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diff --git a/42298-0.txt b/42298-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9fd576b --- /dev/null +++ b/42298-0.txt @@ -0,0 +1,16359 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42298 *** + + HISTOIRE DU CONSULAT + + ET DE + + L'EMPIRE + + + + + FAISANT SUITE + + À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + + + + PAR M. A. THIERS + + + + + TOME SIXIÈME + + + + + [Illustration: Emblème de l'éditeur.] + + + + + PARIS + PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 60, RUE RICHELIEU + 1847 + + + + +PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD. + + + + +L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en +Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, +Espagnole et Italienne. + +Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la +Librairie), le 4 janvier 1847. + + +PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +HISTOIRE + +DU CONSULAT + +ET + +DE L'EMPIRE. + + + + +LIVRE VINGT-DEUXIÈME. + +ULM ET TRAFALGAR. + + Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion, + quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. -- + Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon. + -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon + s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il + entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres. + -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des + bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un + profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à + l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le + rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la + flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion + publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des + finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des + principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. -- + Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. -- + Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour + d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette + spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant + confondu dans ses mains les affaires de la France et de + l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. -- + Conséquences de cette situation pour la Banque de France. -- + Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes + sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. -- + Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation + des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au + Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris. + -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée, + certain de changer bientôt cette froideur en transports + d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux + armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens, + l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur + Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin. + -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage + de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de + grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et + s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général + Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. -- + Commencement des opérations militaires du côté des Français. -- + Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de + Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour + tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon + atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait + eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général + du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de + Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses + dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper + Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur + commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de + Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les + fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. -- + Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite + de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à + capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en + vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille. + -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral + Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. -- + Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte + de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur + de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille + désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte + anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie + précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes + au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes. + -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du + _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_, + du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de + Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après + une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la + bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du + gouvernement impérial à l'égard de la marine française. -- + Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier + Trafalgar. + + +[Date: Août 1803.] + +[En marge: Conséquences de la réunion de Gênes à la France.] + +C'était une faute grave que de réunir Gênes à la France, la veille +même de l'expédition d'Angleterre, et de fournir ainsi à l'Autriche la +dernière raison qui devait la décider à la guerre. C'était provoquer +et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment où l'on +aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute +sa liberté d'action contre l'Angleterre. Napoléon, il est vrai, +n'avait pas prévu les conséquences de la réunion de Gênes; son erreur +avait consisté à trop mépriser l'Autriche, et à la croire incapable +d'agir, quelque liberté qu'il prît avec elle. Cependant, quoique cette +réunion, opérée en de telles circonstances, lui ait été justement +reprochée, elle fut, en réalité, un événement heureux. Sans doute, si +l'amiral Villeneuve eût été capable de faire voile vers la Manche et +de paraître devant Boulogne, il faudrait regretter à jamais le trouble +apporté à l'exécution du plus vaste projet; mais, cet amiral +n'arrivant pas, Napoléon, réduit encore une fois à l'inaction, à moins +qu'il n'eût la témérité de franchir le détroit sans la protection +d'une flotte, Napoléon se serait trouvé dans un extrême embarras. +Cette expédition, si souvent annoncée, manquant trois fois de suite, +aurait fini par l'exposer à une sorte de ridicule, et par le +constituer, aux yeux de l'Europe, dans un véritable état d'impuissance +vis-à-vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui +fournissant un champ de bataille qui lui manquait, répara la faute +qu'il avait commise en venant elle-même en commettre une, et le tira +fort à propos d'une situation indécise et fâcheuse. La chaîne qui lie +entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange! +Souvent, ce qui est sage combinaison échoue, ce qui est faute réussit. +Ce n'est pas un motif toutefois pour déclarer toute prudence vaine, et +pour lui préférer les impulsions du caprice dans le gouvernement des +empires. Non, il faut toujours préférer le calcul à l'entraînement +dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empêcher de +reconnaître qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins +de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C'est une +raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine. + +[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de +Napoléon.] + +Il faut avoir vu de près les difficultés du gouvernement, il faut +avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes +déterminations, de les préparer, de les accomplir, de remuer les +hommes et les choses, pour apprécier la résolution que Napoléon prit +en cette circonstance. La douleur de voir échouer l'expédition de +Boulogne une fois passée, il se livra tout entier à son nouveau projet +de guerre continentale. Jamais il n'avait disposé de plus grandes +ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ +d'opérations plus étendu. Quand il commandait l'armée d'Italie, il +rencontrait pour limite à ses mouvements la plaine de la Lombardie et +le cercle des Alpes; et s'il songeait à porter ses vues au delà de ce +cercle, la prudence alarmée du directeur Carnot venait l'arrêter dans +ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de +la campagne de 1800, il était obligé de ménager des lieutenants qui +étaient encore ses égaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau +un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, il était +arrêté par la timidité d'esprit de ce général; il était réduit à le +laisser agir à sa manière, manière sûre, mais bornée, et à se +renfermer lui-même dans le champ isolé du Piémont. Il est vrai qu'il y +signalait sa présence par une opération qui restera comme un prodige +de l'art de la guerre, mais toujours son génie, en voulant se +déployer, avait trouvé des obstacles. Pour la première fois, il était +libre, libre comme l'avaient été César et Alexandre. Ceux de ses +compagnons d'armes que leur jalousie ou leur réputation rendaient +incommodes, s'étaient exclus eux-mêmes de la lice par une conduite +imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis à +sa volonté, et réunissant au plus haut degré toutes les qualités +nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Son armée, fatiguée +d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, formée par +dix ans de guerre et trois ans de campement, était préparée aux plus +difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe +entière était ouverte à ses combinaisons. Il était à l'occident, sur +les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aidée des +forces russes, suédoises, italiennes et anglaises, était à l'orient, +poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration +européenne avait mises à sa disposition. La situation, les moyens, +tout était grand. Mais si jamais on ne s'était trouvé plus en mesure +de faire face à de subits et graves périls, jamais aussi la difficulté +n'avait été égale. Cette armée, tellement préparée qu'on peut dire que +dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette armée était au bord +de l'Océan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique +comment les puissances continentales en avaient souffert la réunion +sans réclamer, et il fallait la transporter tout à coup au centre du +continent. Là était le problème à résoudre. On va juger comment +Napoléon s'y prit pour franchir l'espace qui le séparait de ses +ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre à +dissoudre leur formidable coalition. + +[En marge: Plan militaire de la coalition.] + +Bien qu'il se fût obstiné à croire la guerre moins prochaine qu'elle +n'était, il en avait parfaitement discerné les préparatifs et le plan. +La Suède faisait des armements à Stralsund, dans la Poméranie +suédoise; la Russie à Revel, dans le golfe de Finlande. On annonçait +deux grandes armées russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin +d'entraîner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir +l'Autriche. On ne se bornait pas à soupçonner, on connaissait avec +certitude la formation de deux armées autrichiennes, l'une de 80 mille +hommes en Bavière, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux +liées par un corps de 25 à 30 mille en Tyrol. Enfin des Russes réunis +à Corfou, des Anglais à Malte, des symptômes d'agitation dans la cour +de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi +de l'Italie. + +[En marge: Quatre attaques projetées contre l'Empire.] + +Quatre attaques se préparaient donc (voir la carte nº 27): la première +au nord par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant être +exécutée par des Suédois, des Russes, des Anglais; la seconde à l'est +par la vallée du Danube, confiée aux Russes et aux Autrichiens +combinés; la troisième en Lombardie, réservée aux Autrichiens seuls; +la quatrième au midi de l'Italie, devant être entreprise un peu plus +tard par une réunion de Russes, d'Anglais, de Napolitains. + +Napoléon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assisté +aux conférences militaires de M. de Wintzingerode à Vienne, que nous +avons rapportées antérieurement. Il n'y avait qu'une circonstance +encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entraînerait-on la +Prusse? Napoléon ne le croyait pas. Les puissances coalisées +espéraient y parvenir en intimidant le roi Frédéric-Guillaume. Dans ce +cas l'attaque du Nord, au lieu d'être une tentative accessoire, fort +gênée par la neutralité prussienne, serait devenue une entreprise +menaçante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin. +Cependant cela était peu probable, et Napoléon ne considérait comme +sérieuses que les deux grandes attaques par la Bavière et la +Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques +précautions celles qu'on préparait en Poméranie et vers le royaume de +Naples. + +[En marge: Combinaison opposée par Napoléon aux projets des puissances +coalisées.] + +Il résolut de porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube, +et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manière dont +il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un +fait fort simple, l'éloignement des Russes, qui les exposait à venir +tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens, +impatients de se porter en Bavière, et d'occuper, suivant leur +coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la +sorte à la distance qui les séparait naturellement des Russes, que +ceux-ci dès lors se présenteraient tardivement en ligne, en remontant +le Danube avec leur principale armée réunie aux réserves +autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrivée des Russes, +Napoléon se proposait de courir ensuite sur les Russes privés du +secours de la principale armée de l'Autriche, et voulait user du moyen +très-facile en théorie, très-difficile dans la pratique, de battre ses +ennemis les uns après les autres. + +Pour réussir, ce plan exigeait une façon toute particulière de se +transporter sur le théâtre des opérations, c'est-à-dire dans la vallée +du Danube. (Voir la carte nº 28.) Si, à l'exemple de Moreau, Napoléon +remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg à Schaffhouse, s'il +venait ensuite par les défilés de la Forêt-Noire déboucher entre les +Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front +les Autrichiens établis derrière l'Iller, d'Ulm à Memmingen, il ne +remplissait pas complétement son but. Même en battant les Autrichiens, +comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'armée formée +au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et +les conduisait, affaiblis seulement, à la jonction avec leurs alliés +du Nord. Il fallait, comme à Marengo, et plus qu'à Marengo même, +tourner les Autrichiens, et ne pas se borner à les battre, mais les +envelopper, de manière à les envoyer tous prisonniers en France. Alors +Napoléon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que +les réserves autrichiennes. + +[En marge: Marche des divers corps composant l'armée française, des +bords de l'Océan aux bords du Danube.] + +Pour cela une marche toute simple s'offrit à son esprit. L'un de ses +corps d'armée, celui du maréchal Bernadotte, était en Hanovre, un +second, celui du général Marmont, en Hollande, les autres à Boulogne. +(Voir la carte nº 28.) Il imagina de faire descendre le premier à +travers la Hesse en Franconie, sur Würzbourg et le Danube; de faire +avancer le second le long du Rhin, en usant des facilités que +procurait ce fleuve, et de le réunir par Mayence et Würzbourg au corps +venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands détachements allaient +descendre du nord au midi, Napoléon résolut de porter par un mouvement +de l'ouest à l'est, de Boulogne à Strasbourg, les corps campés au bord +de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les +défilés de la Forêt-Noire, mais en réalité de laisser cette forêt à +droite, de passer à gauche, à travers le Wurtemberg, pour se joindre +en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le +Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer +ainsi derrière les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et, +après s'être débarrassé d'eux, de marcher sur Vienne à la rencontre +des Russes. + +[En marge: Manière d'opérer à l'égard de l'Italie.] + +La position du maréchal Bernadotte venant du Hanovre, du général +Marmont venant de la Hollande, était un avantage, car il ne fallait à +l'un que dix-sept jours, à l'autre que quatorze ou quinze, pour se +transporter à Würzbourg, sur le flanc de l'armée ennemie campée à Ulm. +Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait +environ vingt-quatre jours, et celui-là devait fixer l'attention des +Autrichiens sur le débouché ordinaire de la Forêt-Noire. Dans l'espace +de vingt-quatre jours, c'est-à-dire vers le 25 septembre, Napoléon +pouvait donc être rendu sur le point décisif. En prenant son parti +sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par +sa présence prolongée à Boulogne, en semant de faux bruits, en +dérobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possédait +au plus haut degré, il pouvait avoir passé le Danube sur les derrières +des Autrichiens avant qu'ils se fussent doutés de sa présence. S'il +réussissait, il était dès le mois d'octobre débarrassé de la première +armée ennemie, il employait le mois de novembre à marcher sur Vienne, +et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes, +qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait être des fantassins solides, +mais non point invincibles, car Moreau et Masséna les avaient déjà +battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arrivé +à Vienne, il avait dépassé de beaucoup la position de l'armée +autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant +de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napoléon +était de confier à Masséna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et +celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'armée +française sur l'Adige. Elle ne devait être que de 50 mille hommes, +mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au delà +des Alpes, depuis Montenotte jusqu'à Marengo. Pourvu que Masséna pût +arrêter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui +semblait hors de doute avec des soldats habitués à vaincre les +Autrichiens, quel que fût leur nombre, et sous un général qui ne +reculait jamais, Napoléon, parvenu à Vienne, dégageait la Lombardie, +comme il avait dégagé la Bavière. Il attirait l'archiduc Charles sur +lui, mais il attirait en même temps Masséna; et, joignant alors aux +150 mille hommes avec lesquels il aurait marché le long du Danube, les +50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver à Vienne à +la tête de 200 mille Français victorieux. Disposant directement d'une +telle masse de forces, ayant déjoué les deux principales attaques, +celles de Bavière et de Lombardie, qu'importaient les deux autres, +préparées au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe +entière fût-elle en armes, il n'avait rien à craindre de +l'universalité de ses forces. + +Toutefois il ne négligea pas de prendre certaines précautions à +l'égard de la basse Italie. Le général Saint-Cyr occupait la Calabre +avec 20 mille hommes. Napoléon lui donna pour instructions de se +porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier +symptôme d'hostilité. Sans doute il eût été plus conforme à ses +principes de ne pas couper en deux l'armée d'Italie, de ne point +placer 50 mille hommes sous Masséna, au bord de l'Adige, 20 mille sous +le général Saint-Cyr en Calabre, de réunir le tout au contraire en une +seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord +de l'Italie, aurait eu peu à craindre du midi. Mais il jugeait que +Masséna, avec 50 mille hommes et son caractère, suffirait pour arrêter +l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de +permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied à Naples, et de +fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile à +éteindre. C'est pourquoi il laissa le général Saint-Cyr et 20 mille +hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier +signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais à la mer +avant qu'ils eussent le temps de s'établir sur le continent d'Italie. +Quant à l'attaque préparée dans le nord de l'Europe, et si distante +des frontières de l'Empire, Napoléon se borna, pour y faire face, à +continuer la négociation entreprise à Berlin, relativement à +l'électorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet électorat à la Prusse +pour prix de son alliance; mais, n'espérant guère une alliance +formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre +le Hanovre en dépôt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir +à titre de don définitif. Dans tous les cas, elle était obligée d'en +éloigner les troupes belligérantes, et sa neutralité suffisait dès +lors pour couvrir le nord de l'Empire. + +Tel fut le plan conçu par Napoléon. Portant ses corps d'armée, par une +marche rapide et imprévue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre, +au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, séparant +les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les +seconds, s'enfonçant ensuite dans la vallée du Danube jusqu'à Vienne, +et dégageant par ce mouvement Masséna en Italie, il devait avoir +bientôt repoussé les deux principales attaques dirigées contre son +empire. Ses armées victorieuses étant ainsi réunies sous les murs de +Vienne, il n'avait plus à s'inquiéter d'une tentative au midi de +l'Italie, que le général Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et +d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralité prussienne +allait gêner de toutes parts. + +Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait +conçu, exécuté des plans sur une pareille échelle. C'est que jamais un +esprit plus puissant, plus libre de ses volontés, disposant de moyens +plus vastes, n'avait eu à opérer sur une telle étendue de pays. Que +voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrésolus, qui +délibèrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprévoyants, +qui songent à organiser leurs forces quand déjà elles devraient être +sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des généraux +subordonnés, qui peuvent à peine se mouvoir sur le théâtre circonscrit +assigné à leurs opérations. Ici au contraire, génie, volonté, +prévoyance, liberté absolue d'action, tout concourait dans le même +homme au même but. Il est rare que de telles circonstances se +rencontrent; mais quand elles se trouvent réunies, le monde a un +maître. + +[En marge: Ordres de marche donnés pour le 27 août.] + +[En marge: Marche prescrite au maréchal Bernadotte.] + +Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà +sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes à la frontière de +Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napoléon; mais il n'en +fut rien. Il donna tous ses ordres à Boulogne dans la journée même du +26 août, avec la recommandation cependant de ne les émettre que le 27, +à dix heures du soir. Il voulait ainsi se ménager toute la journée du +27, avant de renoncer définitivement à sa grande expédition maritime. +Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre à +Hanovre. Le maréchal Bernadotte, déjà prévenu, devait commencer son +mouvement le 2 septembre, avoir assemblé son corps le 6 à Goettingue, +et être rendu à Würzbourg le 20. (Voir la carte nº 28.) Il avait ordre +de réunir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enlevée aux +Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dépôts de +son corps d'armée, et une garnison de 6 mille hommes commandée par un +officier énergique, sur lequel on pût compter. Cette garnison devait +être approvisionnée pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement +avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laissées à Hameln +rejoindraient immédiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles +resteraient dans cette place, et la défendraient jusqu'à la mort, dans +le cas où les Anglais feraient une expédition par le Weser, ce que la +neutralité prussienne ne pouvait pas empêcher.--«Je serai, écrivit +Napoléon, aussi prompt que Frédéric, lorsqu'il allait de Prague à +Dresde et à Berlin. J'accourrai bientôt au secours des Français +défendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les +ennemis qui en seraient venus.»--Bernadotte avait ordre de traverser +les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principautés, +qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il était +refusé, de marcher du reste l'argent à la main, de tout payer, +d'observer une exacte discipline. + +[En marge: Marche prescrite au général Marmont.] + +Le même soir du 27 août, un courrier porta au général Marmont l'ordre +de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pièces de canon +bien attelées, de suivre les bords du Rhin jusqu'à Mayence, de se +rendre par Mayence et Francfort à Würzbourg. L'ordre devait parvenir à +Utrecht le 30 août. Le général Marmont ayant déjà reçu un premier +avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, être arrivé à +Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19 à Würzbourg. (Voir la carte +nº 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient être +rendus au milieu des principautés franconiennes de l'électeur de +Bavière, du 18 au 20 septembre, et y présenter une force de quarante +mille hommes. Comme on avait recommandé à l'électeur de s'enfuir à +Würzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il +était assuré de trouver là un secours tout préparé pour sa personne et +pour son armée. + +[En marge: Marche prescrite aux quatre corps campés dans les environs +de Boulogne.] + +Enfin, le 27 au soir, furent émis les ordres pour les camps +d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient +commencer à s'exécuter le 29 août au matin. Le premier jour, devaient +partir, par trois routes différentes, les premières divisions de +chaque corps, le deuxième jour les secondes divisions, le troisième +jour les dernières. Elles se suivaient par conséquent à vingt-quatre +heures de distance. Les trois routes indiquées étaient, pour le camp +d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim; +pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mézières, +Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fère, Reims, +Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches, +l'armée pouvait être transportée tout entière sur le Rhin, entre +Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour +qu'elle y fût en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder +quelque mesure, afin de mieux surprendre les Français, étaient restés +au camp de Wels près Lintz, et ne pouvaient dès lors être en ligne +avant Napoléon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut +Danube, plus ils s'approcheraient de la frontière de France, entre le +lac de Constance et Schaffhouse, plus Napoléon aurait de chance de les +envelopper. Des officiers envoyés avec des fonds, sur les routes que +les troupes devaient parcourir, étaient chargés de faire préparer des +vivres dans chaque lieu d'étape. Des ordres formels, et plusieurs fois +réitérés, comme tous ceux que donnait Napoléon, enjoignaient de +fournir à chaque soldat une capote et deux paires de souliers. + +Napoléon, gardant profondément son secret, qui ne fut confié qu'à +Berthier et à M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille +hommes sur le Rhin. Il l'écrivit ainsi à la plupart de ses ministres. +Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna à lui +enjoindre de réunir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent +possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avouée de +l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit à M. Daru de +partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre +du matériel de la guerre, d'expédier de sa propre main tous les ordres +accessoires qu'exigeait le déplacement de l'armée, et de ne pas mettre +un seul commis dans sa confidence. Napoléon voulut rester lui-même six +à sept jours de plus à Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses +projets. + +[En marge: Précautions prises pour que la marche de l'armée soit +connue le plus tard possible.] + +Comme tous ces corps allaient traverser la France, excepté celui du +maréchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps +destiné à repasser la frontière, il faudrait, qu'ils fussent déjà en +pleine marche pour donner des signes de leur présence, que ces signes +fussent transmis à Paris, de Paris à l'étranger, et que bien des jours +s'écoulassent avant que l'ennemi apprît la levée du camp de Boulogne. +D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par +l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin, +laisseraient dans le doute les esprits les plus prévoyants, et il y +avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein, +quand on serait encore supposé sur les bords de la Manche. Napoléon +fit en même temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand, +pour la Franconie, la Souabe et la Bavière. Ils avaient ordre +d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube, +d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions +militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles +présentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le +Danube. Murat devait voyager sous un nom supposé, et, son exploration +terminée, revenir à Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des +premières colonnes rendues sur le Rhin. + +[En marge: Négociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière.] + +Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans +l'ignorance de ses résolutions, Napoléon recommanda en outre à M. de +Talleyrand de différer le manifeste destiné au cabinet de Vienne, et +ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer définitivement. Il +n'en attendait que des mensonges en réponse à ses sommations, et quant +à le convaincre de duplicité à la face de l'Europe, il lui suffisait +de le faire au moment des premières hostilités. Il expédia pour +Carlsruhe M. le général Thiard, passé au service de France depuis la +rentrée des émigrés, et le chargea de négocier une alliance avec le +grand-duché de Baden. Il adressa des offres de même nature au +Wurtemberg, alléguant qu'il prévoyait la guerre, à en juger par les +préparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais à quel point il était +prêt à la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets +qu'à l'électeur de Bavière. Ce malheureux prince, hésitant entre +l'Autriche qui était son ennemie, et la France qui était son amie, +mais l'une proche, l'autre éloignée, se souvenant aussi que dans les +guerres antérieures, constamment foulé par les uns et les autres, il +avait toujours été oublié à la paix, ce malheureux prince ne savait à +qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant à la France il +pourrait espérer des agrandissements de territoire, mais ignorant +encore la levée du camp de Boulogne, il la voyait, à l'époque dont il +s'agit, tout occupée de sa lutte contre l'Angleterre, importunée de +ses alliés d'Allemagne, et n'étant pas en mesure de les secourir. +Aussi ne cessait-il de parler d'alliance à notre ministre, M. Otto, +sans jamais oser conclure. Cet état de choses changea bientôt par +suite des lettres de Napoléon. Celui-ci écrivit directement à +l'électeur, et lui annonça (en lui disant que c'était un secret d'État +confié à son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre, +et marchait immédiatement avec 200 mille hommes au centre de +l'Allemagne.--Vous serez secouru à temps, lui mandait-il, et la maison +d'Autriche vaincue sera forcée de vous composer un État considérable +avec les débris de son patrimoine.--Napoléon tenait à gagner cet +électeur, qui comptait 25 mille soldats bien organisés, et qui avait +en Bavière des magasins très-bien fournis. C'était un avantage +important que d'arracher ces 25 mille soldats à la coalition, et de se +les donner à soi. Du reste, le secret n'était pas en péril, car ce +prince éprouvait une véritable haine pour les Autrichiens, et, une +fois rassuré, ne demanderait pas mieux que de se lier à la France. + +[En marge: Instructions envoyées à l'armée d'Italie.] + +Napoléon s'occupa ensuite de l'armée d'Italie. Il ordonna de réunir +sous les murs de Vérone les troupes dispersées entre Parme, Gênes, le +Piémont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au +maréchal Jourdan, en observant les plus grands ménagements envers ce +personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait +pas le caractère au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait +aucune connaissance du pays compris entre le Pô et les Alpes. Il lui +promit de l'employer sur le Rhin, où il avait toujours combattu, et +enjoignit à Masséna de partir sans délai. La distance à laquelle était +l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle +ne pouvait être que tardive. + +[En marge: Précautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la +flottille à l'abri de toute attaque.] + +Ces dispositions terminées, il consacra le temps qu'il devait passer +encore à Boulogne, à prescrire lui-même les précautions les plus +minutieuses afin de mettre la flottille à l'abri de toute attaque de +la part des Anglais. Il était naturel de penser que ceux-ci +profiteraient du départ de l'armée pour tenter un débarquement, et +incendier le matériel accumulé dans les bassins. Napoléon, qui ne +renonçait pas à revenir bientôt sur les côtes de l'Océan, après une +guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un +outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les +précautions suivantes aux ministres Decrès et Berthier. Les divisions +d'Étaples et de Wimereux durent être réunies à celles de Boulogne, et +toutes placées dans le fond du bassin de la Liane, hors de la portée +des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la +flottille hollandaise, qui était à Ambleteuse, mais tout fut disposé +pour que les troupes stationnées à Boulogne pussent accourir sur cet +autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espèce +particulière, attachés à de fortes ancres, empêchaient l'introduction +des machines incendiaires qui auraient pu être lancées sous la forme +de corps flottants. + +Trois régiments entiers, y compris leur troisième bataillon, furent +laissés à Boulogne. Il y fut ajouté douze troisièmes bataillons des +régiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant à la +flottille furent formés en quinze bataillons de mille hommes chacun. +On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie +pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou à +bord des bâtiments restés à la voile, ou autour de ceux qui étaient +échoués dans le port. Cette réunion de troupes de terre et de mer +présentait une force de trente-six bataillons, commandés par des +généraux et un maréchal, le maréchal Brune, celui qui avait, en 1799, +jeté les Russes et les Anglais à la mer. Napoléon ordonna la +construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour +couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait formés. Il +voulut que des officiers de choix fussent attachés à chaque position +retranchée, et conservassent toujours le même poste, afin que, +répondant de sa sûreté, ils s'étudiassent sans cesse à en +perfectionner la défense. + +Il chargea ensuite M. Decrès d'assembler les officiers de mer, le +maréchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux +uns et aux autres l'importance du poste confié à leur honneur, de les +consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient +combattre, de leur promettre qu'ils seraient employés à leur tour, +qu'ils auraient même bientôt la gloire de concourir à l'expédition +d'Angleterre, car après avoir puni le continent de son agression, +Napoléon reparaîtrait aux bords de la Manche, peut-être au printemps +suivant. + +[Date: Sept 1805.] + +[En marge: Napoléon assiste au départ de l'armée.] + +[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une +grande guerre.] + +Napoléon assista de sa personne au départ de toutes les divisions de +l'armée. On se ferait difficilement une idée de leur joie, de leur +ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une +grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y +en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de +passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus égaux par une +vie commune de plusieurs années, confiants dans leurs officiers, +enthousiastes du chef qui devait les conduire à la victoire, espérant +les plus hautes récompenses sous un régime qui avait mené au trône un +soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui à cette époque avait +remplacé tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes, +appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les périls, les +expéditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les +Prussiens, les Russes; ils méprisaient tous les soldats de l'Europe, +et n'imaginaient pas qu'il y eût une armée au monde capable de leur +résister. Rompus à la fatigue comme de vraies légions romaines, ils +voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener à la +conquête du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive +l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi. +Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de +pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait +plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des +récompenses légitimement acquises, et une confiance, un mépris des +périls et des difficultés, qui constituent le soldat destiné aux +grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient +défendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris +de 1805 voulaient la rendre la première puissance de la terre. +N'établissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est +beau de courir à la défense de son pays en péril; il est beau +également de se dévouer pour qu'il soit grand et glorieux. + +[En marge: Retour de Napoléon à Paris.] + +Après avoir vu de ses yeux son armée en marche, Napoléon partit de +Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3 à la Malmaison. Personne +n'était informé de ses résolutions; on le croyait toujours occupé de +ses projets contre l'Angleterre; on s'inquiétait seulement des +intentions de l'Autriche, et on expliquait les déplacements de troupes +dont il commençait à être question, par l'envoi déjà publié d'un corps +de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut +Rhin. + +[En marge: Disposition du public à son égard.] + +Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant à quel +point une profonde intrigue anglaise avait serré les noeuds de la +nouvelle coalition, reprochait à Napoléon d'avoir poussé l'Autriche à +bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tête, en réunissant Gênes +à l'Empire, en donnant Lucques à la princesse Élisa. On ne cessait pas +de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un +gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui +reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la +guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle fût malheureuse sous un +capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la +Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldées par l'Angleterre; on ne +savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue +durée, et on se rappelait involontairement les angoisses des premières +guerres de la Révolution. Toutefois, la confiance l'emportait de +beaucoup sur les autres sentiments; mais un léger murmure +d'improbation, très-sensible pour les fines oreilles de Napoléon, ne +laissait pas de se faire entendre. + +[En marge: Détresse financière.] + +Ce qui contribuait surtout à rendre plus pénibles les sensations +qu'éprouvait le public, c'était une extrême gêne financière. Des +causes diverses l'avaient produite. Napoléon avait persisté dans son +projet de ne jamais emprunter. «De mon vivant, écrivait-il à M. de +Marbois, je n'émettrai aucun papier.» (Milan, 18 mai 1805.) En effet, +le discrédit produit par les assignats, par les mandats, par toutes +les émissions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redouté +qu'était alors l'Empereur des Français, il n'aurait pas fait accepter +une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui +aurait constitué un emprunt à 10 pour 100. Cependant il résultait de +graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne +saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie +sur l'avenir. + +[En marge: Budget de l'an XII.] + +Nous avons déjà fait connaître l'état des budgets. Celui de l'an XII +(septembre 1803 à septembre 1804) évalué à 700 millions (sans les +frais de perception), s'était élevé à 762. Heureusement les impôts +avaient reçu de la prospérité publique, que la guerre n'interrompait +pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40 +millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions, +celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il +restait à combler un déficit de 20 et quelques millions. + +[En marge: Budget de l'an XIII.] + +L'exercice de l'an XIII (septembre 1804 à septembre 1805), qui se +terminait en ce moment, présentait des insuffisances plus grandes +encore. Les constructions navales étant en partie achevées, on avait +cru d'abord que la dépense de cet exercice pourrait être fort réduite. +Quoique celui de l'an XII se fût élevé à 762 millions, on avait espéré +solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les +mois écoulés jusqu'ici révélaient une dépense mensuelle de 60 millions +environ, ce qui supposait une dépense annuelle de 720. On avait, pour +y faire face, les impôts et les ressources extraordinaires. Les +impôts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'étaient élevés, par +le seul effet de l'aisance générale, et sans aucun changement dans les +tarifs, à un produit de 560 millions. Les contributions indirectes, +récemment établies, avant rapporté près de 25 millions cette année, +les dons volontaires des communes et des départements, convertis en +centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions à +peu près, on était arrivé à 600 millions de revenu permanent. Il +fallait donc trouver 120 millions pour compléter le budget de l'an +XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie. +Mais le subside espagnol de 48 millions avait cessé en décembre 1804, +par suite de la brutale déclaration de guerre que l'Angleterre avait +faite à l'Espagne. Celle-ci, servant désormais la cause commune par +ses flottes, n'avait plus à la servir par ses finances. Le fonds +américain, prix de la Louisiane, était dévoré. Pour suppléer à ces +ressources, on avait ajouté au subside italien de 22 millions une +somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espèce d'emprunt dont +nous avons expliqué ailleurs le mécanisme, puis une aliénation de +biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques +remboursements dus par le Piémont, et montant à 6 millions. Le tout +faisait, avec les impôts ordinaires, 684 millions. Restait donc une +insuffisance de 36 à 40 millions pour arriver à 720. + +[En marge: Il commence à se former un arriéré d'environ 80 millions.] + +Ainsi on était arriéré de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour +l'an XIII. Mais ce n'était pas tout. La comptabilité, encore peu +perfectionnée, ne révélant pas comme aujourd'hui tous les faits à +l'instant même, on venait de découvrir quelques restes de dépenses non +acquittées, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant +aux exercices antérieurs, ce qui constituait encore une charge d'une +vingtaine de millions. En additionnant ces divers déficits, 20 +millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de découverte récente, +on pouvait évaluer à 80 millions environ l'arriéré qui commençait à se +former depuis le renouvellement de la guerre. + +[En marge: Moyens de faire face à cet arriéré.] + +Différents moyens avaient été employés pour y pourvoir. D'abord on +s'était endetté avec la Caisse d'amortissement. On aurait dû +rembourser à cette caisse, à raison de 5 millions par an, les +cautionnements dont il avait été fait ressource. On aurait dû lui +verser, à raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur +des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribués pour +compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis +aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens +nationaux, et qu'elle n'était pas un créancier bien exigeant. Le +Trésor lui devait une trentaine de millions à la fin de l'année XIII +(septembre 1805). + +On avait trouvé quelques autres ressources dans plusieurs +perfectionnements apportés au service du Trésor. Si l'État n'inspirait +pas en général une grande confiance sous le rapport financier, +certains agents des finances, dans les limites de leur service, en +inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trésor, établi à +Paris, chargé de tous les mouvements de fonds entre Paris et les +provinces, émettait sur lui-même ou sur les comptables ses +correspondants, des traites qui étaient toujours acquittées à bureau +ouvert, parce que les payements s'exécutaient même au milieu de ces +embarras avec une parfaite exactitude. Cette espèce de banque avait pu +mettre en circulation jusqu'à 15 millions de traites acceptées comme +argent comptant. + +Enfin une amélioration véritable dans le service des receveurs +généraux avait procuré une ressource à peu près égale. Pour les +contributions directes, reposant sur la terre et les propriétés +bâties, dont la valeur était connue d'avance, et l'échéance fixe comme +une rente, on faisait souscrire à ces comptables des effets payables +mois par mois à leur caisse, sous le titre souvent rappelé +d'_Obligations des receveurs généraux_. Mais pour les contributions +indirectes, qui s'acquittent irrégulièrement, au fur et à mesure des +consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on +attendait que le produit fût réalisé pour tirer sur les receveurs +généraux des effets appelés _Bons à vue_. Ils jouissaient ainsi de +cette partie des fonds de l'État pendant environ cinquante jours. Il +fut établi qu'à l'avenir le Trésor tirerait d'avance sur eux, et tous +les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des +contributions indirectes (cette somme était de 190 millions), que le +dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux +variations des rentrées, et n'arriverait au Trésor que par la forme +anciennement usitée des _bons à vue_. Ce versement plus prompt d'une +partie des fonds de l'État répondait à un secours d'environ 15 +millions. + +Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en créant les +traites du caissier central du Trésor, en accélérant certaines +rentrées, on avait trouvé des ressources pour une soixantaine de +millions. Si on suppose le déficit de 80 ou 90, il devait manquer +encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en +s'arriérant avec les fournisseurs, c'est-à-dire avec la fameuse +compagnie des _Négociants réunis_, dont on ne payait pas les +fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme +d'_obligations des receveurs généraux_ plus grande qu'on ne l'aurait +dû. + +Napoléon, qui ne voulait pas s'engager trop avant dans cette voie de +l'arriéré, avait imaginé, pendant qu'il se trouvait en Italie, une +opération qui, selon lui, n'avait rien de commun avec une émission de +papier. Des 300 ou 400 millions de biens nationaux existant en 1800, +il ne restait rien en 1805, non pas qu'on eût dépensé tout entière +cette précieuse valeur, mais, au contraire, parce que dans le but de +la conserver, on en avait fait la dotation de la Caisse +d'amortissement, du Sénat, de la Légion d'honneur, des Invalides, de +l'Instruction publique. Les quelques portions qu'on voyait figurer +encore dans les budgets composaient un dernier reste qu'on livrait à +la Caisse d'amortissement en acquittement de ce qu'on lui devait et de +ce qu'on ne lui payait pas. Napoléon eut l'idée de reprendre à la +Légion d'honneur et au Sénat les domaines nationaux qu'il leur avait +attribués, de leur donner en place des rentes, et de disposer de ces +domaines pour une opération avec les fournisseurs. Effectivement, on +délivra des rentes au Sénat et à la Légion d'honneur en échange de +leurs immeubles. Pour 1,000 francs de revenu en terres, on leur +accorda 1,750 francs de revenu en rentes, afin de compenser la +différence entre le prix des unes et des autres. Le Sénat et la Légion +d'honneur y gagnèrent ainsi une augmentation de dotation annuelle. On +reprit ensuite les biens nationaux, et on commença à en livrer aux +fournisseurs à un prix convenu. Ceux-ci, obligés d'emprunter à des +capitalistes qui leur prêtaient les fonds dont ils avaient besoin, +trouvaient dans les immeubles un gage à l'aide duquel ils obtenaient +du crédit, et se procuraient le moyen de continuer leur service. Ce +fut la Caisse d'amortissement qu'on chargea de toute cette opération, +et qui prit sur les rentes rachetées la somme nécessaire pour +indemniser le Sénat et la Légion d'honneur. L'État à son tour dut la +dédommager en créant à son profit une somme de rentes correspondante à +celle dont elle venait de se dépouiller. C'est avec ces divers +expédients, les uns légitimes comme les améliorations de service, les +autres fâcheux comme les retards de payement aux fournisseurs et la +reprise des biens donnés à divers établissements, c'est avec ces +expédients, disons-nous, qu'on était parvenu à faire face au déficit +qui s'était produit depuis deux années. De notre temps la dette +flottante, à laquelle on pourvoit avec les _bons royaux_, permettrait +de supporter une charge quatre ou cinq fois plus considérable. + +[En marge: Situation embarrassée du commerce.] + +[En marge: Disette de numéraire.] + +[En marge: Causes de cette disette.] + +Tout cela n'eût présenté qu'un médiocre embarras, si la situation du +commerce eut été bonne; mais il n'en était pas ainsi. Les négociants +français, en 1802, croyant à la durée de la paix maritime, s'étaient +engagés dans des opérations considérables, et avaient fait des +expéditions pour tous les pays. La conduite violente de l'Angleterre, +courant sur notre pavillon avant aucune déclaration de guerre, leur +avait causé des pertes immenses. Beaucoup de maisons avaient dissimulé +leur détresse, et, en se résignant à de grands sacrifices, en s'aidant +les unes les autres de leur crédit, avaient supporté le premier coup. +Mais la nouvelle secousse résultant de la guerre continentale devait +achever leur ruine. Déjà les banqueroutes commençaient dans les +principales places de commerce, et y produisaient un trouble général. +Ce n'était pas là l'unique cause de gêne dans les affaires. Depuis la +chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu, +était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre. +Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son +émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie +quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des +espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous +le Consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et +l'argent sortis du pays. On en manquait dans toutes les transactions. +S'en procurer était à cette époque l'un des soucis constants du +commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement, +parce qu'elle fournissait au moyen de ses billets parfaitement +accrédités un supplément de numéraire, la Banque de France avait la +plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique +proportionnée à l'émission de ses billets. Elle avait fait, sous ce +rapport, de louables efforts, et tiré d'Espagne une somme énorme de +piastres. Malheureusement une voie d'écoulement ouverte alors au +numéraire en laissait échapper autant qu'on pouvait en amener, c'était +le payement des denrées coloniales. Autrefois, c'est-à-dire en 1788 et +1789, quand nous possédions Saint-Domingue, la France retirait de ses +colonies, en sucre, café et autres produits coloniaux, jusqu'à 220 +millions de francs par an, dont elle consommait 70 ou 80, et exportait +jusqu'à 150, particulièrement sous forme de sucre raffiné. Si on songe +à la différence des valeurs entre ce temps et le nôtre, différence qui +est du double au moins, on jugera quelle immense source de prospérité +se trouvait tarie. Il fallait aller chercher hors de chez nous et +recevoir de nos propres ennemis les denrées coloniales que vingt ans +auparavant nous vendions à toute l'Europe. Une portion considérable de +notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes, +Livourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les +Anglais y faisaient entrer par le commerce libre ou par la +contrebande. On envoyait en Italie fort au delà des 22 millions que +nous payait cette contrée. Tous les commerçants du temps se +plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement +discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France. + +[En marge: Commerce des piastres avec l'Espagne.] + +[En marge: La gêne produite par le défaut de numéraire se communique +même à l'Angleterre.] + +C'était à l'Espagne que toute l'Europe avait l'habitude de demander +des métaux. Cette célèbre nation, à laquelle Colomb avait procuré des +siècles d'une riche et fatale oisiveté, en lui ouvrant les mines de +l'Amérique, s'était laissé obérer à force d'ignorance et de désordre. +Les malheurs de la guerre s'ajoutant à une mauvaise administration, +elle était alors la plus gênée des puissances, et donnait le spectacle +toujours si triste du riche réduit à la misère. Les galions, arrêtés +par la marine anglaise, faisaient faute non-seulement à l'Espagne, +mais à toute l'Europe. Bien que la sortie des piastres fût interdite +dans la Péninsule, la France les en faisait sortir par la contrebande, +grâce à une longue contiguïté de territoire, et les pays voisins les +emportaient souvent de France par le même moyen. Ce commerce interlope +était aussi établi, aussi étendu qu'un commerce licite. Mais il était +à cette époque fort contrarié par l'interruption des arrivages +d'Amérique, et, chose singulière, l'Angleterre elle-même en souffrait. +Habituée à puiser aux sources de la France et de l'Espagne, elle +subissait la privation commune dont elle était la cause. L'argent qui +s'accumulait dans les caves des gouverneurs espagnols du Mexique et du +Pérou ne venait plus ni à Cadix, ni à Bayonne, ni à Paris, ni à +Londres. L'Angleterre manquait de métaux pour tous les besoins, mais +surtout pour le payement de la coalition européenne, car les denrées +coloniales et les marchandises qu'elle fournissait soit à la Russie, +soit à l'Autriche, ne suffisaient plus pour acquitter les subsides +qu'elle avait pris l'engagement de leur fournir. M. Pitt avait +lui-même allégué cette raison pour contester aux puissances coalisées +une partie des sommes qu'elles exigeaient. Après avoir donné presque +pour rien des masses énormes de sucre et de café aux coalisés, le +cabinet britannique leur envoyait, au lieu d'argent, des billets de la +banque d'Angleterre. On venait d'en trouver dans les mains des +officiers autrichiens. + +[En marge: Spéculation imaginée par la compagnie des NÉGOCIANTS +RÉUNIS.] + +Telles étaient les causes principales de la détresse commerciale et +financière. Si la compagnie des _Négociants réunis_, qui faisait alors +toutes les affaires du Trésor, fourniture des vivres, escompte des +_obligations_, escompte du subside espagnol, s'était bornée au service +dont elle était chargée, bien qu'avec peine elle aurait pu en +supporter le fardeau. Elle ne trouvait plus à escompter à 1/2 pour 100 +par mois (6 pour 100 par an) les _obligations des receveurs généraux_; +c'est tout au plus si elle trouvait des capitalistes qui les lui +escomptassent à elle-même à 3/4 pour 100 par mois (9 pour 100 par an), +ce qui l'exposait à une perte énorme. Toutefois le Trésor, en +transigeant avec elle et en l'indemnisant de l'usure exercée par les +capitalistes, aurait eu le moyen de lui faciliter la continuation de +son service. Mais son principal directeur, M. Ouvrard, avait basé sur +cette situation un plan immense, fort ingénieux assurément, fort +avantageux même, si ce plan avait joint au mérite de l'invention le +mérite plus nécessaire encore de la précision du calcul. Ainsi qu'on +l'a vu, les trois contractants qui formaient la compagnie des +_Négociants réunis_ s'étaient partagé les rôles. M. Desprez, ancien +garçon de caisse, enrichi par une rare habileté dans le commerce du +papier, était chargé de l'escompte des valeurs du Trésor. M. +Vanlerberghe, fort entendu dans le commerce du blé, était chargé de la +fourniture des vivres. M. Ouvrard, le plus hardi des trois, le plus +fertile en ressources, s'était réservé les grandes spéculations. Ayant +accepté de la France les valeurs avec lesquelles l'Espagne payait son +subside, et ayant promis de les escompter, ce qui avait séduit M. de +Marbois, il avait été amené à l'idée de nouer de grandes relations +avec l'Espagne, cette souveraine du Mexique et du Pérou, des mains de +laquelle sortaient les métaux, objet de l'ambition universelle. Il +s'était rendu à Madrid, où il avait trouvé une cour attristée par la +guerre, par la fièvre jaune, par une disette affreuse et par les +exigences de Napoléon, dont elle était la débitrice. Rien de tout cela +n'avait paru surprendre ou embarrasser M. Ouvrard. Il avait charmé par +sa facilité, par son assurance, les vieilles gens qui régnaient à +l'Escurial, comme il avait charmé M. de Marbois lui-même, en lui +procurant les ressources que celui-ci ne savait pas trouver. Il avait +offert d'abord d'acquitter le subside dû à la France pour la fin de +1803, et pour toute l'année 1804, ce qui était un premier soulagement +qui venait fort à propos. Puis il avait fourni quelques secours +immédiats d'argent, dont la cour éprouvait un pressant besoin. Il +s'était chargé en outre de faire arriver des blés dans les ports +d'Espagne, et de procurer aux escadres espagnoles les vivres dont +elles manquaient. Tous ces services avaient été agréés avec une vive +reconnaissance. M. Ouvrard avait écrit sur-le-champ à Paris, et par M. +de Marbois, dont il possédait la faveur, il avait obtenu la +permission, ordinairement refusée, de laisser sortir de France +quelques chargements de blé pour les envoyer en Espagne. Ces arrivages +subits avaient mis un terme à l'accaparement des grains dans les ports +de la Péninsule, et en faisant cesser la disette, qui consistait +plutôt dans une élévation factice des prix que dans le défaut des +céréales, M. Ouvrard avait soulagé comme par enchantement les plus +poignantes misères du peuple espagnol. Il n'en fallait pas tant pour +séduire et entraîner les administrateurs peu clairvoyants de +l'Espagne. + +[En marge: Traité de la compagnie des NÉGOCIANTS RÉUNIS avec la cour +d'Espagne.] + +On se demande naturellement avec quelles ressources la cour de Madrid +pouvait payer M. Ouvrard de tous les services qu'elle en recevait. Le +moyen était simple. M. Ouvrard voulait qu'on lui abandonnât +l'extraction des piastres du Mexique. Il obtint, en effet, le +privilége de les tirer des colonies espagnoles au prix de 3 francs 75 +centimes, tandis qu'elles valaient en France, en Hollande, en Espagne, +5 francs au moins. C'était un bénéfice extraordinaire, mais bien +mérité assurément, si M. Ouvrard parvenait à tromper les croisières +anglaises et à transporter du nouveau monde dans l'ancien ces métaux +devenus si précieux. L'Espagne, qui succombait sous la misère, était +très-heureuse, avec l'abandon du quart de ses richesses, de réaliser +les trois autres quarts. Les fils de famille oisifs et prodigues ne +traitent pas toujours aussi avantageusement avec les intendants qui +rançonnent leur prodigalité. + +[En marge: Moyen employé pour faire venir les piastres du Mexique.] + +[En marge: Situation difficile de la Banque de France.] + +Mais comment faire venir ces piastres malgré M. Pitt et les flottes +anglaises? M. Ouvrard ne fut pas plus embarrassé de cette difficulté +que des autres. Il imagina de se servir de M. Pitt lui-même, au moyen +de la plus singulière des combinaisons. Il y avait des maisons +hollandaises, celle de M. Hope notamment, qui étaient établies à la +fois en Hollande et en Angleterre. Il eut l'idée de leur vendre des +piastres espagnoles à un prix qui assurait encore à sa compagnie un +bénéfice assez considérable. C'était à ces maisons à obtenir de M. +Pitt qu'il les laissât venir du Mexique. Comme M. Pitt en avait besoin +pour son propre compte, il était possible que, dans le désir de s'en +procurer, il en laissât passer une certaine somme, quoiqu'il sût qu'il +devait la partager avec ses ennemis. C'était une espèce de contrat +tacite dont les maisons hollandaises associées des maisons anglaises +devaient être les intermédiaires. L'expérience prouva plus tard que ce +contrat était réalisable pour une partie, sinon pour le tout. M. +Ouvrard songea aussi à se servir des maisons américaines, qui, avec sa +délégation et grâce au pavillon neutre, pouvaient aller chercher des +piastres dans les colonies espagnoles pour les rapporter en Europe. +Mais la question était de savoir combien M. Pitt laisserait passer de +ces piastres, combien les Américains pourraient en transporter à la +faveur de la neutralité. Si on avait eu du temps, une pareille +spéculation aurait pu réussir, rendre d'importants services à la +France et à l'Espagne, et procurer à la compagnie d'abondants et +légitimes profits. Malheureusement les besoins étaient bien urgents. +Sur 80 ou 90 millions d'arriéré, auxquels il fallait que le Trésor +français fit face avec des expédients, il y avait 30 millions environ +qu'il devait à la compagnie des _Négociants réunis_, et qu'il lui +payait avec des immeubles. Elle avait donc à supporter cette première +charge. Elle avait à fournir en outre à ce même Trésor français la +valeur d'une année au moins du subside espagnol, c'est-à-dire 40 à 50 +millions; elle avait à lui escompter les _obligations des receveurs +généraux_; elle avait enfin à payer les blés envoyés dans les ports de +la Péninsule, et les vivres procurés aux flottes espagnoles. C'était +là une situation qui ne permettait guère d'attendre le succès de +spéculations hasardeuses et lointaines. Jusqu'à ce succès la compagnie +était réduite à vivre d'expédients. Elle avait engagé à des prêteurs +les immeubles reçus en payement. Ayant réussi, grâce à la complaisance +de M. de Marbois, à se saisir presque complétement du portefeuille du +Trésor, elle y puisait à pleines mains des _obligations des receveurs +généraux_, qu'elle confiait à des capitalistes prêtant leur argent sur +gage, à un prix usuraire. Elle faisait escompter une partie de ces +mêmes _obligations_ par la Banque de France, qui, entraînée par son +intimité avec le gouvernement, ne refusait rien de ce qui était +réclamé au nom du service public. La compagnie recevait la valeur de +ces escomptes en billets de la Banque, et la situation se résolvait +dès lors en une émission, chaque jour plus considérable, de ces +billets. Mais la réserve métallique n'augmentant pas en proportion de +la masse des billets émis, il en résultait un véritable danger; et +c'était la Banque en réalité qui allait bientôt supporter le poids des +embarras de tout le monde. Aussi des voix, s'étaient-elles élevées +dans le sein du conseil de régence, pour demander qu'on mît un terme +aux secours accordés à M. Desprez, représentant de la compagnie des +_Négociants réunis_. Mais d'autres voix moins prudentes et plus +patriotiques, celle de M. Perregaux surtout, s'étaient prononcées +contre une telle proposition, et avaient fait accorder les secours +réclamés par M. Desprez. + +Le Trésor français, le Trésor espagnol, la compagnie des _Négociants +réunis_ qui leur servait de lien, se conduisaient comme ces maisons +embarrassées, qui se prêtent leur signature, et s'aident les unes les +autres d'un crédit qu'elles n'ont pas. Mais il faut reconnaître que le +Trésor français était la moins gênée de ces trois maisons associées, +et qu'il était exposé à souffrir beaucoup d'une pareille communauté +d'affaires; car, au fond, c'était avec ses seules ressources, +c'est-à-dire avec les _obligations des receveurs généraux_ escomptées +par la Banque, qu'on faisait face à tous les besoins, et qu'on +nourrissait les armées espagnoles aussi bien que les armées +françaises. Au surplus le secret de cette situation extraordinaire +n'était pas connu. Les associés de M. Ouvrard, dont les engagements +avec lui n'ont jamais été bien définis, quoique ces engagements aient +été le sujet de longs procès, ne savaient pas eux-mêmes toute +l'étendue du fardeau qui allait peser sur eux. Éprouvant déjà beaucoup +de gêne, ils appelaient M. Ouvrard à grands cris, et ils lui avaient +fait donner par M. de Marbois l'ordre de revenir immédiatement à +Paris. M. de Marbois, peu capable de juger par ses yeux de tous les +détails d'un vaste maniement de fonds, trompé de plus par un commis +infidèle, ne soupçonnait pas à quel point les ressources du Trésor +étaient abandonnées à la compagnie. Napoléon lui-même, quoiqu'il +étendît sur toutes choses son infatigable vigilance, ne voyant dans +les services qu'une insuffisance réelle d'une soixantaine de millions, +à laquelle on pouvait suppléer avec des biens nationaux et divers +expédients, ignorant la confusion qui s'était établie entre les +opérations du Trésor et celles des _Négociants réunis_, ne saisissait +pas la véritable cause des embarras et des inquiétudes qui +commençaient à se produire. Il attribuait la gêne dont on souffrait +partout aux fausses spéculations du commerce français, à l'usure que +les possesseurs de capitaux cherchaient à exercer, et se plaignait des +gens d'affaires à peu près comme il se plaignait des idéologues quand +il rencontrait des idées qui le contrariaient. Quoi qu'il en soit, il +ne voulait pas qu'on tirât de cet état de choses des objections à +l'exécution de ses ordres. Il avait demandé 12 millions en espèces à +Strasbourg, et les avait demandés si impérieusement qu'on avait eu +recours aux moyens les plus extrêmes pour les trouver. Il avait exigé +10 autres millions en Italie, et la compagnie, réduite à les acheter à +Hambourg, les faisait passer à Milan soit en argent, soit en or, en +traversant le Rhin et les Alpes. Napoléon, d'ailleurs, comptait avoir +frappé de tels coups avant quinze ou vingt jours, qu'il aurait mis un +terme à tous les embarras.--Avant quinze jours, disait-il, j'aurai +battu les Russes, les Autrichiens et les joueurs à la baisse.-- + +[En marge: Levée de la conscription, et organisation des réserves.] + +Ces ressources bien ou mal obtenues du Trésor, il s'occupa de la +conscription et de l'organisation de sa réserve. Le contingent annuel +se divisait alors en deux moitiés de 30 mille hommes chacune, la +première appelée à un service actif, la seconde laissée dans le sein +de la population, mais pouvant être réunie sous les drapeaux sur un +simple appel du gouvernement. Il restait encore une grande partie du +contingent des années IX, X, XI, XII et XIII. C'étaient des hommes +d'un âge fait, dont le gouvernement pouvait disposer par décret. +Napoléon les appela tous; mais il voulut en outre devancer la levée de +l'an XIV, comprenant les individus qui devaient atteindre l'âge requis +du 23 septembre 1805 au 23 septembre 1806; et comme le calendrier +grégorien allait être remis en usage au 1er janvier suivant, il fit +ajouter à cette levée les jeunes gens qui auraient atteint l'âge légal +du 23 septembre au 31 décembre 1806. Il résolut donc de comprendre en +une seule levée de 15 mois tous les conscrits auxquels la loi serait +applicable, depuis le mois de septembre 1805 jusqu'au mois de décembre +1806. Cette mesure devait lui fournir 80 mille hommes, dont les +derniers ne compteraient pas tout à fait vingt ans révolus. Mais il +ne songeait pas à les employer tout de suite à un service de guerre. +Il se proposait de les préparer au métier des armes en les plaçant +dans les troisièmes bataillons, qui composaient le dépôt de chaque +régiment. Ces hommes auraient ainsi un an ou deux, soit pour +s'instruire, soit pour se renforcer, et fourniraient dans quinze ou +dix-huit mois d'excellents soldats, presque aussi bien formés que ceux +du camp de Boulogne. C'était là une combinaison bonne à la fois pour +la santé des hommes et pour leur instruction militaire, car le +conscrit de 20 ans, s'il entre immédiatement en campagne, va bientôt +finir à l'hôpital. Mais cette combinaison n'était possible qu'à un +gouvernement qui, ayant une armée tout organisée à présenter à +l'ennemi, n'avait besoin du contingent annuel qu'à titre de réserve. + +[En marge: Le Corps législatif n'étant pas assemblé, on s'adresse au +Sénat pour légaliser la levée de la conscription.] + +Le Corps législatif n'étant pas assemblé, il fallait perdre du temps +pour le convoquer. Napoléon ne consentit point à un tel retard, et +imagina de s'adresser au Sénat, en se fondant sur deux motifs: le +premier, l'irrégularité d'un contingent qui comprenait plus de douze +mois, et quelques conscrits de moins de 20 ans; le second, l'urgence +des circonstances. On sortait de la légalité en agissant ainsi, car le +Sénat ne pouvait voter ni la contribution en argent, ni la +contribution en hommes. Il était chargé de fonctions d'un autre ordre, +comme d'empêcher l'adoption des lois inconstitutionnelles, de remplir +les lacunes de la Constitution, et de veiller sur les actes du +gouvernement entachés d'arbitraire. Au Corps législatif seul +appartenait le vote des impôts et des levées d'hommes. C'était une +faute que de violer cette Constitution, déjà si flexible, et de la +rendre par trop illusoire, en négligeant si facilement d'en observer +les formes. C'était une autre faute de ne pas ménager davantage +l'emploi du Sénat, dont on avait fait la ressource ordinaire de tous +les cas difficiles, et d'indiquer trop clairement que l'on comptait +sur sa docilité beaucoup plus que sur celle du Corps législatif. +L'archichancelier Cambacérès n'aimant pas les excès de pouvoir qui +n'étaient pas indispensables, fit ces remarques, et soutint qu'il +faudrait au moins, pour l'observation des formes, attribuer par une +mesure organique le vote des contingents au Sénat. Napoléon, qui, sans +méconnaître les vues de prudence, les remettait à un autre temps quand +il était pressé, ne voulut ni poser de règle générale, ni différer la +levée du contingent. En conséquence, il ordonna de préparer pour la +levée de la conscription de 1806 un sénatus-consulte fondé sur deux +considérations extraordinaires: l'irrégularité du contingent, +embrassant plus d'une année entière, et l'urgence des circonstances, +qui ne permettait pas d'attendre la réunion du Corps législatif. + +[En marge: Emploi des gardes nationales.] + +Il songea également à recourir aux gardes nationales instituées en +vertu des lois de 1790, 1791 et 1795. Cette troisième coalition ayant +tous les caractères des deux premières, bien que les temps fussent +changés, bien que l'Europe en voulût moins aux principes de la France, +et beaucoup plus à sa grandeur, il pensait que la nation devait à son +gouvernement un concours aussi énergique, aussi unanime qu'autrefois. +Il ne pouvait pas attendre le même élan, car le même enthousiasme +révolutionnaire ne subsistait plus; mais il pouvait compter sur une +parfaite soumission à la loi de la part des citoyens, et sur un +profond sentiment d'honneur chez ceux d'entre eux que la loi +appellerait. Il ordonna donc la réorganisation des gardes nationales, +mais en s'attachant à les rendre plus obéissantes et plus militaires. +Pour cela il fit préparer un sénatus-consulte, qui l'autorisait à +régler leur organisation par des décrets impériaux. Il résolut de +s'attribuer la nomination des officiers, et de réunir dans les +compagnies de chasseurs et de grenadiers la portion la plus jeune et +la plus guerrière de la population. Il la destinait à la défense des +places fortes et à certaines réunions accidentelles sur les points +menacés, tels que Boulogne, Anvers, la Vendée. + +[En marge: Organisation des dépôts au moyen de la conscription.] + +Ces divers éléments furent disposés de la manière suivante. Près de +200 mille soldats marchaient en Allemagne; 70 mille défendaient +l'Italie; vingt et un bataillons d'infanterie, plus quinze bataillons +de marine, gardaient Boulogne. On a déjà vu que les régiments étaient +composés de trois bataillons, deux de guerre, un de dépôt, ce dernier +chargé de recevoir les soldats malades ou convalescents, d'instruire +les conscrits. Déjà un certain nombre de ces troisièmes bataillons +avaient été placés à Boulogne. Tous les autres furent établis de +Mayence à Strasbourg. On dirigea vers ces trois points les hommes +restant à lever sur les années IX, X, XI, XII, XIII, et les 80 mille +conscrits de 1806. Ils devaient être versés dans les troisièmes +bataillons, pour s'y exercer et y acquérir des forces. Les plus âgés, +lorsqu'ils seraient formés, viendraient plus tard, organisés en corps +de marche, remplir les vides que la guerre aurait opérés dans les +rangs de l'armée. C'était une réserve de 150 mille hommes au moins, +gardant la frontière, et assurant le recrutement des corps. Les gardes +nationales, appuyant cette réserve, devaient être organisées dans le +Nord et l'Ouest pour accourir à la défense des côtes, surtout pour se +rendre à Boulogne ou Anvers, si les Anglais essayaient de brûler la +flottille, ou de détruire les chantiers élevés sur l'Escaut. Déjà le +maréchal Brune avait été chargé de commander à Boulogne. Le maréchal +Lefebvre dut commander à Mayence, le maréchal Kellermann à Strasbourg. +Ces nominations attestaient le tact parfait de Napoléon. Le maréchal +Brune avait une réputation acquise en 1799, pour avoir repoussé une +descente des Russes et des Anglais. Les maréchaux Lefebvre et +Kellermann, vieux soldats, qui avaient reçu pour prix de leurs +services une place au Sénat et le bâton de maréchal honoraire, étaient +propres à veiller à l'organisation de la réserve, pendant que leurs +compagnons d'armes, plus jeunes, feraient la guerre active. Ils +devenaient en même temps l'occasion d'une dérogation à la loi qui +interdisait aux sénateurs les fonctions publiques. Cette loi +déplaisait fort au Sénat, et on y dérogeait très-adroitement, en +appelant quelques-uns de ses membres à former l'arrière-ban de la +défense nationale. + +[En marge: Séance impériale au Sénat.] + +[En marge: Froideur du peuple de Paris.] + +[En marge: Organisation du gouvernement en l'absence de Napoléon.] + +Ces dispositions terminées, Napoléon fit porter au Sénat les mesures +que nous venons d'énumérer, et les présenta lui-même dans une séance +impériale, tenue au Luxembourg le 23 septembre. Il y parla en termes +précis et fermes de la guerre continentale qui venait de le +surprendre, tandis qu'il était occupé de l'expédition d'Angleterre, +des explications demandées à l'Autriche, des réponses ambiguës de +cette cour, de ses mensonges aujourd'hui démontrés, puisque ses armées +avaient passé l'Inn, le 8 septembre, au moment même où elle protestait +le plus fortement de son amour pour la paix. Il fit appel au +dévouement de la France, et promit d'avoir anéanti bientôt la nouvelle +coalition. Les sénateurs lui donnèrent de grandes marques +d'assentiment, bien qu'au fond du coeur ils attribuassent aux réunions +d'États opérées en Italie la nouvelle guerre continentale. Dans les +rues que le cortége impérial eut à parcourir, du Luxembourg aux +Tuileries, l'enthousiasme populaire, comprimé par la souffrance, fut +moins expressif que de coutume. Napoléon s'en aperçut, en fut piqué, +et en témoigna quelque humeur à l'archichancelier Cambacérès. Il y +voyait une injustice du peuple parisien envers lui; mais il parut en +prendre son parti, se promettant d'exciter bientôt des cris +d'enthousiasme, plus grands, plus vifs que ceux qui avaient retenti +tant de fois à ses oreilles, et il reporta sa pensée, qui n'avait le +temps de séjourner sur aucun sujet, vers les événements qui se +préparaient aux bords du Danube. Pressé de partir, il fit un règlement +pour l'organisation du gouvernement en son absence. Son frère Joseph +eut la mission de présider le Sénat; son frère Louis, en qualité de +connétable, dut s'occuper des levées d'hommes et de la formation des +gardes nationales. L'archichancelier Cambacérès fut chargé de la +présidence du Conseil d'État. Toutes les affaires devaient être +traitées dans un Conseil composé des ministres et des grands +dignitaires, présidé par le grand électeur Joseph. Il fut établi que +par des courriers partant tous les jours on ferait parvenir à Napoléon +un rapport sur chaque affaire, avec l'avis personnel de +l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, craignant que Joseph +Bonaparte, présidant le Conseil du gouvernement, ne fut blessé du rôle +de critique suprême attribué à l'un des membres de ce Conseil, en fit +l'observation à Napoléon. Mais Napoléon l'interrompit brusquement, en +lui disant que, pour ménager les vanités, il ne voulait pas se priver +des lumières les plus précieuses pour lui. Il persista. Ses décisions +devaient revenir à Paris à la suite du rapport envoyé par +l'archichancelier. Il n'y avait que les cas d'urgence dans lesquels le +Conseil fut autorisé à devancer la volonté de l'Empereur, et à donner +des ordres, que chaque ministre exécutait sous sa responsabilité +personnelle. Ainsi Napoléon se réservait la décision de toutes choses, +même en son absence, et faisait de l'archichancelier Cambacérès l'oeil +de son gouvernement pendant qu'il serait loin du centre de l'Empire. + +[En marge: Départ de Napoléon pour l'armée.] + +Tout ce qui l'entourait le vit partir avec chagrin. On n'avait pas le +secret de son génie, on ne savait pas combien il abrégerait la +guerre. On craignait qu'elle ne fût longue, et on était assuré qu'elle +serait sanglante. On se demandait quel serait le sort de la France si +une pareille tête venait à être frappée par le boulet qui perça la +poitrine de Turenne, ou par la balle qui brisa le front de Charles +XII. D'ailleurs ceux qui l'approchaient, tout brusque, tout absolu +qu'il était, ne pouvaient s'empêcher de le chérir. Ce fut donc avec un +vif regret qu'ils le virent s'éloigner. Il consentit à être accompagné +jusqu'à Strasbourg par l'Impératrice, qui lui était toujours plus +attachée, à mesure qu'elle avait plus de craintes pour la durée de son +union avec lui. Il emmenait le maréchal Berthier, laissant à M. de +Talleyrand l'ordre de suivre le quartier général à une certaine +distance et avec quelques commis. Parti le 24 de Paris, Napoléon était +arrivé le 26 à Strasbourg. + +[En marge: Arrivée de l'armée au centre de l'Allemagne.] + +Déjà, au grand étonnement de l'Europe, l'armée, qui vingt jours +auparavant se trouvait sur les bords de l'Océan, était au centre de +l'Allemagne, sur les bords du Mein, du Necker et du Rhin. Jamais +marche plus secrète, plus rapide, n'avait eu lieu dans aucun temps. +Les têtes de colonne s'apercevaient partout, à Würzbourg, à Mayence, à +Strasbourg. La joie des soldats était au comble, et quand ils voyaient +Napoléon, ils l'accueillaient par les cris de _Vive l'Empereur!_ mille +fois répétés. Cette foule innombrable de troupes d'infanterie, +d'artillerie, de cavalerie, subitement réunies; ces convois de vivres, +de munitions, formés à la hâte; ces longues files de chevaux, achetés +en Suisse et en Souabe; tous ces mouvements enfin d'une armée qu'on +n'attendait pas quelques jours auparavant, et qui était subitement +apparue, présentaient un spectacle unique, relevé encore par la +présence d'une cour militaire à la fois sévère et brillante, et par +une immense affluence de curieux accourus pour voir l'Empereur des +Français partant pour la guerre. + +[En marge: Efforts de la coalition pour devancer Napoléon.] + +La coalition s'était hâtée de son côté, mais elle n'était pas si bien +préparée que Napoléon, et surtout pas si active, quoique animée des +passions les plus ardentes. Il avait été convenu entre les puissances +coalisées qu'elles porteraient leurs forces principales vers le Danube +avant l'hiver, afin que Napoléon ne pût pas profiter de la difficulté +des communications pendant la mauvaise saison, pour écraser l'Autriche +isolée de ses alliés. Tous les ordres de mouvement avaient donc été +donnés pour la fin d'août et le commencement de septembre. En agissant +ainsi, les coalisés croyaient être fort en avance sur Napoléon, et se +flattaient de pouvoir commencer les hostilités au moment qu'ils +jugeraient le plus opportun. Ils ne s'attendaient pas à trouver les +Français rendus sitôt sur le théâtre de la guerre. + +[En marge: Rassemblement des forces russes, suédoises et anglaises à +Stralsund.] + +Un rassemblement russe se formait à Revel, et s'embarquait dans les +premiers jours de septembre pour Stralsund. Il se composait de 16 +mille hommes sous le commandement du général Tolstoy. Douze mille +Suédois les avaient déjà précédés à Stralsund. Ils devaient tous +ensemble se rendre par le Mecklembourg en Hanovre, et s'y joindre à 15 +mille Anglais, débarqués par l'Elbe à Cuxhaven. (Voir la carte nº +28.) C'était une armée de 43 mille hommes destinée à exécuter +l'attaque par le nord. Cette attaque devait être ou principale ou +accessoire, suivant que la Prusse s'y joindrait ou ne s'y joindrait +pas. + +[En marge: Marche des deux grandes armées russes.] + +Deux grandes armées russes, de 60 mille hommes chacune, s'avançaient +l'une par la Gallicie, sous le général Kutusof, l'autre par la +Pologne, sous le général Buxhoewden. La garde russe, sous l'archiduc +Constantin, forte de 12 mille hommes d'élite, suivait la seconde. Une +armée de réserve sous le général Michelson se formait à Wilna. Le +jeune empereur Alexandre, entraîné à la guerre par légèreté, assez +clairvoyant pour apercevoir sa faute, mais point assez résolu pour en +revenir, ou pour la corriger par l'énergie de l'exécution, l'empereur +Alexandre, dominé, sans se l'avouer, par une crainte secrète, ne +s'était décidé que fort tard à faire les derniers préparatifs. Le +corps de Gallicie, qui, sous le général Kutusof, devait venir au +secours des Autrichiens, n'avait atteint la frontière d'Autriche que +vers la fin d'août. Il avait à traverser la Gallicie de Brody à +Olmütz, la Moravie d'Olmütz à Vienne, l'Autriche et la Bavière de +Vienne à Ulm. (Voir la carte nº 28.) C'était beaucoup plus de chemin +que les Français n'en avaient à parcourir de Boulogne à Ulm, et les +Russes ne savaient pas franchir les distances comme les Français. +L'Europe, qui a vu marcher nos soldats, sait bien que jamais il n'en +exista d'aussi rapides. La prévision de Napoléon s'accomplissait donc, +et déjà les Russes étaient en retard. + +[En marge: Séjour de l'empereur Alexandre à Pulawi.] + +La seconde armée russe, placée entre Varsovie et Cracovie (voir la +carte nº 28), aux environs de Pulawi, forte, avec les gardes russes, +de 70 mille hommes, attendait l'arrivée de l'empereur Alexandre pour +recevoir ses directions à l'égard de la Prusse. Ce monarque avait +voulu voir l'embarquement de ses troupes à Revel, avant de partir pour +l'armée de Pologne, et s'était rendu à Pulawi, belle demeure de +l'illustre famille des Czartoryski, à quelque distance de Varsovie. Il +était là chez son jeune ministre des affaires étrangères, le prince +Adam Czartoryski, pour communiquer de plus près avec la cour de +Berlin. + +[En marge: Influences diverses autour du jeune czar.] + +À côté d'Alexandre se trouvait le prince Pierre Dolgorouki, officier +débutant dans la carrière des armes, plein de présomption et +d'ambition, ennemi de la coterie des jeunes gens d'esprit qui +gouvernait l'empire, cherchant à persuader à l'empereur que ces jeunes +gens étaient des Russes infidèles, qui, dans l'intérêt de la Pologne, +trahissaient la Russie. La mobilité d'Alexandre donnait au prince +Dolgorouki plus d'une chance de succès. Il était faux que le prince +Adam, le plus honnête des hommes, fût capable de trahir Alexandre. +Mais il haïssait la cour de Prusse, dont il prenait la faiblesse pour +de la duplicité; il souhaitait, par un sentiment tout polonais, que le +projet de violenter cette cour si elle n'adhérait pas aux vues de la +coalition, s'accomplît à la rigueur, que l'on rompît avec elle, et +que, passant sur le corps de ses armées à peine formées, on lui +enlevât Varsovie et Posen, pour proclamer Alexandre roi de la Pologne +reconstituée. C'était là un voeu tout naturel chez un Polonais, mais +peu réfléchi chez un homme d'État russe. Napoléon seul suffisait pour +battre la coalition: que serait-ce si on lui donnait l'alliance forcée +de la Prusse? + +[En marge: Mission de M. d'Alopeus et du prince Dolgorouki à Berlin, +pour décider la Prusse à se joindre à la coalition.] + +Au surplus, c'était beaucoup trop exiger du caractère irrésolu +d'Alexandre. Il avait envoyé son ambassadeur à Berlin, M. d'Alopeus, +pour faire appel à l'amitié de Frédéric-Guillaume, pour lui demander +d'abord le passage d'une armée russe à travers la Silésie, et pour lui +insinuer ensuite qu'on ne doutait pas du concours de la Prusse pour +l'oeuvre si méritoire de la délivrance européenne. Le négociateur +était même autorisé à déclarer au cabinet prussien qu'il n'y avait pas +à balancer, que la neutralité était impossible, que si le passage +n'était pas accordé de bonne grâce, on le prendrait de force. M. +d'Alopeus devait être secondé par le prince Dolgorouki, l'aide de camp +d'Alexandre. Celui-ci était chargé de laisser voir clairement à Berlin +le parti pris d'entraîner la Prusse par des caresses, ou de la décider +par la violence. On avait même poussé les choses à Pulawi, jusqu'à +rédiger le manifeste qui précéderait les hostilités. + +[En marge: Mission du Maréchal Duroc et de M. de Laforest à Berlin, +pour solliciter l'alliance de la Prusse en lui offrant le Hanovre.] + +[En marge: Le roi et M. de Hardenberg lui-même entraînés par l'offre +de Hanovre.] + +[En marge: La crainte d'une guerre prochaine arrête le roi +Frédéric-Guillaume prêt à s'allier à la France.] + +[En marge: Le roi de Prusse placé entre les instances des négociateurs +russes et français.] + +[En marge: Les négociateurs russes ayant poussé les insinuations +jusqu'à la menace, Frédéric-Guillaume irrité décide la mise sur le +pied de guerre de l'armée prussienne.] + +Tandis que ces vives instances étaient adressées à la Prusse par les +agents russes, elle se trouvait en présence des négociateurs français, +MM. Duroc et de Laforest, chargés par Napoléon de lui offrir le +Hanovre. On doit se souvenir que le grand maréchal du palais Duroc +était parti de Boulogne avec mission de porter cette offre à Berlin. +La probité du jeune roi n'y avait pas tenu; et les sentiments de M. de +Hardenberg, qu'on appelait en Europe le ministre bien pensant, n'y +avaient pas tenu davantage. M. de Hardenberg ne voyait dans cette +affaire qu'une difficulté, c'était de trouver une forme qui sauvât +l'honneur de son maître aux yeux de l'Europe. Deux mois avaient été +employés, juillet et août, à chercher cette forme. On en avait imaginé +une qui ne laissait pas d'être assez ingénieuse. C'était la même que +la coalition avait imaginée de son côté pour commencer la guerre +contre Napoléon, c'est-à-dire une médiation armée. Le roi de Prusse +devait, dans l'intérêt de la paix, qui était, disait-on, un besoin de +toutes les puissances, déclarer à quelles conditions l'équilibre de +l'Europe lui semblerait suffisamment garanti, énoncer ces conditions, +et donner ensuite à comprendre qu'il se prononcerait pour ceux qui les +admettraient contre ceux qui refuseraient de les admettre, ce qui +signifiait qu'il ferait la guerre de moitié avec la France, afin de +gagner le Hanovre. Il devait adopter, en effet, dans sa déclaration, +la plupart des conditions de Napoléon, telles que la création du +royaume d'Italie, avec séparation des deux couronnes à l'époque de la +paix générale, la réunion du Piémont et de Gênes à l'Empire, la libre +disposition de Parme et de Plaisance laissée à la France, +l'indépendance de la Suisse et de la Hollande, enfin l'évacuation de +Tarente et du Hanovre à la paix. Il n'y avait de difficulté que sur la +manière d'entendre l'indépendance de la Suisse et de la Hollande. +Napoléon, qui n'avait alors aucune vue sur ces deux pays, ne voulait +cependant pas garantir leur indépendance dans des termes qui +permissent aux ennemis de la France d'y opérer une contre-révolution. +Les contestations sur ce sujet s'étaient prolongées jusqu'à la fin du +mois de septembre, et le jeune roi de Prusse allait finir par se +résigner à la violence qu'on lui voulait faire, quand il reconnut +clairement, à la marche des armées russes, autrichiennes et +françaises, que la guerre était inévitable et prochaine. Saisi de +crainte à cet aspect, il se rejeta en arrière, et ne parla plus ni de +médiation armée, ni d'acquisition du Hanovre pour prix de cette +médiation. Il rentra dans son système ordinaire de neutralité du nord +de l'Allemagne. Alors MM. Duroc et de Laforest, d'après les ordres de +Napoléon, lui offrirent ce que le cabinet de Berlin avait tant de fois +demandé lui-même, la remise du Hanovre à la Prusse, à titre de dépôt, +à condition que celle-ci en assurerait la possession à la France. +Mais, quelque plaisir que fissent éprouver au roi Frédéric-Guillaume +la retraite des Français, et la remise d'un dépôt si précieux, il vit +qu'il faudrait s'opposer à l'expédition du nord, et il refusa encore. +Il fit mille protestations d'attachement à Napoléon, à sa dynastie, à +son gouvernement, ajoutant que s'il ne cédait pas à ses sympathies, +c'est qu'il était sans défense contre la Russie du côté de la Pologne. +À cela MM. Duroc et de Laforest répliquèrent par l'offre d'une armée +de 80 mille Français prête à se joindre aux Prussiens. Mais c'était +encore la guerre, et Frédéric-Guillaume la repoussa sous cette +nouvelle forme. C'est dans ce moment que M. d'Alopeus et le prince +Dolgorouki arrivèrent à Berlin afin de demander à la Prusse de se +prononcer pour la coalition. Le roi ne fut pas moins effrayé des +demandes des uns que des propositions des autres. Il répondit par des +protestations exactement semblables à celles qu'il adressait aux +négociateurs français. Il était, disait-il, plein d'attachement pour +le jeune ami dont il avait fait la connaissance à Memel, mais il +serait le premier en butte aux coups de Napoléon, et il ne pouvait pas +exposer ses sujets à de si grands périls, sans se rendre coupable +envers eux. Les envoyés russes insistant, lui dirent que le +rassemblement formé entre Varsovie et Cracovie était justement placé +là pour le secourir, que c'était une amicale prévoyance de l'empereur +Alexandre, que les 70 mille Russes composant ce rassemblement allaient +traverser la Silésie et la Saxe, pour se porter sur le Rhin, et +recevoir le premier choc des armées françaises. Ces raisons +n'entraînèrent pas Frédéric-Guillaume. Alors on alla plus loin, et on +lui laissa entendre qu'il était trop tard, que, ne doutant pas de son +adhésion, on avait déjà ordonné aux troupes russes de franchir le +territoire prussien. À cette espèce de violence, Frédéric-Guillaume ne +se contint plus. On s'était trompé sur son caractère. Il était +irrésolu, ce qui lui donnait souvent l'apparence de la faiblesse et de +la duplicité, mais, poussé à bout, il devenait opiniâtre et colère. Il +s'emporta, convoqua un conseil auquel furent appelés le vieux duc de +Brunswick et le maréchal de Mollendorf, et se décida, malgré sa +parcimonie, à mettre l'armée prussienne sur le pied de guerre. Se +voyant sur le point d'être violenté par les uns ou par les autres, il +résolut de prendre ses précautions, et ordonna la réunion de 80 mille +hommes, ce qui devait lui coûter 16 millions d'écus prussiens (64 +millions de francs), à prélever, partie sur les revenus de l'État, +partie sur le trésor du grand Frédéric, trésor dissipé sous le règne +précédent, et refait pendant le règne actuel à force d'économies. + +M. d'Alopeus, effrayé de ces dispositions, se hâta d'écrire à Pulawi, +pour conseiller à son empereur, avec les plus vives instances, de +ménager le roi de Prusse, si on ne voulait avoir toutes les forces de +la monarchie prussienne sur les bras. + +[En marge: Entrevue proposée par Alexandre à Frédéric-Guillaume, et +acceptée pour les premiers jour d'octobre.] + +Quand ces nouvelles arrivèrent à Pulawi, elles ébranlèrent la résolution +d'Alexandre. Le prince Adam Czartoryski l'avait vivement pressé de se +décider, de ne pas donner à la Prusse le temps de se mettre en garde; et +d'enlever le passage au lieu de le solliciter si longuement. Si la +Prusse tournait à la guerre, disait le prince Adam, on déclarerait +Alexandre roi de Pologne, et on organiserait ce royaume sur les +derrières des armées russes. Si au contraire elle se rendait, on aurait +réalisé le plan des coalisés, et conquis un allié de plus. Mais +Alexandre, éclairé par la correspondance de M. d'Alopeus, résista aux +conseils de son jeune ministre, renvoya son aide de camp Dolgorouki à +Berlin, pour affirmer à son royal ami qu'il n'avait jamais eu +l'intention de contraindre sa volonté, qu'au contraire il venait de +donner ordre à l'armée russe de s'arrêter sur la frontière prussienne, +qu'il en agissait ainsi par déférence pour lui, mais que de si grandes +affaires ne pouvaient pas se traiter par intermédiaires, et qu'il lui +demandait une entrevue. Frédéric-Guillaume craignant d'être violenté par +les caresses d'Alexandre, autant qu'il aurait pu l'être par ses armées, +ne se sentait aucun goût pour une telle entrevue. Cependant la cour, qui +penchait pour la coalition et pour la guerre, la reine, dont les +sentiments étaient d'accord avec ceux du jeune empereur, lui +persuadèrent qu'il ne pouvait pas refuser. L'entrevue fut accordée pour +les premiers jours d'octobre. En attendant, MM. de Laforest et Duroc +étaient à Berlin, recevant de leur côté toute sorte d'assurances de +neutralité. + +[En marge: L'Autriche emploie à se préparer le temps que la Russie +emploie à négocier.] + +[En marge: Distribution des forces de l'Autriche.] + +[En marge: Le général Mack chargé de commandement de l'armée de +Souabe.] + +Tandis que les Russes employaient ainsi le mois de septembre, +l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps précieux. Pendant +qu'elle chargeait M. de Cobentzel de répéter sans cesse à Paris que +son unique désir était de négocier et d'obtenir des garanties pour +l'état futur de l'Italie, elle mettait à profit les subsides anglais +avec la plus extrême activité. Elle avait réuni d'abord 100 mille +hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'était là qu'elle plaçait +son meilleur général, sa plus forte armée, afin de recouvrer ses +provinces les plus regrettées. Vingt-cinq mille hommes, sous +l'archiduc Jean, celui qui commandait à Hohenlinden, gardaient le +Tyrol; 80 à 90 mille hommes étaient destinés à envahir la Bavière, à +se porter en Souabe, et à prendre la fameuse position d'Ulm, où M. de +Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le général Moreau. Les 50 ou +60 mille Russes du général Kutusof, venant se joindre à l'armée +autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec +laquelle on espérait donner assez d'occupation aux Français pour +procurer aux autres armées russes le temps d'arriver, à l'archiduc +Charles le temps de reconquérir l'Italie, et aux troupes envoyées en +Hanovre et à Naples, le temps de produire une diversion utile. C'était +le fameux général Mack, celui qui avait été le rédacteur de tous les +plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup +d'activité et une certaine intelligence des détails militaires, de +remettre l'armée autrichienne sur le pied de guerre, c'était ce même +général qu'on avait chargé du commandement de l'armée de Souabe, de +moitié avec l'archiduc Ferdinand. + +On avait profité des villes appartenant à l'Autriche dans cette +contrée, pour préparer des magasins entre le lac de Constance et le +haut Danube. La ville de Memmingen, placée sur l'Iller, et formant la +gauche de la position dont Ulm forme la droite, était une de ces +villes. On y avait réuni des approvisionnements immenses, et élevé +quelques retranchements, ce qu'il n'était pas possible de faire à Ulm, +qui appartenait à la Bavière. + +[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavière.] + +Tout cela s'était exécuté dans les derniers jours d'août. Mais +l'Autriche, par une précipitation qui ne lui était pas ordinaire, +commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm +sans franchir la frontière bavaroise. De plus, la Bavière possédait +une armée de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn, +et on avait ainsi toute sorte de raisons pour être les premiers à se +saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la +Russie avec la Prusse, c'est-à-dire de la surprendre et de +l'entraîner. C'était plus facile, il est vrai, mais les conséquences, +si on échouait, devaient être fâcheuses. + +Le général Mack étant arrivé sur les bords de l'Inn, le prince de +Schwarzenberg fut envoyé à Munich, pour faire à l'électeur les +instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il +était chargé de lui demander de se prononcer en faveur de la +coalition, de joindre ses troupes à celles de l'Autriche, de consentir +à ce qu'elles fussent incorporées, dans l'armée impériale, dispersées +régiment par régiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son +territoire, ses magasins aux coalisés, de se joindre en un mot à cette +nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de +l'Europe. Le prince de Schwarzenberg était autorisé, s'il le fallait, +à offrir à la Bavière, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol même, +les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie étant reconquise +par les armes communes, on pût reporter dans cette contrée les +branches collatérales de la maison impériale, qui en avaient été +éloignées. + +[En marge: Perplexités de l'électeur de Bavière.] + +[En marge: L'électeur de Bavière finit par se prononcer en faveur de +la France, et se rend à Würzbourg avec sa cour et son armée.] + +Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait à Munich, l'électeur se +trouvait dans une situation assez semblable à celle de la Prusse +elle-même. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement négocié la +paix de Londres, était notre ministre à Munich. Affectant, au milieu +de cette capitale, d'être négligé par la cour, il avait néanmoins de +secrètes entrevues avec l'électeur, et s'efforçait de lui démontrer +que la Bavière n'existait que par la protection de Napoléon. Il est +certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, +elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en +s'appuyant sur la France. Si, même en 1803, elle avait obtenu une +raisonnable part des indemnités germaniques, elle ne le devait qu'à +l'intervention française. M. Otto en insistant sur ces considérations +avait mis un terme aux hésitations de l'électeur, et l'avait amené à +se lier, le 24 août, par un traité d'alliance. Le plus profond secret +avait été promis et gardé. Ce fut quelques jours après, le 7 +septembre, que parut à Munich le prince de Schwarzenberg. L'électeur, +qui était très-faible, avait auprès de lui une nouvelle cause de +faiblesse dans l'électrice sa femme, l'une de ces trois belles +princesses de Baden qui étaient montées sur les trônes de Russie, de +Suède, de Bavière, et qui toutes trois se signalaient par leur passion +contre la France. Des trois, l'électrice de Bavière était la plus +vive. Elle s'agitait, pleurait, et témoignait le plus grand chagrin de +voir son époux enchaîné à Napoléon, et le rendait plus malheureux +encore qu'il ne l'eût été naturellement par ses propres agitations. M. +de Schwarzenberg, suivi à deux marches par l'armée autrichienne, +secondé par les larmes de l'électrice, parvint à ébranler l'électeur, +et lui arracha la promesse de se donner à l'Autriche. Ce prince +toutefois, effrayé des conséquences de ce brusque changement, +craignant le général Mack, qui était près, mais aussi Napoléon, +quoiqu'il fût loin, crut devoir prévenir M. Otto, s'excuser de sa +conduite en alléguant le malheur de sa position, et solliciter +l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprès +de l'électeur, lui montra le danger d'une telle défection, et la +certitude d'avoir bientôt Napoléon victorieux à Munich, faisant la +paix par le sacrifice de la Bavière à l'Autriche. Certaines +circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de +disloquer l'armée pour la disperser dans les divisions autrichiennes +avait indigné les généraux et les officiers bavarois. On apprenait en +même temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demandé +à Munich, avaient passé l'Inn, et l'opinion publique était révoltée +d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si +Napoléon était ambitieux, M. Pitt ne l'était pas moins; que celui-ci +avait acheté le cabinet de Vienne, et que, grâce à l'or de +l'Angleterre, l'Allemagne allait être de nouveau foulée aux pieds par +les soldats de toute l'Europe. Indépendamment de ces circonstances +favorables à M. Otto, l'électeur avait un ministre habile, M. de +Montgelas, dévoré d'ambition pour son pays, rêvant pour la Bavière, +dans le dix-neuvième siècle, les agrandissements que la Prusse avait +acquis dans le dix-huitième, cherchant sans cesse si c'était à Vienne +ou à Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini +par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice, +c'est-à-dire avec la France. Il avait donc opiné pour le traité +d'alliance signé avec M. Otto. Touché cependant des offres du prince +de Schwarzenberg, il fut ébranlé un instant sous l'influence de +l'ambition comme son maître sous celle de la faiblesse. Mais il fut +bientôt ramené, et les instances de M. Otto, secondées par l'opinion +publique, par l'irritation de l'armée bavaroise, par les conseils de +M. de Montgelas, l'emportèrent encore une fois. L'électeur fut rendu à +la France. Dans le désordre d'esprit où était ce prince, on lui fit +accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se réfugier à +Würzbourg, évêché sécularisé pour la Bavière en 1803, et de s'y faire +suivre par son armée. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner +du temps, il annonça à M. de Schwarzenberg qu'il envoyait à Vienne un +général bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et +chargé de traiter avec elle. Cela fait, l'électeur partit avec toute +sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord à +Ratisbonne, et de Ratisbonne à Würzbourg, où il arriva le 12 +septembre. Les troupes bavaroises, réunies à Amberg et à Ulm, reçurent +l'ordre de se concentrer à Würzbourg. L'électeur, en quittant Munich, +publia un manifeste pour dénoncer à la Bavière et à l'Allemagne la +violence dont il venait d'être la victime. + +M. de Schwarzenberg et le général Mack, qui avaient passé l'Inn, +virent ainsi l'électeur, sa cour, son armée leur échapper, et le +ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens +s'avancèrent à marches forcées sans pouvoir joindre les Bavarois, et +trouvèrent partout l'opinion du pays soulevée contre eux. Une +circonstance contribua surtout à irriter le peuple en Bavière. Les +Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait +cours à Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants +à prendre comme argent ce papier discrédité. Un grave dommage +pécuniaire se joignait donc à tous les sentiments nationaux froissés +pour révolter les Bavarois. + +[En marge: Le général Mack, après avoir traversé la Bavière, vient +s'établir à Ulm.] + +[En marge: Opinion de l'état-major autrichien sur la position d'Ulm.] + +Le général Mack, après cette triste expédition, dont au reste il était +moins responsable que le négociateur autrichien, se porta sur le haut +Danube, et prit la position qui lui était depuis longtemps assignée, +la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, le front couvert par l'Iller, +qui passe par Memmingen pour se jeter à Ulm dans le Danube. (Voir les +cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'état-major autrichien +n'avaient cessé de vanter cette position depuis quelques années, comme +la meilleure qu'on pût occuper pour tenir tête aux Français débouchant +de la Forêt-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuyée au Tyrol, +l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux côtés, et +quant à ses derrières on n'y songeait point, n'imaginant pas que les +Français pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire. +Le général Mack avait attiré à lui le général Jellachich, avec la +division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa +main, et sur ses derrières, pour se lier avec les Russes, le général +Kienmayer à la tête de 20 mille hommes. C'était un total de 85 mille +combattants. + +Le général Mack était donc où Napoléon l'avait supposé et désiré, +c'est-à-dire sur le haut Danube, séparé des Russes par la distance de +Vienne à Ulm. L'électeur de Bavière était à Würzbourg, avec sa cour +éplorée, avec son armée indignée contre les Autrichiens, et dans +l'attente de la prochaine arrivée des Français. + +[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.] + +[En marge: Trahison conseillée à la cour de Naples par les puissances +coalisées.] + +Il ne reste plus, pour avoir une idée complète de la situation de +l'Europe pendant cette grande crise, qu'à jeter un instant les yeux +sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers +suprêmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples, +observée par les vingt mille Français du général Saint-Cyr, se +compromît trop tôt, lui avaient suggéré une vraie trahison, qui ne +devait guère coûter à une cour aveuglée et démoralisée par la haine. +On lui avait conseillé de signer avec la France un traité de +neutralité, afin d'obtenir la retraite du corps qui était à Tarente. +Quand ce corps se serait retiré, la cour de Naples, moins surveillée, +aurait, lui disait-on, le temps de se déclarer, et de recevoir les +Russes et les Anglais. Le général russe Lascy, homme prudent et avisé, +était à Naples, chargé de tout préparer en secret, et d'amener les +coalisés quand le moment serait jugé opportun. Il y avait 12 mille +Russes à Corfou, outre une réserve à Odessa, et 6 mille Anglais à +Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal +organisés que de coutume, et sur la levée en masse des brigands de la +Calabre. + +[En marge: Traité de neutralité proposé par la cour de Naples, et +accepté avec confiance par Napoléon.] + +Ce traité, proposé à Napoléon à la veille de son départ de Paris, lui +avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible +s'exposât avec lui aux conséquences d'une trahison. Il se figurait que +le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait dû guérir +les gouvernements italiens de leur penchant à la fourberie. Il +trouvait dans un traité de neutralité qui excluait les Russes et les +Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille +hommes de plus à Masséna, si les 50 mille dont celui-ci disposait +n'étaient pas suffisants pour défendre l'Adige. + +Il accepta donc cette proposition, et, par traité signé à Paris le 21 +septembre, il consentit à retirer ses troupes de Tarente, sur la +promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun +débarquement des Russes et des Anglais. À cette condition, le général +Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine +Caroline, ainsi que son faible époux, purent en liberté préparer une +soudaine levée de boucliers sur les derrières des Français. + +[En marge: Situation générale des coalisés du 20 au 25 septembre.] + +Telle était, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances +coalisées. Les Russes et les Suédois, chargés de l'attaque du nord, se +réunissaient à Stralsund, pour se combiner avec un débarquement +d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une armée russe s'organisait à Wilna, +sous le général Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses +gardes et l'armée de Buxhoewden, était à Pulawi sur la Vistule, +sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre armée russe, sous +le général Kutusof, avait pénétré par la Gallicie en Moravie, pour se +joindre aux Autrichiens. Celle-ci était à la hauteur de Vienne, et +allait remonter le Danube. Le général Mack, plus avancé de cent +lieues, avait pris position à Ulm, à la tête de 85 mille hommes, +attendant les Français au débouché de la Forêt-Noire. L'archiduc +Charles était avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples +méditait une surprise qui devait s'exécuter avec les Russes de Corfou +et les Anglais de Malte. + +[En marge: Marche du corps du maréchal Bernadotte.] + +Napoléon, comme on l'a déjà vu, était arrivé à Strasbourg le 26 +septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et +parcouru les routes qu'il leur avait tracées. (Voir la carte nº 28.) +Le maréchal Bernadotte, après avoir pourvu la place d'Hameln de +munitions, de vivres, et d'une forte garnison, après y avoir déposé +les hommes les moins capables de faire campagne, était parti de +Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures +fatigues. Il avait prévenu l'électeur de Hesse de son passage, en y +mettant les formes prescrites par Napoléon. Il avait d'abord rencontré +un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et +avait traversé la Hesse sans éprouver de résistance. Des officiers +d'administration, précédant le corps d'armée, commandaient des vivres +à chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des +spéculateurs empressés de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une +armée qui porte avec elle un pécule peut vivre sans magasins, sans +perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu +que ce pays soit abondant en denrées alimentaires. Bernadotte avec ce +moyen traversa sans difficulté les deux Hesses, la principauté de +Fulde, les États du prince archichancelier, et la Bavière. Il marchait +perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre près de +Cassel, le 20 à Giessen, le 27 à Würzbourg, à la grande joie de +l'électeur de Bavière, qui se mourait d'épouvante au milieu des +nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Français. Un ministre +de l'empereur d'Allemagne était accouru auprès de ce prince, pour lui +présenter des excuses sur ce qui s'était passé, et pour essayer de le +ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de +Bernadotte que lorsque la cavalerie française parut sur les hauteurs +de Würzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'électeur pour +toujours, c'est-à-dire pour toute la durée de notre prospérité. + +M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son maître, nous +demanda une précaution peu honorable pour la Bavière, c'était +d'altérer la date du traité d'alliance conclu avec la France. Ce +traité avait été signé en réalité le 24 août, M. de Montgelas exprima +le désir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y +consentit, et il put soutenir à ses confédérés de Ratisbonne, qu'il ne +s'était donné à la France que le lendemain des violences de +l'Autriche. + +[En marge: Marche du corps du général Marmont.] + +Le général Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter +son matériel, s'était mis en marche par la belle route que Napoléon +avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un +des ouvrages mémorables de son règne. Il était le 12 septembre à +Nimègue, le 18 à aux environs de Würzbourg. (Voir la carte nº 28.) Il +amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches à feu bien +attelées, et des munitions considérables. Dans ces 20 mille hommes se +trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commandée par +le général Dumonceau. Quant aux quinze mille Français qui composaient +ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera +une juste idée de leur qualité. Ils venaient de traverser une partie +de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite +sans s'arrêter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant à +Würzbourg. Il n'y a pas de général qui ne se fût regardé comme heureux +s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est à +l'entrée en campagne, et par l'effet des premières marches, que les +tempéraments faibles se déclarent et restent en arrière. + +Vers la fin de septembre, Napoléon avait donc au centre de la +Franconie, à six journées du Danube, et menaçant le flanc des +Autrichiens, le maréchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le général +Marmont avec 20. Il faut ajouter à ces forces 25 mille Bavarois, +réunis à Würzbourg, et animés d'un véritable enthousiasme pour la +cause des Français, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des +mains en voyant paraître nos régiments. + +[En marge: Marche des corps des maréchaux Davout, Ney, Soult.] + +Le maréchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le maréchal +Soult avec celui qui était parti de Boulogne, le maréchal Ney avec +celui qui était parti de Montreuil, traversant la Flandre, la +Picardie, la Champagne et la Lorraine, étaient sur le Rhin du 23 au 24 +septembre, précédés par la cavalerie, que Napoléon avait mise en +mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient marché avec +une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le +département de l'Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine +d'hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs +familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir +fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour, +cette armée n'avait ni malades, ni traînards; exemple unique, dû à +l'esprit des troupes et à un long campement. + +[En marge: Marche du corps du maréchal Augereau.] + +Le maréchal Augereau avait formé ses divisions en Bretagne. Partant de +Brest, passant par Alençon, Sens, Langres, Béfort, il avait la France +à traverser dans sa plus grande étendue, et devait être sur le Rhin +une quinzaine de jours après les autres corps. Aussi était-il destiné +à servir de réserve. + +[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'armée +française en Allemagne.] + +Jamais étonnement ne fut égal à celui qu'inspira dans toute l'Europe +l'arrivée imprévue de cette armée. On la croyait aux bords de l'Océan, +et en vingt jours, c'est-à-dire dans le temps à peine nécessaire pour +que le bruit de sa marche commençât à se répandre, elle apparaissait +sur le Rhin, et inondait l'Allemagne méridionale. C'était l'effet +d'une extrême promptitude à se résoudre, et d'un art profond à cacher +les déterminations prises. + +La nouvelle de l'apparition des Français se répandit à l'instant même, +et ne fit naître chez les généraux allemands d'autre idée que +celle-ci: c'est que le principal théâtre de la guerre serait en +Bavière et non en Italie, puisque Napoléon et l'armée de l'Océan s'y +rendaient. Il n'en résulta que la demande d'augmenter les forces +autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui déplut fort à l'archiduc +Charles, d'envoyer un détachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de +venir par le Vorarlberg au secours du général Mack. Mais le véritable +dessein de Napoléon resta profondément caché. Les troupes réunies à +Würzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les +Bavarois et de protéger l'électeur. Le rassemblement principal placé +sur le haut Rhin, à l'entrée des défilés de la Forêt-Noire, sembla +destiné à s'y engager. Le général Mack se confirma donc chaque jour +dans son idée de garder la position d'Ulm, qui lui avait été assignée. + +[En marge: Organisation donnée par Napoléon à la grande armée.] + +Napoléon, ayant réuni toute son armée, lui donna une organisation +qu'elle a toujours conservée depuis, et un nom qu'elle gardera +perpétuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARMÉE. + +[En marge: Sa distribution en sept corps.] + +Il la distribua en sept corps. Le maréchal Bernadotte, avec les +troupes amenées du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille +hommes. Le général Marmont, avec les troupes venues de Hollande, +formait le second, qui comptait 20 mille soldats présents au drapeau. +Les troupes du maréchal Davout, campées à Ambleteuse, et occupant la +troisième place le long des côtes de l'Océan, avaient reçu le titre +de troisième corps, et s'élevaient à un effectif de 26 mille +combattants. Le maréchal Soult, avec le centre de la grande armée de +l'Océan, campé à Boulogne, et composé de 40 mille fantassins et +artilleurs, formait le quatrième corps. La division Suchet devait +bientôt en être détachée pour faire partie du cinquième corps, avec la +division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dorénavant sous le +titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indépendamment +de la division Suchet, ce cinquième corps devait s'élever à 18 mille +hommes. Il était destiné au fidèle et héroïque ami de Napoléon, au +maréchal Lannes, qui avait été rappelé du Portugal pour prendre part à +la périlleuse expédition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre +l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Niémen. +Sous l'intrépide Ney, le camp de Montreuil composait le sixième corps, +et s'élevait à 24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes +tout au plus de 14 mille hommes, placé le dernier sur la ligne des +côtes (il était à Brest), composa le septième corps. Le titre de +huitième corps fut donné plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles +vinrent agir en Allemagne. Cette organisation était celle de l'armée +du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptées au génie de +Napoléon et nécessaires à l'exécution des grandes choses qu'il +méditait. + +[En marge: Composition des corps d'armée.] + +Dans l'armée du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, présentait +à lui seul une petite armée, se suffisant à elle-même, et capable de +livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils à s'isoler, surtout +sous un général comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de +son esprit et de son caractère. Napoléon avait organisé son armée de +manière qu'elle fût tout entière dans sa main. Chaque corps était +complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le nécessaire, +et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder, +c'est-à-dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napoléon +se réservait ensuite de les compléter en artillerie et en cavalerie, à +l'aide d'une réserve de ces deux armes, dont il disposait seul. +Suivant le terrain et les occurrences, il retirait à l'un pour le +donner à l'autre, ou un renfort de bouches à feu, ou une masse de +cuirassiers. + +[En marge: Formation d'une réserve de cavalerie sous le prince Murat.] + +Il avait tenu surtout à réunir sous un même chef, et dans une +dépendance immédiate de sa volonté, la masse principale de sa +cavalerie. Comme c'est avec elle qu'on observe l'ennemi en courant +sans cesse autour de lui, qu'on achève sa défaite quand il est +ébranlé, qu'on le poursuit et l'enveloppe quand il est en fuite, +Napoléon avait voulu se réserver exclusivement ce moyen de préparer la +victoire, de la décider et d'en recueillir les fruits. Il avait donc +réuni en un seul corps la grosse cavalerie, composée des cuirassiers +et des carabiniers, commandés par les généraux Nansouty et d'Hautpoul; +il y avait ajouté les dragons tant à pied qu'à cheval, sous les +généraux Klein, Walther, Beaumont, Bourcier et Baraguey-d'Hilliers, et +avait confié le tout à son beau-frère Murat, qui était l'officier de +cavalerie le plus entraînant de cette époque, et qui sous ses ordres +représentait le _magister equitum_ des armées romaines. Des batteries +d'artillerie volante suivaient cette cavalerie, et lui procuraient, +outre la puissance des sabres, celle des feux. On la verra bientôt se +répandre dans la vallée du Danube, culbuter les Autrichiens et les +Russes, entrer pêle-mêle avec eux dans Vienne étonnée, puis, se +reportant dans les plaines de la Saxe et de la Prusse, poursuivre +jusqu'aux bords de la Baltique, enlever tout entière l'armée +prussienne, ou, se précipitant à Eylau sur l'infanterie russe, sauver +la fortune de Napoléon par l'un des chocs les plus impétueux que +jamais les masses armées aient donnés ou reçus. Cette réserve comptait +22 mille cavaliers, dont 6 mille cuirassiers, 9 à 10 mille dragons à +cheval, 6 mille dragons à pied, un millier d'artilleurs à cheval. + +[En marge: Rôle et organisation de la garde impériale.] + +Enfin la réserve générale de la grande armée était la garde impériale, +corps d'élite le plus beau de l'univers, servant tout à la fois de +moyen d'émulation et de moyen de récompense pour les soldats qui se +distinguaient, car on ne les introduisait dans les rangs de cette +garde que lorsqu'ils avaient fait leurs preuves. La garde impériale se +composait, ainsi que la garde consulaire, de grenadiers et de +chasseurs à pied, de grenadiers et de chasseurs à cheval, à peu près +comme un régiment dont on n'aurait conservé que les compagnies +d'élite. Elle comprenait en outre un beau bataillon italien, +représentant la garde royale du roi d'Italie, un superbe escadron de +mameluks, dernier souvenir de l'Égypte, et deux escadrons de +gendarmerie d'élite pour faire la police du quartier général, en tout +7 mille hommes. Napoléon y avait ajouté en grande proportion l'arme +qu'il aimait, parce que dans certaines occasions elle suppléait à +toutes les autres, l'artillerie; il avait formé un parc de 24 pièces +de canon, armé et attelé avec un soin particulier, ce qui faisait à +peu près quatre pièces par mille hommes. + +La garde ne quittait guère le quartier général; elle marchait presque +toujours à côté de l'Empereur, avec Lannes et les grenadiers +d'Oudinot. + +[En marge: Forces comparées de Napoléon et de la coalition.] + +Telle était la grande armée. Elle présentait une masse de 186 mille +combattants réellement présents sous les drapeaux. On y comptait 38 +mille cavaliers et 340 bouches à feu. Si on y ajoute les 50 mille +hommes de Masséna, les 20 mille du général Saint-Cyr, on aura un total +de 256 mille Français, répandus depuis le golfe de Tarente jusqu'aux +bouches de l'Elbe, avec une réserve d'environ 150 mille jeunes soldats +dans l'intérieur. Si on y ajoute encore 25 mille Bavarois, 7 à 8 mille +sujets des souverains de Bade et de Wurtemberg, prêts à entrer en +ligne, on peut dire que Napoléon allait, avec 250 mille Français, 30 +et quelques mille Allemands, combattre environ 500 mille coalisés, +dont 250 mille Autrichiens, 200 mille Russes, 50 mille Anglais, +Suédois, Napolitains, ayant aussi leur réserve dans l'intérieur de +l'Autriche, de la Russie et sur les flottes anglaises. La coalition +espérait y joindre 200 mille Prussiens. Ce n'était pas impossible, si +Napoléon ne se hâtait de vaincre. + +Il était pressé, en effet, d'entrer en action, et il ordonna le +passage du Rhin pour le 25 et le 26 septembre, après avoir sacrifié +deux ou trois jours à faire reposer les hommes, à réparer quelques +dommages dans le harnachement de la cavalerie et de l'artillerie, à +échanger quelques chevaux blessés ou fatigués contre des chevaux +frais, dont on avait réuni un grand nombre en Alsace, à préparer enfin +le grand parc et des quantités considérables de biscuit. Voici quelles +furent ses dispositions pour tourner la Forêt-Noire, derrière laquelle +le général Mack, campé à Ulm, attendait les Français. + +[En marge: Commencement des opérations.] + +[En marge: Description des Alpes de Souabe et de la Forêt-Noire.] + +En fixant les yeux sur cette contrée si souvent parcourue par nos +armées, et par ce motif si souvent décrite dans cette histoire (voir +les cartes nos 28 et 29), on voit le Rhin sortir du lac de Constance, +couler à l'ouest jusqu'à Bâle, puis se redresser tout à coup pour +couler presque directement au nord. On voit le Danube, au contraire, +issu de quelques faibles sources, assez près du point où le Rhin sort +du lac de Constance, se jeter à l'est, et suivre cette direction, avec +très-peu de déviations, jusqu'à la mer Noire. C'est une chaîne de +montagnes fort médiocres, très-improprement appelées Alpes de Souabe, +qui sépare ainsi les deux fleuves, et verse le Rhin dans les mers du +Nord, et le Danube dans les mers de l'Orient. Ces montagnes montrent à +la France leurs sommets les plus escarpés, et vont, en s'abaissant +insensiblement, finir dans les plaines de la Franconie, entre +Nordlingen et Donauwerth. De leur flanc entr'ouvert et revêtu de +forêts qu'on appelle du nom général de Forêt-Noire, coulent à gauche, +c'est-à-dire vers le Rhin, le Necker et le Mein, à droite le Danube, +qui longe leur revers presque dépouillé de bois et dessiné en +terrasses. Elles sont percées de défilés étroits qu'il faut +nécessairement traverser pour aller du Rhin au Danube, à moins qu'on +n'évite ces montagnes, soit en remontant le Rhin jusqu'au-dessus de +Schaffhouse, soit en parcourant leur pied de Strasbourg à Nordlingen, +jusqu'aux plaines de la Franconie, où elles disparaissent. Dans les +guerres antérieures, les Français avaient alternativement suivi deux +routes. Tantôt débouchant du Rhin entre Strasbourg et Huningue, ils +avaient traversé les défilés de la Forêt-Noire; tantôt remontant le +Rhin jusqu'à Schaffhouse, ils avaient franchi ce fleuve près du lac de +Constance, et s'étaient ainsi trouvés aux sources du Danube, en +évitant le passage des défilés. + +[En marge: Marche adoptée par Napoléon pour se porter sur le Danube.] + +Napoléon, voulant se placer entre les Autrichiens qui étaient postés à +Ulm, et les Russes qui arrivaient à leur secours, dut suivre une tout +autre route. S'étudiant d'abord à fixer l'attention des Autrichiens +vers les défilés de la Forêt-Noire, par le spectacle de ses colonnes +prêtes à s'y engager, il dut ensuite côtoyer les Alpes de Souabe sans +les franchir, les côtoyer jusqu'à Nordlingen, tourner, avec tous ses +corps réunis, leur extrémité abaissée, et passer le Danube à +Donauwerth. Par ce mouvement, il ralliait, chemin faisant, les corps +de Bernadotte et de Marmont déjà rendus à Würzbourg, il débordait la +position d'Ulm, débouchait sur les derrières du général Mack, et +réalisait le plan arrêté depuis longtemps dans son esprit, et duquel +il attendait les plus vastes résultats. + +[En marge: Passage du Rhin.] + +Le 25 septembre, il enjoignit à Murat et à Lannes de passer le Rhin à +Strasbourg, avec la réserve de cavalerie, les grenadiers Oudinot et la +division Gazan. (Voir la carte nº 29.) Murat devait porter ses dragons +d'Oberkirch à Freudenstadt, d'Offenbourg à Rothweil, de Fribourg à +Neustadt, et les présenter ainsi à la tête des principaux défilés, de +manière à faire supposer que l'armée elle-même allait les traverser. +Des vivres étaient commandés sur cette direction pour compléter +l'illusion de l'ennemi. Lannes devait appuyer ces reconnaissances par +quelques bataillons de grenadiers; mais en réalité, placé avec le gros +de son corps, en avant de Strasbourg, sur la route de Stuttgard, il +avait ordre de couvrir le mouvement des maréchaux Ney, Soult et +Davout, chargés de franchir le Rhin au-dessous. Le général Songis, qui +commandait l'artillerie, avait jeté deux ponts de bateaux, le premier +entre Lauterbourg et Carlsruhe pour le corps du maréchal Ney, le +second aux environs de Spire pour le corps du maréchal Soult. Le +maréchal Davout avait à sa disposition le pont de Manheim. Ces +maréchaux, devaient parcourir transversalement les vallées qui +descendent de la chaîne des Alpes de Souabe, et côtoyer cette chaîne, +en s'appuyant les uns aux autres, de façon à pouvoir se secourir en +cas d'apparition subite de l'ennemi. Ordre leur était donné à tous +d'avoir quatre jours de pain dans le sac des soldats, et quatre jours +de biscuit dans des fourgons, pour le cas ou il faudrait exécuter des +marches forcées. Napoléon ne quitta Strasbourg que lorsqu'il vit en +mouvement ses parcs et ses réserves sous l'escorte d'une division +d'infanterie. Il passa le Rhin le 1er octobre, accompagné de sa garde, +après avoir fait ses adieux à l'Impératrice, qui continua de séjourner +à Strasbourg, avec la cour impériale et la chancellerie de M. de +Talleyrand. + +[Date: Octob. 1805.] + +[En marge: Napoléon négocie en passant des traités d'alliance avec les +maisons de Baden et de Wurtemberg.] + +Arrivé sur le territoire du grand-duché de Baden, Napoléon y trouva la +famille régnante, accourue pour lui rendre hommage. Le vieil électeur +s'y présenta entouré de trois générations de princes. Il avait voulu, +comme tous les souverains d'Allemagne de second et troisième ordre, +obtenir le bienfait de la neutralité, véritable chimère en de telles +circonstances, car, lorsque les petites puissances allemandes n'ont +pas su empêcher la guerre en résistant aux grandes puissances qui la +désirent, elles ne doivent pas se flatter d'en écarter les malheurs +par une neutralité qui est impossible, puisqu'elles sont presque +toutes sur la route obligée des armées belligérantes. Napoléon, au +lieu de la neutralité, leur avait offert son alliance, promettant de +terminer à leur profit les questions de territoire ou de souveraineté +qui les séparaient de l'Autriche, depuis les arrangements inachevés de +1803. Le grand-duc de Baden finit par accepter cette alliance, et +promit de fournir 3 mille hommes, plus des vivres et des moyens de +transport, qu'on devait solder sur le pays même. Napoléon, après avoir +couché à Ettlingen, se mit en route le 2 octobre pour Stuttgard. Avant +son arrivée, une collision avait failli éclater entre l'électeur de +Wurtemberg et le maréchal Ney. Cet électeur, connu en Europe par +l'extrême vivacité de son esprit et de son caractère, discutait en ce +moment avec le ministre de France les conditions d'une alliance qui ne +lui plaisait guère. Mais il ne voulait pas qu'en attendant une +conclusion on fît entrer des troupes, soit à Louisbourg qui était sa +maison de plaisance, soit à Stuttgard qui était sa capitale. Le +maréchal Ney consentit bien à ne pas entrer à Louisbourg, mais il fit +braquer son artillerie sur les portes de Stuttgard, et obtint par ce +moyen qu'elles lui fussent ouvertes. Napoléon arriva fort à propos +pour calmer la colère de l'électeur. Il en fut reçu avec beaucoup de +magnificence, et stipula avec lui une alliance, qui a fait la grandeur +de cette maison, comme elle a fait celle de tous les princes du midi +de l'Allemagne. Le traité fut signé le 5 octobre, et contint +l'engagement, du côté de la France, d'agrandir la maison de +Wurtemberg, et, du côté de cette maison, de fournir 10 mille hommes, +plus des vivres, des chevaux, des charrois, qu'on devait payer en les +prenant. + +[En marge: Marche de l'armée pour se rendre à travers le Wurtemberg +dans la plaine de Nordlingen.] + +Napoléon demeura trois ou quatre jours à Louisbourg, pour ménager à +ses corps de gauche le temps d'arriver en ligne. C'était une position +des plus délicates que celle de côtoyer, pendant une quarantaine de +lieues, un ennemi fort de 80 à 90 mille hommes, sans lui donner trop +d'éveil, et sans s'exposer à le voir déboucher à l'improviste sur +l'une de ses ailes. Napoléon y pourvut avec un art et une prévoyance +admirables. Trois routes traversaient le Wurtemberg, et aboutissaient +à ces extrémités abaissées des Alpes de Souabe qu'il s'agissait +d'atteindre, pour arriver au Danube, entre Donauwerth et Ingolstadt. +(Voir la carte nº 29.) La principale était celle de Pforzheim, +Stuttgard et Heidenheim, qui longeait le flanc même des montagnes, et +qui était par une foule de défilés en communication avec la position +des Autrichiens à Ulm. C'était celle qu'il fallait parcourir avec le +plus de précautions, à cause du voisinage de l'ennemi. Napoléon +l'occupait avec la cavalerie de Murat, le corps du maréchal Lannes, +celui du maréchal Ney, et la garde. La seconde, celle qui, partant de +Spire, passait par Heilbronn, Hall, Ellwangen, pour aboutir dans la +plaine de Nordlingen, était occupée par le corps du maréchal Soult. La +troisième, partant de Manheim, passant par Heidelberg, Neckar-Elz, +Ingelfingen, aboutissait à Oettingen. C'est celle que parcourait le +maréchal Davout. Elle se rapprochait de la direction que les corps de +Bernadotte et Marmont devaient suivre, pour se rendre de Würzbourg sur +le Danube. Napoléon disposa la marche de ces diverses colonnes de +manière qu'elles arrivassent toutes du 6 au 7 octobre dans la plaine +qui s'étend au bord du Danube, entre Nordlingen, Donauwerth et +Ingolstadt. Mais dans ce mouvement de conversion, sa gauche pivotant +sur sa droite, celle-ci avait à décrire un cercle moins étendu que +celle-là. Il fit donc ralentir le pas à sa droite, pour donner aux +corps de Marmont et de Bernadotte, qui formaient l'extrême gauche, au +maréchal Davout, qui venait après eux, enfin au maréchal Soult, qui +venait après le maréchal Davout, et les liait tous au quartier +général, le temps d'achever leur mouvement de conversion. + +Après avoir suffisamment attendu, Napoléon se mit en marche, le 4 +octobre, avec toute la droite. Murat galopant sans cesse à la tête de +sa cavalerie, paraissait tour à tour à l'entrée de chacun des défilés +qui traversent les montagnes, ne faisait que s'y montrer, et puis en +retirait ses escadrons, dès que les parcs et les bagages étaient assez +avancés pour n'avoir plus rien à craindre. Napoléon, avec les corps de +Lannes, de Ney et la garde, suivait la route de Stuttgard, prêt à se +porter avec cinquante mille hommes au secours de Murat, si l'ennemi +paraissait en force dans l'un des défilés. Quant aux corps de Soult, +Davout, Marmont et Bernadotte, formant le centre et la gauche de +l'armée, le danger ne commençait pour eux que lorsque le mouvement +qu'on exécutait en parcourant le pied des Alpes de Souabe serait +achevé, et qu'on déboucherait dans la plaine de Nordlingen. Il se +pouvait, en effet, que le général Mack, averti assez tôt, se repliât +d'Ulm sur Donauwerth, passât le Danube, et vînt combattre dans cette +plaine de Nordlingen, pour y arrêter les Français. Napoléon avait tout +disposé pour que Murat, Ney, Lannes, et avec eux les corps des +maréchaux Soult et Davout au moins, convergeassent ensemble le 6 +octobre, entre Heidenheim, Oettingen et Nordlingen, de manière à +pouvoir présenter une masse imposante à l'ennemi. Mais jusque-là ses +soins tendaient toujours à tromper le général Mack assez longtemps +pour qu'il ne songeât point à décamper, et qu'on pût atteindre le +Danube à Donauwerth avant qu'il eût quitté sa position d'Ulm. Le 4 et +le 6 octobre, tout continuait à présenter le meilleur aspect. Le temps +était superbe; les soldats, bien pourvus de souliers et de capotes, +marchaient gaiement. Cent quatre-vingt mille Français s'avançaient +ainsi sur une ligne de bataille de 26 lieues, la droite touchant aux +montagnes, la gauche convergeant vers les plaines du haut Palatinat, +pouvant en quelques heures se trouver réunis au nombre de 90 ou 100 +mille hommes sur l'une ou l'autre de leurs ailes, et, ce qui est plus +extraordinaire, sans que les Autrichiens eussent la moindre idée de +cette vaste opération. + +«Les Autrichiens, écrivait Napoléon à M. de Talleyrand et au maréchal +Augereau, sont sur les débouchés de la Forêt-Noire. Dieu veuille +qu'ils y restent! Ma seule crainte est que nous ne leur fassions trop +de peur... S'ils me laissent gagner quelques marches, j'espère les +avoir tournés, et me trouver avec toute mon armée entre le Lech et +l'Isar.»--Il écrivait au ministre de la police: «Faites défense aux +gazettes du Rhin de parler de l'armée, pas plus que si elle n'existait +pas.» + +[En marge: Les corps de Marmont et de Bernadotte traversent le +territoire prussien d'Anspach.] + +Pour arriver au point qui leur était indiqué, les corps de Bernadotte +et de Marmont devaient traverser l'une des provinces que la Prusse +possédait en Franconie, celle d'Anspach. À la rigueur, en les +resserrant sur le corps du maréchal Davout, Napoléon aurait pu les +ramener vers lui, et éviter ainsi de toucher au territoire prussien. +Mais déjà les chemins étaient encombrés; y accumuler de nouvelles +troupes eut été un inconvénient pour l'ordre des mouvements et pour +les vivres. De plus, en rétrécissant le cercle décrit par l'armée, on +aurait eu moins de chances d'envelopper l'ennemi. Napoléon voulait +dans son mouvement embrasser le cours du Danube jusqu'à Ingolstadt, +pour déboucher le plus loin possible sur les derrières des +Autrichiens, et pouvoir les arrêter dans le cas où ils auraient +rétrogradé de l'Iller jusqu'au Lech. N'imaginant pas, dans l'état de +ses relations avec la Prusse, qu'elle pût se montrer difficile à son +égard, comptant sur l'usage établi dans les dernières guerres de +traverser les provinces prussiennes de Franconie, parce qu'elles +étaient hors de la ligne de neutralité, n'ayant reçu aucun +avertissement qu'il dût en être autrement cette fois, Napoléon ne se +fit nul souci d'emprunter le territoire d'Anspach, et en donna l'ordre +aux corps de Marmont et de Bernadotte. Les magistrats prussiens se +présentèrent à la frontière pour protester au nom de leur souverain +contre la violence qui leur était faite. On leur répondit par la +production des ordres de Napoléon, et on passa outre, en soldant en +argent tout ce qu'on prenait, et en observant la plus exacte +discipline. Les sujets prussiens, bien payés du pain et de la viande +fournis à nos soldats, ne parurent pas fort irrités de la prétendue +violation de leur territoire. + +Le 6 octobre, nos six corps d'armée étaient arrivés sans accident au +delà des Alpes de Souabe, le maréchal Ney à Heidenheim, le maréchal +Lannes à Néresheim, le maréchal Soult à Nordlingen, le maréchal Davout +à Oettingen, le général Marmont et le maréchal Bernadotte sur la route +d'Aichstedt, tous en vue du Danube, fort au delà de la position d'Ulm. + +[En marge: Erreur obstinée des généraux autrichiens.] + +Que faisaient pendant ce temps le général Mack, l'archiduc Ferdinand +et tous les officiers de l'état-major autrichien? Très-heureusement +l'intention de Napoléon ne s'était point révélée à eux. Quarante mille +hommes qui avaient passé le Rhin à Strasbourg, et qui s'étaient +engagés tout d'abord dans les défilés de la Forêt-Noire, les avaient +confirmés dans l'idée que les Français suivraient la route accoutumée. +De faux rapports d'espions, adroitement dépêchés par Napoléon, les +avaient encore affermis davantage dans cette opinion. Ils avaient +entendu parler, il est vrai, de quelques troupes françaises répandues +dans le Wurtemberg, mais ils avaient supposé qu'elles venaient occuper +les petits États de l'Allemagne, et peut-être secourir les Bavarois. +D'ailleurs, rien n'est plus contradictoire, plus étourdissant que +cette multitude de rapports d'espions ou d'officiers envoyés en +reconnaissance. Les uns placent des corps d'armée où ils n'ont +rencontré que des détachements, d'autres de simples détachements où +ils auraient dû reconnaître des corps d'armée. Souvent ils n'ont pas +vu de leurs yeux ce qu'ils rapportent, et ils n'ont fait que +recueillir les ouï-dire de gens effrayés, surpris ou émerveillés. La +police militaire, comme la police civile, ment, exagère, se contredit. +Dans le chaos de ces rapports, l'esprit supérieur discerne la vérité, +l'esprit médiocre se perd. Et surtout, si une préoccupation antérieure +existe, s'il y a penchant à croire que l'ennemi arrivera par un point +plutôt que par un autre, les faits recueillis sont tous interprétés +dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prêtent. C'est ainsi que se +produisent les grandes erreurs, qui ruinent quelquefois les armées et +les empires. + +Telle était en ce moment la situation d'esprit du général Mack. Les +officiers autrichiens avaient préconisé depuis longtemps la position +qui, appuyant sa droite à Ulm, sa gauche à Memmingen, faisait face aux +Français débouchant de la Forêt-Noire. Autorisé par une opinion qui +était générale, et obéissant de plus à des instructions positives, le +général Mack s'était établi dans cette position. Il y avait ses +vivres, ses munitions, et il ne pouvait pas se persuader qu'il n'y fût +pas très-convenablement placé. La seule précaution qu'il eût prise +vers ses derrières consistait à envoyer le général Kienmayer avec +quelques mille hommes à Ingolstadt, pour observer les Bavarois +réfugiés dans le haut Palatinat, et pour se lier aux Russes, qu'il +attendait par la grande route de Munich. + +[En marge: Le mouvement des Français s'achève heureusement, et ils +sont le 6 octobre aux bords du Danube.] + +[En marge: Passage du Danube.] + +Tandis que le général Mack, l'esprit dominé par une opinion faite +d'avance, demeurait immobile à Ulm, les six corps de l'armée française +débouchaient le 6 octobre dans la plaine de Nordlingen, au delà des +montagnes de Souabe qu'ils avaient tournées, et aux bords du Danube +qu'ils allaient franchir. Le 6 au soir, la division Vandamme, du corps +du maréchal Soult, devançant toutes les autres, toucha au Danube, et +surprit le pont de Munster à une lieue au-dessus de Donauwerth. Le +lendemain, 7 octobre, le corps du maréchal Soult enleva le pont même +de Donauwerth, faiblement disputé par un bataillon de Colloredo, qui, +ne pouvant le défendre, essaya en vain de le détruire. Les troupes du +maréchal Soult l'eurent bientôt réparé, et le passèrent en toute hâte. +Murat, avec ses divisions de dragons, précédant l'aile droite, formée +des corps des maréchaux Lannes et Ney, s'était porté au pont de +Munster déjà surpris par Vandamme. Il réclama ce pont pour ses troupes +et celles qui le suivaient, abandonna celui de Donauwerth aux troupes +du maréchal Soult, passa à l'instant même avec une division de +dragons, et se jeta au delà du Danube, à la poursuite d'un objet de +grand intérêt, l'occupation du pont de Rain sur le Lech. Le Lech, qui +court derrière l'Iller, presque parallèlement à lui, pour se joindre +au Danube, près de Donauwerth, forme une position placée au delà de +celle d'Ulm, et en occupant le pont de Rain, on avait tourné à la fois +l'Iller et le Lech, et laissé au général Mack peu de chances de +rétrograder à propos. Il ne fallut qu'un temps de galop aux dragons de +Murat pour enlever Rain et le pont du Lech. Deux cents cavaliers +culbutèrent toutes les patrouilles du corps de Kienmayer, pendant que +le maréchal Soult s'établissait en forces à Donauwerth, et que le +maréchal Davout arrivait en vue du pont de Neubourg. + +[En marge: Mouvements ordonnés par Napoléon pour prendre position au +delà du Danube, entre les Autrichiens et les Russes.] + +Napoléon se rendit ce même jour à Donauwerth. Ses espérances étaient +désormais réalisées, mais il ne tenait le succès pour complétement +assuré que lorsqu'il aurait recueilli jusqu'au dernier résultat de sa +belle manoeuvre. On avait déjà fait quelques centaines de prisonniers, +et leurs rapports étaient unanimes. Le général Mack était à Ulm, sur +l'Iller; c'était son arrière-garde commandée par le général Kienmayer, +et destinée à le lier avec les Russes, qu'on venait de rencontrer et +de refouler au delà du Danube. Napoléon songea sur-le-champ à prendre +position entre les Autrichiens et les Russes, de manière à les +empêcher de se joindre. Le premier mouvement du général Mack, s'il +savait se résoudre à temps, devait être de quitter les bords de +l'Iller, de se replier sur le Lech, et de traverser Augsbourg pour +rejoindre le général Kienmayer sur la route de Munich. (Voir la carte +nº 29.) Napoléon, sans perdre un instant, prescrivit les dispositions +suivantes. Il ne voulut pas porter le corps de Ney au delà du Danube, +il le laissa sur les routes qui vont du Wurtemberg à Ulm, pour garder +la rive gauche du Danube par laquelle nous arrivions. Il prescrivit à +Murat et à Lannes de passer sur la rive droite, par les deux ponts +dont on était maître, ceux de Munster et de Donauwerth, de remonter le +fleuve, et de venir se placer entre Ulm et Augsbourg, pour empêcher le +général Mack de se retirer par la grande route d'Augsbourg à Munich. +Le point intermédiaire qu'ils avaient à occuper était Burgau. Napoléon +ordonna au maréchal Soult de partir de l'embouchure du Lech, sur +lequel il était en position, de remonter cet affluent du Danube +jusqu'à Augsbourg, avec les trois divisions Saint-Hilaire, Vandamme et +Legrand. La division Suchet, quatrième du maréchal Soult, se trouvait +déjà placée sous les ordres de Lannes. Ainsi, le maréchal Ney avec 20 +mille hommes sur la gauche du Danube qu'on avait quittée, Murat et +Lannes avec 40 mille sur la droite qu'on venait d'envahir, le maréchal +Soult avec 30 mille sur le Lech, enveloppaient le général Mack, par +quelque issue qu'il voulût s'enfuir. + +De ce soin passant immédiatement à d'autres, Napoléon ordonna au +maréchal Davout de se hâter de franchir le Danube à Neubourg, et de +dégager le point d'Ingolstadt, vers lequel Marmont et Bernadotte +devaient aboutir. La route que suivaient ceux-ci étant plus longue, +ils étaient de deux marches en arrière. Le maréchal Davout devait se +porter ensuite à Aichach, sur la route de Munich, pour pousser devant +lui le général Kienmayer, et faire l'arrière-garde des masses qui +s'accumulaient autour d'Ulm. Les corps de Marmont et de Bernadotte +avaient ordre d'accélérer le pas, de franchir le Danube à Ingolstadt, +et de se diriger sur Munich, afin d'y replacer l'électeur dans sa +capitale, un mois seulement après qu'il l'avait quittée. C'est au +maréchal Bernadotte, compagnon en ce moment des Bavarois, qu'il +réservait l'honneur de les réinstaller dans leur pays. Par cette +disposition, Napoléon présentait aux Russes, venant de Munich, +Bernadotte et les Bavarois, puis, au besoin, Marmont et Davout, qui +devaient, selon les circonstances, se porter ou sur Munich ou sur Ulm, +pour aider au complet investissement du général Mack. + +[Illustration: MURAT (Au Combat De Wertingen.)] + +[En marge: Combat de Wertingen.] + +Le lendemain 8 octobre, le maréchal Soult remonta le Lech pour se +rendre à Augsbourg. Il ne trouva point d'ennemis devant lui. Murat et +Lannes, destinés à occuper l'espace compris entre le Lech et l'Iller, +remontèrent de Donauwerth à Burgau, à travers une contrée légèrement +accidentée, çà et là couverte de bois, ou traversée par de petites +rivières qui courent se jeter dans le Danube. Les dragons marchaient +en tête, lorsqu'ils rencontrèrent un corps ennemi, plus nombreux +qu'aucun de ceux qu'on avait encore aperçus, posté en avant et autour +d'un gros bourg appelé Wertingen. Ce corps ennemi se composait de six +bataillons de grenadiers et trois de fusiliers, commandés par le baron +d'Auffenberg, de deux escadrons de cuirassiers du duc Albert, et de +deux escadrons des chevau-légers de Latour. Us étaient envoyés en +reconnaissance par le général Mack, sur le bruit vaguement répandu de +l'apparition des Français au bord du Danube. Il croyait toujours que +ces Français devaient appartenir au corps de Bernadotte, placé, +disait-on, à Würzbourg, pour secourir les Bavarois. Les officiers +autrichiens étaient à table quand on vint leur annoncer qu'on +apercevait les Français. Ils en furent extrêmement surpris, refusèrent +d'abord d'y ajouter foi, mais, ne pouvant bientôt plus en douter, ils +montèrent précipitamment à cheval pour se mettre à la tête de leurs +troupes. En avant de Wertingen se présentait un hameau du nom de +Hohenreichen, gardé par quelques centaines d'Autrichiens, fantassins +et cavaliers. Abrités par les maisons de ce hameau, ils faisaient un +feu incommode, et tenaient en échec un régiment de dragons arrivé le +premier sur les lieux. Le chef d'escadron Excellmans, celui qui a +depuis signalé son nom par tant de faits éclatants, alors simple aide +de camp de Murat, était accouru au bruit de la fusillade. Il fit +mettre pied à terre à deux cents dragons de bonne volonté, qui, se +jetant le fusil à la main dans ce hameau, en délogèrent ceux qui +l'occupaient. De nouveaux détachements de dragons étant survenus dans +l'intervalle, on pressa plus fortement les Autrichiens, on pénétra à +leur suite dans Wertingen, on dépassa ce bourg, et on trouva, sur une +espèce de plateau, les neuf bataillons formés en un seul carré, peu +étendu mais serré et profond, ayant du canon et de la cavalerie sur +ses ailes. Le brave chef d'escadron Excellmans chargea sur-le-champ ce +carré avec une rare hardiesse, et eut un cheval tué sous lui. À ses +côtés le colonel Maupetit fut renversé d'un coup de baïonnette. Mais, +quelque vigoureuse que fût l'attaque, on ne put pénétrer dans cette +masse compacte. Il s'écoula ainsi un certain temps, pendant lequel les +dragons français essayaient de sabrer les grenadiers autrichiens, qui +leur rendaient des coups de baïonnette et des coups de fusil. Murat +parut enfin avec le gros de sa cavalerie, et Lannes avec les +grenadiers Oudinot, vivement attirés les uns et les autres par le +bruit du canon. Murat fit aussitôt charger le carré ennemi par ses +escadrons, et Lannes se hâta de diriger ses grenadiers sur la lisière +d'un bois qui s'apercevait dans le fond, de manière à couper toute +retraite aux Autrichiens. Ceux-ci, chargés de front, menacés par +derrière, rétrogradèrent d'abord en masse serrée, puis bientôt en +désordre. Si les grenadiers d'Oudinot avaient pu être rendus sur le +terrain quelques instants plus tôt, les neuf bataillons autrichiens +étaient pris en entier. Néanmoins on fit deux mille prisonniers, on +enleva plusieurs pièces de canon et quelques drapeaux. + +Lannes et Murat, qui avaient vu le chef d'escadron Excellmans sur la +pointe des baïonnettes ennemies, voulurent qu'il portât à Napoléon la +nouvelle du premier succès obtenu, et les drapeaux pris à l'ennemi. +L'Empereur reçut à Donauwerth le jeune et brillant officier, lui +accorda un grade dans la Légion d'honneur, et lui en remit les +insignes en présence de son état-major, afin de donner plus d'éclat +aux premières récompenses méritées dans cette guerre. + +Ce même jour, 8 octobre, le maréchal Soult était entré à Augsbourg +sans coup férir. Le maréchal Davout avait passé le Danube à Neubourg, +et s'était porté à Aichach pour prendre la position intermédiaire qui +lui était assignée, entre les corps français qui allaient investir +Ulm, et ceux qui allaient à Munich tenir tête aux Russes. Le maréchal +Bernadotte et le général Marmont faisaient les apprêts du passage du +Danube, vers Ingolstadt, dans l'intention de se rendre à Munich. + +Napoléon ordonna de resserrer la position d'Ulm. Il enjoignit au +maréchal Ney de remonter la rive gauche du Danube, et de s'emparer de +tous les ponts du fleuve, pour être en mesure d'agir sur les deux +rives. Il enjoignit à Murat et à Lannes de remonter de leur côté sur +la rive droite, et de contribuer avec Ney à l'investissement plus +étroit des Autrichiens. Le lendemain 9, le maréchal Ney, prompt à +exécuter les ordres qu'il recevait, surtout quand ces ordres le +rapprochaient de l'ennemi, atteignit les bords du Danube, et les +remonta jusqu'à la hauteur d'Ulm. Les premiers ponts qui s'offraient à +lui étaient ceux de Günzbourg. Il chargea la division Malher de les +enlever. + +[En marge: Combat de Günzbourg.] + +Ces ponts étaient au nombre de trois. (Voir la carte nº 7.) Le +principal se trouvait devant la petite ville de Günzbourg, le second +au-dessus, devant le village de Leipheim, le troisième au-dessous, +devant le petit hameau de Reisensbourg. Le général Malher les fit +aborder tous à la fois. Il chargea l'officier d'état-major Lefol +d'attaquer celui de Leipheim avec un détachement, et le général +Labassée d'attaquer celui de Reisensbourg avec le 59e de ligne. +Lui-même, à la tête de la brigade Marcognet, se réserva l'attaque du +pont principal, celui de Günzbourg. Le lit du Danube n'étant pas +régulièrement formé dans cette partie de son cours, il fallait +traverser une multitude d'îles, de petits bras bordés de saules et de +peupliers. Les avant-gardes s'y jetèrent avec résolution, franchirent +à gué toutes les eaux qui leur faisaient obstacle, et enlevèrent deux +à trois cents Tyroliens avec le baron d'Aspre, général major qui +commandait sur ce point. Nos troupes arrivèrent bientôt devant le +grand bras, sur lequel était construit le pont de Günzbourg. Les +Autrichiens, en se retirant, en avaient détruit une travée. Le général +Malher voulut la faire rétablir. Mais sur l'autre rive étaient placés +plusieurs régiments autrichiens, une artillerie nombreuse, et +l'archiduc Ferdinand accouru lui-même avec des renforts considérables. +Les Autrichiens commençaient à comprendre combien était sérieuse +l'opération entreprise sur leurs derrières, et ils voulaient tenter un +grand effort pour sauver au moins les ponts les plus rapprochés d'Ulm. +Ils dirigèrent sur les Français un feu meurtrier de mousqueterie et +d'artillerie. Ceux-ci, n'étant plus abrités par des îles boisées, et +restant à découvert sur les graviers du fleuve, supportèrent ce feu +avec une rare constance. Passer à gué était impossible. Ils +s'élancèrent sur les chevalets du pont pour le réparer avec des +madriers. Mais les travailleurs, abattus un à un par les balles +ennemies, n'y purent réussir, et les lignes françaises, exposées +pendant ce temps aux coups des Autrichiens, essuyèrent des pertes +cruelles. Le général Malher les fit replier dans les îles boisées, +pour ne pas prolonger une témérité inutile. + +Cette tentative infructueuse avait coûté quelques centaines d'hommes. +Les deux autres attaques s'étaient exécutées simultanément. Des marais +impraticables avaient rendu impossible celle de Leipheim. Celle de +Reisensbourg avait été plus heureuse. Le général Labassée, ayant à ses +côtés le colonel Lacuée, commandant du 59e, s'était porté avec ce +régiment au bord du grand bras du Danube. Les Autrichiens avaient +encore détruit une travée du pont, mais pas assez complétement pour +empêcher nos soldats de la réparer et d'y passer. Le 59e franchit le +pont, enleva Reisensbourg et les hauteurs environnantes, malgré des +forces triples au moins. Son colonel Lacuée y fut tué en combattant à +la tête de ses soldats. En voyant un régiment français jeté seul au +delà du Danube, la cavalerie autrichienne accourut au secours de son +infanterie, et chargea à outrance le 59e, formé en carré. Trois fois +elle s'élança sur les baïonnettes de ce brave régiment, et trois fois +elle fut arrêtée par une fusillade dirigée à bout portant. Le 59e +resta maître du champ de bataille, après des efforts dont le souvenir +mérite d'être conservé. + +L'un des trois ponts étant franchi, le général Malher porta sa +division entière sur Reisensbourg vers la fin du jour. Les Autrichiens +n'eurent garde alors de s'obstiner à disputer Günzbourg. Ils se +replièrent sur Ulm dans la nuit même, abandonnant aux Français un +millier de prisonniers et 300 blessés. + +De grands honneurs furent rendus au colonel Lacuée. Les divisions du +corps de Ney, réunies à Günzbourg, assistèrent à ses funérailles dans +la journée du 10, et payèrent à sa mémoire d'unanimes regrets. Le +maréchal Ney plaça la division Dupont sur la rive gauche du fleuve, et +fit passer sur la rive droite les divisions Malher et Loison, pour se +tenir en communication avec Lannes. + +[En marge: Napoléon se place à Augsbourg pour diriger de là les +mouvements compliquées de son armée.] + +Napoléon était resté jusqu'au 9 au soir à Donauwerth. Il en partit +pour se transporter à Augsbourg, parce que là était le centre des +renseignements à recueillir et des directions à donner. À Augsbourg, +il était entre Ulm d'un côté, Munich de l'autre (voir la carte nº 28), +entre l'armée de Souabe qu'il allait envelopper, et les Russes dont +une rumeur générale annonçait l'approche. En s'éloignant d'Ulm pour un +jour ou deux, il voulut y concentrer le commandement, et, par une +raison de parenté bien plus que par une raison de supériorité, il +plaça sous les ordres de Murat les maréchaux Ney et Lannes, ce qui +leur déplut fort, et amena des tiraillements fâcheux. C'étaient là les +embarras inséparables du nouveau régime établi en France. La +république a ses inconvénients, qui sont les rivalités sanglantes; la +monarchie a les siens, qui sont les complaisances de famille. Murat +avait ainsi une soixantaine de mille hommes à sa disposition, pour +tenir le général Mack en respect sous les murs d'Ulm. + +Napoléon, arrivé à Augsbourg, y trouva le maréchal Soult avec le +quatrième corps. Le maréchal Davout s'était établi à Aichach; le +général Marmont le suivait; Bernadotte s'acheminait sur Munich. +L'armée française se trouvait à peu près dans la position qu'elle +avait à Milan, lorsqu'après avoir franchi miraculeusement le +Saint-Bernard, elle était sur les derrières du général Mélas, le +cherchant pour l'envelopper, mais ignorant la route où elle pourrait +le saisir. La même incertitude régnait à l'égard des projets du +général Mack. Napoléon s'appliquait à prévoir ce qu'il pourrait être +tenté de faire dans un péril aussi pressant, et avait peine à le +deviner, car le général Mack ne le savait pas lui-même. On devine plus +difficilement un adversaire irrésolu qu'un adversaire résolu, et si +l'incertitude ne devait vous perdre le lendemain, elle vous servirait +la veille à tromper l'ennemi. Dans le doute où il se trouvait, +Napoléon prêta le dessein le plus raisonnable au général Mack, celui +de s'enfuir par le Tyrol. Ce général, en effet, en se dirigeant vers +Memmingen, sur la gauche de la position d'Ulm, n'avait que deux ou +trois marches à faire pour gagner le Tyrol par Kempten. (Voir la carte +nº 28.) Il se réunissait ainsi à l'armée qui gardait la chaîne des +Alpes, et à celle qui occupait l'Italie. Il se sauvait, et allait +contribuer à former une masse de 200 mille hommes, masse toujours +formidable, quelque position qu'elle occupe sur le théâtre général des +opérations. Il échappait, en tout cas, à une catastrophe à jamais +célèbre dans les annales de la guerre. + +Napoléon lui attribua donc ce dessein, ne s'arrêtant pas à une autre +pensée que le général Mack aurait pu concevoir, et qu'il conçut un +instant, celle de s'enfuir par la rive gauche du Danube, qui n'était +gardée que par l'une des divisions du maréchal Ney, la division +Dupont. Ce parti désespéré était le moins supposable, car il exigeait +une audace extraordinaire. Il fallait couper la route que les Français +avaient suivie, et qui était encore couverte de leurs équipages et de +leurs dépôts, s'exposer peut-être à les y rencontrer en masse, et leur +passer sur le corps pour se retirer en Bohême. Napoléon n'admit point +une telle probabilité, et ne songea qu'à fermer les routes du Tyrol. +Il ordonna donc au maréchal Soult de remonter le Lech jusqu'à +Landsberg, pour aller occuper Memmingen, et intercepter la route de +Memmingen à Kempten. Il remplaça dans Augsbourg le corps du maréchal +Soult par celui du général Marmont. Il établit en outre dans cette +ville sa garde, qui suivait habituellement le quartier général. Là il +attendit les mouvements de ses divers corps d'armée, rectifiant leur +marche quand ils en avaient besoin. + +[En marge: Entrée de Bernadotte à Munich avec les Bavarois.] + +Bernadotte, poussant l'arrière-garde de Kienmayer, entra dans Munich +le 12 au matin, un mois juste après l'invasion des Autrichiens et la +retraite des Bavarois. Il fit un millier de prisonniers sur le +détachement ennemi qu'il poussait devant lui. Les Bavarois, +transportés de joie, reçurent les Français avec de vifs +applaudissements. On ne pouvait pas venir plus vite ni plus sûrement +au secours de ses alliés, surtout quand on était quelques jours +auparavant à l'extrémité du continent, sur les bords de la Manche. +Napoléon écrivit sur-le-champ à l'électeur pour l'engager à rentrer +dans sa capitale. Il l'invita à y revenir avec toute l'armée +bavaroise, qui eût été inutile à Würzbourg, et qui fut destinée à +occuper la ligne de l'Inn, conjointement avec le corps de Bernadotte. +Napoléon recommanda de l'employer à faire des reconnaissances, parce +que le pays lui était familier, et qu'elle pouvait donner de meilleurs +renseignements sur la marche des Russes, qui arrivaient par la route +de Vienne à Munich. + +[En marge: Le maréchal Soult se porte sur Landsberg.] + +Le maréchal Soult, envoyé du côté de Landsberg, n'y rencontra que les +cuirassiers du prince Ferdinand qui se repliaient sur Ulm à marches +forcées. L'ardeur de nos troupes était si grande que le 26e de +chasseurs ne craignit pas de se mesurer contre la grosse cavalerie +autrichienne, et lui enleva un escadron entier avec deux pièces de +canon. Cette rencontre prouvait évidemment que les Autrichiens, au +lieu de s'enfuir vers le Tyrol, se concentraient derrière l'Iller, +entre Memmingen et Ulm, et qu'on allait y trouver une nouvelle +bataille de Marengo. Napoléon disposa tout pour la livrer avec la plus +grande masse possible de ses forces. Il supposa qu'elle pourrait avoir +lieu le 13 ou le 14 octobre; mais, n'étant pas pressé, puisque les +Autrichiens ne prenaient pas l'initiative, il préféra le 14, afin +d'avoir plus de temps pour réunir ses troupes. D'abord il modifia la +position du maréchal Davout, qu'il porta d'Aichach à Dachau, de +manière que ce maréchal, dans un poste avantageux entre Augsbourg et +Munich, pouvait, en trois ou quatre heures, ou se porter à Munich +pour opposer avec Bernadotte et les Bavarois 60 mille combattants aux +Russes, ou se reporter vers Augsbourg pour seconder Napoléon dans ses +opérations contre l'armée du général Mack. Après avoir pris ces +précautions sur ses derrières, Napoléon fit les dispositions suivantes +sur son front, en vue de cette journée supposée du 14. Il ordonna au +maréchal Soult d'être établi le 13 à Memmingen, débordant cette +position par sa gauche, et se liant par sa droite avec les corps qui +allaient être portés sur l'Iller. Il envoya sa garde à Weissenhorn, où +il résolut de se transporter lui-même. Il espérait ainsi rassembler +cent mille hommes dans un espace de dix lieues, de Memmingen à Ulm. +Les troupes, en effet, pouvant dans une journée faire une marche de +cinq lieues et combattre, il lui était facile de réunir sur un même +champ de bataille les corps de Ney, Lannes, Murat, Marmont, Soult et +la garde. Du reste, la destinée lui réservait un tout autre triomphe +que celui qu'il attendait, triomphe plus nouveau, et non moins +étonnant par ses vastes conséquences. + +[En marge: Napoléon quitte Augsbourg pour se rapprocher d'Ulm.] + +[En marge: Harangue de Napoléon aux troupes.] + +Napoléon quitta Augsbourg le 12 à onze heures du soir pour se rendre à +Weissenhorn. Sur la route il rencontra les troupes du corps de +Marmont, composées de Français et de Hollandais, accablées de fatigue, +chargées à la fois de leurs armes et de leurs rations de vivres pour +plusieurs jours. Le temps, qui avait été beau jusqu'au passage du +Danube, était tout à coup devenu affreux. Il tombait une neige +épaisse qui fondait, se changeait en boue, et rendait les routes +impraticables. Toutes les petites rivières qui se jettent dans le +Danube étaient débordées. Les soldats cheminaient au milieu de vrais +marécages, souvent gênés dans leur marche par les convois +d'artillerie. Cependant ils ne murmuraient pas. Napoléon s'arrêta pour +les haranguer, les fit former en cercle autour de lui, leur exposa la +situation de l'ennemi, la manoeuvre par laquelle il venait de +l'envelopper, et leur promit un triomphe aussi beau que celui de +Marengo. Les soldats, enivrés par ses paroles, fiers de voir le plus +grand capitaine du siècle leur expliquer ses plans, se livrèrent à de +vifs transports d'enthousiasme, et lui répondirent par des cris +unanimes de _Vive l'Empereur!_ Ils se remirent en route, impatients +d'assister à la grande bataille. Ceux qui avaient entendu les paroles +de l'Empereur les répétaient à ceux qui n'avaient pas pu les entendre, +et tous s'écriaient avec joie que c'en était fait des Autrichiens, et +qu'ils seraient pris jusqu'au dernier. + +[En marge: Événements qui se passaient sur le Danube pendant que +Napoléon était à Augsbourg.] + +Il était temps que Napoléon revînt sur le Danube, car ses ordres, mal +compris par Murat, auraient amené des malheurs, si les Autrichiens +avaient été plus entreprenants. + +[En marge: Vive altercation entre Ney et Murat sur la manière +d'interpréter les ordres de Napoléon.] + +Tandis que Lannes et Murat investissaient Ulm par la rive droite du +Danube, Ney, resté à cheval sur le fleuve, avait deux divisions sur la +rive droite, et une seule, celle du général Dupont, sur la rive +gauche. En se rapprochant d'Ulm pour l'investir, Ney avait senti le +défaut d'une telle situation. Éclairé par les faits qu'il voyait de +plus près, guidé par un heureux instinct de la guerre, confirmé dans +son avis par le colonel Jomini, officier d'état-major du plus haut +mérite, Ney avait entrevu le danger de ne laisser qu'une division sur +la rive gauche du fleuve.--Pourquoi, disait-il, les Autrichiens ne +saisiraient-ils pas l'occasion de fuir par la rive gauche, en foulant +sous leurs pieds nos équipages et nos parcs, qui ne leur opposeraient +certainement pas une grande résistance?--Murat n'admettait pas qu'il +en pût être ainsi, et, s'appuyant sur les lettres mal interprétées de +l'Empereur, qui, s'attendant à une affaire sérieuse sur l'Iller, +ordonnait d'y concentrer toutes les troupes, il allait jusqu'à croire +que c'était trop de la division Dupont sur la rive gauche, car cette +division devait être hors du lieu de l'action le jour de la grande +bataille. Cette divergence d'avis fit naître une vive altercation +entre Ney et Murat. Ney était blessé d'obéir à un chef qu'il croyait +au-dessus de lui par les talents, s'il était au-dessus par la parenté +impériale. Murat, plein de l'orgueil de son nouveau rang, fier surtout +d'être plus particulièrement initié à la pensée de Napoléon, fit +sentir sa supériorité officielle au maréchal Ney, et finit par lui +donner des ordres absolus. Sans des amis communs, ces lieutenants de +l'Empereur auraient décidé leur querelle d'une manière peu conforme à +leur haute position. Il résulta de cette altercation l'envoi d'ordres +contradictoires à la division Dupont, et une situation périlleuse pour +elle. Mais heureusement, tandis qu'on disputait sur le poste qu'il +convenait de lui faire occuper, elle sortait du péril dans lequel +l'avait jetée une erreur de Murat, par un combat à jamais mémorable. + +[En marge: Nouvelle position prise par le général Mack.] + +Le général Mack, ne pouvant plus douter de son infortune, avait fait +un changement de front. Au lieu d'avoir sa droite à Ulm, il y avait sa +gauche; au lieu d'avoir sa gauche à Memmingen, il y avait sa droite. +Toujours appuyé sur l'Iller, il montrait le dos à la France, comme +s'il en était venu, tandis que Napoléon montrait le dos à l'Autriche, +comme si elle eût été son point de départ. C'était la position +naturelle de deux généraux dont l'un a tourné l'autre. Le général +Mack, après avoir attiré à lui les troupes répandues en Souabe, ainsi +que celles qui étaient revenues battues de Wertingen et de Günzbourg, +avait laissé quelques détachements sur l'Iller de Memmingen à Ulm, et +avait réuni la plus grande partie de ses forces à Ulm même, dans le +camp retranché qui domine cette ville. + +[En marge: Camp retranché d'Ulm.] + +On connaît la situation et la forme de ce camp, déjà décrit dans cette +histoire. (Voir la carte nº 7.) Sur ce point, la rive gauche du Danube +domine de beaucoup la rive droite. Tandis que la rive droite présente +une plaine marécageuse légèrement inclinée vers le fleuve, la rive +gauche, au contraire, présente une suite de hauteurs dessinées en +terrasse, et baignées par le Danube, à peu près comme la terrasse de +Saint-Germain est baignée par la Seine. Le Michelsberg est la +principale de ces hauteurs. Les Autrichiens y étaient campés au nombre +de 60 mille environ, ayant la ville d'Ulm à leurs pieds. + +[En marge: Combat de Haslach.] + +Le général Dupont, qui était demeuré seul sur la rive gauche, et qui, +conformément aux ordres du maréchal Ney, devait se rapprocher d'Ulm le +11 octobre au matin, s'était porté en vue de cette place par la route +d'Albeck. C'est ce même moment que Murat et Ney, réunis à Günzbourg, +employaient à disputer, et que Napoléon, accouru à Augsbourg, +employait à faire ses dispositions générales. Le général Dupont arrivé +an village de Haslach, d'où l'on aperçoit le Michelsberg dans tout son +développement, y découvrit 60 mille Autrichiens dans une attitude +imposante. Les dernières marches, exécutées au milieu du plus mauvais +temps et avec une extrême rapidité, avaient réduit sa division à 6 +mille hommes. On lui avait cependant laissé les dragons à pied de +Baraguey-d'Hilliers, lesquels, pendant le trajet du Rhin au Danube, +avaient été adjoints non pas à Murat, mais au maréchal Ney. C'était un +renfort de 5 mille hommes, qui aurait pu être d'une grande utilité +s'il n'était resté à Langenau, trois lieues en arrière. + +Le général Dupont, arrivé en présence du Michelsberg et des 60 mille +hommes qui l'occupaient, se trouva devant eux avec trois régiments +d'infanterie, deux de cavalerie et quelques pièces de canon. Cet +officier, si malheureux depuis, fut saisi, à cette vue, d'une +inspiration qui honorerait les plus grands généraux. Il jugea que s'il +reculait, il allait déceler sa faiblesse, et être bientôt enveloppé +par 40 mille chevaux lancés à sa poursuite; que si, au contraire, il +faisait acte d'audace, il tromperait les Autrichiens, leur +persuaderait qu'il était l'avant-garde de l'armée française, les +obligerait à être circonspects, et aurait ainsi le temps de se retirer +du mauvais pas où il était engagé. + +En conséquence, il fit sur-le-champ ses dispositions pour combattre. À +sa gauche, il avait le village de Haslach, entouré d'un petit bois. Il +y plaça le 32e, devenu célèbre en Italie, et commandé à cette époque +par le colonel Darricau, le 1er de hussards, une partie de son +artillerie. À sa droite, adossée de même à un bois, il plaça le 96e de +ligne, commandé par le colonel Barrois, le 9e léger, commandé par le +colonel Meunier, plus, le 17e de dragons. Un peu en avant de sa +droite, il avait le village de Jungingen, entouré aussi de quelques +bouquets de bois, et il le fit occuper par un détachement. + +C'est dans cette position que le général Dupont reçut les Autrichiens, +détachés, au nombre de 25 mille, sous les ordres de l'archiduc +Ferdinand, pour combattre une division de 6 mille Français. Le général +Dupont, toujours bien inspiré en cette circonstance, s'aperçut +promptement que sa division serait détruite par la mousqueterie seule, +s'il laissait les Autrichiens déployer leur ligne et étendre leurs +feux. Joignant alors à l'audace d'une grande résolution l'audace d'une +exécution vigoureuse, il ordonna aux deux régiments de sa droite, le +96e de ligne et le 9e léger, de charger à la baïonnette. Au signal +donné par lui, ces deux braves régiments s'ébranlent, et marchent, la +baïonnette baissée, sur la première ligne autrichienne. Ils la +culbutent, la mettent en désordre, et lui font quinze cents +prisonniers, qu'on envoie à la gauche pour les enfermer dans le +village de Haslach. Le général Dupont, après ce fait d'armes, se remet +en position avec ses deux régiments, et attend immobile la suite de +cet étrange combat. Mais les Autrichiens, ne pouvant se tenir pour +battus, reviennent sur lui avec de nouvelles troupes. Nos soldats +s'avancent une seconde fois à la baïonnette, repoussent les +assaillants, et font encore de nombreux prisonniers. Dégoûtés de ces +inutiles attaques de front, les Autrichiens dirigent leurs efforts sur +nos ailes. Ils abordent le village de Haslach qui couvrait la gauche +de la division Dupont, et qui contenait leurs prisonniers. Le 32e, +dont le tour était venu de combattre, leur dispute énergiquement ce +village, et les en chasse, tandis que le 1er de hussards, rivalisant +avec l'infanterie, exécute des charges vigoureuses sur les colonnes +repoussées. Les Autrichiens ne se bornent pas à attaquer Haslach, ils +font une tentative à l'aile opposée, et essayent d'enlever le village +de Jungingen, placé à la droite du général Dupont. Favorisés par le +nombre, ils y pénètrent et s'en rendent maîtres un moment. Le général +Dupont, appréciant le danger, fait réattaquer Jungingen par le 96e, et +parvient à le reprendre. On le lui enlève de nouveau, il le reprend +encore. Ce village est ainsi emporté de vive force cinq fois de suite, +et, dans la confusion de ces attaques réitérées, les Français font +chaque fois des prisonniers. Mais, tandis que les Autrichiens +s'épuisent en efforts impuissants contre cette poignée de soldats, +leur immense cavalerie, débordant dans tous les sens, se jette sur le +17e de dragons, le charge à plusieurs reprises, lui tue son colonel, +le brave Saint-Dizier, et l'oblige à se replier dans le bois auquel il +était adossé. Une nuée de cavaliers autrichiens se répand alors sur +les plateaux environnants, court jusqu'au village d'Albeck, d'où était +partie la division Dupont, lui enlève ses bagages, que les dragons de +Baraguey-d'Hilliers auraient dû défendre, et ramasse ainsi quelques +vulgaires trophées, triste consolation d'une défaite essuyée par 25 +mille hommes contre 6 mille. + +Il devenait urgent de mettre un terme à un engagement aussi périlleux. +Le général Dupont, après avoir fatigué les Autrichiens par cinq heures +d'une lutte acharnée, se hâte de profiter de la nuit pour se retirer +sur Albeck. Il y marche en bon ordre, en se faisant précéder par 4,000 +prisonniers. + +Si le général Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, n'avait +arrêté les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohême, et l'une des +plus belles combinaisons de Napoléon aurait complétement échoué. C'est +une preuve qu'aux grands généraux il faut de grands soldats, car les +plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes +réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les +erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre. + +[En marge: Perplexités du général Mack après le combat de Haslach.] + +Cette rencontre avec une partie de l'armée française provoqua +d'orageuses délibérations dans le quartier général autrichien. On +était informé de la présence du maréchal Soult à Landsberg; on ne +supposait pas le général Dupont seul à Albeck, on commençait à se +croire cerné de toutes parts. Le général Mack, sur lequel les +Autrichiens ont voulu jeter toute la honte de leur désastre, était +tombé dans un désordre d'esprit facile à concevoir. Quoi qu'en aient +dit des juges qui ont raisonné après l'événement, il aurait fallu, +pour qu'il se sauvât, qu'une inspiration du ciel lui eût révélé tout à +coup la faiblesse du corps qui était devant lui, et la possibilité en +l'écrasant de se retirer en Bohême. L'infortuné, qui ne savait pas ce +qu'on a su depuis, et qui ne devait guère penser que les Français +fussent si faibles sur la rive gauche, se mit à délibérer avec +l'auguste compagnon de son triste sort, l'archiduc Ferdinand. Il +perdit en agitations d'esprit un temps précieux, et ne sut se résoudre +ni à fuir vers la Bohême en passant sur le corps de la division +Dupont, ni à fuir vers le Tyrol en forçant le passage à Memmingen. Le +parti qui lui sembla le plus sûr fut de s'établir plus solidement +encore dans sa position d'Ulm, d'y concentrer son armée, et d'attendre +là, en une grosse masse difficile à enlever d'assaut, l'arrivée des +Russes par Munich, ou de l'archiduc Charles par le Tyrol. Il se disait +que le général Kienmayer avec 20 mille Autrichiens, le général Kutusof +avec 60 mille Russes, allaient paraître sur la route de Munich; que +l'archiduc Jean avec le corps du Tyrol, même l'archiduc Charles avec +l'armée d'Italie, ne pouvaient manquer d'accourir à son secours par +Kempten, et que ce serait alors Napoléon qui se trouverait en péril, +car il serait pressé entre 80 mille Austro-Russes arrivant de +l'Autriche, 25 mille Autrichiens descendant du Tyrol, et 70 mille +Autrichiens campés sous Ulm, ce qui ferait 175 mille hommes. Mais il +aurait fallu que ces diverses réunions s'opérassent malgré Napoléon, +placé au centre avec 160 mille Français habitués à vaincre. Dans le +malheur on accueille avec empressement la moindre lueur d'espérance, +et le général Mack croyait jusqu'aux faux rapports que lui faisaient +les espions envoyés par Napoléon. Ces espions lui disaient tantôt +qu'un débarquement d'Anglais à Boulogne allait rappeler les Français +sur le Rhin, tantôt que les Russes et l'archiduc Charles débouchaient +par la route de Munich. + +[En marge: Le général Mack, après de longues agitations, ne prend que +des demi-mesures.] + +Dans les situations difficiles, les subordonnés deviennent hardis et +discoureurs; ils blâment les chefs et ont des avis. Le général Mack +avait autour de lui des subordonnés qui étaient de grands seigneurs, +et qui ne craignaient pas d'élever la voix. Ceux-ci voulaient s'enfuir +en Tyrol, ceux-là en Wurtemberg, quelques autres en Bohême. Ces +derniers, qui avaient raison par hasard, s'appuyaient sur le combat de +Haslach pour soutenir que la route de Bohême était ouverte. +L'ordinaire effet de la contradiction sur un esprit agité est de +l'affaiblir encore, et d'amener des demi-partis, toujours les plus +funestes de tous. Le général Mack, pour accorder quelque chose aux +opinions qu'il combattait, prit deux résolutions fort singulières de +la part d'un homme décidé à demeurer à Ulm. Il envoya la division +Jellachich à Memmingen, pour renforcer ce poste que le général Spangen +gardait avec 5 mille hommes, dans l'intention de se tenir ainsi en +communication avec le Tyrol. Il fit sortir le général Riesc pour +s'emparer des hauteurs d'Elchingen, avec une division entière, afin de +s'étendre sur la rive gauche, et d'essayer une forte reconnaissance +sur les communications des Français. + +À rester dans Ulm pour y attendre des secours, et y livrer au besoin +une bataille défensive, il fallait y rester en masse, et ne pas +envoyer des corps aux deux extrémités de la ligne qu'on occupait, car +c'était les exposer à être détruits l'un après l'autre. Quoi qu'il en +soit, le général Mack fit occuper par le général Riesc le couvent +d'Elchingen, qui est situé sur les hauteurs de la rive gauche, tout +près de Haslach, où l'on avait combattu le 11. Au pied de ces hauteurs +et au-dessous du couvent, se trouvait un pont que Murat avait fait +occuper par un détachement français. Les Autrichiens avaient +précédemment essayé de le détruire. Le détachement de Murat, pour se +couvrir à l'approche des troupes du général Riesc, acheva de le ruiner +en le brûlant. Cependant il restait les pilotis enfoncés dans le +fleuve, et que les eaux avaient sauvés de l'incendie. De la sorte +l'armée française était sans communication avec la rive gauche, +autrement que par les ponts de Günzbourg, placés fort au-dessous +d'Elchingen. La division Dupont s'était retirée à Langenau. La +retraite était donc ouverte aux autrichiens. Heureusement ils +l'ignoraient! + +[En marge: Napoléon arrive à temps pour réparer l'erreur de Murat, et +enlever au général Mack toute chance de retraite.] + +C'est sur ces entrefaites que Napoléon, parti d'Augsbourg le 12 +octobre au soir, parvint à Ulm le 13. À peine arrivé, il parcourut à +cheval, par un temps affreux, toutes les positions qu'occupaient ses +lieutenants. Il trouva ceux-ci fort irrités les uns à l'égard des +autres, et soutenant des avis entièrement différents. Lannes, dont le +sens était sûr et pénétrant à la guerre, avait jugé, comme le maréchal +Ney, qu'au lieu de vouloir accepter une bataille sur l'Iller, les +Autrichiens songeaient plutôt à s'enfuir en Bohême par la rive gauche, +en passant sur le corps de la division Dupont. Si Napoléon loin des +lieux avait pu avoir des doutes, il ne lui en resta plus un seul sur +les lieux mêmes. D'ailleurs, en ordonnant de veiller à la rive gauche +et d'y placer la division Dupont, il allait sans dire qu'on ne devait +pas y laisser cette division sans appui, sans s'assurer surtout le +moyen de passer d'une rive à l'autre, pour la secourir si elle était +attaquée. Ainsi les instructions de Napoléon n'avaient pas été mieux +comprises que la situation elle-même. Il donna donc complétement +raison aux maréchaux Ney et Lannes contre Murat, et prescrivit de +réparer sur-le-champ les graves fautes commises les jours précédents. +Il résolut de rétablir les communications de la rive droite à la rive +gauche par le pont le plus voisin d'Ulm, celui d'Elchingen. On aurait +pu descendre jusqu'à Günzbourg, qui nous appartenait, y repasser le +Danube, et remonter avec la division Dupont renforcée jusqu'à Ulm. +Mais c'était un mouvement fort allongé qui laissait aux Autrichiens +bien du temps pour s'enfuir. Il valait bien mieux, à la pointe du jour +du 14, rétablir de vive force le pont d'Elchingen qu'on avait sous les +yeux, et se transporter en nombre suffisant sur la rive gauche, +pendant que le général Dupont averti remonterait de Langenau sur +Albeck et Ulm. + +[En marge: Attaque du pont d'Elchingen, afin de rétablir les +communications avec la rive gauche du Danube, et secourir le général +Dupont.] + +Napoléon donna ses ordres en conséquence pour le lendemain 14. Le +maréchal Soult avait été porté à l'extrémité de la ligne de l'Iller +vers Memmingen; le général Marmont s'avançait en intermédiaire sur +l'Iller. Lannes, Ney, Murat, réunis sous Ulm, allaient se mettre à +cheval sur les deux rives du Danube, pour tendre la main à la division +Dupont laissée sur la rive gauche. Mais pour cela il fallait rétablir +le pont d'Elchingen. C'est à Ney que fut réservé l'honneur d'exécuter, +dans la matinée du 14, l'acte de vigueur qui devait nous rendre la +possession des deux rives du fleuve. (Voir la carte nº 7.) + +[En marge: Fière provocation de Ney à Murat sous le feu de l'ennemi.] + +Cet intrépide maréchal ne pouvait se consoler de quelques paroles peu +convenables qu'il avait essuyées de Murat, dans la récente altercation +qu'il avait eue avec lui. Murat, comme importuné de raisonnements trop +longs, lui avait dit qu'il ne comprenait rien à tous les plans qu'on +lui exposait, et qu'il avait l'habitude de ne faire les siens qu'en +face de l'ennemi. C'était la réponse superbe qu'un homme d'action +aurait pu adresser à un vain discoureur. Le maréchal Ney, à cheval, +dès le matin du 14, en grand uniforme, paré de ses décorations, +saisit le bras de Murat, et le secouant fortement devant tout +l'état-major, et devant l'Empereur lui-même, lui dit fièrement: Venez, +prince, venez faire avec moi vos plans en face de l'ennemi.--Puis, se +portant au galop vers le Danube, il alla, sous une grêle de balles et +de mitraille, ayant de l'eau jusqu'au ventre de son cheval, diriger la +périlleuse opération dont il était chargé. + +Il fallait réparer le pont, duquel il ne restait que les chevalets +sans travées, le franchir, traverser une petite prairie qui s'étendait +entre le Danube et le pied de la hauteur, s'emparer ensuite du village +et du couvent d'Elchingen, qui s'élevait en amphithéâtre, et qui était +gardé par 20 mille hommes et une formidable artillerie. + +[En marge: Ney fait rétablir le pont d'Elchingen sous le feu des +Autrichiens.] + +Le maréchal Ney, que tant d'obstacles n'effrayaient point, ordonna à +un aide de camp du général Loison, le capitaine Coisel, et à un +sapeur, de se saisir de la première planche, et de la porter sur les +chevalets du pont, afin de rétablir le passage sous le feu des +Autrichiens. Le brave sapeur eut la jambe emportée d'un coup de +mitraille, mais il fut immédiatement remplacé. Une planche fut d'abord +jetée en forme de travée, puis une seconde et une troisième. Après +avoir réparé cette travée, on en répara une autre, et on arriva de la +sorte à couvrir le dernier chevalet sous une fusillade meurtrière, que +d'adroits tirailleurs dirigeaient de l'autre rive sur nos +travailleurs. Aussitôt les voltigeurs du 6e léger, les grenadiers du +39e et une compagnie de carabiniers, sans attendre que le pont fût +entièrement consolidé, se jetèrent de l'autre coté du Danube, +dispersèrent les Autrichiens qui gardaient la rive gauche, et se +ménagèrent assez de place pour que la division Loison pût venir à leur +secours. + +[En marge: Ney, après avoir franchi le Danube avec l'une de ses +divisions, enlève le couvent d'Elchingen.] + +Le maréchal Ney fit alors passer le 39e et le 6e léger sur l'autre +rive du fleuve. Il ordonna au général Villatte de se mettre à la tête +du 39e et de s'étendre à droite dans la prairie, pour la faire évacuer +par les Autrichiens, tandis que lui-même avec le 6e léger enlèverait +le couvent. Le 39e, arrêté, pendant qu'il traversait le pont, par la +cavalerie française qui s'y précipitait avec ardeur, ne réussit pas à +passer tout entier. Le 1er bataillon de ce régiment put seul exécuter +l'ordre qu'il avait reçu. Il eut à essuyer les charges de la cavalerie +autrichienne et l'attaque de trois bataillons ennemis; il fut même, +après une résistance opiniâtre, ramené un moment au débouché du pont. +Mais bientôt secouru par son second bataillon, rejoint par les 69e et +76e de ligne, il recouvra l'espace perdu, resta maître de toute la +prairie à droite, et obligea les Autrichiens à regagner les hauteurs. +Pendant ce temps, Ney, à la tête du 6e léger, gravissait les rues +tortueuses du village d'Elchingen, sous le feu plongeant des maisons +qui étaient remplies d'infanterie. Il arracha le village, une maison +après l'autre, aux mains des Autrichiens, et enleva le couvent qui est +sur le sommet de la hauteur. Arrivé en cet endroit, il avait devant +lui les plateaux ondulés, parsemés de bois, sur lesquels la division +Dupont avait combattu le 11. Ces plateaux s'étendent jusqu'au +Michelsberg, au-dessus même de la ville d'Ulm. Ney voulut s'y établir +pour n'être pas culbuté dans le Danube par un retour offensif de +l'ennemi. Un fort bouquet de bois venait jusqu'au bord de la hauteur +se joindre au couvent et au village d'Elchingen. Ney résolut de s'en +emparer pour y appuyer sa gauche. Il voulait, sa gauche étant bien +assurée, pivoter sur elle, et porter sa droite en avant. Il jeta dans +le bois le 69e de ligne, qui s'y précipita malgré une vive fusillade. +Tandis que l'on combattait de ce côté avec acharnement, le reste du +corps autrichien était formé en plusieurs carrés de deux à trois mille +hommes chacun. Ney les fit attaquer par les dragons suivis de +l'infanterie en colonne. Le 18e de dragons exécuta sur l'un d'eux une +charge si vigoureuse, qu'il l'enfonça, et le contraignit à mettre bas +les armes. Les Autrichiens, à cette vue, se retirèrent en toute hâte, +s'enfuirent d'abord vers Haslach, et vinrent enfin se rallier sur le +Michelsberg. + +[En marge: Nouveau combat de Dupont à Haslach.] + +[En marge: Important résultat du combat d'Elchingen.] + +Sur ces entrefaites, le général Dupont, reporté de Langenau vers +Albeck, avait rencontré le corps de Werneck, l'un de ceux qui étaient +sortis d'Ulm la veille dans l'intention de pousser des reconnaissances +sur la rive gauche du Danube et de chercher un moyen de retraite pour +l'armée autrichienne. En entendant le canon sur ses derrières, le +général Werneck avait rebroussé chemin, et il était revenu sur le +Michelsberg par la route d'Albeck à Ulm. Il y arrivait à l'instant +même où la division Dupont s'y rendait de son côté, et où le maréchal +Ney enlevait les hauteurs d'Elchingen. Un nouveau combat s'engagea sur +ce point entre le général Werneck qui voulait regagner Ulm, et le +général Dupont qui voulait au contraire l'en empêcher. Le 32e et le 9e +léger se précipitèrent en colonne serrée sur l'infanterie des +Autrichiens, et la repoussèrent pendant que le 96e recevait en carré +les charges de leur cavalerie. La journée s'acheva au milieu de cette +mêlée, le maréchal Ney ayant glorieusement reconquis la rive gauche, +et le général Dupont ayant coupé au corps de Werneck le retour vers +Ulm. On avait fait trois mille prisonniers et enlevé beaucoup +d'artillerie. Mais ce qui valait mieux, les Autrichiens étaient +définitivement enfermés dans Ulm, et cette fois sans aucune chance de +se sauver, la plus heureuse inspiration leur vînt-elle à ce dernier +moment. + +Pendant que ces événements avaient lieu sur la rive gauche, Lannes +s'était approché d'Ulm par la rive droite, le général Marmont s'était +avancé vers l'Iller, et le maréchal Soult, débordant l'extrémité de la +position des Autrichiens, s'était emparé de Memmingen. On travaillait +encore à palissader cette ville quand le maréchal Soult y était +arrivé. Il l'avait rapidement investie, et avait obligé le général +Spangen à déposer les armes avec 5 mille hommes, toute son artillerie +et beaucoup de chevaux. Le général Jellachich, accourant trop tard +pour secourir Memmingen avec sa division, et se trouvant en face d'un +corps d'armée de 30 mille hommes, se retira, non pas sur Ulm, qu'il +craignait de ne pouvoir plus regagner, mais sur Kempten et le Tyrol. +Le maréchal Soult s'achemina sur-le-champ vers Ochsenhausen, pour +achever dans tous les sens l'investissement de la place et du camp +retranché d'Ulm. + +[En marge: Situation désespérée du général Mack.] + +[En marge: L'archiduc Ferdinand sort d'Ulm avec quelques mille +chevaux.] + +Telle était la situation à la fin de la journée du 14 octobre. Après +le départ du général Jellachich et les divers combats qui avaient été +livrés, le général Mack était réduit à 50 mille hommes. Encore +fallait-il en déduire le corps de Werneck, séparé de lui par la +division Dupont. Ce malheureux général se trouvait donc dans une +position désespérée. Il n'avait aucun bon parti à prendre. Sa seule +ressource était de se précipiter l'épée à la main sur l'un des points +du cercle de fer dans lequel on l'avait enfermé, pour mourir ou +s'ouvrir une issue. Se jeter sur Ney et Dupont était encore le parti +le moins désastreux. Certainement il eût été battu, car Lannes, Murat +allaient accourir par le pont d'Elchingen au secours de Ney et de +Dupont, et il ne fallait pas une telle réunion de forces pour vaincre +des soldats démoralisés. Cependant l'honneur des armes eût été sauvé, +et, après la victoire, c'est le plus précieux résultat à obtenir. Mais +le général Mack persista dans la résolution de se concentrer à Ulm, et +d'y attendre les secours des Russes. Il essuya de violentes attaques +de la part du prince de Schwarzenberg et de l'archiduc Ferdinand. Ce +dernier surtout voulait à tout prix échapper au malheur d'être fait +prisonnier. Le général Mack montra les pouvoirs de l'empereur, qui, en +cas de dissentiment, lui attribuaient l'autorité suprême. Mais +c'était assez pour le rendre responsable, pas assez pour le faire +obéir. L'archiduc Ferdinand résolut, grâce à sa position moins +dépendante, de se soustraire aux ordres du général en chef. La nuit +venue, il choisit celle des portes d'Ulm qui l'exposait le moins à +rencontrer les Français, et il sortit avec 6 ou 7 mille chevaux et un +corps d'infanterie, dans l'intention de rejoindre le général Werneck, +et de s'enfuir par le haut Palatinat vers la Bohême. En réunissant au +détachement qui le suivait le corps du général Werneck, l'archiduc +Ferdinand privait le général Mack d'une vingtaine de mille hommes, et +le laissait dans Ulm avec trente mille seulement, bloqué de toutes +parts, et réduit à mettre bas les armes de la manière la plus +ignominieuse. + +On a dit faussement que le départ du prince prouvait la possibilité de +sortir d'Ulm. Il est d'abord tout à fait improbable que l'armée +entière avec son artillerie et son matériel pût se dérober comme un +simple détachement, composé en majeure partie de troupes à cheval. +Mais ce qui arriva quelques jours après à l'archiduc Ferdinand, +démontre que l'armée elle-même eût trouvé sa perte dans cette fuite. +La grande faute était de se diviser. Il fallait ou rester, ou sortir +tous ensemble: rester pour livrer une bataille acharnée à la tête de +70 mille hommes; sortir pour se précipiter avec ces 70 mille hommes +sur l'un des points de l'investissement, et y trouver soit la mort, +soit le succès que la fortune accorde quelquefois au désespoir. Mais +se diviser, les uns pour s'enfuir avec Jellachich vers le Tyrol, les +autres pour escorter la fuite d'un prince en Bohême, les autres pour +signer une capitulation à Ulm, était de toutes les manières de se +conduire la plus déplorable. Du reste l'expérience enseigne que, dans +ces situations, l'âme humaine abattue, quand elle a commencé à +descendre, descend si bas, qu'entre tous les partis elle prend le plus +mauvais. Il faut ajouter, pour être juste, que le général Mack s'est +toujours défendu depuis d'avoir voulu cette division des forces +autrichiennes et ces retraites séparées[1]. + +[Note 1: Les Autrichiens n'ont jamais fait connaître leurs opérations +dans cette première partie de la campagne de 1805. On a publié +néanmoins beaucoup d'écrits en Allemagne, dans lesquels on s'est +attaché à accabler le général Mack, à exalter l'archiduc Ferdinand, +pour expliquer par l'ineptie d'un seul homme le désastre de l'armée +autrichienne, et diminuer en même temps la gloire des Français. Ces +écrits sont tous inexacts et injustes, et s'appuient la plupart du +temps sur des circonstances fausses, dont l'impossibilité même est +démontrée. Je me suis procuré avec beaucoup de peine l'un des rares +exemplaires de la défense présentée par le général Mack au conseil de +guerre devant lequel il fut appelé à comparaître. Cette défense, d'une +forme singulière, d'un ton contraint, surtout à l'égard de l'archiduc +Ferdinand, plus remplie de réflexions déclamatoires que de faits, m'a +cependant fourni le moyen de bien préciser les intentions du général +autrichien, et de rectifier un grand nombre de suppositions absurdes. +Je crois donc être arrivé dans ce récit à la vérité, autant du moins +qu'il est permis de l'espérer à l'égard d'événements qui n'ont pas été +constatés par écrit même en Autriche, et qui sont presque sans témoins +vivants aujourd'hui. Les principaux personnages en effet sont morts, +et il y a eu en Allemagne un motif fort naturel, fort excusable de +défigurer la vérité, celui de sauver l'amour-propre national en +accablant un seul homme.] + +[En marge: Attaque du Michelsberg, et investissement d'Ulm.] + +Napoléon avait passé la nuit du 14 au 15 dans le couvent d'Elchingen. +Le 15 au matin, il résolut d'en finir, et donna l'ordre au maréchal +Ney d'enlever les hauteurs du Michelsberg. Ces hauteurs placées en +avant d'Ulm, quand on vient par la rive gauche, dominent cette ville, +qui est, comme nous l'avons dit, située à leur pied, au bord même du +Danube. (Voir la carte nº 7.) Lannes avait passé avec son corps par le +pont d'Elchingen, et flanquait l'attaque de Ney. Il devait enlever le +Frauenberg, hauteur voisine de celle du Michelsberg. Napoléon était +sur le terrain, ayant Lannes auprès de lui, observant d'un côté les +positions que Ney allait aborder à la tête de ses régiments, et de +l'autre plongeant ses regards sur la ville d'Ulm placée dans le fond. +Tout à coup une batterie démasquée par les Autrichiens vomit la +mitraille sur le groupe impérial. Lannes saisit brusquement les rênes +du cheval de Napoléon pour l'éloigner de ce feu meurtrier. Napoléon, +qui ne recherchait pas le feu, et ne l'évitait pas non plus, qui ne +s'en approchait qu'autant qu'il le fallait pour juger des choses +d'après ses propres yeux, se place de manière à voir l'action avec +moins de péril. Ney ébranle ses colonnes, gravit les retranchements +élevés sur le Michelsberg, et les emporte à la baïonnette. Napoléon, +craignant que l'attaque de Ney ne soit trop prompte, veut la ralentir +pour donner à Lannes le temps d'aborder le Frauenberg, et de diviser +ainsi l'attention de l'ennemi.--La gloire ne se partage pas, répond +Ney au général Dumas, qui lui apporte l'ordre d'attendre le secours de +Lannes, et il continue sa marche, surmonte tous les obstacles, et +parvient avec son corps sur le revers des hauteurs, au-dessus même de +la ville d'Ulm. Lannes enlève de son côté le Frauenberg, et réunis ils +descendent ensemble pour s'approcher des murs de la place. Dans +l'ardeur qui entraînait les colonnes d'attaque, le 17e léger, sous les +ordres du colonel Vedel, de la division Suchet, escalade le bastion +placé le plus près du fleuve, et s'y établit. Mais les Autrichiens +s'apercevant de la position aventurée de ce régiment, se jettent sur +lui, le repoussent et lui font quelques prisonniers. + +Napoléon crut devoir suspendre le combat, et remettre au lendemain le +soin de sommer la place, et, si elle résistait, de la prendre +d'assaut. Pendant cette journée, le général Dupont, demeuré depuis la +veille en face du corps de Werneck, s'était de nouveau engagé avec +lui, pour l'empêcher de regagner Ulm. Napoléon avait envoyé Murat pour +voir ce qui se passait de ce côté, car il avait la plus grande peine à +se l'expliquer, ignorant la sortie d'une partie de l'armée +autrichienne. Bientôt il devint évident pour lui que plusieurs +détachements avaient réussi à se dérober par l'une des portes d'Ulm, +celle qui était le moins exposée à la vue et à l'action des Français. +Il chargea sur-le-champ Murat, avec la réserve de la cavalerie, la +division Dupont et les grenadiers Oudinot, de suivre à outrance la +portion de l'armée ennemie qui s'était échappée de la place. + +[En marge: Napoléon fait sommer le général Mack de se rendre.] + +Le lendemain, 16, il fit jeter quelques obus dans Ulm, et le soir il +donna l'ordre à l'un des officiers de son état-major, M. de Ségur, de +se transporter auprès du général Mack pour le sommer de mettre bas les +armes. Obligé de marcher la nuit par un très-mauvais temps, M. de +Ségur eut la plus grande peine à pénétrer dans la place. Il fut amené +les yeux bandés devant le général Mack, qui, s'efforçant de cacher sa +profonde anxiété, ne put cependant dissimuler sa surprise et sa +douleur en apprenant toute l'étendue de son désastre. Il ne la +connaissait pas entièrement, car il ignorait encore qu'il était cerné +par plus de 100 mille Français, que 60 mille autres occupaient la +ligne de l'Inn, que les Russes au contraire étaient fort loin, et que +l'archiduc Charles, retenu sur l'Adige par le maréchal Masséna, ne +pourrait arriver. Chacune de ces nouvelles, qu'il ne voulait d'abord +pas croire, mais qu'il était bientôt obligé d'admettre sur l'assertion +réitérée et véridique de M. de Ségur, déchirait son âme. Après s'être +beaucoup récrié contre la proposition de capituler, le général Mack +finit par en supporter l'idée, à la condition d'attendre quelques +jours le secours des Russes. Il était prêt, disait-il, à se rendre +sous huit jours, si les Russes ne paraissaient pas devant Ulm. M. de +Ségur avait ordre de ne lui en accorder que cinq, et à la rigueur six. +En cas de refus, il devait le menacer d'un assaut, et du sort le plus +rigoureux pour les troupes placées sous son commandement. + +[En marge: Capitulation du général Mack.] + +Ce malheureux général mettait son honneur, désormais perdu, à obtenir +huit jours au lieu de six. M. de Ségur se retira pour porter sa +réponse à l'Empereur. Les pourparlers continuèrent, et enfin Berthier, +introduit lui-même dans la place, convint avec le général Mack des +conditions suivantes. Si le 25 octobre, avant minuit, un corps +austro-russe capable de débloquer Ulm ne se présentait pas, l'armée +autrichienne devait déposer les armes, se constituer prisonnière de +guerre, et être conduite en France. Les officiers autrichiens +pouvaient rentrer en Autriche à la condition de ne plus servir contre +la France. Chevaux, armes, munitions, drapeaux, tout devait appartenir +à l'armée française. + +On traitait le 19 octobre, mais on devait dater la convention du 17, +ce qui en apparence donnait au général Mack les huit jours demandés. +Cet infortuné, arrivé au quartier général de l'Empereur, et reçu avec +les égards dus au malheur, affirma itérativement qu'il n'était pas +coupable des désastres de son armée, qu'on s'était établi à Ulm par +ordre du conseil aulique, et que depuis l'investissement on s'était +divisé malgré sa volonté formelle. + +C'était, comme on le voit, une nouvelle convention d'Alexandrie, moins +la terrible effusion de sang de Marengo. + +[En marge: Poursuite de l'archiduc Ferdinand par Murat.] + +Pendant ce temps, Murat, à la tête de la division Dupont, des +grenadiers Oudinot et de la réserve de cavalerie, rachetait sa faute +récente en poursuivant les Autrichiens avec une rapidité vraiment +prodigieuse. Il suivait à outrance le général Werneck et le prince +Ferdinand, jurant de ne pas laisser échapper un seul homme. (Voir la +carte nº 29.) Parti le 16 octobre au matin, il livra le soir à +Nerenstetten un combat d'arrière-garde au général Werneck, et lui +enleva 2 mille prisonniers. Le lendemain, 17, il se dirigea sur +Heidenheim, tâchant de déborder les flancs de l'ennemi par la marche +rapide de sa cavalerie. Le général Werneck et l'archiduc Ferdinand, +alors réunis, faisaient leur retraite en commun. Dans la journée, on +dépassa Heidenheim, et on arriva à Néresheim à la nuit, en même temps +que l'arrière-garde du corps de Werneck. On la mit en désordre, et on +la contraignit à se disperser dans les bois. Le lendemain 18, Murat, +marchant sans relâche, suivit l'ennemi sur Nordlingen. Le régiment de +Stuart enveloppé se livra tout entier. Le général Werneck, se voyant +cerné de toutes parts et ne pouvant plus avancer avec une infanterie +harassée, n'ayant plus ni l'espérance ni même la volonté de se sauver, +offrit de capituler. La capitulation fut acceptée, et ce général posa +les armes avec 8 mille hommes. Trois généraux autrichiens, emmenant +une partie de la cavalerie, voulurent s'échapper malgré la +capitulation. Murat leur envoya un officier pour les rappeler à +l'exécution de leur engagement. Ils n'écoutèrent rien, et allèrent +rejoindre le prince Ferdinand. Murat se promit de punir un tel manque +de foi en les poursuivant plus activement encore le lendemain. Dans la +nuit, on s'empara du grand parc, composé de 500 voitures. + +[En marge: Spectacle de confusion pendant la poursuite des +Autrichiens.] + +Cette route offrait un spectacle de confusion inouï. Les Autrichiens +s'étaient jetés sur nos communications; ils avaient pris beaucoup de +nos équipages, de nos traînards, et une partie du trésor de Napoléon. +On leur reprit tout ce qu'ils avaient conquis pour un moment, plus +leur artillerie, leurs équipages et leur propre trésor. On voyait des +soldats, des employés des deux armées fuir en désordre, sans savoir +où ils allaient, ignorant quel était le vainqueur ou le vaincu. Des +paysans du haut Palatinat couraient après les fuyards, les +dépouillaient, et coupaient les traits de l'artillerie autrichienne +pour s'en approprier les chevaux. Murat continuant sa poursuite, +arriva le 19 à Gunzenhausen, frontière prussienne d'Anspach. Un +officier prussien eut la hardiesse de venir réclamer la neutralité, +quand les fugitifs autrichiens avaient obtenu l'autorisation de +traverser le pays. Murat, pour toute réponse, entra de vive force dans +Gunzenhausen, et suivit l'archiduc au delà. Le lendemain 20, il +dépassa Nuremberg. L'ennemi, sentant ses forces épuisées, finit par +s'arrêter. Un combat s'engagea entre les deux cavaleries. Après des +charges nombreuses reçues et rendues, les escadrons de l'archiduc se +dispersèrent, et la plus grande partie d'entre eux mit bas les armes. +Quelque infanterie qui restait se rendit prisonnière. Le prince +Ferdinand dut au dévouement d'un sous-officier, qui lui donna son +cheval, l'avantage de sauver sa personne. Il gagna, avec deux ou trois +mille chevaux, la route de Bohême. + +Murat ne crut pas devoir pousser plus loin. Il avait marché quatre +jours sans se reposer, faisant plus de dix lieues par jour. Ses +troupes étaient harassées de fatigue. Prolongée au delà de Nuremberg, +cette poursuite l'eût emporté hors du cercle des opérations de +l'armée. D'ailleurs ce qui restait au prince Ferdinand ne valait pas +une marche de plus. Dans cette circonstance mémorable, Murat avait +pris 12 mille prisonniers, 120 pièces de canon, 500 voitures, 11 +drapeaux, 200 officiers, 7 généraux, plus le trésor de l'armée +autrichienne. Il avait donc sa glorieuse part de cette immortelle +campagne. + +[En marge: Résultats matériels de cette courte campagne.] + +Le plan de Napoléon était complétement réalisé. On était au 20 +octobre, et en vingt jours, sans livrer bataille, par une suite de +marches et quelques combats, une armée de 80 mille hommes était +détruite. Il ne s'était enfui que le général Kienmayer avec une +douzaine de mille hommes, le général Jellachich avec cinq ou six, le +prince Ferdinand avec deux ou trois mille chevaux. On avait recueilli +à Wertingen, à Günzbourg, à Haslach, à Munich, à Elchingen, à +Memmingen, dans la poursuite dirigée par Murat, environ 30 mille +prisonniers[2]. Il en restait 30 mille qu'on allait trouver dans Ulm. +C'étaient 60 mille hommes en tout qu'on avait enlevés, avec leur +artillerie composée de 200 bouches à feu, avec 4 ou 5 mille chevaux +très-propres à remonter notre cavalerie, avec tout le matériel de +l'armée autrichienne, et 80 drapeaux. + +[Note 2: Voici l'énumération approximative, mais plutôt réduite +qu'exagérée, de ces prisonniers: + + Pris à Wertingen 2,000 + à Günzbourg 2,000 + à Haslach 4,000 + à Munich 1,000 + à Elchingen 3,000 + à Memmingen 5,000 + Pendant la poursuite dirigée par Murat 12 à 13,000 + + TOTAL 29 ou 30,000] + +L'armée française avait quelques mille écloppés par suite des marches +forcées, elle comptait tout au plus deux mille hommes hors de combat. + +Napoléon, rassuré à l'égard des Russes, n'avait pas été fâché de +s'arrêter quatre ou cinq jours devant Ulm, afin de donner à ses +soldats le temps de se reposer, et surtout de rejoindre leurs +drapeaux, car les dernières opérations avaient été si rapides, qu'un +certain nombre d'entre eux étaient demeurés en arrière.--Notre +Empereur, disaient-ils, a trouvé une nouvelle manière de faire la +guerre; il ne la fait plus avec nos bras, mais avec nos jambes.-- + +Cependant Napoléon ne voulait pas attendre davantage, et il tenait à +gagner les trois ou quatre jours qui restaient à courir, en vertu de +la capitulation signée avec le général Mack. Il le fit venir, et, en +versant quelques consolations dans son coeur, il en obtint une +nouvelle concession, c'était de livrer la place le 20, moyennant que +Ney restât sous Ulm jusqu'au 25 octobre. Le général Mack croyait avoir +rempli ses derniers devoirs en paralysant un corps français jusqu'au +huitième jour. Au reste, dans la situation à laquelle il était réduit, +tout ce qu'il pouvait était peu de chose. Il consentit donc à sortir +le lendemain de la place. + +[En marge: L'armée autrichienne sort d'Ulm en déposant les armes +devant Napoléon.] + +Le lendemain, en effet, 20 octobre 1805, jour à jamais mémorable, +Napoléon, placé au pied du Michelsberg, en face d'Ulm, vit défiler +sous ses yeux l'armée autrichienne. Il occupait un talus élevé, ayant +derrière lui son infanterie rangée en demi-cercle sur le versant des +hauteurs, et vis-à-vis sa cavalerie déployée sur une ligne droite. Les +Autrichiens défilaient entre deux, déposant leurs armes à l'entrée de +cette espèce d'amphithéâtre. On avait préparé un grand feu de bivouac, +auprès duquel Napoléon assistait au défilé. Le général Mack se +présenta le premier et lui remit son épée, en s'écriant avec douleur: +Voici le malheureux Mack.--Napoléon le reçut, lui et ses officiers, +avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger à ses côtés. Les +soldats autrichiens, avant d'arriver en sa présence, jetaient leurs +armes avec un dépit honorable pour eux, et n'étaient arrachés à ce +sentiment que par celui de la curiosité, qui les saisissait en +approchant de Napoléon. Tous dévoraient des yeux ce terrible +vainqueur, qui depuis dix années faisait subir de si cruels affronts à +leurs drapeaux. + +Napoléon, s'entretenant avec les officiers autrichiens, leur dit assez +haut pour être entendu de tous: Je ne sais pas pourquoi nous nous +faisons la guerre. Je ne la voulais pas, je ne songeais qu'à la faire +aux Anglais, quand votre maître est venu me provoquer. Vous voyez mon +armée: j'ai en Allemagne 200 mille hommes, vos soldats prisonniers en +verront 200 mille autres qui traversent la France pour venir en aide +aux premiers. Je n'ai pas besoin, vous le savez, d'en avoir autant +pour vaincre. Votre maître doit songer à la paix, car autrement la +chute de la maison de Lorraine pourrait bien être arrivée. Ce ne sont +pas de nouveaux États que je désire sur le continent, ce sont des +vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux avoir, et cette +ambition vous est aussi profitable qu'à moi.--Ces paroles, prononcées +avec quelque hauteur, ne rencontrèrent chez ces officiers que le +silence, et le regret de les trouver méritées. Napoléon s'entretint +ensuite avec les plus connus des généraux autrichiens, et assista cinq +heures à ce spectacle extraordinaire. Vingt-sept mille hommes +défilèrent devant lui. Il restait dans la place 3 à 4 mille blessés. + +[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats.] + +Selon sa coutume, il adressa le lendemain à ses soldats une +proclamation. Elle était conçue dans les termes suivants: + + «Du quartier général impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an + XIV (21 octobre 1805). + + »SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE, + + »En quinze jours nous avons fait une campagne: ce que nous nous + proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison + d'Autriche de la Bavière, et rétabli notre allié dans la + souveraineté de ses États. Cette armée qui, avec autant + d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos + frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? son but + est atteint, nous ne sommes plus à Boulogne!... + + »De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille + hommes sont prisonniers: ils iront remplacer nos conscrits dans + les travaux de nos campagnes. 200 pièces de canon, 90 drapeaux, + tous les généraux sont en notre pouvoir, il ne s'est pas échappé + de cette armée 15 mille hommes. Soldats, je vous avais annoncé + une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de + l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune + chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations, + un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500 + hommes hors de combat. + + »Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans + votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les + privations de toute espèce, à votre rare intrépidité. + + »Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de + commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l'or de + l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous + allons lui faire éprouver le même sort. + + »À cette nouvelle lutte est attaché plus spécialement l'honneur + de l'infanterie. C'est là que va se décider pour la seconde fois + cette question qui a déjà été décidée en Suisse et en Hollande, + si l'infanterie française est la seconde ou la première de + l'Europe? Il n'y a point là de généraux contre lesquels je puisse + avoir de la gloire à acquérir: tout mon soin sera d'obtenir la + victoire avec le moins possible d'effusion de votre sang. Mes + soldats sont mes enfants.» + + Le lendemain de la reddition d'Ulm Napoléon partit pour + Augsbourg, dans l'intention d'arriver sur l'Inn avant les Russes, + de marcher sur Vienne, et, comme il l'avait résolu, de déjouer + les quatre attaques qui se dirigeaient contre l'Empire, par la + seule marche de la grande armée sur la capitale de l'Autriche. + +[En marge: Suite des opérations navales après la levée du camp de +Boulogne.] + +Pourquoi faut-il qu'après cet heureux récit nous soyons immédiatement +obligé d'en placer un qui est si triste? Pendant ces mêmes journées du +mois d'octobre 1805, à jamais glorieuses pour la France, la Providence +infligeait à nos flottes une cruelle compensation des victoires de nos +armées. L histoire, à qui est imposée la tâche de retracer tour à tour +les triomphes et les revers des nations, et de faire ressentir à la +postérité curieuse les mêmes émotions de joie ou de douleur +qu'éprouvèrent en leur temps les générations dont elle raconte la vie, +l'histoire doit, après les merveilles d'Ulm, se résigner à décrire +l'effroyable scène de destruction qui se passait, à la même époque, le +long des côtes d'Espagne, en vue du cap de Trafalgar. + +L'infortuné Villeneuve, en sortant du Ferrol, était agité du désir de +se diriger vers la Manche, pour se conformer aux grandes vues de +Napoléon; mais il était par un sentiment irrésistible ramené vers +Cadix. La nouvelle de la réunion de Nelson avec les amiraux Calder et +Cornwallis l'avait frappé d'une sorte de terreur. Vraie sous quelques +rapports, car Nelson en rentrant en Angleterre avait visité l'amiral +Cornwallis devant Brest, cette nouvelle était fausse en ce qu'elle +avait d'important, puisque Nelson ne s'était pas arrêté devant Brest, +et avait fait voile vers Portsmouth. L'amiral Calder avait été renvoyé +seul vers le Ferrol, et n'y avait paru qu'après la sortie de +Villeneuve. Ils couraient donc vainement les uns après les autres, +comme il arrive souvent sur le vaste espace des mers; et Villeneuve, +s'il eût persisté, aurait trouvé devant Brest, Cornwallis séparé à la +fois de Nelson et de Calder. Il perdit ainsi la plus grande des +occasions, et la fit perdre à la France, sans qu'on puisse dire +cependant quel eût été le résultat de cette expédition extraordinaire, +si Napoléon s'était trouvé aux portes de Londres tandis que les armées +autrichiennes auraient été sur les frontières du Rhin. La rapidité de +ses coups, ordinairement prompts comme la foudre, aurait seule décidé +si quarante jours, écoulés du 20 août au 30 septembre, suffisaient +pour subjuguer l'Angleterre, et pour donner à la France les deux +sceptres réunis de la terre et des mers. + +[En marge: Motifs qui entraînent Villeneuve à retourner à Cadix au +lieu de faire voile vers la Manche.] + +En quittant le Ferrol, Villeneuve n'avait pas osé dire au général +Lauriston qu'il allait à Cadix; mais, une fois en mer, il ne lui cacha +plus les inquiétudes dont il était dévoré, et qui le portaient à +s'éloigner de la Manche, pour se diriger vers l'extrémité de la +Péninsule. Sur les vives instances du général Lauriston, qui s'efforça +de lui retracer toute la grandeur des desseins qu'il allait faire +échouer, il revint un instant à la pensée de naviguer vers la Manche, +et mit le cap au nord-est. Mais un vent debout, qui soufflait du +nord-est même, lui interdisant cette route, il prit définitivement le +parti d'aller à Cadix, le coeur tourmenté d'un nouvel effroi, celui +d'encourir la colère de Napoléon. Il parut en vue de Cadix vers le 20 +août. Une croisière anglaise, de médiocre force, bloquait +ordinairement ce port. Arrivant à la tête des escadres combinées, il +pouvait enlever cette croisière, s'il se fût présenté brusquement avec +ses forces réunies. Mais toujours poursuivi des mêmes craintes, il +envoya une avant-garde, pour s'assurer s'il n'y avait pas devant Cadix +une force navale capable de livrer bataille, et il donna l'éveil à la +croisière anglaise, qui eut ainsi le temps de s'enfuir. L'amiral +Ganteaume, en 1801, ayant manqué le but de son expédition d'Égypte, +prit au moins _le Swiftsure:_ Villeneuve n'eut pas même la faible +consolation d'entrer dans Cadix en amenant prisonniers deux ou trois +vaisseaux anglais, comme dédommagement de son inutile campagne. + +[En marge: Colère de Napoléon contre Villeneuve, et chagrin qu'en +ressent celui-ci.] + +Il s'attendait naturellement à une vive explosion de colère de la part +de Napoléon, et il passa quelques jours dans un profond désespoir. Il +ne se trompait pas. Napoléon, en recevant de son aide de camp +Lauriston le rapport détaillé de tout ce qui avait eu lieu, prenant +pour un acte de duplicité le double langage tenu au sortir du Ferrol, +et pour une sorte de trahison l'ignorance dans laquelle on avait +laissé Lallemand du retour de la flotte à Cadix, ce qui exposait ce +dernier à se présenter seul devant Brest, Napoléon, imputant surtout à +Villeneuve l'avortement du plus grand dessein qu'il eût jamais conçu, +le qualifia en présence du ministre Decrès des expressions les plus +outrageantes, et l'appela même un lâche et un traître. L'infortuné +Villeneuve n'était ni lâche ni traître. Il était bon soldat et bon +citoyen; mais trop découragé par l'inexpérience de la marine française +et par l'imperfection de son matériel, effrayé de la désorganisation +complète de la marine espagnole, il ne voyait que des défaites +certaines dans toute rencontre avec l'ennemi, et il était désespéré +du rôle de vaincu auquel Napoléon le destinait nécessairement. Il +n'avait pas assez compris que ce que Napoléon lui demandait, c'était +non pas de vaincre, mais de se faire détruire, pourvu que la Manche +fût ouverte. Ou bien s'il avait compris cette terrible destination, il +n'avait pas su s'y résigner. On verra prochainement qu'il allait être +amené au même sacrifice, et cette fois sans aucun résultat qui pût +illustrer sa défaite. + +[En marge: Ordres laissés par Napoléon à la flotte, lors de son départ +de Paris.] + +Napoléon, dans ce torrent de grandes choses qui l'emportait, perdit +bientôt de vue l'amiral Villeneuve et sa conduite. Néanmoins, avant de +partir pour les bords du Danube, il jeta un dernier regard sur sa +marine, et sur l'emploi qu'il jugeait convenable d'en faire. Il +ordonna la séparation de la flotte de Brest, et la division de cette +flotte en plusieurs croisières, conformément au plan de M. Decrès, qui +consistait à éviter les grandes batailles navales jusqu'à ce que notre +marine fût formée, et à entreprendre en attendant des expéditions +lointaines, composées de peu de vaisseaux, presque insaisissables pour +les Anglais, et dommageables à leur commerce autant qu'avantageuses à +l'instruction de nos marins. Il voulut en outre donner à la faible +armée du général Saint-Cyr, qui occupait Tarente, l'appui de la flotte +de Cadix et des troupes de débarquement qu'elle avait à son bord. Il +calculait que cette flotte, forte d'une quarantaine de vaisseaux, et +même de quarante-six, après qu'elle aurait rallié la division de +Carthagène, devait dominer pendant quelque temps la Méditerranée, +comme y avait dominé jadis celle de Bruix, enlever la faible +croisière anglaise qui stationnait devant Naples, et fournir au +général Saint-Cyr l'utile secours des quatre mille soldats qu'elle +venait de transporter sur toutes les mers. Il lui ordonna donc de +sortir de Cadix, d'entrer dans la Méditerranée, de rallier la division +de Carthagène, de se rendre ensuite à Tarente, et dans le cas où les +escadres anglaises se seraient réunies devant Cadix, de ne pas s'y +laisser enfermer, et de sortir si on était en nombre supérieur, car il +valait mieux être battu que déshonoré par une conduite pusillanime. + +[En marge: Manière dont le ministre Decrès transmet à l'amiral +Villeneuve les ordres de Napoléon.] + +Ces résolutions prises par Napoléon, sous l'impression que lui avait +fait éprouver la timidité de Villeneuve, point assez mûries, et +surtout point assez combattues par le ministre Decrès, qui n'osait +plus redire ce qu'il craignait d'avoir trop dit, furent immédiatement +transmises à Cadix. L'amiral Decrès ne rapporta point à Villeneuve +toutes les paroles de Napoléon; mais il lui énuméra, en retranchant +les expressions outrageantes, les reproches adressés à sa conduite +depuis la sortie de Toulon jusqu'au retour en Espagne, et ne lui +dissimula pas qu'il aurait de grandes choses à exécuter pour regagner +l'estime de l'Empereur. En l'informant de sa nouvelle destination, il +lui ordonna de mettre à la voile, et de toucher successivement à +Carthagène, Naples et Tarente, pour y exécuter les instructions que +nous venons de rapporter. Sans lui prescrire de sortir, dans tous les +cas, il lui manda que l'Empereur voulait que la marine française, +lorsque les Anglais seraient inférieurs en force, ne refusât jamais le +combat. Il s'en tint là, n'osant ni déclarer à Villeneuve toute la +vérité, ni renouveler ses instances auprès de l'Empereur pour empêcher +une grande bataille navale, qui n'avait plus alors l'excuse de la +nécessité. Ainsi, tout le monde se préparait sa part de tort dans un +grand désastre, Napoléon celle de la colère, le ministre Decrès celle +des réticences, et Villeneuve celle du désespoir. + +Prêt à se mettre en route pour Strasbourg, Napoléon donna un dernier +ordre à M. Decrès, relativement aux opérations navales,--Votre ami +Villeneuve, lui dit-il, sera probablement trop lâche pour sortir de +Cadix. Expédiez l'amiral Rosily, qui prendra le commandement de +l'escadre, si elle n'est pas encore partie, et vous ordonnerez à +l'amiral Villeneuve de venir à Paris me rendre compte de sa +conduite.--M. Decrès n'eut pas la force d'annoncer à Villeneuve ce +nouveau malheur, qui le privait de tout moyen de se réhabiliter, et se +contenta de lui apprendre le départ de Rosily, sans lui en faire +connaître le motif. Il ne donna point à Villeneuve le conseil de +mettre à la voile avant que l'amiral Rosily fût arrivé à Cadix, mais +il espéra qu'il en serait ainsi; et, dans son embarras entre un ami +malheureux, dont il ne méconnaissait pas les fautes, et L'Empereur, +dont il jugeait les volontés imprudentes, il eut un tort trop +fréquent, celui de livrer les choses à elles-mêmes, au lieu de prendre +la responsabilité de les diriger[3]. + +[Note 3: On a fait une foule de conjectures sur les causes qui +amenèrent la sortie en masse de la flotte de Cadix, et la bataille de +Trafalgar. Il n'y a de vrai que ce que nous rapportons ici. Notre +récit est emprunté à la correspondance authentique de Napoléon, et à +celle des amiraux Decrès et Villeneuve. Il n'y a dans ce triste +événement rien au delà de ce qu'on va lire.] + +[En marge: Douleur de Villeneuve en recevant les dépêches de Paris.] + +Villeneuve, en recevant les lettres de M. Decrès, devina tout ce qu'on +ne lui disait pas, et fut malheureux autant qu'il devait l'être des +reproches qu'il avait encourus. Ce qui le touchait le plus, c'était +l'imputation de lâcheté, qu'il savait bien n'avoir jamais méritée, et +qu'il croyait entrevoir dans les réticences mêmes du ministre, son +protecteur et son ami. Il répondit à M. Decrès: «Les marins de Paris +et des départements seront bien indignes et bien fous s'ils me jettent +la pierre. Ils auront préparé eux-mêmes la condamnation qui les +frappera plus tard. Qu'ils viennent à bord des escadres, et ils +verront avec quels éléments ils sont exposés à combattre. Au reste, +_si la marine française n'a manqué que d'audace, comme on le prétend, +l'Empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les +plus éclatants succès_.» + +[En marge: Villeneuve fait les préparatifs d'une nouvelle sortie.] + +[En marge: État de notre flotte sous le rapport du matériel et du +personnel.] + +[En marge: Nouvelle tactique navale des Anglais.] + +Ces paroles amères contenaient le pronostic de ce qui allait bientôt +arriver. Villeneuve fit les préparatifs d'une nouvelle sortie, +débarqua les troupes afin de les reposer, et les malades afin de les +guérir. Il s'aida des moyens fort appauvris de l'Espagne, pour +radouber ses vaisseaux fatigués d'une longue navigation, pour se +procurer au moins trois mois de vivres, pour réorganiser enfin les +diverses parties de sa flotte. L'amiral Gravina, par ses conseils, se +débarrassa de ses mauvais bâtiments, en les échangeant contre les +meilleurs de l'arsenal de Cadix. Tout le mois de septembre fut +consacré à ces soins. La flotte y gagna beaucoup en matériel; le +personnel resta ce qu'il était. Les équipages français avaient acquis +quelque expérience pendant une navigation de près de huit mois; ils +étaient pleins d'ardeur et de dévouement. Quelques-uns des capitaines +étaient excellents. Mais parmi les officiers s'en trouvait un trop +grand nombre emprunté récemment au commerce, et n'ayant ni les +connaissances ni l'esprit de la marine militaire. L'instruction, +surtout sous le rapport de l'artillerie, était beaucoup trop négligée. +Nos marins n'étaient pas alors d'aussi habiles artilleurs qu'ils le +sont devenus dans ces derniers temps, grâce au soin spécial apporté à +cette partie de leur éducation militaire. Ce qui manquait aussi à +notre marine, c'était un système de tactique navale approprié à la +nouvelle manière de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en +bataille sur deux lignes contraires, comme on faisait autrefois, de +s'avancer méthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour +adversaire le vaisseau placé vis-à-vis de lui dans la ligne opposée, +les Anglais dirigés par Rodney dans la guerre d'Amérique, par Nelson +dans la guerre de la révolution, avaient contracté l'habitude de +s'avancer hardiment, sans observer aucun ordre que celui qui résultait +de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte +ennemie, de la couper, d'en détacher une portion pour la mettre entre +deux feux, de ne pas craindre enfin la mêlée, au risque de tirer les +uns sur les autres. L'expérience, l'habileté de leurs équipages, la +confiance qu'ils devaient à leurs succès, leur assuraient toujours +dans ces entreprises téméraires, l'avantage sur leurs adversaires, +moins agiles, moins confiants, quoique ayant autant de bravoure et +souvent davantage. Les Anglais avaient donc opéré sur mer une +révolution assez semblable à celle que Napoléon venait d'opérer sur +terre. Nelson, qui avait contribué à cette révolution, n'était pas un +esprit supérieur et universel comme Napoléon; il s'en fallait; il +était même assez borné dans les choses étrangères à son art. Mais il +avait le génie de son état; il était intelligent, résolu, et possédait +à un haut degré les qualités, propres à la guerre offensive, +l'activité, l'audace et le coup d'oeil. + +Villeneuve, qui était doué d'esprit, de courage, mais non de cette +fermeté d'âme qui convient à un chef d'armée, savait parfaitement en +quoi péchait notre manière de combattre. Il avait écrit à ce sujet des +lettres pleines de sens à M. Decrès, qui était de son avis, car tous +les marins le partageaient. Mais il croyait impossible de préparer en +campagne de nouvelles instructions, et de les rendre assez familières +à ses capitaines pour qu'ils pussent les appliquer dans une prochaine +rencontre. Toutefois, à la bataille du Ferrol, il avait, opposé aux +Anglais, comme on s'en souvient sans doute, une manoeuvre inattendue, +fort approuvée par Napoléon et par M. Decrès. L'amiral Calder se +portant en colonne sur la queue de sa ligne pour la couper, il avait +eu l'art de la lui dérober avec beaucoup de promptitude. Mais une fois +la bataille engagée, il n'avait plus su manoeuvrer, il avait laissé +oisive une partie de ses forces, et lorsqu'il aurait suffi d'un +mouvement en avant, exécuté par toute sa ligne, pour reprendre deux +vaisseaux espagnols désemparés, il n'avait pas osé le prescrire. +Villeneuve néanmoins montra dans cette bataille de véritables talents, +au jugement de Napoléon, mais pas assez de caractère pour ce qu'il +possédait d'esprit. Depuis il n'adressa à ses capitaines d'autres +instructions que d'obéir aux signaux qu'il ferait dans le moment de +l'action, si l'état du vent permettait de manoeuvrer, et s'il ne le +permettait pas, de faire de leur mieux pour se porter au feu et se +chercher un adversaire.--On ne doit pas attendre, disait-il, les +signaux de l'amiral, qui dans la confusion d'une bataille navale ne +peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout +les faire parvenir. Chacun ne doit écouter que la voix de l'honneur, +et se porter au plus fort du danger. TOUT CAPITAINE EST À SON POSTE, +S'IL EST AU FEU.--Telles furent ses instructions, et, du reste, +l'amiral Bruix lui-même, si supérieur à Villeneuve, n'en avait pas +adressé d'autres aux officiers qu'il commandait. Si dans toutes nos +grandes rencontres en mer chaque capitaine avait suivi ces simples +prescriptions, dictées par l'honneur autant que par l'expérience, les +Anglais auraient compté moins de triomphes, ou les auraient payés plus +cher. + +[En marge: Déplorable état de la flotte espagnole.] + +Ce qui alarmait surtout l'amiral Villeneuve, c'était l'état de la +flotte espagnole. Elle se composait de beaux et grands vaisseaux, l'un +d'eux notamment, _le Santissima Trinidad_, de 140 canons, le plus +grand qu'on eût construit en Europe. Mais ces vastes machines de +guerre, qui rappelaient l'ancien éclat de la monarchie espagnole sous +Charles III, étaient, comme les vaisseaux turcs, superbes en +apparence, inutiles dans le danger. Le dénûment des arsenaux espagnols +n'avait pas permis de les gréer convenablement, et ils étaient quant +aux équipages d'une faiblesse désespérante. On les avait armés avec un +ramassis de gens de toute sorte, recueillis sans choix dans les villes +maritimes de la Péninsule, n'ayant aucune instruction, aucune habitude +de la mer, et incapables sous tous les rapports de se mesurer avec les +vieux marins de l'Angleterre, quoique le généreux sang espagnol coulât +dans leurs veines. Les officiers, pour la plupart, ne valaient pas +mieux que les matelots. Cependant, dans le nombre, quelques-uns, comme +l'amiral Gravina et le vice-amiral Alava, comme les capitaines Valdès, +Churruca et Galiano, étaient dignes des plus beaux temps de la marine +espagnole. + +Villeneuve, très-décidé à prouver qu'il n'était pas un lâche, employa +le mois de septembre et les premiers jours d'octobre à mettre quelque +choix et quelque ordre dans cet amalgame des deux marines. Il forma +deux escadres, l'une de bataille, l'autre de réserve. Il prit lui-même +le commandement de l'escadre de bataille composée de 21 vaisseaux, et +la distribua en trois divisions de 7 vaisseaux chacune. Il avait sous +ses ordres directs la division du centre; l'amiral Dumanoir, dont le +pavillon était arboré sur _le Formidable_, commandait la division de +l'arrière-garde; le vice-amiral Alava, dont le pavillon flottait sur +_le Santa Anna_, commandait celle de l'avant-garde. L'escadre de +réserve était composée de 12 vaisseaux, et distribuée en deux +divisions de 6 vaisseaux chacune. L'amiral Gravina était le chef de +cette escadre, et avait sous lui, pour en diriger la seconde division, +le contre-amiral Magon, monté sur _l'Algésiras_. C'était avec cette +escadre de réserve, détachée du corps de bataille, et agissant à part, +que Villeneuve voulait parer aux manoeuvres imprévues de l'ennemi, si +toutefois le vent lui permettait à lui-même de manoeuvrer. Dans le cas +contraire, il s'en fiait au devoir d'honneur, imposé à tous ses +capitaines, de se porter au feu. + +[En marge: Conseil de guerre tenu avant la sortie de Cadix.] + +L'escadre combinée était donc composée de 33 vaisseaux, 5 frégates et +2 bricks. Dans son impatience de mettre à la voile, Villeneuve voulut +profiter, le 8 octobre (16 vendémiaire), d'un vent d'est pour sortir +de la rade, car il faut pour déboucher de Cadix des vents du nord-est +au sud-est. Mais trois des vaisseaux espagnols venaient de quitter le +bassin, et les équipages y étaient embarqués de la veille: c'étaient +_le Santa Anna_, _le Rayo_, et _le San Justo_. Propres tout au plus à +appareiller avec la flotte, ils étaient incapables de tenir leur place +dans une ligne de bataille. C'est ce que firent remarquer les +officiers espagnols. Villeneuve, pour couvrir sa responsabilité, +voulut assembler un conseil de guerre. Les plus braves officiers des +deux armées déclarèrent qu'ils étaient prêts à se porter partout où il +faudrait, pour seconder les vues de l'empereur Napoléon, mais que se +présenter immédiatement à l'ennemi, dans l'état de la plupart des +bâtiments, était une imprudence des plus périlleuses; que la flotte, +au sortir de la rade, ayant eu à peine le temps de manoeuvrer quelques +heures, rencontrerait une flotte anglaise, de force égale ou +supérieure, et serait infailliblement détruite; qu'il valait mieux +attendre quelque occasion favorable, comme une séparation des forces +anglaises produite par une cause quelconque, et jusque-là terminer +l'organisation des vaisseaux qui avaient été armés les derniers. + +[En marge: Malgré l'avis de ses officiers, et malgré le sien propre, +Villeneuve prend la résolution de sortir de Cadix pour livrer +bataille.] + +Villeneuve envoya cette délibération à Paris, ajoutant à cet avis le +sien propre, qui était contraire à toute grande bataille, dans l'état +présent des deux marines. Mais il envoya ces inutiles documents comme +pour faire ressortir davantage sa tranquille résignation, et il ajouta +qu'il avait pris la résolution d'appareiller au premier vent d'est qui +lui permettrait de mettre la flotte hors de rade. + +Il attendait donc impatiemment un moment propice pour quitter Cadix à +tout risque. Il avait enfin devant lui ce redoutable Nelson, dont +l'image, le poursuivant sur toutes les mers, lui avait fait manquer la +plus grande des missions par crainte de le rencontrer. Et maintenant +il ne craignait plus sa présence, bien qu'elle fût plus à redouter que +jamais, parce que son âme, tendue par le désespoir, souhaitait le +péril, presque la défaite, pour prouver qu'il avait eu raison d'éviter +la rencontre de la marine britannique. + +[En marge: État de la flotte anglaise commandée par Nelson.] + +Nelson, après avoir touché un instant aux rivages de la +Grande-Bretagne, qu'il ne devait plus revoir, avait fait voile vers +Cadix. Il amenait avec lui l'une des flottes que l'amirauté +britannique, pénétrant après deux ans les projets de Napoléon, avait +réunies dans la Manche. Il était naturellement conduit à Cadix par le +bruit répandu sur l'Océan du retour de Villeneuve vers l'extrémité de +la Péninsule. + +Nelson avait à sa disposition à peu près la même force navale que +Villeneuve, c'est-à-dire 33 ou 34 vaisseaux, mais tous éprouvés par de +longues croisières, ayant sur la flotte combinée de France et +d'Espagne la supériorité qu'ont toujours les escadres bloquantes sur +les escadres bloquées. Ne doutant pas, aux préparatifs dont il était +exactement informé par des espions espagnols, de saisir bientôt +Villeneuve au passage, il observait ses mouvements avec le plus grand +soin, et avait adressé aux officiers anglais, pour la bataille qu'il +prévoyait, des instructions connues depuis, et admirées de tous les +hommes de mer. + +[En marge: Instructions données par Nelson à ses officiers.] + +Il leur avait prescrit sa manoeuvre de prédilection, en ayant soin +d'en détailler les motifs.--Se mettre en ligne, disait-il, faisait +perdre trop de temps, car tous les vaisseaux ne se comportaient pas +également au vent, et alors il fallait qu'une escadre réglât ses +mouvements sur ceux qui marchaient le plus mal. On donnait ainsi à un +ennemi qui voulait éviter la bataille le temps de se dérober. Or il +fallait se garder de laisser échapper en cette occasion la flotte +franco-espagnole.--Nelson supposait que Villeneuve avait rallié la +division Lallemand et peut-être la division de Carthagène, ce qui +aurait composé une escadre de 46 vaisseaux. Il espérait lui-même en +avoir 40, en comptant ceux dont l'arrivée prochaine était annoncée; et +plus sa flotte devait être nombreuse, moins il voulait essayer de la +mettre en ligne. Il avait donc ordonné de former deux colonnes, l'une +directement placée sous son commandement, l'autre sous le commandement +du vice-amiral Collingwood, de les porter vivement sur la ligne +ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse, de couper +cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper +ensuite les portions qu'on aurait coupées, et de les détruire.--La +partie de la flotte ennemie que vous laisserez en dehors du combat, +avait-il ajouté en se fondant sur les nombreuses expériences du +siècle, viendra difficilement au secours de la partie attaquée, et +vous aurez vaincu avant qu'elle arrive.--On ne pouvait prévoir avec +plus de sagacité et de justesse les conséquences d'une pareille +manoeuvre. Nelson en avait d'avance fait entrer la pensée dans +l'esprit de chacun de ses lieutenants, et il attendait à chaque +instant l'occasion de la réaliser. Pour ne pas trop intimider son +adversaire, il avait même soin de ne pas serrer Cadix de trop près. Il +en observait la rade par de simples frégates, et, quant à lui, il +croisait avec ses vaisseaux dans la large embouchure du détroit, +courant des bordées de l'est à l'ouest, bien loin de la vue des côtes. + +Informé du véritable état des forces de Villeneuve, qui n'avait rallié +ni Salcedo ni Lallemand, il n'avait pas craint de laisser 4 vaisseaux +à Gibraltar, d'en donner un à l'amiral Calder, qui venait d'être +rappelé en Angleterre, et d'en renvoyer encore un autre à Gibraltar +pour y faire de l'eau. Cette circonstance, connue à Cadix, confirma +Villeneuve dans sa résolution de mettre à la voile. Il croyait les +Anglais plus en force, car il leur supposait 33 ou 34 vaisseaux, et il +fut charmé d'apprendre qu'ils n'en avaient pas autant. Il leur en +supposa même moins qu'ils n'en possédaient réellement, c'est-à-dire 23 +ou 24. + +[En marge: Motifs qui portent Villeneuve à précipiter sa sortie.] + +[En marge: Sortie des flottes de France et d'Espagne le 19 octobre +1805.] + +C'est sur ces entrefaites qu'arrivèrent à Cadix les dernières dépêches +de Paris, annonçant le départ de l'amiral Rosily. Villeneuve n'en fut +pas d'abord très-affecté. L'idée de servir honorablement sous un chef +son supérieur d'âge et de grade, et de se conduire à ses côtés en +vaillant lieutenant, soulagea son âme accablée du poids d'une trop +grande responsabilité. Mais déjà l'amiral Rosily était à Madrid, +qu'aucune dépêche du ministre n'avait expliqué à Villeneuve le sort +qui lui était réservé sous le nouvel amiral. Villeneuve commença +bientôt à croire qu'il était destitué purement et simplement du +commandement de la flotte, et qu'il n'aurait pas la consolation de se +réhabiliter en combattant au second rang d'une manière éclatante. +Pressé de se soustraire à ce déshonneur, et profitant de ses +instructions qui l'autorisaient à sortir, qui lui en faisaient même un +devoir, lorsque l'ennemi serait en force inférieure, il considéra les +avis reçus dernièrement comme une autorisation d'appareiller. +Sur-le-champ il en fit le signal. Le 19 octobre (27 vendémiaire) une +faible brise du sud-est s'étant déclarée, il mit hors de rade le +contre-amiral Magon avec une division. Celui-ci donna la chasse à un +vaisseau et à quelques frégates de l'ennemi, et mouilla la nuit en +dehors de la rade. Le lendemain 20 (28 vendémiaire), Villeneuve +appareilla lui-même avec toute la flotte. Les vents faibles et +variables venaient de la partie de l'est. Il mit le cap au sud, ayant +en tête et un peu à sa gauche l'escadre de réserve sous l'amiral +Gravina. La flotte combinée était, comme nous l'avons dit, forte de 33 +vaisseaux, 5 frégates et 2 bricks. Elle avait belle apparence. Les +vaisseaux français manoeuvraient bien, mais les espagnols assez mal, +au moins pour la plupart. + +Quoiqu'on ne vît pas encore l'ennemi, le mouvement de ses frégates +donnait lieu de penser qu'il n'était pas loin. Un vaisseau, +_l'Achille_, finit par l'apercevoir, mais ne découvrit et ne signala +que 18 voiles. On se flatta un moment de rencontrer les Anglais en +force très-inférieure. Une lueur d'espérance se fit jour dans l'âme de +Villeneuve: ce devait être la dernière de sa vie. + +Il ordonna le soir de se mettre en bataille par rang de vitesse, en +formant la ligne sur le vaisseau qui serait le plus sous le vent, ce +qui signifiait que chaque vaisseau se placerait d'après sa marche, non +d'après son rang accoutumé, et s'alignerait sur celui qui aurait le +plus cédé au vent. La brise avait varié. On avait le cap au sud-est, +c'est-à-dire vers l'entrée du détroit. Le branle-bas de combat était +fait sur tous les bâtiments de la flotte. + +Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des +frégates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient +à Nelson la direction de notre marche. À la pointe du jour les vents +étant à l'ouest, toujours faibles et variables, la mer houleuse, la +vague haute, mais ne brisant pas, le soleil brillant, on aperçut enfin +l'ennemi formé en plusieurs groupes, dont le nombre parut aux uns de +deux, aux autres de trois. Il se dirigeait vers la flotte française, +et en était encore à cinq ou six lieues de distance. + +Sur-le-champ Villeneuve ordonna de former régulièrement la ligne, +chaque vaisseau gardant le rang qu'il avait pris la nuit, se serrant +le plus possible à son voisin, et ayant les amures à tribord, +disposition dans laquelle on recevait le vent par la droite, ce qui +était naturel, puisqu'on avait des vents d'ouest pour aller vers le +sud-est, de Cadix au détroit. La ligne fut assez mal formée. La vague +était forte, la brise faible, et on manoeuvrait difficilement, +circonstances qui rendaient plus regrettable encore l'inexpérience +d'une partie des équipages. + +[En marge: Villeneuve appelle à lui l'escadre de réserve pour former +les deux escadres sur une même ligne.] + +L'escadre de réserve, composée de 12 vaisseaux, marchait indépendante +de l'escadre principale. Elle s'était constamment tenue au-dessus de +celle-ci dans la direction du vent, ce qui était un avantage, car en +_laissant arriver_, c'est-à-dire en cédant au vent, elle pouvait +toujours la rejoindre, en prenant telle position qu'il lui +conviendrait de prendre, comme par exemple de mettre l'ennemi entre +deux feux, lorsqu'il serait occupé à nous combattre. Si la création +d'une escadre de réserve était motivée, c'était sans doute pour la +circonstance ou l'on se trouvait. L'amiral Gravina, dont l'esprit +était prompt et juste au milieu de l'action, fit signal à Villeneuve +pour lui demander la faculté de manoeuvrer d'une manière indépendante. +Villeneuve la lui refusa par des motifs qu'on a peine à comprendre. +Peut-être craignait-il que l'escadre de réserve ne fût compromise par +sa position avancée, et désespérait-il de pouvoir aller à son secours, +vu qu'il était placé au-dessous d'elle par rapport au vent. Cette +raison elle-même n'était pas suffisante, car s'il n'était pas assuré +de pouvoir aller à elle, il était toujours assuré de pouvoir l'amener +à lui; et en la faisant rentrer immédiatement en ligne, il se privait +sans retour d'un détachement mobile, très-utilement placé pour +manoeuvrer; il allongeait sans profit sa ligne déjà trop longue, +puisqu'elle était de 21 vaisseaux, et qu'elle allait être de 33. +Néanmoins il enjoignit à l'amiral Gravina de venir s'aligner sur la +flotte principale. Ces signaux étaient visibles pour toute l'escadre. +Le contre-amiral Magon, qui n'était pas moins heureusement doué que +l'amiral Gravina, aperçut aux mâts des deux amiraux la demande et la +réponse, s'écria que c'était une faute, et en exprima vivement son +chagrin, de manière à être entendu de tout son état-major. + +[En marge: Position des deux flottes avant la bataille.] + +Vers huit heures et demie l'intention de l'ennemi devint plus +manifeste. Les divers groupes de l'escadre anglaise, moins difficiles +à discerner à mesure qu'ils s'approchaient, parurent n'en plus former +que deux. Ils révélaient distinctement le projet de Nelson de couper +notre ligne sur deux points. Ils s'avançaient toutes voiles déployées, +et vent arrière, très-favorisés dans leur projet de se jeter en +travers de notre marche, puisqu'avec des vents d'ouest ils venaient +sur nous, qui formions une longue ligne du nord au sud, un peu +inclinée à l'est. La première colonne, placée au nord de notre +position et forte de 12 vaisseaux, commandée par Nelson, menaçait +notre arrière-garde. La seconde, placée au sud de la première, forte +de 15 vaisseaux, commandée par l'amiral Collingwood, menaçait notre +centre. Villeneuve, par ce mouvement instinctif qui porte toujours à +garantir la partie menacée, voulut aller au secours de son +arrière-garde, et se maintenir en même temps en communication avec +Cadix, qui était derrière lui au nord, afin d'avoir en cas de défaite +un refuge assuré. Il fit donc le signal de virer tous à la fois, +chaque vaisseau par cette manoeuvre tournant sur lui-même, la ligne +restant comme elle était, longue et droite, mais remontant au nord au +lieu de descendre au sud. + +Cette manoeuvre ne pouvait avoir d'autre avantage que celui de se +rapprocher de Cadix. Notre flotte remontant en colonne vers le nord, +au lieu de descendre vers le sud, devait être rencontrée en des points +différents, mais rencontrée toujours par les deux colonnes ennemies +qui venaient la prendre par le travers. C'était le cas de regretter +plus que jamais la position indépendante, et au vent, qu'avait un peu +auparavant l'escadre de réserve, position qui en cet instant lui +aurait permis de manoeuvrer contre l'un des deux groupes de la flotte +anglaise. Dans l'état des choses, tout ce qu'il y avait de praticable, +c'était de serrer la ligne, de la rendre régulière, et autant que +possible de ramener à leur poste les vaisseaux qui étant tombés sous +le vent, laissaient des vides à travers lesquels l'ennemi pouvait +passer. + +Mais se remettre dans la ligne n'était pas facile aux vaisseaux qui en +étaient sortis, surtout dans l'état des vents et avec l'inexpérience des +équipages. On aurait pu _laisser arriver_ tous ensemble, afin de +chercher à s'aligner sur les vaisseaux _sous-ventés_, ce qui aurait +entraîné un déplacement général, et peut-être de nouvelles +irrégularités, plus grandes que celles qu'on voulait corriger. On ne +crut pas devoir le faire. La ligne resta donc mal formée, la distance +n'étant pas égale entre tous les vaisseaux, plusieurs même étant ou à +droite ou en arrière de leur poste. La brise variable ayant agi +davantage sur l'arrière-garde et sur le centre, il s'était produit un +peu d'engorgement dans ces parties. Villeneuve avait ordonné de forcer +de voiles à la tête, pour donner aux parties engorgées le moyen de se +développer. Il multipliait ainsi les signaux, pour amener chacun à sa +place, et n'y réussissait guère, malgré la bonne volonté et l'obéissance +de tout le monde. Les frégates rangées à la droite, et sous le vent de +l'escadre, chacune à la hauteur de son vaisseau-amiral, étaient un peu +trop éloignées pour rendre d'autres services que celui de répéter les +signaux. + +[En marge: Rencontre des deux flottes.] + +Enfin, vers onze heures du matin, les deux colonnes ennemies, +s'avançant vent arrière, et toutes voiles dehors, joignirent notre +flotte. Elles marchaient par rang de vitesse, avec la seule précaution +de placer en tête leurs vaisseaux à trois ponts. Elles en comptaient +sept, et nous quatre seulement, malheureusement espagnols, +c'est-à-dire moins capables de rendre leur supériorité utile. Aussi, +bien que les Anglais eussent 27 vaisseaux et nous 33, ils possédaient +le même nombre de bouches à feu, et dès lors une force égale. Ils +avaient pour eux l'expérience de la mer, l'habitude de vaincre, un +grand général, et ce jour-là même les faveurs de la fortune, puisque +l'avantage du vent était de leur côté. Nous manquions de toutes ces +conditions du succès, mais nous avions une vertu qui peut quelquefois +conjurer le destin, la résolution de combattre jusqu'à la mort. + +[En marge: La colonne de l'amiral Collingwood arrive la première au +feu, et coupe notre ligne à la hauteur du vaisseau _le Santa Anna_.] + +On était arrivé à portée de canon. (Voir la carte nº 30.) Villeneuve, +par une précaution souvent ordonnée à la mer, mais fort peu +souhaitable cette fois, avait prescrit de ne tirer que lorsqu'on +serait à bonne portée. Les deux colonnes anglaises présentant une +grande accumulation de vaisseaux, chaque coup leur aurait causé de +nombreuses avaries. Quoi qu'il en soit, vers midi la colonne du sud, +commandée par l'amiral Collingwood, devançant un peu celle du nord, +commandée par Nelson, atteignit le milieu de notre ligne, à la hauteur +du _Santa Anna_, vaisseau espagnol à trois ponts. Le vaisseau français +_le Fougueux_, placé derrière _le Santa Anna_, se hâta de tirer sur +_le Royal-Souverain_, vaisseau de tête de la colonne anglaise, armé de +120 canons, et portant le pavillon de l'amiral Collingwood. Toute la +ligne française suivit cet exemple, et dirigea le feu le plus vif sur +l'escadre ennemie. Les avaries qu'on lui fit essuyer donnèrent lieu de +regretter que le feu eût commencé si tard. _Le Royal-Souverain_, +continuant son mouvement, essaya de se porter entre _le Santa Anna_ et +_le Fougueux_, pour passer entre ces deux vaisseaux, qui n'étaient pas +assez rapprochés. _Le Fougueux_ força de voiles pour remplir le vide, +mais il n'arriva pas à temps. _Le Royal-Souverain_, passant derrière +_le Santa Anna_ et devant _le Fougueux_, envoya sa bordée de bâbord au +_Santa Anna_, en tirant à double charge, boulet et mitraille, et en le +prenant dans sa longueur, ce qui produisit beaucoup de ravage sur le +vaisseau espagnol. Il envoya au même instant sa bordée de tribord au +_Fougueux_, mais sans beaucoup d'effet, tandis qu'il reçut de lui un +notable dommage. Les autres vaisseaux anglais de cette colonne, qui +avaient suivi de près leur amiral, et s'étaient rabattus sur la ligne +française du nord au sud, cherchaient à la couper en s'engageant dans +les intervalles, et à la mettre entre deux feux en se portant vers son +extrémité. Ils étaient quinze et se trouvaient engagés contre seize. +Si donc chacun avait fait son devoir, ces 16 vaisseaux français et +espagnols auraient pu tenir contre les 15 anglais, indépendamment de +tout secours de l'avant-garde. Mais plusieurs vaisseaux, mal dirigés, +s'étaient déjà laissé entraîner hors de leur poste. _Le Bahama, le +Montanez, l'Argonauta_, tous espagnols, étaient ou à droite ou en +arrière de la place qu'ils auraient dû occuper dans la ligne de +bataille. _L'Argonaute_, vaisseau français, ne suivait pas un meilleur +exemple. Au contraire, _le Fougueux, le Pluton, l'Algésiras_, +s'étaient engagés avec une rare vigueur, et par leur énergie avaient +attiré sur eux le plus grand nombre des vaisseaux ennemis, de manière +que chacun d'eux en avait plusieurs à combattre. _L'Algésiras_ +notamment, que montait le contre-amiral Magon, s'était pris corps à +corps avec _le Tonnant_, qu'il canonnait avec une extrême violence, et +faisait ses préparatifs d'abordage. _Le Prince des Asturies_, commandé +par l'amiral Gravina, terminait notre ligne, et, entouré d'ennemis, +vengeait l'honneur du pavillon espagnol de la mauvaise conduite de la +plupart des siens. + +Il y avait à peine une demi-heure que le combat était commencé, et +déjà la fumée, que la brise expirante n'emportait plus, enveloppait +les deux armées. De ce nuage épais s'échappait une détonation +épouvantable et continue, et tout autour flottaient les débris des +mâtures et de nombreux cadavres horriblement mutilés. + +[En marge: La colonne commandée par Nelson arrive au feu un peu après +celle de Collingwood, et coupe notre ligne à la hauteur du +_Bucentaure_.] + +La colonne du nord, commandée par Nelson, était arrivée vingt ou +trente minutes après celle de Collingwood à la hauteur de notre +centre, par le travers du _Bucentaure_. (Voir la carte nº 30.) Il y +avait là sept vaisseaux rangés dans l'ordre suivant: _le Santissima +Trinidad_, monté par le vice-amiral Cisneros, immédiatement après _le +Bucentaure_, monté par l'amiral Villeneuve, tous deux en ligne, et si +rapprochés que le beaupré du second touchait la poupe du premier; _le +Neptune_, vaisseau français, _le San Leandro_, vaisseau espagnol, +tombés l'un et l'autre sous le vent, et ayant laissé un double vide +dans la ligne; _le Redoutable_, parfaitement à son poste et dans les +eaux du _Bucentaure_, mais placé à l'égard de celui-ci à la distance +de deux vaisseaux; enfin _le San Justo_ et _l'Indomptable_, tombés +sous le vent, et laissant encore deux postes vacants entre ce groupe +et _le Santa Anna_, qui était le premier du groupe attaqué par +Collingwood. Sur ces sept vaisseaux il n'y avait donc en ligne que _le +Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_, tout à fait serrés l'un à +l'autre, et _le Redoutable_, ayant deux postes vides devant lui, et +deux derrière. Heureusement, non pour le succès de la bataille, mais +pour l'honneur de nos armes, il y avait là des hommes dont le courage +était supérieur à tous les dangers. C'est contre ces trois bâtiments, +seuls restés à leur poste sur sept, que vint fondre tout entière la +colonne de Nelson, composée de 12 vaisseaux, dont plusieurs à trois +ponts. + +_Le Victory_, sur lequel Nelson avait son pavillon, devait être +précédé par _le Téméraire_. Les officiers de l'état-major anglais +s'attendant à voir leur premier vaisseau foudroyé, avaient supplié +Nelson de permettre que _le Téméraire_ devançât _le Victory_, pour ne +pas trop exposer une vie aussi précieuse que la sienne.--Je le veux +bien, avait répondu Nelson; que _le Téméraire_ passe le premier, s'il +le peut.--Puis il avait couvert _le Victory_ de toutes ses voiles, et +il était resté ainsi en tête de la colonne. À peine _le Victory_ +arriva-t-il a portée de canon, que _le Santissima Trinidad, le +Bucentaure_ et _le Redoutable_ ouvrirent sur lui un feu terrible. En +quelques minutes ils lui enlevèrent l'un de ses mâts de hune, lui +déchirèrent son gréement, et lui mirent cinquante hommes hors de +combat. Nelson, qui cherchait le vaisseau amiral français, crut le +reconnaître, non dans le géant espagnol _le Santissima Trinidad_, mais +dans _le Bucentaure_, vaisseau français de 80, et il essaya de le +tourner en passant dans l'intervalle qui le séparait du _Redoutable_. +Mais un intrépide officier commandait le _Redoutable_, c'était le +capitaine Lucas. Comprenant l'intention de Nelson à l'allure de son +vaisseau, il avait déployé toutes ses voiles pour recueillir un +dernier souffle de vent, et il avait été assez heureux pour arriver à +temps, si bien qu'avec son beaupré il rencontra et fracassa le +couronnement qui ornait la poupe du _Bucentaure_. Nelson trouva donc +l'espace fermé. Il n'était pas homme à reculer. Il s'obstina, et, ne +pouvant avec sa proue séparer les deux vaisseaux si fortement unis, il +se laissa tomber le long du _Redoutable_, en appliquant son flanc au +sien. Par le choc et un reste de brise, les deux bâtiments furent +emportés hors de la ligne, et le chemin se trouva ouvert de nouveau +derrière le Bucentaure. Plusieurs vaisseaux anglais s'y jetèrent à la +fois, afin d'envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_. +D'autres remontèrent le long de la ligne française, où dix vaisseaux +demeuraient sans ennemis, leur lâchèrent quelques bordées, et se +rabattirent immédiatement sur les vaisseaux français du centre, dont +trois opposaient à leurs assaillants une résistance héroïque. + +[En marge: Dix vaisseaux français, formant la tête de la flotte +combinée, n'ont aucun ennemi à combattre et demeurent inactifs.] + +[En marge: Villeneuve leur fait en vain le signal de se porter au +feu.] + +Les dix vaisseaux français de la tête devinrent donc à peu près +inutiles, comme Nelson l'avait prévu. Villeneuve fit arborer à ses +mâts de misaine et d'artimon les pavillons qui signifiaient que tout +capitaine n'était pas à son poste, s'il n'était au feu. Les frégates, +d'après les règles, répétèrent le signal, plus visible à leur mât qu'à +celui de l'amiral, toujours enveloppé d'un nuage de fumée; et, d'après +les mêmes règles, elles ajoutèrent au signal les numéros des vaisseaux +restés hors du feu, jusqu'à ce que ceux qui étaient désignés de la +sorte répondissent à la voix de l'honneur. + +[En marge: Combat du _Redoutable_ contre _le Victory_.] + +[En marge: Nelson reçoit une blessure mortelle.] + +Pendant qu'on appelait ainsi au danger ceux que la manoeuvre de Nelson +en avaient séparés, une lutte sans exemple s'était engagée au centre. +_Le Redoutable_, outre _le Victory_ appliqué à son flanc gauche, avait +à combattre _le Téméraire_, qui était venu se placer un peu en arrière +de son flanc droit, et soutenait contre ces deux ennemis un combat +furieux. Le capitaine Lucas après plusieurs décharges de ses batteries +de bâbord, qui avaient causé un effroyable ravage sur _le Victory_, +avait été obligé de renoncer à tirer de sa batterie basse, parce que +dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il +n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait porté ses +matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans, pour +diriger sur le pont du _Victory_ un feu meurtrier de grenades et de +mousqueterie. En même temps il se servait de toutes ses batteries de +tribord contre _le Téméraire_ placé à quelque distance. Pour en finir +avec _le Victory_, il avait ordonné l'abordage; mais son vaisseau +n'étant qu'à deux ponts et _le Victory_ à trois, il avait, la hauteur +d'un pont à franchir, et de plus une espèce de fossé à traverser pour +passer d'un bord à l'autre, car la forme rentrante des vaisseaux +laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent à la ligne de +flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses +vergues pour établir un moyen de passage entre les deux bâtiments. +Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes +et des haubans du _Redoutable_ sur le pont du _Victory_. Nelson, +revêtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant +à ses côtés son capitaine de pavillon, le commandant Hardy, n'avait +pas voulu se dérober un instant au péril. Déjà près de lui son +secrétaire avait été tué, le capitaine Hardy avait eu une boucle de +souliers arrachée, et un boulet ramé avait emporté huit matelots à la +fois. Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre +admiration, impassible sur son gaillard d'arrière, observait cette +horrible scène, lorsqu'une balle, partie des hunes du _Redoutable_, +vint le frapper à l'épaule gauche, et se fixer dans les reins. Ployant +sur ses genoux, il tomba sur le pont, faisant effort pour se soutenir +sur l'une de ses mains. En tombant, il dit à son capitaine de +pavillon: Hardy, les Français en ont fini avec moi.--Non, pas encore, +lui répondit le capitaine Hardy.--Si, je vais mourir, ajouta +Nelson.--On l'emporta au poste ou l'on panse les blessés, mais il +avait presque perdu connaissance, et il ne lui restait que peu +d'heures à vivre. Recouvrant ses esprits par intervalles, il demandait +des nouvelles de la bataille, et répétait un conseil qui prouva +bientôt sa profonde prévoyance.--Mouillez, disait-il, mouillez +l'escadre à la fin de la journée.-- + +Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du _Victory_. +Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait, +le brave Lucas, à la tête d'une troupe de matelots d'élite, était déjà +monté sur l'une des vergues étendues entre les deux vaisseaux, quand +_le Téméraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lâche une +épouvantable bordée de mitraille. Près de deux cents Français tombent +morts ou blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à +l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans +cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble +contre _le Téméraire_ un feu vengeur, qui le démâte et le maltraite +horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux à +trois ponts pour en combattre un à deux ponts, un nouvel ennemi vient +se joindre aux premiers pour écraser _le Redoutable_. Le vaisseau +anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordées +qui le mettent bientôt dans un état déplorable. Deux mâts du +_Redoutable_ sont tombés sur le pont; une partie de son artillerie est +démontée; l'une de ses murailles, presque démolie, ne forme plus +qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous +de boulets, placés à la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale +l'eau par torrents. Tout l'état-major est blessé, dix aspirants sur +onze sont frappés à mort. Sur 640 hommes d'équipage 522 sont hors de +combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blessés. Dans un pareil état +cet héroïque vaisseau ne peut plus se défendre. Il amène enfin son +pavillon; mais, avant de le rendre, il a vengé sur la personne de +Nelson les malheurs de la marine française. + +[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.] + +_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant été entraînés hors de la ligne +en s'abordant, le chemin avait été ouvert aux vaisseaux ennemis qui +cherchaient à envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_. +Ces deux vaisseaux se tenaient fortement liés l'un à l'autre, car _le +Bucentaure_ avait son beaupré engagé dans la galerie de poupe du +_Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Héros_, qui était le plus +rapproché des dix vaisseaux restés inactifs, leur avait d'abord prêté +secours; mais après avoir essuyé une assez vive canonnade, il s'était +laissé aller au vent, et avait abandonné _le Santissima Trinidad_ et +_le Bucentaure_ à leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au début du +combat avait reçu du _Victory_ quelques bordées, qui, le prenant en +poupe, lui avaient causé beaucoup de mal. Bientôt plusieurs vaisseaux +anglais remplaçant _le Victory_ l'avaient entouré. Les uns étaient +venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne étaient +venus se placer à tribord. Il était ainsi foudroyé en arrière et à +droite par quatre vaisseaux, dont deux à trois ponts. Villeneuve, +aussi ferme au milieu des boulets qu'indécis au milieu des angoisses +du commandement, se tenait sur son gaillard, espérant que parmi tant +de vaisseaux français et espagnols qui l'environnaient, il s'en +détacherait quelqu'un pour secourir leur général. Il combattait avec +la dernière énergie, et non sans quelque espérance. N'ayant pas +d'ennemis à gauche, et plusieurs en arrière et à droite, par suite du +mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la +ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe +ainsi que ses batteries de tribord fort maltraitées, et montrer à +l'ennemi celles de bâbord. Mais, engagé par son beaupré dans la +galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit +ordonner à la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour +amener la séparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point exécuté, +parce que le vaisseau espagnol privé de tous ses mâts était réduit à +une complète immobilité. + +_Le Bucentaure_, cloué à sa position, était donc obligé de supporter +un feu écrasant par l'arrière et par la droite, sans pouvoir faire +usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement +l'honneur du pavillon, il répondait par un feu tout aussi actif que +celui qu'il endurait. Après une heure de ce combat, le capitaine de +pavillon Magendie fut blessé. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait +remplacé, fut blessé aussi, et remplacé à son tour par le lieutenant +de vaisseau Fournier. Bientôt le grand mât et le mât d'artimon +s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux désordre. On +arbora le pavillon au mât de misaine. Plongé dans un épais nuage de +fumée, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de +l'escadre. Ayant aperçu à la faveur d'une éclaircie les vaisseaux de +tête toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au +dernier mât qui lui restait, de virer de bord tous à la fois, afin de +se porter au feu. Enveloppé de nouveau de cette nuée meurtrière qui +vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prévoyant +qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral, +pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son +troisième mât tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de débris. + +[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.] + +_Le Bucentaure_, avec son flanc droit déchiré, sa poupe démolie, ses +mâts abattus, était rasé comme un ponton. Mon rôle sur _le Bucentaure_ +est fini, s'écria l'infortuné Villeneuve, je vais essayer sur un autre +vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un +canot, et se transporter à l'avant-garde pour l'amener lui-même au +combat. Mais les canots placés sur le pont du _Bucentaure_ avaient été +écrasés par la chute successive de toute la mâture. Ceux qui étaient +sur les flancs avaient été criblés de boulets. On héla à la voix _le +Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts! +au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire +entendre. L'amiral français se vit donc attaché au cadavre de son +vaisseau prêt à couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien +tenter pour sauver la flotte qui lui était confiée. Sa frégate +_l'Hortense_, qui aurait dû venir à son secours, ne faisait aucun +mouvement, soit qu'elle en fût empêchée par le vent, soit qu'elle fût +terrifiée par cet horrible spectacle. Il ne restait à l'amiral qu'à +mourir, et l'infortuné en forma plus d'une fois le voeu. Son chef +d'état-major, M. de Prigny, venait d'être blessé à ses côtés. Presque +tout son équipage était hors de combat. _Le Bucentaure_, entièrement +privé de mâture, criblé de boulets, ne pouvant se servir de ses +batteries qui étaient démontées ou obstruées par les débris de +gréement, n'avait pas même la cruelle satisfaction de rendre un seul +des coups qu'il recevait. Il était quatre heures un quart; aucun +secours n'arrivant, l'amiral fut obligé d'amener son pavillon. Une +chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire à bord du vaisseau +_le Mars_. Il y fut accueilli avec les égards dus à son grade, à ses +malheurs, à sa bravoure: faible dédommagement d'une si grande +infortune! Il avait enfin trouvé ce sinistre désastre qu'il avait +craint de rencontrer, tantôt aux Antilles, tantôt dans la Manche. Il +le trouvait là même où il avait cru l'éviter, à Cadix, et il +succombait sans la consolation de périr pour l'accomplissement d'un +grand dessein. + +Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entouré d'ennemis, avait +été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne +de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima +Trinidad_, avaient été accablés sans être secourus par les quatre +autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_. +Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action, +n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen +d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion +bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller +combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood. +Un seul, _le Neptune_, bâtiment français, commandé par un bon +officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manoeuvre en se tenant +toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au +_Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours à +l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois +autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissèrent +entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante. + +[En marge: Immobilité de l'avant-garde.] + +[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde, +obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au +secours de l'escadre.] + +Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir +échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés +sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les +avait trouvés, ou déjà _sous-ventés_, ou presque réduits à +l'immobilité par la faiblesse de la brise. _Le Héros_, placé le plus +près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses +deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'était +laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et +qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du +combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais +son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme +qui l'animait. _Le San Augustino_, placé au-dessus du _Héros_, ayant +perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les +Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas +mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient +successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_, +_le Rayo_, _l'Intrépide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral +Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre +sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir +manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut +quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de +leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent _le +Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le +contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre, +c'était, au lieu de virer _vent arrière_, ce qui devait les porter en +dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au +contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement +en _laissant arriver_, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le +jugeraient utile. + +Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui +avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec _le Scipion_, +_le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc à descendre du nord +au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se +porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard, +trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres +consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur +commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons +pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit +_le Bucentaure_ amariné, _le Santissima Trinidad_ pris, le +_Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort +maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés +sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa +des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à +combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson, +et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et +parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux +français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en +se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de +glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande +défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division, +consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien. +Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir +voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre +inutile. + +À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec +la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul +excepté, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une +gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa +Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite +des Français. + +[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de +l'arrière-garde attaqués par Collingwood.] + +[En marge: Combat du Fougueux.] + +Après une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui était le premier +de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au +_Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait +d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était +noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa +Anna_, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en +empêchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait été abandonné +par _le Monarca_, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli +par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait désemparés l'un et +l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec _le Téméraire_, il avait +eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu +environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué, +le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi +vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais. +Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant, +le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques +hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu +contraint de rendre _le Fougueux_ après la plus glorieuse résistance. + +[Illustration: TRAFALGAR. + +Combat Mémorable de _l'Algésiras_, et Mort de l'Amiral Magon.] + +[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.] + +Derrière _le Fougueux_, à la place même abandonnée par _le Monarca_, +le vaisseau français _le Pluton_, commandé par le capitaine Cosmao, +manoeuvrait avec autant d'audace que de dextérité. Se hâtant de +remplir l'espace laissé vide par _le Monarca_, il avait arrêté tout +court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait à y passer, l'avait +criblé de coups, et allait l'enlever à l'abordage, lorsqu'un bâtiment +à trois ponts était venu le canonner en poupe. Il s'était alors +dérobé habilement à ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers +au lieu de la poupe, avait évité son feu en lui envoyant plusieurs +bordées meurtrières. Revenu à son premier ennemi, et sachant se donner +l'avantage du vent, il avait réussi à le prendre en poupe, à lui +couper deux mâts, et à le mettre hors de combat. Débarrassé de ces +deux assaillants, _le Pluton_ cherchait à courir au secours des +Français qui étaient accablés par le nombre, grâce à la retraite des +vaisseaux infidèles à leur devoir. + +[En marge: Combat mémorable de _l'Algésiras_, et mort de l'amiral +Magon.] + +En arrière du _Pluton_, _l'Algésiras_, que montait le contre-amiral +Magon, livrait un combat mémorable, digne de celui qu'avait soutenu +_le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, né à +l'île de France d'une famille de Saint-Malo, était jeune encore, et +aussi beau qu'il était brave. Au commencement de l'action il avait +assemblé son équipage, et promis de donner au matelot qui s'élancerait +le premier à l'abordage un superbe baudrier, que lui avait décerné la +Compagnie des Philippines. Tous voulaient mériter de sa main une +pareille récompense. Se conduisant comme l'avaient fait les +commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le +contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algésiras_ en avant, pour fermer +le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce +mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois +français, devenu anglais après Aboukir, et monté par un courageux +officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort près, lui +envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondément son +beaupré dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on +sait, sont ces échelles de cordes qui, liant les mâts au corps du +navire, servent à les roidir et à y monter. Attaché ainsi à son +adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots +pour les mener à l'abordage. Mais il leur arriva ce qui était arrivé à +l'équipage du _Redoutable_. Déjà réunis sur le pont et le beaupré, ils +allaient s'élancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyèrent, d'un autre +vaisseau anglais placé en travers, plusieurs décharges à mitraille qui +abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de +songer à continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui était +survenu, et à un troisième qui allait se joindre aux deux autres pour +canonner les flancs déjà déchirés de _l'Algésiras_. Tandis qu'il se +défendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abordé par le +capitaine Tyler, qui voulut à son tour se montrer sur le pont de +_l'Algésiras_. Il le reçut à la tête de son équipage, et lui-même, une +hache d'abordage à la main, donnant l'exemple à ses matelots, il +repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois +il les rejeta hors du pont de _l'Algésiras_. Son capitaine de +pavillon, Letourneur, fut tué à ses côtés. Le lieutenant de vaisseau +Plassan, qui prit le commandement, fut immédiatement blessé aussi. +Magon, que son brillant uniforme désignait aux coups de l'ennemi, +reçut une balle au bras, par laquelle s'échappa bientôt une grande +quantité de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut +rester à son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses +forces commencèrent alors à l'abandonner. Comme il se soutenait à +peine sur le pont de son vaisseau couvert de débris et de cadavres, +l'officier qui, après la mort de tous les autres, était devenu +capitaine de pavillon, M. de la Bretonnière, le supplie de descendre +un moment à l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne +pas perdre ses forces avec son sang. L'espérance de pouvoir revenir au +combat décide Magon à écouter les prières de M. de la Bretonnière. Il +descend dans l'entre-pont appuyé sur deux matelots. Mais les flancs +déchirés du navire donnaient un libre passage à la mitraille. Magon +reçoit un biscaïen dans la poitrine, et tombe foudroyé sous ce dernier +coup. Cette nouvelle répand la consternation dans l'équipage. On +combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on +l'admirait. Mais les trois mâts de _l'Algésiras_ étaient abattus, et +les batteries démontées ou obstruées par les débris de la mâture. Sur +641 hommes, 150 étaient tués, 180 blessés. L'équipage, refoulé sur le +gaillard d'arrière, ne possédait plus qu'une partie du vaisseau. On +était sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernière décharge +sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment +défendu. + +[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.] + +D'autres luttaient encore derrière _l'Algésiras_, quoique la journée +fût fort avancée. _Le Bahama_ s'était éloigné, mais _l'Aigle_ +combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'après des pertes +cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrège. _Le +Swiftsure_, que les ennemis tenaient à reconquérir parce qu'il avait +été anglais, se comportait aussi bravement, et ne cédait qu'au nombre, +ayant déjà sept pieds d'eau dans sa cale. Derrière _le Swiftsure_, le +vaisseau français _l'Argonaute_, après avoir éprouvé quelques avaries, +se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement à sa place. Les +vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_, +_le San Ildefonso_ avaient abandonné le champ de bataille. Au +contraire, l'amiral Gravina, monté sur _le Prince des Asturies_, +enveloppé par les vaisseaux anglais qui avaient doublé l'extrémité de +la ligne, se défendait seul contre eux avec une rare énergie. Cerné de +toutes parts, criblé, il tenait ferme, et aurait succombé s'il n'eût +été secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le +vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant réussi à se +débarrasser de ses adversaires, était venu chercher de nouveaux +dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina +reçut une blessure mortelle. + +[En marge: Admirable dévouement de l'équipage français _l'Achille_.] + +Enfin, à l'extrémité de cette longue ligne, marquée par les flammes, +par les débris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres +mutilés, une dernière scène vint saisir d'horreur les combattants, et +d'admiration nos ennemis eux-mêmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs +côtés, se défendait avec opiniâtreté. Au milieu de la canonnade, le +feu avait pris au corps du bâtiment. C'était le cas d'abandonner les +canons pour courir à l'incendie, qui déjà s'étendait avec une activité +effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant +qu'ils seraient occupés à l'éteindre, l'ennemi ne profitât de +l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimèrent mieux +se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientôt +des torrents de fumée, s'élevant du sein du vaisseau, épouvantèrent +les Anglais, et les décidèrent à s'éloigner de ce volcan qui menaçait +de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses +défenseurs. Ils le laissèrent seul, isolé au milieu de l'abîme, et se +mirent à considérer ce spectacle, qui, d'un instant à l'autre, devait +se terminer par une horrible catastrophe. L'équipage français, déjà +fort décimé par la mitraille, se voyant délivré des ennemis, s'occupa +seulement alors d'éteindre les flammes qui dévoraient son navire. Mais +il n'était plus temps; il fallut songer à se sauver. On jeta à la mer +tous les corps propres à surnager, barriques, mâts, vergues, et on +chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue +à chaque minute. À peine quelques matelots s'étaient-ils précipités à +la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec +un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mêmes. Les +Anglais se hâtèrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les +infortunés qui s'étaient si noblement défendus. Un bien petit nombre +réussit à se soustraire à la mort. La plupart, demeurés à bord, furent +lancés dans les airs avec les blessés qui encombraient le vaisseau. + +[En marge: Fin de la bataille et ses résultats.] + +Il était cinq heures. Le combat était fini presque partout. La ligne, +coupée d'abord en deux points, bientôt en trois ou quatre, par +l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se +trouvait ravagée d'une extrémité à l'autre. À l'aspect de cette +flotte, ou détruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dégagé par _le +Neptune_ et _le Pluton_, et devenu général en chef, donna le signal de +la retraite. Outre les deux vaisseaux français qui venaient de le +secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en +pouvait encore rallier huit, trois français, _le Héros_, +_l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San +Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces +derniers, nous devons le dire, avaient sauvé leur existence beaucoup +plus que leur honneur. C'étaient onze échappés au désastre, +indépendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une +retraite séparée, en tout quinze. Il faut à ce nombre ajouter les +frégates, qui, placées sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on +aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux +français et espagnols étaient devenus prisonniers des Anglais; un +avait sauté. L'escadre combinée avait perdu six ou sept mille hommes, +tués, blessés, noyés ou prisonniers. Jamais plus grande scène +d'horreur ne s'était vue sur les flots. + +Les Anglais avaient obtenu une victoire complète, mais une victoire +sanglante, cruellement achetée. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se +composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mâts; +quelques-uns étaient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu'à un +radoub considérable. Ils avaient à regretter environ 3,000 hommes, un +grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus +regrettable pour eux qu'une armée. Ils traînaient à leur remorque +dix-sept vaisseaux, presque tous démâtés ou près de couler à fond, et +un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habileté, de +l'expérience, unies à une incontestable bravoure. Nous avions la +gloire d'une défaite héroïque, sans égale peut-être dans l'histoire +par le dévouement des vaincus. + +À la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux +et cinq frégates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver +l'ennemi entre lui et les Français, se dirigea vers le détroit. + +[En marge: Une horrible tempête succède à la bataille.] + +[En marge: Dévouement de l'équipage de _l'Algésiras_ profitant de la +tempête pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.] + +L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son +chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant, +et résolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous +voiles. On voyait la côte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donné +son nom à la bataille. Un vent dangereux commençait à se lever, la +nuit à devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant +difficilement à cause de leurs avaries, étaient obligés de remorquer +ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientôt le vent acquit +plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succédèrent +les horreurs d'une affreuse tempête, comme si le ciel eût voulu punir +les deux nations les plus civilisées du globe, les plus dignes de le +dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles +venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient +dans Cadix une retraite assurée et prochaine. Mais, trop éloigné de +Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'étendue des flots pour +se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu +d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-même, mêla vaincus et +vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que +celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les +Anglais furent obligés d'abandonner les vaisseaux qu'ils traînaient à +la remorque, ou de renoncer à surveiller ceux qu'ils avaient sous leur +escorte. Singulières vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns +des vaincus, pleins de joie à l'aspect terrifiant de la tempête, +conçurent l'espérance de reconquérir leurs vaisseaux et leur liberté. +Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours, +rendirent eux-mêmes notre vaisseau amiral aux restes de l'équipage +français. Ceux-ci, ravis d'être délivrés par un affreux péril, +élevèrent quelques mâts de fortune sur leur bâtiment démâté, y +attachèrent quelques débris de voiles, et se dirigèrent vers Cadix, +poussés par l'ouragan. _L'Algésiras_, digne de l'infortuné Magon dont +il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa délivrance à la +tempête. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble +vaincu. Tout mutilé qu'il était, _l'Algésiras_, récemment construit, +se soutenait sur les flots, malgré ses profondes blessures. Mais il +avait ses trois mâts coupés, le grand mât à quinze pieds du pont, +celui de misaine à neuf, celui d'artimon à cinq. Le vaisseau qui le +remorquait, songeant à son propre salut, avait lâché le câble qui le +retenait prisonnier. Les Anglais chargés de le garder avaient tiré du +canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune réponse. +Alors, s'adressant à M. de la Bretonnière, ils le prièrent de les +aider avec son équipage à sauver le navire, et avec le navire leur vie +à tous. M. de la Bretonnière, saisi à cette proposition d'une lueur +d'espérance, demande à conférer avec ses compatriotes détenus à fond +de cale. Il va trouver les officiers français, et leur fait partager +l'espoir d'arracher _l'Algésiras_ à ses vainqueurs. Tous ensemble +conviennent d'accepter la proposition qui leur est communiquée, et +puis, une fois mis en possession du bâtiment, de se précipiter sur les +Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre à outrance au +milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils +pourraient à leur propre salut. Il restait 270 Français, désarmés, +mais prêts à tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi. +Les officiers se répandent parmi eux, leur font part de ce projet qui +est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnière +sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les +Français, à un signal donné, se jetteront sur eux. L'effroi de la +tempête, la crainte de la côte dont on est près, tout est oublié: on +ne songe plus qu'à ce nouveau combat, espèce de guerre civile en +présence des éléments déchaînés. + +M. de la Bretonnière retourne auprès des Anglais, et leur dit que +l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand +péril a dissous tous leurs engagements, que dès ce moment les Français +se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens +croient leur honneur intéressé à combattre, ils le peuvent; que +l'équipage français, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier +signal. Deux matelots français, en effet, dans leur impatiente ardeur, +s'élancent sur les factionnaires anglais, et en reçoivent de larges +blessures. M. de la Bretonnière contient le tumulte, et donne aux +officiers anglais le temps de la réflexion. Ceux-ci, après avoir +délibéré un instant, songeant à leur petit nombre, à la cruauté de +leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs, +se rendent aux Français, à condition qu'ils redeviendront libres quand +ils auront touché le rivage de France. M. de la Bretonnière promet de +demander leur liberté à son gouvernement, si on réussit à rentrer dans +Cadix. Alors les cris de joie éclatent sur le vaisseau; on se met à +l'oeuvre; on cherche des mâts de hune dans les approvisionnements de +réserve, on les hisse, on les fixe sur les tronçons des grands mâts, +on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix. + +[En marge: _L'Algésiras_ mouille à côté de _l'Indomptable_.] + +[En marge: _L'Indomptable_ est brisé sur la pointe dite du Diamant.] + +Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait +rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina était rentré dans Cadix +avec les débris des escadres combinées. La flotte anglaise était à la +vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle +tenait sous la bouche de ses canons. Après avoir lutté toute la +journée contre la tempête, le commandant de la Bretonnière, quoique +sans pilote, mais aidé d'un marin à qui les parages de Cadix étaient +familiers, arrive à l'entrée de la rade. Il ne lui restait qu'une +seule ancre de bossoir et un gros câble, pour résister au vent qui +portait violemment à la côte. Il jette cette ancre et s'y confie, +dévoré néanmoins d'inquiétude, car si elle cède, _l'Algésiras_ doit +périr sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouillé +près d'un écueil redoutable, appelé la Pointe du Diamant. La nuit se +passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparaît, et répand +une redoutable lueur sur cette plage désolée. _Le Bucentaure_, +toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauvé une +partie de son équipage à bord de _l'Indomptable_, mouillé non loin de +là. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu +combattu, était attaché à de bonnes ancres et à de bons câbles. +Pendant la journée entière _l'Algésiras_ tire le canon de détresse +pour réclamer du secours. Quelques barques périssent avant de le +joindre. Une seule parvient à lui remettre une ancre de jet +très-faible. _L'Algésiras_ reste amarré près de _l'Indomptable_, lui +demandant la remorque, que celui-ci promet dès qu'il sera possible de +rentrer dans Cadix. La nuit s'étend de nouveau sur la mer et sur les +deux vaisseaux mouillés l'un à côté de l'autre: c'est la seconde +depuis la funeste bataille. L'équipage de _l'Algésiras_ regarde avec +effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et +avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempête redouble, et tout à +coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes +ancres ont cédé, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant +sur son pont son équipage au désespoir, passe à quelques pieds de +_l'Algésiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe +du Diamant. Les fanaux qui l'éclairent, les cris qui retentissent, +tout s'évanouit dans les flots. Quinze cents hommes périssent à la +fois, car _l'Indomptable_ portait son équipage presque entier, celui +du _Bucentaure_, valides et blessés, et une partie des troupes +embarquées à bord de l'amiral. + +[En marge: _L'Algésiras_ miraculeusement sauvé.] + +Après ce cruel spectacle et les désolantes réflexions qu'il provoque, +_l'Algésiras_ voit reparaître le jour et la tempête s'apaiser. Il +rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard +dans un lit de vase, où il est désormais hors de péril. Juste +récompense du plus admirable héroïsme! + +[En marge: La plupart des vaisseaux français et espagnols pris par les +Anglais leur échappent, et quelques-uns périssent dans la tempête.] + +Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de +_l'Algésiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutté +contre _le Victory_, et duquel était partie la balle qui avait tué +Nelson, venait de couler à fond. Sa poupe, minée par les boulets, +s'était écroulée subitement, et on avait eu a peine le temps d'en +retirer 119 Français. _Le Fougueux_, désemparé, jeté sur la côte +d'Espagne, s'y était perdu. + +_Le Monarca_, abandonné de même, s'était brisé devant les rochers de +San-Lucar. + +[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener +quelques-uns des vaisseaux capturés, et en sauve deux.] + +Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et +avec leurs vaisseaux les moins maltraités ils tenaient la mer en vue +de Cadix, toujours contrariés par les vents, qui ne leur avaient pas +permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le +capitaine Cosmao, à cet aspect, ne put contenir le zèle dont il était +animé. Son vaisseau était criblé, son équipage réduit de moitié; mais +aucune de ces raisons ne put l'arrêter. Il emprunta quelques matelots +à la frégate _l'Hermione_, il rapiéça son gréement à la hâte, et, +usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et +contre-amiraux étaient morts, blessés ou prisonniers, il fit signal +d'appareiller aux vaisseaux qui étaient encore capables de tenir la +mer, afin d'aller arracher à la flotte de Collingwood les Français +qu'elle traînait à sa suite. L'intrépide Cosmao sortit donc, +accompagné du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son +mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux français et +espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journée +de Trafalgar. Ils étaient cinq en tout, suivis des cinq frégates qui +avaient aussi à réparer leur conduite récente. Malgré le mauvais +temps, ces dix bâtiments s'approchèrent de la flotte anglaise. +Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit +avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avariés. Dans ce +mouvement une partie des prises fut abandonnée. Les frégates en +profitèrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_. +Le commandant Cosmao, qui n'était pas en forces, et qui avait contre +lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux +vaisseaux reconquis, seul trophée qu'il pût remporter à la suite de +tels malheurs. Ce ne fut point l'unique résultat de cette sortie. +L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises, +coula à fond ou brûla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San +Augustino_, _l'Intrépide_. + +_L'Aigle_ échappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'échouer +devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de +dévouement semblable à celui qui avait sauvé _l'Algésiras_. + +Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en +eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui périt +entre Rota et San-Lucar. + +Enfin l'amiral anglais revint à Gibraltar, n'emmenant que quatre de +ses prises sur dix-sept, dont une française, _le Swiftsure_, et trois +espagnoles. Encore fallut-il couler à fond _le Swiftsure_. + +[En marge: Caractère de la bataille de Trafalgar.] + +Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins +inexpérimentés, des alliés plus inexpérimentés encore, une discipline +faible, un matériel négligé, partout la précipitation avec ses +conséquences; un chef sentant trop vivement ses désavantages, en +concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les +mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son +souverain; ce souverain irrité ne tenant pas assez compte des +obstacles matériels, moins difficiles à surmonter sur terre que sur +mer, désolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait +plaindre plutôt que blâmer; cet amiral se battant par désespoir, et la +fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu'à l'avantage des +vents; la moitié d'une flotte paralysée par l'ignorance et par les +éléments, l'autre moitié se battant avec fureur; d'une part une +bravoure calculée et habile, de l'autre une inexpérience héroïque, des +morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inouïe; après +les ravages des hommes, les ravages de la tempête; l'abîme dévorant +les trophées du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son +triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge à +sa douleur, telle fut, nous le répétons, cette fatale bataille de +Trafalgar, avec ses causes, ses résultats, ses tragiques aspects. + +On pouvait cependant tirer de ce grand désastre d'utiles conséquences +pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'était passé. +Les combats du _Redoutable_, de _l'Algésiras_, de _l'Achille_ +méritaient d'être cités avec orgueil à côté des triomphes d'Ulm. Le +courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux: +il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune à notre +égard étaient assez grandes pour qu'on pût avouer publiquement +quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de +récompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et +appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cédant à l'horreur de ce +spectacle, s'étaient éloignés du feu. Et, se fussent-ils bien conduits +en d'autres occasions, il fallait les immoler à la nécessité d'établir +la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le +gouvernement trouvât dans cette sanglante défaite une leçon pour +lui-même; il fallait qu'il se dît bien que rien ne se fait vite, et +particulièrement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renonçât +à présenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas +éprouvées à la mer, et qu'en attendant il s'appliquât à les former +toutes par des croisières fréquentes et lointaines. + +[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de récompenses. Napoléon +ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.] + +L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer à tous ces calculs, +enveloppa dans une même mesure de récompense les braves et les lâches, +ne voulant mettre en lumière que l'honneur fait à son pavillon par la +conduite de quelques-uns de ses marins. C'était une faiblesse +naturelle à une cour vieillie, mais une faiblesse inspirée par la +bonté. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, étaient mêlés +avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur +annonça que le roi d'Espagne donnait un grade à tout Espagnol qui +avait assisté à la bataille de Trafalgar, indépendamment des +distinctions particulières accordées à ceux qui s'étaient le mieux +conduits. Les Espagnols, presque honteux d'être récompensés quand les +Français ne l'étaient pas, dirent à ceux-ci que probablement ils +allaient recevoir de leur côté le prix de leur courage. Il n'en fut +rien: les braves, les lâches parmi les Français furent confondus aussi +dans le même traitement, et ce traitement fut l'oubli. + +Quand la nouvelle du désastre de Trafalgar parvint à l'amiral Decrès, +il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgré son esprit, malgré sa +profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers à +annoncer à un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des +succès. Il manda ces tristes détails à Napoléon, qui déjà s'avançait +sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse eût +peine à se faire jour dans une âme enivrée de triomphes, la nouvelle +de Trafalgar chagrina Napoléon, et lui causa un profond déplaisir. +Cependant il fut cette fois moins sévère que de coutume à l'égard de +l'amiral Villeneuve, car cet infortuné avait vaillamment combattu, +quoique très-imprudemment. Napoléon agit ici comme agissent souvent +les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tâcha +d'oublier ce chagrin, et s'efforça de le faire oublier aux autres. Il +voulut qu'on parlât peu de Trafalgar dans les journaux français, et +qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous +avions plus souffert de la tempête que de l'ennemi. Il ne voulut, non +plus, ni récompenser ni punir, ce qui était une cruelle injustice, +indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors +quelque chose dans son âme qui contribua puissamment à lui inspirer +cette conduite si mesquine; il commençait à désespérer de la marine +française. Il trouvait une manière de battre l'Angleterre, plus sûre, +plus praticable, c'était de la battre dans les alliés qu'elle soldait, +de lui enlever le continent, d'en expulser tout à fait son commerce et +son influence. Il devait naturellement préférer ce moyen, dans +l'emploi duquel il excellait, et qui, bien ménagé, l'aurait +certainement conduit au but de ses efforts. À partir de ce jour, +Napoléon pensa moins à la marine, et voulut que tout le monde y pensât +moins aussi. + +[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins +d'effet que les triomphes de Napoléon à Ulm.] + +L'Europe elle-même, quant à la bataille de Trafalgar, se prêta +volontiers au silence qu'il désirait garder. Le bruit retentissant de +ses pas sur le continent empêcha d'entendre les échos du canon de +Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'épée de +Napoléon, n'étaient guère rassurées par une victoire navale, +profitable à l'Angleterre seule, sans autre résultat qu'une nouvelle +extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient +guère et ne toléraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la +gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation. +Trafalgar n'effaça donc point l'éclat d'Ulm, et, comme on le verra +bientôt, n'amoindrit aucune de ses conséquences. + + + + +FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME. + + + + +LIVRE VINGT-TROISIÈME. + + +AUSTERLITZ. + + + Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise + financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements + en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie + des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par + la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de + la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites + nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend + de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix. + -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des + affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire + d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. -- + L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il + entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels + avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M. + d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande + résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il + est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille + de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la + vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. -- + Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs + Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. -- + Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution + de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les + Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du + corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à + Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube. + -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général + Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se + laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à + l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette + l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de + l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon + pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie + contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la + Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des + corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour + Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major + russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui + inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain + choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz livrée le + 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur + d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la + promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à + Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États + vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la + Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de Baden + et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons + allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires autrichiens. -- + Napoléon, de retour à Vienne, a une longue entrevue avec M. + d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et + lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se liera définitivement + à la France. -- Traité de Vienne avec la Prusse. -- Départ de M. + d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, débarrassé de la Prusse, + devient plus exigeant à l'égard de l'Autriche. -- La négociation + transférée à Presbourg. -- Acceptation des conditions de la + France, et paix de Presbourg. -- Départ de Napoléon pour Munich. + -- Mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de + Bavière. -- Retour de Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal. + + +[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'armée.] + +Les nouvelles venues des bords du Danube avaient rempli la France de +satisfaction; celles qui venaient de Cadix l'attristèrent, mais ni les +unes ni les autres ne lui causèrent de surprise. On espérait tout de +nos armées de terre, constamment victorieuses depuis le commencement +de la Révolution, et presque rien de nos flottes, si malheureuses +depuis quinze années. Mais on n'attachait que des conséquences +médiocres aux événements de mer; on regardait, au contraire, nos +prodigieux succès sur le continent comme tout à fait décisifs. On y +voyait les hostilités éloignées de nos frontières, la coalition +déconcertée dès son début, la durée de la guerre fort abrégée, et la +paix continentale rendue prochaine, ramenant l'espérance de la paix +maritime. Cependant l'armée, s'enfonçant vers l'Autriche à la +rencontre des Russes, faisait prévoir de nouveaux et grands +événements, qu'on attendait avec une vive impatience. Du reste, la +confiance dans le génie de Napoléon tempérait toutes les anxiétés. + +[En marge: Aggravation de la crise financière et commerciale.] + +[En marge: L'Espagne suspend les payements de la caisse de +consolidation.] + +[En marge: Embarras causés par l'Espagne à la compagnie des +_Négociants réunis_.] + +[En marge: Dangereuses facilités accordées par M. de Marbois à la +compagnie des _Négociants réunis_.] + +Il fallait cette confiance pour soutenir le crédit profondément +ébranlé. Nous avons déjà fait connaître la situation embarrassée de +nos finances. Un arriéré dû à la résolution de Napoléon de suffire +sans emprunt aux dépenses de la guerre, les embarras du Trésor +espagnol rendus communs au Trésor français par les spéculations de la +compagnie des _Négociants réunis_, le portefeuille du Trésor livré +entièrement à cette compagnie par la faute d'un ministre honnête mais +trompé, telles étaient les causes de cette situation. Elles avaient +fini par amener la crise longtemps prévue. Un incident avait contribué +à la précipiter. La cour de Madrid, qui était débitrice envers la +compagnie des _Négociants réunis_ du subside dont celle-ci s'était +chargée d'acquitter la valeur, des cargaisons de grains expédiées pour +les divers ports de la Péninsule, des approvisionnements fournis aux +flottes et aux armées espagnoles, la cour de Madrid venait, dans sa +détresse, de recourir à une mesure désastreuse. Obligée de suspendre +les payements de la _Caisse de consolidation_, espèce de banque +consacrée au service de la dette publique, elle avait donné cours +forcé de monnaie aux billets de cette caisse. Une pareille mesure +devait faire disparaître le numéraire. M. Ouvrard, qui, en attendant +le recouvrement des piastres du Mexique, à lui déléguées par la cour +de Madrid, n'avait d'autre moyen de faire face aux besoins de ses +associés que le numéraire qu'il tirait de la Caisse de consolidation, +se trouvait subitement arrêté dans ses opérations. On avait promis +notamment à M. Desprez quatre millions de piastres, qu'il avait promis +à son tour à la Banque de France, pour en obtenir les secours qui lui +étaient nécessaires. Il ne fallait plus compter sur ces quatre +millions. Sur les recouvrements à opérer au Mexique, on avait négocié +en Hollande, auprès de la maison Hope, un emprunt de dix millions, +dont on pouvait tout au plus espérer deux en temps utile. Ces +fâcheuses circonstances avaient accru au delà de toute mesure les +embarras de M. Desprez, qui était chargé des opérations du Trésor, de +M. Vanlerberghe, qui était chargé de la fourniture des vivres, et +leurs embarras à l'un et à l'autre étaient retombés sur la Banque. +Nous avons déjà expliqué comment ils faisaient escompter à la Banque +ou leur propre papier, ou les _obligations des receveurs généraux_. La +Banque leur en donnait la valeur en billets, dont l'émission +s'augmentait ainsi d'une manière immodérée. Ce n'eût été là qu'un mal +très-prochainement réparable, si les piastres promises étaient +arrivées assez promptement pour ramener à un taux convenable la +réserve métallique de la Banque. Mais les choses en étaient venues à +ce point, que la Banque n'avait plus que 1,500 mille francs en caisse +contre 72 millions de billets émis et 20 millions de comptes courants, +c'est-à-dire contre 92 millions de valeurs immédiatement exigibles. +Une circonstance étrange, qui s'était révélée récemment, aggravait +beaucoup cette situation. M. de Marbois, dans sa confiance illimitée +pour la compagnie, lui avait accordé une faculté tout à fait +exceptionnelle, dans laquelle il n'avait vu d'abord qu'une facilité de +service, et qui était devenue la cause d'un abus grave. La compagnie +ayant en sa possession la plus grande partie des _obligations des +receveurs généraux_, puisqu'elle les escomptait au gouvernement, ayant +à se payer des services de tous genres qu'elle exécutait sur les +divers points du territoire, se trouvait dans le cas de puiser sans +cesse aux caisses du Trésor; et, pour plus de commodité, M. de Marbois +avait ordonné aux receveurs généraux de lui verser les fonds qui leur +rentraient, sur un simple récépissé de M. Desprez. La compagnie avait +sur-le-champ usé de cette faculté. Tandis que d'une part elle tâchait +de se procurer de l'argent à Paris, en faisant escompter à la Banque +les _obligations des receveurs généraux_ dont elle était nantie, de +l'autre elle enlevait à la caisse des receveurs généraux l'argent +destiné à acquitter ces mêmes obligations; et la Banque, à leur +échéance, les envoyant chez les receveurs généraux, ne trouvait en +payement que des récépissés de M. Desprez. Celle-ci encaissait donc du +papier en payement d'un autre papier. C'est ainsi qu'elle était +arrivée à une si grande émission de billets avec une si faible +réserve. Un commis infidèle, trompant la confiance de M. de Marbois, +était le principal auteur des complaisances dont on faisait un abus si +déplorable. + +[En marge: Le public se porte en foule à la Banque pour demander le +remboursement de ses billets.] + +Cette situation inconnue au ministre, mal appréciée même par la +compagnie, qui, dans son entraînement, ne mesurait ni l'étendue des +opérations dans lesquelles on l'avait engagée, ni la gravité des actes +qu'elle commettait, cette situation se révélait peu à peu par une gêne +universelle. Le public surtout, avide d'espèces métalliques, averti de +leur rareté à la Banque, s'était porté en foule à ses bureaux pour +convertir les billets en argent. Les malveillants se joignant aux +effrayés, la crise devint bientôt générale. + +[En marge: La compagnie des _Négociants réunis_ demande des secours.] + +[En marge: La Banque, compromise par les secours accordés déjà, +déclare ses embarras au gouvernement.] + +Les circonstances ainsi aggravées amenèrent des aveux longtemps +différés, et une clarté fâcheuse. M. Vanlerberghe, à qui on ne pouvait +imputer ce qu'il y avait de blâmable dans la conduite de la compagnie, +car il s'occupait uniquement du commerce des grains, sans savoir à +quels embarras il était exposé par ses associés, M. Vanlerberghe se +rendit auprès de M. de Marbois, et lui déclara qu'il lui était +impossible de suffire à la fois au service du Trésor et au service des +vivres; que c'était tout au plus s'il pouvait continuer ce dernier. Il +ne lui dissimula pas que les fournitures exécutées pour l'Espagne, et +demeurées jusqu'ici sans payement, étaient la cause principale de sa +gêne. M. de Marbois, redoutant de voir manquer le service des vivres, +encouragé d'ailleurs par quelques paroles de l'Empereur, qui, +satisfait de M. Vanlerberghe, avait exprimé l'intention de le +soutenir, accorda à ce fournisseur un secours de 20 millions. Il les +imputa sur des fournitures antérieures que les administrations de la +guerre et de la marine n'avaient pas encore soldées, et il les donna +en rendant à M. Vanlerberghe 20 millions de ses engagements +personnels, contractés à l'occasion du service du Trésor. Mais à peine +ce secours était-il accordé que M. Vanlerberghe vint en réclamer un +second. Ce fournisseur avait derrière lui une multitude de +sous-traitants, qui ordinairement lui faisaient crédit, mais qui, +n'obtenant plus confiance des capitalistes, ne pouvaient prolonger +leurs avances. Il était donc réduit aux dernières extrémités. M. de +Marbois, épouvanté de ces aveux, en reçut bientôt de plus graves +encore. La Banque lui adressa une députation pour faire connaître sa +situation au gouvernement. M. Desprez n'envoyait pas les piastres +promises, il demandait cependant de nouveaux escomptes; le Trésor en +demandait de son côté, et la Banque n avait pas 2 millions d'écus en +caisse contre 92 millions de valeurs exigibles. Comment devait-elle se +conduire en pareille occurrence? M. Desprez déclarait pour sa part au +ministre qu'il était au terme de ses ressources, surtout si la Banque +lui refusait son assistance. Il avouait, lui aussi, que c'était le +contre-coup des affaires d'Espagne qui le précipitait dans ces tristes +embarras. Il devenait malheureusement évident pour le ministre, que M. +Vanlerberghe appuyé sur M. Desprez, M. Desprez sur le Trésor et la +Banque, portaient le fardeau des affaires de l'Espagne, lequel se +trouvait ainsi rejeté sur la France elle-même par les téméraires +combinaisons de M. Ouvrard. + +[En marge: Convocation d'un conseil extraordinaire de ce +gouvernement.] + +[En marge: L'archichancelier Cambacérès fait prévaloir la résolution +de secourir le fournisseur des vivres.] + +Il était trop tard pour revenir sur ses pas, et fort inutile de se +plaindre. Il fallait se tirer de ce péril, et pour cela en tirer ceux +qui s'y étaient imprudemment exposés, car les laisser périr, c'était +courir la chance de périr avec eux. M. de Marbois n'hésita point dans +la résolution de soutenir MM. Vanlerberghe et Desprez, et il fit bien. +Mais il ne pouvait plus se permettre d'agir sous sa seule +responsabilité, et il provoqua la réunion d'un conseil de +gouvernement, qui s'assembla sur-le-champ sous la présidence du prince +Joseph. Le prince Louis, l'archichancelier Cambacérès et tous les +ministres y assistaient. On y appela quelques employés supérieurs des +finances, et entre autres M. Mollien, directeur de la Caisse +d'amortissement. Le conseil délibéra longuement sur la situation. +Après beaucoup de discussions générales et oiseuses, il devenait +urgent de conclure, et chacun hésitait en présence d'une +responsabilité également grande, quelque parti qu'on prit, car il +était aussi grave de laisser tomber les traitants que de les soutenir. +L'archichancelier Cambacérès, qui avait assez de sens pour comprendre +les exigences de cette situation, et assez de crédit pour les faire +admettre par l'Empereur, fit prévaloir l'avis d un secours immédiat à +M. Vanlerberghe, secours être de dix millions d'abord, et de dix +autres ensuite, lorsqu'on aurait une réponse approbative du quartier +général. Quant à M. Desprez, ce fut une question à traiter avec la +Banque, car elle seule pouvait venir en aide à ce dernier, en lui +continuant ses escomptes. Mais on discuta les moyens qu'elle proposait +pour parer à l'épuisement de ses caisses, et pour maintenir le crédit +de ses billets, sans lesquels on allait succomber. Personne ne pensa +qu'on pût leur donner cours forcé de monnaie, tant à cause de +l'impossibilité de rétablir en France un papier-monnaie, qu'à cause de +l'impossibilité de faire agréer une telle résolution à l'Empereur. +Mais on admit certaines mesures qui devaient rendre les remboursements +plus lents et l'écoulement des espèces moins rapide. On laissa au +ministre du Trésor et au préfet de police le soin de s'entendre avec +la Banque sur le détail de ces mesures. + +[En marge: Contestations entre la Banque de France et M. de Marbois.] + +M. de Marbois eut avec le conseil de la Banque des explications +très-vives. Il se plaignit de la manière dont elle avait géré ses +affaires, reproche fort injuste, car, si elle était embarrassée, c +était uniquement par la faute du Trésor. Son portefeuille ne contenait +que d'excellents effets de commerce, dont l'acquittement régulier +était dans le moment sa seule ressource effective. Elle avait même +diminué les escomptes aux particuliers jusqu'à réduire son +portefeuille au-dessous des proportions ordinaires. Elle n'avait en +quantité disproportionnée que du papier de M. Desprez et des +_obligations des receveurs généraux_, qui ne ramenaient point +d'argent. Elle ne souffrait donc qu'à cause du gouvernement lui-même. +Mais les banquiers qui la dirigeaient étaient en général si dévoués à +l'Empereur, dans lequel ils chérissaient sinon le guerrier glorieux, +du moins le restaurateur de l'ordre, qu'ils se laissaient traiter par +les agents du pouvoir avec une sévérité que ne souffriraient pas +aujourd'hui les plus vulgaires compagnies de spéculateurs. Du reste, +c'était de leur part patriotisme plutôt que servilité. Soutenir le +gouvernement de l'Empereur était à leurs yeux un devoir impérieux +envers la France, que lui seul préservait de l'anarchie. Ils ne +s'irritèrent pas de reproches fort peu mérités, et ils montrèrent à la +cause du Trésor un dévouement digne de servir d'exemple en pareille +circonstance. On adopta les mesures suivantes, comme les plus capables +d'atténuer la crise. + +[En marge: Moyens imaginés pour rétablir la réserve métallique de la +Banque de France, et diminuer l'écoulement des espèces.] + +M. de Marbois dut faire partir en poste des commis pour les +départements voisins de la capitale, avec l'ordre aux payeurs de se +démunir de tous les fonds dont ils n'auraient pas indispensablement +besoin pour le service courant des rentes, de la solde, du traitement +des fonctionnaires, et d'expédier ces fonds à la Banque. On espérait +ainsi faire rentrer cinq à six millions en espèces. On donnait ordre +aux receveurs généraux qui n'auraient pas livré à M. Desprez toutes +les sommes encaissées, de les verser immédiatement à la Banque. Les +commis envoyés avaient en même temps la mission de s'assurer si +quelques-uns de ces comptables n'useraient pas des fonds du Trésor +dans leur intérêt personnel. À ces moyens pour faire arriver le +numéraire, on en ajouta quelques autres pour l'empêcher de s'écouler. +Le billet commençant à perdre, le public courait avec empressement aux +caisses de la Banque, afin de le convertir en argent. Quand l'agiotage +et la malveillance ne s'en seraient pas mêlés, il eût suffi de la +perte de 1 ou 2 pour 100 que supportait le billet, pour que la masse +des porteurs en exigeât la conversion en espèces. On autorisa la +Banque à ne convertir en argent que cinq à six cent mille francs de +billets par jour. C'était tout ce qu'il fallait de numéraire, quand la +confiance existait. On prit une autre précaution afin de ralentir les +payements, ce fut celle de compter l'argent. Les demandeurs de +remboursement se seraient bien passés de cette formalité, car ils ne +craignaient pas que la Banque trompât le public, en mettant un écu de +moins dans un sac de mille francs. Cependant on affecta le soin de les +compter. On décida, en outre, qu'on ne rembourserait qu'un seul billet +à la même personne, et que chacun serait admis à son tour. Enfin, +l'affluence grossissant chaque jour, on imagina un dernier moyen, +celui de distribuer des numéros aux porteurs de billets, dans la +proportion de cinq ou six cent mille francs, qu'on voulait rembourser +par jour. Ces numéros, déposés dans les mairies de Paris, durent être +distribués par les maires aux individus notoirement étrangers au +commerce de l'argent, et n'ayant recours au remboursement que pour +satisfaire à des besoins véritables. + +Ces mesures firent cesser au moins le trouble matériel autour des +bureaux de la Banque, et réduisirent l'émission des espèces aux +besoins les plus urgents de la population. L'agiotage, qui cherchait à +soustraire les écus de la Banque pour les faire payer au public +jusqu'à 6 et 7 pour 100, fut déjoué dans ses manoeuvres. Cependant +c'était une vraie suspension de payement, dissimulée sous un +ralentissement. Elle était malheureusement inévitable. Dans ces +circonstances, ce n'est pas la mesure elle-même qu'il faut blâmer, +c'est la conduite antérieure qui l'a rendue nécessaire. + +Les commis envoyés procurèrent la rentrée de deux millions tout au +plus. L'échéance journalière des effets du commerce amenait plus de +billets que d'écus, car les commerçants ne s'acquittaient en espèces +que lorsqu'ils avaient à payer des sommes moindres de 500 francs. La +Banque résolut donc d'acheter en Hollande des piastres à tout prix, et +de prendre ainsi à son compte une partie des frais de la crise. Grâce +à cet ensemble de moyens, on serait bientôt sorti d'embarras, si M. +Desprez n'était venu tout à coup déclarer de plus grands besoins et +solliciter de nouveaux secours. + +[En marge: Nouveaux secours demandés par la compagnie des _Négociants +réunis_, et accordés par la Banque.] + +Ce banquier, chargé par la compagnie de fournir au Trésor les fonds +nécessaires au service, et pour cela d'escompter les _obligations des +receveurs généraux_, les _bons à vue_, etc., avait pris l'engagement +de faire cet escompte à 1/2 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 6 pour +100 par an. Les capitalistes ne voulant plus les lui escompter à +lui-même qu'à 1 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 12 pour 100 par an, +il était exposé à des pertes ruineuses. Afin de s'épargner ces pertes, +il avait imaginé un moyen, c'était de donner en gage aux prêteurs les +_obligations_ et les _bons à vue_, et d'emprunter sur ces valeurs, au +lieu de les faire sous-escompter. Les spéculateurs, dans le désir de +mettre la circonstance à profit, avaient fini par lui refuser le +renouvellement de ce genre d'opérations, afin de l'obliger à livrer +les valeurs du Trésor, et de les avoir ainsi à vil prix.--«Les +embarras de la place,» écrivait M. de Marbois à l'Empereur, servent +de prétexte à beaucoup de gens pour en user comme des corsaires envers +les _Négociants réunis_, et je connais de grands patriotes qui ont +retiré 12 à 14 cent mille francs à l'agent du Trésor, pour en tirer un +meilleur parti.» (Lettre du 28 septembre.--Dépôt de la secrétairerie +d'État). + +M. Desprez, qui avait déjà reçu 14 millions de secours de la Banque, +en voulait obtenir 30 immédiatement, et 70 dans le mois de brumaire. +C'était par conséquent une somme de 100 millions qu'il lui fallait. +Cette situation, avouée à la Banque, y causa un véritable effroi, et y +provoqua une explosion de plaintes, de la part des hommes qui +n'étaient pas disposés à épouser la fortune du gouvernement quelle +qu'elle fût. On demanda ce qu'était M. Desprez, et à quel titre de si +grands sacrifices étaient réclamés pour lui? On ignorait dans le +commerce la solidarité établie entre lui et la compagnie de +fournisseurs qui travaillait à la fois pour l'Espagne et pour la +France. Mais, tout en ignorant sa vraie situation, on voulait obliger +le ministre à l'avouer comme agent du Trésor, ne fût-ce que pour avoir +une garantie de plus. Le ministre averti avait envoyé un billet de sa +main au président de la régence, pour dire que M. Desprez n'agissait +que dans l'intérêt du Trésor. Par distraction, M. de Marbois avait +négligé de signer ce billet. On exigea de lui qu'il le signât. Il y +consentit, et il fut impossible de se dissimuler qu'on était en +présence de l'Empereur lui-même, créateur de la Banque, sauveur et +maître de la France, demandant qu'on ne réduisit pas son gouvernement +aux abois, par le refus des ressources dont il avait un urgent besoin. + +[En marge: Dernières mesures résolues par la Banque pour faire face à +la situation.] + +La voix du patriotisme prévalut, et ce résultat fut particulièrement +dû à M. Perregaux, célèbre banquier, dont l'influence était toujours +employée au profit de l'État. On décida que tous les secours +nécessaires seraient donnés à M. Desprez; que les obligations qui +servaient à emprunter sur gage, et qu'on évitait d'escompter pour +s'épargner de trop grandes pertes, seraient escomptées n'importe à +quel prix, soit qu'elles appartinssent à M. Desprez ou à la Banque; +qu'il se chargerait lui-même de cette opération, comme plus capable +qu'aucun autre de l'exécuter; que les pertes seraient supportées de +moitié par la compagnie et par la Banque; que des métaux seraient +achetés à Amsterdam et à Hambourg, à frais communs, et que M. Desprez +serait formellement invité à ne plus renouveler ses engagements, afin +de mettre un terme à une pareille situation. On résolut enfin de +diminuer les escomptes au commerce, de consacrer toutes les ressources +existantes au Trésor, et de n'émettre de billets que pour lui. Le +remboursement quotidien des effets de commerce avait fait rentrer une +quantité considérable de billets, qu'on avait d'abord voulu détruire, +mais qu'on remit bientôt en circulation pour suffire aux besoins de M. +Desprez. On dépassa même de beaucoup la première émission, et on la +porta jusqu'à 80 millions, indépendamment des 20 millions de comptes +courants. Mais les achats extraordinaires de piastres, l'escompte +effectif des _obligations_, procurèrent les cinq à six cent mille +francs par jour qui étaient indispensables pour satisfaire le public, +et on put se flatter de traverser cette crise sans compromettre les +services, et sans amener la banqueroute des traitants, qui aurait +amené celle du Trésor lui-même. + +[En marge: Faillites nombreuses tant à Paris que dans les +départements.] + +On n'empêcha cependant point les banqueroutes particulières, qui, se +succédant rapidement, ajoutèrent beaucoup à la tristesse générale. La +faillite de M. Récamier, banquier renommé par sa probité, l'étendue de +ses affaires, l'éclat de sa manière de vivre, et qui succomba, victime +des circonstances bien plus que de sa conduite financière, produisit +la sensation la plus pénible. Les malveillants l'attribuèrent à des +relations d'affaires avec le Trésor, qui n'existaient pas. Beaucoup de +faillites moins importantes suivirent celle de M. Récamier, tant à +Paris que dans les provinces, et causèrent une sorte de terreur +panique. Sous un gouvernement moins ferme, moins puissant que celui de +Napoléon, cette crise aurait pu entraîner les conséquences les plus +graves. Mais on comptait sur sa fortune et sur son génie; personne +n'avait d'inquiétude pour le maintien de l'ordre public; on +s'attendait à chaque instant à quelque coup d'éclat qui relèverait le +crédit; et cette détestable espèce de spéculateurs, qui aggravent +toutes les situations en fondant leurs calculs sur l'avilissement des +valeurs, n'osait se hasarder dans le jeu à la baisse, par crainte des +victoires de Napoléon. + +[En marge: Tous les regards tournés vers Napoléon, de qui on attend la +fin de cette crise.] + +Tous les yeux étaient fixés sur le Danube, où allaient se décider les +destinées de l'Europe. C'est de là que devaient surgir les événements +qui pouvaient mettre fin à cette crise financière et politique. On les +espérait avec une pleine confiance, surtout après avoir vu en quelques +jours une armée entière prise presque sans coup férir, par le seul +effet d'une manoeuvre. Cependant une circonstance même de cette +manoeuvre venait de susciter une fâcheuse complication avec la Prusse, +et de nous faire craindre un ennemi de plus. Cette circonstance était +la marche du corps du maréchal Bernadotte à travers la province +prussienne d'Anspach. + +[En marge: Complication survenue avec la Prusse par suite de violation +du territoire d'Anspach.] + +Napoléon, en dirigeant le mouvement de ses colonnes sur le flanc de +l'armée autrichienne, n'avait pas considéré un instant comme une +difficulté de traverser les provinces que la Prusse avait en +Franconie. En effet, d'après la convention de neutralité stipulée par +la Prusse avec les puissances belligérantes, pendant la dernière +guerre, les provinces d'Anspach et de Bareuth n'avaient point été +comprises dans la neutralité du nord de l'Allemagne. La raison en +était simple, c'est que ces provinces se trouvant sur la route obligée +des armées françaises et autrichiennes, il était presque impossible de +les soustraire à leur passage. Tout ce qu'on avait pu exiger, c'était +qu'elles ne devinssent pas un théâtre d'hostilités, qu'on les +traversât rapidement, et en payant ce qu'on y prendrait. Si la Prusse +avait voulu qu'il en fût autrement cette fois, elle aurait dû le dire. +D'ailleurs, lorsqu'elle venait tout récemment encore d'entrer en +pourparlers d'alliance avec la France, lorsqu'elle s'était avancée +dans cette voie jusqu'à écouter et accueillir l'offre du Hanovre, +elle n'était guère en droit de changer les anciennes règles de sa +neutralité, pour les rendre plus rigoureuses envers la France qu'en +1796. Cela eût été inconcevable; aussi avait-elle gardé à cet égard un +silence que décemment elle n'aurait pas osé rompre, surtout pour +déclarer qu'en pleine négociation d'alliance, elle voulait être moins +facile avec nous que dans les temps de la plus extrême froideur. Quoi +qu'il en soit, Napoléon se fondant sur l'ancienne convention, et sur +une apparence d'intimité à laquelle il devait croire, n'avait pas +considéré le passage à travers la province d'Anspach comme une +violation de territoire. Ce qui prouve sa sincérité à cet égard, c'est +qu'à la rigueur il aurait pu se dispenser d'emprunter les routes de +cette province, et qu'en resserrant ses colonnes il lui eût été fort +aisé d'éviter le sol prussien, sans perdre beaucoup de chances +d'envelopper le général Mack. + +[En marge: Situation morale de la Prusse au moment de la violation du +territoire d'Anspach.] + +[En marge: Langage que tiennent les ennemis de la France à Berlin en +apprenant le passage par la province d'Anspach.] + +Mais la situation de la Prusse était devenue chaque jour plus +embarrassante entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre. Le +premier lui offrait le Hanovre et son alliance; le second lui +demandait passage en Silésie pour l'une de ses armées, et semblait lui +déclarer qu'il fallait s'unir à la coalition de gré ou de force. +Parvenu à comprendre ce dont il s'agissait, Frédéric-Guillaume était +dans un état d'agitation extraordinaire. Ce prince, dominé tantôt par +l'avidité naturelle à la puissance prussienne qui le portait vers +Napoléon, tantôt par les influences de cour qui l'entraînaient vers la +coalition, avait fait des promesses à tout le monde, et était ainsi +arrivé à un embarras de position auquel il ne voyait plus d'issue que +la guerre avec la Russie ou avec la France. Il en était exaspéré au +plus haut point, car il était à la fois mécontent des autres et de +lui-même, et il n'envisageait la guerre qu'avec épouvante. Indigné +cependant de la violence dont le menaçait la Russie, il avait ordonné +la mise sur pied de 80 mille hommes. C'est dans cet état des choses +qu'on apprit à Berlin la prétendue violation du territoire prussien. +Elle fut pour le roi de Prusse un nouveau sujet de chagrin, parce +qu'elle diminuait la force des arguments qu'il opposait aux exigences +d'Alexandre. Sans doute, il y avait, pour ouvrir la province d'Anspach +aux Français, des raisons qui n'existaient pas pour ouvrir la Silésie +aux Russes. Mais dans les moments d'effervescence, la justesse de +raisonnement n'est pas ce qui domine, et en apprenant à Berlin le +passage des Français sur le territoire d'Anspach, la cour se récria +que Napoléon venait d'outrager indignement la Prusse, de la traiter +comme il avait coutume de traiter Naples ou Baden; qu'il n'était pas +possible de le supporter sans se déshonorer; que du reste, si on ne +voulait pas avoir la guerre avec Napoléon, il faudrait bien l'avoir +avec Alexandre, car ce prince ne souffrirait pas qu'on en agît d'une +manière aussi partiale à son égard, et qu'on lui refusât ce qu'on +avait accordé à son adversaire; et qu'enfin, s'il fallait se +prononcer, il serait bien étrange, bien indigne des sentiments du roi +d'épouser la cause des oppresseurs de l'Europe contre ses défenseurs. +Frédéric-Guillaume, ajoutait-on, avait toujours professé d'autres +sentiments, soit à Memel, soit depuis, dans ses épanchements +confidentiels avec son jeune ami Alexandre. + +C'est là ce qu'on disait hautement à Berlin, à Potsdam, et surtout +dans la famille royale, où dominait une reine passionnée, belle et +remuante. + +[En marge: Colère calculée de la Prusse.] + +[En marge: Usage que fait la Prusse de l'événement d'Anspach pour +sortir des embarras dans lesquels elle était placée.] + +[En marge: Elle prétend accorder aux Russes le passage à travers la +Silésie, en compensation du passage pris par les Français à travers la +Franconie.] + +Frédéric-Guillaume, quoique sincèrement irrité de la violation du +territoire d'Anspach, qui lui enlevait son meilleur argument contre +les exigences de la Russie, se comporta comme ont coutume de faire les +gens faux par faiblesse: il fit ressource de sa colère, et affecta de +se montrer encore plus irrité qu'il n'était. Sa conduite envers les +deux représentants de la France fut ridiculement affectée. +Non-seulement il refusa de les recevoir, mais M. de Hardenberg ne +voulut pas les admettre dans son cabinet pour écouter leurs +explications. MM. de Laforest et Duroc furent frappés d'une sorte +d'interdit, privés de toute communication, même avec le secrétaire +particulier, M. Lombard, par lequel passaient les confidences quand il +s'agissait ou des indemnités allemandes, ou du Hanovre. Les +intermédiaires secrets, employés ordinairement, déclarèrent que, dans +l'état d'esprit du roi à l'égard des Français, on n'osait en voir +aucun. Toute cette colère était évidemment calculée. On en voulait +tirer une solution des embarras dans lesquels on s'était mis; on +voulait pouvoir dire à la France que les engagements pris avec elle +étaient rompus par sa propre faute. Ces engagements renouvelés tant de +fois, et substitués aux divers projets d'alliance manqués, avaient +consisté à promettre formellement que le territoire prussien ne +servirait jamais à une agression contre la France, que le Hanovre même +serait garanti contre toute invasion. Les Français ayant traversé +violemment le territoire prussien, on se proposait d'en conclure +qu'ils avaient donné le droit de l'ouvrir à qui on voudrait. C'était +une issue miraculeusement trouvée pour échapper aux difficultés de +tout genre accumulées autour de soi. En conséquence, on résolut de +déclarer que la Prusse était, par la violation de son territoire, +déliée de tout engagement, et qu'elle accordait passage aux Russes à +travers la Silésie, en compensation du passage pris sur Anspach par +les Français. On voulut faire mieux encore que de sortir d'un grand +embarras, on voulut dans tout cela recueillir un profit. On prit le +parti de se saisir du Hanovre, où ne restaient plus que six mille +Français enfermés dans la place forte d'Hameln, et de colorer cet +envahissement sous un prétexte spécieux, celui de se prémunir contre +de nouvelles violations de territoire, car une armée anglo-russe +marchait sur le Hanovre, et en l'occupant on empêchait que le théâtre +des hostilités ne fût transporté au sein des provinces prussiennes, +dans lesquelles le Hanovre était enclavé de toutes parts. + +[En marge: Manière d'annoncer à la France les résolutions prises.] + +Le roi assembla un conseil extraordinaire, auquel le duc de Brunswick, +le maréchal de Mollendorf furent appelés. M. d'Haugwitz, arraché à sa +retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrêta +les résolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa +enveloppées quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour +terrifier davantage les deux représentants de la France. Bien qu'on ne +les crût pas faciles à intimider, ni eux, ni leur maître, on pensait +que dans un moment où Napoléon avait tant d'ennemis sur les bras, la +crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition +universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit. + +MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demandé à +entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvèrent +l'attitude étudiée d'un homme qui fait effort pour contenir son +indignation, et n'obtinrent de lui, à travers beaucoup de plaintes +amères, qu'une déclaration, c'est que les engagements de la Prusse +étaient rompus, et qu'elle ne serait plus guidée désormais que par +l'intérêt de sa propre sûreté. Le cabinet laissa successivement +parvenir à la connaissance des deux négociateurs français la +résolution d'ouvrir la Silésie aux Russes, et d'occuper le Hanovre +avec une armée prussienne, sous le prétexte d'empêcher que le feu de +la guerre ne s'introduisît au centre même du royaume. On semblait dire +que la France devait se trouver heureuse d'en être quitte à pareil +prix! + +[En marge: Après un premier éclat la Prusse commence à se calmer.] + +Tout cela était bien peu digne de la probité du roi et de la puissance +de la Prusse. Cependant, après cette première explosion, les formes +commencèrent à s'améliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le +plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succès +surprenants de Napoléon avaient inspiré dans toutes les cours de +sérieuses réflexions. + +[En marge: Alexandre prend la résolution de se rendre à Berlin.] + +Ce qui se passait à Berlin avait été rapporté à Pulawi avec la +promptitude de l'éclair. Alexandre, qui voulait voir +Frédéric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner à +la Prusse, devait le vouloir bien davantage après. Il espérait trouver +ce prince disposé à subir toute espèce d'influences. Aussi, loin de +fixer le rendez-vous de manière que la distance à parcourir fût +également partagée, Alexandre fit lui-même le trajet entier, et se +rendit immédiatement à Berlin. + +[En marge: Entrée solennelle d'Alexandre à Berlin.] + +[En marge: Séduction exercée par Alexandre sur la cour de Berlin.] + +[En marge: Le roi de Prusse, effrayé des entraînements de la cour, +rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.] + +[En marge: Langage d'Alexandre à la cour de Prusse.] + +Frédéric-Guillaume, en apprenant l'arrivée du czar, regretta d'avoir +fait autant d'éclat, et de s'être ainsi attiré une visite flatteuse, +mais compromettante. Napoléon commençait la guerre d'une façon si +brusque et si décisive, qu'on était peu encouragé à se lier avec ses +ennemis. Cependant il n'était pas possible de se refuser aux +empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna +donc les ordres nécessaires pour le recevoir avec tout l'appareil +convenable. Alexandre fit son entrée le 25 octobre dans la capitale de +la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde +royale prussienne. Le jeune roi, accouru à sa rencontre, l'embrassa +cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, après +avoir été d'abord favorable aux Français, commençait à se laisser +entraîner par l'impulsion de la cour, et par l'allégation mille fois +répétée que Napoléon avait violé le territoire d'Anspach par mépris +pour la Prusse. Alexandre s'était promis de déployer en cette +circonstance tout ce qu'il avait de moyens de séduction pour mettre la +cour de Berlin dans ses intérêts. Il n'y manqua pas, et il débuta par +la belle reine de Prusse, qui était facile à gagner, car, issue de la +maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la +noblesse allemande contre la Révolution française. Alexandre lui +adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait +à volonté prendre pour un simple hommage rendu à son mérite, ou pour +un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occupé d'une dame +distinguée de la noblesse russe, Alexandre était homme et prince à +simuler à propos un sentiment utile à ses vues. Du reste, rien, dans +ce qu'il témoignait, n'était capable d'offenser ni la décence, ni la +susceptibilité ombrageuse de Frédéric-Guillaume. Il n'avait pas vécu +deux jours à Berlin, que déjà toute la cour était pleine de lui, et +vantait sa grâce, son esprit, sa généreuse ardeur pour la cause de +l'Europe. Il avait entouré de ses soins, tous les parents du grand +Frédéric; il avait visité le duc de Brunswick, le maréchal de +Mollendorf, et honoré en eux les chefs de l'armée prussienne. Le jeune +prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente +haine pour les Français, par une ardente passion pour la gloire, le +prince Louis, acquis d'avance à la cause de la Russie, montrait encore +plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entraînement général +livrait la cour de Prusse à Alexandre. Frédéric-Guillaume s'apercevait +de l'effet produit autour de lui, et commençait à s'en épouvanter. Il +attendait avec une pénible anxiété les propositions qui allaient +naître de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de +hâter le moment des explications. Nous avons déjà dit que dans son +extrême embarras, il avait appelé auprès de lui son ancien conseiller +d'Haugwitz, dont l'esprit trop délié pour le sien l'inquiétait +quelquefois par sa supériorité même, mais dont la politique adroite, +évasive, toujours portée à la neutralité, lui convenait parfaitement. +Ils déploraient tous deux le fatal enchaînement de choses qui, sous la +direction passionnée et inégale de M. de Hardenberg, avait conduit la +Prusse à une véritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et +créature de M. d'Haugwitz, bientôt rival et jaloux de cet homme +d'État, avait commencé par suivre sa politique, qui consistait à se +maintenir neutre entre les deux partis européens, et à exploiter cette +neutralité; mais il l'avait fait avec son caractère passionné, versant +tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, favorable aux Français, lorsqu'il +s'agissait du Hanovre, jusqu'à vouloir se donner totalement à eux, et, +depuis l'événement d'Anspach, tellement entraîné par le mouvement +général, qu'il voulait leur faire la guerre de moitié avec la Russie. +M. d'Haugwitz, censurant, mais avec ménagement, un ingrat disciple, +disait qu'on avait été trop français quelques mois auparavant, et +qu'on était trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras, +comment échapper aux étreintes du jeune empereur? La difficulté +devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la résoudre en +éludant sans cesse. Le temps était précieux pour Alexandre, car chaque +jour qui s'écoulait annonçait un nouveau pas de Napoléon sur le +Danube, et un nouveau péril pour l'Autriche, ainsi que pour les armées +russes arrivées sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit +aborder par son ministre des affaires étrangères l'habile et astucieux +comte d'Haugwitz. Le thème qu'ils développèrent l'un et l'autre est +facile à déduire de ce qui précède. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait +se séparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son +inaction à faire triompher l'ennemi commun; elle en était ménagée dans +le moment, et même fort peu, à juger d'après ce qui venait de se +passer à Anspach, mais elle en serait bientôt écrasée, lorsque, +délivré de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus à compter avec +personne. Il est vrai que la Prusse était placée bien près des coups +de Napoléon; mais on marchait à son secours avec une armée de 80 mille +hommes, et on ne s'était même avancé si près d'elle que dans ce but. +Cette armée réunie à Pulawi, sur la frontière de Silésie, était, non +pas une menace, mais une généreuse attention d'Alexandre, qui n'avait +pas voulu entraîner un ami dans une guerre sérieuse, sans lui offrir +les moyens d'en braver les périls. D'ailleurs Napoléon avait bien des +ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si, +tandis que les Autrichiens et les Russes ralliés lui opposeraient une +barrière solide, la Prusse se jetait sur ses derrières par la +Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait +infailliblement. Dans ce cas très-probable, la commune délivrance +serait due à la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napoléon +promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce +complément de territoire, dont il avait flatté la juste ambition de la +maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet déjà écrit à +Londres pour décider l'Angleterre à ce sacrifice.) Et il vaudrait bien +mieux recevoir un don si beau du possesseur légitime, pour prix du +salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en +récompense d'une trahison. + +[En marge: L'archiduc Antoine accourt à Berlin pour seconder les +efforts d'Alexandre.] + +À ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la présence +de l'archiduc Antoine, accouru en toute hâte de Vienne à Berlin. Ce +prince venait raconter les désastres d'Ulm, les progrès rapides des +Français, les périls de la monarchie autrichienne, trop grands pour +n'être pas communs à l'Allemagne entière, et il sollicitait avec +ardeur la réconciliation à tout prix des deux premières puissances +allemandes. + +[En marge: Vaine résistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux +instances d'Alexandre.] + +[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence +qu'on avait formé contre la Prusse.] + +[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.] + +Cette machination diplomatique était trop bien ourdie pour que le +malheureux roi de Prusse pût y échapper. Cependant lui et M. +d'Haugwitz résistaient obstinément, comme s'ils avaient eu le +pressentiment des revers qui devaient bientôt frapper la monarchie +prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de +contestations, beaucoup même de plaintes amères. Le roi et son +ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait +certainement, car l'Europe tout entière, fût-elle réunie, était +incapable de résister à Napoléon; que s'ils cédaient, c'est qu'on +faisait violence à leur raison, à leur prudence, à leur patriotisme, +et ils ne manquaient pas non plus de récriminer contre le projet +qu'on avait eu de les entraîner, de gré ou de force, projet dont +l'armée russe réunie sur la frontière de Silésie devait être +l'instrument. À cela l'empereur Alexandre répondait en livrant son +ministre, le prince Czartoryski. Cédant à son inconstance naturelle, +il écoutait déjà beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire +partout que le prince Czartoryski était un ministre perfide, +trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi, +et cherchant dans ce but à jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre, +qui n'avait pas assez de caractère pour le plan qu'on lui avait +proposé, s'était effrayé à Pulawi même de l'idée de marcher sur la +France en passant sur le corps de la Prusse, dût la couronne de +Pologne être le prix de cette témérité. Éclairé par M. d'Alopeus, +excité par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire +commettre une grande faute, et il le reprochait même assez vivement au +prince Czartoryski, dont le caractère grave et sévère commençait à lui +être importun, parce qu'avec la liberté d'un ami et d'un ministre +indépendant, il blâmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et +de sa mobilité. + +[Date: Nov. 1805.] + +[En marge: Le roi de Prusse est enfin entraîné.] + +À force de soins, de désaveux, et surtout d'influences accessoires, +telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les +cris du jeune état-major prussien, on finit par étourdir le roi, par +vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues +de la coalition. Mais, tout dominé qu'était Frédéric-Guillaume, il +voulut se réserver une dernière ressource pour échapper à ces +nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta +un plan qui pouvait faire encore quelque illusion à sa probité +entraînée, et qui consistait dans un projet de médiation, grande +hypocrisie employée alors par toutes les puissances, pour déguiser les +plans de coalition contre la France. C'était la forme dont la Prusse +avait songé à se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de +s'allier à Napoléon au prix du Hanovre: c'était la forme dont elle se +servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre, +et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre. + +[En marge: Traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805.] + +Il fut convenu que la Prusse, alléguant l'impossibilité de vivre en +repos entre des adversaires acharnés qui ne respectaient pas même son +territoire, se déciderait à intervenir pour les forcer à la paix. +Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette +paix? Là était toute la question. Si la Prusse se conformait aux +traités signés avec Napoléon, et par lesquels elle avait garanti +l'état présent de l'empire français, en échange de ce qu'elle avait +reçu en Allemagne, il n'y avait rien à dire. Mais elle n'était pas +assez ferme pour s'en tenir à cette limite, qui était celle de la +loyauté. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une +nouvelle démarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui +reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le +morcellement du royaume d'Italie), une indemnité pour le roi de +Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par +Napoléon lui-même, dans le cas d'une pacification générale, +c'est-à-dire l'indépendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande. +C'était là une violation formelle des garanties réciproques que la +Prusse avait stipulées avec la France, non pas dans des projets +d'alliance manqués, mais dans des conventions authentiques, signées à +l'occasion des indemnités allemandes. + +Les Russes et les Autrichiens auraient désiré davantage, mais, comme +ils savaient que Napoléon ne consentirait jamais à ces conditions, ils +étaient assurés, même avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraîner +la Prusse à la guerre. + +Il y avait une autre difficulté sur laquelle ils passaient encore pour +faire tomber tous les obstacles. Frédéric-Guillaume ne voulait pas se +présenter à Napoléon au nom de tous ses ennemis, notamment de +l'Angleterre, après avoir échangé avec lui contre cette puissance tant +de confidences et d'épanchements. Il exprima donc le désir de ne pas +prononcer un seul mot qui fût relatif à la Grande-Bretagne dans la +déclaration de médiation, n'entendant se mêler, disait-il, que de la +paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en +avait assez dans ce qui était convenu, pour le précipiter dans la +guerre. Enfin il exigea une dernière précaution, celle-ci la plus +captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme +auquel la Prusse serait obligée d'agir. D'une part, le duc de +Brunswick, toujours consulté, toujours écouté sans appel, quand il +s'agissait des affaires militaires, déclarait que l'armée prussienne +ne serait prête que dans les premiers jours de décembre; de l'autre, +M. d'Haugwitz conseillait de différer, pour voir comment se +passeraient les choses sur le Danube, entre les Français et les +Russes. Avec un capitaine tel que Napoléon, les événements ne +pouvaient pas traîner en longueur, et, en gagnant seulement un mois, +il y avait chance d'être tiré d'embarras par quelque solution imprévue +et décisive. Il fut donc arrêté qu'à l'expiration d'un mois, à dater +du jour où M. d'Haugwitz, chargé de proposer la médiation, aurait +quitté Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si +Napoléon n'avait pas fait une réponse satisfaisante. Il était facile +d'ajouter quelques jours à ce mois, en retardant sous divers prétextes +le départ de M. d'Haugwitz, et de plus Frédéric-Guillaume s'en fiait à +ce négociateur, à sa prudence, à son adresse, pour que les premiers +mots échangés avec Napoléon ne rendissent pas la rupture inévitable et +immédiate. + +Ces conditions, indignes de la loyauté prussienne, car elles étaient +contraires, nous le répétons, à des stipulations formelles, dont la +Prusse avait reçu le prix en beaux territoires, contraires surtout à +une intimité que Napoléon avait dû croire sincère, ces conditions +furent insérées dans une double déclaration, signée à Potsdam le 3 +novembre. Le texte n'en a jamais été publié, mais Napoléon parvint +plus tard à en connaître le contenu. Cette déclaration a conservé le +titre de traité de Potsdam. Sans doute Napoléon avait commis des +fautes à l'égard de la Prusse: tout en la caressant et en +l'avantageant beaucoup, il avait laissé passer plus d'une occasion de +l'enchaîner irrévocablement. Mais il l'avait comblée de solides +faveurs; et il avait toujours été loyal dans ses rapports avec elle. + +[En marge: Alexandre jure une amitié éternelle au roi de Prusse sur le +tombeau du grand Frédéric.] + +Alexandre et Frédéric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette +belle retraite du grand Frédéric qu'on s'était réciproquement exalté, +et qu'on avait conclu ce traité si contraire à la politique et aux +intérêts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en était désolé, et +ne s'excusait à ses propres yeux de l'avoir signé que dans l'espoir +d'en éluder les conséquences. Le roi, étourdi, confondu, ne savait où +il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre, +d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son goût +pour les scènes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient +les restes du grand Frédéric, au milieu de l'église protestante de +Potsdam. Là, sous ce caveau, pratiqué dans un pilier de l'église, +étroit, simple jusqu'à la négligence, se trouvent deux cercueils en +bois, l'un de Frédéric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frédéric. +Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et +saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le +cercueil du grand Frédéric, le serment d'une amitié éternelle! Jamais +ils ne devaient séparer ni leur cause, ni leurs destinées. Tilsit +allait bientôt montrer la solidité d'un tel serment, probablement +sincère au moment où il fut prêté. + +Cette scène, racontée à Berlin, publiée dans toute l'Europe, confirma +l'opinion qu'il existait une alliance étroite entre les deux jeunes +monarques. + +[En marge: Retour empressé de l'Angleterre à l'égard de la Prusse; +elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.] + +L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des +négociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un +événement capital qui pouvait décider du sort de l'Europe. Elle fit +partir sur-le-champ lord Harrowby lui-même, le ministre des affaires +étrangères, pour négocier. Le cabinet de Londres n'était pas difficile +avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe à quel +prix. Il consentait à ce que l'Angleterre ne fût pas même nommée dans +la négociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de +Napoléon, et il tenait des subsides tout prêts pour l'armée +prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prît part à la guerre sous un +mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncés à la maison de +Brandebourg, il était disposé à concéder beaucoup, mais il ne +dépendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine +chéri de George III. M. Pitt l'eût sacrifié volontiers, car il est +toujours entré dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le +Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on eût plutôt fait +renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche, +on offrait quelque chose de moins adhérent, il est vrai, à la +monarchie prussienne, mais de plus considérable, la Hollande +elle-même[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave +de la France, et dont elles réclamaient l'indépendance avec tant +d'énergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci +à la coalition, et dégager le Hanovre. C'est à l'illustre nation +hollandaise à juger du cas qu'elle peut faire de la sincérité des +affections européennes à son égard. + +[Note 4: C'est sur des pièces authentiques que je fonde cette +assertion.] + +C'étaient là autant de sujets à régler ultérieurement entre les cours +de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du traité de +Potsdam sa conséquence essentielle, c'est-à-dire l'accession de la +Prusse à la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc +le départ de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprêts, +l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, après dix jours +passés à Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la +grande-duchesse, princesse d'un haut mérite, qui vivait dans cette +ville, entourée des plus beaux génies de l'Allemagne, heureuse de ce +noble commerce qu'elle était digne de goûter. La séparation des deux +monarques fut, comme leur première rencontre aux portes de Berlin, +marquée par des embrassements et des témoignages d'amitié, qu'on +semblait, d'un côté au moins, vouloir rendre très-ostensibles. +Alexandre partait pour l'armée, entouré de l'intérêt qui s'attache +ordinairement à un tel départ. On saluait en lui un jeune héros, prêt +à braver les plus grands périls pour le triomphe de la cause commune +des rois. + +Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand +maréchal du palais impérial, étaient totalement délaissés. La cour +continuait à les traiter avec une froideur offensante. Bien que le +secret le plus profond eût été promis, entre les Russes et les +Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne +pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre à tout le +monde que la Prusse était engagée irrévocablement avec eux. Leur joie, +au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprêts militaires qui se +faisaient, au mouvement peu conforme à son âge que se donnait le vieux +duc de Brunswick, elle attestait le succès qu'avait obtenu la présence +d'Alexandre à Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M. +d'Haugwitz la direction des relations extérieures, ne se montrait +guère aux négociateurs français; mais M. d'Haugwitz les accueillait +plus fréquemment. Interrogé par eux sur l'importance qu'il fallait +attacher aux indiscrétions russes, il se défendait de toutes les +suppositions répandues dans le public. Il avouait un projet qui, +disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une +médiation. Quand ils voulaient savoir si cette médiation serait armée, +ce qui signifiait imposée, il éludait, disant que les instances de sa +cour auprès de Napoléon seraient proportionnées à l'urgence du moment. +Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette +médiation, il répondait qu'elles seraient justes, sages, conformes à +la gloire de la France, et qu'il en avait donné la meilleure preuve en +se chargeant lui-même de les porter à Napoléon. Il ne pouvait pas, la +première fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer à en être +brusquement repoussé. + +Tels furent les éclaircissements obtenus du cabinet de Berlin. La +seule chose qui fût évidente, c'est que la Silésie était ouverte aux +Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire +d'Anspach, et que le Hanovre allait être occupé par une armée +prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans +la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait +le siége de cette place, promettait les plus grands égards envers les +Français, en ajoutant qu'il en espérait autant de leur part. + +[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier général de +Napoléon.] + +Le grand maréchal Duroc ne voyant plus rien à faire à Berlin, en +partit pour le quartier général de Napoléon. À cette époque, fin +d'octobre, commencement de novembre, Napoléon, en ayant fini avec la +première armée autrichienne, s'apprêtait à fondre sur les Russes, +suivant le plan qu'il avait conçu. + +[En marge: Étonnement de Napoléon en apprenant ce qui se passe à +Berlin.] + +Quand il apprit ce qui se passait à Berlin, il fut confondu +d'étonnement, car c'était de très-bonne foi, et en croyant au maintien +de l'ancien usage, qu'il avait ordonné de traverser les provinces +d'Anspach. Il ne pensait pas que l'irritation de la Prusse fût +sincère, et il était convaincu qu'elle servait à couvrir les +faiblesses de cette cour envers la coalition. Mais rien de ce qu'il +pouvait supposer à ce sujet n'était capable de l'ébranler; et il +montra en cette circonstance toute la grandeur de son caractère. + +On connaît déjà le plan général de ses opérations. En présence de +quatre attaques dirigées contre l'empire français, l'une au nord par +le Hanovre, la seconde au midi par la basse Italie, les deux autres à +l'orient par la Lombardie et la Bavière, il n'avait tenu compte que +des deux dernières. Laissant à Masséna le soin de parer à celle de +Lombardie, et de contenir les archiducs pendant quelques semaines, il +s'était réservé la plus importante, celle qui menaçait la Bavière. +Profitant, comme on l'a vu, de la distance qui séparait les +Autrichiens des Russes, il avait, par une marche sans exemple, +enveloppé les premiers, et les avait envoyés prisonniers en France. +Maintenant il allait marcher sur les seconds et les culbuter sur +Vienne. Par ce mouvement l'Italie devait être dégagée, et les attaques +préparées au nord et au midi de l'Europe devenir d'insignifiantes +diversions. + +[En marge: Résolutions inspirées à Napoléon par les événements de +Prusse.] + +Cependant la Prusse pouvait apporter à ce plan de graves +perturbations, en se jetant par la Franconie ou la Bohême sur les +derrières de Napoléon, pendant qu'il marcherait sur Vienne. Un général +ordinaire, sur la nouvelle de ce qui se passait à Berlin, se serait +arrêté tout à coup, aurait rétrogradé pour prendre une position plus +rapprochée du Rhin, de manière à n'être pas tourné, et aurait attendu +dans cette position, à la tête de ses forces réunies, les conséquences +du traité de Potsdam. Mais, en agissant ainsi, il rendait certains les +dangers qui n'étaient que probables; il donnait aux deux armées russes +de Kutusof et d'Alexandre le temps d'opérer leur jonction, à +l'archiduc Charles le temps de passer de Lombardie en Bavière pour se +joindre aux Russes, aux Prussiens le temps et le courage de lui faire +des propositions inacceptables, et d'entrer en lice. Il pouvait en un +mois avoir sur les bras 120 mille Autrichiens, 100 mille Russes, 150 +mille Prussiens, rassemblés dans le haut Palatinat ou la Bavière, et +être accablé par une masse de forces double des siennes. Persister +dans ses idées plus que jamais, c'est-à-dire marcher en avant, +refouler à une extrémité de l'Allemagne les principales armées de la +coalition, écouter dans Vienne les plaintes de la Prusse, et lui +donner ses triomphes pour réponse: telle était la détermination la +plus sage, quoiqu'en apparence la plus téméraire. Ajoutons que ces +grandes résolutions sont faites pour les grands hommes, que les hommes +ordinaires y succomberaient; que, de plus, elles exigent non-seulement +un génie supérieur, mais une autorité absolue, car, pour être en +mesure de s'avancer ou de rétrograder à propos, il faut être le centre +de tous les mouvements, de toutes les informations, de toutes les +volontés, il faut être général et chef d'empire, il faut être Napoléon +et empereur. + +[En marge: Langage que tient Napoléon à la Prusse après avoir arrêté +ses résolutions.] + +Le langage de Napoléon à la Prusse fut conforme à la résolution qu'il +venait de prendre. Loin de présenter des excuses pour la violation du +territoire d'Anspach, il se contenta d'en référer aux conventions +antérieures, disant que si ces conventions étaient périmées, il aurait +fallu l'en avertir; que, du reste, c'étaient là de purs prétextes; que +ses ennemis, il le voyait bien, l'emportaient à Berlin; qu'il ne lui +convenait plus dès lors d'entrer en explications amicales avec un +prince pour lequel son amitié semblait n'avoir aucun prix; qu'il +laisserait au temps et aux événements le soin de répondre pour lui, +mais que sur un seul point il serait inflexible, celui de l'honneur; +que jamais ses aigles n'avaient souffert d'affront; qu'elles étaient +dans l'une des places fortes du Hanovre, celle d'Hameln; que si on +voulait les en arracher, le général Barbou les défendrait jusqu'à la +dernière extrémité, et serait secouru avant d'avoir succombé; qu'avoir +toute l'Europe sur les bras n'était pas pour la France une chose +nouvelle ou effrayante; que lui Napoléon paraîtrait bientôt, si on l'y +appelait, des bords du Danube sur les bords de l'Elbe, et ferait +repentir ses nouveaux ennemis, comme les anciens, d'avoir attenté à la +dignité de son empire. Voici l'ordre donné au général Barbou, et +communiqué au gouvernement prussien. + + AU GÉNÉRAL DE DIVISION BARBOU: + + «Augsbourg, 24 octobre. + + »J'ignore ce qui se prépare, mais, quelle que soit la puissance + dont les armées voudraient entrer en Hanovre, serait-ce même une + puissance qui ne m'eût pas déclaré la guerre, vous devrez vous y + opposer. N'ayant point assez de forces pour résister à une armée, + enfermez-vous dans les forteresses, et ne laissez approcher + personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au + secours des troupes renfermées dans Hameln. Mes aigles n'ont + jamais souffert d'affront. J'espère que les soldats que vous + commandez seront dignes de leurs camarades, et sauront conserver + l'honneur, la plus belle et la plus précieuse propriété des + nations. + + »Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous + soit porté par un de mes aides de camp. + + »NAPOLÉON.» + +Napoléon s'était transporté d'Ulm à Augsbourg, d'Augsbourg à Munich, +pour y faire ses dispositions de marche. Avant de le suivre dans cette +longue et immense vallée du Danube, franchissant tous les obstacles +que lui opposaient l'hiver et l'ennemi, il faut jeter un instant les +yeux sur la Lombardie, où Masséna était chargé de contenir les +Autrichiens, en attendant que Napoléon eût fait tomber leur position +sur l'Adige en s'avançant sur Vienne. + +[En marge: Événements militaires en Italie.] + +[En marge: Plan de conduite que Napoléon avait prescrit à Masséna.] + +Napoléon et Masséna connaissaient profondément l'Italie, puisque tous +deux y avaient acquis leur gloire. Les instructions données pour cette +campagne étaient dignes de l'un et l'autre. (Voir la carte nº 31.) +Napoléon avait d'abord posé en principe que cinquante mille Français, +appuyés sur un fleuve, n'avaient rien à craindre de quatre-vingt mille +ennemis quels qu'ils fussent; qu'en tout cas il leur demandait une +seule chose, c'était de garder l'Adige jusqu'à ce que, s'enfonçant +dans la Bavière (laquelle forme le revers septentrional des Alpes, +comme la Lombardie en forme le revers méridional), il eût débordé la +position des Autrichiens, et les eût contraints à rétrograder; que +pour cela il fallait se tenir réunis dans la partie supérieure du +fleuve, l'aile gauche aux Alpes, selon l'exemple qu'il avait toujours +donné, refouler les Autrichiens dans les montagnes s'ils se +présentaient par les gorges du Tyrol, ou bien, s'ils passaient le bas +Adige, les laisser faire, se serrer seulement, et quand ils seraient +engagés dans le pays marécageux du bas Adige et du Pô, de Legnago à +Venise, se jeter dans leur flanc, et les noyer dans les lagunes; qu'en +restant ainsi massé au pied des Alpes, on n'avait rien à craindre, +l'attaque vînt-elle du haut ou du bas; mais que si l'ennemi paraissait +renoncer à l'offensive, il fallait la prendre contre lui, enlever de +nuit le pont de Vérone sur l'Adige, et se porter après à l'attaque des +hauteurs de Caldiero. Les campagnes de Napoléon offraient des modèles +pour toutes les manières de se conduire sur cette partie du théâtre de +la guerre. + +[En marge: Premières opérations de Masséna.] + +[En marge: Enlèvement du pont de Vérone.] + +Masséna n'était pas homme à hésiter entre l'offensive et la défensive. +Le premier système de guerre convenait seul à son caractère et à son +esprit. Il était arrivé à ce degré de confiance, qu'avec cinquante +mille Français il ne croyait pas être condamné à garder la défensive +devant quatre-vingt mille Autrichiens, même commandés par l'archiduc +Charles. En conséquence, dans la nuit du 17 au 18 octobre, après avoir +reçu la nouvelle des premiers mouvements de la grande armée, il +s'était avancé en silence vers le pont du Château-Vieux, situé dans +l'intérieur de Vérone. Cette ville, comme on le sait, est divisée par +l'Adige en deux portions. L'une appartenait aux Français, l'autre aux +Autrichiens. Les ponts étaient coupés, et leurs abords défendus par +des palissades et des murs. Après avoir fait sauter le mur qui +interdisait l'approche du pont du Château-Vieux, Masséna, parvenu au +bord du fleuve, avait lancé de braves voltigeurs dans des bateaux, les +uns pour reconnaître si les piles du pont étaient minées, les autres +pour se jeter sur la rive opposée. Certain que les piles n'étaient pas +minées, il avait fait établir une espèce de passage avec des madriers, +puis, ayant franchi l'Adige, il avait combattu toute la journée du 18 +avec les Autrichiens. Le secret, la vigueur, la promptitude de cette +attaque, avaient été dignes du premier lieutenant de Napoléon dans les +campagnes d'Italie. Masséna se trouvait par cette opération maître du +cours de l'Adige, pouvant au besoin opérer sur les deux rives, et +n'ayant guère à craindre d'être surpris par un passage de vive force, +car il était en mesure d'interrompre une pareille opération sur +quelque point qu'elle fût tentée. Avant de prendre une offensive +prononcée, et de se porter définitivement sur le territoire +autrichien, il voulait recevoir des bords du Danube des nouvelles qui +fussent décisives. + +[En marge: Passage de l'Adige par les Français.] + +Ces nouvelles arrivèrent le 28 octobre, et remplirent l'armée d'Italie +de joie et d'émulation. Masséna les fit annoncer à ses troupes au +bruit de l'artillerie, et résolut de marcher tout de suite en avant. +Le lendemain, 29 octobre, il porta trois de ses divisions au delà de +l'Adige, les divisions Gardanne, Duhesme et Molitor, culbuta les +Autrichiens, et s'étendit dans la plaine dite de Saint-Michel, entre +la place de Vérone et le camp retranché de Caldiero. Son projet était +d'attaquer ce camp formidable, bien qu'il eût devant lui une armée de +beaucoup supérieure en nombre, et appuyée sur des positions que la +nature et l'art avaient rendues extrêmement fortes. De son côté, +l'archiduc, informé des succès extraordinaires de la grande armée +française, présumant qu'il serait bientôt contraint de rétrograder +pour venir au secours de Vienne, ne croyait pas devoir céder le +terrain en vaincu. Il voulait remporter un avantage décisif, qui lui +permît de se retirer tranquillement, et de prendre la route qui +conviendrait le mieux à la situation générale des coalisés. + +Les deux adversaires allaient donc se heurter d'autant plus violemment +qu'ils se rencontraient avec une même résolution de combattre à +outrance. + +[En marge: Bataille de Caldiero.] + +Masséna avait devant lui les derniers escarpements des Alpes du Tyrol, +venant s'effacer dans la plaine de Vérone, près du village de +Caldiero. À sa gauche les hauteurs dites de Colognola étaient +couvertes de retranchements régulièrement construits, et armés d'une +nombreuse artillerie. Au centre et en plaine se trouvait le village de +Caldiero, traversé par la grande route de Lombardie, qui conduit par +le Frioul en Autriche. Sur ce point s'offrait l'obstacle des terrains +clos et bâtis, occupés par une grande partie de l'infanterie +autrichienne. Enfin à sa droite Masséna voyait s'étendre les bords +plats et marécageux de l'Adige, traversés en tous sens par des fossés +et des digues hérissés de canons. Ainsi à gauche des montagnes +retranchées, au centre une grande route bordée de constructions, à +droite des marécages et l'Adige, partout des ouvrages appropriés au +sol, couverts d'artillerie, et 80 mille hommes pour les défendre, +voilà le camp retranché que Masséna devait attaquer avec 50 mille +hommes. Rien n'était capable d'intimider le héros de Rivoli, de Zurich +et de Gênes. Dès le 30 au matin, il s'avança en colonne sur la grande +route. À sa gauche, il chargea le général Molitor d'enlever avec sa +division les formidables hauteurs de Colognola; avec les divisions +Duhesme et Gardanne il se chargea lui-même de l'attaque du centre, le +long de la grande route; et comme il jugeait que pour déloger un +ennemi supérieur en nombre et en position il fallait lui montrer un +danger sérieux sur l'une de ses ailes, il donna mission au général +Verdier de se porter à l'extrême droite de l'armée française, d'y +passer l'Adige avec 10 mille hommes, de déborder l'aile gauche de +l'archiduc, et de fondre ensuite sur ses derrières. Si cette opération +était bien exécutée, elle valait un tel détachement; mais il était +hasardeux de confier un passage de fleuve à un lieutenant, et ces 10 +mille hommes, s'ils n'étaient pas très-bien employés à la droite, +allaient être vivement regrettés au centre. + +À la naissance du jour, Masséna, se portant sur l'ennemi avec vigueur, +le culbuta sur tous les points. Le général Molitor, l'un des officiers +les plus habiles et les plus fermes de l'armée, s'avança froidement +jusqu'au pied des hauteurs de Colognola, et en franchit les premiers +escarpements malgré un feu épouvantable. Tandis que le colonel Teste +les abordant à la tête du 5e de ligne était prêt à les gravir, le +comte de Bellegarde, sorti des redoutes avec toutes ses forces, se +présenta pour accabler ce régiment. Le général Molitor, appréciant +sur-le-champ la gravité du danger, fondit, sans compter les ennemis, +sur la colonne du général Bellegarde avec le 6e de ligne, seul +régiment qu'il eût sous la main. Il attaqua cette colonne si +violemment qu'il la surprit, et la contraignit à s'arrêter. Pendant ce +temps, le colonel Teste était entré dans l'une des redoutes, et y +avait arboré le drapeau du 5e dont un boulet emporta l'aigle. Mais les +Autrichiens, honteux de se voir arracher de telles positions par un si +petit nombre d'hommes, revinrent à la charge, et reprirent la redoute. +Les Français sur ce point restèrent en face des retranchements ennemis +sans pouvoir s'en emparer. C'était miracle d'avoir autant osé avec si +peu de monde, et sans essuyer de défaite. + +Au centre le prince Charles avait placé le gros de ses forces. Il +avait mis en tête une réserve de grenadiers, dans les rangs de +laquelle combattaient trois archiducs. Déjà les généraux Duhesme et +Gardanne, balayant la grande route, et enlevant l'un après l'autre les +enclos qui la bordaient, étaient arrivés près de Caldiero. L'archiduc +Charles choisit cet instant pour prendre l'offensive. Il repoussa les +assaillants, et marcha sur la route en colonne serrée, à la tête de la +meilleure infanterie autrichienne. Cette colonne s'avançant toujours, +comme jadis celle de Fontenoy, dépassait déjà les détachements de +troupes françaises répandus à droite et à gauche dans les enclos, et +pouvait venir s'emparer de Vago, qui était pour les Français ce que +Caldiero était pour les Autrichiens, l'appui de leur centre. Mais +Masséna était accouru sur les lieux. Il rallia ses divisions, plaça +sur la route et en face de l'ennemi tout ce qu'il avait d'artillerie +disponible, fît mitrailler à bout portant les braves grenadiers +autrichiens, puis les fit charger à la baïonnette, assaillir sur les +flancs, et après un combat acharné, dans lequel il fut sans cesse au +milieu du feu comme un simple soldat, il força la colonne à se mettre +en retraite. Il la poussa au delà de Caldiero, et gagna du terrain +jusqu'à pénétrer dans les premiers retranchements autrichiens. Si dans +ce moment le général Verdier, accomplissant sa mission, avait franchi +l'Adige, ou même si Masséna avait eu les 10 mille hommes inutilement +envoyés à son extrême droite, il enlevait le formidable camp de +Caldiero. Mais le général Verdier, dirigeant mal son opération, avait +jeté un de ses régiments au delà du fleuve, sans pouvoir le faire +appuyer, et avait échoué complétement dans son projet de passage. La +nuit seule sépara les combattants, et couvrit de ses ombres l'un des +champs de bataille les plus ensanglantés du siècle. + +[En marge: Retraite de l'archiduc Charles.] + +Il fallait le caractère de Masséna pour entreprendre et soutenir sans +échec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu 3 mille hommes, +tués ou blessés; on leur avait fait 4,000 prisonniers. Les Français, +en morts, blessés ou prisonniers, n'avaient pas perdu plus de 3 mille +hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mêlés les uns avec les +autres au milieu d'une affreuse confusion. Mais dans la nuit +l'archiduc fit évacuer ses bagages et son artillerie, et le +lendemain, occupant les Français au moyen d'une arrière-garde, il +commença son mouvement rétrograde. Un corps de 5 mille hommes, +commandé par le général Hillinger, fut sacrifié à l'intérêt de sa +retraite. On l'avait fait descendre des hauteurs pour inquiéter Vérone +sur les derrières de notre armée, pendant que l'archiduc se mettait en +marche. Le général Hillinger n'eut pas le temps de revenir de cette +démonstration, peut-être poussée trop loin, et fut pris avec tout son +corps. Ainsi, dans ces trois jours, Masséna avait enlevé à l'ennemi 11 +ou 12 mille hommes, dont 8 mille faits prisonniers, et 3 mille laissés +hors de combat. + +[En marge: Masséna poursuit vivement les Autrichiens à travers le +Frioul.] + +Sur-le-champ il entreprit de poursuivre l'archiduc, l'épée dans les +reins. Mais le prince autrichien avait pour lui les meilleurs soldats +de l'Autriche, au nombre de 70 mille hommes, son expérience, ses +talents, l'hiver, les fleuves débordés, dont il coupait les ponts en +se retirant. Masséna ne pouvait se flatter de lui faire essuyer une +catastrophe; néanmoins il l'occupait assez en le suivant, pour ne pas +lui laisser la facilité de manoeuvrer à volonté contre la grande +armée. + +Cette autre partie du plan de Napoléon s'accomplissait donc aussi +ponctuellement que la précédente, car l'archiduc Charles, ramené vers +l'Autriche, était obligé de battre en retraite, pour venir au secours +de la capitale menacée. + +[En marge: Marche de Napoléon à travers la Bavière.] + +[En marge: L'armée russe.] + +[En marge: Le général Kutusof.] + +[En marge: Les généraux Bagration et Miloradovitch.] + +Napoléon n'avait pas perdu un instant à Munich pour arrêter ses +dispositions. Il était pressé de franchir l'Inn, de battre les +Russes, et de déconcerter les menées de Berlin par de nouveaux succès +aussi prompts que ceux d'Ulm. Le corps du général Kutusof, qu'il avait +devant lui, était à peine de 50 mille hommes, à l'entrée en campagne, +bien qu'il dût être beaucoup plus nombreux d'après les promesses de la +Russie. De la Moravie à la Bavière, ce corps avait laissé en route 5 +ou 6 mille traînards et malades, mais il avait été rejoint par le +détachement autrichien de Kienmayer, échappé au désastre d'Ulm avant +l'investissement de cette place. M. de Meerfeld avait ajouté quelques +troupes à ce détachement, et en avait pris le commandement. Le tout +ensemble pouvait s'élever à 65 mille soldats environ, tant Russes +qu'Autrichiens. C'était bien peu pour sauver la monarchie contre 150 +mille Français, dont 100 mille au moins marchaient en une seule masse. +Le général Kutusof commandait cette armée. C'était un homme assez âgé, +privé de l'usage d'un oeil par suite d'une blessure à la tête, fort +gros, paresseux, dissolu, avide, mais intelligent, délié d'esprit +autant qu'il était lourd de corps, heureux à la guerre, habile à la +cour, et assez capable de commander dans une situation où il fallait +de la prudence et de la bonne fortune. Ses lieutenants étaient +médiocres, sauf trois, le prince Bagration, les généraux Doctoroff et +Miloradovitch. Le prince Bagration était un Géorgien d'un courage +héroïque, suppléant par l'expérience à l'instruction première qui lui +manquait, et toujours chargé, soit à l'avant-garde, soit à +l'arrière-garde, du rôle le plus difficile. Le général Doctoroff +était un officier sage, modeste, instruit et ferme. Le général +Miloradovitch était un Serbe, d'une valeur brillante, mais absolument +dépourvu de connaissances militaires, désordonné dans ses moeurs, +réunissant tous les vices de la civilisation à tous les vices de la +barbarie. Le caractère des soldats russes répondait assez à celui de +leurs généraux. Ils avaient une bravoure sauvage et mal dirigée. Leur +artillerie était lourde, leur cavalerie médiocre. En tout, généraux, +officiers, soldats, composaient une armée ignorante, mais +singulièrement redoutable par son dévouement. Les troupes russes ont +depuis appris la guerre en la faisant contre nous, et ont commencé à +joindre le savoir au courage. + +[En marge: Le général Kutusof opère sa retraite plus lentement qu'il +ne l'aurait voulu, afin de condescendre aux désirs de l'empereur +d'Autriche.] + +Le général Kutusof avait ignoré jusqu'au dernier le désastre d'Ulm, +car l'archiduc Ferdinand et le général Mack, la veille encore de leur +malheur, ne lui annonçaient que des succès. La vérité ne fut connue +que par l'arrivée du général Mack, qui vint en personne annoncer la +destruction de la principale armée autrichienne. Kutusof, désespérant +alors avec raison de sauver Vienne, ne dissimula point à l'empereur +François, accouru au quartier général russe, qu'il fallait faire le +sacrifice de cette capitale. Il aurait voulu se tirer le plus tôt +possible du péril qui le menaçait lui-même, en passant sur la rive +gauche du Danube, pour se réunir aux réserves russes qui arrivaient +par la Bohême et la Moravie. Cependant l'empereur François et son +conseil tenaient à ne faire le sacrifice de Vienne qu'à la dernière +extrémité, et se flattaient qu'en retardant la marche de Napoléon par +tous les moyens que la guerre défensive peut offrir, on donnerait le +temps à l'archiduc Charles de passer en Autriche, aux réserves russes +d'arriver sur le Danube, et d'opérer une jonction générale des forces +alliées, pour livrer une bataille qui serait peut-être le salut de la +capitale et de la monarchie. Le général Kutusof, se conformant aux +désirs du principal allié de son maître, promit d'opposer aux Français +toute résistance qui n'irait pas jusqu'à engager une action générale, +et résolut, pour ralentir leur mouvement, de se servir de tous les +affluents du Danube, qui viennent des Alpes se précipiter dans ce +grand fleuve. Il suffisait pour cela de couper les ponts, et de gêner +par de fortes arrière-gardes les passages de vive force que +tenteraient les Français, passages difficiles dans une saison où +toutes les eaux étaient hautes, torrentueuses, et chargées de glaçons. + +[En marge: Manière dont Napoléon dispose sa marche à travers la vallée +du Danube.] + +[En marge: Ney chargé de conquérir le Tyrol.] + +[En marge: Les corps de Marmont et Bernadotte dirigés vers le pays de +Salzbourg, dans le double but d'appuyer Ney, et de flanquer la marche +de la grande armée.] + +Napoléon avait disposé sa marche de la manière suivante. Il était +réduit à cheminer entre le Danube et la chaîne des Alpes, sur une +route resserrée entre le fleuve et les montagnes. (Voir la carte nº +31.) S'avancer avec une armée nombreuse sur cette route étroite, était +une difficulté pour vivre et un danger pour marcher, car, outre +l'archiduc Charles, qui pouvait passer de Lombardie en Bavière et se +jeter dans notre flanc, il y avait en Tyrol 25 mille hommes environ +sous l'archiduc Jean. Napoléon prit donc la sage précaution de confier +au corps de Ney la conquête du Tyrol. Il prescrivit à ce maréchal de +quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pénétrer dans le Tyrol, de +manière à couper en deux les troupes disséminées dans cette longue +contrée. Celles qui seraient à la droite du maréchal Ney devaient être +rejetées sur le Vorarlberg et le lac de Constance, où arrivait le +corps d'Augereau, après avoir traversé toute la France de Brest à +Huningue. Ney, privé de la division Dupont, qui avait concouru avec +Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, était réduit à 10 mille +hommes environ. Mais Napoléon, se confiant en sa vigueur, et dans les +14 mille hommes amenés par Augereau, croyait que c'était assez de +forces pour la tâche qu'il avait à remplir. Le Tyrol ainsi occupé, il +destinait Bernadotte à pénétrer dans le pays de Salzbourg. Il +enjoignit à celui-ci de s'acheminer de Munich vers l'Inn, et d'aller +le franchir ou à Wasserbourg ou à Rosenheim. Le général Marmont devait +appuyer Bernadotte. Napoléon s'assurait ainsi deux avantages, celui de +se couvrir entièrement du côté des Alpes, et celui de se ménager la +possession du cours supérieur de l'Inn, ce qui empêchait les +Austro-Russes d'en défendre le cours inférieur contre le gros de notre +armée. Quant à lui, avec les corps des maréchaux Davout, Soult et +Lannes, avec la réserve de cavalerie et la garde, il aborda de front +la grande barrière de l'Inn, dans l'intention de la franchir de +Mühldorf à Braunau. (Voir la carte nº 15.) Murat avait ordre de partir +le 26 octobre, avec les dragons des généraux Walther et Beaumont, la +grosse cavalerie du général d'Hautpoul, et un équipage de pont, pour +se porter directement sur Mühldorf, en suivant la grande route de +Munich par Hohenlinden, et en traversant ainsi les champs +immortalisés par Moreau. Le maréchal Soult devait l'appuyer à une +marche en arrière. Le maréchal Davout prit la route de gauche par +Freisingen, Dorfen et Neu-Oettingen. Lannes, qui avait contribué avec +Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, dut marcher plus à +gauche encore que Davout, par Landshut, Vilsbibourg et Braunau. Enfin +la division Dupont, qui s'était fort engagée dans la même direction, +descendit le Danube pour aller s'emparer de Passau. Napoléon, avec la +garde, suivit Murat et Soult sur la grande route de Munich. + +Avant de quitter Augsbourg, Napoléon y ordonna un système de +précautions dont on le verra toujours plus occupé, à mesure que +l'échelle de ses opérations s'agrandira, et dans lequel il est demeuré +sans pareil, par l'étendue de sa prévoyance et l'activité de ses +soins. Ce système de précautions avait pour but de créer sur sa ligne +d'opération des points d'appui qui lui servissent également à +s'avancer ou à rétrograder, s'il était réduit à ce dernier parti. Ces +points d'appui, outre l'avantage de présenter une certaine force, +devaient avoir celui de contenir des approvisionnements immenses en +tout genre, fort utiles à une armée qui marche en avant, +indispensables à une armée qui se retire. Il choisit en Bavière, sur +le Lech, Augsbourg, qui offrait quelques moyens de défense, et les +ressources propres à une grande population. Il y ordonna les travaux +nécessaires pour la mettre à l'abri d'un coup de main, et voulut qu'on +y réunît des grains, des bestiaux, des draps, des souliers, des +munitions, et surtout des hôpitaux. Il fit des commandes de draps et +de souliers à Nuremberg, à Ratisbonne, à Munich, en les payant, et en +exigeant une prompte exécution, avec ordre de rassembler à Augsbourg +les objets confectionnés. Augsbourg devenant le point principal de la +route de l'armée, tous les détachements durent y passer pour se +pourvoir de ce dont ils manquaient. Ces précautions prises, Napoléon +se mit en route afin de suivre ses corps, qui le devançaient d'une ou +deux marches. + +[En marge: Passage de l'Inn.] + +[En marge: Occupation de Braunau.] + +Les mouvements de son armée s'exécutèrent tels qu'il les avait tracés. +Le 26 octobre elle s'avançait tout entière vers l'Inn. Les +Austro-Russes n'avaient pas laissé subsister un seul pont. Mais +partout les soldats, se jetant dans des barques, et passant par gros +détachements sous la mousqueterie et la mitraille, allaient faire +évacuer la rive opposée, et préparer le rétablissement des ponts, +rarement détruits en entier par l'ennemi, à cause de la précipitation +de sa retraite. Bernadotte, ne rencontrant que peu d'obstacles, passa +l'Inn le 28 octobre à Wasserbourg. Les maréchaux Soult, Murat et +Davout le passèrent à Mühldorf et à Neu-Oettingen. Lannes se dirigea +vers Braunau, et trouvant le pont coupé, envoya un détachement sur +l'autre rive, au moyen de quelques barques qu'on avait enlevées. Ce +détachement franchit le fleuve, et se présenta aux portes de Braunau. +Quel fut l'étonnement de nos soldats en trouvant ouverte cette place +qui était en parfait état de défense, armée complétement, et pourvue +de ressources considérables! On s'en empara sur-le-champ, et on +conclut d'un fait si étrange que l'ennemi se retirait avec une +précipitation qui tenait du désordre. + +Napoléon, enchanté d'une acquisition aussi importante, courut de sa +personne à Braunau, pour s'assurer lui-même de la force de cette +place, et du parti qu'il en pourrait tirer. Après l'avoir vue, il +ordonna d'y transporter une grande portion des ressources qu'il +voulait d'abord réunir à Augsbourg, la jugeant préférable pour l'usage +auquel il la destinait. Il y laissa une garnison, et nomma pour la +commander son aide de camp Lauriston, qui était revenu de la campagne +de mer faite auprès de l'amiral Villeneuve. Ce n'était pas un simple +commandement de place qu'il lui déférait, c'était un gouvernement qui +comprenait tous les derrières de l'armée. Les blessés, les munitions, +les approvisionnements, les recrues qui arrivaient de France, les +prisonniers qu'on y envoyait, tout devait passer par Braunau, sous la +surveillance du général Lauriston. + +[En marge: Caractère du pays situé entre l'Inn et la Traun.] + +Du 29 au 30 octobre on avait traversé l'Inn, dépassé la Bavière, et +envahi la haute Autriche. On ne pesait plus sur des alliés, mais sur +les États héréditaires de la maison impériale. On marchait en avant, +couvert contre un mouvement des archiducs, par Bernadotte et Marmont à +Salzbourg, par Ney dans le Tyrol. Napoléon, ne perdant pas un instant, +voulut de la ligne de l'Inn se porter sur celle de la Traun. (Voir les +cartes n{os} 14 et 31.) De l'Inn à la Traun, on a, comme toujours dans +cette contrée, le Danube à gauche, les Alpes à droite. C'est un +magnifique pays, semblable à la Lombardie, plus sévère seulement, +puisqu'il est au nord des Alpes au lieu d'être au midi, et qui serait +uni comme une plaine, si une grande montagne, appelée le Hausruck, ne +s'élevait brusquement au milieu. Cette montagne est un pic, détaché +tout à fait des Alpes, et qui formerait une île si le pays était +couvert par les eaux. Mais, le Hausruck dépassé, on n'a plus devant +soi qu'une plaine ondulée et boisée, s'étendant jusqu'au bord de la +Traun, et nommée plaine de Wels. La Traun court, sur des graviers et +entre de beaux arbres, se jeter dans le Danube près de Lintz, ville +capitale de la province, militairement aussi importante que la ville +d'Ulm, et pour ce motif hérissée, depuis nos grandes guerres, de +fortifications conçues dans un nouveau système. + +Napoléon dirigea Lannes par Efferding sur Lintz, les maréchaux Davout +et Soult par la route de Ried et Lambach sur Wels, longeant le pied du +Hausruck. Murat les précédait toujours avec sa cavalerie. La garde +suivait avec le quartier général. Cependant, craignant que la plaine +de Wels ne fût choisie par l'ennemi comme champ de bataille, Napoléon +prescrivit à Marmont de laisser Bernadotte à Salzbourg, et de se +rabattre sur le gros de l'armée, en passant derrière le Hausruck, par +la route de Straswalchen et Wocklabruck sur Wels, de manière à donner +dans le flanc des Austro-Russes, s'ils voulaient s'arrêter pour +combattre. + +[En marge: Passage de la Traun.] + +[En marge: Entrée à Lintz.] + +Le 1er de chasseurs les atteignit en avant de Ried, les chargea +vaillamment, et les culbuta. On marcha sur Lambach, qu'ils firent mine +de défendre, uniquement pour se donner le temps de sauver leurs +bagages. Davout réussit à les joindre, et eut avec eux un brillant +combat d'arrière-garde, mais nulle part on ne trouva les apprêts d'une +bataille. L'ennemi se couvrit de la Traun en la passant à Wels. Nous +entrâmes à Lintz sans coup férir. Quoique les Autrichiens se fussent +servis du Danube pour évacuer leurs principaux magasins, ils nous +laissaient encore de précieuses ressources. Napoléon vint établir son +quartier général à Lintz le 5 novembre. + +[En marge: Nouvelles dispositions de Napoléon pour assurer sa marche.] + +Établi dans cette ville, Napoléon porta ses corps d'armée de la Traun +à l'Ens, ce qui était facile, car le pays entre ces deux affluents du +Danube n'offrait aucune position dont l'ennemi pût être tenté de faire +usage. Ce pays présente un plateau peu élevé, traversé de ravins, +couvert de bois, ayant deux escarpements, l'un en avant qu'il faut +gravir quand on a passé la Traun, l'autre en arrière qu'il faut +descendre quand on veut passer l'Ens. Ne l'ayant pas défendu du côté +de la Traun, les Austro-Russes ne pouvaient songer à le défendre du +côté de l'Ens, puisqu'ils auraient été partout dominés. L'Ens fut donc +franchi sans obstacle. + +Ayant son quartier général à Lintz et ses avant-gardes sur l'Ens, +Napoléon fit des dispositions nouvelles pour la continuation de cette +marche offensive, exécutée, comme nous l'avons dit, sur une route +étroite, entre le Danube et les Alpes. La difficulté de s'avancer +ainsi en une longue colonne, dont la queue ne pouvait guère venir au +secours de la tête si on était surpris par l'ennemi, avec le danger +toujours à craindre d'une attaque de flanc si les archiducs +quittaient subitement l'Italie pour se porter en Autriche, cette +difficulté, accrue encore par la rareté des vivres, déjà dévorés ou +détruits par les Russes, commandait de grandes précautions avant +d'arriver à Vienne. + +[En marge: Danger d'une irruption des archiducs Charles et Jean à +travers les Alpes, dans le flanc de la grande armée française.] + +Le plus grave inconvénient de cette marche était certainement la +possibilité d'une apparition subite des archiducs. Les deux masses +belligérantes qui agissaient en Autriche et en Lombardie se +dirigeaient de l'ouest à l'est, l'une sous Napoléon et Kutusof au nord +des Alpes, l'autre au midi sous Masséna et l'archiduc Charles. (Voir +la carte nº 31.) Était-il possible que l'archiduc Charles, se dérobant +tout à coup à Masséna, devant lequel il laisserait une simple +arrière-garde pour le tromper, se portât à travers les Alpes, +recueillît en passant son frère Jean avec le corps du Tyrol, et +pénétrât en Bavière, soit pour se réunir aux Austro-Russes, derrière +l'une des positions défensives qu'on rencontre sur le Danube, soit +pour se jeter tout simplement dans le flanc de la grande armée +française? Quoique possible, cela n'était guère probable. L'archiduc +Charles avait deux routes, la première qui, par le Tyrol, par Vérone, +Trente, Inspruck, l'aurait conduit derrière l'Inn, la seconde, plus +éloignée, qui, par la Carinthie et la Styrie, par Tarvis, Léoben et +Lilienfeld, l'aurait conduit à la position connue de Saint-Polten, en +avant de Vienne. Quant à la première, en supposant que l'archiduc se +fût décidé au moment même de la capitulation de Mack, qui s'exécuta le +20, qui ne fut connue à Vérone des Français que le 28, qui ne put +l'être avant le 25 ou le 26 des Autrichiens, en supposant qu'avant de +quitter l'Italie, l'archiduc ne voulût pas livrer un combat pour +contenir l'armée française, il aurait eu du 25 au 28 pour traverser le +Tyrol et arriver sur l'Inn, que Napoléon passait le 28 et le 29. Il +avait évidemment trop peu de temps pour une telle marche. Quant à la +route de Styrie, qu'il eût pu prendre après la bataille de Caldiero, +il aurait eu à traverser le Frioul, la Carinthie, la Styrie, et à +faire cent lieues dans les Alpes, du 30 octobre, jour de la bataille +de Caldiero, au 6 ou 7 novembre, jour où Napoléon avait franchi l'Ens +pour se porter au delà. Le temps lui aurait encore manqué pour une +telle opération. Si l'archiduc Charles ne pouvait pas devancer +Napoléon sur l'une des positions défensives du Danube, pour lui +opposer 150 mille Autrichiens et Russes réunis, il pouvait sans le +devancer, en se laissant devancer au contraire, traverser la chaîne +des Alpes pour essayer une attaque de flanc contre la grande armée. +Sans doute avec des soldats habitués à vaincre, préparés aux +entreprises audacieuses, capables de se faire jour partout, il aurait +pu essayer une pareille tentative, et apporter un trouble subit et +grave dans la marche de Napoléon, peut-être même changer la face des +événements, mais en courant lui-même la chance d'être enfermé entre +deux armées, celle de Masséna et celle de Napoléon, ainsi qu'il arriva +jadis à Souwarow dans le Saint-Gothard. C'était là une résolution des +plus hasardeuses, et on ne prend pas de ces résolutions quand on a +dans les mains une armée qui est la dernière ressource d'une +monarchie. + +[En marge: Position de Saint-Polten en avant de Vienne. Précautions de +Napoléon pour en approcher.] + +[En marge: Le corps de Marmont envoyé à Léoben.] + +[En marge: Le corps du maréchal Davout envoyé par Saint-Gaming à +Lilienfeld.] + +[En marge: Le corps du maréchal Bernadotte ramené vers le centre de +l'armée.] + +Napoléon se conduisit néanmoins comme si une telle résolution avait +été probable. La seule position que l'ennemi pût occuper pour couvrir +Vienne, soit que l'armée de Kutusof y fût seule, soit que les +archiducs y fussent avec elle, était celle de Saint-Polten. Cette +position est fort connue. (Voir les cartes n{os} 31 et 32.) Les Alpes +de Styrie poussant le Danube au nord, de Mölk à Krems, projettent un +contre-fort qu'on appelle le Kahlenberg, et qui vient expirer au bord +même du fleuve, au point de n'y presque pas laisser de place pour une +route. Le Kahlenberg couvrant de sa masse la ville de Vienne, il faut +le traverser dans son épaisseur pour arriver à cette capitale. En +avant de ce contre-fort, à mi-côte, se trouve une position assez +étendue, qui a reçu le nom d'un gros bourg placé dans le voisinage, +celui de Saint-Polten, et sur laquelle une armée autrichienne en +retraite pourrait livrer avec avantage une bataille défensive. De la +grande route d'Italie à Vienne, se détache un embranchement, qui, par +Lilienfeld, vient aboutir près de Saint-Polten, et qui aurait pu y +amener les archiducs. Un vaste pont en bois sur le Danube, celui de +Krems, mettait cette position en communication avec les deux rives du +fleuve, et aurait permis aux réserves russes et autrichiennes d'y +accourir par la Bohême. C'était là par conséquent que Napoléon devait +rencontrer une réunion générale des forces coalisées, si une telle +réunion de forces était possible en avant de Vienne. Il prit donc, en +approchant de ce point, les précautions qu'on pouvait attendre d'un +général qui a réuni plus qu'aucun des capitaines connus le calcul à +l'audace. Ayant à sa droite le corps du général Marmont, il résolut de +l'envoyer à Léoben par une route carrossable, laquelle va de Lintz à +Léoben, à travers la Styrie. Le général Marmont, s'il apprenait +l'approche des archiducs, devait se replier sur la grande armée et en +devenir l'extrême droite, ou bien, si les archiducs passaient +directement du Frioul en Hongrie, s'établir à Léoben même, afin de +donner la main à Masséna. Il y avait entre cette route que Marmont +allait prendre, et la grande route du Danube qui suivait le gros de +l'armée, un chemin de montagnes, qui, par Waidhofen et Saint-Gaming, +venait tomber sur Lilienfeld, au delà de la position de Saint-Polten, +et fournissait ainsi le moyen de la tourner. Napoléon y dirigea le +corps du maréchal Davout. Le corps de Bernadotte n'était plus +nécessaire à Salzbourg depuis que Ney occupait le Tyrol. Napoléon lui +enjoignit de se rapprocher du centre de l'armée, en acheminant les +Bavarois vers le corps de Ney, ce qui devait plaire fort à ces +derniers, toujours très-ambitieux de posséder le Tyrol. Il se réserva +pour aborder directement la position de Saint-Polten les corps des +maréchaux Soult, Lannes, Bernadotte, plus la cavalerie de Murat et la +garde, ce qui suffisait, le corps de Davout étant envoyé pour tourner +cette position. + +[En marge: Les divisions Dupont et Gazan réunies sur la gauche du +Danube sous le commandement du maréchal Mortier.] + +[En marge: Création d'une flottille sur le Danube, pour lier les +colonnes placées sur l'une et l'autre rive.] + +Napoléon ne s'en tint pas là, et voulut prendre quelques précautions +sur la rive gauche du Danube. Jusqu'alors il n'avait marché que par la +rive droite en négligeant la rive gauche. On parlait cependant d'un +rassemblement en Bohême, formé par l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm +avec quelques mille chevaux. On parlait aussi de l'approche de la +seconde armée russe, conduite en Moravie par Alexandre. Il fallait +donc se garder également de ce côté. Napoléon, qui avait porté à +Passau la division Dupont, lui enjoignit de s'avancer par la rive +gauche du Danube, en se tenant toujours à la hauteur de l'armée, et en +envoyant des reconnaissances sur les routes de Bohême, pour s'informer +de ce qui s'y passait. Les Hollandais qui avaient quitté Marmont +durent se joindre à la division Dupont. Ne jugeant pas que ce fût +assez, Napoléon détacha la division Gazan du corps de Lannes, et la +fit marcher avec la division Dupont sur la rive gauche. Il les plaça +l'une et l'autre sous le commandement du maréchal Mortier, et pour ne +pas les laisser isolées de la grande armée qui continuait à occuper la +rive droite, il imagina de former avec les bateaux recueillis sur +l'Inn, la Traun, l'Ens, le Danube, une nombreuse flottille qu'il +chargea de vivres, de munitions, de tous les hommes fatigués, et qui, +descendant le Danube avec l'armée, pouvant en une heure jeter à droite +ou à gauche dix mille hommes, liait les deux rives, et servait à la +fois de moyen de communication et de transport. Il mit à la tête de +cette flottille le capitaine Lostanges, officier des marins de la +garde. + +C'est par un tel ensemble de précautions que Napoléon pourvut à +l'inconvénient de cette marche offensive, exécutée sur une route +étroite et longue, entre les Alpes et le Danube. Il avait ainsi sur +le sommet des Alpes le corps de Marmont, à moitié de leur hauteur le +corps de Davout, à leur pied, le long du Danube, les corps de Soult, +Lannes, Bernadotte, la garde, la cavalerie de Murat, sur l'autre côté +du Danube, le corps de Mortier, et enfin une flottille pour lier tout +ce qui marchait sur les deux rives du fleuve, et pour porter tout ce +qui était difficile à traîner après soi. C'est dans cet appareil +imposant qu'il s'approcha de Vienne. + +[En marge: Arrivée de M. de Giulay à Lintz pour proposer un +armistice.] + +[En marge: Napoléon refuse d'écouter toute proposition d'armistice qui +ne serait pas suivie d'une sérieuse négociation de paix.] + +Au moment où on allait quitter Lintz, il arriva au quartier général un +émissaire de l'empereur d'Allemagne. C'était le général Giulay, l'un +des officiers pris à Ulm, relâché depuis, et qui, ayant entendu +Napoléon parler de ses dispositions pacifiques, en avait informé son +maître de manière à lui faire quelque impression. En conséquence +l'empereur François l'envoyait pour proposer un armistice. Le général +Giulay ne s'expliquait pas clairement, mais il était évident qu'il +voulait que Napoléon s'arrêtât avant d'entrer à Vienne, et néanmoins +il n'offrait en retour aucune garantie d'une paix prochaine et +acceptable. Napoléon consentait bien à traiter de la paix +sur-le-champ, avec un plénipotentiaire suffisamment accrédité, et +autorisé à consentir les sacrifices nécessaires; mais accorder un +armistice sans garantie d'obtenir ce qui lui était dû pour +dédommagement de la guerre, c'était donner à la seconde armée russe le +temps de rejoindre la première, et aux archiducs le temps de se réunir +aux Russes sous les murs de Vienne. Napoléon n'était pas homme à +commettre une telle faute. Il déclara donc qu'il s'arrêterait aux +portes mêmes de Vienne, et ne les franchirait pas, si on venait à lui +avec des propositions de paix sincères, mais qu'autrement il +marcherait droit à son but, qui était la capitale de l'empire. M. de +Giulay alléguait la nécessité de s'entendre avec l'empereur Alexandre, +avant de fixer des conditions acceptables par toutes les puissances +belligérantes. Napoléon répondit que l'empereur François, qui était en +péril, aurait tort de subordonner ses résolutions à l'empereur +Alexandre, qui n'y était pas; qu'il devait songer au salut de sa +monarchie, et pour cela s'arranger avec la France, en laissant à +l'armée française le soin de ramener les Russes chez eux. Napoléon ne +s'était pas expliqué sur les conditions propres à le satisfaire, +néanmoins tout le monde savait qu'il désirait les États vénitiens. Ces +États formaient le complément de l'Italie; il n'aurait pas provoqué la +guerre pour les acquérir; mais la guerre ayant été suscitée par +l'Autriche, il était naturel qu'il prétendît à ce légitime prix de ses +victoires. Il remit du reste à M. de Giulay une lettre, douce et +polie, pour l'empereur François, suffisamment claire toutefois quant +aux conditions de la paix. + +[En marge: Visite de l'électeur de Bavière à Napoléon.] + +Avant de partir, Napoléon reçut aussi l'électeur de Bavière, qui, n +ayant pu le joindre à Munich, venait lui exprimer à Lintz sa +reconnaissance, son admiration, sa joie, et surtout ses espérances +d'agrandissement. + +[En marge: Combat d'Amstetten.] + +Napoléon n'était resté à Lintz que trois jours, c'est-à-dire le temps +exactement nécessaire pour donner ses ordres. Mais ses corps n'avaient +pas cessé de marcher, car, après avoir passé l'Inn les 28 et 29 +octobre, la Traun le 31, l'Ens les 4 et 5 novembre, ils s'avançaient +ce même jour sur Amstetten et Saint-Polten. À Amstetten les Russes +voulurent livrer un combat d'arrière-garde, pour se ménager le temps +de sauver leurs bagages. La grande route de Vienne traversait une +forêt de sapins. Les Russes prirent position dans une éclaircie de la +forêt, qui laissait un certain espace libre à droite et à gauche de la +route. Au milieu de cet espace, et en avant, se trouvait l'artillerie +des Russes appuyée par leur cavalerie: en arrière et adossée au bois, +leur meilleure infanterie. Murat et Lannes, en débouchant avec les +dragons et les grenadiers Oudinot, aperçurent ces dispositions. +C'était la première fois qu'ils rencontraient les Russes, et ils +étaient pressés de leur apprendre comment se battaient les Français. +Ils lancèrent les dragons et les chasseurs au galop sur la grande +route, pour enlever l'artillerie et la cavalerie ennemies. Nos braves +cavaliers, malgré la mitraille, eurent bientôt pris les pièces, sabré +la cavalerie russe, et nettoyé le terrain. Mais il fallait enfoncer +l'infanterie adossée aux bois de sapins. Les grenadiers Oudinot se +chargèrent de cette tâche. Après un feu de mousqueterie extrêmement +vif, ils marchèrent la baïonnette en avant sur les Russes. Ceux-ci, +déployant une rare bravoure, se battirent corps à corps, et +profitèrent longtemps de l'épaisseur du bois pour résister. Enfin nos +grenadiers les forcèrent dans cette position, et les mirent en fuite, +après leur avoir tué, blessé ou pris un millier d'hommes. + +[En marge: Lannes et Murat arrivés à Saint-Polten y trouvent l'ennemi +en bataille.] + +[En marge: Ils se décident à attendre l'Empereur avant de rien +entreprendre.] + +Murat et Lannes, cheminant ensemble, le premier avec sa cavalerie +toujours en haleine, quoique accablée de fatigue, le second avec ses +redoutables grenadiers, continuèrent la poursuite de l'ennemi les 6, 7 +et 8 novembre, sans pouvoir le joindre nulle part. Les Russes, +écrivait Lannes à Napoléon, fuient encore plus vite que nous ne les +poursuivons; ces misérables ne s'arrêteront pas une fois pour +combattre.--Arrivés le 8 devant Saint-Polten, Lannes et Murat les +trouvèrent en bataille, faisant bonne contenance, comme s'ils avaient +voulu engager une affaire sérieuse. Malgré leur ardeur, les deux chefs +de notre avant-garde n'osèrent se permettre de hasarder une bataille +sans l'Empereur. D'ailleurs ils n'avaient pas de moyens suffisants +pour la livrer. On resta en présence toute la journée du 8. On était +près de la belle abbaye de Mölk. Cette riche abbaye, placée sur la +rive escarpée du Danube, et dominant le large lit du fleuve de ses +dômes magnifiques, présente l'un des plus beaux aspects du monde. On +la réservait pour en faire le quartier général de l'Empereur. Elle +renfermait d'abondantes ressources, surtout pour les malades et les +blessés. + +[En marge: Les Russes passent le Danube à Krems pour se retirer par la +rive gauche vers leur grande armée.] + +Murat fut logé au château de Mittrau, chez un comte de Montecuculli. +Là divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention +de tenir à Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une +résolution importante. Après avoir ralenti la marche des Français, +soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats +d'arrière-garde, et avoir accédé aux désirs de l'empereur d'Autriche, +qui voulait que l'on disputât le plus longtemps possible la grande +route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songèrent +à leur propre sûreté. Ils repassèrent le Danube à Krems, à l'endroit +où ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction à +l'est. (Voir la carte nº 32.) Le motif qui les décida surtout à +prendre cette détermination fut la nouvelle qu'une partie de l'armée +française avait passé sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient +craindre, en effet, que Napoléon, par une manoeuvre imprévue, portant +le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupât de la Bohême +et de la Moravie. En conséquence, ils franchirent le Danube à Krems, +et en brûlèrent le pont après l'avoir passé. Les ouvrages qui auraient +permis de le défendre, et de s'en assurer la possession exclusive, +étant à peine ébauchés, il n'y avait d'autre ressource que de le +détruire. Ils opérèrent leur passage dans la journée du 9, laissant +dans tout l'archiduché d'Autriche d'horribles traces de leur présence. +Ils pillaient, ravageaient, tuaient même, se conduisaient enfin en +vrais barbares, à tel point que les Français étaient presque +considérés comme des libérateurs par les gens du pays. Leur conduite +surtout envers les troupes autrichiennes n'était rien moins +qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrême arrogance, affectant +de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers +et des généraux russes était à cet égard d'une hauteur blessante, et +nullement méritée, car si les Autrichiens montraient moins de fermeté +que les fantassins russes, ils leur étaient supérieurs sous tous les +autres rapports. + +Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en séparèrent, +pour aller concourir à la défense des ponts de Vienne, et M. de +Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Léoben. +Il marcha suivi par le général Marmont sur la route de Waidhofen à +Léoben, et par le maréchal Davout sur celle de Saint-Gaming à +Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux +Français, et ils n'avaient que deux marches à faire pour se trouver +aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui +pût leur en disputer l'entrée. + +[En marge: Marche précipitée de Murat sur Vienne.] + +La tentation devait être grande pour Murat. Il était difficile qu'il +résistât au désir de se jeter en avant, et d'aller montrer à la +capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans +les revues comme dans les dangers. Jamais une armée venue de +l'Occident n'avait pénétré dans cette métropole de l'empire +germanique. Moreau en 1800, le général Bonaparte en 1797, avaient +signé des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls étaient +parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne résista pas à +cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les +maréchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y +entrer, et s'arrêta à Burkersdorf, dans le défilé montagneux du +Kahlenberg, à deux lieues de Vienne. + +C'était une précipitation inutile, et même dangereuse. Un changement +aussi imprévu que celui qui venait de se révéler dans la marche de +l'ennemi valait la peine qu'on s'arrêtât pour attendre les ordres de +l'Empereur. D'ailleurs on devançait trop le corps du maréchal Mortier, +ainsi que la flottille destinée à tenir ce corps en communication avec +l'armée, et on courait à l'aveugle, entre les Russes passés de l'autre +côté du Danube, et les Autrichiens rejetés dans les montagnes. + +[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.] + +Dans cet instant, en effet, une échauffourée menaçait le maréchal +Mortier, placé sur la rive gauche du Danube, en arrivant près de +Stein, en présence des Russes qui avaient franchi le fleuve à Krems. +Le danger du maréchal Mortier n'était pas précisément imputable à +Murat, bien que celui-ci eût contribué à l'amener et à l'aggraver par +son mouvement précipité sur Vienne, mais à une négligence qu'on ne +rencontre presque jamais dans les opérations dirigées par Napoléon, et +qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes même dans +la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable. + +Partagé entre mille soins, Napoléon avait manqué à l'une de ses +habitudes les plus invariables, qui consistait à s'assurer toujours de +l'exécution de ses ordres après les avoir donnés. Il avait prescrit +d'une manière générale la réunion en un seul corps des divisions +Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le +capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive +gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop +compté sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses. +Murat s'était avancé trop vite; Mortier, soit qu'il fût entraîné par +le mouvement de Murat, soit qu'il n'eût pas tracé des instructions +assez précises au général Dupont, avait laissé l'intervalle d'une +marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions +Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile à +réunir, était restée fort en arrière. + +Napoléon cependant, prompt à remarquer ces inexactitudes, courut à +Mölk, et devinant, sans le connaître encore, le danger du maréchal +Mortier, arrêta le corps du maréchal Soult, que Murat avait voulu +attirer à sa suite, et envoya des aides de camp à Murat et à Lannes +pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui +pouvait arriver au corps jeté sur la rive gauche du Danube, mais ce +qui pouvait arriver à l'avant-garde elle-même imprudemment engagée +dans les défilés du Kahlenberg. + +[Illustration: LE MARÉCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.] + +[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.] + +Nulle part les fautes ne sont aussitôt punies qu'à la guerre, car +nulle part les causes et les effets ne s'enchaînent aussi rapidement. +Les Russes, guidés sur le sol de l'Autriche par un officier +d'état-major autrichien du premier mérite, le général Schmidt, +s'aperçurent bien vite de l'existence d'une division française isolée +sur la rive gauche du Danube, et résolurent de l'accabler. Rassurés +par la destruction du pont de Krems, qui empêchait l'armée française +de venir au secours de la division compromise, ne découvrant pas une +masse de bateaux qui pût suppléer au pont, ils s'arrêtèrent pour se +procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan +comptait à peine 5 mille hommes; les Russes étaient encore près de 40 +mille depuis la séparation des Autrichiens. Le sol se prêtait à leurs +projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpées, +resserré par les montagnes de la Bohême, d'une part, et par les Alpes +de Styrie, de l'autre. De Dirnstein à Stein et à Krems, la route de la +rive gauche, étroite, taillée souvent dans le roc, est enfermée entre +le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont +difficiles. Aussi le maréchal Mortier, qui la parcourait avec la +division Gazan, avait-il placé sur des bateaux la seule batterie dont +il pût disposer. Les chevaux, conduits à la main, suivaient la +division haut le pied. + +[En marge: Combat de Dirnstein.] + +Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux +portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein, +lieu où se trouvent les ruines du château dans lequel Richard Coeur de +Lion fut retenu prisonnier. À ce point de Dirnstein, les hauteurs +s'éloignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le +fleuve. La route traverse cet espace, tantôt encaissée dans le sol, +tantôt élevée au-dessus par une chaussée. La division française, +engagée sur cette route, aperçut la fumée du pont de Krems qui brûlait +encore. Bientôt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient +passé le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle +avait devant elle, par l'ardeur commune qui entraînait toute l'armée, +elle ne songea qu'à pousser en avant, et à combattre. Mortier en +donna l'ordre, qui fut exécuté sur-le-champ. Un officier d'artillerie, +depuis général Fabvier, qui commandait la batterie attachée à la +division Gazan, fit débarquer ses pièces, et les mit en position. Les +Russes se portèrent en masse serrée sur la division française. Le feu +de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se +jetèrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et +103e régiments de ligne les défendit avec une extrême vigueur. Il +s'engagea, dans cette route étroite, un combat corps à corps des plus +acharnés. Les canons furent pris, et repris immédiatement. À peine +arrachés aux Russes, on les tira sur eux presque à bout portant, avec +un effet horriblement meurtrier. Les Français, postés sur les moindres +accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'était pas +moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce +point une demi-journée, et à en juger d'après les blessés trouvés le +lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500 +prisonniers. Enfin on resta maître du terrain, et on crut pouvoir s'y +reposer. + +[En marge: Extrême péril de la division Gazan; noble conduite de cette +division et du maréchal Mortier qui la commande.] + +[En marge: La division Dupont, arrivée en toute hâte, sauve la +division Gazan.] + +On s'était avancé en combattant jusqu'à Stein. Le 4e léger, répandu +sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu +de tirailleurs très-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus +vif. Bientôt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine à +saisir. Les Russes avaient tourné les hauteurs. Avec deux colonnes +formant une masse de 12 à 15 mille hommes, ils étaient descendus sur +les derrières de la division Gazan, et ils étaient entrés à +Dirnstein, que cette division avait traversé le matin. On était donc +enveloppé, et séparé de la division Dupont, qui avait été laissée à +une marche en arrière. Il ne paraissait aucune portion de la flottille +sur le Danube, et par conséquent il restait bien peu d'espérance de se +sauver. La nuit approchait; la situation était affreuse, et on ne +doutait pas d'avoir sur les bras une armée entière. Dans cette +extrémité évidente à tous les yeux, il ne vint à l'esprit de personne, +officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier, +plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à +ces braves gens, tant était héroïque l'esprit qui animait cette armée! +Le maréchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il était +résolu à mourir plutôt qu'à livrer aux Russes son épée de maréchal. Il +ordonna donc de marcher en colonne serrée, et de se faire jour à la +baïonnette, en rétrogradant sur Dirnstein, où l'on devait être rejoint +par la division Dupont. Il était nuit. On recommença dans l'obscurité +le combat qu'on avait livré le matin contre les Russes, mais en sens +contraire. On lutta encore corps à corps sur cette route étroite, les +hommes étant tellement rapprochés qu'ils se prenaient souvent à la +gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte. +Cependant, après avoir enfoncé plusieurs masses d'ennemis, on +désespérait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se +refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus +de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au +moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau +trophée qu'un maréchal de France.--Non, répondit l'illustre maréchal, +on ne se sépare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec +eux.--Il était là l'épée à la main, combattant à la tête de ses +grenadiers, et livrant des assauts répétés pour rentrer à Dirnstein, +lorsque tout à coup on entendit sur les derrières de Dirnstein un feu +des plus violents. L'espérance renaquit aussitôt, car, d'après toutes +les probabilités, ce devait être la division Dupont qui arrivait. En +effet, cette brave division, qui avait marché toute la journée, avait +appris en avançant la dangereuse position du maréchal Mortier, et elle +accourait à son secours. Le général Marchand, avec le 9e léger, +soutenu des 96e et 32e régiments de ligne, les mêmes qui avaient +figuré à Haslach, s'enfonça dans cette gorge. Les uns poussaient +directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres +remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler +les Russes. Un combat, tout aussi acharné que celui que livraient en +cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces +défilés. Enfin le 9e léger pénétra jusqu'à Dirnstein, tandis que le +maréchal Mortier y entrait par le côté opposé. Les deux colonnes se +rejoignirent, et se reconnurent à la lueur du feu. Les soldats +s'embrassèrent, pleins de joie d'échapper à un tel désastre. + +Les pertes étaient cruelles des deux côtés, mais la gloire n'était pas +égale, car 5 mille Français avaient résisté à plus de trente mille +Russes, et avaient sauvé leur drapeau en se faisant jour. Ce sont là +des exemples qu'il faut à jamais recommander à une nation. Des +soldats qui sont résolus à mourir peuvent toujours sauver leur +honneur, et réussissent souvent à sauver leur liberté et leur vie. + +Le maréchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il +avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blessés ou +prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre était le colonel +Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas éprouver une perte plus +sensible, et ils eurent bientôt à la regretter amèrement. Les Français +comptèrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blessés. La +division Gazan avait vu succomber la moitié de son effectif. + +[En marge: Dure réprimande adressée par Napoléon à Murat, à l'occasion +du danger couru par Mortier.] + +Quand Napoléon, qui était à Mölk, apprit l'issue de cette rencontre, +il fut rassuré, car il avait craint la destruction entière de la +division Gazan. Il fut ravi de la conduite du maréchal Mortier et de +ses soldats, et envoya les plus éclatantes récompenses aux deux +divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du +Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et +destina Bernadotte à les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en +prit à Murat du décousu qui avait régné dans la marche générale des +diverses colonnes de l'armée. Le caractère de Napoléon était +indulgent, son esprit sévère. Il préférait à la bravoure brillante la +bravoure simple, solide, réfléchie, quoiqu'il les employât toutes, +telles que la nature les lui présentait dans ses armées. Il était +ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la légèreté, +l'ostentation, l'ambition inquiète, tout en rendant justice à son +excellent coeur et à son éclatant courage. Il lui adressa une lettre +cruelle, et pas assez méritée.--«Mon cousin, lui écrivait-il, je ne +puis approuver votre manière de marcher. Vous allez comme un étourdi, +et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes, +au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette +circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous +ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels +projets peut avoir l'ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés +dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur +Vienne... Vous n'avez consulté que la gloriole d'entrer à Vienne... Il +n'y a de gloire que là où il y a du danger. Il n'y en a pas à entrer +dans une capitale sans défense.» (Mölk, le 11 novembre.) + +Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait marché trop +vite sans doute; mais quand il serait resté devant Krems, sans ponts +et sans bateaux, il n'aurait pas été d'un grand secours pour Mortier, +qui avait été surtout, compromis par la distance laissée entre les +divisions Dupont et Gazan, et par l'éloignement de la flottille. Murat +fut très-affligé. Napoléon, averti par son aide de camp Bertrand du +chagrin de son beau-frère, corrigea par d'aimables paroles l'effet de +cette dure réprimande. + +[En marge: Napoléon met à profit la marche précipitée de Murat, en lui +ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.] + +Napoléon, voulant à l'instant tirer parti de la faute même de Murat, +lui enjoignit, puisqu'il était en vue de Vienne, non d'y entrer, mais +de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube, +qui est jeté sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occupé, +Napoléon ordonnait en outre de s'avancer en toute hâte sur le chemin +de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point où la route de +Krems vient rejoindre la grande route d'Olmütz. Si on enlevait le +pont, et si on marchait rapidement, il était possible d'intercepter la +retraite du général Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un +désastre presque égal à celui du général Mack. Murat avait ici de quoi +réparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion. + +Cependant il était peu croyable que les Autrichiens eussent commis la +faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre +les Français maîtres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les +avaient laissés subsister, ils n'eussent pas tout préparé pour les +détruire au premier signal. Rien n'était donc plus douteux que +l'opération souhaitée plutôt qu'ordonnée par Napoléon. + +Les Autrichiens avaient renoncé à défendre Vienne. Cette belle et +grande capitale a une enceinte régulière, celle qui résista aux Turcs +en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enfermée dans +cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont élevés tout autour +d'elle, on l'a enveloppée d'une muraille de peu de relief, en forme de +redans, embrassant la totalité des terrains bâtis. Tout cela était de +médiocre défense, car la muraille qui couvre les faubourgs était +facile à forcer; et une fois maître des faubourgs, on pouvait, avec +quelques obusiers, obliger le corps de place à se rendre. L'empereur +François avait chargé le comte de Würbna, homme sage et conciliant, de +recevoir les français, et de se concerter avec eux pour la paisible +occupation de la capitale. Mais il était décidé qu'on leur disputerait +le passage du fleuve. + +Vienne est située à une certaine distance du Danube, qui coule à +gauche de cette ville, et à travers des îles boisées. Un grand pont en +bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication +d'une rive à l'autre. Les Autrichiens avaient disposé des matières +incendiaires sous le tablier du pont, et étaient prêts à le faire +sauter dès que les Français se montreraient. Ils se tenaient sur la +rive gauche avec leur artillerie braquée, et un corps de 7 à 8 mille +hommes, commandés par le comte d'Auersberg. + +[En marge: Surprise des ponts de Vienne.] + +Murat s'était fort approché du pont sans entrer dans la ville, ce que +les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se +répandait de toutes parts. Napoléon arrivé au château de Schoenbrunn, +qui, sur cette grande route, se présente avant Vienne, avait reçu une +députation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa +bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les égards qui +étaient dus à un peuple excellent, et que se doivent entre elles les +nations civilisées. Il avait reçu aussi et paru écouter M. de Giulay, +qui était venu pour réitérer les ouvertures déjà faites à Lintz. +L'idée d'un armistice pouvant conduire à la paix, s'était ainsi +rapidement propagée. Napoléon avait en même temps envoyé le général +Bertrand, pour renouveler à Murat et à Lannes l'ordre d'enlever les +ponts, s'il était possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin +d'être aiguillonnés. Ils avaient placé les grenadiers Oudinot derrière +les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'étaient avancés +eux-mêmes avec quelques aides de camp jusqu'à la tête de pont. Le +général Bertrand et un officier du génie, le colonel Dode de la +Brunerie, s'y étaient transportés de leur côté. + +Une barrière en bois fermait cette tête de pont. On la fait abattre. +Derrière, à quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui +tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on +parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jetés sur les +divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jeté sur le bras +principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines +étendu sur le tablier. Au même instant un sous-officier d'artillerie +autrichien se présente une mèche à la main. Le colonel Dode le saisit, +et l'arrête, au moment où il allait mettre le feu aux artifices +disposés sous les arches. On parvient ainsi jusqu'à l'autre bord; on +s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est +signé ou va l'être, que la paix se négocie, et on demande à parler au +général qui commande les troupes. + +Les Autrichiens surpris hésitent, et conduisent le général Bertrand au +comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers +s'avançait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grâce aux +grands arbres du fleuve, et aux sinuosités de cette route, qui tour à +tour traversait des ponts et des îles boisées. En attendant leur +arrivée on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous +la bouche de leurs canons. Tout à coup la colonne de grenadiers +longtemps cachée apparaît. À cette vue les Autrichiens, commençant à +se croire trompés, se préparent à faire feu. Lannes et Murat, avec les +officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur +parlent, les font hésiter de nouveau, et donnent ainsi à la colonne le +temps d'accourir. Les grenadiers se précipitent enfin sur les canons, +s'en saisissent, et désarment les artilleurs autrichiens. + +Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagné du +général Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en +voyant le pont tombé aux mains des Français, et ceux-ci réunis en +grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques +mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlevé. +Mais on lui répéta tous les récits à l'aide desquels on avait déjà +contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses +soldats se retirer à quelque distance du fleuve. À chaque instant +d'ailleurs de nouvelles troupes françaises arrivaient, et il n'était +plus temps de recourir à la force. M. d'Auersberg s'éloigna donc, +troublé, confondu, paraissant comprendre à peine ce qui venait de se +passer. + +C'est au moyen de cette ruse audacieuse, relevée par le courage inouï +de ceux qui la tentèrent et la firent réussir, que tombèrent en notre +pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces +ponts, le passage du Danube nous coûta des batailles sanglantes, et +qui faillirent être funestes. + +La joie de Napoléon fut extrême en apprenant ce succès. Il ne songea +plus à gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la réserve +de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du maréchal Soult, pour +aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite +du général Kutusof. + +Ces ordres expédiés, il donna tous ses soins à la police de Vienne et +à l'occupation militaire de cette capitale. C'était un beau triomphe +que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique, au +sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait dans +les deux derniers siècles soutenu des guerres considérables, gagné, +perdu de mémorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un +général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands +États. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des +exemples de résultats aussi vastes. + +[En marge: Police établie à Vienne.] + +Napoléon demeura de sa personne au château impérial de Schoenbrunn. Il +confia le commandement de la ville de Vienne au général Clarke, et +laissa le soin d'en faire la police aux milices bourgeoises. Il +ordonna et fit observer la discipline la plus rigoureuse, et ne permit +de toucher qu'aux propriétés publiques, telles que les caisses du +gouvernement et les arsenaux. Le grand arsenal de Vienne contenait des +richesses immenses: cent mille fusils, deux mille pièces de canon, +des munitions de toute espèce. On avait lieu de s'étonner que +l'empereur François ne l'eût pas fait évacuer au moyen du Danube. On +s'empara de tout ce qu'il renfermait pour le compte de l'armée. + +Napoléon distribua ensuite ses forces de manière à bien garder la +capitale, et à observer la route des Alpes par laquelle les archiducs +pouvaient arriver prochainement, celle de Hongrie par laquelle ils +pouvaient arriver plus tard, celle enfin de Moravie sur laquelle les +Russes étaient en force. + +[En marge: Arrivée du général Marmont à Léoben, et combat du maréchal +Davout à Mariazell.] + +On a vu qu'il avait dirigé sur la grande route de Léoben le général +Marmont, pour occuper le passage des Alpes, et sur le chemin de +Saint-Gaming le maréchal Davout, pour tourner la position de +Saint-Polten. M. de Meerfeld, avec le principal détachement +autrichien, avait pris la grande route de Léoben. Se sentant poursuivi +par le général Marmont, il s'était jeté par un col élevé sur le chemin +de Saint-Gaming, que suivait le maréchal Davout. Celui-ci gravissait +péniblement, à travers les neiges et les glaces d'un hiver précoce, +les montagnes les plus escarpées, et grâce au dévouement des soldats, +à l'énergie des officiers, il était parvenu à vaincre tous les +obstacles, lorsque près de Mariazell, sur la grande route de Léoben à +Saint-Polten par Lilienfeld, il rencontra le corps du général +Meerfeld, fuyant le général Marmont. Un combat, du genre de ceux que +Masséna avait autrefois livrés dans les Alpes, s'engagea aussitôt +entre les Français et les Autrichiens. Le maréchal Davout culbuta ces +derniers, leur prit 4 mille hommes, et rejeta le reste en désordre +dans les montagnes. Il descendit ensuite sur Vienne. Le général +Marmont, après avoir atteint Léoben presque sans coup férir, s'y +arrêta, et attendit de nouvelles instructions de la part de +l'Empereur. + +[En marge: Conquête du Tyrol par le maréchal Ney.] + +Les événements n'étaient pas moins favorables dans le Tyrol et +l'Italie. Le maréchal Ney, chargé d'envahir le Tyrol après +l'occupation d'Ulm, avait heureusement choisi le débouché de +Scharnitz, la _porta Claudia_ des anciens, pour y pénétrer. C'était +l'un des accès les plus difficiles de cette contrée, mais il avait +l'avantage de conduire droit sur Inspruck, au milieu des troupes +disséminées des Autrichiens, qui, s'attendant peu à cette attaque, +étaient répandus depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la +Drave. Le maréchal Ney avait à peine 9 ou 10 mille hommes, soldats +intrépides comme leur chef, et avec lesquels on pouvait tout +entreprendre. Il leur fit escalader dans le mois de novembre les cols +les plus élevés des Alpes, malgré les rochers que les habitants +précipitaient sur leurs têtes, car les Tyroliens, fort dévoués à la +maison d'Autriche, ne voulaient pas, ainsi qu'on les en menaçait, +passer sous la domination de la Bavière. Il franchit les +retranchements de Scharnitz, entra dans Inspruck, dispersa devant lui +les Autrichiens surpris, et rejeta les uns sur le Vorarlberg, les +autres sur le Tyrol italien. Le général Jellachich et le prince de +Rohan se trouvèrent refoulés vers le Vorarlberg, et du Vorarlberg vers +le lac de Constance, sur la route même par laquelle arrivait Augereau. +Comme s'il avait été décidé par le destin qu'aucun des débris de +l'armée d'Ulm n'échapperait aux Français, le général Jellachich, +celui qui, lors de la reddition de Memmingen, s'était dérobé à la +poursuite du maréchal Soult, vint donner sur le corps d'Augereau. Ne +voyant aucune chance de se sauver, il mit bas les armes avec un +détachement de 6 mille hommes. Le prince de Rohan, moins avancé vers +le Vorarlberg, eut le temps de rétrograder. Il exécuta une marche +audacieuse à travers les cantonnements de nos troupes, qui, après la +prise d'Inspruck, gardaient négligemment le Brenner, trompa la +surveillance de Loison, l'un des généraux divisionnaires du maréchal +Ney, passa près de Botzen presque sous ses yeux, vint tomber sur +Vérone et Venise, pendant que Masséna suivait en queue l'archiduc +Charles. Masséna avait chargé le général Saint-Cyr, avec les troupes +ramenées de Naples, de bloquer Venise, dans laquelle l'archiduc +Charles avait laissé une forte garnison. Le général Saint-Cyr, étonné +de la présence d'un corps ennemi sur les derrières de Masséna, lorsque +celui-ci était déjà au pied des Alpes Juliennes, accourut en toute +hâte, enveloppa le prince de Rohan, qui fut obligé, comme le général +Jellachich, de mettre bas les armes. Le général Saint-Cyr en cette +occasion prit environ 5 mille hommes. + +[En marge: Les deux archiducs abandonnent le Tyrol et l'Italie pour se +rendre en Hongrie.] + +Pendant ce temps l'archiduc Charles continuait sa laborieuse retraite +le long du Frioul, et au delà des Alpes Juliennes. Son frère, +l'archiduc Jean, passant du Tyrol italien dans la Carinthie, suivait +dans l'intérieur des Alpes une ligne tout à fait parallèle à la +sienne. Les deux archiducs, désespérant avec raison d'arriver en +temps utile sur l'une des positions défensives du Danube, et jugeant +trop téméraire de se jeter dans le flanc de Napoléon, s'étaient +décidés à se réunir à Laybach, l'un par Villach, l'autre par Udine, +pour se diriger ensuite sur la Hongrie. Là ils pouvaient en toute +sûreté se joindre aux Russes, qui occupaient la Moravie, et, leur +jonction opérée avec ces derniers, reprendre l'offensive, si aucune +faute n'avait compromis les armées coalisées, et s'il restait encore +aux deux souverains d'Autriche et de Russie le courage de prolonger +cette lutte. + +Le général Marmont, placé en avant de Léoben, sur les crêtes qui +séparent la vallée du Danube de celle de la Drave, voyait avec dépit +défiler presque sous ses yeux les troupes de l'archiduc Jean, et +brûlait d'impatience de les combattre. Mais un ordre précis enchaînait +son ardeur, et lui enjoignait de se borner à la garde des défilés des +Alpes. + +Masséna, après avoir poursuivi l'archiduc Charles jusqu'aux Alpes +Juliennes, s'était arrêté à leur pied, et n'avait pas cru devoir +s'engager en Hongrie à la suite des archiducs. Il donnait la main au +général Marmont, et attendait les ordres de l'Empereur. + +[En marge: Caractère des opérations que venait d'exécuter Napoléon en +deux mois.] + +Tous ces mouvements s'étaient achevés vers le milieu de novembre, à +peu près en même temps que la grande armée exécutait sa marche sur +Vienne. Certes, on aurait imaginé un plan dans le calme du cabinet, +avec les facilités qui abondent en traçant des projets sur la carte, +qu'on n'aurait pas plus aisément disposé toutes choses. En six +semaines, cette armée, passant le Rhin et le Danube, s'interposant +entre les Autrichiens postés en Souabe, et les Russes arrivant sur +l'Inn, avait enveloppé les uns, refoulé les autres vers le bas Danube, +surpris le Tyrol par un détachement, puis occupé Vienne, et débordé la +position des archiducs en Italie, ce qui avait réduit ces derniers à +chercher un refuge en Hongrie! L'histoire n'offre nulle part un tel +spectacle: en vingt jours de l'Océan sur le Rhin, en quarante du Rhin +à Vienne! Et, tandis que la dissémination des forces si dangereuse à +la guerre, n'amène le plus souvent que des revers, on avait vu ici des +corps détachés au loin, qui, sans courir de danger, avaient atteint +leur but, parce qu'au centre une masse puissante, frappant à propos +des coups décisifs sur les principaux rassemblements de l'ennemi, +avait imprimé une impulsion à laquelle tout cédait, et n'avait plus +laissé sur ses derrières ou sur ses ailes que des conséquences faciles +à recueillir: en sorte que cette dispersion apparente n'était en +réalité qu'une habile distribution d'accessoires à côté de l'action +principale, ordonnée avec une merveilleuse justesse! Mais, après avoir +admiré cet art profond, incomparable, qui étonne par sa simplicité +même, il faut admirer aussi dans cette manière d'opérer, une autre +condition, sans laquelle toute combinaison, même la plus habile, peut +devenir un péril, c'est une vigueur telle chez les soldats et les +lieutenants, que, lorsqu'ils étaient surpris par un accident imprévu, +ils savaient par leur énergie, comme les soldats du général Dupont à +Haslach, du maréchal Mortier à Dirnstein, du maréchal Ney à Elchingen, +donner à la pensée suprême qui les dirigeait le temps de venir à leur +secours, et de réparer les erreurs inévitables dans les opérations +même les mieux conduites. Répétons ce que nous avons dit plus haut, +c'est qu'il faut un grand capitaine à de vaillants soldats, et de +vaillants soldats aussi à un grand capitaine. La gloire leur doit être +commune, aussi bien que le mérite des grandes choses qu'ils +accomplissent. + +Napoléon à Vienne ne voulait pas s'y repaître de la vaine gloire +d'occuper la capitale de l'empire germanique. Il voulait terminer la +guerre. On pourra lui reprocher dans sa carrière d'avoir abusé de la +fortune, on ne lui reprochera jamais, comme à Annibal, de n'avoir pas +su en profiter et de s'être endormi dans les délices de Capoue. Il se +prépara donc à courir sur les Russes, afin de les battre en Moravie, +avant qu'ils eussent le temps d'opérer leur jonction avec les +archiducs. Ceux-ci, d'ailleurs, n'étaient le 15 novembre qu'à Laybach. +Il leur fallait faire un bien grand circuit pour atteindre la Hongrie, +la traverser ensuite, et gagner la Moravie vers Olmütz. C'était un +trajet de plus de 150 lieues à exécuter. Vingt jours n'y auraient pas +suffi. Napoléon à cette époque se trouvait à Vienne, et n'avait que +quarante lieues à parcourir pour être à Brünn, capitale de la Moravie. + +[En marge: Distribution des divers corps de l'armée française autour +de Vienne et sur la route de Moravie.] + +Il rapprocha le général Marmont qui était trop éloigné à Léoben, et +lui assigna une position un peu en arrière, sur le faîte même des +Alpes de Styrie, pour garder la grande route d'Italie à Vienne. Il lui +enjoignit, au cas où les archiducs voudraient reprendre cette voie, de +rompre les ponts et les routes, ce qui dans les montagnes permet, +avec un corps peu nombreux, d'arrêter quelque temps un ennemi +supérieur. Il lui défendit de se laisser aller au désir de combattre, +à moins d'y être contraint. Il rapprocha Masséna du général Marmont, +et les mit l'un et l'autre en communication immédiate. Les troupes +conduites par Masséna prirent dès lors le titre de huitième corps de +la grande armée. Napoléon disposa le corps du maréchal Davout tout +autour de Vienne, une division, celle du général Gudin, en arrière de +Vienne vers Neustadt (voir la carte nº 32), pouvant en peu de temps +donner la main à Marmont, une autre, celle du général Friant, dans la +direction de Presbourg, observant les débouchés de la Hongrie; la +troisième, celle du général Bisson (devenue division Caffarelli), en +avant de Vienne, sur la route de la Moravie. Les divisions Dupont et +Gazan furent établies dans Vienne même, pour s'y refaire de leurs +fatigues et de leurs blessures. Enfin les maréchaux Soult, Lannes, +Murat, marchèrent vers la Moravie, tandis que le maréchal Bernadotte, +ayant passé le Danube à Krems, suivait les pas du général Kutusof, et +s'apprêtait à rejoindre, par la route même qu'avait prise ce général, +les trois corps français qui allaient se battre avec les Russes. + +Ainsi Napoléon à Vienne, placé au milieu d'un tissu habilement tendu +autour de lui, pouvait accourir partout où la moindre agitation +signalerait la présence de l'ennemi. Si les archiducs tentaient +quelque chose vers l'Italie, Masséna et Marmont, liés l'un à l'autre, +s'adossaient aux Alpes de Styrie (voir la carte nº 32), et Napoléon, +portant le corps de Davout vers Neustadt, était en force pour les +soutenir. Si les archiducs se montraient par Presbourg et la Hongrie, +Napoléon pouvait y porter le corps de Davout tout entier, un peu après +Marmont, qui, à Neustadt, n'en était pas loin, et au besoin accourir +lui-même avec le gros de l'armée. Enfin, s'il fallait faire tête aux +Russes en Moravie, il pouvait, en trois jours, réunir aux corps de +Soult, de Lannes, de Murat, qui s'y trouvaient déjà, celui de Davout, +facile à retirer de Vienne, celui de Bernadotte, tout aussi facile à +ramener de la Bohême. Il était donc en mesure partout, et remplissait +au plus haut degré les conditions de cet art de la guerre, qu'un jour +s'entretenant avec ses lieutenants, il définissait en ces termes: +l'ART DE SE DIVISER POUR VIVRE, ET DE SE CONCENTRER POUR COMBATTRE. On +n'a jamais mieux défini ni mieux pratiqué les préceptes de cet art +redoutable, qui détruit ou fonde les empires. + +[En marge: Faux armistice d'Hollabrunn.] + +[En marge: Murat trompé par ce faux armistice, comme le comte +d'Auersberg au pont de Vienne.] + +Napoléon s'était hâté de profiter de la conquête des ponts de Vienne +pour porter au delà du Danube les maréchaux Soult, Lannes et Murat, +dans l'espérance de couper la retraite au général Kutusof, et +d'arriver avant lui à Hollabrunn, où ce général, qui avait passé le +Danube à Krems, devait rejoindre la route de Moravie. Le général +Kutusof prenait sa direction vers la Moravie et non vers la Bohême, +parce que c'était sur Olmütz, frontière de la Moravie et de la +Gallicie, que la seconde armée russe avait elle-même tourné ses pas. +Tandis qu'il s'avançait sur Hollabrunn, ayant le prince Bagration en +tête, il fut tout à coup surpris et consterné en apprenant la présence +des Français sur la grande route qu'il voulait suivre, et en acquérant +ainsi la certitude d'être coupé. Il tendit alors à Murat le piége que +Murat avait tendu aux Autrichiens pour leur enlever les ponts du +Danube. Il avait auprès de lui le général Wintzingerode, le même qui +avait négocié toutes les conditions du plan de campagne. Il le dépêcha +auprès de Murat pour débiter à celui-ci les inventions au moyen +desquelles on avait trompé le comte d'Auersberg, et qui consistaient à +dire qu'il y avait à Schoenbrunn des négociateurs prêts à signer la +paix. En conséquence, il lui fit proposer un armistice, dont la +condition principale serait de s'arrêter les uns et les autres sur le +terrain qu'on occupait, de manière que rien ne fût changé par la +suspension des opérations. On devait, si elles étaient reprises, +s'avertir six heures à l'avance. Murat, adroitement flatté par M. de +Wintzingerode, sensible d'ailleurs à l'honneur d'être le premier +intermédiaire de la paix, accepta l'armistice, sauf l'approbation de +l'Empereur. Il faut ajouter, pour être juste, qu'une considération, +qui n'était pas sans valeur, contribua beaucoup à l'engager dans cette +fausse démarche. Le corps du maréchal Soult n'était pas encore sur le +terrain, et il craignait, avec sa cavalerie et les grenadiers +d'Oudinot, de n'avoir pas assez de forces pour barrer le chemin aux +Russes. Il envoya donc un aide de camp au quartier général avec le +projet d'armistice. + +Le lendemain on se visita. Le prince Bagration vint voir Murat, +montra beaucoup d'empressement et de curiosité pour les généraux +français, et surtout pour l'illustre maréchal Lannes. Celui-ci, +très-simple en ses allures, sans avoir pour cela moins de courtoisie +militaire, dit au prince Bagration que s'il avait été seul, ils +seraient actuellement occupés à se battre, au lieu de l'être à +échanger des compliments. Dans le moment, en effet, l'armée russe, se +couvrant de l'arrière-garde de Bagration, qui affectait de demeurer +immobile, marchait rapidement derrière ce rideau, et regagnait la +route de Moravie. Ainsi Murat, devenu dupe à son tour, laissait +prendre à l'ennemi la revanche du pont de Vienne. + +[En marge: Combat d'Hollabrunn.] + +Bientôt arriva un aide de camp de l'Empereur, le général Lemarrois, +qui apporta une sévère réprimande à Murat, pour la faute qu'il avait +commise[5], et qui lui donna, tant à lui qu'au maréchal Lannes, +l'ordre d'attaquer immédiatement, quelle que fût l'heure à laquelle +leur parviendrait cette communication. Lannes, toutefois, eut soin +d'envoyer un officier au prince Bagration pour le prévenir des ordres +qu'il venait de recevoir. On fit sur-le-champ les dispositions +d'attaque. Le prince Bagration avait 7 à 8 mille hommes. Voulant +achever de couvrir le mouvement de Kutusof, il prit la noble +résolution de se faire écraser plutôt que de céder le terrain. Lannes +poussa sur lui ses grenadiers. La seule disposition qui fût possible +était celle de deux lignes d'infanterie, déployées en face l'une de +l'autre, et s'attaquant sur un terrain peu accidenté. On échangea +pendant quelque temps un feu de mousqueterie fort vif et fort +meurtrier, puis on se chargea à la baïonnette, et, ce qui est rare à +la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent résolument l'une +contre l'autre, sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée. On +se joignit, puis après un combat corps à corps, les grenadiers +d'Oudinot enfoncèrent les fantassins de Bagration, et les taillèrent +en pièces. On se disputa ensuite, au milieu de la nuit, à la lueur des +flammes, le village incendié de Schoengraben, qui finit par rester aux +mains des Français. Les Russes se conduisirent vaillamment. Ils +perdirent en cette occasion près de la moitié de leur arrière-garde, 3 +mille hommes environ, dont plus de 15 cents restèrent étendus sur le +champ de bataille. Le prince Bagration s'était montré par sa +résolution le digne émule du maréchal Mortier à Dirnstein. Ce sanglant +combat fut livré le 16 novembre. + +[Note 5: + + _Au prince Murat._ + + «Schoenbrunn, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805), + à huit heures du matin. + + «Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon + mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous + n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me + faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice + sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que + le général qui a signé cette capitulation n'avait point le droit + de le faire; qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce + droit. + + «Toutes les fois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait + ladite convention, je la ratifierais; mais ce n'est qu'une ruse; + marchez, détruisez l'armée russe; vous êtes en position de + prendre ses bagages et son artillerie. L'aide de camp de + l'empereur de Russie est un... Les officiers ne sont rien quand + ils n'ont pas de pouvoirs: celui-ci n'en avait point. Les + Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage du pont de + Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de + l'empereur...»] + +[En marge: Entrée de l'armée à Brünn.] + +On s'avança les jours suivants en faisant des prisonniers à chaque +pas, et le 19 on entra enfin dans la ville de Brünn, capitale de la +Moravie. On trouva la place armée et pourvue d'abondantes ressources. +Les ennemis n'avaient pas même songé à la défendre. Ils laissaient +ainsi à Napoléon une position importante, d'où il commandait la +Moravie, et pouvait à son aise observer et attendre les mouvements des +Russes. + +Napoléon, en apprenant le dernier combat, voulut se rendre à Brünn, +car les nouvelles d'Italie lui annonçant la retraite allongée +qu'exécutaient les archiducs en Hongrie, il devinait bien que c'était +aux Russes qu'il aurait principalement affaire. Il apporta quelques +légers changements dans la distribution du corps du maréchal Davout +autour de Vienne. Il dirigea sur Presbourg la division Gudin, qui ne +semblait plus nécessaire sur la route de Styrie, depuis la retraite +des archiducs. Il établit la division Friant, du même corps, en avant +de Vienne, sur la route de Moravie. La division Bisson (devenue un +moment division Caffarelli) fut détachée du corps de Davout, et portée +sur Brünn, pour remplacer dans le corps de Lannes la division Gazan, +restée à Vienne. + +[En marge: Napoléon porte son quartier général à Brünn, capitale de la +Moravie.] + +[En marge: Nouvelle mission de M. de Giulay au quartier général pour y +parler de paix. Il est accompagné de M. de Stadion.] + +[En marge: Napoléon renvoie M. de Giulay et M. de Stadion à Vienne, +auprès de M. de Talleyrand.] + +Napoléon, arrivé à Brünn, y fixa son quartier général le 20 novembre. +Le générale Giulay, accompagné cette fois de M. de Stadion, vint le +visiter de nouveau, et parler de paix plus sérieusement que dans ses +missions précédentes. Napoléon leur exprima à l'un et à l'autre le +désir de poser les armes et de rentrer en France, mais ne leur laissa +point ignorer à quelles conditions il y consentirait. Il n'admettrait +plus, disait-il, que l'Italie, partagée entre la France et l'Autriche, +continuât d'être entre elles un sujet de défiance et de guerre. Il la +voulait tout entière jusqu'à l'Isonzo, c'est-à-dire qu'il exigeait les +États vénitiens, seule partie de l'Italie qui lui restât à conquérir. +Il ne s'expliqua pas sur ce qu'il aurait à demander pour ses alliés, +les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Baden; mais il déclara +en termes généraux qu'il fallait assurer leur situation en Allemagne, +et mettre fin à toutes les questions demeurées pendantes entre eux et +l'empereur, depuis la nouvelle constitution germanique de 1803. MM. de +Stadion et de Giulay se récrièrent fort contre la dureté de ces +conditions. Mais Napoléon ne montra aucune disposition à s'en +départir, et il leur donna à entendre que, livré sans partage aux +soins de la guerre, il ne désirait pas garder auprès de lui des +négociateurs, qui n'étaient au fond que des espions militaires, +chargés de surveiller ses mouvements. Il les invita donc à se rendre à +Vienne, auprès de M. de Talleyrand, qui venait d'y arriver. Napoléon, +tenant peu de compte des goûts de son ministre, qui n'aimait ni le +travail, ni les fatigues des quartiers généraux, l'avait appelé +d'abord à Strasbourg, puis à Munich, et maintenant à Vienne. Il le +chargeait de ces interminables pourparlers, qui, dans les +négociations, précèdent toujours les résultats sérieux. + +Durant les conférences que Napoléon avait eues avec les deux +négociateurs autrichiens, l'un d'eux, se contenant mal, avait laissé +échapper une parole imprudente, de laquelle il résultait évidemment +que la Prusse était liée par un traité avec la Russie et l'Autriche. +On lui avait bien mandé quelque chose de pareil de Berlin, mais rien +d'aussi précis que ce qu'il venait d'apprendre. Cette découverte lui +inspira de nouvelles réflexions, et le disposa davantage à la paix, +sans le porter toutefois à se désister de ses prétentions +essentielles. Suivre les Russes au delà de la Moravie, c'est-à-dire en +Pologne, ne pouvait lui convenir, car c'était s'exposer à voir les +archiducs couper ses communications avec Vienne. En conséquence il +résolut d'attendre l'arrivée de M. d'Haugwitz, et le développement +ultérieur des projets militaires des Russes. Il était également prêt +ou à traiter, si les conditions proposées lui semblaient acceptables, +ou à trancher dans une grande bataille le noeud gordien de la +coalition, si ses ennemis lui en offraient une occasion favorable. Il +laissa donc passer quelques jours, employant son temps à étudier avec +un soin extrême, et à faire étudier par ses généraux le terrain sur +lequel il se trouvait, et sur lequel un secret pressentiment lui +disait qu'il serait peut-être appelé à livrer une bataille décisive. +En même temps il laissait reposer ses troupes, accablées de fatigue, +souffrant du froid, quelquefois de la faim, et ayant parcouru, en +trois mois, près de cinq cents lieues. Aussi les rangs de ses soldats +étaient-ils fort éclaircis, bien qu'on vît parmi eux moins de +traînards qu'à la suite d'aucune armée. Un cinquième à peu près +manquait à l'effectif, depuis l'entrée en campagne. Tous les +militaires reconnaîtront que c'était bien peu après de telles +fatigues. Du reste, dès qu'on s'arrêtait quelque part, les rangs se +complétaient bientôt, grâce au zèle que les hommes restés en arrière +montraient pour rejoindre leurs corps. + +[En marge: Réunion à Olmütz des empereurs d'Allemagne et de Russie.] + +De leur côté les deux empereurs de Russie et d'Allemagne, réunis à +Olmütz, employaient leur temps à délibérer sur la conduite qu'ils +devaient tenir. Le général Kutusof, après une retraite dans laquelle +il n'avait essuyé que des défaites d'arrière-garde, ne ramenait +cependant que 30 et quelques mille hommes, déjà habitués à combattre, +mais épuisés de fatigue. Il en avait donc perdu 12 ou 15 mille, en +morts, blessés, prisonniers ou écloppés. Alexandre, avec le corps de +Buxhoewden et la garde impériale russe, en conduisait 40 mille, ce qui +faisait environ 75 mille Russes. Quinze mille Autrichiens, formés des +débris des corps de Kienmayer et de Meerfeld, et d'une belle division +de cavalerie, complétaient l'armée austro-russe sous Olmütz, et la +portaient à une force totale de 90 mille hommes[6]. + +[Note 6: Les Russes l'ont portée à beaucoup moins le lendemain de leur +défaite, Napoléon à beaucoup plus dans ses bulletins. Après la +confrontation d'un grand nombre de témoignages et d'états +authentiques, nous croyons présenter ici l'assertion la plus exacte.] + +[En marge: Force de l'armée austro-russe réunie à Olmütz.] + +C'est le cas de remarquer combien étaient exagérées alors les +prétentions de la Russie en Europe, en les comparant à l'état réel de +ses forces. Elle voulait tenir la balance entre les puissances, et +voici ce qu'elle présentait de soldats sur les champs de bataille où +se décidaient les destinées du monde. Elle avait acheminé 45 à 50 +mille hommes sous Kutusof; elle en amenait 40 mille sous Buxhoewden et +le grand-duc Constantin, 10 mille sous le général Essen. Si on élève à +15 mille ceux qui agissaient dans le Nord de concert avec les Suédois +et les Anglais, à 10 mille ceux qui se préparaient à agir vers Naples, +on aura un chiffre total de 125 mille hommes, figurant en réalité dans +cette guerre, et 100 mille tout au plus, si on en croyait les récits +des Russes après leur défaite. L'Autriche en avait réuni plus de 200 +mille, la Prusse en pouvait présenter 150 mille en ligne, la France +300 mille à elle seule. Nous parlons non pas de soldats portés sur les +effectifs (ce qui fait une différence de près de moitié), mais de +soldats présents au feu le jour des batailles. Bien que les Russes +fussent des fantassins solides, ce n'est cependant pas avec cent mille +hommes, braves et ignorants, qu'on devait alors prétendre à dominer +l'Europe. + +[En marge: Disette des provinces orientales de l'Autriche, et +privations de l'armée austro-russe à Olmütz.] + +Les Russes, toujours fort méprisants pour leurs alliés les +Autrichiens, qu'ils accusaient d'être de lâches soldats, de malhabiles +officiers, continuaient à exercer sur le pays d'horribles ravages. La +disette affligeait les provinces orientales de la monarchie +autrichienne. On manquait du nécessaire à Olmütz, et les Russes se +procuraient des vivres, non pas avec l'adresse du soldat français, +maraudeur intelligent, rarement cruel, mais avec la brutalité d'une +horde sauvage. Ils étendaient leurs pillages à plusieurs lieues à la +ronde, et dévastaient complétement la contrée qu'ils occupaient. La +discipline, ordinairement si dure chez eux, s'en ressentait +visiblement, et ils se montraient peu satisfaits de leur empereur. + +[En marge: L'empereur Alexandre tombe sous de nouvelles influences.] + +[En marge: Le prince Czartoryski conseille en vain à l'empereur +Alexandre de ne pas se montrer à l'armée.] + +On n'était donc pas, dans le camp austro-russe, convenablement disposé +pour prendre de sages déterminations. La légèreté de la jeunesse +s'ajoutait au sentiment d'un grand malaise pour pousser à agir, +n'importe de quelle manière, à changer de place, ne fût-ce que pour en +changer. Nous avons dit que l'empereur Alexandre commençait à tomber +sous des influences nouvelles. Il n'était pas content de la direction +imprimée à ses affaires, car cette guerre malgré les flatteries dont +une coterie l'avait entouré à Berlin, ne semblait pas tourner à bien, +et, suivant l'usage des princes, il rejetait volontiers sur ses +ministres les résultats d'une politique qu'il avait voulue, mais qu'il +ne savait pas soutenir avec la persévérance qui pouvait seule en +corriger le vice. Ce qui s'était passé à Berlin l'avait confirmé +davantage encore dans ses dispositions. Il aurait commis bien d'autres +fautes, disait-il, s'il avait écouté ses amis. En persistant à +violenter la Prusse, il l'aurait jetée dans les bras de Napoléon, +tandis qu'il venait au contraire par son habileté personnelle d'amener +cette cour à prendre des engagements qui étaient l'équivalent d'une +déclaration de guerre à la France. Aussi le jeune empereur ne +voulait-il plus écouter de conseils, car il se croyait plus habile que +tous ses conseillers. Le prince Adam Czartoryski, honnête, grave, +passionné sous des dehors froids, devenu, comme on l'a vu, le censeur +incommode des faiblesses et de la mobilité de son maître, soutenait +une opinion qui devait le lui aliéner complétement. Selon ce ministre, +l'empereur n'avait que faire à l'armée. Ce n'était pas là sa place. Il +n'avait jamais servi, il ne pouvait pas savoir commander. Sa présence +au quartier général, au milieu d'un entourage de jeunes gens légers, +ignorants, présomptueux, annulerait l'autorité des généraux, et en +même temps leur responsabilité. Dans une guerre qu'ils faisaient tous +avec une certaine appréhension, ils ne demandaient pas mieux que de +n'avoir pas d'avis, de ne rien prendre sur eux, et de laisser +commander une jeunesse étourdie, pour n'être pas responsables des +défaites auxquelles ils s'attendaient. Il n'y aurait plus ainsi que le +pire des commandements à l'armée, celui d'une cour. Cette guerre au +surplus serait féconde en batailles perdues. Pour la soutenir il +fallait la constance, et la constance dépendait de la grandeur des +moyens qu'on saurait préparer. Il fallait donc laisser les généraux +remplir le rôle qui leur appartenait à la tête des troupes, et aller +soi-même remplir le sien au centre du gouvernement, en soutenant +l'esprit public, en administrant avec énergie et application, de +manière à fournir aux armées les ressources nécessaires pour prolonger +la lutte, seul moyen, sinon de vaincre, au moins de balancer la +fortune. + +On ne pouvait exprimer un sentiment ni plus sensé, ni plus désagréable +à l'empereur Alexandre. Il avait essayé de jouer un rôle politique en +Europe, et n'y avait pas encore réussi à son gré. Il se voyait +entraîné dans une lutte qui l'aurait rempli d'effroi, si +l'éloignement de son empire ne l'avait rassuré. Il avait besoin de +s'étourdir par le tumulte des camps; il avait besoin, pour faire taire +les murmures de sa raison, de s'entendre appeler à Berlin, à Dresde, à +Weimar, à Vienne, le sauveur des rois. Ce monarque se demandait +d'ailleurs s'il ne pourrait pas à son tour briller sur les champs de +bataille; si, avec son esprit, il n'y serait pas mieux inspiré que ces +vieux généraux, dont une jeunesse imprudente l'encourageait trop à +dédaigner l'expérience; s'il ne pourrait pas enfin avoir sa part de +cette gloire des armes, si chère aux princes, et alors exclusivement +décernée par la fortune à un seul homme et à une seule nation. + +[En marge: Le prince Dolgorouki cherche à persuader à Alexandre qu'il +doit se mettre à la tête de l'armée.] + +Il était confirmé dans ces idées par la coterie militaire qui +l'entourait déjà, et à la tête de laquelle se trouvait le prince +Dolgorouki. Celle-ci, pour mieux s'emparer de l'empereur, voulait +l'entraîner à l'armée. Elle cherchait à lui persuader qu'il avait les +qualités du commandement, et qu'il n'avait qu'à se montrer pour +changer le destin de la guerre; que sa présence doublerait la valeur +des soldats en les remplissant d'enthousiasme; que ses généraux +étaient des routiniers, sans caractère; que Napoléon avait triomphé de +leur timidité, de leur savoir usé, mais qu'il ne triompherait pas si +aisément d'une jeune noblesse, intelligente et dévouée, conduite par +un empereur adoré. Ces guerriers, si nouveaux dans le métier des +armes, osaient soutenir qu'à Dirnstein, qu'à Hollabrunn, on avait +vaincu les Français, que les Autrichiens étaient des lâches, qu'il n'y +avait de braves que les Russes, et que si Alexandre venait les animer +de sa présence, on arrêterait la prospérité arrogante et peu méritée +de Napoléon. + +[En marge: Faiblesse de Kutusof qui n'a pas la force de combattre les +mauvais conseils qu'on donne à Alexandre.] + +Le rusé Kutusof se hasardait timidement à dire qu'il n'en était pas +tout à fait ainsi; mais, trop servile pour soutenir courageusement son +avis, il se gardait de contrarier les nouveaux possesseurs de la +faveur impériale, et avait la bassesse de laisser insulter sa vieille +expérience. L'intrépide Bagration, le vicieux, mais brave +Miloradovitch, le sage Doctoroff, étaient des officiers dont l'avis +méritait quelque attention. Aucun de ces hommes n'était compté. Un +Allemand, conseiller de l'archiduc Jean à Hohenlinden, le général +Weirother, avait seul une véritable autorité sur la jeunesse militaire +qui entourait Alexandre. + +[En marge: Influence du chef d'état-major Weirother.] + +Dans le dernier siècle, depuis que Frédéric, à la bataille de Leuthen, +avait battu l'armée autrichienne, en l'abordant par l'une de ses +ailes, on avait inventé la théorie de l'ordre oblique, à laquelle +Frédéric n'avait jamais pensé, et on avait attribué à cette théorie +tous les succès de ce grand homme. Depuis que le général Bonaparte +s'était montré si supérieur dans les hautes combinaisons de la guerre, +depuis qu'on l'avait vu tant de fois surprendre, envelopper les +généraux qui lui étaient opposés, d'autres commentateurs faisaient +consister tout l'art de la guerre dans une certaine manoeuvre, et ils +ne parlaient plus que de tourner l'ennemi. Ils avaient inventé, à les +en croire, une science nouvelle, et pour cette science un mot nouveau +alors, celui de _stratégie_; et ils couraient l'offrir aux princes +qui voulaient se laisser diriger par eux. L'Allemand Weirother avait +persuadé aux amis d'Alexandre qu'il avait un plan des plus beaux, des +plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande +manoeuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des +Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu, +et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie. + +L'esprit impressionnable d'Alexandre était tout à ces idées, tout à +l'influence des Dolgorouki, et ne se montrait guère enclin à écouter +le prince Czartoryski, lorsque ce dernier lui conseillait de retourner +à Saint-Pétersbourg, pour aller gouverner, au lieu de venir livrer des +batailles en Moravie. + +[En marge: Situation de l'empereur d'Allemagne au camp d'Olmütz.] + +Au milieu de cette agitation d'esprit de la jeune cour de Russie, on +ne s'occupait guère de l'empereur d'Allemagne. On ne semblait faire +cas ni de son armée, ni de sa personne. Son armée, disait-on, avait +compromis à Ulm le sort de cette guerre. Quant à lui, on venait à son +secours, il devait s'estimer heureux d'être secouru, et ne se mêler de +rien. Il ne se mêlait pas en effet de beaucoup de choses, et ne +faisait aucun effort pour résister à ce torrent de présomption. Il +s'attendait à de nouvelles batailles perdues, ne comptait que sur le +temps, s'il comptait alors sur quelque chose, et appréciait, sans le +dire, ce que valait le fol orgueil de ses alliés. Ce prince, simple et +de peu d'apparence, avait les deux grandes qualités de son +gouvernement, la finesse et la constance. + +[En marge: Opinions diverses sur la convenance de livrer bataille.] + +On devine de quelle manière devait être traitée, parmi tant d'esprits +vains, la grave question qu'il s'agissait de résoudre, celle de savoir +s'il fallait ou ne fallait pas livrer bataille à Napoléon. Ces +tableaux immortels que nous a légués l'antiquité, et qui nous +représentent la jeune aristocratie romaine violentant par sa folle +présomption la sagesse de Pompée, et l'obligeant à livrer la bataille +de Pharsale, ces tableaux n'ont rien de plus grand, de plus +instructif, que ce qui se passait à Olmütz, en 1805, autour de +l'empereur Alexandre. Tout le monde avait un avis sur la question de +la bataille à chercher ou à éviter, tout le monde l'exprimait. La +coterie dont les Dolgorouki étaient les chefs n'hésitait pas. Ne pas +livrer bataille, à l'entendre, était une lâcheté et une faute insigne. +D'abord on ne pouvait plus vivre à Olmütz; l'armée y expirait de +misère, elle se démoralisait. En restant à Olmütz, on abandonnait à +Napoléon, outre l'honneur des armes, les trois quarts de la monarchie +autrichienne, et toutes les ressources dont elle abondait. En +avançant, au contraire, on allait recouvrer d'un seul coup les moyens +de vivre, la confiance, et l'ascendant toujours si puissant de +l'offensive. Et puis, ne voyait-on pas que le moment de changer de +rôle était venu; que Napoléon, ordinairement si prompt, si pressant, +quand il poursuivait ses ennemis, s'était arrêté tout à coup, qu'il +hésitait, qu'il était intimidé, car fixé à Brünn, il n'osait pas venir +à Olmütz, à la rencontre de l'armée russe? C'est qu'il pensait à +Dirnstein, à Hollabrunn; c'est que son armée était comme lui ébranlée. +On savait, à n'en pas douter, qu'elle était abîmée de fatigue, +réduite de moitié, en proie au mécontentement, livrée au murmure! + +[En marge: Objections de quelques hommes sages contre l'idée de livrer +bataille.] + +C'étaient là les propos que cette jeunesse débitait avec une +incroyable assurance. Quelques hommes sages, le prince Czartoryski +notamment, tout aussi jeune, mais beaucoup plus réfléchi que les +Dolgorouki, leur opposaient un petit nombre de raisons simples, qui +auraient dû être décisives sur des esprits que le plus étrange +aveuglement n'aurait pas complétement égarés. En ne tenant aucun +compte, disaient-ils, de ces soldats, qui après tout étaient restés +maîtres du terrain à Dirnstein comme à Hollabrunn, devant lesquels on +avait toujours reculé depuis Munich jusqu'à Olmütz, en ne tenant aucun +compte de ce général vainqueur de tous les généraux de l'Europe, le +plus expérimenté du moins de tous les capitaines vivants, s'il n'était +le plus grand, car il avait commandé en cent batailles, et ses +adversaires actuels n'avaient jamais commandé dans une seule, en ne +tenant compte ni de ces soldats ni de ce général, il y avait pour ne +pas se hâter deux raisons péremptoires. La première, et la plus +frappante, c'est qu'en attendant quelques jours encore, le mois +stipulé avec la Prusse serait écoulé, et qu'elle serait obligée de se +déclarer. Qui sait, en effet, si, en perdant une grande bataille +auparavant, on ne lui fournirait pas l'occasion de se délier? En +laissant, au contraire, expirer le délai d'un mois, 150 mille +Prussiens entreraient en Bohême, Napoléon serait obligé de +rétrograder, sans qu'on eût à courir avec lui la chance d'une +bataille. La seconde raison pour différer, c'est qu'en donnant un peu +de temps aux archiducs, ils arriveraient avec quatre-vingt mille +Autrichiens de la Hongrie, et on pourrait alors se battre contre +Napoléon, dans la proportion de deux, peut-être de trois contre un. Il +était difficile sans doute de vivre à Olmütz; mais, s'il était vrai +qu'on ne pût pas y passer encore quelques jours, il n'y avait qu'à se +rendre en Hongrie, à la rencontre des archiducs. On trouverait là du +pain, et quatre-vingt mille hommes de renfort. En ajoutant ainsi aux +distances que Napoléon avait à parcourir, on lui opposerait le plus +redoutable de tous les obstacles. On avait la preuve de cette vérité +dans son immobilité même, depuis qu'il occupait Brünn. S'il n'avançait +pas, ce n'était pas qu'il eût peur. Des militaires sans expérience +pouvaient seuls prétendre qu'un tel homme avait peur. S'il n'avançait +pas, c'est qu'il trouvait la distance déjà bien grande. Il était, +effectivement, à 40 lieues au delà, non pas de sa capitale, mais de +celle qu'il avait conquise, et en s'éloignant il la sentait frémir +sous sa main. + +[En marge: On se décide à combattre, et on quitte Olmütz pour marcher +sur Brünn.] + +Que répondre à de telles raisons? Assurément rien. Mais sur les +esprits prévenus la qualité des raisons n'est d'aucun effet. +L'évidence les irrite au lieu de les persuader. On décida donc autour +d'Alexandre qu'il fallait livrer bataille. L'empereur François s'y +prêta pour sa part. Il avait tout à gagner à ce que la question se +décidât promptement, car son pays souffrait horriblement de la guerre, +et il n'était pas fâché de voir les Russes s'essayer contre les +Français, et se faire juger à leur tour. On prit le parti de quitter +la position d'Olmütz, qui était fort bonne, sur laquelle on aurait pu +facilement repousser une armée assaillante, quelque supérieure qu'elle +fût en nombre, pour venir attaquer Napoléon dans la position de Brünn, +qu'il étudiait avec soin depuis plusieurs jours. + +[En marge: Surprise d'un détachement français à Wischau.] + +[En marge: Ce léger avantage achève de troubler les jeunes têtes qui +entourent Alexandre.] + +On marcha sur cinq colonnes, par la route d'Olmütz à Brünn, pour se +rapprocher de l'armée française. Arrivé à Wischau, le 18 novembre, à +une journée de Brünn, on surprit une avant-garde de cavalerie et un +faible détachement d'infanterie, placés dans ce bourg par le maréchal +Soult. On employa trois mille chevaux à les envelopper, et puis, avec +un bataillon d'infanterie, on pénétra dans Wischau même. On y ramassa +une centaine de prisonniers français. L'aide de camp Dolgorouki eut la +plus grande part à cet exploit. On y avait fait assister l'empereur +Alexandre, auquel on persuada que cette escarmouche était la guerre, +et que sa présence avait doublé la valeur de ses soldats. Ce léger +avantage acheva de bouleverser les jeunes têtes de l'état-major russe, +et la résolution de combattre devint dès lors irrévocable. De +nouvelles observations du prince Czartoryski furent fort mal reçues. +Le général Kutusof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer, +ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des +résolutions qu'il désapprouvait. Il fut donc convenu qu'on attaquerait +Napoléon dans sa position de Brünn, en suivant le plan que tracerait +le général Weirother. On fit une marche de plus, et on vint s'établir +en avant du château d'Austerlitz. + +[En marge: Napoléon pénètre les vues de l'état-major russe, et devine +le projet qu'on a de lui livrer bataille.] + +[En marge: Napoléon, avant de commettre le sort de la guerre à une +bataille décisive, envoie le général Savary auprès de l'empereur +Alexandre.] + +Napoléon, qui avait pour deviner les projets de l'ennemi une rare +sagacité, vit bien que les coalisés cherchaient une rencontre décisive +avec lui, et il en fut fort satisfait. Il était préoccupé cependant +des projets de la Prusse, que des nouvelles récentes de Berlin lui +présentaient comme définitivement hostiles, et des mouvements de +l'armée prussienne qui s'avançait vers la Bohême. Il n'avait pas de +temps à perdre, il lui fallait ou une bataille foudroyante, ou la +paix. Il doutait peu du résultat de la bataille, toutefois la paix +offrait plus de sûreté. Les Autrichiens la proposaient avec une +certaine apparence de sincérité, mais en se référant toujours, quant +aux conditions, à ce que voudrait la Russie. Napoléon désira savoir ce +qui se passait dans la tête d'Alexandre, et envoya au quartier général +russe son aide de camp le général Savary, pour complimenter ce prince, +lier conversation avec lui, et connaître au juste ce qu'il voulait. + +[Date: Déc. 1805.] + +[En marge: Mission du jeune Dolgorouki auprès de Napoléon, et fâcheux +résultat de cette mission.] + +Le général Savary partit immédiatement, se présenta en parlementaire +aux avant-postes, et eut quelque peine à parvenir jusqu'à l'empereur +Alexandre. Pendant qu'il attendait le moment d'être introduit, il put +juger des dispositions de cette jeune aristocratie moscovite, de son +fol aveuglement, de son désir d'assister à une grande bataille. Elle +ne prétendait à rien moins qu'à battre les Français, et à les ramener +battus jusqu'aux frontières de France. Le général Savary écouta ces +propos avec beaucoup de sang-froid, pénétra enfin auprès de +l'empereur, lui porta les paroles de son maître, le trouva doux et +poli, mais évasif, et peu en état d'apprécier les chances de la guerre +actuelle. Sur l'assurance réitérée que Napoléon était animé de +dispositions fort pacifiques, Alexandre s'informa des conditions +auxquelles la paix serait possible. Le général Savary n'était pas en +mesure de répondre, et il engagea l'empereur Alexandre à dépêcher un +de ses aides de camp au quartier général français, pour conférer avec +Napoléon. Il affirmait que le résultat de cette démarche serait des +plus satisfaisants. Après bien des pourparlers, dans lesquels le +général Savary, par excès de zèle, en dit plus qu'il n'avait mission +d'en dire, Alexandre lui donna pour l'accompagner le prince Dolgorouki +lui-même, le principal personnage de la nouvelle coterie, qui +disputait à MM. de Czartoryski, de Strogonoff, de Nowosiltzoff, la +faveur du czar. Ce prince Dolgorouki, quoique l'un des plus ardents +déclamateurs de l'état-major russe, n'en fut pas moins +extraordinairement flatté d'avoir une commission à remplir auprès de +l'empereur des Français. Il partit avec le général Savary, et fut +présenté à Napoléon dans un moment où celui-ci, achevant la visite de +ses avant-postes, n'avait dans son costume et son entourage rien +d'imposant pour un esprit vulgaire. Napoléon écouta ce jeune homme, +dépourvu de tact et de mesure, qui, ayant recueilli çà et là +quelques-unes des idées dont se nourrissait le cabinet russe, et que +nous avons fait connaître en exposant le projet du nouvel équilibre +européen, les exprima sans convenance et sans à-propos. Il fallait, +assurait-il, que la France abandonnât l'Italie, si elle voulait avoir +la paix tout de suite; et si elle continuait la guerre, et qu'elle n'y +fût pas heureuse, il faudrait qu'elle rendît la Belgique, la Savoie, +le Piémont, pour constituer, autour d'elle et contre elle, des +barrières défensives. Ces idées, très-maladroitement débitées, +parurent à Napoléon la demande formelle de restituer immédiatement la +Belgique, cédée à la France par tant de traités, et provoquèrent chez +lui une irritation profonde, qu'il contint cependant, ne croyant pas +que sa dignité lui permît de la laisser éclater en présence d'un tel +négociateur. Il le congédia sèchement, en lui disant qu'on viderait +ailleurs que dans des conférences diplomatiques les différends qui +divisaient la politique des deux empires. Napoléon était exaspéré, et +il n'eut plus qu'une pensée, celle de livrer une bataille à outrance. + +Depuis la surprise de Wischau, il avait ramené son armée en arrière, +dans une position merveilleusement choisie pour combattre. Il laissait +voir dans ses mouvements une certaine hésitation qui contrastait avec +la hardiesse accoutumée de ses allures. Cette circonstance, jointe à +la démarche du général Savary, contribua encore à exalter les faibles +intelligences qui dominaient l'état-major russe. Ce ne fut bientôt +qu'un cri de guerre autour d'Alexandre. Napoléon reculait, disait-on; +il était en pleine retraite; il fallait fondre sur lui, et l'accabler. + +[En marge: De part et d'autre on se prépare à une action décisive.] + +De leur côté, les soldats français, chez lesquels l'esprit abondait, +virent bien qu'ils allaient avoir affaire aux Russes, et ils en +conçurent une joie extrême. Des deux parts, on se prépara à une action +décisive. + +Napoléon, avec ce tact militaire qu'il avait reçu de la nature, et +qu'il avait tant perfectionné par l'expérience, avait adopté, entre +toutes les positions qu'il aurait pu prendre autour de Brünn, celle +qui devait lui assurer les plus grands résultats, dans l'hypothèse où +il serait attaqué, hypothèse qui était devenue une certitude. + +[En marge: Position choisie par Napoléon pour livrer bataille entre +Brünn et Austerlitz.] + +Les montagnes de la Moravie, qui lient les montagnes de la Bohême à +celles de la Hongrie (voir la carte nº 32), vont s'abaissant +successivement vers le Danube, à tel point que près de ce fleuve la +Moravie n'offre plus qu'une large plaine. Aux environs de Brünn, +capitale de la province, ces montagnes n'ont que la hauteur de fortes +collines, et sont couvertes de sombres sapins. Leurs eaux, retenues +par le défaut d'écoulement, forment de nombreux étangs, et se jettent +par divers affluents dans la Morava (ou March), et par la Morava dans +le Danube. + +Ces caractères se trouvent tous réunis dans la position entre Brünn et +Austerlitz, que Napoléon a rendue à jamais célèbre. (Voir la carte nº +33.) La grande route de Moravie, en se dirigeant de Vienne à Brünn, +s'élève en ligne droite vers le nord, puis, pour aller de Brünn à +Olmütz, se rabat brusquement à droite, c'est-à-dire à l'est, décrivant +ainsi un angle droit avec sa première direction. C'est dans cet angle +que se trouve comprise la position indiquée. Elle commence à gauche, +vers la route d'Olmütz, à des hauteurs hérissées de sapins; elle se +prolonge ensuite à droite, en obliquant vers la route de Vienne, et, +après s'être abaissée peu à peu, elle se termine à des étangs remplis +d'eaux profondes en hiver. Le long de cette position, et en avant, +coule un ruisseau, qui n'a aucun nom connu en géographie, mais qui, +dans une partie de son cours, est appelé Goldbach par les gens du +pays. Il traverse les petits villages de Girzikowitz, Puntowitz, +Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, et tantôt formant des marécages, +tantôt encaissé dans des canaux, s'en va finir dans les étangs dont +nous venons de parler, et qu'on appelle étangs de Satschan et de +Menitz. + +Concentré avec toutes ses forces sur ce terrain, appuyé d'un côté aux +collines boisées de la Moravie, et particulièrement à un mamelon +arrondi que les soldats d'Égypte avaient nommé le _Santon_, s'appuyant +de l'autre aux étangs de Satschan et de Menitz, couvrant ainsi par sa +gauche la route d'Olmütz, par sa droite la route de Vienne, Napoléon +était en mesure de recevoir avec avantage une bataille défensive. +Cependant il ne voulait pas se borner à se défendre, car il avait +l'habitude de prétendre à de plus grands résultats. Il avait pénétré, +comme s'il les avait lus, les projets longuement rédigés du général +Weirother. Les Austro-Russes, n'ayant aucune chance de lui enlever le +point d'appui qu'il trouvait à gauche dans de hautes collines boisées, +devaient être tentés de tourner sa droite, qui ne joignait pas +exactement les étangs, et de lui enlever la route de Vienne. Il y +avait là de quoi les séduire, car, cette route perdue, Napoléon ne +conservait d'autre ressource que celle de se retirer en Bohême. Le +reste de ses forces, aventuré du côté de Vienne, était réduit à +remonter isolément la vallée du Danube. L'armée française, ainsi +fractionnée, se voyait condamnée à une retraite excentrique, +périlleuse, désastreuse même, si elle rencontrait les Prussiens sur +son chemin. + +Napoléon comprit très-bien que tel devait être le plan de l'ennemi. +Aussi, après avoir concentré son armée vers sa gauche et les hauteurs, +laissa-t-il vers sa droite, c'est-à-dire vers Sokolnitz, Telnitz et +les étangs, un espace qui fut à peine gardé. Il invitait ainsi les +Russes à abonder dans leurs idées. Mais ce n'était pas là précisément +qu'il leur préparait le coup mortel. En face de lui, le sol offrait un +accident dont il espérait tirer un parti décisif. + +Au delà du ruisseau qui parcourait le front de notre position, le +terrain présentait d'abord, vis-à-vis de notre gauche, une plaine +légèrement ondulée, que traversait la route d'Olmütz, puis, vis-à-vis +de notre centre, il s'élevait successivement, et allait former en face +de notre droite un plateau, appelé plateau de Pratzen, du nom d'un +village qui se trouve situé à mi-côte, dans le creux d'un ravin. Ce +plateau se terminait à droite en pentes rapides vers les étangs, et +sur le revers il s'abaissait doucement du côté d'Austerlitz, dont le +château se montrait à quelque distance. + +[En marge: Projet inspiré à Napoléon par la nature du terrain sur +lequel il est appelé à combattre.] + +On apercevait là des forces considérables. La nuit, on voyait briller +une multitude de feux; le jour, on découvrait un grand mouvement +d'hommes et de chevaux. Napoléon ne douta plus, à cet aspect, des +projets des Austro-Russes[7]. Ils voulaient, évidemment, descendre de +la position qu'ils occupaient, et, traversant le ruisseau de Goldbach, +entre les étangs et notre droite, nous séparer de la route de Vienne. +Mais, pour ce cas, il était résolu à prendre l'offensive à son tour, à +franchir le ruisseau par les villages de Girzikowitz et de Puntowitz, +à gravir le plateau de Pratzen pendant que les Russes le quitteraient, +et à s'en emparer lui-même. S'il réussissait, l'armée ennemie était +coupée en deux, une partie était rejetée à gauche dans la plaine +traversée par la route d'Olmütz, une partie à droite dans les étangs. +La bataille ne pouvait manquer dès lors d'être désastreuse pour les +Austro-Russes. Mais pour cela il fallait qu'ils ne commissent pas la +faute à demi. L'attitude prudente, timide même de Napoléon, excitant +leur folle confiance, devait les engager à commettre cette faute tout +entière. + +[Note 7: Il vient de paraître un écrit traduit du russe par M. Léon de +Narischkine, lequel contient un grand nombre d'assertions inexactes, +quoique publié par un auteur en position d'être bien informé. Dans cet +écrit il est dit que Napoléon eut avant la bataille d'Austerlitz +communication du plan du général Weirother. Cette allégation est tout +à fait erronée. Une pareille communication ne serait explicable que si +le plan, communiqué longtemps d'avance aux divers chefs de corps, +avait pu être exposé à une divulgation. On verra ci-après, par le +rapport d'un témoin oculaire, que c'est seulement dans la nuit qui +précéda la bataille, que le plan fut communiqué aux chefs de corps. Du +reste, tous les détails des ordres et de la correspondance prouvent +que Napoléon prévit et ne connut pas le plan de l'ennemi. Notre +résolution étant d'éviter toute polémique avec les auteurs +contemporains, nous nous bornerons à redresser cette erreur, sans nous +occuper de beaucoup d'autres, que renferme encore l'ouvrage en +question, dont nous reconnaissons d'ailleurs le mérite très-réel, et +jusqu'à un certain point l'impartialité.] + +[En marge: Ordres que donne Napoléon pour amener sur le champ de +bataille toutes les troupes dont il peut disposer.] + +[En marge: Marche rapide de la division Friant.] + +Napoléon arrêta ses dispositions d'après ces idées. (Voir la carte n +32.) S'attendant depuis deux jours à être attaqué, il avait ordonné à +Bernadotte de quitter Iglau sur la frontière de la Bohême, d'y laisser +la division bavaroise qu'il avait emmenée avec lui, et de se diriger à +marches forcées sur Brünn. Il avait ordonné au maréchal Davout de +porter la division Friant, et, s'il était possible, la division Gudin, +vers l'abbaye de Gross-Raigern, placée sur la route de Vienne à Brünn, +à la hauteur des étangs. En conséquence de ces ordres, Bernadotte +s'était mis en marche, et était arrivé dans la journée du 1er +décembre. Le général Friant, seul averti à temps, parce que le général +Gudin se trouvait plus loin vers Presbourg, était parti sur-le-champ, +et en quarante-huit heures avait parcouru les trente-six lieues qui +séparent Vienne de Gross-Raigern. Les soldats tombaient quelquefois +sur la route, épuisés de fatigue; mais au moindre bruit, croyant +entendre le canon, ils se relevaient avec ardeur, pour accourir au +soutien de leurs camarades engagés, disait-on, dans une bataille +sanglante. Le 1er décembre au soir, ils bivouaquaient, par un froid +rigoureux, à Gross-Raigern, à une lieue et demie du champ de bataille. +Jamais troupe à pied n'a exécuté une marche aussi étonnante, car c'est +une marche de dix-huit lieues par journée, pendant deux jours de +suite. + +Le 1er décembre, Napoléon, renforcé du corps de Bernadotte et de la +division Friant, pouvait compter 65 ou 70 mille hommes présents sous +les armes, contre 90 mille hommes, Russes et Autrichiens, présents +aussi sous les armes. + +[En marge: Distribution des divers corps d'armée sur le champ de +bataille d'Austerlitz.] + +À sa gauche, il plaça Lannes, dans le corps duquel la division +Caffarelli remplaçait la division Gazan. Lannes, avec les deux +divisions Suchet et Caffarelli, devait occuper la route d'Olmütz, et +combattre dans la plaine ondulée qui s'étend sur l'un et l'autre côté +de la chaussée. (Voir la carte nº 33.) Napoléon lui donna en outre la +cavalerie de Murat, comprenant les cuirassiers des généraux d'Hautpoul +et Nansouty, les dragons des généraux Walther et Beaumont, les +chasseurs des généraux Milhaud et Kellermann. La forme plane du +terrain lui faisait prévoir en cet endroit un vaste engagement de +cavalerie. Sur le mamelon ou _Santon_ qui domine cette partie du +terrain, et que surmonte une chapelle dite de Bosenitz, il établit le +17e léger, commandé par le général Claparède, avec 18 pièces de canon, +et lui fit prêter serment de défendre cette position jusqu'à la mort. +Ce mamelon était, en effet, le point d'appui de la gauche. + +Au centre, derrière le ruisseau de Goldbach, il rangea les divisions +Vandamme et Saint-Hilaire, qui appartenaient au corps du maréchal +Soult. Il les destinait à franchir ce ruisseau par les villages de +Girzikowitz et de Puntowitz, et à s'emparer du plateau de Pratzen, +quand le moment en serait venu. Un peu plus loin, derrière le +marécage de Kobelnitz et le château de Sokolnitz, il plaça la +troisième division du maréchal Soult, celle du général Legrand. Il la +renforça de deux bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de +chasseurs du Pô et de chasseurs corses, et d'un détachement de +cavalerie légère sous le général Margaron. Cette division ne dut avoir +que le 3e de ligne et les chasseurs corses à Telnitz, point le plus +rapproché des étangs, là même où Napoléon souhaitait attirer les +Russes. Fort en arrière, à une lieue et demie, se trouvait la division +Friant, à Gross-Raigern. + +Ayant dix divisions d'infanterie, Napoléon n'en présenta donc que six +en ligne. Derrière les maréchaux Lannes et Soult, il garda en réserve +les grenadiers Oudinot, séparés pour cette fois du corps de Lannes, le +corps de Bernadotte composé des divisions Drouet et Rivaud, et enfin +la garde impériale. Il conservait ainsi sous sa main une masse de 25 +mille hommes, pour la porter partout où besoin serait, et +particulièrement sur les hauteurs de Pratzen, afin d'enlever ces +hauteurs à tout prix, si les Russes ne les avaient pas assez +dégarnies. Il bivouaqua lui-même au milieu de cette réserve. + +Ces dispositions terminées, il poussa la confiance jusqu'à les +annoncer à son armée, dans une proclamation toute pleine de la +grandeur des événements qui se préparaient. La voici telle qu'elle fut +lue aux troupes, dans la soirée qui précéda la bataille: + +[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats la veille de la +bataille d'Austerlitz.] + + «SOLDATS, + + »L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée + autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez + battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment + poursuivis jusqu'ici. + + »Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant + qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le + flanc. + + »Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai + loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le + désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la + victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur + s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter, + dans cette journée surtout où il s'agit de l'honneur de + l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la + nation. + + »Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas + les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il + faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés + d'une si grande haine contre notre nation. + + »Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre + nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles + armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai + sera digne de mon peuple, de vous et de moi. + + »NAPOLÉON.» + +Dans cette même journée, il reçut M. d'Haugwitz, arrivé enfin au +quartier général français, entrevit dans sa conversation caressante +toute la fausseté de la cour de Prusse, et sentit plus que jamais le +besoin de remporter une victoire éclatante. Il accueillit +très-gracieusement l'envoyé prussien, lui dit qu'il allait se battre +le lendemain, qu'il le reverrait après s'il n'était pas emporté par un +boulet de canon, et qu'alors il serait temps de s'entendre avec le +cabinet de Berlin. Il l'invita à partir dans la nuit même pour Vienne, +et il l'adressa à M. de Talleyrand, en ayant soin de le faire conduire +à travers le champ de bataille d'Hollabrunn, qui présentait un +spectacle horrible.--Il est bon, écrivait-il à M. de Talleyrand, que +ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manière nous faisons la +guerre.-- + +[En marge: Napoléon visite ses bivouacs dans la nuit qui précède la +bataille. Accueil que lui font ses soldats.] + +Après avoir passé la soirée au bivouac avec ses maréchaux, il voulut +visiter ses soldats, et juger par lui-même de leur disposition morale. +C'était le 1er décembre au soir, veille de l'anniversaire du +couronnement. La rencontre de ces dates était singulière, et Napoléon +ne l'avait pas recherchée, car il recevait la bataille, et ne +l'offrait pas. La nuit était froide et sombre. + +Les premiers soldats qui l'aperçurent, voulant éclairer ses pas, +ramassèrent la paille de leur bivouac, et en formèrent des torches +enflammées, qu'ils placèrent au bout de leurs fusils. En quelques +minutes, cet exemple fut imité par toute l'armée, et sur le vaste +front de notre position on vit briller cette illumination singulière. +Les soldats suivaient les pas de Napoléon aux cris de _Vive +l'Empereur!_ lui promettant de se montrer le lendemain dignes de lui +et d'eux-mêmes. L'enthousiasme était dans tous les rangs. On allait +comme il faut aller au danger, le coeur rempli de contentement et de +confiance. + +Napoléon se retira pour obliger ses soldats à prendre quelque repos, +et attendit sous sa tente l'aurore d'une journée qui devait être l'une +des plus grandes de sa vie, l'une des plus grandes de l'histoire. + +Ces feux, ces cris avaient été facilement distingués des hauteurs +qu'occupait l'armée russe, et y avaient produit, chez un petit nombre +d'officiers sages, un sinistre pressentiment. Ils se demandaient si +c'était là le signe d'une armée abattue et en retraite. + +[En marge: Communication du plan de Weirother aux généraux russes le +soir qui précède la bataille.] + +Pendant ce temps, les chefs de corps russes, réunis chez le général +Kutusof, dans le village de Kreznowitz, recevaient leurs instructions +pour le lendemain. Le vieux Kutusof sommeillait profondément, et le +général Weirother, ayant étendu une carte du pays sous les yeux de +ceux qui l'écoutaient, lisait avec emphase un mémoire contenant tout +le plan de la bataille[8]. Nous l'avons presque fait connaître +d'avance en rapportant les dispositions de Napoléon. La droite des +Russes, sous le prince Bagration, faisant face à notre gauche, devait +s'avancer contre Lannes, des deux côtés de la route d'Olmütz, nous +enlever le _Santon_, et marcher directement sur Brünn. La cavalerie, +réunie en une seule masse entre le corps de Bagration et le centre de +l'armée russe, devait occuper la plaine même où Napoléon avait placé +Murat, et lier la gauche des Russes avec leur centre. Le gros de +l'armée, composé de quatre colonnes, commandées par les généraux +Doctoroff, Langeron, Pribyschewski et Kollowrath, établi dans le +moment sur les hauteurs de Pratzen, devait en descendre, traverser le +ruisseau marécageux dont il a déjà été parlé, prendre Telnitz, +Sokolnitz et Kobelnitz, tourner la droite des Français, et s'avancer +sur leurs derrières pour leur enlever la route de Vienne. Le +rendez-vous de tous ces corps était fixé sous les murs de Brünn. +L'archiduc Constantin avec la garde russe, forte de 9 à 10 mille +hommes, devait partir d'Austerlitz à la pointe du jour, pour venir se +placer en réserve derrière le centre de l'armée combinée. + +[Note 8: Nous croyons utile de citer un fragment des mémoires +manuscrits du général Langeron, témoin oculaire, puisqu'il commandait +l'un des corps de l'armée russe. + +Voici le récit de cet officier: + + «On a vu que, le 19 novembre (1er décembre), nos colonnes ne + parvinrent à leur destination que vers les dix heures du soir. + + »Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, excepté le + prince Bagration, qui était trop éloigné, reçurent l'ordre de se + rendre à Kreznowitz, chez le général Kutusof, afin d'entendre la + lecture des dispositions pour la bataille du lendemain. + + »À une heure du matin, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le + général Weirother arriva, déploya sur une grande table une + immense carte très-exacte des environs de Brünn et d'Austerlitz, + et nous lut ses dispositions, d'un ton élevé et avec un air de + jactance qui annonçaient en lui la persuasion intime de son + mérite et celle de notre incapacité. Il ressemblait à un régent + de collége qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions + peut-être effectivement des écoliers; mais il était loin d'être + un bon professeur. Kutusof, assis et à moitié endormi lorsque + nous arrivâmes chez lui, finit par s'endormir tout à fait avant + notre départ. Buxhoewden, debout, écoutait, et sûrement ne + comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se + tenait en arrière, et Doctoroff seul examinait la carte avec + attention. Lorsque Weirother eut fini de pérorer, je fus le seul + qui pris la parole. Je lui dis: «Mon général, tout cela est fort + bien; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près + de Pratzen, que ferons-nous?»--«Le cas n'est pas prévu, me + répondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il eût pu + nous attaquer, il l'eût fait aujourd'hui.»--«Vous ne le croyez + donc pas fort? lui dis-je.»--«C'est beaucoup s'il a 40,000 + hommes.»--«Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre + attaque; mais je le crois trop habile pour être imprudent, car + si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne, + il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohême; mais je + lui suppose un autre projet. Il a éteint ses feux, on entend + beaucoup de bruit dans son camp.»--«C'est qu'il se retire ou + qu'il change de position; et même, en supposant qu'il prenne + celle de Turas, il nous épargne beaucoup de peine, et les + dispositions restent les mêmes.» + + »Kutusof alors, s'étant réveillé, nous congédia en nous ordonnant + de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le + lieutenant colonel Toll, de l'état-major, allait traduire de + l'allemand en russe. Il était alors près de trois heures du + matin, et nous ne reçûmes les copies de ces fameuses dispositions + qu'à près de huit heures, lorsque déjà nous étions en marche.»] + +Lorsque le général Weirother eut achevé sa lecture, en présence des +commandants des corps russes, dont un seul était attentif, c'était le +général Doctoroff, et un seul enclin à contredire, c'était le général +Langeron, il essuya de la part de ce dernier quelques objections. Le +général Langeron, émigré français qui servait contre sa patrie, qui +était frondeur et bon officier, demanda au général Weirother s'il +croyait que tout se passerait comme il l'écrivait, et se montra quant +à lui fort disposé à en douter. Le général Weirother ne voulut jamais +admettre une autre idée que celle qui était répandue dans l'état-major +russe, c'est que Napoléon se retirait, et que les instructions pour +ce cas étaient excellentes. Mais le général Kutusof mit un terme à +toute discussion, en renvoyant les commandants des corps à leurs +quartiers, et en ordonnant que copie de ces instructions leur fût +expédiée à tous. Ce chef expérimenté savait ce qu'il fallait penser de +cette manière de concevoir et d'ordonner le plan des batailles, et +pourtant il laissait faire, quoique ce fût sous son nom qu'on agît de +la sorte. + +[En marge: Bataille d'Austerlitz livrée le 2 décembre 1805.] + +[En marge: Napoléon sort de sa tente avant le jour pour observer le +mouvement des Russes.] + +[En marge: Joie de Napoléon en jugeant au bruit des canons que les +Russes marchent vers les étangs.] + +Dès quatre heures du matin, Napoléon avait quitté sa tente, pour juger +par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il +les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de +Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et +aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de +Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une +marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait +que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance +si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il +avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de +bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour +commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la +campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus +saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard +comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française +étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient +occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait +des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient +cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur, jusqu au +moment opportun pour l'attaque. + +[En marge: Le soleil se lève sur le champ de bataille d'Austerlitz. +Napoléon donne le signal de l'attaque.] + +Déjà un feu très-vif se faisait entendre à l'extrémité de la ligne +vers les étangs. Le mouvement des Russes contre notre droite se +prononçait. Le maréchal Davout était parti en toute hâte pour diriger +la division Friant de Gross-Raigern sur Telnitz, et appuyer le 3e de +ligne et les chasseurs corses, qui allaient avoir sur les bras une +portion considérable de l'armée ennemie. Les maréchaux Lannes, Murat, +Soult, avec leurs aides de camp entouraient l'Empereur, attendant +l'ordre de commencer le combat au centre et à la gauche. Napoléon +modérait leur ardeur, voulant laisser achever la faute que +commettaient les Russes sur notre droite, de manière qu'ils ne pussent +plus revenir de ces bas-fonds dans lesquels on les voyait s'engager. +Enfin le soleil parut, et, dissipant les brouillards, inonda de clarté +ce vaste champ de bataille. C'était le soleil d'Austerlitz, soleil +dont le souvenir retracé tant de fois à la génération présente, ne +sera sans doute jamais oublié des générations futures. Les hauteurs de +Pratzen se dégarnissaient de troupes. Les Russes, exécutant le plan +convenu, étaient descendus dans le lit du Goldbach, pour s'emparer des +villages de Telnitz et de Sokolnitz, situés le long de ce ruisseau. +Napoléon alors donna le signal de l'attaque, et ses maréchaux +partirent au galop pour aller se placer à la tête de leurs divers +corps d'armée. + +[En marge: Marche des trois colonnes russes chargées de tourner +l'armée française vers les lacs.] + +Les trois colonnes russes chargées d'attaquer Telnitz et Sokolnitz +s'étaient ébranlées dès sept heures du matin. Elles étaient sous les +ordres immédiats des généraux Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, et +sous le commandement supérieur du général Buxhoewden, officier +médiocre et inactif, tout enorgueilli d'une faveur qu'il devait à un +mariage de cour, commandant aussi peu la gauche de l'armée russe, que +le général en chef Kutusof en commandait l'ensemble. Il marchait de sa +personne avec la colonne du général Doctoroff, formant l'extrémité de +la ligne russe, et appelée à combattre la première. Il ne se souciait +nullement des autres colonnes, et du concert à mettre dans leurs +divers mouvements; ce qui était fort heureux pour nous, car si elles +avaient agi ensemble, et assailli en masse Telnitz et Sokolnitz, la +division Friant n'étant point encore arrivée sur ce point, elles +auraient pu gagner du terrain sur notre droite, beaucoup plus qu'il +n'était utile de leur en livrer. + +[En marge: Vive résistance des chasseurs corses à la colonne +Doctoroff.] + +[En marge: La colonne de Doctoroff parvient à franchir le Goldbach.] + +[En marge: Arrivée de la division Friant à Telnitz, et reprise de ce +village.] + +[En marge: Conduite héroïque du général Friant et de sa division.] + +La colonne de Doctoroff avait bivouaqué comme les autres sur la +hauteur de Pratzen. Au pied de cette hauteur, dans le bas-fond qui la +séparait de notre droite, se trouvait un village appelé Augezd, et +dans ce village une avant-garde sous les ordres du général Kienmayer, +composée de cinq bataillons et de quatorze escadrons autrichiens. +(Voir la carte nº 33.) Cette avant-garde devait balayer la plaine +entre Augezd et Telnitz, pendant que la colonne Doctoroff descendrait +des hauteurs. Les Autrichiens, jaloux de montrer aux Russes qu'ils se +battaient aussi bien qu'eux, abordèrent le village de Telnitz avec +beaucoup de résolution. Il fallait franchir à la fois le ruisseau, +coulant ici dans des fossés, puis une hauteur couverte de vignes et de +maisons. Nous avions en cet endroit, outre le 3e de ligne, le +bataillon des chasseurs corses, embusqué derrière les accidents du +terrain. Ces adroits tirailleurs, ajustant avec sang-froid les +hussards qu'on avait envoyés en avant, en abattirent un grand nombre. +Ils accueillirent de la même manière le régiment de Szeckler +(infanterie), et en une demi-heure couchèrent à terre une partie de ce +régiment. Les Autrichiens, fatigués de ce combat meurtrier et sans +résultat, assaillirent en masse le village de Telnitz, avec leurs cinq +bataillons réunis, mais ne réussirent pas à y pénétrer, grâce à la +fermeté du 3e de ligne, qui les reçut avec la vigueur d'une troupe +éprouvée. Tandis que l'avant-garde de Kienmayer s'épuisait ainsi en +efforts impuissants, la colonne Doctoroff, forte de vingt-quatre +bataillons, conduite par le général Buxhoewden, parut, après s'être +fait attendre plus d'une heure, et vint aider les Autrichiens à +s'emparer de Telnitz, que le 3e de ligne ne suffisait plus à défendre. +Le lit du ruisseau fut franchi, et le général Kienmayer lança ses +quatorze escadrons dans la plaine au delà de Telnitz, contre la +cavalerie légère du général Margaron. Celle-ci soutint bravement +plusieurs charges, et ne put tenir cependant contre une telle masse de +cavalerie. La division Friant, conduite par le maréchal Davout, +n'étant pas encore arrivée de Gross-Raigern, notre droite se trouva +entièrement débordée. Mais le général Buxhoewden après s'être +longtemps fait attendre, fut obligé d'attendre à son tour la seconde +colonne, que commandait le général Langeron. Cette dernière avait été +retenue par un accident singulier. La masse de la cavalerie, destinée +à occuper la plaine qui était à la droite des Russes et à la gauche +des Français, avait mal compris l'ordre qui lui prescrivait de prendre +cette position; elle était venue s'établir à Pratzen même, au milieu +des bivouacs de la colonne de Langeron. Ayant reconnu son erreur, +cette cavalerie, pour se rendre à sa véritable place, avait coupé et +retardé longtemps les colonnes de Langeron et de Pribyschewski. Le +général Langeron, arrivé enfin devant Sokolnitz, en entreprit +l'attaque. Mais pendant ce temps le général Friant était accouru en +toute hâte avec sa division composée de cinq régiments d'infanterie et +de six régiments de dragons. Le 1er régiment de dragons, attaché pour +cette journée à la division Bourcier, fut dirigé au grand trot sur +Telnitz. Déjà les Austro-Russes, victorieux sur ce point, commençaient +à dépasser le Goldbach, et à déborder le 3e de ligne, ainsi que la +cavalerie légère de Margaron. Les dragons du 1er régiment, en +approchant de l'ennemi, se mirent au galop, et rejetèrent dans Telnitz +tout ce qui avait essayé d'en déboucher. Les généraux Friant et +Heudelet, arrivant avec la première brigade, composée du 108e de ligne +et des voltigeurs du 15e léger, entrèrent dans Telnitz baïonnette +baissée, en chassèrent les Autrichiens et les Russes, les poussèrent +pêle-mêle au delà des fossés qui forment le lit du Goldbach, et +restèrent maîtres du terrain, après l'avoir couvert de morts et de +blessés. Malheureusement le brouillard, quoique dissipé presque +partout, régnait encore dans les bas-fonds. Il enveloppait Telnitz, où +l'on se trouvait dans une sorte de nuage. Le 26e léger, de la division +Legrand, venu au secours du 3e de ligne, apercevant confusément des +masses de troupes au delà du ruisseau, sans distinguer la couleur de +leur uniforme, fit feu sur le 108e, en croyant tirer sur l'ennemi. +Cette attaque inattendue ébranla le 108e, qui se replia dans la +crainte d'être tourné. Profitant de cette circonstance, les Russes et +les Autrichiens, forts en ce point de vingt-neuf bataillons, reprirent +l'offensive, et repoussèrent de Telnitz la brigade Heudelet, pendant +que le général Langeron, abordant avec douze bataillons russes le +village de Sokolnitz, situé sur le Goldbach un peu au-dessus de +Telnitz, avait réussi à y pénétrer. Les deux colonnes ennemies de +Doctoroff et de Langeron commencèrent alors à déboucher l'une de +Telnitz, l'autre de Sokolnitz. Dans ce même temps la colonne du +général Pribyschewski avait attaqué et pris le château de Sokolnitz, +placé au-dessus du village du même nom. À cet aspect, le général +Friant, qui, dans cette journée comme en tant d'autres, se conduisit +en héros, lance le général Bourcier avec ses six régiments de dragons +sur la colonne de Doctoroff, à l'instant où celle-ci se déployait au +delà de Telnitz. Les Russes présentent leurs baïonnettes à nos +dragons, mais les charges de nos cavaliers, répétées à outrance, les +empêchent de s'étendre, et soutiennent la brigade Heudelet qui leur +est opposée. Le général Friant se met ensuite à la tête de la brigade +Lochet, composée du 48e et du 111e de ligne, et fond sur la colonne +Langeron, qui dépassait déjà le village de Sokolnitz, l'y ramène, y +entre à sa suite, l'en expulse, et la rejette au delà du Goldbach. +Sokolnitz occupé, le général Friant en commet la garde au 48e, et +marche avec sa troisième brigade, celle de Kister, composée du 33e de +ligne et du 15e léger, pour disputer à la colonne de Pribyschewski le +château de Sokolnitz. Il réussit encore à refouler celle-ci. Mais, +tandis qu'il est aux prises avec les troupes de Pribyschewski, devant +le château de Sokolnitz, la colonne de Langeron, réattaquant le +village dépendant de ce château, est près d'accabler le 48e qui, +retiré dans les maisons du village, se défend avec une admirable +vaillance. Le général Friant y revient, et dégage le 48e. Ce brave +général, et son illustre chef le maréchal Davout, courant sans cesse +d'un point à l'autre, sur cette ligne du Goldbach si vivement +disputée, se battent avec 7 à 8 mille fantassins et 2,800 chevaux +contre 35 mille Russes. En effet, la division Friant, par la marche de +trente-six lieues qu'elle avait exécutée, était réduite à 6 mille +hommes au plus, et avec le 3e de ligne ne faisait pas plus de 7 à 8 +mille combattants. Mais les hommes restés en arrière, arrivant à +chaque instant au bruit du canon, remplissaient successivement les +vides que le feu de l'ennemi opérait dans ses rangs. + +[En marge: Le maréchal Soult attaque avec son corps le plateau de +Pratzen, formant le centre des Russes.] + +Pendant ce combat acharné vers notre droite, le maréchal Soult au +centre avait assailli la position de laquelle dépendait le sort de la +bataille. Au signal donné par Napoléon, les deux divisions Vandamme et +Saint-Hilaire, formées en colonnes serrées, avaient franchi d'un pas +rapide les pentes du plateau de Pratzen. (Voir la carte nº 33.) La +division Vandamme avait pris à gauche, celle de Saint-Hilaire à droite +du village de Pratzen, qui est profondément encaissé dans un ravin +aboutissant au ruisseau de Goldbach, près de Puntowitz. Tandis que les +Français se portaient en avant, le centre de l'armée ennemie, composé +de l'infanterie autrichienne de Kollowrath et de l'infanterie russe de +Miloradovitch, fort de vingt-sept bataillons, commandé directement par +le général Kutusof et les deux empereurs, était venu se déployer sur +le plateau de Pratzen, pour y prendre la place des trois colonnes de +Buxhoewden, descendues dans les bas-fonds. Nos soldats, sans répondre +à la fusillade qu'ils essuyaient, continuaient à gravir la hauteur, +surprenant par leur allure vive et résolue les généraux ennemis qui +s'attendaient à les trouver en retraite[9]. + +[Note 9: Le prince Czartoryski, placé entre les deux empereurs, fit +remarquer à l'empereur Alexandre la marche leste et décidée des +Français qui gravissaient le plateau, sans répondre au feu des Russes. +Ce prince ému à cette vue sentit défaillir la confiance qu'il avait +éprouvée jusque-là, et en conçut un pressentiment sinistre qui ne +l'abandonna pas de la journée.] + +Arrivés au village de Pratzen, ils le franchissent sans s'y arrêter. +Le général Morand passe outre à la tête du 10e léger, et va se former +sur le plateau. Le général Thiébault[10] le suit avec sa brigade, +composée du 14e et du 36e de ligne, et tandis qu'il s'avance reçoit +tout à coup, par derrière, une décharge de mousqueterie, qui partait +de deux bataillons russes cachés dans le ravin au fond duquel le +village de Pratzen est situé. Le général Thiébault fait alors une +halte d'un instant, rend à bout portant le feu qu'il a reçu, et entre +dans le village avec l'un de ses bataillons. Il disperse ou prend les +Russes qui l'occupaient; puis il revient pour soutenir le général +Morand, déployé sur le plateau. De son côté, la brigade Varé, la +seconde de la division Saint-Hilaire, passant à la gauche du village, +était venue se ranger en face de l'ennemi, tandis que Vandamme, avec +toute sa division, s'étendant plus à gauche encore, prenait position +près d'un petit mamelon appelé Stari-Winobradi, qui domine le plateau +de Pratzen. Les Russes avaient établi sur ce mamelon cinq bataillons +et une nombreuse artillerie. + +[Note 10: Celui qui est mort récemment.] + +L'infanterie autrichienne de Kollowrath et l'infanterie russe de +Miloradovitch étaient disposées sur deux lignes. Le maréchal Soult, +sans perdre de temps, porte en avant les divisions Saint-Hilaire et +Vandamme. Le général Thiébault, formant avec sa brigade la droite de +la division Saint-Hilaire, avait une batterie de douze pièces. Il les +fait charger à boulet et mitraille, et commence un feu meurtrier sur +l'infanterie qui lui était opposée. Ce feu, dirigé avec justesse et +vivacité, répand bientôt le désordre dans les rangs autrichiens, qui +d'abord rétrogradent, puis se jettent confusément sur le revers du +plateau. Vandamme aborde aussitôt l'ennemi rangé devant lui. Sa brave +infanterie s'avance avec sang-froid, s'arrête, exécute plusieurs +décharges meurtrières, et marche sur les Russes à la baïonnette. Elle +renverse leur première ligne sur la seconde, et les oblige à fuir +l'une et l'autre sur le revers du plateau de Pratzen, en abandonnant +leur artillerie. Dans ce mouvement, Vandamme avait laissé sur sa +gauche le mamelon de Stari-Winobradi, défendu par plusieurs bataillons +russes et tout hérissé d'artillerie. Il y revient, et le faisant +tourner par le général Schiner avec le 24e léger, il y monte lui-même +avec le 4e de ligne. Malgré un feu plongeant, il gravit le mamelon, +culbute les Russes qui le gardaient, et s'empare de leurs canons. + +Ainsi en moins d'une heure, les deux divisions du corps du maréchal +Soult s'étaient rendues maîtresses du plateau de Pratzen, et +poursuivaient les Russes et les Autrichiens jetés pêle-mêle sur les +pentes de ce plateau, qui s'incline vers le château d'Austerlitz. + +[En marge: Efforts des deux empereurs et du général Kutusof pour +rallier le centre de l'armée austro-russe.] + +Les deux empereurs d'Autriche et de Russie, témoins de cette action +rapide, s'efforçaient en vain d'arrêter leurs soldats. Ils étaient peu +écoutés au milieu de cette confusion, et Alexandre pouvait déjà +s'apercevoir que la présence d'un souverain ne saurait valoir en +pareille circonstance celle d'un bon général. Miloradovitch, toujours +brillant au feu, parcourait à cheval ce champ de bataille labouré par +les boulets, et tâchait de ramener les fuyards. Le général Kutusof, +blessé d'une balle à la joue, voyait se réaliser le désastre qu'il +avait prévu, et qu'il n'avait pas eu la fermeté d'empêcher. Il s'était +hâté d'appeler à lui la garde impériale russe, qui avait bivouaqué en +avant d'Austerlitz, afin de rallier derrière elle son centre en +déroute. Si ce chef de l'armée autro-russe, dont le mérite se +réduisait à beaucoup de finesse cachée sous beaucoup d'indolence, +avait été capable de résolutions justes et promptes, c'était le cas de +courir vers sa gauche engagée dans ce moment avec notre droite, de +tirer les trois colonnes de Buxhoewden des bas-fonds dans lesquels on +les avait engouffrées, de les ramener sur le plateau de Pratzen, et +avec cinquante mille hommes réunis de tenter un effort décisif pour +reprendre une position sans laquelle son armée allait être coupée en +deux. Quand même il n'aurait pas réussi, il se serait au moins retiré +en ordre sur Austerlitz par un chemin sûr, et n'aurait pas laissé sa +gauche adossée à un abîme. Mais, se contentant de parer au mal dont il +était le témoin oculaire, il se bornait à rallier son centre sur la +garde impériale russe, forte de neuf à dix mille hommes, tandis que +Napoléon, au contraire, les yeux toujours fixés sur le plateau de +Pratzen, amenait au soutien du maréchal Soult, déjà victorieux, le +corps de Bernadotte, la garde et les grenadiers Oudinot, c'est-à-dire +vingt-cinq mille hommes d'élite. + +Pendant que notre droite disputait ainsi la ligne du Goldbach aux +Russes, et que notre centre leur enlevait le plateau de Pratzen, +Lannes et Murat, à notre gauche, étaient aux prises avec le prince +Bagration, et avec toute la cavalerie des Austro-Russes. (Voir la +carte nº 33.) + +[En marge: Lannes et Murat, à la gauche de notre armée, triomphent des +assauts répétés de Bagration et de toute la cavalerie autro-russe.] + +Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, déployées sur les +deux côtés de la route d'Olmütz, devait marcher directement devant +lui. À gauche de la route, là même où s'élevait le _Santon_, le +terrain se rapprochant des hauteurs boisées de la Moravie, était fort +accidenté, tantôt montueux, tantôt coupé de ravins profonds. C'est là +qu'était placée la division Suchet. À droite, le terrain plus uni, +allait se lier par des pentes assez douces au plateau de Pratzen. +Caffarelli marchait de ce côté, protégé par la cavalerie de Murat +contre la masse de la cavalerie austro-russe. + +On s'attendait sur ce point à une sorte de bataille d'Égypte, car on +voyait quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens rangés sur +deux lignes, et commandés par le prince Jean de Lichtenstein. Par ce +motif, les divisions Suchet et Caffarelli présentaient plusieurs +bataillons déployés, et derrière les intervalles de ces bataillons, +d'autres bataillons en colonne serrée, pour appuyer et flanquer les +premiers. L'artillerie était répandue sur le front des deux divisions. +La cavalerie légère du général Kellermann ainsi que les divisions de +dragons se trouvaient à droite dans la plaine, la grosse cavalerie de +Nansouty et d'Hautpoul en réserve en arrière. + +Dans cet ordre imposant, Lannes s'ébranla dès qu'il entendit le canon +de Pratzen, et traversa au pas, comme il aurait pu le faire sur un +champ de manoeuvre, cette plaine éclairée par un beau soleil d'hiver. + +[En marge: Attaque de toute la cavalerie ennemie sur le corps de +Lannes.] + +Le prince Jean de Lichtenstein s'était longtemps fait attendre, par +suite de la méprise qui avait exposé la cavalerie austro-russe à +courir inutilement de la droite à la gauche du champ de bataille. En +son absence la garde impériale d'Alexandre avait rempli le vide entre +le centre et la droite de l'armée combinée. Arrivé enfin, il aperçoit +le mouvement du corps de Lannes, et lance les uhlans du grand-duc +Constantin sur la division Caffarelli. Ces hardis cavaliers se jettent +sur cette division, devant laquelle Kellermann était placé avec sa +brigade de cavalerie légère. Le général Kellermann, l'un de nos plus +habiles officiers de cavalerie, jugeant qu'il serait culbuté sur +l'infanterie française, et la mettrait peut-être en désordre, s'il +recevait immobile cette charge redoutable, replie ses escadrons, et +les faisant passer par les intervalles des bataillons de Caffarelli, +s'en va les reformer à gauche, afin de saisir une occasion favorable +pour charger. Les uhlans, lancés au galop, ne trouvent plus notre +cavalerie légère, et rencontrent en place une ligne d'infanterie +inébranlable, qui, sans même se former en carré, les accueille par un +feu meurtrier de mousqueterie. Quatre cents de ces cavaliers sont +aussitôt couchés par terre, sur le front de la division. Le général +russe Essen est atteint d'une blessure mortelle en combattant à leur +tête. Les autres se répandent en désordre à droite et à gauche. +Saisissant l'à-propos, Kellermann, qui avait reformé ses escadrons sur +la gauche de Caffarelli, charge les uhlans, et en sabre un bon nombre. +Le prince Jean de Lichtenstein envoie une nouvelle partie de ses +escadrons au secours des uhlans. Nos divisions de dragons s'ébranlent +à leur tour, fondent sur la cavalerie ennemie, et pendant quelques +instants on n'aperçoit plus qu'une affreuse mêlée où tout le monde +combat corps à corps. Cette nuée de cavaliers se dissipe enfin, chacun +rejoint sa ligne de bataille, laissant le terrain couvert de morts et +de blessés, pour la plupart russes ou autrichiens. Nos deux masses +d'infanterie s'avancent alors, d'un pas ferme et mesuré, sur ce +terrain abandonné par la cavalerie. Les Russes leur opposent quarante +bouches à feu qui vomissent une grêle de projectiles. Une décharge +enlève en entier le groupe de tambours du premier régiment de +Caffarelli. On répond à cette rude canonnade par le feu de toute notre +artillerie. Dans ce combat à coups de canons, le général Valhubert a +une cuisse fracassée par un boulet. Quelques soldats veulent +l'emporter.--Restez à votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir +tout seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six.--On marche +ensuite sur le village de Blaziowitz, qui était à droite de la plaine, +là où le terrain commence à s'élever vers Pratzen. Ce village, comme +tous ceux du pays, profondément encaissé dans un ravin, ne se faisait +voir que par la flamme qui le dévorait. Un détachement de la garde +impériale russe l'avait occupé le matin, en attendant la cavalerie du +prince de Lichtenstein. Lannes ordonne au 13e léger de s'en emparer. +Le colonel Castex, qui commandait le 13e, s'avance avec le premier +bataillon, en colonne d'attaque, et tandis qu'il arrive sur le +village, est frappé d'une balle au front. Le bataillon s'élance, et +venge à coups de baïonnettes la mort de son colonel. On s'empare de +Blaziowitz, et on y ramasse quelques centaines de prisonniers qui sont +envoyés sur les derrières. + +À l'autre aile du corps de Lannes, les Russes conduits par le prince +Bagration essayaient d'enlever la petite éminence que nos soldats +appelaient le _Santon_. Ils étaient descendus dans un vallon qui longe +le pied de cette éminence, y avaient pris le village de Bosenitz, et +échangeaient inutilement leurs boulets avec la nombreuse artillerie +qui garnissait la hauteur. Mais ils ne songeaient pas à braver la +mousqueterie du 17e de ligne, trop bien établi pour qu'on osât +l'aborder de si près. + +Le prince Bagration avait rangé le reste de son infanterie sur la +route d'Olmütz en face de la division Suchet. Forcé à rétrograder, il +se retirait lentement devant le corps de Lannes, qui marchait sans +précipitation, mais avec un ensemble imposant, et en gagnant toujours +du terrain. + +Blaziowitz pris, Lannes fait enlever Holubitz et Kruch, villages +placés le long de la route d'Olmütz, et parvient à joindre +l'infanterie de Bagration. En ce moment il rompt la ligne formée par +ses deux divisions. Il porte la division Suchet obliquement à gauche, +la division Caffarelli obliquement à droite. Par ce mouvement +divergent, il sépare l'infanterie de Bagration de la cavalerie du +prince de Lichtenstein, rejette la première à la gauche de la route +d'Olmütz, la seconde à la droite vers les pentes du plateau de +Pratzen. + +Alors cette cavalerie veut faire une dernière tentative, et fond tout +entière sur la division Caffarelli, qui la reçoit avec son aplomb +ordinaire, et l'arrête par le feu de sa mousqueterie. Les nombreux +escadrons de Lichtenstein, d'abord dispersés, puis ralliés par leurs +officiers, sont ramenés sur nos bataillons. Par l'ordre de Lannes les +cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty, qui suivaient +l'infanterie de Caffarelli, défilent au grand trot derrière les rangs +de cette infanterie, se forment sur sa droite, s'y déploient, et +s'élancent au galop. La terre tremble sous les pieds de ces quatre +mille cavaliers chargés de fer. Ils se précipitent le sabre au poing +sur la masse reformée des escadrons austro-russes, les renversent de +leur choc, les dispersent, et les obligent à s'enfuir sur Austerlitz, +où ils se retirent pour ne plus reparaître de la journée. + +Pendant le même temps, la division Suchet avait abordé l'infanterie du +prince Bagration. Après avoir dirigé sur les Russes ces feux +tranquilles et sûrs que nos troupes, aussi instruites qu'aguerries, +exécutaient avec une extrême précision, la division Suchet les avait +joints à la baïonnette. Les Russes, cédant à l'impétuosité de nos +bataillons, s'étaient retirés, mais sans se rompre, et sans se rendre. +Ils formaient une masse confuse, hérissée de fusils, qu'on était +réduit à pousser devant soi, sans pouvoir la faire prisonnière. +Lannes, débarrassé des quatre-vingt-deux escadrons du prince de +Lichtenstein, s'était hâté de ramener la grosse cavalerie du général +d'Hautpoul de la droite à la gauche de cette plaine, et l'avait +lancée sur les Russes pour décider leur retraite. Les cuirassiers +chargeant dans tous les sens ces fantassins obstinés qui se retiraient +en gros pelotons, avaient obligé quelques mille d'entre eux à déposer +les armes. + +[En marge: Résultat de la bataille livrée à la gauche de Lannes.] + +Ainsi, vers notre gauche, Lannes venait de livrer à lui seul une +véritable bataille. Il avait fait quatre mille prisonniers. La terre +était jonchée autour de lui de deux mille morts ou blessés, tant +Russes qu'Autrichiens. + +[En marge: Renouvellement de la lutte entre le corps du maréchal +Soult, les réserves amenées par Napoléon, et le centre des Russes +renforcé de la garde d'Alexandre.] + +Mais sur le plateau de Pratzen la lutte s'était renouvelée entre le +centre des ennemis et le corps du maréchal Soult, renforcé de toutes +les réserves que Napoléon amenait en personne. Le général Kutusof, au +lieu de songer, comme nous l'avons dit, à rappeler à lui les trois +colonnes de Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, engagées dans les +bas-fonds, n'avait songé qu'à rallier son centre sur la garde +impériale russe. La seule brigade Kamenski du corps de Langeron, +entendant sur ses derrières un feu très-vif, s'était arrêtée, puis +avait rétrogradé spontanément pour remonter sur le plateau de Pratzen. +Le général Langeron averti était venu se mettre à la tête de cette +brigade, laissant dans Sokolnitz le reste de sa colonne. + +[En marge: Grave danger de la brigade Thiébault, et belle conduite de +cette brigade.] + +Les Français, dans ce renouvellement du combat vers le centre, +allaient se trouver aux prises avec la brigade Kamenski, avec +l'infanterie de Kollowrath et de Miloradovitch, avec la garde +impériale russe. La brigade Thiébault, occupant l'extrême droite du +corps du maréchal Soult, et séparée de la brigade Varé par le village +de Pratzen, se trouvait au milieu d'une équerre de feux, car elle +avait devant elle la ligne reformée des Autrichiens, et en retour sur +sa droite une partie des troupes de Langeron. Cette brigade, composée +du 10e léger, des 14e et 36e de ligne, allait être exposée un moment +au plus grave péril. Comme elle se déployait, et se formait elle-même +en équerre pour faire face à l'ennemi, l'adjudant Labadie, du 36e, +craignant que son bataillon, sous un feu de mousqueterie et de +mitraille reçu à trente pas, ne fut ébranlé dans son mouvement, se +saisit du drapeau, et, se plaçant lui-même en jalon, +s'écrie:--Soldats, voici votre ligne de bataille.--Le bataillon se +déploie avec un parfait aplomb. Les autres l'imitent, la brigade prend +position, et durant quelques instants échange à demi-portée une +fusillade meurtrière. Cependant ces trois régiments auraient +promptement succombé sous une masse de feux croisés, si le combat +s'était prolongé. Le général Saint-Hilaire, admiré de l'armée pour sa +bravoure chevaleresque, s'entretenait avec les généraux Thiébault et +Morand sur le parti à prendre, lorsque le colonel Pouzet du 10e lui +dit: Général, marchons en avant et à la baïonnette, ou nous sommes +perdus.--Oui, en avant! répond le général Saint-Hilaire.--On croise +aussitôt la baïonnette, on se jette à droite sur les Russes de +Kamenski, en face sur les Autrichiens de Kollowrath, et on culbute les +premiers dans les bas-fonds de Sokolnitz et de Telnitz, les seconds +sur les revers du plateau de Pratzen, vers la route d'Austerlitz. + +Tandis que la brigade Thiébault, livrée quelque temps à elle-même, +s'en tirait avec tant de bonheur et de vaillance, la brigade Varé et +la division Vandamme, placées de l'autre côté du village de Pratzen, +n'avaient pas à beaucoup près autant de peine à repousser le retour +offensif des Austro-Russes, et les avaient bientôt refoulés au pied du +plateau qu'ils essayaient vainement de gravir. Dans l'ardeur qui +entraînait nos troupes, le premier bataillon du 4e de ligne, +appartenant à la division Vandamme, s'était laissé emporter à la +poursuite des Russes, sur des terrains inclinés et couverts de vignes. +Le grand-duc Constantin avait sur-le-champ envoyé un détachement de +cavalerie de la garde, qui, surprenant ce bataillon au milieu des +vignes, l'avait renversé avant qu'il eût pu se former en carré. Dans +cette confusion, le porte-drapeau du régiment avait été tué. Un +sous-officier, voulant recueillir l'aigle, avait été tué à son tour. +Un soldat l'avait saisi des mains du sous-officier, et, mis lui-même +hors de combat, n'avait pu empêcher les cavaliers de Constantin +d'enlever ce trophée. + +[En marge: Combat de cavalerie entre la garde impériale française et +la garde impériale russe.] + +Napoléon, qui était venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa +garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperçoit +de la hauteur où il est placé l'échauffourée de ce bataillon.--Il y a +là du désordre, dit-il à Rapp, il faut le réparer.--Aussitôt Rapp, à +la tête des mameluks et des chasseurs à cheval de la garde, vole au +secours du bataillon compromis. Le maréchal Bessières suit Rapp avec +les grenadiers à cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte, +formée des 94e et 95e régiments, et du 27e léger, s'avance en seconde +ligne, conduite par le colonel Gérard, aide de camp de Bernadotte, et +officier d'une grande énergie, pour s'opposer à l'infanterie de la +garde russe. + +Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos +fantassins couchés par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec +quatre pièces de canon attelées. Malgré une décharge à mitraille, Rapp +s'élance, et enfonce la cavalerie impériale. Il pousse en avant, et +passe au delà du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses +débris. Aussitôt les soldats de ce bataillon se relèvent, et se +reforment pour venger leur échec. Rapp, arrivé jusqu'aux lignes de la +garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont +les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigés par leur colonel, +prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des +chasseurs de la garde impériale française, est tué; les chasseurs sont +ramenés. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers à +cheval, conduits par le maréchal Bessières au secours de Rapp. Ces +superbes cavaliers, montés sur de grands chevaux, sont jaloux de se +mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mêlée de plusieurs +minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde +russe, témoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer +sur les siens. Enfin les grenadiers à cheval de Napoléon, vieux +soldats éprouvés en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers +d'Alexandre, les dispersent, après en avoir étendu un certain nombre +sur la terre, et reviennent vainqueurs auprès de leur maître. + +[En marge: Napoléon, après avoir assuré la position sur le plateau de +Pratzen, se reporte à droite pour terminer la bataille.] + +[En marge: Affreux désastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises +entre deux feux et jetées dans les étangs.] + +Napoléon, qui assistait à cet engagement, fut enchanté de voir la +jeunesse russe punie de sa jactance. Entouré de son état-major, il +reçut Rapp, qui revenait blessé, couvert de sang, suivi du prince +Repnin prisonnier, et lui donna d'éclatants témoignages de +satisfaction. Pendant ce temps, les trois régiments de la division +Drouet, amenés par le colonel Gérard, poussaient l'infanterie de la +garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et +faisaient beaucoup de prisonniers. Il était une heure de l'après-midi, +la victoire ne présentait plus de doute, car Lannes et Murat étant +maîtres de la plaine à gauche, le maréchal Soult, appuyé par toute la +réserve, étant maître du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'à +se rabattre sur la droite, et à jeter dans les étangs les trois +colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstinées à nous couper de +la route de Vienne. Napoléon, laissant alors le corps de Bernadotte +sur le plateau de Pratzen, et tournant à droite avec le corps du +maréchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir +lui-même le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route +qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du +plateau de Pratzen, les assaillir par derrière. Il était temps qu'il +arrivât, car le maréchal Davout et son lieutenant le général Friant, +courant sans cesse de Kobelnitz à Telnitz, pour empêcher les Russes de +franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant +avait eu quatre chevaux tués sous lui dans la journée. Mais tandis +qu'il faisait les derniers efforts, Napoléon apparaît tout à coup à la +tête d'une masse de forces écrasante. Une affreuse confusion se +produit alors parmi les Russes surpris et désespérés. La colonne de +Pribyschewski tout entière, et une moitié de celle de Langeron restée +devant Sokolnitz, se voient entourées sans aucun espoir de salut, +puisque les Français arrivent sur leurs derrières par les routes +qu'elles-mêmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se +dispersent; une partie est faite prisonnière dans Sokolnitz, une autre +se réfugie vers Kobelnitz, et est enveloppée près des marécages de ce +nom. Une troisième enfin s'engage vers Brünn, et est contrainte de +déposer les armes près de la route de Vienne, là même où les Russes +s'étaient donné rendez-vous dans l'espérance de la victoire. + +Le général Langeron, avec les débris de la brigade Kamenski et +quelques bataillons qu'il avait retirés de Sokolnitz avant le +désastre, s'était réfugié vers Telnitz et les étangs, près du lieu où +se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant +de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22 +escadrons d'avoir disputé le village de Telnitz à cinq ou six +bataillons français, était immobile, attendant le succès des colonnes +Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage, à en croire un +témoin oculaire, les signes des excès auxquels il se livrait +habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec +vivacité ce qui se passe.--Vous ne voyez partout que des ennemis, lui +répond brutalement Buxhoewden.--Et vous, réplique Langeron, vous +n'êtes en état d'en voir nulle part.--Mais dans cet instant le corps +du maréchal Soult paraît sur le versant du plateau vers les lacs, et +se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les étangs. Il +n'est plus possible de douter du péril. Buxhoewden, avec quatre +régiments qu'il avait eu l'impéritie de laisser inactifs auprès de +lui, essaye de regagner la route par laquelle il était venu, et qui +passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen +et l'étang de Satschan. Il s'y porte précipitamment, ordonnant au +général Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint à +lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au +moment même où la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive +de son côté. Il essuie en fuyant le feu des Français, et parvient à se +mettre en sûreté, avec une portion de ses troupes. La majeure partie +suivie des débris de Langeron est arrêtée court par la division +Vandamme, maîtresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les +étangs glacés, et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre +ces étangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut +résister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle fléchit en +quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur +quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en +foule. + +[Illustration: BATAILLE D'AUSTERLITZ.] + +[En marge: Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.] + +Napoléon, arrivé sur les pentes du plateau de Pratzen, du côté des +étangs, aperçoit le désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait +tirer à boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la +glace qui résistent encore, et achève la ruine des malheureux qui s'y +étaient réfugiés. Près de deux mille trouvent la mort sous cette glace +brisée. + +[En marge: Honorable conduite du général Doctoroff.] + +Entre l'armée française et ces inaccessibles étangs, reste encore la +malheureuse colonne Doctoroff, dont un détachement vient de se sauver +avec Buxhoewden, et un autre de s'engloutir sous la glace. Le général +Doctoroff, laissé dans cette cruelle situation, se conduit avec le +plus noble courage. Le terrain, en se rapprochant des lacs, se +relevait de manière à offrir une sorte d'appui. Le général Doctoroff +s'adosse à ce relèvement du terrain, et forme trois lignes de ses +troupes; il place la cavalerie en première ligne, l'artillerie en +seconde, l'infanterie en troisième. Ainsi déployé, il oppose aux +Français une ferme contenance, pendant qu'il envoie quelques escadrons +chercher une route entre l'étang de Satschan et celui de Menitz. + +[En marge: Destruction d'une partie de la colonne Doctoroff.] + +Un dernier et rude combat s'engage sur ce terrain. Les dragons de la +division Beaumont, empruntés à Murat, et amenés de la gauche à la +droite, chargent la cavalerie autrichienne de Kienmayer, qui, après +avoir fait son devoir, se retire sous la protection de l'artillerie +russe. Celle-ci, demeurée immobile à ses pièces, couvre de mitraille +les dragons, qui essayent en vain de l'enlever. L'infanterie du +maréchal Soult marche à son tour sur cette artillerie, malgré un feu à +bout portant, s'en empare, et pousse l'infanterie russe sur Telnitz. +De son côté, le maréchal Davout, avec la division Friant, entre dans +Telnitz. Dès lors les Russes n'ont plus pour s'enfuir qu'un étroit +passage entre Telnitz et les étangs. Les uns, s'y précipitant +pêle-mêle, y trouvent la mort comme ceux qui les y ont précédés. Les +autres parviennent à se retirer, par un chemin qu'on a découvert entre +les étangs de Satschan et de Menitz. La cavalerie française les suit +sur cette chaussée, en les harcelant dans leur retraite. La terre +glaise de ces contrées, que le soleil de la journée a convertie de +glace en boue épaisse, cède sous les pas des hommes et des chevaux. +L'artillerie des Russes s'y enfonce. Leurs chevaux, plutôt faits pour +courir que pour tirer, ne pouvant dégager leurs canons, les y +abandonnent. Nos cavaliers recueillent au milieu de cette déroute +trois mille prisonniers et une grande quantité de canons. «J'avais vu +déjà, s'écrie l'un des acteurs de cette scène affreuse, le général +Langeron, quelques batailles perdues; je n'avais pas l'idée d'une +pareille défaite.» + +[En marge: Fuite des deux empereurs.] + +En effet, d'une aile à l'autre de l'armée russe, il n'y avait en ordre +que le corps du prince Bagration, que Lannes n'avait pas osé +poursuivre, dans l'ignorance où il était de ce qui se passait à la +droite de l'armée. Tout le reste était dans un affreux désordre, +poussant des cris sauvages, pillant les villages épars sur la route, +pour se procurer quelques vivres. Les deux souverains de Russie et +d'Autriche fuyaient ce champ de bataille, sur lequel ils entendaient +les Français crier _vive l'Empereur!_ Alexandre était dans un profond +abattement. L'empereur François, plus tranquille, supportait ce +désastre avec sang-froid. Dans le malheur commun il avait du moins une +consolation: les Russes ne pouvaient plus prétendre que la lâcheté des +Autrichiens faisait toute la gloire de Napoléon. Les deux princes +couraient rapidement à travers les champs de la Moravie, au milieu +d'une obscurité profonde, séparés de leur maison, et exposés à être +insultés par la barbarie de leurs propres soldats. L'empereur +d'Autriche, voyant tout perdu, prit sur lui d'envoyer le prince Jean +de Lichtenstein à Napoléon, pour demander un armistice, avec promesse +de signer la paix sous quelques jours. Il le chargea en outre +d'exprimer à Napoléon le désir d'avoir avec lui une entrevue aux +avant-postes. + +[En marge: Le prince Jean de Lichtenstein envoyé à Napoléon le soir +même de la bataille, pour demander un armistice et la paix.] + +Le prince Jean, qui avait bien rempli son devoir dans la journée, +pouvait se présenter honorablement au vainqueur. Il se rendit en toute +hâte au quartier général français. Napoléon, victorieux, était occupé +à parcourir le champ de bataille, pour faire relever les blessés. Il +ne voulait pas prendre de repos avant d'avoir donné à ses soldats les +soins auxquels ils avaient tant de droits. Obéissant à ses ordres, +aucun d'eux n'avait quitté les rangs pour emporter les hommes atteints +de blessures. Aussi le sol en était-il jonché sur un espace de plus de +trois lieues. Il était couvert surtout de cadavres russes. Le champ de +bataille était affreux à voir. Mais ce spectacle touchait peu nos +vieux soldats de la révolution. Habitués aux horreurs de la guerre, +ils regardaient les blessures, la mort, comme une suite naturelle des +combats, et comme peu de chose au sein de la victoire. Ils étaient +ivres de satisfaction, et poussaient des acclamations bruyantes +lorsqu'ils apercevaient le groupe d'officiers qui signalait la +présence de Napoléon. Son retour au quartier général, qu'on avait +établi à la maison de poste de Posoritz, offrit l'aspect d'une marche +triomphale. + +Cette âme, dans laquelle de si amères douleurs devaient un jour +succéder à des joies si vives, goûtait en cet instant les délices du +plus magnifique succès, et du mieux mérité, car, si la victoire est +souvent une pure faveur du hasard, elle était ici le prix de +combinaisons admirables. Napoléon, en effet, devinant avec la +pénétration du génie que les Russes voudraient lui enlever la route de +Vienne, et qu'alors ils se placeraient entre lui et les étangs, les +avait, par son attitude même, encouragés à y venir, puis, +affaiblissant sa droite, renforçant son centre, il s'était jeté avec +le gros de son armée sur les hauteurs de Pratzen par eux abandonnées, +les avait ainsi coupés en deux, et précipités dans un gouffre, duquel +ils n'avaient pu sortir. La majeure partie de ses troupes, gardée en +réserve, n'avait presque pas agi, tant une pensée juste rendait sa +position forte, tant aussi la valeur de ses soldats lui permettait de +les présenter en nombre inférieur à l'ennemi. On peut dire que sur 65 +mille Français, 40 ou 45 mille au plus avaient combattu, car le corps +de Bernadotte, les grenadiers et l'infanterie de la garde n'avaient +échangé que quelques coups de fusil. Ainsi 45 mille Français avaient +vaincu 90 mille Austro-Russes. + +[En marge: Résultats matériels de la bataille d'Austerlitz.] + +Les résultats de la journée étaient immenses: 15 mille morts, noyés +ou blessés, environ 20 mille prisonniers, parmi lesquels 10 colonels +et 8 généraux, 180 bouches à feu, une immense quantité de chevaux, de +voitures d'artillerie et de bagages, tels étaient les pertes de +l'ennemi et les trophées des Français. Ceux-ci avaient à regretter +environ 7 mille hommes, tant morts que blessés. + +[En marge: Napoléon consent à une entrevue avec l'empereur +d'Autriche.] + +Napoléon, rentré à son quartier général de Posoritz, y reçut le prince +Jean de Lichtenstein. Il l'accueillit en vainqueur plein de +courtoisie, et convint d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, aux +avant-postes des deux armées, pour le surlendemain. Il ne devait être +accordé d'armistice qu'après que les deux empereurs de France et +d'Autriche se seraient vus et expliqués. + +[En marge: Napoléon s'établit au château d'Austerlitz, et donne à la +grande bataille du 2 décembre le nom de ce château.] + +Le lendemain Napoléon porta son quartier général à Austerlitz, château +appartenant à la famille de Kaunitz. Il s'y établit, et voulut donner +le nom de ce château à la bataille, que les soldats appelaient déjà la +bataille des trois empereurs. Elle a porté depuis, et elle portera +dans les siècles, le nom qu'elle a reçu du capitaine immortel qui l'a +gagnée. Il adressa à ses soldats la proclamation qui suit: + + «Austerlitz, 12 frimaire. + + »SOLDATS, + + »Je suis content de vous: vous avez à la journée d'Austerlitz + justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez + décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent + mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et + d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou + dispersée. Ce qui a échappé a votre fer s'est noyé dans les lacs. + + »Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de + Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de + trente mille prisonniers[11] sont le résultat de cette journée à + jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre + supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez + plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième + coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être + éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer + le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et + assure des récompenses à nos alliés. + + »Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le + bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous + ramènerai en France: là vous serez l'objet de mes plus tendres + sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous + suffira de dire: J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que + l'on vous réponde: Voilà un brave. + + »NAPOLÉON.» + +[Note 11: Les nombres exacts n'étaient pas encore connus.] + +[En marge: Murat se trompe sur la direction que prend l'ennemi dans sa +retraite, et le poursuit sur la route d'Olmütz.] + +[En marge: La direction des Russes étant connue, le corps du maréchal +Davout est envoyé à leur poursuite sur la Morava.] + +Il fallait suivre l'ennemi, que tous les rapports représentaient comme +étant dans une déroute complète. Dans cette confusion, Napoléon, +trompé par Murat, avait cru que l'armée fugitive se dirigeait sur +Olmütz, et il avait envoyé sur ce point la cavalerie avec le corps de +Lannes. Mais le lendemain, 3 décembre, des renseignements plus exacts, +recueillis par le général Thiard, apprirent que l'ennemi se dirigeait +par la route de Hongrie sur la Morava. Napoléon se hâta de reporter +ses colonnes sur Nasiedlowitz et Goeding. (Voir la carte nº 32.) Le +maréchal Davout, renforcé par le ralliement de toute la division +Friant et par l'arrivée en ligne de la division Gudin, n'avait pas +perdu de temps, grâce à sa position plus rapprochée de la route de +Hongrie. Il se mit à la poursuite des Russes, et les serra de près. Il +voulait les atteindre avant le passage de la Morava, et enlever +peut-être une partie de leur armée. Après avoir marché le 3, il était +le 4 au matin en vue de Goeding, prêt à les joindre. La plus grande +confusion régnait dans Goeding. Au delà était un château de l'empereur +d'Autriche, celui d'Holitsch, où les deux souverains alliés avaient +cherché un asile. Le trouble n'y était pas moins grand qu'à Goeding. +Les officiers russes continuaient à tenir le plus inconvenant langage +sur le compte des Autrichiens. Ils s'en prenaient à eux de la commune +défaite, comme s'ils n'eussent pas dû l'attribuer à leur présomption, +à l'ineptie de leurs généraux et à la légèreté de leur gouvernement. +Les Autrichiens s'étaient d'ailleurs aussi bien comportés que les +Russes sur le champ de bataille. + +Les deux monarques vaincus étaient assez froids l'un pour l'autre. +L'empereur François voulut conférer avec l'empereur Alexandre, avant +de se rendre à l'entrevue convenue avec Napoléon. Ils tombèrent +d'accord qu'il fallait demander un armistice et la paix, car il était +impossible de lutter plus longtemps. Alexandre, sans l'avouer, +désirait qu'on sauvât au plus tôt lui et son armée des conséquences +d'une poursuite impétueuse, telle qu'on pouvait la craindre de +Napoléon. Quant aux conditions, il laissait à son allié le soin de les +régler à sa volonté. L'empereur François devant supporter seul les +frais de la guerre, les conditions auxquelles on signerait la paix le +regardaient exclusivement. Quelque temps auparavant, Alexandre, se +prétendant l'arbitre de l'Europe, aurait dit que ces conditions le +regardaient aussi. Son orgueil était moins exigeant depuis la journée +du 2 décembre. + +[En marge: Entrevue de Napoléon et de l'empereur d'Autriche aux +avant-postes des deux armées.] + +L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à +moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de +Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes +français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un +feu de bivouac, allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse +d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le +reçut au bas de sa voiture, et l'embrassa. Le monarque autrichien, +rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un +long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à +l'écart, et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle +extraordinaire, du successeur des Césars, vaincu et demandant la paix +au soldat couronné, que la révolution française avait porté au faîte +des grandeurs humaines. + +Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en +pareil lieu.--Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me +force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui +répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de +m'en vouloir.--L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la +situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre +malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins, et lorsqu'il +était exclusivement occupé de l'Angleterre, l'empereur d'Autriche +affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les +projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux +conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa +d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur +François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon +était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord +que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur +Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États +autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette +condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la +réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul.--Croyez-moi, +dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec +celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire +en Europe _une guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses +déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la +guerre.-- + +[En marge: Napoléon convient d'un armistice avec l'empereur +d'Autriche, et exige que l'armée russe se retire immédiatement par +journées d'étapes.] + +Les spirituelles expressions de Napoléon ne rendaient que trop bien la +situation des choses en Europe, entre ce grand empire et le reste du +continent. L'empereur François lui engagea sa parole d'homme et de +souverain de ne plus recommencer la guerre, et surtout de ne plus +céder aux suggestions de puissances qui n'avaient rien à perdre dans +la lutte. Il convint d'un armistice pour lui et pour l'empereur +Alexandre, armistice dont la condition était que les Russes se +retireraient par journées d'étape, et que le cabinet autrichien +enverrait sur-le-champ à Brünn des négociateurs chargés de signer une +paix séparée avec la France. + +Les deux empereurs se quittèrent avec des marques réitérées de +cordialité. Napoléon mit en voiture ce monarque qu'il venait d'appeler +son frère, et remonta à cheval pour retourner à Austerlitz. + +Le général Savary fut envoyé pour suspendre la marche du corps de +Davout. Il se rendit d'abord à Holitsch, à la suite de l'empereur +François, afin de savoir si l'empereur Alexandre accédait aux +conditions proposées. Il vit ce dernier, autour duquel tout était bien +changé depuis la mission qu'il avait remplie quelques jours +auparavant.--Votre maître, lui dit Alexandre, s'est montré bien grand. +Je reconnais toute la puissance de son génie, et quant à moi, je me +retire, puisque mon allié se tient pour satisfait.--Le général Savary +s'entretint quelque temps avec le jeune czar sur la dernière bataille, +lui expliqua comment l'armée française, inférieure en nombre à +l'armée russe, avait cependant paru supérieure sur tous les points, +grâce à l'art de manoeuvrer que Napoléon possédait à un si haut degré. +Il ajouta courtoisement qu'avec l'expérience, Alexandre deviendrait à +son tour homme de guerre, mais que, dans cet art difficile, on n'était +pas maître le premier jour. Après ces flatteries au monarque vaincu, +il partit pour Goeding afin d'arrêter le maréchal Davout, lequel avait +refusé toutes les propositions de suspension d'armes, et était prêt à +assaillir les restes de l'armée russe. On avait vainement affirmé à ce +maréchal, au nom de l'empereur de Russie lui-même, qu'un armistice se +négociait entre Napoléon et l'empereur d'Autriche. Il ne voulait à +aucun prix abandonner sa proie. Mais le général Savary l'arrêta avec +un ordre formel de Napoléon. Ce furent les derniers coups de fusil de +cette immortelle campagne. Les troupes de chaque nation se séparèrent +pour prendre leurs quartiers d'hiver, en attendant ce que décideraient +les négociateurs des puissances belligérantes. + +Napoléon se rendit du château d'Austerlitz à Brünn, où il avait mandé +M. de Talleyrand pour régler les conditions de la paix, qui ne pouvait +plus être douteuse désormais, puisque l'Autriche était à bout de +ressources, et que la Russie, pressée d'obtenir un armistice, ramenait +en toute hâte son armée en Pologne. Tandis que la guerre de la +première coalition avait duré cinq ans, celle de la seconde coalition +deux, la guerre que venait de susciter la troisième avait duré trois +mois, tant était devenue irrésistible la puissance de la France +révolutionnaire, concentrée dans une seule main, et tant cette main +était habile et prompte à frapper ceux qu'elle voulait atteindre! Les +événements s'étaient effectivement passés comme Napoléon les avait +tracés d'avance, dans son cabinet à Boulogne. Il avait pris les +Autrichiens à Ulm presque sans coup férir; il avait écrasé les Russes +à Austerlitz, dégagé l'Italie par le seul effet de sa marche offensive +sur Vienne, et réduit à de pures imprudences les attaques sur le +Hanovre et sur Naples. Celle-ci notamment, après la bataille +d'Austerlitz, n'était qu'une folie désastreuse pour la maison de +Bourbon. L'Europe était aux pieds de Napoléon, et la Prusse, entraînée +un moment par la coalition, allait se trouver à la merci du capitaine +qu'elle avait offensé et trahi. + +[En marge: Napoléon veut que les négociations pour la paix +s'établissent à Brünn.] + +Toutefois, il fallait beaucoup d'habileté pour traiter, car si nos +ennemis, se remettant de leur terreur, et abusant des engagements +qu'ils avaient fait prendre à la Prusse, la forçaient à intervenir +dans les négociations, ils pouvaient encore, à trois contre un, +disputer les conditions de la paix, et dérober au vainqueur une partie +des avantages de la victoire. Aussi Napoléon avait-il voulu que les +négociations s'établissent à Brünn, loin de M. d'Haugwitz, qu'il avait +envoyé à Vienne, et obligé d y rester, en lui donnant rendez-vous dans +cette capitale. + +[En marge: Les négociateurs autrichiens voudraient comprendre la +Prusse dans la négociation. Napoléon s'y oppose.] + +Tandis que l'on était occupé à combattre, MM. de Giulay et de Stadion +avaient eu à Vienne des pourparlers avec M. de Talleyrand, et ils +avaient demandé à négocier en commun pour la Russie et l'Autriche, +sous la médiation de la Prusse. Depuis l'arrivée de M. d'Haugwitz, ils +l'avaient sommé poliment, mais instamment, d'exécuter la convention de +Potsdam, jugeant bien que, si la Prusse était comprise dans la +négociation, elle serait obligée ou de faire prévaloir les conditions +de paix arrêtées à Potsdam, ou de s'associer à la guerre. M. +d'Haugwitz s'était refusé à traiter de la sorte, en se fondant sur la +nature de sa mission, qui l'obligeait non pas à siéger dans un +congrès, mais à traiter directement avec Napoléon, pour l'amener aux +idées adoptées par le cabinet prussien. Au surplus, M. de Talleyrand +avait coupé court à ces prétentions, en déclarant que l'Autriche +serait seule admise à la négociation. Il signifiait cette résolution à +Vienne, le jour même du 2 décembre, pendant que se livrait la bataille +d'Austerlitz. + +[En marge: Sur le voeu exprimé par Napoléon, M. de Stadion est +remplacé dans la négociation par le prince Jean de Lichtenstein.] + +[En marge: Les conférences s'ouvrent à Brünn.] + +La bataille gagnée, et l'armistice demandé et accordé au bivouac du +vainqueur, la négociation séparée était une condition acceptée +d'avance. Napoléon exigea, comme nous venons de le rapporter, qu'elle +s'ouvrît immédiatement à Brünn avec M. de Talleyrand. Il fit savoir +qu'il voulait bien de M. de Giulay pour traiter, mais non pas de M. de +Stadion, ancien ambassadeur d'Autriche en Russie, tout plein des +préjugés de la coalition, et suscitant par la nature même de son +esprit des difficultés sans cesse renaissantes. Il indiqua, pour +négociateur le prince Jean de Lichtenstein, qui lui avait plu par ses +manières franches et par militaires. On s'empressa d'envoyer celui-ci +à Brünn avec M. de Giulay. L'empereur François étant à Holitsch, on +pouvait communiquer avec lui heures, et s'entendre assez promptement +sur les points contestés. La négociation s'ouvrit donc à Brünn entre +MM. de Talleyrand, de Giulay et de Lichtenstein. Napoléon, après en +avoir établi les bases, se proposait de se rendre ensuite à Vienne, +pour arracher à M. d'Haugwitz l'aveu des faiblesses et des faussetés +de la Prusse, et lui en faire porter la peine. + +Mais quelles seraient les bases de la paix? C'est là ce que +discutaient à Brünn Napoléon et M. de Talleyrand, et ce qui était +entre eux le sujet de fréquents et profonds entretiens. + +[En marge: Napoléon et M. de Talleyrand arrêtent entre eux les +conditions de la paix.] + +Le moment était périlleux pour la sagesse de Napoléon. Victorieux en +trois mois d'une puissante coalition, ayant vu fuir devant ses +soldats, même inférieurs en nombre, les soldats les plus renommés du +continent, n'allait-il pas acquérir de sa puissance un sentiment +exagéré, et prendre en mépris toutes les résistances européennes? Sous +le Consulat, alors qu'il voulait se concilier la France et l'Europe, +on l'avait vu au dedans ménager les partis, au dehors ramener +l'Autriche par la victoire, la Russie par de fines caresses, la Prusse +par l'appât adroitement employé des indemnités germaniques, +l'Angleterre par l'isolement auquel il l'avait réduite, pacifier le +monde d'une manière presque miraculeuse, et déployer la plus admirable +des habiletés, celle de la force qui sait se contenir. Mais bientôt +aussi on l'avait vu, irrité de l'ingratitude des partis, ne plus +garder de mesures avec eux, et les frapper cruellement dans la +personne du duc d'Enghien. On l'avait vu, irrité de la jalousie +provocante de l'Angleterre, lui jeter le gant, qu'elle avait ramassé, +et réunir tous les moyens humains pour l'accabler. Maintenant les +puissances du continent l'ayant, sans motif suffisant, détourné de sa +lutte contre l'Angleterre, et s'étant attiré des défaites qui étaient +de véritables désastres, n'allait-il pas avec elles, comme avec ses +autres ennemis, mettre de côté ces ménagements indispensables même à +la force, et qui composent tout l'art de la politique? Un homme qui +pouvait toujours tirer de son génie et de la bravoure de ses soldats +un événement tel que Marengo ou Austerlitz, compterait-il avec +quelqu'un sur la terre? + +M. de Talleyrand, dont nous avons précédemment tracé le caractère et +le rôle sous ce règne, essaya encore, en cette circonstance, quelques +efforts pour modérer Napoléon, mais sans beaucoup de succès. Aimant à +plaire plus qu'à contredire, ayant, en fait de politique européenne, +des penchants plutôt que des opinions, patronant sans cesse +l'Autriche, desservant la Prusse, par une vieille tradition du cabinet +de Versailles, il s'était rendu suspect de complaisance pour l'une, +d'aversion pour l'autre, et n'avait pas auprès de son souverain le +crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. Du reste, +ici comme en d'autres occasions, s'il n'eut pas le mérite de faire +prévaloir la modération, il eut celui de la conseiller. + +M. de Talleyrand, le lendemain de la bataille d'Austerlitz, donna les +conseils que voici au vainqueur enivré de l'Europe. + +[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur les conditions à faire à +l'Autriche.] + +Il fallait se montrer, suivant lui, modéré et généreux envers +l'Autriche. Cette puissance, considérablement diminuée depuis deux +siècles, devait être beaucoup moins qu'autrefois l'objet de nos +jalousies. Une puissance nouvelle devait prendre sa place dans nos +préoccupations, c'était la Russie; et contre cette dernière, +l'Autriche, loin d'être un danger, était une barrière utile. +L'Autriche, vaste agrégation de peuples étrangers les uns aux autres, +tels que les Autrichiens, les Esclavons, les Hongrois, les Bohêmes, +les Italiens, pourrait facilement se briser, si on affaiblissait le +lien déjà si faible qui retenait les éléments hétérogènes dont elle +était formée, et ses débris auraient plus de tendance à se rattacher à +la Russie qu'à la France. On devait donc s'arrêter dans les coups +portés à l'Autriche, la dédommager même des pertes nouvelles qu'elle +allait subir, et la dédommager d'une manière utile à l'Europe, ce qui +était non-seulement possible, mais facile. + +M. de Talleyrand proposait une combinaison ingénieuse, prématurée +toutefois dans l'état de l'Europe, c'était de donner à l'Autriche les +bords du Danube, c'est-à-dire la Valachie et la Moldavie. Ces +provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-même; elles +consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui aliéneraient la Russie, et +la rendraient à l'égard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman, +comme elle était déjà celui de l'Europe. Ces provinces, après l'avoir +brouillée avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la +constitueraient dès lors l'alliée obligée de la France. + +Quant à la Prusse, il n'y avait plus à s'imposer de gêne à son égard, +et on était libre de la traiter comme on voudrait. C'était décidément +une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter. +Il ne fallait plus, pour lui complaire, éloigner de soi l'Autriche, +seule alliée à laquelle on pût songer dans l'avenir. + +Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le +conseil de ménager l'Autriche, de la consoler, de la dédommager même +avec des équivalents bien choisis, était excellent, car la vraie +politique de Napoléon aurait dû être de vaincre et de ménager tout le +monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la +Prusse légèrement était funeste, et partait d'une politique fausse, +que nous avons déjà signalée. Certes il eût été à désirer qu'on pût +donner les provinces du Danube à l'Autriche, et qu'on pût surtout les +lui faire considérer comme un dédommagement suffisant de ses pertes en +Italie; mais il est douteux qu'elle se fût prêtée à cette combinaison, +car la Valachie et la Moldavie, en lui aliénant la Russie et +l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dépendance. Il est douteux en +outre qu'on pût à cette époque se distribuer le territoire européen +aussi librement qu'on le fit deux ans après, à Tilsit. Mais, quoi +qu'il en soit, il fallait se résigner, en voulant dominer l'Italie, à +rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques ménagements qu'on gardât +envers elle; et alors quel allié choisir? Nous l'avons déjà dit plus +d'une fois: brouillés avec l'Angleterre par le désir de l'égalité sur +les mers, avec la Russie par le désir de la suprématie sur le +continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne désorganisée, +que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est +vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la +fausseté naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intérêt +contraire au nôtre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces +rhénanes, compromise déjà dans notre système, ayant les mains pleines +de biens d'Église reçus de nous, ne demandant pas mieux que d'en +recevoir encore, et prête à accepter telle conquête qui l'enchaînerait +pour jamais à notre politique? + +On se trompait donc gravement, non pas en voulant ménager l'Autriche, +mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher sérieusement, et se +l'attacher assez, pour qu'il n'y eût plus de danger à maltraiter ou à +négliger la Prusse. + +[En marge: Vues de Napoléon à l'égard de la nouvelle paix +continentale.] + +Napoléon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en +commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses +ennemis, le succès prodigieux de ses armées, commençaient à exciter +chez lui au delà de toutes les bornes raisonnables. + +Il n'avait pas cherché querelle au continent; on était venu au +contraire le détourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre, +pour lui déclarer la guerre. Ceux qui avaient commencé cette guerre, +et qui s'étaient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les +conséquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complément de +l'Italie, c'est-à-dire les États vénitiens, actuellement possédés par +l'Autriche, et de plus la solution définitive des questions +germaniques au profit de ses alliés, la Bavière, Baden, le +Wurtemberg. + +[En marge: Napoléon veut les États vénitiens et l'Italie entière +jusqu'aux Alpes Juliennes.] + +[En marge: Il se propose d'enlever à l'Autriche ses possessions en +Souabe, et de plus le Tyrol.] + +Sur ces deux points, Napoléon était absolu, et il n'avait pas tort de +l'être. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un +mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux +bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant à +l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontières +naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle +possédait en Souabe, et qui étaient qualifiés du titre d'AUTRICHE +ANTÉRIEURE, territoires qui étaient pour elle un moyen de tourmenter +les États allemands alliés de la France, et de faire, quand il lui +plaisait, des préparatifs militaires sur le haut Danube. Il voulait +lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la +Suisse, c'est-à-dire le Vorarlberg. (Voir la carte nº 28.) Il voulait +même, s'il était possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la +possession des Alpes, et un passage toujours assuré en Italie. Mais ce +dernier point était difficile à obtenir, parce que le Tyrol était une +vieille possession de l'Autriche, aussi chère à ses affections que +précieuse à ses intérêts. C'était faire subir à l'Autriche une perte +d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins +sur 103 de revenu. C'étaient donc de cruels sacrifices à exiger +d'elle. + +Avec tout ce qu'il allait lui ôter en Allemagne, Napoléon se proposait +de compléter le patrimoine des trois États allemands qui avaient été +ses auxiliaires, la Bavière, Baden et le Wurtemberg. Son intention +était de se ménager, par le moyen de ces trois États, une action sur +la Diète, un chemin vers le Danube, et d'établir d'une manière +éclatante que son alliance profitait à ceux qui l'embrassaient. + +Il entendait aussi résoudre favorablement pour ces princes alliés la +question de la noblesse immédiate, et abolir cette noblesse qui leur +créait des ennemis chez eux; il voulait résoudre également toutes les +questions de suzeraineté, et supprimer par ce moyen une foule de +droits d'espèce féodale, fort assujettissants et fort onéreux pour les +États germaniques. + +[En marge: Napoléon veut, avec les sacrifices obtenus de l'Autriche, +procurer des agrandissements aux princes de l'Allemagne méridionale, +et contracter avec ceux-ci des alliances de famille.] + +Napoléon se proposait enfin, pour s'attacher solidement les trois +princes de l'Allemagne méridionale d'ajouter au lien des bienfaits le +lien des mariages. Il lui fallait des princes et des princesses pour +les unir aux membres de sa dynastie. Il comptait en trouver en +Allemagne, et joindre ainsi à l'avantage d'établissements princiers +l'influence des alliances de famille. + +[En marge: Napoléon projette l'union d'Eugène de Beauharnais avec une +princesse de Bavière.] + +Le prince Eugène de Beauharnais était cher à son coeur. Il l'avait +fait vice-roi d'Italie; il lui cherchait une épouse. Il avait jeté les +yeux sur la fille de l'électeur de Bavière, princesse remarquable, et +digne de celui auquel elle était destinée. Comme il réservait la plus +grande part des dépouilles de l'Autriche à la Bavière, ce que la +situation et les dangers de cet électorat justifiaient suffisamment, +il voulait que cette part de dépouilles fût la dot du prince français. + +Mais la princesse Auguste était promise à l'héritier de Baden, et sa +mère, l'électrice de Bavière, violente ennemie de la Francesco, +alléguait cet engagement pour repousser une alliance qui lui +répugnait. Le général Thiard, ayant contracté des liaisons avec les +petites cours allemandes, lorsqu'il servait dans l'armée de Condé, +avait été envoyé à Munich et à Baden, pour lever les obstacles qui +s'opposaient aux unions projetées. Cet officier, négociateur adroit, +s'était servi de la comtesse d'Hochberg, qui était unie par un mariage +morganatique à l'électeur régnant de Baden, et qui avait besoin de la +France pour faire reconnaître ses enfants. Par l'influence de cette +personne, il avait obtenu de la cour de Baden une démarche délicate, +qui consistait à se désister de toute vue sur la main de la princesse +Auguste de Bavière. Cette démarche obtenue, l'électeur et l'électrice +de Bavière demeuraient sans prétexte pour refuser une alliance qui +leur valait en dot le Tyrol avec une partie de la Souabe. + +[En marge: Napoléon songe à d'autres mariages avec les maisons de +Baden et de Wurtemberg.] + +Ce n'était point la seule union allemande à laquelle songeât Napoléon. +L'héritier de Baden, auquel on venait d'enlever la princesse Auguste +de Bavière, restait à marier. Napoléon lui destinait mademoiselle +Stéphanie de Beauharnais, personne douée de grâce et d'esprit, et +qu'il voulait créer princesse impériale. Il chargea M. le général +Thiard de conclure cet autre mariage. Enfin le vieux duc de Wurtemberg +avait une fille, la princesse Catherine, dont le malheur a fait +ressortir depuis les nobles qualités. Napoléon désirait l'obtenir pour +son frère Jérôme. Mais des liens contractés par celui-ci en Amérique, +sans autorisation de sa famille, étaient un obstacle qu'on n'avait pas +pu lever encore. Il fallait donc attendre pour ce dernier +établissement. À tous les agrandissements de territoire qu'il +préparait pour les maisons de Bavière, de Wurtemberg et de Baden, +Napoléon voulait ajouter le titre de roi, en laissant à ces maisons la +place qu'elles avaient dans la Confédération germanique. + +Ce sont là les avantages que Napoléon entendait tirer de ses dernières +victoires. Exiger l'Italie tout entière était de sa part naturel et +conséquent. Chercher dans les possessions autrichiennes en Souabe des +moyens d'agrandir les princes ses alliés, était bien entendu, car on +reportait l'Autriche derrière l'Inn, et on rendait l'alliance de la +France manifestement utile. Ôter à l'Autriche le Vorarlberg pour le +donner à la Bavière, était sage encore, car on la séparait ainsi de la +Suisse. Mais lui ôter le Tyrol, bien que ce fut une bonne combinaison +quant à l'Italie, c'était accumuler dans son coeur des ressentiments +implacables; c'était la réduire à un désespoir qui, caché dans le +moment, devait éclater tôt ou tard; c'était dès lors se condamner plus +que jamais à une politique mesurée, habile à trouver et à garder des +alliances, puisqu'on se rendait inconciliable la principale des +puissances du continent. Résoudre la question de la noblesse +immédiate, et plusieurs autres questions féodales, pouvait être une +utile simplification, relativement à l'organisation intérieure de +l'Allemagne. Mais agrandir extraordinairement les princes de Baden, de +Bavière, de Wurtemberg, les lier à la France, au point de les rendre +suspects à l'Allemagne, c'était leur créer une position fausse, dont +ils seraient tentés de sortir un jour en devenant infidèles à leur +protecteur; c'était se faire des ennemis de tous les princes +allemands non favorisés, c'était blesser d'une nouvelle façon +l'Autriche blessée déjà en tant de manières, et, ce qui est plus +fâcheux, désobliger la Prusse elle-même; c'était enfin s'immiscer plus +qu'il ne convenait dans les affaires de l'Allemagne, et se préparer de +grands jaloux et de petits ingrats. Napoléon n'aurait pas dû oublier +qu'il avait fallu braquer ses canons sur les portes de Stuttgard pour +les faire ouvrir, qu'il lui fallait, dans le moment même, se servir +d'une femme étrangère pour obtenir un mariage à Baden, et arracher +presque à l'électeur de Bavière sa fille, qu'on n'avait obtenue qu'en +se présentant les clefs du Tyrol dans une main, l'épée de la France +dans l'autre. + +Napoléon dépassait donc la vraie mesure de la politique française en +Allemagne, en se créant des alliés trop détachés du système allemand, +et peu sûrs parce que leur position serait fausse. Mais la mesure est +difficile à garder dans la victoire, et puis il était monarque +nouveau, il était excellent chef de famille, il voulait des alliances +et des mariages. + +[En marge: Napoléon, outre tous les sacrifices de territoire imposés à +l'Autriche, exige une contribution de cent millions au profit de +l'armée.] + +[En marge: Traités d'alliance signés immédiatement avec Baden, le +Wurtemberg et la Bavière.] + +Telles furent les idées qui servirent de fondement aux instructions +laissées à M. de Talleyrand pour la négociation entamée avec MM. de +Giulay et de Lichtenstein. Il y ajouta une condition au profit de +l'armée, qui ne lui était pas moins chère que ses frères et nièces: il +demanda 100 millions pour constituer des dotations, non-seulement aux +chefs de tout grade, mais aux veuves et enfants de ceux qui étaient +morts en combattant. Sans perdre de temps, il signa trois traités +d'alliance avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière. Il donna à la maison +de Baden l'Ortenau et une partie du Brisgau, plusieurs villes au bord +du lac de Constance, c'est-à-dire 113 mille habitants, ce qui +représentait pour cette maison une augmentation de ses États d'environ +un quart. Il donna à la maison de Wurtemberg le reste du Brisgau et de +notables portions de la Souabe, c'est-à-dire 183 mille habitants, ce +qui représentait pour celle-ci une augmentation de plus du quart, et +portait sa principauté à près d'un million d'habitants. Il donna enfin +à la Bavière le Vorarlberg, les évêchés d'Eichstaedt et de Passau, +attribués récemment à l'électeur de Salzbourg, toute la Souabe +autrichienne, la ville et l'évêché d'Augsbourg, c'est-à-dire un +million d'habitants, ce qui portait la Bavière de deux millions à +trois, et ajoutait un tiers à ses possessions. La marche des +négociations avec l'Autriche ne permettait pas encore de parler du +Tyrol. + +On attribua, de plus, à ces princes tous les droits souverains sur la +noblesse immédiate, et on les affranchit des sujétions féodales que +l'empereur d'Allemagne prétendait sur certaines parties de leur +territoire. + +L'électeur de Baden ayant la modestie de refuser le titre de roi, +comme trop supérieur à ses revenus, on lui laissa son titre +d'électeur; mais on conféra sur-le-champ le titre de roi aux électeurs +de Bavière et de Wurtemberg. + +En retour de ces avantages, ces trois princes s'engagèrent à faire la +guerre, de moitié avec la France, toutes les fois qu'elle aurait à la +soutenir pour son état actuel, et pour celui qui résulterait du traité +qu'on allait conclure avec l'Autriche. La France, de son côté, +s'engageait, lorsqu'il le faudrait, à prendre les armes pour maintenir +à ces princes leur nouvelle situation. + +Ces traités furent signés les 10, 12 et 20 décembre. M. le général +Thiard en était nanti en partant pour négocier les mariages projetés. + +On avait donc disposé d'avance, et sans être encore d'accord avec +l'Autriche, d'une portion des États de cette puissance. Mais on +n'avait pas grand souci des conséquences auxquelles on s'exposait. + +[En marge: Retour de Napoléon à Vienne.] + +Napoléon, après avoir veillé à ses blessés, après les avoir acheminés +sur Vienne, ceux du moins qui pouvaient être transportés, après avoir +dirigé sur la France les prisonniers et les canons enlevés à l'ennemi, +quitta Brünn, laissant à M. de Talleyrand le soin de débattre avec MM. +de Giulay et de Lichtenstein les conditions arrêtées. Il était +impatient d'avoir à Vienne un long entretien avec M. d'Haugwitz, et de +pénétrer tout entier le secret de la Prusse. + +[En marge: Conférence à Brünn entre M. de Talleyrand et les +négociateurs autrichiens.] + +M. de Talleyrand entra immédiatement en pourparlers avec les deux +négociateurs autrichiens. Ils se récrièrent fort quand ils connurent +les prétentions du ministre français, et cependant on ne s'expliquait +pas encore sur le Tyrol, on ne parlait que du désir d'éloigner +l'Autriche de l'Italie et de la Suisse, afin de couper court à toutes +les causes de rivalité et de guerre. + +[En marge: Voeux de l'Autriche relativement aux conditions de la +prochaine paix.] + +MM. de Lichtenstein et de Giulay firent connaître, de leur côté, les +conditions auxquelles l'Autriche était prête à consentir. Elle voyait +bien que c'en était fait pour elle des États vénitiens, des +possessions qu'elle avait en Souabe, et des prétentions litigieuses +entre l'empire et les princes allemands. Elle consentait donc à céder +Venise et la terre ferme jusqu'à l'Isonzo; mais elle voulait garder +l'Istrie, l'Albanie, et gagner Raguse, comme débouchés nécessaires à +la Hongrie. C'étaient d'ailleurs les derniers restes des acquisitions +obtenues sous l'empereur actuel, et il y tenait par honneur. + +Quant au Tyrol, elle était presque disposée à l'abandonner, mais en le +transférant à l'électeur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand, +qu'on avait dédommagé en 1803 de la Toscane par l'évêché de Salzbourg +et la prévôté de Berchtolsgaden. Elle voulait en échange Salzbourg et +Berchtolsgaden, et il fallait de plus laisser le Vorarlberg, Lindau et +les bords du lac de Constance à ce même archiduc, comme dépendances du +Tyrol. + +Par cet arrangement, l'Autriche aurait acquis Salzbourg, et gardé le +Tyrol avec le Vorarlberg, dans la personne de l'un de ses archiducs. + +[En marge: L'Autriche demande le Hanovre pour l'un de ses archiducs.] + +Du reste, elle consentait à céder les possessions autrichiennes en +Souabe, plus l'Ortenau, le Brisgau, les évêchés d'Eichstaedt et de +Passau. Mais elle demandait, pour les princes de sa maison qui +perdaient ces possessions, un grand dédommagement, qui paraîtra +singulièrement imaginé, et qui prouvera de quels sentiments étaient +animés les uns à l'égard des autres les membres de la coalition +européenne, elle demandait le Hanovre. + +Ainsi ce patrimoine du roi d'Angleterre qu'on avait blâmé Napoléon +d'offrir à la Prusse, et celle-ci d'accepter de Napoléon, que la +Russie venait elle-même de proposer à la Prusse pour la détacher de la +France, l'Autriche à son tour le demandait pour un archiduc! + +M. de Talleyrand, charmé de voir se produire de tels désirs, ne se +récria point en les entendant exprimer, et promit d'en faire part à +Napoléon. + +Enfin, quant aux 100 millions de contribution, l'Autriche se déclarait +dans l'impossibilité d'en payer 10, tant elle était épuisée. Elle +offrait, en compensation d'une telle somme, de livrer l'immense +matériel en armes et munitions de tout genre qui se trouvait dans les +États vénitiens, et qu'elle aurait eu le droit d'enlever, si elle n'en +avait pas stipulé l'abandon. + +[En marge: Les négociateurs ne pouvant se mettre d'accord, le prince +de Lichtenstein va prendre à Holitsch de nouvelles instructions.] + +Après de vifs débats, qui ne durèrent que trois ou quatre jours, vu +que de tous les côtés on était pressé d'en finir, il fut convenu que +le prince de Lichtenstein se transporterait au château de l'empereur +François, à Holitsch, pour se procurer de nouvelles instructions, +celles dont il était porteur ne l'autorisant pas à souscrire les +sacrifices exigés par Napoléon. + +M. de Talleyrand devait rester à Brünn jusqu'à son retour. C'était une +grande faute aux Autrichiens que de perdre du temps, car ce qui se +passait à Vienne entre Napoléon et M. d'Haugwitz allait rendre leur +situation encore plus mauvaise. + +[En marge: Motifs de Napoléon pour avoir une explication avec la +Prusse.] + +M. de Talleyrand, qui de Brünn correspondait tous les jours avec +Vienne, avait fait savoir à Napoléon qu'il n'était pas près de +s'entendre avec les négociateurs autrichiens. Ces résistances, qui +méritaient une sérieuse attention si elles se combinaient avec les +résistances de la Prusse, contrariaient Napoléon. Les archiducs +s'approchaient de Presbourg suivis de cent mille hommes. Les troupes +prussiennes se réunissaient en Saxe et en Franconie; les Anglo-Russes +s'avançaient en Hanovre. Ces circonstances réunies n'effrayaient pas +le vainqueur d'Austerlitz. Il était prêt, s'il le fallait, à battre +les archiducs sous Presbourg, et à se rejeter ensuite sur la Prusse +par la Bohême. Mais c'était recommencer avec l'Europe, coalisée cette +fois tout entière, un jeu dangereux; et il n'eût pas été sage de s'y +exposer pour quelques lieues carrées de plus ou de moins. Quoique la +position de Napoléon fût celle d'un vainqueur tout-puissant, elle ne +le dispensait pas néanmoins de se conduire en politique habile. +C'était la Prusse que son habileté devait avoir en vue, car, en +profitant de la terreur que lui avaient inspirée les derniers +événements de la guerre, il pouvait l'enlever à la coalition, la +rattacher à la France, et ajouter à la victoire d'Austerlitz une +victoire diplomatique non moins décisive. Aussi était-il +très-impatient de voir et d'entretenir M. d'Haugwitz. + +M. d'Haugwitz, venu pour imposer des conditions à Napoléon, sous la +fausse apparence d'une médiation officieuse, le trouvait triomphant, +et presque maître de l'Europe. Sans doute avec du caractère, de +l'union, de la constance, il était possible encore de tenir tête à +l'empereur des Français. Mais la Russie avait passé du délire de +l'orgueil à l'abattement de la défaite; l'Autriche terrassée était +sous les pieds de son vainqueur; la Prusse tremblait à la seule idée +de la guerre. Et puis, tous les coalisés, se défiant les uns des +autres, communiquaient peu entre eux. M. d'Haugwitz fréquentait sans +cesse, et exclusivement, la légation française, poussait la flatterie +jusqu'à porter tous les jours dans Vienne le grand cordon de la Légion +d'honneur[12], ne parlait qu'avec admiration d'Austerlitz, du génie de +Napoléon, et ne pouvait se défendre d'une vive agitation en songeant à +l'accueil qu'il allait recevoir. + +[Note 12: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce détail dans une de ses +lettres à Napoléon.] + +[En marge: Entrevue de Napoléon avec M. d'Haugwitz.] + +Napoléon, arrivé le 13 décembre à Vienne, fit appeler le soir même M. +d'Haugwitz à Schoenbrunn, et lui donna audience dans le cabinet de +Marie-Thérèse. Il ne savait pas encore tout ce qui avait eu lieu à +Potsdam, cependant il en savait plus que lorsqu'il avait vu M. +d'Haugwitz à Brünn, la veille d'Austerlitz. Il était informé de +l'existence d'un traité signé le 3 novembre, par lequel la Prusse +s'engageait éventuellement à faire partie de la coalition. Il était +vif et s'emportait facilement, mais souvent il affectait la colère +plus qu'il ne la ressentait. Cherchant cette fois à intimider son +interlocuteur, il reprocha très-violemment à M. d'Haugwitz d'avoir, +lui, ministre ami de la paix, lui qui avait placé sa gloire dans le +système de la neutralité, qui avait même voulu convertir cette +neutralité en un projet d'alliance avec la France, il lui reprocha +d'avoir eu la faiblesse de se lier à Potsdam avec la Russie et +l'Autriche, et d'avoir contracté avec ces puissances des engagements +qui ne pouvaient le mener qu'à la guerre. Il se plaignit amèrement de +la duplicité de son cabinet, des hésitations de son roi, de l'empire +des femmes sur sa cour, et lui fit entendre que, débarrassé maintenant +des ennemis qu'il avait naguère sur les bras, il était maître de faire +de la Prusse ce qu'il voudrait. Puis avec véhémence, il lui demanda ce +que désirait enfin le cabinet prussien, quel système il comptait +suivre, et parut exiger sur toutes ces questions des explications +complètes, catégoriques et immédiates. + +M. d'Haugwitz, troublé d'abord, se remit bientôt, car il avait autant +de sang-froid que d'esprit. À travers cette bruyante colère, il crut +deviner que Napoléon, au fond, souhaitait un raccommodement, et que si +on rompait bien vite les engagements pris avec la coalition, ce +vainqueur, en apparence si courroucé, consentirait à s'apaiser. + +M. d'Haugwitz donna donc des explications adroites, spécieuses, +caressantes, sur les circonstances qui avaient dominé et entraîné la +Prusse, livra, sans inconvenance, ceux qui avaient eu la faiblesse de +se laisser maîtriser par de purs accidents, jusqu'à sortir du vrai +système qui convenait à leur pays, et finit par insinuer assez +clairement, que, si Napoléon le voulait, tout serait réparé +promptement, et même que l'alliance manquée tant de fois pourrait +devenir le prix instantané d'une réconciliation immédiate. + +Napoléon, jetant dans l'âme de M. d'Haugwitz un regard pénétrant, +reconnut que les Prussiens ne demandaient pas mieux que de faire +volte-face, et de revenir à lui. À tous les coups qu'il avait déjà +portés à l'Europe, il fut charmé d'ajouter une profonde malice, et il +imagina d'offrir sur-le-champ à M. d'Haugwitz le projet que Duroc +avait été chargé de présenter à Berlin, c'est-à-dire l'alliance +formelle de la Prusse avec la France, à la condition tant de fois +renouvelée du Hanovre. C'était assurément entreprendre beaucoup sur +l'honneur du cabinet prussien, car Napoléon lui proposait, on peut +dire à prix d'argent, l'abandon des liens récemment contractés sur le +tombeau du grand Frédéric; il lui proposait, après avoir fait à +Potsdam défection à la France, au profit de l'Europe, de faire à +Vienne défection à l'Europe, au profit de la France. Napoléon n'hésita +pas, et, en énonçant cette proposition, il tint les yeux longtemps +fixés sur le visage de M. d'Haugwitz. + +Le ministre prussien ne se montra ni indigné, ni surpris. Il parut +enchanté au contraire de rapporter de Vienne, au lieu d'une +déclaration de guerre, le Hanovre, avec l'alliance de la France, qui +était son système de prédilection. Il faut faire remarquer, pour +l'excuse de M. d'Haugwitz, que, parti de Berlin dans un moment où l'on +se flattait que Napoléon n'arriverait pas jusqu'à Vienne, il avait vu, +même dans cette supposition, le duc de Brunswick, le maréchal +Mollendorf, inquiets des conséquences d'une guerre contre la France, +et insistant pour qu'on ne se déclarât pas avant la fin de décembre. +Or Napoléon avait conquis Vienne, écrasé tous les coalisés à +Austerlitz, et on n'était qu'au 13 décembre. M. d'Haugwitz pouvait +craindre que Napoléon, vainqueur, ne se jetât brusquement sur la +Bohême, et ne tombât comme la foudre à Berlin. Il fut donc heureux de +faire aboutir à une conquête une situation qui menaçait d'aboutir à un +désastre. Quant à la fidélité envers les coalisés, il les traitait +comme ils se traitaient entre eux. Il faut s'en prendre, au surplus, +de la conduite qu'il tint à Vienne, moins à lui qu'à ceux qui, en son +absence, avaient engagé la Prusse dans un défilé sans issue. Il +accepta, séance tenante, l'offre de Napoléon. + +Celui-ci, satisfait de voir son idée accueillie, dit à M. d'Haugwitz: +Eh bien, c'est chose décidée, vous aurez le Hanovre. Vous +m'abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j'ai +besoin, et vous signerez avec la France un traité d'alliance offensive +et défensive. Mais, arrivé à Berlin, vous imposerez silence aux +coteries, vous les traiterez avec le mépris qu'elles méritent, vous +ferez dominer la politique du ministère sur celle de la cour.--Les +allusions de Napoléon s'adressaient à la reine, au prince Louis et à +l'entourage. Il enjoignit ensuite à Duroc de s'aboucher avec M. +d'Haugwitz, et de rédiger immédiatement le projet de traité. + +[En marge: Napoléon, une fois débarrassé de la Prusse, prescrit à M. +de Talleyrand d'exiger le Tyrol de la part de l'Autriche.] + +Cet arrangement était à peine conclu, que Napoléon, enchanté de son +ouvrage, écrivit à M. de Talleyrand, pour lui enjoindre de ne rien +terminer à Brünn, de traîner la négociation en longueur quelques jours +encore, car il était assuré d'en finir avec la Prusse, qu'il venait de +conquérir au prix du Hanovre, et il n'avait plus à s'inquiéter +désormais ni des menaces des Anglo-Russes contre la Hollande, ni des +mouvements des archiducs du côté de la Hongrie. Il ajouta qu'il +voulait maintenant le Tyrol péremptoirement, la contribution de guerre +plus résolument que jamais, et que, du reste, il fallait quitter Brünn +pour se transporter à Vienne. La négociation était trop loin de lui à +Brünn, il la désirait plus rapprochée, à Presbourg, par exemple. + +[En marge: Traité de Schoenbrunn avec la Prusse.] + +C'était le 13 décembre que Napoléon avait vu M. d'Haugwitz. Le traité +fut rédigé le 14, et signé le 15, à Schoenbrunn. Voici quelles en +furent principales conditions. + +La France, considérant le Hanovre comme sa propre conquête, le cédait +à la Prusse. La Prusse en retour cédait à la Bavière le marquisat +d'Anspach, cette même province qu'il était si difficile de ne pas +traverser quand on avait la guerre avec l'Autriche. Elle cédait de +plus à la France la principauté de Neufchâtel, le duché de Clèves +contenant la place de Wesel. Les deux puissances se garantissaient +toutes leurs possessions, ce qui signifiait que la Prusse garantissait +à la France ses limites présentes, avec les nouvelles acquisitions +faites en Italie, et les nouveaux arrangements conclus en Allemagne, +et que la France garantissait à la Prusse son état actuel, avec les +additions de 1803, et la nouvelle addition du Hanovre. + +C'était un vrai traité d'alliance offensive et défensive, qui de plus +en portait le titre formel, titre repoussé dans tous les traités +antérieurs. + +Napoléon avait exigé Neufchâtel, Clèves, et surtout Anspach, qu'il +allait échanger avec la Bavière contre le duché de Berg, afin d'avoir +des dotations à distribuer entre ses meilleurs serviteurs. C'étaient +pour la Prusse de bien faibles sacrifices, et pour lui de précieux +moyens de récompense, car, dans ses vastes desseins, il ne voulait +être grand qu'en rendant tout grand autour de lui, ses ministres, ses +généraux, comme ses parents. Cette négociation était un coup de +maître; elle couvrait de confusion les coalisés, elle mettait +l'Autriche à la discrétion de Napoléon, et, par-dessus tout, elle +assurait à celui-ci la seule alliance désirable et possible, +l'alliance de la Prusse. Mais elle contenait un engagement grave, +celui d'arracher le Hanovre à l'Angleterre, engagement qui pouvait +être un jour fort onéreux, car on devait craindre qu'il n'empêchât la +paix maritime, si dans un temps plus ou moins prochain les +circonstances la rendaient possible. + +Napoléon écrivit aussitôt après à M. de Talleyrand que le traité avec +la Prusse était signé, et qu'il fallait quitter Brünn, si les +Autrichiens n'acceptaient pas les conditions qu'il entendait leur +imposer. + +M. de Talleyrand, qui aurait voulu que la paix fût déjà conclue, qui +répugnait surtout à maltraiter l'Autriche, éprouva la contrariété la +plus vive. Quant aux négociateurs autrichiens, ils furent atterrés. +Ils rapportaient d'Holitsch de nouvelles concessions, mais pas aussi +étendues que celles qui leur étaient demandées. Ils surent que la +Prusse, pour avoir le Hanovre, les exposait à perdre le Tyrol, et +malgré le danger de différer encore, et de voir Napoléon élever peut +être de nouvelles exigences, danger que M. de Talleyrand s'attachait à +leur faire sentir, ils furent obligés d'en référer à leur souverain. + +[En marge: Les négociateurs, réunis à Brünn, se séparent en se donnant +rendez-vous à Presbourg.] + +On se sépara donc à Brünn, en se donnant rendez-vous à Presbourg. Le +séjour de Brünn était devenu malsain par les exhalaisons qui +s'échappaient d'une terre chargée de cadavres, et d'une ville remplie +d'hôpitaux. + +M. de Talleyrand retourna à Vienne, et trouva Napoléon disposé à +recommencer la guerre, si on ne cédait pas. Il avait en effet ordonné +au général Songis de réparer le matériel de l'artillerie, et de +l'augmenter aux dépens de l'arsenal de Vienne. Il avait même adressé +une réprimande sévère au ministre de la police Fouché, pour avoir +laissé annoncer trop tôt la paix comme certaine. + +[En marge: Événements de Naples.] + +[En marge: Soudaine violation du traité de neutralité conclu avec la +France.] + +Une circonstance toute récente avait contribué à l'animer davantage. +Il venait, d'être informé des événements qui se passaient à Naples. +Cette cour insensée, après avoir stipulé (par le conseil de la Russie, +il est vrai) un traité de neutralité, avait tout à coup levé le +masque, et pris les armes. En apprenant la bataille de Trafalgar, et +les engagements contractés par la Prusse, la reine Caroline avait cru +Napoléon perdu, et s'était décidée à appeler les Russes. Le 19 +novembre, une division navale avait déposé sur le rivage de Naples 10 +à 12 mille Russes et 6 mille Anglais. La cour de Naples s'était +engagée à joindre 40 mille Napolitains à l'armée anglo-russe. Le +projet consistait à soulever l'Italie sur les derrières des Français, +pendant que Masséna se trouvait au pied des Alpes Juliennes, et +Napoléon presque aux frontières de l'ancienne Pologne. Cette cour +d'émigrés avait cédé à la faiblesse ordinaire aux émigrés, qui est de +croire toujours ce qu'ils désirent, et de se conduire en conséquence. + +Napoléon, quand il connut cette scandaleuse violation de la foi jurée, +fut à la fois irrité et satisfait. Son parti était pris, la reine de +Naples devait payer de son royaume la conduite qu'elle venait de +tenir, et laisser vacante une couronne qui serait très-bien placée +dans la famille Bonaparte. Personne en Europe ne pourrait taxer +d'injustice l'acte souverain qui frapperait cette branche de la maison +de Bourbon, et quant à ses protecteurs naturels, la Russie et +l'Autriche, on n'avait plus guère à compter avec eux. + +[En marge: Napoléon décide la déchéance des Bourbons de Naples.] + +Cependant, à Brünn, les négociateurs autrichiens avaient essayé de +faire insérer dans le traité de paix quelque article qui couvrît la +cour de Naples, dont ils avaient le secret, encore ignoré de Napoléon. +Mais celui-ci, une fois informé, donna l'ordre formel à M. de +Talleyrand de ne rien écouter à ce sujet.--Je serais trop lâche, +dit-il, si je supportais les outrages de cette misérable cour de +Naples. Vous savez avec quelle générosité je me suis conduit envers +elle; mais c'en est fait maintenant, la reine Caroline cessera de +régner en Italie. Quoi qu'il arrive, vous n'en parlerez pas au traité. +C'est ma volonté absolue.-- + +Les négociateurs attendaient M. de Talleyrand à Presbourg. Il s'y +était rendu. On négociait aux avant-postes des deux armées. Les +archiducs s'étaient rapprochés de Presbourg; ils étaient à deux +marches de Vienne. Napoléon y avait réuni la plus grande partie de ses +troupes. Il y avait amené Masséna par la route de Styrie. Près de deux +cent mille Français se trouvaient concentrés autour de la capitale de +l'Autriche. Napoléon, extrêmement animé, était décidé à reprendre les +hostilités. Mais s'y prêter eût été une trop grande folie de la part +de la cour de Vienne, surtout après la défection de la Prusse, et dans +l'état d'abattement du cabinet russe. Quelque grands que fussent les +sacrifices exigés, le cabinet autrichien, tout en feignant d'abord +d'en repousser l'idée, était résigné à les subir. + +[En marge: L'Autriche subit les conditions de Napoléon.] + +[En marge: Napoléon obtient l'Italie entière, l'Istrie et la +Dalmatie.] + +Il fut donc convenu que l'Autriche abandonnerait l'État de Venise, +avec les provinces de terre ferme, telles que le Frioul, l'Istrie, la +Dalmatie. Ainsi Trieste et les bouches du Cattaro passaient à la +France. Ces territoires devaient être réunis au royaume d'Italie. La +séparation des couronnes de France et d'Italie était de nouveau +stipulée, mais avec un vague d'expressions qui laissait la faculté de +différer cette séparation jusqu'à la paix générale, ou jusqu'à la mort +de Napoléon. + +[En marge: La Bavière obtient le Tyrol.] + +[En marge: L'archiduc Ferdinand est transporté à Würzbourg.] + +La Bavière obtenait le Tyrol, objet de ses éternels désirs, le Tyrol +allemand aussi bien que le Tyrol italien. L'Autriche, en retour, +recevait les principautés de Salzbourg et de Berchtolsgaden, données +en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane; et la +Bavière dédommageait l'archiduc en lui cédant la principauté +ecclésiastique de Würzbourg, qu'elle avait également reçue en 1803 par +suite des sécularisations. + +Le territoire de l'Autriche était ainsi mieux tracé, mais elle perdait +avec le Tyrol toute influence sur la Suisse et l'Italie, et l'archiduc +Ferdinand, transporté au milieu de la Franconie, cessait d'être sous +son influence immédiate. L'État qu'on accordait à ce prince n'était +plus comme auparavant une pure annexe de la monarchie autrichienne. + +À cette indemnité, trouvée dans le pays de Salzbourg, on ajoutait pour +l'Autriche la sécularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur +conversion en propriété héréditaire sur la tête de celui des archiducs +qu'elle désignerait. L'importance de ces biens consistait en une +population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille +florins. + +Le titre électoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collége +des Électeurs, était maintenu, et transféré de la principauté de +Salzbourg sur la principauté de Würzbourg. + +L'Autriche reconnaissait la royauté des électeurs de Wurtemberg et de +Bavière, consentait à ce que les prérogatives des souverains de Baden, +de Wurtemberg et de Bavière sur la noblesse immédiate de leurs États, +fussent les mêmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immédiate des +siens. C'était la suppression de cette noblesse dans les trois États +en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse étant +complets, ceux des trois princes le devenaient au même degré. + +Enfin la chancellerie impériale renonçait à tous droits d'origine +féodale sur les trois États favorisés par la France. + +[En marge: Achèvement dans les trois États de Baden, Wurtemberg et +Bavière, de la révolution politique commencée en 1803.] + +Toutefois l'approbation de la Diète était formellement réservée. La +France opérait de la sorte une révolution sociale dans une notable +partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du +souverain territorial, et y faisait cesser toute dépendance féodale +extérieure. Elle continuait également le système des sécularisations, +car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernières +principautés ecclésiastiques subsistantes, et il ne restait plus que +celle du prince archichancelier, électeur ecclésiastique de +Ratisbonne. Conformément à ce qui s'était passé antérieurement, cette +sécularisation s'opérait encore au profit de l'une des principales +cours de l'Allemagne. + +L'Autriche, définitivement exclue de l'Italie, dépouillée en perdant +le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes, +rejetée derrière l'Inn, privée de tout poste avancé en Souabe, et des +liens féodaux qui lui assujettissaient les États de l'Allemagne +méridionale, avait essuyé à la fois d'immenses dommages matériels et +politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annoncé plus haut, 4 +millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103. + +Le traité était bien conçu pour le repos de l'Italie et de +l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection à lui adresser, c'est que +le vaincu trop maltraité ne pouvait pas se soumettre sincèrement. +C'était à Napoléon, par une grande sagesse, par des alliances bien +ménagées, à laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se +soulever contre les décisions de la victoire. + +Au moment de signer un pareil traité, la main des plénipotentiaires +hésitait. Ils se défendaient sur deux points, la contribution de +guerre de 100 millions, et Naples. Napoléon avait réduit à 50 millions +la contribution exigée, en raison des sommes qu'il avait déjà touchées +directement dans les caisses de l'Autriche. Quant à Naples, il n'en +voulait pas entendre parler. + +[En marge: Entrevue de Napoléon avec l'archiduc Charles.] + +On imagina, pour le vaincre, une démarche toute de courtoisie, c'était +de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le +caractère et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontré. On lui +demanda de le recevoir à Vienne; il y consentit avec beaucoup +d'empressement, mais bien résolu à ne rien céder. On s'était persuadé +que ce prince, l'un des premiers généraux de l'Europe, exposant à +Napoléon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui +exprimant les sentiments de l'armée prête à s'immoler pour repousser +un traité humiliant, joignant à ces nobles protestations d'adroites +instances, toucherait peut-être Napoléon. Aussi, M. de Talleyrand +insistant auprès des négociateurs pour les engager à en finir, ils +répondirent qu'on les accuserait d'avoir livré leur pays, s'ils +donnaient leur signature avant l'entrevue que Napoléon devait avoir +avec l'archiduc. + +[En marge: Signature du traité de paix de Presbourg le 26 décembre +1805.] + +Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10 +millions encore sur la contribution de guerre, ils signèrent, le 26 +décembre, le traité de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napoléon +ait jamais conclus, et le mieux conçu certainement, car si la France +obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix +d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et dès lors moins +durables. Les négociateurs autrichiens se bornèrent à recommander, par +une lettre signée en commun, la maison régnante de Naples à la +générosité du vainqueur. L'archiduc vit Napoléon le 27, dans l'une des +résidences de l'empereur, en fut reçu avec les égards dus à son rang +et à sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui était +naturel entre deux capitaines de ce mérite, et se retira ensuite sans +avoir dit un mot des affaires des deux empires. + +[Date: Janv. 1806.] + +[En marge: Dispositions de Napoléon avant de quitter Vienne.] + +Napoléon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit +évacuer par le Danube les deux mille pièces de canon et les cent mille +fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pièces +de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui +commandait les États vénitiens de terre ferme. Il régla la retraite de +ses soldats de manière qu'elle s'exécutât à petites journées, car il +ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils étaient venus, au pas de +course. Les dispositions nécessaires furent ordonnées sur la route +pour qu'ils vécussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux +millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun +pût jouir immédiatement des fruits de la victoire. Berthier fut chargé +de veiller à la rentrée de l'armée sur le territoire de France. Elle +devait être sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir +repassé l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipulé que la place de +Braunau resterait dans les mains des Français jusqu'à complet payement +de la contribution de 40 millions. + +[En marge: Napoléon se rend à Munich.] + +[En marge: Napoléon assiste à Munich au mariage d'Eugène de +Beauharnais avec la princesse Auguste.] + +Cela fait, Napoléon partit pour Munich, où il fut reçu avec transport. +Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa défaite, et +réduire l'armée française à leur passer sur le corps à Hanau, +couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente +curiosité, le conquérant qui les avait sauvés de l'invasion, +constitués en royaume, enrichis des dépouilles de l'Autriche vaincue! +Napoléon, après avoir assisté au mariage d'Eugène de Beauharnais avec +la princesse Auguste, après avoir joui du bonheur d'un fils qu'il +aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries +d'une ennemie, l'électrice de Bavière, partit pour Paris, où +l'attendait l'enthousiasme de la France. + +Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années, +comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français +porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire +éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé +miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de +prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et +respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille +cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en +passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le +26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en +effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat. +Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de +Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête. +Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée +à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un +jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat. +Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en +présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte, +c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus +redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois +supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans +commettre de grandes fautes. + + +FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME. + + + + +LIVRE VINGT-QUATRIÈME. + + + + +CONFÉDÉRATION DU RHIN. + + Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des + drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant + l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses + premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants + réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de + 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le + remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor + formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres + relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à + la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La + ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves. + -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le + traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des + obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. -- + M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux + changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris, + est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. -- + Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à + Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise + de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en + attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les + provinces allemandes les plus capables de la nourrir. -- + Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse + après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de + Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du + cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions + d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de + Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver + par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. -- + L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt, + et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. -- + Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de + lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. -- + Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu + de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux + Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie + envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement + de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix. + -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris. + -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon + tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de + l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. + -- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de + l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de + l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux + publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue + Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil + d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. -- + Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de + trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. -- + Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. -- + Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M. + d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à + produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord + Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. -- + Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au + sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives + inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de + Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et + résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La + Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et + propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les + admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse + demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond + par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé + de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée. + -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France. + + +[En marge: Retour de Napoléon à Paris.] + +[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le +Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.] + +Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y +célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste +de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour +à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés, +et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait +avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son +admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des +affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait +retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour +applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef. +Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire +valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il +en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les +avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la +vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en +donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre +au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière +campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements +de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer +par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de +continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en +agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il +maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que +la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en +fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait +la fondre peu à peu avec l'ancienne. + +[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.] + +Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés +triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les +voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était +accourue afin d'assister à ce spectacle. + +Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves +mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi +serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses? +Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de +tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille +Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent +cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en +deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la +première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups +redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire +germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne +rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans +leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs +frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on +avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent +subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les +perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la +tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on +ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne +prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie +fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie +trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur +public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres. + +[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la +gloire de Napoléon et de l'armée française.] + +Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle +des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus +que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire, +applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi +de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du +crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont +le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat, +après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un +décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand. +Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne +surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé +au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste +édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour +recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la +gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la +bataille d'Austerlitz. + +Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la +métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le +vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre +basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe +armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du +ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible +empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.» + +C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que +Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de +la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité +publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les +payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance +renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne +restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre. + +[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction +des affaires.] + +[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.] + +Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail. +Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le +26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du +gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage +de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques +instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir +sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui +parla de la crise financière, si promptement et si heureusement +terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des +rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre +avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la +gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une +légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité +de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes +les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était +résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le +calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il +valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir +l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre +perte possible cette étrange affaire. + +[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à +l'affaire des _Négociants réunis_.] + +Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut +qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la +compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les +ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse +d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il +supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à +un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM. +Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir +trompé le ministre du Trésor. + +Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur, +qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la +lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en +discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon, +l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les +fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des +_Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de +l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses +de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux +besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi +qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez, +Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que +l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces +messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.-- + +[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire +le portefeuille du Trésor.] + +Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime +votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre +lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré +toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux +surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer +l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis +vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les +membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM. +Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient +en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des +spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de +persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même +les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses +associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et +de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à +celles que la France avait avancées. + +[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, +l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.] + +Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne +de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé +de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses +promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite +criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en +approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages +sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice. + +Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient +exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des +trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de +ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans +toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées +françaises[13]. + +[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux +Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants +et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore +publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même, +avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et +intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur. +Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et +incontestables.] + +[En marge: Napoléon confère à M. Mollien le portefeuille du Trésor.] + +Après avoir congédié le conseil, Napoléon retint M. Mollien, et, sans +attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui +dit: Vous prêterez serment aujourd'hui comme ministre du Trésor.--M. +Mollien, intimidé, quoique flatté par une telle confiance, hésitait à +répondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'être ministre? ajouta +Napoléon, et le jour même il exigea son serment. + +Il fallait sortir des embarras de toute sorte créés par la compagnie +des _Négociants réunis_. M. de Marbois avait déjà retiré des mains de +cette compagnie le service du Trésor, et l'avait remis pour quelques +jours à M. Desprez, lequel l'avait continué dès ce moment pour le +compte de l'État. Il venait enfin de le confier aux receveurs +généraux, à des conditions modérées, mais temporaires. On n'était pas +fixé encore sur le parti définitif à prendre à ce sujet; il n'y avait +d'arrêté que la résolution de ne plus charger des spéculateurs, +quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste +et aussi important que la négociation générale des valeurs du Trésor. + +Ce service, comme on l'a vu, consistait à escompter les _obligations +des receveurs généraux_, les _bons à vue_, les _traites de douanes_ et +de _coupes de bois_, valeurs qui étaient toutes à terme, et à douze, +quinze, dix-huit mois d'échéance. Jusqu'à la création de la compagnie +des _Négociants réunis_, on s'était borné à faire des escomptes +partiels et déterminés de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30 +millions à la fois. En échange des effets eux-mêmes, on recevait +immédiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu à peu, sous +l'empire croissant du besoin qui supplée bientôt à la confiance, qu'on +avait successivement abandonné ce service tout entier à une seule +compagnie, livré en quelque sorte à sa discrétion le portefeuille du +Trésor, et poussé l'entraînement jusqu'à mettre les caisses des +comptables à sa disposition. Si on s'était borné à lui transmettre des +sommes déterminées de papier, pour des sommes équivalentes de +numéraire, en la laissant toucher seulement à leur échéance la valeur +des effets escomptés, la confusion ne se serait pas opérée entre ses +affaires et celles de l'État. Mais on avait abandonné aux _Négociants +réunis_ jusqu'à 470 millions à la fois d'_obligations des receveurs +généraux_, de _bons à vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient +fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers français et +étrangers. En même temps, pour plus de commodité, on les avait +autorisés à prendre directement dans les caisses des receveurs +généraux tous les fonds qui rentraient, sauf règlement ultérieur; de +sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'était présentée +avec les effets qu'elle avait escomptés, et qui étaient échus, n'avait +trouvé dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant +qu'il avait déjà touché lui-même. On ne s'en était pas tenu à ces +étranges facilités. Quand M. Desprez, agissant pour les _Négociants +réunis_, escomptait les effets du Trésor, il en fournissait la valeur +non en écus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et +qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manière que la compagnie avait +pu remplir de ces bons les caisses de l'État et de la Banque, et créer +un papier de circulation, à l'aide duquel elle avait fait face quelque +temps à ses spéculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne. + +Le vrai tort de M. de Marbois avait été de se prêter à cette confusion +d'affaires, après laquelle il n'avait plus été possible de distinguer +l'avoir de l'État de celui de la compagnie. Joignez à cette +complaisance abusive l'infidélité d'un commis, qui possédait seul le +secret du portefeuille, et qui avait trompé M. de Marbois, en lui +exagérant sans cesse le besoin qu'on avait des _Négociants réunis_, et +on aura l'explication de cette incroyable aventure financière. Ce +commis avait reçu pour cela un million, que Napoléon fit verser à la +masse commune des valeurs livrées par la compagnie. La terreur +inspirée par Napoléon était si grande, qu'on s'empressait de tout +avouer et de tout restituer. + +Cependant, pour être juste envers chacun, il faut dire que Napoléon +avait eu lui-même sa part de torts dans cette circonstance, en +s'obstinant à laisser M. de Marbois sous le poids de charges énormes, +et en différant trop longtemps la création de moyens extraordinaires. +Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvût à un premier +arriéré, résultant des budgets antérieurs, et à l'insolvabilité de +l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, était la cause d'un +nouveau déficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de +ces diverses charges, que ce ministre intègre, mais trop peu avisé, +était devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques +services, qui auraient même pu lui en rendre de très-grands, si leurs +calculs avaient été faits avec plus de précision. Leurs spéculations +reposaient, effectivement, sur un fondement réel, c'étaient les +piastres du Mexique, qui existaient bien réellement dans les caisses +des capitaines généraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient +pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espéré M. Ouvrard, et +c'est ce qui avait amené les embarras du Trésor et la ruine de la +compagnie. + +[En marge: Le débet de la compagnie envers le Trésor, évalués +successivement à 73, à 84, et enfin à 141 millions.] + +Ce qui prouve la confusion à laquelle on était arrivé, c'est la +difficulté même dans laquelle on se trouva pour fixer l'étendue du +débet de la compagnie envers le Trésor. On le supposait d'abord de 73 +millions. Un nouvel examen le fit monter à 84. Enfin M. Mollien, +voulant à son entrée en charge constater d'une manière rigoureuse la +situation des finances, découvrit que la compagnie était parvenue à +s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait débitrice +envers l'État. + +Voici comment se composait cette énorme somme de 141 millions. Les +_Négociants réunis_ avaient puisé directement, dans les caisses des +receveurs généraux, jusqu'à 55 millions à la fois; et, par suite de +diverses restitutions, leur dette envers ces comptables était réduite, +au jour de la catastrophe, à 23 millions. On avait en caisse pour 73 +millions de _bons de M. Desprez_, espèce de monnaie que M. Desprez +donnait en place d'écus, et qui avait eu cours tant que son crédit, +soutenu par la Banque, était resté entier, mais qui n'était plus +désormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14 +millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parlé +ailleurs de ces effets imaginés pour faciliter les mouvements de fonds +entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille, +n'avaient été suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni +en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant +les quelques jours de son service particulier, restait débiteur de 17 +millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait +fournis au Trésor, pour divers payements à exécuter au loin, il se +trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq différentes +sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73 +millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en +_traites du caissier central_, dont l'équivalent n'avait pas été +fourni, de 17 millions du débet personnel à M. Desprez, enfin de 14 +millions de lettres de change protestées, composaient les 141 millions +du débet total de la compagnie. + +[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurés à +l'État.] + +Toutefois l'État ne devait pas perdre cette somme importante, parce +que les opérations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire, +avaient eu un fondement réel, le commerce des piastres, et que la +précision seule avait manqué à ses calculs. Elle avait fait des +fournitures aux armées françaises de terre et de mer, pour une somme +de 40 millions. La maison Hope avait acheté pour une dizaine de +millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le +moment la valeur sur Paris. La compagnie possédait en outre des +immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes +créances, le tout montant à une trentaine de millions. Ces diverses +valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc à trouver 60 +millions pour équivaloir au débet. L'équivalent de cette somme +existait réellement dans le portefeuille de la compagnie en créances +sur l'Espagne. + +Napoléon, après s'être fait livrer tout ce que possédaient les +_Négociants réunis_, exigea qu'on mît le Trésor français au lieu et +place de la compagnie, à l'égard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien +de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M. +Isquierdo, lequel était à Paris depuis quelque temps, et remplissait +les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de +Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait +pas de refus à opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle +était bien véritablement débitrice de la compagnie, et par suite de la +France elle-même. On entra donc en négociations avec elle, pour +assurer le remboursement de ces 60 millions, qui représentaient +non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitté, mais les vivres +qui avaient été fournis à ses armées, les grains qui avaient été +envoyés à son peuple. + +[En marge: Le crédit rétabli par les victoires de Napoléon, rend +faciles toutes les combinaisons financières.] + +[En marge: Au crédit se joint la ressource matérielle des +contributions de guerre.] + +Le Trésor devait par conséquent être remboursé en entier, grâce aux 40 +millions de fournitures antérieures, aux 10 millions qui arrivaient de +Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles +saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la +maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait néanmoins à +remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arriéré +des budgets, que nous avons évalué à 80 ou 90 millions, et des +ressources que la compagnie avait absorbées pour son usage. Mais tout +était devenu facile depuis les victoires de Napoléon, et depuis la +paix qui en avait été le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruiné la +compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est-à-dire 18 pour +100 par an) pour escompter les valeurs du Trésor, s'offraient à les +prendre à 3/4 pour 100, et allaient bientôt se les disputer à 1/2, +c'est-à-dire à 6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retiré de la +circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini +avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les +métaux dont l'achat avait été ordonné dans toute l'Europe pendant la +grande détresse, la Banque était en mesure d'escompter tout ce qu'on +voudrait à un taux modéré, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on +eût aliéné d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme +des effets du Trésor appartenant à 1806, la plus grande partie des +effets correspondant à cet exercice restait intacte, et allait être +escomptée aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas +seulement procuré du crédit à Napoléon, elle lui avait procuré aussi +des richesses matérielles. Il avait imposé à l'Autriche une +contribution de 40 millions. En ajoutant à cette somme 30 millions +qu'il avait perçus directement dans les caisses de cette puissance, on +pouvait évaluer à 70 millions la somme que la guerre lui avait +rapportée. Vingt millions avaient été dépensés sur les lieux pour +l'entretien de l'armée, mais à la décharge du Trésor, avec lequel +Napoléon se proposait de faire un règlement, dont nous exposerons +bientôt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui +arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie, +partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et +Brême. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de +la cession du Hanovre à la Prusse, était chargée de transporter, avec +le matériel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change +échues à Hambourg et Brême. La ville de Francfort avait été imposée à +4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait dû fournir, à +l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavière. On allait donc +recevoir, outre des valeurs considérables, des quantités notables de +métaux précieux, et sous le rapport du numéraire comme sous tous les +autres, l'abondance devait succéder à la détresse momentanée, que les +alarmes sincères du commerce et les alarmes affectées de l'agiotage +avaient fait naître. + +[En marge: Le trésor de l'armée doit servir à procurer des dotations +aux militaires, et des capitaux au Trésor à un taux modéré.] + +Napoléon, dont le génie organisateur ne voulait jamais laisser aux +choses le caractère d'accident, et tendait sans cesse à les convertir +en institutions durables, avait imaginé une noble et belle création, +fondée sur les bénéfices très-légitimes de ses victoires. Il avait +résolu de créer avec les contributions de guerre un trésor de l'armée, +auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas même pour son +usage, car sa liste civile, administrée avec un ordre parfait, +suffisait à toutes les dépenses d'une cour magnifique, et même à la +formation d'un trésor particulier. C'est sur ce trésor de l'armée +qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses généraux, pour +ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants. +Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous +ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent +non-seulement de la gloire, mais du bien-être, et qu'étant parvenus, à +force d'héroïsme, à n'avoir plus aucun souci d'eux-mêmes sur le champ +de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans +son inépuisable fécondité d'esprit l'art de multiplier l'utilité des +choses, Napoléon avait inventé une combinaison qui rendait ce trésor +tout aussi profitable aux finances qu'à l'armée elle-même. Ce dont on +avait manqué jusqu'ici, c'était d'un prêteur qui prêtât au +gouvernement à de bonnes conditions. Le trésor de l'armée devait être +ce prêteur, dont Napoléon réglerait lui-même les exigences envers +l'État. L'armée allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20 +millions que le budget lui devait pour solde arriérée, plus enfin une +grande valeur en matériel de guerre conquis par elle. Les caissons de +l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille +pièces de canon. Le tout, matériel de guerre et contributions, formait +une somme d'environ 80 millions, dont l'armée était propriétaire, et +qu'elle pouvait prêter à l'État. Napoléon voulut que tout ce qui était +disponible fût livré à la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait +un compte à part, et emploierait cette somme ou à escompter des +_obligations de receveurs généraux_, des _bons à vue_, des _traites de +douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou à +recueillir des biens nationaux, quand ils seraient à vil prix, ou même +à prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour +combler l'arriéré. + +Cette combinaison devait donc avoir la double utilité de procurer à +l'armée un intérêt avantageux de son argent, et au gouvernement tous +les capitaux dont il aurait besoin, à un taux qui ne serait point +usuraire. + +[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon au moyen des fonds dont +il est pourvu.] + +Napoléon ordonna immédiatement diverses mesures importantes, au moyen +des fonds qu'il avait à sa disposition. L'une consistait à réunir une +douzaine de millions en numéraire à Strasbourg, pour le cas où les +opérations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche +avait signé la paix, la Russie n'avait pas commencé à la négocier, la +Prusse n'avait pas encore envoyé la ratification du traité de +Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'être très-active dans +ses menées diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder à la +caisse d'amortissement quelques millions en réserve, et de laisser +ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout à coup, +lorsque les spéculateurs voudraient rançonner la place. Il pensait que +le Trésor devait s'imposer cette sorte de dépense comme on s'impose +celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les +intérêts perdus par cette espèce de thésaurisation seraient un +sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies +étrangères qui rentraient ayant besoin d'être refondues pour être +converties en monnaies françaises, il les fit répartir entre les +divers hôtels des monnaies, en proportion de la disette du numéraire +dans chaque localité. + +Ces premières dispositions commandées par le moment étant terminées, +Napoléon voulut qu'on s'occupât sans délai d'une nouvelle organisation +de la Trésorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France, +et confia ce double soin à M. Mollien, devenu ministre du Trésor. M. +Gaudin, qui avait toujours conservé le portefeuille des finances, car +on doit se souvenir qu'à cette époque le Trésor et les Finances +formaient deux ministères distincts, M. Gaudin reçut l'ordre de +présenter un plan pour liquider l'arriéré, pour niveler définitivement +les recettes et les dépenses, dans la double hypothèse de la paix et +de la guerre, fallût-il pour cela recourir à une nouvelle création +d'impôt. + +[En marge: Ordres pour la rentrée de l'armée en France.] + +Après avoir veillé aux finances, Napoléon s'occupa de ramener l'armée +en France, mais lentement, de manière qu'elle ne fit pas plus de +quatre lieues par jour. Il avait ordonné que les blessés et les +malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux où ils +avaient reçu les premiers soins, et que des officiers demeurassent +auprès d'eux afin de veiller à leur guérison, en puisant pour cet +objet essentiel dans les caisses de l'armée. Il avait laissé Berthier +à Munich, avec mission de s'occuper de tous ces détails, et de +présider aux échanges de territoires, toujours si difficiles entre les +princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement à ce +dernier objet, avec M. Otto, notre représentant auprès de la cour de +Bavière. + +[En marge: Ordre à Masséna de marcher sur Naples avec 40 mille +hommes.] + +Napoléon songea ensuite à prendre des mesures contre le royaume de +Naples. Masséna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirés de la +Lombardie, reçut l'ordre de marcher par la Toscane et par la région la +plus méridionale de l'État romain, sur le royaume de Naples, sans +entendre à aucune proposition de paix ou d'armistice. Napoléon +incertain de savoir si Joseph, qui avait refusé la vice-royauté +d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna +seulement le titre de son lieutenant général. Joseph ne devait pas +commander l'armée, c'était Masséna seul qui avait cette mission, car +Napoléon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intérêts de +la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intérêts des +opérations militaires. Mais Joseph, une fois introduit à Naples par +Masséna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer +tous les pouvoirs de la royauté. + +[En marge: Ordres pour l'occupation des États vénitiens et de la +Dalmatie.] + +Le général Molitor fut en même temps acheminé vers la Dalmatie. Il +avait sur ses derrières le général Marmont pour l'appuyer. Celui-ci +était chargé de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'État +vénitien. Le prince Eugène avait ordre de se transporter à Venise, et +d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au +royaume d'Italie, quoique cette adjonction dût avoir lieu plus tard. +Avant de la prononcer définitivement, Napoléon se proposait de +conclure, avec les représentants du royaume d'Italie, divers +arrangements qu'une réunion immédiate aurait contrariés. + +Napoléon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer +cette exaltation à la France entière, ordonna que la grande armée fût +réunie à Paris, pour y recevoir une fête magnifique, qui lui serait +donnée par les autorités de la capitale. On ne pouvait pas mieux +figurer l'idée de la nation fêtant l'armée, qu'en chargeant les +citoyens de Paris de fêter les soldats d'Austerlitz. + +[En marge: Suite des affaires diplomatiques.] + +Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste +empire, et faisait succéder les soins de la paix aux soins de la +guerre, Napoléon avait aussi les yeux fixés sur les suites des traités +de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait à ratifier +un traité bien imprévu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait à +Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et +au lieu d'une contrainte imposée à Napoléon, avait rapporté un traité +d'alliance offensive et défensive avec lui, tout cela compensé, il est +vrai, par un riche présent, celui du Hanovre. + +[En marge: Manière dont on reçoit à Berlin le traité de Schoenbrunn.] + +On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les +sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidité satisfaite +et de confusion, qu'éprouva la Prusse en apprenant le traité de +Schoenbrunn. On avait souvent laissé entrevoir au public le traité de +de Berlin que tantôt la France, tantôt la Russie, offraient au roi +l'électorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le +territoire si mal tracé de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer +la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence décisive +sur les villes anséatiques de Brême et de Hambourg. Cette offre tant +de fois annoncée était maintenant une acquisition réalisée, une +certitude. C'était un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est +l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don, +quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer +la conduite de la cour de Prusse! Tout en cédant, contre son gré, aux +instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir à +elle, si dans un mois Napoléon n'avait accepté la médiation +prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prétendait lui +imposer, ce qui équivalait à l'engagement de lui déclarer la guerre. +Et tout à coup, trouvant en Moravie Napoléon, non pas embarrassé, mais +tout-puissant, elle avait tourné à lui, accepté son alliance, et reçu +de sa main la plus belle des dépouilles de la coalition, le Hanovre, +antique patrimoine des rois d'Angleterre! + +[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne +est honteuse de la conduite de son gouvernement.] + +Il faut le dire, il n'y a plus d'honneur dans le monde, si de telles +choses ne sont punies d'une éclatante réprobation. Aussi la nation +prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une +pareille conduite avait de condamnable, et, malgré la beauté du +présent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reçut le chagrin dans +l'âme, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait +effacée de la mémoire des Prussiens, et n'aurait laissé place qu'au +plaisir de la conquête, si d'autres sentiments n'étaient venus se +mêler à celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils +auraient dû éprouver. Quoique profondément jaloux des Autrichiens, les +Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme +les Allemands ne sont pas moins jaloux des Français que les Russes ou +les Anglais, ils assistaient avec chagrin à nos triomphes +extraordinaires. Leur patriotisme commençait donc à s'éveiller en +faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint à celui du remords, +inspirait à la nation un profond malaise. L'armée était de toutes les +classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement. +L'armée n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle +réfléchit les passions nationales avec une extrême vivacité; elle +représente la nation beaucoup plus que l'armée ne la représente dans +les autres pays de l'Europe, la France exceptée; et elle représentait +alors une nation dont l'opinion était déjà très-indépendante de ses +souverains. L'armée prussienne, qui éprouvait à un haut degré le +sentiment de la jalousie allemande, qui avait espéré un instant que la +carrière des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait fermée +tout à coup par un acte difficile à justifier, blâmait le cabinet sans +aucun ménagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire +germanique ruiné par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse +immédiate sacrifiée aux souverains de Bavière, de Wurtemberg et de +Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades +militaires, contribuait beaucoup à exciter les mécontentements de +l'armée, et reportait l'expression exagérée de ces mécontentements +soit à Berlin, soit à Potsdam. Ces passions éclataient surtout autour +de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition +bruyante. Le prince Louis, qui régnait dans cette coterie, se +répandait plus que jamais en déclamations chevaleresques. Tout n'est +pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intérêts sont +d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette +dernière condition n'est pas la plus facile à réaliser. Les Prussiens +étaient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu +s'accorder avec la nôtre; mais il eût fallu beaucoup de ménagements +pour l'orgueil excessif de ces héritiers du grand Frédéric; et +malheureusement la conduite faible, ambiguë, quelquefois peu loyale de +leur cabinet, n'attirait pas les égards qu'exigeait leur +susceptibilité. + +Napoléon, après six ans de relations infructueuses avec la Prusse, +s'était habitué à n'avoir plus aucune considération pour elle. Il +venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autorisé, +il est vrai, par les précédents) sans même l'en avertir. Il venait de +le prouver davantage encore en se montrant si peu blessé de ses torts, +qu'après la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de +s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne +seulement à acheter. Elle était et devait être cruellement blessée de +ce procédé. + +La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités, +surtout quand on les lui épargne. Les propos auxquels elle s'était +exposée de la part de Napoléon, la Prusse croyait qu'il les avait +tenus. On assurait à Berlin qu'il avait dit aux négociateurs +autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la +Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que +vous, et je la rangerai de mon côté.--Il l'avait pensé, peut-être il +l'avait dit à M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit +aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout à Berlin on répétait ce +propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'était de +n'avoir pas mérité les égards qu'elle voulait obtenir; celui de +Napoléon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les eût mérités. On +n'a des alliés, comme des amis, qu'à la condition de ménager leur +orgueil autant que leur intérêt, à la condition en apercevant leurs +torts, même en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils +à leur égard. + +[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant à Berlin.] + +M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivât les mains pleines, fut donc reçu avec +des sentiments divers, avec colère par la cour, avec douleur par le +roi, avec un mélange de contentement et de confusion par le public, et +par personne avec une satisfaction complète. Quant à M. d'Haugwitz +lui-même, il se présentait sans embarras devant tous ces juges. Il +rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseillé, +l'agrandissement de la Prusse fondé sur l'alliance de la France. Son +unique tort, c'était d'avoir obéi pour un instant à l'empire des +circonstances, ce qui l'exposait au fâcheux contraste d'être +maintenant le signataire du traité de Schoenbrunn, après avoir été un +mois auparavant le signataire du traité de Potsdam. Mais ces +circonstances, c'était son malhabile successeur, son ingrat disciple, +M. de Hardenberg, qui les avait fait naître, en compliquant tellement +les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne +pouvait sortir de ces complications que par des contradictions +choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait été entraîné un +moment, l'avait été moins que personne; et il venait, après tout, de +sauver la Prusse de l'abîme où on avait failli la précipiter. Il ne +faut pas oublier non plus qu'à Potsdam, tout séduit qu'on était par la +présence d'Alexandre, on avait bien recommandé à M. d'Haugwitz de ne +pas entraîner la Prusse dans la guerre avant la fin de décembre, et +que le 2 décembre il avait trouvé victorieux, irrésistible, celui +qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait été placé entre le danger +d'une guerre funeste, ou une contradiction richement payée: que +voulait-on qu'il fît?--Du reste, disait-il, rien n'était compromis. Se +fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprévu, il +n'avait pris avec Napoléon que des engagements conditionnels, soumis +plus expressément que de coutume à la ratification de sa cour. Les +choses étaient donc entières. On pouvait, si on était aussi hardi +qu'on s'en vantait, aussi sensible à l'honneur, aussi peu sensible à +l'intérêt qu'on prétendait l'être, on pouvait ne pas ratifier le +traité de Schoenbrunn. Il en avait prévenu Napoléon, auquel il avait +annoncé que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans +s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec +Napoléon. La position était encore ce qu'elle avait été à Schoenbrunn, +sauf qu'il avait gagné le mois qu'on avait déclaré nécessaire à +l'organisation de l'armée prussienne.-- + +Tel était le langage de M. d'Haugwitz, exagéré en un seul point, c'est +quand il soutenait qu'il avait été placé entre l'acceptation du +Hanovre ou la guerre, il aurait pu en effet réconcilier la Prusse avec +Napoléon sans accepter le Hanovre. Il est vrai que Napoléon se serait +défié de cette demi-réconciliation, et que de la défiance à la guerre +il n'y avait pas loin. Les ennemis de M. d'Haugwitz lui adressaient un +autre reproche. En se tenant à Vienne, lui disaient-ils, moins éloigné +des négociateurs autrichiens, en faisant cause commune avec eux, il +aurait pu résister davantage à Napoléon, et déserter moins +ostensiblement les intérêts européens épousés à Potsdam, ou ne les +déserter que de l'accord de tous. Mais cela supposait une négociation +collective, et Napoléon en voulait si peu, que c'était une autre +manière d'aboutir à la guerre que d'insister sur ce point. C'était +donc la guerre, toujours la guerre, avec un adversaire effrayant, +avant le terme fixé de la fin de décembre, contre le voeu bien connu +du roi, et contre les intérêts bien positifs de la Prusse, que M. +d'Haugwitz prétendait avoir eue en face à Schoenbrunn. + +L'embarras de cette position était donc beaucoup plus grand pour les +autres que pour lui-même, et d'ailleurs il avait un aplomb +imperturbable, mêlé de calme et de grâce, qui aurait suffi à le +soutenir en présence de ses adversaires, aurait-il eu les torts qu'il +n'avait pas. + +Aussi M. d'Haugwitz, sans être déconcerté par les cris qui +retentissaient autour de lui, sans insister même pour l'adoption du +traité, comme aurait pu le faire un négociateur attaché à l'ouvrage +dont il était l'auteur, ne cessa de répéter qu'on était libre, qu'on +pouvait choisir, mais en sachant bien qu'on choisissait entre le +Hanovre et la guerre. Il laissait à autrui l'embarras des +contradictions de la politique prussienne, et ne gardait pour lui que +l'honneur d'avoir remis son pays dans la voie de laquelle on n'aurait +jamais dû le faire sortir. Heureux ce ministre s'il fût resté dans +cette ligne, et s'il n'eût pas lui-même gâté plus tard cette situation +par des inconséquences qui le perdirent, et faillirent perdre son +pays. + +[En marge: Langage des exaltés de Berlin.] + +Les exaltés, sincères ou affectés, de Berlin, disaient que ce don du +Hanovre était un don perfide, qui vaudrait à la Prusse une guerre +éternelle avec l'Angleterre, et la ruine du commerce national; qu'on +l'achetait d'ailleurs par l'abandon de belles provinces depuis +longtemps attachées à la monarchie, telles que Clèves, Anspach et +Neufchâtel. Ils prétendaient que la Prusse, qui, en cédant Anspach, +Clèves et Neufchâtel, avait cédé une population de 300 mille habitants +pour en avoir une de 900 mille, avait conclu un mauvais marché. À les +entendre, si on avait obtenu le Hanovre sans rien abandonner, sans +perdre ni Neufchâtel, ni Anspach, ni Clèves, et même en acquérant +quelque chose de plus, comme les villes anséatiques, par exemple, +alors il n'y aurait eu rien à regretter. La défection ainsi payée en +aurait valu la peine; mais le Hanovre, ce n'était plus rien depuis +qu'on l'avait! Et en tout cas, ajoutaient-ils, on déshonorait la +Prusse, on la couvrait d'infamie aux yeux de l'Europe! On livrait la +patrie commune, l'Allemagne, aux étrangers! Ces derniers reproches +étaient plus spécieux; mais il y avait à répondre cependant qu'on +avait fait pis dans le dernier partage de la Pologne, et presque aussi +bien dans le partage récent des indemnités germaniques. Et cependant +on n'avait pas alors crié au scandale! + +[En marge: Opinion des gens sages de Berlin.] + +Les gens modérés très-répandus dans la riche bourgeoisie de Berlin, +sans répéter toutes ces déclamations, craignaient pour le commerce +prussien les représailles de l'Angleterre, souffraient pour la +considération de la Prusse, avaient un vrai chagrin du triomphe des +armées françaises sur les armées allemandes, mais redoutaient +par-dessus tout la guerre avec la France. + +[En marge: Sentiments du roi de Prusse en cette circonstance.] + +C'était là le fond des sentiments du roi, qui, avec le coeur d'un bon +Allemand patriote et modéré, hésitait entre ces considérations +contraires. Il était dévoré de regrets en pensant à la faute qu'il +avait commise à Potsdam, et qui le plaçait dans une nécessité +d'inconséquence tout à fait déshonorante, seule objection qu'on pût +opposer au beau présent de Napoléon. Et puis, bien qu'il ne manquât +pas de bravoure personnelle, il craignait la guerre comme le plus +grand des malheurs; il y voyait la ruine du trésor de Frédéric, +follement dispersé par son père, soigneusement refait par lui, et déjà +entamé par le dernier armement; il y voyait surtout, avec une sagacité +que la crainte donne souvent, la ruine de la monarchie. + +Frédéric-Guillaume suppliait le comte d'Haugwitz de l'éclairer de ses +lumières, et le comte d'Haugwitz lui répétait sans cesse, ne sachant +lui dire autre chose, que c'était à choisir entre le Hanovre ou la +guerre, et que, dans son opinion, toute guerre contre Napoléon serait +suivie d'un désastre; que les armées autrichiennes et russes valaient, +quoi qu'on en dît, l'armée prussienne, et qu'on ne ferait pas mieux +qu'elles, peut-être moins bien, car on était dans le moment beaucoup +moins aguerri. + +[En marge: Conseil extraordinaire auquel assistent les principaux +personnages politiques et militaires de la Prusse.] + +[En marge: Le traité de Schoenbrunn est adopté avec des +modifications.] + +On assembla un conseil auquel on appela les principaux personnages de +la monarchie, MM. d'Haugwitz, de Hardenberg, de Schullembourg, et les +deux représentants les plus illustres de l'armée, le maréchal de +Mollendorf et le duc de Brunswick. La discussion y fut fort agitée, +quoique sans mélange de passions de cour; et sous le coup de l'éternel +argument de M. d'Haugwitz, consistant à répéter qu'on pouvait refuser +le Hanovre, mais en faisant la guerre, on se rendit, et on aboutit à +un parti moyen, c'est-à-dire à ce qu'il y avait de plus mauvais. On +décida l'acceptation du traité avec des modifications. M. d'Haugwitz +résista vivement à cette résolution. Il dit qu'il avait profité des +circonstances à Schoenbrunn, et qu'il avait obtenu de Napoléon ce +qu'il n'en obtiendrait pas une seconde fois; que celui-ci verrait +dans les modifications apportées au traité un dernier succès du parti +ennemi de la France; qu'il finirait par ne plus compter du tout sur +l'alliance prussienne, qu'il se conduirait en conséquence, et que, se +tenant pour dégagé par une ratification donnée avec des réserves, il +placerait la Prusse entre des conditions pires ou la guerre. + +M. d'Haugwitz ne fut pas écouté. On prétendit que les modifications +apportées, bonnes ou mauvaises, sauvaient l'honneur de la Prusse, car +elles prouvaient qu'on ne rédigeait pas les traités sous la dictée de +Napoléon. Cette raison de si peu de valeur fit illusion à des gens qui +avaient besoin de se tromper eux-mêmes, et on adopta le traité en y +apportant divers changements. + +[En marge: Nature des modifications adoptées.] + +Le premier de ces changements indiquait bien la pensée de ceux qui les +avaient proposés, et la nature de leur embarras. On supprimait du +traité la qualification d'_offensive_ et _défensive_, donnée à +l'alliance contractée avec la France, afin de pouvoir se présenter à +la Russie avec moins de confusion. On expliquait, par des +commentaires, dans quels cas on se croirait obligé de faire cause +commune avec la France. On demandait des éclaircissements sur les +derniers arrangements projetés en Italie, et qui devaient être compris +dans les garanties réciproques stipulées par le traité de Schoenbrunn, +car on tenait à ne point approuver formellement ce qui allait se +consommer à Naples, c'est-à-dire la déchéance des Bourbons, clients et +protégés de la Russie. + +Ces modifications signifiaient qu'en étant obligé d'entrer dans la +politique de la France, on ne voulait pas y entrer franchement, qu'on +ne voulait pas surtout y entrer jusqu'au point de ne pouvoir plus +expliquer sa conduite à Saint-Pétersbourg et à Vienne. L'intention +était trop visible pour être favorablement interprétée à Paris. À ces +modifications, on en ajouta quelques autres moins honorables encore. +On ne les écrivit pas, il est vrai, dans le nouveau traité, mais on +laissa le soin à M. d'Haugwitz de les proposer verbalement. On +désirait, en gagnant le Hanovre, ne pas céder Anspach, qui était la +seule concession un peu importante exigée par Napoléon, et qui formait +le patrimoine franconien de la maison de Brandebourg. On désirait +l'adjonction des villes anséatiques, conquête précieuse par son +importance commerciale, et en comblant ainsi l'avidité de la nation +prussienne, on se flattait d'étouffer chez elle le cri de l'honneur, +et de désarmer l'opinion publique. + +Cela fait, on appela M. de Laforest, ministre de France, chargé à ce +titre de l'échange des ratifications. Celui-ci connaissait trop son +souverain pour se permettre de ratifier un traité auquel il avait été +apporté de tels changements. Il commença par s'y refuser; mais les +instances auprès de lui devinrent si pressantes, M. d'Haugwitz lui +représenta avec tant de force la nécessité d'enchaîner la cour de +Berlin, pour la sauver de ses variations continuelles, et pour +l'arracher aux suggestions des ennemis de la France, que ce ministre +consentit à ratifier le traité modifié, _sub spe rati_, précaution +d'usage en diplomatie quand on désire réserver la volonté de son +souverain. + +[En marge: M. d'Haugwitz est envoyé de nouveau pour faire approuver à +Napoléon les modifications apportées au traité de Schoenbrunn.] + +C'était donc à Paris qu'il fallait revenir pour faire approuver ces +nouvelles tergiversations de la cour de Prusse. M. d'Haugwitz avait +paru réussir auprès de Napoléon, et c'est lui qu'on crut devoir +envoyer en France pour conjurer l'orage qu'on prévoyait. M. d'Haugwitz +déclina longtemps une telle mission; mais le roi lui adressa de si +vives prières, qu'il dut se résigner à se rendre à Paris, et à braver +une seconde fois le négociateur couronné et victorieux avec lequel il +avait traité à Schoenbrunn. Il partit en se faisant précéder des +paroles les plus douces et les plus obséquieuses, pour se ménager un +accueil moins mauvais que celui qu'il pouvait craindre. + +[En marge: Napoléon en apprenant ce qui s'était passé à Berlin, +désespère tout à fait de l'alliance prussienne.] + +[En marge: La première disposition de Napoléon est de rendre à la cour +de Berlin ce qu'elle a donné, de lui reprendre ce qu'il lui a cédé, et +de renoncer à toute intimité avec elle.] + +Napoléon en apprenant ces dernières misères de la politique +prussienne, y vit ce qu'il fallait y voir, de nouvelles faiblesses +pour ses ennemis, de nouveaux efforts pour bien vivre avec eux, tout +en se ménageant l'occasion de faire encore avec lui quelques profits. +Il se sentit à l'égard de cette politique moins de considération +qu'auparavant, et, ce qui fut un grand malheur pour la Prusse et pour +la France, il désespéra tout à fait, dès cette époque, de l'alliance +prussienne. Joignez à cela que, la réflexion venue, il en était au +regret de ce qu'il avait accordé à Schoenbrunn. Le don du Hanovre, en +effet, avait été concédé avec un peu trop de précipitation, non pas +qu'il pût être mieux placé que dans les mains de la Prusse; mais en +disposer définitivement, c'était rendre plus acharnée la lutte avec +l'Angleterre, c'était ajouter à des intérêts inconciliables sur mer, +des intérêts inconciliables sur terre, car le vieux Georges III aurait +sacrifié les plus riches colonies de l'Angleterre plutôt que son +patrimoine germanique. Sans doute, si on reconnaissait que +l'Angleterre était à jamais implacable, et ne pouvait être ramenée que +par la force, on avait raison alors de tout se permettre avec elle, et +le Hanovre était très-bien employé, quand il l'était à cimenter une +alliance puissante et sincère, propre à rendre impossibles les +coalitions continentales. Mais aucune de ces suppositions ne +paraissait actuellement vraie. On annonçait un grand découragement en +Angleterre, la mort prochaine de M. Pitt, l'avénement probable de M. +Fox, et un changement immédiat de système. Aussi, en apprenant les +derniers actes de la Prusse, Napoléon fut-il disposé à tout replacer +sur l'ancien pied avec elle, c'est-à-dire à lui restituer Anspach, +Clèves, Neufchâtel, et à lui retirer le Hanovre pour le garder en +réserve. Au point où en étaient arrivées les choses, soit par la faute +des hommes, soit par la faute des événements, ce qu'il y avait de +mieux, effectivement, c'était d'en revenir aux bons rapports sans +intimité, et de reprendre de part et d'autre ce qu'on s'était donné. +Napoléon, en recouvrant le Hanovre, aurait eu dans les mains un moyen +de traiter avec l'Angleterre, et de saisir l'occasion unique qui +allait s'offrir de terminer une guerre funeste, cause permanente de la +guerre universelle. + +[Date: Fév. 1806.] + +[En marge: Instructions données par Napoléon à M. de Talleyrand.] + +Ce fut sa première pensée, et plût au ciel qu'il l'eût suivie! Il +donna des instructions en ce sens à M. de Talleyrand. Il voulut qu'on +le représentât à M. d'Haugwitz comme plus irrité qu'il n'était des +libertés prises avec la France, qu'on se déclarât complétement dégagé, +et qu'on restât libre, ou de reprendre le Hanovre pour en faire le +gage de la paix avec l'Angleterre, ou de tout remettre à nouveau avec +la Prusse, pour conclure avec elle un traité plus large et plus +solide[14]. + +[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la +pensée de Napoléon dans cette circonstance: + + _À M. de Talleyrand._ + + Paris, 4 février 1806. + + Le ministère en Angleterre a été entièrement changé après la mort + de M. Pitt. M. Fox a le portefeuille des relations extérieures. + Je désire que vous me présentiez ce soir une note rédigée sur + cette idée: + + «Le soussigné ministre des relations extérieures a reçu l'ordre + exprès de S. M. l'Empereur de faire connaître à M. d'Haugwitz, à + sa première entrevue, que S. M. ne saurait regarder le traité + conclu à Vienne comme existant, par défaut de ratification dans + le temps prescrit; que S. M. ne reconnaît à aucune puissance, et + moins à la Prusse qu'à toute autre, parce que l'expérience a + prouvé qu'il faut parler clairement et sans détour, le droit de + modifier et d'interpréter, selon son intérêt, les différents + articles d'un traité; que ce n'est pas échanger des ratifications + que d'avoir deux textes différents d'un même traité, et que + l'irrégularité paraît encore plus grande si l'on considère les + trois ou quatre pages de mémoire ajoutées aux ratifications de la + Prusse; que M. de Laforest, ministre de S. M., chargé de + l'échange des ratifications, serait coupable, si lui-même n'eût + observé toute l'irrégularité du procédé de la cour de Prusse, + mais qu'il n'avait accepté l'échange qu'avec la condition de + l'approbation de l'Empereur. + + »Le soussigné est donc chargé de déclarer que S. M. ne l'approuve + pas, par la considération de la sainteté due à l'exécution des + traités. + + »Mais en même temps le soussigné est chargé de déclarer que S. M. + désire toujours que les différends survenus dans ces dernières + circonstances entre la France et la Prusse se terminent à + l'amiable, et que l'ancienne amitié qui avait existé entre elles + subsiste comme par le passé; elle désire même que le traité + d'alliance offensive et défensive, s'il est compatible avec les + autres engagements de la Prusse, subsiste entre les deux pays et + assure leurs liaisons.» + +Cette note, que vous me présenterez ce soir, sera remise demain dans +la conférence, et sous quelque prétexte que ce soit je ne vous laisse +pas le maître de ne la pas remettre. + +Vous comprenez vous-même que ceci a deux buts: de me laisser maître de +faire ma paix avec l'Angleterre, si d'ici à quelques jours les +nouvelles que je reçois se confirment, ou de conclure avec la Prusse +un traité sur une base plus large. + +Vous serez sévère et net dans la rédaction; mais vous y ajouterez de +vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, toutes +les illusions qui feront croire à M. d'Haugwitz que c'est une suite de +mon caractère, qui est piqué de cette forme, mais que dans le fond on +est dans les mêmes sentiments pour la Prusse. Mon opinion est que dans +les circonstances actuelles, si véritablement M. Fox est à la tête des +affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse que +par suite d'un grand système tel qu'il puisse nous garantir de la +crainte d'une continuation d'hostilités.] + +[En marge: M. d'Haugwitz, à force d'art, ramène Napoléon à l'idée de +se lier avec la Prusse par des dons réciproques.] + +M. d'Haugwitz arriva le 1er février à Paris. Il déploya, soit auprès +de M. de Talleyrand, soit auprès de l'Empereur, tout l'art dont il +était doué, et cet art était grand. Il fit valoir les embarras de son +gouvernement placé entre la France et l'Europe coalisée, penchant plus +souvent vers la première, mais entraîné quelquefois vers la seconde +par des passions de cour, qu'il fallait comprendre et excuser. Il +montra le gouvernement prussien obligé de revenir péniblement de la +faute commise à Potsdam, ayant besoin pour cela d'être soutenu, +encouragé par les égards du gouvernement français; il se peignit si +bien comme l'homme qui luttait seul à Berlin pour ramener la Prusse à +la France, et comme ayant droit à ce titre d'être aidé par la +bienveillance de Napoléon, que ce dernier céda, et consentit +malheureusement à renouer le traité de Schoenbrunn, mais à des +conditions un peu plus onéreuses encore que celles que le roi +Frédéric-Guillaume venait de refuser. + +[En marge: Langage de Napoléon à M. d'Haugwitz.] + +--Je ne veux pas vous contraindre, dit Napoléon à M. d'Haugwitz; je +vous offre toujours de remettre les choses sur l'ancien pied, +c'est-à-dire de reprendre le Hanovre, en vous rendant Anspach, Clèves +et Neufchâtel. Mais, si nous traitons, si je vous cède de nouveau le +Hanovre, je ne vous le céderai plus aux mêmes conditions, et +j'exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidèles +alliés de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec +moi, je n'ai plus de coalition européenne à craindre, et, sans +coalition européenne sur les bras, je viendrai bien à bout de +l'Angleterre. Mais il ne me faut pas moins que cette certitude pour +vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j'agis +sagement en vous le donnant.-- + +Napoléon avait raison, sauf en un point, c'était de faire payer le +Hanovre à la Prusse par de nouvelles compensations, de ne pas le lui +livrer au contraire aux conditions les plus avantageuses, car il n'y a +de bons alliés que ceux qui sont pleinement satisfaits. M. d'Haugwitz, +qui était sincère dans son désir d'unir la France et la Prusse, promit +à Napoléon tout ce qu'il voulut, et le promit avec toutes les +apparences de la plus entière bonne foi. Il ajouta à ses promesses des +insinuations fort adroites sur les procédés un peu légers de Napoléon +envers la Prusse, sur la nécessité de ménager la dignité du roi, pour +le roi d'abord, que sa timidité n'empêchait pas d'être au fond +susceptible et irritable, mais aussi pour la nation et l'armée, qui +s'identifiaient avec le monarque, et prenaient fort mal tout ce qui +ressemblait à un manque d'égards pour lui. M. d'Haugwitz disait que la +violation du territoire d'Anspach, notamment, avait produit, sous ce +rapport, l'effet le plus regrettable, et mis la nation de moitié avec +la cour dans les entraînements qui avaient amené le déplorable traité +de Potsdam. + +Ces réflexions étaient justes et frappantes. Mais si la Prusse avait +besoin d'être ménagée, Napoléon avait besoin d'être content d'elle +pour être porté à la ménager, et d'éprouver de l'estime pour en faire +paraître. C'était là une double difficulté, que jusqu'ici on n'avait +pas réussi à vaincre: y réussirait-on davantage après ce nouveau +raccommodement? C'était malheureusement fort douteux. + +[En marge: Conditions du nouveau traité avec la Prusse.] + +On rédigea un second traité plus explicite et plus étroit que le +premier. Le Hanovre fut donné à la Prusse aussi formellement qu'à +Schoenbrunn, mais à la condition de l'occuper immédiatement, et à +titre de souveraineté. Une obligation nouvelle et grave était le prix +de ce don: elle consistait à fermer aux Anglais le Weser et l'Elbe, et +à fermer ces fleuves aussi étroitement que l'avaient fait les Français +lorsqu'ils occupaient le Hanovre. En échange la Prusse accordait les +mêmes cessions qu'à Schoenbrunn; elle donnait la principauté +franconienne d'Anspach, les restes du duché de Clèves situés à la +droite du Rhin, et la principauté de Neufchâtel formant l'un des +cantons de la Suisse. Un avantage promis au roi de Prusse dans le +traité de Schoenbrunn était supprimé ici au profit du roi de Bavière. +D'après le premier traité, la principauté franconienne de Bareuth, +contiguë à celle d'Anspach, et conservée à la Prusse, devait être +limitée d'une manière plus régulière, en prenant sur celle d'Anspach +une enclave de vingt mille habitants. Il n'était plus question de +cette enclave. Enfin on étendait les obligations imposées à la Prusse. +Celle-ci était contrainte de garantir non-seulement l'Empire français +tel quel, avec les nouveaux arrangements conclus en Allemagne et en +Italie, mais on exigeait encore qu'elle garantît explicitement les +futurs résultats de la guerre commencée contre Naples, c'est-à-dire la +déchéance de la maison des Bourbons, et l'établissement alors présumé +d'une branche de la famille Bonaparte sur le trône des Deux-Siciles. +C'était là certainement la plus désagréable des récentes conditions +imposées à la Prusse, car elle rendait la situation du roi envers +l'empereur Alexandre plus difficile que jamais, à cause du protectorat +avoué de la Russie à l'égard des Bourbons de Naples. + +Il n'est pas nécessaire de dire que les garanties étaient réciproques, +et que la France promettait l'appui de ses armées à la Prusse, pour +assurer à celle-ci toutes ses acquisitions passées et présentes, le +Hanovre compris. + +Ce second traité fut signé le 15 février. + +Ainsi tout ce que la Prusse avait gagné à vouloir modifier le traité +de Schoenbrunn, c'était d'être privée des additions de territoire qui +devaient d'abord être ajoutées à Bareuth, d'être contrainte à un acte +fort dangereux, la clôture de l'Elbe et du Weser, enfin d'être obligée +d'avouer publiquement ce qui allait se consommer à Naples. L'unique +résultat en un mot, c'étaient des obligations de plus, et des profits +de moins. + +[En marge: M. d'Haugwitz envoie M. de Lucchesini à Berlin, pour y +porter le nouveau traité, et demeure de sa personne à Paris.] + +M. d'Haugwitz n'avait pu faire mieux, à moins de replacer les choses +dans leur premier état, ce qui aurait été préférable assurément, car +on se serait épargné les engagements embarrassants d'une alliance +replâtrée et peu sincère. Il est vrai qu'on se serait privé du +prestige d'une conquête brillante, bien utile pour couvrir en ce +moment toutes les misères de la politique prussienne. Quoi qu'il en +soit, M. d'Haugwitz ne voulait pas porter lui-même à Berlin ce triste +fruit des tergiversations de sa cour, et il résolut d'y envoyer M. de +Lucchesini, ministre de Prusse à Paris. Il ne lui convenait pas de +solliciter l'adoption d'un ouvrage gâté, et d'assumer sur lui seul la +responsabilité de la résolution qu'il s'agissait de prendre. Il +voulait laisser à son roi, à ses collègues, et à la famille royale, +qui intervenait d'une manière si indiscrète dans les affaires de +l'État, le soin de choisir entre le traité de Schoenbrunn fort empiré, +ou la guerre; car il était évident, cette fois, que Napoléon poussé à +bout par un nouveau rejet, s'il n'éclatait pas immédiatement pour une +alliance refusée, traiterait la Prusse de telle sorte, dans tous les +arrangements européens, que la guerre deviendrait prochainement +inévitable. + +Il envoya donc à Berlin M. de Lucchesini, dont il était le supérieur, +et occupa pour quelques jours sa place de ministre à Paris. Il le +chargea de porter le traité à sa cour, de peindre à celle-ci l'état +exact des choses en France, de lui représenter les dispositions +vraies de Napoléon, qui était prêt à devenir, selon la manière dont +on se conduirait, ou un allié puissant et sincère, quoique +embarrassant par son esprit d'entreprise, ou un ennemi formidable, si +on le réduisait à voir dans la Prusse une seconde Autriche. M. +d'Haugwitz ne donna pas à M. de Lucchesini la mission de solliciter en +son nom l'adoption du nouveau traité. Il ne souhaitait plus rien, car +il en était déjà au dégoût d'une tâche devenue trop ingrate, et à la +fatigue d'une responsabilité trop contrariée. + +Il demeura donc à Paris, parfaitement traité par Napoléon, étudiant +avec curiosité cet homme extraordinaire, et se persuadant tous les +jours davantage de la justesse de sa propre politique, et des intérêts +présents et futurs que la Prusse et la France compromettaient +également, en ne sachant pas s'entendre. + +[En marge: Événements de Naples. Marche de l'armée française.] + +[En marge: Évacuation de Naples, et retraite de la cour en Sicile.] + +Tout allait du reste en Europe au gré des désirs de l'heureux +vainqueur d'Austerlitz. L'armée qu'il avait envoyée à Naples, sous le +commandement apparent de Joseph Napoléon, et sous le commandement réel +de Masséna, marchait droit au but. La reine de Naples, s'efforçant +encore une fois de conjurer l'orage amassé par ses fautes, implorait +toutes les cours, et dépêchait successivement le cardinal Ruffo, le +prince héritier de la couronne, au-devant de Joseph, pour essayer d'un +traité, quelles qu'en fussent les conditions. Joseph, lié par les +ordres impératifs de son frère, refusait le cardinal Ruffo, +accueillait avec égard les instances du prince Ferdinand, mais ne +s'arrêtait pas un instant dans sa marche sur Naples. L'armée +française, forte de 40 mille hommes, passa le Garigliano le 8 +février, et s'avança formée en trois corps. L'un, celui de droite, +sous le général Reynier, vint faire le blocus de Gaëte; l'autre, celui +du centre, sous le maréchal Masséna, marcha sur Capoue; le troisième, +celui de gauche, sous le général Saint-Cyr, se dirigea par la Pouille +et les Abruzzes vers le golfe de Tarente. À cette nouvelle les Anglais +s'embarquèrent avec une telle précipitation, qu'ils faillirent mettre +en péril leurs alliés, les Russes. Les premiers s'enfuirent en Sicile, +les seconds à Corfou. La cour de Naples se réfugia à Palerme, après +avoir entièrement vidé les caisses publiques, même celle de la Banque. +Le prince royal, avec ce qui restait de meilleur dans l'armée +napolitaine, s'enfonça dans les Calabres. Deux seigneurs napolitains +furent envoyés à Capoue, pour traiter de la reddition de la capitale. +Une convention fut signée, et Joseph, escorté du corps de Masséna, se +présenta devant Naples. Il y entra le 15 février, sans que l'ordre fût +troublé, la population des lazzaroni n'ayant opposé aucune résistance. + +[En marge: Résistance de la place de Gaëte.] + +La place de Gaëte, quoique comprise dans la convention de Capoue, ne +fut point rendue par le prince de Hesse-Philippstadt, qui en était le +commandant. Il déclara qu'il s'y défendrait jusqu'à la dernière +extrémité. La force de cette place, espèce de Gibraltar, tenant +seulement par un isthme au continent d'Italie, permettait en effet une +longue résistance. Le général Reynier enleva les positions extérieures +avec une grande hardiesse, et s'occupa du soin de resserrer l'ennemi +dans la place, en attendant qu'on lui fournit le matériel nécessaire +pour entreprendre un siége en règle. + +[En marge: Difficultés qui attendent Joseph à Naples.] + +Joseph, maître de Naples, n'était qu'au début des difficultés qu'il +avait à vaincre. Quoiqu'il ne prît encore que la qualité de lieutenant +de Napoléon, il n'en était pas moins à tous les yeux le roi désigné du +nouveau royaume. Il n'y avait pas un ducat dans les caisses; toutes +les munitions militaires avaient été emportées, les principaux +fonctionnaires étaient partis. Il fallait créer à la fois des finances +et une administration. Joseph avait du sens, de la douceur, mais +aucune portion de cette activité prodigieuse dont son frère Napoléon +était doué, et qui aurait été nécessaire ici pour fonder un +gouvernement. + +[En marge: Joseph est bien accueilli par les grands du royaume.] + +[En marge: Commencement d'administration française à Naples.] + +Il se mit néanmoins à l'oeuvre. Les grands du royaume, plus éclairés +que le reste de la nation, comme il arrive en tout pays peu civilisé, +avaient été maltraités par la reine, qui leur reprochait d'être +enclins aux opinions libérales, et qui les faisait vivre dans la +crainte des lazzaroni, ignorants et fanatiques, qu'elle menaçait sans +cesse de déchaîner contre eux: conduite ordinaire à la royauté qui +s'appuie partout sur le peuple contre les grands, lorsque la +résistance se montre chez ces derniers. Les grands firent donc un bon +accueil à ce gouvernement nouveau, duquel ils espéraient une +administration sagement réformatrice, et décidée à protéger également +toutes les classes. Joseph, les voyant animés de sentiments +favorables, s'attacha davantage à les attirer à lui, et contint les +lazzaroni par la crainte d'exécutions sévères. Au surplus, le nom de +Masséna faisait trembler les perturbateurs. Un coup de vent avait +rejeté sur Naples une frégate et une corvette napolitaines, avec +plusieurs bâtiments de transport. On recouvra ainsi quelques +munitions, et des valeurs assez importantes. On arma les forts, on +leva des contributions, et un Corse fort habile, M. Salicetti, envoyé +par Napoléon à Naples, fut mis à la tête de la police. Joseph demanda +des secours d'argent à son frère pour l'aider à passer ces premiers +moments. + +[En marge: Occupation des États vénitiens par le prince Eugène.] + +[En marge: Occupation de la Dalmatie.] + +Eugène, vice-roi de la haute Italie, avait reçu des mains de +l'Autriche les États vénitiens. Il était entré dans Venise à la grande +satisfaction des habitants de cette antique reine des mers, qui +trouvaient dans leur adjonction à un royaume italien, constitué sur de +sages principes, un certain dédommagement de leur indépendance perdue. +Le corps du général Marmont, descendu des Alpes Styriennes en Italie, +s'était porté sur l'Isonzo, et formait une réserve prête à pénétrer en +Dalmatie, si cette adjonction de forces devenait nécessaire. Le +général Molitor avec sa division avait rapidement marché vers la +Dalmatie, pour s'emparer d'une contrée à laquelle Napoléon attachait +beaucoup de prix, parce qu'elle était voisine de l'empire turc. Ce +général était entré dans la ville de Zara, capitale de la Dalmatie. +Mais il lui restait à parcourir un assez grand espace de côtes avant +d'arriver aux célèbres bouches du Cattaro, la plus méridionale et la +plus importante des positions de l'Adriatique, et il se hâtait, afin +de contenir par la terreur de son approche les Monténégrins, depuis +longtemps stipendiés par la Russie. + +[En marge: Empressement de la cour d'Autriche à exécuter le traité de +Presbourg, afin de hâter la retraite des armées françaises.] + +Du reste, la cour de Vienne, soupirant après la retraite de l'armée +française, était disposée à exécuter fidèlement le traité de +Presbourg. Cette cour, épuisée par la dernière guerre, qui était la +troisième depuis la révolution française, terrifiée des coups qu'elle +avait reçus à Ulm et à Austerlitz, ne renonçait sans doute pas à +l'espoir de se relever un jour, mais pour le présent elle était +résolue à mettre un peu d'ordre dans ses finances, et à laisser passer +bien des années avant de tenter encore une fois la fortune des armes. +L'archiduc Charles, redevenu ministre de la guerre, était chargé de +chercher un nouveau système d'organisation militaire, qui procurât, +sans une trop grande réduction de forces, les économies qu'on ne +pouvait plus différer. On se pressait donc d'exécuter en tout point le +dernier traité de paix, de verser, ou en espèces ou en lettres de +change, la contribution de 40 millions, de seconder le transport des +canons, des fusils pris à Vienne, pour que la retraite successive des +troupes françaises s'accomplît promptement. Cette retraite devait se +terminer le 1er mars par l'évacuation de Braunau. + +[En marge: L'armée française commence à se retirer.] + +[En marge: Distribution des troupes françaises dans les provinces +allemandes nouvellement cédées.] + +Napoléon, qui avait laissé Berthier à Munich, pour y veiller au retour +de l'armée, retour qu'il voulait rendre lent et commode, avait +prescrit à ce fidèle exécuteur de ses volontés de s'arrêter à Braunau, +et de ne restituer cette place qu'après qu'il aurait reçu la nouvelle +positive de la remise des bouches du Cattaro. Il avait établi le +maréchal Ney, avec son corps, dans le pays de Salzbourg, pour y vivre +le plus longtemps possible aux dépens d'une province destinée à +devenir autrichienne. Il avait établi le corps du maréchal Soult sur +l'Inn, à cheval sur l'archiduché d'Autriche et la Bavière, et vivant +sur tous les deux. Les corps des maréchaux Davout, Lannes, Bernadotte, +pesant trop sur la Bavière, dont on commençait à lasser les habitants, +venaient d'être acheminés vers les pays nouvellement cédés aux princes +allemands nos alliés; et comme il n'y avait pas de terme fixé pour la +remise de ces pays, dépendante encore d'arrangements litigieux, on +avait un prétexte fondé pour y séjourner quelque temps. Le corps de +Bernadotte fut donc transporté dans la province d'Anspach, cédée par +la Prusse à la Bavière. Il avait là de l'espace pour s'étendre et pour +subsister. Le corps du maréchal Davout fut transporté dans l'évêché +d'Aichstedt et dans la principauté d'Oettingen. La cavalerie fut +répartie entre ces différents corps. Ceux qui n'étaient pas assez au +large pour trouver à se nourrir, avaient la permission de s'étendre +chez les petits princes de la Souabe, dont le traité de Presbourg +rendait l'existence problématique, en exigeant de nouveaux changements +à la constitution germanique. Les troupes de Lannes, partagées entre +le maréchal Mortier et le général Oudinot, furent cantonnées en +Souabe. Les grenadiers d'Oudinot s'acheminèrent à travers la Suisse, +vers la principauté de Neufchâtel, pour en prendre possession. Enfin, +le corps d'Augereau, renforcé de la division Dupont et de la division +batave du général Dumonceau, fut cantonné autour de Francfort, prêt à +marcher sur la Prusse, si les derniers arrangements conclus avec elle +n'amenaient pas une entente sincère et définitive. + +[En marge: Brillant état de l'armée française.] + +[En marge: Conduite des soldats français en Allemagne.] + +[En marge: Souffrance des pays occupés sans qu'il y ait de la faute de +nos troupes.] + +Ces divers corps se trouvaient dans le meilleur état. Ils commencèrent +à se ressentir du repos qui leur avait été accordé, ils se recrutaient +par l'arrivée des jeunes conscrits partant sans cesse des bords du +Rhin, où l'on avait réuni les dépôts, sous les maréchaux Kellermann et +Lefebvre. Nos soldats étaient, s'il est possible, plus propres encore +à la guerre qu'avant la dernière campagne, et singulièrement +enorgueillis de leurs récentes victoires. Ils se montraient humains à +l'égard des peuples d'Allemagne, un peu bruyants, il est vrai, vantant +volontiers leurs exploits, mais, ce bruit passé, sociables au plus +haut point, et offrant un singulier contraste avec les Allemands +auxiliaires, beaucoup plus durs envers leurs compatriotes que nous ne +l'étions nous-mêmes. Malheureusement, Napoléon, par un esprit +d'économie utile à son armée, nuisible à sa politique, ne faisait +payer aux soldats qu'une partie de la solde, retenant le reste à leur +profit, et pour le leur compter plus tard, quand ils rentreraient en +France. Il exigeait que les vivres leur fussent fournis par les pays +où ils campaient, en remplacement de la portion de la solde qui leur +était retenue, et c'était pour les habitants une charge fort lourde. +Si les vivres eussent été payés, la présence de nos troupes, au lieu +d'être un fardeau, serait devenue un avantage, et l'Allemagne, qui +savait qu'elles avaient été amenées sur son sol par la faute de la +coalition, n'aurait eu que des sentiments bienveillants pour nous. +C'était donc une économie mal entendue, et le bénéfice qui en +résultait pour l'armée ne valait pas les inconvénients qui pouvaient +naître de la souffrance des pays occupés. Napoléon faisait retenir +aussi la dépense de l'habillement, pour vêtir ses soldats à neuf, +quand ils repasseraient le Rhin, et viendraient prendre part aux fêtes +qu'il leur préparait. Ils étaient, quant à eux, fort de cet avis, et +se résignaient gaiement à porter leurs vêtements usés, à recevoir peu +d'argent, se disant qu'à leur retour en France ils auraient des habits +neufs, et d'abondantes économies à dépenser. + +[En marge: Spoliations et violences des gouvernements allemands à +l'égard de la noblesse immédiate.] + +Du reste, si les peuples se plaignaient du séjour prolongé de nos +troupes, les petits princes avaient fini par invoquer leur présence +comme un bienfait, car rien n'était comparable aux violences, aux +spoliations que se permettaient les gouvernements allemands, surtout +ceux qui possédaient quelque force. Le roi de Bavière, le grand-duc de +Baden avaient mis la main sur les biens de la noblesse immédiate, et +quoiqu'ils agissent sans ménagement, leur précipitation était de +l'humanité comparée à la violence du roi de Wurtemberg, qui poussait +l'avidité jusqu'à faire envahir et piller tous les fiefs, comme du +temps où l'on criait en France: _Guerre aux châteaux, paix aux +chaumières_. Ses troupes entraient dans les domaines des princes +enclavés dans son royaume, sous prétexte de saisir les possessions de +la noblesse immédiate. N'ayant droit qu'à une portion du Brisgau, +dont la plus grande partie était destinée à la maison de Baden, le roi +de Wurtemberg l'avait occupé presque en totalité. Sans les troupes +françaises, les Wurtembergeois et les Badois en seraient venus aux +mains. + +Napoléon avait constitué M. Otto, ministre de France à Munich, et +Berthier, major général de la grande armée, arbitres des différends +qu'il prévoyait entre les princes allemands, grands et petits. Ces +derniers étaient tous accourus à Munich, où la diète de Ratisbonne +paraissait avoir transféré son siége, et ils y sollicitaient la +justice de la France, et même la présence, quelque onéreuse qu'elle +fût, des troupes françaises. On voyait surgir de toutes parts +d'inextricables contestations, qui ne semblaient pouvoir être résolues +que par une nouvelle refonte de la Constitution germanique. En +attendant, des détachements de nos soldats gardaient les lieux en +litige, et tout était remis à l'arbitrage de la France et de ses +ministres. Au surplus, Napoléon ne se servait pas de ces conflits pour +prolonger le séjour de ses troupes en Allemagne, car il était +impatient de faire rentrer l'armée, de la réunir à Paris autour de +lui; et il n'attendait pour cela que l'entière occupation de la +Dalmatie, et la réponse définitive de la cour de Prusse. + +[En marge: Résolution définitive de la cour de Prusse.] + +Cette cour, obligée de se prononcer une dernière fois sur le traité de +Schoenbrunn modifié, prenait enfin son parti. Elle acceptait ce +traité, devenu moins avantageux depuis son double remaniement à Berlin +et à Paris, et elle recevait, avec la confusion sur le front, avec +l'ingratitude dans le coeur, le don du Hanovre, qui dans un autre +temps l'aurait comblée de joie. Que faire en effet? il n'y avait pas +d'autre parti à prendre que celui de finir par adhérer aux +propositions de la France, ou de se résigner bientôt à la guerre, à la +guerre que l'armée prussienne appelait avec jactance, et que ses +chefs, plus avisés, le roi surtout, redoutaient comme une funeste +épreuve. + +À opter pour la guerre, il aurait fallu s'y décider quand Napoléon +quittait Ulm pour s'enfoncer dans la longue vallée du Danube, et +tomber sur ses derrières, pendant que les Austro-Russes, concentrés à +Olmütz, l'attiraient en Moravie. Mais l'armée prussienne n'était pas +prête alors; et après le 2 décembre, quand M. d'Haugwitz s'aboucha +avec Napoléon, il était trop tard. Il était bien plus tard encore, +maintenant que les Français, réunis en Souabe et en Franconie, +n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Prusse, maintenant que les +Russes étaient en Pologne, et les Autrichiens en complet état de +désarmement. + +[En marge: Retour de M. d'Haugwitz à Berlin.] + +[En marge: État de Berlin au moment où M. d'Haugwitz y retourne.] + +[En marge: Insulte que reçoit M. d'Haugwitz.] + +[En marge: Frédéric-Guillaume montre un instant d'énergie contre les +mécontents.] + +Accepter le don du Hanovre, aux conditions qu'y mettait la France, +était donc la seule résolution possible. Mais c'était là une +singulière manière de commencer une alliance intime. Le traité du 15 +février fut ratifié le 24. M. de Lucchesini repartit immédiatement +pour Paris avec les ratifications. M. d'Haugwitz, de son côté, se mit +en route pour retourner à Berlin, pleinement satisfait des traitements +personnels qu'il avait reçus de Napoléon, lui promettant de nouveau +la fidèle alliance de la Prusse, mais s'attendant à des épreuves bien +pénibles, à la vue de toutes les difficultés qui fourmillaient alors +en Allemagne, à la vue surtout de ces petits princes allemands, +prosternés aux pieds de la France, pour se sauver des exactions dont +les accablaient des princes plus puissants ou plus favorisés. Rentré à +Berlin, M. d'Haugwitz trouva le roi fort attristé de sa situation, et +fort affligé des difficultés que lui opposait la cour, plus exaltée et +plus intempérante que jamais. L'audace des mécontents fut poussée à ce +point, que pendant une nuit les vitres de la maison de M. d'Haugwitz +furent brisées par des perturbateurs, qu'on crut généralement +appartenir à l'armée, et qu'on disait publiquement, mais faussement, +n'être que les agents du prince Louis. M. d'Haugwitz affecta de +dédaigner ces manifestations, qui, très-insignifiantes dans les pays +libres, où l'on permet en les méprisant ces excès de la multitude, +étaient étranges et graves dans une monarchie absolue, surtout quand +on pouvait les imputer à l'armée. Le roi les considéra comme une chose +sérieuse, et annonça publiquement l'intention de sévir. Il donna des +ordres formels pour la recherche des coupables, que la police, soit +qu'elle fût complice ou impuissante, ne parvint pas à découvrir. Le +roi poussé à bout montra une volonté ferme et arrêtée, qui imposa aux +mécontents, et particulièrement à la reine. Il fit sentir à celle-ci +que son parti était pris, que le salut de la monarchie lui avait +commandé de le prendre, et qu'il fallait que tout le monde autour de +lui eût une attitude conforme à sa politique. La reine, qui du reste +était dévouée aux intérêts du roi son époux, se tut, et pour un +instant la cour offrit un aspect convenable. + +[En marge: Retraite et popularité de M. de Hardenberg.] + +M. de Hardenberg quitta le ministère. Ce personnage était devenu +l'idole des opposants. Il avait été la créature de M. d'Haugwitz, son +partisan, son imitateur, et le prôneur le plus ardent de l'alliance +française, surtout en 1805, lorsque Napoléon, de son camp de Boulogne, +offrait le Hanovre à la Prusse. Alors M. de Hardenberg regardait comme +la plus belle des gloires d'assurer cet agrandissement à son pays, et +se plaignait aux ministres français des hésitations de son roi, trop +lent, disait-il, à s'attacher à la France. Depuis, ayant vu échouer ce +dessein, il s'était jeté avec l'impétuosité d'un caractère immodéré +dans les bras de la Russie, et n'ayant pas su revenir de cette erreur, +il déclamait tout haut contre la France. Napoléon, informé de sa +conduite, avait commis à son égard une faute qu'il renouvela plus +d'une fois, c'était de parler de lui dans ses bulletins, en faisant +une allusion offensante à un ministre prussien séduit par l'or des +Anglais. L'imputation était injuste. M. de Hardenberg n'était pas plus +séduit par l'or des Anglais que M. d'Haugwitz par l'or des Français. +Elle était de plus indécente dans un acte officiel, et sentait trop la +licence du soldat vainqueur. C'est cette attaque qui avait valu à M. +de Hardenberg l'immense popularité dont il jouissait. Le roi lui +accorda sa retraite, avec des témoignages de considération, qui +n'enlevaient pas à cette retraite le caractère d une disgrâce +politique. + +Mais tandis qu'il éloignait M. de Hardenberg, Frédéric-Guillaume +adjoignait à M. d'Haugwitz un second, qui ne valait pas beaucoup +mieux, c'était M. de Keller, que la cour regardait comme un des siens, +et qui se donnait publiquement pour surveillant de son chef. C'était +une sorte de satisfaction accordée au parti ennemi de la France, car +dans les gouvernements absolus, on est souvent obligé de céder à +l'opposition, tout comme dans les gouvernements libres. +Frédéric-Guillaume faisait plus encore, il essayait de bien vivre avec +la Russie, et de lui expliquer honorablement les inconséquences +intéressées qu'il avait commises. + +[En marge: Relations de la Prusse avec la Russie depuis Austerlitz.] + +Depuis Austerlitz on avait été fort sobre à Berlin de communications +avec Saint-Pétersbourg. Après toutes les jactances de Potsdam, la +Russie devait être confuse de sa défaite, et la Prusse de la manière +dont elle avait tenu le serment prêté sur la tombe du grand Frédéric. +Le silence était, dans le moment, la seule relation convenable entre +ces deux cours. La Russie cependant l'avait rompu une fois, pour +déclarer que ses forces étaient à la disposition de la Prusse, si le +traité de Potsdam divulgué lui attirait la guerre. Depuis elle s'était +tue, et la Prusse aussi. + +[En marge: Mission du duc de Brunswick pour aller à Saint-Pétersbourg +expliquer la conduite de la Prusse.] + +[En marge: Langage du duc de Brunswick à Saint-Pétersbourg.] + +Il fallait finir par s'expliquer. Le roi pressa le vieux duc de +Brunswick d'aller à Saint-Pétersbourg, opposer sa gloire aux reproches +que la conduite suivie à Schoenbrunn et continuée à Paris ne pouvait +manquer de provoquer. Ce prince respectable, dévoué à la maison de +Brandebourg, partit donc, malgré son âge, pour la Russie. Il ne venait +pas déclarer franchement qu'on épousait enfin l'alliance française, ce +qui était difficile, mais ce qui eût été préférable à une continuation +d'ambiguïtés, déjà bien funeste; il venait dire que si la Prusse avait +pris le Hanovre, c'était pour ne pas le laisser à la France, et pour +s'épargner le chagrin et le danger de voir les Français reparaître +dans le nord de l'Allemagne; que si on avait accepté le mot +d'alliance, c'était pour éviter la guerre, et que par ce mot on +n'avait voulu entendre que la neutralité; que la neutralité était ce +qui valait le mieux pour les uns et pour les autres; que la Russie et +la Prusse n'avaient rien à gagner à la guerre; qu'en s'obstinant dans +ce système d'hostilité acharnée contre la France, on faisait les +affaires du monopole commercial de l'Angleterre, et qu'il n'était pas +bien sûr qu'on ne fît pas aussi les affaires de la domination +continentale de Napoléon. + +Tel était le langage que devait tenir le duc de Brunswick à +Saint-Pétersbourg. + +[En marge: Ce qui se passait en Russie depuis la bataille +d'Austerlitz.] + +Il faut revenir à ce jeune empereur, qui, entraîné à la guerre par +vanité, et contre les inspirations secrètes de sa raison, avait fait à +Austerlitz un si triste apprentissage des armes. Il avait peu donné à +parler de lui pendant les trois derniers mois, et il avait caché dans +l'éloignement de son empire la confusion de sa défaite. + +Un cri général s'élevait en Russie contre les jeunes gens qui, +disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens, +placés les uns dans l'armée, les autres dans le cabinet, se +disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des +Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise +conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les +Dolgorouki; on l'avait ainsi éloignée, au lieu de la rapprocher, et +son refus de prendre part à la coalition en avait empêché le succès. +C'était dans un intérêt particulier qu'on avait agi de la sorte, +c'était pour arracher à la Prusse les provinces polonaises, et +reconstituer la Pologne, rêve funeste pour lequel le prince polonais +Czartoryski trahissait évidemment l'empereur. + +Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de +raison, que c'étaient ces militaires présomptueux, qui n'avaient pas +su attendre à Olmütz le terme fixé pour l'intervention de la Prusse, +qui avaient voulu prématurément livrer bataille, et opposer leur +expérience de vingt-cinq ans à la science du général le plus consommé +des temps modernes, que c'étaient ces militaires présomptueux et +incapables qui étaient les vrais auteurs des revers de la Russie. + +Les vieux Russes mécontents condamnaient toute cette jeunesse; et +Alexandre, accusé de se laisser conduire tantôt par les uns, tantôt +par les autres, était devenu, à cette époque, un objet de peu de +considération pour ses sujets. + +Il avait été fort découragé dans les premiers jours qui suivirent sa +défaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois +rappelé au sentiment de sa propre dignité, il aurait trop laissé voir +le profond abattement de son âme. Le prince Czartoryski, bien qu'il +eût sa part de l'inexpérience commune à tous les jeunes gens qui +gouvernaient l'empire, avait néanmoins de la suite et du sérieux dans +les vues. Il était le principal auteur de ce système d'arbitrage +européen, qui avait amené la Russie à prendre les armes contre la +France. Ce système, qui, chez les hommes d'État russes, n'était au +fond qu'un masque jeté sur leur ambition nationale, était chez ce +jeune Polonais une pensée sincère et franchement embrassée. Il voulait +qu'Alexandre y persistât; et si c'était une grande présomption à de si +jeunes gens de vouloir régenter l'Europe, surtout en présence des +puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'était une plus +grande légèreté encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si +témérairement entrepris. + +Le prince Czartoryski avait adressé au jeune empereur, naguère son +ami, et commençant à redevenir son maître, de nobles et respectueuses +remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui +doivent l'honorer bien davantage dans un pays où la résistance au +pouvoir est un acte de dévouement rare, et destiné à rester inconnu. +Le prince Czartoryski retraçant à Alexandre ses hésitations, ses +faiblesses, lui disait: «L'Autriche est abattue, mais elle déteste son +vainqueur; la Prusse est divisée entre deux partis, mais elle finira +par céder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en ménageant +ces puissances, laisser venir le moment où l'une et l'autre seront +prêtes à agir. Jusque-là, vous êtes hors d'atteinte; vous pouvez +demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et +attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de +reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas +d'être uni à l'Angleterre, et vous obligerez Napoléon à vous concéder +ce qui vous est dû.» + +[Date: Mars 1806.] + +Sentant profondément la grandeur de Napoléon, depuis qu'il l'avait +rencontré sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre répondait +au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous +sommes des enfants qui veulent lutter avec un géant.--Et il ajoutait +que, sans la Prusse, il n'était pas possible de renouveler la guerre, +car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre +heureuse. Alexandre avait conçu une singulière estime pour l'armée +prussienne, par ce seul motif que Napoléon ne l'avait pas encore +battue. Cette armée, en effet, était alors l'illusion et l'espérance +de l'Europe. Alexandre était avec elle tout prêt à recommencer la +lutte, mais non sans elle. Quant à l'Angleterre, il n'en espérait plus +un appui fort efficace. Il craignait qu'après la mort de M. Pitt, +annoncée comme certaine, qu'après l'avénement de M. Fox, annoncé comme +prochain, la haine de la France ne s'éteignît, sinon dans le coeur des +Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du +prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relevé +son âme, et il était résolu, avant de remettre son épée à Napoléon, de +la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leçons de son jeune +censeur lui étaient importunes; et il en était arrivé au point de +chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans +capacité, qui couvrît d'un grand âge, qui exécutât avec soumission, +ses volontés personnelles. On disait déjà que sa faveur se dirigeait +sur le général de Budberg. + +La conduite conseillée par le prince Czartoryski n'en fut pas moins +suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec +l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on témoigna +à cette cour un grand intérêt pour ses malheurs, une grande +considération pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea même +de négocier à Londres pour lui faire payer une année de subsides, +quoique la guerre n'eût duré que trois mois. Quant à la Prusse, on +évita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant néanmoins +d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les +premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le +combla de prévenances qui paraissaient adressées à sa personne, à son +âge, à sa gloire militaire, et nullement à la cour dont il était le +représentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commença à +s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas +trouver bon que la Prusse eût accepté le Hanovre des mains de l'ennemi +de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France +était une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientôt la +Prusse serait forcée d'adopter une résolution trop longtemps différée, +et de tirer enfin l'épée du grand Frédéric.--Alors, dit l'empereur +Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me +ferai gloire d'apprendre la guerre à votre école.-- + +[En marge: Négociation secrète entreprise avec le vieux duc de +Brunswick, et continuée mystérieusement avec M. de Hardenberg.] + +Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une négociation +destinée à rester profondément cachée. Sous prétexte que les +conditions de l'alliance ne seraient pas fidèlement observées par la +France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie, +au moyen de laquelle la Prusse, si elle était mécontente de son allié +français, pourrait recourir à son allié russe, et aurait à sa +disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait +n'était pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de +Brunswick, voulant laisser à Saint-Pétersbourg de bonnes dispositions +en faveur de la Prusse, consentit, non pas à conclure un pareil +engagement, car il n'avait pu y être autorisé, mais à en faire la +proposition à son roi. Il fut convenu que cette négociation +demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrètement à l'insu de M. +d'Haugwitz, par l'intermédiaire de M. de Hardenberg, ce même ministre +qui en apparence était disgracié, et qui, sous main, continua de +traiter la plus importante des affaires de la monarchie. + +[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et à la +Grande-Bretagne.] + +Tandis que la Prusse cherchait ainsi à expliquer sa conduite auprès de +la Russie, elle tentait aussi de faire excuser à Londres l'occupation +du Hanovre. Rien n'était plus singulier que son manifeste au peuple +hanovrien, et sa dépêche à la cour de Londres. Elle disait au peuple +hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume, +possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces +du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi +pour assurer la paix à l'Allemagne, et épargner au Hanovre la présence +des armées étrangères. Après avoir adressé au peuple hanovrien ces +paroles sans franchise et sans dignité, elle disait au cabinet anglais +qu'elle n'enlevait pas le Hanovre à l'Angleterre, mais qu'elle le +recevait de Napoléon, dont le Hanovre était la conquête. Elle le +recevait, ajoutait-elle, à contre-coeur, et comme un échange qui lui +était imposé, contre des provinces objet de tous ses regrets; que +c'était l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait +toujours blâmée, qu'on avait entreprise malgré ses avis, et dont on +devait s'imputer les conséquences, car on avait élevé, en le +combattant mal à propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour +donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait +de ses dons que ceux qu'il dépouillait. + +[En marge: Déclaration de guerre de l'Angleterre à la Prusse.] + +L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle répondit par +un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse, +la déclara misérablement tombée sous le joug de Napoléon, indigne +d'être écoutée, et aussi méprisable par son avidité que par sa +dépendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paraître, +aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans +un intérêt exclusivement propre à la famille royale, dit qu'il aurait +souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, résultat inévitable de la +guerre continentale, si la Prusse s'était bornée à une simple +occupation; mais que cette puissance ayant annoncé la clôture des +fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au +commerce anglais, et qu'en conséquence on lui déclarait la guerre. +Ordre fut donné à tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur +le pavillon prussien. Ce devait être une vraie perturbation pour +l'Allemagne, car les bâtiments de la Baltique se couvraient +ordinairement de ce pavillon, plus ménagé que les autres par les +dominateurs de la mer. + +[En marge: Mort de M. Pitt.] + +L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramené l'Angleterre à +Napoléon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une +fois, car les victoires de nos armées de terre étaient un moyen tout +aussi sûr de la désarmer, quoique moins direct. La première de ces +victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa +mort. Ce grand ministre, rentré dans le cabinet en août 1803, pour +deux ans seulement, n'y parut que pour être abreuvé d'amertumes. +Rentré sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collègues, sans M. +Fox, son récent allié, il avait eu à combattre dans le parlement ses +vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napoléon, devenu empereur et +plus puissant que jamais. À sa voix si connue des ennemis de la +France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisième +coalition s'était formée, et l'armée française avait été détournée de +Douvres sur Vienne. Mais cette troisième coalition une fois dissoute à +Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets déjoués, Napoléon libre de +revenir à Boulogne et les vives anxiétés de l'Angleterre prêtes à +renaître. + +L'idée de revoir Napoléon sur le rivage de la Manche préoccupait tous +les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur +l'immense difficulté du passage, mais on commençait à craindre qu'il +n'y eût rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait +l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles +chances pour acquérir quelque île de plus, quand déjà on avait l'Inde +entière, quand on tenait le cap de Bonne-Espérance et Malte, de +manière à n'en pouvoir plus être évincé. On se disait que la bataille +de Trafalgar avait définitivement assuré la supériorité de +l'Angleterre sur les mers, mais que le continent européen restait à +Napoléon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent, +après tout, c'était le monde, et qu'on n'en pouvait vivre +éternellement séparé; que les victoires navales les plus éclatantes +n'empêcheraient pas que Napoléon, profitant un jour d'un accident de +mer, ne partît de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le système +de la guerre à outrance était donc universellement discrédité chez les +Anglais raisonnables, et, bien que ce système ait réussi plus tard, on +en sentait alors le danger, qui était grand, trop grand, pour les +avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolongée. + +[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et +injustice des contemporains envers M. Pitt.] + +Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent +volontiers pour éternels ses caprices d'un moment, ils étaient cruels +envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce +ministre avait rendus à sa patrie, le degré de grandeur auquel il +l'avait portée, par l énergie de son patriotisme, par les talents +parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le +tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis +raillaient sa politique et les résultats qu'elle avait eus. Ils lui +imputaient les fautes du général Mack, la précipitation des +Autrichiens à entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la +précipitation des Russes à livrer bataille, sans attendre les +Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M. +Pitt; ils affectaient un grand intérêt pour l'Autriche, ils accusaient +M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami +véritable de l'Angleterre. + +Cependant M. Pitt était étranger au plan de campagne, et n'avait eu +part qu'à la coalition. C'est lui surtout qui l'avait nouée, et en la +nouant il avait empêché l'expédition de Boulogne. On ne lui en savait +aucun gré. + +Une circonstance singulière avait rendu plus pénible l'effet de la +dernière victoire de Napoléon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au +lendemain de Marengo, on prétendait, quelques instants avant que la +vérité fût connue, que Napoléon avait perdu dans une grande bataille +vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientôt la +nouvelle exacte avait été répandue, et les membres de l'opposition, +faisant traduire et imprimer les bulletins français, les envoyaient +distribuer à la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie. + +Pour jouir de toute sa gloire, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le +détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa +fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à +cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une +grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son +génie et de sa destinée. + +Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent +l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie +héréditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins +avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée le 23 +janvier 1806. Il était mort à l'âge de 47 ans, après avoir gouverné +son pays pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en +peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans +un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à +conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la +terre! + +[En marge: Caractère et destinée de M. Pitt.] + +Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent +enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, +et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration +ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur +une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien +capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes +assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par +les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un +parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, +composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, +qu'il est nécessaire de captiver, pour régner soi-même sur cette foule +de têtes qui prétendent régner! Il faut pour y dominer, outre cet art +de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si +différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui +est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut +encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractère avec +lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées. +Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au +plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus +habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la +véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. +Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla +constamment avec justesse, à propos, sobriété, et quand à la voix +retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus +puissante encore des événements, quand la Révolution française, +déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus +expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou +Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la +convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique. +Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut, +comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les +lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques +institutions financières, d'un mérite contesté, il ne créa rien en +Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, +sur la marche des événements, mais il joignit aux talents d'un grand +orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de +la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait +de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie +nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses +trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la +France, et à la contagion des désordres démagogiques, avec une +persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en +diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais +tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des +forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre +quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi +seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les +unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de +la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande +nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent +le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies. +Seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence qui +fait réussir la force, et la justice qui l'honore. + +M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les +derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce +cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put +douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de +sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord +Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres! + +Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. +Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il +vécut de ses émoluments qui étaient considérables, et, sans qu'il fût +pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres +de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. +Cette proposition, présentée au Parlement, et accueillie avec respect, +fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment +par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. +Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec +douleur.--J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée +des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la +gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival. Mais j'ai +combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération +présente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut +faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que +j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le +monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit à la noblesse de son +langage. + +Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le +Parlement vota à l'unanimité 50 mille livres sterling (1 million 250 +mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait +enseveli à Westminster. + +M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la +trésorerie, de chancelier de l'échiquier, de lord gouverneur des cinq +ports, de grand maître de l'université de Cambridge, et plusieurs +autres moins importantes. + +[En marge: Difficultés de remplacer M. Pitt.] + +C'était une grande difficulté que de le remplacer, non dans ces +charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais +dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant, +en présence de Napoléon, vainqueur de la coalition européenne. Une +idée s'était emparée des esprits lors du renouvellement de la guerre +en 1803, et à la vue du faible ministère Addington, qui gouvernait +alors: c'était de réunir tous les grands talents, même d'opinion +contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficultés de +la lutte qui allait recommencer avec Napoléon. L'opposition concertée +de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette réunion +de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais +point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministère sans M. +Fox, et, par une sorte de compensation, il entra également sans ses +amis les plus prononcés dans le vieux système tory, sans MM. Grenville +et Windham, qu'il avait trouvés trop ardents pour se les adjoindre de +nouveau. + +Ceux-ci, laissés en dehors par M. Pitt, s'étaient rapprochés peu à peu +de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs +opinions ils fussent plus éloignés de lui que ne l'était M. Pitt +lui-même. Une lutte commune de deux années avait contribué à les +unir, et peu de différences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une +opinion générale les appelait ensemble au ministère, pour remplacer, +par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de +perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales +de M. Fox avec Napoléon, et pour lutter avec toute l'énergie connue +des Grenville et des Windham, si on ne réussissait pas à s'entendre +avec la France. + +Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour +se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il était contraint +après la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de +rassembler, dans un même cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs +amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trésorerie, +c'est-à-dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait +toujours occupée, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires +étrangères; M. Gray, l'amirauté. Les autres départements furent +distribués entre les amis de ces personnages politiques, mais de +manière que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le +nouveau ministère. + +Ce cabinet, ainsi formé, obtint une grande majorité, malgré les +attaques des collègues expulsés de M. Pitt, MM. Castlereagh et +Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels, +l'organisation de l'armée et les relations avec la France. + +[En marge: Nouvelle organisation de l'armée anglaise par le ministère +Fox et Windham.] + +Quant à l'armée, il n'était pas possible de la laisser telle qu'elle +était depuis 1803, c'est-à-dire composée d'une force régulière +insuffisante, et de 300 mille volontaires, aussi dispendieux que mal +disciplinés. C était une organisation d'urgence, imaginée pour le +moment du danger. M. Windham, qui s'était sans cesse raillé des +volontaires, et qui avait soutenu qu'on ne pouvait rien faire de grand +qu'avec les armées régulières, ce qui lui avait fourni l'occasion de +parler en termes magnifiques de l'armée française, M. Windham pouvait +moins qu'un autre maintenir l'organisation actuelle. Il proposa donc +une espèce de licenciement déguisé des volontaires, et certains +changements dans les troupes de ligne, qui devaient faciliter le +recrutement de celles-ci. On a déjà vu que l'armée anglaise, comme +toute armée mercenaire, se recrutait par les engagements spontanés. +Mais ces engagements étaient à vie, et rendaient le recrutement +difficile. M. Windham proposa de les convertir en engagements +temporaires, de sept à vingt ans, et d'y ajouter des avantages de +solde très-considérables. Il contribua ainsi à procurer une plus forte +organisation à l'armée anglaise; mais il eut à lutter contre le +préjugé que les armées permanentes inspirent à toutes les nations +libres, contre la faveur que les volontaires s'étaient acquise, et +surtout contre les intérêts créés par cette institution, car il avait +fallu former un corps d'officiers pour les volontaires, qu'on était +maintenant obligé de dissoudre. On s'efforça de mettre M. Windham en +contradiction avec son nouveau collègue, M. Fox, qui, partageant les +préjugés populaires de son parti, avait montré autrefois plus de +penchant pour l'institution des volontaires, que pour l'extension de +l'armée régulière. Malgré tous ces obstacles, le projet ministériel +fut adopté. On vota une large augmentation de l'armée, qui, jusqu'à +l'entier développement du nouveau système, dut se composer de 267 +mille hommes, dont 75 mille de milice locale, et 192 mille de troupes +de ligne, répandus dans les trois royaumes et les colonies. La dépense +totale du budget monta encore, pour cette année, à environ 83 millions +sterling, c'est-à-dire à plus de deux milliards de francs, dans +lesquels les impôts entraient pour 1500 millions, et l'emprunt à +exécuter dans l'année pour 500. + +[En marge: Un assassin qui offre de tuer Napoléon fournit à M. Fox +l'occasion d'entrer en rapport avec la France.] + +C'est avec ces puissantes ressources que l'Angleterre voulait se +présenter à Napoléon, afin de négocier. On attendait de M. Fox, de sa +situation, de ses relations bienveillantes avec le Premier Consul +devenu empereur, des facilités que nul autre ne pouvait avoir pour +nouer des relations pacifiques. Un hasard heureux, que la Providence +devait à cet honnête homme, lui en fournit l'occasion la plus +honorable et la plus naturelle. Un misérable, jugeant de la nouvelle +administration anglaise d'après les précédentes, s'introduisit chez M. +Fox pour lui offrir d'assassiner Napoléon. M. Fox, indigné, le fit +saisir par ses huissiers, et livrer à la police anglaise. Il écrivit +sur-le-champ à M. de Talleyrand une lettre fort noble, pour lui +dénoncer l'odieuse proposition qu'il venait de recevoir, et mettre à +sa disposition tous les moyens d'en poursuivre l'auteur, si son projet +paraissait avoir quelque chose de sérieux. + +[En marge: Échange de lettres entre M. Fox et M. de Talleyrand.] + +Napoléon fut touché, comme il devait l'être, d'un procédé si généreux, +et fit adresser, par M. de Talleyrand, à M. Fox la réponse que +celui-ci méritait. + +«J'ai mis, écrivit M. de Talleyrand, sous les yeux de Sa Majesté, la +lettre de Votre Excellence. Je reconnais là, s'est-elle écriée, les +principes d'honneur et de vertu qui ont toujours animé M. +Fox.--Remerciez-le de ma part, a-t-elle ajouté, et dites-lui que, soit +que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps +en guerre, soit qu'une querelle, inutile pour l'humanité, ait un terme +aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis +du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris, +et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'un cabinet dont je +me plais à apprécier les principes d'après ceux de M. Fox, qui est +l'un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui +est beau, ce qui est vraiment grand.» + +[En marge: M. Fox offre franchement la paix.] + +M. de Talleyrand ne disait rien de plus, et c'était assez pour donner +suite à des relations si noblement commencées. Sur-le-champ M. Fox +répondit par une lettre franche et cordiale, dans laquelle il offrait, +sans détour, sans embûche diplomatique, la paix, à des conditions +sûres et honorables, et par des moyens aussi simples que prompts. Les +bases du traité d'Amiens étaient fort changées, selon M. Fox; elles +l'étaient par les avantages mêmes que la France et l'Angleterre +avaient obtenus sur les deux éléments qui étaient le théâtre ordinaire +de leurs succès. Il fallait donc chercher des conditions nouvelles, +qui ne missent en souffrance l'orgueil d'aucune des deux nations, et +qui procurassent à l'Europe des garanties d'un avenir tranquille et +sûr. Ces conditions, si de part et d'autre on voulait être +raisonnable, n'étaient point difficiles à trouver. D'après les traités +antérieurs, l'Angleterre ne pouvait négocier séparément de la Russie; +mais en attendant qu'on eût consulté celle-ci, il était permis de +confier à des intermédiaires choisis le soin de discuter les intérêts +des puissances belligérantes, et d'en préparer l'ajustement. M. Fox +offrait de désigner sur-le-champ les personnes qui seraient chargées +de cette mission, et le lieu où elles devraient se réunir. + +[En marge: La proposition de M. Fox est immédiatement accueillie par +Napoléon.] + +Cette proposition charma Napoléon, qui au fond souhaitait un +rapprochement avec la Grande-Bretagne car c'était d'elle que partait +toute guerre, comme une eau de sa source; et il y avait peu de moyens +directs de la vaincre, un seul excepté, très-décisif, mais +très-chanceux, et pour lui seul praticable, la descente. Il éprouva +une vive joie de cette franche ouverture, et l'accueillit avec le plus +grand empressement. + +[Date: Avril 1806.] + +[En marge: Première indication des bases de paix.] + +Sans s'expliquer sur les conditions, il donna à entendre, dans sa +réponse, qu'on disputerait peu à l'Angleterre les conquêtes qu'elle +avait faites (elle avait détenu Malte, comme on s'en souvient, et pris +le Cap); que la France, de son côté, avait dit son dernier mot à +l'Europe dans le traité de Presbourg, et qu'elle ne prétendait à rien +au delà; que les bases devaient donc être faciles à poser, si +l'Angleterre n'avait pas de vues particulières et inadmissibles, +relativement aux intérêts commerciaux. L'Empereur est persuadé, disait +M. de Talleyrand, que la vraie cause de la rupture de la paix d'Amiens +n'est autre que le refus de conclure un traité de commerce. Soyez bien +averti que l'Empereur, sans refuser certains rapprochements +commerciaux, s'ils sont possibles, n'admettra aucun traité nuisible à +l'industrie française, qu'il entend protéger par toutes les taxes ou +prohibitions qui pourront en favoriser le développement. Il demande +qu'on ait la liberté de faire chez soi tout ce qu'on veut, tout ce +qu'on croit utile, sans qu'une nation rivale ait le droit de le +trouver mauvais. + +[En marge: Napoléon ne veut pas de négociation collective.] + +Quant à l'intervention de la Russie dans le traité, Napoléon faisait +déclarer positivement qu'il n'en voulait pas. Le principe de sa +diplomatie était celui des paix séparées, et ce principe était aussi +juste qu'habilement imaginé. L'Europe avait toujours employé contre la +France le moyen des coalitions; c'eût été les favoriser que d'admettre +les négociations collectives, car c'était se prêter à la condition +essentielle de toute coalition, celle qui interdit à ses membres de +traiter isolément. Napoléon, qui à la guerre tâchait de rencontrer ses +ennemis séparés les uns des autres, afin de les battre en détail, +devait chercher en diplomatie à les rencontrer en même position. Aussi +avait-il opposé des refus absolus à toutes les offres de négocier +collectivement, et il avait eu raison, sauf à se départir de ce +principe de conduite, dans le cas où M. Fox aurait des engagements +qui ne lui permettraient pas de traiter sans la Russie. Napoléon, +après avoir posé le principe dune négociation séparée, fit dire en +outre qu'il était prêt à choisir pour lieu de la négociation, non pas +Amiens, qui rappelait des bases de paix désormais abandonnées, mais +Lille, et à y envoyer tout de suite un ministre plénipotentiaire. + +[En marge: M. Fox insiste pour une négociation qui comprenne la Russie +et l'Angleterre.] + +M. Fox répliqua sur-le-champ que la première condition dont on était +convenu dès le début de ces pourparlers, c'était que la paix fût +également honorable pour les deux nations, et qu'elle ne le serait pas +pour l'Angleterre si on traitait sans la Russie, car on était +formellement engagé, par un article de traité (celui qui avait +constitué la coalition de 1805), à ne pas conclure de paix séparée. +Cette obligation était absolue, selon M. Fox, et ne pouvait être +éludée. Il disait que si la France avait un principe, celui de ne pas +autoriser les coalitions par sa manière de négocier, l'Angleterre en +avait un autre, celui de ne pas se laisser exclure du continent, en se +prêtant à la dissolution de ses alliances continentales; qu'on était +sur ce point aussi ombrageux en Angleterre qu'on pouvait l'être en +France sur l'article des coalitions. M. Fox, qui à chacune de ses +dépêches officielles joignait une lettre particulière, pleine de +franchise et de loyauté, exemple que M. de Talleyrand suivit de son +côté, M. Fox terminait en disant que la négociation allait s'arrêter +peut-être devant un obstacle absolu, qu'il le regrettait sincèrement, +mais qu'au moins la guerre serait loyale, et digne des deux grands +peuples qui la soutenaient. Il ajoutait ces paroles remarquables: + +«Je suis sensible au dernier point, comme je dois l'être, aux +expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait +usage à mon égard... Les regrets sont inutiles, mais s'il pouvait voir +du même oeil dont je l'envisage la vraie gloire qu'il serait en droit +d'acquérir par une paix modérée et juste, que de bonheur n'en +résulterait-il pas pour la France et pour l'Europe entière! + + »Londres, 22 avril 1806. + + »C. J. Fox.» + +Au milieu de cette lutte acharnée, et qu'on peut appeler féroce, quand +on se rappelle les scènes sanglantes qui l'ont signalée, l'esprit se +repose volontiers sur ces relations nobles et bienveillantes, qu'un +honnête homme, aussi généreux qu'éloquent, fit naître un instant entre +les deux plus grandes nations du globe, et l'âme se remplit de mille +regrets douloureux, inconsolables! + +[En marge: Efforts de M. de Talleyrand pour lever l'obstacle qui +menace d'arrêter la négociation dès le début.] + +Napoléon était fort touché lui-même du langage de M. Fox, et il +désirait sincèrement la paix. M. de Talleyrand, tout en se trompant +sur le système de nos alliances, n'errait jamais sur le point +essentiel de nos politique du temps, et il ne cessait pas un seul jour +de croire que la paix, au degré de grandeur auquel nous étions +arrivés, était notre premier intérêt. Il trouvait pour le dire un +courage qu'il n'avait pas ordinairement, il pressait vivement Napoléon +de saisir l'occasion unique, offerte par la présence de M. Fox aux +affaires, pour négocier avec la Grande-Bretagne. Il n'avait du reste +pas de peine à se faire écouter, car Napoléon n'était pas moins +disposé que lui à profiter de cette occasion aussi heureuse +qu'inattendue. + +[En marge: Les circonstances fournissent elles-mêmes le moyen de lever +l'obstacle qui arrête la négociation.] + +Les circonstances, au surplus, se prêtaient à vaincre l'obstacle qui +semblait arrêter la négociation dès son début. Ou avait plus d'une +raison de croire, par des rapports qui venaient du duc de Brunswick et +du consul de France à Saint-Pétersbourg, qu'Alexandre, inquiet des +conséquences de la guerre, se défiant du silence du cabinet +britannique à son égard et des dispositions personnelles de M. Fox, +souhaitait le rétablissement de la paix. Le consul de France avait +envoyé à Paris le chancelier du consulat pour rapporter ce qu'il avait +appris, et tout semblait faire naître l'espérance d'ouvrir une +négociation directe avec la Russie. Dans ce cas M. Fox ne pourrait +plus insister sur le principe d'une négociation collective, puisque la +Russie aurait elle-même donné l'exemple d'y renoncer. + +[En marge: Restitution réciproque des prisonniers.] + +On résolut donc de continuer les pourparlers commencés avec M. Fox, et +on se servit pour cet objet d'un intermédiaire qu'une rencontre +heureuse venait d'offrir. Aux généreuses paroles échangées avec M. Fox +s'étaient joints des procédés non moins généreux. Depuis l'arrestation +des Anglais ordonnée par Napoléon, à l'époque de la rupture de la paix +d'Amiens, en représailles de la saisie des bâtiments français, +beaucoup de membres des plus grandes familles d'Angleterre étaient +détenus à Verdun. M. Fox avait demandé le renvoi sur parole de +plusieurs d'entre eux. Ses demandes avaient rencontré l'accueil le +plus empressé, et, bien que n'osant pas insister sur toutes au même +degré, il les eût classées suivant l'intérêt qu'elles lui inspiraient, +Napoléon avait voulu les lui concéder toutes, et les Anglais désignés +par lui avaient été relâchés sans aucune exception. En retour de ce +noble procédé, M. Fox avait choisi, pour les rendre, les prisonniers +les plus distingués faits à la bataille de Trafalgar, l'infortuné +Villeneuve, l'héroïque commandant du _Redoutable_, le capitaine Lucas, +et beaucoup d'autres en nombre égal aux Anglais élargis. + +[En marge: Lord Yarmouth, l'un des prisonniers rendus, est envoyé à M. +Fox pour suivre la négociation commencée.] + +[En marge: Conditions communiquées à lord Yarmouth comme +réciproquement acceptables.] + +Parmi les prisonniers rendus à M. Fox, se trouvait l'un des seigneurs +d'Angleterre les plus riches et les plus spirituels, c'était lord +Yarmouth, depuis marquis de Hartford, tory prononcé, mais tory ami +intime de M. Fox, partisan décidé de la paix, qui lui permettait la +vie et les plaisirs du continent, dont il était privé par la guerre. +Ce jeune seigneur, en relation avec la jeunesse la plus brillante de +Paris, dont il partageait la dissipation, était fort connu de M. de +Talleyrand, qui aimait la noblesse anglaise, surtout celle qui avait +de l'esprit, de l'élégance et du désordre. On lui indiqua lord +Yarmouth, comme lié particulièrement avec M. Fox, et comme très-digne +de la confiance des deux gouvernements. Il le fit appeler, lui déclara +que l'Empereur désirait sincèrement la paix, qu'il fallait mettre de +côté l'appareil des formes diplomatiques, et s'entendre franchement +sur les conditions acceptables de part et d'autre; que ces conditions +ne pouvaient être bien difficiles à trouver, puisqu'on ne voulait plus +disputer à l'Angleterre ce qu'elle avait conquis, c'est-à-dire Malte +et le Cap; que la question dès lors se réduisait à quelques îles de +peu d'importance; que, pour ce qui regardait la France, elle se +prononçait tout de suite clairement; elle voulait, outre son +territoire naturel, le Rhin et les Alpes, qu'on ne songeait plus à lui +contester, l'Italie entière, le royaume de Naples compris, et ses +alliances en Allemagne, à la condition de rendre leur indépendance à +la Suisse et à la Hollande, dès que la paix serait signée; que par +conséquent il n'y avait pas d'obstacle sérieux à une réconciliation +immédiate des deux pays, puisque de part et d'autre on devait être +disposé à se concéder les choses qui venaient d'être énoncées; que, +relativement à la difficulté naissant de la forme de la négociation, +collective ou séparée, on ne tarderait pas à en trouver la solution, +grâce au penchant que montrait la Russie à traiter directement avec la +France. + +[En marge: Silence gardé sur le Hanovre.] + +Il y avait un objet capital sur lequel on ne s'expliqua point, mais +sur lequel on laissa entendre qu'à la fin on dirait son secret, et +qu'on le dirait de manière à satisfaire la famille royale +d'Angleterre, c'était le Hanovre. + +[En marge: Raisons qui, détachant Napoléon de la Prusse, le disposent +à rendre le Hanovre à l'Angleterre.] + +Napoléon était effectivement décidé à le restituer à Georges III, et +c'était la conduite récente de la Prusse qui avait provoqué chez lui +cette grave résolution. Le langage hypocrite de cette cour dans ses +manifestes, tendant à la présenter aux Hanovriens et aux Anglais comme +une puissance opprimée, à laquelle on avait fait accepter un beau +royaume l'épée sur la gorge, l'avait transporté de colère. Il avait +voulu à l'instant même déchirer le traité du 15 février, en forçant +la Prusse à tout remettre sur l'ancien pied. Sans les réflexions que +le temps et M. de Talleyrand lui avaient inspirées, il aurait fait un +éclat. Une autre circonstance plus récente avait contribué à le +détacher entièrement de la Prusse, c'était la publication des +négociations de 1805, due à lord Castlereagh et aux collègues sortants +de M. Pitt. Ceux-ci avaient tenu à venger la mémoire de leur illustre +chef, en montrant qu'il était demeuré étranger aux opérations +militaires, tandis qu'il avait eu la plus grande part à la formation +de la coalition de 1805, laquelle avait sauvé l'Angleterre en amenant +la levée du camp de Boulogne. Mais pour défendre la mémoire de leur +chef, ils avaient compromis la plupart des cours. M. Fox le leur avait +reproché du haut de la tribune avec une extrême véhémence, et leur +avait attribué l'altération de toutes les relations de l'Angleterre +avec les puissances européennes. Il n'y avait en effet qu'un cri +contre la diplomatie anglaise dans les cabinets, qui se voyaient +dénoncés à la France par cette publication imprudente. La conduite de +la Prusse avait reçu en cette circonstance une clarté fâcheuse. Ses +hypocrites et récentes déclarations à l'Angleterre au sujet du +Hanovre, les espérances qu'elle avait données à la coalition, avant et +après les événements de Potsdam, tout était divulgué. Napoléon, sans +se plaindre, avait fait insérer ces documents au _Moniteur_, laissant +à chacun le soin de deviner ce qu'il en devait penser. + +Mais l'opinion de Napoléon était formée sur la Prusse. Il ne croyait +plus qu'elle valût la peine d'une lutte prolongée avec l'Angleterre. +Il était décidé à restituer le Hanovre à celle-ci, en offrant à la +Prusse l'une de ces deux choses, ou un équivalent du Hanovre pris en +Allemagne, ou la restitution de ce qu'on avait reçu d'elle, Anspach, +Clèves et Neufchâtel. Le cabinet de Berlin recueillait là ce qu'il +avait semé, et ne rencontrait pas plus de fidélité qu'il n'en avait +montré. Encore Napoléon ignorait-il la négociation cachée établie avec +la Russie, par l'intermédiaire du duc de Brunswick et de M. de +Hardenberg. + +Sans s'expliquer complétement, on laissa entendre à lord Yarmouth que +la paix ne tiendrait pas au Hanovre, et il partit, promettant de +revenir bientôt avec le secret des intentions de M. Fox. + +[En marge: Un accident imprévu change pour un moment l'aspect de la +situation.] + +[En marge: Les bouches du Cattaro sont livrées aux Russes, par une +infidélité des Autrichiens.] + +Un événement singulier, qui pour quelques jours donna à la situation +une forte apparence de guerre, contribua au contraire à faire tourner +les choses à la paix, en précipitant les résolutions du cabinet russe. +Les troupes françaises chargées d'occuper la Dalmatie s'étaient hâtées +de marcher vers les bouches du Cattaro, pour les garantir du danger +qui les menaçait. Les Monténégrins, dont l'évêque et les principaux +chefs vivaient des largesses de la Russie, s'étaient fort agités en +apprenant l'approche des Français, et avaient appelé l'amiral +Siniavin, celui qui avait transporté de Corfou à Naples, de Naples à +Corfou, les Russes chargés d'envahir le midi de l'Italie. Cet amiral, +averti de l'occasion qui s'offrait d'enlever les bouches du Cattaro, +s'était pressé d'embarquer quelques centaines de Russes, les avait +joints à une troupe de Monténégrins, descendus de leurs montagnes, et +s'était présenté devant les forts. Un officier autrichien qui les +occupait, et un commissaire chargé par l'Autriche de les rendre aux +Français, se déclarant contraints par une force supérieure, les +livrèrent aux Russes. Cette allégation d'une force supérieure n'avait +rien de fondé, car il se trouvait dans les forts de Cattaro deux +bataillons autrichiens très-capables de les défendre, même contre une +armée régulière qui aurait eu les moyens de siége dont les Russes +étaient dépourvus. Cette perfidie était surtout le fait du commissaire +autrichien, marquis de Ghisilieri, Italien très-rusé, blâmé depuis par +son gouvernement, et mis en jugement pour cet acte de déloyauté. + +[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant l'abandon fait aux +Russes des bouches du Cattaro.] + +[En marge: Napoléon suspend l'évacuation de l'Autriche, et occupe de +nouveau la place de Braunau.] + +Quand ce fait, transmis à Paris par courrier extraordinaire, fut connu +de Napoléon, il en conçut un vif déplaisir, car il tenait infiniment +aux bouches du Cattaro, moins à cause des avantages, d'ailleurs +très-réels, de cette position maritime, qu'à cause du voisinage de la +Turquie, sur laquelle les bouches du Cattaro lui fournissaient un +moyen de faire sentir son action, ou protectrice ou répressive. Mais +il s'en prit exclusivement au cabinet de Vienne, car c'était ce +cabinet qui devait lui remettre le territoire de la Dalmatie, et qui +en était à son égard l'unique débiteur. Le corps du maréchal Soult +était sur le point de repasser l'Inn et d'évacuer Braunau. Napoléon +lui ordonna de s'arrêter sur l'Inn, de réarmer Braunau, de s'y +établir, et d'y créer une véritable place d'armes. En même temps il +déclara à l'Autriche que les troupes françaises allaient rebrousser +chemin, que les prisonniers autrichiens, déjà en marche pour rentrer +dans leur patrie, allaient être retenus, et que s'il le fallait, les +choses seraient poussées jusqu'à un renouvellement d'hostilités, à +moins qu'on ne lui donnât l'une des deux satisfactions suivantes: ou +la restitution immédiate des bouches du Cattaro, ou l'envoi d'une +force militaire autrichienne pour les reprendre sur les Russes +conjointement avec les Français. + +Cette seconde alternative n'était pas celle qui lui convenait le +moins, car c'était mettre l'Autriche aux prises avec la Russie. + +Quand ces déclarations, faites avec le ton péremptoire qui était +ordinaire à Napoléon, parvinrent à Vienne, elles y causèrent une +véritable consternation. Le cabinet autrichien n'était pour rien dans +cette infidélité d'un agent inférieur. Celui-ci avait agi sans ordre, +et en croyant plaire à son gouvernement par une perfidie envers les +Français. Sur-le-champ on écrivit de Vienne à Saint-Pétersbourg, pour +faire part à l'empereur Alexandre des nouveaux périls auxquels +l'Autriche se trouvait exposée, et pour lui déclarer que, ne voulant à +aucun prix revoir les Français à Vienne, on accepterait plutôt la +douloureuse nécessité d'attaquer les Russes dans les forts de Cattaro. + +[En marge: L'enlèvement des bouches du Cattaro devient l'occasion +d'une négociation entre la Russie et la France.] + +[En marge: Mission de M. d'Oubril à Paris.] + +L'amiral Siniavin, qui s'était emparé des bouches du Cattaro, avait +agi sans ordre, comme le marquis de Ghisilieri, qui les avait livrées. +Alexandre était fâché de la position dans laquelle on avait placé son +allié l'empereur François; il était fâché de la position dans +laquelle on le plaçait lui-même, entre l'embarras de rendre et celui +de garder. Il était toujours plus importuné des instances de ses +jeunes amis, qui lui parlaient sans cesse de persévérance dans la +conduite; il était inquiet des négociations entamées avec Napoléon par +l'Angleterre, et, bien que celle-ci eût enfin rompu le silence qu'elle +avait observé pendant la crise ministérielle, il se défiait de ses +alliés, il était enclin à suivre l'exemple général, et à se rapprocher +de la France. En conséquence, il saisit l'occasion même des bouches du +Cattaro, qui semblait plutôt une occasion de guerre que de paix, pour +entamer une négociation pacifique. Il avait sous la main l'ancien +secrétaire de la légation russe à Paris, M. d'Oubril, qui s'y était +conduit à la satisfaction des deux gouvernements, et qui avait de plus +l'avantage de bien connaître la France. On le chargea de se +transporter à Vienne, et là de demander des passe-ports pour Paris. Le +prétexte ostensible devait être de s'occuper des prisonniers russes, +mais la mission réelle était de traiter l'affaire des bouches du +Cattaro, et de la comprendre dans un règlement général de toutes les +questions qui avaient divisé les deux empires. M. d'Oubril avait ordre +de retarder le plus longtemps qu'il le pourrait la restitution des +bouches du Cattaro, de les rendre toutefois s'il n'y avait pas moyen +d'empêcher une reprise d'hostilités contre l'Autriche, et de ménager +surtout le rétablissement d'une paix honorable entre la Russie et la +France. On la trouverait honorable, lui disait-on, s'il y avait +quelque chose d'obtenu, n'importe quoi, pour les deux protégés +ordinaires du cabinet russe, les rois de Naples et de Piémont; car, du +reste, les deux empires n'avaient rien à se contester l'un à l'autre, +et ne se faisaient qu'une guerre d'influence. Avant de partir, M. +d'Oubril s'entretint avec l'empereur Alexandre, et il devint manifeste +pour lui que ce prince penchait visiblement vers la paix, beaucoup +plus que le ministère russe, qui d'ailleurs était chancelant et +presque démissionnaire. Il partit donc inclinant du côté où inclinait +son maître. Il emportait de doubles pouvoirs, les uns limités, les +autres complets, et embrassant toutes les questions qu'on pouvait +avoir à résoudre. Il avait ordre de se concerter avec le négociateur +anglais, relativement aux conditions de la paix, mais sans exiger une +négociation collective, ce qui décidait par le fait les difficultés +soulevées entre la France et l'Angleterre. + +M. d'Oubril partit pour Vienne, et par sa présence rendit le calme à +l'empereur François, qui craignait ou de revoir les Français chez lui, +ou d'avoir à combattre les Russes. La seconde alternative l'effrayant +beaucoup moins que la première, ce prince avait dirigé un corps +autrichien vers les bouches du Cattaro, avec ordre de seconder au +besoin les troupes françaises. M. d'Oubril le rassura en lui montrant +ses pouvoirs, et fit demander des passe-ports par le comte de +Rasomousky, afin d'arriver le plus tôt possible à Paris. + +Napoléon voulut qu'on répondît sans retard, et favorablement, à la +demande de M, d'Oubril, mais en même temps il eut soin de distinguer +l'affaire des bouches du Cattaro de celle du rétablissement de la +paix. L'affaire des bouches du Cattaro, suivant ce qui fut dit de sa +part, ne pouvait être l'objet d'aucune négociation, puisqu'il +s'agissait d'un engagement de l'Autriche resté sans exécution, et à +l'égard duquel on n'avait rien à démêler avec la Russie. Quant au +rétablissement de la paix, on était prêt à écouter avec la meilleure +volonté les propositions de M. d'Oubril, car on souhaitait franchement +terminer une guerre sans but comme sans intérêt pour les deux empires. +Les passe-ports de M. d'Oubril furent sur-le-champ expédiés à Vienne. + +[En marge: Magnifique situation de Napoléon en 1806, maître de faire +la paix avec toutes les puissances.] + +Napoléon voyait donc l'Autriche épuisée par trois guerres, cherchant à +éviter toute nouvelle hostilité contre la France; la Russie dégoûtée +d'une lutte trop légèrement entreprise, et décidée à ne pas la +prolonger; l'Angleterre satisfaite de ses succès sur mer, ne croyant +pas qu'il valût la peine de s'exposer de nouveau à quelque expédition +formidable; la Prusse enfin, déconsidérée, n'ayant plus aucune valeur +aux yeux de personne, et dans cet état, le monde entier désirant ou +conserver ou obtenir la paix, à des conditions, il est vrai, qui +n'étaient pas encore clairement définies, mais qui laisseraient, +quelles qu'elles fussent, la France au rang de première puissance de +l'univers. + +Napoléon jouissait vivement de cette situation, et n'avait nullement +envie de la compromettre, même pour remporter de nouvelles victoires. +Mais il méditait de vastes projets, qu'il croyait pouvoir faire +découler naturellement et immédiatement du traité de Presbourg. Ces +projets lui semblaient si généralement prévus, qu'à la seule condition +de les accomplir tout de suite, il espérait les faire comprendre dans +la double paix qui se négociait avec la Russie et avec l'Angleterre. +Alors son empire, tel qu'il l'avait conçu dans sa vaste pensée, se +trouverait constitué définitivement, et accepté de l'Europe. Ces +résultats obtenus, il regardait la paix comme l'achèvement et la +ratification de son oeuvre, comme le prix dû à ses travaux et à ceux +de son peuple, comme l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Il +était homme, enfin, ainsi qu'il l'avait déjà fait dire à M. Fox, et il +était loin d'être insensible aux charmes du repos. Avec la puissante +mobilité de son âme, il était aussi disposé à goûter les douceurs de +la paix et la gloire des arts utiles, qu'à se transporter de nouveau +sur les champs de bataille, pour bivouaquer sur la neige, au milieu +des rangs de ses soldats. + +[En marge: Retour de lord Yarmouth à Paris, porteur des conditions de +l'Angleterre.] + +Lord Yarmouth était revenu de Londres avec une lettre particulière de +M. Fox, attestant qu'il jouissait de toute la confiance de ce +ministre, et qu'on pouvait lui parler sans réserve. Cette lettre +ajoutait que lord Yarmouth recevrait des pouvoirs, dès qu'on aurait +l'espérance fondée de s'entendre. M. de Talleyrand l'avait alors +instruit des communications établies avec la Russie, et lui avait +ainsi prouvé l'inutilité de réclamer une négociation collective, +lorsque la Russie se prêtait elle-même à une négociation séparée. +Quant à la prétention de l'Angleterre de n'être pas exclue des +affaires du continent, M. de Talleyrand offrit à lord Yarmouth la +reconnaissance officielle d'_un droit égal, pour les deux puissances, +d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et +maritimes_[15]. Ainsi la question de la négociation séparée semblait +n'en plus être une, et les conditions de la paix ne paraissaient plus +elles-mêmes présenter de difficultés insolubles. L'Angleterre voulait +conserver Malte et le Cap; elle laissait voir le désir de garder nos +établissements de l'Inde, tels que Chandernagor et Pondichéry, les +îles françaises de Tabago et de Sainte-Lucie, et surtout la colonie +hollandaise de Surinam, située sur le continent américain. Entre ces +diverses possessions il n'y avait de considérable que Surinam, car +Pondichéry n'était qu'un vain débris de notre ancienne puissance dans +l'Inde; Tabago, Sainte-Lucie n'avaient pas assez de valeur pour +motiver un refus. Relativement à Surinam, l'Angleterre ne se montrait +pas absolue. Quant à nos conquêtes continentales, bien autrement +importantes que ses conquêtes maritimes, elle était prête à nous les +concéder toutes, sans excepter Gênes, Venise, la Dalmatie et Naples. +La Sicile seule paraissait faire difficulté. Lord Yarmouth, +s'expliquant confidentiellement, disait qu'on était fatigué de +protéger ces Bourbons de Naples, cet imbécile roi, cette folle reine; +que néanmoins, si la Sicile leur restait de fait, puisque Joseph ne +l'avait pas encore conquise, on serait obligé de la demander pour +eux, mais que ce serait là une question qui dépendrait du résultat des +opérations militaires actuellement entreprises. Dans le cas cependant +où la Sicile leur serait enlevée, lord Yarmouth ajoutait qu'il +faudrait leur trouver une indemnité quelque part. Il était +sous-entendu, que, pour prix de ces diverses concessions, le Hanovre +serait rendu à l'Angleterre. Mais, de part et d'autre, on réservait la +chose, sans l'énoncer formellement. + +[Note 15: Texte de la dépêche.] + +La Sicile était donc la seule difficulté sérieuse, et encore la +conquête immédiate de l'île, sauf un dédommagement, quelque +insignifiant qu'il fût, pouvait tout arranger. Les passe-ports étaient +envoyés à M. d'Oubril; on ne savait pas quelles prétentions il +apportait, mais elles ne devaient pas être sensiblement différentes +des prétentions anglaises. + +[En marge: Napoléon veut allonger la négociation, afin d'avoir le +temps de mettre à exécution divers projets qu'il a conçus, et de les +imposer à l'Europe à titre de faits accomplis.] + +Napoléon voyait clairement, qu'en ne précipitant pas les négociations, +et en accélérant au contraire l'exécution de ses projets, il +atteindrait son double but de constituer son empire comme il le +voulait, et d'en faire confirmer l'établissement par la paix générale. + +[En marge: Vaste système de l'Empire français, composé de royautés +vassales, de grands et petits duchés, etc.] + +[En marge: Royaume d'Italie.] + +[En marge: Royaume de Naples.] + +[En marge: Royaume de Hollande.] + +Dès l'origine, en préférant le titre d'empereur à celui de roi, il +avait imaginé un vaste système d'empire, duquel relèveraient des +royautés vassales, à l'imitation de l'empire germanique, empire si +affaibli qu'il n'existait plus que de nom, et qu'il faisait naître la +tentation de le remplacer en Europe. Les dernières victoires de +Napoléon avaient exalté son imagination, et il ne rêvait rien moins +que de relever l'empire d'Occident, d'en placer la couronne sur sa +tête, et de le rétablir ainsi au profit de la France. Les nouvelles +royautés vassales étaient toutes trouvées, et elles devaient être +distribuées entre les membres de la famille Bonaparte. Eugène de +Beauharnais, adopté comme fils, devenu époux d'une princesse de +Bavière, était déjà vice-roi d'Italie, et cette vice-royauté +comprenait la moitié la plus importante de la Péninsule italique, +puisqu'elle s'étendait de la Toscane aux Alpes Juliennes. Joseph, +frère aîné de Napoléon, était roi désigné de Naples. Il ne restait +qu'à lui procurer la Sicile pour qu'il possédât l'un des plus beaux +royaumes de second ordre. La Hollande, qui se gouvernait assez +difficilement en république, était sous la dépendance absolue de +Napoléon, et il croyait pouvoir la rattacher à son système, en la +constituant en royaume sur la tête de son frère Louis. Cela faisait +trois royautés, celles d'Italie, de Naples, de Hollande, à placer sous +la suzeraineté de son empire. Quelquefois, lorsqu'il étendait +davantage encore le rêve de sa grandeur, il songeait à l'Espagne et au +Portugal, qui lui donnaient tous les jours des signes, l'Espagne, +d'une hostilité cachée, le Portugal, d'une hostilité patente. Mais +ceci était placé loin encore dans le vaste horizon de sa pensée. Il +fallait que l'Europe l'obligeât à quelque nouveau coup d'éclat, comme +Austerlitz, pour se permettre l'expulsion complète de la maison de +Bourbon. Il est certain cependant que cette expulsion commençait à +devenir chez lui une idée systématique. Depuis qu'il avait été amené +à proclamer la déchéance des Bourbons de Naples; il considérait la +famille Bonaparte comme destinée à remplacer la maison de Bourbon sur +tous les trônes du midi de l'Europe. + +[En marge: Duché de Lucques.] + +[En marge: Duché de Guastalla.] + +[En marge: Principauté de Neufchâtel.] + +[En marge: Duché de Berg.] + +Dans cette vaste hiérarchie d'États vassaux dépendant de l'Empire +français, il voulait un second et un troisième rang, composés de +grands et petits duchés, sur le modèle des fiefs de l'empire +germanique. Il avait déjà constitué au profit de sa soeur aînée le +duché de Lucques, qu'il se proposait d'agrandir en y ajoutant la +principauté de Massa, détachée du royaume d'Italie. Il projetait d'en +créer un autre, celui de Guastalla, en le détachant aussi du royaume +d'Italie. Ces deux démembrements étaient fort insignifiants, en +comparaison de la magnifique adjonction des États vénitiens. Napoléon +venait d'obtenir de la Prusse Neufchâtel, Anspach et les restes du +duché de Clèves. Il avait donné Anspach à la Bavière pour se procurer +le duché de Berg, joli pays, placé à la droite du Rhin, au-dessous de +Cologne, et comprenant l'importante place de Wesel.--Strasbourg, +Mayence, Wesel, disait Napoléon, sont _les trois brides_ du Rhin.-- + +[En marge: Duché de Parme et Plaisance.] + +[En marge: Principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo.] + +Il avait encore, dans la haute Italie, Parme et Plaisance; dans le +royaume de Naples, Ponte-Corvo et Bénévent, fiefs restés litigieux +entre Naples et le Pape, qui en ce moment lui donnait les plus graves +sujets de mécontentement. Pie VII n'avait pas emporté de Paris les +satisfactions auxquelles il s'était attendu. Flatté des soins de +Napoléon, il avait été déçu dans ses espérances d'un dédommagement +territorial. De plus l'invasion de toute l'Italie par les Français, +maintenant qu'ils s'étendaient des Alpes Juliennes jusqu au détroit de +Messine, lui avait paru compléter la dépendance des États romains. Il +en était au désespoir, et le montrait de toutes les manières. Il ne +voulait pas organiser l'Église d'Allemagne, qui restait sans prélats, +sans chapitres, depuis les sécularisations. Il n'admettait aucun des +arrangements religieux adoptés pour l'Italie. À l'occasion du mariage +que Jérôme Bonaparte avait contracté aux États-Unis avec une +protestante, et que Napoléon voulait faire casser, le Pape opposait +une résistance peu sincère, mais opiniâtre, usant ainsi, à défaut +d'armes temporelles, de ses armes spirituelles. Napoléon lui avait +fait dire qu'il se tenait pour maître de l'Italie, Rome comprise, et +qu'il n'y souffrirait pas un ennemi caché; qu'il suivrait l'exemple de +ces princes qui, en restant fidèles à l'Église, avaient su la dominer; +qu'il était pour l'Église romaine un vrai Charlemagne, car il l'avait +rétablie, et qu'il prétendait être traité comme tel. En attendant, il +exprimait son déplaisir en prenant Ponte-Corvo et Bénévent. C'était le +déplorable commencement d'une mésintelligence funeste, à laquelle +Napoléon croyait alors pouvoir assigner les bornes qu'il lui plairait +de poser, dans l'intérêt de la religion et de l'Empire. + +[En marge: Autres petits duchés créés dans les États vénitiens et le +royaume de Naples.] + +Ainsi, outre plusieurs trônes à distribuer, il avait Lucques, +Guastalla, Bénévent, Ponte-Corvo, Plaisance, Parme, Neufchâtel, Berg, +à partager entre ses soeurs et ses plus fidèles serviteurs, à titre de +principautés ou de duchés. En donnant des royaumes comme Naples à +Joseph, des accroissements comme les États vénitiens à Eugène, il +songeait à y créer encore une vingtaine de moindres duchés, destinés +tant à ses généraux qu'à ses meilleurs serviteurs de l'ordre civil, +pour former un troisième rang dans sa hiérarchie impériale, et pour +récompenser d'une manière éclatante ces hommes auxquels il devait le +trône, et auxquels la France devait sa grandeur. + +Depuis qu'en plaçant la couronne impériale sur sa tête, il s'était +adjugé à lui-même le prix des exploits merveilleux accomplis par la +génération présente, il avait déchaîné les désirs des compagnons de sa +gloire, et ils aspiraient aussi à obtenir le prix de leurs travaux. +Malheureusement ils n'imitaient plus la sobriété des généraux de la +république, et souvent ils prenaient ce qu'on ne se hâtait pas de leur +donner. On venait de commettre en Italie, et notamment dans les États +vénitiens, des exactions fâcheuses, que Napoléon s'était attaché à +réprimer avec la dernière rigueur. Il avait, avec une vigilance +incroyable, recherché, découvert le secret de ces exactions, appelé +devant lui ceux qui se les étaient permises, arraché d'eux la +révélation des valeurs détournées, et exigé la restitution immédiate +de ces valeurs, en commençant par le général en chef, qui avait été +obligé de verser une somme considérable dans la caisse de l'armée. + +Mais il ne voulait pas imposer une intégrité rigoureuse à ses +généraux, sans récompenser leur héroïsme.--Dites-leur, avait-il écrit +à Eugène et à Joseph, auprès desquels étaient alors employés plusieurs +des officiers dont il venait de redresser la conduite, dites-leur que +je leur donnerai à tous beaucoup plus qu'ils ne pourraient jamais +prendre eux-mêmes; que ce qu'ils prendraient les couvrirait de honte, +que ce que je leur donnerai leur fera honneur, et sera le témoignage +immortel de leur gloire; qu'en se payant de leurs mains ils vexeraient +mes peuples, rendraient la France l'objet des malédictions des +vaincus, et que ce que je leur donnerai au contraire, accumulé par ma +prévoyance, ne sera une spoliation pour personne. Qu'ils attendent, +avait-il ajouté, et ils seront riches, honorés, sans avoir à rougir +d'aucune concussion.-- + +Des idées profondes se mêlaient, comme on le voit, à ses conceptions +en apparence les plus vaines. Il était donc résolu à satisfaire chez +les généraux le désir des jouissances, mais à le diriger vers de +nobles récompenses légitimement acquises. Sous le Consulat, quand tout +avait encore la forme républicaine, il avait imaginé la Légion +d'honneur. Maintenant que tout prenait autour de lui la forme +monarchique, et qu'il grandissait à vue d'oeil, il voulait que chacun +grandît avec lui. Il méditait de créer des rois, des grands-ducs, des +ducs, des comtes, etc... M. de Talleyrand, prôneur assidu des +créations de ce genre, avait, pendant la dernière campagne, travaillé +beaucoup lui-même à l'oeuvre de Napoléon, et l'avait entretenu de ce +sujet autant que de l'arrangement de l'Europe, qu'il était chargé de +négocier à Presbourg. Ils avaient à eux deux conçu un vaste système de +vassalité, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois, sous la +suzeraineté de l'Empereur, et ayant non pas de vains titres, mais de +véritables principautés, soit en domaines territoriaux, soit en riches +revenus. + +Les nouveaux rois devaient, pour plus de conformité avec l'empire +germanique, conserver, sur les trônes qu'ils allaient occuper, leur +qualité de grands dignitaires de l'Empire français. Joseph devait +rester grand électeur, Louis connétable, Eugène archichancelier +d'État, Murat grand amiral, quand ils deviendraient rois ou +grands-ducs. Des dignitaires supplémentaires, tels qu'un +vice-connétable, un vice-grand électeur, etc., pris parmi les +principaux personnages de l'État, rempliraient leurs fonctions quand +ils seraient absents, et multiplieraient ainsi les charges à +distribuer. Les rois, restés dignitaires de l'Empire français, +devaient résider souvent en France, y avoir un établissement royal au +Louvre, approprié à leur usage. Ils devaient former le conseil de la +famille impériale, y remplir certaines fonctions spéciales pendant les +minorités, et même élire l'Empereur, dans le cas où la ligne masculine +viendrait à s'éteindre, ce qui arrive quelquefois chez les familles +régnantes. + +[En marge: Projet secret de rétablir l'empire d'Occident.] + +L'assimilation avec l'empire germanique était complète, et cet empire +tombant de toutes parts en ruine, exposé même à disparaître par un +simple effet de la volonté de Napoléon, l'Empire français se trouvait +tout prêt à le remplacer en Europe. L'empire des Francs pouvait +redevenir ce qu'il avait été sous Charlemagne, l'empire d'Occident, et +en prendre même le titre. C'était là le dernier voeu de cette +ambition immense, le seul qu'elle n'ait pas réalisé, et celui pour +lequel elle a tourmenté le monde, pour lequel elle a péri peut-être. +M. de Talleyrand, qui, tout en conseillant la paix, flattait +quelquefois les passions qui amenaient la guerre, présentait souvent +cette idée à Napoléon, sachant l'émotion profonde qu'elle produisait +dans son âme. Chaque fois qu'il lui en parlait, il voyait briller dans +ses yeux, étincelants de génie, tous les feux de l'ambition. Saisi +cependant d'une sorte de pudeur, comme à la veille du jour où il prit +le pouvoir suprême, Napoléon n'osait pas avouer toute l'étendue de ses +désirs. L'archichancelier Cambacérès, avec lequel il s'ouvrait +davantage, parce qu'il était plus assuré d'une discrétion absolue, +avait eu la demi-confidence de ses voeux secrets, et s'était gardé de +les encourager, parce que chez lui le dévouement ne faisait jamais +taire la prudence. Mais il était évident qu'au faîte des grandeurs +humaines, arrivé à ce point qu'Alexandre, César, Charlemagne, n'ont +pas dépassé, l'âme inquiète et insatiable de Napoléon souhaitait +encore quelque chose, et que c'était ce titre d'empereur d'Occident, +qui depuis mille ans n'avait plus été porté dans le monde. + +Il existe entre les peuples du Midi et de l'Occident, chez les +Français, les Italiens, les Espagnols, tous enfants de la civilisation +romaine, une certaine conformité de génie, de moeurs, d'intérêts, +quelquefois de territoire, qu'on ne retrouve plus au delà de la +Manche, du Rhin et du cercle des Alpes, chez les Anglais et les +Allemands. Cette conformité est l'indication d'une alliance +naturelle, que la maison de Bourbon, en réunissant sous son sceptre +royal Paris, Madrid, Naples, et quelquefois Milan, Parme, Florence, +avait en partie réalisée. Si c'était là ce que voulait Napoléon; si, +maître de la France, de celle qui ne finit qu'aux bouches de la Meuse +et du Rhin, et au sommet des Alpes, si, maître de l'Italie entière, +pouvant le devenir bientôt de l'Espagne, il ne voulait que +reconstituer cette alliance des peuples d'origine latine, en lui +donnant la forme symbolique, et sublime par les souvenirs, de l'empire +d'Occident, la nature des choses, quoique forcée, n'était pas outragée +cependant. La famille Bonaparte remplaçait la maison de Bourbon, pour +régner d'une manière plus complète sur l'étendue des pays que cette +antique maison avait aspiré à dominer, pour les rattacher par un +simple lien de suzeraineté au chef de la famille, lien qui laissait à +chacune des nations méridionales son indépendance, en rendant plus +fort l'utile faisceau de leur alliance. Avec le génie de Napoléon, en +transportant dans la politique la prudence qu'il déployait à la +guerre, avec un très-long règne, cette conception n'était peut-être +pas impossible à réaliser. Mais cette nature des choses qui se venge +toujours cruellement de ceux qui la méconnaissent, était follement +violentée, lorsque, dans son ambition, Napoléon cessait de respecter +la limite du Rhin, lorsqu'il voulait réunir des Germains à des +Gaulois, soumettre des peuples du Nord à des peuples du Midi, placer +des princes français en Allemagne, malgré d'invincibles antipathies de +moeurs, et il faisait apparaître alors à tous les yeux le fantôme de +cette monarchie universelle, que l'Europe redoute et déteste, qu'elle +a combattue, qu'elle fera bien de combattre sans cesse, mais qu'un +jour peut-être elle subira de la main des peuples du Nord, après avoir +refusé de la subir de la main des peuples d'Occident. + +Un enchaînement de faits imprévus, même pour la vaste et prévoyante +ambition de Napoléon, amenait en ce moment la dissolution de l'empire +germanique, et allait rendre vacant ce noble titre d'empereur +d'Allemagne, qui avait remplacé sur la tête des successeurs de +Charlemagne le titre d'empereur d'Occident. C'était un nouvel et fatal +encouragement pour les projets que Napoléon nourrissait dans son +esprit, sans oser les produire encore. + +En songeant, dans ses derniers traités avec l'Autriche, à récompenser +ses trois alliés de l'Allemagne méridionale, les princes de Bavière, +de Wurtemberg et de Baden, et à terminer tout sujet de collision entre +eux et le chef de l'empire, par la solution de certaines questions +restées indécises en 1803, Napoléon avait prononcé, sans qu'il s'en +doutât, la dissolution prochaine du vieil empire germanique. +Instrument providentiel, quelquefois involontaire, presque toujours +méconnu, de cette révolution française, qui devait changer la face du +monde, il avait préparé à son insu l'une des plus grandes réformes +européennes. + +On se souvient comment, en 1803, la France avait été appelée à se +mêler du gouvernement intérieur de l'Allemagne; comment les princes +qui avaient perdu tout ou partie de leurs États par la cession de la +rive gauche du Rhin, avaient résolu de se dédommager de leurs pertes +en sécularisant les principautés ecclésiastiques. Ne pouvant se mettre +d'accord sur le partage de ces principautés, ils avaient appelé +Napoléon à leur secours, pour apporter dans ce partage l'équité et la +volonté sans lesquelles il était impossible. La Prusse et l'Autriche +avaient reçu de sa propre main les biens de l'Église, avec un seul +déplaisir, celui de n'en pas obtenir davantage. La suppression des +principautés ecclésiastiques avait entraîné la modification des trois +colléges composant la Diète. On s'était entendu sur le collége des +électeurs, mais point sur celui des princes, dans lequel l'Autriche +prétendait avoir un plus grand nombre de voix catholiques que celui +qui lui avait été accordé. On s'était entendu sur le collége des +villes, en réduisant leur nombre à six, et en détruisant presque tout +à fait leur influence. On n'avait rien statué sur une nouvelle +organisation des cercles, chargés de maintenir le respect des lois +dans chaque grande province allemande; sur une nouvelle organisation +religieuse, devenue nécessaire depuis la suppression d'une foule de +siéges, et indéfiniment retardée par la mauvaise volonté du Pape. +Enfin, on n'avait pas résolu la grave question de la noblesse +immédiate, parce qu'elle intéressait toute l'aristocratie allemande, +et surtout l'Autriche, qui avait dans les membres de cette noblesse +des vassaux dépendants de l'empire, indépendants des princes +territoriaux, et lui rendant une quantité de services dont le +recrutement, autorisé dans leurs terres, n'était pas le moindre. + +[En marge: L'anarchie introduite de nouveau en Allemagne depuis le +traité de Presbourg.] + +Les puissances médiatrices, la France et la Russie, fatiguées de cette +longue médiation, attirées ailleurs par d'autres événements, avaient à +peine retiré leur main, laissant l'Allemagne à moitié réformée, que +l'anarchie avait envahi cette malheureuse contrée. L'Autriche, sous le +prétexte d'un prétendu droit d'épave, avait usurpé les dépendances des +biens ecclésiastiques donnés en indemnité, et avait privé les princes +indemnisés d'une notable partie de ce qui leur était dû. Ces princes +de leur côté avaient voulu s'emparer des biens de la noblesse +immédiate, et avaient profité pour cela des incertitudes du dernier +recès. + +La guerre de 1805 ayant ramené Napoléon au delà du Rhin, il avait +profité de l'occasion pour résoudre au profit des princes ses alliés +les questions restées indécises, et il avait ainsi créé dans les pays +de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, une sorte de dissonance avec le +reste de l'Allemagne. Mais l'avidité de ces mêmes alliés avait fait +naître des difficultés qui touchaient à l'Allemagne tout entière. Le +roi de Wurtemberg, ne gardant aucune mesure, avait usurpé les terres +de la noblesse immédiate, tant celles qui avaient cette qualité que +celles qui ne l'avaient pas. Il s'était arrogé plus que les droits du +souverain territorial, et il avait saisi beaucoup de châteaux de la +noblesse, comme s'il en eût été le véritable propriétaire. Tous ces +droits d'origine féodale que l'Autriche avait voulu exercer en Souabe, +et dont la portée était dangereusement arbitraire, il s'en était +déclaré le nouveau titulaire, en vertu de la possession de certains +chefs-lieux féodaux que le partage de la Souabe autrichienne lui avait +procurés, et il commençait à s'en servir avec plus de rigueur que la +chancellerie autrichienne elle-même. Les maisons de Baden et de +Bavière, molestées par lui, et autorisées par son exemple, +commettaient les mêmes excès dans leur circonscription. Le mépris du +droit avait été poussé jusqu'à pénétrer dans les principautés +souveraines enclavées dans les territoires de ces trois princes, sous +prétexte d'y rechercher les domaines de la noblesse immédiate, qui ne +pouvaient dans aucun cas leur appartenir, car si ces domaines +appartenaient à d'autres qu'aux nobles immédiats eux-mêmes, c'était +tout au plus au prince souverain duquel ils relevaient immédiatement. + +[En marge: Désorganisation de la Diète, et abolition par le fait de +tout gouvernement fédéral en Allemagne.] + +Napoléon avait chargé M. Otto, son ministre à Munich, comme arbitre, +et Berthier comme chef de la force exécutive, de régler, entre Baden, +Wurtemberg et Bavière, toutes les contestations naissant du partage +des territoires autrichiens de la Souabe. Les difficultés se +compliquant, Napoléon leur avait adjoint le général Clarke pour les +aider à débrouiller ce chaos. Les uns et les autres désespéraient d'en +venir à bout. Les princes violentés s'étaient d'abord présentés à +Ratisbonne, mais les ministres à la Diète, n'ayant ni courage ni +autorité depuis que l'Autriche ne leur en donnait plus, s'avouaient +impuissants en présence du désordre croissant de toutes parts. +L'Autriche elle-même les avait presque réduits à cette impuissance, +dont ils se plaignaient, en refusant l'année précédente d'autoriser +toute délibération sérieuse, tant qu'on ne reconstituerait pas à son +gré le collége des princes, et qu'on n y ajouterait pas le nombre des +voix catholiques qu'elle réclamait. Et maintenant, définitivement +vaincue, préoccupée uniquement de son salut, elle achevait d'anéantir +la Diète, en lui laissant voir qu'il n'y avait plus à compter sur elle +pour aucun acte efficace. La Diète était donc un corps détruit, +recevant tout au plus les communications qu'on lui faisait, en +accusant à peine réception, mais ne délibérant sur aucun sujet. + +À cette vue, les petits princes souverains, les nobles immédiats +exposés à toutes sortes d'usurpations, les villes libres réduites de +six à cinq par le don d'Augsbourg à la Bavière, les princes +ecclésiastiques sécularisés dont les pensions n'étaient plus payées, +étaient accourus à Munich pour invoquer auprès de MM. Otto, Berthier +et Clarke, la protection de la France. Ceux-ci, révoltés du spectacle +d'oppression dont ils étaient témoins, avaient d'abord formé une +espèce de congrès pour concilier tous les intérêts, et empêcher qu'à +l'ombre de la protection de la France on ne commît des actes iniques. +M. Otto avait conçu un projet d'arrangement que la France devait +soumettre aux principaux oppresseurs, les souverains de Bavière, de +Baden et de Wurtemberg. Mais il avait bientôt reconnu qu'il ne faisait +pas moins qu'un nouveau plan de constitution germanique, et, de plus, +les agents du roi de Wurtemberg, quand il leur avait présenté ce plan, +s'étaient vivement récriés, et avaient déclaré que jamais leur maître +ne consentirait aux concessions proposées. On eût dit que ce prince, +dont on venait de faire un roi, d'augmenter les États, de doubler les +prérogatives souveraines, était spolié par la France, parce qu'elle +lui demandait quelque respect des propriétés, et quelques égards de +voisinage en faveur de ses voisins les plus faibles. N'y sachant plus +que faire, M. Otto avait tout envoyé à Paris, et les réclamations, et +les réclamants, et les projets d'arrangement qu'il avait imaginés dans +une intention de justice. Ce renvoi avait eu lieu à la fin de mars. + +[En marge: Les princes allemands opprimés ont de nouveau recours à la +France.] + +Depuis cette époque, opprimés et oppresseurs étaient au pied du trône +de Napoléon. Il devenait évident que le sceptre de Charlemagne avait +passé des Germains aux Francs. + +C'est ce qu'avait dit, écrit, sous toutes les formes, le prince +archichancelier, dernier électeur ecclésiastique conservé par +Napoléon, et transporté, comme on s'en souvient, de Mayence à +Ratisbonne. Ce prince, dont nous avons tracé ailleurs le caractère +aimable et mobile, les penchants somptueux, cherchant la force où elle +était, ne cessait de supplier Napoléon de prendre en main le sceptre +de la Germanie; et si quelqu'un avait fait retentir aux oreilles de +Napoléon le dangereux nom de Charlemagne, c'était certainement +lui.--Vous êtes Charlemagne, lui disait-il, soyez donc le maître, le +régulateur, le sauveur de l'Allemagne.--Si ce nom, qui n'était pas +celui qui plaisait davantage à l'orgueil de Napoléon, car il avait +dans Alexandre et César des émules plus dignes de son génie, mais qui +plaisait particulièrement à son ambition, parce qu'il établissait +plus de rapports avec ses projets sur l'Europe; si ce nom se trouvait +toujours mêlé au sien, c'était moins par son fait que par le fait de +tous ceux qui recouraient à son pouvoir protecteur. Quand l'Église +voulait quelque chose de lui, elle lui disait: Vous êtes Charlemagne, +donnez-nous ce qu'il nous a donné.--Quand les princes allemands de +tous les États étaient opprimés, ils lui disaient: Vous êtes +Charlemagne, protégez-nous comme il l'aurait fait.-- + +On lui eût donc inspiré les idées que son ambition aurait tardé à +concevoir, si elle avait été lente dans ses désirs. Mais les besoins +des peuples et son ambition marchaient alors ensemble. + +À toutes les époques, les princes de l'Allemagne, outre la +Confédération germanique, autorité légale et reconnue par eux, avaient +formé des ligues particulières, pour défendre tels droits ou tels +intérêts, qui étaient communs à certains d'entre eux. Tout ce qui +restait de ces ligues s'adressait à Napoléon, en le priant +d'intervenir à leur profit, tant comme auteur et garant de l'acte de +médiation de 1803, que comme signataire et exécuteur du traité de +Presbourg. Les uns lui proposaient de former de nouvelles ligues sous +sa protection, les autres de former une nouvelle confédération +germanique sous son sceptre impérial. Les princes dont les possessions +étaient envahies, les nobles immédiats dont les terres étaient +saisies, les villes libres menacées de suppression, proposaient des +plans différents, mais étaient prêts, moyennant protection, à se +réunir au plan qui prévaudrait. + +[En marge: Plan d'une nouvelle confédération germanique, imaginée par +l'électeur de Ratisbonne, prince archichancelier de l'empire.] + +Le prince archichancelier, qui craignait que son électorat +ecclésiastique, le dernier échappé au naufrage ne succombât dans cette +autre tempête, imagina un plan pour le sauver, ce fut de former une +nouvelle confédération germanique, appelée à délibérer sous sa +présidence, et à comprendre tous les États allemands, excepté la +Prusse et l'Autriche. Afin d'intéresser Napoléon à cette création, il +inventa deux moyens. Le premier consistait à créer un électorat +attaché au duché de Berg, qu'on savait destiné à Murat, et le second à +désigner sur-le-champ un coadjuteur pour l'archevêché de Ratisbonne, +et à le choisir dans la famille impériale. Ce coadjuteur étant +archevêque désigné de Ratisbonne, archichancelier futur de la +confédération, devait placer la nouvelle diète sous la main de +Napoléon. Le membre de la famille Bonaparte destiné à ce rôle de +coadjuteur était tout indiqué par sa profession ecclésiastique, +c'était le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, ambassadeur à Rome[16]. + +[Note 16: Nous citons le curieux document qui fut adressé à Napoléon. + + Ratisbonne, 19 avril 1806. + + Sire, + + Le génie de Napoléon ne se borne pas à créer le bonheur de la + France; la Providence accorde l'homme supérieur à l'univers. + L'estimable nation germanique gémit dans les malheurs de + l'anarchie politique et religieuse: soyez, Sire, le régénérateur + de sa Constitution! Voici quelques voeux dictés par l'état des + choses. Que le duc de Clèves devienne électeur, qu'il obtienne + l'octroi du Rhin sur toute la rive droite; que le cardinal Fesch + soit mon coadjuteur; que les rentes assignées sur l'octroi à + douze États de l'empire soient fondées sur quelque autre base. + Votre Majesté Impériale et Royale jugera dans sa sublimité s'il + est utile au bien général de réaliser ces idées. Si quelque + erreur idéologique me trompe à cet égard, le coeur m'atteste au + moins la pureté de mes intentions. + + Je suis avec un attachement inviolable et le plus profond + respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale le + très-humble et tout dévoué admirateur, + + CHARLES, _électeur archichancelier_. + + + La nation germanique a besoin que sa Constitution soit régénérée: + la majeure partie de ses lois ne présente que des mots vides de + sens, depuis que les tribunaux, les cercles, la Diète de l'empire + n'ont plus les moyens nécessaires pour soutenir les droits de + propriété et de sûreté personnelle des individus qui composent la + nation, et que ces institutions ne peuvent plus protéger les + opprimés contre les attentats du pouvoir arbitraire et de la + cupidité. Un tel état est anarchique; les peuples supportent les + charges de l'état civil sans jouir de ses principaux avantages, + position désastreuse pour une nation foncièrement estimable par + sa loyauté, son industrie, son énergie primitive. La Constitution + germanique ne peut être régénérée que par un chef de l'empire + d'un grand caractère, qui rende la vigueur aux lois en + concentrant dans ses mains le pouvoir exécutif. Les États de + l'empire n'en jouiront que d'autant mieux de leurs domaines, + lorsque les voeux des peuples seront exposés et discutés à la + Diète, les tribunaux mieux organisés, et la justice administrée + d'une manière plus efficace. Sa Majesté l'empereur d'Autriche, + François second, serait un particulier respectable par ses + qualités personnelles, mais dans le fait le sceptre d'Allemagne + lui échappe, parce qu'il a maintenant la majorité de la Diète + contre lui; qu'il a manqué à sa capitulation en occupant la + Bavière, en introduisant les Russes en Allemagne, en démembrant + des parties de l'empire pour payer des fautes commises dans les + querelles particulières de sa maison. _Puisse-t-il être empereur + d'Orient pour résister aux Russes, et que l'empire d'Occident + renaisse en l'empereur Napoléon, tel qu'il était sous + Charlemagne, composé de l'Italie, de la France et de + l'Allemagne!_ Il ne paraît pas impossible que les maux de + l'anarchie fassent sentir la nécessité d'une telle régénération à + la majorité des électeurs; c'est ainsi qu'ils choisirent Rodolphe + de Habsbourg après les troubles du grand interrègne. Les moyens + de l'archichancelier sont très-bornés; mais c'est au moins avec + une intention pure qu'il compte sur les lumières de l'empereur + Napoléon, nommément dans les objets qui pourront agiter le midi + de l'Allemagne plus particulièrement dévoué à ce monarque. La + régénération de la Constitution germanique a été de tout temps + l'objet des voeux de l'électeur archichancelier; il ne demande et + n'accepterait rien pour lui-même; il pense que si Sa Majesté + l'empereur Napoléon pouvait se réunir en personne chaque année + pour quelques semaines à Mayence ou ailleurs avec les princes qui + lui sont attachés, les germes de la régénération germanique se + développeraient bientôt. M. d'Hédouville a inspiré une parfaite + confiance à l'électeur archichancelier, qui sera charmé s'il veut + bien exposer ces idées dans toute leur pureté à Sa Majesté + l'empereur des Français et à son ministre M. de Talleyrand. + + CHARLES, _électeur archichancelier_.] + +[En marge: Sans consulter personne, le prince archichancelier, +archevêque de Ratisbonne, choisit le cardinal Fesch pour son +coadjuteur.] + +Sans attendre qu'un tel plan fût proposé, discuté et accueilli, +l'archichancelier, pressé de s'assurer la conservation de son siége, +par une adoption qui en rendît la destruction impossible, à moins que +Napoléon ne voulût porter atteinte aux intérêts de sa famille, ce +qu'elle ne supportait pas aisément, et ce qu'il n'aimait pas à faire, +l'archichancelier, sans consulter personne, au grand étonnement de ses +co-États, choisit le cardinal Fesch pour coadjuteur de l'archevêché de +Ratisbonne, et écrivit à Napoléon une lettre officielle afin de lui +annoncer ce choix. + +Napoléon n'avait aucune raison d'aimer le cardinal Fesch, esprit vain +et opiniâtre, qui n'était pas le moins tracassier de tous ses parents, +et il se souciait médiocrement de le placer à la tête de l'empire +germanique. Toutefois il souffrit, sans s'expliquer, cette étrange +désignation. Elle était un symptôme frappant de cette disposition des +princes allemands opprimés, à remettre en ses mains le nouveau sceptre +impérial. + +[En marge: Napoléon forme le projet d'une confédération du Rhin.] + +Napoléon ne voulait pas enlever directement ce sceptre au chef de la +maison d'Autriche. C'était une entreprise qui lui semblait trop grande +pour le moment, bien qu'il y en eût peu qui l'effrayassent depuis +Austerlitz. Mais il était éclairé sur ce qu'il pouvait oser +actuellement en Allemagne, et fixé sur ce qu'il convenait de faire. +Pour le présent il voulait disloquer, affaiblir l'empire germanique, +de manière que l'Empire français brillât seul en Occident. Ensuite il +voulait réunir les princes de l'Allemagne méridionale, situés aux +bords du Rhin, en Franconie, en Souabe, en Bavière, et les former en +confédération sous son protectorat avoué. Cette confédération +déclarerait ses liens dissous avec l'empire germanique. Quant aux +autres princes de l'Allemagne, ou ils resteraient dans l'ancienne +Confédération, sous l'autorité de l'Autriche, ou, ce qui était plus +probable, ils en sortiraient, et se grouperaient à leur gré, les uns +autour de la Prusse, les autres autour de l'Autriche. Alors l'empire +français, ayant sous sa suzeraineté formelle l'Italie, Naples, la +Hollande, peut-être un jour la Péninsule espagnole, sous son +protectorat le midi de l'Allemagne, comprendrait à peu près les États +qui avaient appartenu à Charlemagne, et tiendrait la place de l'empire +d'Occident. Lui donner ce titre n'était plus qu'une affaire de mots, +grave pourtant, à cause des jalousies de l'Europe, mais réalisable un +jour de victoire ou de négociation heureuse. + +Pour accomplir un tel projet, on avait peu à faire, car la Bavière, le +Wurtemberg, Baden traitaient alors à Paris, afin d'arriver à une +régularisation quelconque de leur situation, agrandie mais incertaine. +Tous les autres princes demandaient à être compris, n'importe sous +quel titre, n'importe sous quelle condition, dans le nouveau système +fédératif, qu'on prévoyait et qu'on désirait comme inévitable. Y être +nommé, c'était vivre; y être omis, c'était périr. Il n'était donc pas +nécessaire de négocier avec d'autres qu'avec les princes de Baden, de +Wurtemberg, de Bavière, et encore eut-on soin de ne les consulter que +dans une certaine mesure, et en excluant tous autres qu'eux de la +négociation. On se proposait de présenter le traité tout rédigé à ceux +des princes qu'on voudrait conserver, et de les admettre à le signer +purement et simplement. La nouvelle confédération devait porter le +titre de Confédération du Rhin, et Napoléon celui de Protecteur. + +M. de Talleyrand fut chargé, avec un premier commis fort habile, M. de +Labesnardière, de rédiger le projet de la nouvelle confédération, et +de le soumettre ensuite à l'Empereur[17]. + +[Note 17: C'est de M. de Labesnardière lui-même, seul confident de +cette importante création, que nous tenons tous ces détails, appuyés +en outre sur une foule de documents authentiques.] + +Tel fut, comme on le voit, l'enchaînement de faits qui, deux fois, +amena la France à se mêler des affaires d'Allemagne. La première fois, +le partage inévitable des biens ecclésiastiques menaçant l'Allemagne +d'un bouleversement, on vint demander à Napoléon d'accomplir lui-même +ce partage, et d'y ajouter les changements qui devaient en découler +dans la constitution germanique. La seconde fois, Napoléon, appelé des +bords de l'Océan aux bords du Danube par l'irruption des Autrichiens +en Bavière, obligé de se créer des alliés dans le midi de +l'Allemagne, de les récompenser, de les agrandir, de les contenir en +même temps quand ils voulaient abuser de son alliance, fut encore +obligé d'intervenir pour régler la situation des princes allemands +qui, géographiquement, intéressaient la France. + +S'il eut dans tout ce qu'il fit en cette occasion une vue personnelle, +ce fut de rendre vacant un titre auguste par la dissolution de +l'empire germanique, et de ne plus laisser exister aux yeux des +peuples que l'Empire français. Néanmoins les causes essentielles de +son intervention ne furent pas autres que les violences des forts, les +cris des faibles, et le double désir, très-avouable, de réprimer des +injustices commises sous son nom, et de réformer l'Allemagne d'une +manière conforme aux lumières de son bon sens, puisqu'enfin il ne +pouvait pas se dispenser d'y toucher. + +Ce n'en fut pas moins une faute grave de la part de Napoléon, que +cette intervention dans les affaires allemandes poussée au delà de +certaines bornes. Vouloir exercer une influence prédominante au midi +de l'Europe, sur l'Italie, même sur l'Espagne, était dans le sens de +la politique française de tous les temps, et, quelque vaste que fût +cette ambition, d'éclatantes victoires en pouvaient justifier la +grandeur. Mais vouloir étendre sa puissance au nord de l'Europe, +c'est-à-dire en Allemagne, c'était pousser au dernier terme le +désespoir secret de l'Autriche; c'était donner à la Prusse un genre de +jalousies que la France ne lui avait pas encore inspirées. C'était +prendre pour son compte les difficultés qui naissaient des divisions +de tous ces petits princes entre eux, passer pour appui et complice +des oppresseurs, quand on était défenseur des opprimés, mettre contre +soi ceux qui n'étaient pas favorisés, sans mettre pour soi ceux qui +l'étaient, car ceux-ci s'exprimaient déjà de manière à faire prévoir +qu'après s'être enrichis par nous, ils seraient capables de se tourner +contre nous, afin d'acheter la conservation de ce qu'ils avaient +acquis. Et quant à l'assistance qu'on croyait trouver dans leurs +troupes, c'était une déception dangereuse, car on serait induit à +considérer comme auxiliaires des soldats tout prêts, dans l'occasion, +à devenir des traîtres. Ce qui était une faute plus grande encore, +c'était de changer les vieilles combinaisons de l'Allemagne, qui +faisaient de la Prusse un éternel jaloux de l'Autriche, par conséquent +un allié de la France, et de tous les princes d'Allemagne des rivaux +envieux les uns des autres, dès lors des clients de notre politique, +auprès de laquelle ils cherchaient un appui. Que la France ajoutât +quelque chose à l'influence de la Prusse, et retranchât quelque chose +à celle de l'Autriche, c'était assez faire en un siècle, c'était même +tout ce qu'il fallait à l'Allemagne. Au delà il n'y avait que des +bouleversements de la politique européenne, funestes plutôt qu'utiles. +Si ces changements étaient poussés jusqu'à rendre la Prusse +toute-puissante, c'était uniquement déplacer le danger, transporter à +Berlin l'ennemi que nous avions toujours eu à Vienne: s'ils l'étaient +jusqu'à détruire la Prusse et l'Autriche, c'était soulever l'Allemagne +entière; et quant aux petits États, tout ce qui allait au delà d'une +juste protection pour certains princes de second ordre, comme la +Bavière, Baden, le Wurtemberg, ordinairement alliés de la France, tout +ce qui allait au delà d'un prix raisonnable donné après la guerre à +leur alliance, était une intervention dangereuse dans les affaires +d'autrui, une gratuite acceptation de difficultés qui n'étaient pas +les nôtres, et, sous une violation apparente de l'indépendance +étrangère, une insigne duperie. Il ne restait qu'une faute plus grande +à commettre, c'était de fonder des royaumes français en Allemagne. +Napoléon n'en était pas encore arrivé à ce degré de puissance et +d'erreur. La vieille constitution germanique modifiée par le recès de +1803, avec quelques solutions de plus, négligées lors de ce recès, +avec les anciennes influences modifiées seulement dans leur +proportion, voilà ce qui convenait à la France, à l'Europe et à +l'Allemagne. Nous avons entrepris davantage, pour le bien de +l'Allemagne encore plus que pour le nôtre; elle nous en a gardé une +profonde rancune, et elle a attendu le moment de notre retraite pour +tirer par derrière sur nos soldats accablés par le nombre. Tel est le +prix des fautes! + +Napoléon, laissant MM. de Talleyrand et de Labesnardière régler en +secret les détails du nouveau plan de confédération germanique, avec +les ministres de Baden, de Wurtemberg et de Bavière, avait commencé +par procéder à l'exécution de son plan général, surtout relativement à +l'Italie et à la Hollande, afin que les négociateurs anglais et +russes, traitant chacun de leur côté, trouvassent des résolutions +consommées et irrévocables à l'égard des nouvelles royautés qu'il +voulait créer. + +[En marge: Rapports personnels de Napoléon avec sa famille.] + +La couronne de Naples avait été destinée à Joseph, celle de Hollande à +Louis. L'institution de ces royautés était tout à la fois pour +Napoléon un calcul politique et une satisfaction de coeur. Il n'était +pas seulement grand, il était bon, et sensible aux affections du sang, +quelquefois jusqu'à la faiblesse. Il ne recueillait pas toujours le +prix de ses excellents sentiments, car il n'est rien de plus exigeant +qu'une famille parvenue. Il n'y avait pas un seul de ses parents qui, +tout en reconnaissant que c'était le vainqueur de Rivoli, des +Pyramides et d'Austerlitz qui avait fondé la grandeur des Bonaparte, +ne crût cependant y être pour quelque chose, et ne se regardât comme +traité d'une manière injuste, dure, ou disproportionnée avec ses +mérites. Sa mère, répétant sans cesse qu'elle lui avait donné le jour, +se plaignait de n'être pas entourée d'assez d'hommages et de respects; +et c'était pourtant des femmes de cette famille la plus modeste, la +moins enivrée. Lucien Bonaparte avait mis, disait-il, la couronne sur +la tête de son frère, car seul il n'avait pas été ébranlé au 18 +brumaire, et pour prix de ce service il vivait dans l'exil. Joseph, le +plus doux de tous, le plus sensé, disait à son tour qu'il était +l'aîné, et qu'on manquait envers lui de la déférence due à ce titre. +Il n'était pas sans une certaine disposition à croire que les traités +de Lunéville, d'Amiens, du Concordat, que Napoléon l'avait +complaisamment chargé de signer, au détriment de M. de Talleyrand, +étaient l'ouvrage de son habileté personnelle, autant que des hauts +faits de son frère. Louis, malade, défiant, rempli d'orgueil, +affectant la vertu, et ayant de l'honnêteté, se prétendait sacrifié à +un office infâme, celui de couvrir, en l'épousant, les faiblesses +d'Hortense de Beauharnais pour Napoléon, calomnie odieuse, inventée +par les émigrés, colportée en mille pamphlets, et dont Louis avait le +tort de se montrer préoccupé, au point de faire supposer que lui-même +y ajoutait foi. Chacun d'eux se croyait donc victime en quelque chose, +et mal payé de la part qu'il avait prise à la grandeur de son frère. +Les soeurs de Napoléon, n'osant avoir de telles prétentions, +s'agitaient autour de lui, et troublaient de leurs rivalités, +quelquefois de leur mécontentement, son âme en proie à tant d'autres +soucis. Caroline sollicitait sans cesse pour Murat, lequel, tout léger +qu'il était, payait du moins les bienfaits de son beau-frère d'un +dévouement qui ne permettait pas d'augurer alors sa conduite +postérieure, bien, il est vrai, qu'on doive tout attendre de la +légèreté. Élisa, l'aînée, transportée à Lucques, où elle recherchait +la gloire personnelle de bien conduire un petit État, et qui, en +effet, le conduisait parfaitement, désirait l'augmentation de son +duché. + +Dans toute cette parenté, Jérôme, comme le plus jeune, Pauline, comme +la plus dissipée, étaient exempts de ces exigences, de ces rancunes, +de ces jalousies, qui troublaient l'intérieur de la famille impériale. +Jérôme, dont la jeunesse peu régulière avait provoqué souvent la +sévérité de Napoléon, voyait en lui un père plutôt qu'un frère, et +recevait ses bienfaits le coeur plein d'une reconnaissance sans +mélange. Pauline, livrée à ses plaisirs comme une princesse de la +famille des Césars, belle comme une Vénus antique, ne cherchait dans +la grandeur de son frère que des moyens de satisfaire ses goûts +déréglés, ne voulait pas de plus hauts titres que ceux des Borghèse, +dont elle portait le nom, était disposée à préférer la fortune, source +de jouissances, à la grandeur, satisfaction de l'orgueil. Elle aimait +tellement son frère, que lorsqu'il était à la guerre, +l'archichancelier Cambacérès, chargé de gouverner la famille régnante +et l'État, était obligé d'envoyer à cette princesse les nouvelles à +l'instant même où il les recevait, car le moindre retard la jetait +dans des souffrances cruelles. + +[Illustration: LA PRINCESSE PAULINE BORGHÈSE.] + +C'est la crainte de se voir préférer les enfants de la famille +Beauharnais qui avait poussé les Bonaparte à se faire ennemis de +Joséphine. Ils ne ménageaient pas même en cela le coeur de Napoléon, +et le tourmentaient de cent manières. La grandeur précoce d'Eugène, +devenu vice-roi et héritier désigné du beau royaume d'Italie, les +offusquait singulièrement, et cependant on avait offert cette couronne +à Joseph, qui ne l'avait pas voulue, parce qu'elle le plaçait trop +immédiatement sous le pouvoir de l'empereur des Français. Il voulait +régner, disait-il, d'une manière indépendante. On verra plus tard ce +que le goût d'indépendance, commun à tous les membres de la famille +impériale, combiné avec les tendances des peuples sur lesquels ils +étaient appelés à régner, devait apporter de difficultés au +gouvernement de Napoléon, et de nouvelles causes de malheur à nos +malheurs. + +[En marge: La couronne de Naples donnée à Joseph Bonaparte.] + +C'est entre tous les membres de cette famille qu'il fallait distribuer +les royaumes et les duchés de nouvelle création. La couronne de Naples +assurait à Joseph une situation assez notoirement indépendante, et +était d'ailleurs assez belle pour être acceptée. On éprouve quelque +surprise d'avoir à employer de telles paroles, pour caractériser les +sentiments avec lesquels étaient reçus ces beaux royaumes, par des +princes nés si loin du trône, et si loin même de cette grandeur que +les particuliers doivent quelquefois à la naissance ou à la fortune. +Mais c'est l'une des singularités du spectacle fantastique donné par +la révolution française, et par l'homme extraordinaire qu'elle avait +mis à sa tête, que ces refus, ces hésitations, presque ces dédains de +la satiété anticipée, témoignés en présence des plus belles couronnes, +par des personnages qui, dans leur jeunesse, ne devaient guère +s'attendre à les porter. Napoléon, qui avait vu Joseph dédaigner +tantôt la présidence du Sénat, tantôt la vice-royauté d'Italie, +n'était pas sûr qu'il acceptât le trône de Naples, et ne lui avait +conféré d'abord que le titre de son lieutenant[18]. S'étant assuré +depuis de son acceptation, il avait consigné son nom sur les décrets +destinés à être présentés au Sénat. + +[Note 18: Nous citons les lettres suivantes, qui montrent comment +Napoléon donnait les couronnes et comment on les recevait. + + «Au ministre de la guerre. + + Munich, 5 janvier 1806. + + «Expédiez le général Berthier, votre frère, avec le décret qui + nomme le prince Joseph commandant de l'armée de Naples. Il + gardera le plus profond secret, et ce ne sera que lorsque le + prince arrivera qu'il lui remettra le décret. Je dis qu'il doit + garder le plus profond secret, parce que je ne suis pas sûr que + le prince Joseph y aille, et, sous ce point, il ne faut pas que + rien soit connu.» + + + «Au prince Joseph. + + »Stuttgard, le 19 janvier 1806. + + »Mon intention est que dans les premiers jours de février vous + entriez dans le royaume de Naples, et que je sois instruit dans + le courant de février que mes aigles flottent sur cette capitale. + Vous ne ferez aucune suspension d'armes ni capitulation. Mon + intention est que les Bourbons aient cessé de régner à Naples, et + je veux sur ce trône asseoir un prince de ma maison, vous + d'abord, si cela vous convient, un autre si cela ne vous convient + point. + + »Je vous réitère de ne point diviser vos forces; que toute votre + armée passe l'Apennin, et que vos trois corps d'armée soient + dirigés droit sur Naples, de manière à se réunir en un jour sur + un même champ de bataille. + + »Laissez un général, des dépôts, des approvisionnements et + quelques canonniers à Ancône pour défendre la place. Naples pris, + les extrémités tomberont d'elles-mêmes, tout ce qui sera dans les + Abbruzzes sera pris à revers, et vous enverrez une division à + Tarente, et une du côté de la Sicile pour achever la conquête du + royaume. + + »Mon intention est de laisser sous vos ordres dans le royaume de + Naples pendant l'année, jusqu'à ce que j'aie fait de nouvelles + dispositions, 14 régiments d'infanterie française, complétés au + grand complet de guerre, et 12 de cavalerie française aussi au + grand complet. + + »Le pays doit vous fournir les vivres, l'habillement, les + remontes, et tout ce qui est nécessaire, de manière qu'il ne m'en + coûte pas un sou. Mes troupes du royaume d'Italie n'y resteront + qu'autant de temps que vous le jugerez nécessaire, après quoi + elles retourneront chez elles. + + »Vous lèverez une légion napolitaine où vous ne laisserez entrer + que des officiers et soldats napolitains, des gens du pays qui + voudront s'attacher à ma cause.»] + +[En marge: La couronne de Hollande donnée à Louis Bonaparte.] + +Quant à la Hollande, il avait désigné Louis, qui a raconté depuis à +l'Europe, dans un livre accusateur contre son frère, à quel point il +avait été offensé d'être peu consulté dans cette disposition. En +effet, Napoléon, sans s'occuper de Louis, dont la volonté ne lui +semblait pas être un obstacle à prévoir et à vaincre, avait mandé +quelques-uns des principaux citoyens de la Hollande, notamment +l'amiral Verhuel, le vaillant et habile commandant de la flottille, +pour disposer la Hollande à renoncer enfin à son antique gouvernement +républicain, et à se constituer en monarchie. C'est un autre trait du +tableau que nous retraçons ici, que cette révolution française, ayant +commencé par vouloir convertir tous les trônes en républiques, et +s'appliquant maintenant à convertir les républiques les plus +anciennes en monarchies. Les républiques de Venise et de Gênes +devenues provinces de divers royaumes, les villes libres d'Allemagne +absorbées dans diverses principautés, avaient déjà signalé cette +singulière tendance. La royauté de Hollande en était le dernier et le +plus éclatant phénomène. La Hollande, après s'être jetée dans les bras +de la France pour échapper aux stathouders, était mécontente de se +voir condamnée à une guerre éternelle, et manquait de reconnaissance +envers Napoléon, qui avait fait à Amiens, et qui renouvelait chaque +jour les plus grands efforts, pour lui assurer la restitution de ses +colonies. Les Hollandais, à moitié Anglais par la religion, les +moeurs, l'esprit mercantile, quoique ennemis de l'Angleterre par suite +de leurs intérêts maritimes, n'avaient aucune sympathie pour le +gouvernement de Napoléon, et pour sa grandeur exclusivement +continentale. La moindre victoire sur mer les aurait bien plutôt +séduits que la plus éclatante victoire sur terre. Ils montraient assez +de dédain pour le gouvernement semi-monarchique d'un grand +pensionnaire, que Napoléon les avait induits à se donner, lorsqu'il +instituait une sorte de premier consul dans tous les pays soumis à +l'influence de la France. Ce grand pensionnaire, qui était M. de +Schimmelpenninck, bon citoyen et homme honorable, n'était à leurs yeux +qu'un préfet français chargé de commettre des exactions, parce qu'il +demandait des impôts et des emprunts, afin de suffire aux dépenses de +l'état de guerre. Le peu de goût inspiré par ce gouvernement d'un +grand pensionnaire, était la seule facilité que présentât la situation +de la Hollande pour lui faire accepter un roi. Bien qu'atteints de +cette fatigue qui, à la fin des révolutions, rend indifférent à tout, +les Hollandais éprouvaient un sentiment pénible en se voyant enlever +leur état républicain. Cependant, l'assurance qu'on leur laisserait +leurs lois, surtout leurs lois municipales, le bien qu'on leur disait +de Louis Bonaparte, de la régularité de ses moeurs, de son penchant à +l'économie, de l'indépendance de son caractère, et enfin la +résignation ordinaire aux choses longtemps prévues, décidèrent les +principaux représentants de la Hollande à se prêter à l'institution +d'une royauté. Un traité dut convertir en une alliance d'État à État, +la nouvelle situation de la Hollande par rapport à la France. + +[En marge: Adjonction des États vénitiens au royaume d'Italie.] + +Les provinces vénitiennes, que Napoléon n'avait pas réunies +immédiatement au royaume d'Italie, pour être plus libre d'en étudier +les ressources, et de les employer suivant ses desseins, les provinces +vénitiennes, la Dalmatie comprise, furent adjointes au royaume +d'Italie, sous la condition de céder le pays de Massa à la princesse +Élisa, pour en accroître le duché de Lucques, et le duché de Guastalla +à la princesse Pauline Borghèse, qui n'avait encore rien reçu de la +munificence de son frère. Celle-ci ne voulut pas garder son duché, et +le revendit au royaume d'Italie pour quelques millions. + +[En marge: Occasion manquée de ramener le Pape par une meilleure +distribution des nouveaux États d'Italie.] + +C'était le cas, peut-être, de songer au Pape et à la cause réelle de +ses mécontentements. Dans un moment où l'Italie était le gâteau des +rois partagé avec le tranchant du sabre, c'était chose aisée que de +réserver la part de Saint-Pierre, et d'essayer de ramener par quelques +avantages temporels cette puissance spirituelle, avec qui les démêlés +sont fâcheux, même dans nos temps de foi douteuse, et qu'il faut bien +plus redouter quand elle est opprimée que lorsqu'elle opprime. Ces +nouveaux monarques auraient dû être encore fort heureux de recevoir +leurs États même avec une province de moins, et Pie VII, dédommagé, +aurait été porté à souffrir avec plus de patience que la puissance +française l'investît complétement, comme elle le faisait depuis +l'établissement de Joseph à Naples. Dans tous les cas, Napoléon avait +encore Parme et Plaisance à donner, et il n'en pouvait pas faire un +meilleur usage que de les employer à consoler la cour de Rome. Mais +Napoléon commençait à s'inquiéter beaucoup moins des résistances +physiques ou morales, depuis Austerlitz. Il était extrêmement +mécontent du Pape, de ses menées hostiles contre le nouveau roi de +Naples, et il se sentait plus disposé à réduire qu'à augmenter le +patrimoine de Saint-Pierre. D'ailleurs il réservait Parme et Plaisance +pour un emploi qui avait aussi son mérite; il songeait à en faire +l'indemnité de quelques-uns des princes protégés de la Russie ou de +l'Angleterre, tels que les souverains de Naples et de Piémont, vieux +rois détrônés, auxquels il voulait jeter quelques miettes du riche +festin autour duquel étaient assis les nouveaux rois. Cette pensée +était bonne assurément, mais restait la faute de laisser le Pape +mécontent, prêt à en venir à des éclats, et qu'il eût été facile de +satisfaire sans un grand dommage pour les royaumes récemment +institués. + +[En marge: Murat créé grand-duc de Berg.] + +Il fallait pourvoir Murat, époux de Caroline Bonaparte, et ayant du +moins mérité à la guerre ce qu'on allait faire pour lui à raison de la +parenté. Mais lui aussi avait ses exigences, qui étaient plutôt celles +de sa femme que les siennes. Napoléon avait songé à leur donner la +principauté de Neufchâtel, que ni le mari ni la femme n'avaient +voulue. L'archichancelier Cambacérès, qui s'interposait ordinairement +entre Napoléon et sa famille, avec cette patience conciliante qui +apaise les irritations réciproques, qui écoute tout, et ne répète que +ce qui est bon à redire, l'archichancelier Cambacérès eut la +confidence de leur vif déplaisir. Ils se trouvaient traités avec une +inégalité blessante. Napoléon alors songea pour eux au duché de Berg, +cédé à la France par la Bavière en échange d'Anspach, accru encore +des restes du duché de Clèves, beau pays, heureusement situé à la +droite du Rhin, contenant 320 mille habitants, produisant, tous frais +d'administration payés, 400 mille florins de revenu, permettant +d'entretenir deux régiments, et pouvant procurer à son possesseur une +certaine importance dans la nouvelle confédération germanique. La +fertile imagination de Murat et de sa femme ne manqua pas +effectivement de rêver un rôle fort considérable, décoré +extérieurement de quelque grand titre renouvelé du Saint-Empire. + +La famille régnante était pourvue. Mais les frères et les soeurs de +Napoléon n'étaient pas tout ce qu'il aimait. Restaient ses compagnons +d'armes et les collaborateurs de ses travaux civils. Sa bienveillance +naturelle, d'accord ici avec sa politique, se plaisait à payer le sang +des uns, les veilles des autres. Il voulait qu'ils fussent braves, +laborieux et probes, et, pour cela, il pensait qu'il fallait les bien +récompenser. Voir le sourire sur le visage de ses serviteurs, le +sourire non de la reconnaissance, sur laquelle il comptait peu en +général, mais du contentement, était l'une des plus vives jouissances +de son noble coeur. + +Il consulta l'archichancelier Cambacérès sur la distribution des +nouvelles faveurs, et celui-ci, voyant que, quelque grand que fût le +butin à partager, l'étendue des services et des ambitions était plus +grande encore, devina l'embarras de Napoléon, et commença par faire +cesser cet embarras pour ce qui le concernait. Il pria Napoléon de ne +pas songer à lui pour les nouveaux duchés. Nul homme ne savait aussi +bien que, lorsqu'on est arrivé à un certain degré de fortune, +conserver vaut mieux qu'acquérir, et un empire dont il aurait dirigé +la politique, dont Napoléon aurait dirigé l'administration et les +armées, serait resté le plus grand de tous, après l'être devenu. +L'archichancelier ne voulait qu'une chose, c'était garder sa grandeur +actuelle, et la certitude de la garder lui paraissait préférable aux +plus beaux duchés. Il s'était procuré cette certitude dans l'occasion +que voici. Un moment, il avait craint, en voyant Napoléon exiger que +les nouveaux rois conservassent leurs dignités françaises, que son +intention ne fût d'avoir exclusivement des rois pour dignitaires de +l'Empire, et que les titres d'archichancelier dont il était pourvu, +d'architrésorier dont jouissait le prince Lebrun, ne passassent +bientôt à l'un des monarques nouvellement créés ou à créer. Voulant +connaître, à ce sujet, la pensée de Napoléon, il lui dit: Quand vous +aurez un roi tout prêt pour recevoir le titre d'archichancelier, vous +me préviendrez, et je donnerai ma démission.--Soyez tranquille, lui +répondit Napoléon, il me faut un homme de loi pour cette charge, et +vous la garderez.--En effet, au milieu des têtes couronnées qui +composaient autrefois l'empire germanique, il y avait eu trois places +pour de simples prélats, les électeurs de Mayence, de Trêves et de +Cologne. De même, au milieu de ces rois, dignitaires de son empire, il +plaisait à Napoléon de réserver une place pour le premier, le plus +grave magistrat de son temps, appelé à faire entrer dans ses conseils +la sagesse qui pouvait n'y pas toujours entrer avec des rois. + +[En marge: Berthier créé prince de Neufchâtel.] + +Il n'en fallait pas davantage pour contenter pleinement le prudent +archichancelier. Dès lors ne désirant, ne demandant rien pour lui, il +aida très-utilement Napoléon dans la difficile répartition qu'il avait +à faire. Ils furent tous deux d'accord sur le premier personnage à +récompenser grandement, c'était Berthier, le plus appliqué, le plus +exact, le plus éclairé peut-être des lieutenants de Napoléon, celui +qui était toujours auprès de lui sous les boulets, et qui supportait +sans aucune apparence de déplaisir une vie dont les périls n'étaient +pas au-dessus de son grand courage, mais dont les fatigues +commençaient à n'être plus dans ses goûts. Napoléon éprouva une +véritable satisfaction à pouvoir le payer de ses services. Il lui +accorda la principauté de Neufchâtel, qui le constituait prince +souverain. + +[En marge: M. de Talleyrand créé prince de Bénévent.] + +Il y avait un de ses serviteurs qui occupait en Europe un rang plus +élevé qu'aucun autre, M. de Talleyrand, qui le servait beaucoup plus +encore par son art de traiter avec les ministres étrangers et +l'élégance de ses moeurs que par ses lumières dans le conseil, où il +avait cependant le mérite d'opiner toujours pour la politique modérée. +Napoléon ne l'aimait pas et s'en défiait; mais il lui était pénible de +le voir mécontent, et M. de Talleyrand l'était depuis qu'on ne l'avait +pas compris au nombre des grands dignitaires. Napoléon, pour le +dédommager, lui conféra la belle principauté de Bénévent, l'une des +deux qui venaient d'être enlevées au Pape, comme enclaves du royaume +de Naples. + +[En marge: Bernadotte créé prince de Ponte-Corvo.] + +Napoléon avait encore celle de Ponte-Corvo, enclavée aussi dans le +royaume de Naples, et comme la précédente enlevée au Pape. Il voulut +la donner à un personnage qui n'avait rendu aucun service +considérable, qui avait la trahison dans le coeur, mais qui était +beau-frère de Joseph, c'était le maréchal Bernadotte. Napoléon eut +besoin de se faire violence pour accorder cette dignité. Il s'y décida +par convenance, par esprit de famille, par oubli des injures. + +[En marge: Création des duchés de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de +Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, de Feltre, de Bassano, +de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de +Reggio, de Massa, de Plaisance, etc.] + +[En marge: Grandes ressources réservées pour procurer des dotations à +tous les grades, et à tous les services, tant civils que militaires.] + +C'eût été bien peu que de récompenser ces trois ou quatre serviteurs, +si Napoléon n'avait pas songé aux autres, plus nombreux et bien plus +méritants, Berthier excepté, qu'il avait autour de lui, et qui +attendaient leur part des fruits de la victoire. Il pourvut à ce qui +les concernait au moyen d'une institution fort adroitement conçue. En +donnant des royaumes, il les concéda aux nouveaux rois à une +condition, c'était d'y instituer des duchés, richement rétribués, et +de lui livrer une certaine part des domaines nationaux. Ainsi en +ajoutant les États vénitiens au royaume d'Italie, il réserva la +création de douze duchés sous les titres suivants: duchés de Dalmatie, +d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, +de Feltre, de Bassano, de Vicence, de Padoue, de Rovigo. Ces duchés ne +conféraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle, +qui devait être prise sur le quinzième réservé des revenus du pays. Il +donna le royaume de Naples à Joseph, à condition d'y réserver six +fiefs, dont faisaient partie les deux principautés déjà citées de +Bénévent et de Ponte-Corvo, et que complétaient les quatre duchés de +Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de Reggio. En ajoutant à la principauté +de Lucques celle de Massa, Napoléon stipula la création du duché de +Massa. Il en institua trois autres dans les pays de Parme et de +Plaisance. L'un des trois fut accordé à l'architrésorier Lebrun. Parmi +tous ces titres que nous venons de citer, on voit figurer ceux qui +furent portés bientôt par les plus illustres serviteurs de l'Empire, +et qui le sont aujourd'hui par leurs enfants, dernier et vivant +témoignage de nos grandeurs passées. Tous ces duchés étaient institués +aux mêmes conditions que les douze qui avaient été créés dans l'État +vénitien, sans aucun pouvoir, mais avec une part dans le quinzième des +revenus. Napoléon voulut qu'il y eût des récompenses pour chaque +grade, et il se fit attribuer, dans chacun de ces pays, des biens +nationaux et des rentes, afin de créer des dotations. Ainsi il +s'assura 30 millions de biens nationaux dans l'État de Venise, et une +inscription de rente de douze cent mille francs sur le grand livre du +royaume d'Italie. Il se réserva, dans le même but, les biens nationaux +de Parme et de Plaisance, une rente d'un million sur le royaume de +Naples, quatre millions de biens nationaux dans la principauté de +Lucques et de Massa. Le tout formait 22 duchés, 34 millions de biens +nationaux, 2,400,000 francs de rentes, et joint au trésor de l'armée +qu'une première contribution de guerre avait déjà élevé à 70 millions, +et que de nouvelles victoires allaient grossir indéfiniment, devait +servir à distribuer des dotations à tous les grades, depuis le soldat +jusqu'au maréchal. Les fonctionnaires civils devaient avoir leur part +de ces dotations. Napoléon avait déjà discuté avec M. de Talleyrand un +projet de reconstitution de la noblesse, car il trouvait que ce +n'était pas assez que la Légion d'honneur et les duchés. Il se +proposait de créer des comtes, des barons, croyant à la nécessité de +ces distinctions sociales, et voulant que chacun grandît avec lui, en +proportion de ses mérites. Mais il entendait corriger la profonde +vanité de ces titres de deux manières, en les faisant acheter par de +grands services, et en les dotant de revenus qui assuraient l'avenir +des familles. + +[En marge: Les nouvelles créations envoyées au Sénat pour y recevoir +un caractère légal.] + +Ces diverses résolutions furent successivement présentées au Sénat, +pour être converties en articles des constitutions de l'Empire, dans +les mois de mars, d'avril et de juin. + +Le 15 mars de cette année 1806, Murat fut proclamé grand-duc de Clèves +et de Berg. Le 30 mars Joseph fut proclamé roi de Naples et de Sicile, +Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Berthier prince de Neufchâtel. +Le 5 juin seulement (les négociations avec la Hollande ayant entraîné +quelque retard), Louis fut proclamé roi de Hollande, M. de Talleyrand +prince de Bénévent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. On pouvait se +croire revenu à ces temps de l'empire romain où un simple décret du +sénat enlevait ou conférait les couronnes. + +[Date: Juin 1806.] + +[En marge: Institution définitive de la nouvelle Confédération du +Rhin.] + +[En marge: Inaction de l'Autriche en cette circonstance.] + +[En marge: Efforts de la Prusse pour avoir quelque part à la formation +d'une nouvelle Allemagne.] + +[En marge: Le mécontentement qu'elle a donné à Napoléon la fait +exclure de toutes les négociations dont l'Allemagne est le sujet.] + +Cette série d'actes extraordinaires fut terminée par la création +définitive de la nouvelle Confédération du Rhin. La négociation +s'était secrètement passée entre M. de Talleyrand et les ministres de +Bavière, de Baden et de Wurtemberg. À l'agitation visible des princes +allemands, tout le monde se doutait qu'il s'agissait encore une fois +de constituer l'Allemagne. Ceux qui, par la situation géographique de +leurs États, pouvaient être inclus dans la nouvelle confédération, +suppliaient que l'on voulût bien les y admettre, afin de conserver +leur existence. Ceux qui devaient être limitrophes avec elle, +cherchaient à pénétrer le secret de sa constitution, afin de savoir +quels seraient leurs rapports avec cette nouvelle puissance, et ne +demandaient pas mieux que d'y entrer moyennant certains avantages. +L'Autriche, regardant depuis quelque temps l'empire comme dissous, et +désormais sans utilité pour elle, assistait à ce spectacle avec une +apparente indifférence. La Prusse, au contraire, qui voyait dans la +chute de la vieille Confédération germanique une immense révolution, +qui aurait voulu partager au moins avec la France le pouvoir impérial +enlevé à la maison d'Autriche, et avoir la clientèle du nord de +l'Allemagne, tandis que la France s'arrogeait celle du midi, la Prusse +était aux écoutes pour savoir ce qui se préparait. La manière dont +elle venait de prendre possession du Hanovre, les dépêches publiées à +Londres, avaient tellement refroidi Napoléon à son égard, qu'il ne se +donnait pas même la peine de l'avertir de choses qui n'auraient dû +être faites que de concert avec elle. Indépendamment de ce qu'elle +était éconduite des affaires de l'Allemagne, qui étaient les siennes, +on répandait mille bruits de remaniements de territoire, remaniements +d'après lesquels on lui enlevait des provinces, pour lui en attribuer +d'autres, toujours moindres que celles qu'on lui prenait. + +[En marge: Imprudence du grand-duc de Berg et perfidie de l'électeur +de Hesse-Cassel dans l'affaire de la nouvelle confédération +germanique.] + +Deux princes germaniques, l'un aussi ancien que l'autre était nouveau, +faisaient naître tous ces bruits par leur impatiente ambition. Le +premier était l'électeur de Hesse-Cassel, prince astucieux, avare, +riche du produit de ses mines et du sang de ses sujets vendu à +l'étranger, cherchant à ménager l'Angleterre, chez laquelle il avait +beaucoup de capitaux placés, la Prusse dont il était le voisin et l'un +des généraux, la France enfin, qui édifiait ou renversait en ce moment +la fortune de toutes les maisons souveraines. Il n'était pas de ruse +dont il ne fit usage auprès de M. de Talleyrand pour être compris et +avantagé dans les arrangements nouveaux. Ainsi il offrait de se +joindre à la confédération projetée, et de mettre par conséquent sous +notre influence l'une des portions les plus importantes de +l'Allemagne, c'est-à-dire la Hesse, mais à une condition, celle de lui +livrer une grande partie du territoire de la maison de +Hesse-Darmstadt, qu'il détestait de cette haine de branche directe à +branche collatérale, si fréquente chez les familles allemandes. Il +insistait fort à ce sujet, et il avait proposé un plan très-étendu et +très-détaillé. En même temps il écrivait au roi de Prusse pour lui +dénoncer ce qui se tramait à Paris, pour lui dire qu'on préparait une +confédération qui ruinerait autant l'influence de la Prusse que celle +de l'Autriche, et qu'on employait auprès de lui toute sorte de moyens +pour l'y faire entrer. + +Le nouveau prince allemand, Murat, s'y prenait autrement. Non content +du beau duché de Berg, qui renfermait, comme nous l'avons dit, 320 +mille habitants de population, et produisait 400 mille florins de +revenu, qui lui fournissait le moyen d entretenir deux régiments, et +mettait en ses mains l'importante place de Wesel, il voulait devenir +l'égal au moins des souverains de Wurtemberg ou de Baden, et il +désirait pour y parvenir qu'on lui créât en Westphalie un État d'un +million d'habitants. Dans ce but, il obsédait M. de Talleyrand, qui, +toujours fort pressé de complaire aux membres de la famille impériale, +imaginait projets sur projets pour lui composer un territoire. +Naturellement la Prusse en fournissait les matériaux avec Munster, +Osnabruck et l'Ost-Frise. Il s'agissait, il est vrai, de donner à +cette puissance les villes anséatiques en échange, lesquelles +présentaient un beau dédommagement, sinon en territoire, du moins en +richesse et en importance. + +Tous ces plans, préparés sans que Napoléon en fût informé, ne reçurent +point son agrément dès qu'il en eut connaissance. Il n'avait pas +tellement à coeur de satisfaire l'ambition de Murat, qu'il voulût +opérer de nouveaux démembrements en Allemagne; il était décidé surtout +à n'incorporer les villes anséatiques dans aucun grand État européen. +Ses dernières combinaisons avaient déjà fait disparaître Augsbourg, et +allaient faire disparaître Nuremberg, villes par lesquelles passait le +commerce de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne. Notre +commerce avec le Nord passait par Hambourg, Brême, Lubeck. Napoléon se +serait bien gardé de sacrifier des villes dont l'indépendance +intéressait la France et l'Europe. Les vins, les tissus français +pénétraient en Allemagne et en Russie sous le pavillon neutre des +villes anséatiques, et sous le même pavillon revenaient les matières +navales, quelquefois les céréales, quand l'état des récoltes en France +l'exigeait. Enfermer ces villes dans les douanes d'un grand État, +c'eût été enchaîner leur commerce et le nôtre. C'était bien assez de +se priver de Nuremberg, d'Augsbourg, qui envoyaient en France leurs +merceries et leurs quincailleries, pour en tirer nos vins, nos +étoffes, nos denrées coloniales, qu'elles répandaient ensuite dans +tout le midi de l'Allemagne. + +[Date: Juillet 1806.] + +Napoléon, bien décidé à ne pas sacrifier les villes anséatiques, +repoussait toute combinaison qui aurait tendu à les donner à un État +quelconque, grand ou petit. Il ne favorisait donc aucun des projets de +Murat. Quant à l'électeur de Hesse, il détestait ce prince faux, +avide, cachant sous le dehors d'une sorte d'indifférence un ennemi +acharné, et se proposait à la première occasion de le payer des +sentiments qu'il avait pour la France. Napoléon ne voulait donc pas se +lier à son égard, en l'introduisant dans la confédération qui +s'organisait, car c'eût été rendre impossible un projet éventuel, qui +devait entraîner la ruine assez prochaine et assez méritée de ce +prince. Si on était amené à restituer le Hanovre à l'Angleterre, il +fallait trouver un dédommagement pour la Prusse, et Napoléon était +déterminé à lui offrir la Hesse, qu'elle eût certainement acceptée, +comme elle avait accepté les principautés ecclésiastiques et le +Hanovre, comme elle aurait accepté les villes anséatiques, qu'elle +demandait tous les jours. Ce projet, qui resta un secret pour la +diplomatie européenne, et qui était le prix des trames continuelles de +la maison de Hesse-Cassel avec les ennemis de la France, fut la cause, +alors inexpliquée, des refus opposés aux instances que faisait +l'électeur pour être admis dans la nouvelle confédération, et de la +fausse fidélité dont il se vanta bientôt à l'égard de la Prusse. + +[En marge: Conclusion du traité constituant la Confédération du Rhin.] + +Tout étant convenu avec les princes de Baden, de Wurtemberg et de +Bavière, les seuls qui fussent consultés, on donna le traité à signer +aux autres princes, qui furent compris, à leur prière, dans la +nouvelle confédération, mais sans prendre leur avis sur la nature de +l'acte qui la constituait. Ce traité reçut la date du 12 juillet; il +renfermait les dispositions qui suivent. + +[En marge: Titre de la Confédération.] + +[En marge: Engagements des princes confédérés.] + +La nouvelle confédération devait porter un titre restreint et bien +choisi, celui de _Confédération du Rhin_, titre qui excluait la +prétention d'englober l'Allemagne tout entière, et qui s'appliquait +exclusivement aux États voisins de la France, et ayant avec elle des +relations d'intérêt incontestables. Le titre corrigeait donc un peu la +faute de l'institution. Les princes signataires formaient une +confédération, sous la présidence du prince archichancelier, et sous +le protectorat de l'empereur des Français. Toute contestation entre +eux devait être résolue dans une diète siégeant à Francfort, et +composée de deux colléges seulement, l'un appelé collége des rois, +l'autre collége des princes. Le premier répondait à l'ancien collége +des électeurs, qui n'aurait eu aucun sens maintenant, puisqu'il n'y +avait plus d'empereur à élire; le second, par le titre et la chose, +était l'ancien collége des princes. Il n'y avait plus de collége +répondant à l'ancien collége des villes. + +Les princes confédérés étaient en état perpétuel d'alliance offensive +et défensive avec la France. Toute guerre, dans laquelle la +Confédération ou la France serait engagée, devenait commune, à toutes +deux. La France devait fournir 200 mille hommes, et la Confédération +63 mille, ainsi répartis: la Bavière 30 mille, le Wurtemberg 12, le +grand-duché de Baden 8, le grand-duché de Berg 5, celui de +Hesse-Darmstadt 4, enfin les petits États 4 mille à eux tous. À la +mort du prince archichancelier, l'empereur des Français avait le droit +de nommer le successeur. + +Les confédérés se déclaraient séparés à jamais de l'empire germanique, +et devaient en faire la déclaration immédiate et solennelle à la Diète +de Ratisbonne. Ils devaient se régir, dans leurs rapports entre eux, +et relativement à leurs affaires allemandes, par des lois que la Diète +de Francfort était appelée à délibérer prochainement. + +Par un article spécial, toutes les maisons allemandes avaient la +faculté d'adhérer plus tard à ce traité, à la condition d'une adhésion +pure et simple. + +[En marge: Princes composant la Confédération du Rhin.] + +Pour le présent, la Confédération du Rhin comprenait les rois de +Bavière et de Wurtemberg, le prince archichancelier, archevêque de +Ratisbonne, les grands-ducs de Baden, de Berg, de Hesse-Darmstadt, +les ducs de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg, les princes de +Hohenzollern-Hechingen, et Hohenzollern-Sigmaringen, de Salm-Salm, et +Salm-Kirbourg, d'Isembourg, d'Aremberg, de Lichtenstein, de la Leyen. + +Les Hohenzollern et les Salm étaient admis dans la nouvelle +confédération, à cause de la longue résidence que plusieurs membres de +ces familles avaient faite en France, et de l'attachement qu'elles +avaient voué à nos intérêts. Le prince de Lichtenstein obtenait son +admission, et conservait ainsi sa qualité de prince régnant, quoique +prince autrichien, à cause du traité de Presbourg qu'il avait signé. +Il y avait eu à l'égard de sa principauté, et de plusieurs de celles +qui étaient maintenues, d'ardentes convoitises repoussées par la +France. + +[En marge: Sort des princes médiatisés.] + +La circonscription géographique de la Confédération du Rhin embrassait +les territoires situés entre la Sieg, la Lahn, le Mein, le Necker, le +haut Danube, l'Isar, l'Inn, c'est-à-dire les pays de Nassau et de +Baden, la Franconie, la Souabe, le haut Palatinat, la Bavière. Tout +prince renfermé dans cette circonscription, s'il n'était pas nommé +dans l'acte constitutif, perdait la qualité de prince régnant. Il +était _médiatisé_, expression empruntée à l'ancien droit germanique, +laquelle voulait dire qu'un prince cessait de dépendre _immédiatement_ +du chef suprême de l'Empire, pour n'en dépendre que _médiatement_, +qu'il tombait par conséquent sous l'autorité du souverain territorial +dans les États duquel il était enclavé, et voyait ainsi disparaître +sa souveraineté. + +Les princes et comtes _médiatisés_ conservaient certains droits +princiers, et ne perdaient que les droits souverains, lesquels étaient +transportés au prince duquel ils devenaient les sujets. Les droits +souverains transportés étaient ceux de législation, de juridiction +suprême, de haute police, d'impôt, de recrutement. La basse et moyenne +justice, la police forestière, les droits de pêche, de chasse, de +pâturage, d'exploitation de mines, et toutes les redevances de nature +féodale, sans compter les propriétés personnelles, composaient les +prérogatives laissées aux _médiatisés_. + +Ils conservaient la faculté d'être jugés par leurs pairs, qualifiés +d'_austrègues_ dans l'ancienne constitution allemande. + +[En marge: Suppression définitive de la noblesse immédiate.] + +La noblesse immédiate était définitivement incorporée. + +Les _médiatisés_, réduits de l'état de princes régnants à celui de +sujets privilégiés, étaient assez nombreux, et l'auraient été +davantage sans l'intervention de la France. On comptait dans le nombre +les princes de Fustemberg, dévoués à l'Autriche, de Hohenlohe à la +Prusse, le prince de la Tour et Taxis qui était dépouillé du monopole +des postes allemandes, les princes de Loevenstein-Wertheim, de +Linange, de Loos, de Schwarzemberg, de Solms, de +Wittgenstein-Berlebourg, et quelques autres. La maison de +Nassau-Fulde, celle de l'ancien stathouder, perdait quelques portions +de ses domaines, par suite de sa contiguïté de territoire avec la +nouvelle confédération. La cour de Berlin, indépendamment des graves +inquiétudes que devait lui inspirer une pareille confédération, y +trouvait deux causes de chagrin personnel, dans les pertes +qu'essuyaient les maisons de Nassau-Fulde et de la Tour et Taxis, dont +nous avons déjà fait connaître la proche parenté avec la famille +royale de Prusse. + +À ces dispositions fondamentales le traité ajoutait les règlements de +territoire qui étaient nécessaires pour mettre d'accord les souverains +de Wurtemberg, de Baden et de Bavière, copartageants inconciliables de +la Souabe autrichienne, des domaines de la noblesse immédiate, des +États appartenant aux princes _médiatisés_. + +[En marge: Le titre de l'archichancelier transporté de la ville de +Ratisbonne sur celle de Francfort.] + +La ville libre de Nuremberg, dont on ne savait plus comment régler le +sort, entre une bourgeoisie inquiète qui l'agitait, et une noblesse +patricienne qui la ruinait par la plus dispendieuse administration, +fut donnée à la Bavière, ainsi que la ville de Ratisbonne, pour prix +de quelques cessions faites dans le Tyrol, au royaume d'Italie. Le +prince archichancelier trouva dans la ville et le territoire de +Francfort un riche dédommagement. C'est à Francfort que devait se +tenir la nouvelle Diète. + +[En marge: Caractère social de la nouvelle confédération.] + +Ce célèbre traité de la Confédération du Rhin mit fin à l'ancien +empire germanique, après mille six ans d'existence, depuis Charlemagne +couronné en 800, jusqu'à François II dépossédé en 1806. Il fournissait +le nouveau modèle sur lequel devait être constituée l'Allemagne +moderne; il en était à ce titre la réforme sociale, et pour le présent +il plaçait sous l'influence temporaire de la France les États du midi +de l'Allemagne, laissant errer ceux du nord entre les protecteurs +qu'il leur plairait de choisir. + +Ce traité publié le 12 juillet, avec un grand éclat, ne causa aucune +surprise, mais compléta pour tous les yeux le système européen de +Napoléon. Tenant tout le midi de l'Europe sous sa suzeraineté +impériale par des royautés de famille, ayant les princes du Rhin sous +son protectorat, il ne lui manquait de l'empire d'Occident que le +titre. + +[En marge: Manière d'annoncer à l'Autriche, à la Prusse et à tous les +intéressés, la création de la nouvelle Confédération du Rhin.] + +Il fallait annoncer ce résultat aux intéressés, c'est-à-dire à la +Diète de Ratisbonne, à l'empereur d'Autriche, à la Prusse. La +déclaration à la Diète était simple, on lui notifia qu'on ne la +reconnaîtrait plus. À l'empereur d'Autriche, on adressa une note, dans +laquelle, sans lui dicter la conduite qu'il avait à tenir et qu'on +prévoyait bien, on lui parlait de l'empire germanique comme d'une +institution aussi usée que la république de Venise, tombant en ruine +de toutes parts, ne donnant plus de protection aux États faibles, +d'influence aux États forts, ne répondant ni aux besoins du temps, ni +à la proportion relative des États allemands entre eux, ne procurant +plus enfin à la maison d'Autriche elle-même qu'un vain titre, celui +d'empereur d'Allemagne, titre dont le chef actuel de cette maison +avait prévu la caducité en se proclamant empereur d'Autriche, ce qui +avait affranchi la cour de Vienne de toute dépendance à l'égard des +maisons électorales. On semblait donc espérer, sans le demander, que +l'empereur François abdiquerait un titre qui allait cesser de fait +dans une grande partie de l'Allemagne, dans toute celle qu'embrassait +la Confédération du Rhin, et qui devait n'être plus reconnu par la +France. + +[En marge: Pour dédommager la Prusse de la création d'une +confédération du Rhin, on l'invite à former en Allemagne une +confédération du Nord.] + +Quant à la Prusse, on la félicitait d'être dégagée des liens de cet +empire germanique, ordinairement asservi à l'Autriche, et, pour la +dédommager de ce qu'on prenait sous sa dépendance le midi de +l'Allemagne, on l'invitait à placer le nord sous une dépendance +pareille. «L'empereur Napoléon, écrivait le cabinet français, verra +sans peine, et même avec plaisir, que la Prusse range sous son +influence, au moyen d'une confédération semblable à celle du Rhin, +tous les États du nord de l'Allemagne.» On ne désignait pas ces +princes, on n'en excluait par conséquent aucun; mais le nombre n'en +pouvait être grand, et l'importance pas davantage. C'étaient +Hesse-Cassel, la Saxe avec ses diverses branches, les deux maisons de +Mecklembourg, enfin les petits princes du nord, inutiles à énumérer. +On promettait de n'apporter aucun obstacle à une confédération de ce +genre. + +[En marge: Précautions prises par Napoléon pour que la pensée ne +vienne à personne de résister à ses grands projets.] + +[En marge: Aspect formidable de la grande armée.] + +[En marge: Effectif total des troupes françaises à l'intérieur et à +l'extérieur.] + +Toutefois Napoléon n'avait pas osé de telles choses sans prendre +d'énergiques et ostensibles précautions. Surveillant avec son activité +ordinaire ce qui se passait à Naples, à Venise, en Dalmatie, sans se +relâcher des soins donnés à l'administration intérieure de l'Empire, +il s'était appliqué à mettre la grande armée sur un pied formidable. +Celle-ci, répandue, comme on l'a vu, en Bavière, en Franconie, en +Souabe, vivant dans de bons cantonnements, était reposée, prête à +marcher de nouveau, soit qu'il fallût refluer par la Bavière vers +l'Autriche, soit qu'il fallût se jeter, par la Franconie et la Saxe, +sur la Prusse. Napoléon avait versé dans ses rangs les deux réserves +formées à Strasbourg et Mayence, sous les maréchaux-sénateurs +Kellermann et Lefebvre. C'était un accroissement d'une quarantaine de +mille hommes, levés depuis un an, parfaitement disciplinés, instruits, +préparés à la fatigue. Quelques-uns même, qui appartenaient aux +réserves des années antérieures, avaient acquis l'âge de la véritable +force, c'est-à-dire vingt-quatre ou vingt-cinq ans. L'armée affaiblie, +par suite de la dernière campagne, d'une vingtaine de mille nommes, +dont un quart était rentré dans les rangs, se trouvait donc, grâce à +ce renfort, augmentée et rajeunie. Napoléon, profitant de ce qu'une +partie de ses soldats était nourrie à l'étranger, avait porté à +450,000 hommes la force totale de la France, dont 152 mille à +l'intérieur (les gendarmes, vétérans, invalides, et dépôts, étant +compris dans ce nombre), 40 mille à Naples, 50 mille dans la +Lombardie, 20 mille en Dalmatie, 6 mille en Hollande, 12 mille au camp +de Boulogne, et 170 mille à la grande armée. Ces derniers réunis en +une seule masse, sur le pied complet de guerre, comptant 30 mille +cavaliers, 10 mille artilleurs, 130 mille fantassins, étaient parvenus +au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre par +la discipline et la guerre, et sous la conduite du plus grand des +capitaines. Il faut remarquer que de cette armée avaient été détachés +le général Marmont en Dalmatie, les Hollandais en Hollande, et qu'elle +ne renfermait plus les Bavarois dans ses rangs, ce qui explique +pourquoi elle n'était pas plus nombreuse après l'adjonction des +réserves. + +[En marge: Napoléon attend dans une attitude imposante l'effet produit +à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets.] + +Dans cette situation imposante, Napoléon pouvait attendre les effets +produits à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets, et la +suite des négociations ouvertes à Paris avec l'Angleterre et la +Russie. + +[En marge: Fête magnifique que Paris doit donner à la grande armée.] + +Du reste, il n'avait aucun penchant à prolonger la guerre, si on ne +l'y obligeait pas pour l'exécution de ses desseins. Il était +impatient, au contraire, de réunir ses soldats autour de lui, dans la +fête magnifique que la ville de Paris devait donner à la grande armée. +C'était une heureuse et belle idée que de faire fêter cette armée +héroïque par cette noble capitale, qui ressent si fortement toutes les +émotions de la France, et qui, si elle ne les éprouve pas d'une +manière plus vive, les rend au moins plus vite et plus énergiquement, +grâce à la puissance du nombre, à l'habitude de prendre l'initiative +en toutes choses, et de parler pour le pays en toute occasion. + +[En marge: Travaux d'art et d'utilité publique.] + +[En marge: Restauration de Saint-Denis.] + +Porté à la grandeur par sa nature, et aussi par le succès qui exaltait +son imagination, Napoléon, au milieu de ces négociations si vastes et +si variées, de ces soins militaires étendus de Naples à l'Illyrie, de +l'Illyrie à l'Allemagne, de l'Allemagne à la Hollande, s'adonnait avec +un goût ardent à d'immortelles créations d'art et d'utilité publique. +Ayant visité, pendant les courts loisirs que lui laissait la guerre, +presque tous les lieux de la capitale, il n'en avait pas aperçu un +seul, sans être saisi à l'instant même de quelque pensée grande, +morale ou utile, dont nous voyons aujourd'hui la réalisation sur le +sol de Paris. Il s'était rendu à Saint-Denis, et trouvant cette +vieille église dans un affligeant état de délabrement, surtout depuis +la violation des tombes royales, il ordonna, par un décret, la +réparation de ce monument vénérable. Il décida que quatre chapelles +sépulcrales y seraient élevées, trois pour les rois des premières +races, et une pour les princes de sa propre dynastie. Des marbres, +portant les noms des rois ensevelis, et dont les tombes avaient été +profanées, devaient remplacer leurs restes dispersés. Il institua un +chapitre de dix vieux évêques, pour prier perpétuellement dans cet +asile funèbre de nos races royales. + +Après avoir visité Sainte-Geneviève, il ordonna que ce beau temple fût +achevé et rendu au culte, mais en conservant la destination que +l'Assemblée constituante lui avait assignée, celle de recevoir les +hommes illustres de la France. C'était le chapitre de la métropole, +agrandi, qui devait chaque jour y chanter l'office. + +[En marge: Érection de la colonne de la place Vendôme, imitée de la +colonne Trajane.] + +Un monument triomphal avait été ordonné par le Sénat, sur la +proposition du Tribunat. Après bien des plans rejetés, Napoléon +s'arrêta à l'idée d'élever, sur la plus belle place de Paris, une +colonne de bronze, semblable par la forme et par les dimensions à la +colonne Trajane, consacrée à la grande armée, et retraçant sur un long +bas-relief, enroulé autour de son fût magnifique, les exploits de la +campagne de 1805. Il fut décidé que les canons pris sur l'ennemi en +fourniraient la matière. La statue de Napoléon, en costume impérial, +dut en surmonter le chapiteau. C'est cette même colonne de la place +Vendôme, au pied de laquelle passent et passeront les générations +présentes et futures, sujet d'une généreuse émulation pour elles tant +qu'elles conserveront l'amour de la gloire nationale, sujet de +reproche éternel si elles étaient jamais capables de perdre ce noble +sentiment! + +[En marge: Arc triomphal de la place du Carrousel.] + +[En marge: Achèvement projeté du Louvre et des Tuileries.] + +[En marge: Projet d'une vaste rue, allant des Tuileries à la barrière +du Trône, et devant s'appeler RUE IMPÉRIALE.] + +[En marge: Projet de construction de l'arc de l'Étoile.] + +Napoléon arrêta ensuite le projet d'un arc triomphal sur la place du +Carrousel, le même qui existe aujourd'hui. Cet arc entrait dans le +plan d'achèvement du Louvre et des Tuileries. Il se proposait de +réunir ces deux palais, et de n'en former qu'un seul qui serait le +plus grand qu'on eût jamais vu dans aucun pays. Se plaçant un jour +sous le portail du Louvre, et regardant vers l'hôtel de ville, il +conçut l'idée d'une rue immense, qui devait être uniformément +construite, large comme la rue de la Paix, prolongée jusqu'à la +barrière du Trône, de manière que l'oeil pût plonger d'un côté +jusqu'aux Champs-Élysées, de l'autre jusqu'aux premiers arbres de +Vincennes. Le nom destiné à cette rue était celui de RUE IMPÉRIALE. Un +monument était depuis longtemps décrété sur l'emplacement de +l'ancienne Bastille. Napoléon voulait que ce fût un arc triomphal, +assez vaste pour donner passage, à travers le portail du milieu, à la +grande rue projetée, et placé à l'intersection de cette rue et du +canal Saint-Martin. Les architectes ayant déclaré l'impossibilité +d'une telle construction sur une pareille base, Napoléon résolut de +transporter cet arc à la place de l'Étoile, pour qu'il fît face aux +Tuileries, et devînt l'une des extrémités de la ligne immense qu'il +voulait tracer au sein de sa capitale. La génération présente a +terminé la plupart des monuments que Napoléon n'avait pas eu le temps +d'achever. Elle n'a ni terminé le Louvre, ni créé la magnifique rue +dont il avait conçu le projet. + +[En marge: Ouverture de nouvelles fontaines dans Paris.] + +Il ne borna pas à des ouvrages de pur embellissement ses soins pour la +ville de Paris. Il trouva indigne de la prospérité de l'Empire que la +capitale manquât d'eau, tandis que dans son sein coulait une belle et +limpide rivière. Les fontaines n'étaient ouvertes que le jour; il +voulut que des travaux fussent exécutés sur-le-champ aux pompes de +Notre-Dame, du pont Neuf, de Chaillot, du Gros-Caillou, pour faire +couler l'eau jour et nuit. Il ordonna de plus l'érection de quinze +fontaines nouvelles. Celle du Château-d'Eau était comprise dans cette +création. En deux mois, une partie de ces ordres fut exécutée, et +l'eau jaillissait nuit et jour des soixante-cinq fontaines anciennes. +Sur l'emplacement de celles qui étaient récemment décrétées, des +bornes provisoires répandaient l'eau, en attendant que les fontaines +elles-mêmes fussent élevées. C'est le trésor public qui avait fourni +les fonds nécessaires à cette dépense. + +[En marge: Projet du pont en pierre qui s'est appelé depuis pont +d'Iéna.] + +Napoléon prescrivit la continuation des quais de la Seine, et décida +que le pont du Jardin des Plantes, alors en construction, porterait le +glorieux nom d'Austerlitz. S'étant enfin aperçu, en visitant le Champ +de Mars pour arrêter le plan des fêtes qui se préparaient, qu'une +communication était indispensable sur ce point entre les deux rives de +la Seine, il ordonna l'établissement d'un pont en pierre, qui devait +être le plus beau de la capitale, et qui depuis a porté le nom de pont +d'Iéna. + +[En marge: Projets de routes et canaux.] + +Les départements les plus éloignés de l'Empire eurent part à sa +munificence. Il décréta, cette année, le canal du Rhône au Rhin, le +canal de l'Escaut au Rhin, et ordonna des études pour le canal de +Nantes à Brest. Il consacra des fonds à la continuation des canaux de +l'Ourcq, de Saint-Quentin, de Bourgogne. Il prescrivit la construction +d'une grande route, longue de soixante lieues, allant de Metz à +Mayence, à travers la vallée de la Moselle. Il fit commencer la route +de Roanne à Lyon, où se trouve la belle descente de Tarare, presque +digne du Simplon; la célèbre route de la Corniche, allant de Nice à +Gênes, attachée aux flancs de l'Apennin, entre les cimes de ces monts +et la mer. Il fit continuer celle du Simplon, déjà presque achevée, +celles du mont Cenis, du mont Genèvre, celle enfin qui longe les bords +du Rhin. Napoléon ordonna en outre de nouveaux travaux à l'arsenal +d'Anvers. + +Il semble que la victoire eût fécondé son esprit, car la plupart de +ses grandes créations datent de cette année mémorable, placée entre la +première moitié de sa carrière, moitié si belle, où la sagesse guida +presque toujours ses pas, et cette seconde moitié, si extraordinaire +et si triste, où son génie, exalté par le succès, s'élança au delà de +toutes les bornes du possible pour aller finir dans un abîme. + +Le Corps législatif assemblé adoptait paisiblement les projets +imaginés par Napoléon et discutés par le Conseil d'État. On +n'assistait plus aux scènes orageuses de la Révolution, et pas encore +aux scènes d'un parlement libre. On voyait une assemblée adoptant de +confiance des projets qu'elle savait aussi bien conçus que bien +rédigés. + +[En marge: Rédaction et adoption du Code de procédure civile.] + +Un nouveau code fut présenté cette année, fruit de longues conférences +entre les tribuns et les conseillers d'État, sous la direction de +l'archichancelier Cambacérès: c'était le Code de procédure civile, +réglant la manière de procéder devant nos tribunaux, en raison de leur +nouvelle forme et de la simplification de nos lois. Ce code fut adopté +sans difficulté, les contestations dont il était susceptible ayant été +vidées d'avance dans les discussions préparatoires du Conseil d'État +et du Tribunat. + +[En marge: Changements dans l'organisation du Conseil d'État, et +création des maîtres des requêtes.] + +Un perfectionnement notable fut apporté à l'organisation du Conseil +d'État. Jusqu'ici ce corps examinait les projets de loi, discutait les +grandes mesures de gouvernement, telles que le concordat, le +couronnement, le voyage du Pape à Paris, la grave question +diplomatique des préliminaires Saint-Julien non ratifiés par +l'Autriche. Initié à toutes les affaires d'État, il était plutôt un +conseil de gouvernement qu'un conseil d'administration. Mais chaque +jour ces hautes questions devenaient plus rares dans son sein, et +faisaient place aux questions purement administratives, que le progrès +du temps, l'étendue croissante de l'Empire multipliaient sans cesse. +Les conseillers d'État, personnages importants, presque les égaux des +ministres, étaient trop élevés en rang, et trop peu nombreux pour se +charger de tous les rapports. Tandis que le nombre des affaires +augmentait, et qu'elles prenaient le caractère exclusivement +administratif, un autre besoin se manifestait, celui de former des +sujets pour le Conseil d'État, de créer une échelle pour y arriver, +et surtout d'employer la jeunesse de haut rang, que Napoléon voulait +attirer à lui par toutes les voies à la fois, celles de la guerre et +des fonctions civiles. Après en avoir conféré avec l'archichancelier, +il créa les maîtres des requêtes, occupant un rang intermédiaire entre +les auditeurs et les conseillers d'État, chargés du plus grand nombre +des rapports, ayant la faculté de délibérer sur les questions qu'ils +avaient rapportées, et jouissant d'un traitement proportionné à +l'importance de leurs attributions. MM. Portalis fils, Molé et +Pasquier, fort jeunes alors, et nommés immédiatement maîtres des +requêtes, indiquaient l'utilité et l'intention du projet. On aimait le +mérite qui rappelait des souvenirs, sans exclure le mérite qui n'en +rappelait aucun. + +[En marge: La connaissance de tous les marchés passés avec le +gouvernement déférée au Conseil d'État.] + +À cette sage innovation, qui a créé une pépinière d'administrateurs +habiles, Napoléon en ajoute sur-le-champ une autre. Il n'y avait pas +de juridiction pour les entrepreneurs qui traitaient avec l'État, +qu'ils exécutassent des travaux publics, fissent des fournitures, ou +contractassent des engagements financiers. C'est l'affaire des +_Négociants réunis_ qui avait révélé cette lacune, car Napoléon, ne +sachant plus à qui la déférer, avait songé un moment à l'envoyer au +Corps législatif. On ne pouvait attribuer cette juridiction aux +tribunaux, tant à cause des connaissances spéciales qu'elle suppose, +que de la nature d'esprit qu'elle exige, esprit qui doit être +administratif plutôt que judiciaire. C'est le motif pour lequel la +connaissance de tous les marchés passés avec le gouvernement fut +déférée au Conseil d'État. Ce fut la principale origine de ses +attributions contentieuses. Aussi créa-t-on en même temps des _avocats +au conseil_, chargés de défendre par mémoires écrits les intérêts des +justiciables qui allaient être appelés devant cette nouvelle +juridiction. + +[En marge: Création de l'Université.] + +[En marge: Succès des nouvelles maisons d'éducation instituées sous le +titre de Lycées.] + +À toutes ces créations Napoléon en ajouta une encore, la plus belle +peut-être de son règne, l'Université. On a vu quel système d'éducation +il avait adopté en 1802, lorsqu'il jeta les fondements de la nouvelle +société française. Au milieu des vieilles générations que la +révolution avait rendues ennemies, dont les unes regrettaient l'ancien +régime, dont les autres étaient dégoûtées du nouveau sans vouloir +revenir à l'ancien, il se proposa de former par l'éducation une jeune +génération, faite pour nos modernes institutions et par elles. Au lieu +de ces écoles centrales, qui étaient des cours publics, auxquels les +jeunes gens nourris dans les familles ou dans des pensionnats +particuliers venaient assister, et dans lesquels ils entendaient des +professeurs enseigner au gré de leur caprice, ou du caprice du temps, +les sciences physiques beaucoup plus que les lettres, Napoléon +institua, comme on l'a vu, des maisons où les jeunes gens, casernés et +nourris, recevaient des mains de l'État l'instruction et l'éducation, +et où les lettres avaient repris la place qu'elles n'auraient jamais +dû perdre, sans que les sciences perdissent la place qu'elles avaient +acquise. Napoléon, prévoyant bien que le préjugé et la malveillance +s'élèveraient contre les établissements qu'il venait d'instituer, +avait fondé six mille bourses, et avait ainsi composé d'autorité +(mais de l'autorité du bienfait) la population des nouveaux colléges, +appelés du nom de Lycées. Les uns ouverts tout récemment, les autres +n'étant que d'anciennes maisons transformées, présentaient déjà en +1806 le spectacle de l'ordre, des bonnes moeurs et des saines études. +Il en existait vingt-neuf. Napoléon en voulait étendre le nombre, et +le porter à cent. Trois cent dix écoles secondaires établies par les +communes, une égale quantité d'écoles secondaires ouvertes par des +particuliers, les premières astreintes à suivre les règles des lycées, +les secondes à y envoyer leurs élèves, complétaient l'ensemble des +nouveaux établissements. Ce système avait parfaitement réussi. Les +entrepreneurs de maisons particulières, les parents entêtés d'anciens +préjugés, les prêtres rêvant la conquête de l'éducation publique, +calomniaient les lycées. Ils disaient qu'on n'y professait que les +mathématiques parce qu'on ne désirait former que des militaires, que +la religion y était négligée, que les moeurs y étaient corrompues. +Rien n'était moins vrai, car on avait eu l'intention expresse de +remettre les lettres en honneur, et on avait atteint le but proposé. +La religion y était enseignée par des aumôniers aussi sérieusement que +la volonté de l'auteur du concordat avait pu l'obtenir, et avec le +succès que permettait l'esprit du siècle. Enfin une vie dure, presque +militaire, des exercices continuels, y garantissaient la jeunesse des +passions précoces; et sous le rapport des moeurs, les lycées étaient +certainement préférables aux maisons particulières. + +Du reste, malgré les médisances des intéressés et des partisans +chagrins du passé, ces établissements avaient fait des progrès +rapides. La jeunesse, amenée par le bienfait des bourses et par la +confiance des parents, commençait à y venir en foule. + +[En marge: Napoléon, après avoir créé des maisons d'éducation, veut +compléter son système en créant un corps enseignant.] + +Mais, suivant Napoléon, l'oeuvre était à peine ébauchée. Ce n'était +pas tout que d'attirer des élèves, il fallait leur donner des +professeurs; il fallait créer un corps enseignant. C'était là une +grande question, sur laquelle Napoléon était fixé avec cette fermeté +d'esprit qu'il apportait en toute chose. Rendre l'éducation aux +prêtres était inadmissible à ses yeux. Il avait rétabli les cultes, et +il l'avait fait avec la profonde conviction qu'il faut une religion à +toute société, non pas comme un moyen de police de plus, mais comme +une satisfaction due aux plus nobles besoins de l'âme humaine. +Néanmoins il ne voulait pas abandonner le soin de former la société +nouvelle au clergé, qui, dans ses préjugés opiniâtres, dans son amour +du passé, dans sa haine du présent, dans sa terreur de l'avenir, ne +pouvait que continuer chez la jeunesse les tristes passions des +générations qui s'éteignaient. Il faut que la jeunesse soit formée sur +le modèle de la société dans laquelle elle est destinée à vivre; il +faut qu'elle trouve dans le collége l'esprit de la famille, dans la +famille l'esprit de la société, avec des moeurs plus pures, des +habitudes plus régulières, un travail plus soutenu. Il faut, en un +mot, que le collége soit la société elle-même améliorée. S'il y a une +différence quelconque entre l'un et l'autre, si la jeunesse entend ses +maîtres et ses parents parler diversement, si elle entend les uns +préconiser ce que blâment les autres, il naît un contraste fâcheux qui +trouble son esprit, et qui lui fait mépriser ses maîtres si elle a +plus de confiance en ses parents, ses parents si elle a plus de +confiance en ses maîtres. La seconde partie de la vie est alors +employée à ne rien croire de ce qu'on a appris dans la première. La +religion elle-même, si elle est imposée avec affectation, au lieu +d'être professée avec respect en présence de la jeunesse, la religion +n'est plus qu'un joug, auquel le jeune homme devenu libre se hâte +d'échapper comme à tous les jougs du collége. Telles furent les +considérations qui éloignèrent Napoléon de l'idée de livrer la +jeunesse au clergé. Une dernière raison acheva de le décider. Le +clergé était-il apte à élever des juifs, des protestants? Assurément +non. Alors on ne pouvait plus faire élever ensemble juifs, +protestants, catholiques, pour composer avec eux une jeunesse +éclairée, tolérante, aimant le pays, propre à toutes les carrières, +UNE enfin comme il fallait que fût la France nouvelle. + +Cependant si le clergé n'avait pas les qualités nécessaires à cette +tâche, il en avait quelques-unes de très-précieuses, et qu'on devait +s'efforcer de lui emprunter. La vie régulière, laborieuse, sobre, +modeste, était une condition indispensable pour élever la jeunesse, +car on ne devait pas se contenter, pour une telle mission, des +premiers venus, formés par les hasards du temps et d'une société +dissipée. Mais était-il impossible de donner à des laïques certaines +qualités du clergé? Napoléon ne le pensait pas, et l'expérience a +prouvé qu'il avait raison. La vie studieuse a plus d'une analogie avec +la vie religieuse; elle est compatible avec la régularité de moeurs et +avec la médiocrité de fortune. Napoléon croyait qu'on pouvait, par des +règlements, créer un corps enseignant, qui, sans observer le célibat, +apporterait dans l'éducation de la jeunesse la même application, la +même suite, la même constance de vocation que le clergé. Il y a tous +les ans, dans les générations qui arrivent à l'état adulte, comme les +moissons croissant, sur la terre arrivent à maturité, une portion de +jeunes esprits qui ont le goût de l'étude, et qui appartiennent à des +familles sans fortune. Recueillir ces esprits, les soumettre à des +épreuves préparatoires, à une discipline commune, les attirer et les +retenir par l'attrait d'une carrière modeste, mais assurée, tel était +le problème à résoudre; et Napoléon ne le regardait pas comme +insoluble. Il avait foi dans l'esprit de corps, et l'aimait. L'une des +paroles qu'il répétait le plus ordinairement, parce qu'elle exprimait +une des idées dont il était le plus souvent frappé, c'est que _la +société était en poussière_. Il était naturel qu'il éprouvât ce +sentiment, à l'aspect d'un pays où il n'y avait plus ni noblesse, ni +clergé, ni parlement, ni corporations. Il disait sans cesse aux hommes +de la révolution: Sachez vous constituer si vous voulez vous défendre, +car voyez comme se défendent les prêtres et les émigrés, animés du +dernier souffle des grands corps détruits!--Il voulait donc remettre à +un corps qui vivrait, et se défendrait, le soin d'élever les +générations futures. Il l'a résolu, il l'a fait, et il a réussi. + +[En marge: Loi constitutive de l'Université.] + +Napoléon établit l'Université sur les principes suivants. Une +éducation spéciale pour les hommes destinés au professorat, des +examens préparatoires avant de devenir professeurs; l'entrée après ces +examens dans un vaste corps, sans le jugement duquel leur carrière ne +pouvait être ni interrompue ni brisée, et dans lequel ils s'élevaient +avec le temps et leurs mérites; à la tête de ce corps un conseil +supérieur, composé des professeurs qui se seraient distingués par +leurs talents, appliquant les règles, dirigeant l'enseignement; enfin +le privilége de l'éducation publique attribué exclusivement à la +nouvelle institution, avec une dotation en rentes sur l'État, ce qui +devait ajouter à l'énergie de l'esprit de corps l'énergie de l'esprit +de propriété, telles furent les idées d'après lesquelles Napoléon +voulut que l'Université fût organisée. Mais il était trop expérimenté +pour insérer toutes ces dispositions dans une loi. Usant avec une +intelligence profonde de la confiance publique, qui lui permettait de +présenter des lois très-générales, qu'il complétait ensuite par des +décrets, au fur et à mesure des expériences faites, il chargea M. +Fourcroy, administrateur de l'Instruction publique sous le ministre de +l'intérieur, de rédiger un projet de loi, qui fut conçu en trois +articles seulement. Par le premier il était dit qu'il serait formé, +sous le nom d'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE, un corps enseignant, chargé de +l'éducation publique dans tout l'Empire; par le second, que les +membres du corps enseignant contracteraient des _obligations civiles, +spéciales et temporaires_ (ce mot était employé pour exclure l'idée +des voeux monastiques); par le troisième, que l'organisation du corps +enseignant, remaniée d'après l'expérience, serait convertie en loi +dans la session de 1810. Ce n'est qu'avec cette latitude d'action que +se font les grandes choses. + +Ce projet, présenté le 6 mai, fut adopté comme tous les autres avec +confiance et silence. Nous ne conseillerons d'adopter ainsi les lois, +que lorsqu'il y aura un tel homme, de tels actes, et, ce qui est plus +déterminant encore, une telle situation. + +[En marge: La session de 1806 terminée par la présentation des lois de +finances.] + +Cette courte et féconde session fut terminée par les lois financières. +Napoléon regardait avec raison les finances comme un fondement aussi +indispensable que l'armée à la grandeur d'un empire. La dernière +crise, quoique passée, était un avertissement sérieux d'arrêter enfin +un système complet de finances, d'élever les ressources au niveau des +besoins, et d'établir un service de trésorerie qui dispensât de +recourir aux faiseurs d'affaires. + +Quant à la création des ressources nécessaires pour suffire aux +charges de la guerre, Napoléon persistait à ne pas vouloir d'emprunt. +En effet, même au milieu de la prospérité dont il faisait jouir la +France, la rente 5 pour 100 ne s'était jamais élevée au-dessus de 60. +Si on avait annoncé un emprunt, le cours serait descendu au-dessous, +probablement à 50, et c'eût été un intérêt perpétuel de 10 pour 100 à +supporter. Napoléon n'avait garde de recourir à de tels moyens. +Cependant il fallait combler le déficit des derniers exercices, et +mettre définitivement les ressources en rapport avec l'état de +guerre, qui depuis quinze ans semblait devenu l'état ordinaire de la +France. C'était une entreprise hardie, et qui ne s'est jamais +réalisée, que de suffire aux dépenses d'une lutte acharnée avec les +impôts permanents. Napoléon n'y avait pas renoncé, et il eut le +courage de proposer au pays, ou plutôt de lui imposer, les charges qui +devaient fournir le moyen d'atteindre à ce résultat. + +L'arriéré des derniers exercices pouvait être liquidé avec 60 +millions, la dette envers la caisse d'amortissement en étant +défalquée. Cette dette consistait, comme on doit se le rappeler, en +cautionnements dont il avait été disposé, en produits de la vente des +biens nationaux que le Trésor avait absorbés pour son usage, +quoiqu'ils appartinssent à la caisse d'amortissement. Il fallait donc +pourvoir à ces 60 millions, à la dette contractée envers la caisse +d'amortissement, et à un budget annuel qui, d'après l'expérience de +1806, ne s'élevait pas à moins de 700 millions pendant la guerre (820 +avec les frais de perception). + +Voici quels furent les moyens imaginés. + +[En marge: Liquidation de l'arriéré.] + +On s'était aperçu que la caisse d'amortissement avait +très-avantageusement vendu les biens dont on lui avait confié +l'aliénation à titre d'essai. Alors, au lieu de vendre pour elle les +70 millions, que la loi de ventôse an IX lui attribuait en vue de la +dédommager des rentes créées à cette époque, et dont on lui devait le +prix à raison de 10 millions par an, on lui avait livré ces biens +eux-mêmes. Quant aux cautionnements à lui rembourser, on était décidé +à les payer dans la même valeur, c'est-à-dire en biens, sauf à elle à +les aliéner avec les précautions nécessaires, qui lui avaient déjà si +heureusement réussi. Cette même observation avait conduit Napoléon, +qui était l'inventeur de cette liquidation, à trouver le moyen de +combler les 60 millions de l'arriéré. + +[En marge: Napoléon retire aux grands corps de l'État les biens-fonds +qu'il leur avait donnés, remplace ces biens par des rentes, et les +fait vendre pour payer l'arriéré.] + +Il avait doté le Sénat, la Légion d'honneur, l'Instruction publique et +certains établissements, avec le reste des domaines nationaux. Son +intention, en agissant ainsi, avait été de les soustraire au +gaspillage des mauvaises aliénations. Mais, d'une part, on venait de +s'apercevoir que les aliénations pouvaient s'opérer d'une manière +avantageuse en les confiant à la caisse d'amortissement; et, de +l'autre, on avait retrouvé dans ce système de dotation le vice propre +aux biens de main-morte, dont la condition est d'être mal exploités et +de peu produire. Napoléon résolut de reprendre ces biens au Sénat et à +la Légion d'honneur, et de leur en fournir l'équivalent, en créant 3 +millions de rentes 5 pour cent, au capital de 60 millions. Si les +rentes livrées au public étaient menacées d'une dépréciation +immédiate, assignées comme dotations à des corps permanents qui ne les +aliénaient pas, elles n'avaient aucun des inconvénients des emprunts, +elles n'amenaient aucun avilissement des cours, et elles procuraient +même un avantage aux établissements publics qui les recevaient, +c'était, de leur assurer un revenu de 5, au lieu d'un revenu de 2 et +demi, ou de 3 pour cent, que rapportaient les biens nationaux. Ces +biens, transmis ensuite à la caisse d'amortissement, qui les +aliénerait peu à peu, devaient procurer les 60 millions dont on avait +besoin. + +Il est vrai que ces 60 millions, il en fallait la valeur immédiatement +pour solder les arriérés des exercices antérieurs. On imagina de créer +des effets temporaires, rapportant 6 à 7 pour cent, suivant l'époque +de leur remboursement, échéante terme fixe, payables à la caisse +d'amortissement, à raison d'un million par mois, du 1er juillet 1806 +au 1er juillet 1811, hypothéqués sur le capital de ladite caisse, qui +aurait, avec ce qu'elle possédait déjà et ce qu'elle allait acquérir, +environ 130 millions de biens nationaux, qui joignait enfin à cette +fortune immobilière un crédit bien établi. + +Ces effets portant un intérêt avantageux, mais point usuraire, et +remboursables à des termes fixes et prochains, ne pouvaient pas tomber +comme la rente, car leur échéance mensuelle et assurée pendant cinq +ans devait tendre à les relever par la certitude de retrouver le +capital tout entier, de mois en mois. C'est une combinaison qui depuis +a réussi plusieurs fois, et qui était excellente. + +Le procédé pour liquider l'arriéré consistait donc à reprendre les +biens assignés aux grands corps, à leur donner des rentes en place, ce +qui pour eux avait l'avantage d'une augmentation immédiate de revenu, +à faire vendre ces biens par la caisse d'amortissement, ce qu'elle +pouvait exécuter avec succès en cinq ans, à en réaliser d'avance la +valeur, au moyen d'un effet à échéance fixe, qui ne pouvait être +déprécié, grâce à un remboursement certain et peu éloigné, grâce enfin +à un intérêt de 6 à 7 pour cent. + +La seule difficulté, d'ailleurs peu sérieuse, de cette combinaison, +c'est que la somme des rentes composant la dette publique allait +monter à 51 millions au lieu de 50, comme le prescrivaient les lois +antérieures. Mais l'infraction était peu importante, et on +satisfaisait à la loi en établissant un amortissement plus rapide pour +ce million d'excédant. + +[En marge: Manière de pourvoir aux budgets futurs, dans la double +hypothèse de la paix et de la guerre.] + +[En marge: Déclaration hardie au Corps législatif, relativement aux +besoins de l'état de paix et de l'état de guerre.] + +Restait à pourvoir aux budgets futurs, en créant des ressources +suffisantes, soit pour la paix, soit pour la guerre. Napoléon fit au +Corps législatif, et à l'Europe, une déclaration hardie et en même +temps très-sage, au point de vue financier. Il voulait la paix, car, +disait-il fièrement, il avait _épuisé la gloire militaire_; il voulait +la paix, car il l'avait donnée à l'Autriche. Il était prêt en ce +moment à la conclure avec la Russie, et il était occupé à la négocier +avec l'Angleterre. Mais les puissances avaient pris l'habitude de +considérer les traités comme des trêves, qu'elles pouvaient rompre au +premier signal parti de Londres. Il fallait, jusqu'à ce qu'on les eût +amenées à respecter leurs engagements, et à se résigner à la grandeur +de la France, il fallait être prêt à supporter les charges de la +guerre aussi longtemps qu'elle serait nécessaire. La Grande-Bretagne +prétendait suffire à la guerre par des emprunts: libre à elle, tant +que cette ressource se conserverait en ses mains. La France devait y +pourvoir autrement, avec les moyens qui lui étaient propres, +c'est-à-dire avec l'impôt, ressource bien autrement durable, et ne +laissant aucune charge après elle. En conséquence, il déclarait qu'il +fallait 600 millions pour la paix, 500 millions pour la guerre (720 et +800 avec les frais de perception). Le budget de l'année la plus +paisible du gouvernement actuel, celle de 1802, avait pu se renfermer +dans une dépense de 500 millions. Mais depuis 1802, l'augmentation de +la dette, le développement donné aux travaux d'utilité publique, la +dotation du clergé qui était la suite du concordat, le rétablissement +de la monarchie qui avait entraîné la création d'une liste civile, +portaient à 600 millions les dépenses fixes de l'état de paix. Les +ressources ordinaires s'élevaient fort au delà de cette somme. Quant +aux dépenses de l'état de guerre, qu'on était résolu à soutenir aussi +longtemps qu'il le faudrait, elles faisaient monter le budget à 700 +millions. À ce taux on pourrait consacrer par an 130 millions à la +marine, environ 300 millions à la guerre, avoir 50 vaisseaux armés et +450,000 hommes toujours prêts à marcher. La France, sur ce pied, était +en mesure de faire face à tous les dangers. Or, elle pouvait, sans +abuser d'elle-même, s'imposer cette charge, car ses revenus +ordinaires, procuraient déjà plus de 600 millions. Le royaume d'Italie +en fournissait environ 30 pour l'armée française qui veillait à sa +sûreté, et il était facile d'obtenir 60 à 70 millions de plus par les +impôts ordinaires. + +[En marge: Extension des droits sur les contributions indirectes, et +rétablissement de l'impôt sur le sel.] + +Après cette hardie déclamation, Napoléon, eut le courage de développer +la grande ressource des contributions indirectes, qu'il avait déjà +restituée au pays, et de créer une nouvelle ressource, non moins +utile, non moins abondante, et qui n'avait d'autre inconvénient que +d'atteindre la généralité du peuple, mais de l'atteindre légèrement, +l'impôt du sel. En conséquence il proposa, outre le droit d'inventaire +sur les boissons (droit perçu chez le propriétaire au moment de +l'enlèvement), un autre droit sur le commerce en gros et sur la vente +en détail, et pour cela l'exercice, c'est-à-dire la surveillance des +boissons sur les routes, et la descente des agents du fisc chez les +commerçants en vin. Les contributions indirectes, qui produisaient +déjà 23 millions, en devaient produire plus de 50 par suite de cette +extension. + +Quant à l'impôt sur le sel, son rétablissement était lié à la +suppression d'un autre droit, devenu insupportable, le droit de +barrières sur les routes. Ce droit entrait si peu dans nos habitudes, +et incommodait si fort l'agriculture, que tous les conseils généraux +en avaient demandé l'abolition. Il ne rapportait que 15 millions, ce +qui était insuffisant pour l'entretien des routes de l'Empire, et ce +qui coûtait à l'État un supplément de 10 millions par an, sans que les +routes fussent encore parvenues à l'état désirable; car on évaluait à +35 millions au moins la somme nécessaire pour les entretenir +convenablement. En proposant un impôt bien léger, celui de 2 décimes +par kilogramme (2 sous par livre) de sel, à percevoir dans les marais +salants, par la main des douaniers, qui enveloppaient ces marais, +placés presque tous à la frontière, on pouvait espérer un produit de +35 millions, c'est-à-dire de quoi porter les routes à un véritable +état de perfection, et de quoi soulager le Trésor d'une dépense de 10 +millions. Cet impôt n'avait rien de commun avec les anciennes +gabelles, inégalement réparties, aggravées par l'exercice, et faisant +quelquefois monter le sel à 14 sous la livre, prix qui pour le peuple +était exorbitant. + +Avec le produit annuellement croissant de ces nouvelles taxes, et avec +quelques ressources accidentelles qui permissent d'attendre leur +complet développement, la France allait se trouver en mesure de +supporter l'état de guerre, tant qu'il durerait, et, dès qu'il +finirait, de faire sentir les bienfaits de la paix aux peuples de +l'Empire, par la diminution de l'impôt foncier, le seul qui fût +véritablement onéreux. + +Napoléon, par cette création, achevait le rétablissement de nos +finances, que la suppression des contributions indirectes avait +ruinées en 1789, et il montrait à l'Europe un tableau décourageant +pour nos ennemis, c'est-à-dire 50 vaisseaux, 450 mille hommes, +entretenus sans emprunt, et tout le temps que durerait la guerre. + +[En marge: Le budget de 1806 fixé à 700 millions, et avec les frais de +perception à 820 millions.] + +Le budget de 1806 fut donc fixé à 700 millions en dépenses et en +recettes (820 avec les frais de perception). Une circonstance +accidentelle, celle du rétablissement du calendrier grégorien, à +partir du 1er janvier 1806, le fit porter à 15 mois au lieu de 12, et +à 900 millions au lieu de 700. En effet, le précédent budget, celui +de l'an XIII, s'arrêtant au 21 septembre 1805, il fallait, pour +atteindre au 1er janvier 1806, ajouter trois mois environ, ce qui +devait porter le budget de 1806 à quinze mois et à 900 millions. + +[En marge: Nouvelle organisation de la Trésorerie et de la Banque de +France.] + +Restait encore une tâche à remplir, c'était d'organiser la Trésorerie +et la Banque de France. Éclairé par les derniers événements, Napoléon +voulait réformer l'une et l'autre. + +On a déjà répété bien des fois, dans cette histoire, que la valeur de +l'impôt était envoyée au Trésor sous forme d'obligations à terme, ou +de bons à vue, signés par les receveurs généraux, et acquittables mois +par mois à leur caisse. L'escompte de ce papier procurait de l'argent, +quand on avait besoin de devancer les échéances. Abandonner cet +escompte à une compagnie avait mal réussi. On venait de le confier de +nouveau à une agence des receveurs généraux, qui opéraient à Paris +pour le corps tout entier. Depuis le retour du crédit, les capitaux +abondaient, et les receveurs généraux pouvaient procurer à l'État, par +l'escompte de leurs propres engagements, tous les fonds dont on avait +besoin. Cependant on discuta longtemps devant Napoléon, en conseil de +finances, si on ne devrait pas attribuer ce service à la Banque, plus +puissante que ne serait jamais l'agence des receveurs généraux. +D'abord Napoléon jugea que, pour ce service et pour d'autres, la +Banque n'était pas assez fortement constituée. Il résolut donc de +doubler son capital, et de le porter de 45 mille actions à 90 mille, +ce qui faisait, à mille francs l'action, un capital de 90 millions. Il +résolut, en outre, d'en rendre l'organisation monarchique, en +convertissant le président éligible qui était à sa tête, en un +gouverneur nommé par l'Empereur, qui la dirigerait dans le double +intérêt du commerce et du Trésor; de placer trois receveurs généraux +dans son conseil, pour la lier davantage au gouvernement; enfin de +supprimer la disposition d'après laquelle on proportionnait les +escomptes au nombre d'actions possédées par les présentateurs +d'effets, et de la remplacer par une autre disposition bien plus sage, +consistant à proportionner ces escomptes au crédit reconnu des +commerçants qui les demandaient. Ces changements, proposés dans une +loi, furent adoptés par le Corps législatif; et sous cette +constitution forte et habile, la Banque de France est devenue l'un des +établissements les plus solides de l'univers, car on l'a vue de nos +jours secourir la Banque d'Angleterre elle-même, et traverser sans +fléchir les plus grandes catastrophes politiques. + +Même après l'avoir ainsi agrandie, Napoléon ne voulut pas confier +d'une manière constante et définitive le service du Trésor à la Banque +de France. Il entendait se servir au besoin, et accidentellement, de +la nouvelle puissance qu'il lui avait assurée, pour escompter telle ou +telle somme d'_obligations des receveurs généraux_ ou de _bons à vue_, +mais il ne pouvait se décider à lui remettre définitivement le +portefeuille du Trésor. C'était une compagnie de commerçants, +délibérant, à la vérité, sous un président nommé par lui, mais placés +en dehors de son gouvernement, et il ne voulait pas, disait-il, leur +livrer le secret de ses opérations militaires, en leur livrant le +secret de ses opérations financières.--Je veux, ajouta-t-il, pouvoir +remuer un corps de troupes sans que la Banque le sache, et elle le +saurait si elle avait connaissance de mes besoins d'argent. + +Du reste il fit mettre à l'essai, mais à l'essai seulement, un nouveau +système de versement de fonds par les comptables. Bien que le système +des _obligations_ eût rendu de grands services, il n'était pas le +dernier terme de la perfection, en fait de recouvrement. Il arrivait +que les receveurs généraux avaient souvent des valeurs considérables +en caisse, dont ils profitaient, en attendant l'échéance de leurs +obligations. De plus ces obligations donnaient lieu à un agiotage +assez actif. Un simple compte courant établi entre l'État et les +comptables, au moyen duquel toute valeur entrée dans leur caisse +appartenait au Trésor, portait intérêt à son profit, et toute valeur +sortie portait intérêt au profit du comptable qui l'avait versée; un +compte courant ainsi réglé était un système bien plus simple, plus +vrai, et qui n'empêchait pas d'accorder aux receveurs généraux les +avantages dont on avait cru nécessaire de les faire jouir. Mais il +fallait auparavant un système d'écritures qui ne permît pas d'erreur; +il fallait, dans la comptabilité du Trésor, l'introduction des +écritures en partie double, dont le commerce fait usage. M. Mollien +proposa le compte courant et les écritures en partie double. Napoléon +y consentit avec empressement, mais il voulut que ce système fût +essayé chez quelques receveurs généraux, pour en juger le mérite +d'après l'expérience. + +Tels furent les travaux civils de Napoléon dans cette mémorable année +1806, la plus belle de l'Empire, comme celle de 1802 fut la plus belle +du Consulat: années fécondes l'une et l'autre, dans lesquelles la +France fut constituée pour être une république dictatoriale en 1802, +et un vaste empire fédératif en 1806. Dans cette dernière année, +Napoléon fonda à la fois des royautés vassales sur la tête de ses +frères, des duchés pour ses généraux et ses serviteurs, de riches +dotations pour ses soldats, supprima l'empire germanique, et laissa +l'Empire français remplir seul l'Occident. Il continua, en fait de +routes, de ponts, de canaux, les travaux déjà commencés, et en +entreprit de plus importants, tels que les canaux du Rhône au Rhin, du +Rhin à l'Escaut, les routes de la Corniche, de Tarare, de Metz à +Mayence. Il projeta les grands monuments de la capitale, la colonne de +la place Vendôme, l'arc de l'Étoile, l'achèvement du Louvre, la rue +qui devait s'appeler Impériale, les principales fontaines de Paris. Il +commença la restauration de Saint-Denis, il ordonna l'achèvement du +Panthéon; il promulgua le Code de procédure, perfectionna +l'organisation du Conseil d'État, créa l'Université, liquida +définitivement les arriérés financiers, compléta le système des +impôts, réorganisa la Banque de France, et prépara le nouveau système +de trésorerie française. Tout cela, entrepris en janvier 1806, était +terminé en juillet de la même année. Quel esprit conçut jamais plus de +choses, de plus vastes, de plus profondes, les réalisa en moins de +temps? Il est vrai que nous touchons au faîte de ce prodigieux règne, +faîte d'une élévation sans égale, et dont on peut dire, en contemplant +le tableau entier des grandeurs humaines, qu'aucune ne le dépasse, +s'il y en a qui l'atteignent. + +Malheureusement, cette année incomparable, au lieu de finir au milieu +de la paix, comme on pouvait l'espérer, finit au milieu de la guerre, +moitié par la faute de l'Europe, moitié par celle de Napoléon, et +aussi par un coup cruel de la mort, qui emporta M. Fox, dans cette +même année où elle avait déjà emporté M. Pitt. + +[En marge: Continuation des négociations entamées avec la Russie et +l'Angleterre.] + +[En marge: Termes auxquels on en arrive avec lord Yarmouth.] + +Les négociations entamées avec la Russie et l'Angleterre avaient +continué pendant les travaux de tout genre dont nous venons de tracer +le tableau. Lord Yarmouth, avec lequel on avait volontairement allongé +les pourparlers, en était resté aux mêmes propositions. L'Angleterre +entendait garder la plupart de ses conquêtes maritimes, nous concédait +nos conquêtes continentales, le Hanovre toujours excepté, et se +bornait à demander ce qu'on ferait pour indemniser le roi de Naples. +Quant aux nouvelles royautés, quant à la Confédération du Rhin, elle +ne paraissait pas s'en soucier. Napoléon, qui n'avait plus de raison +pour différer le terme des négociations, ses principaux projets étant +accomplis, pressait lord Yarmouth de se procurer des pouvoirs, afin +d'aboutir à une conclusion. Lord Yarmouth les avait enfin reçus, mais +avec ordre de ne les produire que lorsqu'il apercevrait la possibilité +de se mettre d'accord avec la France, et lorsqu'il se serait entendu +avec le négociateur russe. + +[En marge: Arrivée à Paris de M. d'Oubril, chargé de traiter pour la +Russie.] + +M. d'Oubril était arrivé en juin avec des pouvoirs en forme, et avec +la double instruction, premièrement de gagner du temps pour les +bouches du Cattaro, et d'épargner ainsi à l'Autriche l'exécution +militaire dont elle était menacée; secondement, de terminer tous les +différends existants par un traité de paix, si la France accédait à +des conditions qui sauvassent la dignité de l'empire russe. Une +circonstance avait confirmé M. d'Oubril dans l'idée d'en finir par un +traité de paix. Pendant qu'il était en route, le ministère russe avait +été changé. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se +liât plus étroitement à l'Angleterre, non pas précisément pour +continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage, +Alexandre, fatigué de leurs remontrances, craignant des engagements +trop étroits avec le cabinet britannique, avait enfin accepté des +démissions souvent offertes, et remplacé le prince Czartoryski par le +général de Budberg. Celui-ci était ancien gouverneur de l'empereur, +ami de l'impératrice mère, et n'était ni de force ni d'humeur à +résister à son maître. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur porté à la +paix plus que ses ministres, dut se croire autorisé, par ce +changement, à incliner davantage vers une conclusion pacifique. + +M. de Talleyrand n'eut pas de peine à persuader M. d'Oubril, lorsqu'il +soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intérêt sérieux à +débattre, tout au plus une question d'influence à traiter au sujet de +deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa +protection. Mais, quant à ces dernières, la Russie, battue à +Austerlitz, et peu disposée à recommencer depuis que l'Autriche avait +rendu son épée, depuis que la Prusse était dépendante, et que +l'Angleterre semblait fatiguée, la Russie ne pouvait être fort +exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude +échec. Ainsi elle était prête à passer outre, relativement aux +nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement à la réunion de +Gênes et des États vénitiens; elle était même décidée à se taire sur +la conquête de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, après une +convention de neutralité, justifiait toutes les rigueurs de Napoléon. +Cependant, à l'égard du Piémont et des Bourbons de Naples, la Russie +avait des engagements écrits, et elle ne pouvait pas moins faire que +de demander quelque chose pour eux, si peu que ce fût. Les engagements +à l'égard du Piémont commençaient à prescrire, mais ceux qu'on avait +contractés à l'égard de la reine Caroline, en la poussant dans +l'abîme, étaient trop récents et trop authentiques pour qu'on +n'intervînt pas en sa faveur. + +[En marge: À quoi se trouve réduite la négociation entre la Russie et +la France.] + +[En marge: L'indemnité des Bourbons de Naples faisant la principale +difficulté, on imagine de leur donner les îles Baléares.] + +Aussi était-ce la question essentielle et difficile à résoudre entre +M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait désiré procurer +quelque dédommagement, si faible qu'il fût, au roi de Piémont, assurer +la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le traité +certaines rédactions qui ménageassent à la Russie une apparence +d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe. +Bien que Napoléon eût voulu d'abord un traité sec et vide, qui +rétablît purement et simplement la paix entre les deux empires, afin +de bien constater qu'il ne reconnaissait pas à la Russie l'influence +qu'elle prétendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant +la possibilité d'une paix immédiate, laquelle, par contre-coup, +amenait forcément l'Angleterre à traiter à des conditions +raisonnables. Napoléon permit donc à M. de Talleyrand d'accorder tous +les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignité du cabinet +russe. Ainsi ce ministre fut autorisé, dans le traité patent, à +garantir l'évacuation de l'Allemagne, l'intégrité de l'empire ottoman, +l'indépendance de la république de Raguse, à promettre les bons +offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Suède, et à +accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rétablissement de +la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait là de quoi rédiger +un traité, moins insignifiant que celui que Napoléon avait d'abord +voulu, et par conséquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie. +Mais il fallait un dédommagement quelconque pour les rois de Piémont +et de Naples. Quant au roi de Piémont, Napoléon opposa des refus +absolus, et on fut obligé d'y renoncer. Quant à Naples, il ne +consentit jamais à céder la Sicile, et il exigea que cette île fût +restituée au royaume de Naples, actuellement possédé par Joseph. À +force de chercher une combinaison pour concilier les prétentions +opposées, on inventa un moyen terme, qui consistait à donner les îles +Baléares au prince royal de Naples, et une indemnité pécuniaire au roi +et à la reine détrônés. Les îles Baléares appartenaient, il est vrai, +à l'Espagne, mais Napoléon avait de quoi fournir un équivalent à +celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'Étrurie avec quelque +fragment des duchés de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison +excellente et très-morale à faire valoir auprès de la cour de Madrid, +c'est que le prince royal de Naples était devenu gendre de Charles IV +le même jour où une princesse de Naples avait épousé le prince des +Asturies. Pour complément de ses bonnes raisons, Napoléon avait la +force. Il était donc en mesure de prendre, quant aux Baléares, un +engagement sérieux. + +Cette combinaison imaginée, il fallait en finir. M. d'Oubril s'était +mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de +très-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y +avait faiblesse à concéder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En +bon Anglais qu'il était, il aurait voulu que la Sicile fût laissée à +la reine Caroline, car c'était la donner à l'Angleterre que de la +conserver à cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprès de +M. d'Oubril, pour que celui-ci prolongeât la résistance de la Russie. + +Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napoléon lui avait suggéré, +et dont il se servit habilement, c'était de menacer l'Autriche d'une +action immédiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro. +Napoléon, comme nous l'avons dit, tenait à ces bouches du Cattaro, +pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur +voisinage des frontières turques. Il était donc bien décidé à en +exiger la restitution, et il lui était d'autant plus facile de +menacer, qu'il avait la résolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour +cela qu'un pas à faire, car ses troupes étaient sur l'Inn, et +occupaient Braunau. En conséquence M. de Talleyrand déclara à M. +d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entraînait la +remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, après quoi on +sévirait contre l'Autriche, à moins qu'elle ne joignît ses efforts à +ceux de la France pour reprendre la position si déloyalement livrée +aux Russes. + +[En marge: Signature du traité de paix avec la Russie le 20 juillet.] + +M. d'Oubril, intimidé par cette déclaration péremptoire, fit part de +son embarras à lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour +instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immédiate, et qu'il +était obligé de s'y conformer; que du reste, dans la situation +actuelle, on ne gagnait rien à attendre avec un caractère comme celui +de Napoléon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau, +qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre; +que, si on avait traité avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte +n'aurait pas été proclamé roi de Naples; que, si on avait traité avant +le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande; +qu'enfin, si on avait traité avant le mois de juillet, l'empire +germanique n'aurait pas été dissous. M. d'Oubril prit donc son parti, +et signa le 20 juillet, malgré les instances de lord Yarmouth, un +traité de paix avec la France. + +Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons déjà indiqué, +l'évacuation de l'Allemagne, l'indépendance de la république de +Raguse, l'intégrité de l'empire turc. Dans ces mêmes articles, on +promit les bons offices des deux puissances contractantes pour +terminer les différends survenus entre la Prusse et la Suède; et la +France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le +rétablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui +conservaient à la Russie ces dehors d'influence qu'elle désirait ne +pas perdre. On promit de nouveau l'indépendance des sept îles, et +l'évacuation immédiate des bouches du Cattaro. Dans les articles +secrets, on accorda les Baléares au prince royal de Naples, mais avec +condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on +assura une pension à sa mère et à son père, et on stipula la +conservation de la Poméranie suédoise à la Suède, dans les +arrangements qui devaient être négociés entre la Suède et la Prusse. + +Ce traité, dans la situation de l'Europe, était acceptable de la part +de la Russie, à moins que, par intérêt pour la reine de Naples, elle +ne préférât la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers. + +M. d'Oubril, après l'avoir conclu, partit tout de suite pour +Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son +gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tâche, car, si la paix +qu'il avait conclue était repoussée par son cabinet, il aurait du +moins retardé d'un mois et demi l'exécution dont l'Autriche était +menacée. Sous ce rapport, on est fondé à dire que la paix n'était pas +signée avec une parfaite sincérité. + +[En marge: M. de Talleyrand, après avoir amené M. d'Oubril à signer la +paix, amène lord Yarmouth à produire ses pouvoirs.] + +M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu'à lord Yarmouth, +qui était fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'était rendu. Le +ministre français sut profiter de ses avantages, et tirer parti du +traité avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth à produire ses +pouvoirs, ce qu'il avait toujours refusé de faire. M. de Talleyrand +lui dit qu'il était impossible de prolonger cette espèce de comédie, +d'un négociateur accrédité qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs; +que, s'il différait plus longtemps de les exhiber, on serait autorisé +à croire qu'il n'en avait pas, et que sa présence à Paris n'avait +qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empêcher +la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres +ennemis. On ne désignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de +troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne fût +du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre +immédiatement son parti, quitter Paris ou donner à la négociation un +caractère sérieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par +éveiller les défiances de la Prusse, qui exigeait une déclaration +rassurante à l'égard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel +allié, on était prêt à faire la déclaration demandée, et qu'une fois +faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait +alors éternelle, ou que la paix devrait être conclue sans la +restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien à de +nouveaux délais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait +consentir peut-être à la conquête du Portugal, comme on avait consenti +à la conquête de Naples. + +[En marge: La négociation devient officielle entre la France et +l'Angleterre.] + +Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donnée M. d'Oubril, +par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle +d'inscrire son nom au bas d'un pareil traité, lord Yarmouth se décida +enfin à exhiber ses pouvoirs. C'était le premier avantage que M. de +Talleyrand désirait remporter, et il se hâta de le rendre irrévocable, +en faisant nommer un plénipotentiaire français pour négocier +publiquement avec lord Yarmouth. Napoléon choisit le général Clarke, +et lui conféra des pouvoirs formels et patents. À partir de ce moment, +22 juillet, la négociation fut officiellement ouverte. + +[En marge: Le général Clarke négociateur pour la France.] + +[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.] + +Le général Clarke et lord Yarmouth s'abouchèrent, et, sauf la Sicile, +les deux négociateurs se trouvèrent d'accord. La France accordait +Malte, le Cap, la conquête de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui +rendît les comptoirs de Pondichéry et de Chandernagor, en consentant à +limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle +demandait également qu'on lui rendît Sainte-Lucie et Tabago, mais elle +ne tenait absolument qu'à la restitution de la colonie hollandaise de +Surinam, point sur lequel les instructions du négociateur anglais +n'étaient pas péremptoires. La seule difficulté sérieuse consistait +toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'était pas formellement +autorisé à céder, surtout pour un dédommagement aussi insignifiant que +les Baléares. Napoléon voulait procurer la Sicile à son frère Joseph +par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine +Caroline résiderait à Palerme, Joseph serait faiblement établi à +Naples; la guerre serait éternelle entre ces deux portions de +l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours +excitées sous sa main, et, ce qui était plus grave, la reine Caroline, +confinée à Palerme, ne pouvant se maintenir dans son île qu'avec +l'appui des Anglais, la leur livrerait entièrement. C'était donc +assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux +Bourbons, conséquence infiniment fâcheuse pour la Méditerranée. + +De son côté lord Yarmouth, malgré son désir de conclure, ne l'osait +pas. Mais bientôt un nouvel obstacle vint encore enchaîner sa bonne +volonté. + +[En marge: Lord Lauderdale adjoint à lord Yarmouth pour continuer la +négociation avec la France.] + +[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.] + +Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut +fort irrité, et se hâta d'envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg, +pour se plaindre de ce que le négociateur russe eût abandonné le +négociateur anglais. Il ne s'en tint pas là, et blâma lord Yarmouth, +son propre négociateur, d'avoir sitôt produit ses pouvoirs. Craignant +même les entraînements auxquels lord Yarmouth était exposé, par ses +liaisons personnelles avec les diplomates français, il fit choix d'un +whig, lord Lauderdale, personnage de caractère assez difficile, pour +l'adjoindre à la négociation. On fit partir sur-le-champ ce second +plénipotentiaire avec des instructions précises, mais qui cependant +laissaient, relativement à la Sicile, certaines facilités dont lord +Yarmouth n'était pas muni. Lord Lauderdale était un diplomate exact et +formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de +négociation, l'_uti possidetis_, qui couvrît les conquêtes maritimes +des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore été +conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette même base +excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume était hors de la +discussion, les Anglais ayant toujours déclaré qu'ils ne souffriraient +pas même une contestation sur ce point. La base admise, lord +Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas +appliqué d'une manière absolue, surtout relativement à la Sicile, et +qu'on pourrait abandonner cette île au prix d'une compensation. Ainsi +un sacrifice en Dalmatie, joint à la cession des îles Baléares, +pouvait fournir un moyen d'accommodement. + +Lord Lauderdale arriva sans retard à Paris. C'était un whig, et par +conséquent un ami plutôt qu'un ennemi de la paix. Mais il était averti +de se garder des séductions de M. de Talleyrand, auxquelles on +craignait que lord Yarmouth ne fût pas capable de résister. + +[En marge: M. de Champagny adjoint au général Clarke.] + +Lord Lauderdale fut reçu avec politesse et froideur, car on devinait à +Paris qu'il était envoyé pour servir de correctif à l'humeur, jugée +trop facile, de lord Yarmouth. Napoléon, pour répliquer à l'envoi de +lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second négociateur +français. Ils furent dès cet instant deux contre deux, MM. Clarke et +de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale. + +[En marge: Difficultés de forme soulevée par lord Lauderdale, et +aplanie après quelques explications amicales.] + +Aussitôt entré dans ce congrès, lord Lauderdale commença par une note +longue, absolue, dans laquelle il récapitulait la négociation +confidentielle et officielle, et demandait que l'on admît, avant +d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napoléon +voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait +conduit la main de M. d'Oubril jusqu'à signer le traité du 20 juillet. +Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractère, susceptible +et peu endurant. Il fit différer la réponse comme premier signe de +mécontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et réitéra +sa déclaration. Alors on lui répliqua par une dépêche énergique et +digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la négociation avait +marché avec franchise et cordialité, et sans toutes les formes +pédantesques que le nouveau négociateur voulait y introduire; que si +les intentions étaient changées, que si tout cet appareil diplomatique +cachait l'intention secrète de rompre après s'être procuré quelques +pièces à produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu'à partir, +car on n'était pas disposé à se prêter aux calculs parlementaires du +cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une +rupture; il était peu habile, et c'était tout. On s'expliqua. Il fut +entendu que la production de la note de lord Lauderdale était une +affaire de pure formalité, qui au fond n'excluait aucune des +conditions précédemment admises par lord Yarmouth, que même l'abandon +de la Sicile, moyennant une indemnité plus étendue que les Baléares, +était devenu plus explicite depuis l'arrivée de lord Lauderdale, et on +se mit ensuite à conférer sur Pondichéry, Surinam, Tabago, +Sainte-Lucie. + +[En marge: L'Angleterre paraît croire que le traité de M. d'Oubril ne +sera pas ratifié, et veut attendre des nouvelles de +Saint-Pétersbourg.] + +[En marge: Napoléon, croyant aux ratifications russes, se prête au +désir de différer encore, manifesté par les négociateurs anglais.] + +Les négociateurs anglais semblaient persuadés que la Russie, touchée +des représentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le +traité d'Oubril. Napoléon, au contraire, ne pouvait croire que M. +d'Oubril se fût avancé jusqu'à conclure un pareil traité, si ses +instructions ne l'avaient pas autorisé à le faire, et il pouvait +croire encore moins que la Russie osât déchirer un acte qu'elle aurait +autorisé son représentant à signer. Il pensa donc qu'il y avait profit +à attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient +certaines, et que l'Angleterre alors serait réduite à subir les +conditions qu'il avait tant à coeur de lui voir accepter. En +conséquence il ordonna aux deux négociateurs français de continuer à +gagner du temps, pour atteindre le jour où la réponse de +Saint-Pétersbourg arriverait à Paris. M. d'Oubril était parti le 22 +juillet; on devait recevoir cette réponse vers la fin d'août. + +Napoléon se trompait, et c'est l'une des très-rares occasions où il +n'ait pas lu dans la pensée de ses adversaires. Rien, en effet, +n'était plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la +santé alors très-menacée de M. Fox était un nouveau péril pour la +négociation. Si ce généreux ami de l'humanité venait à succomber sous +les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu +l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la +paix, dans le ministère britannique. + +[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse +pendant les négociations de la France avec tous les cabinets.] + +Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en péril +bien plus que les temporisations ordonnées par Napoléon. La Prusse +était tombée dans un état moral extrêmement triste. Depuis son +occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre, +publiées à Londres, Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini +par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un allié +dont on n'avait rien à espérer. Ainsi tout le monde savait en Europe +qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse +était aussi peu informée à cet égard que les petites puissances +allemandes. Tout le monde savait qu'on négociait avec l'Angleterre, +que, par conséquent, il devait être question du Hanovre, et elle +n'avait pas reçu à ce sujet une seule communication capable de la +rassurer. Le roi Frédéric-Guillaume était obligé de paraître instruit +de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'état +d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des +relations secrètes et peu loyales avec la Russie, il était traité par +celle-ci sans grande considération, et il pouvait s'apercevoir qu'elle +le prisait moins tous les jours, à mesure qu'elle revenait vers la +France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de +l'avoir abandonnée le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec +l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents bâtiments de commerce +prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu ménagé, que le roi +de Suède lui-même n'avait pas craint de lui faire la plus grave des +offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'étaient présentées pour +occuper les dépendances du Hanovre voisines de la Poméranie suédoise, +le roi de Suède, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi +d'Angleterre son allié, s'y était défendu, et avait fait feu sur les +troupes envoyées. C'était le dernier degré de l'humiliation que +d'être ainsi traité par un prince qui n'avait d'autre force que sa +folie, protégée par ses alliances. + +Cette situation inspirait au cabinet prussien des réflexions aussi +douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-même, +faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition +devait se trouver bientôt dissoute, et comme on n'avait recherché la +Prusse que parce qu'elle formait le complément nécessaire de cette +coalition, que deviendrait-elle lors du désarmement général? Ne +serait-elle pas livrée sans défense à Napoléon, qui, fort mécontent de +sa conduite, en userait à son égard comme il voudrait, soit pour +acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les +États qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il fît, il était +assuré de n'avoir pas un seul désapprobateur en Europe, car personne +actuellement ne portait le moindre intérêt à la Prusse. + +[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.] + +Les bruits les plus étranges confirmaient ces réflexions désolantes. +L'idée de rendre le Hanovre à l'Angleterre, pour avoir la paix +maritime, était si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous +les esprits à la fois. On estimait même si peu la Prusse, malgré les +vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napoléon en agît +ainsi envers une cour qui ne savait être pour personne, ni amie ni +ennemie. Les alliés de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient +cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne méritait +pas qu'on prolongeât d'un seul jour les maux de l'Europe. Le général +Pardo, ambassadeur d'Espagne à Berlin, le répétait si publiquement, +que de tout côté on se demandait la cause d'une telle hardiesse de +langage. Ainsi, sans en être informé, chacun racontait les choses +comme elles se passaient à Paris entre lord Yarmouth et M. de +Talleyrand. + +Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient +l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus +fâcheuses. Les uns prétendaient que la France allait se réconcilier +avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du +grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces +polonaises cédées à la Prusse lors du dernier partage. Les autres +soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il +était question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise. + +[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui +alarmaient la Prusse.] + +C'est un mélange de faux et de vrai qui compose ordinairement tous les +bruits, et il s'y mêle toujours assez de vérité pour accréditer le +mensonge. On pouvait le reconnaître en cette occasion, où des faits +exacts, mais défigurés, avaient servi de fondement aux plus fausses +rumeurs. Napoléon songeait, en effet, à rendre le Hanovre à +l'Angleterre, depuis que la Prusse ne lui semblait plus un allié sur +lequel on pût compter, mais en assurant à celle-ci un dédommagement, +ou en lui restituant tout ce qu'on avait reçu d'elle. Le projet de lui +ôter les provinces polonaises avait existé un instant, mais chez les +Russes, et non chez les Français. Enfin le prétendu royaume de Murat +était une invention des bureaux de M. de Talleyrand, cherchant à +flatter la famille impériale, et encore n'y avaient-ils pensé qu'à la +condition de donner à la Prusse les villes anséatiques, qu'elle +convoitait ardemment. Du reste, jamais Napoléon n'avait voulu entendre +parler d'un tel projet. + +Mais ce n'est pas avec cette exactitude scrupuleuse que les +nouvellistes construisent leurs inventions. Se railler de ceux qu'ils +supposent trompés, jouer l'indignation à l'égard de ceux qu'ils +supposent trompeurs, suffit à leur malveillante oisiveté; et c'est une +espèce d'hommes qui n'est pas plus rare dans les cercles +diplomatiques, que dans le public curieux et ignorant des grandes +capitales. + +Des imprudences soldatesques ajoutaient à tous ces propos une certaine +vraisemblance. Murat tenait dans son duché de Berg une cour militaire, +où l'on se permettait les plus étranges discours. C'était, disaient +ses camarades de guerre devenus ses courtisans, c'était un bien petit +État que le sien pour un beau-frère de l'Empereur. Bientôt sans doute +il serait roi de Westphalie, et on lui composerait un beau royaume aux +dépens de cette méchante cour de Prusse, qui trahissait tout le monde. +L'entourage de Murat n'était pas seul à parler ainsi. Les troupes +françaises, ramenées dans le pays de Darmstadt, dans la Franconie et +la Souabe, n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Saxe et la +Prusse. Tous ces militaires, qui avaient envie de continuer la guerre, +et qui prêtaient à leur maître le même désir, se flattaient de la +recommencer bientôt, et d'entrer à Berlin comme ils étaient entrés à +Vienne. Le nouveau prince de Ponte-Corvo, Bernadotte, établi à +Anspach, imaginait des plans assez ridicules qu'il exposait +publiquement, et qu'on attribuait à Napoléon. Augereau, songeant +encore moins à ce qu'il disait, buvait à table, avec son état-major, +au succès de la prochaine guerre contre la Prusse. + +[En marge: Déchaînement général contre M. d'Haugwitz.] + +Ces extravagances de soldats oisifs, rapportées à Berlin, y causaient +naturellement la plus fâcheuse sensation. Racontées à la cour, elles +étaient transmises ensuite à la population tout entière, et excitaient +l'orgueil, toujours prêt à prendre feu, de la nation prussienne. Le +roi en souffrait surtout pour l'effet qu'elles devaient produire sur +l'opinion publique. La reine, désolée de ce qui était arrivé à la +princesse de la Tour et Taxis, sa soeur, laquelle venait de subir la +_médiatisation_, se taisait, ayant pris depuis quelque temps le parti +du silence, et sentant bien d'ailleurs qu'elle n'avait aucun titre +auprès de Napoléon pour faire ménager les princes de sa famille. Mais +son silence était significatif. M. d'Haugwitz était découragé plus +qu'il n'osait l'avouer à son maître. Les fautes commises en son +absence et contre son avis produisaient enfin leurs irrésistibles +conséquences. On s'en prenait néanmoins à lui de tous les événements, +comme s'il en eût été la véritable cause. La saisie des trois cents +bâtiments, si dommageable pour le commerce prussien, lui était imputée +comme une de ses oeuvres. Le ministre des finances la lui avait +reprochée en plein conseil, et avec la plus grande amertume. Un +général renommé dans l'armée, le général Ruchel, avait poussé +l'impolitesse à son égard jusqu'à l'offense. L'opinion prussienne se +soulevait d'heure en heure contre M. d'Haugwitz, qui n'avait cependant +aucun tort, que celui d'être rentré aux affaires à la prière du roi, +quand son système d'alliance avec la France était tellement compromis +qu'il était devenu impossible. Le sentiment du patriotisme germanique +se joignait à tous les autres pour hâter une crise. Des libraires de +Nuremberg ayant colporté des pamphlets contre la France, Napoléon +avait ordonné de les arrêter, et appliquant à l'un d'eux la rigueur +des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cherche à +soulever un pays contre l'armée qui l'occupe, l'avait fait fusiller. +Cet acte déplorable avait soulevé l'opinion générale contre les +Français et leurs partisans. + +[En marge: Le roi et M. d'Haugwitz avaient compté sur un succès qui +leur manque, sur la création d'une confédération allemande du Nord.] + +[En marge: Faux récit de la cour de Hesse qui prétend que la France +l'a empêchée d'entrer dans la confédération du Nord.] + +Le roi Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwitz avaient compté sur un +succès pour calmer les esprits; ils espéraient qu'une confédération +des puissances allemandes du Nord, sous le protectorat de la Prusse, +pourrait servir de contre-poids à la Confédération du Rhin. Napoléon +lui-même leur en avait suggéré l'idée. Un aide de camp du roi avait +été envoyé à Dresde, afin de décider la Saxe à entrer dans cette +confédération, et le ministre principal de l'électeur de Hesse-Cassel +était venu lui-même à Berlin pour en conférer. Mais ces deux cours +montraient à l'égard de cette proposition une froideur extrême. La +Saxe, la plus honnête des puissances allemandes, avait de la Prusse +une défiance instinctive, et si elle s'était résolue à se confédérer +de nouveau, elle aurait bien plutôt penché en faveur de l'Autriche, +qui n'avait jamais envié ses États, qu'en faveur de la Prusse, qui, +les enveloppant, de toute part, les convoitait visiblement. Elle +n'était donc pas disposée à ce qu'on lui demandait, et subordonnait sa +conduite à celle des autres puissances du nord de l'Allemagne. La +Hesse, mécontente de la Prusse, qui en 1803 avait fait donner le pays +de Fulde à la maison de Nassau-Orange, mécontente de la France, qui +lui avait refusé de la comprendre, en l'agrandissant, dans la +Confédération du Rhin, trompant d'ailleurs tous ceux avec lesquels +elle traitait, ne voulait pas opter pour la Prusse plutôt que pour la +France, car le péril lui semblait égal. Pour s'excuser envers la +Prusse, à qui elle devait un dévouement au moins apparent, elle avait +inventé un odieux mensonge, et prétendu que la France lui avait fait +sous main les plus grandes menaces, si elle adhérait à la +confédération du Nord. Il n'en était rien; les dépêches les plus +secrètes du gouvernement français[19] prescrivaient au contraire de +n'opposer aucun obstacle à la formation de cette confédération, de se +taire à ce sujet, et, si on était consulté, de déclarer que la France +la verrait sans déplaisir. Il n'y avait que les villes anséatiques à +qui la France avait voulu interdire cette accession, par des raisons +purement commerciales; et elle ne s'en était pas cachée. + +[Note 19: J'ai lu toutes ces dépêches avec la plus grande attention; +et comme je dis la vérité à l'égard de toutes les cours, grandes et +petites, je la dirais à l'égard de la Hesse, cette vérité lui fût-elle +favorable, et fût-elle défavorable à la France.] + +Le ministre de Hesse porta donc à Berlin les plus fausses assertions, +et tout ce que son souverain avait demandé à la France, en offrant +d'adhérer à la Confédération du Rhin, il prétendit que la France le +lui avait offert, pour l'arracher à la confédération du Nord. Il +accusa même M. Bignon, notre ministre à Cassel, de propos que celui-ci +n'avait pas tenus, et qu'il démentit très-énergiquement. Il est +possible que M. Bignon, avant qu'il fût question de la confédération +du Nord, et quand tous les diplomates allemands s'entretenaient de la +Confédération du Rhin, eût vanté en termes généraux les avantages +qu'on recueillerait de l'alliance française, qu'il eût même dans son +langage dépassé ses instructions, mais c'était là du zèle indiscret, +et la preuve qu'il agissait sans ordre, c'est que Napoléon avait +prescrit à M. de Talleyrand par une lettre de refuser l'adjonction de +l'électeur de Hesse[20]. Néanmoins le ministre de ce prince, envoyé +extraordinairement à Berlin, voulant justifier un refus peu attendu, +vint raconter de la manière la plus mensongère les prétendues menaces +et les prétendues offres entre lesquelles la France avait placé la +petite cour de Cassel. + +[Note 20: Cette lettre existe au dépôt de la Secrétairerie d'État au +Louvre.] + +[Date: Août 1806.] + +[En marge: Aux récits mensongers de la cour de Cassel se joint une +dépêche de M. de Lucchesini, qui achève de bouleverser les esprits à +Berlin.] + +À ce récit tout à fait faux, le roi de Prusse crut voir dans la +conduite de Napoléon la trahison la plus noire, se tint pour joué, +pour opprimé, et conçut une violente irritation. Tandis que ces +rapports de la cour de Cassel lui parvenaient, une dépêche expédiée +par M. de Lucchesini lui arrivait de France. Cet ambassadeur, homme +d'esprit, mais léger, peu sincère, vivant à Paris avec tous les +ennemis du gouvernement, et n'en étant pas moins l'un des courtisans +assidus de M. de Talleyrand, avait recueilli depuis quelques jours les +bruits qui circulaient sur le sort réservé à la Prusse. Une confidence +obtenue des négociateurs anglais à l'égard du Hanovre, dont la +restitution avait été tacitement promise, lui parut mettre le comble +aux circonstances menaçantes du moment; et comme dans sa conduite +ambiguë, tour à tour adversaire ou partisan du système de M. +d'Haugwitz, il avait tout récemment appuyé le traité du 15 février, +qu'il était même allé le porter à Berlin, il crut sa responsabilité +gravement engagée si le dernier essai d'alliance avec la France +tournait à mal. Il exagéra donc ses rapports de la manière la plus +imprudente. Un agent ne doit rien cacher à son gouvernement, mais il +doit peser ses assertions, ne rien ajouter à la vérité, n'en rien +retrancher, surtout quand il peut en résulter de funestes résolutions. + +[En marge: M. d'Haugwitz, au lieu de se retirer, se met à la tête de +ceux qui déclament le plus contre la France.] + +Le courrier, parti le 29 juillet de Paris, arriva à Berlin le 5 ou le +6 août. Il y causa une sensation extraordinaire. Un second, porteur de +dépêches du 2 août, et arrivé le 9, ne fit qu'ajouter à l'effet +produit par le premier. L'explosion fut instantanée. Comme un coeur +rempli de sentiments longtemps contenus, éclate tout à coup, si une +dernière impression vient mettre le comble à ce qu'il éprouve, le roi +et, ses ministres se répandirent en emportements soudains contre la +France. Ils égalèrent les uns et les autres, dans leurs démonstrations +extérieures, les membres les plus violents du parti qui voulait la +guerre. M. d'Haugwitz, ordinairement si calme, pouvait bien, en +faisant un retour sur le passé, se rappeler les fautes de la cour de +Berlin, s'expliquer les conséquences de ces fautes sur l'esprit +irritable de Napoléon, comprendre dès lors les négligences dont ce +dernier payait une alliance infidèle, réduire ainsi à leur vérité les +prétendus projets dont la Prusse était menacée, et attendre des +rapports plus exacts avant de laisser le cabinet prussien se former +une opinion et arrêter une conduite. Ici commencèrent les véritables +torts de M. d'Haugwitz. Ne croyant qu'une portion de ce qu'on lui +disait, mais voulant couvrir sa responsabilité, et se flattant surtout +de dominer le parti violent en se mettant à la tête des démonstrations +militaires, il consentit à tout ce qu'on proposa dans ce moment +d'agitation. Son système étant ainsi renversé, il aurait dû se +retirer, et abandonner à d'autres les chances d'une rupture avec la +France, qu'il prévoyait devoir être désastreuse. Mais il céda au +mouvement général des esprits, et tous les partisans qu'il avait +auprès du roi, M. Lombard notamment, s'empressèrent de l'imiter. On va +reconnaître qu'il n'est pas besoin d'un gouvernement libre pour que +les nations donnent le spectacle des plus inconcevables entraînements +populaires. + +[En marge: Conseil tenu à Potsdam dans lequel on prend la résolution +d'armer.] + +Un conseil fut convoqué à Potsdam. Les vieux généraux, tels que le duc +de Brunswick et le maréchal de Mollendorf, en faisaient partie. Quand +ces hommes, qui s'étaient montrés si sages jusque-là, virent le roi, +M. d'Haugwitz lui-même, regarder comme possibles et même comme vraies +les trahisons attribuées à la France, ils n'hésitèrent plus, et la +résolution de remettre sur le pied de guerre toute l'armée prussienne, +ainsi qu'elle y avait été six mois auparavant, fut unanimement +adoptée. La majorité du conseil, le roi compris, y vit une mesure de +sûreté, M. d'Haugwitz une manière de répondre à tous ceux qui disaient +qu'on livrait la Prusse à Napoléon. + +[En marge: Les résolutions du cabinet prussien amènent une explosion +de l'opinion publique.] + +[En marge: La guerre demandée à grands cris.] + +Tout à coup le bruit se répandit dans Berlin, le 10 août, que le roi +s'était décidé à armer, que de grandes difficultés étaient survenues +entre la Prusse et la France, qu'on avait même découvert des dangers +cachés, une sorte de trahison méditée, laquelle expliquait la présence +des troupes françaises dans la Souabe, la Franconie et la Westphalie. +L'opinion souvent agitée, mais toujours contenue par l'exemple du roi, +dans lequel on avait confiance, se prononça violemment. Le coeur des +sujets déborda comme celui du prince. Nous avions bien raison de dire, +s'écria-t-on de toutes parts, que la France ne ménagerait pas plus la +Prusse que l'Autriche, qu'elle voulait envahir, ravager l'Allemagne +entière; que les partisans de l'alliance française étaient ou des +dupes ou des traîtres; que ce n'était pas M. de Hardenberg qui était +vendu à l'Angleterre, mais M. d'Haugwitz à la France; qu'il fallait +bien enfin le reconnaître, que seulement on le reconnaissait trop +tard; que ce n'était pas aujourd'hui, mais six mois plus tôt, la +veille ou le lendemain d'Austerlitz, qu'on aurait dû prendre les +armes; que peu importait au surplus, qu'il fallait, quoique tard, se +défendre ou périr, et que l'Angleterre et la Russie accourraient sans +doute au secours de quiconque tiendrait tête à Napoléon; qu'après tout +les Français avaient vaincu des Autrichiens sans énergie, des Russes +sans instruction, mais qu'ils n'auraient pas si bon marché des soldats +du grand Frédéric! + +Les hommes qui ont vu Berlin à cette époque disent qu'il n'y eut +jamais un tel exemple d'exaltation et d'entraînement. Déjà M. +d'Haugwitz s'apercevait avec effroi qu'il était poussé bien au delà du +but qu'il s'était proposé d'atteindre, car il avait voulu de simples +démonstrations, et on lui demandait la guerre. L'armée la réclamait à +grands cris. La reine, le prince Louis, la cour, contenus récemment +par l'expresse volonté du roi, éclataient maintenant sans contrainte. +Suivant eux, on n'était Allemand, on n'était Prussien que de ce jour; +on écoutait enfin la voix de l'intérêt et de l'honneur; on échappait +aux illusions d'une alliance perfide et déshonorante; on était digne +de soi, du fondateur de la monarchie prussienne, du grand +Frédéric!--Jamais il ne s'est vu de délire pareil, que là où la +multitude mène les sages, que là où les cours mènent les rois faibles. + +Cependant que se passait-il qui pût justifier un tel déchaînement? La +Prusse, sur le point de signer en 1805 un traité d'alliance intime +avec la France, avait, sous le faux prétexte de la violation du +territoire d'Anspach, cédé aux instances de la coalition européenne, +aux cris de l'aristocratie allemande, aux caresses d'Alexandre, et +signé le traité de Potsdam, qui était une sorte de trahison. Trouvant +la France victorieuse à Austerlitz, elle avait brusquement changé de +parti, et accepté le Hanovre de Napoléon, après l'avoir accepté +d'Alexandre quelques jours auparavant. Napoléon avait voulu de bonne +foi se la rattacher par un don pareil, et il attendait cette dernière +épreuve pour voir si on pouvait se fier à elle. Mais ce don, accepté +avec confusion, la Prusse n'avait pas osé l'avouer au monde; elle +s'était presque excusée auprès des Anglais de l'occupation du Hanovre, +elle n'avait pas pris entre Napoléon et ses ennemis la position +franche qu'il aurait fallu qu'elle prît pour lui inspirer confiance. +Dégoûté de telles relations, Napoléon avait formé le projet secret de +ressaisir le Hanovre, pour obtenir de l'Angleterre une paix qu'il +n'avait plus l'espoir de lui imposer au moyen de l'alliance de la +Prusse. Mais il songeait à un dédommagement, il l'avait préparé dans +sa pensée; seulement il n'avait rien dit, hésitant à s'ouvrir avec une +cour pour laquelle il n'avait plus aucune estime. Était-ce là un +procédé comparable à la conduite de la Prusse, restée en relation +secrète avec la Russie par M. de Hardenberg, malgré le traité formel +d'alliance signé à Schoenbrunn, et renouvelé à Paris le 15 février? +Assurément non. Les torts de Napoléon se réduisaient à des manques +d'égards, qu'il n'aurait pas dû se permettre, mais que la conduite +équivoque de la Prusse excusait, si elle ne les justifiait pas. + +En réalité, la Prusse était humiliée du rôle qu'elle avait joué, +effrayée de l'isolement dans lequel elle allait se trouver, si +l'Angleterre et la Russie se réconciliaient avec la France, troublée +confusément des traitements qu'elle serait alors exposée à subir de la +part de Napoléon, sans qu'il y eût personne pour la plaindre, et dans +cet état elle était disposée à prendre pour réels les bruits les plus +faux, les plus invraisemblables. Il n'y avait dans tout ce qui se +passait à Berlin qu'une chose de vraie et d'honorable, c'était le +patriotisme allemand humilié des succès de la France, éclatant au +premier prétexte; fondé ou non. Mais ce sentiment éclatait mal à +propos. Il fallait, en 1805, lorsque Napoléon quitta Boulogne, ou se +prononcer hautement pour la France, en disant ses motifs d'en agir +ainsi, et engager l'honneur prussien dans ce sens, ou se prononcer +contre la France dès cette époque, et lutter contre elle quand +l'Autriche et la Russie étaient sous les armes. Maintenant on allait à +sa perte par une voie qui n'était pas même honorable. + +[En marge: Napoléon ayant connaissance de la dépêche de M. de +Lucchesini, la fait démentir à Berlin.] + +[En marge: Il est trop tard pour maîtriser l'entraînement des esprits +en Prusse.] + +Les dépêches de M. de Lucchesini avaient été interceptées par la +police de Napoléon, et connues de lui. Il en avait été indigné et +sur-le-champ il avait fait écrire à M. de Laforest, pour l'avertir de +l'envoi de ces dépêches, pour le charger de donner des démentis à +toutes les allégations du ministre prussien, et pour exiger son +rappel. Malheureusement il était trop tard, et déjà l'élan imprimé à +l'opinion de la Prusse ne pouvait plus être maîtrisé. M, d'Haugwitz +d'ailleurs, embarrassé des rôles si divers qu'il avait été forcé de +jouer depuis un an, n'avait plus le courage des bonnes résolutions. Il +n'osait ni voir le ministre de France, ni déclarer aux fous dont il +avait flatté la folie, qu'il les quittait encore une fois pour se +joindre aux gens sages, bien rares alors à Berlin. + +[En marge: Explication entre M. d'Haugwitz et M. de Laforest.] + +[En marge: M. d'Haugwitz demande, comme moyen de tout arranger, +l'éloignement de l'armée française.] + +M. de Laforest le trouva contraint et fuyant les explications. +Cependant, après plusieurs tentatives, il le vit, lui demanda comment +il pouvait manquer à ce point de son sang-froid accoutumé, comment il +pouvait croire les récits mensongers inventés par la Hesse, les propos +légers recueillis par M. de Lucchesini, comment il n'attendait pas, ou +ne recherchait pas des informations plus exactes, avant de prendre des +résolutions aussi graves que celles qui étaient publiquement +annoncées. M. d'Haugwitz, troublé à mesure que la lumière, un instant +obscurcie dans son esprit, commençait à luire de nouveau, parut désolé +de la conduite qu'on avait tenue, avoua naïvement la rapidité du +courant qui entraînait le roi, la cour et lui-même, déclara enfin que, +si on ne venait pas à leur aide, ils iraient se jeter, peut-être pour +y périr, sur l'écueil de la guerre; que rien n'était perdu encore si +Napoléon voulait faire une démarche quelconque, qui fût pour l'orgueil +de la multitude une satisfaction, pour la prudence du cabinet une +raison de se rassurer; que l'éloignement de l'armée française, +accumulée depuis quelque temps sur les routes qui menaient en Prusse, +remplirait ce double objet; qu'on pourrait alors contremander les +armements, en alléguant pour raison d'avoir armé la réunion des +troupes françaises, et pour raison de désarmer leur retraite au delà +du Rhin. M. d'Haugwitz ajouta que pour faciliter les explications on +allait rappeler M. de Lucchesini, et envoyer à Paris un homme sage et +sûr, M. de Knobelsdorf. + +[Date: Sept. 1806.] + +[En marge: Napoléon aurait accédé à la demande de la Prusse, si le +refus de ratifier le traité de M. d'Oubril ne lui avait fait croire à +l'existence d'une coalition.] + +[En marge: Motifs qui avaient porté Alexandre à ne pas ratifier le +traité signé par M. d'Oubril.] + +Napoléon aurait pu consentir à la démarche demandée sans compromettre +sa gloire, car il n'avait jamais pensé à envahir la Prusse. Il avait +pris seulement quelques précautions lorsqu'on avait refusé de ratifier +le traité de Schoenbrunn. Mais, depuis, il ne songeait qu'à l'Autriche +et aux bouches du Cattaro, il ne songeait qu'à se les faire restituer +par quelque menace; il était même, depuis le traité signé avec M. +d'Oubril, tout disposé à ramener ses troupes en France. Il avait +ordonné un vaste camp à Meudon pour y réunir la grande armée, et y +célébrer en septembre des fêtes magnifiques. Les ordres pour cet objet +étaient déjà expédiés. Mais un événement grave et imprévu vint rendre +cette conduite difficile de sa part. Contre son attente, l'empereur +Alexandre avait refusé de ratifier le traité de paix signé par M. +d'Oubril. Il avait adopté cette résolution sur les vives instances de +l'Angleterre, qui avait fait valoir sa fidélité, rappelé son refus +récent de traiter sans la Russie, et demandé, pour prix de cette +fidélité, qu'on repoussât un traité conclu intempestivement, trop +vite, et à des conditions évidemment désavantageuses. L'empereur +Alexandre, quoiqu'il craignît fort les conséquences de la guerre avec +Napoléon, les craignait un peu moins en voyant l'Angleterre plus lente +qu'il ne l'avait cru à se précipiter dans les bras de la France. Il +paraît même que quelque chose avait déjà transpiré des agitations de +la cour de Prusse, et de la possibilité d'entraîner cette cour à la +guerre. Enfin, la connaissance récemment acquise de la dissolution de +l'empire germanique ajoutant aux jalousies de la Russie comme à celles +de toutes les puissances, et faisant prévoir un redoublement de haine +contre Napoléon, Alexandre s'était décidé à ne pas ratifier le traité +de M. d'Oubril. Il répondit cependant qu'il était prêt à reprendre les +négociations, mais de concert avec l'Angleterre; qu'il chargeait même +celle-ci de ses pouvoirs pour traiter, à la condition qu'on laisserait +à la famille royale de Naples, non-seulement la Sicile, mais la +Dalmatie tout entière, et qu'on donnerait les îles Baléares au roi de +Piémont. + +[En marge: Mort de M. Fox.] + +Le courrier porteur de ces nouvelles arriva le 3 septembre à Paris, au +moment même où les armements de la Prusse occupaient toute l'Europe, +et où l'on demandait à Napoléon de tirer M. d'Haugwitz et le roi +Frédéric-Guillaume d'embarras, en faisant rétrograder les troupes +françaises. Napoléon à son tour sentit naître en lui de profondes +défiances, et se figura qu'il était trahi. Le souvenir de la conduite +de l'Autriche l'année précédente, le souvenir de ses armements, si +souvent et si opiniâtrement niés, alors même que ses troupes étaient +en marche, ce souvenir revenant à son esprit, lui persuada qu'il en +serait de même cette fois, que les armements soudains de la Prusse +n'étaient qu'une perfidie, et qu'il courait le danger d'être surpris +en septembre 1806, comme il avait failli l'être en septembre 1805. Il +était donc peu disposé à retirer ses troupes de la Franconie, position +militaire fort importante, ainsi qu'on le verra bientôt, pour une +guerre contre la Prusse. Une autre circonstance le portait à croire à +une coalition. M. Fox, malade depuis deux mois, venait de mourir. +Ainsi, dans la même année, les fatigues d'un long pouvoir avaient tué +M. Pitt, et les premières épreuves d'un pouvoir redevenu nouveau pour +lui avaient hâté la fin de M. Fox. M. Fox emportait avec lui la paix +du monde, et la possibilité d'une alliance féconde entre la France et +l'Angleterre. Si l'Angleterre avait fait dans M. Pitt une grande +perte, l'Europe et l'humanité en faisaient une immense dans M. Fox. +Celui-ci mort, le parti de la guerre allait triompher du parti de la +paix dans le sein du cabinet britannique. + +[En marge: À la mort de M. Fox, lord Lauderdale est chargé de +présenter à Paris les conditions de la Russie.] + +Toutefois, ce cabinet n'osa pas changer notablement les conditions de +paix précédemment envoyées à Paris. Lord Yarmouth avait abandonné la +négociation par dégoût. Lord Lauderdale était resté seul. On lui +ordonna de Londres de présenter les demandes de la Russie, consistant +à réclamer la Sicile et la Dalmatie pour la cour de Naples, les +Baléares pour le roi de Piémont. Lord Lauderdale, en présentant ces +nouvelles conditions, agit au nom des deux cours et comme ayant les +pouvoirs de l'une et de l'autre. Ainsi, pour attendre l'effet des +ratifications de Saint-Pétersbourg, Napoléon avait manqué l'occasion +décisive d'avoir la paix. Les méprises arrivent aux plus grands +esprits dans le champ de la politique comme dans le champ de la +guerre. + +[En marge: L'irritation que Napoléon ressent du refus de la Russie, et +des nouvelles conditions signifiées à Paris, ne le dispose pas +favorablement pour la paix.] + +[En marge: Audience donnée par Napoléon à M. de Knobelsdorf.] + +Napoléon en ressentit une sorte d'irritation qui le porta davantage +encore à supposer l'existence d'une conspiration européenne. Il était +donc beaucoup plus enclin à en appeler encore une fois aux armes, qu'à +céder. Il reçut à cette époque M. de Knobelsdorf, qui était venu en +toute hâte remplacer M. de Lucchesini. Il lui fit un accueil +personnellement obligeant, lui affirma positivement qu'il n'avait +aucun projet contre la Prusse, qu'il ne comprenait pas ce qu'elle +voulait de lui, car il ne voulait rien d'elle, si ce n'est l'exécution +des traités; qu'il ne songeait à lui rien enlever, que tout ce qu'on +avait publié à cet égard était faux; et il faisait allusion par ces +paroles aux rapports de M. de Lucchesini, qui avait présenté le même +jour ses lettres de rappel. Usant ensuite d'une franchise digne de sa +grandeur, il ajouta qu'il y avait dans les faux bruits répandus une +seule chose véritable, c'est ce qu'on disait du Hanovre; qu'en effet +il avait écouté à ce sujet l'Angleterre; que voyant la paix du monde +attachée à cette question, il avait eu le projet de s'adresser à la +Prusse, de lui exposer la situation dans toute sa vérité, de lui +donner le choix entre la paix générale, achetée par la restitution du +Hanovre, sauf dédommagement, et la continuation de la guerre contre +l'Angleterre, mais de la guerre à outrance, et après explication +toutefois sur le degré d'énergie que le roi Frédéric-Guillaume +entendrait y apporter. Il affirma en outre que, dans tous les cas, il +n'aurait arrêté aucune résolution sans s'en être ouvert franchement et +complétement avec la Prusse. + +[En marge: Napoléon refuse de retirer les troupes françaises, et ne +veut pas donner d'autres explications que celles qu'il a données à M. +de Knobelsdorf.] + +[En marge: Silence ordonné à M. de Laforest.] + +Une si loyale explication aurait dû bannir tous les doutes. Mais il +fallait plus pour la Prusse, il fallait un acte de déférence qui +sauvât son orgueil. Napoléon s'y serait prêté peut-être, s'il n'avait +été en ce moment plein de défiance, et s'il n'avait cru à une nouvelle +coalition, qui n'existait pas encore, quoiqu'elle dût exister bientôt. +Mais dans cette excitation d'esprit que les événements provoquent, on +ne peut pas toujours juger à coup sûr ce qui se passe chez ses +adversaires. En conséquence il enjoignit à M. de Laforest de se tenir +sur la réserve, de dire à M. d'Haugwitz que la Prusse n'aurait pas +d'autres explications que celles qu'il avait données, à MM. de +Knobelsdorf et de Lucchesini, que quant à la demande relative aux +armées, il répondait par une demande exactement semblable, et que si +la Prusse contremandait ses armements, il prenait l'engagement de +faire immédiatement repasser le Rhin aux troupes françaises. Il +ordonna ensuite à M. de Laforest de se taire, et d'attendre les +événements.--Dans une situation pareille, lui écrivit-il, on n'en doit +pas croire les protestations, quelque sincères qu'elles puissent +paraître. Nous avons été trompés trop de fois. Il faut des faits: que +la Prusse désarme, et les Français repasseront le Rhin, mais point +avant.-- + +M. de Laforest exécuta fidèlement les ordres de son souverain, n'eut +pas de peine à convaincre M. d'Haugwitz, qui était convaincu d'avance, +mais dominé par les événements; et puis il se tut. Ce n'était pas +assez pour le cabinet prussien d'être éclairé sur les intentions de +Napoléon; il lui fallait une explication palpable à donner à l'opinion +publique, et à lui aussi des faits, mais des faits clairs et positifs, +c'est-à-dire la retraite des Français. Encore les imaginations +excitées se seraient-elles payées difficilement même d'un acte +rassurant. L'orgueil prussien réclamait une satisfaction. On a autant +et même plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a +raison. + +[En marge: Effet du silence gardé par M. de Laforest.] + +[En marge: Après avoir attendu quelques jours des explications qui +n'arrivent pas, le roi de Prusse part pour l'armée.] + +[En marge: La guerre est résolue entre la Prusse et la France.] + +Le roi et M. d'Haugwitz laissèrent écouler quelques jours encore, pour +voir si Napoléon ne manderait pas quelque chose de plus explicite, de +plus satisfaisant.--Ce silence perd tout, répétait M. d'Haugwitz à M. +de Laforest.--Mais le sort en était jeté: la Prusse, par des +tergiversations qui lui avaient aliéné la confiance de Napoléon, la +France, par des procédés trop peu ménagés, devaient être amenées l'une +et l'autre à une guerre funeste, d'autant plus regrettable, que dans +l'état du monde c'étaient les deux seules puissances dont les intérêts +fussent conciliables. Le silence ordonné à M. de Laforest fut +invariablement gardé par lui, mais la douleur sur le visage, douleur +expressive, et suffisamment significative, si la cour de Prusse avait +voulu la comprendre, et se conduire d'après ce qu'elle aurait compris. +Il n'en était plus ainsi ni du roi Frédéric-Guillaume, ni de son +ministère. Tous les jours des régiments traversaient Berlin, en +chantant des airs patriotiques, que répétait le peuple ameuté dans les +rues. De toutes parts on demandait quand le roi partirait pour +l'armée, et s'il serait vrai qu'il restât à Potsdam, dans l'intention +de revenir sur sa première détermination. Le cri devint tel qu'il +fallut obéir à l'opinion. L'infortuné Frédéric-Guillaume partit le 21 +septembre pour Magdebourg. C'était le signal de la guerre qu'on +attendait en Allemagne, et que Napoléon attendait à Paris. Dès ce jour +elle était inévitable. On en verra, dans le livre suivant, les +terribles vicissitudes, les désastreuses conséquences pour la Prusse, +et les résultats glorieux pour Napoléon, résultats qui nous +inspireraient une satisfaction sans mélange, si la politique eût été +d'accord avec la victoire. + + +FIN DU VINGT-QUATRIÈME LIVRE ET DU TOME SIXIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME. + + +LIVRE VINGT-DEUXIÈME. + +ULM ET TRAFALGAR. + + Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion, + quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. -- + Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon. + -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon + s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il + entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres. + -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des + bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un + profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à + l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le + rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la + flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion + publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des + finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des + principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. -- + Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. -- + Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour + d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette + spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant + confondu dans ses mains les affaires de la France et de + l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. -- + Conséquences de cette situation pour la Banque de France. -- + Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes + sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. -- + Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation + des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au + Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris. + -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée, + certain de changer bientôt cette froideur en transports + d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux + armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens, + l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur + Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin. + -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage + de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de + grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et + s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général + Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. -- + Commencement des opérations militaires du côté des Français. -- + Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de + Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour + tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon + atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait + eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général + du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de + Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses + dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper + Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur + commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de + Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les + fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. -- + Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite + de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à + capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en + vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille. + -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral + Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. -- + Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte + de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur + de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille + désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte + anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie + précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes + au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes. + -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du + _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_, + du _Pluton_, de _l'Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de + Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après + une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la + bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du + gouvernement impérial à l'égard de la marine française. -- + Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier + Trafalgar. 1 à 184 + + +LIVRE VINGT-TROISIÈME. + +AUSTERLITZ. + + Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise + financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements + en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie + des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par + la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de + la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites + nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend + de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix. + -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des + affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire + d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. -- + L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il + entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels + avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M. + d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande + résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il + est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille + de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la + vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. -- + Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs + Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. -- + Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution + de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les + Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du + corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à + Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube. + -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général + Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se + laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à + l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette + l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de + l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon + pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie + contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la + Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des + corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour + Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major + russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui + inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain + choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz, livrée le + 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur + d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la + promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à + Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États + vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la + Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de + Baden et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois + maisons allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires + autrichiens. -- Napoléon, de retour à Vienne, a une longue + entrevue avec M. d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union + avec la Prusse, et lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se + liera définitivement à la France. -- Traité de Vienne avec la + Prusse. -- Départ de M. d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, + débarrassé de la Prusse, devient plus exigeant à l'égard de + l'Autriche. -- La négociation transférée à Presbourg. -- + Acceptation des conditions de la France, et paix de Presbourg. -- + Départ de Napoléon pour Munich. -- Mariage d'Eugène de + Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavière. -- Retour de + Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal. 185 à 369 + + +LIVRE VINGT-QUATRIÈME. + +CONFÉDÉRATION DU RHIN. + + Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des + drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant + l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses + premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants + réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de + 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le + remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor + formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres + relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à + la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La + ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves. + -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le + traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des + obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. -- + M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux + changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris, + est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. -- + Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à + Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise + de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en + attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les + provinces allemandes les plus capables de la nourrir. -- + Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse + après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de + Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du + cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions + d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de + Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver + par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. -- + L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt, + et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. -- + Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de + lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. -- + Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu + de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux + Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie + envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement + de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix. + -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris. + -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon tendant + à traîner la négociation en longueur. -- Système de l'Empire + français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. -- + Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de + l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de + l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux + publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue + Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil + d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. -- + Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de + trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. -- + Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. -- + Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M. + d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à + produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord + Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. -- + Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au + sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives + inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de + Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et + résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La + Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et + propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les + admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse + demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond + par la demande d'éloigner l'année prussienne. -- Silence prolongé + de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée. + -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France. 370 à 568 + +FIN DE LA TABLE DU SIXIÈME VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, +Vol. (6 / 20), by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42298 *** |
