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diff --git a/42297-0.txt b/42297-0.txt new file mode 100644 index 0000000..01c27b8 --- /dev/null +++ b/42297-0.txt @@ -0,0 +1,4927 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42297 *** + + LES SECRETS DE NOS PÈRES + + RECUEILLIS + + PAR LE BIBLIOPHILE JACOB + + + LA + + CRYPTOGRAPHIE + + OU + + L'ART D'ÉCRIRE EN CHIFFRES + + + + + PARIS + ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 4-6, RUE VOLTAIRE, 4-6 + + 1858 + + PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. + + + + +LA + +CRYPTOGRAPHIE + +OU + +L'ART D'ÉCRIRE EN CHIFFRES. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +DÉFINITION DE LA CRYPTOGRAPHIE; SON ORIGINE; NOTIONS HISTORIQUES. + + +Nous allons essayer de faire connaître quelques-uns des procédés mis +en usage afin de permettre à des personnes séparées par des distances +souvent considérables, de communiquer entre elles, en recouvrant ces +communications du voile du mystère. + +Ces procédés forment une véritable science qui a reçu, comme tant +d'autres, un nom tiré du grec. + +La Cryptographie ou Stéganographie est l'art d'écrire de façon à +dérober à autrui la connaissance de ce qu'on a tracé. + +On peut s'efforcer de dissimuler l'existence de l'écrit. On emploie, +en ce but, les encres du sympathie dont nous parlerons plus tard, ou +bien l'on tâche de cacher soigneusement le papier auquel on a confié +son secret. + +Mais plus habituellement on a recours aux divers procédés en usage +afin de jeter, sur une dépêche qui peut tomber dans des mains +indiscrètes, un voile qu'on fait de son mieux pour rendre +impénétrable. + +Pour atteindre ce but: + +On abrège les mots d'après un système convenu (c'est la Brachygraphie +ou Sténographie). + +On fait usage des signes dont le sens est arrêté entre les +correspondants: des lettres, des chiffres, des signes employés dans +les mathématiques et dans la chimie, des points, des lignes, des +figures quelconques ou de fantaisie, des couleurs, etc., sont d'une +grande ressource en semblable occasion. + +On emploie des mots et des phrases, auxquels on convient de donner un +sens tout autre que celui qu'on y attache dans le cours ordinaire des +choses. + +Il y a toujours eu, il y aura toujours des secrets, qu'il faudra bien +confier au papier afin de les transmettre à des correspondants dont on +est séparé par des distances plus ou moins grandes; mais on est bien +aise de dérober aux investigations d'une curiosité indiscrète ces +communications mystérieuses. + +Il a donc fallu recourir à des moyens destinés à voiler le sens des +avis qu'on voulait transmettre. De là l'origine de l'écriture en +chiffres. + +De même que tous les arts, celui-ci débute par des essais naïfs et +incomplets. Les écrivains de l'antiquité en ont conservé le souvenir. + + +§ Ier. + + De la Cryptographie chez les peuples de l'antiquité. + +Hérodote nous fait connaître divers procédés un peu primitifs auxquels +eurent recours, faute de mieux, certains personnages plus ou moins +célèbres dans les annales de ces temps reculés. + +C'est d'abord un esclave dont on rase la tête, et sur la peau nue de +son crâne on trace quelques mots laconiques, mais d'un grand sens. On +laisse aux cheveux le temps de repousser, et on expédie cette épître +d'un nouveau genre à l'ami qu'il s'agit d'instruire de choses +importantes. Les perruques n'avaient point été inventées à cette +époque; elles auraient été d'une grande utilité en pareille +circonstance. Il va sans dire qu'un pareil procédé n'est point +susceptible d'une application fréquente. + +Un seigneur de la Cour de Perse, ayant à transmettre à Cyrus un avis +essentiel, s'avisa d'une invention qui ne rentre pas précisément dans +l'écriture chiffrée, mais qu'il est bon de consigner ici; laissons +parler Hérodote: + +«Harpage voulut découvrir à Cyrus son projet, mais, comme ce prince +était en Perse et que les chemins étaient gardés, il ne put trouver, +pour lui en faire part, d'autre expédient que celui-ci: S'étant fait +apporter un lièvre, il ouvrit le ventre de cet animal d'une manière +adroite et sans arracher le poil, et, dans l'état où il était, il y +mit une lettre où il avait écrit ce qu'il avait jugé à propos. L'ayant +ensuite recousu, il le remit à celui de ses domestiques en qui il +avait le plus de confiance, et lui ordonna de le porter à Cyrus, et de +lui dire, en le lui présentant, de l'ouvrir lui-même et sans témoins.» + + +§ II. + + La scytale des Lacédémoniens. + +Le gouvernement de Sparte transmettait ses ordres à ses généraux au +moyen d'une espèce de _courroie_. Voici de quelle façon Plutarque +raconte le fait dans la vie de Lysandre; nous faisons usage de la +traduction naïve du vieil Amyot: + +«Les éphores luy envoyèrent incontinent ce qu'ilz appellent la scytale +(comme qui diroit la courroye), par laquelle ilz luy mandèrent qu'il +eust à s'en retourner aussitost comme il l'auroit reçue. Cette scytale +est une telle chose: quand les éphores envoient à la guerre un général +ou un admiral, ilz font accoustrer deux petits bâtons ronds et les +font entièrement égaler en grosseur et en grandeur; desquelz deux +bastons ilz en retiennent l'un par devers eulx et donnent l'autre à +celuy qu'ilz envoyent. Ilz appellent ces deux petits bastons scytales, +et, quand ilz veulent faire secrètement entendre quelque chose de +conséquence à leurs capitaines, ilz prennent un bandeau de parchemin +long et estroit comme une courroye, qu'ilz entortillent à l'entour de +leur baston rond, sans laisser rien d'espace vuide entre les bords du +bandeau; puis quand ilz sont ainsi bien joints, alors ilz escrivent +sur le parchemin ainsi enrollé ce qu'ils veulent, et, quand ilz ont +achevé d'escrire, ilz desveloppent le parchemin et l'envoyent à leur +capitaine, lequel n'y sçauroit aultrement rien lire ny cognoistre, +parce que les lettres n'ont point de suitte ny de liaison continuée, +mais sont escartées l'une ça, l'autre là, jusqu'à ce que, prenant le +petit rouleau de bois qu'on luy a baillé à son partement, il estend la +courroye de parchemin qu'il a reçue tout à l'entour, tellement que le +tour et le ply du parchemin venant à se retrouver en la mesme couche +qu'il avoit esté plié premièrement, les lettres aussi viennent à se +rencontrer en la suitte continuée qu'elles doivent estre. Ce petit +rouleau de parchemin s'appelle aussi bien scytale comme le rouleau de +bois, ne plus ne moins que nous voyons ailleurs ordinairement que la +chose mesurée s'appelle du mesme nom que fait celle qui mesure.» + +Un poëte latin donne une application conforme à celle de Plutarque; +transcrivons ici les cinq vers qui s'accordent avec le récit du +biographe grec: + + Vel Lacedemoniano scytalem imitare, libelli + Segmina Pergamei, tereti circumdata ligno + Perpetuo inscribens versu: qui deinde solutus + Non respondentes sparso dedit ordine formas: + Donec consimilis ligni replicetur in orbem. + +Nous ferons remarquer, en passant, que la scytale ne devait pas être +bien difficile à deviner. En effet, il était aisé de voir en tâtonnant +un peu, quelle était la ligne qui devait se joindre pour le sens à la +ligne d'en bas du papier; cette seconde ligne connue, tout le reste +était aisé à trouver: en supposant que cette seconde ligne, suite +immédiate de la première dans le sens, fût, par exemple, la cinquième, +il n'y avait qu'à aller de là à la neuvième, à la treizième, à la +dix-septième, et ainsi de suite jusqu'au bout, et l'on trouvait toute +la première ligne du rouleau. Ensuite on n'avait qu'à reprendre la +seconde ligne d'en bas, puis la sixième, la dixième, la quatorzième, +et ainsi de suite. Tout cela est aisé à voir, en considérant qu'une +ligne écrite sur le rouleau devait être formée par des lignes +partielles également distantes les unes des autres. + +Un autre Lacédémonien, réfugié auprès du monarque de l'Asie, trouva +dans son patriotisme les moyens de transmettre à Sparte un avis de la +plus haute importance. C'est encore l'historien que nous avons déjà +nommé qui va nous raconter ce fait. Laissons parler Hérodote: + +«Xerxès s'étant déterminé à faire la guerre aux Grecs, Démocrate, qui +était à Suse, et qui fut informé de ses desseins, voulut en faire part +aux Lacédémoniens. Mais, comme les moyens lui manquaient, parce qu'il +était à craindre qu'on ne le découvrit, il imagina cet artifice. Il +prit des tablettes doubles, en ratissa la cire, et écrivit ensuite +sur le bois de ces tablettes les projets du roi. Après cela, il +couvrit de cire les lettres, afin que, ces tablettes n'étant point +écrites, il ne pût arriver au porteur rien de fâcheux de la part de +ceux qui gardaient les passages. L'envoyé de Démocrate les ayant +rendues aux Lacédémoniens, ils ne purent d'abord former aucune +conjecture; mais Gorgo, femme de Léonidas, imagina, dit-on, ce que ce +pouvait être et leur apprit qu'en enlevant la cire ils trouveraient +des caractères sur le bois. On suivit son conseil, et les caractères +furent trouvés. Les Lacédémoniens lurent ces lettres et les envoyèrent +ensuite au reste des Grecs.» + + +§ III. + + Autres systèmes cryptographiques connus des anciens. + +Blaise de Vigenère, dans son _Traité des chiffres_, livre dont nous +aurons à parler en détail, mentionne quelques-uns des procédés +qu'avaient imaginés les anciens et dont nous venons de fournir des +exemples: + +«Il y en a qui font une incision dans une verge de saulx, estant en +sève dessus l'arbre encore, et la creusent, puis, y ayant inséré les +lettres, la laissent reprendre et reclorre, et coupent la verge. C'est +de l'invention de Théophraste, non des plus spirituelles pour un si +subtil philosophe, joint que cela a besoin de temps, et si la +cicatrice y demeure empreinte tousjours. Le mesme se peut effectuer et +encore plus commodément dans un baston de torche en semblable bois de +sapin creusé, puis enduire la fente avec de la sciure fort subtile et +sassée, de la mesme estoffe destrempée avec de la colle blanche: de +quoy il semble qu'usa Brutus en allant à Delphes, comme le marque +Tite-Live à la fin du premier livre. Et en un autre endroit de la +quatrième Décade, Polycrate et Diognète enfermèrent un brief de plomb +dans une tourte. Il y en a qui enferment leurs lettres dans un caillou +artificiel faict de ceste sorte: On prend des cailloux de rivière +qu'on faict calciner et réduire en poudre passée par un subtil tamis. +Puis on l'incorpore avec sa quarte partie de résine fondue et une de +poix, meslant bien le tout avec un baston, et estant cette composition +encore chaulde et par conséquent molle, enveloppant la lettre dedans, +façonnant le caillou devant le feu à-tout les mains trempées en eau +tiède, de la sorte que bon leur semble; cela faict, on le laisse +sécher.» + +Les Romains empruntèrent à la Grèce toutes les connaissances qu'elle +possédait, mais ils les perfectionnèrent. César employait pour sa +correspondance secrète une méthode que nous aurons occasion de faire +connaître plus tard, et qui aujourd'hui n'arrêterait pas longtemps le +plus novice des déchiffreurs. + +On a attribué à Tullius Tiron, affranchi de Cicéron, l'invention de la +méthode d'écrire en notes tachygraphiques, et on leur a même donné le +nom de _Notes tironiennes_; mais cet art était déjà connu des Grecs. +Tiron a seulement le mérite très-réel d'avoir augmenté le nombre des +signes et de les avoir distribués dans un meilleur ordre. Sa méthode, +perfectionnée par Sénèque et d'autres, s'étendit dans tout l'empire. +On s'en est servi pour les actes publics, en Allemagne, jusqu'à la fin +du dixième siècle; la France y avait renoncé un peu plus tôt. C'est de +là que les officiers publics chargés de la transcription des actes ont +reçu le nom de notaires, qu'ils conservent encore. En cessant de +faire usage des notes tironiennes, on en oublia la signification. +Quelques savants ont entrepris à cet égard des travaux importants; +citons surtout l'_Alphabetum tironianum_ du bénédictin Dom Carpentier +(_Paris_, 1747, in-fol.); on peut recourir également au _Nouveau +Traité de diplomatique_ de D. D. Tassin et Thuilier, ainsi qu'au +_Dictionnaire diplomatique_ de Dom de Vaines. Un ouvrage de J. Gruter, +_Tyronis ac Senecæ notæ_ (1603, in-folio), présente plusieurs milliers +de ces notes; chacune d'elles exprime un mot différent; les traits, +les lignes, les points dont elles se composent, devaient exposer à +bien des méprises, à moins qu'on n'écrivît avec beaucoup de lenteur et +d'attention, et nul doute que pareille écriture ne fût d'un emploi +très-incommode. + +Nous copions cinq notes tironiennes prises au hasard; elles sont un +échantillon fidèle de cette méthode sténographique. + + [Gl.] Clemens. + [Gl.] Mars. + [Gl.] Legitimus. + [Gl.] Imperator. + [Gl.] Patres conscripti. + +Au neuvième siècle, Raban-Maur, archevêque de Mayence, a rapporté deux +exemples d'un chiffre dont les Bénédictins font connaître la clef dans +leur grand _Traité de diplomatique_. Dans le premier exemple, on +supprime les voyelles et on les remplace par des signes convenus; +l'_i_ est désigné par un point, l'_a_ par deux, l'_e_ par trois, l'_o_ +par quatre, l'_u_ par cinq, de telle sorte que, pour écrire: + + _Incipit versus Bonifaciia rchi gloriosique martyris._ + +On mettra + + .Nc.p.t v[Pt.]rs[Pt.]s B::n.f:c.. :rch. gl::r.::s.q[Pt.][Pt.] + m:rt.r.s + +Dans le second exemple, on substitue à chaque voyelle la lettre +suivante. Toutefois les consonnes _b_, _f_, _k_, _p_, _x_, qui, dans +ce système, tiennent lieu de voyelles, conservent aussi leur valeur. + + +§ IV. + + Le chiffre chez les modernes. Anecdotes. + +Nous sommes peu disposé à ajouter foi à l'assertion d'un vieil +historien, d'après lequel le fondateur plus ou moins fabuleux de la +monarchie française aurait été versé dans les mystères de la +Cryptographie. + +«Pharamond, très-puissant roy des François en Germanie, et +quarante-troisième après Marcovir, lorsque par grande puissance il +marchoit sur les limites des Gaules, afin que secrètement il escrivist +de ses affaires, adjousta pour ses secrets des minuties pérégrines et +estranges.» + +Le moyen âge présente peu d'exemples de l'écriture en chiffres; mais, +dès l'époque de la Renaissance, la nécessité de moyens occultes de +communication se fait de plus en plus sentir au milieu des intrigues +diplomatiques qui se croisent en tous sens. Divers auteurs composent +sur pareil sujet de très-gros livres; des éditions multipliées +attestent l'utilité de pareils écrits, et chacun s'efforce de +découvrir les moyens de rendre impuissants tous les efforts des +investigateurs. + +Au dix-septième siècle, les monarques, les ministres, les +ambassadeurs, font constamment, du chiffre, un usage qui n'a cessé de +s'étendre et de se perfectionner jusqu'à nos jours. + +Les dépêches chiffrées qui se sont amoncelées en quantité immense +durant cette période n'ont point été, la chose va sans dire, livrées à +la publicité; elles sont restées ensevelies dans les archives +secrètes des chancelleries; on peut toutefois rencontrer, dans des +recueils de documents éloignés de l'époque contemporaine, divers +exemples de l'emploi de la Cryptographie, divulgués par la voie de +l'impression. + +La correspondance imprimée d'un érudit célèbre qui exerça +d'importantes fonctions diplomatiques, H. Grotius, présente divers +passages écrits en chiffres. Empruntons quelques lignes à une dépêche +adressée au chancelier de Suède, Oxenstiern, dépêche qu'on lit dans +l'édition d'Amsterdam (1687, in-folio) des _Epistolæ H. Grotii_. + +«Is de quo scripseram 60, 37, 81, 73, nomen habens, 80, 60, 74, 20, +70, 6, 10, 72, 66, 81, 47, 31, 10, 33, 66, 14, 106, 10, 33, 31, 217, +246, ab Eusebio Vindiceque auditus.... Egit plurimum cum 79, 59, 76, +72, 13, 42.» + +Henri IV faisait parfois usage d'un chiffre qui ne paraît pas avoir +été fort compliqué; sa _Correspondance inédite avec Maurice le +Savant, landgrave de Hesse_, publiée par M. de Rommel (Paris, 1840, +8º), en offre plusieurs exemples, citons quelques lignes: + +«Je vous assure que je fais grand estime de leur amitié 67, 69, 68, +62, 74, 74, 18, [-63], 4["9], 14, 16, 49, 19, 31, 42, 15, 38 en est +l'entremetteur. + +Je suis adverty que 53, 52, 21, 84, 49, 27, 53.....» + +Quelques chiffres sont surmontés d'un trait ou du deux points; des +lettres grecques et divers signes employés par les chimistes et les +astronomes se mêlent aux chiffres. L'éditeur a reproduit le tout, sans +chercher à découvrir ce que cachait un voile qu'il aurait dû +s'efforcer de soulever. + +Mentionnons, d'après la _Biographie universelle_, une anecdote qui se +rattache à l'époque dont nous parlons: + +À la fin du seizième siècle, les Espagnols voulurent établir des +relations entre les membres épars de leur vaste monarchie, qui +embrassait alors une grande partie de l'Italie, les Pays-Bas, les +Philippines, et d'immenses contrées dans le Nouveau-Monde; car ils +avaient le plus grand intérêt à ce que leurs communications ne pussent +être découvertes: ils imaginèrent un chiffre qu'ils variaient de temps +en temps, afin de déconcerter tous ceux qui avaient tenté de percer +les mystères de leurs correspondances. Ce chiffre, composé de plus de +cinquante signes, leur fut d'une grande utilité pendant les troubles +de la Ligue et les guerres qui désolèrent alors l'Europe. +Quelques-unes de ces dépêches ayant été interceptées, Henri IV les +remit à un géomètre habile, Viete, en le chargeant d'en trouver la +clef. Le mathématicien y réussit, et il parvint même à saisir le +chiffre dans toutes ses variations. La France profita pendant deux ans +de cette découverte. La Cour d'Espagne, déconcertée, accusa le +gouvernement français d'avoir à ses ordres des sorciers et de +recourir au diable afin d'obtenir la révélation des secrets +cryptographiques. Elle demanda que Viete fût jugé comme un négromant: +elle porta ses plaintes à Rome. Une prétention aussi ridicule n'excita +que le rire; le géomètre aurait pu cependant avoir des tracasseries +sérieuses, s'il n'eût été, en cette affaire, soutenu par un puissant +monarque; toute accusation de sorcellerie pouvait, en 1600, avoir des +conséquences extrêmement graves. + +L'histoire conserve le souvenir de diverses anecdotes dont l'emploi +des chiffres a été la cause; nous allons en relater quelques-unes: + +Dans le cours des longues négociations qui firent durer pendant tant +d'années le Congrès de Westphalie, les plénipotentiaires de diverses +puissances demandèrent à connaître les propositions que faisait +l'Empereur d'Allemagne concernant certains points en litige; son +ambassadeur, Isaac Voltmar, s'excusa de ne pouvoir les communiquer, en +alléguant qu'elles étaient écrites en chiffres et qu'il lui fallait +trois semaines pour en avoir la clef. Cette réponse excita un +mécontentement général, et l'envoyé du duc de Savoie s'écria: +«N'avons-nous point parmi nous le nonce du Pape, et n'est-il pas +certain que le Saint-Père a dans ses mains la clef qui lie et qui +délie? (_clavem ligandi et solvendi_). Adressons-nous donc à lui, afin +qu'il nous donne la clef qui est si nécessaire en ce moment.» + +Une autre circonstance originale se montra au commencement du +dix-huitième siècle: + +L'électeur de Brandebourg, Frédéric III, avait formé le projet de +s'élever au rang des têtes couronnées et de convertir en royaume son +duché de Prusse. Il était presque impossible que ce projet pût +s'effectuer sans l'assentiment de l'Empereur d'Allemagne, suzerain du +Corps germanique. Des négociations furent donc ouvertes à Vienne: +elles s'y traînèrent des années entières; des difficultés nombreuses +s'opposaient à l'accomplissement des voeux de l'Électeur. Son ministre +auprès de la cour d'Autriche, le baron de Barthololi, se servait, pour +sa correspondance, d'un chiffre dans lequel chaque lettre de +l'alphabet était représentée par un nombre convenu; d'autres nombres +exprimaient des noms de personnes ou de lieux. + +Cette nomenclature comprenait, entre autres personnages, un jésuite, +le père Wolf, qui avait accompagné à Berlin l'ambassadeur d'Autriche, +en qualité de chapelain, et qui se livrait avec activité à des +intrigues politiques. + +Le nombre 24 signifiait l'Électeur, 110 l'Empereur, 116 le père Wolf. + +Barthololi écrivit, un jour, de Vienne, que, pour faire avancer +l'affaire, il était indispensable que 24 (l'Électeur) adressât une +lettre autographe à 110 (l'Empereur). + +Le 0 de ce dernier nombre, étant tracé à la hâte, fut pris pour un 6, +et l'on en conclut à Berlin qu'il fallait que l'Électeur écrivît de sa +main au père Wolf. + +Frédéric III n'hésita point, et, bien que cette démarche pût lui +paraître étrange et qu'elle choquât son orgueil, il adressa de suite +au père Wolf une longue épître écrite en entier de sa main et dans +laquelle, expliquant, justifiant ses projets, il s'efforçait d'obtenir +l'appui du bon père, auquel il prodiguait les compliments et les +promesses. + +Le jésuite fut aussi surpris que flatté de recevoir une pareille +communication: elle le décida à ne rien épargner pour faire réussir +les vues du prince qui venait ainsi se mettre sous sa protection; il +s'adressa au confesseur de l'Empereur; des lettres allèrent à Rome +trouver le général de la puissante société; bientôt tous les obstacles +qui s'étaient jusqu'alors accumulés s'aplanirent, et, grâce a cette +méprise fortuite dans une dépêche chiffrée, grâce à ce 0 qui parut +transformé en un 6, l'Électeur obtint de la cour de Vienne ce que +peut-être, sans cet incident, elle lui aurait toujours refusé. Autre +chapitre à joindre à la piquante histoire des très-petites causes qui +amènent de grands événements. + + +§ V. + + Cartes mystérieuses de M. de Vergennes. + +Sous le règne de Louis XV et de Louis XVI, l'écriture chiffrée devint +de plus en plus l'indispensable auxiliaire de la diplomatie; les +divers cabinets de l'Europe, engagés dans une interminable +complication d'intrigues politiques, s'efforçaient mutuellement de se +dérober leurs secrets. On enlevait les courriers, on corrompait à +force d'or les employés des chancelleries. Afin de résister aux +tentatives d'une curiosité aussi irritée, il fallut inventer des +raffinements cryptographiques de plus en plus mystérieux. + +Le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères sous Louis +XVI, faisait usage, dans ses relations avec les agents diplomatiques +de la France, de procédés occultes, dont un Allemand, J. F. Opitz, +avait, dit-on, été l'inventeur. Ce chiffre était employé dans les +lettres de recommandation ou dans les passeports qu'on donnait aux +étrangers qui se rendaient en France; il servait à fournir, sur eux et +à leur insu, des renseignements dont ils étaient eux-mêmes porteurs +sans le soupçonner le moins du monde. La patrie, l'âge, la religion, +la profession, le caractère, les vertus et les vices, le signalement +du personnage qu'on désignait ainsi au ministre, les motifs de son +voyage, tous ces détails et bien d'autres encore se trouvaient +indiqués sur une simple carte où rien ne sollicitait l'attention des +profanes qui n'étaient point initiés à de pareils mystères. + +Entrons à ce sujet dans quelques particularités: + +La couleur de la carte désignait la patrie de l'étranger. Le blanc +était affecté au Portugal, le rouge à l'Espagne, le jaune à +l'Angleterre, le vert à la Hollande, le blanc et le jaune à Venise, +rouge et vert à la Suisse, rouge et blanc aux États de l'Église, vert +et jaune à la Suède, vert et rouge à la Turquie, vert et blanc à la +Russie, etc. + +L'âge du porteur était exprimé par la forme de la carte. Si elle était +circulaire, c'était l'indice qu'il avait moins de vingt-cinq ans; de +25 à 30, ovale; de 30 à 45, la carte était octogone; de 45 à 50, elle +était hexagone; de 55 à 60, c'était un carré; au-dessus de 60, un +carré long. + +Deux lignes placées au-dessous du nom du porteur de la carte +indiquaient sa taille. S'il était grand et maigre, les lignes étaient +ondoyantes et parallèles; grand et gros, elles se rapprochaient l'une +de l'autre; une stature moyenne et petite se trouvait signalée par des +lignes droites ou courbes placées à des distances plus ou moins +éloignées. + +L'expression de la physionomie était indiquée au moyen de la figure +d'une fleur placée dans la bordure qui entourait la carte. Une rose +désignait une physionomie ouverte et aimable, une tulipe exprimait un +air pensif et distingué. + +Un ruban était entortillé autour de la bordure, et, selon qu'il +descendait plus ou moins bas, il faisait savoir si le recommandé était +célibataire, marié ou veuf. + +Des points placés également dans la bordure révélaient la position de +fortune. + +La religion du personnage, qu'on signalait de la sorte, était indiquée +au moyen d'un signe de ponctuation placé après son nom. S'il était +catholique, on mettait un point; luthérien, un point et une virgule; +calviniste, une virgule; juif, un trait d'union. S'il passait pour +athée, on ne mettait aucun signe. + +Des points placés au-dessus, au-dessous ou à côté de quelques mots, de +petits signes mis dans les angles de la carte, dans le genre de +ceux-ci: + +[Gl.], [Gl.], [Gl.], [Gl.], + +et qui pouvaient passer pour de simples ornements sans conséquence, +indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction du porteur de la +carte. En y jetant un coup d'oeil, le ministre apprenait en une +minute, aussi bien qu'il l'eût fait en lisant une page entière de +raisonnements, si l'individu auquel on avait remis pareil billet, +était joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait en France pour se +marier, pour recueillir une succession ou pour se livrer à l'étude; +s'il était médecin, journaliste, homme de lettres; s'il méritait +d'être soumis à une surveillance, ou bien s'il ne devait inspirer +aucun soupçon. Rien ne pouvait faire soupçonner qu'il y eût autant de +secrets dans un simple billet de l'aspect le plus inoffensif, et +conçu, par exemple en ces termes: + + ALPHONSE D'ANGEHA + recommandé à monsieur + le comte de Vergennes par le marquis + de Puysegur, ambassadeur de France + à la cour de Lisbonne. + +Mais les lignes placées au-dessous du nom du porteur, les signes de +ponctuation, les ornemente très-peu multipliés jetés dans les coins de +la carte, étaient gros de révélations que nul n'aurait soupçonnées. + +Tout ceci est d'ailleurs raconté beaucoup plus longuement que nous ne +devons le faire, dans une brochure devenue fort rare et imprimée en +langue allemande vers 1793. Elle a pour titre: «Correspondance de la +police secrète du comte de Vergennes, ministre de l'infortuné roi +Louis XVI.» + + +§ VI. + + La Cryptographie au dix-neuvième siècle. + +Les grands événements dont l'Europe a été le théâtre depuis une +soixantaine d'années, ont fait sentir de plus en plus l'utilité de +l'écriture chiffrée. + +Dans le cours des opérations militaires, les ordres, les dépêches, +sont très-fréquemment interceptés; il peut en résulter les +conséquences les plus graves. L'ennemi apprend de la sorte des choses +qu'il est d'un intérêt immense de lui tenir cachées: si le sens des +lettres dont il s'empare est caché sous un mystère qu'il ne peut +percer, il n'a plus entre les mains qu'un chiffon de papier qui ne lui +est d'aucun secours. + +Quelques lettres de l'empereur Napoléon, écrites dans le cours de ses +campagnes et publiées dans divers ouvrages historiques, montrent que +deux chiffres, le grand et le petit, étaient en usage parmi les +généraux français pour correspondre entre eux et avec l'état-major +général. D'un autre côté, il est certain que beaucoup de dépêches +importantes n'ont jamais été chiffrées. L'_Histoire de la guerre de la +Péninsule_, par le colonel anglais Napier, renferme un grand nombre de +lettres écrites par le roi Joseph, par des maréchaux, par des +ambassadeurs, par le ministre de la guerre à Paris; ces lettres, +remplies de détails importants, furent interceptées par les guérillas +et saisies avec les voitures de la cour lors de la bataille de +Vitoria. Si on avait eu la précaution de les mettre à l'abri sous un +procédé cryptographique habilement choisi, elles n'auraient jamais +figuré à la suite des récits d'un adversaire des armées françaises. + +Nul doute qu'à l'heure actuelle les diplomates n'aient encore, pour +leurs communications les plus intimes et les plus secrètes, recours à +l'art du chiffre. Nous ne saurions dire quels sont maintenant les +systèmes qui obtiennent la préférence, mais nous pensons qu'ils ne +s'imitent pas de ceux dont nos pères faisaient usage et qu'il nous +reste à faire connaître. Il est difficile d'imaginer en ce genre +quelque chose de mieux que ce qui a déjà été découvert. + +Nous avons à passer en revue les écrivains qui ont successivement +exposé les mystères de la Cryptographie. + + + + +CHAPITRE II. + +AUTEURS QUI ONT ÉCRIT SUR LA CRYPTOGRAPHIE. + + +§ Ier. + + L'abbé Trithème. + +Le premier auteur qui ait traité _ex professo_ et en détail l'art +d'écrire en chiffres fut le célèbre Trithème, mort en 1516, abbé de +Saint-Jacques à Wurtzbourg. Polygraphe actif, historien, biographe, +auteur d'un grand nombre de livres ascétiques, il ne nous appartient +que comme ayant mis au jour deux ouvrages, l'un sur la _Polygraphie_, +l'autre sur la _Stéganographie_ (_Steganographia, hoc est, ars per +occultam scripturam animi sui voluntatem absentibus aperiendi certa_). +La Polygraphie fut publiée pour la première fois à Oppenheim, en 1518, +deux ans après la mort de l'auteur; elle a souvent été réimprimée +durant le siècle qui suivit sa mise au jour. Il en existe une +traduction française par Gabriel de Collange, sous le titre de +_Polygraphie et universelle escriture cabalistique, avec la +clavicule_, etc. (_Paris_, 1541. 4º). Ce mot de _Polygraphie_ ne doit +point s'appliquer, comme d'usage, à des mélanges d'écrits de +différents genres ou sur divers sujets: Trithème veut seulement +enseigner à écrire un même mot, de plusieurs manières. Il donne des +alphabets nouveaux, composés, soit de lettres étrangères les unes aux +autres, soit de caractères de convention. Quant à la _Stéganographie_, +les expressions bizarres qui y abondent firent prendre ce traité pour +un livre de magie, et telles furent les clameurs de quelques individus +faciles à épouvanter, que le comte palatin Frédéric II, surnommé +pourtant le Sage, livra aux flammes le manuscrit autographe qui se +conservait dans sa bibliothèque. + +Il est impossible de ne pas convenir que, surchargés de détails +inutiles, accablés d'une foule de réflexions mystiques, de +considérations allégoriques, et se traînant sous le poids d'une +immense érudition cabalistique qui étale hors de tout propos les +rêveries creuses et les imaginations folles des vieux rabbins[1], les +ouvrages de Trithème sont des lectures les plus indigestes et les +plus pénibles auxquelles on puisse se condamner. Il faut du courage et +de l'attention, pour démêler au milieu de toutes ces digressions et de +toutes ces rêveries les procédés de Cryptographie qu'indique l'abbé de +Saint-Jacques. + +[Note 1: Parmi les nombreux écrits qui montrent à quel point Trithème +était infatué de pareilles idées, il faut citer sa _Chronologia +mystica de septem secundeis sive intelligentiis orbes post Deum +moventibus_. Une ancienne doctrine platonique ou cabalistique plaçait +dans chaque sphère céleste une intelligence chargée de la gouverner. +Trithème s'efforce de rattacher, à ce système, des notions historiques +et d'en établir la réalité. Un pareil livre n'eut pas moins de six ou +sept éditions. Il n'est pas surprenant que ces rapsodies +inintelligibles aient trouvé de nombreux lecteurs, et il est +extrêmement probable que le docte abbé ne se comprenait pas toujours +lui-même, lorsqu'il développait ses étranges imaginations.] + +Essayons de donner une analyse succincte des quatre livres dont se +compose la _Stéganographie_. + +Le premier livre comprend trois cent soixante-seize répétitions de +l'alphabet formé de vingt-quatre lettres; à chaque lettre correspond +un mot de la langue; le tout forme un total de neuf mille vingt-quatre +mots. Afin de faire bien comprendre ce système, il convient de +transcrire quelques-uns de ces alphabets; nous reproduirons le +premier, et nous y joindrons trois autres pris au hasard (les 23e, +216e et 319e). + + a Jésus, l'amour. + b le Dieu, la dilection. + c le Sauveur, la charité. + d le modérateur, la révérence. + e le pasteur, l'obéissance. + f l'auteur, le service. + g le rédempteur, le zèle. + h le prince, la mémoire. + i le fabricateur, le souvenir. + k le conservateur, la souvenance. + l le gouverneur, la faveur. + m l'empereur, l'affection. + n le roi, la loi. + o le recteur, la foi. + p le juge, l'espérance. + q l'illustrateur, le commandement. + r l'illuminateur, la recordation. + s le consolateur, la parole. + t le Seigneur, la connaissance. + u le dominateur, le saint. + x le créateur, l'amitié. + y le psalmateur, la promesse. + z le souverain, l'ordonnance. + & le protecteur, la bienveillance. + + a fragiles, Europe. + b misérables, Candie. + c ingrats, Hongrie. + d ignorants, Panonie. + e iniques, Pologne. + f injustes, Germanie. + g malheureux, Saxe. + h malicieux, Helvétie. + i obstinés, Suède. + k perdus, Italie. + l pécheurs, Romanie. + m criminels, Lombardie. + n volontaires, Espagne. + o vains, Andalousie. + p mauvais, Castille. + q détestables, Gaule. + r abominables, Bretagne. + s damnables, Normandie. + t immondes, Aquitaine. + u indigents, Guyenne. + x pauvres, Gascogne. + y pusillanimes, Auvergne. + z pervers, Bourgogne. + & abjects, France. + +Vous pouvez, au moyen de ces alphabets, exprimer votre pensée d'une +façon inintelligible pour les non initiés, et voici comment: Écrivez +d'abord sur un morceau de papier, que vous détruirez ensuite, ce que +vous voulez faire savoir, et traduisez, en posant pour la première +lettre le mot qui lui correspond dans le _premier alphabet_; pour la +seconde lettre, cherchez dans le second alphabet le mot à côté duquel +elle est placée; ainsi de suite. On a de la sorte une suite de mots +qui ne présente qu'une série de non-sens, mais, si notre correspondant +est muni (comme il doit l'être) de la copie exacte des alphabets dont +vous avez fait usage, il n'aura nulle peine à découvrir le sens qui se +cache sous cette enfilade de mots, étonnés de s'y trouver placés dans +une série bizarre. + +Trithème rend ceci fort clair au moyen d'un exemple; nous allons le +reproduire exactement: Un méchant vous demande une lettre +d'introduction auprès d'un de vos amis avec lequel il veut se lier. +Vous avez des motifs pour ne pas repousser cette prière; d'un autre +côté, vous voulez transmettre des renseignements exacts sur votre +recommandé. Vous le chargez alors de remettre à celui qu'il va +trouver, un écrit qui présente les phrases suivantes: + +«Le Roi universel exornant les corps manifeste aux languissants sûreté +immortelle avec ses sanctifiés en béatitude Amen. La charité +incompréhensible évangéliquement dénoncée aux hommes, reluctante +d'exhortation, réduit les injustes bannis aux choses profanes, faisant +de vilipender la recordation du Rédempteur des cieux et aussi la +compagnie de la volupté ineffable que poursuivre. Parquoy, ô immondes, +soutenez pureté et serez recueillis aux règnes des déifiés et là +perpétuellement prédestinés. Abolissez donc les dissimulations de +cette charnalité, puisqu'estes heureusement compris aux exaltations du +modérateur tout voyant.» + +Cherchez à quelle lettre du premier alphabet correspond le premier +mot de cette oraison _polygraphique_, et vous trouvez la lettre _n_ à +côté du mot _le roi_. Passant au second alphabet, vous verrez que le +mot _universel_ signifie _e_. Au troisième alphabet, vous remarquerez +la lettre _v_ à côté du mot _exornant_. Au quatrième alphabet vous +noterez la lettre _o_ comme étant en regard de _les corps_: et le +cinquième montrera un _v_ dans la même ligne que le mot _manifeste_. +En continuant de la sorte, vous trouverez que la phrase ci-dessus se +traduit exactement par: + +«Ne vous servez de ce porteur, car il est menteur et larron.» + +Trithème explique qu'avec ce système on peut s'exprimer +très-facilement dans quelque langue que ce soit, il en fournit des +exemples pour l'italien et le latin; la phrase suivante: + +«Imaginez, terriens immondes, très-vite se ruinent terriennes, +ardemment fraudes avez; glace faillirez, présumerez, malheureux, etc.» + +Signifie tout simplement: _Te moneo, amice, ne in hoc negocio +immisceas_. + +L'auteur fait remarquer: + +Qu'il ne faut jamais «qu'en aucun ordre et rang alphabétique une +diction soit doublée, répétée, réitérée, ni mise en écrit par deux +fois.» + +Qu'il ne faut pas qu'il y en ait d'oubliées ni d'omises. + +On ne doit prendre qu'un seul mot dans chaque alphabet, et il est +essentiel de ne pas laisser passer un seul alphabet sans y prendre une +expression. + +Les mots qu'on traduit en langage polygraphique doivent être écrits +tout au long, sans abréviation, distinctement et dûment séparés. + +Il va sans dire que l'individu avec lequel vous correspondez de la +sorte doit posséder un recueil d'alphabets exactement et de tout point +semblable à celui dont vous faites usage. Chacun peut composer en ce +genre un livre analogue à celui de Trithème, et il est bon que les +rois et princes en possèdent un certain nombre, afin de s'entendre +avec leurs ambassadeurs et leurs généraux, d'une manière qui ne soit +pas uniforme. + +On peut aussi convenir qu'on changera ou transportera l'ordre des mots +contenus dans chaque alphabet, et ces transpositions, qu'il y a moyen +de varier à l'infini, augmentent beaucoup la difficulté qu'offre le +déchiffrement d'une lettre écrite selon la méthode polygraphique. + +Il serait possible qu'on trouvât des inconvénients à recourir, soit à +la langue française, soit à tout autre idiome, pour la formation des +alphabets. Trithème a prévu cette difficulté; il s'est efforcé de la +résoudre, en composant des alphabets qui offrent des mots qui, +n'appartenant à aucun dialecte, peuvent servir de langue universelle. +C'est dans un jargon cabalistique ayant avec l'hébreu un certain air +de famille, qu'il est allé puiser ses matériaux. Un exemple devient +nécessaire. + +_Cabalit mossu abru massu basin sophus strabil caffulun_, etc. + +Un travail analogue à celui que nous avons déjà indiqué fera connaître +que «ces mots pérégrins,» ce langage barbare et étrange signifie: + +«Ne venez en cour, car le roi est fort offensé contre vous.» + +Le troisième livre de la _Polygraphie_ est consacré à des séries +d'alphabets de mots cabalistiques, mais il y a ici un raffinement: la +seconde lettre de chaque mot doit être extraite et écrite à la suite +l'une de l'autre; ces lettres réunies donnent le sens qu'on veut +couvrir d'un voile. + +_Anna mesar dvain rosas dumera asion afang lisamar neparo uzafun amar +achiet benadas epalam ronis orrifer olrimech mesarym lucyphus arosan_. + +Un travail dans le genre de celui dont nous avons donné l'idée, +montrera que ceci veut dire: + +«Ne vous fiez à ce porteur.» + +Il va sans dire qu'on peut convenir que la lettre significative sera +la troisième, la quatrième, n'importe enfin laquelle de chaque mot. +L'abbé de Saint-Jacques convient, d'ailleurs, que ce procédé n'est pas +trop sûr et secret, «car tout homme d'esprit et de savoir, par cas +fortuits, tant par sa curiosité que par son labeur et industrie, +pourroit trouver le secret et occulte mystère caché sous cette +écriture.» + +Le quatrième livre expose la méthode bien connue de la transposition +des lettres alphabétiques; «on peut faire et composer autant +d'alphabets différents et dissemblables, qu'il y a d'étoiles au +ciel.» + +Les vingt-quatre lettres répétées de manière à former un carré de la +façon suivante (nous nous bornons à en donner l'esquisse): + + ABCDEFG YZ + Bcdefgh 6A + Cdefghi B + De C + Ef G + Fg : + Gh : + : : + : : + : : + Y : + ZABCD XY + +peuvent former un grand nombre d'alphabets; on peut choisir celui +qu'on veut, et, une fois qu'on s'est mis d'accord, en faire usage pour +la correspondance secrète. + +Trithème passe ensuite à un alphabet numéral, «qui ne sera trouvé +moins sur et secret qu'il est nouveau et moderne.» + + a a 1 g f 7 n ic 13 t ih 19 + b b 2 h g 8 o id 14 u k 20 + c c 3 i h 9 p ie 15 x ka 21 + d d 4 k i 10 q if 16 y kb 22 + c e 5 l ia 11 r if 17 z kc 23 + f f 6 m ib 12 t ig 18 & kd 24 + +Avec ce système, les mots _traître_ et _méchant_ s'énoncent sous la +forme suivante: ih. if. a. h. ig. ih. if. e. kd. ib. e. ig. c. ic. a. +i. ih. + +Cette façon de cacher sa pensée est fort difficile à pénétrer; car, +suivant la remarque de l'auteur, «tous ceux qui verront l'écriture +faicte en ceste sorte et par cest alphabet, penseront et croyront que +ce sera transposition de lettres et travailleront pour néant à la +supputation et recherche d'icelles.» + +Il va sans dire que Trithème n'oublie pas un alphabet formé des +lettres ordinaires distribuées «par ordre confus, irrégulier et sans +ordre ni règle.» Il est aisé d'en composer une foule de ce genre. En +voici un exemple: + + a _o_ g _t_ n _c_ t _e_ + b _p_ h _b_ o _x_ u _k_ + c _q_ i _x_ p _h_ x _n_ + d _r_ k _&_ q _y_ y _m_ + e _i_ l _x_ r _d_ z _l_ + f _s_ m _z_ s _g_ & _f_ + +La lettre placée dans la seconde colonne doit surtout être substituée +à celle qui se trouve dans la première et qui entre dans l'avis à +chiffrer; vous écrirez: + +_Ildicg todri iki xiusizm ci....._ + +Si vous voulez dire: + +«Prends garde que l'ennemy ne...» + +C'est d'un procédé de ce genre qu'usait César pour correspondre avec +Cicéron et autres personnages de l'époque, selon le témoignage de +Suétone, procédé que l'abbé Trithème expose en ces termes: + +«Pour l'intelligence de ce secret, il falloit changer et prendre la +quatrième lettre de l'alphabet, qui est D, pour la première lettre, +qui est A; E, pour B; F, pour C, et ainsi conséquemment transposer et +changer lesdites lettres alphabétiques.» + + +§ II. + + J. B. Porta. + +La diplomatie italienne avait, au seizième siècle, grand besoin +d'invoquer les ressources de la Cryptographie, afin de couvrir d'un +voile impénétrable des secrets souvent terribles et les plus sinistres +combinaisons. Le Conseil des Dix devait tenir à ce que ces dépêches +fussent constamment lettre close, dans toute la rigueur du mot; les +Borgia, les Visconti, les Farnèse, avaient fréquemment à transmettre +des communications qu'il fallait soustraire à tous les yeux. L'art de +l'écriture chiffrée devint une étude des plus importantes à Milan, à +Florence, à Rome. Un Napolitain, dont l'intelligence chercheuse et +l'active curiosité s'exerçaient sur toutes sortes de sujets[2], J. B. +Porta, réunit et discuta, en s'efforçant de les perfectionner, les +diverses méthodes cryptographiques connues alors au delà des Alpes. +L'esprit net et pratique de cet écrivain le préserva complétement des +aberrations tout à fait étrangères à pareil sujet, auxquelles Trithème +s'était abandonné; il s'efforça d'être utile, mais il pécha par excès +d'imagination. À force de vouloir multiplier les procédés d'écriture +secrète, il prit la peine d'en montrer et d'en décrire un grand nombre +qui seraient d'un usage très-incommode et dont il est bien certain que +jamais personne n'a eu l'idée de faire usage. + +[Note 2: L'agriculture, l'optique, la mécanique, la mnémonique, la +météorologie, la physique, furent tour à tour l'objet des méditations +de Porta. Il fut du nombre de ces hommes hardis, conquérants, qui ne +peuvent échapper à l'influence des préjugés de leur époque, mais qui +découvrent ou pressentent de hautes vérités. + +Son traité _de la Physiognomonie humaine_, 1586, a fourni beaucoup +d'idées à Lavater. Son livre _de la Magie humaine_, très-souvent +réimprimé au seizième siècle, renferme, parmi beaucoup de faits +puérils compilés avec peu de jugement, une foule d'observations +importantes sur les miroirs, la lumière, la statique, etc. Les divers +ouvrages de cet écrivain remarquable sont analysés avec étendue dans +la _Notice historique_ de H. G. Duchesne, _sur la vie et les travaux +de Porta_ Paris, 1801, 8º, 383 pages.] + +L'ouvrage dans lequel Porta a développé ses idées, est intitulé: + +_De furtivis litterarum notis, vulgo de ziferis._ On en compte des +éditions assez nombreuses; nous signalerons celles de Naples, 1563, +4º, et 1602, fº; de Montbelliard, 1592, 8º; de Strasbourg, 1606, 8º, +etc. Cet écrit est divisé en trois livres. + +Le premier, après avoir consacré quelques pages aux hiéroglyphes et à +la sténographie en usage parmi les anciens Romains, passe en revue les +diverses manières de se faire comprendre en dérobant toutefois sa +pensée au vulgaire; le langage allégorique, métaphorique ou +énigmatique, les mots amphibologiques ou entrelacés, coupés ou +renversés, les syllabes insignifiantes ajoutées dans le discours, sont +utiles en pareille circonstance. + +On peut aussi communiquer à distance, sans se parler, et par le simple +son, qui, répété, indique le rang que tient dans l'alphabet chaque +lettre des mots qu'on veut porter à une oreille amie; deux corps +frappés l'un contre l'autre, des coups donnés sur une muraille d'après +une manière convenue, servent également d'interprète. + +Les signes muets, tels que les gestes, l'emploi des emblèmes, celui +des signaux au moyen des flambeaux, occupent tour à tour Porta. + +Le douzième et dernier chapitre de son premier livre roule sur une +manière ancienne de désigner les nombres par les doigts, d'après +Bède. On n'ignorait point, dans l'antiquité le moyen de converser +secrètement au moyen des doigts, soit en montrant un nombre de doigts +pareil au rang numérique que les lettres qu'on veut désigner tient +dans l'alphabet, soit en indiquant du doigt celles des parties du +corps dont la première lettre indique la lettre qu'il s'agit +d'exprimer. + +Notre auteur arrive à la bandelette ou scytale lacédémonienne, et il +juge avec raison que ce procédé était facile à découvrir; il signale +un moyen très-peu usité, l'emploi du fil, qui, après avoir reçu +l'écriture, peut être roulé en peloton ou être employé à coudre les +bords d'un vêtement. Il observe qu'on peut écrire sur la tranche d'un +livre obliquement inclinée ou sur un jeu de cartes disposé en biseau +ou sur les plumes des ailes déployées d'un pigeon ou d'un autre oiseau +à plumage blanc. + +Il aborde enfin plus nettement la Cryptographie proprement dite. Ce +qu'il ne dit point, peut s'analyser facilement. + +Les diverses manières de désigner l'écriture peuvent se réduire à +trois: la transposition des lettres, qui comprend le renversement des +mots, le changement des figures des lettres, et le changement de +valeur des lettres. + +La transposition des lettres dans un avis que l'on veut donner, peut +s'effectuer d'une foule de façons différentes; la première de toutes +est aussi la plus simple: elle consiste à écrire sur deux lignes, en +mettant alternativement la 1re lettre sur la 1re ligne; la 2e lettre +sur la 2e ligne; la 3e sur la 1re, et la 4e sur la 2e et ainsi de +suite. La difficulté augmente si l'on écrit sur quatre lignes: la 1re +lettre sur la 1re ligne; la 2e sur la 4e; la 3e au bout de la 1re, la +1re au bout de la 4e; la 5e sur la 2e ligne; la 6e sur la 3e; la 7e +au bout de la 2e; la 8e au bout de la 3e, en suivant ainsi le même +ordre pour le reste. + +Veut-on écrire d'une manière encore plus compliquée? On transporte toutes +les lettres de l'avis qu'on veut donner, sur des cadres de diverses +formes, soit carrés, soit triangulaires, soit parallélépipèdes, soit +sinueux, soit en losange, soit en quinconce, soit en demi-cercle, tous +divisés par des rayons qui forment autant de lignes perpendiculaires sur +des lignes droites ou courbes; et, quand l'avis a été écrit de manière à +imiter symétriquement la figure géométrique convenue, on produit la +transposition des lettres en prenant les rayons de lettres, de bas en +haut et de haut en bas, de droite à gauche ou de gauche à droite, de +manière que ces lettres, ainsi rassemblées, ne présentent aucun sens. + +Vous convient-il d'avoir recours à une autre manière de transposer les +lettres, plus indéchiffrable encore? Transcrivez à part ce que vous +voulez mander secrètement; puis écrivez en interligne, les lettres +au-dessous des lettres, une devise quelconque convenue; celle-ci, par +exemple: _L'amour est un malin enfant_, devise, qu'il faut recommencer +une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que les interlignes soient +entièrement remplis. Ensuite on a recopié sa missive secrète, et, au +lieu de transcrire par interligne la devise convenue, on met +au-dessous de chaque lettre de la missive le chiffre qui désigne le +rang que chaque lettre de cette devise tient dans l'alphabet. Ainsi, +au-dessous de la première lettre de la missive, au lieu d'un _l_ on +écrit 10; sous la seconde, au lieu d'un _a_, on écrit 1; sous la 3e, +au lieu d'un _m_, on pose 11. Ces deux opérations faites, on prépare +de la manière suivante la missive qui doit être adressée: chaque ligne +est tracée par des points, entre lesquels est un intervalle suffisant +pour y poser les lettres dans le rang que les chiffres de la devise +indiqueront. On part toujours de la dernière lettre posée, pour +compter le nombre des points à passer, avant d'arriver à l'intervalle +où doit être posée la lettre suivante de la missive; et, quand on est +parvenu en comptant jusqu'au dernier point, on recommence à compter +par les premiers points, jusqu'à ce qu'enfin toutes les lettres de la +missive soient placées dans leur rang, de sorte que la devise sert, +comme l'on voit, de clef pour connaître de quelle manière on doit +trouver, dans cette suite de lettres transposées, celles qui forment +un sens pour les remettre à leur place. + +Porta s'occupe ensuite de la façon de découvrir et d'interpréter les +lettres transposées; il ne s'agit que d'essayer de rassembler les 1re, +3e, 5e, 7e, 9e lettres, ou de 11 en 11, ou autrement, jusqu'à ce qu'on +trouve an mot qui forme un sens; lorsqu'on en aura trouvé un, il +deviendra plus facile d'en trouver un autre, en observant l'ordre que +tient chaque lettre du mot trouvé. On comprend qu'à cet égard il n'est +pas possible de donner aucune règle précise; la variété arbitraire des +combinaisons s'oppose à toute règle. + +Notre auteur ne saurait oublier la substitution de nouveaux caractères +de l'alphabet, de manière que les lettres ne ressemblent à aucune de +celles connues. Pour rendre l'écriture plus indéchiffrable, on peut, +entre ces caractères, en insérer d'autres qui n'ont aucune +signification: on les place, soit au commencement, soit au milieu, +soit à la fin des mots, pour mieux tromper les curieux. Il est +certaines lettres qui peuvent être remplacées par d'autres, _q_ par +_cuu_; _x_ par _cs_; _z_ par _ss_; _y_ par _i_. On peut encore éviter +les mots où se trouvent les lettres _h_, _b_, _d_, _p_, _g_, _f_, _u_. +Il est à propos de ne pas se conformer strictement à l'orthographe. +On peut aussi changer une lettre dans un mot, un _o_ pour un _i_, un +_e_ pour _c_; un _r_ pour un _l_; _par_ pour _pré_. Les monosyllabes, +les voyelles seules, doivent être évitées avec soin; elles présentent +moins de difficultés à un déchiffreur exercé, et elles peuvent le +mettre sur la voie. On peut aussi écrire par abréviation. + +Après avoir exposé toutes ces règles, Porta envisage son sujet sous un +autre point de vue: le déchiffrement des dépêches dont on veut +pénétrer le sens. Il recommande de compter d'abord le nombre de +caractères différents employés dans la missive, lesquels ne peuvent +excéder 21 ou 22; s'il s'en trouve davantage, le déchiffrement est +plus difficile, puisqu'il y aurait alors des caractères superflus ou +inutiles. Lorsque les caractères différents sont au-dessous du nombre +21 ou 22, il faut savoir quelles sont les lettres qui manquent, tâche +délicate à laquelle on ne peut procéder que par conjectures. + +Porta s'occupe des moyens de distinguer des voyelles les consonnes. +D'abord, toute les fois qu'on rencontre dans le cours de la missive +cinq caractères différents et fréquemment répétés, on peut être assuré +que ce sont des voyelles. En second lieu, on peut observer quelles +sont les lettres qui sont répétées le moins fréquemment, ce sont les +consonnes _q_, _x_, _y_ et quelquefois l'_h_; en troisième lieu, les +lettres isolées qui ne tiennent à aucun mot sont assurément des +voyelles. En quatrième lieu, lorsque les mêmes formes de caractères +commencent ou achèvent un mot, on doit présumer qu'il y a des +voyelles, car il n'arrive jamais qu'un mot commence ou finisse par +deux consonnes (n'oublions pas que Porta écrit en latin, et que c'est +à cette langue que s'appliquent tous ses raisonnements). +Cinquièmement, il faut faire attention que, lorsqu'au milieu d'un mot +il se trouve deux consonnes, la lettre qui précède et celle qui suit +sont certainement des voyelles. Cependant les lettres _h_, _l_ et _r_ +font quelquefois exception à cette règle, puisqu'on les trouve placées +en troisième consonne dans le mot. Il faut savoir aussi que deux +voyelles peuvent être à côté l'une de l'autre, et que, par conséquent, +les lettres placées avant et après sont des consonnes. + +Notre auteur dirige ensuite sa perception sur les moyens qu'on peut +employer pour découvrir les places qu'occupent les consonnes. Il peut +s'en trouver quatre de suite dans un même mot, comme _phthisie, +diphthongue_: alors l'_h_ aspirée se trouve placée la seconde et la +quatrième; lorsqu'il y a trois consonnes de suite, comme dans +_phrase_, _thrône_, la lettre _h_ est la seconde; et il n'y a que +trois consonnes qui admettent l'_h_, savoir _c_, _p_, _t_. Il y a +quatre consonnes qu'on appelle liquides ou mouillées, savoir _l_, +_m_, _n_, _r_. La consonne _b_ admet les lettres _l_ et _r_; exemple: +_blanc_, _bras_. La consonne _c_ les admet pareillement; par exemple: +_clair_, _scribe_. L'_r_ n'admet que l'_h_. Il est rare de trouver +ensemble l'_m_ et l'_n_, comme dans _Mnemosyne_; le _g_ et l'_n_ comme +dans _ignare_. + +Porta développe ainsi de longues et minutieuses observations sur le +retour plus ou moins fréquent des voyelles, sur leur combinaison avec +les consonnes, mais ces détails se rattachent à la langue latine et ne +sont pas susceptibles d'une application exacte à d'autres idiomes. + +Dans le quatrième livre de son traité, Porta étudie la mutation de la +valeur des lettres, de façon qu'un même caractère puisse représenter +tantôt un _a_, tantôt un _p_, tantôt un _m_. + +Il faut d'abord se faire des caractères inconnus qui représentent +vingt lettres de l'alphabet (le _k_, l'_x_, le _j_ et le _v_ étant +exclus); on a un triple cadran, dont celui du centre est mobile; tous +trois divisés en 20, 24 ou 28 parties égales, de manière que les +espaces de chacun se correspondent très-exactement. Le grand cadran +contiendra la suite des nombres depuis 1 jusqu'à 20, 24 ou 28. Le +second cadran moyen contiendra la série des vingt lettres de +l'alphabet et quatre ou huit cases en blanc, et le petit cadran +concentrique mobile portera les vingt signes en caractères +représentatifs des lettres de l'alphabet, immédiatement placés +au-dessus d'elles. Il faut d'abord écrire en écriture courante l'avis +secret qu'on veut envoyer; puis, cet écrit est mis en caractères +représentatifs des lettres de l'alphabet; mais, pour rendre cette +écriture très-difficile à découvrir, on fait, à chaque lettre, avancer +d'un cran le cadran mobile, de sorte que le caractère qui représentait +un _d_ représente un _e_; pour la lettre suivante, ce même caractère +représente un _f_; et ainsi des autres. De cette manière, le même +caractère ayant diverses représentations, il est aisé de sentir tout +ce qu'un pareil moyen jette d'obscurité dans une correspondance +secrète; mais il faut que les correspondants aient chacun un +instrument pareil et concertent d'avance entre eux la manière de +s'entendre. + +On comprend que nous ne pouvons entrer ici dans la description +détaillée des combinaisons dont ce procédé est susceptible; on le +trouve, dans l'ouvrage de Porta, accompagné d'exemples et de figures +compliquées. Pour suppléer aux cadrans ci-dessus, il donne une table +de permutation très-propre à changer à volonté les signes +représentatifs. + +Les alphabets, fabriqués à plaisir et n'offrant ainsi aucun trait de +lumière aux investigations des curieux, tiennent une grande place +dans le traité du savant napolitain. + +Voici un des modèles de ces alphabets qu'indique Porta et qu'il +regarde comme indéchiffrables. On partage les lettres en trois groupes +de trois lettres et en six groupes de deux, de la façon suivante: + + +-------+-------+-------+ + | a l u | b m x | c n z | + +-------+-------+-------+ + | d o | e p | f q | + +-------+-------+-------+ + | g r | h s | i t | + +-------+-------+-------+ + +Pour répondre à ces neuf groupes, on forme neuf caractères de la forme +que voici: + + [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] + +et on ajoute à chacun d'eux un, deux ou trois points, afin d'exprimer +la place qu'occupe dans le tableau la lettre de l'alphabet qu'on veut +représenter; ainsi l'_n_ sera représenté par [Forme et point], le _g_ +par [Forme et point], l'_u_ par [Forme et point] et le mot _Rome_ +s'écrira: [Forme et point] [Forme et point] [Forme et point] [Forme et +point] + +On donnera aux neuf caractères telle forme qu'on voudra, et il est de +fait que des signes pareils offriront, à quiconque n'en possède pas la +clef, une énigme absolument indéchiffrable. + +Parmi les divers procédés sur lesquels il s'étend avec une +complaisante prolixité, Porta n'oublie pas la méthode dont Trithème +avait déjà formulé le principe; il propose un alphabet où chaque +lettre est accompagnée d'un mot. + + a Deus. + b creator. + c salvator. + d servator. + e judex. + f Domine. + g redemptor. + h liberator. + i sapiens. + k bone. + l benigne. + m æterne. + n juste. + o clemens. + p sancte. + q caste. + r adjuva. + s tuere. + t libera. + u conserva. + w sustenta. + x protege. + y defende. + z ignosce. + +Au lieu de chaque lettre, il s'agit d'écrire le mot qui correspond à +cette même lettre dans le tableau ci-dessus. Ainsi, pour exprimer le +nom de _Roma_, on mettra: _Adjuva clemens æterne Deus_; et la +traduction du mot _hostis_ (l'ennemi) sera _liberator clemens tuere, +libera sapiens tuere_. + +On comprend, d'ailleurs, que ce procédé n'offrirait pas de bien +grandes difficultés à un déchiffreur un peu sagace et au fait des +ressources de son art. + + +§ III. + + Blaise de Vigenère. + +Profitant des recherches de Trithème et de Porta, un écrivain français +du seizième siècle, plus fécond que judicieux, Blaise de Vigenère[3], +mit au jour un gros volume in-4º, lequel ne renferme pas moins de 600 +pages consacrées à la Cryptographie. L'auteur n'a point su se +préserver de l'écueil contre lequel ses prédécesseurs étaient venus +échouer. Au lieu de poser clairement et nettement des règles précises, +au lieu d'indiquer des procédés faciles à comprendre, il se plonge +dans l'océan des rêveries cabalistiques. Il reproduit, en général, les +inventions cryptographiques de Porta. + +[Note 3: Mort en 1596; il remplit d'importantes fonctions +diplomatiques, et il traduisit un grand nombre d'auteurs grecs et +latins; ses traductions sont aujourd'hui vouées à l'oubli le plus +profond, de même que son _Traité des Comètes_ et son _Traité du feu et +du sel_, quoique ce dernier écrit (c'est un livre d'alchimie) ait +obtenu trois ou quatre éditions en France, et qu'il ait même rencontré +des traducteurs qui l'ont fait passer en latin et en anglais.] + +Parmi les diverses méthodes qu'indique Vigenère, nous allons essayer +de faire comprendre la suivante: + +Dressez un tableau composé de huit colonnes et disposé de la manière +qui suit: + + +---+----+----+----+----+----+----+----+ + | | AA | BB | CC | AB | AC | BC | CB | + +---+----+----+----+----+----+----+----+ + | A | a | d | g | l | o | r | u | + | B | b | e | h | m | p | s | x | + | C | c | f | i | n | q | t | z | + +---+----+----+----+----+----+----+----+ + +On cherche, parmi les petites lettres, celle que l'on veut écrire, et, +à sa place, on pose les deux capitales qui sont dans la case +supérieure correspondante à cette lettre; on y joint la capitale de la +ligne horizontale placée à gauche, et on transcrit ces capitales ou +petites lettres; ainsi, pour écrire _le roi_, on voit que la lettre +_l_ correspond par en haut à AB, et à gauche à la lettre A: on pose +_aba_; l'_e_ sera _bbb_; le mot _roi_ s'exprimera par: _bca_, _aca_, +_ccc_. + +Vigenère n'oublie pas l'usage qu'on peut faire de deux exemplaires +d'un même livre: on convient de recourir à une page, la première +venue; on se met d'accord sur une ou deux lignes de cette page, et on +indique les diverses lettres de l'alphabet par des chiffres +correspondant à l'ordre dans lequel ces lettres se présentent. En +prenant pour exemple la troisième ligne du feuillet 3 de l'ouvrage de +Vigenère lui-même, on opérera sur la phrase suivante: + + «Partie de son âme dont elle constitue la différence.» + +et on dressera le tableau suivant: + + p a r t i e d s o n m l .... + 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 .... + +On aura soin de négliger les lettres répétées et de continuer ce +travail sur la ligne suivante si toutes les lettres de l'alphabet ne +se trouvent pas dans la ligne choisie. + +De cette manière, ces deux mots, _le pape_, seraient représentés par +les chiffres suivants: + + 12.6. 1.2.1.6. + +Le _roi_ s'exprimerait en écrivant: + + 12. 6. 3. 9. 5. + +Vigenère remarque que ce chiffre est inexpugnable, sans la +communication du secret, car que serait-il possible de conjecturer +là-dessus? + +Les vingt-quatre caractères de l'alphabet usuel lui paraissant trop +simples et trop susceptibles d'être devinés, Vigenère invente des +chiffres de 72, de 64, de 48 caractères; chaque lettre est représentée +par deux, trois ou quatre signes imaginés à plaisir et qu'on peut +varier à l'infini. + +Une autre combinaison consiste à indiquer chaque lettre de l'alphabet, +sur un chiffre; mais, afin de dérouter les curieux, on entremêle les +lettres, car les écrire à rebours de la façon suivante: + + Z Y X ... B A + 1 2 3 ... 23 24, + +serait trop naïf. On peut les diviser en deux séries, dont voici un +modèle: + + H I L M A B C D E, + +ou bien les placer de cette manière: + + L A M B N C + 1 2 3 4 5 6, + +ou bien, enfin (car ces arrangements sont susceptibles de +modifications presque infinies), assigner à chaque lettre un chiffre +de convention. + + a 15 + b 9 + c 11 + d 20 + e 3 + f 18 + g 24 + h 19 + i 16 + k 7 + l 9 + m 13 + n 1 + o 23 + p 5 + q 12 + r 8 + s 22 + t 4 + u 10 + v 2 + x 14 + y 17 + z 6 + +De cette manière, _Lyon est pris_, s'exprimerait par: 917 231, 3224, +581622. + +Et certes, quelqu'un qui n'aurait pas le secret du chiffre attribué +arbitrairement à chaque lettre, se trouverait dans l'impossibilité +presque absolue de deviner le sens de ces nombres mystérieux. + +Vigenère n'oublie point «un bel artifice de se réserver un second sens +caché parmy le premier, si l'on estoit surpris et contraint d'exhiber +son chiffre;» mais les explications qu'il donne à cet égard sont +confuses et d'une longueur telles, que, si nous avions la patience de +les transcrire, peu de personnes sans doute auraient celle de les +lire. + +Le défaut de la plupart des procédés qu'indique le _Traité des +chiffres_, c'est une extrême complication: l'auteur fait un usage +immodéré de lettres de diverses couleurs, et il expose, d'une façon +souvent très-peu claire, des systèmes de chiffres tellement +mystérieux, que celui qui voudrait en faire usage se trouverait +peut-être lui-même dans un embarras inextricable pour déchiffrer ce +qu'il aurait écrit. + +Vigenère fait observer que la Cryptographie se retrouve dans la +plupart des professions: + +«Les hommes de tout temps ont esté curieux de se tracer chacun pour +soy quelques notes secrètes pour se receler de la cognoissance des +autres, comme les marchands en leurs marques et papiers de compte; les +médecins, en leurs pieds de mouche; les jurisconsultes, en leurs +paragraphes.» + +Il expose avec complaisance un moyen de transmettre un avis, sans +avoir recours à l'écriture, mais en employant des grains de diverses +matières, accouplés deux a deux et arrangés comme des chapelets. + + grains d'or, d'argent, d'ébène, d'ivoire. + d'or A B C D + d'argent E H I L + d'ébène M N O P + d'ivoire R S T V + +De sorte que le mot _deus_, par exemple, aurait pour expression, en +suivant les lignes horizontales: deux grains d'or et d'ivoire, deux +d'argent et d'or, deux grains d'ivoire, deux d'ivoire et d'argent. + +Après avoir expliqué ce procédé, Vigenère consigne, en son livre, la +réflexion que voici: + +«Au rang des chiffres ou occulte écriture, on peut bien reléguer aussi +les minutes des greffiers, notaires, sergens et semblables manières de +gens de pratique, et encore l'écriture de beaucoup de personnes, qu'à +peine autres qu'eux sçauroient lire, quoiqu'elle ne soit que des +lettres ordinaires, mais difformées de telle sorte, qu'on n'y sçauroit +presque rien discerner. Or, laissant à part ces vicieux chaffourements +qui procèdent d'insuffisance, il y en a d'autres qui consistent en +perspective, car, en y regardant de front, on n'y sçauroit rien +discerner de lisible, mais l'accommodant obliquement en l'assiette qui +luy est propre, ce qui estoit imperceptible apparoist. Il y en a +d'autres qui dépendent de la seule acuité de la vue, la lettre estant +si déliée que l'oeil à peine la peut comprendre: telle que s'est vue +de nostre temps celle d'un gentilhomme siennois, appelé _Spanocchio_, +qui écrivoit sur un velin, sans aucune abréviation, tout l'_In +principio_ de Saint-Jean, en autant ou moins d'espace que ne contient +le petit ongle, d'une lettre si exquise et si bien formée, qu'il ne +seroit pas possible de mieux faire. Pline, d'après Cicéron, allègue +que toute l'_Iliade_ d'Homère, qui contient de quatorze à quinze mille +vers, avoit esté escrite de si menue lettre en velin, qu'elle pouvoit +toute entrer en une coquille de noix.» + +Le célèbre chancelier Bacon a, dans son traité _De dignitate et +augmentis scientiarum_ (livre VI, ch. 1), fait connaître un chiffre, +dont il est l'inventeur, et qui est basé sur les permutations de deux +lettres seules, _a_ et _b_, combinées par groupes de cinq. Ces deux +lettres sont susceptibles de 32 combinaisons de ce genre; il y en a +donc plus qu'il n'en faut pour exprimer l'alphabet tout entier, et +cet _alphabetum liluterarium_ (c'est ainsi que le nomme Bacon) pourra +s'écrire de la façon suivante: + + a aaaaa + b aaaab + c aaaba + d aaabb + e aabaa + f aabab + g aabba + h aabbb + i abaaa + k abaab + l ababa + m ababb + n abbaa + o abbab + p abbba + q abbbb + r baaaa + s baaab + t baaba + u baabb + w babaa + x babab + y babba + z babbb + +On comprend, du reste, qu'au lieu des lettres _a_ et _b_ on peut +prendre toute autre dont on aura envie, ou bien les remplacer par +quelque signe algébrique, ou par une marque quelconque a laquelle on +voudra s'attacher. L'inconvénient de cet alphabet, c'est que tout mot +ordinaire se trouve représenté par cinq fois plus de lettres. _Paris_, +par exemple, se traduira par _abbba aaaaa baaaa abaaa baaab_. +Lorsqu'on voudra écrire _Espagne_, il faudra prendre la peine de +tracer _aabaa baaab abbba aaaaa aabba abbaa aabaa_. Une phrase un peu +longue se trouvera ainsi exiger beaucoup de temps et une attention +fort soutenue, pour être écrite sans que quelque erreur ne vienne s'y +glisser. + +Bacon a prévu que le mystère de son alphabet ne serait pas +très-difficile à découvrir, et il a dû chercher quelques moyens, afin +de mettre sa pensée à l'abri des curieux: il a donc imaginé ce qu'il +appelle l'_alphabetum biforme_. Après avoir déchiffré la dépêche +écrite d'après la méthode que nous venons d'exposer, on n'arrive point +encore au véritable sens: il est enveloppé dans les lettres qui sont +mises en majuscules dans l'alphabet _biforme_, lettres qu'indique à +ceux qui ont la clef de ce procédé les groupes de lettres auxquels +elles correspondent. + +Pour faire comprendre ceci, il est indispensable de transcrire d'abord +ce nouvel alphabet, tel qu'il se montre dans l'ouvrage de Bacon. + + ab ab ab ab ab ab ab ab + AA aa BB bb CC cc DD dd + ab ab ab ab ab ab ab ab + EE ee FF ff GG gg HH hh + ab ab ab ab ab ab ab ab + II ii KK kk LL ll MM mm + ab ab ab ab ab ab ab ab + NN nn OO oo PP pp QQ qq + ab ab ab ab ab ab ab ab + RR rr SS ss TT tt VV vv + ab ab ab ab ab ab ab ab + uu WW ww XX xx YY ab + ZZ zz + +Supposé maintenant qu'on veuille donner avis à quelqu'un de s'enfuir, +en lui faisant passer le mot latin _fuge_, on écrira d'abord la phrase +suivante, qui présente un sens tout opposé: + + _Manere te volo donec venero._ + +En prenant dans l'alphabet ci-dessus les lettres _a_ et _b_ qui +correspondent aux lettres dont est formée cette phrase, on mettra: + + aabab baabb aabba aabaa + Maner etevo lodon ecvenero + +Ces quatre groupes d'_a_ et de _b_ réunis par cinq, indiquent, d'après +les combinaisons de l'Alphabet Biforme, les quatre lettres qui forment +le mot FUGE. + +Il faut reconnaître que les explications trop succinctes et très-peu +claires que donne Bacon à l'égard de ses procédés de chiffres, +laissent beaucoup à désirer. L'idée d'employer les combinaisons des +lettres n'est cependant point indigne d'une attention sérieuse: il y a +le germe de tout un système de chiffres qui n'a pas de limites. + +Remarquons, en effet, que des mathématiciens ont cherché le nombre des +combinaisons que peuvent offrir les 25 lettres de l'alphabet groupées +ensemble de toutes les manières imaginables: ils ont trouvé le chiffre +formidable de 42 quadrillons, 163,840 trillions, 398,198 billions, +058,854 millions, 693,625. Pour saisir toute l'énormité de ce nombre, +il faut se souvenir qu'on a démontré que, pour écrire toutes les +combinaisons qu'il énonce, il serait indispensable de se procurer une +feuille de papier qui aurait 421,300 fois l'étendue de la superficie +de la Terre. + + +§ IV. + + Jérôme Cardan. + +Cet Italien célèbre, qui toucha à toutes les questions[4] et qu'une +vaste érudition, jointe à des talents très-distingués, n'a point +préservé d'une accusation de folie, a dit quelques mots de la +Cryptographie dans son ouvrage _de la Subtilité_; les voici d'après la +vieille traduction française: + +«Prenez deux peaux de parchemin de mesme grandeur et semblablement +réglées et lignées; vous y ferez séparément des trous assez petits, +mais toutefois de la grandeur et hauteur du corps que vous avez +accoutumé faire vostre lettre: l'un de ces pertuis pourra tenir sept +lettres, l'autre trois, l'autre huit ou dix, de sorte que tous les +trous ou pertuis qu'aurez faits pourront tenir ensemble cent vingt +caractères ou lettres. De ces deux peaux, vous donnerez l'une à celuy +auquel vous désirez escrire, et vous retiendrez l'autre à vous; et, +lorsque voudrez escrire le plus brief et succinct que vous pourrez, de +sorte que vostre escriture n'excède pas ledit nombre de cent vingt +caractères ou lettres: qui est tout ce que les espaces et pertuis +susdits pourront comprendre. Et après, sur les pertuis, faits comme je +l'ay dit, vous escrivez, au feuillet de papier qui est dessous, le +sujet et sentence que voudrez; et, après, à un autre feuillet, et +conséquemment au troisième. Cela estant fait, vous remplacez les +espaces et distances qui demeureront vides, ainsi augmentant ou +effaçant jusques à tant que vostre sentence et sujet apparoissent et +se montrent. Vous accomplirez la seconde sentence au second feuillet +de papier, faisant extrait en telle sorte, sur la première, qu'il +semblera et apparoistra que les mots et paroles soient suivants et +consécutifs l'un après l'autre. La troisième adapterez aussi à telle +sorte et manière, que, sans aucune interruption ni intermission des +premières lettres, l'ordre, la sentence, le nombre des paroles avec la +grandeur se trouveront et apparoistront, retenant mesure, sujet et +intelligence. Et après appliquerez, sur ce papier escrit en cette +manière, le parchemin que pour cette cause vous aurez taillé et percé, +faisant en tout et partout, aux extrémitez des trous ou perçures, de +petits et subtils points, jusques à tant que le sujet et intelligence +des lettres parviennent en la sorte que vous désirez les escrire. Et +après, celuy à qui vous les enverrez, mettant sur elles son exemplaire +percé (comme il est dit), entendra subitement et facilement la +conception de vostre volonté.» + +[Note 4: L'édition de ses _Opera omnia_ (Lyon, 1663, 10 vol. in-folio) +ne renferme pas moins de 222 traités en ouvrages divers. On peut +consulter, à l'égard de cet étrange écrivain, Buhle, _Histoire de la +Philosophie_, tom. IV, p. 730-739 de la traduction française; la +_Rétrospective Review_, tom. I, p. 94-112; un article de M. Mercey, +_Revue de Paris_, juin 1841; un mémoire de M. Franck, lu en 1841 à +l'Académie des sciences morales et politiques. Quant au mérite de ses +travaux scientifiques, on peut consulter l'_Histoire des Sciences +mathématiques en Italie_, par M. Libri, tom. III, p. 107, et +l'_Histoire de la Chimie_, par M. Hoefer, tom. Il, p. 99. Cardan a +trouvé deux biographes, l'un en Italie (Mantovani, _Vita di Cardano_, +Milano, 1821, 8º), l'autre en Angleterre (G. I., _the life and times +of G. Cardan_, London, 1836, 2 vol. 8º).] + + +§ V. + + Le duc de Brunswick. + +Au commencement du seizième siècle, un duc de Brunswick-Lunebourg, +Auguste le Jeune, se livrait avec ardeur à l'étude; il publia divers +écrits sous le pseudonyme de Gustave Selenus. _Selenus_, du grec +_Selène_ (la lune), était une espèce de traduction du mot _Lunebourg_; +_Gustave_ est l'anagramme d'_Auguste_. Le jeu des échecs, +l'horticulture, l'art d'écrire en chiffres, occupèrent tour à tour +l'attention de ce prince; son livre sur le sujet que nous traitons ici +a pour titre: _Systema integrum Chryptographiæ_; c'est un in folio de +près de 500 pages. + +Trithème a fourni la majeure partie des procédés décrits dans ce gros +volume, où il se trouve malheureusement beaucoup d'idées +cabalistiques; les exemples étant pour la plupart empruntés à la +langue allemande, il n'y a pas moyen de les reproduire textuellement. + +Parmi les méthodes que décrit le duc Auguste, en voici une dont nous +n'avons pas encore fait mention: + +Formez trois colonnes, en inscrivant, à côté des cinq voyelles +répétées trois fois, les consonnes de l'alphabet: + + a _b_ a _h_ a _p_ + e _c_ e _k_ e _q_ + i _d_ i _l_ i _r_ + o _f_ o _m_ o _s_ + u _g_ u _n_ u _t_ + +Au lieu d'écrire les lettres qui emportent les mots que vous voulez +chiffrer, vous inscrivez celles qui leur correspondent. Vous mettez +par exemple un _i_ en place d'un _r_, _et vice versa_, un _o_ en place +d'un _f_, ainsi de suite. + +Pour écrire _l'empereur d'Autriche_, vous mettrez _icoakitk +iaguieak_. + +Rien n'empêche d'employer à rebours un alphabet ainsi dressé ou de +substituer quelques lettres à d'autres, en suivant une marche dont on +sera convenu: cela augmentera beaucoup les difficultés du +déchiffrement. Au moyen de méthodes semblables, le prince allemand +montre comment les mots suivante: _Cras expectabis adventum meum_, +peuvent se traduire par _zfxubzmsbeugpgeurmiothrha_. + +Les alphabets imaginaires et forgés à plaisir, que fait connaître le +prince, sont, pour la plupart, la reproduction ou l'imitation de ceux +qu'on trouvait déjà dans le livre de Porta; il a pris la peine de +faire graver (page 282) l'alphabet qu'une tradition très-peu +authentique attribue à Salomon, et il n'a point oublié celui dont les +habitants du pays d'Utopie font usage, à ce qu'affirme Thomas Morus. +Il a lui-même inventé un moyen d'exprimer les lettres, au moyen d'un +système de lignes brisées, obliques, parallèles, etc., ou bien grâce à +des groupes de points disposés de diverses manières. Nous pensons +qu'il serait superflu de donner la reproduction de ces alphabets +fantastiques, car le champ des inventions de ce genre est sans +bornes. + + + + +CHAPITRE III. + +RÈGLES ET PROCÉDÉS DE CRYPTOGRAPHIE. + + +§ Ier. + + Préceptes généraux. + +Maintenant laissons de côté les méthodes aujourd'hui abandonnées +qu'exposent les écrivains du seizième siècle, et cherchons à faire +comprendre quelques-unes des règles auxquelles se conformaient, dans +leurs dépêches chiffrées, les diplomates du siècle dernier, règles qui +servent encore habituellement de guide à leurs successeurs. + +Les signes de ponctuation sont supprimés, ou bien, lorsqu'il est +nécessaire d'en faire usage, afin de donner plus de clarté au texte +chiffré, on les indique par une marque particulière. Les accents et le +trait d'union sont abolis. + +On emploie ce qu'on nomme des non-valeurs (_otiosi characteres_), afin +de dérouter les curieux. Par exemple, on peut convenir que tous les +nombres composés entre 200 et 400, entre 825 et 950 ne signifient rien +et qu'il ne faut point en tenir compte dans le déchiffrement. Le +déchiffreur non initié perdra beaucoup de temps à vouloir trouver un +sens là où il n'y en a pas et sera complétement fourvoyé. + +Parfois, on a recours à un chiffre de contre-sens; on convient que les +phrases chiffrées, comprises entre deux marques convenues, telles que +des croix, des parenthèses, des chiffres déterminés à l'avance, etc., +doivent être entendues dans un sens diamétralement opposé à celui +qu'elles présentent. Par exemple, la phrase chiffrée: «Le roi est +malade, mais il va mieux et sa guérison est certaine,» doit être +interprétée ainsi tout autrement: «Sa mort est certaine.» + +Il n'est pas mal d'employer dans une dépêche chiffrée des mots de +diverses langues; le mystère sera encore plus difficile à percer; en +voici un exemple: _L'armée de l'Empereur se réunit aux troupes du +roi_; écrivez, en faisant usage du latin, de l'allemand, du français, +de l'espagnol, de l'anglais; _exercitus der Kayser se réunit à las +tropas of the king_. Chiffrez ensuite, et il sera presque impossible +de découvrir ce que vous avez confié au papier. + +Les mots écrits avec des abréviations convenues à l'avance, présentent +une ressource avantageuse; il est bon de les indiquer au moyen d'un +signe convenu. + +On a vu des hommes d'État employer la méthode d'écriture hébraïque, +c'est-à-dire ranger les chiffres de droite à gauche. + +Un procédé qui n'est pas très-compliqué consiste à dresser le tableau +suivant: + + abcd efgh iklm nopq rstu xyz + 1 2 3 4 5 6 + +et l'on exprime chaque lettre du mot qu'on veut déguiser par un double +chiffre, dont le premier représente le groupe de lettres et le second, +le rang qu'occupe dans ce groupe la lettre qu'on a en vue. Ainsi, +l'_r_ s'exprime par 51, le _g_ par 23; pour écrire _festina lente_, on +mettra: + + 22 21 52 53 31 41 11 33 21 41 53 21 + +Il n'est pas sans exemple qu'on joigne au chiffre convenu pour +représenter telle ou telle lettre, un nombre invariable qui, joint à +ce chiffre, en donne un autre, sur lequel les efforts les plus +opiniâtres n'ont guère de prise, lorsqu'on ne connaît pas le secret. +Supposons qu'on soit convenu que le chiffre 8 représente l'_l_, 74 +l'_é_, 31 l'_r_, 26 l'_o_, 59 l'_i_; pour écrire le _roi_, on +mettrait 8 74 31 26 59; mais, si on ajoute 6 à chacun de ces nombres, +on aura 14 80 37 32 65. + +Il va sans dire qu'au lieu d'ajouter, on est parfaitement maître de +retrancher, de multiplier, de diviser: l'essentiel est que les deux +correspondants se mettent bien d'accord sur la marche qu'ils adoptent. + + +§ II. + + Chiffre imaginé par Mirabeau. + +L'imagination active de Mirabeau touchait à tout; il inventa, dans un +moment de loisir, une méthode de chiffre qui n'est pas sans mérite. +Divisez l'alphabet en cinq parties égales, désignez d'abord chacune +des cinq divisions par un numéro, indiquez ensuite par des numéros +chacune des lettres que vous aurez groupées arbitrairement: + + 1 + c f g u z + 1 2 3 4 5 + + 2 + x n m o k + 1 2 3 4 5 + + 3 + s e h b g + 1 2 3 4 5 + + 4 + d l y q w + 1 2 3 4 5 + + 5 + n i r t v + 1 2 3 4 5 + +Les chiffres 6 à 9 et 0 sont regardés comme non-valeurs. + +On range sur deux lignes les chiffres qui expriment la lettre qu'on +veut représenter; la première de ces lignes désigne le groupe; la +deuxième la place qu'occupe dans ce groupe la lettre en question. On +indiquera donc l'_h_ par 3/3, le _t_ par 5/4, le _d_ par 4/1; à côté +de ces chiffres, tantôt à droite et tantôt a gauche, on mettra des +non-valeurs afin de dérouter; en conséquence, ces mots _le Danube_ +s'exprimeront, si l'on veut, par: + + 74 3948 27 50 16 3639 + 82 2019 26 18 47 4827 + +On comprend de reste, que ceci peut être susceptible d'une multitude +de combinaisons diverses. + + +§ III. + + Dictionnaire de convention. + +Un procédé, très-souvent mis en usage, consiste à former une espèce de +dictionnaire dans lequel des mots sont remplacés par d'autres; en +voici un exemple: + + Allies, lui. + Amiral, quand. + Arriver, être. + Armistice, car. + Attraper, pourquoi. + Attendre, amie. + Avenir, 2 + Balance, oui. + Baron, 3 + Bavarois, amen. + Bois, et. + Camp, 7 + Canon, doit. + Cavalerie, bon. + Conseil, w. + Définitif, mais. + Deux, voir. + Demander, événement. + Descendre, loi. + Division, non. + Dix, art. + Empereur, est. + Entre, tôt. + Événement, demande. + Faux, 8 + Favori, jamais. + Fureur, demain. + Général, 6 + Gloire, 104 + Gouverneur, selon. + Hommes, tard. + Honneur, gagné. + Ici, il. + Inventeur, hier. + Levé, eux. + Lignes, nous. + Maréchal, cerf. + Manoeuvres, fin. + Mille, âne. + Naples, crue. + Nouvelles, quart. + Opération, sot. + Ordre, ni. + Ostracisme, x. + Partis, et cætera. + Peur, z. + Question, ami. + Querelle, troc. + Quand, bleu. + Ravin, grand. + Renfort, son. + Risquer, bas. + Ruiner, loup. + Sottise, vert. + Surseoir, or. + Suisse, froid. + Terrain, fier. + Trois, corde. + Tuer, rond. + Union, Vienne. + Vivres, choix. + Volontaires, lois. + Voyage, Gand. + +Mots perdus qu'on intercale dans les phrases: + +_Assez_, _après_, _beaucoup_, _beauté_, _carré_, _dîner_, _honneur_, +_loterie_, _mer_, _noire_, _port_, etc. + +En se servant de cette table, voici comment on pourra rendre le +passage suivant: + +«Le Conseil n'a rien statué de définitif. Il paraît cependant qu'on ne +balance qu'entre deux partis, celui de risquer la levée du camp et +celui de demander un armistice.» + +«Le _w_ n'a encore rien, _or_ de _mais_. Il paraît cependant qu'on ne +_oui_ que _tôt voir etc._, celui de _bas_ la _eux_ du 7 et celui de +_événement_ un _car_.» + + +§ IV. + + Lettres et mots exprimés par des chiffres. + +Une des méthodes les plus généralement arrêtées consiste à représenter +chaque lettre et un certain nombre de mots, de syllabes et de noms +propres, par des chiffres; afin de mieux dérouter les investigations, +on exprime la même lettre ou le même objet par divers chiffres; les +noms de nombre eux-mêmes se traduisent par des chiffres. On forme +ainsi des tableaux qui portent le nom de _chiffre chiffrant_; en voici +un modèle. + + a 6 19 500 46 + b 8 50 250 20 + c 4 2 125 18 + d 11 41 65 87 + e 31 47 201 900 + f 49 96 113 6998 + g 23 43 68 100 + h 39 93 200 8446 + i 57 89 98 105 + k 64 86 244 9797 + l 51 69 83 111 + m 13 63 92 536 + n 54 102 107 5886 + o 58 79 129 7654 + p 21 95 140 999 + q 35 84 110 1220 + r 59 81 108 548 + s 52 74 103 1370 + t 56 82 104 925 + u 53 97 112 1000 + v 32 94 203 1266 + x 34 114 300 966 + y 67 78 201 6740 + z 42 91 106 120 + +MOTS ET SYLLABES. + + au, 72 99 1150 40 + de, 45 77 66 1777 + en, 1 15 12 1401 + est, 76 1944 30 85 + et, 7 101 1186 90 + été, 27 128 1650 171 + ici, 130 270 29 2224 + le, 9 88 109 1444 + mais, 234 71 489 2991 + non, 127 28 1849 55 + on, 88 887 75 649 + ou, 70 2471 666 48 + pour, 63 b 72 b 740 830 + que, 80 3 25 400 + le roi, 812 699 778 816 + la reine, 770 817 644 555 + le ministre N, 60 44 776 670 + le prince N, 779 61 825 819 + l'armée, 700 790 970 1200 + il est parti, 576 1620 1718 600 + il est de retour, 62 33 892 697 + il est malade, 5699 733 834 690 + il est mort, 671 863 540 4559 + , 2 b 96 b 86 c 88 d + . 9 b 90 b 92 c 98 d + ; 5 x 6 x 11 x 50 x + 1 14 26 20 b 24 + 2 16 73 18 22 + 3 9 188 37 38 + 4 1 10 15 56 + 5 115 132 650 663 + 6 119 138 192 290 + 7 116 134 195 274 + 8 118 189 194 271 + 9 117 136 189 289 + 0 190 280 651 661 + Non-valeurs, 3000 à 4500 + Contre-sens, [Signe] et : [Pt.] + +Supposons qu'on veuille chiffrer les lignes que voici: + +«Le roi est parti le 12 du courant pour l'armée, avec le prince N. et +le ministre N. [Signe] il a de bonnes intentions pour votre Majesté +[Signe]; l'armée, forte de 150,000 hommes, doit passer le Danube.» + +On fera précéder cet avis de quelques mots qui lui donneront +l'apparence d'une missive relative à quelque opération de commerce ou +de banque, et on écrira: + +«Je n'ai pu encore réussir à effectuer l'emprunt que vous désirez +contracter et au sujet duquel vous m'avez écrit. 3000 4499 812 576 9 +14 16 11 53 courant 21 58 53 81 69 6 108 13 31 47 19 32 201 4 3017 779 +7 3778 66 14 b [Signe] 98 83 46 45 20 129 54 102 900 103 105 107 104 +201 5886 925 98 7654 102 52 63b 1266 96 536 90 b [Signe] 700 66 24 18 +190 280 651 661 39 58 13 63 47 74 11 129 98 82 21 6 52 74 201 81 88 65 +500 102 112 5 31. Cette affaire pourrait avoir à Hambourg des chances +de réussite.» + +Les mots, _bonnes intentions_, étant affectés du chiffre de +contre-sens, il faut comprendre: _mauvaises intentions_ ou _peu +favorables_. + + +§ V. + + Théorie des chiffres chiffrants et déchiffrants. + +Les auteurs de l'_Encyclopédie méthodique_ ne pouvaient oublier, dans +leur vaste répertoire de _omni re scibili_, l'art de l'écriture en +chiffre; voici le résumé des notions qu'ils exposent à cet égard: + +Lorsqu'un agent diplomatique part pour une ambassade ou une légation, +le ministère des affaires étrangères lui remet ordinairement trois +_chiffres_, le chiffre chiffrant, le chiffre déchiffrant, et le +chiffre banal. Le chiffre chiffrant, partagé en colonnes, marque dans +la première non-seulement les lettres de l'alphabet, mais aussi les +syllabes, les mots et les phrases dont cet agent aura probablement +besoin dans le cours de sa négociation, les noms des souverains ou +république, de leurs principaux ministres, etc. Cette colonne est +quelquefois imprimée, mais la seconde colonne, remplie en écriture par +le département des affaires étrangères, renferme les nombres, chiffres +ou caractères par lesquels on juge à propos de désigner la lettre, le +mot ou la phrase, comme dans le modèle suivant: + + _Chiffre chiffrant._ + + a 45. 260. 311. 1020. 805 + b 9. 506. 33. 1110. 21 + c 15. 36 444 20 1006 + l'empereur, 44 31 1117 + le roi d'Espagne, 35. 88. 301. 1144 + l'armée des alliés, 80. 95 1022 888 + le pape, 50 302 467 19 + avantage, 18. 75. 63 + brouiller, 22. 79 103 + +On a soin de ranger par ordre alphabétique les noms substantifs, les +verbes et les phrases, selon leurs lettres initiales, pour la +commodité du chiffreur, et l'on emploie divers nombres dont il peut se +servir à son choix, afin de désigner le même mot; grâce à cette +précaution, en cas d'incident, il devient plus difficile de déchiffrer +la dépêche. + +Les articles d'une dépêche qui mérite le secret se chiffrent tout au +long; on n'y met point de mots écrits en caractères ordinaires, parce +que ces mots, quelque indifférents qu'ils puissent paraître, se +trouvant dans le chiffre, peuvent faire deviner une partie du sens ou +du moins découvrir la matière qu'on traite. Il ne faut pas négliger de +distinguer tous les mots par un point, qu'on met derrière chaque +nombre, puisque, sans cette précaution, une dépêche serait +indéchiffrable pour le correspondant, qui ne pourrait se servir de sa +clef et qui verrait les nombres confondus. + +Le chiffre déchiffrant marque, dans la première colonne à gauche, tous +les nombres dont le chiffre chiffrant est composé, depuis le plus bas +jusqu'au plus haut dans leur ordre naturel, et la colonne à droite +contient le mot, la phrase ou la lettre que chaque nombre désigne. +Lorsqu'on veut chiffrer quelque dépêche, on cherche dans ce chiffre +déchiffrant la signification de chaque mot qui se présente, et on +l'écrit au-dessus entre les lignes, qui doivent être espacées +convenablement, de même que les nombres éloignés les uns des autres à +une juste distance. + +En voici un exemple: + + Le ministre d'ici est tout dévoué aux intérêts + 102 23 44 9 1204 76 336 + + de l'Angleterre; c'est le fruit de dix mille + 888 54 21 68 9 + + guinées semées à propos. + 519 1106 718 + + +§ VI. + + Autres systèmes de chiffres. + +Lorsqu'on soupçonne que les chiffres ont été vendus par des commis ou +des serviteurs infidèles, on tâche de tromper les gens qui ont fait +acquisition du chiffre. + +Alors la Cour écrit à son ministre ou bien le ministre mande à sa Cour +le contraire de ses véritables intentions. On exprime en chiffre la +contre-partie des nouvelles qu'on veut transmettre; on met ensuite, +dans la dépêche, un signe, une marque, un caractère, un mot ou une +phrase, dont on est convenu avant le départ du négociateur, indice qui +annule non-seulement tout ce qui vient d'être dit, mais qui désigne +aussi qu'on doit l'entendre dans le sens opposé; c'est ce qu'on +appelle le _chiffre annulant_. Lorsqu'on découvre qu'une puissance +rivale essaye de corrompre nos employés, on lui fait parvenir +adroitement un faux chiffre, et on l'induit en erreur en écrivant des +contre-vérités. + +La Cour donne quelquefois un chiffre différent à chacun de ses +ministres dans les pays étrangers; mais, comme il importe souvent au +bien des affaires générales, que ces ministres lient entre eux des +correspondances, on leur remet un chiffre banal qui leur est commun à +tous et dont ils peuvent se servir. + +Le chiffre à simple clef est celui où l'on se sert toujours d'une même +figure pour désigner une même lettre. + +Le chiffre à double clef est celui dans lequel on change d'alphabet à +chaque mot ou dans lequel on emploie des mots inutiles. + +Une manière plus simple est de convenir d'un même livre peu connu, ou +d'une édition ancienne, imprimée au loin, presque ignorée: on forme +une clef de trois chiffres; le premier marque la page du livre qu'on a +choisi; le second désigne la ligne de cette page; le troisième marque +le mot dont on doit se servir. Cette manière d'écrire ne peut être +devinée que de ceux qui devineront d'abord à quel livre on a recours; +elle présente d'autant plus de difficultés, que, le même mot se +trouvant en diverses pages du livre, il est presque toujours désigné +par différents chiffres; le même chiffre revient rarement désigner le +même terme. + +Nous allons maintenant passer en revue quelques-uns des systèmes de +Cryptographie que développent les auteurs du dix-huitième siècle, +systèmes dont le fond se trouve déjà chez Vigenère et chez Porta, et +qui ne sont pas indignes d'attention, quoique, n'ayant guère été mis +en usage, ils soient demeurés dans des livres condamnés à trouver peu +de lecteurs. + + +§ VII. + + Chiffre par excellence. + +Tel est le nom que Dlandol, dans son _Contre-espion_, donne à un +chiffre, qui réunit, d'après lui, le plus grand nombre d'avantages que +l'on puisse désirer pour une correspondance secrète et qui les +réunirait tous sans exception, s'il n'était pas d'une exécution assez +lente. Cet inconvénient est compensé par l'immense difficulté, par +l'impossibilité même, on peut le dire, de découvrir, lorsqu'on ne +possède pas le mot de clef convenu entre les correspondants, le sens +d'une dépêche écrite de la sorte. + +Pour faire emploi de ce chiffre, il faut d'abord que les deux +correspondants se munissent d'un carré, qui présente pour les lettres +ce que le carré arithmétique présente pour les chiffres, c'est-à-dire +que dans l'un on multiplie des lettres, comme des chiffres dans +l'autre, en cherchant le carré correspondant aux deux termes qui se +servent réciproquement de multiplicande et de multiplicateur. + +Voulez-vous savoir, par exemple, combien font six fois quatre ou +quatre fois six? Cherchez, sur la première ligne horizontale de votre +carré, l'un de ces deux nombres; cherchez ensuite l'autre sur la +première ligne verticale, c'est-à-dire sur la première colonne. Voyez +ensuite quelle est la case qui correspond en même temps à chacune de +celles où sont ces deux nombres. Vous trouvez 24, qui est +effectivement le produit de six ou de quatre multipliés l'un par +l'autre. De même dans le carré de lettres, si vous voulez multiplier F +par M, vous trouverez S à la case qui répond à l'F de la première +ligne et à l'M de la première colonne. Vous trouvez également S à la +case qui correspond à l'M de la première ligne et à l'F de la première +colonne. Ceci posé, n'oublions pas qu'il y a un mot de clef dont les +correspondants conviennent entre eux. Supposons que ce mot de clef +soit _blanc-bec_ (et si nous prenons ce mot pour exemple, c'est qu'il +y a avantage à choisir des expressions peu usuelles et qui déjouent +tous les efforts d'imagination de ceux qui s'efforceraient de les +deviner). Il faut que vous multipliiez constamment, par les lettres du +mot choisi, toutes les lettres de la missive que vous voulez chiffrer; +puis, cela fait, vous placez chacune des lettres de _blanc-bec_ sous +chacune des véritables lettres que vous aurez à écrire, en répétant +sans cesse le mot convenu et en recommençant à l'inscrire aussitôt que +vous l'avez terminé. + +Supposons que vous veuillez, vous, général d'armée, transmettre cet +avis: + +«Nous devons décamper cette nuit:» + +Vous le disposerez de la façon suivante: + +Nous devons décamper cette nuit. + +Blan cbecbl ancblabl ancbe cblan. + +Dans cet arrangement, vous regardez chacune des lettres _vraies_ de la +missive, comme des chiffres d'un multiplicande et chacune des lettres +du mot de clef, comme un multiplicateur. Vous opérez ensuite de la +façon suivante: + +En multipliant N, première lettre _vraie_ de la dépêche, par B, +première lettre du mot de clef, vous trouvez sur votre carré la lettre +P, à la case qui correspond d'un côté à l'N, de l'autre au B. Vous +placez P pour première lettre de la missive chiffrée. + +La seconde vraie lettre est un O, la seconde lettre de la clef est L. +La case qui correspond à O et à L est un A, que vous posez comme +second caractère. + +La troisième vraie lettre est un U, la troisième lettre du mot de clef +un A. La case qui correspond à l'une et à l'autre lettre, vous donne +V, et la case qui correspond ensuite à S (quatrième lettre vraie) et à +N (quatrième lettre du mot de clef), est G. Vous mettez pour troisième +et quatrième caractère de votre dépêche chiffrée: V G. + +Continuant cette opération sur chaque mot de la dépêche vraie, vous +arrivez à la phrase chiffrée que voici: + + pavgggerpcesfcrsgddsxvjqxuu + +Tant qu'on ne possédera pas le mot de clef, il sera impossible de +deviner le sens d'un pareil billet. Votre correspondant déchiffrera +sans peine cette missive, en faisant une opération inverse à celle que +vous avez accomplie. + +Au-dessous du billet chiffré, il écrira chacune des lettres du mot de +clef. Il cherchera ensuite successivement dans la première colonne du +carré chaque lettre du mot de clef, et, à chaque lettre, il cherchera +sur la même ligne la lettre correspondante du billet chiffré. Alors la +lettre qui commence la colonne où se trouve cette lettre de chiffre +est la vraie; c'est celle qu'il faut écrire pour avoir la véritable +missive. + +On remarquera que chaque fois qu'une lettre se présente dans la +dépêche _vraie_, elle donne dans la dépêche chiffrée un résultat +différent; aussi toute investigation demeure-t-elle stérile, lorsqu'on +ne possède pas les mots qui forment la clef d'un pareil chiffre. + +Cette méthode est, au fond, sauf quelques légères différences, la même +que celle qu'expose le père Kircher, qu'il met en oeuvre au moyen d'un +tableau de chiffres (_abacus numeralis_), formé de lettres de +l'alphabet disposées horizontalement d'abord, verticalement ensuite, +et donnant ainsi un carré composé de 576 cases, dans chacune +desquelles est placé un chiffre. Le procédé qu'indique Neyron +(_Principes du droit des gens_, Brunswick, 1783, 8º, p. 170), rentre +dans une catégorie toute semblable. + + +§ VIII. + + Grille en châssis. + +La manière d'écrire en chiffres au moyen d'une grille en châssis est +bien simple et d'un usage facile. Elle réclame peu de temps. Il s'agit +d'avoir un châssis découpé sur la longueur des lignes, comme le +désigne la figure; celui auquel on écrit possède un instrument tout +semblable. + +Chacun des coins du châssis doit porter une marque différente, parce +que ce châssis peut se placer dans divers sens. + +Après l'avoir posé sur une feuille de papier de même grandeur, en +faisant attention aux marques des quatre coins, on transcrit, dans les +ouvertures, l'avis qu'on veut transmettre. La lettre une fois tracée +d'après cette méthode, on lève le châssis, et, dans les intervalles +qui se rencontrent entre chacun des mots, on en écrit d'autres, afin +de remplir les vides; on doit autant que possible les choisir de +manière qu'ils puissent former un sens avec ceux qui ont été écrits +dans les ouvertures du châssis. + +Le correspondant qui reçoit cette épître applique, par-dessus chaque +page, un châssis semblable; alors tous les mots inutiles se trouvent +masqués, et il n'a sous les yeux que les mots qui composent l'avis +qu'on s'est proposé de faire passer. + +La lecture d'une des oeuvres les plus remarquables de M. de Balzac +(_Histoire des Treize_) a révélé l'existence de la _grille_ à bien des +personnes fort peu au fait des procédés de la Cryptographie. Il +s'agit, dans le passage ci-dessous, d'un agent de change, qui, ayant +en main une lettre adressée à sa femme, lettre qui présente un +non-sens continuel, vient consulter un de ses amis, employé au +ministère des affaires étrangères: + +«--C'est une lettre à grille.. Attends. + +«Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement. + +«--Niaiserie, mon ami! C'est écrit avec une vieille grille dont se +servait l'ambassadeur de Portugal sous M. de Choiseul, lors du renvoi +des jésuites... Tiens, voici! + +«Jacques superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une +de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et +Jules put alors facilement lire les phrases qui restèrent à +découvert.» + +Donnons un exemple de ce procédé. + +Supposons qu'on veuille mander ceci: + +«Vous me trouverez très-disposé à vous rendre.» + +On écrit ces mots dans l'ordre et à la place que leur assigne la +grille dont on fait usage, et on remplit les intervalles, par d'autres +mots, de façon que le tout présente un sens assez raisonnable. + + Je [=vous=] prie de [=me=] mander si vous + [=trouverez=] bon, mon [=très-=] cher, que je + [=disposé=] dès [=à=] présent des effets que + [=vous=] avez offert de me [=rendre=], etc. + +Voici maintenant le vrai sens rétabli au moyen de la grille: + + [=vous=] [=me=] + [=trouverez=] [=très-=] + [=disposé=] [=à=] + [=vous=] [=rendre=] + + +§ IX. + + Chiffre au moyen d'un cadran. + +Ce procédé est un peu compliqué. Il exige du temps et de l'attention, +mais il présente les plus grandes garanties d'un mystère impénétrable. + +Vous tracez sur un carton un cadran, que vous divisez exactement en +vingt-quatre parties égales et sur chacune desquelles vous transcrivez +une des vingt-quatre lettres de l'alphabet. + +Vous avez un autre cercle de carton mobile ayant un centre commun avec +le premier et pouvant tourner librement sur ce centre. Vous le divisez +en un même nombre de parties, et vous y transcrivez également les +diverses lettres de l'alphabet. Si les lettres sont rangées dans +l'ordre ordinaire sur les deux cadrans, l'emploi de ce moyen de +correspondance devient plus commode. + +Le cadran mobile doit être placé de manière que ses divisions +correspondent exactement à celles du premier cadran. On le dispose de +la manière que l'on veut; et, si la lettre H, par exemple, du cadran +intérieur correspond à la lettre A du cadran extérieur, on place en +tête de la première ligne qu'on écrit les deux lettres H et A: elles +indiquent, à celui avec lequel on correspond, de quelle manière il +doit de son côté placer la machine parfaitement semblable dont il est +muni; sans une pareille indication préliminaire, il serait impossible +de parvenir à s'entendre. + +Une fois les cadrans disposés, on prend la lettre que l'on veut +chiffrer et que l'on a d'avance écrite en caractères ordinaires; au +lieu de chacune des lettres dont les mots sont composés, on place, sur +la dépêche que l'on expédie, les lettres qui y correspondent sur le +cadran intérieur. + +Si le mot que vous voulez chiffrer est celui de _roi_, par exemple, +vous mettrez, au lieu de l'_r_, la lettre _x_ qui y correspond sur le +cadran intérieur, et ensuite, au lieu des lettres _o_ et _i_, les +lettres _v_ et _n_; vous aurez ainsi _xvn_, et le déchiffrement de ce +que vous écrirez de la sorte sera presque impossible à celui qui ne +saura pas que vous vous servez des cadrans, et qui, le sût-il, ne +connaîtra pas quelle disposition vous leur donnez. + +Vous continuez de même pour toutes les lettres dont se composent tous +les mots de la dépêche qu'il s'agit de déguiser. + +Votre correspondant met à profit l'indication H A, dont il vient +d'être question: il donne à ses cadrans une disposition identique à +celle que vous avez adoptée; il cherche successivement sur le cadran +extérieur toutes les lettres qui répondent sur le cadran intérieur à +chacune de celles qu'il trouve dans votre missive, et il arrive ainsi +sans difficulté à traduire la dépêche qu'il a reçue. + + +§ X. + + De l'emploi des signes astronomiques. + +Les signes astronomiques, c'est-à-dire ceux dont on fait usage pour +désigner les planètes et les diverses parties du zodiaque ont été +plusieurs fois mis en usage comme dans la Cryptographie. Supposé que +chaque lettre soit représentée par un de ces signes, il faudra +beaucoup de temps et de peine, pour écrire une dépêche en suivant une +pareille méthode, et le secret ne sera pas mieux caché. Un chiffre de +ce genre ne présente pas plus de difficulté que celui dans lequel +chaque lettre de l'alphabet est représentée par une autre lettre, _a_, +par exemple, étant remplacé par _d_, _b_ par _e_, _c_ par _f_, ainsi +de suite. + +On éprouve moins d'embarras à faire usage d'un chiffre, dans lequel +les signes astronomiques sont mêlés à des lettres empruntées aux +alphabets hébraïque, grec ou latin, ou bien à des chiffres numériques, +à des figures de mathématiques. Chacun de ces signes exprime une +lettre, une syllabe ou un mot. Cette méthode était du goût des anciens +auteurs; mais aujourd'hui elle ne trouve guère de partisans. Vigenère +se plaît à en fournir des exemples qu'il développe avec sa prolixité +habituelle. + +Voici, parmi les procédés de ce genre, le meilleur et le plus simple. +On partage l'alphabet en cinq parties ou plus; on place chacune de ces +sections dans un carré particulier, et on désigne chaque carré par un +signe astronomique convenu. Donnons-en un exemple. + + [=abcd [Gl.]=] [=efgh [Gl.]=] [=iklm [Gl.]=] + + [=nopq [Gl.]=] [=rstuz [Gl.]=] + +Il vaut mieux de ne pas laisser les lettres de l'alphabet rangées dans +l'ordre habituel. Lorsqu'on veut faire usage des tableaux ci-dessus, +il faut, pour exprimer chaque lettre, écrire le signe qui dénote le +carré, et indiquer la lettre qu'on a en vue par un numéro qui +correspond à la place qu'elle occupe. L'_e_ se trouvera donc +représenté par [Gl.]1, l'_m_ par [Gl.]4, l'_o_ par [Gl.]2, etc. Si +l'on veut transmettre l'avis que «l'armée a passé le Danube,» on +mettra: + + [Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]1 [Gl.]4 [Gl.]e [Gl.]e [Gl.]1 [Gl.]3 [Gl.]1 + [Gl.]2 [Gl.]2 [Gl.]1 [Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]4 [Gl.]1 + [Gl.]n [Gl.]4 [Gl.]2 [Gl.]1. + +Ce procédé est un peu long, puisque chaque lettre réclame remploi d'un +signe et d'un numéro; il ne présenterait pas de très-grandes +difficultés à un déchiffreur habile, s'il était mis en usage de la +manière que nous indiquons, mais il est aisé d'y ajouter des +complications qui en déguisent mieux le mystère. + + +§ XI. + + Signes de la mnémonique. + +L'idée d'appliquer à la Cryptographie les signes imaginés pour la +mnémonique ou l'art de la mémoire, s'est naturellement présentée à +quelques imaginations. Jean-Henri Dobel, dans son _Collegium +mnemonicum ou Révolutions d'un nouveau secret de l'art de la pensée_ +(en allemand, Hambourg, 1707, 4º), a travaillé en ce sens. Il désigne +par les numéros 1 à 23 chacune des lettres de l'alphabet; il traduit +ainsi en chiffres chaque phrase contenue dans la dépêche qu'on veut +rendre secrète. Enfin, il transforme ces chiffres en mots que donne sa +mnémonique chiffrée. Il écrit ces mots tout au long. Il arrive ainsi à +des séries de mots latins qui n'offrent aucun sens en apparence. + +Dobel représente, dans ses procédés de mnémonique, les chiffres, par +des consonnes; ainsi 1--b, p, w; 2--c, k, q, x; 3--f ou v; 4--g ou j; +5--l; 6--m; 7--n; 8--r; 9--s; 0--d ou t. Veut-il exprimer +mnémoniquement ces chiffres, il prend des mots latins dans lesquels se +rencontrent les consonnes qui correspondent aux chiffres en question. +C'est ainsi que le nombre 567 aura pour expression les lettres _l_ +_m_ _n_ et pour représenter ces lettres, il a recours aux mots: +_limen_, _lumen_, _lamina_, _columen_. + +Ce procédé exige beaucoup de temps, de peine et de papier. Une page +entière d'écriture chiffrée est nécessaire pour exprimer quelques +lignes de la dépêche qu'il s'agit de transmettre. Ces inconvénients +sont cause qu'on n'a peut-être jamais fait usage de cette méthode +mnémonique, qui est, d'ailleurs, il faut en convenir, une de celles +dont l'interprétation présenterait le plus de difficultés. + + +§ XII. + + Correspondance au moyen d'un jeu de cartes. + +Il faut avoir un jeu de cartes et disposer toutes les figures dans un +ordre quelconque dont on sera convenu avec son correspondant. On doit +également déterminer l'ordre du mélange qui doit se faire de ces +cartes. + +Ces deux choses ayant été réglées, vous écrivez, comme d'ordinaire, +votre lettre sur une feuille de papier, et, arrangeant ensuite le jeu +de cartes dans l'ordre dont vous êtes convenu, vous les mêlez et vous +tracez sur chacune d'elles, en commençant par la première qui se +trouve alors dessus le jeu, successivement toutes les lettres qui +composent ce qui a été écrit sur le papier; lorsque vous avez placé +une lettre sur chacune de ces cartes, vous les mêlez de nouveau, +toujours dans le même ordre et sans y rien changer, et vous continuez +de placer de même toutes les lettres qui suivent; vous réitérez cette +opération jusqu'à ce que vous ayez transcrit toutes les lettres qui +composent ce que vous voulez mander. Ayez l'attention de mettre un +point après chacune des lettres qui terminent un mot, afin d'indiquer +la séparation de tous les mots. + +Supposons qu'on soit convenu de se servir d'un jeu de piquet de +trente-deux cartes, disposé dans l'ordre qui suit, et de mêler ce jeu, +en mettant alternativement à chaque mélange trois cartes au-dessus des +trois premières et trois au-dessous. Le jeu étant remis dans son +premier état, chaque carte sera chargée des lettres ci-après. + +On suppose que la lettre chiffrée contient la phrase suivante: + +«Je connais trop, monsieur, l'intérêt que vous prenez à tout ce qui +peut augmenter ma félicité, pour retarder plus longtemps à vous +confier le dessein que j'ai formé de m'unir par les liens les plus +sacrés à la famille de...» + + ORDRE DES CARTES LETTRES DE LA PHRASE + convenu ci-dessus, + + entre ceux qui s'écrivent. dans l'ordre où elles doivent + se trouver + sur chacune des cartes. + + _Mélange_, 1 2 3 4 5 6 + as de pique, n r t j l e + dix de carreau, s e a n u r + huit de coeur, i n r q s e + roi de pique, p p a n n é + neuf de trèfle, m e f f s s + sept de carreau, o u e i l a + neuf de carreau, e t s t t l + as de trèfle, u a l e e a + valet de coeur, r u v m s f + sept de pique, t e i s n a + dix de trèfle, r s t c l m + dix de coeur, o a. e. o r. i + dame de pique, l u p s m. l + huit de carreau, i s. o s e. l + huit de trèfle, n p u o d e. + sept de coeur, v q p a f d + dame de trèfle, t u l e. o e. + neuf de pique, s. i. u j r. etc. + roi de coeur, t g e e e. + dame de carreau, e m r. r. m + huit de pique, r e m l u + valet de trèfle, o t d p. p + sept de trèfle, n o e s. a + as de coeur, n a r. a. r. + neuf de coeur, c e. r. v l + as de carreau, s o r o j + valet de pique, t. o e u e + dix de pique, J. t. l e. e + roi de carreau, e c i d s + dame de coeur, c e. c e p + roi de trèfle, q n n a s + valet de carreau, n t g y. a + +Toutes les lettres qui composent les mots de la dépêche qu'on veut +chiffrer ayant été séparément transcrites sur ces trente-deux cartes, +comme il vient d'être indiqué, vous mêlerez indistinctement ce jeu de +cartes, et vous l'enverrez à votre correspondant. + + +Manière de lire. + +Celui qui reçoit ce jeu de cartes le dispose d'abord (eu égard à la +figure des cartes) dans l'ordre qui a été convenu; il en fait un +premier mélange, et transcrit successivement et de suite toutes les +lettres qui se trouvent les premières en tête de chacune de ces +trente-deux cartes, en ayant bien attention de ne pas les déranger de +leur ordre; après quoi, il les mêle de nouveau et recommence cette +même opération jusqu'à ce que toutes les lettres soient transcrites: +ces lettres forment naturellement le discours contenu dans la dépêche +en chiffres. + +Une précaution qui n'est pas à dédaigner consiste à écrire en encre +sympathique les caractères tracés sur ces cartes: si elles viennent à +tomber entre des mains indiscrètes, rien n'indique l'existence du +secret qui leur a été confié. + + +§ XIII. + + De l'emploi des lettres nulles, afin de cacher le sens d'une + dépêche. + +On écrit _en clair_ la dépêche qu'on veut transmettre, mais on y mêle +des mots et des syllabes de façon à obtenir une suite de mots +étrangers n'appartenant à aucune langue et qui ne présentent aucun +sens. On partage les mots composés de plusieurs syllabes, et d'un mot +on en fait plusieurs, en ajoutant des lettres que le déchiffreur +regarde comme _nulles_. + +Voici un passage emprunté à la _Germanie_ de Tacite et écrit d'après +un pareil système. + +Dans la première ligne, les trois premiers mots: _Lampsi deso saleu_, +et le dernier: _nous_, sont nuls. + +Dans chacune des lignes suivantes, le premier et le dernier mot le +sont également. + +Dans chacun des autres mots placés dans ces diverses lignes, la +première et la dernière lettre sont nulles. Il va sans dire que le +choix des syllabes et des lettres affectées de nullité est +parfaitement indifférent. + +Ceci posé, on peut écrire la phrase suivante. Nous mettons en +italique, pour plus de clarté, les lettres qu'il faut conserver; mais, +dans la dépêche chiffrée, rien ne doit distinguer ce qui est valable +et ce qui est ajouté. + +Lampsi deso saleu e_rege_su s_ex_a a_nobi_o nous futher c_litate_s +u_duces_n t_ex_t s_uirtute_y ai ma t_sumunt_a. o_nec_t g_regi_o +a_bus_o s_infini_e + +et + +yes a_ta_s s_aut_a a_libe_i st_ra_t s_potes_o e_tas_i, + +par + +la s_et_a s_duce_si sexema oplos s_potius_i sind mio s_quam_e s_impe_t +st_rio_p a_si_o o_promptui_m que + +to e_si_t e_conspi_l a_cui_z. o_si_m s_ante_r s_asi_s do le s_em_o +s_agunt_u s_admi_o e_ratio_x a_ne_s s_prae_t y + +allos o_sunt_y dorche. + +Le passage de Tacite se trouve ainsi très-clairement énoncé: + +_Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus infinita +aut libera potestas, et duces potius quam imperio si promptui, si +conspicui, si ante aciem agunt, admiratione præsunt._ + +Comme il serait fort long d'écrire en tête et à la fin de chaque ligne +un grand nombre de mots _nuls_, on simplifie de diverses manières le +système que nous venons d'indiquer. + +On entremêle, aux mots de l'avis qu'on veut transmettre, des lettres +prises au hasard, de façon, par exemple, que chaque lettre vraie est +précédée de deux lettres fausses. Pour écrire _nemo est domi_ +(personne n'est à la maison), vous mettrez: + + ex_n_pt_e_rk_m_bd_o_ vn_e_cs_s_mj_t_ lb_d_ku_o_ph_m_cu_i_. + +Ou bien on mêle aux mots certaines syllabes qui n'ont aucun sens. Pour +dire: _Pater meus non est domi_, vous mettrez: _Pa_ba_t_eb_er_ +_me_beub_us_ _no_bo_n_ eb_est_ _do_lo_mi_bi. _Fababribicabatober_ +voudra dire: _Fabricator_. + +Un procédé du même genre consiste à renverser les mots de l'avis à +transmettre, c'est-à-dire à les inscrire de droite à gauche, en +mettant au commencement et à la fin de chacun deux lettres qui ne +signifient rien; d'après cette méthode, pour écrire: «l'armée est +battue,» on pourra mettre: nb_eemral_xd ve_tse_jb iq_euttab_kf. + +Tout ceci, on le comprend de reste, est susceptible de modifications +très-nombreuses; mais il faut reconnaître également qu'un déchiffreur, +ayant de l'expérience et bien versé dans les mystères de la +Cryptographie, n'aurait pas beaucoup de peine pour découvrir les +secrets cachés sous un pareil voile. + + +§ XIV. + + De la stéganométrographie. + +Ce procédé est décrit en détail dans un ouvrage publié par Mathias +Uken, en 1751. Donnons une idée de ce chiffre, qu'on peut regarder à +juste titre comme un de ceux dont il serait le plus difficile de +trouver la clef. + +Vous écrivez en caractères ordinaires l'avis que vous voulez +transmettre en secret, et vous placez sous chaque lettre un chiffre, +en ayant soin de faire suivre les numéros dans l'ordre habituel. + +Supposons que vous voulez mander la nouvelle de la mort de l'empereur +d'Allemagne, nouvelle que vous exprimez en latin. + + HERI OBIIT + 1234 56789 + + C A R O L U S A U G U S T U S + 10. 11. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. + + I M P E R A T O R + 25. 26. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33 + +Vous vous êtes muni d'un certain nombre de tableaux numérotés; chacun +d'eux porte les vingt-quatre lettres de l'alphabet, de A à Z, et, à +côté de chaque lettre se trouve inscrit la moitié d'un vers pentamètre +ou hexamètre. Les tableaux pairs contiennent les premiers hémistiches, +les tableaux impairs les seconds; de sorte qu'en réunissant les +tableaux 1 et 2, 3 et 4, 5 et 6, on obtient les vers entiers. En voici +un exemple: + + _Tableau_ 1. + + a Ne mora te teneat + + b Ne cunctare precor + + h Ne dedigneris + + + _Tableau_ 2. + + a chartæ perfringere gemmam. + + b sua vincula demere chartæ. + + e peregrinam evolvere hartam. + + + _Tableau_ 3. + + r A tibi dilectis + + + _Tableau_ 4. + + i credi venere plagis. + + + _Tableau_ 5. + + o Non tibi damniferos + + + _Tableau_ 6. + + b depinget epistola casus. + + + _Tableau_ 7. + + i Lætitias mentis + + + _Tableau_ 8. + + i demat ut illa. + +Cherchez dans le premier tableau l'hémistiche qui correspond à la +lettre H et dans le second celui qui est placé à côté de la lettre E; +voyez dans le troisième tableau quelle moitié de vers correspond à la +lettre R, et, dans le quatrième, examinez ce que vous donne I. En +écrivant à la place de chaque lettre l'hémistiche qui lui correspond, +vous exprimerez le mot _Heri_ de la manière suivante: + + Ne dedigneris peregrinam evolvere chartam, + A tibi dilectis, credi venire plagis. + +En suivant ce même procédé, vous compléterez facilement votre +dépêche. + +Il convient de se servir d'un assez grand nombre de tableaux, afin de +ne pas se trouver dans le cas de répéter les mêmes vers, si la dépêche +est un peu longue. Uken a pris la peine de dresser quarante-quatre +tableaux qui contiennent 656 hémistiches et qui offrent ainsi le moyen +de chiffrer un avis composé de ce nombre de lettres. + +Le déchiffrement est facile pour votre correspondant. Il prend ses +tableaux, lesquels doivent, cela va sans dire, présenter la +reproduction textuelle des vôtres; il cherche quelle est la lettre qui +correspond à chaque hémistiche, et, en écrivant successivement ces +lettres, il est promptement au fait de ce que vous lui demandez. + +On voit que la stéganométrographie est pour les non initiés une énigme +dont le mot est introuvable; mais elle a l'inconvénient de prendre +beaucoup de temps et d'exiger des écritures considérables, puisque +chaque lettre de l'avis à transmettre se trouve, dans la dépêche +chiffrée, exprimée par plusieurs mots. + + +§ XV. + + Chiffre formé par un système de lettres et de points. + +J. H. à Sunde, dans sa _Steganologia_, indique un chiffre assez +ingénieux, qui consiste dans l'emploi combiné des lettres et des +points. Les lettres sont réunies deux à deux, et, au-dessous de chaque +groupe, on place un système variable de points. La chose se dispose de +la sorte: + + ae io ub cd fg hk lm np qr st vy xz + [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] + +Au lieu de la lettre _a_ dans la dépêche à chiffrer, on place _e_ avec +un point devant; au lieu de l'_e_ on écrit _a_, en plaçant cette fois +le point après; au lieu du _d_ on écrit un _c_, que précèdent quatre +points disposés en carré; ainsi de suite. De cette façon, le mot +_amen_ se trouve exprimé par les lettres et les points qui suivent: + +el [Pt.] a. [Pt.] p + +et le mot _Rhin_ se chiffre de la sorte: + +q [Pts.] [Pt.] h. o [Pt.] p + + +§ XVI. + + De la substitution des lettres les unes aux autres, d'après un + système compliqué. + +Il est un système de cryptographie qui consiste simplement à remplacer +les lettres de la dépêche par d'autres lettres rangées d'après un +ordre convenu. L'opération est longue, mais on obtient ainsi la +presque certitude d'échapper aux investigations, car le grand nombre +de combinaisons dont un pareil procédé est susceptible rend la +découverte de ce secret extrêmement difficile. + +Supposons qu'on se soit mis d'accord pour ranger les chiffres 1 à 10 +dans l'ordre suivant: + + 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 + 4. 7. 2. 9. 1. 10. 5. 3. 6. 8. + +il faut alors que la première lettre de la vraie dépêche soit, dans +l'écrit chiffré, remplacée par la quatrième lettre de cette même +dépêche; la seconde, par la septième; la troisième, par la seconde; la +quatrième, par la neuvième; ainsi de suite. + +On range par décade ou dizaine les mots de la dépêche à chiffrer. + +Supposons qu'on veuille mander: + +«Le roi de Hanovre est très-malade, et il ne peut vivre longtemps.» + +On raisonnera de la sorte: + +La première lettre de la dépêche, _l_, correspond à la quatrième, _o_; +la seconde, _e_, à la septième, _h_; la troisième, _r_, à la seconde, +_e_; la quatrième, _o_, à la neuvième, _n_, etc. On écrira en +conséquence les lettres qui forment successivement la dépêche +chiffrée. + +À la seconde dizaine, on procède de même; la correspondance des +lettres se trouve toute nouvelle. + +Voici comment les vingt premières lettres de la phrase prise pour +exemple se trouveraient chiffrées: + + ohenloirdaetrevsstre + +Il importe de ne placer aucun point, aucun signe, qui indique la +séparation des mots ou la fin des dizaines; on peut très-bien, +d'ailleurs, au lieu de se borner à opérer sur dix lettres, étendre à +vingt ou à trente lettres ce système de remplacement. On peut aussi, à +chaque division nouvelle, employer pour les chiffres un ordre +différent, sur lequel on se sera mis d'accord. De cette manière, on +rendra le problème plus que jamais insoluble pour les non initiés; +mais il faut reconnaître que cette méthode prend du temps, et qu'à +moins d'une attention fort soutenue on est exposé, en chiffrant de la +sorte, à commettre bien des erreurs. + + +§ XVII. + + Chiffre inventé par Hermann. + +Un professeur allemand, Hermann, se vanta, en 1752, d'avoir inventé un +chiffre absolument indéchiffrable; il mit tous les mathématiciens de +l'Europe et toutes les sociétés savantes au défi d'en découvrir la +clef. Un réfugié français, Beguelin, fut assez habile ou assez bien +inspiré pour la trouver dans l'espace de huit jours, et il publia les +détails de sa découverte dans les _Mémoires de l'Académie de Berlin_, +1758. + +Le chiffre d'Hermann se compose de 25 caractères différents et des +neuf chiffres de l'arithmétique, de 1 à 9. À chacun de ces caractères +répond immédiatement au-dessous une lettre de l'alphabet, et chaque +mot est séparé du suivant par un point. Plusieurs de ces caractères en +ont un autre immédiatement au-dessus d'eux, et ces caractères +supérieurs sont en partie les mêmes que les inférieurs; quelques +autres signes, qui ne consistent qu'en points ou en simples lignes, +paraissent affectés à la rangée supérieure et ne se rencontrent nulle +part dans l'inférieure. + +Après bien des tâtonnements et des vérifications, Beguelin reconnut +que le chiffre sur lequel il opérait était soumis à trois lois +particulières: + +1º Tout caractère initial inférieur dont la valeur est au-dessus de 9 +conserve sa valeur constante; + +2º Tout caractère initial inférieur dont la valeur affirmative est +au-dessous de 10 vaut, dans cette place, le double de sa valeur +ordinaire. + +3º Tout caractère initial inférieur dont la valeur négative est +au-dessous de 10 vaut, dans cette place, le double de sa valeur +ordinaire; plus une unité. + +Diverses lois particulières découlaient de ces lois générales: + +4º Le caractère supérieur initial conserve toujours sa valeur +ordinaire; + +5º Le caractère supérieur ne sert qu'à déterminer par sa valeur la +lettre placée immédiatement au-dessous et nullement celle qui suivra à +droite, à moins que le caractère inférieur ne soit zéro; + +6º Lorsqu'au milieu d'un mot il y a un signe ou un caractère +supérieur, ne fût-ce qu'un point, comme on a alors déjà deux valeurs +requises pour déterminer la lettre, on ne joint pas celle du caractère +qui précède à gauche; + +7º Un point placé sur un caractère qui n'est pas un chiffre +arithmétique augmente toujours sa valeur d'une unité; + +8º Un point placé dans la figure d'un tel caractère le rend +simplement négatif, sans rien ajouter ni diminuer à sa valeur; + +9º Une valeur négative ou soustractive n'est telle que relativement au +caractère qui précède; toute valeur est affirmative ou additive par +rapport au caractère suivant. De là vient que l'initiale inférieure +est toujours affirmative, quoique le caractère soit négatif; + +10º Comme les lettres répondent à des nombres affirmatifs, la +différence entre deux caractères, dont l'un est négatif, est toujours +censée affirmative, quoique la valeur du caractère négatif soit la +plus grande; + +11º Lorsque le caractère à gauche est zéro, il faut ajouter la valeur +du caractère qui précède le zéro. + +Tout cela était assez ingénieux, mais l'accumulation de ces lois rend +un pareil chiffre d'un usage bien peu commode. Il y a de la bizarrerie +dans la détermination de la valeur des lettres alphabétiques; et la +multiplicité des règles, jointe aux divers usages d'un même signe, +donnerait certainement lieu dans la pratique à bien des fautes +d'inadvertance. + +Hermann eut tort d'annoncer son invention d'une manière emphatique; il +n'est guère de chiffre dont on ne puisse venir à bout, dès que l'on en +connaît la langue et que les mots sont distingués; à plus forte raison +laissent-ils échapper leur secret lorsqu'on n'a pas eu le soin +d'éviter le retour des mêmes signes pour exprimer la même lettre. Le +chiffre du professeur allemand roulait sur des valeurs numéraires; il +ne devait donc y entrer aucun chiffre arabe, ou du moins ceux-ci ne +devaient pas y conserver leur valeur connue. + +Donnons maintenant un exemple de la façon dont se présentait le +chiffre en question; la phrase en langue allemande qu'Hermann avait +déguisée au moyen de sa méthode signifie dans une traduction mot à +mot et interlinéaire: «La orientale science, au lieu des lettres, avec +nombres et caractères, d'écrire.» + +_Die orientalische Wissenschaft, anstatt der Buchstaben, mit Zahl und +Caractern zu schreiben._ + +[Illustration: Planche de signes.] + +[Note 5: Voir la planche IX, à la fin du volume de l'Histoire de +l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin en 1758.] + +Il n'a jamais été fait usage de ce chiffre, et il est demeuré dans le +domaine des théories imaginées à plaisir. En le perfectionnant, en +évitant les erreurs qu'avait commises Hermann et qui mirent +l'interprète sur la voie de sa découverte, on pourrait encore obtenir, +sinon un chiffre radicalement inexpugnable (le mot _impossible_ ne +doit pas être admis en cryptographie), du moins on en aurait un qui +présenterait les difficultés les plus formidables; mais une pareille +méthode resterait toujours un simple objet de curiosité, car elle +serait trop compliquée pour que la diplomatie en fît usage. + + +§ XVIII. + + De l'emploi des notes de musique. + +Ce système de cryptographie repose sur le même principe que celui +dont la description se trouve dans la IXe section de ce chapitre. Vous +décrivez sur un carré de carton un cadran divisé en vingt-quatre +parties égales, et dans chacune d'elles vous transcrivez une des +lettres de l'alphabet. Un autre cadran mobile, sur un point central et +concentrique au premier, est divisé de même en un pareil nombre de +parties égales. Il est réglé circulairement, comme un papier de +musique. Vous marquez, dans chacune de ces divisions, des notes du +musique différentes les unes des autres. Vous n'oublierez pas de +tracer les trois clefs de la musique dans l'intérieur du cadran, et +autour de ses divisions les divers chiffres dont les compositeurs font +usage pour exprimer les divers temps ou mesures. + +Vous fixez une des divisions quelconques du cadran extérieur, de +manière qu'elle se trouve vis-à-vis de celle du cadran intérieur: +chaque lettre du premier cadran répond à une note placée sur le +second. + +Prenez ensuite une feuille de papier réglé tel que celui dont on fait +usage pour noter la musique; et, après avoir disposé vos deux cadrans, +placez, en tête de la première ligne de votre dépêche, celle des trois +clefs qui correspond aux mesures indiquées; ceci sert de règle à votre +correspondant, afin qu'il dispose de la même façon, avant +d'entreprendre le déchiffrement, le cadran qu'il a devant lui. +Transcrivez sur le papier réglé la note qui, sur le cadran intérieur, +répond aux lettres dont sont composés les mots de l'avis qu'il s'agit +de transmettre. Votre correspondant, instruit, par la clef de la +musique et par le chiffre qui désigne la mesure, de l'arrangement +qu'il doit donner à ses cadrans, substituera, en place de chaque note, +la consonne ou voyelle qui lui correspond. + +En changeant de clef à plusieurs reprises, on rend le déchiffrement +plus difficile pour les personnes qui n'ont pas le cadran +cryptographique. Changer de clef, c'est disposer le cadran de façon +qu'une des trois clefs de la musique réponde à un temps ou mouvement +différent; ce qui peut s'effectuer à plusieurs reprises dans la même +lettre et ce qu'on indique de la manière ci-dessus signalée. + + + + +CHAPITRE IV. + +DES DIVERSES SORTES D'ÉCRITURE ET DES DIFFÉRENTS LANGAGES DE +CONVENTION QUI SE RATTACHENT À LA CORRESPONDANCE OCCULTE. + + +§ Ier. + + Okygraphie. + +M. H. Blanc, sous-chef du bureau de l'instruction publique à la +préfecture de la Seine, a proposé une écriture chiffrée de son +invention, dans un livre intitulé: + +_Okygraphie, ou l'art de fixer par écrit tous les sons de la parole +avec autant de facilité, de promptitude et de clarté que la bouche +les exprime. Nouvelle méthode applicable à tous les idiomes, +présentant des moyens aussi vastes, aussi sûrs que nouveaux +d'entretenir une correspondance secrète dont les chiffres seront +absolument indéchiffrables._ Paris, 1802, _in_-12. + +Les signes qu'emploie cette méthode sont beaucoup plus simples que +ceux de l'alphabet ordinaire. Ils se réduisent à trois: _i_, _c_, +[Signe]. On les écrit sur du papier réglé dans le genre de celui qui +sert à la musique, mais avec la différence que les lignes rangées à +côté les unes des autres sont au nombre de quatre seulement. Les trois +signes indiquent leur signification, de même que les notes de musique, +d'après la position qui leur est assignée sur les lignes, et, pour +chaque signe, cette position peut se combiner de huit manières +différentes. On obtient ainsi les vingt-quatre lettres de l'alphabet, +qu'on simplifie d'ailleurs en écrivant les mots tels qu'ils se +prononcent. + +En combinant les signes de l'Okygraphie, en se mettant d'accord à +l'avance sur le sens qu'il faut attacher à chacun d'eux placé de telle +ou telle manière, en ayant recours aux non-valeurs et aux divers +stratagèmes bien connus des cryptographes, on peut arriver sans peine +à former un chiffre dont le mystère restera complétement impénétrable. +M. Blanc donne, par exemple, huit alphabets divers qu'il a formés +selon sa méthode, laquelle est susceptible d'en fournir une quantité +infinie. + +L'attention de M. de Talleyrand, alors ministre des affaires +étrangères, fut appelée sur l'avantage qu'offrirait l'Okygraphie pour +la correspondance secrète des ambassades; M. Blanc nous fait savoir +qu'il reçut une lettre très-flatteuse signée de Son Excellence; cette +lettre rendait justice au mérite de l'Okygraphie, mais elle ajoutait +que, dans les bureaux et dans les légations, on était habitué, de +longue date, à des méthodes qui paraissaient satisfaisantes, et qu'il +n'y avait guère moyen d'y introduire l'emploi de procédés tout +nouveaux. + + +§ II. + + Pasigraphie. + +Ce mot se compose de deux mots grecs, [Grec: pasi], _à tous_, [Grec: +graphô], _j'écris_. Écrire même à ceux dont on ignore la langue, au +moyen d'une écriture qui soit l'image de la pensée que chacun rend par +différentes syllabes, c'est ce qu'on nomme _Pasigraphie_. + +Deux personnes, appartenant à deux pays différents et à deux langues +différentes, ne savent chacune que leur idiome; elles apprennent à le +pasigraphier; dès lors, ce que l'une écrit dans sa langue, l'autre +l'entend dans la sienne. Adaptez cette méthode à plusieurs langues, le +même écrit, le même imprimé sera lu en autant de langues, comme les +chiffres de l'arithmétique, les signes de la chimie et les notes de la +musique sont également intelligibles pour tout le monde, de Cadix à +Stockholm, de Boston à Calcutta. + +M. de Maimieux est un des auteurs qui se sont le plus occupés de +Pasigraphie; dans le procédé qu'il emploie, il fait usage de douze +caractères; nous les reproduisons ici: + + [Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.][Gl.]. + +Il serait très-long et d'un faible intérêt d'expliquer ici comment, +grâce à l'emploi de ces signes, il y aurait moyen de créer une +écriture universelle qui serait entendue de tous les peuples. M. de +Maimieux exprime lui-même en ces termes l'idée qui sert de base à sa +méthode. + +«Le principal fondement de l'art pasigraphique est dans le moyen de +substituer le signe de la place des mots aux syllabes dont toutes les +langues composent leurs mots. Ces syllabes diffèrent d'un idiome à +l'autre, par l'effet de conventions locales qu'un étranger ne peut +connaître qu'après beaucoup d'études et un long usage. Chaque mot +présente des particularités qu'il faut savoir pour bien posséder une +langue, soumise, d'ailleurs, à des règles très-nombreuses, peu fixes, +souvent contradictoires et noyées dans un océan d'exceptions. La place +du mot pasigraphié demeurant la même pour tous les peuples, ceux-ci +s'entendent facilement, puisque les signes de la place du mot, devenus +le corps du mot, restent les mêmes, de quelques lettres que soit formé +le mot placé dans la ligne, si d'ailleurs la méthode est réduite à +douze signes qui n'éprouvent aucune exception.» + +Les signes de la Pasigraphie peuvent être employés dans l'écriture en +chiffres. Parmi les écrivains qui se sont occupés du problème de la +langue universelle, les uns, comme M. de Maimieux, ne font usage que +d'un petit nombre de caractères; d'autres (Becker, notamment, dans sa +_Notitia linguæ universalis_) ont recours à une foule de signes qui +rappellent un peu les notes tironiennes et qui se composent de lignes +droites ou courbes, combinées de diverses manières et de façon que +chaque signe exprime un mot et une idée. L'emploi d'un pareil système +serait évidemment entouré de difficultés multipliées; l'application à +la Cryptographie de signes aussi peu connus n'offrirait que de bien +minces avantages; aussi, dans la pratique, n'a-t-on jamais songé à y +recourir. + + +§ III. + + Hiéroglyphes. + +Nous ne saurions oublier ici divers symboles, dont l'antiquité fit +usage, afin d'énoncer des préceptes, des leçons, des faits qui +demeuraient lettre close pour le vulgaire et dont l'érudition moderne +s'efforce de retrouver la clef perdue depuis bien des siècles. + +Parmi les différents systèmes d'écriture mis en usage dans le but +d'exprimer ces idées qui restaient un mystère pour les non initiés, +les fameux hiéroglyphes de l'ancienne Égypte tiennent le premier rang. + +Diodore de Sicile, au livre III de sa _Bibliothèque historique_, parle +des caractères hiéroglyphiques employés par les Égyptiens. Après avoir +dit que ces caractères offrent à nos yeux des animaux de tout genre, +des parties du corps humain, des ustensiles, des instruments, +principalement ceux dont font usage les artisans, il expose dans les +termes suivants les motifs qui leur ont fait donner ces formes: «Ce +n'est point, en effet, par l'assemblage des syllabes que chez eux +l'écriture exprime le discours, mais c'est au moyen de la figure des +objets retracés et par une interprétation métaphorique basée sur +l'exercice de la mémoire.» + +Le témoignage de cet historien grec est confirmé par celui d'un +historien latin: Ammien Marcellin constate que, «chez les anciens +Égyptiens, chaque lettre représentait un mot et quelquefois même une +phrase entière.» + +Vers la fin du second siècle, saint Clément d'Alexandrie, parlant des +voiles mystérieux dont on s'est plu souvent à entourer la science pour +n'en permettre l'abord qu'aux initiés, observe qu'on ne pouvait +atteindre que par des degrés successifs le terme le plus élevé de +l'instruction, qui était la science des hiéroglyphes. + +Trois sortes d'écritures ont été connues des anciens Égyptiens. Les +hiéroglyphes, qui représentent fidèlement des objets de la nature et +des produits de l'art, ont été regardés comme symboliques; Champollion +a fini par ne plus voir, dans ces signes, que des caractères +idéographiques; et, sans entrer ici dans une discussion qui aurait le +double tort d'être très-longue et de nous éloigner beaucoup du sujet +que nous avons en vue, nous ferons remarquer que, quel que soit +l'éclat des ingénieuses découvertes du savant illustre que nous venons +de nommer, les théories qu'il a formulées soulèvent encore, hors de la +France surtout, de vives objections de la part d'érudits fort +distingués. + +L'écriture _hiératique_ ou sacerdotale est regardée comme une +tachygraphie des hiéroglyphes, et les signes vulgaires ou +_démotiques_, comme une abréviation des hiératiques. + +La fameuse inscription de Thèbes, la seule dont l'explication soit +parvenue jusqu'à nous, exprimait, par les hiéroglyphes d'un enfant, +d'un vieillard, d'un vautour, d'un poisson, d'un hippopotame, la +sentence suivante: «Vous qui naissez et qui devez mourir, sachez que +l'Éternel déteste l'impureté.» + +Voici en quels termes M. Champollion Figeac, le frère du célèbre +créateur des études égyptiennes, résume les notions les plus +généralement reçues au sujet des hiéroglyphes: «L'écriture +hiéroglyphique, proprement dite, se compose de signes représentant des +objets du monde physique, animaux, plantes, arbres, figures de +géométrie, etc.; le tracé est parfois simplement linéaire; quelquefois +il est entièrement terminé et même colorié. Le nombre de ces signes +est d'environ huit cents. + +«L'écriture hiératique est une véritable _tachygraphie_ de la +précédente. Comme les signes hiéroglyphiques ne pouvaient être +convenablement tracés que par des personnes exercées dans l'art du +dessin, on créa un système d'écriture abrégée dont les signes étaient +d'une exécution facile, système qui n'eut d'ailleurs rien +d'arbitraire. Chaque signe hiératique fut un abrégé du signe +hiéroglyphique; au lieu de la figure entière du lion couché, par +exemple, on traça l'esquisse d'une partie de son corps, et cet abrégé +du lion conserva, dans l'écriture, la même valeur que la figure +entière.» + +Dans des pays très-éloignés des rives du Nil, on trouve une écriture +hiéroglyphique, qui offre, à certains égards, des analogies +remarquables avec les procédés des Égyptiens. Les Mexicains, avant la +conquête des Espagnols, avaient également recours à des figures +d'hommes, d'animaux, etc., pour énoncer leurs idées. + +Les noms des villes de Meacuilxochitl, Quauhtinchan et Tchuilojocan +signifient _cinq fleurs_, _maison de l'aigle_ et _lieu des miroirs_. +Pour indiquer ces trois villes, on peignait une fleur placée sur cinq +points, une maison de laquelle sortait la tête d'un aigle, et un +miroir d'obsidienne. + +Divers manuscrits hiéroglyphiques mexicains ont échappé à la +destruction, et ils figurent parmi les objets les plus précieux que +possèdent les grandes bibliothèques de l'Europe. M. de Humboldt en a +copié quelques pages dans son bel ouvrage intitulé: _Vue des +Cordillères_ (Paris, 1819, 2 vol. in-8º). Une magnifique publication +spéciale, faite aux frais d'un riche Anglais, a reproduit tout ce qui +subsiste en ce genre. Voir les _Antiquities of Mexico comprising +fac-similes of ancient mexican paintings and hieroglyphics, by lord +Kingsborough_ (London, 1831, 9 vol. in-fol.). Cet ouvrage a coûté à +son auteur plus de 25,000 livres sterling (un million). Il en est +rendu compte dans le _Bulletin des Sciences historiques_, publié par +M. de Férussac, t. XVII, p. 63, et dans la _Revue encyclopédique_, t. +XLIX, p. 148. + +Ce n'était pas, d'ailleurs, au Mexique seulement, qu'on avait recours +à pareilles images. + +Les indigènes de la Virginie avaient des peintures appelées +_Sagkokok_, qui représentaient, par des caractères symboliques, les +événements qui s'étaient accomplis dans l'espace de soixante ans; +c'étaient de grandes roues divisées en soixante rayons ou en autant de +parties égales. Lederer (_Journal des Savants_, 1681, p. 75) rapporte +avoir vu dans le village de Pommacomck un de ces cycles +hiéroglyphiques, dans lequel l'époque de l'arrivée des blancs sur les +côtes de la Virginie était marquée par la figure d'un cygne vomissant +du feu, pour indiquer à la fois la valeur des Européens, leur arrivée +par eau et le mal que leurs armes à feu avaient fait aux hommes +rouges. + + +§ IV. + + Langage au moyen des gestes. + +Le langage au moyen des gestes peut être regardé comme formant l'une +des branches de la Cryptographie; il permet à celui qui l'emploie de +faire connaître ses idées d'une manière qui échappe aux personnes qui +ne sont pas au fait de pareils secrets. Les anciens connaissaient cet +art. Un écrivain grec, Nicolas de Smyrne, a laissé un petit traité, +intitulé: _De numerorum notatione per gestum digitorum_ (Paris, 1614, +in-8º); cet opuscule est devenu très-rare, mais il a été réimprimé +dans des recueils publiés par Possin et par Fabricius, et plus +récemment dans les _Eclogæ physicæ_ de Schneider. Les Romains +portèrent au plus haut degré les ressources de la pantomime, et l'on +trouve, chez Pétrone, l'expression de _manus loquaces_. + +Au huitième siècle, Bède le Vénérable, célèbre religieux anglais que +l'estime publique a placé presque au rang des Pères de l'Église, +écrivit un traité _De loquela per gestum digitorum_, traité qui est +compris dans le volumineux recueil de ses oeuvres[6]. + +[Note 6: Tome 1er de l'édition de Cologne, 1688, 8 vol. in-folio. Bède +s'appuie sur l'autorité de Plutarque, de Pline, d'Apulée, de Juvénal, +pour prouver que l'art dont il s'occupe d'énoncer les règles était +connu des anciens.] + +Tous les lecteurs de Rabelais se rappellent de quelle façon Panurge +fit _quinault l'Angloys qui arguoyt par signes_. + +D'après un mémoire d'H. Dunbar, inséré dans les Actes de la _Société +philosophique de l'Amérique du Nord_, il se rencontre, parmi les +nombreuses tribus indiennes répandues le long du Mississipi, des +individus qui savent tirer un parti admirable des ressources de la +pantomime pour exprimer leurs idées. Malgré la diversité des langues +en usage chez ces peuplades belliqueuses, ils n'ont jamais besoin +d'interprètes, et ils réussissent toujours à se faire comprendre sans +avoir à prononcer un seul mot, tant leurs gestes, exécutés d'après un +système universellement adopté, sont pleins d'énergie, de netteté et +d'à-propos. + +Nous sortirions des limites de notre sujet, si nous parlions ici du +langage manuel en usage parmi les sourds-muets. Nous nous contenterons +de mentionner un alphabet qu'on peut appeler _alphabet facial_. + +M. Bertin, dans son _Système universel et complet de sténographie_ +(Paris, an XII), fait connaître un alphabet de son invention, d'après +lequel la position des doigts sur le visage sert à transmettre tout +ce qu'on veut faire savoir. Il laisse de côté les voyelles isolées _o_ +et _u_, et il exprime par un même signe les lettres telles que _g_ et +_j_, _q_ et _k_, qui donnent des sons à peu près identiques. + + _Lettres_. _Traits physionomiques_. + + b Doigt placé diagonalement sous l'oeil droit et en + regard du nez. + + d » sur le coin droit de la bouche. + + FV » sur le coin gauche. + + GJ » sur la joue gauche. + + h » au sommet de la tête. + + KQ » sur la lèvre supérieure. + + l » placé diagonalement sur l'oeil gauche. + + m » sur la bouche. + + n » sur la lèvre inférieure. + + p » sur la fossette du menton. + + r Bouche ouverte. + + s Doigt couché horizontalement sur l'intervalle des + lèvres. + + t » sur le nez. + + x » au cou. + + y » à l'intervalle des sourcils. + + on » au front. + + ou » perpendiculairement sous l'oreille droite. + + oui Doigt horizontalement près de l'oreille gauche. + + au » à l'aile droite du nez. + + eu » au sourcil droit. + + ai » à l'aile gauche du nez. + + a » au sourcil gauche. + + i » à la tempe droite. + + e » à la tempe gauche. + + le, la, les, » placé verticalement devant la figure. + + _nom d'homme_, main ouverte. + + _fin de mot_, doigt fermé. + + _fin de phrase_, main fermée. + + _numération sténographique_, emploi du pouce au + lieu du doigt. + +On emploie deux doigts à la fois pour exprimer une lettre qui se +répète. + +Si l'on veut aller plus vite, on emploie encore deux doigts à la fois, +en ayant soin de convenir que le pouce est la première, et l'index la +seconde. + +Vigenère a fait très-succinctement mention de cette méthode, lorsqu'il +dit un mot en passant de «l'entreparler tacitement par les doigts en +les élevant ou les plaquant sur la bouche ou sur l'un des yeux.» + + +§ V. + + Langage des fleurs. + +C'est dans les sérails que l'art ingénieux de correspondre avec des +fleurs a pris naissance; il fait partie des moeurs orientales. «Les +Chinois, dit un écrivain ingénieux, ont un alphabet composé +entièrement avec des plantes et des racines; on lit encore sur les +rochers de l'Égypte les anciennes conquêtes de ces peuples exprimées +avec des végétaux étrangers. Ce langage est donc aussi vieux que le +monde, mais il ne saurait vieillir, car chaque printemps en renouvelle +les caractères, et cependant la liberté de nos moeurs l'a relégué +parmi les amusements des harems. Les belles odalisques s'en servent +souvent pour se venger du tyran qui outrage et méprise leurs charmes; +une simple tige de muguet, jetée comme par hasard, va apprendre à un +jeune icoglan que la sultane favorite, fatiguée d'un amour tyrannique, +veut inspirer, veut partager un sentiment vif et sincère. Si on lui +renvoie une rose, c'est comme si on lui disait que la raison s'oppose +à ses projets, mais une tulipe au coeur noir et aux pétales enflammés +lui donne l'assurance que ses désirs sont compris et partagés; cette +ingénieuse correspondance, qui ne peut jamais ni trahir ni dévoiler un +secret, répand tout à coup la vie, le mouvement et l'intérêt dans ces +tristes lieux qu'habitent ordinairement l'indolence et l'ennui.» + +Dans un pareil langage, la rose signifie une jeune fille: blanche, +elle indique la constance en amour; jaune, elle exprime l'infidélité. + +Un oeillet veut dire un homme, et les couleurs diverses, les variétés +d'espèce de la fleur, caractérisent cet homme au physique comme au +moral. + +L'étoilée exprime l'idée de père ou de mère; si la fleur est rouge, +les parents sont indulgents et bons; si elle est violette, ils sont +rigoureux et sévères. L'hyacinthe veut dire: ami ou amie. + +Indiquons le sens attaché à d'autres fleurs: + + oreille-d'ours, soeur ou frère. + pensée, veuf ou veuve. + renoncule, soldat. + camomille, médecin. + tubéreuse, supérieur. + fleur d'oranger, richesse. + violette, patrie. + amarante, jour. + pavot, nuit. + cresson, promenade. + jasmin d'Espagne, visite. + marguerite, demande. + pied-d'alouette, voyage. + jasmin, jardin. + myrte, épouser. + romarin, pleurer, s'affliger. + anémone, se réjouir. + basilic, pleurer, s'affliger. + menthe, craindre. + muguet, innocent, bon. + lierre, éternel. + giroflée rouge, aujourd'hui. + » blanche, demain, l'avenir. + » violette, hier, jadis, le passé. + narcisse, je, moi. + ortie, fidèle. + géranium, navire, voyage par mer. + primevère, la mort. + +D'après les règles de cette langue ingénieuse, lorsqu'un jeune +habitant de Constantinople ou de Smyrne veut faire parvenir ce +message: + +«J'irai te rendre visite, chère amie, demain matin de bonne heure dans +le jardin, avec mon frère, homme de bien et distingué, qui t'aime, +belle jeune fille, et qui veut t'épouser.» + +Il envoie les fleurs suivantes avec des numéros d'ordre: Narcisse, +jasmin d'Espagne, réséda, hyacinthe bleue, giroflée blanche, +tournesol, jasmin, marjolaine, oreille-d'ours, oeillet d'un brun +sombre, chèvre-feuille, rose rouge, deux myosotis, myrte. + +Le moyen âge n'ignora point la signification symbolique donnée aux +diverses fleurs; parmi différents exemples que nous pourrions citer, +nous nous bornerons à mentionner un petit vocabulaire que renferme un +manuscrit conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles; nous en +reproduisons fidèlement le style suranné: + + giroflée rouge, beaulté. + giroflée blanche, amour chaste. + marjolaine grosse, mensonge. + marjolaine menue, bonté. + thym, persévérance. + thym coupé, vous parviendrez. + fleur de thym, à vous me donne. + laitue, bonnes nouvelles. + lys, foi. + rose blanche, j'ay bon vouloir. + bouton de rose blanche, je vous ayme. + rose rouge, largesse. + bouton de rose rouge, angoisse. + rose musquette, je vous refuse. + rose de province, soyez secret. + rose doublée de rose occasion. + musquette, + rosmarin, congé. + rosmarin coppé au boult, amour sans fin. + violette jaune, contentement. + violette de mars blanche, bon espoir. + violette de mars bleue, douleur. + violette d'oultremer, patience. + violette d'hiver, temps perdu. + ortie, trahison. + chanvre, défiance. + genêt, adresse. + fleur de genêt, pour amour j'endure. + buglosse, légèreté. + bourache, reproche. + lavandre, travers. + saulge grosse, entreprise. + saulge menue, chasteté. + ysope, amertume. + liere, ingratitude. + piment, douleur. + pavost, prison. + +Un écrivain moderne, se basant sur les considérations de la botanique +ou sur les récits de la mythologie, a composé un dictionnaire du +langage des fleurs, pour écrire un billet; transcrivons-en une partie, +en faisant remarquer toutefois que plusieurs de ces significations +sont très-contestables. + + abandon, anémone. + absence, absinthe. + agitation, sainfoin-oscillant. + aigreur, épine-vinette. + amabilité, jasmin blanc. + amertume, douleur, aloès. + amitié, lierre. + amour, myrte. + amour conjugal, tilleul. + amour maternel, mousse. + audace, mélèze. + austérité, chardon. + beauté capricieuse, rose musquée. + bienfaisance, pomme de terre. + bienveillance, jacinthe. + consolation, perce-neige. + constance, pyramidale bleue. + courage, peuplier noir. + cruauté, ortie. + dédain, oeillet jaune. + délicatesse, bluet. + désespoir, soucis et cyprès. + désir, jonquille. + docilité, jonc des champs. + élégance, acacia rose. + fécondité, rose trémière. + félicité, centaurée. + fierté, amaryllis. + franchise, osier. + frugalité, chicorée. + générosité, oranger. + gentillesse, rose pompon. + haine, basilic. + honte, pivoine. + immortalité, amarante. + indépendance, prunier sauvage. + injustice, houblon. + jeunesse, lilas blanc. + naïveté, argentine. + noirceur, ébénier. + prospérité, hêtre. + prudence, cormier. + puissance, impériale. + pureté, épi de la Vierge. + reconnaissance, agrimoine. + sagesse, mûrier blanc. + silence, rose blanche. + simplicité, fougère. + sommeil du coeur, pavot blanc. + temps, peuplier blanc. + tranquillité, alysse des rochers. + vérité, morelle douce-amère. + vice, ivraie. + volupté, tubéreuse. + + +§ VI. + + Des alphabets factices. + +Vigenère, dans son _Traité des chiffres_, Duret, dans son _Trésor des +langues_, et divers autres anciens auteurs ont donné des modèles +d'alphabets attribués à divers personnages célèbres de l'antiquité la +plus reculée; M. Nodier s'exprime à cet égard de la façon suivante: + +«Les alphabets factices de Salomon, d'Apollonius et même d'Adam ne +sont pas si méprisables qu'on se l'imagine, et je n'entends pas par là +qu'ils annoncent une grande puissance d'invention, mais seulement +qu'ils remontent à une haute antiquité et qu'ils révèlent en partie le +secret d'une des opérations les plus curieuses de l'esprit humain. Ce +qui donne du prix aux recueils rares où ces alphabets se rencontrent, +c'est qu'on ne les a jamais reproduits depuis que l'on a fait de la +grammaire positive, parce qu'ils n'appartiennent à aucune langue dont +il soit resté des traditions. Comme débris d'une langue de convention +qui a existé, dont nous avons perdu la clef et qui ne le cédait +peut-être en rien aux langues caractéristiques de Dalgarno, de Wilkins +et de Leibnitz, ces traits grossiers parlent à notre intelligence avec +un tout autre pouvoir que les pierres de Denderah.» + +Formés de signes aux contours bizarres et aux formes singulières, ces +caractères, qui sont, en général, des transformations de l'alphabet +hébreu, n'ont, d'ailleurs, on le comprend de reste, aucune +authenticité. L'alphabet d'Énoch, celui de Moïse et celui de Salomon +sont de pure invention, tout comme celui dont un magicien célèbre, +Honorius le Thébain, se servit, dit-on, pour écrire ses livres de +sorcellerie. Vigenère a conservé les lettres sous lesquelles cet +insigne sorcier (qui n'a jamais existé) dissimulait les arcanes les +plus profonds de la nécromancie. Nous croyons inutile de reproduire +ces signes étranges, auxquels quelques anciens auteurs conseillent de +recourir pour chiffrer, mais dont personne ne fait usage depuis bien +longtemps. + +On peut assimiler aux alphabets factices les figures bizarres dont les +recueils de secrets magiques sont remplis, et les mots inventés à +plaisir et qu'on donnait comme possédant des propriétés surnaturelles +et comme renfermant un sens ignoré du vulgaire. Nous ne nous étendrons +pas sur ce sujet, qui demeure étranger aux idées scientifiques; nous +transcrirons seulement comme échantillon une phrase prise dans un +livre de sortiléges et qui restera sans doute toujours inintelligible: + +«Magabusta Berenada Surmistaras. Gorisgatpa Helotim Latintas aciton +aragiaton Amka jaribai untus gilgar Selingarasch.» + + + + +CHAPITRE V. + +DU RÔLE DE LA CRYPTOGRAPHIE DANS LA LITTÉRATURE. + + +§ Ier. + + Artifices imaginés pour déguiser des dates. + +Il est juste de rapporter à la Cryptographie les artifices qu'ont +employés quelques scribes du moyen âge afin de dissimuler, sous une +forme énigmatique plus ou moins ingénieuse, la date des manuscrits +qu'ils transcrivaient. En voici un exemple que fournit un des +manuscrits français de la Bibliothèque impériale de Paris. + + Ce livre fut tout parfait + Eu jueillet, comme trouverez: + Pour le savoir dimynuerez + Ces diverses lignes par trait. + Vous prandrez la teste d'un moyne, + De deux cordeliers, d'un chanoyne; + Et puis un () party en dux. + Vous lairrez la teste Jhesus, + Sainct Jehan, sainct Jacques et Jacob, + Et prendrez un X à cop. + Puis adjoustez en ceste ryme + Ung [Gl.] prince en algorithme: + Si congnoistrez qu'il fut parfait + Le XXIIIe jueillet. + +On voit que l'auteur indique, par les initiales de plusieurs mots, des +lettres ayant une valeur numérique en chiffres romains, pour former +par leur réunion l'année de l'achèvement de sa transcription. Il s'est +plu à présenter cette indication d'une manière énigmatique par un jeu +assez goûté de son temps. + +La tête d'un _Moyne_, (M) mille. + +Y ajouter celles de deux _Cordeliers_ et d'un _Chanoine_, (CCC) trois +cents. + +Puis, un O partagé en deux, (CC) deux cents. + +Laisser de côté les têtes de Jhesus, de sainct Jehan, de sainct +Jacques et de Jacob (4 à soustraire). + +Prendre ensuite un X (10). + +La difficulté consiste à savoir ce que signifie _ung N prise en +algorithme_. Ce dernier mot, évidemment altéré pour les besoins de la +rime, est _algorisme_, _algorismus_, que le dictionnaire de Du Cange +explique par _arithmetica_, _numerandi ars_. La lettre qu'il s'agit de +considérer numériquement est un N, lettre qui ne joue point en latin +le rôle d'un chiffre. D'après la forme que lui donne le manuscrit, on +voit qu'elle joue, peut se décomposer en un V et un I, ce qui donne en +chiffres: VI (six). Maintenant, en additionnant ces différents +nombres, 1000, 300, 200, 10 et 6, puis en retranchant 4, on trouve +1512. + +Une date semblable, composée par le chanoine Charles de Bovelle, est +citée dans la Notice de M. du Sommerard _sur l'hôtel de Cluny_. + + D'un mouton et de cinq chevaux M. CCCCC + Toutes les têtes prendrez, + Et à icelles sans nuls travaux + La queue d'un veau vous joindrez, V + Et au bout adjouterez + Tous les quatre pieds d'une chatte: IIII + Rassemblez, et vous apprendrez + L'an de ma façon et ma date. + ----------------- + M. CCCCC. V. IIII + (1509) + +Pareilles inventions ne furent pas, d'ailleurs, la propriété exclusive +des copistes antérieurs à l'invention de la typographie; quelques +volumes imprimés au quinzième siècle offrent des particularités du +même genre; mentionnons-en deux exemples: + +Le _Doctrinal du temps présent_, de Pierre Michault, imprimé à Bruges, +par Colard Mansion, s'adresse ainsi au lecteur: + + Un treppier et quatre croissans + Par six croix auec sy nains faire. + Vous feront estre congnoissans, + Sans faillir, de mon miliaire. + +Ce quatrain indique l'année 1466: M. CCCC. XXXXXX. III III. + +Un petit volume très-rare, le _Passe-temps et le Songe du triste_, +publié à Lyon, s'annonce comme ayant été mis au jour: + + L'an de trois croix, cinq croissans, ung trépier. + +Ce qui signifie 1530, les figures étant rangées de droite à gauche: +XXX. CCCCC. M. + + +§ II. + + Des artifices employés par quelques auteurs pour déguiser leurs + noms. + +Il a été de mode parmi certains auteurs du seizième siècle de déguiser +leurs noms sous une devise qui les couvrait du manteau d'une anagramme +plus ou moins ingénieuse, plus ou moins exacte. + +Le _Formulaire fort récréatif de tous contratz_... fait par Bredin, +Lyon, 1594. + +Les mots _Bonté ny soit_, sont en guise de signature à la fin de +l'avis au lecteur; on croit y reconnaître le nom anagrammatisé de +l'auteur: _Benoist (du) Troncy_. + +Noël du Fail, auteur de deux écrits dont les anciennes éditions sont +vivement recherchées des bibliophiles (les _Propos rustiques_ et les +_Baliverneries d'Eutrapel_), cacha son nom sous l'anagramme de _Léon +Ladulfi_; Nicolas Denisot, conteur et poëte contemporain d'Henri II, +donna ses écrits sous la signature du _comte d'Alsinois_. Le chevalier +de Cailly, dont les spirituelles épigrammes ont reparu dans la jolie +_Collection des petits classiques françois_ (1825, 9 vol. in-16), +n'eut guère l'intention de se dérober sérieusement aux regards du +public lorsqu'il se présenta sous le nom d'_Aceilly_. + +Il serait facile de multiplier pareils exemples; nous signalerons +Ancillon, signant du nom de _Ollincan_ son _Traité des eunuques_; nous +mentionnerons Amelot de La Houssaye, d'Orléans, qui ne déguise guère +la paternité de ses pesants commentaires sur Tacite, en les donnant +comme l'oeuvre du sieur _de La Mothes Josseval d'Aronsel_; nous +retrouverions dans Philippe Alcripe, sieur de Neri, auteur d'un +recueil facétieux devenu rare (la _Nouvelle Fabrique des excellens +traits de vérité_), le nom de Philippe Le Picar, sieur de Rien; nous +ne saurions surtout oublier l'immortel auteur du _Gargantua_ et du +_Pantagruel_, maître François Rabelais, qui a changé son nom en celui +d'_Alcofribas Nasier_. + +Les plus impénétrables de ces pseudonymes sont peut-être ceux que des +membres d'académies italiennes se décernèrent, obéissant ainsi à une +mode qui dura un instant pendant le siècle dernier. On ne se +douterait qu'_Euforbo Melesigenio_ désigne Calazo; c'est sous le nom +d'_Eritisco Pilenejo_ que Pagnini livra aux presses élégantes de +Bodoni sa traduction d'Anacréon. + +Un pauvre comédien qui termina ses jours par une mort volontaire, +Caron, auteur et éditeur de livrets facétieux, recherchés des +bibliomanes, s'amusait à avoir recours à l'artifice peu mystérieux de +la disposition rétrograde des mots. Il donna un de ses écrits comme +l'oeuvre du bonze _Esiab-luc_ et comme ayant été imprimé à +_Emeluogna_. + +Un moine italien, François Columna, auteur d'un roman bizarre et +obscur dont les anciennes éditions sont vivement recherchées à cause +des figures sur bois qui les embellissent, a caché son nom et le +secret de son coeur dans une phrase qu'on retrouve, en écrivant, à la +suite les unes des autres, les lettres initiales de chacun des +chapitres de cet ouvrage: + +POLIAM FRATER FRANCISCUS ADAMAVIT. + +L'auteur d'un de ces romans de chevalerie qui firent tourner la tête à +Don Quichotte, l'historien de Palmerin d'Angleterre, s'est également +servi d'un acrostiche du même genre; il l'a consigné dans des stances +placées au commencement du premier volume et dont voici +l'interprétation: _Luis Hurtado, autor, al lector da salud._ + +Un petit poëme de la fin du quinzième siècle, le _Messagier damours_, +révèle par un acrostiche placé dans les huit derniers vers le nom de +l'auteur, Pilvelin. + + +§ III. + + De l'emploi que divers littérateurs ont fait de la Cryptographie. + +Quelques écrivains ont eu recours aux procédés de la Cryptographie, +afin de dérober aux profanes le sens de certains passages de leurs +écrits qu'il leur convenait de couvrir des ombres du mystère; nous +pouvons en citer plusieurs exemples. + +Un poëte du seizième siècle, rimeur peu connu, mais plein d'une verve +qui rappelle parfois celle de Regnier, Marc Papillon, sieur de +Lasphrise, a placé, dans ses _Oeuvres poétiques_ (Paris, 1599), une +tirade assez libre qu'il ne nous convient pas de transcrire en entier +et dont voici le début: + +_Sel semad ed al ruoc te seuqleuq sertua erocne_ + +_Tois enud elliv gruob uo egalliv._ + +Il est facile de reconnaître que l'artifice consiste ici en ce que +chaque mot doit être lu de droite à gauche. + +«Les dames de la cour et quelques autres encore,» etc. + +Nous trouvons, dans le même volume, un sonnet en langue inconnue; il +commence ainsi: + + Cerdis zerom deronty toulpinié + Pareis hurlin linor orifieux. + +Nous laissons le soin de chercher le sens de ces lignes énigmatiques +aux heureux désoeuvrés qui ont assez de temps pour donner des heures à +l'étude des écrits du sieur de Lasphrise et assez de solidité de +jugement pour apprécier tout ce que renferme d'utile et d'intéressant +un pareil emploi des facultés intellectuelles. + +Un poëte latin du seizième siècle, Jean de Cysinge, plus connu sous le +nom de Janus Pannonius, offre des particularités semblables. En +feuilletant l'édition de ses _Poemata_ (Utrecht, 1784, 2 vol. in-8º), +nous avons remarqué que l'épigramme 276 du Ier livre (tom. I, p. 577), +_in meretricem lascivam_, est en partie chiffrée; + +Le second vers est exprimé sous cette forme: + + Conserui et dxoop nfouxmb delituit. + +et le dernier: + + Expecta nondum, Lucia, efgxuxk. + +La _Biographie universelle_, dans l'article consacré au trop célèbre +marquis de Sade, rapporte que, parmi les manuscrits laissés par cet +écrivain qui poussa l'immoralité jusqu'à la démence, il se trouvait un +volumineux journal de sa captivité à la Bastille, écrit, en grande +partie, en chiffres dont il avait seul la clef. + +Nous rencontrons deux ou trois pages _chiffrées_ dans une composition +spirituelle et piquante sortie de la plume d'un des romanciers les +plus féconds et les plus en vogue du dix-neuvième siècle. Ouvrez la +_Physiologie du mariage_, par M. de Balzac; cherchez dans la +Méditation XXV le paragraphe intitulé: _des Religions et de la +Confession considérées dans leur rapport avec le mariage_, vous y +lirez ce qui suit: + +«La Bruyère a dit très-spirituellement: C'est trop contre un mari, que +la dévotion et la galanterie; une femme devrait opter.» + +«L'auteur pense que La Bruyère s'est trompé. En effet: + +«Lsuotru e-ne_d_tnim dbreaus jive_c_ udnt let_t_ em_r_nu eaCmetss +esosi ost pfsaoiylao tt demon sleuiod pne nr unsmneuj eeus_g_ +ienqseuedro_t_e_a_pt...» + +Nous nous garderons bien d'insérer ici en entier cette longue +citation, et nous convenons franchement que nous n'avons pas cherché à +trouver la clef du système cryptographique inventé par le joyeux +physiologiste. Quelques-uns des nombreux lecteurs de la _Physiologie +du mariage_ ont sans doute été plus intrépides et plus heureux que +nous. + +Terminons en mentionnant une autre particularité dans le genre de +celles que nous signalons ici. + +Les _Oeuvres poétiques_ du sieur de La Charnais, gentilhomme +nivernois, renferment 118 énigmes, dont une table, en deux pages, +donne la clef. Cette table est gravée à l'envers, en sorte que, pour +la lire, il faut avoir recours à un miroir. L'auteur a, d'ailleurs, eu +le soin de donner dans sa préface cette explication à ses lecteurs. +C'est une singularité dont il serait sans doute difficile de trouver +d'autres exemples. + +Un écrivain américain, Edgar Poë, auteur de contes pleins de talent et +d'originalité[7], a, dans un de ses récits, le _Scarabée d'or_ (_the +Gold-Bug_), raconté comment un homme, doué d'une intelligence +pénétrante et chercheuse, sut parvenir à la découverte d'un trésor +considérable enfoui par des pirates dans un coin reculé de la +Louisiane, trésor dont le gîte était indiqué par une série de chiffres +sur un vieux morceau de parchemin que le hasard plaça sous ses yeux +habitués à voir juste et loin. Voici quelle était la première ligne de +cet écrit: + + 53 +++ 305) 6*; 4826) 4 +); 808*; 48 + + 8 § 60 [Gl.] 85; 1 + (;1. + * 8) + +[Note 7: Consultez une notice intéressante insérée dans la _Revue des +Deux-Mondes_, octobre 1846. + +«Autant de récits, autant d'énigmes sous diverses formes et avec des +costumes divers. Poésie, invention, effets de style, enchaînement du +drame, tout est subordonné à une bizarre préoccupation qui semble ne +connaître qu'une faculté inspiratoire, celle du raisonnement; qu'une +muse, la logique. L'auteur s'occupe de juger, de classer les +probabilités; et il emploie pour ceci cet instinct, cette sagacité +particulière à l'homme, plus ou moins sûre chez l'un que chez l'autre, +et qui varie de puissance comme de but, suivant les aptitudes et le +métier de chacun.»] + +En examinant quels étaient les signes qui revenaient le plus souvent +et quels étaient ceux qui étaient les plus rares; en constatant que le +caractère 8 se présentait 33 fois, + + ; 26 fois, + 4 19 fois, + +) 16 fois; + +en observant quelles sont les lettres qui, en anglais, entrent le plus +dans la composition des mots; en tenant compte des combinaisons et des +juxtapositions qu'amènent les lois de l'orthographe, le mystère fut +pénétré. Mais laissons les lecteurs chercher eux-mêmes dans les pages +de M. Poë comment s'accomplit ce tour de force. + + + + +CHAPITRE VI. + +DES LIVRES À CLEF. + + +Ils font encore partie du domaine de la Cryptographie, ces livres dans +lesquels on a voulu, au moyen de l'anagramme des noms ou de tout autre +artifice, dépayser le lecteur et lui donner, presque toujours peu +sérieusement, le change sur le véritable sens des pages qu'on mettait +sous ses yeux. + +Les compositions satiriques, les écrits qui ne ménagent nullement la +religion et la décence, forment presque toujours la catégorie où +rentrent les livres à clef. Nous allons en citer quelques-uns. + +Les _Princesses malabares_: ce livre irréligieux, attribué à +Lenglet-Dufresnoy et imprimé à Rouen, en 1724, sous la fausse +indication d'Andrinople, est parfois accompagné d'une clef, dont voici +une partie: + +_Mison_ (Simon), saint Pierre; _Tuotalic_, catholique; _Rasoni_, +raison; _Roligine_, Religion; _Ema_, âme; _Chéterine_, chrétienne; +_Gélise_, église; _Vaddi_, David, etc. On voit que l'auteur a eu +recours au plus vulgaire et au plus facile de tous les moyens de +déguisement, à l'anagramme, procédé bien candide et bien naïf, puisque +les éléments du mot se présentent d'eux-mêmes à qui prend la peine de +les chercher. À côté du livre que nous venons d'indiquer, plaçons: + +Les _Aventures de Pomponius_ (par Labadie), _Rome_ (Hollande), 1725. +Ce récit allégorique, dirigé contre le régent (Philippe d'Orléans) et +ses favoris, présente aussi des noms cachés sous le voile de +l'anagramme: _Relosan_, Orléans; _Lauges_, Gaules; _Cilopang_, +Polignac; _Judosb_, Dubois; _Nedoc_, Condé; _Xeamu_, Meaux. + +Dans les _Veillées du Marais ou Histoire du grand prince Oribeau et de +la vertueuse princesse Oribelle_, par Rétif de la Bretonne, tous les +noms sont travestis: Rousseau devient _Assuero_, et Voltaire +_Iratlove_. + +N'oublions pas les _Soupers de Daphné et les Dortoirs de Lacédémone_ +(par de Querlon), 1740. Une clef imprimée se trouve dans un très-petit +nombre d'exemplaires de cette satire lancée contre la cour de Louis +XV; M. Nodier l'a reproduite dans ses _Mélanges extraits d'une petite +bibliothèque_, où il a également placé la clef d'une _nouvelle_ de +Brémond qui met en scène, sous des noms déguisés, le roi d'Angleterre +Charles II et ses favorites: _Hattigé, ou les Amours du roi de +Tamaran_, Cologne, 1676. + +Les _Amours de Zéokinizul, roi des Korfirans_, présentent un mystère +qu'il est facile de percer; l'anagramme complaisante nomme +d'elle-même: Louis XV, roi des Français. + +Indiquons encore: + +Les _Visites_, par mademoiselle de Kéralio, Paris, 1792, in-8. + +_Voyage du Vallon tranquille_ (par Charpentier), réimprimé en 1796 +avec des notes servant de clef, par Mercier de Saint-Léger et Adry. + +_Histoire de la princesse de Paphlagonie_, par mademoiselle de +Montpensier. + +_Paris, Histoire véridique, anecdotique, morale et poétique_, avec la +clef, par Chevrier, La Haye, 1767. + +_Galerie des États généraux_ (par Mirabeau, de Luchet, etc.). + +Ne laissons pas échapper, dans cette énumération rapide et +nécessairement fort incomplète, un ouvrage célèbre, le _Cymbalum +mundi_, de Bonaventure Des Periers. + +M. Nodier s'est fort occupé de cet écrit, qu'il qualifie de +«production bizarre et hardie, petit chef-d'oeuvre d'esprit et de +raillerie, modèle presque inimitable de style dans le genre familier +et badin, et l'un des plus précieux monuments de la charmante +littérature du seizième siècle.» + +Le _Grand Dictionnaire historique des Précieuses_, par Somaize, 1661, +n'offre qu'une énigme perpétuelle, lorsque la clef n'y est pas jointe. + +Vogt, dans son _Catalogus librorum rariorum_, mentionne un recueil de +poésies, d'une bizarre mysticité, imprimé en 1738 et qui fut défendu. +Les noms y sont anagrammatisés; _Madaavemania_ est l'âme (_anima_) +d'Adam et d'Ève qui délivre Sirchtus (_Christus_); _Rifeluc_ est +Lucifer; _Moscos_ désigne _Cosmos_, le Monde, etc. + +Nous nous garderons bien de tout citer en ce genre; aussi +laisserons-nous de côté un fastidieux roman du chevalier de Mouhy, +intitulé les _Mille et une Faveurs_, 1740, 5 vol. in-18. Dans cette +longue narration, les noms des personnages sont déguisés sous le voile +de l'anagramme, se présentant sous un aspect fort bizarre, tels que +Croselivesgol, Tofmenie, Onveexpic, Lodeorbarli, Coufartoc, Senacso, +Sanistinva, Netosniss, Fonternouesa, Tanitbadan, Veoldafitular; en les +décomposant on y trouve des mots très-propres à inspirer le plus +juste effroi au chaste lecteur. + + + + +CHAPITRE VII. + +DU DÉCHIFFREMENT. + + +Il faut de la patience et de la sagacité pour arriver à la lecture +d'une dépêche chiffrée qui a été interceptée. + +Cette tâche peut offrir les plus graves difficultés, lorsqu'on ignore +dans quelle langue est écrite la dépêche saisie; ou bien lorsque, pour +l'écrire, il a été formé un mélange de divers idiomes; lorsqu'on a +fait emploi de plusieurs alphabets; lorsque les non-valeurs sont +nombreuses et réparties avec intelligence; lorsque les mêmes +syllabes, les mêmes mots, les mêmes noms, se trouvent exprimés par des +signes différents; lorsque les mots sont écrits à la suite les uns des +autres sans séparation, ou lorsqu'ils sont séparés, non comme ils +devaient l'être selon les règles grammaticales, mais d'une façon +arbitraire qui déroute l'observateur. + +Le déchiffreur doit être très-versé dans tous les procédés de la +Cryptographie; s'il n'a lui-même souvent chiffré des dépêches, s'il ne +connaît à fond toutes les ruses de l'art, s'il ne s'est amusé à +vouloir inventer des procédés nouveaux, s'il n'a fait de toutes les +combinaisons cryptographiques une étude sérieuse et patiente, il +échouera dans toutes ses tentatives, quand il se verra en présence +d'un chiffre difficile. + +La première chose à faire est de dresser le catalogue des caractères +qui composent le chiffre et de noter combien chacun est répété de +fois. Ceci fait, on examine leurs combinaisons; on tourne, on +retourne, on dispose de toute façon ces caractères, jusqu'à ce que des +conjectures se présentent avec vraisemblance sur l'attribution de tel +ou tel caractère à telle ou telle lettre. + +Pour arriver à ce but, il faut que la plupart des caractères se +trouvent plus d'une fois dans le chiffre; si l'écrit est fort court, +si une même lettre est désignée par des caractères différents, les +difficultés deviennent de plus en plus sérieuses: + +Nous allons emprunter à un écrivain hollandais judicieux, à +S'Gravesand, un exemple relatif à un chiffre écrit en latin. + + A B C + ----- --- ---- + abcdefghikf:lmkgnekdgeihekf: + + D E F + ----- ----- ---- + bceeficlah fcgfg inebh fbhic eikf: + G H I K + -------- ----- ------ + fmfpimfhiabc qilcb eieacgbfbe bg + L M + ----- --- + pigbgrbkdghikf: smkhitefm. + +Les barres, les lettres majuscules A, B, les signes de ponctuation ne +font pas partie du chiffre; nous les avons ajoutés afin de faciliter +l'explication: Ce chiffre donne: + + 14 f 3 d + 14 i 2 b + 12 b 2 n + 11 e 2 p + 10 g 1 o + 9 c 1 q + 8 h 1 r + 8 k 1 s + 5 m 1 t + 4 a + +Enfin, il y a en tout dix-neuf caractères, dont cinq seulement une +fois. + +Je vois d'abord que _h i k f_ se trouvent en deux endroits (B, M); que +_i k f_ se trouvent en un seul (F); enfin, que _h e k f_ (C) et _h i k +f_ (B, M) ont du rapport entre eux. + +D'où l'on peut conclure qu'il est probable que ce sont des fins de +mots, ce qu'on indique par les deux points: + +Dans le latin, il est ordinaire de trouver des mots où des quatre +dernières lettres les seules antépénultièmes diffèrent; lesquelles, en +ce cas, sont habituellement des voyelles, comme dans _amant_, +_legunt_, _docent_, etc.; donc _i_, _e_ sont probablement des +voyelles. + +Puisque _f m f_ (voyez G) est le commencement d'un mot, on peut +raisonnablement conjecturer que _m_ ou _f_ est voyelle, car un mot n'a +jamais trois consonnes de suite, dont deux soient les mêmes, et il est +probable que c'est _f_ puisque _f_ se trouve quatorze fois et _m_ +seulement cinq; donc _m_ est consonne. + +De là allant à K ou _g b f b c b g_, on voit que, puisque _f_ est +voyelle, _b_ sera consonne dans le _b f b_, par les mêmes raisons que +ci-dessus; donc _c_ sera voyelle, à cause de _b c h_. + +Dans L ou _g b g r b_, _b_ est consonne; _r_ sera consonne, parce +qu'il n'y a qu'un _r_ dans tout l'écrit; donc _g_ est voyelle. + +Dans D ou _f c g f g_, il y aurait donc un mot ou une partie de mots +en cinq voyelles, mais la chose est impossible. Il n'y a point de mot +latin qui présente cette particularité; on se tromperait donc en +prenant _f c g_, pour voyelles; donc ce n'est pas _f_, mais _m_ qui +est voyelle, et _f_ consonne; donc _b_ est voyelle (voyez K). Dans cet +endroit K, on a la voyelle _b_ trois fois, séparée seulement par une +lettre; or on trouve dans le latin des mots où pareille circonstance +se rencontre, tels que _edere_, _legere_, _munere_, _si tibi_, etc., +et comme c'est la voyelle _e_ qui est le plus fréquemment dans ce cas, +il faut en conclure que _b_ correspond probablement à l'_e_, et _i_ à +_r_. + +En opérant successivement de semblable manière sur toute la phrase +chiffrée, on finit par en découvrir le sens, et on trouve que le +chiffre que nous avons reproduit, doit se traduire de la manière +suivante: + +_Perdita sunt bona; Mindarus interiit: urbs strata humi est. Esuriunt +tot quot superfuere vivi; præterea quæ agenda sunt consulito._ + +Les mots composés d'un très-petit nombre de syllabes doivent être les +premiers dont on s'occupe dans les opérations du déchiffrement. Ils +laissent sans trop de peine les voyelles se révéler, et cette +découverte conduit à celle des consonnes. La connaissance exacte des +principes généraux qui régissent l'orthographe des diverses langues +est le fil qu'il faut suivre dans ces opérations minutieuses. + +Indiquons quelques-uns des principes qui servent de guide pour opérer +le déchiffrement d'un écrit en langue française. + +Le signe qui revient le plus souvent, surtout à la fin des mots, +désigne la voyelle _e_. + +Cette lettre est la seule qui, à la fin d'un mot, se répète deux fois, +comme dans _désirée_, _fusée_, etc. Ainsi, lorsqu'on trouve le même +signe placé deux fois à la fin d'un mot, il y a toute probabilité que +ce signe représente l'_e_. La voyelle _e_, dans un mot de deux +lettres, est toujours précédée des consonnes _c d j l m n s t_ ou +suivie de celles _n t_. + +Indépendamment de l'interjection _o_, qui n'est guère employée dans +une dépêche secrète, il n'y a en français que deux lettres qui, +seules, forment un mot complet. Ces lettres sont _a_ et _y_. Si l'on +trouve un signe isolé dans le texte chiffré, il est à croire qu'il +correspond à une de ces deux lettres. + +Dans les mots formés de deux lettres où se trouve la voyelle _a_, elle +précède d'ordinaire les lettres _h_, _i_, _u_, comme dans _ah ai au_, +ou bien elle est après les lettres _l_, _m_, _n_, _s_, _t_, comme dans +_la_, _ma_, _sa_, _ta_. + +Des diphthongues, _ai_, _au_, _eu_, _oi_, _ou_, la dernière est celle +qui revient le plus souvent, surtout dans les mots de quatre +syllabes. + +Lorsque la lettre _e_ est l'avant-dernière d'un mot, ce mot se termine +d'ordinaire par l'une de ces deux consonnes, _r_ ou _s_. + +Lorsque la voyelle est suivie d'une autre voyelle, c'est +habituellement d'un _e_. + +Il est rare qu'un mot finisse par les consonnes _b_, _f_, _g_, _h_, +_p_, _q_. + +Les mots formés de trois lettres sont ceux qui donnent le plus de +peine au déchiffreur, lorsque la même lettre s'y trouve deux fois +comme dans _été_, _ici_, _non_, _ses_. + +Supposons que vous avez découvert le monosyllabe _le_ et que vous ayez +un autre mot de trois lettres dont les premières sont _l_ et _e_, vous +jugerez que la troisième est un _s_, attendu qu'elle est la seule qui, +dans un mot de trois lettres, puisse aller après le monosyllabe _le_ +et former le mot _les_. Dès que vous serez parvenu à connaître ce mot +_les_, si vous trouvez un mot dont les deux premiers signes soient un +_e_ et un _s_, vous en conclurez que le troisième, qui vous est encore +inconnu, doit être la lettre _t_, et que ces trois signes expriment le +mot: _est_. + +Ayant découvert la lettre _s_, vous examinerez si elle ne se trouve +pas précéder un mot de deux lettres, dont la seconde ne soit pas la +lettre _e_, que vous connaissez déjà. Alors ce sera nécessairement un +_a_ ou un _i_. Pour vous en assurer, voyez si, dans d'autres endroits, +ce dernier signe ne précède pas, dans un autre mot de deux lettres, la +lettre _l_; en ce cas, vous serez certain que c'est un _i_. Si, au +contraire, dans un autre mot de deux lettres, ce signe suit la lettre +_l_, vous en conclurez qu'il désigne l'_a_. + +Lorsque ces premières recherches vous auront révélé six signes ou +lettres, savoir les trois voyelles _a e i_, et les trois consonnes _l +s t_, elles vous conduiront à découvrir des mots composés d'un plus +grand nombre de lettres, tels, par exemple, que le mot _lettre_, où +tout se trouvera connu, excepté la lettre _r_, lettre que dès ce +moment vous pourrez ajouter à celles que vous connaissez déjà. Le mot +_cette_, où tout sera connu excepté la lettre _c_, le mot _ville_ où +la lettre _v_ seule était encore un mystère, se révéleront d'une façon +analogue. + +Quand vous serez ainsi parvenu à connaître sept ou huit mots, vous +trouverez sans trop de peine les autres, en recherchant quelles sont +les lettres qu'il convient de mettre entre celles qui sont déjà +connues pour en former des mots. En peu de temps, vous obtiendrez, par +ce procédé, une clef qui servira à déchiffrer aisément toute la +dépêche. + +Disons encore quelques mots à l'égard des principes qu'il s'agit +d'avoir en vue pour divers idiomes européens. + +En anglais, l'_e_ est la voyelle qui revient le plus fréquemment; +elle est assez souvent suivie d'un _a_ comme dans _earl_ (comte), +_great_, _reason_. L'_o_ est commun dans les mots formés de deux +lettres; il est maintes fois accompagné du _w_, comme dans _grow_, +_know_, _narrowly_. L'_y_ se rencontre souvent à la fin des mots et +presque jamais au milieu. L'article indéclinable _the_ (le, la, les) +reparaît fréquemment. Les consonnes doubles que l'on trouve à la fin +des mots, sont _ll_ et _ss_. + +En italien, les mots se terminent le plus souvent par une des quatre +voyelles, _a_, _e_, _i_, _o_; l'_u_ est rare en pareil cas. _Che_ est +le plus fréquent des mots composés de trois lettres, et aucun d'eux, +si ce n'est _gli_, n'offre un _l_ pour lettre du milieu. + +La langue espagnole présente des mots d'une grande étendue, tels que +_arrepentimiento_, _verdaderamente_. La voyelle _o_ est celle qui est +la plus fréquente; à la fin des mots, elle est souvent accompagnée de +l'_s_, comme dans _nosotros_, _votos_. Au milieu des mots, _u_ est +fréquemment suivi d'un _e_; _vuestro_, _ruego_. + +Passons à l'allemand. L'_e_ est la voyelle la plus usitée; elle se +présente fréquemment à l'extrémité des mots de plusieurs syllabes; ils +finissent en _er_, _es_, _en_ ou _et_. L'_n_ est la consonne qui +revient le plus souvent; l'_a_ n'est jamais à la fin d'un mot composé +de trois lettres; la consonne _c_ est toujours liée au _h_ ou au _k_. +Il n'y a qu'un seul mot formé d'une seule lettre, c'est l'exclamation +_o!_ On ne compte que deux mots de quatre lettres qui se terminent en +_enn_, _wenn_ et _denn_. Presque tous les mots de quatre lettres +commencent par une consonne qu'accompagne une voyelle, exemples: +_bald_, _dein_, _doch_, _etwn_, _Hand_. + +C. A. Kortum, dans ses _Principes_ (en allemand) _de la science du +déchiffrement des écrits chiffrés en langue allemande_, donne à ce +sujet de très-longs détails qu'il serait très-superflu de placer ici, +et il soumet aux règles qu'il expose deux dépêches chiffrées. + +La première ne présente que des lettres: + + Efs ekftfo Tabwc efs fsef hkfcu + Fs xbs hftffhopu woe hfmkfcwu.... + +La seconde est plus compliquée; les lettres sont entremêlées de +chiffres et les mots ne sont pas séparés: + +64mf4km134kc4o4kng43e4p m24o4kq25293edk6n4kmm3b13...... + +En étudiant le retour des signes et leur arrangement, on arrive à +découvrir successivement quelques lettres, et, une fois qu'elles sont +connues, elles sont d'un secours pour arriver à connaître les autres. + +Les règles pour le déchiffrement, telles qu'elles ont été exposées +par divers auteurs, reposent, on le voit, sur le plus ou moins +d'abondance de certaines lettres dans les mots, et sur leur +rapprochement. Afin de dérouter les conjectures, il faut, lorsqu'on +chiffre des dépêches, écrire les mots sans aucune séparation, +entremêler des mots pris dans une langue avec d'autres mots empruntés +à un idiome différent et ne point se conformer scrupuleusement aux +règles de l'orthographe. + +En abrégeant les mots ou en les modifiant, il convient toutefois +d'avoir soin de ne pas les dénaturer au point de laisser du doute sur +leur signification; les caractères nuls, intercalés à propos et dont +la non-valeur est inconnue au déchiffreur, peuvent achever de rendre +tous ses efforts infructueux. + +C'est pour avoir négligé pareilles précautions, et pour s'être +bornées à l'emploi de caractères mystérieux et de chiffres rangés dans +l'ordre habituel et orthographique des mots, que des personnes qui +croyaient avoir parfaitement déguisé leur pensée ont été tout étonnées +de voir que leur secret n'en était pas un. + +Voici un fait de ce genre. + +M. Decremps, auteur de la _Magie blanche dévoilée_, se vantait de +parvenir promptement à percer les mystères les plus difficiles. Afin +de l'éprouver, un de ses amis lui adressa un jour quelques lignes +qu'il avait écrites en caractères dont il avait fait choix. M. +Decremps, en étudiant le retour plus ou moins fréquent de ces +caractères, en cherchant de quelle façon ils se montraient groupés +entre eux, reconnut qu'ils représentaient les diverses lettres de +l'alphabet; il trouva successivement qu'un oiseau exprimait la lettre +_a_; que l'_e_ était rendu par une tête vue de profil, et l'_i_ par la +figure d'un verre à patte. Muni de cette clef, il découvrit bien vite +qu'on lui avait adressé copie de quelques vers d'une traduction d'une +des odes d'Anacréon, et il causa à son ami l'étonnement le plus vif, +en prouvant que ce que ce dernier avait cru parfaitement caché était +dévoilé. + + + + +CHAPITRE VIII. + +DES ÉCRITURES OCCULTES. + + +On donne le nom d'_encre de sympathie_ aux substances dont on fait +usage, qui ne laissent point de traces sur le papier et qui +apparaissent derechef, lorsqu'elles sont soumises à l'action de divers +procédés. + +Lorsqu'on veut avoir recours à un pareil moyen, il faut faire +attention à ce que la dépêche ostensible ne mentionne rien qui puisse +donner lieu à quelque soupçon. Le papier doit conserver sa couleur et +son éclat habituels. Les phrases tracées à l'encre ordinaire doivent +être conçues de manière que le lecteur, sous les yeux de qui elles +tomberaient, n'ait aucune raison de croire qu'elles n'expriment pas +réellement la pensée de l'écrivain et qu'elles n'appartiennent pas à +une correspondance sérieuse. On tracera sur les marges, entre les +lignes ou sur le côté du feuillet demeuré blanc, ce que l'on veut +communiquer en secret. + +Il importe que les passages écrits en encre sympathique demeurent +invisibles jusqu'à l'accomplissement des procédés qui doivent les +rendre au jour; il faut qu'après l'application de ces procédés ils +puissent être lus nettement et sans difficulté. + +On convient d'un signe quelconque qui, placé soit sur l'adresse, soit +dans le corps de la lettre, indique, à celui qui la reçoit, qu'il y a +des passages tracés en encre de sympathie. Nous n'avons pas besoin +d'ajouter que ce signe doit être mis de manière à échapper aisément +aux regards des curieux et à n'offrir aucune importance apparente. + +Il est des caractères qui reparaissent, lorsqu'on répand sur eux +quelque poudre. + +On peut tracer sur le papier une écriture invisible de ce genre, avec +tous les sucs glutineux et non colorés des plantes ou des fruits, ou +bien avec de la bière, du lait, des liqueurs grasses ou aqueuses. + +On laisse sécher ce qu'on a écrit. Pour le rendre visible, on frotte +la feuille de papier avec une poudre très-fine et de couleur foncée; +du charbon pilé extrêmement menu, du cinabre, du bleu de Prusse, +peuvent servir à cet usage. La poudre s'attache aux lettres qui ont +été tracées et elle la fait revivre. + +Diverses écritures deviennent visibles, lorsqu'on les expose au grand +jour. + +L'extrait de saturne, étendu d'eau, donne une écriture invisible qui +apparaît et devient noirâtre, lorsqu'elle est livrée à l'action de +l'air. On obtient un résultat semblable avec de l'argent dissous dans +de l'acide nitrique; les caractères tracés avec pareil liquide +deviennent verdâtres, lorsqu'ils sont exposés à l'air; placés de +manière à recevoir les rayons du soleil, ils se montrent d'un noir +rougeâtre. + +On peut aussi se servir de substances qui reparaissent, lorsque le +papier est fortement échauffé. + +Ce qui est écrit avec du lait devient rougeâtre; + +Avec du jus de cerise, verdâtre; + +Avec du jus d'oignon, noirâtre; + +Avec du jus de citron, brun; + +Le vinaigre donne une couleur rouge pâle; + +Le lait, une couleur rousse, ainsi que l'acide vitriolique affaibli +dans une certaine quantité d'eau. + +Le cobalt, le vitriol, et d'autres agents chimiques, ont été employés +avec plus ou moins de succès dans la composition d'encre de sympathie +de différents genres. On a découvert des substances bonnes pour former +des caractères qui ressuscitent, pour ainsi dire, lorsque le papier +auquel on les a confiés est légèrement mouillé ou lorsqu'il est plongé +dans l'eau. Écrivez avec de l'alun dissous dans l'eau, mouillez le +papier dont vous vous êtes servi et présentez-le au jour: vous +distinguerez très-bien ce qui était invisiblement écrit; les +caractères seront beaucoup plus obscurs que le reste du papier, et il +leur faudra bien plus de temps pour s'imbiber. + +En écrivant avec un liquide formé d'une portion d'eau-forte et de +trois portions d'eau, on obtient des caractères qui ne paraissent +pas, lorsque le papier est plongé dans l'eau; à mesure qu'il sèche, +ils disparaissent. Ils pourront devenir visibles une seconde et même +une troisième fois. + +Il est aussi des écritures occultes qui reparaissent, lorsqu'on les +humecte avec un liquide approprié. C'est ainsi qu'une dissolution de +vitriol ou de couperose donne des caractères qui se montrent à l'oeil, +lorsqu'on frotte le papier avec une éponge imbibée d'un liquide, dont +voici la composition: noix de galle concassées et mises dans de l'eau +ou du vin blanc. On obtient le même résultat, en plaçant cette +écriture invisible entre deux papiers légèrement imbibés de cette +dernière dissolution; il faut que le tout soit enfermé et serré dans +un livre pendant quelques moments. + +Un procédé assez ingénieux consiste à masquer l'écriture invisible au +moyen d'autres caractères que l'on trace dessus en se servant d'une +encre formée de paille d'avoine brûlée et délayée dans de l'eau. Quant +on passe l'éponge, cette écriture disparaît et laisse voir à la place +celle qui était invisible. + +L'extrait de saturne donne un marc, avec lequel on trace une écriture, +qui, une fois séchée, ne paraît plus; afin de la rendre visible, il +suffit d'imbiber le papier de jus de citron ou de verjus, et alors +elle paraîtra d'un blanc de lait qui ressortira sur la blancheur du +papier. + +Des caractères tracés avec du bleu de Prusse paraîtront d'un bleu +éclatant, si on les imbibe avec la dissolution acide du vitriol vert. + +Une dissolution d'or fin dans de l'eau végétale, coupée avec de l'eau +pure, fournit une encre sympathique qui disparaît en séchant, +lorsqu'on veille à tenir le papier renfermé et à le soustraire à +l'influence du grand air. Ces mêmes caractères, exposés au soleil, +reparaîtront au bout d'une heure ou deux. + +Disons, une fois pour toutes, que, dans l'écriture occulte, il faut +employer des plumes neuves et affectées à cet usage spécial. + +Les anciens auteurs qui ont écrit sur la Cryptographie n'ont point +oublié les procédés que nous indiquons. Vigenère explique longuement +qu'il faut «escrire avec de l'alun brûlé, ou du sel ammoniac, ou du +camphre, destrempez en eau, ce qu'estant sec blanchist à pair du +papier, qu'il faut tremper puis après dans de l'eau qui le rend noir +et l'escriture demeure blanche, ou le chauffer devant le feu, tant que +le papier roussisse et l'encre s'offusque; le mesme faict le jus +d'oignon et l'eau encore toute simple. Si l'on trasse quelque chose +sur le bras, un autre endroit du corps, avec du laict ou de l'urine, +en jectant de la cendre dessus, elle y adhère et monstre ce qui y aura +été desseigné. Le sel ammoniac, resouls à part soy à la cave ou autre +lieu humide, si on escrit de ceste liqueur, tout demeure blanc; +frottez le papier avec du coton trempé en eau distillée de vitriol ou +de couperose: l'escriture apparoistra noire. + +«Il y a un autre artifice de faire une petite incision à un oeuf, avec +la pointe d'un tranche-plume bien affilé, par laquelle on fourre +dedans de petits billets de papier escris des deux costez, de la +largeur de l'ouverture, non plus grande que de petit doigt et y en +peult assez tenir. Puis, on la replastre avec de la craye ou ceruse, +et de la chaulx vive empastées avec de la glaise. Si qu'il seroit bien +malaisé d'y rien remarquer ne connoistre, quand bien mesme on les +aurait fait durcir et peller, car cela demeure enclos en leur +substance, sans que rien paroisse dehors. + +«Il y a un autre malin artifice qui se faict avec de l'alun bruslé, +destrempé en eau dont on escrit sur du papier: estant sec, tout +deviendra blanc. On brusle d'autre part de la paille de froment qu'on +estend en un linge, sur quoy on passe de l'eau tiedde par tant de fois +qu'elle ait emporté toute la noirceur de la paille: puis, on escrit de +cette encre, sur l'escriture blanche dessusdite, ce qu'on ne veut pas +tenir secret: et pour lire ce qui est caché, s'effaçant ce qui +apparoit manifeste, il fault avoir de l'eau-de-vie où l'on aye fait +tremper des noix de galle concassées grossièrement, tant que +l'eau-de-vie en ait attiré et embeu la teinture avec du coton mouillé +dedans; l'escriture apparente s'esvanouira et l'occulte viendra à se +descouvrir, noire comme est la commune. En quoy il y a certain secret +qu'il ne m'a pas semblé devoir divulguer, non plus que d'une autre +manière d'encre qui s'efface d'elle-mesme en quinze jours ou trois +sepmaines, composée de pierre de touche, sablon d'Estampes, sang de +pigeon, noix de galle et autres ingrediens, mesme de l'huille de +tartre avec laquelle il fault destremper le tout, y adjoustant un peu +d'encre affoiblie avecques de l'eau.» + +De son côté, Porta indique ce qu'il appelle une manière très-simple +d'écrire sur la peau en caractères ineffaçables: c'est avec de +l'eau-forte imprégnée de cantharides; ou, si l'on veut que l'écriture +ne soit visible que pendant quelques jours, il faut employer, pour +écrire sur la peau, une dissolution d'argent ou de cuivre dans de +l'eau-forte, et cette opération peut se faire sur un homme endormi, +sans qu'il le sache. + +Résumons les autres détails dans lesquels cet auteur et ses émules +entrent à l'égard du sujet qui nous occupe. + +L'écriture faite avec une eau de vitriol ne devient visible, qu'en +passant par-dessus de la décoction de noix de galle. Le sel ammoniac, +avec la chaux ou le savon, donne à l'écriture une couleur blanche. + +Après avoir critiqué l'antique secret des tablettes enduites de cire, +Porta indique les procédés suivants: Écrivez avec de la graisse de +bouc sur du marbre; les lettres, en séchant, deviennent invisibles; +plongez le marbre dans le vinaigre, elles reparaissent sur-le-champ. +Imprimez sur un bois tendre, tel que celui de tilleul, de peuplier ou +autre, des caractères, à la profondeur d'un demi-doigt; aplatissez ce +bois à la presse jusqu'à ce que le creux ait entièrement disparu et +qu'on ne voie plus de traces de lettres; celui à qui vous enverrez ce +morceau de bois lira l'écriture en le plongeant dans l'eau. + +Enduisez un oeuf de cire; écrivez dessus, de manière à pénétrer +jusqu'à la coquille sans l'endommager; tenez l'oeuf pendant une nuit +dans une dissolution d'argent par l'acide nitreux; ensuite, enlevez la +cire, écaillez l'oeuf et mettez la coquille entre votre oeil et la +lumière, les lettres paraissent plus transparentes et très-lisibles. +La même chose a lieu en écrivant avec du jus de citron, qui amollit la +coquille de l'oeuf: faites durcir un oeuf, enduisez-le de cire, gravez +sur la cire des lettres qui laissent la coquille à découvert; mettez +l'oeuf dans une liqueur faite avec des noix de galle et de l'alun +broyés ensemble; ensuite passez-le dans de fort vinaigre: les +caractères pénétreront plus avant; ôtez la coquille, et vous verrez +sur le blanc de l'oeuf de belles lettres couleur de safran. + +Écritures que l'eau rend visibles: Qu'on écrive avec du jus de +citron, ou de coing, ou d'oignon, ou tout autre suc acide; quand ces +lettres sont sèches, on n'aperçoit rien; écrivez, entre les lignes, +avec de l'encre, des choses indifférentes, afin de dérouter tout +soupçon. En approchant la lettre du feu, l'écriture cachée devient +lisible. Broyez du sel ammoniac, mêlez-le dans l'eau, écrivez avec +cette liqueur: l'écriture paraîtra de la même couleur que le papier; +approchez-le du feu, les lettres paraîtront noires. Si l'on écrit avec +du jus de cerises, l'écriture paraîtra verte au feu. + +Il est aussi des écritures qu'on peut rendre visibles par l'emploi de +l'eau seule. Ce que l'on écrit avec une dissolution d'alun devient +invisible, en séchant; il ne faut que plonger le papier dans l'eau +pour faire revivre l'écriture. Une lettre écrite sur du papier avec +une eau de vitriol distillée ne devient visible qu'en plongeant le +papier dans une infusion de noix de galle avec du verjus ou du vin, +On broie aussi de la litharge que l'on met dans du vinaigre mêlé +d'eau; on passe la décoction à la chausse, et on la met à part; on +trace ensuite, sur la pierre, sur quelque partie du corps ou sur toute +autre matière, avec du jus de citron, des caractères, qui, étant secs, +n'ont aucune apparence d'écriture; en passant par-dessus de l'eau de +litharge, les caractères paraissent blancs comme du lait. + +Rabelais dont l'érudition encyclopédique touchait à toutes sortes de +sujets, n'a point oublié les divers procédés de l'écriture occulte; il +fait mention d'une lettre qu'une dame de Paris envoie à Pantagruel, +lettre qui renfermait un anneau d'or, mais dans laquelle il ne se +trouvait rien d'écrit. Panurge s'efforce de découvrir le sens de cette +missive, disant que «la feuille de papier estoyt escripte, mais +l'estoyt par telle subtilité que l'on n'y voyoit point d'escripture. + +«Il la mist auprès du feu pour veoir si l'escripture estoyt faicte +avec du sel ammoniac détrempé en eaue. Puys, la mist dedans l'eaue +pour sçavoir si la lettre estoyt escripte du suc de tithymale. Puys, +la monstra à la chandelle, si elle estoyt point escripte du jus +d'oignons blancz. + +«Puys, en frotta une partie d'huylle de noix, pour veoir si elle +estoyt point escripte de lexif de figuier. Puys, en frotta une part de +laict de femme alaictant sa fille première née, pour veoir si elle +estoyt poinct escripte de sang de rabettes. Puys, en frotta un coing +de cendres d'ung nid d'arondelles, pour veoir si elle estoyt escripte +de rosée qu'on trouve dans les pommes d'alicacahut. Puys, en frotta +ung aultre bout de la sanie des aureilles, pour veoir si elle estoyt +escripte du fiel de corbeau. Puys, la trempa en vinaigre, pour veoir +si elle estoit escripte de laict d'espurge. Puys, la graissa d'axunge +de souris chaulves, pour veoir si elle estoit escripte avec sperme de +baleine, qu'on appelle ambre gris. Puys, la myst tout doulcement dans +un bassin d'eau fraische et soubdain la tira, pour veoir si elle +estoyt escripte avec alun de plume.» + +Rabelais cite, à l'occasion de ces tentatives infructueuses, trois +auteurs auxquels la Cryptographie serait redevable d'importants +travaux: «Messere Francesco di Nianse, le Thuscan, qui ha escript la +manière de lire les lettres non apparentes; Zoroaster, dans son traité +_peri grammaton acriton_, et Calphurnius Bassus, _de litteris +illegibilibus_.» + +Cet auteur Thuscan et ces livres grecs et latins sont tout à fait +inconnus; il faut donc assigner à l'imagination de maître François le +mérite de les avoir créés. + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + +Il nous reste à signaler les principaux ouvrages qui se rapportent aux +diverses branches de l'Art d'écrire par chiffres; nous ne prétendons +pas offrir une liste absolument complète; c'est un but qu'on ne +saurait jamais se flatter d'atteindre, mais nous espérons du moins ne +pas avoir oublié d'écrits d'une importance réelle. Nous avons adopté +l'ordre alphabétique comme étant celui qui facilite le mieux les +recherches. + +_Anweisung zum Dechiffriren, oder die Kunst verborgene Schriften +aufzuloesen_, Helmstadt, 1755, in-8. + +BACO (Franc. de Verulamio). _De dignitate et augmentis scientiarum_, +lib. VI, c. I. Voir ses _Opera omnia_. Francof., 1665, folio, pag. +147-151. + +BECHERUS (J. J.). _Character pro notitia linguarum universali, +invenium steganographicum hactenus inauditum_, etc. Francofurti, 1661, +in-8. + +BEGUELIN. _Mémoire sur la découverte des lois d'un chiffre de feu le +professeur Hermann, proposé comme absolument indéchiffrable_. _Voy._ +Mémoires de l'Académie royale des sciences et belles-lettres de +Berlin, tom. XIV (1765) pag. 369-389. + +BELOT. _L'Oeuvre des oeuvres ou le plus parfait des sciences +stéganographiques_, Paris, 1623, in-8. + +BIELFELD (J. de), _Institutions politiques_ (la Haye, 1760, in-4), +tom. II, pag. 191. + +BREITHAUPT (Chr.). _Disquisitio historica, critica, curiosa de variis +modis occulte scribendi, tum apud veteres quum apud recentiores +usitatis_, Helmstadt, 1727, in-8. + +--_Ars decifratoria sive scientia occultas scripturas solvendi et +legendi_, Helmst., 1737, in-8, 32 et 160 pag. + +BUERGA (A.). _Pasilasie oder Grundriss einer allgemeinen Sprache_, +Berlin, 1808. + +CARLET (J. R. du). La _Cryptographie, contenant la manière d'écrire +secrètement_, Tolose, 1644, in-12. + +COLLETET. _Traittez des langues estrangères, de leurs alphabets et des +chiffres_, Paris, Promé, 1660, in-4.--C'est un abrégé imparfait du +_Traité des chiffres_ de Vigenère, et il aurait tous les caractères du +plagiat si Colletet lui-même n'avait pas prévenu cette accusation avec +une franchise peu commune. + +COLORNI (Abr.). _Scotografia italica_, Praga, 1593, in-4. + +COMIER (d'Ambrun). _Traité de la parole, langues et écritures, +contenant la sténographie impénétrable, ou l'Art d'écrire et de parler +occultement de loin et sans soupçon_. Bruxelles, 1691, in-12. + +CONRADI (Dav. Arn.). _Cryptographia denudata, sive ars deciferandi quæ +occulte scripta sunt in quocunque linguarum genere_, Lugd. Bat., 1739, +in-8, 73 pag. + +COSPI. _L'Interprétation des chiffres, ou Reigle_ (sic) _pour bien +entendre et expliquer facilement toutes sortes de chiffres simples_, +tiré de l'italien du sieur A. M. Cospi, secrétaire du grand-duc de +Toscane. Augmenté et accommodé particulièrement à l'usage des langues +française et espagnole, par F. J. F. N. P. M. Paris, 1641, in-8, 90 +pag. + +CRELLII (L. C.) _Diss. de scytala laconica_, Lipsiæ, 1697, in 4. + +DALGARNO (George). _Ars signorum, vulgo character universalis et +lingua philosophica_, Londini, 1667, in-8. Cet écrit a paru à M. +Nodier extrêmement remarquable (voir les _Mélanges extraits d'une +petite bibliothèque_, pag. 268, et les _Notions de linguistique_, +1834, pag. 31). Les ouvrages de Dalgarno ont été réimprimés à +Edimbourg en 1834; la _Revue d'Edimbourg_, nº 124, juillet 1835, leur +a consacré un article. + +DLANDOL. Le _Contr'espion ou les clefs de toutes les correspondances +secrètes_, Paris, 1794, 66 pag. in-8. + +FIRMAS-PERIÈS (Le comte). _Pasitélégraphie_, Stuttgard, 1811, in-8. + +FORELIUS (H.). _Dissertatio de modis occulte scribendi et præcipue de +scytala laconica_, Holmiæ, 1697, in-8. + +FRIDERICI (J. B.). _Cryptographia, oder geheimer Schriftmund und +wirkliche Correspondenz_, Hamburg, 1684, in-4. + +FUNKS (Chr. B.). _Natürliche Magie_, Berlin, 1783, in-8. (Il s'y +trouve quelques détails sur l'art de déchiffrer.) + +GERRAR (DI). _Siglarium romanum sive explicatio notarum ac +litterarum_, Londres, 1793, in-4. + +GODEVIN (François), évêque d'Hereford, _Nuncius inanimatus Utopiæ_, +1629. L'auteur expose mystérieusement les avantages d'une méthode +secrète de correspondance au moyen de signes convenus. + +S'GRAVESAND, _Introductio in philosophiam_ (Lugd. Bat., 1737). Il y +est question, ch. XXXV, de l'écriture en chiffres. + +GRISCHOW (Aug.). _Introductio in philologiam generalem_, Jenæ, 1704, +in-8. Le chap. IV roule sur l'art d'écrire en chiffres avec rapidité, +et sur les moyens de découvrir pareils secrets. + +HANEDI, _Steganologia et Steganographia nova. Geheime, magische, +natürliche Red- und Schreibekunst_, Nuremberg (sans date), in-8, 299 +pag. Le véritable nom de l'auteur est Daniel Schwenter, professeur de +mathématiques à Altorf, mort en 1636. + +HILLERI (L. H.) _Mysterium artis steganographicæ novissimum_, Ulmæ, +1682, in-8, 478 pag. Un errata de 6 pag. termine le volume. Cette +multitude de fautes contribua sans doute au peu de succès de ce traité +plus ample que celui de Breithaupt, mais moins méthodique. Il ne +s'adapte spécialement qu'au latin, à l'italien, à l'allemand et au +français, et seulement aux chiffres à clef simple ou dont l'alphabet +n'est pas variable. L'auteur avait donné un aperçu de son travail dans +son _Opusculum steganographicum_, publié à Tubingue en 1675. + +HINDENBURG (C. F.). _Archiv der reinen und angewandten Mathematik_. +(Les cahiers 3 et 5 roulent sur l'art de chiffrer.) + +HOTTINGA (Domin. de). _Polygraphie ou méthode universelle de +l'écriture cachée et cabalistique_, Groningue, 1620, in-4. C'est la +reproduction textuelle de la traduction de la _Polygraphie_ de +Trithème, publiée en 1541 par Gabriel de Collange. Hottinga n'a point +hésité à donner ce travail comme étant entièrement son oeuvre, et il +déclare, dans sa préface, qu'il lui a consacré de longues et pénibles +veilles. Il existe peu d'exemples d'un plagiat aussi effronté. + +JONES. _Hieroglyphic or a grammatical introduction to an universal +hieroglyphic language_, London, 1768. + +KALMAR (Georgius). _Præcepta grammatica atque Specimina linguæ +philosophicæ sive universalis ad omne vitæ genus adcommodatæ_. +Berolini, 1772, in-4, 56 pag. + +KIRCHERI (Athan.) _Artificium cryptographicum, seu abacus numeralis_, +dans la _Magia universalis_ de Schott, part. IV, lib. I. + +--_Polygraphia seu artificium linguarum, quocum omnibus totius mundi +populis poterit quis correspondere_, Rome, 1663, in-folio, Amsterd., +1680. Cet ouvrage curieux est divisé en trois parties; la première +offre une pasigraphie en écriture universelle que chacun peut lire +dans sa langue. Le principe d'où il part est un dictionnaire numéroté +tel que Becher l'avait proposé sans l'exécuter; Kircher l'exécuta en +petit sur cinq langues (le latin, le français, l'allemand, l'italien, +l'espagnol). Son vocabulaire a environ 1,600 mots; les formes +variables des noms et des verbes sont exprimées par des signes de +convention. La seconde partie donne une sténographie plus ingénieuse +que celle de Trithème. La troisième partie concerne l'invention d'une +boîte ou bureau stéganographique pour écrire ou lire très-promptement +en chiffre quelconque. + +KLÜBER (Lud.). _Kryptographik, Lehrbuch der Geheimschreibekunst_, +Tubingue, 1809, in-8, 470 p. + +KORTUM (C. A.). _Anfangsgründe der Entzifferungskunst deutscher +Zifferschriften_, Duisburg, 1782, in-8, 144 pag. + +_Langage_ (Le) _muet, ou l'Art de faire l'amour sans se parler, sans +écrire et sans se voir_, Middelbourg, 1688, in-12. + +LATOUR (Charlotte de). Le _Langage des fleurs_, Paris, 1820; 6e éd., +1845, in-12, 328 p. (L'auteur de cet ouvrage, en prose et en vers, est +M. Aimé Martin.) + +LEIBNITZ. _Historia et commendatio linguæ characteristicæ +universalis_, dans ses _Oeuvres posthumes_, éditées par Rashe, 144 +pag. + +(LEMANG). _Die Kunst der Geheimschreiberei_,... im. G. L. Leipzig, +1797, in-4, 40 pag. + +LENNEP (D. J. de). _Dissert. de M. Tullio Tirone_, Amsterdam, 1804. + +LINDNER (Sam.). _Elementa artis decifratoriæ_, Regiomontani, 1770, +in-8. + +_Mysterienbuch alter und neuer Zeit, oder Anleitung geheimer Schriften +zu lesen_, Leipzig, 1797, in-8, 115 pag. + +NEYRIN (J. P.). _Principes du droit des gens_. (Brunswick, 1783, +in-8), pag. 160 et suiv. + +_Nouveau Traité de diplomatique_, par deux religieux bénédictins (D. +Toussaint et D. Tassin). Paris, 1750-65. 6 vol. in-4. _Voy._ tom. III, +p. 499-622. + +NIETHAMMER (J. M.). _Ueber Pasigraphie und Ideographie_, Nurnberg, +1808, in-8. + +_Nouvelle Découverte d'une langue universelle pour les négociants_, +Paris, 1687, in-12. + +_Opus novum, præfectis arcium, imperatoribus exercituum, +exploratoribus, peregrinis, inventoribus, militibus ac omnis industriæ +et litteraturæ studiosis, principibus maxime utilissimum pro cipharis +lingua latina, græca, italica et quavis alia multiformiter +describentibus interpretandisque._ (En latin et en italien, in-8, 44 +feuillets.) À la fin on lit: Impressum Romæ, anno MDXXVI. Au second +feuillet, l'auteur se donne le nom de Jacques Silvestre, citoyen de +Florence. + +OZANAM (Jacques). _Récréations mathématiques et physiques_, 1778, 4 +vol. in-8. On y trouve diverses méthodes de Sténographie. + +PANCIROLLI (Guidonis). _Rerum memorabilium sive deperditarum +commentarius_, 1660, in-4. Il parle des chiffres, pag. 262 et suiv. + +_Polizeischrift, geheime, des Grafen von Vergennes_, 1793, in-8, 46 +pag. + +PORTA (J. B.). _De furtivis litterarum notis vulgo de ziferis libri +quinque_, Neapoli, 1563, in-4. Autres éditions: Londres, 1591, +in-4.--Montbelliard, 1593, in-8.--Naples, 1602, in-folio.--Strasbourg, +1603, in-8. + +--_Magia naturalis_, Naples, 1558.--Anvers, 1561.--Naples, +1589.--Leyde, 1644 et 1651. Il est question, dans le livre XVI, de +l'art de chiffrer. + +PRASSE (M. de). _De reticulis cryptographicis_, Lipsiæ, 1799, in-4, 14 +pag. + +RAMSAY (C. A.). _Art d'écrire aussi vite qu'on parle_, Paris, 1783, +in-12. L'original est en latin; il parut dès 1678 et fut réimprimé +avec une version française (par A. D. G.). Paris, 1681. Depuis cette +dernière date, ce livre a été souvent réimprimé en France et à +l'étranger, dans la fin du dix-septième siècle. Les anciennes +éditions portaient pour titre: _Tacheographie ou l'Art d'écrire_, etc. +On en connaît une traduction allemande, Leipzig, 1745, in-8. + +SARPE, _Prolegomena ad tachygraphiam romanam_, Rostock, 1829, in-4. + +SCHMIDT (J. M.). _Vollstændiges wissenschaftliches +Gedankenverzeichniss zum Behuf einer allgemeinen Schriftsprache_, +Dillingen, 1807, in-8. + +--_Grundsætze für eine allgemeine Schriftlehre_, 1816-1818, 2 vol. +in-8. + +SCHOTT (Gaspard). _Schola steganographica in classes octo distributa_, +Nuremberg, 1665, in-4. D'autres éditions de 1666 et de 1680 sont +indiquées par les bibliographes. + +--_Thaumaturgus physicus seu magia universalis naturæ et artis_, +1657-1659, 4 vol. in-4; 1677. On trouve, dans le quatrième volume de +cet ouvrage curieux, des notions détaillées sur les divers moyens +imaginés par les anciens et les modernes, pour se communiquer leurs +pensées à l'aide de l'écriture secrète. + +SELENI, Gustavi (id est, Augusti, ducis Brunsvicensis), +_Cryptomenyticis et Cryptographiæ libri IX, in quibus et planissima +Steganographiæ J. Trithemii enodatio traditur, inspersis ubique +auctoris et aliorum non contemnendis inventis_, Luneburgi, 1624, +in-folio. + +SOLBRIT (Dav.). _Ratio scribendi per zifras_, 1726, in-8. + +--_Allgemeine Schrift oder Art durch Ziffern zu schreiben_, Coburg, +1736, in-8. C'est la traduction de l'ouvrage latin précédent. + +_Steganographia recens detecta_, Ulm, 1764, in-8, 97 p. Malgré son +titre latin, cet ouvrage est en allemand (semblable circonstance +n'est pas rare pour d'anciens écrits publiés au delà du Rhin). +L'auteur a gardé l'anonyme, mais il a signé la préface des lettres C. +W. P. + +STEIN (A.). _Ueber Schriftsprache und Pasigraphie_, München, 1809, +in-8. + +STIELER (C. von). _Deutsche Secretariatskunst_. Nuremberg, 1678, in-4. +Voir tom. I, pag. 547-555. + +STUBENRAUCH. _Histoire abrégée de la Cryptographie_. Il s'en trouve un +extrait dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, t. I, 1745, p. 105 +et suiv. + +TOD (Al.). _The olive-leafe or an universal A. B. C._, London, 1603, +in-8. + +TRITHEMII (J.). _Polygraphiæ libri VI_, Oppenheim, 1518, +in-folio.--Francof., 1550.--Colon., 1564.--Argent., 1600 et +1613.--Colon., 1671. + +--_Steganographia_, Francof., 1606.--Darmst., 1606,--Francof., +1608.--Darmst., 1621--Colon., 1635. + +--_La Polygraphie et universelle écriture de Trithème_, traduit du +latin par Gabriel de Collange[8], Paris, 1561, 1621, 1625, in-8. + +[Note 8: La triste destinée de Collange mérite qu'on en fasse mention. +Il était valet de chambre du Charles IX, et, quoique catholique zélé, +il fut une des victimes de la Saint-Barthélemi, succombant sans doute +à quelques inimitiés personnelles.] + +Voici les titres de deux ouvrages composés dans le but de défendre la +mémoire de Trithème contre l'accusation de magie dirigée contre lui: + +_Stenographiæ nec non claviculæ Salomonis germani, J. Trithemii, +genuina declaratio, auctore_ J. Caramuele, Colon., 1634, in-4. + +J. TRITHEMII _Stenographia vindicata et illustrata_, auctore W. E. +Heidel, Mayence, 1676, in-4. Une édition de Nuremberg, 1721, in-4, est +citée. + +UKEN (M.). _Steganometrographia, sive artificium novum et inauditum_, +Francof., 1751, in-8, 328 p. Il en existe une traduction allemande, +Ulm, 1759. + +URQUHART (Thomas). _Logopandecteision, or an introduction to the +universal language_, London, 1653, in-4. + +VATER (J. S.). _Pasigraphie und Antipasigraphie... ou sur la +découverte récente d'une langue universelle pouvant servir à tous les +peuples_, Leipzig, 1799, in-12, 268 pag. + +WALLIS (J.). _Opera miscellanea_, Oxoniæ, 1699, in-folio. Dans son +traité _De combinationibus et alternationibus_, ce célèbre +mathématicien donne des exemples de déchiffrement, sans expliquer +toutefois les méthodes dont il fait usage. + +WILDVOGEL (Ch.). _Diss. de scripturis terribilibus_, Francof., 1719, +in-4. + +WILKINS (évêque de Chester). _Mercure ou le Messager secret et prompt +où l'on montre comment on peut communiquer vite et sûrement ses +pensées à un ami éloigné_, Londres, 1641, in-4. (L'ouvrage est en +anglais.) + +--_Essay towards a real charater and a philosophical language_, +Londres, 1668, in-folio. Un extrait de cet ouvrage, devenu fort rare, +se trouve dans les _Transactions philosophiques_, nº 35. + +WOLKE (C. H.). _Erklærung wie wechselseitige Gedankenmittheilunen +aller cultivirten Voelker des Erdkreises, oder die Paxiphrasie möglich +und ausüblich sey, ohne Erlernung irgend einer neuen besondern, oder +einer allgemeinen Wortschrift oder Zeichensprache_, Dessau, 1797. + + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + + CHAPITRE Ier. Définition de la Cryptographie, son origine; + notions historiques. 1 + + CHAP. II. Auteurs qui ont écrit sur la Cryptographie. 35 + + CHAP. III. Règles et procédés de Cryptographie. 91 + + CHAP. IV. Des diverses sortes d'écritures et des différents + langages de convention qui se rattachent à la correspondance + occulte. 156 + + CHAP. V. Du rôle de la Cryptographie dans la littérature. 186 + + CHAP. VI. Des livres à clef. 202 + + CHAP. VII. Du déchiffrement. 208 + + CHAP. VIII. Des écritures occultes. 225 + + Bibliographie. 242 + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +--De nombreuses erreurs ont été imprimées dans cet ouvrage; peu +d'entre elles ont été corrigées lors de la création de ce fichier. + + --page 41: "Un méchant vous demande une lettre d'introduction + auprès d'un de ses amis", "ses amis" a été remplacé par "vos amis". + + --page 144: "La première lettre de la dépêche, l, correspond à la + quatrième, o; la seconde, e, à la quatrième,", "la seconde, e, à + la quatrième," a été remplacé par "la seconde, e, à la septième,". + + --page 197: "Conserui et dxoop nfouxnb delituit", "nfouxnb" a été + remplacé par "nfouxmb". + + --page 220: "la consonne c est toujours liée au c", "liée au c" a + été remplacé par "liée au h". + +--Page 151: La note 5 n'a pas de référence dans le texte. + +--Les mots contenus dans [] sont imprimés dans des cases (ex: page 120). + +--Cet ouvrage contient de nombreux signes qui ne peuvent être reproduit +dans ce fichier; ils ont été remplacés par [Gl.] pour Glyphe, [Pt.] +pour Point, etc. + + --Les signes enclos dans [= =] sont encadrés dans l'ouvrage. + + --Chiffres précédés par [- sont surmontés d'un trait; ceux précédés + par [" de deux points.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Cryptographie, by Bibliophile Jacob + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42297 *** |
