prirent par les mains. Ils entrèrent dans les -hautes herbes et les bruyères; les arbres refermèrent sur eux leurs -branchages; ils disparurent derrière les frondaisons. - - -Écoutez, seigneurs, une belle aventure. Tristan avait nourri un chien, -un brachet, beau, vif, léger à la course: ni comte, ni roi n'a son -pareil pour la chasse à l'arc. On l'appelait Husdent. Il avait fallu -l'enfermer dans le donjon, entravé par un billot suspendu à son cou; -depuis le jour où il avait cessé de voir son maître, il refusait toute -pitance, grattait la terre du pied, pleurait des yeux, hurlait. -Plusieurs en eurent compassion. - -«Husdent, disaient-ils, nulle bête n'a su si bien aimer que toi; oui, -Salomon a dit sagement: «Mon ami vrai, c'est mon lévrier.» - -Et le roi Marc, se rappelant les jours passés, songeait en son -coeur: «Ce chien montre grand sens à pleurer ainsi son seigneur: car y -a-t-il personne par toute la Cornouailles qui vaille Tristan?» - -Trois barons vinrent au roi: - -«Sire, faites délier Husdent; nous saurons bien s'il mène tel deuil par -regret de son maître; si non, vous le verrez, à peine détaché, la gueule -ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et bêtes.» - -On le délie. Il bondit par la porte et court à la chambre où naguère il -trouvait Tristan. Il gronde, gémit, cherche, découvre enfin la trace de -son seigneur. Il parcourt pas à pas la route que Tristan avait suivie -vers le bûcher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la -falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur l'autel; soudain -il se jette par la verrière, tombe au pied du rocher, reprend la piste -sur la grève, s'arrête un instant dans le bois fleuri où Tristan s'était -embusqué, puis repart vers la forêt. Nul ne le voit qui n'en ait pitié. - -«Beau roi, dirent alors les chevaliers, cessons de le suivre; il nous -pourrait mener en tel lieu d'où le retour serait malaisé.» - -Ils le laissèrent et s'en revinrent. Sous bois, le chien donna de -la voix et la forêt en retentit. De loin Tristan, la reine et Gorvenal -l'ont entendu: «C'est Husdent!» Ils s'effrayent: sans doute le roi les -poursuit; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers... -Ils s'enfoncent sous un fourré. A la lisière, Tristan se dresse, son arc -bandé. Mais quand Husdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit -jusqu'à lui, remua sa tête et sa queue, ploya l'échine, se roula en -cercle. Qui vit jamais telle joie? Puis il courut à Iseut la Blonde, à -Gorvenal, et fit fête aussi au cheval. Tristan en eut grande pitié: - -«Hélas! par quel malheur nous a-t-il retrouvés! Que peut faire de ce -chien, qui ne sait se tenir coi, un homme harcelé? Par les plaines et -par les bois, par toute sa terre, le roi nous traque: Husdent nous -trahira par ses aboiements. Ah! c'est par amour et par noblesse de -nature qu'il est venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant. -Que faire? Conseillez-moi.» - -Iseut flatta Husdent de la main et dit: - -«Sire, épargnez-le! J'ai ouï parler d'un forestier gallois qui avait -habitué son chien à suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs -blessés. Ami Tristan, quelle joie si on réussissait, en y mettant sa -peine, à dresser ainsi Husdent!» - -Il y songea un instant, tandis que le chien léchait les mains -d'Iseut. Tristan eut pitié et dit: - -«Je veux essayer; il m'est trop dur de le tuer.» - -Bientôt Tristan se met en chasse, déloge un daim, le blesse d'une -flèche. Le brachet veut s'élancer sur la voie du daim, et crie si haut -que le bois en résonne. Tristan le fait taire en le frappant; Husdent -lève la tête vers son maître, s'étonne, n'ose plus crier, abandonne la -trace; Tristan le met sous lui, puis bat sa botte de sa baguette de -châtaigner, comme le font les veneurs pour exciter les chiens; à ce -signal, Husdent veut crier encore, et Tristan le corrige. En -l'enseignant ainsi, au bout d'un mois à peine, il l'eut dressé à chasser -à la muette: quand sa flèche avait blessé un chevreuil ou un daim, -Husdent, sans jamais donner de la voix, suivait la trace sur la neige, -la glace ou l'herbe; s'il atteignait la bête sous bois, il savait -marquer la place en y portant des branchages; s'il la prenait sur la -lande, il amassait des herbes sur le corps abattu et revenait, sans un -aboi, chercher son maître. - - -L'été s'en va, l'hiver est venu. Les amants vécurent tapis dans le creux -d'un rocher: et sur le sol durci par la froidure, les glaçons -hérissaient leur lit de feuilles mortes. Par la puissance de leur amour, -ni l'un ni l'autre ne sentit sa misère. - -Mais quand revint le temps clair, ils dressèrent sous les grands arbres -leur hutte de branches reverdies. Tristan savait d'enfance l'art de -contrefaire le chant des oiseaux des bois; à son gré, il imitait le -loriot, la mésange, le rossignol et toute la gent ailée; et parfois, sur -les branches de la hutte, venus à son appel, des oiseaux nombreux, le -cou gonflé, chantaient leurs lais dans la lumière. - - -Les amants ne fuyaient plus par la forêt, sans cesse errants; car nul -des barons ne se risquait à les poursuivre, connaissant que Tristan les -eût pendus aux branches des arbres. Un jour, pourtant, l'un des quatre -traîtres, Guenelon, que Dieu maudisse! entraîné par l'ardeur de la -chasse, osa s'aventurer aux alentours du Morois. Ce matin-là, sur la -lisière de la forêt, au creux d'une ravine, Gorvenal, ayant enlevé la -selle de son destrier, lui laissait paître l'herbe nouvelle; là-bas, -dans la loge de feuillage, sur la jonchée fleurie, Tristan tenait la -reine étroitement embrassée, et tous deux dormaient. - -Tout à coup, Gorvenal entendit le bruit d'une meute: à grande allure -les chiens lançaient un cerf, qui se jeta au ravin. Au loin, sur la -lande, apparut un veneur; Gorvenal le reconnut; c'était Guenelon, -l'homme que son seigneur haïssait entre tous. Seul, sans écuyer, les -éperons aux flancs saignants de son destrier et lui cinglant l'encolure, -il accourait. Embusqué derrière un arbre, Gorvenal le guette: il vient -vite, il sera plus lent à s'en retourner. - -Il passe. Gorvenal bondit de l'embuscade, saisit le frein, et, revoyant -à cet instant tout le mal que l'homme avait fait, l'abat, le démembre -tout, et s'en va, emportant la tête tranchée. - -Là-bas, dans la loge de feuillée, sur la jonchée fleurie, Tristan et la -reine dormaient, étroitement embrassés. Gorvenal y vint sans bruit, la -tête du mort à la main. - -Lorsque les veneurs trouvèrent sous l'arbre le tronc sans tête, éperdus, -comme si déjà Tristan les poursuivait, ils s'enfuirent, craignant la -mort. Depuis, l'on ne vint plus guère chasser dans ce bois. - -Pour réjouir au réveil le coeur de son seigneur, Gorvenal attacha, par -les cheveux, la tête à la fourche de la hutte: la ramée épaisse -l'enguirlandait. - -Tristan s'éveilla et vit, à demi cachée derrière les feuilles, la -tête qui le regardait. Il reconnaît Guenelon; il se dresse sur pieds, -effrayé. Mais son maître lui crie: - -«Rassure-toi, il est mort. Je l'ai tué de cette épée. Fils, c'était ton -ennemi!» - -Et Tristan se réjouit; celui qu'il haïssait, Guenelon, est occis. - -Désormais, nul n'osa plus pénétrer dans la forêt sauvage: l'effroi en -garde l'entrée et les amants y sont maîtres. C'est alors que Tristan -façonna l'arc Qui-ne-faut, lequel atteignait toujours le but, homme ou -bête, à l'endroit visé. - - -Seigneurs, c'était un jour d'été, au temps où l'on moissonne, un peu -après la Pentecôte, et les oiseaux à la rosée chantaient l'aube -prochaine. Tristan sortit de la hutte, ceignit son épée, apprêta l'arc -Qui-ne-faut et, seul, s'en fut chasser par le bois. Avant que descende -le soir, une grande peine lui adviendra. Non, jamais amants ne -s'aimèrent tant et ne l'expièrent si durement. - -Quand Tristan revint de chasse, accablé par la lourde chaleur, il prit -la reine entre ses bras. - -«Ami, où avez-vous été? - ---Après un cerf qui m'a tout lassé. Vois, la sueur coule de mes membres, -je voudrais me coucher et dormir.» - -Sous la loge de verts rameaux, jonchée d'herbes fraîches, Iseut -s'étendit la première. Tristan se coucha près d'elle et déposa son épée -nue entre leurs corps. Pour leur bonheur, ils avaient gardé leurs -vêtements. La reine avait au doigt l'anneau d'or aux belles émeraudes -que Marc lui avait donné au jour des épousailles; ses doigts étaient -devenus si grêles que la bague y tenait à peine. Ils dormaient ainsi, -l'un des bras de Tristan passé sous le cou de son amie, l'autre jeté sur -son beau corps, étroitement embrassés; mais leurs lèvres ne se -touchaient point. Pas un souffle de brise, pas une feuille qui tremble. -A travers le toit de feuillage, un rayon de soleil descendait sur le -visage d'Iseut, qui brillait comme un glaçon. - -Or, un forestier trouva dans le bois une place où les herbes étaient -foulées; la veille, les amants s'étaient couchés là; mais il ne reconnut -pas l'empreinte de leurs corps, suivit la trace et parvint à leur gîte. -Il les vit qui dormaient, les reconnut et s'enfuit, craignant le réveil -terrible de Tristan. Il s'enfuit jusqu'à Tintagel, à deux lieues de là, -monta les degrés de la salle, et trouva le roi, qui tenait ses plaids au -milieu des vassaux assemblés. - -«Ami, que viens-tu quérir céans, hors d'haleine comme je te vois? -On dirait un valet de limiers qui a longtemps couru après les chiens. -Veux-tu, toi aussi, nous demander raison de quelque tort? Qui t'a chassé -de ma forêt?» - -Le forestier le prit à l'écart et, tout bas, lui dit: - -«J'ai vu la reine et Tristan. Ils dormaient, j'ai pris peur. - ---En quel lieu? - ---Dans une hutte du Morois. Ils dorment aux bras l'un de l'autre. Viens -tôt, si tu veux prendre ta vengeance. - ---Va m'attendre à l'entrée du bois, au pied de la Croix-Rouge. Ne parle -à nul homme de ce que tu as vu; je te donnerai de l'or et de l'argent, -tant que tu en voudras prendre.» - -Le forestier y va et s'assied sous la Croix-Rouge. Maudit soit l'espion! -Mais il mourra honteusement, comme cette histoire vous le dira tout à -l'heure. - -Le roi fit seller son cheval, ceignit son épée, et, sans nulle -compagnie, s'échappa de la cité. Tout en chevauchant, seul, il se -ressouvint de la nuit où il avait saisi son neveu: quelle tendresse -avait alors montrée pour Tristan Iseut la Belle, au visage clair! S'il -les surprend, il châtiera ces grands péchés; il se vengera de ceux -qui l'ont honni... - -A la Croix-Rouge, il trouva le forestier: - -«Va devant; mène-moi vite et droit.» - -L'ombre noire des grands arbres les enveloppe. Le roi suit l'espion. Il -se fie à son épée, qui jadis a frappé de beaux coups. Ah! si Tristan -s'éveille, l'un des deux, Dieu sait lequel! restera mort sur la place. -Enfin le forestier dit tout bas: - -«Roi, nous approchons.» - -Il lui tint l'étrier et lia les rênes du cheval aux branches d'un -pommier vert. Ils approchèrent encore, et soudain, dans une clairière -ensoleillée, virent la hutte fleurie. - -Le roi délace son manteau aux attaches d'or fin, le rejette, et son beau -corps apparaît. Il tire son épée hors de la gaine, et redit en son -coeur qu'il veut mourir s'il ne les tue. Le forestier le suivait; il -lui fait signe de s'en retourner. - -Il pénètre, seul, sous la hutte, l'épée nue, et la brandit... Ah! quel -deuil s'il assène ce coup! Mais il remarqua que leurs bouches ne se -touchaient pas et qu'une épée nue séparait leurs corps: - -«Dieu! se dit-il, que vois-je ici! Faut-il les tuer? Depuis si longtemps -qu'ils vivent en ce bois, s'ils s'aimaient de fol amour, -auraient-ils placé cette épée entre eux? Et chacun ne sait-il pas qu'une -lame nue, qui sépare deux corps, est garante et gardienne de chasteté? -S'ils s'aimaient de fol amour, reposeraient-ils si purement? Non, je ne -les tuerai pas; ce serait grand péché de les frapper; et si j'éveillais -ce dormeur et que l'un de nous deux fût tué, on en parlerait longtemps, -et pour notre honte. Mais je ferai qu'à leur réveil ils sachent que je -les ai trouvés endormis, que je n'ai pas voulu leur mort, et que Dieu -les a pris en pitié.» - -Le soleil, traversant la hutte, brûlait la face blanche d'Iseut; le roi -prit ses gants parés d'hermine: «C'est elle, songeait-il, qui, naguère, -me les apporta d'Irlande!...» Il les plaça dans la feuillée pour fermer -le trou par où le rayon descendait; puis il retira doucement la bague -aux pierres d'émeraude qu'il avait donnée à la reine; naguère il avait -fallu forcer un peu pour la lui passer au doigt; maintenant ses doigts -étaient si grêles que la bague vint sans effort: à la place, le roi mit -l'anneau dont Iseut, jadis, lui avait fait présent. Puis il enleva -l'épée qui séparait les amants, celle-là même--il la reconnut--qui -s'était ébréchée dans le crâne du Morholt, posa la sienne à la -place, sortit de la loge, sauta en selle, et dit au forestier: - -«Fuis maintenant, et sauve ton corps, si tu peux!» - -Or, Iseut eut une vision dans son sommeil: elle était sous une riche -tente, au milieu d'un grand bois. Deux lions s'élançaient sur elle et se -battaient pour l'avoir... Elle jeta un cri et s'éveilla: les gants parés -d'hermine blanche tombèrent sur son sein. Au cri, Tristan se dressa en -pieds, voulut ramasser son épée et reconnut, à sa garde d'or, celle du -roi. Et la reine vit à son doigt l'anneau de Marc. Elle s'écria: - -«Sire, malheur à nous! Le roi nous a surpris! - ---Oui, dit Tristan, il a emporté mon épée; il était seul, il a pris -peur, il est allé chercher du renfort; il reviendra, nous fera brûler -devant tout le peuple. Fuyons!...» - -Et, à grandes journées, accompagnés de Gorvenal, ils s'enfuirent vers la -terre de Galles, jusqu'aux confins de la forêt du Morois. Que de -tortures amour leur aura causées! - - - - -X - -L'ERMITE OGRIN - - Aspre vie meinent et dure: - Tant s'entraiment de bone amor - L'uns por l'autre ne sent dolor. - - (_Béroul._) - - -A trois jours de là, comme Tristan avait longuement suivi les erres d'un -cerf blessé, la nuit tomba, et sous le bois obscur, il se prit à songer: - -«Non, ce n'est point par crainte que le roi nous a épargnés. Il avait -pris mon épée, je dormais, j'étais en sa merci, il pouvait frapper; à -quoi bon du renfort? Et, s'il voulait me prendre vif, pourquoi, m'ayant -désarmé, m'aurait-il laissé sa propre épée? Ah! je t'ai reconnu, père: -non par peur, mais par tendresse et par pitié, tu as voulu nous -pardonner. Nous pardonner? Qui donc pourrait, sans s'avilir, remettre un -tel forfait? Non, il n'a point pardonné, mais il a compris. Il a connu -qu'au bûcher, au saut de la chapelle, à l'embuscade contre les -lépreux, Dieu nous avait pris en sa sauvegarde. Il s'est alors rappelé -l'enfant qui, jadis, harpait à ses pieds, et ma terre de Loonnois, -abandonnée pour lui, et l'épieu du Morholt, et le sang versé pour son -honneur. Il s'est rappelé que je n'avais pas reconnu mon tort, mais -vainement réclamé jugement, droit et bataille, et la noblesse de son -coeur l'a incliné à comprendre les choses qu'autour de lui ses hommes -ne comprennent pas: non qu'il sache ni jamais puisse savoir la vérité de -notre amour; mais il doute, il espère, il sent que je n'ai pas dit -mensonge, il désire que par jugement je prouve mon droit. Ah! bel oncle, -vaincre en bataille par l'aide de Dieu, gagner votre paix, et, pour -vous, revêtir encore le haubert et le heaume!... Qu'ai-je pensé? Il -reprendrait Iseut: je la lui livrerais? Que ne m'a-t-il égorgé, plutôt, -dans mon sommeil? Naguère, traqué par lui, je pouvais le haïr et -l'oublier: il avait abandonné Iseut aux malades; elle n'était plus à -lui, elle était mienne. Voici que par sa compassion il a réveillé ma -tendresse et reconquis la reine. La reine? Elle était reine près de lui, -et dans ce bois elle vit comme une serve. Qu'ai-je fait de sa jeunesse? -Au lieu de ses chambres tendues de draps de soie, je lui donne -cette forêt sauvage; une hutte, au lieu de ses belles courtines; et -c'est pour moi qu'elle suit cette route mauvaise. Au Seigneur Dieu, roi -du monde, je crie merci et je le supplie qu'il me donne la force de -rendre Iseut au roi Marc. N'est-elle pas sa femme, épousée selon la loi -de Rome, devant tous les riches hommes de sa terre?» - -Tristan s'appuie sur son arc, et longuement se lamente dans la nuit. - -Dans le fourré clos de ronces qui leur servait de gîte, Iseut la Blonde -attendait le retour de Tristan. A la clarté d'un rayon de lune, elle vit -luire à son doigt l'anneau d'or que Marc y avait glissé. Elle songea: - -«Celui qui, par belle courtoisie m'a donné cet anneau d'or n'est pas -l'homme irrité qui me livrait aux lépreux; non, c'est le seigneur -compatissant qui, du jour où j'ai abordé sur sa terre, m'accueillit et -me protégea. Comme il aimait Tristan! Mais je suis venue, et qu'ai-je -fait? Tristan ne devrait-il pas vivre au palais du roi, avec cent -damoiseaux autour de lui, qui seraient de sa mesnie et le serviraient -pour être armés chevaliers? Ne devrait-il pas, chevauchant par les cours -et les baronnies, chercher soudées et aventures? Mais, pour moi, il -oublie toute chevalerie, exilé de la cour, pourchassé dans ce bois, -menant cette vie sauvage!...» - -Elle entendit alors sur les feuilles et les branches mortes s'approcher -le pas de Tristan. Elle vint à sa rencontre comme à son ordinaire, pour -lui prendre ses armes. Elle lui enleva des mains l'arc Qui-ne-faut et -ses flèches, et dénoua les attaches de son épée. - -«Amie, dit Tristan, c'est l'épée du roi Marc. Elle devait nous égorger, -elle nous a épargnés.» - -Iseut prit l'épée, en baisa la garde d'or; et Tristan vit qu'elle -pleurait. - -«Amie, dit-il, si je pouvais faire accord avec le roi Marc! S'il -m'admettait à soutenir par bataille que jamais, ni en fait, ni en -paroles, je ne vous ai aimée d'amour coupable, tout chevalier de son -royaume depuis Lidan jusqu'à Durham qui m'oserait contredire me -trouverait armé en champ clos. Puis, si le roi voulait souffrir de me -garder en sa mesnie, je le servirais à grand honneur, comme mon seigneur -et mon père; et, s'il préférait m'éloigner et vous garder, je passerais -en Frise ou en Bretagne, avec Gorvenal comme seul compagnon. Mais -partout où j'irais, reine, et toujours, je resterais vôtre. Iseut, je ne -songerais pas à cette séparation, n'était la dure misère que vous -supportez pour moi depuis si longtemps, belle, en cette terre déserte. - ---Tristan, qu'il vous souvienne de l'ermite Ogrin dans son bocage. -Retournons vers lui, et puissions-nous crier merci au puissant roi -céleste, Tristan, ami!» - -Ils éveillèrent Gorvenal; Iseut monta sur le cheval, que Tristan -conduisit par le frein, et, toute la nuit, traversant pour la dernière -fois les bois aimés, ils cheminèrent sans une parole. - - -Au matin, ils prirent du repos, puis marchèrent encore, tant qu'ils -parvinrent à l'ermitage. Au seuil de sa chapelle, Ogrin lisait en un -livre. Il les vit, et, de loin, les appela tendrement: - -«Amis! comme amour vous traque de misère en misère! Combien durera votre -folie? Courage! repentez-vous enfin!» - -Tristan lui dit: - -«Ecoutez, sire Ogrin. Aidez-nous pour offrir un accord au roi. Je lui -rendrais la reine. Puis, je m'en irais au loin, en Bretagne ou en Frise; -un jour, si le roi voulait me souffrir près de lui, je reviendrais et le -servirais comme je dois.» - -Inclinée aux pieds de l'ermite, Iseut dit à son tour, dolente: - -«Je ne vivrai plus ainsi. Je ne dis pas que je me repente d'avoir aimé -et d'aimer Tristan, encore et toujours; mais nos corps, du moins, seront -désormais séparés.» - -L'ermite pleura et adora Dieu: «Dieu, beau roi tout-puissant! Je vous -rends grâces de m'avoir laissé vivre assez longtemps pour venir en aide -à ceux-ci!» Il les conseilla sagement, puis il prit de l'encre et du -parchemin et écrivit un bref où Tristan offrait un accord au roi. Quand -il y eut écrit toutes les paroles que Tristan lui dit, celui-ci les -scella de son anneau. - -«Qui portera ce bref? demanda l'ermite. - ---Je le porterai moi-même. - ---Non, sire Tristan, vous ne tenterez point cette chevauchée hasardeuse; -j'irai pour vous, je connais bien les êtres du château. - ---Laissez, beau sire Ogrin; la reine restera en votre ermitage; à la -tombée de la nuit, j'irai avec mon écuyer, qui gardera mon cheval.» - -Quand l'obscurité descendit sur la forêt, Tristan se mit en route avec -Gorvenal. Aux portes de Tintagel, il le quitta. Sur les murs, les -guetteurs sonnaient leurs trompes. Il se coula dans le fossé et -traversa la ville au péril de son corps. Il franchit comme autrefois les -palissades aiguës du verger, revit le perron de marbre, la fontaine et -le grand pin, et s'approcha de la fenêtre derrière laquelle le roi -dormait. Il l'appela doucement. Marc s'éveilla. - -«Qui es-tu, toi qui m'appelles dans la nuit à pareille heure? - ---Sire, je suis Tristan, je vous apporte un bref; je le laisse là, sur -le grillage de cette fenêtre. Faites attacher votre réponse à la branche -de la Croix-Rouge. - ---Pour l'amour de Dieu, beau neveu, attends-moi!» - -Il s'élança sur le seuil, et, par trois fois, cria dans la nuit: - -«Tristan! Tristan! Tristan, mon fils!» - -Mais Tristan avait fui. Il rejoignit son écuyer, et, d'un bond léger, se -mit en selle: - -«Fou! dit Gorvenal, hâte-toi, fuyons par ce chemin.» - -Ils parvinrent enfin à l'ermitage où ils trouvèrent, les attendant, -l'ermite qui priait, Iseut qui pleurait. - - - - -XI - -LE GUÉ AVENTUREUX - - Oyez, vous tous qui passez par la voie, - Venez ça, chascun de vous voie - S'il est douleur fors que la moie. - C'est Tristan que la mort mestroie. - - (_Le Lai mortel._) - - -Marc fit éveiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa -la cire et salua d'abord le roi au nom de Tristan; puis, ayant -habilement déchiffré les paroles écrites, il lui rapporta ce que Tristan -lui mandait. Marc l'écouta sans mot dire et se réjouissait en son -coeur, car il aimait encore la reine. - -Il convoqua nommément les plus prisés de ses barons, et, quand ils -furent tous assemblés, ils firent silence et le roi parla: - -«Seigneurs, j'ai reçu ce bref. Je suis roi sur vous et vous êtes mes -féaux. Écoutez les choses qui me sont mandées; puis, conseillez-moi, je -vous en requiers, puisque vous me devez le conseil.» - -Le chapelain se leva, délia le bref de ses deux mains, et, debout -devant le roi: - -«Seigneurs, dit-il, Tristan mande d'abord salut et amour au roi et à -toute sa baronnie. «Roi, ajoute-t-il, quand j'ai eu tué le dragon et que -j'eus conquis la fille du roi d'Irlande, c'est à moi qu'elle fut donnée; -j'étais maître de la garder, mais je ne l'ai point voulu: je l'ai amenée -en votre contrée et vous l'ai livrée. Pourtant, à peine l'aviez-vous -prise pour femme, des félons vous firent accroire leurs mensonges. En -votre colère, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brûler -sans jugement. Mais Dieu a été pris de compassion: nous l'avons supplié, -il a sauvé la reine, et ce fut justice; moi aussi, en me précipitant -d'un rocher élevé, j'échappai, par la puissance de Dieu. Qu'ai-je fait -depuis, que l'on puisse blâmer? La reine était livrée aux malades, je -suis venu à sa rescousse, je l'ai emportée: pouvais-je donc manquer en -ce besoin à celle qui avait failli mourir, innocente, à cause de moi? -J'ai fui avec elle par les bois: pouvais-je donc, pour vous la rendre, -sortir de la forêt et descendre dans la plaine? N'aviez-vous pas -commandé qu'on nous prît morts ou vifs? Mais, aujourd'hui comme alors, -je suis prêt, beau sire, à donner mon gage et à soutenir contre -tout venant par bataille que jamais la reine n'eut pour moi, ni moi pour -la reine, d'amour qui vous fût une offense. Ordonnez le combat: je ne -récuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi -brûler devant vos hommes. Mais si je triomphe et qu'il vous plaise de -reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux -que moi; si au contraire vous n'avez cure de mon service, je passerai la -mer, j'irai m'offrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous -n'entendrez plus jamais parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous -ne consentez à nul accord, je ramènerai Iseut en Irlande, où je l'ai -prise; elle sera reine en son pays.» - -Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la -bataille, ils dirent tous au roi: - -«Sire, reprends la reine: ce sont des insensés qui l'ont calomniée -auprès de toi. Quant à Tristan, qu'il s'en aille, ainsi qu'il l'offre, -guerroyer en Gavoie ou près du roi de Frise. Mande-lui de te ramener -Iseut, à tel jour et bientôt.» - -Le roi demanda par trois fois: - -«Nul ne se lève-t-il pour accuser Tristan?» - -Tous se taisaient. Alors, il dit au chapelain: - -«Faites donc un bref au plus vite; vous avez ouï ce qu'il faut y mettre; -hâtez-vous de l'écrire: Iseut n'a que trop souffert en ses jeunes -années! Et que la charte soit suspendue à la branche de la Croix-Rouge -avant ce soir; faites vite.» - -Il ajouta: - -«Vous direz encore que je leur envoie à tous deux salut et amour.» - -Vers la mi-nuit, Tristan traversa la Blanche-Lande, trouva le bref et -l'apporta scellé à l'ermite Ogrin. L'ermite lui lut les lettres: Marc -consentait, sur le conseil de tous ses barons, à reprendre Iseut, mais -non à garder Tristan comme soudoyer; pour Tristan, il lui faudrait -passer la mer, quand, à trois jours de là, au Gué Aventureux, il aurait -remis la reine entre les mains de Marc. - -«Dieu! dit Tristan, quel deuil de vous perdre, amie! Il le faut, -pourtant, puisque la souffrance que vous supportiez à cause de moi, je -puis maintenant vous l'épargner. Quand viendra l'instant de nous -séparer, je vous donnerai un présent, gage de mon amour. Du pays inconnu -où je vais, je vous enverrai un messager; il me redira votre désir, -amie, et, au premier appel, de la terre lointaine, j'accourai.» - -Iseut soupira et dit: - -«Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien. Jamais limier de prix n'aura -été gardé à plus d'honneur. Quand je le verrai, je me souviendrai de toi -et je serai moins triste. Ami, j'ai un anneau de jaspe vert, prends-le -pour l'amour de moi, porte-le à ton doigt: si jamais un messager prétend -venir de ta part, je ne le croirai pas, quoi qu'il fasse ou qu'il dise, -tant qu'il ne m'aura pas montré cet anneau. Mais, dès que je l'aurai vu, -nul pouvoir, nulle défense royale, ne m'empêcheront de faire ce que tu -m'auras mandé, que ce soit sagesse ou folie. - ---Amie, je vous donne Husdent. - ---Ami, prenez cet anneau en récompense.» - -Et tous deux se baisèrent sur les lèvres. - - -Or, laissant les amants à l'ermitage, Ogrin avait cheminé sur sa -béquille jusqu'au Mont; il y acheta du vair, du gris, de l'hermine, des -draps de soie, de pourpre et d'écarlate, et un chainse plus blanc que -fleur de lis, et encore un palefroi harnaché d'or, qui allait l'amble -doucement. Les gens riaient à le voir disperser, pour ces achats -étranges et magnifiques, ses deniers dès longtemps amassés; mais le -vieil homme chargea sur le palefroi les riches étoffes et revint -auprès d'Iseut: - -«Reine, vos vêtements tombent en lambeaux; acceptez ces présents, afin -que vous soyez plus belle le jour où vous irez au Gué Aventureux; je -crains qu'ils ne vous déplaisent: je ne suis pas expert à choisir de -tels atours.» - -Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu'à -trois jours de là, au Gué Aventureux, il ferait accord avec la reine. -Dames et chevaliers se rendirent en foule à cette assemblée; tous -désiraient revoir la reine Iseut, tous l'aimaient, sauf les trois félons -qui survivaient encore. - -Mais de ces trois, l'un mourra par l'épée, l'autre périra transpercé par -une flèche, l'autre noyé; et, quant au forestier, Perinis, le Franc, le -Blond, l'assommera à coups de son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui -hait toute démesure, vengera les amants de leurs ennemis! - -Au jour marqué pour l'assemblée, au Gué Aventureux, la prairie brillait -au loin, toute tendue et parée des riches tentes des barons. Dans la -forêt, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte d'une embûche, il -avait revêtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux -apparurent au seuil de la forêt et virent au loin, parmi ses -barons, le roi Marc. - -«Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses -soudoyers; ils viennent vers nous; dans un instant nous ne pourrons plus -nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure: si -jamais je vous adresse un message, faites ce que je vous manderai! - ---Ami Tristan, dès que j'aurai revu l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni -mur, ni fort château ne m'empêcheront de faire la volonté de mon ami. - ---Iseut, que Dieu t'en sache gré!» - -Leurs deux chevaux marchaient côte à côte: il l'attira vers lui et la -pressa entre ses bras. - -«Ami, dit Iseut, entends ma dernière prière: tu vas quitter ce pays; -attends du moins quelques jours; cache-toi, tant que tu saches comment -me traite le roi, dans sa colère ou sa bonté!... Je suis seule: qui me -défendra des félons? J'ai peur! Le forestier Orri t'hébergera -secrètement; glisse-toi la nuit jusqu'au cellier ruiné: j'y enverrai -Perinis pour te dire si nul me maltraite. - ---Amie, nul n'osera. Je resterai caché chez Orri: quiconque te fera -outrage, qu'il se garde de moi comme de l'Ennemi!» - -Les deux troupes s'étaient assez rapprochées pour échanger leurs -saluts. A une portée d'arc en avant des siens, le roi chevauchait -hardiment; avec lui, Dinas de Lidan. - -Quand les barons l'eurent rejoint, Tristan, tenant par les rênes le -palefroi d'Iseut, salua le roi et dit: - -«Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je te -requiers de m'admettre à me défendre en ta cour. Jamais je n'ai été -jugé. Fais que je me justifie par bataille: vaincu, brûle-moi dans le -soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi; ou, si tu ne veux pas me -retenir, je m'en irai vers un pays lointain.» - -Nul n'accepta le défi de Tristan. Alors, Marc prit, à son tour, le -palefroi d'Iseut par les rênes, et, la confiant à Dinas, se mit à -l'écart pour prendre conseil. - -Joyeux, Dinas fit à la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui -ôta sa chape d'écarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous -la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au -souvenir du vieil ermite, qui n'avait pas épargné ses deniers. Sa robe -est riche, ses membres délicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs -comme des rayons de soleil. - -Quand les félons la virent belle et honorée comme jadis, irrités, -ils chevauchèrent vers le roi. A ce moment, un baron, André de Nicole, -s'efforçait de le persuader: - -«Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi; tu seras, grâce à lui, un -roi plus redouté.» - -Et, peu à peu, il assouplissait le coeur de Marc. Mais les félons -vinrent à l'encontre et dirent: - -«Roi, écoute le conseil que nous te donnons en loyauté. On a médit de la -reine; à tort, nous l'accordons; mais si Tristan et elle rentrent -ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan -s'éloigner quelque temps; un jour, sans doute, tu le rappelleras.» - -Marc fit ainsi: il fit mander à Tristan par ses barons de s'éloigner -sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se -regardèrent. La reine eut honte à cause de l'assemblée et rougit. - -Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première -fois: - -«Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu -voudras, or, argent, vair et gris. - ---Roi, dit Tristan, je n'y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme -je pourrai, j'irai servir à grand'joie le riche roi de Frise.» - -Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard, -et, si longtemps qu'elle put l'apercevoir au loin, ne se détourna point. - - -A la nouvelle de l'accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants -accoururent en foule hors la ville à la rencontre d'Iseut; et, menant -grand deuil de l'exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine -retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées, -encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent -cortège; les portes du palais s'ouvrirent à tous venants; riches et -pauvres purent s'asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc, -ayant affranchi cent de ses serfs, donna l'épée et le haubert à vingt -bacheliers qu'il arma de sa main. - -Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il l'avait promis à la reine, -se glissa chez le forestier Orri, qui l'hébergea secrètement dans le -cellier ruiné. Que les félons se gardent! - - - - -XII - -LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE - - Dieu i a fait vertuz. - - (_Béroul._) - - -Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoïne se crurent en sûreté: sans doute, -Tristan traînait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les -atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, écoutant les abois de -sa meute, retenait son cheval au milieu d'un essart, tous trois -chevauchèrent vers lui: - -«Roi, entends notre parole. Tu avais condamné la reine sans jugement, et -c'était forfaire; aujourd'hui tu l'absous sans jugement: n'est-ce pas -forfaire encore? Jamais elle ne s'est justifiée, et les barons de ton -pays vous en blâment tous deux. Conseille-lui plutôt de réclamer -elle-même le jugement de Dieu. Que lui en coûtera-t-il, innocente, de -jurer sur les ossements des saints qu'elle n'a jamais failli? innocente, -de saisir un fer rougi au feu? Ainsi le veut la coutume, et par -cette facile épreuve seront à jamais dissipés les soupçons anciens.» - -Marc irrité répondit: - -«Que Dieu vous détruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans répit -cherchez ma honte! Pour vous j'ai chassé mon neveu; qu'exigez-vous -encore? Que je chasse la reine en Irlande? Quels sont vos griefs -nouveaux? Contre les anciens griefs, Tristan ne s'est-il pas offert à la -défendre? Pour la justifier, il vous a présenté la bataille et vous -l'entendiez tous: que n'avez-vous pris contre lui vos écus et vos -lances? Seigneurs, vous m'avez requis outre le droit; craignez donc que -l'homme pour vous chassé, je le rappelle ici!» - -Alors les couards tremblèrent; ils crurent voir Tristan revenu, qui -saignait à blanc leurs corps. - -«Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il -sied à vos féaux; mais nous nous tairons désormais. Oubliez votre -courroux, rendez-nous votre paix!» - -Mais Marc se dressa sur ses arçons: - -«Hors de ma terre, félons! Vous n'aurez plus ma paix. Pour vous j'ai -chassé Tristan; à votre tour, hors de ma terre! - ---Soit, beau sire! Nos châteaux sont forts, bien clos de pieux, sur -des rocs durs à gravir!» - -Et, sans le saluer, ils tournèrent bride. - - -Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel, -monta les degrés de la salle, et la reine entendit son pas pressé -retentir sur les dalles. - -Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit son épée, comme elle avait -coutume, et s'inclina jusqu'à ses pieds. Marc la retint par les mains et -la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles -traits tourmentés par la colère: tel il lui était apparu jadis, forcené, -devant le bûcher. - -«Ah! pensa-t-elle, mon ami est découvert, le roi l'a pris!» - -Son coeur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle -s'abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa -doucement; peu à peu elle se ranimait: - -«Amie, amie, quel est votre tourment? - ---Sire, j'ai peur; je vous ai vu si courroucé! - ---Oui, je revenais irrité de cette chasse. - ---Ah! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre -tant à coeur des fâcheries de chasse?» - -Marc sourit de ce propos: - -«Non, amie, mes veneurs ne m'ont pas irrité; mais trois félons, qui, dès -longtemps, nous haïssent; tu les connais, Andret, Denoalen, et Gondoïne; -je les ai chassés de ma terre. - ---Sire, quel mal ont-ils osé dire de moi? - ---Que t'importe? Je les ai chassés. - ---Sire, chacun a le droit de dire sa pensée. Mais j'ai le droit aussi de -connaître le blâme jeté sur moi. Et de qui l'apprendrais-je, sinon de -vous? Seule en ce pays étranger, je n'ai personne, hormis vous, sire, -pour me défendre. - ---Soit. Ils prétendaient donc qu'il te convient de te justifier par le -serment et par l'épreuve du fer rouge. «La reine, disaient-ils, ne -devrait-elle pas requérir elle-même ce jugement? Ces épreuves sont -légères à qui se sait innocent. Que lui en coûterait-il?... Dieu est -vrai juge; il dissiperait à jamais les griefs anciens...» Voilà ce -qu'ils prétendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chassés, te -dis-je.» - -Iseut frémit; elle regarda le roi: - -«Sire, mandez-leur de revenir à votre cour. Je me justifierai par -serment. - ---Quand? - ---Au dixième jour. - ---Ce terme est bien proche, amie. - ---Il n'est que trop lointain. Mais je requiers que d'ici là vous mandiez -au roi Arthur de chevaucher avec monseigneur Gauvain, avec Girflet, Ké -le sénéchal et cent de ses chevaliers jusqu'à la marche de votre terre, -à la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui sépare vos royaumes. C'est -là, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls -barons: car, à peine aurais-je juré, vos barons vous requerraient encore -de m'imposer nouvelle épreuve et jamais nos tourments ne finiraient. -Mais ils n'oseront plus, si Arthur et ses chevaliers sont les garants du -jugement.» - -Tandis que se hâtaient vers Carduel les hérauts d'armes, messagers de -Marc auprès du roi Arthur, secrètement Iseut envoya vers Tristan son -valet Perinis le Blond, le Fidèle. - -Perinis courut sous les bois, évitant les sentiers frayés, tant qu'il -atteignit la cabane d'Orri le forestier, où, depuis de longs jours, -Tristan l'attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la -nouvelle félonie, le terme du jugement, l'heure et le lieu marqués: - -«Sire, ma dame vous mande qu'au jour fixé, sous une robe de pèlerin, si -habilement déguisé que nul ne puisse vous reconnaître, sans armes, -vous soyez à la Blanche-Lande: il lui faut, pour atteindre au lieu du -jugement, passer le fleuve en barque; sur la rive opposée, là où seront -les chevaliers du roi Arthur, vous l'attendrez. Sans doute, alors vous -pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement: pourtant -elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui déjà sut l'arracher aux mains -des lépreux. - ---Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis: dis-lui que je ferai sa -volonté.» - -Or, seigneurs, quand Perinis s'en retourna vers Tintagel, il advint -qu'il aperçut dans un fourré le même forestier qui, naguère, ayant -surpris les amants endormis, les avait dénoncés au roi. Un jour qu'il -était ivre, il s'était vanté de sa traîtrise. L'homme, ayant creusé dans -la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y -prendre loups et sangliers. Il vit s'élancer sur lui le valet de la -reine et voulut fuir. Mais Perinis l'accula sur le bord du piège: - -«Espion qui as vendu la reine, pourquoi t'enfuir? Reste là, près de la -tombe, que toi-même as pris le soin de creuser!» - -Son bâton tournoya dans l'air en bourdonnant. Le bâton et le crâne se -brisèrent à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle, poussa du pied -le corps dans la fosse couverte de branches. - - -Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de -Cornouailles, ayant chevauché jusqu'à la Blanche-Lande, parvinrent en -bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l'autre rive, les -chevaliers d'Arthur les saluèrent de leurs bannières brillantes. - -Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa -chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et -demandait l'aumône d'une voix aiguë et dolente. - -A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles -furent près d'atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l'entouraient: - -«Seigneurs, comment pourrai-je atteindre à la terre ferme, sans souiller -mes longs vêtements dans cette fange? Il faudrait qu'un passeur vint -m'aider.» - -L'un des chevaliers héla le pèlerin: - -«Ami, retrousse ta chape, descends dans l'eau et porte la reine, si -pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à -mi-route.» - -L'homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas: «Ami!» -Puis, tout bas encore: «Laisse-toi choir sur le sable.» - -Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre -ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, -pourchassaient le pauvre hère. - -«Laissez-le, dit la reine; sans doute un long pèlerinage l'avait -affaibli.» - -Et détachant un fermail d'or fin, elle le jeta au pèlerin. - -Devant le pavillon d'Arthur, un riche drap de soie de Nicée était tendu -sur l'herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et -des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et -Ké le sénéchal les gardaient. - -La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses -mains et les donna aux pauvres mendiants; elle détacha son manteau de -pourpre et sa guimpe fine, et les donna; elle donna son chainse et son -bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement -sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, -s'avança devant les deux rois. A l'entour, les barons la contemplaient -en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier. -Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des -saints et dit: - -«Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire Ké, sire -Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par -tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme -né de femme ne m'a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon -seigneur, et le pauvre pèlerin qui, tout à l'heure, s'est laissé choir à -vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il? - ---Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement! - ---Amen!» dit Iseut. - -Elle s'approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient: le -fer était rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit -la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l'ayant rejetée, -étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa -chair était plus saine que prune de prunier. - -Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu. - - - - -XIII - -LA VOIX DU ROSSIGNOL - - Tristran defors e chante e gient - Cum russinol que prent congé - En fin d'esté od grand pité. - - (_Le Domnei des amanz._) - - -Quand Tristan, rentré dans la cabane du forestier Orri, eut rejeté son -bourdon et dépouillé sa chape de pèlerin, il connut clairement en son -coeur que le jour était venu de tenir la foi jurée au roi Marc et de -s'éloigner du pays de Cornouailles. - -Que tardait-il encore? La reine s'était justifiée, le roi la chérissait, -il l'honorait. Arthur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et, -désormais, nulle félonie ne prévaudrait contre elle. Pourquoi plus -longtemps rôder aux alentours de Tintagel? Il risquait vainement sa vie, -et la vie du forestier, et le repos d'Iseut. Certes, il fallait partir, -et c'est pour la dernière fois, sous sa robe de pèlerin, à la -Blanche-Lande, qu'il avait senti le beau corps d'Iseut entre ses bras. - -Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se déprendre du pays où -vivait la reine. Mais quand vint le quatrième jour, il prit congé du -forestier qui l'avait hébergé et dit à Gorvenal: - -«Beau maître, voici l'heure du long départ: nous irons vers la terre de -Galles.» - -Ils se mirent à la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route -longeait le verger enclos de pieux où Tristan, jadis, attendait son -amie. La nuit brillait limpide. Au détour du chemin, non loin de la -palissade, il vit se dresser dans la clarté du ciel le tronc robuste du -grand pin. - -«Beau maître, attends sous le bois prochain; bientôt je serai revenu. - ---Où vas-tu? Fou, veux-tu sans répit chercher la mort?» - -Mais déjà, d'un bond assuré, Tristan avait franchi la palissade de -pieux. Il vint sous le grand pin, près du perron de marbre clair. Que -servirait maintenant de jeter à la fontaine des copeaux bien taillés? -Iseut ne viendrait plus! A pas souples et prudents, par le sentier -qu'autrefois suivait la reine, il osa s'approcher du château. - -Dans sa chambre, entre les bras de Marc endormi, Iseut veillait. -Soudain, par la croisée entr'ouverte où se jouaient les rayons de la -lune, entra la voix d'un rossignol. - -Iseut écoutait la voix sonore qui venait enchanter la nuit; elle -s'élevait plaintive et telle qu'il n'est pas de coeur cruel, pas de -coeur de meurtrier qu'elle n'eût attendri. La reine songea: «D'où -vient cette mélodie?...» Soudain elle comprit: «Ah! c'est Tristan! Ainsi -dans la forêt du Morois il imitait pour me charmer les oiseaux -chanteurs. Il part, et voici son dernier adieu. Comme il se plaint! Tel -le rossignol quand il prend congé, en fin d'été, à grande tristesse. -Ami, jamais plus je n'entendrai ta voix!» - -La mélodie vibra plus ardente. - -«Ah! qu'exiges-tu? que je vienne! Non, souviens-toi d'Ogrin l'ermite, et -des serments jurés. Tais-toi, la mort nous guette... Qu'importe la mort! -Tu m'appelles, tu me veux, je viens!» - -Elle se délaça des bras du roi, et jeta un manteau fourré de gris sur -son corps presque nu. Il lui fallait traverser la salle voisine, où -chaque nuit dix chevaliers veillaient à tour de rôle; tandis que cinq -dormaient, les cinq autres, en armes, debout devant les huis et les -croisées, guettaient au dehors. Mais, par aventure, ils s'étaient tous -endormis, cinq sur des lits, cinq sur les dalles. Iseut franchit leurs -corps épars, souleva la barre de la porte: l'anneau sonna, mais -sans éveiller aucun des guetteurs. Elle franchit le seuil, et le -chanteur se tut. - -Sous les arbres, sans une parole, il la pressa contre sa poitrine; leurs -bras se nouèrent fermement autour de leurs corps, et jusqu'à l'aube, -comme cousus par des lacs, ils ne se déprirent pas de l'étreinte. Malgré -le roi et les guetteurs, les amants menèrent leur joie et leurs amours. - - -Cette nuitée affola les amants; et les jours qui suivirent, comme le roi -avait quitté Tintagel pour tenir ses plaids à Saint-Lubin, Tristan, -revenu chez Orri, osa chaque matin, au clair soleil, se glisser par le -verger jusqu'aux chambres des femmes. - -Un serf le surprit et s'en fut trouver Andret, Denoalen et Gondoïne: - -«Seigneurs, la bête que vous croyez délogée est revenue au repaire. - ---Qui? - ---Tristan. - ---Quand l'as-tu vu? - ---Ce matin, et je l'ai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement -demain, à l'aurore, le voir venir, l'épée ceinte, un arc dans une main, -deux flèches dans l'autre. - ---Où le verrons-nous? - ---Par telle fenêtre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me -donnerez-vous? - ---Un marc d'argent, et tu seras un manant riche. - ---Donc écoutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine -par une fenêtre étroite qui la domine, car elle est percée très haut -dans la muraille. Mais une grande courtine tendue à travers la chambre -masque le pertuis. Que demain, l'un de vous trois pénètre bellement dans -le verger; il coupera une longue branche d'épine et l'aiguisera par le -bout; qu'il se hisse alors jusqu'à la haute fenêtre et pique la branche, -comme une broche, dans l'étoffe de la courtine; il pourra ainsi -l'écarter légèrement et vous ferez brûler mon corps, seigneurs, si -derrière la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.» - -Andret, Gondoïne et Denoalen débattirent lequel d'entre eux aurait le -premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de l'octroyer -d'abord à Gondoïne. Ils se séparèrent: le lendemain, à l'aube, ils se -retrouveraient; demain, à l'aube, beaux seigneurs, gardez-vous de -Tristan! - -Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la -cabane d'Orri le forestier, rampa vers le château sous les épais fourrés -d'épines. Comme il sortait d'un hallier, il regarda par la clairière et -vit Gondoïne qui s'en venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les -épines et se tapit en embuscade: - -«Ah! Dieu! fais que celui qui s'avance là-bas ne m'aperçoive pas avant -l'instant favorable!» - -L'épée au poing, il l'attendait; mais, par aventure, Gondoïne prit une -autre voie et s'éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu, banda son arc, -visa; hélas! l'homme était déjà hors de portée. - -A cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, à -l'amble d'un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands -lévriers. Tristan le guetta, caché derrière un pommier. Il le vit qui -excitait ses chiens à lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que -les lévriers l'aient délogé de sa bauge, leur maître aura reçu telle -blessure que nul médecin ne saura la guérir. Quand Denoalen fut près de -lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le -traître voulut fuir; vainement: il n'eut pas le loisir de crier: «Tu me -blesses!» Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha -les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa -chausse: il voulait les montrer à Iseut pour en réjouir le coeur de -son amie. «Hélas! songeait-il, qu'est devenu Gondoïne? Il s'est échappé: -que n'ai-je pu lui payer même salaire?» - -Il essuya son épée, la remit en sa gaine, traîna sur le cadavre un tronc -d'arbre, et laissant le corps sanglant, il s'en fut, le chaperon en -tête, vers son amie. - -Au château de Tintagel Gondoïne l'avait devancé: déjà, grimpé sur la -haute fenêtre, il avait piqué sa baguette d'épine dans la courtine, -écarté légèrement deux pans de l'étoffe, et regardait au travers la -chambre bien jonchée. D'abord il n'y vit personne que Perinis; puis ce -fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la -reine aux cheveux d'or. - -Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait d'une main son arc d'aubier -et deux flèches; dans l'autre il tenait deux longues tresses d'homme. - -Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde -s'inclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la -tête vers lui, elle vit, projetée sur la tenture, l'ombre de la tête de -Gondoïne. Tristan lui disait: - -«Vois-tu ces belles tresses? Ce sont celles de Denoalen. Je t'ai vengée -de lui. Jamais plus il n'achètera ni ne vendra écu ni lance! - ---C'est bien, seigneur; mais tendez cet arc, je vous prie: je voudrais -voir s'il est commode à bander.» - -Tristan le tendit, étonné, comprenant à demi. Iseut prit l'une des deux -flèches, l'encocha, regarda si la corde était bonne, et dit à voix basse -et rapide: - -«Je vois chose qui me déplaît. Vise bien, Tristan!» - -Il prit sa pose, leva la tête et vit, tout au haut de la courtine, -l'ombre de la tête de Gondoïne. «Que Dieu, fait-il, dirige cette -flèche!» Il dit, se retourne vers la paroi, tire. La longue flèche -siffle dans l'air, émerillon ni hirondelle ne vole si vite, crève -l'oeil du traître, traverse sa cervelle comme la chair d'une pomme, et -s'arrête, vibrante, contre le crâne. Sans un cri, Gondoïne s'abattit et -tomba sur un pieu. - -Alors Iseut dit à Tristan: - -«Fuis maintenant, ami! Tu le vois, les félons connaissent ton refuge! -Andret survit, il l'enseignera au roi; il n'est plus de sûreté pour -toi dans la cabane du forestier! Fuis, ami, Perinis le Fidèle cachera ce -corps dans la forêt, si bien que le roi n'en saura jamais nulles -nouvelles. Mais toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour le mien!» - -Tristan dit: - -«Comment pourrais-je vivre? - ---Oui, ami Tristan, nos vies sont enlacées et tissées l'une à l'autre. -Et moi, comment pourrais-je vivre? Mon corps reste ici, tu as mon -coeur. - ---Iseut, amie, je pars, je ne sais pour quel pays. Mais, si jamais tu -revois l'anneau de jaspe vert, feras-tu ce que je te demanderai par lui? - ---Oui, tu le sais: si je revois l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort -château, ni défense royale ne m'empêcheront de faire la volonté de mon -ami, que ce soit folie ou sagesse! - ---Amie, que le Dieu né en Béthléem t'en sache gré! - ---Ami, que Dieu te garde!» - - - - -XIV - -LE GRELOT MERVEILLEUX - - Ne membre vus, ma belle amie, - D'une petite druerie? - - (_La Folie Tristan._) - - -Tristan se réfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc -était jeune, puissant, débonnaire; il l'accueillit comme un hôte -bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il n'épargna nulle peine; mais -ni les aventures ni les fêtes ne purent apaiser l'angoisse de Tristan. - -Un jour qu'il était assis aux côtés du jeune duc, son coeur était si -douloureux qu'il soupirait sans même s'en apercevoir. Le duc, pour -adoucir sa peine, commanda d'apporter dans sa chambre privée son jeu -favori qui, par sortilège, aux heures tristes, charmait ses yeux et son -coeur. Sur une table recouverte d'une pourpre noble et riche, on plaça -son chien Petit-Crû. C'était un chien enchanté: il venait au duc de -l'île d'Avallon; une fée le lui avait envoyé comme un présent d'amour. -Nul ne saurait par des paroles assez habiles décrire sa nature et sa -beauté. Son poil était coloré de nuances si merveilleusement disposées -que l'on ne savait nommer sa couleur; son encolure semblait d'abord plus -blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trèfle, l'un de -ses flancs rouge comme l'écarlate, l'autre jaune comme le safran, son -ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos rosé; mais quand on le -regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et -muaient, tour à tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourprées, -sombres ou fraîches. Il portait au cou, suspendu à une chaînette d'or, -un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu'à l'ouïr le coeur -de Tristan s'attendrit, s'apaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui -souvint plus de tant de misères endurées pour la reine; car telle était -la merveilleuse vertu du grelot: le coeur, à l'entendre sonner si -doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, ému -par le sortilège, caressait la petite bête enchantée qui lui prenait -tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus -douce qu'une étoffe de samit, il songeait que ce serait là un beau -présent pour Iseut. Mais que faire? Le duc Gilain aimait Petit-Crû -par-dessus toute chose, et nul n'aurait pu l'obtenir de lui, ni par -ruse, ni par prière. - -Un jour, Tristan dit au duc: - -«Sire, que donneriez-vous à qui délivrerait votre terre du géant Urgan -le Velu, qui réclame de vous de si lourds tributs? - ---En vérité, je donnerais à choisir à son vainqueur, parmi mes -richesses, celle qu'il tiendrait pour la plus précieuse; mais nul -n'osera s'attaquer au géant. - ---Voilà merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient -jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l'or de Pavie, -je ne renoncerais à mon désir de combattre le géant. - ---Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu né d'une Vierge vous accompagne -et vous défende de la mort!» - -Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils -combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force, -l'épée agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranché le poing -droit du géant, le rapporta au duc: - -«Sire, en récompense, ainsi que vous l'avez promis, donnez-moi -Petit-Crû, votre chien enchanté! - ---Ami, qu'as-tu demandé? Laisse-le-moi et prends plutôt ma soeur et la -moitié de ma terre. - ---Sire, votre soeur est belle, et belle est votre terre; mais c'est -pour gagner votre chien-fée que j'ai attaqué Urgan le Velu. -Souvenez-vous de votre promesse! - ---Prends-le donc; mais sache que tu m'as enlevé la joie de mes yeux et -la gaieté de mon coeur!» - -Tristan confia le chien à un jongleur de Galles, sage et rusé, qui le -porta de sa part en Cornouailles. Il parvint à Tintagel et le remit -secrètement à Brangien. La reine s'en réjouit grandement, donna en -récompense dix marcs d'or au jongleur et dit au roi que la reine -d'Irlande, sa mère, envoyait ce cher présent. Elle fit ouvrer pour le -chien, par un orfèvre, une niche précieusement incrustée d'or et de -pierreries et, partout où elle allait, le portait avec elle, en souvenir -de son ami. Et chaque fois qu'elle le regardait, tristesse, angoisse, -regrets s'effaçaient de son coeur. - -Elle ne comprit pas d'abord la merveille: si elle trouvait une telle -douceur à le contempler, c'était, pensait-elle, parce qu'il lui -venait de Tristan; c'était, sans doute, la pensée de son ami qui -endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que c'était un -sortilège, et que seul le tintement du grelot charmait son coeur. - -«Ah! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le réconfort, tandis que -Tristan est malheureux? Il aurait pu garder ce chien enchanté et oublier -ainsi toute douleur; par belle courtoisie, il a mieux aimé me l'envoyer, -me donner sa joie et reprendre sa misère. Mais il ne sied pas qu'il en -soit ainsi; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu -souffriras.» - -Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernière fois, le détacha -doucement; puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança dans la mer. - - - - -XV - -ISEUT AUX BLANCHES MAINS - - Ire de femme est a duter; - Mol s'en deit bien chascuns garder. - Cum de leger vient leur amur, - De leger revient lur haür. - - (_Thomas._) - - -Les amants ne pouvaient ni vivre ni mourir l'un sans l'autre. Séparés, -ce n'était pas la vie, ni la mort, mais la vie et la mort à la fois. - -Par les mers, les îles et les pays, Tristan voulut fuir sa misère. Il -revit son pays de Loonnois, où Rohalt le Foi-Tenant reçut son fils avec -des larmes de tendresse; mais ne pouvant supporter de vivre dans le -repos de sa terre, Tristan s'en fut par les duchés et les royaumes, -cherchant les aventures. Du Loonnois en Frise, de Frise en Gavoie, -d'Allemagne en Espagne, il servit maints seigneurs, acheva maintes -emprises. Mais, pendant deux années, nulle nouvelle ne lui vint de la -Cornouailles, nul ami, nul message. - -Alors il crut qu'Iseut s'était déprise de lui et qu'elle l'oubliait. - -Or, il advint qu'un jour, chevauchant avec le seul Gorvenal, il -entra sur la terre de Bretagne. Ils traversèrent une plaine dévastée: -partout des murs ruinés, des villages sans habitants, des champs -essartés par le feu, et leurs chevaux foulaient des cendres et des -charbons. Sur la lande déserte, Tristan songea: - -«Je suis las et recru. De quoi me servent ces aventures? Ma dame est au -loin, jamais je ne la reverrai. Depuis deux années, que ne m'a-t-elle -fait quérir par les pays? Pas un message d'elle. A Tintagel, le roi -l'honore et la sert; elle vit en joie. Certes le grelot du chien -enchanté accomplit bien son oeuvre! Elle m'oublie, et peu lui chaut -des deuils et des joies d'antan, peu lui chaut du chétif qui erre par ce -pays désolé. A mon tour, n'oublierai-je jamais celle qui m'oublie? -Jamais ne trouverai-je qui guérisse ma misère?» - -Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal passèrent les champs et les -bourgs sans voir un homme, un coq, un chien. Au troisième jour, à -l'heure de none, ils approchèrent d'une colline où se dressait une -vieille chapelle, et, tout près, l'habitacle d'un ermite. L'ermite ne -portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des -haillons de laine sur l'échine. Prosterné sur le sol, les genoux et -les coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières -salutaires. Il souhaita la bienvenue aux arrivants, et tandis que -Gorvenal établait les chevaux, il désarma Tristan, puis disposa le -manger. Il ne leur donna point de mets délicats; mais du pain d'orge -pétri avec de la cendre et de l'eau de source. Après le repas, comme la -nuit était tombée, et qu'ils étaient assis autour du feu, Tristan -demanda quelle était cette terre ruinée. - -«Beau seigneur, dit l'ermite, c'est la terre de Bretagne, que tient le -duc Hoël. C'était naguère un beau pays, riche en prairies et en terres -de labour: ici des moulins, là des pommiers, là des métairies. Mais le -comte Riol de Nantes y a fait le dégât; ses fourrageurs ont partout -bouté le feu, et de partout enlevé les proies. Ses hommes en sont riches -pour longtemps: ainsi va la guerre. - ---Frère, dit Tristan, pourquoi le comte Riol a-t-il ainsi honni votre -seigneur, Hoël? - ---Je vous dirai donc, seigneur, l'occasion de la guerre. Sachez que Riol -était le vassal du duc Hoël. Or, le duc a une fille, belle entre les -filles de hauts hommes, et le comte Riol voulait la prendre à femme. -Mais son père refusa de la donner à un vassal, et le comte Riol a -tenté de l'enlever par la force. Bien des hommes sont morts pour cette -querelle.» - -Tristan demanda: - -«Le duc Hoël peut-il encore soutenir sa guerre? - ---A grand'peine, seigneur. Pourtant, son dernier château, Carhaix, -résiste encore, car les murailles en sont fortes, et fort est le coeur -du fils du duc Hoël, Kaherdin, le bon chevalier. Mais l'ennemi les -presse et les affame: pourront-ils tenir longtemps?» - -Tristan demanda à quelle distance était le château de Carhaix. - -«Sire, à deux milles seulement.» - -Ils se séparèrent et dormirent. Au matin, après que l'ermite eut chanté -et qu'ils eurent partagé le pain d'orge et de cendre, Tristan prit congé -du prud'homme, et chevaucha vers Carhaix. - -Quand il s'arrêta au pied des murailles closes, il vit une troupe -d'hommes debout sur le chemin de ronde, et demanda le duc. Hoël se -trouvait parmi ces hommes avec son fils Kaherdin. Il se fit connaître, -et Tristan lui dit: - -«Je suis Tristan, roi de Loonnois, et Marc, le roi de Cornouailles, est -mon oncle. J'ai su, seigneur, que vos vassaux vous faisaient tort -et je suis venu pour vous offrir mon service. - ---Hélas! sire Tristan, passez votre voie et que Dieu vous récompense! -Comment vous accueillir céans? Nous n'avons plus de vivres; point de -blé, rien que des fèves et de l'orge pour subsister. - ---Qu'importe? dit Tristan. J'ai vécu dans une forêt, pendant deux ans, -d'herbes, de racines et de venaison, et sachez que je trouvais bonne -cette vie. Commandez qu'on m'ouvre cette porte.» - -Kaherdin dit alors: - -«Recevez-le, mon père, puisqu'il est de tel courage, afin qu'il prenne -sa part de nos biens et de nos maux.» - - -Ils l'accueillirent avec honneur. Kaherdin fit visiter à son hôte les -fortes murailles et la tour maîtresse, bien flanquée de bretèches -palissadées où s'embusquaient les arbalétriers. Des créneaux, il lui fit -voir dans la plaine, au loin, les tentes et les pavillons plantés par le -duc Riol. Quand ils furent revenus au seuil du château, Kaherdin dit à -Tristan: - -«Or, bel ami, nous monterons à la salle où sont ma mère et ma soeur.» - - -Tous deux se tenant par la main, entrèrent, dans la chambre des -femmes. La mère et la fille, assises sur une courte-pointe, paraient -d'orfroi un paile d'Angleterre et chantaient une chanson de toile: elles -disaient comment Belle Doette, assise au vent sous l'épine blanche, -attend et regrette Doon son ami, si lent à venir. Tristan les salua et -elles le saluèrent, puis les deux chevaliers s'assirent auprès d'elles. -Kaherdin, montrant l'étole que brodait sa mère: - -«Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle ouvrière est ma dame: comme elle -sait à merveille orner les étoles et les chasubles, pour en faire aumône -aux moutiers pauvres! et comme les mains de ma soeur font courir les -fils d'or sur ce samit blanc! Par foi, belle soeur, c'est à droit que -vous avez nom Iseut aux Blanches Mains!» - -Alors Tristan, connaissant qu'elle s'appelait Iseut, sourit et la -regarda plus doucement. - -Or, le comte Riol avait dressé son camp à trois milles de Carhaix, et, -depuis bien des jours, les hommes du duc Hoël n'osaient plus, pour -l'assaillir, franchir les barres. Mais, dès le lendemain, Tristan, -Kaherdin et douze jeunes chevaliers sortirent de Carhaix, les hauberts -endossés, les heaumes lacés, et chevauchèrent sous des bois de -sapins jusqu'aux approches des tentes ennemies; puis, s'élançant de -l'aguet, ils enlevèrent par force un charroi du comte Riol. A partir de -ce jour, variant maintes fois ruses et prouesses, ils culbutaient ses -tentes mal gardées, attaquaient ses convois, navraient et tuaient ses -hommes et jamais ils ne rentraient dans Carhaix sans y ramener quelque -proie. Par là, Tristan et Kaherdin commencèrent à se porter foi et -tendresse, tant qu'ils se jurèrent amitié et compagnonnage. Jamais ils -ne faussèrent cette parole, comme l'histoire vous l'apprendra. - -Or, tandis qu'ils revenaient de ces chevauchées, parlant de chevalerie -et de courtoisie, souvent Kaherdin louait à son cher compagnon sa -soeur Iseut aux Blanches Mains, la simple, la belle. - - -Un matin, comme l'aube venait de poindre, un guetteur descendit en hâte -de sa tour, et courut par les salles en criant: - -«Seigneurs, vous avez trop dormi! Levez-vous, Riol vient faire -l'assaillie!» - -Chevaliers et bourgeois s'armèrent et coururent aux murailles: ils -virent dans la plaine briller les heaumes, flotter les pennons de -cendal, et tout l'ost de Riol qui s'avançait en bel arroi. Le duc Hoël -et Kaherdin déployèrent aussitôt devant les portes les premières -batailles de chevaliers. Arrivés à la portée d'un arc, ils brochèrent -les chevaux, lances baissées, et les flèches tombaient sur eux comme -pluie d'avril. - -Mais Tristan s'armait à son tour avec ceux que le guetteur avait -réveillés les derniers. Il lace ses chausses, passe le bliaut, les -houseaux étroits et les éperons d'or; il endosse le haubert, fixe le -heaume sur la ventaille; il monte, éperonne son cheval jusque dans la -plaine et paraît, l'écu dressé contre sa poitrine, en criant: «Carhaix!» -Il était temps: déjà les hommes d'Hoël reculaient vers les bailes. Alors -il fit beau voir la mêlée des chevaux abattus et des vassaux navrés, les -coups portés par les jeunes chevaliers, et l'herbe qui, sous leurs pas, -devenait sanglante. En avant de tous, Kaherdin s'était fièrement arrêté, -en voyant poindre contre lui un hardi baron, le frère du comte Riol. -Tous deux se heurtèrent des lances baissées. Le Nantais brisa la sienne -sans ébranler Kaherdin, qui, d'un coup plus sûr, écartela l'écu de -l'adversaire et lui planta son fer bruni dans le côté jusqu'au gonfanon. -Soulevé de selle, le chevalier vide les arçons et tombe. - -Au cri que poussa son frère, le duc Riol s'élança contre Kaherdin, -le frein abandonné. Mais Tristan lui barra le passage. Quand ils se -heurtèrent, la lance de Tristan se rompit dans ses mains, et celle de -Riol, rencontrant le poitrail du cheval ennemi, pénétra dans les chairs -et l'étendit mort sur le pré. Tristan, aussitôt relevé, l'épée fourbie à -la main: - -«Couard, dit-il, la male mort à qui laisse le maître pour navrer le -cheval! Tu ne sortiras pas vivant de ce pré! - ---Je crois que vous mentez!» répondit Riol en poussant sur lui son -destrier. - -Mais Tristan esquiva l'atteinte, et, levant le bras, fit lourdement -tomber sa lame sur le heaume de Riol, dont il embarra le cercle et -emporta le nasal. La lance glissa de l'épaule du chevalier au flanc du -cheval, qui chancela et s'abattit à son tour. Riol parvint à s'en -débarrasser et se redressa; à pied tous deux, l'écu troué, fendu, le -haubert démaillé, ils se requièrent et s'assaillent; enfin Tristan -frappe Riol sur l'escarboucle de son heaume. Le cercle cède, et le coup -était si fortement asséné que le baron tombe sur les genoux et sur les -mains. - -«Relève-toi, si tu peux, vassal, lui cria Tristan; à la male heure -es-tu venu dans ce champ: il te faut mourir!» - -Riol se remet en pieds, mais Tristan l'abat encore d'un coup qui fendit -le heaume, trancha la coiffe et découvrit le crâne. Riol implora merci, -demanda la vie sauve, et Tristan reçut son épée. Il la prit à temps, car -de toutes parts les Nantais étaient venus à la rescousse de leur -seigneur. Mais déjà leur seigneur était recréant. - -Riol promit de se rendre en la prison du duc Hoël, de lui jurer de -nouveau hommage et foi, de restaurer les bourgs et les villages brûlés. -Par son ordre, la bataille s'apaisa, et son ost s'éloigna. - -Quand les vainqueurs furent rentrés dans Carhaix, Kaherdin dit à son -père: - -«Sire, mandez Tristan, et retenez-le; il n'est pas de meilleur chevalier -et votre pays a besoin d'un baron de telle prouesse.» - -Ayant pris le conseil de ses hommes, le duc Hoël appela Tristan: - -«Ami, je ne saurais trop vous aimer, car vous m'avez conservé cette -terre. Je veux donc m'acquitter envers vous. Ma fille, Iseut aux -Blanches Mains, est née de ducs, de rois et de reines. Prenez-la, je -vous la donne. - ---Sire, je la prends», dit Tristan. - -Ah! seigneurs, pourquoi dit-il cette parole? Mais, pour cette parole, il -mourut. - - -Jour est pris, terme fixé. Le duc vient avec ses amis. Tristan avec les -siens. Le chapelain chante la messe. Devant tous, à la porte du moutier -selon la loi de sainte Église, Tristan épouse Iseut aux Blanches Mains. -Les noces furent grandes et riches. - -Mais, la nuit venue, tandis que les hommes de Tristan le dépouillaient -de ses vêtements, il advint que, en retirant la manche trop étroite de -son bliaut, ils enlevèrent et firent choir de son doigt son anneau de -jaspe vert, l'anneau d'Iseut la Blonde. Il sonne clair sur les dalles. - -Tristan regarde et le voit. Alors son ancien amour se réveille, et -Tristan connaît son forfait. - -Il lui ressouvint du jour où Iseut la Blonde lui avait donné cet anneau: -c'était dans la forêt où, pour lui, elle avait mené l'âpre vie. Et, -couché auprès de l'autre Iseut, il revit la hutte du Morois. Par quelle -forsennerie avait-il en son coeur accusé son amie de trahison? Non, -elle souffrait pour lui toute misère, et lui seul l'avait trahie. Mais -il prenait aussi en compassion Iseut sa femme, la simple, la belle. -Les deux Iseut l'avaient aimé à la male heure. A toutes les deux il -avait menti sa foi. - -Pourtant, Iseut aux Blanches Mains s'étonnait de l'entendre soupirer, -étendu à ses côtés. Elle lui dit enfin, un peu honteuse: - -«Cher seigneur, vous ai-je offensé en quelque chose? Pourquoi ne me -donnez-vous pas un seul baiser? Dites-le moi, que je connaisse mon tort, -et je vous en ferai belle amendise, si je puis. - ---Amie, dit Tristan, ne vous courroucez pas, mais j'ai fait un voeu. -Naguère, en un autre pays, j'ai combattu un dragon, et j'allais périr, -quand je me suis souvenu de la Mère de Dieu: je lui ai promis que, -délivré du monstre par sa courtoisie, si jamais je prenais femme, tout -un an je m'abstiendrais de l'accoler et de l'embrasser... - ---Or donc, dit Iseut aux Blanches Mains, je le souffrirai bonnement.» - -Mais quand les servantes, au matin, lui ajustèrent la guimpe des femmes -épousées, elle sourit tristement, et songea qu'elle n'avait guère droit -à cette parure. - - - - -XVI - -KAHERDIN - - La dame chante dulcement, - Sa voix accorde a l'estrument. - Les mains sont beles, li lais bons, - Dulce la voix et bas li tons. - - (_Thomas._) - - -A quelques jours de là, le duc Hoël, son sénéchal et tous ses veneurs, -Tristan, Iseut aux Blanches Mains et Kaherdin sortirent ensemble du -château pour chasser en forêt. Sur une route étroite, Tristan -chevauchait à la gauche de Kaherdin, qui de sa main droite retenait par -les rênes le palefroi d'Iseut aux Blanches Mains. Or, le palefroi buta -dans une flaque d'eau. Son sabot fit rejaillir l'eau si fort jusque sous -les vêtements d'Iseut qu'elle en fut toute mouillée et sentit la -froidure plus haut que son genou. Elle jeta un cri léger, et d'un coup -d'éperon enleva son cheval en riant d'un rire si haut et si clair que -Kaherdin, poignant après elle et l'ayant rejointe, lui demanda: - -«Belle soeur, pourquoi riez-vous? - ---Pour un penser qui me vint, beau frère. Quand cette eau a jailli vers -moi, je lui ai dit: «Eau, tu es plus hardie que ne fut jamais le -hardi Tristan!» C'est de quoi j'ai ri. Mais déjà j'ai trop parlé, frère, -et m'en repens.» - -Kaherdin, étonné, la pressa si vivement qu'elle lui dit enfin la vérité -de ses noces. - -Alors Tristan les rejoignit et tous trois chevauchèrent en silence -jusqu'à la maison de chasse. Là Kaherdin appela Tristan à parlement, et -lui dit: - -«Sire Tristan, ma soeur m'a avoué la vérité de ses noces. Je vous -tenais à pair et à compagnon. Mais vous avez faussé votre foi et honni -ma parenté. Désormais, si vous ne me faites droit, sachez que je vous -défie.» - -Tristan lui répondit: - -«Oui, je suis venu parmi vous pour votre malheur. Mais apprends ma -misère, beau doux ami, frère et compagnon, et peut-être ton coeur -s'apaisera. Sache que j'ai une autre Iseut, plus belle que toutes les -femmes, qui a souffert et qui souffre encore pour moi, maintes peines. -Certes ta soeur m'aime et m'honore; mais, pour l'amour de moi, l'autre -Iseut traite à plus d'honneur encore que ta soeur ne me traite, un -chien que je lui ai donné. Viens; quittons cette chasse, suis-moi où je -te mènerai; je te dirai la misère de ma vie.» - -Tristan tourna bride et brocha son cheval. Kaherdin poussa le sien -sur ses traces. Sans une parole, ils coururent jusqu'au plus profond de -la forêt. Là, Tristan dévoila sa vie à Kaherdin. Il dit comment sur la -mer il avait bu l'amour et la mort; il dit la traîtrise des barons et du -nain, la reine menée au bûcher, livrée aux lépreux, et leurs amours dans -la forêt sauvage; comment il l'avait rendue au roi Marc, et comment, -l'ayant fuie, il avait voulu aimer Iseut aux Blanches Mains; comment il -savait désormais qu'il ne pouvait vivre ni mourir sans la reine. - -Kaherdin se tait et s'étonne. Il sent sa colère qui, malgré lui, -s'apaise. - -«Ami, dit-il enfin, j'entends merveilleuses paroles, et vous avez ému -mon coeur à pitié: car vous avez enduré telles peines dont Dieu garde -chacun et chacune! Retournons vers Carhaix: au troisième jour, si je -puis, je vous dirai ma pensée.» - - -En sa chambre, à Tintagel, Iseut la Blonde soupire à cause de Tristan -qu'elle appelle. L'aimer toujours, elle n'a d'autre penser, d'autre -espoir, d'autre vouloir. En lui est tout son désir, et depuis deux -années elle ne sait rien de lui. Où est-il? En quel pays? Vit-il -seulement? - -En sa chambre, Iseut la Blonde est assise, et fait un triste lai -d'amour. Elle dit comment Guron fut surpris et tué pour l'amour de la -dame qu'il aimait sur toute chose, et comment par ruse le comte donna le -coeur de Guron à manger à sa femme, et la douleur de celle-ci. - -La reine chante doucement; elle accorde sa voix à la harpe. Les mains -sont belles, le lai bon, le ton bas et douce la voix. - -Or, survient Kariado, un riche comte d'une île lointaine. Il était venu -à Tintagel pour offrir à la reine son service, et plusieurs fois depuis -le départ de Tristan il l'avait requise d'amour. Mais la reine rebutait -sa requête et la tenait à folie. Il était beau chevalier, orgueilleux et -fier, bien emparlé, mais il valait mieux dans les chambres des dames -qu'en bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en -riant: - -«Dame, quel triste chant, triste comme celui de l'orfraie! Ne dit-on pas -que l'orfraie chante pour annoncer la mort? C'est ma mort sans doute -qu'annonce votre lai: car je meurs pour l'amour de vous! - ---Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre -mort, car jamais vous n'êtes venu céans sans m'apporter nouvelle -douloureuse. C'est vous qui toujours avez été orfraie ou chat-huant pour -médire de Tristan. Aujourd'hui, quelle male nouvelle me direz-vous -encore?» - -Kariado lui répondit: - -«Reine, vous êtes irritée, et je ne sais de quoi; mais bien fou qui -s'émeut de vos dires! Quoi qu'il advienne de la mort que m'annonce -l'orfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant: -Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en -autre terre. Désormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il -dédaigne votre amour. Il a pris femme à grand honneur, Iseut aux -Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne.» - -Kariado s'en va, courroucé. Iseut la Blonde baisse la tête et commence à -pleurer. - - -Au troisième jour, Kaherdin appela Tristan: - -«Ami, j'ai pris conseil en mon coeur. Oui, si vous m'avez dit vérité, -la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul -bien n'en peut venir ni pour vous ni pour ma soeur Iseut aux Blanches -Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel; -vous reverrez la reine, et vous éprouverez si toujours elle vous -regrette et vous porte foi. Si elle vous a oublié, peut-être alors -aurez-vous plus chère Iseut ma soeur, la simple, la belle. Je vous -suivrai: ne suis-je pas votre pair et votre compagnon? - ---Frère, dit Tristan, on dit bien: Le coeur d'un homme vaut tout l'or -d'un pays.» - -Bientôt, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des -pèlerins, comme s'ils voulaient visiter les corps saints en terre -lointaine. Ils prirent le congé du duc Hoël. Tristan emmenait Gorvenal, -et Kaherdin un seul écuyer. Secrètement, ils équipèrent une nef et -voguèrent vers la Cornouailles. - -Le vent leur fut léger et bon, tant qu'ils atterrirent un matin, avant -l'aurore, non loin de Tintagel, dans une crique déserte, voisine du -château de Lidan. Là, sans doute, Dinas de Lidan, le bon sénéchal, les -hébergerait et saurait cacher leur venue. - -Au petit jour, les deux compagnons montaient vers Lidan quand ils virent -venir derrière eux un homme qui suivait la même route, au petit pas de -son cheval. Ils se jetèrent sous bois, mais l'homme passa sans les voir, -car il sommeillait en selle. Tristan le reconnut: - -«Frère, dit-il tout bas à Kaherdin, c'est Dinas de Lidan lui-même. -Il dort. Sans doute, il revient de chez son amie et rêve encore d'elle: -il ne serait pas courtois de l'éveiller, mais suis-moi de loin.» - -Il rejoignit Dinas, prit doucement son cheval par la bride, et chemina -sans bruit à ses côtés. Enfin, un faux pas du cheval réveilla le -dormeur. Il ouvre les yeux, voit Tristan, hésite: - -«C'est toi, c'est toi, Tristan! Dieu bénisse l'heure où je te revois: je -l'ai si longtemps attendue! - ---Ami, Dieu vous sauve! Quelles nouvelles me direz-vous de la reine? - ---Hélas! de dures nouvelles. Le roi la chérit et veut lui faire fête; -mais depuis ton exil elle languit et pleure pour toi. Ah! pourquoi -revenir près d'elle? Veux-tu chercher encore sa mort et la tienne? -Tristan, aie pitié de la reine, laisse-la à son repos! - ---Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don: cachez-moi à Lidan, portez-lui -mon message et faites que je la revoie une fois, une seule fois.» - -Dinas répondit: - -«J'ai pitié de ma dame, et je ne veux faire ton message que si je sais -qu'elle t'est restée chère par-dessus toutes les femmes. - ---Ah! sire, dites-lui qu'elle m'est restée chère par-dessus toutes -les femmes, et ce sera vérité. - ---Or donc, suis-moi, Tristan; je t'aiderai en ton besoin.» - -A Lidan, le sénéchal hébergea Tristan, Gorvenal, Kaherdin et son écuyer, -et quand Tristan lui eut conté de point en point l'aventure de sa vie, -Dinas s'en fut à Tintagel pour s'enquérir des nouvelles de la cour. Il -apprit qu'à trois jours de là, la reine Iseut, le roi Marc, toute sa -mesnie, tous ses écuyers et tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour -s'établir au château de la Blanche-Lande, où de grandes chasses étaient -préparées. Alors Tristan confia au sénéchal son anneau de jaspe vert et -le message qu'il devait redire à la reine. - - - - -XVII - -DINAS DE LIDAN - - Bele amie, si est de nus: - Ne vus sans mei, ne jo sans vus. - - (_Marie de France._) - - -Dinas retourna donc à Tintagel, monta les degrés et entra dans la salle. -Sous le dais, le roi Marc et Iseut la Blonde étaient assis à -l'échiquier. Dinas prit place sur un escabeau près de la reine, comme -pour observer son jeu, et par deux fois, feignant de lui désigner les -pièces, il posa sa main sur l'échiquier: à la seconde fois, Iseut -reconnut à son doigt l'anneau de jaspe. Alors, elle eut assez joué. Elle -heurta légèrement le bras de Dinas, en telle guise que plusieurs -paonnets tombèrent en désordre. - -«Voyez, sénéchal, dit-elle, vous avez troublé mon jeu, et de telle sorte -que je ne saurais le reprendre.» - -Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa chambre, et fait venir -le sénéchal auprès d'elle: - -«Ami, vous êtes messager de Tristan? - ---Oui, reine, il est à Lidan, caché dans mon château. - ---Est-il vrai qu'il ait pris femme en Bretagne? - ---Reine, on vous a dit vérité. Mais il assure qu'il ne vous a point -trahie; que pas un seul jour il n'a cessé de vous chérir par-dessus -toutes les femmes; qu'il mourra s'il ne vous revoit, une fois seulement: -il vous semont d'y consentir, par la promesse que vous lui fîtes le -dernier jour où il vous parla.» - -La reine se tut quelque temps, songeant à l'autre Iseut. Enfin, elle -répondit: - -«Oui, au dernier jour où il me parla, j'ai dit, il m'en souvient: «Si -jamais je revois l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort château, ni -défense royale ne m'empêcheront de faire la volonté de mon ami, que ce -soit sagesse ou folie...» - ---Reine, à deux jours d'ici la cour doit quitter Tintagel pour gagner la -Blanche-Lande; Tristan vous mande qu'il sera caché sur la route, dans un -fourré d'épines. Il vous mande que vous le preniez en pitié. - ---Je l'ai dit: ni tour, ni fort château, ni défense royale ne -m'empêcheront de faire la volonté de mon ami.» - -Le surlendemain, tandis que toute la cour de Marc s'apprêtait au départ -de Tintagel, Tristan et Gorvenal, Kaherdin et son écuyer revêtirent le -haubert, prirent leurs épées et leurs écus, et par des chemins secrets -se mirent à la voie vers le lieu désigné. A travers la forêt, deux -routes conduisaient vers la Blanche-Lande: l'une belle et bien ferrée, -par où devait passer le cortège, l'autre pierreuse et abandonnée. -Tristan et Kaherdin apostèrent sur celle-ci leurs deux écuyers; ils les -attendraient en ce lieu, gardant leurs chevaux et leurs écus. Eux-mêmes -se glissèrent sous bois et se cachèrent dans un fourré. Devant ce -fourré, sur la route, Tristan déposa une branche de coudrier où -s'enlaçait un brin de chèvrefeuille. - -Bientôt le cortège apparaît sur la route. C'est d'abord la troupe du roi -Marc. Viennent en belle ordonnance les fourriers et les maréchaux, les -queux et les échansons, viennent les chapelains, viennent les valets de -chiens menant lévriers et brachets, puis les fauconniers portant les -oiseaux sur le poing gauche, puis les veneurs, puis les chevaliers et -les barons; ils vont leur petit train, bien arrangés deux par deux, et -il fait beau les voir, richement montés sur chevaux harnachés de -velours semé d'orfèvrerie. Puis le roi Marc passa et Kaherdin -s'émerveillait de voir ses privés autour de lui, deux de-çà et deux -de-là, habillés tous de drap d'or ou d'écarlate. - -Alors s'avance le cortège de la reine. Les lavandières et les -chambrières viennent en tête, ensuite les femmes et les filles des -barons et des comtes. Elles passent une à une; un jeune chevalier -escorte chacune d'elles. Enfin approche un palefroi monté par la plus -belle que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux: elle est bien faite de -corps et de visage, les hanches un peu basses, les sourcils bien tracés, -les yeux riants, les dents menues; une robe de rouge samit la couvre; un -mince chapelet d'or et de pierreries pare son front poli. - -«C'est la reine, dit Kaherdin à voix basse. - ---La reine? dit Tristan; non, c'est Camille, sa servante.» - -Alors s'en vient, sur un palefroi vair, une autre demoiselle plus -blanche que neige en février, plus vermeille que rose; ses yeux clairs -frémissent comme l'étoile dans la fontaine. - -«Or, je la vois, c'est la reine! dit Kaherdin. - ---Eh! non, dit Tristan, c'est Brangien la Fidèle.» - -Mais la route s'éclaira tout à coup, comme si le soleil ruisselait -soudain à travers les feuillages des grands arbres, et Iseut la Blonde -apparut. Le duc Andret, que Dieu honnisse! chevauchait à sa droite. - -A cet instant, partirent du fourré d'épines des chants de fauvettes et -d'alouettes, et Tristan mettait en ces mélodies toute sa tendresse. La -reine a compris le message de son ami. Elle remarque sur le sol la -branche de coudrier où le chèvrefeuille s'enlace fortement, et songe en -son coeur: «Ainsi va de nous, ami; ni vous sans moi, ni moi sans -vous.» Elle arrête son palefroi, descend, vient vers une haquenée qui -portait une niche enrichie de pierreries; là, sur un tapis de pourpre, -était couché le chien Petit-Crû: elle le prend entre ses bras, le flatte -de la main, le caresse de son manteau d'hermine, lui fait mainte fête. -Puis, l'ayant replacé dans sa châsse, elle se tourne vers le fourré -d'épines et dit à voix haute: - -«Oiseaux de ce bois, qui m'avez réjouie de vos chansons, je vous prends -à louage. Tandis que mon seigneur Marc chevauchera jusqu'à la -Blanche-Lande, je veux séjourner dans mon château de Saint-Lubin. -Oiseaux, faites-moi cortège jusque-là; ce soir, je vous récompenserai -richement, comme de bons ménestrels.» - -Tristan retint ses paroles et se réjouit. Mais déjà Andret le Félon -s'inquiétait. Il remit la reine en selle et le cortège s'éloigna. - - -Or, écoutez une male aventure. Dans le temps où passait le cortège -royal, là-bas, sur la route où Gorvenal et l'écuyer de Kaherdin -gardaient les chevaux de leurs seigneurs, survint un chevalier en armes, -nommé Bleheri. Il reconnut de loin Gorvenal et l'écu de Tristan: -«Qu'ai-je vu? pensa-t-il; c'est Gorvenal et cet autre est Tristan -lui-même.» Il éperonna son cheval vers eux et cria: «Tristan!» Mais déjà -les deux écuyers avaient tourné bride et fuyaient. Bleheri, lancé à leur -poursuite répétait: - -«Tristan! arrête, je t'en conjure par ta prouesse!» - -Mais les écuyers ne se retournèrent pas. Alors Bleheri cria: - -«Tristan! arrête, je t'en conjure par le nom d'Iseut la Blonde!» - -Trois fois il conjura les fuyards par le nom d'Iseut la Blonde. -Vainement: ils disparurent, et Bleheri ne put atteindre qu'un de leurs -chevaux, qu'il emmena comme sa capture. Il parvint au château de -Saint-Lubin, au moment où la reine venait de s'y héberger. Et, l'ayant -trouvée seule, il lui dit: - -«Reine, Tristan est dans ce pays. Je l'ai vu sur la route abandonnée qui -vient de Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui ai crié de -s'arrêter, le conjurant au nom d'Iseut la Blonde; mais il avait pris -peur, il n'a pas osé m'attendre. - ---Beau sire, vous dites mensonge et folie: comment Tristan serait-il en -ce pays? Comment aurait-il fui devant vous? Comment ne se serait-il pas -arrêté, conjuré par mon nom? - ---Pourtant, dame, je l'ai vu, à telles enseignes que j'ai pris l'un de -ses chevaux. Voyez-le tout harnaché, là-bas, sur l'aire.» - -Mais Bleheri vit Iseut courroucée. Il en eut deuil, car il aimait -Tristan et la reine. Il la quitta, regrettant d'avoir parlé. - -Alors, Iseut pleura et dit: «Malheureuse! j'ai trop vécu, puisque j'ai -vu le jour où Tristan me raille et me honnit! Jadis, conjuré par mon -nom, quel ennemi n'aurait-il pas affronté? Il est hardi de son corps; -s'il a fui devant Bleheri, s'il n'a pas daigné s'arrêter au nom de son -amie, ah! c'est que l'autre Iseut le possède! Pourquoi est-il revenu? Il -m'avait trahie, il a voulu me honnir par surcroît! N'avait-il pas assez -de mes tourments anciens? Qu'il s'en retourne donc, honni à son -tour, vers Iseut aux Blanches Mains!» - -Elle appela Perinis le Fidèle, et lui redit les nouvelles que Bleheri -lui avait portées. Elle ajouta: - -«Ami, cherche Tristan sur la route abandonnée qui va de Tintagel à -Saint-Lubin. Tu lui diras que je ne le salue pas, et qu'il ne soit pas -si hardi que d'oser approcher de moi, car je le ferais chasser par les -sergents et les valets.» - -Perinis se mit en quête, tant qu'il trouva Tristan et Kaherdin. Il leur -fit le message de la reine. - -«Frère, s'écria Tristan, qu'as-tu dit? Comment aurais-je fui devant -Bleheri, puisque, tu le vois, nous n'avons pas même nos chevaux? -Gorvenal les gardait, nous ne l'avons pas retrouvé au lieu désigné, et -nous le cherchons encore.» - -A cet instant revinrent Gorvenal et l'écuyer de Kaherdin: ils -confessèrent leur aventure. - -«Perinis, beau doux ami, dit Tristan, retourne en hâte vers ta dame. -Dis-lui que je lui envoie salut et amour, que je n'ai pas failli à la -loyauté que je lui dois, qu'elle m'est chère par-dessus toutes les -femmes; dis-lui qu'elle te renvoie vers moi me porter sa merci: -j'attendrai ici que tu reviennes.» - -Perinis retourna donc vers la reine et lui redit ce qu'il avait vu et -entendu. Mais elle ne le crut pas: - -«Ah! Perinis, tu étais mon privé et mon fidèle, et mon père t'avait -destiné, tout enfant, à me servir. Mais Tristan l'enchanteur t'a gagné -par ses mensonges et ses présents. Toi aussi, tu m'as trahie; va-t'en!» - -Perinis s'agenouilla devant elle: - -«Dame, j'entends paroles dures. Jamais je n'eus telle peine en ma vie. -Mais peu me chaut de moi: j'ai deuil pour vous, dame, qui faites outrage -à mon seigneur Tristan, et qui trop tard en aurez regret. - ---Va-t'en, je ne te crois pas! Toi aussi, Perinis, Perinis le Fidèle, tu -m'as trahie!» - -Tristan attendit longtemps que Perinis lui portât le pardon de la reine. -Perinis ne vint pas. - - -Au matin, Tristan s'atourne d'une grande chape en lambeaux. Il peint par -places son visage de vermillon et de brou de noix, en sorte qu'il -ressemble à un malade rongé par la lèpre. Il prend en ses mains un -hanap de bois veiné à recueillir les aumônes et une crécelle de ladre. - -Il entre dans les rues de Saint-Lubin, et, muant sa voix, mendie à tous -venants. Pourra-t-il seulement apercevoir la reine? - -Elle sort enfin du château; Brangien et ses femmes, ses valets et ses -sergents l'accompagnent. Elle prend la voie qui mène à l'église. Le -lépreux suit les valets, fait sonner sa crécelle, supplie à voix -dolente: - -«Reine, faites-moi quelque bien; vous ne savez pas comme je suis -besogneux!» - -A son beau corps, à sa stature, Iseut l'a reconnu. Elle frémit toute, -mais ne daigne baisser son regard vers lui. Le lépreux l'implore, et -c'était pitié de l'ouïr; il se traîne après elle: - -«Reine, si j'ose approcher de vous, ne vous courroucez pas; ayez merci -de moi, je l'ai bien mérité!» - -Mais la reine appelle les valets et les sergents: - -«Chassez ce ladre!» leur dit-elle. - -Les valets le repoussent, le frappent. Il leur résiste et s'écrie: - -«Reine, ayez pitié!» - -Alors Iseut éclata de rire. Son rire sonnait encore quand elle -entra dans l'église. Quand il l'entendit rire, le lépreux s'en alla. La -reine fit quelques pas dans la nef du moutier; puis ses membres -fléchirent; elle tomba sur les genoux, la tête contre le sol, les bras -en croix. - - -Le même jour, Tristan prit congé de Dinas, à tel déconfort qu'il -semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne. - -Hélas! bientôt la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan -que Tristan était parti à tel deuil, elle se prit à croire que Perinis -lui avait dit vérité; que Tristan n'avait pas fui, conjuré par son nom; -qu'elle l'avait chassé à grand tort. «Quoi! pensait-elle, je vous ai -chassé, vous, Tristan, ami! Vous me haïssez désormais, et jamais je ne -vous reverrai. Jamais vous n'apprendrez seulement mon repentir, ni quel -châtiment je veux m'imposer et vous offrir comme un gage menu de mon -remords!» - -De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde -revêtit un cilice et le porta contre sa chair. - - - - -XVIII - -TRISTAN FOU - - El beivre fu la nostre mort. - - (_Thomas._) - - -Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le duc Hoël et sa femme Iseut aux -Blanches Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut la Blonde l'avait -chassé: rien ne lui était plus. Longuement il languit loin d'elle; puis -un jour il songea qu'il voulait la revoir, dût-elle le faire encore -battre vilement par ses sergents et ses valets. Loin d'elle, il savait -sa mort sûre et prochaine; plutôt mourir d'un coup que lentement, chaque -jour. Qui vit à douleur est tel qu'un mort. Tristan désire la mort, il -veut la mort: mais que la reine apprenne du moins qu'il a péri pour -l'amour d'elle; qu'elle l'apprenne, il mourra plus doucement. - -Il partit de Carhaix sans avertir personne, ni ses parents, ni ses -amis, ni même Kaherdin, son cher compagnon. Il partit misérablement -vêtu, à pied: car nul ne prend garde aux pauvres truands qui cheminent -sur les grandes routes. Il marcha tant qu'il atteignit le rivage de la -mer. - -Au port, une grande nef marchande appareillait: déjà les mariniers -halaient la voile et levaient l'ancre pour cingler vers la haute mer. - -«Dieu vous garde, seigneurs, et puissiez-vous naviguer heureusement! -Vers quelle terre irez-vous? - ---Vers Tintagel. - ---Vers Tintagel! Ah! seigneurs, emmenez-moi!» - -Il s'embarque. Un vent propice gonfle la voile, la nef court sur les -vagues. Cinq nuits et cinq jours elle vogua droit vers la Cornouailles, -et le sixième jour jeta l'ancre dans le port de Tintagel. - -Au delà du port, le château se dressait sur la mer, bien clos de toutes -parts: on n'y pouvait entrer que par une seule porte de fer, et deux -prud'hommes la gardaient jour et nuit. Comment y pénétrer? - -Tristan descendit de la nef et s'assit sur le rivage. Il apprit d'un -homme qui passait que Marc était au château et qu'il venait d'y -tenir une grande cour. - -«Mais où est la reine? et Brangien, sa belle servante? - ---Elles sont aussi à Tintagel, et récemment je les ai vues: la reine -Iseut semblait triste, comme à son ordinaire.» - -Au nom d'Iseut, Tristan soupira et songea que, ni par ruse, ni par -prouesse, il ne réussirait à revoir son amie: car le roi Marc le -tuerait... - -«Mais qu'importe qu'il me tue? Iseut, ne dois-je pas mourir pour l'amour -de vous? Et que fais-je chaque jour, sinon mourir? Mais vous pourtant, -Iseut, si vous me saviez ici, daigneriez-vous seulement parler à votre -ami? Ne me feriez-vous pas chasser par vos sergents? Oui, je veux tenter -une ruse... Je me déguiserai comme un fou, et cette folie sera grande -sagesse. Tel me tiendra pour assoti qui sera moins sage que moi, tel me -croira fou qui aura plus fou dans sa maison.» - -Un pêcheur s'en venait, vêtu d'une gonelle de bure velue, à grand -chaperon. Tristan le voit, lui fait un signe, le prend à l'écart: - -«Ami, veux-tu troquer tes draps contre les miens? Donne-moi ta cotte, -qui me plaît fort.» - -Le pêcheur regarda les vêtements de Tristan, les trouva meilleurs -que les siens, les prit aussitôt et s'en alla bien vite, heureux de -l'échange. - -Alors Tristan tondit sa belle chevelure blonde, au ras de la tête, en y -dessinant une croix. Il enduisit sa face d'une liqueur faite d'une herbe -magique apportée de son pays, et aussitôt sa couleur et l'aspect de son -visage muèrent si étrangement que nul homme au monde n'aurait pu le -reconnaître. Il arracha d'une haie une pousse de châtaignier, s'en fit -une massue, et la pendit à son cou; les pieds nus, il marcha droit vers -le château. - -Le portier crut qu'assurément il était fou, et lui dit: - -«Approchez; où donc êtes-vous resté si longtemps?» - -Tristan contrefit sa voix et répondit: - -«Aux noces de l'abbé du Mont, qui est de mes amis. Il a épousé une -abbesse, une grosse dame voilée. De Besançon jusqu'au Mont, tous les -prêtres, abbés, moines et clercs ordonnés ont été mandés à ces -épousailles: et tous sur la lande, portant bâtons et crosses, sautent, -jouent et dansent à l'ombre des grands arbres. Mais je les ai quittés -pour venir ici: car je dois aujourd'hui servir à la table du roi.» - -Le portier lui dit: - -«Entrez donc seigneur, fils d'Urgan le Velu; vous êtes grand et velu -comme lui, et vous ressemblez assez à votre père.» - -Quand il entra dans le bourg, jouant de sa massue, valets et écuyers -s'amassèrent sur son passage, le pourchassant comme un loup: - -«Voyez le fol! hu! hu! et hu!» - -Ils lui lancent des pierres, l'assaillent de leurs bâtons; mais il leur -tient tête en gambadant et se laisse faire: si on l'attaque à sa gauche, -il se retourne et frappe à sa droite. - -Au milieu des rires et des huées, traînant après lui la foule ameutée, -il parvint au seuil de la porte où, sous le dais, aux côtés de la reine, -le roi Marc était assis. Il approcha de la porte, pendit la massue à son -cou et entra. Le roi le vit, et dit: - -«Voilà un bon compagnon; faites-le approcher.» - -On l'amène, la massue au cou: - -«Ami, soyez le bienvenu!» - -Tristan répondit, de sa voix étrangement contrefaite: - -«Sire, bon et noble entre tous les rois, je le savais, qu'à votre vue -mon coeur se fondrait de tendresse. Dieu vous protège, beau sire! - ---Ami, qu'êtes-vous venu quérir céans? - ---Iseut, que j'ai tant aimée. J'ai une soeur que je vous amène, la -très belle Brunehaut. La reine vous ennuie, essayez de celle-ci: faisons -l'échange, je vous donne ma soeur, baillez-moi Iseut, je la prendrai -et vous servirai par amour.» - -Le roi s'en rit et dit au fou: - -«Si je te donne la reine, qu'en voudras-tu faire? Où l'emmèneras-tu? - ---Là-haut, entre le ciel et la nue, dans ma belle maison de verre. Le -soleil la traverse de ses rayons, les vents ne peuvent l'ébranler; j'y -porterai la reine en une chambre de cristal, toute fleurie de roses, -toute lumineuse au matin quand le soleil la frappe.» - -Le roi et ses barons se dirent entre eux: - -«Voilà un bon fou, habile en paroles!» - -Il s'était assis sur un tapis et regardait tendrement Iseut. - -«Ami, lui dit Marc, d'où te vient l'espoir que ma dame prendra garde à -un fou hideux comme toi? - ---Sire, j'y ai bien droit; j'ai accompli pour elle maint travail, et -c'est par elle que je suis devenu fou. - ---Qui donc es-tu? - ---Je suis Tristan, celui qui a tant aimé la reine, et qui l'aimera -jusqu'à la mort.» - -A ce nom, Iseut soupira, changea de couleur, et courroucée lui dit: - -«Va-t'en! Qui t'a fait entrer céans? Va-t'en, mauvais fou! - -Le fou remarqua sa colère et dit: - -«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du jour où, navré par l'épée -empoisonnée du Morholt, emportant ma harpe sur la mer, j'ai été poussé -vers vos rivages? Vous m'avez guéri. Ne vous en souvient-il plus, -reine?» - -Iseut répondit: - -«Va-t'en d'ici, fou, ni tes jeux ne me plaisent, ni toi.» - -Aussitôt le fou se retourna vers les barons, les chassa vers la porte en -criant: - -«Folles gens, hors d'ici! Laissez-moi seul tenir conseil avec Iseut; car -je suis venu céans pour l'aimer.» - -Le roi s'en rit, Iseut rougit: - -«Sire, chassez ce fou!» - -Mais le fou reprit de sa voix étrange: - -«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du grand dragon que j'ai occis en -votre terre? J'ai caché sa langue dans ma chausse, et, tout brûlé -par son venin, je suis tombé près du marécage. J'étais alors un -merveilleux chevalier!... et j'attendais la mort, quand vous m'avez -secouru.» - -Iseut répond: - -«Tais-toi, tu fais injure aux chevaliers, car tu n'es qu'un fou de -naissance. Maudits soient les mariniers qui t'apportèrent ici, au lieu -de te jeter dans la mer!» - -Le fou éclata de rire et poursuivit: - -«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du bain où vous vouliez me tuer de -mon épée? et du conte du cheveu d'or qui vous apaisa? et comment je vous -ai défendue contre le sénéchal couard? - ---Taisez-vous, méchant conteur! Pourquoi venez-vous ici débiter vos -songeries? Vous étiez ivre hier soir, sans doute, et l'ivresse vous a -donné ces rêves. - ---C'est vrai, je suis ivre, et de telle boisson que jamais cette ivresse -ne se dissipera. Reine Iseut, ne vous souvient-il pas de ce jour si -beau, si chaud sur la haute mer? Vous aviez soif, ne vous en souvient-il -pas, fille de roi? Nous bûmes tous deux au même hanap. Depuis, j'ai -toujours été ivre et d'une mauvaise ivresse...» - -Quand Iseut entendit ces paroles qu'elle seule pouvait comprendre, elle -se cacha la tête dans son manteau, se leva et voulut s'en aller. -Mais le roi la retint par sa chape d'hermine et la fit rasseoir à ses -côtés: - -«Attendez un peu, Iseut amie, que nous entendions ces folies jusqu'au -bout. Fou, quel métier sais-tu faire? - ---J'ai servi des rois et des comtes. - ---En vérité, sais-tu chasser aux chiens? aux oiseaux? - ---Certes, quand il me plaît de chasser en forêt, je sais prendre, avec -mes lévriers, les grues qui volent dans les nuées; avec mes limiers, les -cygnes, les oies bises ou blanches, les pigeons sauvages; avec mon arc, -les plongeons et les butors!» - -Tous s'en rirent bonnement, et le roi demanda: - -«Et que prends-tu, frère, quand tu chasses au gibier de rivière? - ---Je prends tout ce que je trouve; avec mes autours, les loups des bois -et les grands ours; avec mes gerfauts, les sangliers; avec mes faucons, -les chevreuils et les daims; les renards, avec mes éperviers; les -lièvres, avec mes émerillons. Et quand je rentre chez qui m'héberge, je -sais bien jouer de la massue, partager les tisons entre les écuyers, -accorder ma harpe et chanter en musique, et aimer les reines, et -jeter par les ruisseaux des copeaux bien taillés. En vérité ne suis-je -pas bon ménestrel? Aujourd'hui, vous avez vu comme je sais m'escrimer du -bâton.» - -Et il frappe de sa massue autour de lui. - -«Allez-vous en d'ici, crie-t-il, seigneurs cornouaillais! Pourquoi -rester encore? N'avez-vous pas déjà mangé? N'êtes-vous pas repus?» - -Le roi, s'étant diverti du fou, demanda son destrier et ses faucons et -emmena en chasse chevaliers et écuyers. - -«Sire, lui dit Iseut, je me sens lasse et dolente. Permettez que j'aille -reposer dans ma chambre; je ne puis écouter plus longtemps ces folies.» - -Elle se retira toute pensive en sa chambre, s'assit sur son lit et mena -grand deuil: - -«Chétive! pourquoi suis-je née? J'ai le coeur lourd et marri. -Brangien, chère soeur, ma vie est si âpre et si dure que mieux me -vaudrait la mort! Il y a là un fou, tondu en croix, venu céans à la male -heure: ce fou, ce jongleur est enchanteur ou devin, car il sait de point -en point mon être et ma vie; il sait des choses que nul ne sait hormis -vous, moi et Tristan; il les sait, le truand, par enchantement et -sortilège.» - -Brangien répondit: - -«Ne serait-ce pas Tristan lui-même? - ---Non, car Tristan est beau et le meilleur des chevaliers; mais cet -homme est hideux et contrefait. Maudit soit-il de Dieu! maudite soit -l'heure où il est né, et maudite la nef qui l'apporta, au lieu de le -noyer là dehors, sous les vagues profondes! - ---Apaisez-vous, dame, dit Brangien. Vous savez trop bien, aujourd'hui, -maudire et excommunier. Où donc avez-vous appris tel métier? Mais -peut-être cet homme serait-il le messager de Tristan? - ---Je ne crois pas, je ne l'ai pas reconnu. Mais allez le trouver, belle -amie, parlez-lui, voyez si vous le reconnaîtrez.» - -Brangien s'en fut vers la salle où le fou, assis sur un banc, était seul -resté. Tristan la reconnut, laissa tomber sa massue et lui dit: - -«Brangien, franche Brangien, je vous conjure par Dieu, ayez pitié de -moi! - ---Vilain fou, quel diable vous a enseigné mon nom? - ---Belle, dès longtemps je l'ai appris! Par mon chef, qui naguère fut -blond, si la raison s'est enfuie de cette tête, c'est vous, belle, qui -en êtes cause. N'est-ce pas vous qui deviez garder le breuvage que -je bus sur la haute mer? J'en bus à la grande chaleur, dans un hanap -d'argent, et je le tendis à Iseut. Vous seule l'avez su, belle; ne vous -en souvient-il plus? - ---Non!» répondit Brangien, et, toute troublée, elle se rejeta vers la -chambre d'Iseut; mais le fou se précipita derrière elle, criant: -«Pitié!» - -Il entre, il voit Iseut, s'élance vers elle, les bras tendus, veut la -serrer sur sa poitrine; mais, honteuse, mouillée d'une sueur d'angoisse, -elle se rejette en arrière, l'esquive, et, voyant qu'elle évite son -approche, Tristan tremble de vergogne et de colère, se recule vers la -paroi, près de la porte; et de sa voix toujours contrefaite: - -«Certes, dit-il, j'ai vécu trop longtemps, puisque j'ai vu le jour où -Iseut me repousse, ne daigne m'aimer, me tient pour vil! Ah! Iseut, qui -bien aime, tard oublie! Iseut, c'est une chose belle et précieuse qu'une -source abondante qui s'épanche et court à flots larges et clairs: le -jour où elle se dessèche, elle ne vaut plus rien: tel un amour qui -tarit.» - -Iseut répondit: - -«Frère, je vous regarde, je doute, je tremble, je ne sais, je ne -reconnais pas Tristan. - ---Reine Iseut, je suis Tristan, celui qui vous a tant aimée. Ne -vous souvient-il pas du nain qui sema la farine entre nos lits? et du -bond que je fis et du sang qui coula de ma blessure? et du présent que -je vous adressai, le chien Petit-Crû au grelot magique? Ne vous -souvient-il pas des morceaux de bois bien taillés que je jetais au -ruisseau?» - -Iseut le regarde, soupire, ne sait que dire et que croire, voit bien -qu'il sait toutes choses, mais ce serait folie d'avouer qu'il est -Tristan; et Tristan lui dit: - -«Dame reine, je sais bien que vous vous êtes retirée de moi et je vous -accuse de trahison. J'ai connu, pourtant, belle, des jours où vous -m'aimiez d'amour. C'était dans la forêt profonde, sous la loge de -feuillage. Vous souvient-il encore du jour où je vous donnai mon bon -chien Husdent? Ah! celui-là m'a toujours aimé, et pour moi il quitterait -Iseut la Blonde. Où est-il? Qu'en avez-vous fait? Lui, du moins, il me -reconnaîtrait. - ---Il vous reconnaîtrait? Vous dites folie; car, depuis que Tristan est -parti, il reste là-bas, couché dans sa niche, et s'élance contre tout -homme qui s'approche de lui. Brangien, amenez-le moi.» - -Brangien l'amène. - -«Viens çà, Husdent, dit Tristan; tu étais à moi, je te reprends.» - -Quand Husdent entend sa voix, il fait voler sa laisse des mains de -Brangien, court à son maître, se roule à ses pieds, lèche ses mains, -aboie de joie. - -«Husdent, s'écrie le fou, bénie soit, Husdent, la peine que j'ai mise à -te nourrir! Tu m'as fait meilleur accueil que celle que j'aimais tant. -Elle ne veut pas me reconnaître: reconnaîtra-t-elle seulement cet anneau -qu'elle me donna jadis, avec des pleurs et des baisers, au jour de la -séparation? Ce petit anneau de jaspe ne m'a guère quitté: souvent je lui -ai demandé conseil dans mes tourments, souvent j'ai mouillé ce jaspe -vert de mes larmes chaudes.» - -Iseut a vu l'anneau. Elle ouvre ses bras tout grands: - -«Me voici! Prends-moi, Tristan!» - -Alors Tristan cessa de contrefaire sa voix: - -«Amie, comment m'as-tu si longtemps pu méconnaître, plus longtemps que -ce chien? Qu'importe cet anneau? Ne sens-tu pas qu'il m'aurait été plus -doux d'être reconnu au seul rappel de nos amours passées? Qu'importe le -son de ma voix? C'est le son de mon coeur que tu devais entendre. - ---Ami, dit Iseut, peut-être l'ai-je entendu plus tôt que tu ne -penses; mais nous sommes enveloppés de ruses: devais-je comme ce chien -suivre mon désir, au risque de te faire prendre et tuer sous mes yeux? -Je me gardais et je te gardais. Ni le rappel de ta vie passée, ni le son -de ta voix, ni cet anneau même ne me prouvent rien, car ce peuvent être -les jeux méchants d'un enchanteur. Je me rends pourtant, à la vue de -l'anneau: n'ai-je pas juré que, sitôt que je le reverrais, dussé-je me -perdre, je ferais toujours ce que tu me manderais, que ce fût sagesse ou -folie? Sagesse ou folie, me voici; prends-moi, Tristan!» - -Elle tomba pâmée sur la poitrine de son ami. Quand elle revint à elle, -Tristan la tenait embrassée et baisait ses yeux et sa face. Il entre -avec elle sous la courtine. Entre ses bras il tient la reine. - -Pour s'amuser du fou, les valets l'hébergèrent sous les degrés de la -salle, comme un chien dans un chenil. Il endurait doucement leurs -railleries et leurs coups, car parfois, reprenant sa forme et sa beauté, -il passait de son taudis à la chambre de la reine. - -Mais, après quelques jours écoulés, deux chambrières soupçonnèrent la -fraude; elles avertirent Andret, qui aposta devant les chambres des -femmes trois espions bien armés. Quand Tristan voulut franchir la porte: - -«Arrière, fou, crièrent-ils, retourne te coucher sur ta botte de paille! - ---Eh quoi, beaux seigneurs, dit le fou, ne faut-il pas que j'aille ce -soir embrasser la reine? Ne savez-vous pas qu'elle m'aime et qu'elle -m'attend?» - -Tristan brandit sa massue; ils eurent peur et le laissèrent entrer. Il -prit Iseut entre ses bras: - -«Amie, il me faut fuir déjà, car bientôt je serais découvert. Il me faut -fuir et jamais sans doute je ne reviendrai. Ma mort est prochaine: loin -de vous, je mourrai de mon désir. - ---Ami, ferme tes bras et accole-moi si étroitement que, dans cet -embrassement, nos deux coeurs se rompent et nos âmes s'en aillent! -Emmène-moi au pays fortuné dont tu parlais jadis: au pays dont nul ne -retourne, où des musiciens insignes chantent des chants sans fin. -Emmène-moi! - ---Oui, je t'emmènerai au pays fortuné des Vivants. Le temps approche; -n'avons-nous pas bu déjà toute misère et toute joie? Le temps approche; -quand il sera tout accompli, si je t'appelle, Iseut, viendras-tu? - ---Ami, appelle-moi! tu le sais, que je viendrai! - ---Amie! que Dieu t'en récompense!» - -Lorsqu'il franchit le seuil, les espions se jetèrent contre lui. Mais le -fou éclata de rire, fit tourner sa massue, et dit: - -«Vous me chassez, beaux seigneurs; à quoi bon? Je n'ai plus que faire -céans, puisque ma dame m'envoie au loin préparer la maison claire que je -lui ai promise, la maison de cristal, fleurie de roses, lumineuse au -matin quand reluit le soleil! - ---Va-t'en donc, fou, à la male heure!» - -Les valets s'écartèrent, et le fou, sans se hâter, s'en fut en dansant. - - - - -XIX - -LA MORT - - Amor condusse noi ad una morte. - - (_Dante_, Inf., _ch. V_.) - - -A peine était-il revenu en Petite-Bretagne, à Carhaix, il advint que -Tristan, pour porter aide à son cher compagnon Kaherdin, guerroya un -baron nommé Bedalis. Il tomba dans une embuscade dressée par Bedalis et -ses frères. Tristan tua les sept frères. Mais lui-même fut blessé d'un -coup de lance, et la lance était empoisonnée. - -Il revint à grand'peine jusqu'au château de Carhaix et fit appareiller -ses plaies. Les médecins vinrent en nombre, mais nul ne sut le guérir du -venin, car ils ne le découvrirent même pas. Ils ne surent faire aucun -emplâtre pour attirer le poison au dehors; vainement ils battent et -broient leurs racines, cueillent des herbes, composent des breuvages: -Tristan ne fait qu'empirer, le venin s'épand par son corps, il blêmit et -ses os commencent à se découvrir. - -Il sentit que sa vie se perdait, il comprit qu'il fallait mourir. -Alors, il voulut revoir Iseut la Blonde. Mais comment aller vers elle? -Il est si faible que la mer le tuerait; et si même il parvenait en -Cornouailles, comment y échapper à ses ennemis? Il se lamente, le venin -l'angoisse, il attend la mort. - -Il manda Kaherdin en secret pour lui découvrir sa douleur, car tous deux -s'aimaient de loyal amour. Il voulut que personne ne restât dans sa -chambre, hormis Kaherdin, et même que nul ne se tînt dans les salles -voisines. Iseut, sa femme, s'émerveilla en son coeur de cette étrange -volonté. Elle en fut toute effrayée et voulut entendre l'entretien. Elle -vint s'appuyer en dehors de la chambre, contre la paroi qui touchait au -lit de Tristan. Elle écoute; un de ses fidèles, pour que nul ne la -surprenne, guette au dehors. - -Tristan rassemble ses forces, se redresse, s'appuie contre la muraille, -Kaherdin s'assied près de lui, et tous deux pleurent ensemble, -tendrement. Ils pleurent leur bon compagnonnage d'armes, si tôt rompu, -leur grande amitié et leurs amours; et l'un se lamente sur l'autre. - -«Beau doux ami, dit Tristan, je suis sur une terre étrangère, où je n'ai -ni parent, ni ami, vous seul excepté; vous seul, en cette contrée, -m'avez donné joie et consolation. Je perds ma vie, je voudrais revoir -Iseut la Blonde. Mais comment, par quelle ruse lui faire connaître mon -besoin? Ah! si je savais un messager qui voulût aller vers elle, elle -viendrait, tant elle m'aime! Kaherdin, beau compagnon, par notre amitié, -par la noblesse de votre coeur, par notre compagnonnage, je vous en -requiers: tentez pour moi cette aventure, et si vous emportez mon -message, je deviendrai votre homme-lige et vous aimerai par-dessus tous -les hommes.» - -Kaherdin voit Tristan pleurer, se déconforter, se plaindre; son coeur -s'amollit de tendresse; il répond doucement, par amour: - -«Beau compagnon, ne pleurez plus; je ferai tout votre désir. Certes, -ami, pour l'amour de vous je me mettrais en aventure de mort. Nulle -détresse, nulle angoisse ne m'empêchera de faire selon mon pouvoir. -Dites ce que vous voulez mander à la reine, et je fais mes apprêts.» - -Tristan répondit: - -«Ami, soyez remercié! Or, écoutez ma prière. Prenez cet anneau: c'est -une enseigne entre elle et moi. Et quand vous arriverez en sa -terre, faites-vous passer à la cour pour un marchand. Présentez-lui des -étoffes de soie, faites qu'elle voie cet anneau: aussitôt elle cherchera -une ruse pour vous parler en secret. Alors dites-lui que mon coeur la -salue; que, seule, elle peut me porter réconfort; dites-lui que, si elle -ne vient pas, je meurs; dites-lui qu'il lui souvienne de nos plaisirs -passés, et des grandes peines, et des grandes tristesses, et des joies, -et des douceurs de notre amour loyal et tendre; qu'il lui souvienne du -breuvage que nous bûmes ensemble sur la mer; ah! c'est notre mort que -nous avons bue! Qu'il lui souvienne du serment que je lui fis de n'aimer -jamais qu'elle: j'ai tenu cette promesse!» - -Derrière la paroi, Iseut aux Blanches Mains entendit ces paroles; elle -défaillit presque. - -«Hâtez-vous, compagnon, et revenez bientôt vers moi; si vous tardez, -vous ne me reverrez plus. Prenez un terme de quarante jours et ramenez -Iseut la Blonde. Cachez votre départ à votre soeur, ou dites que vous -allez quérir un médecin. Vous emmènerez ma belle nef; prenez avec vous -deux voiles, l'une blanche, l'autre noire. Si vous ramenez la reine -Iseut, dressez au retour la voile blanche; et si vous ne la ramenez pas, -cinglez avec la voile noire. Ami, je n'ai plus rien à vous dire: -que Dieu vous guide et vous ramène sain et sauf!» - -Il soupire, pleure et se lamente, et Kaherdin pleure pareillement, baise -Tristan et prend congé. - -Au premier vent il se mit en mer. Les mariniers halèrent les ancres, -dressèrent la voile, cinglèrent par un vent léger, et leur proue trancha -les vagues hautes et profondes. Ils emportaient de riches marchandises: -des draps de soie teints de couleurs rares, de la belle vaisselle de -Tours, des vins de Poitou, des gerfauts d'Espagne, et par cette ruse -Kaherdin pensait parvenir auprès d'Iseut. Huit jours et huit nuits, ils -fendirent les vagues et voguèrent à pleines voiles vers la Cornouailles. - -Colère de femme est chose redoutable, et que chacun s'en garde! Là où -une femme aura le plus aimé, là aussi elle se vengera le plus -cruellement. L'amour des femmes vient vite, et vite vient leur haine; et -leur inimitié, une fois venue, dure plus que l'amitié. Elles savent -tempérer l'amour, mais non la haine. Debout contre la paroi, Iseut aux -Blanches Mains avait entendu chaque parole. Elle avait tant aimé -Tristan!... Elle connaissait enfin son amour pour une autre. Elle retint -les choses entendues; si elle le peut un jour, comme elle se -vengera sur ce qu'elle aime le plus au monde! Pourtant, elle n'en fit -nul semblant, et dès qu'on rouvrit les portes, elle entra dans la -chambre de Tristan, et, cachant son courroux, continua de le servir et -de lui faire belle chère, ainsi qu'il sied à une amante. Elle lui -parlait doucement, le baisait sur les lèvres, et lui demandait si -Kaherdin reviendrait bientôt avec le médecin qui devait le guérir... -Mais toujours elle cherchait sa vengeance. - - -Kaherdin ne cessa de naviguer, tant qu'il jeta l'ancre dans le port de -Tintagel. Il prit sur son poing un grand autour, il prit un drap de -couleur rare, une coupe bien ciselée: il en fit présent au roi Marc et -lui demanda courtoisement sa sauvegarde et sa paix, afin qu'il pût -trafiquer en sa terre, sans craindre nul dommage de chambellan ni de -vicomte. Et le roi le lui octroya devant tous les hommes de son palais. - -Alors, Kaherdin offrit à la reine un fermail ouvré d'or fin: - -«Reine, dit-il, l'or en est bon», et, retirant de son doigt l'anneau de -Tristan, il le mit à côté du joyau. «Voyez, reine; l'or de ce fermail -est plus riche et pourtant l'or de cet anneau a bien son prix.» - -Quand Iseut reconnut l'anneau de jaspe vert, son coeur frémit et sa -couleur mua, et, redoutant ce qu'elle allait ouïr, elle attira Kaherdin -à l'écart, près d'une croisée, comme pour mieux voir et marchander -l'anneau. Kaherdin lui dit simplement: - -«Dame, Tristan est blessé d'une épée empoisonnée et va mourir. Il vous -mande que, seule, vous pouvez lui porter réconfort. Il vous rappelle les -grandes peines et les douleurs subies ensemble. Gardez cet anneau, il -vous le donne.» - -Iseut répondit, défaillante: - -«Ami, je vous suivrai. Demain, au matin, que votre nef soit prête à -l'appareillage.» - -Le lendemain, au matin, la reine dit qu'elle voulait chasser au faucon -et fit préparer ses chiens et ses oiseaux. Mais le duc Andret, qui -toujours guettait, l'accompagna. Quand ils furent aux champs, non loin -du rivage de la mer, un faisan s'enleva. Andret laissa aller un faucon -pour le prendre, mais le temps était clair et beau, le faucon s'essora -et disparut. - -«Voyez, sire Andret, dit la reine, le faucon s'est perché là-bas, au -port, sur le mât d'une nef que je ne connaissais pas. A qui est-elle? - ---Dame, fit Andret, c'est la nef de ce marchand de Bretagne qui hier -vous fit présent d'un fermail d'or. Allons-y reprendre notre faucon.» - -Kaherdin avait jeté une planche, comme un ponceau, de sa nef au rivage. -Il vint à la rencontre de la reine: - -«Dame, s'il vous plaisait, vous entreriez dans ma nef, et je vous -montrerais mes riches marchandises. - ---Volontiers, sire,» dit la reine. - -Elle descend de cheval, va droit à la planche, la traverse, entre dans -la nef. Andret veut la suivre, et s'engage sur la planche: mais -Kaherdin, debout sur le plat bord, le frappe de son aviron; Andret -trébuche et tombe dans la mer. Il veut se reprendre; Kaherdin le -refrappe à coups d'aviron et le rabat sous les eaux, et crie: - -«Meurs, traître! Voici ton salaire pour tout le mal que tu as fait -souffrir à Tristan et à la reine Iseut!» - -Ainsi Dieu vengea les amants des félons qui les avaient tant haïs! Tous -quatre sont morts: Guenelon, Gondoïne, Denoalen, Andret. - -L'ancre était relevée, le mât dressé, la voile tendue. Le vent frais du -matin bruissait dans les haubans et gonflait les toiles. Hors du port, -vers la haute mer toute blanche et lumineuse au loin sous les rais -du soleil, la nef s'élança. - -A Carhaix, Tristan languit. Il convoite la venue d'Iseut. Rien ne le -conforte plus, et, s'il vit encore, c'est qu'il l'attend. Chaque jour, -il envoyait au rivage, guetter si la nef revenait, et la couleur de sa -voile; nul autre désir ne lui tenait plus au coeur. Bientôt il se fit -porter sur la falaise de Penmarch, et, si longtemps que le soleil se -tenait encore à l'horizon, il regardait au loin la mer. - - -Écoutez, seigneurs, une aventure douloureuse, pitoyable à tous ceux qui -aiment. Déjà Iseut approchait; déjà la falaise de Penmarch surgissait au -loin, et la nef cinglait plus joyeuse. Un vent d'orage grandit tout à -coup, frappe droit contre la voile et fait tourner la nef sur elle-même. -Les mariniers courent au lof, et contre leur gré virent vent arrière. Le -vent fait rage, les vagues profondes s'émeuvent, l'air s'épaissit en -ténèbres, la mer noircit, la pluie s'abat en rafales. Haubans et -boulines se rompent, les mariniers baissent la voile et louvoient au gré -de l'onde et du vent; ils avaient, pour leur malheur, oublié de hisser à -bord la barque amarrée à la poupe et qui suivait le sillage de la -nef. Une vague la brise et l'emporte. - -Iseut s'écrie: - -«Hélas! chétive! Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir Tristan, -mon ami, une fois encore, une fois seulement; il veut que je sois noyée -en cette mer. Tristan, si je vous avais parlé une fois encore, je me -soucierais peu de mourir après. Ami, si je ne viens pas jusqu'à vous, -c'est que Dieu ne le veut pas, et c'est ma pire douleur. Ma mort ne -m'est rien: puisque Dieu le veut, je l'accepte; mais, ami, quand vous le -saurez, vous mourrez, je le sais bien. Notre amour est de telle guise -que vous ne pouvez mourir sans moi, ni moi sans vous. Je vois votre mort -devant moi en même temps que la mienne. Hélas! ami, j'ai failli à mon -désir: il était de mourir dans vos bras, d'être ensevelie dans votre -cercueil; mais nous y avons failli. Je vais mourir seule, et sans vous, -disparaître dans la mer. Peut-être vous ne saurez pas ma mort, vous -vivrez encore, attendant toujours que je vienne. Si Dieu le veut, vous -guérirez même... Ah! peut-être après moi vous aimerez une autre femme, -vous aimerez Iseut aux Blanches Mains! Je ne sais ce qui sera de vous: -pour moi, ami, si je vous savais mort, je ne vivrais guère après. -Que Dieu nous accorde, ami, ou que je vous guérisse, ou que nous -mourions tous deux d'une même angoisse!» - -Ainsi gémit la reine, tant que dura la tourmente. Mais après cinq jours, -l'orage s'apaisa. Au plus haut du mât Kaherdin hissa joyeusement la -voile blanche, afin que Tristan reconnût de plus loin sa couleur. Déjà -Kaherdin voit la Bretagne... Hélas! presque aussitôt le calme suivit la -tempête, la mer devint douce et toute plate, le vent cessa de gonfler la -voile, et les mariniers louvoyèrent vainement en amont et en aval, en -avant et en arrière. Au loin ils apercevaient la côte, mais la tempête -avait emporté leur barque, en sorte qu'ils ne pouvaient atterrir. A la -troisième nuit, Iseut songea qu'elle tenait en son giron la tête d'un -grand sanglier qui honnissait sa robe de sang, et connut par là qu'elle -ne reverrait plus son ami vivant. - -Tristan était trop faible désormais pour veiller encore sur la falaise -de Penmarch, et depuis de longs jours, enfermé loin du rivage, il -pleurait pour Iseut qui ne venait pas. Dolent et las, il se plaint, -soupire, s'agite; peu s'en faut qu'il ne meure de son désir. - -Enfin, le vent fraîchit et la voile blanche apparut. Alors, Iseut -aux Blanches Mains se vengea. - -Elle vient vers le lit de Tristan et dit: - -«Ami, Kaherdin arrive. J'ai vu sa nef en mer: elle avance à grand'peine; -pourtant je l'ai reconnue; puisse-t-il apporter ce qui doit vous -guérir!» - -Tristan tressaille: - -«Amie belle, vous êtes sûre que c'est sa nef? Or, dites-moi comment est -la voile. - ---Je l'ai bien vue, ils l'ont ouverte et dressée très haut, car ils ont -peu de vent. Sachez qu'elle est toute noire.» - -Tristan se tourna vers la muraille et dit: - -«Je ne puis retenir ma vie plus longtemps.» Il dit trois fois: «Iseut, -amie!» A la quatrième, il rendit l'âme. - -Alors, par la maison, pleurèrent les chevaliers, les compagnons de -Tristan. Ils l'ôtèrent de son lit, l'étendirent sur un riche tapis et -recouvrirent son corps d'un linceul. - - -Sur la mer, le vent s'était levé et frappait la voile en plein milieu. -Il poussa la nef jusqu'à la terre. Iseut la Blonde débarqua. Elle -entendit de grandes plaintes par les rues, et les cloches sonner aux -moutiers, aux chapelles. Elle demande aux gens du pays pourquoi ces -glas, pourquoi ces pleurs. - -Un vieillard lui dit: - -«Dame, nous avons une grande douleur. Tristan, le franc, le preux, est -mort. Il était large aux besoigneux, secourable aux souffrants. C'est le -pire désastre qui soit jamais tombé sur ce pays.» - -Iseut l'entend, elle ne peut dire une parole. Elle monte vers le palais. -Elle suit la rue, sa guimpe déliée. Les Bretons s'émerveillaient à la -regarder; jamais ils n'avaient vu femme d'une telle beauté. Qui -est-elle? D'où vient-elle? - -Auprès de Tristan, Iseut aux Blanches Mains, affolée par le mal qu'elle -avait causé, poussait de grands cris sur le cadavre. L'autre Iseut entra -et lui dit: - -«Dame, relevez-vous et laissez-moi approcher. J'ai plus de droits à le -pleurer que vous, croyez-m'en. Je l'ai plus aimé.» - -Elle se tourna vers l'orient et pria Dieu. Puis elle découvrit un peu le -corps, s'étendit près de lui, tout le long de son ami, lui baisa la -bouche et la face, et le serra étroitement: corps contre corps, bouche -contre bouche, elle rend ainsi son âme, elle mourut auprès de lui pour -la douleur de son ami. - -Quand le roi Marc apprit la mort des amants, il franchit la mer et, -venu en Bretagne, fit ouvrer deux cercueils, l'un de chalcédoine pour -Iseut, l'autre de béryl pour Tristan. Il emporta sur sa nef vers -Tintagel leurs corps aimés. Auprès d'une chapelle, à gauche et à droite -de l'abside, il les ensevelit en deux tombeaux. Mais, pendant la nuit, -de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuïllue, aux forts -rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s'élevant par-dessus la chapelle, -s'enfonça dans la tombe d'Iseut. Les gens du pays coupèrent la ronce: au -lendemain elle renaît, aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace, et -plonge encore au lit d'Iseut la Blonde. Par trois fois ils voulurent la -détruire; vainement. Enfin, ils rapportèrent la merveille au roi Marc: -le roi défendit de couper la ronce désormais. - -Seigneurs, les bons trouvères d'antan, Béroul, et Thomas, et monseigneur -Eilhart et maître Gottfried, ont conté ce conte pour tous ceux qui -aiment, non pour les autres. Ils vous mandent par moi leur salut. Ils -saluent ceux qui sont pensifs et ceux qui sont heureux, les mécontents -et les désireux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont troublés, tous -les amants. Puissent-ils trouver ici consolation contre l'inconstance, -contre l'injustice, contre le dépit, contre la peine, contre tous les -maux d'amour! - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - PRÉFACE I - I. Les enfances de Tristan 1 - II. Le Morholt d'Irlande 13 - III. La quête de la Belle aux cheveux d'or 23 - IV. Le philtre 40 - V. Brangien livrée aux serfs 47 - VI. Le grand pin 55 - VII. Le nain Frocin 69 - VIII. Le saut de la chapelle 76 - IX. La forêt du Morois 88 - X. L'ermite Ogrin 102 - XI. Le gué Aventureux 109 - XII. Le jugement par le fer rouge 119 - XIII. La voix du rossignol 128 - XIV. Le grelot merveilleux 137 - XV. Iseut aux Blanches Mains 142 - XVI. Kaherdin 154 - XVII. Dinas de Lidan 162 - XVIII. Tristan fou 173 - XIX. La mort 190 - - -FIN - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - LE 15 MAI 1918 - SUR LES PRESSES DE - L'IMPRIMERIE STUDIUM - A PARIS - - - - - -End of Project Gutenberg's Le roman de Tristan et Iseut, by Joseph Bédier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE TRISTAN ET ISEUT *** - -***** This file should be named 42256-8.txt or 42256-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/2/5/42256/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
