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-The Project Gutenberg EBook of Le roman de Tristan et Iseut, by Joseph Bédier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le roman de Tristan et Iseut
-
-Author: Joseph Bédier
-
-Release Date: March 4, 2013 [EBook #42256]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE TRISTAN ET ISEUT ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note de transcription:
-
- L'orthographe originale a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs typographiques évidentes
- ont été corrigées.
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-
- LE ROMAN
- DE
- TRISTAN ET ISEUT
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-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
- CINQ CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
- SUR JAPON.
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-
- LE ROMAN
-
- DE TRISTAN
-
- ET ISEUT
-
-
- RENOUVELÉ PAR
- JOSEPH BÉDIER
- PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
-
-
- OUVRAGE COURONNÉ
- PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- SOIXANTE-NEUVIÈME ÉDITION
-
- H. PIAZZA, ÉDITEUR
- RUE BONAPARTE, 19, PARIS
-
-
-
-
- Tous droits de reproduction
- et de traduction réservés.
-
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-
- A
- MON CHER DU TERTRE
- HOMMAGE FILIAL
-
- JOSEPH BÉDIER
-
-
-
-
- Ce travail de reconstitution de la célèbre légende française,
- d'après les fragments conservés des poèmes français du douzième
- siècle et leurs imitations étrangères, a été entrepris par
- M. Joseph Bédier, sur l'initiative de M. Piazza.
-
- L'ÉDITEUR.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_J'ai le plaisir de présenter aux lecteurs le plus récent des poèmes que
-l'admirable légende de Tristan et Iseut a fait naître. C'est bien un
-poème, en effet, quoiqu'il soit écrit en belle et simple prose. M. J.
-Bédier est le digne continuateur des vieux trouveurs qui ont essayé de
-transvaser dans le cristal léger de notre langue l'enivrant breuvage où
-les amants de Cornouailles goûtèrent jadis l'amour et la mort. Pour
-redire la merveilleuse histoire de leur enchantement, de leurs joies, de
-leurs peines et de leur mort, telle que, sortie des profondeurs du rêve
-celtique, elle ravit et troubla l'âme des Français du douzième siècle,
-il s'est refait, à force d'imagination sympathique et d'érudition
-patiente, cette âme elle-même, encore à peine débrouillée, toute
-neuve à ces émotions inconnues, se laissant envahir par elles sans
-songer à les analyser, et adaptant, sans y parvenir complètement, le
-conte qui la charmait aux conditions de son existence accoutumée. S'il
-nous était parvenu de la légende une rédaction française complète, M.
-Bédier, pour faire connaître cette légende aux lecteurs contemporains,
-se serait borné à en donner une traduction fidèle. La destinée
-singulière qui a voulu qu'elle ne nous parvînt que dans des fragments
-épars l'a obligé de prendre un rôle plus actif, pour lequel il ne
-suffisait plus d'être un savant, pour lequel il fallait être un poète.
-Des romans de Tristan dont nous connaissons l'existence, et qui tous
-devaient être de grande étendue, ceux de Chrétien de Troyes et de La
-Chèvre ont péri tout entiers; de celui de Béroul, il nous reste environ
-trois mille vers; autant de celui de Thomas; d'un autre, anonyme, quinze
-cents vers. Puis ce sont des traductions étrangères, dont trois nous
-rendent assez complètement pour le fond, mais non pour la forme,
-l'oeuvre de Thomas, dont une nous représente un poème fort semblable à
-celui de Béroul; des allusions parfois très précieuses; de petits poèmes
-épisodiques, et enfin l'indigeste roman en prose où se sont conservés,
-au milieu d'un fatras sans cesse grossi par les rédacteurs
-successifs, quelques débris de vieux poèmes perdus. Que faire en
-présence de cet amas de décombres, si l'on veut restaurer un des
-édifices écroulés? Il y avait deux partis à prendre: s'attacher à
-Thomas, ou s'attacher à Béroul. Le premier parti avait l'avantage
-d'aboutir sûrement, grâce aux traductions étrangères, à la restitution
-d'un récit complet et homogène. Il avait l'inconvénient de ne restituer
-que le moins ancien des poèmes de Tristan, celui dans lequel le vieil
-élément barbare a été complètement assimilé à l'esprit et aux oeuvres
-de la société chevaleresque anglo-française. M. Bédier a préféré le
-second parti, beaucoup plus difficile et par cela même plus tentant pour
-son art et pour son savoir, et plus convenable aussi au but qu'il se
-proposait: faire revivre pour les hommes de nos jours la légende de
-Tristan sous la forme la plus ancienne qu'elle ait prise, ou du moins
-que nous puissions atteindre en France. Il a donc commencé par traduire
-aussi fidèlement qu'il l'a pu le fragment de Béroul qui nous est
-parvenu, et qui occupe à peu près le centre du récit. S'étant ainsi bien
-pénétré de l'esprit du vieux conteur, s'étant assimilé sa façon naïve de
-sentir, sa façon simple de penser, jusqu'à l'embarras parfois enfantin
-de son exposition et la grâce un peu gauche de son style, il a
-refait à ce tronc une tête et des membres, non pas par une juxtaposition
-mécanique, mais par une sorte de régénération organique, telle que nous
-la présentent ces animaux qui, mutilés, se complètent par leur force
-intime sur le plan de leur forme parfaite._
-
-_Ces régénérations réussissent, on le sait, d'autant mieux que
-l'organisme est moins arrêté et moins développé. C'était bien le cas
-pour Béroul. Il s'assimilait lui-même des éléments de toute provenance,
-parfois assez disparates, et dont la disparité ne le choquait ni ne le
-gênait, d'autant plus qu'il leur faisait souvent subir une sorte
-d'accommodation qui suffisait à leur donner une homogénéité
-superficielle. Le Béroul moderne a donc pu procéder de même, sauf à y
-mettre plus de choix et de goût. Dans le fragment anonyme qui fait suite
-au fragment de Béroul, dans la traduction allemande d'un poème voisin de
-celui de Béroul, dans Thomas et ses traducteurs, dans les allusions et
-les poèmes épisodiques, dans le roman en prose lui-même, il a pris de
-quoi refaire au morceau conservé un commencement, une suite et une fin,
-en cherchant toujours, entre les multiples variantes du conte, celle qui
-convenait le mieux à l'esprit et au ton du fragment authentique.
-Puis,--et c'est l'effort le plus ingénieux et le plus délicat de
-son art,--il a essayé de donner à tous ces morceaux épars la forme et la
-couleur que leur aurait données Béroul. Je ne jurerais pas qu'il n'a pas
-écrit tout le poème en vers aussi semblables que possible à ceux de
-Béroul, pour les traduire ensuite en français moderne avec autant de
-soin qu'il avait fait pour les trois mille vers conservés. Si le vieux
-poète revenait aujourd'hui, et qu'il s'enquît de ce qu'est devenue son
-oeuvre, il serait émerveillé de voir avec quelle piété, quelle
-intelligence, quel travail et quel succès elle a été retirée de l'abîme
-sur lequel un seul débris surnageait, et remise à flot, plus complète
-même sans doute, plus brillante et plus alerte qu'il ne l'avait lancée
-jadis._
-
-_C'est donc un poème français du milieu du douzième siècle, mais composé
-à la fin du dix-neuvième, que contient le livre de M. Bédier. C'est bien
-ainsi qu'il convenait de présenter aux lecteurs modernes l'histoire de
-Tristan et d'Iseut, puisque c'est en prenant le costume français du
-douzième siècle qu'elle s'est emparée jadis de toutes les imaginations,
-puisque toutes les formes qu'elle a revêtues depuis remontent à cette
-première forme française, puisque nous voyons forcément Tristan sous
-l'armure d'un chevalier et Iseut dans la longue robe droite des statues
-de nos cathédrales. Mais ce costume français et chevaleresque n'est
-pas le costume primitif; il n'appartient pas plus à nos héros qu'à ceux
-de la Grèce et de Rome que le moyen âge en affublait au même temps. On
-s'en aperçoit à plus d'un trait conservé par les adaptateurs. Béroul,
-notamment, qui s'applaudit d'avoir effacé quelques vestiges de la
-barbarie primitive, en a laissé subsister bien d'autres; Thomas
-lui-même, plus soigneux observateur des règles de la courtoisie, ne
-laisse pas de nous ouvrir çà et là d'étranges perspectives sur le
-véritable caractère de ses héros et du milieu où ils se meuvent. En
-combinant les indications souvent bien fugitives des conteurs français,
-on arrive à entrevoir ce qu'a pu être chez les Celtes ce poème sauvage,
-tout entier bercé par la mer et enveloppé dans la forêt, dont le héros,
-demi-dieu plutôt qu'homme, était présenté comme le maître ou même
-l'inventeur de tous les arts barbares, tueur de cerfs et de sangliers,
-savant dépeceur de gibier, lutteur et sauteur incomparable, navigateur
-audacieux, habile entre tous à faire vibrer la harpe et la rote, sachant
-imiter jusqu'à l'illusion le chant de tous les oiseaux, et avec cela,
-naturellement, invincible dans les combats, dompteur de monstres,
-protecteur de ses fidèles, impitoyable à ses ennemis, vivant d'une vie
-presque surhumaine, objet constant d'admiration, de dévouement et
-d'envie. Ce type s'est formé à coup sûr très anciennement dans le monde
-celtique: il était tout indiqué qu'il se complétât par l'amour. Je n'ai
-pas à redire ici quel est dans la légende de Tristan et Iseut le
-caractère de la passion qui les enchaîne, et ce qui fait de cette
-légende, dans ses formes diverses, l'incomparable épopée de l'amour. Je
-rappellerai seulement que l'idée de symboliser l'amour involontaire,
-irrésistible et éternel par ce breuvage dont l'action--et c'est en quoi
-il diffère des philtres vulgaires--se prolonge pendant toute la vie et
-persiste même après la mort, que cette idée, qui donne à l'histoire des
-amants son caractère fatal et mystérieux, a évidemment son origine dans
-les pratiques de la vieille magie celtique. Je ne veux pas non plus
-insister sur les traits de moeurs et de sentiments barbares que j'ai
-indiqués tout à l'heure, et qui font à chaque instant un effet si
-singulier et si puissant dans le tranquille récit des conteurs français.
-M. Bédier, naturellement, les a recueillis avec prédilection en faisant,
-pour compléter l'oeuvre de Béroul, son travail d'industrieuse
-mosaïque. Les lecteurs les remarqueront sans peine, et sentiront combien
-l'histoire que nos poètes français du douzième siècle racontaient à
-leurs contemporains était étrangère au milieu dans lequel ils la
-propageaient et avec lequel ils s'efforçaient en vain de la faire
-cadrer._
-
-_Ce qui les attirait, dans l'histoire de Tristan et d'Iseut, ce qui les
-poussait à entreprendre de la faire entrer, malgré toutes les
-difficultés et les obscurités qu'elle leur présentait, dans la forme
-déjà consacrée des poèmes en vers octosyllabiques, ce qui fit en effet
-le succès de leur entreprise et valut à cette histoire, dès qu'elle fut
-connue du monde romano-germanique, une popularité sans précédent, c'est
-l'esprit qui l'anime d'un bout à l'autre, qui circule dans tous ses
-épisodes comme le «boire amoureux» dans les veines des deux héros:
-l'idée de la fatalité de l'amour, qui l'élève au-dessus de toutes les
-lois. Incarnée dans deux êtres d'exception, cette idée, qui répond au
-sentiment secret de tant d'hommes et de tant de femmes, s'est d'autant
-mieux emparée des coeurs qu'elle est, ici, purifiée par la souffrance
-et comme consacrée par la mort. Au milieu de la fragilité ordinaire des
-affections humaines, des déceptions renouvelées que subit l'illusion
-toujours changeante, le couple de Tristan et d'Iseut, rivé dès l'abord
-d'un lien mystérieusement indissoluble, battu par tous les orages et y
-résistant, essayant vainement de se déprendre et finalement emporté
-dans un dernier et éternel embrassement, apparaissait et apparaît encore
-comme une des formes de cet idéal que l'homme ne se lasse pas de faire
-planer au-dessus du réel et dont les aspects multiples et opposés ne
-sont que des manifestations diverses de son aspiration obstinée vers le
-bonheur. Si cette forme est une des plus séduisantes et des plus
-émouvantes, elle est aussi une des plus dangereuses: l'histoire de
-Tristan et d'Iseut a versé jadis, on n'en saurait douter, dans plus
-d'une âme un poison subtil, et aujourd'hui encore, préparé par le
-magicien moderne qui y a joint la puissance de l'incantation musicale,
-le breuvage d'amour a certainement troublé, peut-être égaré, plus d'un
-coeur. Mais il n'y a pas d'idéal dont le charme n'ait son péril, et
-pourtant on ne saurait priver la vie d'idéal sans la condamner à la
-platitude ou au morne désespoir. Il faut savoir, quand on passe devant
-les grottes des Sirènes, se tenir fermement attaché au mât, sans
-renoncer à entendre la divine mélodie qui fait entrevoir aux mortels les
-félicités surhumaines._
-
-_Au reste, si tout l'attrait du vieux poème subsiste dans le
-«renouvellement» qu'on va lire, le danger qu'il pouvait présenter pour
-les contemporains de Béroul y est singulièrement atténué pour les
-nôtres. Les passions sont d'autant plus contagieuses pour les âmes
-qu'elles se présentent dans des âmes semblables: lorsqu'il s'agit d'âmes
-lointaines et très différentes, sinon dans leur fond, au moins dans les
-conditions extérieures de leur activité, les passions gardent toute leur
-grandeur et leur beauté, mais perdent beaucoup de leur force suggestive.
-Le Tristan et l'Iseut de Béroul, ressuscités par M. Bédier avec leurs
-costumes et leurs allures d'autrefois, avec leurs façons de vivre, de
-sentir et de parler moitié barbares, moitié médiévales, seront pour les
-lecteurs modernes comme les personnages d'un vieux vitrail, aux gestes
-raides, aux expressions naïves, aux physionomies énigmatiques. Mais
-derrière cette image, marquée de l'empreinte spéciale d'une époque, on
-voit, comme le soleil derrière le vitrail, resplendir la passion,
-toujours identique à elle-même, qui l'illumine et la fait flamboyer tout
-entière. Un éternel sujet des méditations de la pensée et des troubles
-du coeur, représenté par des figures dont l'archaïsme même fait
-l'intérêt, voilà tout le poème du renouveleur de Béroul. Il y a là déjà
-de quoi charmer les lecteurs curieux à la fois d'histoire et de poésie.
-Mais ce que je n'ai pu dire, ce qu'on découvrira avec ravissement à
-la lecture de cette oeuvre antique, c'est le charme des détails, la
-mystérieuse et mythique beauté de certains épisodes, l'heureuse
-invention d'autres plus modernes, l'imprévu des situations et des
-sentiments, tout ce qui fait de ce poème un mélange unique de vétusté
-immémoriale et de fraîcheur toujours nouvelle, de mélancolie celtique et
-de grâce française, de naturalisme puissant et de fine psychologie. Je
-ne doute pas qu'il ne retrouve auprès de nos contemporains le succès
-qu'il a obtenu auprès de nos aïeux du temps des croisades. Il appartient
-vraiment à cette «littérature du monde» dont parlait Goethe; il en
-avait disparu par une mauvaise fortune imméritée: il faut savoir un gré
-infini à M. Joseph Bédier de l'y avoir fait rentrer._
-
-GASTON PARIS.
-
-
-NOTE ADDITIONNELLE
-
-_Comme M. G. Paris l'a trop bienveillamment exposé, j'ai tâché d'éviter
-tout mélange de l'ancien et du moderne. Ecarter les disparates, les
-anachronismes, le clinquant, vérifier le_ vetusta scribenti nescio quo
-pacto antiquus fit animus, _obtenir sur soi-même, à force de sympathie
-historique et critique, de ne jamais mêler nos conceptions modernes aux
-antiques formes de penser et de sentir, tel a été mon dessein, mon
-effort, et sans doute, hélas! ma chimère. Mais mon texte est très
-composite, et si je voulais indiquer mes sources par le menu, il me
-faudrait mettre au bas des pages de ce petit livre autant de notes que
-Becq de Fouquières en a attaché aux poésies d'André Chénier. Je dois du
-moins au lecteur les indications générales que voici. Les fragments
-conservés des anciens poèmes français ont été, pour la plupart, publiés
-par Francisque Michel:_ Tristan, recueil de ce qui reste des poèmes
-relatifs à ses aventures (_Paris, Techener, 1835-1839[1]_). _Le_ chapitre
-I _de notre roman_ (les Enfances) _est fortement abrégé des divers
-poèmes, mais principalement de Thomas, représenté par ses remanieurs
-étrangers.--Les_ chapitres II _et_ III _sont traités d'après Eilhart
-d'Oberg (édit. Lichtenstein, Strasbourg, 1878).--Le_ chapitre IV (le
-Philtre), _d'après l'ensemble de la tradition, surtout d'après Eilhart.
-Quelques traits sont pris à Gottfried de Strasbourg (édit. W. Golther,
-Berlin et Stuttgart, 1888)._--Chapitre V (Brangien), _d'après
-Eilhart_.--Chapitre VI (le Grand Pin). _Au milieu de ce chapitre, à
-l'arrivée d'Iseut au rendez-vous sous le pin, commence le fragment de
-Béroul, que nous suivons fidèlement aux_ chapitres VII, VIII, IX,
-X, XI, _en l'interprétant çà et là par le poème d'Eilhart et par
-différentes données traditionnelles_.--Chapitre XII (le Jugement par
-le fer rouge). _Résumé très libre du fragment anonyme qui suit le
-fragment de Béroul._--Chapitre XIII (la Voix du Rossignol). _Inséré dans
-l'_estoire _d'après un poème didactique du treizième siècle_, le Domnei
-des Amanz.--Chapitre XIV (le Grelot). _Tiré de Gottfried de
-Strasbourg._--Chapitres XV-XVII. _Les épisodes de Kariado et de Tristan
-lépreux sont empruntés à Thomas; le reste est traité, en général,
-d'après Eilhart._--Chapitre XVIII (Tristan fou). _Remaniement d'un petit
-poème français, épisodique et indépendant._--Chapitre XIX (la Mort).
-_Traduit de Thomas; des épisodes sont empruntés à Eilhart et au roman en
-prose française contenu dans le manuscrit 103 de la Bibliothèque
-Nationale._
-
-J. B.
-
- [1] J'indique ici ces éditions plus récentes, qui font partie
- des publications de la Société des anciens textes français
- (Paris, Didot): 1. _Le Roman de Tristan_, par Béroul, publié par
- Ernest Muret, 1 vol. in-8º, 1904.--2. _Le Roman de Tristan_, par
- Thomas, trouvère anglo-normand du douzième siècle, publié par
- Joseph Bédier, 2 vol. in-8º, 1903 et 1905.--3. _Les deux poèmes
- de Tristan fou_, publiés par Joseph Bédier, 1 volume in-8º,
- 1908.
-
-
-
-
-LE ROMAN DE
-
-TRISTAN ET ISEUT
-
-
-I
-
-LES ENFANCES DE TRISTAN
-
- Du wærest zwâre baz genant:
- Juvente bele et la riant!
-
- (_Gottfried de Strasbourg._)
-
-
-Seigneurs, vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort?
-C'est de Tristan et d'Iseut la reine. Écoutez comment à grand'joie, à
-grand deuil ils s'aimèrent, puis en moururent un même jour, lui par
-elle, elle par lui.
-
-
-Aux temps anciens, le roi Marc régnait en Cornouailles. Ayant appris que
-ses ennemis le guerroyaient, Rivalen, roi de Loonnois, franchit la mer
-pour lui porter son aide. Il le servit par l'épée et par le conseil,
-comme eût fait un vassal, si fidèlement que Marc lui donna en récompense
-la belle Blanchefleur, sa soeur, que le roi Rivalen aimait d'un
-merveilleux amour.
-
-Il la prit à femme au moutier de Tintagel. Mais à peine l'eut-il
-épousée, la nouvelle lui vint que son ancien ennemi, le duc Morgan,
-s'étant abattu sur le Loonnois, ruinait ses bourgs, ses champs, ses
-villes. Rivalen équipa ses nefs hâtivement, et emporta Blanchefleur, qui
-se trouvait grosse, vers sa terre lointaine. Il atterrit devant son
-château de Kanoël, confia la reine à la sauvegarde de son maréchal
-Rohalt, Rohalt que tous, pour sa loyauté, appelaient d'un beau nom,
-Rohalt le Foi-Tenant; puis, ayant rassemblé ses barons, Rivalen partit
-pour soutenir sa guerre.
-
-Blanchefleur l'attendit longuement. Hélas! il ne devait pas revenir. Un
-jour, elle apprit que le duc Morgan l'avait tué en trahison. Elle ne le
-pleura point: ni cris, ni lamentations, mais ses membres devinrent
-faibles et vains; son âme voulut, d'un fort désir, s'arracher de son
-corps. Rohalt s'efforçait de la consoler:
-
-«Reine, disait-il, on ne peut rien gagner à mettre deuil sur deuil; tous
-ceux qui naissent ne doivent-ils pas mourir? Que Dieu reçoive les morts
-et préserve les vivants!...»
-
-Mais elle ne voulait pas l'écouter. Trois jours elle attendit de
-rejoindre son cher seigneur. Au quatrième jour, elle mit au monde un
-fils, et, l'ayant pris entre ses bras:
-
-«Fils, lui dit-elle, j'ai longtemps désiré de te voir; et je vois la
-plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste j'accouche,
-triste est la première fête que je te fais, à cause de toi j'ai
-tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse,
-tu auras nom Tristan.»
-
-Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa, et, sitôt qu'elle l'eut
-baisé, elle mourut.
-
-Rohalt le Foi-Tenant recueillit l'orphelin. Déjà les hommes du duc
-Morgan enveloppaient le château de Kanoël: comment Rohalt aurait-il pu
-soutenir longtemps la guerre? On dit justement: «Démesure n'est pas
-prouesse»; il dut se rendre à la merci du duc Morgan. Mais, de crainte
-que Morgan n'égorgeât le fils de Rivalen, le maréchal le fit passer pour
-son propre enfant et l'éleva parmi ses fils.
-
-Après sept ans accomplis, lorsque le temps fut venu de le reprendre aux
-femmes, Rohalt confia Tristan à un sage maître, le bon écuyer Gorvenal.
-Gorvenal lui enseigna en peu d'années les arts qui conviennent aux
-barons. Il lui apprit à manier la lance, l'épée, l'écu et l'arc, à
-lancer les disques de pierre, à franchir d'un bond les plus larges
-fossés; il lui apprit à détester tout mensonge et toute félonie, à
-secourir les faibles, à tenir la foi donnée; il lui apprit les
-diverses manières de chant, le jeu de la harpe et l'art du veneur; et,
-quand l'enfant chevauchait parmi les jeunes écuyers, on eût dit que son
-cheval, ses armes et lui ne formaient qu'un seul corps et n'eussent
-jamais été séparés. A le voir si noble et si fier, large des épaules,
-grêle des flancs, fort, fidèle et preux, tous louaient Rohalt parce
-qu'il avait un tel fils. Mais Rohalt, songeant à Rivalen et à
-Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse et la grâce, chérissait
-Tristan comme son fils, et secrètement le révérait comme son seigneur.
-
-
-Or, il advint que toute sa joie lui fut ravie, au jour où des marchands
-de Norvège, ayant attiré Tristan sur leur nef, l'emportèrent comme une
-belle proie. Tandis qu'ils cinglaient vers des terres inconnues, Tristan
-se débattait, ainsi qu'un jeune loup pris au piège. Mais c'est vérité
-prouvée, et tous les mariniers le savent: la mer porte à regret les nefs
-félonnes, et n'aide pas aux rapts ni aux traîtrises. Elle se souleva
-furieuse, enveloppa la nef de ténèbres, et la chassa huit jours et huit
-nuits à l'aventure. Enfin, les mariniers aperçurent à travers la brume
-une côte hérissée de falaises et de récifs où elle voulait briser leur
-carène. Ils se repentirent: connaissant que le courroux de la mer
-venait de cet enfant ravi à la male heure, ils firent voeu de le
-délivrer et parèrent une barque pour le déposer au rivage. Aussitôt
-tombèrent les vents et les vagues, le ciel brilla, et, tandis que la nef
-des Norvégiens disparaissait au loin, les flots calmes et riants
-portèrent la barque de Tristan sur le sable d'une grève.
-
-A grand effort, il monta sur la falaise et vit qu'au delà d'une lande
-vallonnée et déserte, une forêt s'étendait sans fin. Il se lamentait,
-regrettant Gorvenal, Rohalt son père, et la terre de Loonnois, quand le
-bruit lointain d'une chasse à cor et à cri réjouit son coeur. Au bord
-de la forêt, un beau cerf déboucha. La meute et les veneurs dévalaient
-sur sa trace à grand bruit de voix et de trompes. Mais, comme les
-limiers se suspendaient déjà par grappes au cuir de son garrot, la bête,
-à quelques pas de Tristan, fléchit sur les jarrets et rendit les abois.
-Un veneur la servit de l'épieu. Tandis que, rangés en cercle, les
-chasseurs cornaient de prise, Tristan, étonné, vit le maître-veneur
-entailler largement, comme pour la trancher, la gorge du cerf. Il
-s'écria:
-
-«Que faites-vous, seigneur? Sied-il de découper si noble bête comme un
-porc égorgé? Est-ce donc la coutume de ce pays?
-
---Beau frère, répondit le veneur, que fais-je là qui puisse te
-surprendre? Oui, je détache d'abord la tête de ce cerf, puis je
-trancherai son corps en quatre quartiers que nous porterons, pendus aux
-arçons de nos selles, au roi Marc, notre seigneur. Ainsi faisons-nous;
-ainsi, dès le temps des plus anciens veneurs, ont toujours fait les
-hommes de Cornouailles. Si pourtant tu connais quelque coutume plus
-louable, montre-nous-la; prends ce couteau, beau frère; nous
-l'apprendrons volontiers.»
-
-Tristan se mit à genoux et dépouilla le cerf avant de le défaire; puis
-il dépeça la bête en laissant, comme il convient, l'os corbin tout
-franc; puis il leva les menus droits, le mufle, la langue, les daintiers
-et la veine du coeur.
-
-Et veneurs et valets de limiers, penchés sur lui, le regardaient,
-charmés.
-
-«Ami, dit le maître-veneur, ces coutumes sont belles; en quelle terre
-les as-tu apprises? Dis-nous ton pays et ton nom.
-
---Beau seigneur, on m'appelle Tristan; et j'appris ces coutumes en mon
-pays de Loonnois.
-
---Tristan, dit le veneur, que Dieu récompense le père qui t'éleva si
-noblement! Sans doute, il est un baron riche et puissant?»
-
-Mais Tristan, qui savait bien parler et bien se taire, répondit par
-ruse:
-
-«Non, seigneur, mon père est un marchand. J'ai quitté secrètement sa
-maison sur une nef qui partait pour trafiquer au loin, car je voulais
-apprendre comment se comportent les hommes des terres étrangères. Mais,
-si vous m'acceptez parmi vos veneurs, je vous suivrai volontiers, et
-vous ferai connaître, beau seigneur, d'autres déduits de vénerie.
-
---Beau Tristan, je m'étonne qu'il soit une terre où les fils des
-marchands savent ce qu'ignorent ailleurs les fils des chevaliers. Mais
-viens avec nous, puisque tu le désires, et sois le bienvenu. Nous te
-conduirons près du roi Marc, notre seigneur.»
-
-Tristan achevait de défaire le cerf. Il donna aux chiens le coeur, le
-massacre et les entrailles, et enseigna aux chasseurs comment se doivent
-faire la curée et le forhu. Puis il planta sur des fourches les morceaux
-bien divisés et les confia aux différents veneurs: à l'un la tête, à
-l'autre le cimier et les grands filets; à ceux-ci les épaules, à ceux-là
-les cuissots, à cet autre le gros des nombles. Il leur apprit comment
-ils devaient se ranger deux par deux pour chevaucher en belle
-ordonnance, selon la noblesse des pièces de venaison dressées sur
-les fourches.
-
-Alors ils se mirent à la voie en devisant, tant qu'ils découvrirent
-enfin un riche château. Des prairies l'environnaient, des vergers, des
-eaux vives, des pêcheries et des terres de labour. Des nefs nombreuses
-entraient au port. Le château se dressait sur la mer, fort et beau, bien
-muni contre tout assaut et tous engins de guerre; et sa maîtresse tour,
-jadis élevée par les géants, était bâtie de blocs de pierre, grands et
-bien taillés, disposés comme un échiquier de sinople et d'azur.
-
-Tristan demanda le nom de ce château.
-
-«Beau valet, on le nomme Tintagel.
-
---Tintagel, s'écria Tristan, béni sois-tu de Dieu, et bénis soient tes
-hôtes!»
-
-Seigneurs, c'est là que jadis, à grand'joie, son père Rivalen avait
-épousé Blanchefleur. Mais, hélas! Tristan l'ignorait.
-
-Quand ils parvinrent au pied du donjon, les fanfares des veneurs
-attirèrent aux portes les barons et le roi Marc lui-même.
-
-Après que le maître-veneur lui eut conté l'aventure, Marc admira le bel
-arroi de cette chevauchée, le cerf bien dépecé, et le grand sens des
-coutumes de vénerie. Mais surtout il admirait le bel enfant
-étranger, et ses yeux ne pouvaient se détacher de lui. D'où lui venait
-cette première tendresse? Le roi interrogeait son coeur et ne pouvait
-le comprendre. Seigneurs, c'était son sang qui s'émouvait et parlait en
-lui, et l'amour qu'il avait porté à sa soeur Blanchefleur.
-
-Le soir, quand les tables furent levées, un jongleur gallois, maître en
-son art, s'avança parmi les barons assemblés, et chanta des lais de
-harpe. Tristan était assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur
-préludait à une nouvelle mélodie, Tristan lui parla ainsi:
-
-«Maître, ce lai est beau entre tous: jadis les anciens Bretons l'ont
-fait pour célébrer les amours de Graelent. L'air en est doux, et douces
-les paroles. Maître, ta voix est habile, harpe-le bien!»
-
-Le Gallois chanta, puis répondit:
-
-«Enfant, que sais-tu donc de l'art des instruments? Si les marchands de
-la terre de Loonnois enseignent aussi à leurs fils le jeu des harpes,
-des rotes et des vielles, lève-toi, prends cette harpe, et montre ton
-adresse.»
-
-Tristan prit la harpe et chanta si bellement que les barons
-s'attendrissaient à l'entendre. Et Marc admirait le harpeur venu de ce
-pays de Loonnois où jadis Rivalen avait emporté Blanchefleur.
-
-Quand le lai fut achevé, le roi se tut longuement.
-
-«Fils, dit-il enfin, béni soit le maître qui t'enseigna, et béni sois-tu
-de Dieu! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la voix de la harpe
-pénètrent le coeur des hommes, réveillent leurs souvenirs chers et
-leur font oublier maint deuil et maint méfait. Tu es venu pour notre
-joie en cette demeure. Reste longtemps près de moi, ami!
-
---Volontiers, je vous servirai, sire, répondit Tristan, comme votre
-harpeur, votre veneur et votre homme lige.»
-
-Il fit ainsi, et, durant trois années, une mutuelle tendresse grandit
-dans leurs coeurs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en
-chasse, et, la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les
-privés et les fidèles, si le roi était triste, il harpait pour apaiser
-son déconfort. Les barons le chérissaient, et, sur tous les autres,
-comme l'histoire vous l'apprendra, le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus
-tendrement que les barons et que Dinas de Lidan, le roi l'aimait. Malgré
-leur tendresse, Tristan ne se consolait pas d'avoir perdu Rohalt
-son père, et son maître Gorvenal, et la terre de Loonnois.
-
-Seigneurs, il sied au conteur qui veut plaire d'éviter les trop longs
-récits. La matière de ce conte est si belle et si diverse: que servirait
-de l'allonger? Je dirai donc brièvement comment, après avoir longtemps
-erré par les mers et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en
-Cornouailles, retrouva Tristan, et, montrant au roi l'escarboucle jadis
-donnée par lui à Blanchefleur comme un cher présent nuptial, lui dit:
-
-«Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre
-soeur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre à
-grand tort; il est temps qu'elle fasse retour au droit héritier.»
-
-Et je dirai brièvement comment Tristan, ayant reçu de son oncle les
-armes de chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit
-reconnaître des anciens vassaux de son père, défia le meurtrier de
-Rivalen, l'occit et recouvra sa terre.
-
-Puis il songea que le roi Marc ne pouvait plus vivre heureusement sans
-lui, et comme la noblesse de son coeur lui révélait toujours le parti
-le plus sage, il manda ses comtes et ses barons, et leur parla ainsi:
-
-«Seigneurs de Loonnois, j'ai reconquis ce pays et j'ai vengé le roi
-Rivalen par l'aide de Dieu et par votre aide. Ainsi j'ai rendu à mon
-père son droit. Mais deux hommes, Rohalt et le roi Marc de Cornouailles,
-ont soutenu l'orphelin et l'enfant errant, et je dois aussi les appeler
-pères; à ceux-là, pareillement, ne dois-je pas rendre leur droit? Or, un
-haut homme a deux choses à lui: sa terre et son corps. Donc, à Rohalt
-que voici, j'abandonnerai ma terre: père, vous la tiendrez, et votre
-fils la tiendra après vous. Au roi Marc, j'abandonnerai mon corps; je
-quitterai ce pays, bien qu'il me soit cher, et j'irai servir mon
-seigneur Marc en Cornouailles. Telle est ma pensée; mais vous êtes mes
-féaux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil: si donc l'un de
-vous veut m'enseigner une autre résolution, qu'il se lève, et qu'il
-parle!»
-
-Mais tous les barons le louèrent avec des larmes, et Tristan, emmenant
-avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi Marc.
-
-
-
-
-II
-
-LE MORHOLT D'IRLANDE
-
- Tristrem seyd: «Ywis,
- Y wil defende it as knizt.»
-
- (_Sir Tristrem._)
-
-
-Quand Tristan y rentra, Marc et toute sa baronnie menaient grand deuil.
-Car le roi d'Irlande avait équipé une flotte pour ravager la
-Cornouailles, si Marc refusait encore, ainsi qu'il faisait depuis quinze
-années, d'acquitter un tribut jadis payé par ses ancêtres. Or, sachez
-que, selon d'anciens traités d'accord, les Irlandais pouvaient lever sur
-la Cornouailles, la première année trois cents livres de cuivre, la
-deuxième année trois cents livres d'argent fin, et la troisième trois
-cents livres d'or. Mais, quand revenait la quatrième année, ils
-emportaient trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de
-l'âge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles.
-Or, cette année, le roi avait envoyé vers Tintagel, pour porter son
-message, un chevalier géant, le Morholt, dont il avait épousé la
-soeur, et que nul n'avait jamais pu vaincre en bataille. Mais le roi
-Marc, par lettres scellées, avait convoqué à sa cour tous les barons de
-sa terre, pour prendre leur conseil.
-
-Au terme marqué, quand les barons furent assemblés dans la salle voûtée
-du palais et que Marc se fut assis sous le dais, le Morholt parla ainsi:
-
-«Roi Marc, entends pour la dernière fois le mandement du roi d'Irlande,
-mon seigneur. Il te semont de payer enfin le tribut que tu lui dois.
-Pour ce que tu l'as trop longtemps refusé, il te requiert de me livrer
-en ce jour trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de
-l'âge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles.
-Ma nef, ancrée au port de Tintagel, les emportera pour qu'ils deviennent
-nos serfs. Pourtant,--et je n'excepte que toi seul, roi Marc, ainsi
-qu'il convient,--si quelqu'un de tes barons veut prouver par bataille
-que le roi d'Irlande lève ce tribut contre le droit, j'accepterai son
-gage. Lequel d'entre vous, seigneurs cornouaillais, veut combattre pour
-la franchise de ce pays?»
-
-Les barons se regardaient entre eux à la dérobée, puis baissaient
-la tête. Celui-ci se disait: «Vois, malheureux, la stature du Morholt
-d'Irlande: il est plus fort que quatre hommes robustes. Regarde son
-épée: ne sais-tu point que par sortilège elle a fait voler la tête des
-plus hardis champions, depuis tant d'années que le roi d'Irlande envoie
-ce géant porter ses défis par les terres vassales? Chétif, veux-tu
-chercher la mort? A quoi bon tenter Dieu?» Cet autre songeait: «Vous
-ai-je élevés, chers fils, pour les besognes des serfs, et vous, chères
-filles, pour celles des filles de joie? Mais ma mort ne vous sauverait
-pas.» Et tous se taisaient.
-
-Le Morholt dit encore:
-
-«Lequel d'entre vous, seigneurs cornouaillais, veut prendre mon gage? Je
-lui offre une belle bataille: car, à trois jours d'ici, nous gagnerons
-sur des barques l'île Saint-Samson, au large de Tintagel. Là, votre
-chevalier et moi, nous combattrons seul à seul, et la louange d'avoir
-tenté la bataille rejaillira sur toute sa parenté.»
-
-Ils se taisaient toujours, et le Morholt ressemblait au gerfaut que l'on
-enferme dans une cage avec de petits oiseaux: quand il y entre, tous
-deviennent muets.
-
-Le Morholt parla pour la troisième fois:
-
-«Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais, puisque ce parti vous semble le
-plus noble, tirez vos enfants au sort et je les emporterai! Mais je ne
-croyais pas que ce pays ne fût habité que par des serfs.»
-
-Alors Tristan s'agenouilla aux pieds du roi Marc, et dit:
-
-«Seigneur roi, s'il vous plaît de m'accorder ce don, je ferai la
-bataille.»
-
-En vain le roi Marc voulut l'en détourner. Il était si jeune chevalier:
-de quoi lui servirait sa hardiesse? Mais Tristan donna son gage au
-Morholt, et le Morholt le reçut.
-
-
-Au jour dit, Tristan se plaça sur une courte-pointe de cendal vermeil,
-et se fit armer pour la haute aventure. Il revêtit le haubert et le
-heaume d'acier bruni. Les barons pleuraient de pitié sur le preux et de
-honte sur eux-mêmes. «Ah! Tristan, se disaient-ils, hardi baron, belle
-jeunesse, que n'ai-je, plutôt que toi, entrepris cette bataille? Ma mort
-jetterait un moindre deuil sur cette terre!...» Les cloches sonnent, et
-tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent menue, vieillards, enfants
-et femmes, pleurant et priant, escortent Tristan jusqu'au rivage.
-Ils espéraient encore, car l'espérance au coeur des hommes vit de
-chétive pâture.
-
-Tristan monta seul dans une barque et cingla vers l'île Saint-Samson.
-Mais le Morholt avait tendu à son mât une voile de riche pourpre, et le
-premier il aborda dans l'île. Il attachait sa barque au rivage, quand
-Tristan, touchant terre à son tour, repoussa du pied la sienne vers la
-mer.
-
-«Vassal, que fais-tu? dit le Morholt, et pourquoi n'as-tu pas retenu
-comme moi ta barque par une amarre?
-
---Vassal, à quoi bon? répondit Tristan. L'un de nous deux reviendra seul
-vivant d'ici: une seule barque ne lui suffit-elle pas?»
-
-Et tous deux, s'excitant au combat par des paroles outrageuses,
-s'enfoncèrent dans l'île.
-
-Nul ne vit l'âpre bataille, mais par trois fois, il sembla que la brise
-de mer portait au rivage un cri furieux. Alors, en signe de deuil, les
-femmes battaient leurs paumes en choeur, et les compagnons du Morholt,
-massés à l'écart devant leurs tentes, riaient. Enfin vers l'heure de
-none, on vit au loin se tendre la voile de pourpre; la barque de
-l'Irlandais se détacha de l'île, et une clameur de détresse retentit:
-«Le Morholt! le Morholt!» Mais, comme la barque grandissait,
-soudain, au sommet d'une vague, elle montra un chevalier qui se dressait
-à la proue; chacun de ses poings tendait une épée brandie: c'était
-Tristan. Aussitôt vingt barques volèrent à sa rencontre, et les jeunes
-hommes se jetaient à la nage. Le preux s'élança sur la grève, et, tandis
-que les mères à genoux baisaient ses chausses de fer, il cria aux
-compagnons du Morholt:
-
-«Seigneurs d'Irlande, le Morholt a bien combattu. Voyez: mon épée est
-ébréchée, un fragment de la lame est resté enfoncé dans son crâne.
-Emportez ce morceau d'acier, seigneurs: c'est le tribut de la
-Cornouailles!»
-
-Alors il monta vers Tintagel. Sur son passage, les enfants délivrés
-agitaient à grands cris des branches vertes, et de riches courtines se
-tendaient aux fenêtres. Mais quand, parmi les chants d'allégresse, aux
-bruits des cloches, des trompes et des buccins, si retentissants qu'on
-n'eût pas ouï Dieu tonner, Tristan parvint au château, il s'affaissa
-entre les bras du roi Marc; et le sang ruisselait de ses blessures.
-
-
-A grand déconfort, les compagnons du Morholt abordèrent en Irlande.
-Naguère, quand il rentrait au port de Weisefort, le Morholt se
-réjouissait à revoir ses hommes assemblés qui l'acclamaient en foule, et
-la reine sa soeur, et sa nièce, Iseut la Blonde, aux cheveux d'or,
-dont la beauté brillait déjà comme l'aube qui se lève. Tendrement, elles
-lui faisaient accueil, et, s'il avait reçu quelque blessure, elles le
-guérissaient; car elles savaient les baumes et les breuvages qui
-raniment les blessés déjà pareils à des morts. Mais de quoi leur
-serviraient maintenant les recettes magiques, les herbes cueillies à
-l'heure propice, les philtres? Il gisait mort, cousu dans un cuir de
-cerf, et le fragment de l'épée ennemie était encore enfoncé dans son
-crâne. Iseut la Blonde l'en retira pour l'enfermer dans un coffre
-d'ivoire, précieux comme un reliquaire. Et courbées sur le grand
-cadavre, la mère et la fille, redisant sans fin l'éloge du mort et sans
-répit lançant la même imprécation contre le meurtrier, menaient à tour
-de rôle parmi les femmes le regret funèbre. De ce jour, Iseut la Blonde
-apprit à haïr le nom de Tristan de Loonnois.
-
-Mais, à Tintagel, Tristan languissait: un sang venimeux découlait de ses
-blessures. Les médecins connurent que le Morholt avait enfoncé dans sa
-chair un épieu empoisonné, et, comme leurs boissons et leur
-thériaque ne pouvaient le sauver, ils le remirent à la garde de Dieu.
-Une puanteur si odieuse s'exhalait de ses plaies que tous ses plus chers
-amis le fuyaient, tous, sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de Lidan.
-Seuls, ils pouvaient demeurer à son chevet, et leur amour surmontait
-leur horreur. Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane construite à
-l'écart sur le rivage; et, couché devant les flots, il attendait la
-mort. Il songeait: «Vous m'avez donc abandonné, roi Marc, moi qui ai
-sauvé l'honneur de votre terre? Non, je le sais, bel oncle, que vous
-donneriez votre vie pour la mienne; mais que pourrait votre tendresse?
-il me faut mourir. Il est doux, pourtant, de voir le soleil, et mon
-coeur est hardi encore. Je veux tenter la mer aventureuse... Je veux
-qu'elle m'emporte au loin, seul. Vers quelle terre? je ne sais, mais là
-peut-être où je trouverai qui me guérisse. Et peut-être un jour vous
-servirai-je encore, bel oncle, comme votre harpeur, et votre veneur, et
-votre bon vassal.»
-
-Il supplia tant, que le roi Marc consentit à son désir. Il le porta sur
-une barque sans rames ni voile, et Tristan voulut qu'on déposât
-seulement sa harpe près de lui. A quoi bon les voiles que ses bras
-n'auraient pu dresser? A quoi bon les rames? A quoi bon l'épée? Comme un
-marinier, au cours d'une longue traversée, lance par-dessus bord le
-cadavre d'un ancien compagnon, ainsi, de ses bras tremblants, Gorvenal
-poussa au large la barque où gisait son cher fils, et la mer l'emporta.
-
-Sept jours et sept nuits, elle l'entraîna doucement. Parfois, Tristan
-harpait pour charmer sa détresse. Enfin, la mer, à son insu, l'approcha
-d'un rivage. Or, cette nuit-là, des pêcheurs avaient quitté le port pour
-jeter leurs filets au large, et ramaient, quand ils entendirent une
-mélodie douce, hardie et vive, qui courait au ras des flots. Immobiles,
-leurs avirons suspendus sur les vagues, ils écoutaient; dans la première
-blancheur de l'aube, ils aperçurent la barque errante. «Ainsi, se
-disaient-ils, une musique surnaturelle enveloppait la nef de saint
-Brendan, quand elle voguait vers les îles Fortunées sur la mer aussi
-blanche que le lait.» Ils ramèrent pour atteindre la barque: elle allait
-à la dérive, et rien n'y semblait vivre, que la voix de la harpe; mais,
-à mesure qu'ils approchaient, la mélodie s'affaiblit, elle se tut, et,
-quand ils accostèrent, les mains de Tristan étaient retombées inertes
-sur les cordes frémissantes encore. Ils le recueillirent et
-retournèrent vers le port pour remettre le blessé à leur dame
-compatissante, qui saurait peut-être le guérir.
-
-Hélas! ce port était Weisefort, où gisait le Morholt, et leur dame était
-Iseut la Blonde. Elle seule, habile aux philtres, pouvait sauver
-Tristan; mais, seule parmi les femmes, elle voulait sa mort. Quand
-Tristan, ranimé par son art, se reconnut, il comprit que les flots
-l'avaient jeté sur une terre de péril. Mais, hardi encore à défendre sa
-vie, il sut trouver rapidement de belles paroles rusées. Il conta qu'il
-était un jongleur, qui avait pris passage sur une nef marchande: il
-naviguait vers l'Espagne pour y apprendre l'art de lire dans les
-étoiles; des pirates avaient assailli la nef: blessé, il s'était enfui
-sur cette barque. On le crut: nul des compagnons du Morholt ne reconnut
-le beau chevalier de l'île Saint-Samson, si laidement le venin avait
-déformé ses traits. Mais quand, après quarante jours, Iseut aux cheveux
-d'or l'eut presque guéri, comme déjà, en ses membres assouplis,
-commençait à renaître la grâce de la jeunesse, il comprit qu'il fallait
-fuir; il s'échappa, et, après maints dangers courus, un jour il reparut
-devant le roi Marc.
-
-
-
-
-III
-
-LA QUÊTE
-
-DE LA
-
-BELLE AUX CHEVEUX D'OR
-
- En po d'ore vos oi paiée
- O la parole do chevol,
- Dont je ai puis eü grant dol.
-
- (_Lai de la Folie Tristan._)
-
-
-Il y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les plus félons des
-hommes, qui haïssaient Tristan de male haine pour sa prouesse et pour le
-tendre amour que le roi lui portait. Et je sais bien vous redire leurs
-noms: Andret, Guenelon, Gondoïne et Denoalen; or le duc Andret était,
-comme Tristan, un neveu du roi Marc. Connaissant que le roi méditait de
-vieillir sans enfants pour laisser sa terre à Tristan, leur envie
-s'irrita, et, par des mensonges, ils animaient contre Tristan les hauts
-hommes de Cornouailles:
-
-«Que de merveilles en sa vie! disaient les félons; mais vous êtes des
-hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en rendre
-raison. Qu'il ait triomphé du Morholt, voilà déjà un beau prodige; mais
-par quels enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer seul sur la
-mer? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans rames ni voile?
-Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sortilège a-t-il
-pu trouver remède à ses plaies? Certes, il est un enchanteur. Oui, sa
-barque était fée et pareillement son épée, et sa harpe est enchantée,
-qui chaque jour verse des poisons au coeur du roi Marc! Comme il a su
-dompter ce coeur par puissance et charme de sorcellerie! Il sera roi,
-seigneurs, et vous tiendrez vos terres d'un magicien!»
-
-Ils persuadèrent la plupart des barons: car beaucoup d'hommes ne savent
-pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le coeur peut aussi
-l'accomplir par la force de l'amour et de la hardiesse. C'est pourquoi
-les barons pressèrent le roi Marc de prendre à femme une fille de roi,
-qui lui donnerait des hoirs; s'il refusait, ils se retireraient dans
-leurs forts châteaux pour le guerroyer. Le roi résistait et jurait en
-son coeur qu'aussi longtemps que vivrait son cher neveu, nulle fille
-de roi n'entrerait en sa couche. Mais, à son tour, Tristan, qui
-supportait à grand'honte le soupçon d'aimer son oncle à bon profit, le
-menaça: que le roi se rendît à la volonté de sa baronnie; sinon, il
-abandonnerait la cour, il s'en irait servir le riche roi de Gavoie.
-Alors Marc fixa un terme à ses barons; à quarante jours de là, il dirait
-sa pensée.
-
-Au jour marqué, seul dans sa chambre, il attendait leur venue et
-songeait tristement: «Où donc trouver fille de roi si lointaine et
-inaccessible que je puisse feindre, mais feindre seulement, de la
-vouloir pour femme?»
-
-A cet instant, par la fenêtre ouverte sur la mer, deux hirondelles qui
-bâtissaient leur nid entrèrent en se querellant, puis, brusquement
-effarouchées, disparurent. Mais de leurs becs s'était échappé un long
-cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un rayon
-de soleil.
-
-Marc, l'ayant pris, fit entrer les barons et Tristan, et leur dit:
-
-«Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si toutefois vous
-voulez quérir celle que j'ai choisie.
-
---Certes, nous le voulons, beau seigneur; qui donc est celle que vous
-avez choisie?
-
---J'ai choisi celle à qui fut ce cheveu d'or, et sachez que je n'en veux
-point d'autre.
-
---Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce cheveu d'or? qui vous
-l'a porté? et de quel pays?
-
---Il me vient, seigneurs, de la Belle aux cheveux d'or; deux
-hirondelles me l'ont porté; elles savent de quel pays.»
-
-Les barons comprirent qu'ils étaient raillés et déçus. Ils regardaient
-Tristan avec dépit; car ils le soupçonnaient d'avoir conseillé cette
-ruse. Mais Tristan, ayant considéré le cheveu d'or, se souvint d'Iseut
-la Blonde. Il sourit et parla ainsi:
-
-«Roi Marc, vous agissez à grand tort; et ne voyez-vous pas que les
-soupçons de ces seigneurs me honnissent? Mais vainement vous avez
-préparé cette dérision: j'irai quérir la Belle aux cheveux d'or. Sachez
-que la quête est périlleuse et qu'il me sera plus malaisé de retourner
-de son pays que de l'île où j'ai tué le Morholt: mais de nouveau je veux
-mettre pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie à l'aventure. Afin que
-vos barons connaissent si je vous aime d'amour loyal, j'engage ma foi
-par ce serment: ou je mourrai dans l'entreprise, ou je ramènerai en ce
-château de Tintagel la Reine aux blonds cheveux.»
-
-
-Il équipa une belle nef, qu'il garnit de froment, de vin, de miel, et de
-toutes bonnes denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal, cent jeunes
-chevaliers de haut parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla
-de cottes de bure et de chapes de camelin grossier, en sorte qu'ils
-ressemblaient à des marchands; mais sous le pont de la nef, ils
-cachaient les riches habits de drap d'or, de cendal et d'écarlate, qui
-conviennent aux messagers d'un roi puissant.
-
-Quand la nef eut pris le large, le pilote demanda:
-
-«Beau seigneur, vers quelle terre naviguer?
-
---Ami, cingle vers l'Irlande, droit au port de Weisefort.»
-
-Le pilote frémit. Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du
-Morholt, le roi d'Irlande pourchassait les nefs cornouaillaises? Les
-mariniers saisis, il les pendait à des fourches. Le pilote obéit
-pourtant et gagna la terre périlleuse.
-
-D'abord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort que ses compagnons
-étaient des marchands d'Angleterre venus pour trafiquer en paix. Mais,
-comme ces marchands d'étrange sorte consumaient le jour aux nobles jeux
-des tables et des échecs et paraissaient mieux s'entendre à manier les
-dés qu'à mesurer le froment, Tristan redoutait d'être découvert, et ne
-savait comment entreprendre sa quête.
-
-Or, un matin, au point du jour, il ouït une voix si épouvantable
-qu'on eût dit le cri d'un démon. Jamais il n'avait entendu bête glapir
-en telle guise, si horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui
-passait sur le port:
-
-«Dites-moi, fait-il, dame, d'où vient cette voix que j'ai ouïe? ne me le
-cachez pas.
-
---Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient d'une bête
-fière et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de
-sa caverne et s'arrête à l'une des portes de la ville. Nul n'en peut
-sortir, nul n'y peut entrer, qu'on n'ait livré au dragon une jeune
-fille; et, dès qu'il la tient entre ses griffes, il la dévore en moins
-de temps qu'il n'en faut pour dire une patenôtre.
-
---Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi s'il
-serait possible à un homme né de mère de l'occire en bataille.
-
---Certes, beau doux sire, je ne sais; ce qui est assuré, c'est que vingt
-chevaliers éprouvés ont déjà tenté l'aventure; car le roi d'Irlande a
-proclamé par voix de héraut qu'il donnerait sa fille Iseut la Blonde à
-qui tuerait le monstre; mais le monstre les a tous dévorés.»
-
-Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il s'arme en secret, et
-il eût fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche
-destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port était désert, car
-l'aube venait à peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher
-jusqu'à la porte que la femme lui avait montrée. Soudain, sur la route,
-cinq hommes dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins
-abandonnés, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage l'un
-d'entre eux par ses rouges cheveux tressés, si fortement qu'il le
-renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrêté:
-
-«Dieu vous sauve, beau sire! dit Tristan; par quelle route vient le
-dragon?»
-
-Et quand le fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha.
-
-Le monstre approchait. Il avait la tête d'une guivre, les yeux rouges et
-tels que des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles
-longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps
-écailleux d'un griffon.
-
-Tristan lança contre lui son destrier d'une telle force que, tout
-hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de
-Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le preux tire
-son épée, la lève et l'assène sur la tête du dragon, mais sans même
-entamer le cuir. Le monstre a senti l'atteinte pourtant; il lance
-ses griffes contre l'écu, les y enfonce et en fait voler les attaches.
-La poitrine découverte, Tristan le requiert encore de l'épée, et le
-frappe sur les flancs d'un coup si violent que l'air en retentit.
-Vainement: il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux
-un double jet de flammes venimeuses: le haubert de Tristan noircit comme
-un charbon éteint, son cheval s'abat et meurt. Mais, aussitôt relevé,
-Tristan enfonce sa bonne épée dans la gueule du monstre: elle y pénètre
-toute et lui fend le coeur en deux parts. Le dragon pousse une
-dernière fois son cri horrible et meurt.
-
-Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout
-étourdi par la fumée âcre, il marcha, pour y boire, vers une eau
-stagnante qu'il voyait briller à quelque distance. Mais le venin
-distillé par la langue du dragon s'échauffa contre son corps, et dans
-les hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé.
-
-Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était Aguynguerran
-le Roux, le sénéchal du roi d'Irlande, et qu'il convoitait Iseut la
-Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de l'amour que
-chaque matin il s'embusquait, armé, pour assaillir le monstre;
-pourtant, du plus loin qu'il entendait son cri, le preux fuyait. Ce
-jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il
-trouva le dragon abattu, le cheval mort, l'écu brisé, et pensa que le
-vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tête
-du monstre, la porta au roi et réclama le beau salaire promis.
-
-Le roi ne crut guère à sa prouesse; mais, voulant lui faire droit, il
-fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois jours de là: devant
-le barnage assemblé, le sénéchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa
-victoire.
-
-Quand Iseut la Blonde apprit qu'elle serait livrée à ce couard, elle fit
-d'abord une longue risée, puis se lamenta. Mais, le lendemain,
-soupçonnant l'imposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le
-fidèle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous
-trois chevauchèrent en secret vers le repaire du monstre, tant qu'Iseut
-remarqua sur la route des empreintes de forme singulière; sans doute, le
-cheval qui avait passé là n'avait pas été ferré en ce pays. Puis elle
-trouva le monstre sans tête et le cheval mort; il n'était pas harnaché
-selon la coutume d'Irlande. Certes, un étranger avait tué le dragon;
-mais vivait-il encore?
-
-Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent longtemps; enfin, parmi
-les herbes du marécage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il
-respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrètement
-dans les chambres des femmes. Là, Iseut conta l'aventure à sa mère, et
-lui confia l'étranger. Comme la reine lui ôtait son armure, la langue
-envenimée du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine d'Irlande
-réveilla le blessé par la vertu d'une herbe et lui dit:
-
-«Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre
-sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la tête et réclame ma fille
-Iseut la Blonde pour sa récompense. Sauras-tu, à deux jours d'ici, lui
-prouver son tort par bataille?
-
---Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais, sans doute, vous pouvez
-me guérir en deux journées. J'ai conquis Iseut sur le dragon; peut-être
-je la conquerrai sur le sénéchal.»
-
-Alors, la reine l'hébergea richement, et brassa pour lui des remèdes
-efficaces. Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prépara un bain et
-doucement oignit son corps d'un baume que sa mère avait composé. Elle
-arrêta ses regards sur le visage du blessé, vit qu'il était beau, et se
-prit à penser: «Certes, si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion
-fournira rude bataille!» Mais Tristan, ranimé par la chaleur de l'eau et
-la force des aromates, la regardait, et songeant qu'il avait conquis la
-Reine aux cheveux d'or, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit:
-«Pourquoi cet étranger a-t-il souri? Ai-je rien fait qui ne convienne
-pas? Ai-je négligé l'un des services qu'une jeune fille doit rendre à
-son hôte? Oui, peut-être a-t-il ri parce que j'ai oublié de parer ses
-armes ternies par le venin.»
-
-Elle vint donc là où l'armure de Tristan était déposée: «Ce heaume est
-de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce
-haubert est fort, léger, bien digne d'être porté par un preux.» Elle
-prit l'épée par la poignée: «Certes, c'est là une belle épée, et qui
-convient à un hardi baron.» Elle tire du riche fourreau, pour l'essuyer,
-la lame sanglante. Mais elle voit qu'elle est largement ébréchée. Elle
-remarque la forme de l'entaille: ne serait-ce point la lame qui s'est
-brisée dans la tête du Morholt? Elle hésite, regarde encore, veut
-s'assurer de son doute. Elle court à la chambre où elle gardait le
-fragment d'acier retiré naguère du crâne du Morholt. Elle joint le
-fragment à la brèche; à peine voyait-on la trace de la brisure.
-
-Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tête
-du blessé la grande épée, elle cria:
-
-«Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle.
-Meurs donc à ton tour!»
-
-Tristan fit effort pour arrêter son bras; vainement; son corps était
-perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse:
-
-«Soit, je mourrai; mais pour t'épargner les longs repentirs, écoute.
-Fille de roi, sache que tu n'as pas seulement le pouvoir, mais le droit
-de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me l'as
-conservée et rendue. Une première fois, naguère, j'étais le jongleur
-blessé que tu as sauvé quand tu as chassé de son corps le venin dont
-l'épieu du Morholt l'avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille,
-d'avoir guéri ces blessures; ne les avais-je pas reçues en loyal combat?
-ai-je tué le Morholt en trahison? ne m'avait-il pas défié? ne devais-je
-pas défendre mon corps? Pour la seconde fois, en m'allant chercher au
-marécage, tu m'as sauvé. Ah! c'est pour toi, jeune fille, que j'ai
-combattu le dragon... Mais laissons ces choses: je voulais te prouver
-seulement que, m'ayant par deux fois délivré du péril de la mort,
-tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et
-gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre les bras du preux
-sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte blessé, qui avait risqué
-sa vie pour te conquérir et t'avait conquise, et que tu auras tué sans
-défense dans ce bain.»
-
-Iseut s'écria:
-
-«J'entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt
-a-t-il voulu me conquérir? Ah! sans doute, comme le Morholt avait jadis
-tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton tour,
-par belles représailles, tu as fait cette vantance d'emporter comme ta
-serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes filles...
-
---Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont volé
-jusqu'à Tintagel pour y porter l'un de tes cheveux d'or. J'ai cru
-qu'elles venaient m'annoncer paix et amour. C'est pourquoi je suis venu
-te quérir par delà la mer. C'est pourquoi j'ai affronté le monstre et
-son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d'or de mon bliaut; la
-couleur des fils d'or a passé: l'or du cheveu ne s'est pas terni.»
-
-Iseut rejeta la grande épée et prit en mains le bliaut de Tristan.
-Elle y vit le cheveu d'or et se tut longuement; puis elle baisa son hôte
-sur les lèvres en signe de paix et le revêtit de riches habits.
-
-Au jour de l'assemblée des barons, Tristan envoya secrètement vers sa
-nef Perinis, le valet d'Iseut, pour mander à ses compagnons de se rendre
-à la cour, parés comme il convenait aux messagers d'un riche roi: car il
-espérait atteindre ce jour même au terme de l'aventure. Gorvenal et les
-cent chevaliers se désolaient depuis quatre jours d'avoir perdu Tristan;
-ils se réjouirent de la nouvelle.
-
-Un à un, dans la salle où déjà s'amassaient sans nombre les barons
-d'Irlande, ils entrèrent, s'assirent à la file sur un même rang, et les
-pierreries ruisselaient au long de leurs riches vêtements d'écarlate, de
-cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux: «Quels sont ces
-seigneurs magnifiques? Qui les connaît? Voyez ces manteaux somptueux,
-parés de zibeline et d'orfroi! Voyez à la pomme des épées, au fermail
-des pelisses, chatoyer les rubis, les béryls, les émeraudes et tant de
-pierres que nous ne savons nommer! Qui donc vit jamais splendeur
-pareille? D'où viennent ces seigneurs? A qui sont-ils?» Mais les cent
-chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs sièges pour nul
-qui entrât.
-
-Quand le roi d'Irlande fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran
-le Roux offrit de prouver par témoins et de soutenir par bataille qu'il
-avait tué le monstre et qu'Iseut devait lui être livrée. Alors Iseut
-s'inclina devant son père, et dit:
-
-«Roi, un homme est là, qui prétend convaincre votre sénéchal de mensonge
-et de félonie. A cet homme prêt à prouver qu'il a délivré votre terre du
-fléau et que votre fille ne doit pas être abandonnée à un couard,
-promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et
-de lui accorder votre paix et votre merci?»
-
-Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais ses barons crièrent
-en foule:
-
-«Octroyez-le, sire! octroyez-le!»
-
-Le roi dit:
-
-«Et je l'octroie!»
-
-Mais Iseut s'agenouilla à ses pieds:
-
-«Père, donnez-moi d'abord le baiser de merci et de paix, en signe que
-vous le donnerez pareillement à cet homme!»
-
-Quand elle eut reçu le baiser, elle alla chercher Tristan et le
-conduisit par la main dans l'assemblée. A sa vue, les cent
-chevaliers se levèrent à la fois, le saluèrent les bras en croix sur la
-poitrine, se rangèrent à ses côtés et les Irlandais virent qu'il était
-leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri
-retentit: «C'est Tristan de Loonnois, c'est le meurtrier du Morholt!»
-Les épées nues brillèrent et des voix furieuses répétaient: «Qu'il
-meure!»
-
-Mais Iseut s'écria:
-
-«Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu l'as promis!»
-
-Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur s'apaisa.
-
-Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au
-sénéchal qui n'osa l'accepter et reconnut son forfait. Puis Tristan
-parla ainsi:
-
-«Seigneurs, j'ai tué le Morholt, mais j'ai franchi la mer pour vous
-offrir belle amendise. Afin de racheter le méfait, j'ai mis mon corps en
-péril de mort et je vous ai délivrés du monstre, et voici que j'ai
-conquis Iseut la Blonde, la belle. L'ayant conquise, je l'emporterai
-donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres d'Irlande et de
-Cornouailles se répande non plus la haine, mais l'amour, sachez que
-le roi Marc, mon cher seigneur, l'épousera. Voyez ici cent chevaliers de
-haut parage prêts à jurer sur les reliques des saints que le roi Marc
-vous mande paix et amour, que son désir est d'honorer Iseut comme sa
-chère femme épousée, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront
-comme leur dame et leur reine.»
-
-On apporta les corps saints à grand'joie, et les cent chevaliers
-jurèrent qu'il avait dit vérité.
-
-Le roi prit Iseut par la main et demanda à Tristan s'il la conduirait
-loyalement à son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les
-barons d'Irlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frémissait de honte
-et d'angoisse. Ainsi, Tristan, l'ayant conquise, la dédaignait; le beau
-conte du Cheveu d'or n'était que mensonge, et c'est à un autre qu'il la
-livrait... Mais le roi posa la main droite d'Iseut dans la main droite
-de Tristan, et Tristan la retint en signe qu'il se saisissait d'elle, au
-nom du roi de Cornouailles.
-
-Ainsi, pour l'amour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan
-accomplit la quête de la Reine aux cheveux d'or.
-
-
-
-
-IV
-
-LE PHILTRE
-
- Nein, ezn was niht mit wine,
- doch ez im glich wære,
- ez was diu wernde swaere,
- diu endelôse herzenôt,
- von der si beide lagen tôt.
-
- (_Gottfried de Strasbourg._)
-
-
-Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de
-Cornouailles, sa mère recueillit des herbes, des fleurs et des racines,
-les mêla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. L'ayant achevé par
-science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrètement à
-Brangien:
-
-«Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu l'aimes d'amour
-fidèle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le
-de telle sorte que nul oeil ne le voie et que nulle lèvre ne s'en
-approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale et l'instant où l'on
-quitte les époux, tu verseras ce vin herbé dans une coupe et tu la
-présenteras, pour qu'ils la vident ensemble, au roi Marc et à la reine
-Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goûter ce
-breuvage. Car telle est sa vertu: ceux qui en boiront ensemble
-s'aimeront de tous leurs sens et de toute leur pensée, à toujours, dans
-la vie et dans la mort.»
-
-Brangien promit à la reine qu'elle ferait selon sa volonté.
-
-
-La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle
-s'éloignait de la terre d'Irlande, plus tristement la jeune fille se
-lamentait. Assise sous la tente où elle s'était renfermée avec Brangien,
-sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. Où ces étrangers
-l'entraînaient-ils? Vers qui? Vers quelle destinée? Quand Tristan
-s'approchait d'elle et voulait l'apaiser par de douces paroles, elle
-s'irritait, le repoussait, et la haine gonflait son coeur. Il était
-venu, lui le ravisseur, lui le meurtrier du Morholt; il l'avait arrachée
-par ses ruses à sa mère et à son pays; il n'avait pas daigné la garder
-pour lui-même, et voici qu'il l'emportait, comme sa proie, sur les
-flots, vers la terre ennemie! «Chétive! disait-elle, maudite soit
-la mer qui me porte! Mieux aimerais-je mourir sur la terre où je suis
-née que vivre là-bas!...»
-
-Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long
-du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les
-cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage.
-Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan
-vint vers la reine et tâchait de calmer son coeur. Comme le soleil
-brûlait et qu'ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L'enfant
-chercha quelque breuvage, tant qu'elle découvrit le coutret confié à
-Brangien par la mère d'Iseut. «J'ai trouvé du vin!» leur cria-t-elle.
-Non, ce n'était pas du vin: c'était la passion, c'était l'âpre joie et
-l'angoisse sans fin, et la mort. L'enfant remplit un hanap et le
-présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à
-Tristan, qui le vida.
-
-A cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence,
-comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et
-le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues
-et gémit:
-
-«Malheureuse! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je
-suis montée sur cette nef! Iseut, amie, et vous, Tristan, c'est
-votre mort que vous avez bue!»
-
-De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan qu'une
-ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses
-racines dans le sang de son coeur et par de forts liens enlaçait au
-beau corps d'Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il
-songeait: «Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondoïne, félons qui
-m'accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah! je suis plus vil
-encore, et ce n'est pas sa terre que je convoite! Bel oncle, qui m'avez
-aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre soeur
-Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me
-portaient jusqu'à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que
-n'avez-vous, dès le premier jour, chassé l'enfant errant venu pour vous
-trahir? Ah! qu'ai-je pensé? Iseut est votre femme, et moi votre vassal.
-Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne
-peut pas m'aimer.»
-
-Iseut l'aimait. Elle voulait le haïr, pourtant: ne l'avait-il pas
-vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son
-coeur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.
-
-Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée
-encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle
-les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout
-réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons l'un
-vers l'autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus
-malheureux encore, quand, réunis, ils tremblaient devant l'horreur du
-premier aveu.
-
-Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le
-pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit s'approcher et lui
-dit humblement:
-
-«Entrez, seigneur.
-
---Reine, dit Tristan, pourquoi m'avoir appelé seigneur? Ne suis-je pas
-votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous
-servir et vous aimer comme ma reine et ma dame?
-
-Iseut répondit:
-
-«Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon maître! Tu le sais que
-ta force me domine et que je suis ta serve! Ah! que n'ai-je avivé
-naguère les plaies du jongleur blessé? Que n'ai-je laissé périr le tueur
-du monstre dans les herbes du marécage? Que n'ai-je asséné sur lui,
-quand il gisait dans le bain, le coup de l'épée déjà brandie?
-Hélas! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd'hui!
-
---Iseut, que savez-vous donc aujourd'hui? Qu'est-ce donc qui vous
-tourmente?
-
---Ah! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel
-me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie!»
-
-Elle posa son bras sur l'épaule de Tristan; des larmes éteignirent le
-rayon de ses yeux, ses lèvres tremblèrent. Il répéta:
-
-«Amie, qu'est-ce donc qui vous tourmente?»
-
-Elle répondit:
-
-«L'amour de vous.»
-
-Alors il posa ses lèvres sur les siennes.
-
-Mais, comme pour la première fois tous deux goûtaient une joie d'amour,
-Brangien, qui les épiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face
-trempée de larmes, se jeta à leurs pieds:
-
-«Malheureux! arrêtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore! Mais
-non, la voie est sans retour, déjà la force de l'amour vous entraîne et
-jamais plus vous n'aurez de joie sans douleur. C'est le vin herbé qui
-vous possède, le breuvage d'amour que votre mère, Iseut, m'avait confié.
-Seul, le roi Marc devait le boire avec vous; mais l'Ennemi s'est joué de
-nous trois, et c'est vous qui avez vidé le hanap. Ami Tristan,
-Iseut amie, en châtiment de la male garde que j'ai faite, je vous
-abandonne mon corps, ma vie; car, par mon crime, dans la coupe maudite,
-vous avez bu l'amour et la mort!»
-
-Les amants s'étreignirent; dans leurs beaux corps frémissaient le désir
-et la vie. Tristan dit:
-
-«Vienne donc la mort!»
-
-Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la
-terre du roi Marc, liés à jamais, ils s'abandonnèrent à l'amour.
-
-
-
-
-V
-
-BRANGIEN LIVRÉE AUX SERFS
-
- Sobre toz avrai gran valor,
- S'aitals camisa m'es dada,
- Cum Iseus det a l'amador,
- Que mai non era portada.
-
- (_Rambaut, comte d'Orange._)
-
-
-Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la
-main et la conduisit devant le roi; le roi se saisit d'elle en la
-prenant à son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le
-château de Tintagel, et, lorsqu'elle parut dans la salle au milieu des
-vassaux, sa beauté jeta une telle clarté que les murs s'illuminèrent
-comme frappés du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles
-qui, par belle courtoisie, lui avaient porté le cheveu d'or; il loua
-Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, étaient
-allés lui quérir la joie de ses yeux et de son coeur. Hélas! la nef
-vous apporte, à vous aussi, noble roi, l'âpre deuil et les forts
-tourments.
-
-A dix-huit jours de là, ayant convoqué tous ses barons, il prit à femme
-Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le
-déshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place
-d'Iseut dans le lit nuptial. En châtiment de la male garde qu'elle avait
-faite sur la mer et pour l'amour de son amie, elle lui sacrifia, la
-fidèle, la pureté de son corps; l'obscurité de la nuit cacha au roi sa
-ruse et sa honte.
-
-Les conteurs prétendent ici que Brangien n'avait pas jeté dans la mer le
-flacon de vin herbé, non tout à fait vidé par les amants; mais qu'au
-matin, après que sa dame fut entrée à son tour dans le lit du roi Marc,
-Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la présenta
-aux époux; que Marc y but largement et qu'Iseut jeta sa part à la
-dérobée. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu
-l'histoire et l'ont faussée. S'ils ont imaginé ce mensonge, c'est faute
-de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours à la reine.
-Certes, comme vous l'entendrez bientôt, jamais, malgré l'angoisse, le
-tourment et les terribles représailles, Marc ne put chasser de son
-coeur Iseut ni Tristan: mais sachez, seigneurs, qu'il n'avait pas bu
-le vin herbé. Ni poison, ni sortilège; seule, la tendre noblesse de son
-coeur lui inspira d'aimer.
-
-
-Iseut est reine et semble vivre en joie. Iseut est reine et vit en
-tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons l'honorent, et
-ceux de la gent menue la chérissent. Iseut passe le jour dans ses
-chambres richement peintes et jonchées de fleurs. Iseut a les nobles
-joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants
-des harpeurs, et les courtines où sont ouvrés léopards, alérions,
-papegauts et toutes les bêtes de la mer et des bois. Iseut a ses vives,
-ses belles amours, et Tristan auprès d'elle, à loisir, et le jour et la
-nuit; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche
-dans la chambre royale, parmi les privés et les fidèles. Iseut tremble
-pourtant. Pourquoi trembler? Ne tient-elle pas ses amours secrètes? Qui
-soupçonnerait Tristan? Qui donc soupçonnerait un fils? Qui la voit? Qui
-l'épie? Quel témoin? Oui, un témoin l'épie, Brangien; Brangien la
-guette; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci. Dieu!
-si, lasse de préparer chaque jour comme une servante le lit où elle
-a couché la première, elle les dénonçait au roi! si Tristan mourait par
-sa félonie!... Ainsi la peur affole la reine. Non, ce n'est pas de
-Brangien la fidèle, c'est de son propre coeur que vient son tourment.
-Écoutez, seigneurs, la grande traîtrise qu'elle médita; mais Dieu, comme
-vous l'entendrez, la prit en pitié; vous aussi, soyez-lui compatissants!
-
-Ce jour-là, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut
-pas ce crime. Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et
-soixante besants d'or, s'ils juraient de faire sa volonté. Ils firent le
-serment.
-
-«Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille; vous l'emmènerez dans
-la forêt, loin ou près, mais en tel lieu que nul ne découvre jamais
-l'aventure; là, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez,
-pour me les répéter, les paroles qu'elle aura dites. Allez; à votre
-retour, vous serez des hommes affranchis et riches.»
-
-Puis elle appela Brangien:
-
-«Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre; n'iras-tu pas
-chercher dans la forêt les plantes qui conviennent à ce mal? Deux serfs
-sont là, qui te conduiront; ils savent où croissent les herbes
-efficaces. Suis-les donc; soeur, sache-le bien, si je t'envoie à
-la forêt, c'est qu'il y va de mon repos et de ma vie!»
-
-Les serfs l'emmenèrent. Venue au bois, elle voulut s'arrêter, car les
-plantes salutaires croissaient autour d'elle en suffisance. Mais ils
-l'entraînèrent plus loin:
-
-«Viens, jeune fille, ce n'est pas ici le lieu convenable.»
-
-L'un des serfs marchait devant elle, son compagnon la suivait. Plus de
-sentier frayé, mais des ronces, des épines et des chardons emmêlés.
-Alors l'homme qui marchait le premier tira son épée et se retourna; elle
-se rejeta vers l'autre serf pour lui demander aide; il tenait aussi
-l'épée nue à son poing et dit:
-
-«Jeune fille, il nous faut te tuer.»
-
-Brangien tomba sur l'herbe et ses bras tentaient d'écarter la pointe des
-épées. Elle demandait merci d'une voix si pitoyable et si tendre qu'ils
-dirent:
-
-«Jeune fille, si la reine Iseut, ta dame et la nôtre, veut que tu
-meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort.»
-
-Elle répondit:
-
-«Je ne sais, amis; je ne me souviens que d'un seul méfait. Quand nous
-partîmes d'Irlande, nous emportions chacune, comme la plus chère
-des parures, une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre
-nuit de noces. Sur la mer, il advint qu'Iseut déchira sa chemise
-nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je lui ai prêté la mienne. Amis,
-voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais puisqu'elle veut que je
-meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie
-de tout ce qu'elle m'a fait de bien et d'honneur depuis qu'enfant, ravie
-par des pirates, j'ai été vendue à sa mère et vouée à la servir. Que
-Dieu, dans sa bonté, garde son honneur, son corps, sa vie! Frères,
-frappez maintenant!»
-
-Les serfs eurent pitié. Ils tinrent conseil et, jugeant que peut-être un
-tel méfait ne valait point la mort, ils la lièrent à un arbre.
-
-Puis ils tuèrent un jeune chien: l'un d'eux lui coupa la langue, la
-serra dans un pan de sa gonelle, et tous deux reparurent ainsi devant
-Iseut.
-
-«A-t-elle parlé? demanda-t-elle, anxieuse.
-
---Oui, reine, elle a parlé. Elle a dit que vous étiez irritée à cause
-d'un seul tort: vous aviez déchiré sur la mer une chemise blanche comme
-neige que vous rapportiez d'Irlande, elle vous a prêté la sienne au soir
-de vos noces. C'était là, disait-elle, son seul crime. Elle vous a
-rendu grâce pour tant de bienfaits reçus de vous dès l'enfance, elle a
-prié Dieu de protéger votre honneur et votre vie. Elle vous mande salut
-et amour. Reine, voici sa langue que nous vous apportons.
-
---Meurtriers! cria Iseut, rendez-moi Brangien, ma chère servante! Ne
-saviez-vous pas qu'elle était ma seule amie? Meurtriers, rendez-la moi!
-
---Reine, on dit justement: «Femme change en peu d'heures; au même temps,
-femme rit, pleure, aime, hait.» Nous l'avons tuée, puisque vous l'avez
-commandé!
-
---Comment l'aurais-je commandé? Pour quel méfait? n'était-ce pas ma
-chère compagne, la douce, la fidèle, la belle? Vous le saviez,
-meurtriers: je l'avais envoyée chercher des herbes salutaires et je vous
-l'ai confiée, pour que vous la protégiez sur la route. Mais je dirai que
-vous l'avez tuée et vous serez brûlés sur des charbons.
-
---Reine, sachez donc qu'elle vit et que nous vous la ramènerons saine et
-sauve.»
-
-Mais elle ne les croyait pas, et comme égarée, tour à tour maudissait
-les meurtriers et se maudissait elle-même. Elle retint l'un des serfs
-auprès d'elle, tandis que l'autre se hâtait vers l'arbre où
-Brangien était attachée:
-
-«Belle, Dieu vous a fait merci, et voilà que votre dame vous rappelle!»
-
-Quand elle parut devant Iseut, Brangien s'agenouilla, lui demandant de
-lui pardonner ses torts; mais la reine était aussi tombée à genoux
-devant elle, et toutes deux, embrassées, se pâmèrent longuement.
-
-
-
-
-VI
-
-LE GRAND PIN
-
- Isot ma drue, Isot m'amie,
- En vos ma mort, en vos ma vie!
-
- (_Gottfried de Strasbourg._)
-
-
-Ce n'est pas Brangien la fidèle, c'est eux-mêmes que les amants doivent
-redouter. Mais comment leurs coeurs enivrés seraient-ils vigilants?
-L'amour les presse, comme la soif précipite vers la rivière le cerf sur
-ses fins; ou tel encore, après un long jeûne, l'épervier soudain lâché
-fond sur la proie. Hélas! amour ne se peut celer. Certes, par la
-prudence de Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami;
-mais, à toute heure, en tout lieu, chacun ne voit-il pas comment le
-désir les agite, les étreint, déborde de tous leurs sens ainsi que le
-vin nouveau ruisselle de la cuve?
-
-Déjà les quatre félons de la cour, qui haïssaient Tristan pour sa
-prouesse, rôdent autour de la reine. Déjà ils connaissent la vérité
-de ses belles amours. Ils brûlent de convoitise, de haine et de joie.
-Ils porteront au roi la nouvelle: ils verront la tendresse se muer en
-fureur; Tristan, chassé ou livré à la mort, et le tourment de la reine.
-Ils craignaient pourtant la colère de Tristan; mais, enfin, leur haine
-dompta leur terreur; un jour, les quatre barons appelèrent le roi Marc à
-parlement, et Andret lui dit:
-
-«Beau roi, sans doute ton coeur s'irritera et tous quatre nous en
-avons grand deuil; mais nous devons te révéler ce que nous avons
-surpris. Tu as placé ton coeur en Tristan et Tristan veut te honnir.
-Vainement nous t'avions averti; pour l'amour d'un seul homme, tu fais fi
-de ta parenté et de ta baronnie entière, et tu nous délaisses tous.
-Sache donc que Tristan aime la reine: c'est vérité prouvée, et déjà l'on
-en dit mainte parole.»
-
-Le noble roi chancela et répondit:
-
-«Lâche! quelle félonie as-tu pensée! Certes, j'ai placé mon coeur en
-Tristan. Au jour où le Morholt vous offrit la bataille, vous baissiez
-tous la tête, tremblants et pareils à des muets; mais Tristan l'affronta
-pour l'honneur de cette terre, et par chacune de ses blessures son âme
-aurait pu s'envoler. C'est pourquoi vous le haïssez, et c'est
-pourquoi je l'aime, plus que toi, Andret, plus que vous tous, plus que
-personne. Mais que prétendez-vous avoir découvert? qu'avez-vous vu?
-qu'avez-vous entendu?
-
---Rien, en vérité, seigneur, rien que tes yeux ne puissent voir, rien
-que tes oreilles ne puissent entendre. Regarde, écoute, beau sire;
-peut-être il en est temps encore.»
-
-Et, s'étant retirés, ils le laissèrent à loisir savourer le poison.
-
-
-Le roi Marc ne put secouer le maléfice. A son tour, contre son coeur,
-il épia son neveu, il épia la reine. Mais Brangien s'en aperçut, les
-avertit, et vainement le roi tenta d'éprouver Iseut par des ruses. Il
-s'indigna bientôt de ce vil combat, et comprenant qu'il ne pourrait plus
-chasser le soupçon, il manda Tristan et lui dit:
-
-«Tristan, éloigne-toi de ce château; et quand tu l'auras quitté, ne sois
-plus si hardi que d'en franchir les fossés ni les lices. Des félons
-t'accusent d'une grande traîtrise. Ne m'interroge pas: je ne saurais
-rapporter leurs propos sans nous honnir tous les deux. Ne cherche pas
-des paroles qui m'apaisent: je le sens, elles resteraient vaines.
-Pourtant, je ne crois pas les félons: si je les croyais, ne
-t'aurais-je pas déjà jeté à la mort honteuse? Mais leurs discours
-maléfiques ont troublé mon coeur, et seul ton départ le calmera. Pars;
-sans doute je te rappellerai bientôt; pars, mon fils toujours cher!»
-
-Quand les félons ouïrent la nouvelle: «Il est parti, dirent-ils entre
-eux, il est parti, l'enchanteur, chassé comme un larron! Que peut-il
-devenir désormais? Sans doute il passera la mer pour chercher les
-aventures et porter son service déloyal à quelque roi lointain!»
-
-Non, Tristan n'eut pas la force de partir; et quand il eut franchi les
-lices et les fossés du château, il connut qu'il ne pourrait s'éloigner
-davantage; il s'arrêta dans le bourg même de Tintagel, prit hôtel avec
-Gorvenal dans la maison d'un bourgeois, et languit, torturé par la
-fièvre, plus blessé que naguère, aux jours où l'épieu du Morholt avait
-empoisonné son corps. Naguère, quand il gisait dans la cabane construite
-au bord des flots et que tous fuyaient la puanteur de ses plaies, trois
-hommes pourtant l'assistaient, Gorvenal, Dinas de Lidan et le roi Marc.
-Maintenant, Gorvenal et Dinas se tenaient encore à son chevet; mais le
-roi Marc ne venait plus, et Tristan gémissait:
-
-«Certes, bel oncle, mon corps répand maintenant l'odeur d'un venin
-plus repoussant, et votre amour ne sait plus surmonter votre horreur.»
-
-Mais, sans relâche, dans l'ardeur de la fièvre, le désir l'entraînait,
-comme un cheval emporté, vers les tours bien closes qui tenaient la
-reine enfermée; cheval et cavalier se brisaient contre les murs de
-pierre; mais cheval et cavalier se relevaient et reprenaient sans cesse
-la même chevauchée.
-
-Derrière les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus
-malheureuse encore: car, parmi ces étrangers qui l'épient, il lui faut
-tout le jour feindre la joie et rire; et, la nuit, étendue aux côtés du
-roi Marc, il lui faut dompter, immobile, l'agitation de ses membres et
-les tressauts de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble
-qu'elle se lève et qu'elle court jusqu'à la porte; mais sur le seuil
-obscur, les félons ont tendu de grandes faulx: les lames affilées et
-méchantes saisissent au passage ses genoux délicats. Il lui semble
-qu'elle tombe et que, de ses genoux tranchés, s'élancent deux rouges
-fontaines.
-
-Bientôt les amants mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les
-secourra, sinon Brangien? Au péril de sa vie, elle s'est glissée
-vers la maison où Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et
-pour sauver les amants, elle enseigne une ruse à Tristan.
-
-Non, jamais, seigneurs, vous n'aurez ouï parler d'une plus belle ruse
-d'amour.
-
-Derrière le château de Tintagel, un verger s'étendait, vaste et clos de
-fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargés de
-fruits, d'oiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus éloigné du
-château, tout auprès des pieux de la palissade, un pin s'élevait, haut
-et droit, dont le tronc robuste soutenait une large ramure. A son pied,
-une source vive: l'eau s'épandait d'abord en une large nappe, claire et
-calme, enclose par un perron de marbre; puis, contenue entre deux rives
-resserrées, elle courait par le verger et, pénétrant dans l'intérieur
-même du château, traversait les chambres des femmes. Or, chaque soir,
-Tristan, par le conseil de Brangien, taillait avec art des morceaux
-d'écorce et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et,
-venu sous le pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Légers comme
-l'écume, ils surnageaient et coulaient avec elle, et, dans les chambres
-des femmes, Iseut épiait leur venue. Aussitôt, les soirs où
-Brangien avait su écarter le roi Marc et les félons, elle s'en venait
-vers son ami.
-
-Elle s'en vient, agile et craintive pourtant, guettant à chacun de ses
-pas si des félons se sont embusqués derrière les arbres. Mais dès que
-Tristan l'a vue, les bras ouverts, il s'élance vers elle. Alors, la nuit
-les protège et l'ombre amie du grand pin.
-
-«Tristan, dit la reine, les gens de mer n'assurent-ils pas que ce
-château de Tintagel est enchanté et que, par sortilège, deux fois l'an,
-en hiver et en été, il se perd, et disparaît aux yeux? Il s'est perdu
-maintenant. N'est-ce pas ici le verger merveilleux dont parlent les lais
-de harpe: une muraille d'air l'enclôt de toutes parts; des arbres
-fleuris, un sol embaumé; le héros y vit sans vieillir entre les bras de
-son amie, et nulle force ennemie ne peut briser la muraille d'air?»
-
-Déjà, sur les tours de Tintagel, retentissent les trompes des guetteurs
-qui annoncent l'aube.
-
-«Non, dit Tristan, la muraille d'air est déjà brisée, et ce n'est pas
-ici le verger merveilleux. Mais, un jour, amie, nous irons ensemble au
-pays fortuné dont nul ne retourne. Là s'élève un château de marbre
-blanc; à chacune de ses mille fenêtres, brille un cierge allumé; à
-chacune, un jongleur joue et chante une mélodie sans fin; le soleil n'y
-brille pas, et pourtant nul ne regrette sa lumière: c'est l'heureux pays
-des vivants.»
-
-Mais au sommet des tours de Tintagel, l'aube éclaire les grands blocs
-alternés de sinople et d'azur.
-
-
-Iseut a recouvré sa joie: le soupçon de Marc se dissipe et les félons
-comprennent, au contraire, que Tristan a revu la reine. Mais Brangien
-fait si bonne garde qu'ils épient vainement. Enfin, le duc Andret, que
-Dieu honnisse! dit à ses compagnons:
-
-«Seigneurs, prenons conseil de Frocin, le nain bossu. Il connaît les
-sept arts, la magie et toutes manières d'enchantements. Il sait, à la
-naissance d'un enfant, observer si bien les sept planètes et le cours
-des étoiles qu'il conte par avance tous les points de sa vie. Il
-découvre, par la puissance de Bugibus et de Noiron, les choses secrètes.
-Il nous enseignera, s'il veut, les ruses d'Iseut la Blonde.»
-
-En haine de beauté et de prouesse, le petit homme méchant traça les
-caractères de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considéra le
-cours d'Orion et de Lucifer, et dit:
-
-«Vivez en joie, beaux seigneurs; cette nuit vous pourrez les
-saisir.»
-
-Ils le menèrent devant le roi.
-
-«Sire, dit le sorcier, mandez à vos veneurs qu'ils mettent la laisse aux
-limiers et la selle aux chevaux; annoncez que sept jours et sept nuits
-vous vivrez dans la forêt, pour conduire votre chasse, et vous me
-pendrez aux fourches si vous n'entendez pas, cette nuit même, quels
-discours Tristan tient à la reine.»
-
-Le roi fit ainsi, contre son coeur. La nuit tombée, il laissa ses
-veneurs dans la forêt, prit le nain en croupe, et retourna vers
-Tintagel. Par une entrée qu'il savait, il pénétra dans le verger et le
-nain le conduisit sous le grand pin.
-
-«Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre.
-Portez là-haut votre arc et vos flèches: ils vous serviront peut-être.
-Et tenez-vous coi: vous n'attendrez pas longuement.
-
---Va-t'en, chien de l'Ennemi!» répondit Marc.
-
-Et le nain s'en alla, emmenant le cheval.
-
-Il avait dit vrai; le roi n'attendit pas longuement. Cette nuit, la lune
-brillait, claire et belle. Caché dans la ramure, le roi vit son neveu
-bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous l'arbre et
-jeta dans l'eau les copeaux et les branchages. Mais, comme il s'était
-penché sur la fontaine en les jetant, il vit, réfléchie dans l'eau,
-l'image du roi. Ah! s'il pouvait arrêter les copeaux qui fuient! Mais
-non, ils courent, rapides, par le verger. Là-bas, dans les chambres des
-femmes, Iseut épie leur venue; déjà, sans doute, elle les voit, elle
-accourt. Que Dieu protège les amants!
-
-Elle vient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et dans l'arbre, il
-entend le crissement de la flèche qui s'encoche dans la corde de l'arc.
-
-Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle avait coutume.
-«Qu'est-ce donc? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan n'accourt-il pas ce soir
-à ma rencontre? aurait-il vu quelque ennemi?»
-
-Elle s'arrête, fouille du regard les fourrés noirs; soudain, à la clarté
-de la lune, elle aperçut à son tour l'ombre du roi dans la fontaine.
-Elle montra bien la sagesse des femmes en ce qu'elle ne leva point les
-yeux vers les branches de l'arbre: «Seigneur Dieu! dit-elle tout bas,
-accordez-moi seulement que je puisse parler la première!»
-
-Elle s'approche encore. Écoutez comme elle devance et prévient son ami:
-
-«Sire Tristan, qu'avez-vous osé? M'attirer en tel lieu, à telle
-heure! Maintes fois déjà vous m'aviez mandée, pour me supplier,
-disiez-vous. Et par quelle prière? Qu'attendez-vous de moi? Je suis
-venue enfin, car je n'ai pu l'oublier, si je suis reine, je vous le
-dois. Me voici donc: que voulez-vous?
-
---Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi!»
-
-Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue le Seigneur Dieu, qui a montré
-le péril à son amie.
-
-«Oui, reine, je vous ai mandée souvent et toujours en vain: jamais,
-depuis que le roi m'a chassé, vous n'avez daigné venir à mon appel. Mais
-prenez en pitié le chétif que voici; le roi me hait, j'ignore pourquoi;
-mais vous le savez peut-être; et qui donc pourrait charmer sa colère,
-sinon vous seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son coeur se
-fie?
-
---En vérité, sire Tristan, ignorez-vous encore qu'il nous soupçonne tous
-les deux? Et de quelle traîtrise! faut-il, par surcroît de honte, que ce
-soit moi qui vous l'apprenne? Mon seigneur croit que je vous aime
-d'amour coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, qu'il honnisse
-mon corps! jamais je n'ai donné mon amour à nul homme, hormis à celui
-qui le premier m'a prise, vierge, entre ses bras. Et vous voulez,
-Tristan, que j'implore du roi votre pardon? Mais s'il savait seulement
-que je suis venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux
-vents!»
-
-Tristan gémit:
-
-«Bel oncle, on dit: «Nul n'est vilain, s'il ne fait vilenie.» Mais en
-quel coeur a pu naître un tel soupçon?
-
---Sire Tristan, que voulez-vous dire? Non, le roi mon seigneur n'eût pas
-de lui-même imaginé telle vilenie. Mais les félons de cette terre lui
-ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de décevoir les
-coeurs loyaux. Ils s'aiment, lui ont-ils dit, et les félons nous l'ont
-tourné à crime. Oui vous m'aimiez, Tristan, pourquoi le nier? ne suis-je
-pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauvé de
-la mort? Oui, je vous aimais en retour: n'êtes-vous pas du lignage du
-roi, et n'ai-je pas ouï maintes fois ma mère répéter qu'une femme n'aime
-pas son seigneur tant qu'elle n'aime pas la parenté de son seigneur?
-C'est pour l'amour du roi que je vous aimais, Tristan; maintenant
-encore, s'il vous reçoit en grâce, j'en serai joyeuse. Mais mon corps
-tremble, j'ai grand'peur, je pars, j'ai trop demeuré déjà.»
-
-Dans la ramure, le roi eut pitié et sourit doucement. Iseut
-s'enfuit, Tristan la rappelle: «Reine, au nom du Sauveur, venez à mon
-secours, par charité! les couards voulaient écarter du roi tous ceux qui
-l'aiment; ils ont réussi et le raillent maintenant. Soit; je m'en irai
-donc hors de ce pays, au loin, misérable comme j'y vins jadis: mais,
-tout au moins, obtenez du roi qu'en reconnaissance des services passés,
-afin que je puisse sans honte chevaucher loin d'ici, il me donne du sien
-assez pour acquitter mes dépenses, pour dégager mon cheval et mes armes.
-
---Non, Tristan, vous n'auriez pas dû m'adresser cette requête. Je suis
-seule sur cette terre, seule en ce palais où nul ne m'aime, sans appui,
-à la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-vous
-pas que je risque la mort honteuse? Ami, que Dieu vous protège! Le roi
-vous hait à grand tort. Mais, en toute terre où vous irez, le Seigneur
-Dieu vous sera un ami vrai.»
-
-Elle part et fuit jusqu'à sa chambre, où Brangien la prend, tremblante,
-entre ses bras: la reine lui dit l'aventure. Brangien s'écrie:
-
-«Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle! Il est père
-compatissant et ne veut pas le mal de ceux qu'il sait innocents.»
-
-Sous le grand pin, Tristan, appuyé contre le perron de marbre, se
-lamentait:
-
-«Que Dieu me prenne en pitié et répare la grande injustice que je
-souffre de mon cher seigneur!»
-
-Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant:
-
-«Beau neveu, bénie soit cette heure! Vois: la lointaine chevauchée que
-tu préparais ce matin, elle est déjà finie!»
-
-Là-bas, dans une clairière de la forêt, le nain Frocin interrogeait le
-cours des étoiles; il y lut que le roi le menaçait de mort; il noircit
-de peur et de honte, enfla de rage, et s'enfuit prestement vers la terre
-de Galles.
-
-
-
-
-VII
-
-LE NAIN FROCIN
-
- Wê dem selbin getwerge,
- Daz er den edelin man vorrit!
-
- (_Eilhart d'Oberg._)
-
-
-Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan. Il lui a donné congé de revenir
-au château, et, comme naguère, Tristan couche dans la chambre du roi
-parmi les privés et les fidèles. A son gré, il y peut entrer, il en peut
-sortir: le roi n'en a plus souci. Mais qui donc peut longtemps tenir ses
-amours secrètes?
-
-Marc avait pardonné aux félons, et comme le sénéchal Dinas de Lidan
-avait un jour trouvé dans une forêt lointaine, errant et misérable, le
-nain bossu, il le ramena au roi, qui eut pitié et lui pardonna son
-méfait.
-
-Mais sa bonté ne fit qu'exciter la haine des barons; ayant de nouveau
-surpris Tristan et la reine, ils se lièrent par ce serment: si le roi
-ne chassait pas son neveu hors du pays, ils se retireraient dans
-leurs forts châteaux pour le guerroyer. Ils appelèrent le roi à
-parlement:
-
-«Seigneur, aime-nous, hais-nous, à ton choix; mais nous voulons que tu
-chasses Tristan. Il aime la reine, et le voit qui veut, mais nous, nous
-ne le souffrirons plus.»
-
-Le roi les entend, soupire, baisse le front vers la terre, se tait.
-
-«Non, roi, nous ne le souffrirons plus, car nous savons maintenant que
-cette nouvelle, naguère étrange, n'est plus pour te surprendre et que tu
-consens à leur crime. Que feras-tu? Délibère et prends conseil. Pour
-nous, si tu n'éloignes pas ton neveu sans retour, nous nous retirerons
-sur nos baronnies et nous entraînerons aussi nos voisins hors de ta
-cour, car nous ne pouvons supporter qu'ils y demeurent. Tel est le choix
-que nous t'offrons; choisis donc!
-
---Seigneurs, une fois j'ai cru aux laides paroles que vous disiez de
-Tristan, et je m'en suis repenti. Mais vous êtes mes féaux, et je ne
-veux pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous
-en requiers, vous qui me devez le conseil. Vous savez bien que je fuis
-tout orgueil et toute démesure.
-
---Donc, seigneur, mandez ici le nain Frocin. Vous vous défiez de
-lui, pour l'aventure du verger. Pourtant, n'avait-il pas lu dans les
-étoiles que la reine viendrait ce soir-là sous le pin? Il sait maintes
-choses; prenez son conseil.»
-
-Il accourut, le bossu maudit, et Denoalen l'accola. Ecoutez quelle
-trahison il enseigna au roi:
-
-«Sire, commande à ton neveu que demain, dès l'aube, au galop, il
-chevauche vers Carduel pour porter au roi Arthur un bref sur parchemin,
-bien scellé de cire. Roi, Tristan couche près de ton lit. Sors de ta
-chambre à l'heure du premier sommeil, et, je te le jure par Dieu et par
-la loi de Rome, s'il aime Iseut de fol amour, il voudra venir lui parler
-avant son départ: mais, s'il y vient sans que je le sache et sans que tu
-le voies, alors tue-moi. Pour le reste, laisse-moi mener l'aventure à ma
-guise et garde-toi seulement de parler à Tristan de ce message avant
-l'heure du coucher.
-
---Oui, répondit Marc, qu'il en soit fait ainsi!»
-
-Alors le nain fit une laide félonie. Il entra chez un boulanger et lui
-prit pour quatre deniers de fleur de farine qu'il cacha dans le giron de
-sa robe. Ah! qui se fût jamais avisé de telle traîtrise? La nuit venue,
-quand le roi eut prit son repas et que ses hommes furent endormis
-par la vaste salle voisine de sa chambre, Tristan s'en vint, comme il
-avait coutume, au coucher du roi Marc.
-
-«Beau neveu, faites ma volonté: vous chevaucherez vers le roi Arthur
-jusqu'à Carduel, et vous lui ferez déplier ce bref. Saluez-le de ma part
-et ne séjournez qu'un jour auprès de lui.
-
---Roi, je le porterai demain.
-
---Oui, demain, avant que le jour se lève.»
-
-Voilà Tristan en grand émoi. De son lit au lit de Marc il y avait bien
-la longueur d'une lance. Un désir furieux le prit de parler à la reine,
-et il se promit en son coeur que, vers l'aube, si Marc dormait, il se
-rapprocherait d'elle. Ah! Dieu! la folle pensée!
-
-Le nain couchait, comme il avait coutume, dans la chambre du roi. Quand
-il crut que tous dormaient, il se leva et répandit entre le lit de
-Tristan et celui de la reine la fleur de farine: si l'un des deux amants
-allait rejoindre l'autre, la farine garderait la forme de ses pas. Mais,
-comme il l'éparpillait, Tristan, qui restait éveillé, le vit.
-
-«Qu'est-ce à dire? ce nain n'a pas coutume de me servir pour mon bien;
-mais il sera déçu: bien fou qui lui laisserait prendre l'empreinte
-de ses pas!»
-
-A minuit, le roi se leva et sortit, suivi du nain bossu. Il faisait noir
-dans la chambre: ni cierge allumé, ni lampe. Tristan se dressa debout
-sur son lit. Dieu! pourquoi eut-il cette pensée? Il joint les pieds,
-estime la distance, bondit et retombe sur le lit du roi. Hélas! la
-veille, dans la forêt, le boutoir d'un grand sanglier l'avait navré à la
-jambe, et, pour son malheur, la blessure n'était point bandée. Dans
-l'effort de ce bond, elle s'ouvre, saigne, mais Tristan ne voit pas le
-sang qui fuit et rougit les draps. Et dehors, à la lune, le nain, par
-son art de sortilège, connut que les amants étaient réunis. Il en
-trembla de joie et dit au roi:
-
-«Va, et maintenant, si tu ne les surprends pas ensemble, fais-moi
-pendre!»
-
-Ils viennent donc vers la chambre, le roi, le nain et les quatre félons.
-Mais Tristan les a entendus: il se relève, s'élance, atteint son lit...
-Hélas! au passage, le sang a malement coulé de la blessure sur la
-farine.
-
-Voici le roi, les barons, et le nain, qui porte une lumière. Tristan et
-Iseut feignaient de dormir; ils étaient restés seuls dans la chambre,
-avec Perinis, qui couchait aux pieds de Tristan et ne bougeait pas.
-Mais le roi voit sur le lit les draps tout vermeils et, sur le sol, la
-fleur de farine trempée de sang frais.
-
-Alors les quatre barons, qui haïssaient Tristan pour sa prouesse, le
-maintiennent sur son lit, et menacent la reine et la raillent, la
-narguent et lui promettent bonne justice. Ils découvrent la blessure qui
-saigne:
-
-«Tristan, dit le roi, nul démenti ne vaudrait désormais; vous mourrez
-demain.»
-
-Il lui crie:
-
-«Accordez-moi merci, seigneur! Au nom du Dieu qui souffrit la passion,
-seigneur, pitié pour nous!
-
---Seigneur, venge-toi! répondent les félons.
-
---Bel oncle, ce n'est pas pour moi que je vous implore; que m'importe de
-mourir? Certes, n'était la crainte de vous courroucer, je vendrais cher
-cet affront aux couards qui, sans votre sauvegarde, n'auraient osé
-toucher mon corps de leurs mains; mais, par respect et pour l'amour de
-vous, je me livre à votre merci; faites de moi selon votre plaisir. Me
-voici, seigneur, mais pitié pour la reine!»
-
-Et Tristan s'incline et s'humilie à ses pieds.
-
-«Pitié pour la reine, car s'il est un homme, en ta maison, assez hardi
-pour soutenir ce mensonge que je l'ai aimée d'amour coupable, il me
-trouvera debout devant lui en champ clos. Sire, grâce pour elle, au nom
-du seigneur Dieu!»
-
-Mais les trois barons l'ont lié de cordes, lui et la reine. Ah! s'il
-avait su qu'il ne serait pas admis à prouver son innocence en combat
-singulier, on l'eût démembré vif avant qu'il eût souffert d'être lié
-vilement.
-
-Mais il se fiait en Dieu et savait qu'en champ clos nul n'oserait
-brandir une arme contre lui. Et, certes, il se fiait justement en Dieu.
-Quand il jurait qu'il n'avait jamais aimé la reine d'amour coupable, les
-félons riaient de l'insolente imposture. Mais je vous appelle,
-seigneurs, vous qui savez la vérité du philtre bu sur la mer et qui
-comprenez, disait-il mensonge? Ce n'est pas le fait qui prouve le crime,
-mais le jugement. Les hommes voient le fait, mais Dieu voit les
-coeurs, et, seul, il est vrai juge. Il a donc institué que tout homme
-accusé pourrait soutenir son droit par bataille, et lui-même combat avec
-l'innocent. C'est pourquoi Tristan réclamait justice et bataille et se
-garda de manquer en rien au roi Marc. Mais s'il avait pu prévoir ce qui
-advint, il aurait tué les félons. Ah! Dieu! pourquoi ne les tua-t-il
-pas?
-
-
-
-
-VIII
-
-LE SAUT DE LA CHAPELLE
-
- Qui voit son cors et sa façon,
- Trop par avroit le cuer felon
- Qui nen avroit d'Iseut pitié.
-
- (_Béroul._)
-
-
-Par la cité, dans la nuit noire, la nouvelle court: Tristan et la reine
-ont été saisis; le roi veut les tuer. Riches bourgeois et petites gens,
-tous pleurent.
-
-«Hélas! nous devons bien pleurer! Tristan, hardi baron, mourrez-vous
-donc par si laide traîtrise? Et vous, reine franche, reine honorée, en
-quelle terre naîtra jamais fille de roi si belle, si chère? C'est donc
-là, nain bossu, l'oeuvre de tes devinailles? Qu'il ne voie jamais la
-face de Dieu, celui qui, t'ayant trouvé, n'enfoncera pas son épieu dans
-ton corps! Tristan, bel ami cher, quand le Morholt, venu pour ravir nos
-enfants, prit terre sur ce rivage, nul de nos barons n'osa s'armer
-contre lui, et tous se taisaient, pareils à des muets. Mais vous,
-Tristan, vous avez fait le combat pour nous tous, hommes de
-Cornouailles, et vous avez tué le Morholt; et lui vous navra d'un
-épieu dont vous avez manqué mourir pour nous. Aujourd'hui, en souvenir
-de ces choses, devrions-nous consentir à votre mort?»
-
-Les plaintes, les cris, montent par la cité; tous courent au palais.
-Mais tel est le courroux du roi qu'il n'y a si fort ni si fier baron qui
-ose risquer une seule parole pour le fléchir.
-
-Le jour approche, la nuit s'en va. Avant le soleil levé, Marc chevauche
-hors de la ville, au lieu où il avait coutume de tenir ses plaids et de
-juger. Il commande qu'on creuse une fosse en terre et qu'on y amasse des
-sarments noueux et tranchants et des épines blanches et noires,
-arrachées avec leurs racines.
-
-A l'heure de prime, il fait crier un ban par le pays pour convoquer
-aussitôt les hommes de Cornouailles. Ils s'assemblent à grand bruit: nul
-qui ne pleure, hormis le nain de Tintagel. Alors le roi leur parla
-ainsi:
-
-«Seigneurs, j'ai fait dresser ce bûcher d'épines pour Tristan et pour la
-reine, car ils ont forfait.»
-
-Mais tous lui crièrent:
-
-«Jugement, roi! le jugement d'abord, l'escondit et le plaid! Les tuer
-sans jugement, c'est honte et crime, Roi, répit et merci pour eux!»
-
-Marc répondit en sa colère:
-
-«Non, ni répit, ni merci, ni plaid, ni jugement! Par ce Seigneur qui
-créa le monde, si nul m'ose encore requérir de telle chose, il brûlera
-le premier sur ce brasier!»
-
-Il ordonne qu'on allume le feu et qu'on aille quérir au château Tristan
-d'abord.
-
-Les épines flambent, tous se taisent, le roi attend.
-
-Les valets ont couru jusqu'à la chambre où les amants sont étroitement
-gardés. Ils entraînent Tristan par ses mains liées de cordes. Par Dieu!
-ce fut vilenie de l'entraver ainsi! Il pleure sous l'affront; mais de
-quoi lui servent ses larmes? On l'emmène honteusement; et la reine
-s'écrie, presque folle d'angoisse:
-
-«Être tuée, ami, pour que vous soyez sauvé, ce serait grande joie!»
-
-Les gardes et Tristan descendent hors de la ville, vers le bûcher. Mais,
-derrière eux, un cavalier se précipite, les rejoint, saute à bas du
-destrier encore courant: c'est Dinas, le bon sénéchal. Au bruit de
-l'aventure, il s'en venait de son château de Lidan, et l'écume, la sueur
-et le sang ruisselaient aux flancs de son cheval:
-
-«Fils, je me hâte vers le plaid du roi. Dieu m'accordera peut-être d'y
-ouvrir tel conseil qui vous aidera tous deux; déjà il me permet du moins
-de te servir par une menue courtoisie. Amis, dit-il aux valets, je
-veux que vous le meniez sans ces entraves,--et Dinas trancha les cordes
-honteuses;--s'il essayait de fuir, ne tenez-vous pas vos épées?»
-
-Il baise Tristan sur les lèvres, remonte en selle, et son cheval
-l'emporte.
-
-
-Or, écoutez comme le seigneur Dieu est plein de pitié. Lui, qui ne veut
-pas la mort du pécheur, il reçut en gré les larmes et la clameur des
-pauvres gens qui le suppliaient pour les amants torturés. Près de la
-route où Tristan passait, au faîte d'un roc et tournée vers la bise, une
-chapelle se dressait sur la mer.
-
-Le mur du chevet était posé au ras d'une falaise, haute, pierreuse, aux
-escarpements aigus; dans l'abside, sur le précipice, était une verrière,
-oeuvre habile d'un saint. Tristan dit à ceux qui le menaient:
-
-«Seigneurs, voyez cette chapelle; permettez que j'y entre. Ma mort est
-prochaine, je prierai Dieu qu'il ait merci de moi, qui l'ai tant
-offensé. Seigneurs, la chapelle n'a d'autre issue que celle-ci; chacun
-de vous tient son épée; vous savez bien que je ne puis passer que par
-cette porte, et quand j'aurai prié Dieu, il faudra bien que je me
-remette entre vos mains!»
-
-L'un des gardes dit:
-
-«Nous pouvons bien le lui permettre.»
-
-Ils le laissèrent entrer. Il court par la chapelle, franchit le
-choeur, parvient à la verrière de l'abside, saisit la fenêtre, l'ouvre
-et s'élance... Plutôt cette chute que la mort sur le bûcher, devant
-telle assemblée!
-
-Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit belle merci; le vent se prend
-en ses vêtements, le soulève, le dépose sur une large pierre au pied du
-rocher. Les gens de Cornouailles appellent encore cette pierre le «Saut
-de Tristan».
-
-Et devant l'église les autres l'attendaient toujours. Mais pour néant,
-car c'est Dieu maintenant qui l'a pris en sa garde. Il fuit: le sable
-meuble croule sous ses pas. Il tombe, se retourne, voit au loin le
-bûcher: la flamme bruit, la fumée monte. Il fuit.
-
-L'épée ceinte, à bride abattue, Gorvenal s'était échappé de la cité: le
-roi l'aurait fait brûler en place de son seigneur. Il rejoignit Tristan
-sur la lande, et Tristan s'écria:
-
-«Maître! Dieu m'a accordé sa merci. Ah! chétif, à quoi bon? Si je n'ai
-Iseut, rien ne me vaut. Que ne me suis-je plutôt brisé dans ma chute!
-J'ai échappé, Iseut, et l'on va te tuer. On la brûle pour moi; pour elle
-je mourrai aussi.»
-
-Gorvenal lui dit:
-
-«Beau sire, prenez réconfort, n'écoutez pas la colère. Voyez ce buisson
-épais, enclos d'un large fossé; cachons-nous là: les gens passent
-nombreux sur cette route; ils nous renseigneront, et si l'on brûle
-Iseut, fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne jamais coucher
-sous un toit jusqu'au jour où nous l'aurons vengée.
-
---Beau maître, je n'ai pas mon épée.
-
---La voici, je te l'ai apportée.
-
---Bien, maître; je ne crains plus rien, fors Dieu.
-
---Fils, j'ai encore sous ma gonelle telle chose qui te réjouira: ce
-haubert solide et léger, qui pourra te servir.
-
---Donne, beau maître. Par ce Dieu en qui je crois, je vais maintenant
-délivrer mon amie.
-
---Non, ne te hâte point, dit Gorvenal. Dieu sans doute te réserve
-quelque plus sûre vengeance. Songe qu'il est hors de ton pouvoir
-d'approcher du bûcher; les bourgeois l'entourent et craignent le roi:
-tel voudrait bien ta délivrance, qui, le premier, te frappera. Fils, on
-dit bien: Folie n'est pas prouesse. Attends...»
-
-
-Or, quand Tristan s'était précipité de la falaise, un pauvre homme
-de la gent menue l'avait vu se relever et fuir. Il avait couru vers
-Tintagel et s'était glissé jusqu'en la chambre d'Iseut:
-
-«Reine, ne pleurez plus. Votre ami s'est échappé!
-
---Dieu, dit-elle, en soit remercié! Maintenant, qu'ils me lient ou me
-délient, qu'ils m'épargnent ou qu'ils me tuent, je n'en ai plus souci!»
-
-Or, les félons avaient si cruellement serré les cordes de ses poignets
-que le sang jaillissait. Mais souriante, elle dit:
-
-«Si je pleurais pour cette souffrance, alors qu'en sa bonté Dieu vient
-d'arracher mon ami à ces félons, certes, je ne vaudrais guère!»
-
-Quand la nouvelle parvint au roi que Tristan s'était échappé par la
-verrière, il blêmit de courroux et commanda à ses hommes de lui amener
-Iseut.
-
-On l'entraîne; hors de la salle, sur le seuil, elle apparaît; elle tend
-ses mains délicates, d'où le sang coule. Une clameur monte par la rue:
-«O Dieu, pitié pour elle! Reine franche, reine honorée, quel deuil ont
-jeté sur cette terre ceux qui vous ont livrée! Malédiction sur eux!»
-
-La reine est traînée jusqu'au bûcher d'épines, qui flambe. Alors,
-Dinas, seigneur de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi:
-
-«Sire, écoute-moi; je t'ai servi longuement, sans vilenie, en loyauté,
-sans en retirer nul profit: car il n'est pas un pauvre homme, ni un
-orphelin, ni une vieille femme, qui me donnerait un denier de ta
-sénéchaussée que j'ai tenue toute ma vie. En récompense, accorde-moi que
-tu recevras la reine à merci. Tu veux la brûler sans jugement: c'est
-forfaire, puisqu'elle ne reconnaît pas le crime dont tu l'accuses.
-Songes-y, d'ailleurs. Si tu brûles son corps, il n'y aura plus de sûreté
-sur ta terre: Tristan s'est échappé; il connaît bien les plaines, les
-bois, les gués, les passages, et il est hardi. Certes, tu es son oncle,
-et il ne s'attaquera pas à toi; mais tous les barons, tes vassaux, qu'il
-pourra surprendre, il les tuera.»
-
-Et les quatre félons pâlissent à l'entendre: déjà ils voient Tristan
-embusqué, qui les guette.
-
-«Roi, dit le sénéchal, s'il est vrai que je t'ai bien servi toute ma
-vie, livre-moi Iseut; je répondrai d'elle comme son garde et son
-garant.»
-
-Mais le roi prit Dinas par la main et jura par le nom des saints qu'il
-ferait immédiate justice.
-
-Alors Dinas se releva:
-
-«Roi, je m'en retourne à Lidan, et je renonce à votre service.»
-
-Iseut lui sourit tristement. Il monte sur son destrier et s'éloigne,
-marri et morne, le front baissé.
-
-Iseut se tient debout devant la flamme. La foule, à l'entour, crie,
-maudit le roi, maudit les traîtres. Les larmes coulent le long de sa
-face. Elle est vêtue d'un étroit bliaut gris, où court un filet d'or
-menu; un fil d'or est tressé dans ses cheveux, qui tombent jusqu'à ses
-pieds. Qui pourrait la voir si belle sans la prendre en pitié aurait un
-coeur de félon. Dieu! comme ses bras sont étroitement liés!
-
-
-Or, cent lépreux, déformés, la chair rongée et toute blanchâtre,
-accourus sur leurs béquilles au claquement des crécelles, se pressaient
-devant le bûcher, et, sous leurs paupières enflées leurs yeux sanglants
-jouissaient du spectacle.
-
-Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi d'une voix aiguë:
-
-«Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier; c'est bonne justice, mais
-trop brève. Ce grand feu l'aura vite brûlée, ce grand vent aura
-vite dispersé sa cendre. Et, quand cette flamme tombera tout à l'heure,
-sa peine sera finie. Veux-tu que je t'enseigne pire châtiment, en sorte
-qu'elle vive, mais à grand déshonneur, et toujours souhaitant la mort?
-Roi, le veux-tu?»
-
-Le roi répondit:
-
-«Oui, la vie pour elle, mais à grand déshonneur et pire que la mort...
-Qui m'enseignera un tel supplice, je l'en aimerai mieux.
-
---Sire, je te dirai donc brièvement ma pensée. Vois, j'ai là cent
-compagnons. Donne-nous Iseut, et qu'elle nous soit commune! Le mal
-attise nos désirs. Donne-la à tes lépreux, jamais dame n'aura fait pire
-fin. Vois, nos haillons sont collés à nos plaies qui suintent. Elle qui,
-près de toi, se plaisait aux riches étoffes fourrées de vair, aux
-joyaux, aux salles parées de marbre, elle qui jouissait des bons vins,
-de l'honneur, de la joie, quand elle verra la cour de tes lépreux, quand
-il lui faudra entrer sous nos taudis bas et coucher avec nous, alors
-Iseut la Belle, la Blonde, reconnaîtra son péché et regrettera ce beau
-feu d'épines!»
-
-Le roi l'entend, se lève, et longuement reste immobile. Enfin, il court
-vers la reine et la saisit par la main. Elle crie:
-
-«Par pitié, sire, brûlez-moi plutôt, brûlez-moi!»
-
-Le roi la livre. Yvain la prend et les cent malades se pressent autour
-d'elle. A les entendre crier et glapir, tous les coeurs se fondent de
-pitié; mais Yvain est joyeux; Iseut s'en va, Yvain l'emmène. Hors de la
-cité descend le hideux cortège.
-
-Ils ont pris la route où Tristan s'est embusqué. Gorvenal jette un cri:
-
-«Fils, que feras-tu? Voici ton amie!»
-
-Tristan pousse son cheval hors du fourré:
-
-«Yvain, tu lui as assez longtemps fait compagnie; laisse-la maintenant
-si tu veux vivre!»
-
-Mais Yvain dégrafe son manteau.
-
-«Hardi, compagnons! A vos bâtons! A vos béquilles! C'est l'instant de
-montrer sa prouesse!»
-
-Alors il fit beau voir les lépreux rejeter leurs chapes, se camper sur
-leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs béquilles: l'un
-menace et l'autre grogne. Mais il répugnait à Tristan de les frapper;
-les conteurs prétendent que Tristan tua Yvain: c'est dire vilenie; non,
-il était trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal, ayant
-arraché une forte pousse de chêne, l'asséna sur le crâne d'Yvain; le
-sang noir jaillit et coula jusqu'à ses pieds difformes.
-
-
-Tristan reprit la reine: désormais, elle ne sent plus nul mal. Il
-trancha les cordes de ses bras, et, quittant la plaine, ils
-s'enfoncèrent dans la forêt du Morois. Là, dans les grands bois, Tristan
-se sent en sûreté comme derrière la muraille d'un fort château.
-
-Quand le soleil pencha, ils s'arrêtèrent au pied d'un mont; la peur
-avait lassé la reine; elle reposa sa tête sur le corps de Tristan et
-s'endormit.
-
-Au matin, Gorvenal déroba à un forestier son arc et deux flèches bien
-empennées et barbelées et les donna à Tristan, le bon archer, qui
-surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches sèches,
-battit le fusil, fit jaillir l'étincelle et alluma un grand feu pour
-cuire la venaison; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte
-et la recouvrit de feuillée; Iseut la joncha d'herbes épaisses.
-
-Alors, au fond de la forêt sauvage, commença pour les fugitifs l'âpre
-vie, aimée pourtant.
-
-
-
-
-IX
-
-LA FORÊT DU MOROIS
-
- «Nous avons perdu le monde, et le monde nous; que vous en
- samble, Tristan, ami?--Amie, quand je vous ai avec moi, que me
- fault-il dont? Se tous li mondes estoit orendroit avec nous, je
- ne verroie fors vous seule.»
-
- (_Roman en prose de_ Tristan.)
-
-
-Au fond de la forêt sauvage, à grand ahan, comme des bêtes traquées, ils
-errent, et rarement osent revenir le soir au gîte de la veille. Ils ne
-mangent que la chair des fauves et regrettent le goût du sel. Leurs
-visages amaigris se font blêmes, leurs vêtements tombent en haillons,
-déchirés par les ronces. Ils s'aiment, ils ne souffrent pas.
-
-Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui n'avaient jamais été
-abattus, ils arrivèrent par aventure à l'ermitage du frère Ogrin.
-
-Au soleil, sous un bois léger d'érables, auprès de sa chapelle, le vieil
-homme, appuyé sur sa béquille, allait à pas menus.
-
-«Sire Tristan, s'écria-t-il, sachez quel grand serment ont juré les
-hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les
-paroisses. Qui se saisira de vous recevra cent marcs d'or pour son
-salaire, et tous les barons ont juré de vous livrer mort ou vif.
-Repentez-vous, Tristan! Dieu pardonne au pécheur qui vient à repentance.
-
---Me repentir, sire Ogrin? De quel crime? Vous qui nous jugez,
-savez-vous quel boire nous avons bu sur la mer? Oui, la bonne liqueur
-nous enivre, et j'aimerais mieux mendier toute ma vie par les routes et
-vivre d'herbes et de racines avec Iseut que, sans elle, être roi d'un
-beau royaume.
-
---Sire Tristan, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde-ci
-et l'autre. Le traître à son seigneur, on doit le faire écarteler par
-deux chevaux, le brûler sur un bûcher, et là où sa cendre tombe, il ne
-croît plus d'herbe et le labour reste inutile; les arbres, la verdure y
-dépérissent. Tristan, rendez la reine à celui qu'elle a épousé selon la
-loi de Rome!
-
---Elle n'est plus à lui; il l'a donnée à ses lépreux; c'est sur les
-lépreux que je l'ai conquise. Désormais, elle est mienne; je ne puis me
-séparer d'elle, ni elle de moi.»
-
-Ogrin s'était assis; à ses pieds, Iseut pleurait, la tête sur les genoux
-de l'homme qui souffre pour Dieu. L'ermite lui redisait les saintes
-paroles du Livre; mais, toute pleurante, elle secouait la tête et
-refusait de le croire.
-
-«Hélas! dit Ogrin, quel réconfort peut-on donner à des morts?
-Repens-toi, Tristan, car celui qui vit dans le péché sans repentir est
-un mort.
-
---Non, je vis et ne me repens pas. Nous retournons à la forêt, qui nous
-protège et nous garde. Viens, Iseut, amie!»
-
-Iseut se releva; ils se prirent par les mains. Ils entrèrent dans les
-hautes herbes et les bruyères; les arbres refermèrent sur eux leurs
-branchages; ils disparurent derrière les frondaisons.
-
-
-Écoutez, seigneurs, une belle aventure. Tristan avait nourri un chien,
-un brachet, beau, vif, léger à la course: ni comte, ni roi n'a son
-pareil pour la chasse à l'arc. On l'appelait Husdent. Il avait fallu
-l'enfermer dans le donjon, entravé par un billot suspendu à son cou;
-depuis le jour où il avait cessé de voir son maître, il refusait toute
-pitance, grattait la terre du pied, pleurait des yeux, hurlait.
-Plusieurs en eurent compassion.
-
-«Husdent, disaient-ils, nulle bête n'a su si bien aimer que toi; oui,
-Salomon a dit sagement: «Mon ami vrai, c'est mon lévrier.»
-
-Et le roi Marc, se rappelant les jours passés, songeait en son
-coeur: «Ce chien montre grand sens à pleurer ainsi son seigneur: car y
-a-t-il personne par toute la Cornouailles qui vaille Tristan?»
-
-Trois barons vinrent au roi:
-
-«Sire, faites délier Husdent; nous saurons bien s'il mène tel deuil par
-regret de son maître; si non, vous le verrez, à peine détaché, la gueule
-ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et bêtes.»
-
-On le délie. Il bondit par la porte et court à la chambre où naguère il
-trouvait Tristan. Il gronde, gémit, cherche, découvre enfin la trace de
-son seigneur. Il parcourt pas à pas la route que Tristan avait suivie
-vers le bûcher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la
-falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur l'autel; soudain
-il se jette par la verrière, tombe au pied du rocher, reprend la piste
-sur la grève, s'arrête un instant dans le bois fleuri où Tristan s'était
-embusqué, puis repart vers la forêt. Nul ne le voit qui n'en ait pitié.
-
-«Beau roi, dirent alors les chevaliers, cessons de le suivre; il nous
-pourrait mener en tel lieu d'où le retour serait malaisé.»
-
-Ils le laissèrent et s'en revinrent. Sous bois, le chien donna de
-la voix et la forêt en retentit. De loin Tristan, la reine et Gorvenal
-l'ont entendu: «C'est Husdent!» Ils s'effrayent: sans doute le roi les
-poursuit; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers...
-Ils s'enfoncent sous un fourré. A la lisière, Tristan se dresse, son arc
-bandé. Mais quand Husdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit
-jusqu'à lui, remua sa tête et sa queue, ploya l'échine, se roula en
-cercle. Qui vit jamais telle joie? Puis il courut à Iseut la Blonde, à
-Gorvenal, et fit fête aussi au cheval. Tristan en eut grande pitié:
-
-«Hélas! par quel malheur nous a-t-il retrouvés! Que peut faire de ce
-chien, qui ne sait se tenir coi, un homme harcelé? Par les plaines et
-par les bois, par toute sa terre, le roi nous traque: Husdent nous
-trahira par ses aboiements. Ah! c'est par amour et par noblesse de
-nature qu'il est venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant.
-Que faire? Conseillez-moi.»
-
-Iseut flatta Husdent de la main et dit:
-
-«Sire, épargnez-le! J'ai ouï parler d'un forestier gallois qui avait
-habitué son chien à suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs
-blessés. Ami Tristan, quelle joie si on réussissait, en y mettant sa
-peine, à dresser ainsi Husdent!»
-
-Il y songea un instant, tandis que le chien léchait les mains
-d'Iseut. Tristan eut pitié et dit:
-
-«Je veux essayer; il m'est trop dur de le tuer.»
-
-Bientôt Tristan se met en chasse, déloge un daim, le blesse d'une
-flèche. Le brachet veut s'élancer sur la voie du daim, et crie si haut
-que le bois en résonne. Tristan le fait taire en le frappant; Husdent
-lève la tête vers son maître, s'étonne, n'ose plus crier, abandonne la
-trace; Tristan le met sous lui, puis bat sa botte de sa baguette de
-châtaigner, comme le font les veneurs pour exciter les chiens; à ce
-signal, Husdent veut crier encore, et Tristan le corrige. En
-l'enseignant ainsi, au bout d'un mois à peine, il l'eut dressé à chasser
-à la muette: quand sa flèche avait blessé un chevreuil ou un daim,
-Husdent, sans jamais donner de la voix, suivait la trace sur la neige,
-la glace ou l'herbe; s'il atteignait la bête sous bois, il savait
-marquer la place en y portant des branchages; s'il la prenait sur la
-lande, il amassait des herbes sur le corps abattu et revenait, sans un
-aboi, chercher son maître.
-
-
-L'été s'en va, l'hiver est venu. Les amants vécurent tapis dans le creux
-d'un rocher: et sur le sol durci par la froidure, les glaçons
-hérissaient leur lit de feuilles mortes. Par la puissance de leur amour,
-ni l'un ni l'autre ne sentit sa misère.
-
-Mais quand revint le temps clair, ils dressèrent sous les grands arbres
-leur hutte de branches reverdies. Tristan savait d'enfance l'art de
-contrefaire le chant des oiseaux des bois; à son gré, il imitait le
-loriot, la mésange, le rossignol et toute la gent ailée; et parfois, sur
-les branches de la hutte, venus à son appel, des oiseaux nombreux, le
-cou gonflé, chantaient leurs lais dans la lumière.
-
-
-Les amants ne fuyaient plus par la forêt, sans cesse errants; car nul
-des barons ne se risquait à les poursuivre, connaissant que Tristan les
-eût pendus aux branches des arbres. Un jour, pourtant, l'un des quatre
-traîtres, Guenelon, que Dieu maudisse! entraîné par l'ardeur de la
-chasse, osa s'aventurer aux alentours du Morois. Ce matin-là, sur la
-lisière de la forêt, au creux d'une ravine, Gorvenal, ayant enlevé la
-selle de son destrier, lui laissait paître l'herbe nouvelle; là-bas,
-dans la loge de feuillage, sur la jonchée fleurie, Tristan tenait la
-reine étroitement embrassée, et tous deux dormaient.
-
-Tout à coup, Gorvenal entendit le bruit d'une meute: à grande allure
-les chiens lançaient un cerf, qui se jeta au ravin. Au loin, sur la
-lande, apparut un veneur; Gorvenal le reconnut; c'était Guenelon,
-l'homme que son seigneur haïssait entre tous. Seul, sans écuyer, les
-éperons aux flancs saignants de son destrier et lui cinglant l'encolure,
-il accourait. Embusqué derrière un arbre, Gorvenal le guette: il vient
-vite, il sera plus lent à s'en retourner.
-
-Il passe. Gorvenal bondit de l'embuscade, saisit le frein, et, revoyant
-à cet instant tout le mal que l'homme avait fait, l'abat, le démembre
-tout, et s'en va, emportant la tête tranchée.
-
-Là-bas, dans la loge de feuillée, sur la jonchée fleurie, Tristan et la
-reine dormaient, étroitement embrassés. Gorvenal y vint sans bruit, la
-tête du mort à la main.
-
-Lorsque les veneurs trouvèrent sous l'arbre le tronc sans tête, éperdus,
-comme si déjà Tristan les poursuivait, ils s'enfuirent, craignant la
-mort. Depuis, l'on ne vint plus guère chasser dans ce bois.
-
-Pour réjouir au réveil le coeur de son seigneur, Gorvenal attacha, par
-les cheveux, la tête à la fourche de la hutte: la ramée épaisse
-l'enguirlandait.
-
-Tristan s'éveilla et vit, à demi cachée derrière les feuilles, la
-tête qui le regardait. Il reconnaît Guenelon; il se dresse sur pieds,
-effrayé. Mais son maître lui crie:
-
-«Rassure-toi, il est mort. Je l'ai tué de cette épée. Fils, c'était ton
-ennemi!»
-
-Et Tristan se réjouit; celui qu'il haïssait, Guenelon, est occis.
-
-Désormais, nul n'osa plus pénétrer dans la forêt sauvage: l'effroi en
-garde l'entrée et les amants y sont maîtres. C'est alors que Tristan
-façonna l'arc Qui-ne-faut, lequel atteignait toujours le but, homme ou
-bête, à l'endroit visé.
-
-
-Seigneurs, c'était un jour d'été, au temps où l'on moissonne, un peu
-après la Pentecôte, et les oiseaux à la rosée chantaient l'aube
-prochaine. Tristan sortit de la hutte, ceignit son épée, apprêta l'arc
-Qui-ne-faut et, seul, s'en fut chasser par le bois. Avant que descende
-le soir, une grande peine lui adviendra. Non, jamais amants ne
-s'aimèrent tant et ne l'expièrent si durement.
-
-Quand Tristan revint de chasse, accablé par la lourde chaleur, il prit
-la reine entre ses bras.
-
-«Ami, où avez-vous été?
-
---Après un cerf qui m'a tout lassé. Vois, la sueur coule de mes membres,
-je voudrais me coucher et dormir.»
-
-Sous la loge de verts rameaux, jonchée d'herbes fraîches, Iseut
-s'étendit la première. Tristan se coucha près d'elle et déposa son épée
-nue entre leurs corps. Pour leur bonheur, ils avaient gardé leurs
-vêtements. La reine avait au doigt l'anneau d'or aux belles émeraudes
-que Marc lui avait donné au jour des épousailles; ses doigts étaient
-devenus si grêles que la bague y tenait à peine. Ils dormaient ainsi,
-l'un des bras de Tristan passé sous le cou de son amie, l'autre jeté sur
-son beau corps, étroitement embrassés; mais leurs lèvres ne se
-touchaient point. Pas un souffle de brise, pas une feuille qui tremble.
-A travers le toit de feuillage, un rayon de soleil descendait sur le
-visage d'Iseut, qui brillait comme un glaçon.
-
-Or, un forestier trouva dans le bois une place où les herbes étaient
-foulées; la veille, les amants s'étaient couchés là; mais il ne reconnut
-pas l'empreinte de leurs corps, suivit la trace et parvint à leur gîte.
-Il les vit qui dormaient, les reconnut et s'enfuit, craignant le réveil
-terrible de Tristan. Il s'enfuit jusqu'à Tintagel, à deux lieues de là,
-monta les degrés de la salle, et trouva le roi, qui tenait ses plaids au
-milieu des vassaux assemblés.
-
-«Ami, que viens-tu quérir céans, hors d'haleine comme je te vois?
-On dirait un valet de limiers qui a longtemps couru après les chiens.
-Veux-tu, toi aussi, nous demander raison de quelque tort? Qui t'a chassé
-de ma forêt?»
-
-Le forestier le prit à l'écart et, tout bas, lui dit:
-
-«J'ai vu la reine et Tristan. Ils dormaient, j'ai pris peur.
-
---En quel lieu?
-
---Dans une hutte du Morois. Ils dorment aux bras l'un de l'autre. Viens
-tôt, si tu veux prendre ta vengeance.
-
---Va m'attendre à l'entrée du bois, au pied de la Croix-Rouge. Ne parle
-à nul homme de ce que tu as vu; je te donnerai de l'or et de l'argent,
-tant que tu en voudras prendre.»
-
-Le forestier y va et s'assied sous la Croix-Rouge. Maudit soit l'espion!
-Mais il mourra honteusement, comme cette histoire vous le dira tout à
-l'heure.
-
-Le roi fit seller son cheval, ceignit son épée, et, sans nulle
-compagnie, s'échappa de la cité. Tout en chevauchant, seul, il se
-ressouvint de la nuit où il avait saisi son neveu: quelle tendresse
-avait alors montrée pour Tristan Iseut la Belle, au visage clair! S'il
-les surprend, il châtiera ces grands péchés; il se vengera de ceux
-qui l'ont honni...
-
-A la Croix-Rouge, il trouva le forestier:
-
-«Va devant; mène-moi vite et droit.»
-
-L'ombre noire des grands arbres les enveloppe. Le roi suit l'espion. Il
-se fie à son épée, qui jadis a frappé de beaux coups. Ah! si Tristan
-s'éveille, l'un des deux, Dieu sait lequel! restera mort sur la place.
-Enfin le forestier dit tout bas:
-
-«Roi, nous approchons.»
-
-Il lui tint l'étrier et lia les rênes du cheval aux branches d'un
-pommier vert. Ils approchèrent encore, et soudain, dans une clairière
-ensoleillée, virent la hutte fleurie.
-
-Le roi délace son manteau aux attaches d'or fin, le rejette, et son beau
-corps apparaît. Il tire son épée hors de la gaine, et redit en son
-coeur qu'il veut mourir s'il ne les tue. Le forestier le suivait; il
-lui fait signe de s'en retourner.
-
-Il pénètre, seul, sous la hutte, l'épée nue, et la brandit... Ah! quel
-deuil s'il assène ce coup! Mais il remarqua que leurs bouches ne se
-touchaient pas et qu'une épée nue séparait leurs corps:
-
-«Dieu! se dit-il, que vois-je ici! Faut-il les tuer? Depuis si longtemps
-qu'ils vivent en ce bois, s'ils s'aimaient de fol amour,
-auraient-ils placé cette épée entre eux? Et chacun ne sait-il pas qu'une
-lame nue, qui sépare deux corps, est garante et gardienne de chasteté?
-S'ils s'aimaient de fol amour, reposeraient-ils si purement? Non, je ne
-les tuerai pas; ce serait grand péché de les frapper; et si j'éveillais
-ce dormeur et que l'un de nous deux fût tué, on en parlerait longtemps,
-et pour notre honte. Mais je ferai qu'à leur réveil ils sachent que je
-les ai trouvés endormis, que je n'ai pas voulu leur mort, et que Dieu
-les a pris en pitié.»
-
-Le soleil, traversant la hutte, brûlait la face blanche d'Iseut; le roi
-prit ses gants parés d'hermine: «C'est elle, songeait-il, qui, naguère,
-me les apporta d'Irlande!...» Il les plaça dans la feuillée pour fermer
-le trou par où le rayon descendait; puis il retira doucement la bague
-aux pierres d'émeraude qu'il avait donnée à la reine; naguère il avait
-fallu forcer un peu pour la lui passer au doigt; maintenant ses doigts
-étaient si grêles que la bague vint sans effort: à la place, le roi mit
-l'anneau dont Iseut, jadis, lui avait fait présent. Puis il enleva
-l'épée qui séparait les amants, celle-là même--il la reconnut--qui
-s'était ébréchée dans le crâne du Morholt, posa la sienne à la
-place, sortit de la loge, sauta en selle, et dit au forestier:
-
-«Fuis maintenant, et sauve ton corps, si tu peux!»
-
-Or, Iseut eut une vision dans son sommeil: elle était sous une riche
-tente, au milieu d'un grand bois. Deux lions s'élançaient sur elle et se
-battaient pour l'avoir... Elle jeta un cri et s'éveilla: les gants parés
-d'hermine blanche tombèrent sur son sein. Au cri, Tristan se dressa en
-pieds, voulut ramasser son épée et reconnut, à sa garde d'or, celle du
-roi. Et la reine vit à son doigt l'anneau de Marc. Elle s'écria:
-
-«Sire, malheur à nous! Le roi nous a surpris!
-
---Oui, dit Tristan, il a emporté mon épée; il était seul, il a pris
-peur, il est allé chercher du renfort; il reviendra, nous fera brûler
-devant tout le peuple. Fuyons!...»
-
-Et, à grandes journées, accompagnés de Gorvenal, ils s'enfuirent vers la
-terre de Galles, jusqu'aux confins de la forêt du Morois. Que de
-tortures amour leur aura causées!
-
-
-
-
-X
-
-L'ERMITE OGRIN
-
- Aspre vie meinent et dure:
- Tant s'entraiment de bone amor
- L'uns por l'autre ne sent dolor.
-
- (_Béroul._)
-
-
-A trois jours de là, comme Tristan avait longuement suivi les erres d'un
-cerf blessé, la nuit tomba, et sous le bois obscur, il se prit à songer:
-
-«Non, ce n'est point par crainte que le roi nous a épargnés. Il avait
-pris mon épée, je dormais, j'étais en sa merci, il pouvait frapper; à
-quoi bon du renfort? Et, s'il voulait me prendre vif, pourquoi, m'ayant
-désarmé, m'aurait-il laissé sa propre épée? Ah! je t'ai reconnu, père:
-non par peur, mais par tendresse et par pitié, tu as voulu nous
-pardonner. Nous pardonner? Qui donc pourrait, sans s'avilir, remettre un
-tel forfait? Non, il n'a point pardonné, mais il a compris. Il a connu
-qu'au bûcher, au saut de la chapelle, à l'embuscade contre les
-lépreux, Dieu nous avait pris en sa sauvegarde. Il s'est alors rappelé
-l'enfant qui, jadis, harpait à ses pieds, et ma terre de Loonnois,
-abandonnée pour lui, et l'épieu du Morholt, et le sang versé pour son
-honneur. Il s'est rappelé que je n'avais pas reconnu mon tort, mais
-vainement réclamé jugement, droit et bataille, et la noblesse de son
-coeur l'a incliné à comprendre les choses qu'autour de lui ses hommes
-ne comprennent pas: non qu'il sache ni jamais puisse savoir la vérité de
-notre amour; mais il doute, il espère, il sent que je n'ai pas dit
-mensonge, il désire que par jugement je prouve mon droit. Ah! bel oncle,
-vaincre en bataille par l'aide de Dieu, gagner votre paix, et, pour
-vous, revêtir encore le haubert et le heaume!... Qu'ai-je pensé? Il
-reprendrait Iseut: je la lui livrerais? Que ne m'a-t-il égorgé, plutôt,
-dans mon sommeil? Naguère, traqué par lui, je pouvais le haïr et
-l'oublier: il avait abandonné Iseut aux malades; elle n'était plus à
-lui, elle était mienne. Voici que par sa compassion il a réveillé ma
-tendresse et reconquis la reine. La reine? Elle était reine près de lui,
-et dans ce bois elle vit comme une serve. Qu'ai-je fait de sa jeunesse?
-Au lieu de ses chambres tendues de draps de soie, je lui donne
-cette forêt sauvage; une hutte, au lieu de ses belles courtines; et
-c'est pour moi qu'elle suit cette route mauvaise. Au Seigneur Dieu, roi
-du monde, je crie merci et je le supplie qu'il me donne la force de
-rendre Iseut au roi Marc. N'est-elle pas sa femme, épousée selon la loi
-de Rome, devant tous les riches hommes de sa terre?»
-
-Tristan s'appuie sur son arc, et longuement se lamente dans la nuit.
-
-Dans le fourré clos de ronces qui leur servait de gîte, Iseut la Blonde
-attendait le retour de Tristan. A la clarté d'un rayon de lune, elle vit
-luire à son doigt l'anneau d'or que Marc y avait glissé. Elle songea:
-
-«Celui qui, par belle courtoisie m'a donné cet anneau d'or n'est pas
-l'homme irrité qui me livrait aux lépreux; non, c'est le seigneur
-compatissant qui, du jour où j'ai abordé sur sa terre, m'accueillit et
-me protégea. Comme il aimait Tristan! Mais je suis venue, et qu'ai-je
-fait? Tristan ne devrait-il pas vivre au palais du roi, avec cent
-damoiseaux autour de lui, qui seraient de sa mesnie et le serviraient
-pour être armés chevaliers? Ne devrait-il pas, chevauchant par les cours
-et les baronnies, chercher soudées et aventures? Mais, pour moi, il
-oublie toute chevalerie, exilé de la cour, pourchassé dans ce bois,
-menant cette vie sauvage!...»
-
-Elle entendit alors sur les feuilles et les branches mortes s'approcher
-le pas de Tristan. Elle vint à sa rencontre comme à son ordinaire, pour
-lui prendre ses armes. Elle lui enleva des mains l'arc Qui-ne-faut et
-ses flèches, et dénoua les attaches de son épée.
-
-«Amie, dit Tristan, c'est l'épée du roi Marc. Elle devait nous égorger,
-elle nous a épargnés.»
-
-Iseut prit l'épée, en baisa la garde d'or; et Tristan vit qu'elle
-pleurait.
-
-«Amie, dit-il, si je pouvais faire accord avec le roi Marc! S'il
-m'admettait à soutenir par bataille que jamais, ni en fait, ni en
-paroles, je ne vous ai aimée d'amour coupable, tout chevalier de son
-royaume depuis Lidan jusqu'à Durham qui m'oserait contredire me
-trouverait armé en champ clos. Puis, si le roi voulait souffrir de me
-garder en sa mesnie, je le servirais à grand honneur, comme mon seigneur
-et mon père; et, s'il préférait m'éloigner et vous garder, je passerais
-en Frise ou en Bretagne, avec Gorvenal comme seul compagnon. Mais
-partout où j'irais, reine, et toujours, je resterais vôtre. Iseut, je ne
-songerais pas à cette séparation, n'était la dure misère que vous
-supportez pour moi depuis si longtemps, belle, en cette terre déserte.
-
---Tristan, qu'il vous souvienne de l'ermite Ogrin dans son bocage.
-Retournons vers lui, et puissions-nous crier merci au puissant roi
-céleste, Tristan, ami!»
-
-Ils éveillèrent Gorvenal; Iseut monta sur le cheval, que Tristan
-conduisit par le frein, et, toute la nuit, traversant pour la dernière
-fois les bois aimés, ils cheminèrent sans une parole.
-
-
-Au matin, ils prirent du repos, puis marchèrent encore, tant qu'ils
-parvinrent à l'ermitage. Au seuil de sa chapelle, Ogrin lisait en un
-livre. Il les vit, et, de loin, les appela tendrement:
-
-«Amis! comme amour vous traque de misère en misère! Combien durera votre
-folie? Courage! repentez-vous enfin!»
-
-Tristan lui dit:
-
-«Ecoutez, sire Ogrin. Aidez-nous pour offrir un accord au roi. Je lui
-rendrais la reine. Puis, je m'en irais au loin, en Bretagne ou en Frise;
-un jour, si le roi voulait me souffrir près de lui, je reviendrais et le
-servirais comme je dois.»
-
-Inclinée aux pieds de l'ermite, Iseut dit à son tour, dolente:
-
-«Je ne vivrai plus ainsi. Je ne dis pas que je me repente d'avoir aimé
-et d'aimer Tristan, encore et toujours; mais nos corps, du moins, seront
-désormais séparés.»
-
-L'ermite pleura et adora Dieu: «Dieu, beau roi tout-puissant! Je vous
-rends grâces de m'avoir laissé vivre assez longtemps pour venir en aide
-à ceux-ci!» Il les conseilla sagement, puis il prit de l'encre et du
-parchemin et écrivit un bref où Tristan offrait un accord au roi. Quand
-il y eut écrit toutes les paroles que Tristan lui dit, celui-ci les
-scella de son anneau.
-
-«Qui portera ce bref? demanda l'ermite.
-
---Je le porterai moi-même.
-
---Non, sire Tristan, vous ne tenterez point cette chevauchée hasardeuse;
-j'irai pour vous, je connais bien les êtres du château.
-
---Laissez, beau sire Ogrin; la reine restera en votre ermitage; à la
-tombée de la nuit, j'irai avec mon écuyer, qui gardera mon cheval.»
-
-Quand l'obscurité descendit sur la forêt, Tristan se mit en route avec
-Gorvenal. Aux portes de Tintagel, il le quitta. Sur les murs, les
-guetteurs sonnaient leurs trompes. Il se coula dans le fossé et
-traversa la ville au péril de son corps. Il franchit comme autrefois les
-palissades aiguës du verger, revit le perron de marbre, la fontaine et
-le grand pin, et s'approcha de la fenêtre derrière laquelle le roi
-dormait. Il l'appela doucement. Marc s'éveilla.
-
-«Qui es-tu, toi qui m'appelles dans la nuit à pareille heure?
-
---Sire, je suis Tristan, je vous apporte un bref; je le laisse là, sur
-le grillage de cette fenêtre. Faites attacher votre réponse à la branche
-de la Croix-Rouge.
-
---Pour l'amour de Dieu, beau neveu, attends-moi!»
-
-Il s'élança sur le seuil, et, par trois fois, cria dans la nuit:
-
-«Tristan! Tristan! Tristan, mon fils!»
-
-Mais Tristan avait fui. Il rejoignit son écuyer, et, d'un bond léger, se
-mit en selle:
-
-«Fou! dit Gorvenal, hâte-toi, fuyons par ce chemin.»
-
-Ils parvinrent enfin à l'ermitage où ils trouvèrent, les attendant,
-l'ermite qui priait, Iseut qui pleurait.
-
-
-
-
-XI
-
-LE GUÉ AVENTUREUX
-
- Oyez, vous tous qui passez par la voie,
- Venez ça, chascun de vous voie
- S'il est douleur fors que la moie.
- C'est Tristan que la mort mestroie.
-
- (_Le Lai mortel._)
-
-
-Marc fit éveiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa
-la cire et salua d'abord le roi au nom de Tristan; puis, ayant
-habilement déchiffré les paroles écrites, il lui rapporta ce que Tristan
-lui mandait. Marc l'écouta sans mot dire et se réjouissait en son
-coeur, car il aimait encore la reine.
-
-Il convoqua nommément les plus prisés de ses barons, et, quand ils
-furent tous assemblés, ils firent silence et le roi parla:
-
-«Seigneurs, j'ai reçu ce bref. Je suis roi sur vous et vous êtes mes
-féaux. Écoutez les choses qui me sont mandées; puis, conseillez-moi, je
-vous en requiers, puisque vous me devez le conseil.»
-
-Le chapelain se leva, délia le bref de ses deux mains, et, debout
-devant le roi:
-
-«Seigneurs, dit-il, Tristan mande d'abord salut et amour au roi et à
-toute sa baronnie. «Roi, ajoute-t-il, quand j'ai eu tué le dragon et que
-j'eus conquis la fille du roi d'Irlande, c'est à moi qu'elle fut donnée;
-j'étais maître de la garder, mais je ne l'ai point voulu: je l'ai amenée
-en votre contrée et vous l'ai livrée. Pourtant, à peine l'aviez-vous
-prise pour femme, des félons vous firent accroire leurs mensonges. En
-votre colère, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brûler
-sans jugement. Mais Dieu a été pris de compassion: nous l'avons supplié,
-il a sauvé la reine, et ce fut justice; moi aussi, en me précipitant
-d'un rocher élevé, j'échappai, par la puissance de Dieu. Qu'ai-je fait
-depuis, que l'on puisse blâmer? La reine était livrée aux malades, je
-suis venu à sa rescousse, je l'ai emportée: pouvais-je donc manquer en
-ce besoin à celle qui avait failli mourir, innocente, à cause de moi?
-J'ai fui avec elle par les bois: pouvais-je donc, pour vous la rendre,
-sortir de la forêt et descendre dans la plaine? N'aviez-vous pas
-commandé qu'on nous prît morts ou vifs? Mais, aujourd'hui comme alors,
-je suis prêt, beau sire, à donner mon gage et à soutenir contre
-tout venant par bataille que jamais la reine n'eut pour moi, ni moi pour
-la reine, d'amour qui vous fût une offense. Ordonnez le combat: je ne
-récuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi
-brûler devant vos hommes. Mais si je triomphe et qu'il vous plaise de
-reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux
-que moi; si au contraire vous n'avez cure de mon service, je passerai la
-mer, j'irai m'offrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous
-n'entendrez plus jamais parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous
-ne consentez à nul accord, je ramènerai Iseut en Irlande, où je l'ai
-prise; elle sera reine en son pays.»
-
-Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la
-bataille, ils dirent tous au roi:
-
-«Sire, reprends la reine: ce sont des insensés qui l'ont calomniée
-auprès de toi. Quant à Tristan, qu'il s'en aille, ainsi qu'il l'offre,
-guerroyer en Gavoie ou près du roi de Frise. Mande-lui de te ramener
-Iseut, à tel jour et bientôt.»
-
-Le roi demanda par trois fois:
-
-«Nul ne se lève-t-il pour accuser Tristan?»
-
-Tous se taisaient. Alors, il dit au chapelain:
-
-«Faites donc un bref au plus vite; vous avez ouï ce qu'il faut y mettre;
-hâtez-vous de l'écrire: Iseut n'a que trop souffert en ses jeunes
-années! Et que la charte soit suspendue à la branche de la Croix-Rouge
-avant ce soir; faites vite.»
-
-Il ajouta:
-
-«Vous direz encore que je leur envoie à tous deux salut et amour.»
-
-Vers la mi-nuit, Tristan traversa la Blanche-Lande, trouva le bref et
-l'apporta scellé à l'ermite Ogrin. L'ermite lui lut les lettres: Marc
-consentait, sur le conseil de tous ses barons, à reprendre Iseut, mais
-non à garder Tristan comme soudoyer; pour Tristan, il lui faudrait
-passer la mer, quand, à trois jours de là, au Gué Aventureux, il aurait
-remis la reine entre les mains de Marc.
-
-«Dieu! dit Tristan, quel deuil de vous perdre, amie! Il le faut,
-pourtant, puisque la souffrance que vous supportiez à cause de moi, je
-puis maintenant vous l'épargner. Quand viendra l'instant de nous
-séparer, je vous donnerai un présent, gage de mon amour. Du pays inconnu
-où je vais, je vous enverrai un messager; il me redira votre désir,
-amie, et, au premier appel, de la terre lointaine, j'accourai.»
-
-Iseut soupira et dit:
-
-«Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien. Jamais limier de prix n'aura
-été gardé à plus d'honneur. Quand je le verrai, je me souviendrai de toi
-et je serai moins triste. Ami, j'ai un anneau de jaspe vert, prends-le
-pour l'amour de moi, porte-le à ton doigt: si jamais un messager prétend
-venir de ta part, je ne le croirai pas, quoi qu'il fasse ou qu'il dise,
-tant qu'il ne m'aura pas montré cet anneau. Mais, dès que je l'aurai vu,
-nul pouvoir, nulle défense royale, ne m'empêcheront de faire ce que tu
-m'auras mandé, que ce soit sagesse ou folie.
-
---Amie, je vous donne Husdent.
-
---Ami, prenez cet anneau en récompense.»
-
-Et tous deux se baisèrent sur les lèvres.
-
-
-Or, laissant les amants à l'ermitage, Ogrin avait cheminé sur sa
-béquille jusqu'au Mont; il y acheta du vair, du gris, de l'hermine, des
-draps de soie, de pourpre et d'écarlate, et un chainse plus blanc que
-fleur de lis, et encore un palefroi harnaché d'or, qui allait l'amble
-doucement. Les gens riaient à le voir disperser, pour ces achats
-étranges et magnifiques, ses deniers dès longtemps amassés; mais le
-vieil homme chargea sur le palefroi les riches étoffes et revint
-auprès d'Iseut:
-
-«Reine, vos vêtements tombent en lambeaux; acceptez ces présents, afin
-que vous soyez plus belle le jour où vous irez au Gué Aventureux; je
-crains qu'ils ne vous déplaisent: je ne suis pas expert à choisir de
-tels atours.»
-
-Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu'à
-trois jours de là, au Gué Aventureux, il ferait accord avec la reine.
-Dames et chevaliers se rendirent en foule à cette assemblée; tous
-désiraient revoir la reine Iseut, tous l'aimaient, sauf les trois félons
-qui survivaient encore.
-
-Mais de ces trois, l'un mourra par l'épée, l'autre périra transpercé par
-une flèche, l'autre noyé; et, quant au forestier, Perinis, le Franc, le
-Blond, l'assommera à coups de son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui
-hait toute démesure, vengera les amants de leurs ennemis!
-
-Au jour marqué pour l'assemblée, au Gué Aventureux, la prairie brillait
-au loin, toute tendue et parée des riches tentes des barons. Dans la
-forêt, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte d'une embûche, il
-avait revêtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux
-apparurent au seuil de la forêt et virent au loin, parmi ses
-barons, le roi Marc.
-
-«Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses
-soudoyers; ils viennent vers nous; dans un instant nous ne pourrons plus
-nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure: si
-jamais je vous adresse un message, faites ce que je vous manderai!
-
---Ami Tristan, dès que j'aurai revu l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni
-mur, ni fort château ne m'empêcheront de faire la volonté de mon ami.
-
---Iseut, que Dieu t'en sache gré!»
-
-Leurs deux chevaux marchaient côte à côte: il l'attira vers lui et la
-pressa entre ses bras.
-
-«Ami, dit Iseut, entends ma dernière prière: tu vas quitter ce pays;
-attends du moins quelques jours; cache-toi, tant que tu saches comment
-me traite le roi, dans sa colère ou sa bonté!... Je suis seule: qui me
-défendra des félons? J'ai peur! Le forestier Orri t'hébergera
-secrètement; glisse-toi la nuit jusqu'au cellier ruiné: j'y enverrai
-Perinis pour te dire si nul me maltraite.
-
---Amie, nul n'osera. Je resterai caché chez Orri: quiconque te fera
-outrage, qu'il se garde de moi comme de l'Ennemi!»
-
-Les deux troupes s'étaient assez rapprochées pour échanger leurs
-saluts. A une portée d'arc en avant des siens, le roi chevauchait
-hardiment; avec lui, Dinas de Lidan.
-
-Quand les barons l'eurent rejoint, Tristan, tenant par les rênes le
-palefroi d'Iseut, salua le roi et dit:
-
-«Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je te
-requiers de m'admettre à me défendre en ta cour. Jamais je n'ai été
-jugé. Fais que je me justifie par bataille: vaincu, brûle-moi dans le
-soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi; ou, si tu ne veux pas me
-retenir, je m'en irai vers un pays lointain.»
-
-Nul n'accepta le défi de Tristan. Alors, Marc prit, à son tour, le
-palefroi d'Iseut par les rênes, et, la confiant à Dinas, se mit à
-l'écart pour prendre conseil.
-
-Joyeux, Dinas fit à la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui
-ôta sa chape d'écarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous
-la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au
-souvenir du vieil ermite, qui n'avait pas épargné ses deniers. Sa robe
-est riche, ses membres délicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs
-comme des rayons de soleil.
-
-Quand les félons la virent belle et honorée comme jadis, irrités,
-ils chevauchèrent vers le roi. A ce moment, un baron, André de Nicole,
-s'efforçait de le persuader:
-
-«Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi; tu seras, grâce à lui, un
-roi plus redouté.»
-
-Et, peu à peu, il assouplissait le coeur de Marc. Mais les félons
-vinrent à l'encontre et dirent:
-
-«Roi, écoute le conseil que nous te donnons en loyauté. On a médit de la
-reine; à tort, nous l'accordons; mais si Tristan et elle rentrent
-ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan
-s'éloigner quelque temps; un jour, sans doute, tu le rappelleras.»
-
-Marc fit ainsi: il fit mander à Tristan par ses barons de s'éloigner
-sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se
-regardèrent. La reine eut honte à cause de l'assemblée et rougit.
-
-Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première
-fois:
-
-«Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu
-voudras, or, argent, vair et gris.
-
---Roi, dit Tristan, je n'y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme
-je pourrai, j'irai servir à grand'joie le riche roi de Frise.»
-
-Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard,
-et, si longtemps qu'elle put l'apercevoir au loin, ne se détourna point.
-
-
-A la nouvelle de l'accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants
-accoururent en foule hors la ville à la rencontre d'Iseut; et, menant
-grand deuil de l'exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine
-retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées,
-encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent
-cortège; les portes du palais s'ouvrirent à tous venants; riches et
-pauvres purent s'asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc,
-ayant affranchi cent de ses serfs, donna l'épée et le haubert à vingt
-bacheliers qu'il arma de sa main.
-
-Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il l'avait promis à la reine,
-se glissa chez le forestier Orri, qui l'hébergea secrètement dans le
-cellier ruiné. Que les félons se gardent!
-
-
-
-
-XII
-
-LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE
-
- Dieu i a fait vertuz.
-
- (_Béroul._)
-
-
-Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoïne se crurent en sûreté: sans doute,
-Tristan traînait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les
-atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, écoutant les abois de
-sa meute, retenait son cheval au milieu d'un essart, tous trois
-chevauchèrent vers lui:
-
-«Roi, entends notre parole. Tu avais condamné la reine sans jugement, et
-c'était forfaire; aujourd'hui tu l'absous sans jugement: n'est-ce pas
-forfaire encore? Jamais elle ne s'est justifiée, et les barons de ton
-pays vous en blâment tous deux. Conseille-lui plutôt de réclamer
-elle-même le jugement de Dieu. Que lui en coûtera-t-il, innocente, de
-jurer sur les ossements des saints qu'elle n'a jamais failli? innocente,
-de saisir un fer rougi au feu? Ainsi le veut la coutume, et par
-cette facile épreuve seront à jamais dissipés les soupçons anciens.»
-
-Marc irrité répondit:
-
-«Que Dieu vous détruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans répit
-cherchez ma honte! Pour vous j'ai chassé mon neveu; qu'exigez-vous
-encore? Que je chasse la reine en Irlande? Quels sont vos griefs
-nouveaux? Contre les anciens griefs, Tristan ne s'est-il pas offert à la
-défendre? Pour la justifier, il vous a présenté la bataille et vous
-l'entendiez tous: que n'avez-vous pris contre lui vos écus et vos
-lances? Seigneurs, vous m'avez requis outre le droit; craignez donc que
-l'homme pour vous chassé, je le rappelle ici!»
-
-Alors les couards tremblèrent; ils crurent voir Tristan revenu, qui
-saignait à blanc leurs corps.
-
-«Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il
-sied à vos féaux; mais nous nous tairons désormais. Oubliez votre
-courroux, rendez-nous votre paix!»
-
-Mais Marc se dressa sur ses arçons:
-
-«Hors de ma terre, félons! Vous n'aurez plus ma paix. Pour vous j'ai
-chassé Tristan; à votre tour, hors de ma terre!
-
---Soit, beau sire! Nos châteaux sont forts, bien clos de pieux, sur
-des rocs durs à gravir!»
-
-Et, sans le saluer, ils tournèrent bride.
-
-
-Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel,
-monta les degrés de la salle, et la reine entendit son pas pressé
-retentir sur les dalles.
-
-Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit son épée, comme elle avait
-coutume, et s'inclina jusqu'à ses pieds. Marc la retint par les mains et
-la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles
-traits tourmentés par la colère: tel il lui était apparu jadis, forcené,
-devant le bûcher.
-
-«Ah! pensa-t-elle, mon ami est découvert, le roi l'a pris!»
-
-Son coeur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle
-s'abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa
-doucement; peu à peu elle se ranimait:
-
-«Amie, amie, quel est votre tourment?
-
---Sire, j'ai peur; je vous ai vu si courroucé!
-
---Oui, je revenais irrité de cette chasse.
-
---Ah! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre
-tant à coeur des fâcheries de chasse?»
-
-Marc sourit de ce propos:
-
-«Non, amie, mes veneurs ne m'ont pas irrité; mais trois félons, qui, dès
-longtemps, nous haïssent; tu les connais, Andret, Denoalen, et Gondoïne;
-je les ai chassés de ma terre.
-
---Sire, quel mal ont-ils osé dire de moi?
-
---Que t'importe? Je les ai chassés.
-
---Sire, chacun a le droit de dire sa pensée. Mais j'ai le droit aussi de
-connaître le blâme jeté sur moi. Et de qui l'apprendrais-je, sinon de
-vous? Seule en ce pays étranger, je n'ai personne, hormis vous, sire,
-pour me défendre.
-
---Soit. Ils prétendaient donc qu'il te convient de te justifier par le
-serment et par l'épreuve du fer rouge. «La reine, disaient-ils, ne
-devrait-elle pas requérir elle-même ce jugement? Ces épreuves sont
-légères à qui se sait innocent. Que lui en coûterait-il?... Dieu est
-vrai juge; il dissiperait à jamais les griefs anciens...» Voilà ce
-qu'ils prétendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chassés, te
-dis-je.»
-
-Iseut frémit; elle regarda le roi:
-
-«Sire, mandez-leur de revenir à votre cour. Je me justifierai par
-serment.
-
---Quand?
-
---Au dixième jour.
-
---Ce terme est bien proche, amie.
-
---Il n'est que trop lointain. Mais je requiers que d'ici là vous mandiez
-au roi Arthur de chevaucher avec monseigneur Gauvain, avec Girflet, Ké
-le sénéchal et cent de ses chevaliers jusqu'à la marche de votre terre,
-à la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui sépare vos royaumes. C'est
-là, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls
-barons: car, à peine aurais-je juré, vos barons vous requerraient encore
-de m'imposer nouvelle épreuve et jamais nos tourments ne finiraient.
-Mais ils n'oseront plus, si Arthur et ses chevaliers sont les garants du
-jugement.»
-
-Tandis que se hâtaient vers Carduel les hérauts d'armes, messagers de
-Marc auprès du roi Arthur, secrètement Iseut envoya vers Tristan son
-valet Perinis le Blond, le Fidèle.
-
-Perinis courut sous les bois, évitant les sentiers frayés, tant qu'il
-atteignit la cabane d'Orri le forestier, où, depuis de longs jours,
-Tristan l'attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la
-nouvelle félonie, le terme du jugement, l'heure et le lieu marqués:
-
-«Sire, ma dame vous mande qu'au jour fixé, sous une robe de pèlerin, si
-habilement déguisé que nul ne puisse vous reconnaître, sans armes,
-vous soyez à la Blanche-Lande: il lui faut, pour atteindre au lieu du
-jugement, passer le fleuve en barque; sur la rive opposée, là où seront
-les chevaliers du roi Arthur, vous l'attendrez. Sans doute, alors vous
-pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement: pourtant
-elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui déjà sut l'arracher aux mains
-des lépreux.
-
---Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis: dis-lui que je ferai sa
-volonté.»
-
-Or, seigneurs, quand Perinis s'en retourna vers Tintagel, il advint
-qu'il aperçut dans un fourré le même forestier qui, naguère, ayant
-surpris les amants endormis, les avait dénoncés au roi. Un jour qu'il
-était ivre, il s'était vanté de sa traîtrise. L'homme, ayant creusé dans
-la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y
-prendre loups et sangliers. Il vit s'élancer sur lui le valet de la
-reine et voulut fuir. Mais Perinis l'accula sur le bord du piège:
-
-«Espion qui as vendu la reine, pourquoi t'enfuir? Reste là, près de la
-tombe, que toi-même as pris le soin de creuser!»
-
-Son bâton tournoya dans l'air en bourdonnant. Le bâton et le crâne se
-brisèrent à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle, poussa du pied
-le corps dans la fosse couverte de branches.
-
-
-Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de
-Cornouailles, ayant chevauché jusqu'à la Blanche-Lande, parvinrent en
-bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l'autre rive, les
-chevaliers d'Arthur les saluèrent de leurs bannières brillantes.
-
-Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa
-chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et
-demandait l'aumône d'une voix aiguë et dolente.
-
-A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles
-furent près d'atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l'entouraient:
-
-«Seigneurs, comment pourrai-je atteindre à la terre ferme, sans souiller
-mes longs vêtements dans cette fange? Il faudrait qu'un passeur vint
-m'aider.»
-
-L'un des chevaliers héla le pèlerin:
-
-«Ami, retrousse ta chape, descends dans l'eau et porte la reine, si
-pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à
-mi-route.»
-
-L'homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas: «Ami!»
-Puis, tout bas encore: «Laisse-toi choir sur le sable.»
-
-Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre
-ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes,
-pourchassaient le pauvre hère.
-
-«Laissez-le, dit la reine; sans doute un long pèlerinage l'avait
-affaibli.»
-
-Et détachant un fermail d'or fin, elle le jeta au pèlerin.
-
-Devant le pavillon d'Arthur, un riche drap de soie de Nicée était tendu
-sur l'herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et
-des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et
-Ké le sénéchal les gardaient.
-
-La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses
-mains et les donna aux pauvres mendiants; elle détacha son manteau de
-pourpre et sa guimpe fine, et les donna; elle donna son chainse et son
-bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement
-sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus,
-s'avança devant les deux rois. A l'entour, les barons la contemplaient
-en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier.
-Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des
-saints et dit:
-
-«Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire Ké, sire
-Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par
-tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme
-né de femme ne m'a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon
-seigneur, et le pauvre pèlerin qui, tout à l'heure, s'est laissé choir à
-vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il?
-
---Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement!
-
---Amen!» dit Iseut.
-
-Elle s'approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient: le
-fer était rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit
-la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l'ayant rejetée,
-étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa
-chair était plus saine que prune de prunier.
-
-Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.
-
-
-
-
-XIII
-
-LA VOIX DU ROSSIGNOL
-
- Tristran defors e chante e gient
- Cum russinol que prent congé
- En fin d'esté od grand pité.
-
- (_Le Domnei des amanz._)
-
-
-Quand Tristan, rentré dans la cabane du forestier Orri, eut rejeté son
-bourdon et dépouillé sa chape de pèlerin, il connut clairement en son
-coeur que le jour était venu de tenir la foi jurée au roi Marc et de
-s'éloigner du pays de Cornouailles.
-
-Que tardait-il encore? La reine s'était justifiée, le roi la chérissait,
-il l'honorait. Arthur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et,
-désormais, nulle félonie ne prévaudrait contre elle. Pourquoi plus
-longtemps rôder aux alentours de Tintagel? Il risquait vainement sa vie,
-et la vie du forestier, et le repos d'Iseut. Certes, il fallait partir,
-et c'est pour la dernière fois, sous sa robe de pèlerin, à la
-Blanche-Lande, qu'il avait senti le beau corps d'Iseut entre ses bras.
-
-Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se déprendre du pays où
-vivait la reine. Mais quand vint le quatrième jour, il prit congé du
-forestier qui l'avait hébergé et dit à Gorvenal:
-
-«Beau maître, voici l'heure du long départ: nous irons vers la terre de
-Galles.»
-
-Ils se mirent à la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route
-longeait le verger enclos de pieux où Tristan, jadis, attendait son
-amie. La nuit brillait limpide. Au détour du chemin, non loin de la
-palissade, il vit se dresser dans la clarté du ciel le tronc robuste du
-grand pin.
-
-«Beau maître, attends sous le bois prochain; bientôt je serai revenu.
-
---Où vas-tu? Fou, veux-tu sans répit chercher la mort?»
-
-Mais déjà, d'un bond assuré, Tristan avait franchi la palissade de
-pieux. Il vint sous le grand pin, près du perron de marbre clair. Que
-servirait maintenant de jeter à la fontaine des copeaux bien taillés?
-Iseut ne viendrait plus! A pas souples et prudents, par le sentier
-qu'autrefois suivait la reine, il osa s'approcher du château.
-
-Dans sa chambre, entre les bras de Marc endormi, Iseut veillait.
-Soudain, par la croisée entr'ouverte où se jouaient les rayons de la
-lune, entra la voix d'un rossignol.
-
-Iseut écoutait la voix sonore qui venait enchanter la nuit; elle
-s'élevait plaintive et telle qu'il n'est pas de coeur cruel, pas de
-coeur de meurtrier qu'elle n'eût attendri. La reine songea: «D'où
-vient cette mélodie?...» Soudain elle comprit: «Ah! c'est Tristan! Ainsi
-dans la forêt du Morois il imitait pour me charmer les oiseaux
-chanteurs. Il part, et voici son dernier adieu. Comme il se plaint! Tel
-le rossignol quand il prend congé, en fin d'été, à grande tristesse.
-Ami, jamais plus je n'entendrai ta voix!»
-
-La mélodie vibra plus ardente.
-
-«Ah! qu'exiges-tu? que je vienne! Non, souviens-toi d'Ogrin l'ermite, et
-des serments jurés. Tais-toi, la mort nous guette... Qu'importe la mort!
-Tu m'appelles, tu me veux, je viens!»
-
-Elle se délaça des bras du roi, et jeta un manteau fourré de gris sur
-son corps presque nu. Il lui fallait traverser la salle voisine, où
-chaque nuit dix chevaliers veillaient à tour de rôle; tandis que cinq
-dormaient, les cinq autres, en armes, debout devant les huis et les
-croisées, guettaient au dehors. Mais, par aventure, ils s'étaient tous
-endormis, cinq sur des lits, cinq sur les dalles. Iseut franchit leurs
-corps épars, souleva la barre de la porte: l'anneau sonna, mais
-sans éveiller aucun des guetteurs. Elle franchit le seuil, et le
-chanteur se tut.
-
-Sous les arbres, sans une parole, il la pressa contre sa poitrine; leurs
-bras se nouèrent fermement autour de leurs corps, et jusqu'à l'aube,
-comme cousus par des lacs, ils ne se déprirent pas de l'étreinte. Malgré
-le roi et les guetteurs, les amants menèrent leur joie et leurs amours.
-
-
-Cette nuitée affola les amants; et les jours qui suivirent, comme le roi
-avait quitté Tintagel pour tenir ses plaids à Saint-Lubin, Tristan,
-revenu chez Orri, osa chaque matin, au clair soleil, se glisser par le
-verger jusqu'aux chambres des femmes.
-
-Un serf le surprit et s'en fut trouver Andret, Denoalen et Gondoïne:
-
-«Seigneurs, la bête que vous croyez délogée est revenue au repaire.
-
---Qui?
-
---Tristan.
-
---Quand l'as-tu vu?
-
---Ce matin, et je l'ai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement
-demain, à l'aurore, le voir venir, l'épée ceinte, un arc dans une main,
-deux flèches dans l'autre.
-
---Où le verrons-nous?
-
---Par telle fenêtre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me
-donnerez-vous?
-
---Un marc d'argent, et tu seras un manant riche.
-
---Donc écoutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine
-par une fenêtre étroite qui la domine, car elle est percée très haut
-dans la muraille. Mais une grande courtine tendue à travers la chambre
-masque le pertuis. Que demain, l'un de vous trois pénètre bellement dans
-le verger; il coupera une longue branche d'épine et l'aiguisera par le
-bout; qu'il se hisse alors jusqu'à la haute fenêtre et pique la branche,
-comme une broche, dans l'étoffe de la courtine; il pourra ainsi
-l'écarter légèrement et vous ferez brûler mon corps, seigneurs, si
-derrière la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.»
-
-Andret, Gondoïne et Denoalen débattirent lequel d'entre eux aurait le
-premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de l'octroyer
-d'abord à Gondoïne. Ils se séparèrent: le lendemain, à l'aube, ils se
-retrouveraient; demain, à l'aube, beaux seigneurs, gardez-vous de
-Tristan!
-
-Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la
-cabane d'Orri le forestier, rampa vers le château sous les épais fourrés
-d'épines. Comme il sortait d'un hallier, il regarda par la clairière et
-vit Gondoïne qui s'en venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les
-épines et se tapit en embuscade:
-
-«Ah! Dieu! fais que celui qui s'avance là-bas ne m'aperçoive pas avant
-l'instant favorable!»
-
-L'épée au poing, il l'attendait; mais, par aventure, Gondoïne prit une
-autre voie et s'éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu, banda son arc,
-visa; hélas! l'homme était déjà hors de portée.
-
-A cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, à
-l'amble d'un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands
-lévriers. Tristan le guetta, caché derrière un pommier. Il le vit qui
-excitait ses chiens à lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que
-les lévriers l'aient délogé de sa bauge, leur maître aura reçu telle
-blessure que nul médecin ne saura la guérir. Quand Denoalen fut près de
-lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le
-traître voulut fuir; vainement: il n'eut pas le loisir de crier: «Tu me
-blesses!» Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha
-les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa
-chausse: il voulait les montrer à Iseut pour en réjouir le coeur de
-son amie. «Hélas! songeait-il, qu'est devenu Gondoïne? Il s'est échappé:
-que n'ai-je pu lui payer même salaire?»
-
-Il essuya son épée, la remit en sa gaine, traîna sur le cadavre un tronc
-d'arbre, et laissant le corps sanglant, il s'en fut, le chaperon en
-tête, vers son amie.
-
-Au château de Tintagel Gondoïne l'avait devancé: déjà, grimpé sur la
-haute fenêtre, il avait piqué sa baguette d'épine dans la courtine,
-écarté légèrement deux pans de l'étoffe, et regardait au travers la
-chambre bien jonchée. D'abord il n'y vit personne que Perinis; puis ce
-fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la
-reine aux cheveux d'or.
-
-Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait d'une main son arc d'aubier
-et deux flèches; dans l'autre il tenait deux longues tresses d'homme.
-
-Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde
-s'inclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la
-tête vers lui, elle vit, projetée sur la tenture, l'ombre de la tête de
-Gondoïne. Tristan lui disait:
-
-«Vois-tu ces belles tresses? Ce sont celles de Denoalen. Je t'ai vengée
-de lui. Jamais plus il n'achètera ni ne vendra écu ni lance!
-
---C'est bien, seigneur; mais tendez cet arc, je vous prie: je voudrais
-voir s'il est commode à bander.»
-
-Tristan le tendit, étonné, comprenant à demi. Iseut prit l'une des deux
-flèches, l'encocha, regarda si la corde était bonne, et dit à voix basse
-et rapide:
-
-«Je vois chose qui me déplaît. Vise bien, Tristan!»
-
-Il prit sa pose, leva la tête et vit, tout au haut de la courtine,
-l'ombre de la tête de Gondoïne. «Que Dieu, fait-il, dirige cette
-flèche!» Il dit, se retourne vers la paroi, tire. La longue flèche
-siffle dans l'air, émerillon ni hirondelle ne vole si vite, crève
-l'oeil du traître, traverse sa cervelle comme la chair d'une pomme, et
-s'arrête, vibrante, contre le crâne. Sans un cri, Gondoïne s'abattit et
-tomba sur un pieu.
-
-Alors Iseut dit à Tristan:
-
-«Fuis maintenant, ami! Tu le vois, les félons connaissent ton refuge!
-Andret survit, il l'enseignera au roi; il n'est plus de sûreté pour
-toi dans la cabane du forestier! Fuis, ami, Perinis le Fidèle cachera ce
-corps dans la forêt, si bien que le roi n'en saura jamais nulles
-nouvelles. Mais toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour le mien!»
-
-Tristan dit:
-
-«Comment pourrais-je vivre?
-
---Oui, ami Tristan, nos vies sont enlacées et tissées l'une à l'autre.
-Et moi, comment pourrais-je vivre? Mon corps reste ici, tu as mon
-coeur.
-
---Iseut, amie, je pars, je ne sais pour quel pays. Mais, si jamais tu
-revois l'anneau de jaspe vert, feras-tu ce que je te demanderai par lui?
-
---Oui, tu le sais: si je revois l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort
-château, ni défense royale ne m'empêcheront de faire la volonté de mon
-ami, que ce soit folie ou sagesse!
-
---Amie, que le Dieu né en Béthléem t'en sache gré!
-
---Ami, que Dieu te garde!»
-
-
-
-
-XIV
-
-LE GRELOT MERVEILLEUX
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- Ne membre vus, ma belle amie,
- D'une petite druerie?
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- (_La Folie Tristan._)
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-Tristan se réfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc
-était jeune, puissant, débonnaire; il l'accueillit comme un hôte
-bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il n'épargna nulle peine; mais
-ni les aventures ni les fêtes ne purent apaiser l'angoisse de Tristan.
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-Un jour qu'il était assis aux côtés du jeune duc, son coeur était si
-douloureux qu'il soupirait sans même s'en apercevoir. Le duc, pour
-adoucir sa peine, commanda d'apporter dans sa chambre privée son jeu
-favori qui, par sortilège, aux heures tristes, charmait ses yeux et son
-coeur. Sur une table recouverte d'une pourpre noble et riche, on plaça
-son chien Petit-Crû. C'était un chien enchanté: il venait au duc de
-l'île d'Avallon; une fée le lui avait envoyé comme un présent d'amour.
-Nul ne saurait par des paroles assez habiles décrire sa nature et sa
-beauté. Son poil était coloré de nuances si merveilleusement disposées
-que l'on ne savait nommer sa couleur; son encolure semblait d'abord plus
-blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trèfle, l'un de
-ses flancs rouge comme l'écarlate, l'autre jaune comme le safran, son
-ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos rosé; mais quand on le
-regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et
-muaient, tour à tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourprées,
-sombres ou fraîches. Il portait au cou, suspendu à une chaînette d'or,
-un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu'à l'ouïr le coeur
-de Tristan s'attendrit, s'apaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui
-souvint plus de tant de misères endurées pour la reine; car telle était
-la merveilleuse vertu du grelot: le coeur, à l'entendre sonner si
-doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, ému
-par le sortilège, caressait la petite bête enchantée qui lui prenait
-tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus
-douce qu'une étoffe de samit, il songeait que ce serait là un beau
-présent pour Iseut. Mais que faire? Le duc Gilain aimait Petit-Crû
-par-dessus toute chose, et nul n'aurait pu l'obtenir de lui, ni par
-ruse, ni par prière.
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-Un jour, Tristan dit au duc:
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-«Sire, que donneriez-vous à qui délivrerait votre terre du géant Urgan
-le Velu, qui réclame de vous de si lourds tributs?
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---En vérité, je donnerais à choisir à son vainqueur, parmi mes
-richesses, celle qu'il tiendrait pour la plus précieuse; mais nul
-n'osera s'attaquer au géant.
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---Voilà merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient
-jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l'or de Pavie,
-je ne renoncerais à mon désir de combattre le géant.
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---Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu né d'une Vierge vous accompagne
-et vous défende de la mort!»
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-Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils
-combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force,
-l'épée agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranché le poing
-droit du géant, le rapporta au duc:
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-«Sire, en récompense, ainsi que vous l'avez promis, donnez-moi
-Petit-Crû, votre chien enchanté!
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---Ami, qu'as-tu demandé? Laisse-le-moi et prends plutôt ma soeur et la
-moitié de ma terre.
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---Sire, votre soeur est belle, et belle est votre terre; mais c'est
-pour gagner votre chien-fée que j'ai attaqué Urgan le Velu.
-Souvenez-vous de votre promesse!
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---Prends-le donc; mais sache que tu m'as enlevé la joie de mes yeux et
-la gaieté de mon coeur!»
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-Tristan confia le chien à un jongleur de Galles, sage et rusé, qui le
-porta de sa part en Cornouailles. Il parvint à Tintagel et le remit
-secrètement à Brangien. La reine s'en réjouit grandement, donna en
-récompense dix marcs d'or au jongleur et dit au roi que la reine
-d'Irlande, sa mère, envoyait ce cher présent. Elle fit ouvrer pour le
-chien, par un orfèvre, une niche précieusement incrustée d'or et de
-pierreries et, partout où elle allait, le portait avec elle, en souvenir
-de son ami. Et chaque fois qu'elle le regardait, tristesse, angoisse,
-regrets s'effaçaient de son coeur.
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-Elle ne comprit pas d'abord la merveille: si elle trouvait une telle
-douceur à le contempler, c'était, pensait-elle, parce qu'il lui
-venait de Tristan; c'était, sans doute, la pensée de son ami qui
-endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que c'était un
-sortilège, et que seul le tintement du grelot charmait son coeur.
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-«Ah! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le réconfort, tandis que
-Tristan est malheureux? Il aurait pu garder ce chien enchanté et oublier
-ainsi toute douleur; par belle courtoisie, il a mieux aimé me l'envoyer,
-me donner sa joie et reprendre sa misère. Mais il ne sied pas qu'il en
-soit ainsi; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu
-souffriras.»
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-Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernière fois, le détacha
-doucement; puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança dans la mer.
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-
-
-
-XV
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-ISEUT AUX BLANCHES MAINS
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- Ire de femme est a duter;
- Mol s'en deit bien chascuns garder.
- Cum de leger vient leur amur,
- De leger revient lur haür.
-
- (_Thomas._)
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-Les amants ne pouvaient ni vivre ni mourir l'un sans l'autre. Séparés,
-ce n'était pas la vie, ni la mort, mais la vie et la mort à la fois.
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-Par les mers, les îles et les pays, Tristan voulut fuir sa misère. Il
-revit son pays de Loonnois, où Rohalt le Foi-Tenant reçut son fils avec
-des larmes de tendresse; mais ne pouvant supporter de vivre dans le
-repos de sa terre, Tristan s'en fut par les duchés et les royaumes,
-cherchant les aventures. Du Loonnois en Frise, de Frise en Gavoie,
-d'Allemagne en Espagne, il servit maints seigneurs, acheva maintes
-emprises. Mais, pendant deux années, nulle nouvelle ne lui vint de la
-Cornouailles, nul ami, nul message.
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-Alors il crut qu'Iseut s'était déprise de lui et qu'elle l'oubliait.
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-Or, il advint qu'un jour, chevauchant avec le seul Gorvenal, il
-entra sur la terre de Bretagne. Ils traversèrent une plaine dévastée:
-partout des murs ruinés, des villages sans habitants, des champs
-essartés par le feu, et leurs chevaux foulaient des cendres et des
-charbons. Sur la lande déserte, Tristan songea:
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-«Je suis las et recru. De quoi me servent ces aventures? Ma dame est au
-loin, jamais je ne la reverrai. Depuis deux années, que ne m'a-t-elle
-fait quérir par les pays? Pas un message d'elle. A Tintagel, le roi
-l'honore et la sert; elle vit en joie. Certes le grelot du chien
-enchanté accomplit bien son oeuvre! Elle m'oublie, et peu lui chaut
-des deuils et des joies d'antan, peu lui chaut du chétif qui erre par ce
-pays désolé. A mon tour, n'oublierai-je jamais celle qui m'oublie?
-Jamais ne trouverai-je qui guérisse ma misère?»
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-Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal passèrent les champs et les
-bourgs sans voir un homme, un coq, un chien. Au troisième jour, à
-l'heure de none, ils approchèrent d'une colline où se dressait une
-vieille chapelle, et, tout près, l'habitacle d'un ermite. L'ermite ne
-portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des
-haillons de laine sur l'échine. Prosterné sur le sol, les genoux et
-les coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières
-salutaires. Il souhaita la bienvenue aux arrivants, et tandis que
-Gorvenal établait les chevaux, il désarma Tristan, puis disposa le
-manger. Il ne leur donna point de mets délicats; mais du pain d'orge
-pétri avec de la cendre et de l'eau de source. Après le repas, comme la
-nuit était tombée, et qu'ils étaient assis autour du feu, Tristan
-demanda quelle était cette terre ruinée.
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-«Beau seigneur, dit l'ermite, c'est la terre de Bretagne, que tient le
-duc Hoël. C'était naguère un beau pays, riche en prairies et en terres
-de labour: ici des moulins, là des pommiers, là des métairies. Mais le
-comte Riol de Nantes y a fait le dégât; ses fourrageurs ont partout
-bouté le feu, et de partout enlevé les proies. Ses hommes en sont riches
-pour longtemps: ainsi va la guerre.
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---Frère, dit Tristan, pourquoi le comte Riol a-t-il ainsi honni votre
-seigneur, Hoël?
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---Je vous dirai donc, seigneur, l'occasion de la guerre. Sachez que Riol
-était le vassal du duc Hoël. Or, le duc a une fille, belle entre les
-filles de hauts hommes, et le comte Riol voulait la prendre à femme.
-Mais son père refusa de la donner à un vassal, et le comte Riol a
-tenté de l'enlever par la force. Bien des hommes sont morts pour cette
-querelle.»
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-Tristan demanda:
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-«Le duc Hoël peut-il encore soutenir sa guerre?
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---A grand'peine, seigneur. Pourtant, son dernier château, Carhaix,
-résiste encore, car les murailles en sont fortes, et fort est le coeur
-du fils du duc Hoël, Kaherdin, le bon chevalier. Mais l'ennemi les
-presse et les affame: pourront-ils tenir longtemps?»
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-Tristan demanda à quelle distance était le château de Carhaix.
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-«Sire, à deux milles seulement.»
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-Ils se séparèrent et dormirent. Au matin, après que l'ermite eut chanté
-et qu'ils eurent partagé le pain d'orge et de cendre, Tristan prit congé
-du prud'homme, et chevaucha vers Carhaix.
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-Quand il s'arrêta au pied des murailles closes, il vit une troupe
-d'hommes debout sur le chemin de ronde, et demanda le duc. Hoël se
-trouvait parmi ces hommes avec son fils Kaherdin. Il se fit connaître,
-et Tristan lui dit:
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-«Je suis Tristan, roi de Loonnois, et Marc, le roi de Cornouailles, est
-mon oncle. J'ai su, seigneur, que vos vassaux vous faisaient tort
-et je suis venu pour vous offrir mon service.
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---Hélas! sire Tristan, passez votre voie et que Dieu vous récompense!
-Comment vous accueillir céans? Nous n'avons plus de vivres; point de
-blé, rien que des fèves et de l'orge pour subsister.
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---Qu'importe? dit Tristan. J'ai vécu dans une forêt, pendant deux ans,
-d'herbes, de racines et de venaison, et sachez que je trouvais bonne
-cette vie. Commandez qu'on m'ouvre cette porte.»
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-Kaherdin dit alors:
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-«Recevez-le, mon père, puisqu'il est de tel courage, afin qu'il prenne
-sa part de nos biens et de nos maux.»
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-Ils l'accueillirent avec honneur. Kaherdin fit visiter à son hôte les
-fortes murailles et la tour maîtresse, bien flanquée de bretèches
-palissadées où s'embusquaient les arbalétriers. Des créneaux, il lui fit
-voir dans la plaine, au loin, les tentes et les pavillons plantés par le
-duc Riol. Quand ils furent revenus au seuil du château, Kaherdin dit à
-Tristan:
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-«Or, bel ami, nous monterons à la salle où sont ma mère et ma soeur.»
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-Tous deux se tenant par la main, entrèrent, dans la chambre des
-femmes. La mère et la fille, assises sur une courte-pointe, paraient
-d'orfroi un paile d'Angleterre et chantaient une chanson de toile: elles
-disaient comment Belle Doette, assise au vent sous l'épine blanche,
-attend et regrette Doon son ami, si lent à venir. Tristan les salua et
-elles le saluèrent, puis les deux chevaliers s'assirent auprès d'elles.
-Kaherdin, montrant l'étole que brodait sa mère:
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-«Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle ouvrière est ma dame: comme elle
-sait à merveille orner les étoles et les chasubles, pour en faire aumône
-aux moutiers pauvres! et comme les mains de ma soeur font courir les
-fils d'or sur ce samit blanc! Par foi, belle soeur, c'est à droit que
-vous avez nom Iseut aux Blanches Mains!»
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-Alors Tristan, connaissant qu'elle s'appelait Iseut, sourit et la
-regarda plus doucement.
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-Or, le comte Riol avait dressé son camp à trois milles de Carhaix, et,
-depuis bien des jours, les hommes du duc Hoël n'osaient plus, pour
-l'assaillir, franchir les barres. Mais, dès le lendemain, Tristan,
-Kaherdin et douze jeunes chevaliers sortirent de Carhaix, les hauberts
-endossés, les heaumes lacés, et chevauchèrent sous des bois de
-sapins jusqu'aux approches des tentes ennemies; puis, s'élançant de
-l'aguet, ils enlevèrent par force un charroi du comte Riol. A partir de
-ce jour, variant maintes fois ruses et prouesses, ils culbutaient ses
-tentes mal gardées, attaquaient ses convois, navraient et tuaient ses
-hommes et jamais ils ne rentraient dans Carhaix sans y ramener quelque
-proie. Par là, Tristan et Kaherdin commencèrent à se porter foi et
-tendresse, tant qu'ils se jurèrent amitié et compagnonnage. Jamais ils
-ne faussèrent cette parole, comme l'histoire vous l'apprendra.
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-Or, tandis qu'ils revenaient de ces chevauchées, parlant de chevalerie
-et de courtoisie, souvent Kaherdin louait à son cher compagnon sa
-soeur Iseut aux Blanches Mains, la simple, la belle.
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-Un matin, comme l'aube venait de poindre, un guetteur descendit en hâte
-de sa tour, et courut par les salles en criant:
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-«Seigneurs, vous avez trop dormi! Levez-vous, Riol vient faire
-l'assaillie!»
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-Chevaliers et bourgeois s'armèrent et coururent aux murailles: ils
-virent dans la plaine briller les heaumes, flotter les pennons de
-cendal, et tout l'ost de Riol qui s'avançait en bel arroi. Le duc Hoël
-et Kaherdin déployèrent aussitôt devant les portes les premières
-batailles de chevaliers. Arrivés à la portée d'un arc, ils brochèrent
-les chevaux, lances baissées, et les flèches tombaient sur eux comme
-pluie d'avril.
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-Mais Tristan s'armait à son tour avec ceux que le guetteur avait
-réveillés les derniers. Il lace ses chausses, passe le bliaut, les
-houseaux étroits et les éperons d'or; il endosse le haubert, fixe le
-heaume sur la ventaille; il monte, éperonne son cheval jusque dans la
-plaine et paraît, l'écu dressé contre sa poitrine, en criant: «Carhaix!»
-Il était temps: déjà les hommes d'Hoël reculaient vers les bailes. Alors
-il fit beau voir la mêlée des chevaux abattus et des vassaux navrés, les
-coups portés par les jeunes chevaliers, et l'herbe qui, sous leurs pas,
-devenait sanglante. En avant de tous, Kaherdin s'était fièrement arrêté,
-en voyant poindre contre lui un hardi baron, le frère du comte Riol.
-Tous deux se heurtèrent des lances baissées. Le Nantais brisa la sienne
-sans ébranler Kaherdin, qui, d'un coup plus sûr, écartela l'écu de
-l'adversaire et lui planta son fer bruni dans le côté jusqu'au gonfanon.
-Soulevé de selle, le chevalier vide les arçons et tombe.
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-Au cri que poussa son frère, le duc Riol s'élança contre Kaherdin,
-le frein abandonné. Mais Tristan lui barra le passage. Quand ils se
-heurtèrent, la lance de Tristan se rompit dans ses mains, et celle de
-Riol, rencontrant le poitrail du cheval ennemi, pénétra dans les chairs
-et l'étendit mort sur le pré. Tristan, aussitôt relevé, l'épée fourbie à
-la main:
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-«Couard, dit-il, la male mort à qui laisse le maître pour navrer le
-cheval! Tu ne sortiras pas vivant de ce pré!
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---Je crois que vous mentez!» répondit Riol en poussant sur lui son
-destrier.
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-Mais Tristan esquiva l'atteinte, et, levant le bras, fit lourdement
-tomber sa lame sur le heaume de Riol, dont il embarra le cercle et
-emporta le nasal. La lance glissa de l'épaule du chevalier au flanc du
-cheval, qui chancela et s'abattit à son tour. Riol parvint à s'en
-débarrasser et se redressa; à pied tous deux, l'écu troué, fendu, le
-haubert démaillé, ils se requièrent et s'assaillent; enfin Tristan
-frappe Riol sur l'escarboucle de son heaume. Le cercle cède, et le coup
-était si fortement asséné que le baron tombe sur les genoux et sur les
-mains.
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-«Relève-toi, si tu peux, vassal, lui cria Tristan; à la male heure
-es-tu venu dans ce champ: il te faut mourir!»
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-Riol se remet en pieds, mais Tristan l'abat encore d'un coup qui fendit
-le heaume, trancha la coiffe et découvrit le crâne. Riol implora merci,
-demanda la vie sauve, et Tristan reçut son épée. Il la prit à temps, car
-de toutes parts les Nantais étaient venus à la rescousse de leur
-seigneur. Mais déjà leur seigneur était recréant.
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-Riol promit de se rendre en la prison du duc Hoël, de lui jurer de
-nouveau hommage et foi, de restaurer les bourgs et les villages brûlés.
-Par son ordre, la bataille s'apaisa, et son ost s'éloigna.
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-Quand les vainqueurs furent rentrés dans Carhaix, Kaherdin dit à son
-père:
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-«Sire, mandez Tristan, et retenez-le; il n'est pas de meilleur chevalier
-et votre pays a besoin d'un baron de telle prouesse.»
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-Ayant pris le conseil de ses hommes, le duc Hoël appela Tristan:
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-«Ami, je ne saurais trop vous aimer, car vous m'avez conservé cette
-terre. Je veux donc m'acquitter envers vous. Ma fille, Iseut aux
-Blanches Mains, est née de ducs, de rois et de reines. Prenez-la, je
-vous la donne.
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---Sire, je la prends», dit Tristan.
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-Ah! seigneurs, pourquoi dit-il cette parole? Mais, pour cette parole, il
-mourut.
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-Jour est pris, terme fixé. Le duc vient avec ses amis. Tristan avec les
-siens. Le chapelain chante la messe. Devant tous, à la porte du moutier
-selon la loi de sainte Église, Tristan épouse Iseut aux Blanches Mains.
-Les noces furent grandes et riches.
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-Mais, la nuit venue, tandis que les hommes de Tristan le dépouillaient
-de ses vêtements, il advint que, en retirant la manche trop étroite de
-son bliaut, ils enlevèrent et firent choir de son doigt son anneau de
-jaspe vert, l'anneau d'Iseut la Blonde. Il sonne clair sur les dalles.
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-Tristan regarde et le voit. Alors son ancien amour se réveille, et
-Tristan connaît son forfait.
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-Il lui ressouvint du jour où Iseut la Blonde lui avait donné cet anneau:
-c'était dans la forêt où, pour lui, elle avait mené l'âpre vie. Et,
-couché auprès de l'autre Iseut, il revit la hutte du Morois. Par quelle
-forsennerie avait-il en son coeur accusé son amie de trahison? Non,
-elle souffrait pour lui toute misère, et lui seul l'avait trahie. Mais
-il prenait aussi en compassion Iseut sa femme, la simple, la belle.
-Les deux Iseut l'avaient aimé à la male heure. A toutes les deux il
-avait menti sa foi.
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-Pourtant, Iseut aux Blanches Mains s'étonnait de l'entendre soupirer,
-étendu à ses côtés. Elle lui dit enfin, un peu honteuse:
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-«Cher seigneur, vous ai-je offensé en quelque chose? Pourquoi ne me
-donnez-vous pas un seul baiser? Dites-le moi, que je connaisse mon tort,
-et je vous en ferai belle amendise, si je puis.
-
---Amie, dit Tristan, ne vous courroucez pas, mais j'ai fait un voeu.
-Naguère, en un autre pays, j'ai combattu un dragon, et j'allais périr,
-quand je me suis souvenu de la Mère de Dieu: je lui ai promis que,
-délivré du monstre par sa courtoisie, si jamais je prenais femme, tout
-un an je m'abstiendrais de l'accoler et de l'embrasser...
-
---Or donc, dit Iseut aux Blanches Mains, je le souffrirai bonnement.»
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-Mais quand les servantes, au matin, lui ajustèrent la guimpe des femmes
-épousées, elle sourit tristement, et songea qu'elle n'avait guère droit
-à cette parure.
-
-
-
-
-XVI
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-KAHERDIN
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- La dame chante dulcement,
- Sa voix accorde a l'estrument.
- Les mains sont beles, li lais bons,
- Dulce la voix et bas li tons.
-
- (_Thomas._)
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-
-A quelques jours de là, le duc Hoël, son sénéchal et tous ses veneurs,
-Tristan, Iseut aux Blanches Mains et Kaherdin sortirent ensemble du
-château pour chasser en forêt. Sur une route étroite, Tristan
-chevauchait à la gauche de Kaherdin, qui de sa main droite retenait par
-les rênes le palefroi d'Iseut aux Blanches Mains. Or, le palefroi buta
-dans une flaque d'eau. Son sabot fit rejaillir l'eau si fort jusque sous
-les vêtements d'Iseut qu'elle en fut toute mouillée et sentit la
-froidure plus haut que son genou. Elle jeta un cri léger, et d'un coup
-d'éperon enleva son cheval en riant d'un rire si haut et si clair que
-Kaherdin, poignant après elle et l'ayant rejointe, lui demanda:
-
-«Belle soeur, pourquoi riez-vous?
-
---Pour un penser qui me vint, beau frère. Quand cette eau a jailli vers
-moi, je lui ai dit: «Eau, tu es plus hardie que ne fut jamais le
-hardi Tristan!» C'est de quoi j'ai ri. Mais déjà j'ai trop parlé, frère,
-et m'en repens.»
-
-Kaherdin, étonné, la pressa si vivement qu'elle lui dit enfin la vérité
-de ses noces.
-
-Alors Tristan les rejoignit et tous trois chevauchèrent en silence
-jusqu'à la maison de chasse. Là Kaherdin appela Tristan à parlement, et
-lui dit:
-
-«Sire Tristan, ma soeur m'a avoué la vérité de ses noces. Je vous
-tenais à pair et à compagnon. Mais vous avez faussé votre foi et honni
-ma parenté. Désormais, si vous ne me faites droit, sachez que je vous
-défie.»
-
-Tristan lui répondit:
-
-«Oui, je suis venu parmi vous pour votre malheur. Mais apprends ma
-misère, beau doux ami, frère et compagnon, et peut-être ton coeur
-s'apaisera. Sache que j'ai une autre Iseut, plus belle que toutes les
-femmes, qui a souffert et qui souffre encore pour moi, maintes peines.
-Certes ta soeur m'aime et m'honore; mais, pour l'amour de moi, l'autre
-Iseut traite à plus d'honneur encore que ta soeur ne me traite, un
-chien que je lui ai donné. Viens; quittons cette chasse, suis-moi où je
-te mènerai; je te dirai la misère de ma vie.»
-
-Tristan tourna bride et brocha son cheval. Kaherdin poussa le sien
-sur ses traces. Sans une parole, ils coururent jusqu'au plus profond de
-la forêt. Là, Tristan dévoila sa vie à Kaherdin. Il dit comment sur la
-mer il avait bu l'amour et la mort; il dit la traîtrise des barons et du
-nain, la reine menée au bûcher, livrée aux lépreux, et leurs amours dans
-la forêt sauvage; comment il l'avait rendue au roi Marc, et comment,
-l'ayant fuie, il avait voulu aimer Iseut aux Blanches Mains; comment il
-savait désormais qu'il ne pouvait vivre ni mourir sans la reine.
-
-Kaherdin se tait et s'étonne. Il sent sa colère qui, malgré lui,
-s'apaise.
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-«Ami, dit-il enfin, j'entends merveilleuses paroles, et vous avez ému
-mon coeur à pitié: car vous avez enduré telles peines dont Dieu garde
-chacun et chacune! Retournons vers Carhaix: au troisième jour, si je
-puis, je vous dirai ma pensée.»
-
-
-En sa chambre, à Tintagel, Iseut la Blonde soupire à cause de Tristan
-qu'elle appelle. L'aimer toujours, elle n'a d'autre penser, d'autre
-espoir, d'autre vouloir. En lui est tout son désir, et depuis deux
-années elle ne sait rien de lui. Où est-il? En quel pays? Vit-il
-seulement?
-
-En sa chambre, Iseut la Blonde est assise, et fait un triste lai
-d'amour. Elle dit comment Guron fut surpris et tué pour l'amour de la
-dame qu'il aimait sur toute chose, et comment par ruse le comte donna le
-coeur de Guron à manger à sa femme, et la douleur de celle-ci.
-
-La reine chante doucement; elle accorde sa voix à la harpe. Les mains
-sont belles, le lai bon, le ton bas et douce la voix.
-
-Or, survient Kariado, un riche comte d'une île lointaine. Il était venu
-à Tintagel pour offrir à la reine son service, et plusieurs fois depuis
-le départ de Tristan il l'avait requise d'amour. Mais la reine rebutait
-sa requête et la tenait à folie. Il était beau chevalier, orgueilleux et
-fier, bien emparlé, mais il valait mieux dans les chambres des dames
-qu'en bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en
-riant:
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-«Dame, quel triste chant, triste comme celui de l'orfraie! Ne dit-on pas
-que l'orfraie chante pour annoncer la mort? C'est ma mort sans doute
-qu'annonce votre lai: car je meurs pour l'amour de vous!
-
---Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre
-mort, car jamais vous n'êtes venu céans sans m'apporter nouvelle
-douloureuse. C'est vous qui toujours avez été orfraie ou chat-huant pour
-médire de Tristan. Aujourd'hui, quelle male nouvelle me direz-vous
-encore?»
-
-Kariado lui répondit:
-
-«Reine, vous êtes irritée, et je ne sais de quoi; mais bien fou qui
-s'émeut de vos dires! Quoi qu'il advienne de la mort que m'annonce
-l'orfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant:
-Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en
-autre terre. Désormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il
-dédaigne votre amour. Il a pris femme à grand honneur, Iseut aux
-Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne.»
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-Kariado s'en va, courroucé. Iseut la Blonde baisse la tête et commence à
-pleurer.
-
-
-Au troisième jour, Kaherdin appela Tristan:
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-«Ami, j'ai pris conseil en mon coeur. Oui, si vous m'avez dit vérité,
-la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul
-bien n'en peut venir ni pour vous ni pour ma soeur Iseut aux Blanches
-Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel;
-vous reverrez la reine, et vous éprouverez si toujours elle vous
-regrette et vous porte foi. Si elle vous a oublié, peut-être alors
-aurez-vous plus chère Iseut ma soeur, la simple, la belle. Je vous
-suivrai: ne suis-je pas votre pair et votre compagnon?
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---Frère, dit Tristan, on dit bien: Le coeur d'un homme vaut tout l'or
-d'un pays.»
-
-Bientôt, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des
-pèlerins, comme s'ils voulaient visiter les corps saints en terre
-lointaine. Ils prirent le congé du duc Hoël. Tristan emmenait Gorvenal,
-et Kaherdin un seul écuyer. Secrètement, ils équipèrent une nef et
-voguèrent vers la Cornouailles.
-
-Le vent leur fut léger et bon, tant qu'ils atterrirent un matin, avant
-l'aurore, non loin de Tintagel, dans une crique déserte, voisine du
-château de Lidan. Là, sans doute, Dinas de Lidan, le bon sénéchal, les
-hébergerait et saurait cacher leur venue.
-
-Au petit jour, les deux compagnons montaient vers Lidan quand ils virent
-venir derrière eux un homme qui suivait la même route, au petit pas de
-son cheval. Ils se jetèrent sous bois, mais l'homme passa sans les voir,
-car il sommeillait en selle. Tristan le reconnut:
-
-«Frère, dit-il tout bas à Kaherdin, c'est Dinas de Lidan lui-même.
-Il dort. Sans doute, il revient de chez son amie et rêve encore d'elle:
-il ne serait pas courtois de l'éveiller, mais suis-moi de loin.»
-
-Il rejoignit Dinas, prit doucement son cheval par la bride, et chemina
-sans bruit à ses côtés. Enfin, un faux pas du cheval réveilla le
-dormeur. Il ouvre les yeux, voit Tristan, hésite:
-
-«C'est toi, c'est toi, Tristan! Dieu bénisse l'heure où je te revois: je
-l'ai si longtemps attendue!
-
---Ami, Dieu vous sauve! Quelles nouvelles me direz-vous de la reine?
-
---Hélas! de dures nouvelles. Le roi la chérit et veut lui faire fête;
-mais depuis ton exil elle languit et pleure pour toi. Ah! pourquoi
-revenir près d'elle? Veux-tu chercher encore sa mort et la tienne?
-Tristan, aie pitié de la reine, laisse-la à son repos!
-
---Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don: cachez-moi à Lidan, portez-lui
-mon message et faites que je la revoie une fois, une seule fois.»
-
-Dinas répondit:
-
-«J'ai pitié de ma dame, et je ne veux faire ton message que si je sais
-qu'elle t'est restée chère par-dessus toutes les femmes.
-
---Ah! sire, dites-lui qu'elle m'est restée chère par-dessus toutes
-les femmes, et ce sera vérité.
-
---Or donc, suis-moi, Tristan; je t'aiderai en ton besoin.»
-
-A Lidan, le sénéchal hébergea Tristan, Gorvenal, Kaherdin et son écuyer,
-et quand Tristan lui eut conté de point en point l'aventure de sa vie,
-Dinas s'en fut à Tintagel pour s'enquérir des nouvelles de la cour. Il
-apprit qu'à trois jours de là, la reine Iseut, le roi Marc, toute sa
-mesnie, tous ses écuyers et tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour
-s'établir au château de la Blanche-Lande, où de grandes chasses étaient
-préparées. Alors Tristan confia au sénéchal son anneau de jaspe vert et
-le message qu'il devait redire à la reine.
-
-
-
-
-XVII
-
-DINAS DE LIDAN
-
- Bele amie, si est de nus:
- Ne vus sans mei, ne jo sans vus.
-
- (_Marie de France._)
-
-
-Dinas retourna donc à Tintagel, monta les degrés et entra dans la salle.
-Sous le dais, le roi Marc et Iseut la Blonde étaient assis à
-l'échiquier. Dinas prit place sur un escabeau près de la reine, comme
-pour observer son jeu, et par deux fois, feignant de lui désigner les
-pièces, il posa sa main sur l'échiquier: à la seconde fois, Iseut
-reconnut à son doigt l'anneau de jaspe. Alors, elle eut assez joué. Elle
-heurta légèrement le bras de Dinas, en telle guise que plusieurs
-paonnets tombèrent en désordre.
-
-«Voyez, sénéchal, dit-elle, vous avez troublé mon jeu, et de telle sorte
-que je ne saurais le reprendre.»
-
-Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa chambre, et fait venir
-le sénéchal auprès d'elle:
-
-«Ami, vous êtes messager de Tristan?
-
---Oui, reine, il est à Lidan, caché dans mon château.
-
---Est-il vrai qu'il ait pris femme en Bretagne?
-
---Reine, on vous a dit vérité. Mais il assure qu'il ne vous a point
-trahie; que pas un seul jour il n'a cessé de vous chérir par-dessus
-toutes les femmes; qu'il mourra s'il ne vous revoit, une fois seulement:
-il vous semont d'y consentir, par la promesse que vous lui fîtes le
-dernier jour où il vous parla.»
-
-La reine se tut quelque temps, songeant à l'autre Iseut. Enfin, elle
-répondit:
-
-«Oui, au dernier jour où il me parla, j'ai dit, il m'en souvient: «Si
-jamais je revois l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort château, ni
-défense royale ne m'empêcheront de faire la volonté de mon ami, que ce
-soit sagesse ou folie...»
-
---Reine, à deux jours d'ici la cour doit quitter Tintagel pour gagner la
-Blanche-Lande; Tristan vous mande qu'il sera caché sur la route, dans un
-fourré d'épines. Il vous mande que vous le preniez en pitié.
-
---Je l'ai dit: ni tour, ni fort château, ni défense royale ne
-m'empêcheront de faire la volonté de mon ami.»
-
-Le surlendemain, tandis que toute la cour de Marc s'apprêtait au départ
-de Tintagel, Tristan et Gorvenal, Kaherdin et son écuyer revêtirent le
-haubert, prirent leurs épées et leurs écus, et par des chemins secrets
-se mirent à la voie vers le lieu désigné. A travers la forêt, deux
-routes conduisaient vers la Blanche-Lande: l'une belle et bien ferrée,
-par où devait passer le cortège, l'autre pierreuse et abandonnée.
-Tristan et Kaherdin apostèrent sur celle-ci leurs deux écuyers; ils les
-attendraient en ce lieu, gardant leurs chevaux et leurs écus. Eux-mêmes
-se glissèrent sous bois et se cachèrent dans un fourré. Devant ce
-fourré, sur la route, Tristan déposa une branche de coudrier où
-s'enlaçait un brin de chèvrefeuille.
-
-Bientôt le cortège apparaît sur la route. C'est d'abord la troupe du roi
-Marc. Viennent en belle ordonnance les fourriers et les maréchaux, les
-queux et les échansons, viennent les chapelains, viennent les valets de
-chiens menant lévriers et brachets, puis les fauconniers portant les
-oiseaux sur le poing gauche, puis les veneurs, puis les chevaliers et
-les barons; ils vont leur petit train, bien arrangés deux par deux, et
-il fait beau les voir, richement montés sur chevaux harnachés de
-velours semé d'orfèvrerie. Puis le roi Marc passa et Kaherdin
-s'émerveillait de voir ses privés autour de lui, deux de-çà et deux
-de-là, habillés tous de drap d'or ou d'écarlate.
-
-Alors s'avance le cortège de la reine. Les lavandières et les
-chambrières viennent en tête, ensuite les femmes et les filles des
-barons et des comtes. Elles passent une à une; un jeune chevalier
-escorte chacune d'elles. Enfin approche un palefroi monté par la plus
-belle que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux: elle est bien faite de
-corps et de visage, les hanches un peu basses, les sourcils bien tracés,
-les yeux riants, les dents menues; une robe de rouge samit la couvre; un
-mince chapelet d'or et de pierreries pare son front poli.
-
-«C'est la reine, dit Kaherdin à voix basse.
-
---La reine? dit Tristan; non, c'est Camille, sa servante.»
-
-Alors s'en vient, sur un palefroi vair, une autre demoiselle plus
-blanche que neige en février, plus vermeille que rose; ses yeux clairs
-frémissent comme l'étoile dans la fontaine.
-
-«Or, je la vois, c'est la reine! dit Kaherdin.
-
---Eh! non, dit Tristan, c'est Brangien la Fidèle.»
-
-Mais la route s'éclaira tout à coup, comme si le soleil ruisselait
-soudain à travers les feuillages des grands arbres, et Iseut la Blonde
-apparut. Le duc Andret, que Dieu honnisse! chevauchait à sa droite.
-
-A cet instant, partirent du fourré d'épines des chants de fauvettes et
-d'alouettes, et Tristan mettait en ces mélodies toute sa tendresse. La
-reine a compris le message de son ami. Elle remarque sur le sol la
-branche de coudrier où le chèvrefeuille s'enlace fortement, et songe en
-son coeur: «Ainsi va de nous, ami; ni vous sans moi, ni moi sans
-vous.» Elle arrête son palefroi, descend, vient vers une haquenée qui
-portait une niche enrichie de pierreries; là, sur un tapis de pourpre,
-était couché le chien Petit-Crû: elle le prend entre ses bras, le flatte
-de la main, le caresse de son manteau d'hermine, lui fait mainte fête.
-Puis, l'ayant replacé dans sa châsse, elle se tourne vers le fourré
-d'épines et dit à voix haute:
-
-«Oiseaux de ce bois, qui m'avez réjouie de vos chansons, je vous prends
-à louage. Tandis que mon seigneur Marc chevauchera jusqu'à la
-Blanche-Lande, je veux séjourner dans mon château de Saint-Lubin.
-Oiseaux, faites-moi cortège jusque-là; ce soir, je vous récompenserai
-richement, comme de bons ménestrels.»
-
-Tristan retint ses paroles et se réjouit. Mais déjà Andret le Félon
-s'inquiétait. Il remit la reine en selle et le cortège s'éloigna.
-
-
-Or, écoutez une male aventure. Dans le temps où passait le cortège
-royal, là-bas, sur la route où Gorvenal et l'écuyer de Kaherdin
-gardaient les chevaux de leurs seigneurs, survint un chevalier en armes,
-nommé Bleheri. Il reconnut de loin Gorvenal et l'écu de Tristan:
-«Qu'ai-je vu? pensa-t-il; c'est Gorvenal et cet autre est Tristan
-lui-même.» Il éperonna son cheval vers eux et cria: «Tristan!» Mais déjà
-les deux écuyers avaient tourné bride et fuyaient. Bleheri, lancé à leur
-poursuite répétait:
-
-«Tristan! arrête, je t'en conjure par ta prouesse!»
-
-Mais les écuyers ne se retournèrent pas. Alors Bleheri cria:
-
-«Tristan! arrête, je t'en conjure par le nom d'Iseut la Blonde!»
-
-Trois fois il conjura les fuyards par le nom d'Iseut la Blonde.
-Vainement: ils disparurent, et Bleheri ne put atteindre qu'un de leurs
-chevaux, qu'il emmena comme sa capture. Il parvint au château de
-Saint-Lubin, au moment où la reine venait de s'y héberger. Et, l'ayant
-trouvée seule, il lui dit:
-
-«Reine, Tristan est dans ce pays. Je l'ai vu sur la route abandonnée qui
-vient de Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui ai crié de
-s'arrêter, le conjurant au nom d'Iseut la Blonde; mais il avait pris
-peur, il n'a pas osé m'attendre.
-
---Beau sire, vous dites mensonge et folie: comment Tristan serait-il en
-ce pays? Comment aurait-il fui devant vous? Comment ne se serait-il pas
-arrêté, conjuré par mon nom?
-
---Pourtant, dame, je l'ai vu, à telles enseignes que j'ai pris l'un de
-ses chevaux. Voyez-le tout harnaché, là-bas, sur l'aire.»
-
-Mais Bleheri vit Iseut courroucée. Il en eut deuil, car il aimait
-Tristan et la reine. Il la quitta, regrettant d'avoir parlé.
-
-Alors, Iseut pleura et dit: «Malheureuse! j'ai trop vécu, puisque j'ai
-vu le jour où Tristan me raille et me honnit! Jadis, conjuré par mon
-nom, quel ennemi n'aurait-il pas affronté? Il est hardi de son corps;
-s'il a fui devant Bleheri, s'il n'a pas daigné s'arrêter au nom de son
-amie, ah! c'est que l'autre Iseut le possède! Pourquoi est-il revenu? Il
-m'avait trahie, il a voulu me honnir par surcroît! N'avait-il pas assez
-de mes tourments anciens? Qu'il s'en retourne donc, honni à son
-tour, vers Iseut aux Blanches Mains!»
-
-Elle appela Perinis le Fidèle, et lui redit les nouvelles que Bleheri
-lui avait portées. Elle ajouta:
-
-«Ami, cherche Tristan sur la route abandonnée qui va de Tintagel à
-Saint-Lubin. Tu lui diras que je ne le salue pas, et qu'il ne soit pas
-si hardi que d'oser approcher de moi, car je le ferais chasser par les
-sergents et les valets.»
-
-Perinis se mit en quête, tant qu'il trouva Tristan et Kaherdin. Il leur
-fit le message de la reine.
-
-«Frère, s'écria Tristan, qu'as-tu dit? Comment aurais-je fui devant
-Bleheri, puisque, tu le vois, nous n'avons pas même nos chevaux?
-Gorvenal les gardait, nous ne l'avons pas retrouvé au lieu désigné, et
-nous le cherchons encore.»
-
-A cet instant revinrent Gorvenal et l'écuyer de Kaherdin: ils
-confessèrent leur aventure.
-
-«Perinis, beau doux ami, dit Tristan, retourne en hâte vers ta dame.
-Dis-lui que je lui envoie salut et amour, que je n'ai pas failli à la
-loyauté que je lui dois, qu'elle m'est chère par-dessus toutes les
-femmes; dis-lui qu'elle te renvoie vers moi me porter sa merci:
-j'attendrai ici que tu reviennes.»
-
-Perinis retourna donc vers la reine et lui redit ce qu'il avait vu et
-entendu. Mais elle ne le crut pas:
-
-«Ah! Perinis, tu étais mon privé et mon fidèle, et mon père t'avait
-destiné, tout enfant, à me servir. Mais Tristan l'enchanteur t'a gagné
-par ses mensonges et ses présents. Toi aussi, tu m'as trahie; va-t'en!»
-
-Perinis s'agenouilla devant elle:
-
-«Dame, j'entends paroles dures. Jamais je n'eus telle peine en ma vie.
-Mais peu me chaut de moi: j'ai deuil pour vous, dame, qui faites outrage
-à mon seigneur Tristan, et qui trop tard en aurez regret.
-
---Va-t'en, je ne te crois pas! Toi aussi, Perinis, Perinis le Fidèle, tu
-m'as trahie!»
-
-Tristan attendit longtemps que Perinis lui portât le pardon de la reine.
-Perinis ne vint pas.
-
-
-Au matin, Tristan s'atourne d'une grande chape en lambeaux. Il peint par
-places son visage de vermillon et de brou de noix, en sorte qu'il
-ressemble à un malade rongé par la lèpre. Il prend en ses mains un
-hanap de bois veiné à recueillir les aumônes et une crécelle de ladre.
-
-Il entre dans les rues de Saint-Lubin, et, muant sa voix, mendie à tous
-venants. Pourra-t-il seulement apercevoir la reine?
-
-Elle sort enfin du château; Brangien et ses femmes, ses valets et ses
-sergents l'accompagnent. Elle prend la voie qui mène à l'église. Le
-lépreux suit les valets, fait sonner sa crécelle, supplie à voix
-dolente:
-
-«Reine, faites-moi quelque bien; vous ne savez pas comme je suis
-besogneux!»
-
-A son beau corps, à sa stature, Iseut l'a reconnu. Elle frémit toute,
-mais ne daigne baisser son regard vers lui. Le lépreux l'implore, et
-c'était pitié de l'ouïr; il se traîne après elle:
-
-«Reine, si j'ose approcher de vous, ne vous courroucez pas; ayez merci
-de moi, je l'ai bien mérité!»
-
-Mais la reine appelle les valets et les sergents:
-
-«Chassez ce ladre!» leur dit-elle.
-
-Les valets le repoussent, le frappent. Il leur résiste et s'écrie:
-
-«Reine, ayez pitié!»
-
-Alors Iseut éclata de rire. Son rire sonnait encore quand elle
-entra dans l'église. Quand il l'entendit rire, le lépreux s'en alla. La
-reine fit quelques pas dans la nef du moutier; puis ses membres
-fléchirent; elle tomba sur les genoux, la tête contre le sol, les bras
-en croix.
-
-
-Le même jour, Tristan prit congé de Dinas, à tel déconfort qu'il
-semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne.
-
-Hélas! bientôt la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan
-que Tristan était parti à tel deuil, elle se prit à croire que Perinis
-lui avait dit vérité; que Tristan n'avait pas fui, conjuré par son nom;
-qu'elle l'avait chassé à grand tort. «Quoi! pensait-elle, je vous ai
-chassé, vous, Tristan, ami! Vous me haïssez désormais, et jamais je ne
-vous reverrai. Jamais vous n'apprendrez seulement mon repentir, ni quel
-châtiment je veux m'imposer et vous offrir comme un gage menu de mon
-remords!»
-
-De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde
-revêtit un cilice et le porta contre sa chair.
-
-
-
-
-XVIII
-
-TRISTAN FOU
-
- El beivre fu la nostre mort.
-
- (_Thomas._)
-
-
-Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le duc Hoël et sa femme Iseut aux
-Blanches Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut la Blonde l'avait
-chassé: rien ne lui était plus. Longuement il languit loin d'elle; puis
-un jour il songea qu'il voulait la revoir, dût-elle le faire encore
-battre vilement par ses sergents et ses valets. Loin d'elle, il savait
-sa mort sûre et prochaine; plutôt mourir d'un coup que lentement, chaque
-jour. Qui vit à douleur est tel qu'un mort. Tristan désire la mort, il
-veut la mort: mais que la reine apprenne du moins qu'il a péri pour
-l'amour d'elle; qu'elle l'apprenne, il mourra plus doucement.
-
-Il partit de Carhaix sans avertir personne, ni ses parents, ni ses
-amis, ni même Kaherdin, son cher compagnon. Il partit misérablement
-vêtu, à pied: car nul ne prend garde aux pauvres truands qui cheminent
-sur les grandes routes. Il marcha tant qu'il atteignit le rivage de la
-mer.
-
-Au port, une grande nef marchande appareillait: déjà les mariniers
-halaient la voile et levaient l'ancre pour cingler vers la haute mer.
-
-«Dieu vous garde, seigneurs, et puissiez-vous naviguer heureusement!
-Vers quelle terre irez-vous?
-
---Vers Tintagel.
-
---Vers Tintagel! Ah! seigneurs, emmenez-moi!»
-
-Il s'embarque. Un vent propice gonfle la voile, la nef court sur les
-vagues. Cinq nuits et cinq jours elle vogua droit vers la Cornouailles,
-et le sixième jour jeta l'ancre dans le port de Tintagel.
-
-Au delà du port, le château se dressait sur la mer, bien clos de toutes
-parts: on n'y pouvait entrer que par une seule porte de fer, et deux
-prud'hommes la gardaient jour et nuit. Comment y pénétrer?
-
-Tristan descendit de la nef et s'assit sur le rivage. Il apprit d'un
-homme qui passait que Marc était au château et qu'il venait d'y
-tenir une grande cour.
-
-«Mais où est la reine? et Brangien, sa belle servante?
-
---Elles sont aussi à Tintagel, et récemment je les ai vues: la reine
-Iseut semblait triste, comme à son ordinaire.»
-
-Au nom d'Iseut, Tristan soupira et songea que, ni par ruse, ni par
-prouesse, il ne réussirait à revoir son amie: car le roi Marc le
-tuerait...
-
-«Mais qu'importe qu'il me tue? Iseut, ne dois-je pas mourir pour l'amour
-de vous? Et que fais-je chaque jour, sinon mourir? Mais vous pourtant,
-Iseut, si vous me saviez ici, daigneriez-vous seulement parler à votre
-ami? Ne me feriez-vous pas chasser par vos sergents? Oui, je veux tenter
-une ruse... Je me déguiserai comme un fou, et cette folie sera grande
-sagesse. Tel me tiendra pour assoti qui sera moins sage que moi, tel me
-croira fou qui aura plus fou dans sa maison.»
-
-Un pêcheur s'en venait, vêtu d'une gonelle de bure velue, à grand
-chaperon. Tristan le voit, lui fait un signe, le prend à l'écart:
-
-«Ami, veux-tu troquer tes draps contre les miens? Donne-moi ta cotte,
-qui me plaît fort.»
-
-Le pêcheur regarda les vêtements de Tristan, les trouva meilleurs
-que les siens, les prit aussitôt et s'en alla bien vite, heureux de
-l'échange.
-
-Alors Tristan tondit sa belle chevelure blonde, au ras de la tête, en y
-dessinant une croix. Il enduisit sa face d'une liqueur faite d'une herbe
-magique apportée de son pays, et aussitôt sa couleur et l'aspect de son
-visage muèrent si étrangement que nul homme au monde n'aurait pu le
-reconnaître. Il arracha d'une haie une pousse de châtaignier, s'en fit
-une massue, et la pendit à son cou; les pieds nus, il marcha droit vers
-le château.
-
-Le portier crut qu'assurément il était fou, et lui dit:
-
-«Approchez; où donc êtes-vous resté si longtemps?»
-
-Tristan contrefit sa voix et répondit:
-
-«Aux noces de l'abbé du Mont, qui est de mes amis. Il a épousé une
-abbesse, une grosse dame voilée. De Besançon jusqu'au Mont, tous les
-prêtres, abbés, moines et clercs ordonnés ont été mandés à ces
-épousailles: et tous sur la lande, portant bâtons et crosses, sautent,
-jouent et dansent à l'ombre des grands arbres. Mais je les ai quittés
-pour venir ici: car je dois aujourd'hui servir à la table du roi.»
-
-Le portier lui dit:
-
-«Entrez donc seigneur, fils d'Urgan le Velu; vous êtes grand et velu
-comme lui, et vous ressemblez assez à votre père.»
-
-Quand il entra dans le bourg, jouant de sa massue, valets et écuyers
-s'amassèrent sur son passage, le pourchassant comme un loup:
-
-«Voyez le fol! hu! hu! et hu!»
-
-Ils lui lancent des pierres, l'assaillent de leurs bâtons; mais il leur
-tient tête en gambadant et se laisse faire: si on l'attaque à sa gauche,
-il se retourne et frappe à sa droite.
-
-Au milieu des rires et des huées, traînant après lui la foule ameutée,
-il parvint au seuil de la porte où, sous le dais, aux côtés de la reine,
-le roi Marc était assis. Il approcha de la porte, pendit la massue à son
-cou et entra. Le roi le vit, et dit:
-
-«Voilà un bon compagnon; faites-le approcher.»
-
-On l'amène, la massue au cou:
-
-«Ami, soyez le bienvenu!»
-
-Tristan répondit, de sa voix étrangement contrefaite:
-
-«Sire, bon et noble entre tous les rois, je le savais, qu'à votre vue
-mon coeur se fondrait de tendresse. Dieu vous protège, beau sire!
-
---Ami, qu'êtes-vous venu quérir céans?
-
---Iseut, que j'ai tant aimée. J'ai une soeur que je vous amène, la
-très belle Brunehaut. La reine vous ennuie, essayez de celle-ci: faisons
-l'échange, je vous donne ma soeur, baillez-moi Iseut, je la prendrai
-et vous servirai par amour.»
-
-Le roi s'en rit et dit au fou:
-
-«Si je te donne la reine, qu'en voudras-tu faire? Où l'emmèneras-tu?
-
---Là-haut, entre le ciel et la nue, dans ma belle maison de verre. Le
-soleil la traverse de ses rayons, les vents ne peuvent l'ébranler; j'y
-porterai la reine en une chambre de cristal, toute fleurie de roses,
-toute lumineuse au matin quand le soleil la frappe.»
-
-Le roi et ses barons se dirent entre eux:
-
-«Voilà un bon fou, habile en paroles!»
-
-Il s'était assis sur un tapis et regardait tendrement Iseut.
-
-«Ami, lui dit Marc, d'où te vient l'espoir que ma dame prendra garde à
-un fou hideux comme toi?
-
---Sire, j'y ai bien droit; j'ai accompli pour elle maint travail, et
-c'est par elle que je suis devenu fou.
-
---Qui donc es-tu?
-
---Je suis Tristan, celui qui a tant aimé la reine, et qui l'aimera
-jusqu'à la mort.»
-
-A ce nom, Iseut soupira, changea de couleur, et courroucée lui dit:
-
-«Va-t'en! Qui t'a fait entrer céans? Va-t'en, mauvais fou!
-
-Le fou remarqua sa colère et dit:
-
-«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du jour où, navré par l'épée
-empoisonnée du Morholt, emportant ma harpe sur la mer, j'ai été poussé
-vers vos rivages? Vous m'avez guéri. Ne vous en souvient-il plus,
-reine?»
-
-Iseut répondit:
-
-«Va-t'en d'ici, fou, ni tes jeux ne me plaisent, ni toi.»
-
-Aussitôt le fou se retourna vers les barons, les chassa vers la porte en
-criant:
-
-«Folles gens, hors d'ici! Laissez-moi seul tenir conseil avec Iseut; car
-je suis venu céans pour l'aimer.»
-
-Le roi s'en rit, Iseut rougit:
-
-«Sire, chassez ce fou!»
-
-Mais le fou reprit de sa voix étrange:
-
-«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du grand dragon que j'ai occis en
-votre terre? J'ai caché sa langue dans ma chausse, et, tout brûlé
-par son venin, je suis tombé près du marécage. J'étais alors un
-merveilleux chevalier!... et j'attendais la mort, quand vous m'avez
-secouru.»
-
-Iseut répond:
-
-«Tais-toi, tu fais injure aux chevaliers, car tu n'es qu'un fou de
-naissance. Maudits soient les mariniers qui t'apportèrent ici, au lieu
-de te jeter dans la mer!»
-
-Le fou éclata de rire et poursuivit:
-
-«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du bain où vous vouliez me tuer de
-mon épée? et du conte du cheveu d'or qui vous apaisa? et comment je vous
-ai défendue contre le sénéchal couard?
-
---Taisez-vous, méchant conteur! Pourquoi venez-vous ici débiter vos
-songeries? Vous étiez ivre hier soir, sans doute, et l'ivresse vous a
-donné ces rêves.
-
---C'est vrai, je suis ivre, et de telle boisson que jamais cette ivresse
-ne se dissipera. Reine Iseut, ne vous souvient-il pas de ce jour si
-beau, si chaud sur la haute mer? Vous aviez soif, ne vous en souvient-il
-pas, fille de roi? Nous bûmes tous deux au même hanap. Depuis, j'ai
-toujours été ivre et d'une mauvaise ivresse...»
-
-Quand Iseut entendit ces paroles qu'elle seule pouvait comprendre, elle
-se cacha la tête dans son manteau, se leva et voulut s'en aller.
-Mais le roi la retint par sa chape d'hermine et la fit rasseoir à ses
-côtés:
-
-«Attendez un peu, Iseut amie, que nous entendions ces folies jusqu'au
-bout. Fou, quel métier sais-tu faire?
-
---J'ai servi des rois et des comtes.
-
---En vérité, sais-tu chasser aux chiens? aux oiseaux?
-
---Certes, quand il me plaît de chasser en forêt, je sais prendre, avec
-mes lévriers, les grues qui volent dans les nuées; avec mes limiers, les
-cygnes, les oies bises ou blanches, les pigeons sauvages; avec mon arc,
-les plongeons et les butors!»
-
-Tous s'en rirent bonnement, et le roi demanda:
-
-«Et que prends-tu, frère, quand tu chasses au gibier de rivière?
-
---Je prends tout ce que je trouve; avec mes autours, les loups des bois
-et les grands ours; avec mes gerfauts, les sangliers; avec mes faucons,
-les chevreuils et les daims; les renards, avec mes éperviers; les
-lièvres, avec mes émerillons. Et quand je rentre chez qui m'héberge, je
-sais bien jouer de la massue, partager les tisons entre les écuyers,
-accorder ma harpe et chanter en musique, et aimer les reines, et
-jeter par les ruisseaux des copeaux bien taillés. En vérité ne suis-je
-pas bon ménestrel? Aujourd'hui, vous avez vu comme je sais m'escrimer du
-bâton.»
-
-Et il frappe de sa massue autour de lui.
-
-«Allez-vous en d'ici, crie-t-il, seigneurs cornouaillais! Pourquoi
-rester encore? N'avez-vous pas déjà mangé? N'êtes-vous pas repus?»
-
-Le roi, s'étant diverti du fou, demanda son destrier et ses faucons et
-emmena en chasse chevaliers et écuyers.
-
-«Sire, lui dit Iseut, je me sens lasse et dolente. Permettez que j'aille
-reposer dans ma chambre; je ne puis écouter plus longtemps ces folies.»
-
-Elle se retira toute pensive en sa chambre, s'assit sur son lit et mena
-grand deuil:
-
-«Chétive! pourquoi suis-je née? J'ai le coeur lourd et marri.
-Brangien, chère soeur, ma vie est si âpre et si dure que mieux me
-vaudrait la mort! Il y a là un fou, tondu en croix, venu céans à la male
-heure: ce fou, ce jongleur est enchanteur ou devin, car il sait de point
-en point mon être et ma vie; il sait des choses que nul ne sait hormis
-vous, moi et Tristan; il les sait, le truand, par enchantement et
-sortilège.»
-
-Brangien répondit:
-
-«Ne serait-ce pas Tristan lui-même?
-
---Non, car Tristan est beau et le meilleur des chevaliers; mais cet
-homme est hideux et contrefait. Maudit soit-il de Dieu! maudite soit
-l'heure où il est né, et maudite la nef qui l'apporta, au lieu de le
-noyer là dehors, sous les vagues profondes!
-
---Apaisez-vous, dame, dit Brangien. Vous savez trop bien, aujourd'hui,
-maudire et excommunier. Où donc avez-vous appris tel métier? Mais
-peut-être cet homme serait-il le messager de Tristan?
-
---Je ne crois pas, je ne l'ai pas reconnu. Mais allez le trouver, belle
-amie, parlez-lui, voyez si vous le reconnaîtrez.»
-
-Brangien s'en fut vers la salle où le fou, assis sur un banc, était seul
-resté. Tristan la reconnut, laissa tomber sa massue et lui dit:
-
-«Brangien, franche Brangien, je vous conjure par Dieu, ayez pitié de
-moi!
-
---Vilain fou, quel diable vous a enseigné mon nom?
-
---Belle, dès longtemps je l'ai appris! Par mon chef, qui naguère fut
-blond, si la raison s'est enfuie de cette tête, c'est vous, belle, qui
-en êtes cause. N'est-ce pas vous qui deviez garder le breuvage que
-je bus sur la haute mer? J'en bus à la grande chaleur, dans un hanap
-d'argent, et je le tendis à Iseut. Vous seule l'avez su, belle; ne vous
-en souvient-il plus?
-
---Non!» répondit Brangien, et, toute troublée, elle se rejeta vers la
-chambre d'Iseut; mais le fou se précipita derrière elle, criant:
-«Pitié!»
-
-Il entre, il voit Iseut, s'élance vers elle, les bras tendus, veut la
-serrer sur sa poitrine; mais, honteuse, mouillée d'une sueur d'angoisse,
-elle se rejette en arrière, l'esquive, et, voyant qu'elle évite son
-approche, Tristan tremble de vergogne et de colère, se recule vers la
-paroi, près de la porte; et de sa voix toujours contrefaite:
-
-«Certes, dit-il, j'ai vécu trop longtemps, puisque j'ai vu le jour où
-Iseut me repousse, ne daigne m'aimer, me tient pour vil! Ah! Iseut, qui
-bien aime, tard oublie! Iseut, c'est une chose belle et précieuse qu'une
-source abondante qui s'épanche et court à flots larges et clairs: le
-jour où elle se dessèche, elle ne vaut plus rien: tel un amour qui
-tarit.»
-
-Iseut répondit:
-
-«Frère, je vous regarde, je doute, je tremble, je ne sais, je ne
-reconnais pas Tristan.
-
---Reine Iseut, je suis Tristan, celui qui vous a tant aimée. Ne
-vous souvient-il pas du nain qui sema la farine entre nos lits? et du
-bond que je fis et du sang qui coula de ma blessure? et du présent que
-je vous adressai, le chien Petit-Crû au grelot magique? Ne vous
-souvient-il pas des morceaux de bois bien taillés que je jetais au
-ruisseau?»
-
-Iseut le regarde, soupire, ne sait que dire et que croire, voit bien
-qu'il sait toutes choses, mais ce serait folie d'avouer qu'il est
-Tristan; et Tristan lui dit:
-
-«Dame reine, je sais bien que vous vous êtes retirée de moi et je vous
-accuse de trahison. J'ai connu, pourtant, belle, des jours où vous
-m'aimiez d'amour. C'était dans la forêt profonde, sous la loge de
-feuillage. Vous souvient-il encore du jour où je vous donnai mon bon
-chien Husdent? Ah! celui-là m'a toujours aimé, et pour moi il quitterait
-Iseut la Blonde. Où est-il? Qu'en avez-vous fait? Lui, du moins, il me
-reconnaîtrait.
-
---Il vous reconnaîtrait? Vous dites folie; car, depuis que Tristan est
-parti, il reste là-bas, couché dans sa niche, et s'élance contre tout
-homme qui s'approche de lui. Brangien, amenez-le moi.»
-
-Brangien l'amène.
-
-«Viens çà, Husdent, dit Tristan; tu étais à moi, je te reprends.»
-
-Quand Husdent entend sa voix, il fait voler sa laisse des mains de
-Brangien, court à son maître, se roule à ses pieds, lèche ses mains,
-aboie de joie.
-
-«Husdent, s'écrie le fou, bénie soit, Husdent, la peine que j'ai mise à
-te nourrir! Tu m'as fait meilleur accueil que celle que j'aimais tant.
-Elle ne veut pas me reconnaître: reconnaîtra-t-elle seulement cet anneau
-qu'elle me donna jadis, avec des pleurs et des baisers, au jour de la
-séparation? Ce petit anneau de jaspe ne m'a guère quitté: souvent je lui
-ai demandé conseil dans mes tourments, souvent j'ai mouillé ce jaspe
-vert de mes larmes chaudes.»
-
-Iseut a vu l'anneau. Elle ouvre ses bras tout grands:
-
-«Me voici! Prends-moi, Tristan!»
-
-Alors Tristan cessa de contrefaire sa voix:
-
-«Amie, comment m'as-tu si longtemps pu méconnaître, plus longtemps que
-ce chien? Qu'importe cet anneau? Ne sens-tu pas qu'il m'aurait été plus
-doux d'être reconnu au seul rappel de nos amours passées? Qu'importe le
-son de ma voix? C'est le son de mon coeur que tu devais entendre.
-
---Ami, dit Iseut, peut-être l'ai-je entendu plus tôt que tu ne
-penses; mais nous sommes enveloppés de ruses: devais-je comme ce chien
-suivre mon désir, au risque de te faire prendre et tuer sous mes yeux?
-Je me gardais et je te gardais. Ni le rappel de ta vie passée, ni le son
-de ta voix, ni cet anneau même ne me prouvent rien, car ce peuvent être
-les jeux méchants d'un enchanteur. Je me rends pourtant, à la vue de
-l'anneau: n'ai-je pas juré que, sitôt que je le reverrais, dussé-je me
-perdre, je ferais toujours ce que tu me manderais, que ce fût sagesse ou
-folie? Sagesse ou folie, me voici; prends-moi, Tristan!»
-
-Elle tomba pâmée sur la poitrine de son ami. Quand elle revint à elle,
-Tristan la tenait embrassée et baisait ses yeux et sa face. Il entre
-avec elle sous la courtine. Entre ses bras il tient la reine.
-
-Pour s'amuser du fou, les valets l'hébergèrent sous les degrés de la
-salle, comme un chien dans un chenil. Il endurait doucement leurs
-railleries et leurs coups, car parfois, reprenant sa forme et sa beauté,
-il passait de son taudis à la chambre de la reine.
-
-Mais, après quelques jours écoulés, deux chambrières soupçonnèrent la
-fraude; elles avertirent Andret, qui aposta devant les chambres des
-femmes trois espions bien armés. Quand Tristan voulut franchir la porte:
-
-«Arrière, fou, crièrent-ils, retourne te coucher sur ta botte de paille!
-
---Eh quoi, beaux seigneurs, dit le fou, ne faut-il pas que j'aille ce
-soir embrasser la reine? Ne savez-vous pas qu'elle m'aime et qu'elle
-m'attend?»
-
-Tristan brandit sa massue; ils eurent peur et le laissèrent entrer. Il
-prit Iseut entre ses bras:
-
-«Amie, il me faut fuir déjà, car bientôt je serais découvert. Il me faut
-fuir et jamais sans doute je ne reviendrai. Ma mort est prochaine: loin
-de vous, je mourrai de mon désir.
-
---Ami, ferme tes bras et accole-moi si étroitement que, dans cet
-embrassement, nos deux coeurs se rompent et nos âmes s'en aillent!
-Emmène-moi au pays fortuné dont tu parlais jadis: au pays dont nul ne
-retourne, où des musiciens insignes chantent des chants sans fin.
-Emmène-moi!
-
---Oui, je t'emmènerai au pays fortuné des Vivants. Le temps approche;
-n'avons-nous pas bu déjà toute misère et toute joie? Le temps approche;
-quand il sera tout accompli, si je t'appelle, Iseut, viendras-tu?
-
---Ami, appelle-moi! tu le sais, que je viendrai!
-
---Amie! que Dieu t'en récompense!»
-
-Lorsqu'il franchit le seuil, les espions se jetèrent contre lui. Mais le
-fou éclata de rire, fit tourner sa massue, et dit:
-
-«Vous me chassez, beaux seigneurs; à quoi bon? Je n'ai plus que faire
-céans, puisque ma dame m'envoie au loin préparer la maison claire que je
-lui ai promise, la maison de cristal, fleurie de roses, lumineuse au
-matin quand reluit le soleil!
-
---Va-t'en donc, fou, à la male heure!»
-
-Les valets s'écartèrent, et le fou, sans se hâter, s'en fut en dansant.
-
-
-
-
-XIX
-
-LA MORT
-
- Amor condusse noi ad una morte.
-
- (_Dante_, Inf., _ch. V_.)
-
-
-A peine était-il revenu en Petite-Bretagne, à Carhaix, il advint que
-Tristan, pour porter aide à son cher compagnon Kaherdin, guerroya un
-baron nommé Bedalis. Il tomba dans une embuscade dressée par Bedalis et
-ses frères. Tristan tua les sept frères. Mais lui-même fut blessé d'un
-coup de lance, et la lance était empoisonnée.
-
-Il revint à grand'peine jusqu'au château de Carhaix et fit appareiller
-ses plaies. Les médecins vinrent en nombre, mais nul ne sut le guérir du
-venin, car ils ne le découvrirent même pas. Ils ne surent faire aucun
-emplâtre pour attirer le poison au dehors; vainement ils battent et
-broient leurs racines, cueillent des herbes, composent des breuvages:
-Tristan ne fait qu'empirer, le venin s'épand par son corps, il blêmit et
-ses os commencent à se découvrir.
-
-Il sentit que sa vie se perdait, il comprit qu'il fallait mourir.
-Alors, il voulut revoir Iseut la Blonde. Mais comment aller vers elle?
-Il est si faible que la mer le tuerait; et si même il parvenait en
-Cornouailles, comment y échapper à ses ennemis? Il se lamente, le venin
-l'angoisse, il attend la mort.
-
-Il manda Kaherdin en secret pour lui découvrir sa douleur, car tous deux
-s'aimaient de loyal amour. Il voulut que personne ne restât dans sa
-chambre, hormis Kaherdin, et même que nul ne se tînt dans les salles
-voisines. Iseut, sa femme, s'émerveilla en son coeur de cette étrange
-volonté. Elle en fut toute effrayée et voulut entendre l'entretien. Elle
-vint s'appuyer en dehors de la chambre, contre la paroi qui touchait au
-lit de Tristan. Elle écoute; un de ses fidèles, pour que nul ne la
-surprenne, guette au dehors.
-
-Tristan rassemble ses forces, se redresse, s'appuie contre la muraille,
-Kaherdin s'assied près de lui, et tous deux pleurent ensemble,
-tendrement. Ils pleurent leur bon compagnonnage d'armes, si tôt rompu,
-leur grande amitié et leurs amours; et l'un se lamente sur l'autre.
-
-«Beau doux ami, dit Tristan, je suis sur une terre étrangère, où je n'ai
-ni parent, ni ami, vous seul excepté; vous seul, en cette contrée,
-m'avez donné joie et consolation. Je perds ma vie, je voudrais revoir
-Iseut la Blonde. Mais comment, par quelle ruse lui faire connaître mon
-besoin? Ah! si je savais un messager qui voulût aller vers elle, elle
-viendrait, tant elle m'aime! Kaherdin, beau compagnon, par notre amitié,
-par la noblesse de votre coeur, par notre compagnonnage, je vous en
-requiers: tentez pour moi cette aventure, et si vous emportez mon
-message, je deviendrai votre homme-lige et vous aimerai par-dessus tous
-les hommes.»
-
-Kaherdin voit Tristan pleurer, se déconforter, se plaindre; son coeur
-s'amollit de tendresse; il répond doucement, par amour:
-
-«Beau compagnon, ne pleurez plus; je ferai tout votre désir. Certes,
-ami, pour l'amour de vous je me mettrais en aventure de mort. Nulle
-détresse, nulle angoisse ne m'empêchera de faire selon mon pouvoir.
-Dites ce que vous voulez mander à la reine, et je fais mes apprêts.»
-
-Tristan répondit:
-
-«Ami, soyez remercié! Or, écoutez ma prière. Prenez cet anneau: c'est
-une enseigne entre elle et moi. Et quand vous arriverez en sa
-terre, faites-vous passer à la cour pour un marchand. Présentez-lui des
-étoffes de soie, faites qu'elle voie cet anneau: aussitôt elle cherchera
-une ruse pour vous parler en secret. Alors dites-lui que mon coeur la
-salue; que, seule, elle peut me porter réconfort; dites-lui que, si elle
-ne vient pas, je meurs; dites-lui qu'il lui souvienne de nos plaisirs
-passés, et des grandes peines, et des grandes tristesses, et des joies,
-et des douceurs de notre amour loyal et tendre; qu'il lui souvienne du
-breuvage que nous bûmes ensemble sur la mer; ah! c'est notre mort que
-nous avons bue! Qu'il lui souvienne du serment que je lui fis de n'aimer
-jamais qu'elle: j'ai tenu cette promesse!»
-
-Derrière la paroi, Iseut aux Blanches Mains entendit ces paroles; elle
-défaillit presque.
-
-«Hâtez-vous, compagnon, et revenez bientôt vers moi; si vous tardez,
-vous ne me reverrez plus. Prenez un terme de quarante jours et ramenez
-Iseut la Blonde. Cachez votre départ à votre soeur, ou dites que vous
-allez quérir un médecin. Vous emmènerez ma belle nef; prenez avec vous
-deux voiles, l'une blanche, l'autre noire. Si vous ramenez la reine
-Iseut, dressez au retour la voile blanche; et si vous ne la ramenez pas,
-cinglez avec la voile noire. Ami, je n'ai plus rien à vous dire:
-que Dieu vous guide et vous ramène sain et sauf!»
-
-Il soupire, pleure et se lamente, et Kaherdin pleure pareillement, baise
-Tristan et prend congé.
-
-Au premier vent il se mit en mer. Les mariniers halèrent les ancres,
-dressèrent la voile, cinglèrent par un vent léger, et leur proue trancha
-les vagues hautes et profondes. Ils emportaient de riches marchandises:
-des draps de soie teints de couleurs rares, de la belle vaisselle de
-Tours, des vins de Poitou, des gerfauts d'Espagne, et par cette ruse
-Kaherdin pensait parvenir auprès d'Iseut. Huit jours et huit nuits, ils
-fendirent les vagues et voguèrent à pleines voiles vers la Cornouailles.
-
-Colère de femme est chose redoutable, et que chacun s'en garde! Là où
-une femme aura le plus aimé, là aussi elle se vengera le plus
-cruellement. L'amour des femmes vient vite, et vite vient leur haine; et
-leur inimitié, une fois venue, dure plus que l'amitié. Elles savent
-tempérer l'amour, mais non la haine. Debout contre la paroi, Iseut aux
-Blanches Mains avait entendu chaque parole. Elle avait tant aimé
-Tristan!... Elle connaissait enfin son amour pour une autre. Elle retint
-les choses entendues; si elle le peut un jour, comme elle se
-vengera sur ce qu'elle aime le plus au monde! Pourtant, elle n'en fit
-nul semblant, et dès qu'on rouvrit les portes, elle entra dans la
-chambre de Tristan, et, cachant son courroux, continua de le servir et
-de lui faire belle chère, ainsi qu'il sied à une amante. Elle lui
-parlait doucement, le baisait sur les lèvres, et lui demandait si
-Kaherdin reviendrait bientôt avec le médecin qui devait le guérir...
-Mais toujours elle cherchait sa vengeance.
-
-
-Kaherdin ne cessa de naviguer, tant qu'il jeta l'ancre dans le port de
-Tintagel. Il prit sur son poing un grand autour, il prit un drap de
-couleur rare, une coupe bien ciselée: il en fit présent au roi Marc et
-lui demanda courtoisement sa sauvegarde et sa paix, afin qu'il pût
-trafiquer en sa terre, sans craindre nul dommage de chambellan ni de
-vicomte. Et le roi le lui octroya devant tous les hommes de son palais.
-
-Alors, Kaherdin offrit à la reine un fermail ouvré d'or fin:
-
-«Reine, dit-il, l'or en est bon», et, retirant de son doigt l'anneau de
-Tristan, il le mit à côté du joyau. «Voyez, reine; l'or de ce fermail
-est plus riche et pourtant l'or de cet anneau a bien son prix.»
-
-Quand Iseut reconnut l'anneau de jaspe vert, son coeur frémit et sa
-couleur mua, et, redoutant ce qu'elle allait ouïr, elle attira Kaherdin
-à l'écart, près d'une croisée, comme pour mieux voir et marchander
-l'anneau. Kaherdin lui dit simplement:
-
-«Dame, Tristan est blessé d'une épée empoisonnée et va mourir. Il vous
-mande que, seule, vous pouvez lui porter réconfort. Il vous rappelle les
-grandes peines et les douleurs subies ensemble. Gardez cet anneau, il
-vous le donne.»
-
-Iseut répondit, défaillante:
-
-«Ami, je vous suivrai. Demain, au matin, que votre nef soit prête à
-l'appareillage.»
-
-Le lendemain, au matin, la reine dit qu'elle voulait chasser au faucon
-et fit préparer ses chiens et ses oiseaux. Mais le duc Andret, qui
-toujours guettait, l'accompagna. Quand ils furent aux champs, non loin
-du rivage de la mer, un faisan s'enleva. Andret laissa aller un faucon
-pour le prendre, mais le temps était clair et beau, le faucon s'essora
-et disparut.
-
-«Voyez, sire Andret, dit la reine, le faucon s'est perché là-bas, au
-port, sur le mât d'une nef que je ne connaissais pas. A qui est-elle?
-
---Dame, fit Andret, c'est la nef de ce marchand de Bretagne qui hier
-vous fit présent d'un fermail d'or. Allons-y reprendre notre faucon.»
-
-Kaherdin avait jeté une planche, comme un ponceau, de sa nef au rivage.
-Il vint à la rencontre de la reine:
-
-«Dame, s'il vous plaisait, vous entreriez dans ma nef, et je vous
-montrerais mes riches marchandises.
-
---Volontiers, sire,» dit la reine.
-
-Elle descend de cheval, va droit à la planche, la traverse, entre dans
-la nef. Andret veut la suivre, et s'engage sur la planche: mais
-Kaherdin, debout sur le plat bord, le frappe de son aviron; Andret
-trébuche et tombe dans la mer. Il veut se reprendre; Kaherdin le
-refrappe à coups d'aviron et le rabat sous les eaux, et crie:
-
-«Meurs, traître! Voici ton salaire pour tout le mal que tu as fait
-souffrir à Tristan et à la reine Iseut!»
-
-Ainsi Dieu vengea les amants des félons qui les avaient tant haïs! Tous
-quatre sont morts: Guenelon, Gondoïne, Denoalen, Andret.
-
-L'ancre était relevée, le mât dressé, la voile tendue. Le vent frais du
-matin bruissait dans les haubans et gonflait les toiles. Hors du port,
-vers la haute mer toute blanche et lumineuse au loin sous les rais
-du soleil, la nef s'élança.
-
-A Carhaix, Tristan languit. Il convoite la venue d'Iseut. Rien ne le
-conforte plus, et, s'il vit encore, c'est qu'il l'attend. Chaque jour,
-il envoyait au rivage, guetter si la nef revenait, et la couleur de sa
-voile; nul autre désir ne lui tenait plus au coeur. Bientôt il se fit
-porter sur la falaise de Penmarch, et, si longtemps que le soleil se
-tenait encore à l'horizon, il regardait au loin la mer.
-
-
-Écoutez, seigneurs, une aventure douloureuse, pitoyable à tous ceux qui
-aiment. Déjà Iseut approchait; déjà la falaise de Penmarch surgissait au
-loin, et la nef cinglait plus joyeuse. Un vent d'orage grandit tout à
-coup, frappe droit contre la voile et fait tourner la nef sur elle-même.
-Les mariniers courent au lof, et contre leur gré virent vent arrière. Le
-vent fait rage, les vagues profondes s'émeuvent, l'air s'épaissit en
-ténèbres, la mer noircit, la pluie s'abat en rafales. Haubans et
-boulines se rompent, les mariniers baissent la voile et louvoient au gré
-de l'onde et du vent; ils avaient, pour leur malheur, oublié de hisser à
-bord la barque amarrée à la poupe et qui suivait le sillage de la
-nef. Une vague la brise et l'emporte.
-
-Iseut s'écrie:
-
-«Hélas! chétive! Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir Tristan,
-mon ami, une fois encore, une fois seulement; il veut que je sois noyée
-en cette mer. Tristan, si je vous avais parlé une fois encore, je me
-soucierais peu de mourir après. Ami, si je ne viens pas jusqu'à vous,
-c'est que Dieu ne le veut pas, et c'est ma pire douleur. Ma mort ne
-m'est rien: puisque Dieu le veut, je l'accepte; mais, ami, quand vous le
-saurez, vous mourrez, je le sais bien. Notre amour est de telle guise
-que vous ne pouvez mourir sans moi, ni moi sans vous. Je vois votre mort
-devant moi en même temps que la mienne. Hélas! ami, j'ai failli à mon
-désir: il était de mourir dans vos bras, d'être ensevelie dans votre
-cercueil; mais nous y avons failli. Je vais mourir seule, et sans vous,
-disparaître dans la mer. Peut-être vous ne saurez pas ma mort, vous
-vivrez encore, attendant toujours que je vienne. Si Dieu le veut, vous
-guérirez même... Ah! peut-être après moi vous aimerez une autre femme,
-vous aimerez Iseut aux Blanches Mains! Je ne sais ce qui sera de vous:
-pour moi, ami, si je vous savais mort, je ne vivrais guère après.
-Que Dieu nous accorde, ami, ou que je vous guérisse, ou que nous
-mourions tous deux d'une même angoisse!»
-
-Ainsi gémit la reine, tant que dura la tourmente. Mais après cinq jours,
-l'orage s'apaisa. Au plus haut du mât Kaherdin hissa joyeusement la
-voile blanche, afin que Tristan reconnût de plus loin sa couleur. Déjà
-Kaherdin voit la Bretagne... Hélas! presque aussitôt le calme suivit la
-tempête, la mer devint douce et toute plate, le vent cessa de gonfler la
-voile, et les mariniers louvoyèrent vainement en amont et en aval, en
-avant et en arrière. Au loin ils apercevaient la côte, mais la tempête
-avait emporté leur barque, en sorte qu'ils ne pouvaient atterrir. A la
-troisième nuit, Iseut songea qu'elle tenait en son giron la tête d'un
-grand sanglier qui honnissait sa robe de sang, et connut par là qu'elle
-ne reverrait plus son ami vivant.
-
-Tristan était trop faible désormais pour veiller encore sur la falaise
-de Penmarch, et depuis de longs jours, enfermé loin du rivage, il
-pleurait pour Iseut qui ne venait pas. Dolent et las, il se plaint,
-soupire, s'agite; peu s'en faut qu'il ne meure de son désir.
-
-Enfin, le vent fraîchit et la voile blanche apparut. Alors, Iseut
-aux Blanches Mains se vengea.
-
-Elle vient vers le lit de Tristan et dit:
-
-«Ami, Kaherdin arrive. J'ai vu sa nef en mer: elle avance à grand'peine;
-pourtant je l'ai reconnue; puisse-t-il apporter ce qui doit vous
-guérir!»
-
-Tristan tressaille:
-
-«Amie belle, vous êtes sûre que c'est sa nef? Or, dites-moi comment est
-la voile.
-
---Je l'ai bien vue, ils l'ont ouverte et dressée très haut, car ils ont
-peu de vent. Sachez qu'elle est toute noire.»
-
-Tristan se tourna vers la muraille et dit:
-
-«Je ne puis retenir ma vie plus longtemps.» Il dit trois fois: «Iseut,
-amie!» A la quatrième, il rendit l'âme.
-
-Alors, par la maison, pleurèrent les chevaliers, les compagnons de
-Tristan. Ils l'ôtèrent de son lit, l'étendirent sur un riche tapis et
-recouvrirent son corps d'un linceul.
-
-
-Sur la mer, le vent s'était levé et frappait la voile en plein milieu.
-Il poussa la nef jusqu'à la terre. Iseut la Blonde débarqua. Elle
-entendit de grandes plaintes par les rues, et les cloches sonner aux
-moutiers, aux chapelles. Elle demande aux gens du pays pourquoi ces
-glas, pourquoi ces pleurs.
-
-Un vieillard lui dit:
-
-«Dame, nous avons une grande douleur. Tristan, le franc, le preux, est
-mort. Il était large aux besoigneux, secourable aux souffrants. C'est le
-pire désastre qui soit jamais tombé sur ce pays.»
-
-Iseut l'entend, elle ne peut dire une parole. Elle monte vers le palais.
-Elle suit la rue, sa guimpe déliée. Les Bretons s'émerveillaient à la
-regarder; jamais ils n'avaient vu femme d'une telle beauté. Qui
-est-elle? D'où vient-elle?
-
-Auprès de Tristan, Iseut aux Blanches Mains, affolée par le mal qu'elle
-avait causé, poussait de grands cris sur le cadavre. L'autre Iseut entra
-et lui dit:
-
-«Dame, relevez-vous et laissez-moi approcher. J'ai plus de droits à le
-pleurer que vous, croyez-m'en. Je l'ai plus aimé.»
-
-Elle se tourna vers l'orient et pria Dieu. Puis elle découvrit un peu le
-corps, s'étendit près de lui, tout le long de son ami, lui baisa la
-bouche et la face, et le serra étroitement: corps contre corps, bouche
-contre bouche, elle rend ainsi son âme, elle mourut auprès de lui pour
-la douleur de son ami.
-
-Quand le roi Marc apprit la mort des amants, il franchit la mer et,
-venu en Bretagne, fit ouvrer deux cercueils, l'un de chalcédoine pour
-Iseut, l'autre de béryl pour Tristan. Il emporta sur sa nef vers
-Tintagel leurs corps aimés. Auprès d'une chapelle, à gauche et à droite
-de l'abside, il les ensevelit en deux tombeaux. Mais, pendant la nuit,
-de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuïllue, aux forts
-rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s'élevant par-dessus la chapelle,
-s'enfonça dans la tombe d'Iseut. Les gens du pays coupèrent la ronce: au
-lendemain elle renaît, aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace, et
-plonge encore au lit d'Iseut la Blonde. Par trois fois ils voulurent la
-détruire; vainement. Enfin, ils rapportèrent la merveille au roi Marc:
-le roi défendit de couper la ronce désormais.
-
-Seigneurs, les bons trouvères d'antan, Béroul, et Thomas, et monseigneur
-Eilhart et maître Gottfried, ont conté ce conte pour tous ceux qui
-aiment, non pour les autres. Ils vous mandent par moi leur salut. Ils
-saluent ceux qui sont pensifs et ceux qui sont heureux, les mécontents
-et les désireux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont troublés, tous
-les amants. Puissent-ils trouver ici consolation contre l'inconstance,
-contre l'injustice, contre le dépit, contre la peine, contre tous les
-maux d'amour!
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- PRÉFACE I
- I. Les enfances de Tristan 1
- II. Le Morholt d'Irlande 13
- III. La quête de la Belle aux cheveux d'or 23
- IV. Le philtre 40
- V. Brangien livrée aux serfs 47
- VI. Le grand pin 55
- VII. Le nain Frocin 69
- VIII. Le saut de la chapelle 76
- IX. La forêt du Morois 88
- X. L'ermite Ogrin 102
- XI. Le gué Aventureux 109
- XII. Le jugement par le fer rouge 119
- XIII. La voix du rossignol 128
- XIV. Le grelot merveilleux 137
- XV. Iseut aux Blanches Mains 142
- XVI. Kaherdin 154
- XVII. Dinas de Lidan 162
- XVIII. Tristan fou 173
- XIX. La mort 190
-
-
-FIN
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- LE 15 MAI 1918
- SUR LES PRESSES DE
- L'IMPRIMERIE STUDIUM
- A PARIS
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le roman de Tristan et Iseut, by Joseph Bédier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE TRISTAN ET ISEUT ***
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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