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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42298 ***
+
+ HISTOIRE DU CONSULAT
+
+ ET DE
+
+ L'EMPIRE
+
+
+
+
+ FAISANT SUITE
+
+ À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+
+ PAR M. A. THIERS
+
+
+
+
+ TOME SIXIÈME
+
+
+
+
+ [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
+
+
+
+
+ PARIS
+ PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 60, RUE RICHELIEU
+ 1847
+
+
+
+
+PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
+
+
+
+
+L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
+Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
+Espagnole et Italienne.
+
+Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
+Librairie), le 4 janvier 1847.
+
+
+PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DU CONSULAT
+
+ET
+
+DE L'EMPIRE.
+
+
+
+
+LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
+
+ULM ET TRAFALGAR.
+
+ Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion,
+ quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. --
+ Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon.
+ -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon
+ s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il
+ entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
+ -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des
+ bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un
+ profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à
+ l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le
+ rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la
+ flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion
+ publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des
+ finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des
+ principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. --
+ Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. --
+ Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour
+ d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette
+ spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant
+ confondu dans ses mains les affaires de la France et de
+ l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. --
+ Conséquences de cette situation pour la Banque de France. --
+ Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes
+ sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. --
+ Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation
+ des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au
+ Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris.
+ -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée,
+ certain de changer bientôt cette froideur en transports
+ d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux
+ armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
+ l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
+ Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin.
+ -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage
+ de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de
+ grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et
+ s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général
+ Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
+ Commencement des opérations militaires du côté des Français. --
+ Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de
+ Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
+ tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon
+ atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait
+ eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général
+ du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de
+ Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses
+ dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
+ Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
+ commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
+ Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les
+ fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. --
+ Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite
+ de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à
+ capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en
+ vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
+ -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral
+ Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. --
+ Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte
+ de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur
+ de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille
+ désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte
+ anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie
+ précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
+ au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes.
+ -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du
+ _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_,
+ du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
+ Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après
+ une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la
+ bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du
+ gouvernement impérial à l'égard de la marine française. --
+ Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier
+ Trafalgar.
+
+
+[Date: Août 1803.]
+
+[En marge: Conséquences de la réunion de Gênes à la France.]
+
+C'était une faute grave que de réunir Gênes à la France, la veille
+même de l'expédition d'Angleterre, et de fournir ainsi à l'Autriche la
+dernière raison qui devait la décider à la guerre. C'était provoquer
+et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment où l'on
+aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute
+sa liberté d'action contre l'Angleterre. Napoléon, il est vrai,
+n'avait pas prévu les conséquences de la réunion de Gênes; son erreur
+avait consisté à trop mépriser l'Autriche, et à la croire incapable
+d'agir, quelque liberté qu'il prît avec elle. Cependant, quoique cette
+réunion, opérée en de telles circonstances, lui ait été justement
+reprochée, elle fut, en réalité, un événement heureux. Sans doute, si
+l'amiral Villeneuve eût été capable de faire voile vers la Manche et
+de paraître devant Boulogne, il faudrait regretter à jamais le trouble
+apporté à l'exécution du plus vaste projet; mais, cet amiral
+n'arrivant pas, Napoléon, réduit encore une fois à l'inaction, à moins
+qu'il n'eût la témérité de franchir le détroit sans la protection
+d'une flotte, Napoléon se serait trouvé dans un extrême embarras.
+Cette expédition, si souvent annoncée, manquant trois fois de suite,
+aurait fini par l'exposer à une sorte de ridicule, et par le
+constituer, aux yeux de l'Europe, dans un véritable état d'impuissance
+vis-à-vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui
+fournissant un champ de bataille qui lui manquait, répara la faute
+qu'il avait commise en venant elle-même en commettre une, et le tira
+fort à propos d'une situation indécise et fâcheuse. La chaîne qui lie
+entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange!
+Souvent, ce qui est sage combinaison échoue, ce qui est faute réussit.
+Ce n'est pas un motif toutefois pour déclarer toute prudence vaine, et
+pour lui préférer les impulsions du caprice dans le gouvernement des
+empires. Non, il faut toujours préférer le calcul à l'entraînement
+dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empêcher de
+reconnaître qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins
+de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C'est une
+raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine.
+
+[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de
+Napoléon.]
+
+Il faut avoir vu de près les difficultés du gouvernement, il faut
+avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes
+déterminations, de les préparer, de les accomplir, de remuer les
+hommes et les choses, pour apprécier la résolution que Napoléon prit
+en cette circonstance. La douleur de voir échouer l'expédition de
+Boulogne une fois passée, il se livra tout entier à son nouveau projet
+de guerre continentale. Jamais il n'avait disposé de plus grandes
+ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ
+d'opérations plus étendu. Quand il commandait l'armée d'Italie, il
+rencontrait pour limite à ses mouvements la plaine de la Lombardie et
+le cercle des Alpes; et s'il songeait à porter ses vues au delà de ce
+cercle, la prudence alarmée du directeur Carnot venait l'arrêter dans
+ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de
+la campagne de 1800, il était obligé de ménager des lieutenants qui
+étaient encore ses égaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau
+un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, il était
+arrêté par la timidité d'esprit de ce général; il était réduit à le
+laisser agir à sa manière, manière sûre, mais bornée, et à se
+renfermer lui-même dans le champ isolé du Piémont. Il est vrai qu'il y
+signalait sa présence par une opération qui restera comme un prodige
+de l'art de la guerre, mais toujours son génie, en voulant se
+déployer, avait trouvé des obstacles. Pour la première fois, il était
+libre, libre comme l'avaient été César et Alexandre. Ceux de ses
+compagnons d'armes que leur jalousie ou leur réputation rendaient
+incommodes, s'étaient exclus eux-mêmes de la lice par une conduite
+imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis à
+sa volonté, et réunissant au plus haut degré toutes les qualités
+nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Son armée, fatiguée
+d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, formée par
+dix ans de guerre et trois ans de campement, était préparée aux plus
+difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe
+entière était ouverte à ses combinaisons. Il était à l'occident, sur
+les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aidée des
+forces russes, suédoises, italiennes et anglaises, était à l'orient,
+poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration
+européenne avait mises à sa disposition. La situation, les moyens,
+tout était grand. Mais si jamais on ne s'était trouvé plus en mesure
+de faire face à de subits et graves périls, jamais aussi la difficulté
+n'avait été égale. Cette armée, tellement préparée qu'on peut dire que
+dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette armée était au bord
+de l'Océan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique
+comment les puissances continentales en avaient souffert la réunion
+sans réclamer, et il fallait la transporter tout à coup au centre du
+continent. Là était le problème à résoudre. On va juger comment
+Napoléon s'y prit pour franchir l'espace qui le séparait de ses
+ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre à
+dissoudre leur formidable coalition.
+
+[En marge: Plan militaire de la coalition.]
+
+Bien qu'il se fût obstiné à croire la guerre moins prochaine qu'elle
+n'était, il en avait parfaitement discerné les préparatifs et le plan.
+La Suède faisait des armements à Stralsund, dans la Poméranie
+suédoise; la Russie à Revel, dans le golfe de Finlande. On annonçait
+deux grandes armées russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin
+d'entraîner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir
+l'Autriche. On ne se bornait pas à soupçonner, on connaissait avec
+certitude la formation de deux armées autrichiennes, l'une de 80 mille
+hommes en Bavière, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux
+liées par un corps de 25 à 30 mille en Tyrol. Enfin des Russes réunis
+à Corfou, des Anglais à Malte, des symptômes d'agitation dans la cour
+de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi
+de l'Italie.
+
+[En marge: Quatre attaques projetées contre l'Empire.]
+
+Quatre attaques se préparaient donc (voir la carte nº 27): la première
+au nord par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant être
+exécutée par des Suédois, des Russes, des Anglais; la seconde à l'est
+par la vallée du Danube, confiée aux Russes et aux Autrichiens
+combinés; la troisième en Lombardie, réservée aux Autrichiens seuls;
+la quatrième au midi de l'Italie, devant être entreprise un peu plus
+tard par une réunion de Russes, d'Anglais, de Napolitains.
+
+Napoléon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assisté
+aux conférences militaires de M. de Wintzingerode à Vienne, que nous
+avons rapportées antérieurement. Il n'y avait qu'une circonstance
+encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entraînerait-on la
+Prusse? Napoléon ne le croyait pas. Les puissances coalisées
+espéraient y parvenir en intimidant le roi Frédéric-Guillaume. Dans ce
+cas l'attaque du Nord, au lieu d'être une tentative accessoire, fort
+gênée par la neutralité prussienne, serait devenue une entreprise
+menaçante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin.
+Cependant cela était peu probable, et Napoléon ne considérait comme
+sérieuses que les deux grandes attaques par la Bavière et la
+Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques
+précautions celles qu'on préparait en Poméranie et vers le royaume de
+Naples.
+
+[En marge: Combinaison opposée par Napoléon aux projets des puissances
+coalisées.]
+
+Il résolut de porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube,
+et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manière dont
+il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un
+fait fort simple, l'éloignement des Russes, qui les exposait à venir
+tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens,
+impatients de se porter en Bavière, et d'occuper, suivant leur
+coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la
+sorte à la distance qui les séparait naturellement des Russes, que
+ceux-ci dès lors se présenteraient tardivement en ligne, en remontant
+le Danube avec leur principale armée réunie aux réserves
+autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrivée des Russes,
+Napoléon se proposait de courir ensuite sur les Russes privés du
+secours de la principale armée de l'Autriche, et voulait user du moyen
+très-facile en théorie, très-difficile dans la pratique, de battre ses
+ennemis les uns après les autres.
+
+Pour réussir, ce plan exigeait une façon toute particulière de se
+transporter sur le théâtre des opérations, c'est-à-dire dans la vallée
+du Danube. (Voir la carte nº 28.) Si, à l'exemple de Moreau, Napoléon
+remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg à Schaffhouse, s'il
+venait ensuite par les défilés de la Forêt-Noire déboucher entre les
+Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front
+les Autrichiens établis derrière l'Iller, d'Ulm à Memmingen, il ne
+remplissait pas complétement son but. Même en battant les Autrichiens,
+comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'armée formée
+au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et
+les conduisait, affaiblis seulement, à la jonction avec leurs alliés
+du Nord. Il fallait, comme à Marengo, et plus qu'à Marengo même,
+tourner les Autrichiens, et ne pas se borner à les battre, mais les
+envelopper, de manière à les envoyer tous prisonniers en France. Alors
+Napoléon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que
+les réserves autrichiennes.
+
+[En marge: Marche des divers corps composant l'armée française, des
+bords de l'Océan aux bords du Danube.]
+
+Pour cela une marche toute simple s'offrit à son esprit. L'un de ses
+corps d'armée, celui du maréchal Bernadotte, était en Hanovre, un
+second, celui du général Marmont, en Hollande, les autres à Boulogne.
+(Voir la carte nº 28.) Il imagina de faire descendre le premier à
+travers la Hesse en Franconie, sur Würzbourg et le Danube; de faire
+avancer le second le long du Rhin, en usant des facilités que
+procurait ce fleuve, et de le réunir par Mayence et Würzbourg au corps
+venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands détachements allaient
+descendre du nord au midi, Napoléon résolut de porter par un mouvement
+de l'ouest à l'est, de Boulogne à Strasbourg, les corps campés au bord
+de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les
+défilés de la Forêt-Noire, mais en réalité de laisser cette forêt à
+droite, de passer à gauche, à travers le Wurtemberg, pour se joindre
+en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le
+Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer
+ainsi derrière les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et,
+après s'être débarrassé d'eux, de marcher sur Vienne à la rencontre
+des Russes.
+
+[En marge: Manière d'opérer à l'égard de l'Italie.]
+
+La position du maréchal Bernadotte venant du Hanovre, du général
+Marmont venant de la Hollande, était un avantage, car il ne fallait à
+l'un que dix-sept jours, à l'autre que quatorze ou quinze, pour se
+transporter à Würzbourg, sur le flanc de l'armée ennemie campée à Ulm.
+Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait
+environ vingt-quatre jours, et celui-là devait fixer l'attention des
+Autrichiens sur le débouché ordinaire de la Forêt-Noire. Dans l'espace
+de vingt-quatre jours, c'est-à-dire vers le 25 septembre, Napoléon
+pouvait donc être rendu sur le point décisif. En prenant son parti
+sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par
+sa présence prolongée à Boulogne, en semant de faux bruits, en
+dérobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possédait
+au plus haut degré, il pouvait avoir passé le Danube sur les derrières
+des Autrichiens avant qu'ils se fussent doutés de sa présence. S'il
+réussissait, il était dès le mois d'octobre débarrassé de la première
+armée ennemie, il employait le mois de novembre à marcher sur Vienne,
+et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes,
+qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait être des fantassins solides,
+mais non point invincibles, car Moreau et Masséna les avaient déjà
+battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arrivé
+à Vienne, il avait dépassé de beaucoup la position de l'armée
+autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant
+de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napoléon
+était de confier à Masséna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et
+celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'armée
+française sur l'Adige. Elle ne devait être que de 50 mille hommes,
+mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au delà
+des Alpes, depuis Montenotte jusqu'à Marengo. Pourvu que Masséna pût
+arrêter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui
+semblait hors de doute avec des soldats habitués à vaincre les
+Autrichiens, quel que fût leur nombre, et sous un général qui ne
+reculait jamais, Napoléon, parvenu à Vienne, dégageait la Lombardie,
+comme il avait dégagé la Bavière. Il attirait l'archiduc Charles sur
+lui, mais il attirait en même temps Masséna; et, joignant alors aux
+150 mille hommes avec lesquels il aurait marché le long du Danube, les
+50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver à Vienne à
+la tête de 200 mille Français victorieux. Disposant directement d'une
+telle masse de forces, ayant déjoué les deux principales attaques,
+celles de Bavière et de Lombardie, qu'importaient les deux autres,
+préparées au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe
+entière fût-elle en armes, il n'avait rien à craindre de
+l'universalité de ses forces.
+
+Toutefois il ne négligea pas de prendre certaines précautions à
+l'égard de la basse Italie. Le général Saint-Cyr occupait la Calabre
+avec 20 mille hommes. Napoléon lui donna pour instructions de se
+porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier
+symptôme d'hostilité. Sans doute il eût été plus conforme à ses
+principes de ne pas couper en deux l'armée d'Italie, de ne point
+placer 50 mille hommes sous Masséna, au bord de l'Adige, 20 mille sous
+le général Saint-Cyr en Calabre, de réunir le tout au contraire en une
+seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord
+de l'Italie, aurait eu peu à craindre du midi. Mais il jugeait que
+Masséna, avec 50 mille hommes et son caractère, suffirait pour arrêter
+l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de
+permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied à Naples, et de
+fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile à
+éteindre. C'est pourquoi il laissa le général Saint-Cyr et 20 mille
+hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier
+signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais à la mer
+avant qu'ils eussent le temps de s'établir sur le continent d'Italie.
+Quant à l'attaque préparée dans le nord de l'Europe, et si distante
+des frontières de l'Empire, Napoléon se borna, pour y faire face, à
+continuer la négociation entreprise à Berlin, relativement à
+l'électorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet électorat à la Prusse
+pour prix de son alliance; mais, n'espérant guère une alliance
+formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre
+le Hanovre en dépôt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir
+à titre de don définitif. Dans tous les cas, elle était obligée d'en
+éloigner les troupes belligérantes, et sa neutralité suffisait dès
+lors pour couvrir le nord de l'Empire.
+
+Tel fut le plan conçu par Napoléon. Portant ses corps d'armée, par une
+marche rapide et imprévue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre,
+au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, séparant
+les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les
+seconds, s'enfonçant ensuite dans la vallée du Danube jusqu'à Vienne,
+et dégageant par ce mouvement Masséna en Italie, il devait avoir
+bientôt repoussé les deux principales attaques dirigées contre son
+empire. Ses armées victorieuses étant ainsi réunies sous les murs de
+Vienne, il n'avait plus à s'inquiéter d'une tentative au midi de
+l'Italie, que le général Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et
+d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralité prussienne
+allait gêner de toutes parts.
+
+Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait
+conçu, exécuté des plans sur une pareille échelle. C'est que jamais un
+esprit plus puissant, plus libre de ses volontés, disposant de moyens
+plus vastes, n'avait eu à opérer sur une telle étendue de pays. Que
+voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrésolus, qui
+délibèrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprévoyants,
+qui songent à organiser leurs forces quand déjà elles devraient être
+sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des généraux
+subordonnés, qui peuvent à peine se mouvoir sur le théâtre circonscrit
+assigné à leurs opérations. Ici au contraire, génie, volonté,
+prévoyance, liberté absolue d'action, tout concourait dans le même
+homme au même but. Il est rare que de telles circonstances se
+rencontrent; mais quand elles se trouvent réunies, le monde a un
+maître.
+
+[En marge: Ordres de marche donnés pour le 27 août.]
+
+[En marge: Marche prescrite au maréchal Bernadotte.]
+
+Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà
+sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes à la frontière de
+Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napoléon; mais il n'en
+fut rien. Il donna tous ses ordres à Boulogne dans la journée même du
+26 août, avec la recommandation cependant de ne les émettre que le 27,
+à dix heures du soir. Il voulait ainsi se ménager toute la journée du
+27, avant de renoncer définitivement à sa grande expédition maritime.
+Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre à
+Hanovre. Le maréchal Bernadotte, déjà prévenu, devait commencer son
+mouvement le 2 septembre, avoir assemblé son corps le 6 à Goettingue,
+et être rendu à Würzbourg le 20. (Voir la carte nº 28.) Il avait ordre
+de réunir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enlevée aux
+Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dépôts de
+son corps d'armée, et une garnison de 6 mille hommes commandée par un
+officier énergique, sur lequel on pût compter. Cette garnison devait
+être approvisionnée pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement
+avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laissées à Hameln
+rejoindraient immédiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles
+resteraient dans cette place, et la défendraient jusqu'à la mort, dans
+le cas où les Anglais feraient une expédition par le Weser, ce que la
+neutralité prussienne ne pouvait pas empêcher.--«Je serai, écrivit
+Napoléon, aussi prompt que Frédéric, lorsqu'il allait de Prague à
+Dresde et à Berlin. J'accourrai bientôt au secours des Français
+défendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les
+ennemis qui en seraient venus.»--Bernadotte avait ordre de traverser
+les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principautés,
+qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il était
+refusé, de marcher du reste l'argent à la main, de tout payer,
+d'observer une exacte discipline.
+
+[En marge: Marche prescrite au général Marmont.]
+
+Le même soir du 27 août, un courrier porta au général Marmont l'ordre
+de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pièces de canon
+bien attelées, de suivre les bords du Rhin jusqu'à Mayence, de se
+rendre par Mayence et Francfort à Würzbourg. L'ordre devait parvenir à
+Utrecht le 30 août. Le général Marmont ayant déjà reçu un premier
+avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, être arrivé à
+Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19 à Würzbourg. (Voir la carte
+nº 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient être
+rendus au milieu des principautés franconiennes de l'électeur de
+Bavière, du 18 au 20 septembre, et y présenter une force de quarante
+mille hommes. Comme on avait recommandé à l'électeur de s'enfuir à
+Würzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il
+était assuré de trouver là un secours tout préparé pour sa personne et
+pour son armée.
+
+[En marge: Marche prescrite aux quatre corps campés dans les environs
+de Boulogne.]
+
+Enfin, le 27 au soir, furent émis les ordres pour les camps
+d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient
+commencer à s'exécuter le 29 août au matin. Le premier jour, devaient
+partir, par trois routes différentes, les premières divisions de
+chaque corps, le deuxième jour les secondes divisions, le troisième
+jour les dernières. Elles se suivaient par conséquent à vingt-quatre
+heures de distance. Les trois routes indiquées étaient, pour le camp
+d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim;
+pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mézières,
+Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fère, Reims,
+Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches,
+l'armée pouvait être transportée tout entière sur le Rhin, entre
+Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour
+qu'elle y fût en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder
+quelque mesure, afin de mieux surprendre les Français, étaient restés
+au camp de Wels près Lintz, et ne pouvaient dès lors être en ligne
+avant Napoléon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut
+Danube, plus ils s'approcheraient de la frontière de France, entre le
+lac de Constance et Schaffhouse, plus Napoléon aurait de chance de les
+envelopper. Des officiers envoyés avec des fonds, sur les routes que
+les troupes devaient parcourir, étaient chargés de faire préparer des
+vivres dans chaque lieu d'étape. Des ordres formels, et plusieurs fois
+réitérés, comme tous ceux que donnait Napoléon, enjoignaient de
+fournir à chaque soldat une capote et deux paires de souliers.
+
+Napoléon, gardant profondément son secret, qui ne fut confié qu'à
+Berthier et à M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille
+hommes sur le Rhin. Il l'écrivit ainsi à la plupart de ses ministres.
+Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna à lui
+enjoindre de réunir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent
+possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avouée de
+l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit à M. Daru de
+partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre
+du matériel de la guerre, d'expédier de sa propre main tous les ordres
+accessoires qu'exigeait le déplacement de l'armée, et de ne pas mettre
+un seul commis dans sa confidence. Napoléon voulut rester lui-même six
+à sept jours de plus à Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses
+projets.
+
+[En marge: Précautions prises pour que la marche de l'armée soit
+connue le plus tard possible.]
+
+Comme tous ces corps allaient traverser la France, excepté celui du
+maréchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps
+destiné à repasser la frontière, il faudrait, qu'ils fussent déjà en
+pleine marche pour donner des signes de leur présence, que ces signes
+fussent transmis à Paris, de Paris à l'étranger, et que bien des jours
+s'écoulassent avant que l'ennemi apprît la levée du camp de Boulogne.
+D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par
+l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin,
+laisseraient dans le doute les esprits les plus prévoyants, et il y
+avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein,
+quand on serait encore supposé sur les bords de la Manche. Napoléon
+fit en même temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand,
+pour la Franconie, la Souabe et la Bavière. Ils avaient ordre
+d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube,
+d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions
+militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles
+présentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le
+Danube. Murat devait voyager sous un nom supposé, et, son exploration
+terminée, revenir à Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des
+premières colonnes rendues sur le Rhin.
+
+[En marge: Négociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière.]
+
+Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans
+l'ignorance de ses résolutions, Napoléon recommanda en outre à M. de
+Talleyrand de différer le manifeste destiné au cabinet de Vienne, et
+ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer définitivement. Il
+n'en attendait que des mensonges en réponse à ses sommations, et quant
+à le convaincre de duplicité à la face de l'Europe, il lui suffisait
+de le faire au moment des premières hostilités. Il expédia pour
+Carlsruhe M. le général Thiard, passé au service de France depuis la
+rentrée des émigrés, et le chargea de négocier une alliance avec le
+grand-duché de Baden. Il adressa des offres de même nature au
+Wurtemberg, alléguant qu'il prévoyait la guerre, à en juger par les
+préparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais à quel point il était
+prêt à la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets
+qu'à l'électeur de Bavière. Ce malheureux prince, hésitant entre
+l'Autriche qui était son ennemie, et la France qui était son amie,
+mais l'une proche, l'autre éloignée, se souvenant aussi que dans les
+guerres antérieures, constamment foulé par les uns et les autres, il
+avait toujours été oublié à la paix, ce malheureux prince ne savait à
+qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant à la France il
+pourrait espérer des agrandissements de territoire, mais ignorant
+encore la levée du camp de Boulogne, il la voyait, à l'époque dont il
+s'agit, tout occupée de sa lutte contre l'Angleterre, importunée de
+ses alliés d'Allemagne, et n'étant pas en mesure de les secourir.
+Aussi ne cessait-il de parler d'alliance à notre ministre, M. Otto,
+sans jamais oser conclure. Cet état de choses changea bientôt par
+suite des lettres de Napoléon. Celui-ci écrivit directement à
+l'électeur, et lui annonça (en lui disant que c'était un secret d'État
+confié à son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre,
+et marchait immédiatement avec 200 mille hommes au centre de
+l'Allemagne.--Vous serez secouru à temps, lui mandait-il, et la maison
+d'Autriche vaincue sera forcée de vous composer un État considérable
+avec les débris de son patrimoine.--Napoléon tenait à gagner cet
+électeur, qui comptait 25 mille soldats bien organisés, et qui avait
+en Bavière des magasins très-bien fournis. C'était un avantage
+important que d'arracher ces 25 mille soldats à la coalition, et de se
+les donner à soi. Du reste, le secret n'était pas en péril, car ce
+prince éprouvait une véritable haine pour les Autrichiens, et, une
+fois rassuré, ne demanderait pas mieux que de se lier à la France.
+
+[En marge: Instructions envoyées à l'armée d'Italie.]
+
+Napoléon s'occupa ensuite de l'armée d'Italie. Il ordonna de réunir
+sous les murs de Vérone les troupes dispersées entre Parme, Gênes, le
+Piémont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au
+maréchal Jourdan, en observant les plus grands ménagements envers ce
+personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait
+pas le caractère au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait
+aucune connaissance du pays compris entre le Pô et les Alpes. Il lui
+promit de l'employer sur le Rhin, où il avait toujours combattu, et
+enjoignit à Masséna de partir sans délai. La distance à laquelle était
+l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle
+ne pouvait être que tardive.
+
+[En marge: Précautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la
+flottille à l'abri de toute attaque.]
+
+Ces dispositions terminées, il consacra le temps qu'il devait passer
+encore à Boulogne, à prescrire lui-même les précautions les plus
+minutieuses afin de mettre la flottille à l'abri de toute attaque de
+la part des Anglais. Il était naturel de penser que ceux-ci
+profiteraient du départ de l'armée pour tenter un débarquement, et
+incendier le matériel accumulé dans les bassins. Napoléon, qui ne
+renonçait pas à revenir bientôt sur les côtes de l'Océan, après une
+guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un
+outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les
+précautions suivantes aux ministres Decrès et Berthier. Les divisions
+d'Étaples et de Wimereux durent être réunies à celles de Boulogne, et
+toutes placées dans le fond du bassin de la Liane, hors de la portée
+des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la
+flottille hollandaise, qui était à Ambleteuse, mais tout fut disposé
+pour que les troupes stationnées à Boulogne pussent accourir sur cet
+autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espèce
+particulière, attachés à de fortes ancres, empêchaient l'introduction
+des machines incendiaires qui auraient pu être lancées sous la forme
+de corps flottants.
+
+Trois régiments entiers, y compris leur troisième bataillon, furent
+laissés à Boulogne. Il y fut ajouté douze troisièmes bataillons des
+régiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant à la
+flottille furent formés en quinze bataillons de mille hommes chacun.
+On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie
+pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou à
+bord des bâtiments restés à la voile, ou autour de ceux qui étaient
+échoués dans le port. Cette réunion de troupes de terre et de mer
+présentait une force de trente-six bataillons, commandés par des
+généraux et un maréchal, le maréchal Brune, celui qui avait, en 1799,
+jeté les Russes et les Anglais à la mer. Napoléon ordonna la
+construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour
+couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait formés. Il
+voulut que des officiers de choix fussent attachés à chaque position
+retranchée, et conservassent toujours le même poste, afin que,
+répondant de sa sûreté, ils s'étudiassent sans cesse à en
+perfectionner la défense.
+
+Il chargea ensuite M. Decrès d'assembler les officiers de mer, le
+maréchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux
+uns et aux autres l'importance du poste confié à leur honneur, de les
+consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient
+combattre, de leur promettre qu'ils seraient employés à leur tour,
+qu'ils auraient même bientôt la gloire de concourir à l'expédition
+d'Angleterre, car après avoir puni le continent de son agression,
+Napoléon reparaîtrait aux bords de la Manche, peut-être au printemps
+suivant.
+
+[Date: Sept 1805.]
+
+[En marge: Napoléon assiste au départ de l'armée.]
+
+[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une
+grande guerre.]
+
+Napoléon assista de sa personne au départ de toutes les divisions de
+l'armée. On se ferait difficilement une idée de leur joie, de leur
+ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une
+grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y
+en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de
+passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus égaux par une
+vie commune de plusieurs années, confiants dans leurs officiers,
+enthousiastes du chef qui devait les conduire à la victoire, espérant
+les plus hautes récompenses sous un régime qui avait mené au trône un
+soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui à cette époque avait
+remplacé tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes,
+appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les périls, les
+expéditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les
+Prussiens, les Russes; ils méprisaient tous les soldats de l'Europe,
+et n'imaginaient pas qu'il y eût une armée au monde capable de leur
+résister. Rompus à la fatigue comme de vraies légions romaines, ils
+voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener à la
+conquête du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive
+l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi.
+Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de
+pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait
+plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des
+récompenses légitimement acquises, et une confiance, un mépris des
+périls et des difficultés, qui constituent le soldat destiné aux
+grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient
+défendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris
+de 1805 voulaient la rendre la première puissance de la terre.
+N'établissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est
+beau de courir à la défense de son pays en péril; il est beau
+également de se dévouer pour qu'il soit grand et glorieux.
+
+[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
+
+Après avoir vu de ses yeux son armée en marche, Napoléon partit de
+Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3 à la Malmaison. Personne
+n'était informé de ses résolutions; on le croyait toujours occupé de
+ses projets contre l'Angleterre; on s'inquiétait seulement des
+intentions de l'Autriche, et on expliquait les déplacements de troupes
+dont il commençait à être question, par l'envoi déjà publié d'un corps
+de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut
+Rhin.
+
+[En marge: Disposition du public à son égard.]
+
+Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant à quel
+point une profonde intrigue anglaise avait serré les noeuds de la
+nouvelle coalition, reprochait à Napoléon d'avoir poussé l'Autriche à
+bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tête, en réunissant Gênes
+à l'Empire, en donnant Lucques à la princesse Élisa. On ne cessait pas
+de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un
+gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui
+reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la
+guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle fût malheureuse sous un
+capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la
+Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldées par l'Angleterre; on ne
+savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue
+durée, et on se rappelait involontairement les angoisses des premières
+guerres de la Révolution. Toutefois, la confiance l'emportait de
+beaucoup sur les autres sentiments; mais un léger murmure
+d'improbation, très-sensible pour les fines oreilles de Napoléon, ne
+laissait pas de se faire entendre.
+
+[En marge: Détresse financière.]
+
+Ce qui contribuait surtout à rendre plus pénibles les sensations
+qu'éprouvait le public, c'était une extrême gêne financière. Des
+causes diverses l'avaient produite. Napoléon avait persisté dans son
+projet de ne jamais emprunter. «De mon vivant, écrivait-il à M. de
+Marbois, je n'émettrai aucun papier.» (Milan, 18 mai 1805.) En effet,
+le discrédit produit par les assignats, par les mandats, par toutes
+les émissions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redouté
+qu'était alors l'Empereur des Français, il n'aurait pas fait accepter
+une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui
+aurait constitué un emprunt à 10 pour 100. Cependant il résultait de
+graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne
+saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie
+sur l'avenir.
+
+[En marge: Budget de l'an XII.]
+
+Nous avons déjà fait connaître l'état des budgets. Celui de l'an XII
+(septembre 1803 à septembre 1804) évalué à 700 millions (sans les
+frais de perception), s'était élevé à 762. Heureusement les impôts
+avaient reçu de la prospérité publique, que la guerre n'interrompait
+pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40
+millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions,
+celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il
+restait à combler un déficit de 20 et quelques millions.
+
+[En marge: Budget de l'an XIII.]
+
+L'exercice de l'an XIII (septembre 1804 à septembre 1805), qui se
+terminait en ce moment, présentait des insuffisances plus grandes
+encore. Les constructions navales étant en partie achevées, on avait
+cru d'abord que la dépense de cet exercice pourrait être fort réduite.
+Quoique celui de l'an XII se fût élevé à 762 millions, on avait espéré
+solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les
+mois écoulés jusqu'ici révélaient une dépense mensuelle de 60 millions
+environ, ce qui supposait une dépense annuelle de 720. On avait, pour
+y faire face, les impôts et les ressources extraordinaires. Les
+impôts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'étaient élevés, par
+le seul effet de l'aisance générale, et sans aucun changement dans les
+tarifs, à un produit de 560 millions. Les contributions indirectes,
+récemment établies, avant rapporté près de 25 millions cette année,
+les dons volontaires des communes et des départements, convertis en
+centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions à
+peu près, on était arrivé à 600 millions de revenu permanent. Il
+fallait donc trouver 120 millions pour compléter le budget de l'an
+XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie.
+Mais le subside espagnol de 48 millions avait cessé en décembre 1804,
+par suite de la brutale déclaration de guerre que l'Angleterre avait
+faite à l'Espagne. Celle-ci, servant désormais la cause commune par
+ses flottes, n'avait plus à la servir par ses finances. Le fonds
+américain, prix de la Louisiane, était dévoré. Pour suppléer à ces
+ressources, on avait ajouté au subside italien de 22 millions une
+somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espèce d'emprunt dont
+nous avons expliqué ailleurs le mécanisme, puis une aliénation de
+biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques
+remboursements dus par le Piémont, et montant à 6 millions. Le tout
+faisait, avec les impôts ordinaires, 684 millions. Restait donc une
+insuffisance de 36 à 40 millions pour arriver à 720.
+
+[En marge: Il commence à se former un arriéré d'environ 80 millions.]
+
+Ainsi on était arriéré de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour
+l'an XIII. Mais ce n'était pas tout. La comptabilité, encore peu
+perfectionnée, ne révélant pas comme aujourd'hui tous les faits à
+l'instant même, on venait de découvrir quelques restes de dépenses non
+acquittées, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant
+aux exercices antérieurs, ce qui constituait encore une charge d'une
+vingtaine de millions. En additionnant ces divers déficits, 20
+millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de découverte récente,
+on pouvait évaluer à 80 millions environ l'arriéré qui commençait à se
+former depuis le renouvellement de la guerre.
+
+[En marge: Moyens de faire face à cet arriéré.]
+
+Différents moyens avaient été employés pour y pourvoir. D'abord on
+s'était endetté avec la Caisse d'amortissement. On aurait dû
+rembourser à cette caisse, à raison de 5 millions par an, les
+cautionnements dont il avait été fait ressource. On aurait dû lui
+verser, à raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur
+des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribués pour
+compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis
+aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens
+nationaux, et qu'elle n'était pas un créancier bien exigeant. Le
+Trésor lui devait une trentaine de millions à la fin de l'année XIII
+(septembre 1805).
+
+On avait trouvé quelques autres ressources dans plusieurs
+perfectionnements apportés au service du Trésor. Si l'État n'inspirait
+pas en général une grande confiance sous le rapport financier,
+certains agents des finances, dans les limites de leur service, en
+inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trésor, établi à
+Paris, chargé de tous les mouvements de fonds entre Paris et les
+provinces, émettait sur lui-même ou sur les comptables ses
+correspondants, des traites qui étaient toujours acquittées à bureau
+ouvert, parce que les payements s'exécutaient même au milieu de ces
+embarras avec une parfaite exactitude. Cette espèce de banque avait pu
+mettre en circulation jusqu'à 15 millions de traites acceptées comme
+argent comptant.
+
+Enfin une amélioration véritable dans le service des receveurs
+généraux avait procuré une ressource à peu près égale. Pour les
+contributions directes, reposant sur la terre et les propriétés
+bâties, dont la valeur était connue d'avance, et l'échéance fixe comme
+une rente, on faisait souscrire à ces comptables des effets payables
+mois par mois à leur caisse, sous le titre souvent rappelé
+d'_Obligations des receveurs généraux_. Mais pour les contributions
+indirectes, qui s'acquittent irrégulièrement, au fur et à mesure des
+consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on
+attendait que le produit fût réalisé pour tirer sur les receveurs
+généraux des effets appelés _Bons à vue_. Ils jouissaient ainsi de
+cette partie des fonds de l'État pendant environ cinquante jours. Il
+fut établi qu'à l'avenir le Trésor tirerait d'avance sur eux, et tous
+les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des
+contributions indirectes (cette somme était de 190 millions), que le
+dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux
+variations des rentrées, et n'arriverait au Trésor que par la forme
+anciennement usitée des _bons à vue_. Ce versement plus prompt d'une
+partie des fonds de l'État répondait à un secours d'environ 15
+millions.
+
+Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en créant les
+traites du caissier central du Trésor, en accélérant certaines
+rentrées, on avait trouvé des ressources pour une soixantaine de
+millions. Si on suppose le déficit de 80 ou 90, il devait manquer
+encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en
+s'arriérant avec les fournisseurs, c'est-à-dire avec la fameuse
+compagnie des _Négociants réunis_, dont on ne payait pas les
+fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme
+d'_obligations des receveurs généraux_ plus grande qu'on ne l'aurait
+dû.
+
+Napoléon, qui ne voulait pas s'engager trop avant dans cette voie de
+l'arriéré, avait imaginé, pendant qu'il se trouvait en Italie, une
+opération qui, selon lui, n'avait rien de commun avec une émission de
+papier. Des 300 ou 400 millions de biens nationaux existant en 1800,
+il ne restait rien en 1805, non pas qu'on eût dépensé tout entière
+cette précieuse valeur, mais, au contraire, parce que dans le but de
+la conserver, on en avait fait la dotation de la Caisse
+d'amortissement, du Sénat, de la Légion d'honneur, des Invalides, de
+l'Instruction publique. Les quelques portions qu'on voyait figurer
+encore dans les budgets composaient un dernier reste qu'on livrait à
+la Caisse d'amortissement en acquittement de ce qu'on lui devait et de
+ce qu'on ne lui payait pas. Napoléon eut l'idée de reprendre à la
+Légion d'honneur et au Sénat les domaines nationaux qu'il leur avait
+attribués, de leur donner en place des rentes, et de disposer de ces
+domaines pour une opération avec les fournisseurs. Effectivement, on
+délivra des rentes au Sénat et à la Légion d'honneur en échange de
+leurs immeubles. Pour 1,000 francs de revenu en terres, on leur
+accorda 1,750 francs de revenu en rentes, afin de compenser la
+différence entre le prix des unes et des autres. Le Sénat et la Légion
+d'honneur y gagnèrent ainsi une augmentation de dotation annuelle. On
+reprit ensuite les biens nationaux, et on commença à en livrer aux
+fournisseurs à un prix convenu. Ceux-ci, obligés d'emprunter à des
+capitalistes qui leur prêtaient les fonds dont ils avaient besoin,
+trouvaient dans les immeubles un gage à l'aide duquel ils obtenaient
+du crédit, et se procuraient le moyen de continuer leur service. Ce
+fut la Caisse d'amortissement qu'on chargea de toute cette opération,
+et qui prit sur les rentes rachetées la somme nécessaire pour
+indemniser le Sénat et la Légion d'honneur. L'État à son tour dut la
+dédommager en créant à son profit une somme de rentes correspondante à
+celle dont elle venait de se dépouiller. C'est avec ces divers
+expédients, les uns légitimes comme les améliorations de service, les
+autres fâcheux comme les retards de payement aux fournisseurs et la
+reprise des biens donnés à divers établissements, c'est avec ces
+expédients, disons-nous, qu'on était parvenu à faire face au déficit
+qui s'était produit depuis deux années. De notre temps la dette
+flottante, à laquelle on pourvoit avec les _bons royaux_, permettrait
+de supporter une charge quatre ou cinq fois plus considérable.
+
+[En marge: Situation embarrassée du commerce.]
+
+[En marge: Disette de numéraire.]
+
+[En marge: Causes de cette disette.]
+
+Tout cela n'eût présenté qu'un médiocre embarras, si la situation du
+commerce eut été bonne; mais il n'en était pas ainsi. Les négociants
+français, en 1802, croyant à la durée de la paix maritime, s'étaient
+engagés dans des opérations considérables, et avaient fait des
+expéditions pour tous les pays. La conduite violente de l'Angleterre,
+courant sur notre pavillon avant aucune déclaration de guerre, leur
+avait causé des pertes immenses. Beaucoup de maisons avaient dissimulé
+leur détresse, et, en se résignant à de grands sacrifices, en s'aidant
+les unes les autres de leur crédit, avaient supporté le premier coup.
+Mais la nouvelle secousse résultant de la guerre continentale devait
+achever leur ruine. Déjà les banqueroutes commençaient dans les
+principales places de commerce, et y produisaient un trouble général.
+Ce n'était pas là l'unique cause de gêne dans les affaires. Depuis la
+chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu,
+était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre.
+Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son
+émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie
+quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des
+espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous
+le Consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et
+l'argent sortis du pays. On en manquait dans toutes les transactions.
+S'en procurer était à cette époque l'un des soucis constants du
+commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement,
+parce qu'elle fournissait au moyen de ses billets parfaitement
+accrédités un supplément de numéraire, la Banque de France avait la
+plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique
+proportionnée à l'émission de ses billets. Elle avait fait, sous ce
+rapport, de louables efforts, et tiré d'Espagne une somme énorme de
+piastres. Malheureusement une voie d'écoulement ouverte alors au
+numéraire en laissait échapper autant qu'on pouvait en amener, c'était
+le payement des denrées coloniales. Autrefois, c'est-à-dire en 1788 et
+1789, quand nous possédions Saint-Domingue, la France retirait de ses
+colonies, en sucre, café et autres produits coloniaux, jusqu'à 220
+millions de francs par an, dont elle consommait 70 ou 80, et exportait
+jusqu'à 150, particulièrement sous forme de sucre raffiné. Si on songe
+à la différence des valeurs entre ce temps et le nôtre, différence qui
+est du double au moins, on jugera quelle immense source de prospérité
+se trouvait tarie. Il fallait aller chercher hors de chez nous et
+recevoir de nos propres ennemis les denrées coloniales que vingt ans
+auparavant nous vendions à toute l'Europe. Une portion considérable de
+notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,
+Livourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les
+Anglais y faisaient entrer par le commerce libre ou par la
+contrebande. On envoyait en Italie fort au delà des 22 millions que
+nous payait cette contrée. Tous les commerçants du temps se
+plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement
+discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France.
+
+[En marge: Commerce des piastres avec l'Espagne.]
+
+[En marge: La gêne produite par le défaut de numéraire se communique
+même à l'Angleterre.]
+
+C'était à l'Espagne que toute l'Europe avait l'habitude de demander
+des métaux. Cette célèbre nation, à laquelle Colomb avait procuré des
+siècles d'une riche et fatale oisiveté, en lui ouvrant les mines de
+l'Amérique, s'était laissé obérer à force d'ignorance et de désordre.
+Les malheurs de la guerre s'ajoutant à une mauvaise administration,
+elle était alors la plus gênée des puissances, et donnait le spectacle
+toujours si triste du riche réduit à la misère. Les galions, arrêtés
+par la marine anglaise, faisaient faute non-seulement à l'Espagne,
+mais à toute l'Europe. Bien que la sortie des piastres fût interdite
+dans la Péninsule, la France les en faisait sortir par la contrebande,
+grâce à une longue contiguïté de territoire, et les pays voisins les
+emportaient souvent de France par le même moyen. Ce commerce interlope
+était aussi établi, aussi étendu qu'un commerce licite. Mais il était
+à cette époque fort contrarié par l'interruption des arrivages
+d'Amérique, et, chose singulière, l'Angleterre elle-même en souffrait.
+Habituée à puiser aux sources de la France et de l'Espagne, elle
+subissait la privation commune dont elle était la cause. L'argent qui
+s'accumulait dans les caves des gouverneurs espagnols du Mexique et du
+Pérou ne venait plus ni à Cadix, ni à Bayonne, ni à Paris, ni à
+Londres. L'Angleterre manquait de métaux pour tous les besoins, mais
+surtout pour le payement de la coalition européenne, car les denrées
+coloniales et les marchandises qu'elle fournissait soit à la Russie,
+soit à l'Autriche, ne suffisaient plus pour acquitter les subsides
+qu'elle avait pris l'engagement de leur fournir. M. Pitt avait
+lui-même allégué cette raison pour contester aux puissances coalisées
+une partie des sommes qu'elles exigeaient. Après avoir donné presque
+pour rien des masses énormes de sucre et de café aux coalisés, le
+cabinet britannique leur envoyait, au lieu d'argent, des billets de la
+banque d'Angleterre. On venait d'en trouver dans les mains des
+officiers autrichiens.
+
+[En marge: Spéculation imaginée par la compagnie des NÉGOCIANTS
+RÉUNIS.]
+
+Telles étaient les causes principales de la détresse commerciale et
+financière. Si la compagnie des _Négociants réunis_, qui faisait alors
+toutes les affaires du Trésor, fourniture des vivres, escompte des
+_obligations_, escompte du subside espagnol, s'était bornée au service
+dont elle était chargée, bien qu'avec peine elle aurait pu en
+supporter le fardeau. Elle ne trouvait plus à escompter à 1/2 pour 100
+par mois (6 pour 100 par an) les _obligations des receveurs généraux_;
+c'est tout au plus si elle trouvait des capitalistes qui les lui
+escomptassent à elle-même à 3/4 pour 100 par mois (9 pour 100 par an),
+ce qui l'exposait à une perte énorme. Toutefois le Trésor, en
+transigeant avec elle et en l'indemnisant de l'usure exercée par les
+capitalistes, aurait eu le moyen de lui faciliter la continuation de
+son service. Mais son principal directeur, M. Ouvrard, avait basé sur
+cette situation un plan immense, fort ingénieux assurément, fort
+avantageux même, si ce plan avait joint au mérite de l'invention le
+mérite plus nécessaire encore de la précision du calcul. Ainsi qu'on
+l'a vu, les trois contractants qui formaient la compagnie des
+_Négociants réunis_ s'étaient partagé les rôles. M. Desprez, ancien
+garçon de caisse, enrichi par une rare habileté dans le commerce du
+papier, était chargé de l'escompte des valeurs du Trésor. M.
+Vanlerberghe, fort entendu dans le commerce du blé, était chargé de la
+fourniture des vivres. M. Ouvrard, le plus hardi des trois, le plus
+fertile en ressources, s'était réservé les grandes spéculations. Ayant
+accepté de la France les valeurs avec lesquelles l'Espagne payait son
+subside, et ayant promis de les escompter, ce qui avait séduit M. de
+Marbois, il avait été amené à l'idée de nouer de grandes relations
+avec l'Espagne, cette souveraine du Mexique et du Pérou, des mains de
+laquelle sortaient les métaux, objet de l'ambition universelle. Il
+s'était rendu à Madrid, où il avait trouvé une cour attristée par la
+guerre, par la fièvre jaune, par une disette affreuse et par les
+exigences de Napoléon, dont elle était la débitrice. Rien de tout cela
+n'avait paru surprendre ou embarrasser M. Ouvrard. Il avait charmé par
+sa facilité, par son assurance, les vieilles gens qui régnaient à
+l'Escurial, comme il avait charmé M. de Marbois lui-même, en lui
+procurant les ressources que celui-ci ne savait pas trouver. Il avait
+offert d'abord d'acquitter le subside dû à la France pour la fin de
+1803, et pour toute l'année 1804, ce qui était un premier soulagement
+qui venait fort à propos. Puis il avait fourni quelques secours
+immédiats d'argent, dont la cour éprouvait un pressant besoin. Il
+s'était chargé en outre de faire arriver des blés dans les ports
+d'Espagne, et de procurer aux escadres espagnoles les vivres dont
+elles manquaient. Tous ces services avaient été agréés avec une vive
+reconnaissance. M. Ouvrard avait écrit sur-le-champ à Paris, et par M.
+de Marbois, dont il possédait la faveur, il avait obtenu la
+permission, ordinairement refusée, de laisser sortir de France
+quelques chargements de blé pour les envoyer en Espagne. Ces arrivages
+subits avaient mis un terme à l'accaparement des grains dans les ports
+de la Péninsule, et en faisant cesser la disette, qui consistait
+plutôt dans une élévation factice des prix que dans le défaut des
+céréales, M. Ouvrard avait soulagé comme par enchantement les plus
+poignantes misères du peuple espagnol. Il n'en fallait pas tant pour
+séduire et entraîner les administrateurs peu clairvoyants de
+l'Espagne.
+
+[En marge: Traité de la compagnie des NÉGOCIANTS RÉUNIS avec la cour
+d'Espagne.]
+
+On se demande naturellement avec quelles ressources la cour de Madrid
+pouvait payer M. Ouvrard de tous les services qu'elle en recevait. Le
+moyen était simple. M. Ouvrard voulait qu'on lui abandonnât
+l'extraction des piastres du Mexique. Il obtint, en effet, le
+privilége de les tirer des colonies espagnoles au prix de 3 francs 75
+centimes, tandis qu'elles valaient en France, en Hollande, en Espagne,
+5 francs au moins. C'était un bénéfice extraordinaire, mais bien
+mérité assurément, si M. Ouvrard parvenait à tromper les croisières
+anglaises et à transporter du nouveau monde dans l'ancien ces métaux
+devenus si précieux. L'Espagne, qui succombait sous la misère, était
+très-heureuse, avec l'abandon du quart de ses richesses, de réaliser
+les trois autres quarts. Les fils de famille oisifs et prodigues ne
+traitent pas toujours aussi avantageusement avec les intendants qui
+rançonnent leur prodigalité.
+
+[En marge: Moyen employé pour faire venir les piastres du Mexique.]
+
+[En marge: Situation difficile de la Banque de France.]
+
+Mais comment faire venir ces piastres malgré M. Pitt et les flottes
+anglaises? M. Ouvrard ne fut pas plus embarrassé de cette difficulté
+que des autres. Il imagina de se servir de M. Pitt lui-même, au moyen
+de la plus singulière des combinaisons. Il y avait des maisons
+hollandaises, celle de M. Hope notamment, qui étaient établies à la
+fois en Hollande et en Angleterre. Il eut l'idée de leur vendre des
+piastres espagnoles à un prix qui assurait encore à sa compagnie un
+bénéfice assez considérable. C'était à ces maisons à obtenir de M.
+Pitt qu'il les laissât venir du Mexique. Comme M. Pitt en avait besoin
+pour son propre compte, il était possible que, dans le désir de s'en
+procurer, il en laissât passer une certaine somme, quoiqu'il sût qu'il
+devait la partager avec ses ennemis. C'était une espèce de contrat
+tacite dont les maisons hollandaises associées des maisons anglaises
+devaient être les intermédiaires. L'expérience prouva plus tard que ce
+contrat était réalisable pour une partie, sinon pour le tout. M.
+Ouvrard songea aussi à se servir des maisons américaines, qui, avec sa
+délégation et grâce au pavillon neutre, pouvaient aller chercher des
+piastres dans les colonies espagnoles pour les rapporter en Europe.
+Mais la question était de savoir combien M. Pitt laisserait passer de
+ces piastres, combien les Américains pourraient en transporter à la
+faveur de la neutralité. Si on avait eu du temps, une pareille
+spéculation aurait pu réussir, rendre d'importants services à la
+France et à l'Espagne, et procurer à la compagnie d'abondants et
+légitimes profits. Malheureusement les besoins étaient bien urgents.
+Sur 80 ou 90 millions d'arriéré, auxquels il fallait que le Trésor
+français fit face avec des expédients, il y avait 30 millions environ
+qu'il devait à la compagnie des _Négociants réunis_, et qu'il lui
+payait avec des immeubles. Elle avait donc à supporter cette première
+charge. Elle avait à fournir en outre à ce même Trésor français la
+valeur d'une année au moins du subside espagnol, c'est-à-dire 40 à 50
+millions; elle avait à lui escompter les _obligations des receveurs
+généraux_; elle avait enfin à payer les blés envoyés dans les ports de
+la Péninsule, et les vivres procurés aux flottes espagnoles. C'était
+là une situation qui ne permettait guère d'attendre le succès de
+spéculations hasardeuses et lointaines. Jusqu'à ce succès la compagnie
+était réduite à vivre d'expédients. Elle avait engagé à des prêteurs
+les immeubles reçus en payement. Ayant réussi, grâce à la complaisance
+de M. de Marbois, à se saisir presque complétement du portefeuille du
+Trésor, elle y puisait à pleines mains des _obligations des receveurs
+généraux_, qu'elle confiait à des capitalistes prêtant leur argent sur
+gage, à un prix usuraire. Elle faisait escompter une partie de ces
+mêmes _obligations_ par la Banque de France, qui, entraînée par son
+intimité avec le gouvernement, ne refusait rien de ce qui était
+réclamé au nom du service public. La compagnie recevait la valeur de
+ces escomptes en billets de la Banque, et la situation se résolvait
+dès lors en une émission, chaque jour plus considérable, de ces
+billets. Mais la réserve métallique n'augmentant pas en proportion de
+la masse des billets émis, il en résultait un véritable danger; et
+c'était la Banque en réalité qui allait bientôt supporter le poids des
+embarras de tout le monde. Aussi des voix, s'étaient-elles élevées
+dans le sein du conseil de régence, pour demander qu'on mît un terme
+aux secours accordés à M. Desprez, représentant de la compagnie des
+_Négociants réunis_. Mais d'autres voix moins prudentes et plus
+patriotiques, celle de M. Perregaux surtout, s'étaient prononcées
+contre une telle proposition, et avaient fait accorder les secours
+réclamés par M. Desprez.
+
+Le Trésor français, le Trésor espagnol, la compagnie des _Négociants
+réunis_ qui leur servait de lien, se conduisaient comme ces maisons
+embarrassées, qui se prêtent leur signature, et s'aident les unes les
+autres d'un crédit qu'elles n'ont pas. Mais il faut reconnaître que le
+Trésor français était la moins gênée de ces trois maisons associées,
+et qu'il était exposé à souffrir beaucoup d'une pareille communauté
+d'affaires; car, au fond, c'était avec ses seules ressources,
+c'est-à-dire avec les _obligations des receveurs généraux_ escomptées
+par la Banque, qu'on faisait face à tous les besoins, et qu'on
+nourrissait les armées espagnoles aussi bien que les armées
+françaises. Au surplus le secret de cette situation extraordinaire
+n'était pas connu. Les associés de M. Ouvrard, dont les engagements
+avec lui n'ont jamais été bien définis, quoique ces engagements aient
+été le sujet de longs procès, ne savaient pas eux-mêmes toute
+l'étendue du fardeau qui allait peser sur eux. Éprouvant déjà beaucoup
+de gêne, ils appelaient M. Ouvrard à grands cris, et ils lui avaient
+fait donner par M. de Marbois l'ordre de revenir immédiatement à
+Paris. M. de Marbois, peu capable de juger par ses yeux de tous les
+détails d'un vaste maniement de fonds, trompé de plus par un commis
+infidèle, ne soupçonnait pas à quel point les ressources du Trésor
+étaient abandonnées à la compagnie. Napoléon lui-même, quoiqu'il
+étendît sur toutes choses son infatigable vigilance, ne voyant dans
+les services qu'une insuffisance réelle d'une soixantaine de millions,
+à laquelle on pouvait suppléer avec des biens nationaux et divers
+expédients, ignorant la confusion qui s'était établie entre les
+opérations du Trésor et celles des _Négociants réunis_, ne saisissait
+pas la véritable cause des embarras et des inquiétudes qui
+commençaient à se produire. Il attribuait la gêne dont on souffrait
+partout aux fausses spéculations du commerce français, à l'usure que
+les possesseurs de capitaux cherchaient à exercer, et se plaignait des
+gens d'affaires à peu près comme il se plaignait des idéologues quand
+il rencontrait des idées qui le contrariaient. Quoi qu'il en soit, il
+ne voulait pas qu'on tirât de cet état de choses des objections à
+l'exécution de ses ordres. Il avait demandé 12 millions en espèces à
+Strasbourg, et les avait demandés si impérieusement qu'on avait eu
+recours aux moyens les plus extrêmes pour les trouver. Il avait exigé
+10 autres millions en Italie, et la compagnie, réduite à les acheter à
+Hambourg, les faisait passer à Milan soit en argent, soit en or, en
+traversant le Rhin et les Alpes. Napoléon, d'ailleurs, comptait avoir
+frappé de tels coups avant quinze ou vingt jours, qu'il aurait mis un
+terme à tous les embarras.--Avant quinze jours, disait-il, j'aurai
+battu les Russes, les Autrichiens et les joueurs à la baisse.--
+
+[En marge: Levée de la conscription, et organisation des réserves.]
+
+Ces ressources bien ou mal obtenues du Trésor, il s'occupa de la
+conscription et de l'organisation de sa réserve. Le contingent annuel
+se divisait alors en deux moitiés de 30 mille hommes chacune, la
+première appelée à un service actif, la seconde laissée dans le sein
+de la population, mais pouvant être réunie sous les drapeaux sur un
+simple appel du gouvernement. Il restait encore une grande partie du
+contingent des années IX, X, XI, XII et XIII. C'étaient des hommes
+d'un âge fait, dont le gouvernement pouvait disposer par décret.
+Napoléon les appela tous; mais il voulut en outre devancer la levée de
+l'an XIV, comprenant les individus qui devaient atteindre l'âge requis
+du 23 septembre 1805 au 23 septembre 1806; et comme le calendrier
+grégorien allait être remis en usage au 1er janvier suivant, il fit
+ajouter à cette levée les jeunes gens qui auraient atteint l'âge légal
+du 23 septembre au 31 décembre 1806. Il résolut donc de comprendre en
+une seule levée de 15 mois tous les conscrits auxquels la loi serait
+applicable, depuis le mois de septembre 1805 jusqu'au mois de décembre
+1806. Cette mesure devait lui fournir 80 mille hommes, dont les
+derniers ne compteraient pas tout à fait vingt ans révolus. Mais il
+ne songeait pas à les employer tout de suite à un service de guerre.
+Il se proposait de les préparer au métier des armes en les plaçant
+dans les troisièmes bataillons, qui composaient le dépôt de chaque
+régiment. Ces hommes auraient ainsi un an ou deux, soit pour
+s'instruire, soit pour se renforcer, et fourniraient dans quinze ou
+dix-huit mois d'excellents soldats, presque aussi bien formés que ceux
+du camp de Boulogne. C'était là une combinaison bonne à la fois pour
+la santé des hommes et pour leur instruction militaire, car le
+conscrit de 20 ans, s'il entre immédiatement en campagne, va bientôt
+finir à l'hôpital. Mais cette combinaison n'était possible qu'à un
+gouvernement qui, ayant une armée tout organisée à présenter à
+l'ennemi, n'avait besoin du contingent annuel qu'à titre de réserve.
+
+[En marge: Le Corps législatif n'étant pas assemblé, on s'adresse au
+Sénat pour légaliser la levée de la conscription.]
+
+Le Corps législatif n'étant pas assemblé, il fallait perdre du temps
+pour le convoquer. Napoléon ne consentit point à un tel retard, et
+imagina de s'adresser au Sénat, en se fondant sur deux motifs: le
+premier, l'irrégularité d'un contingent qui comprenait plus de douze
+mois, et quelques conscrits de moins de 20 ans; le second, l'urgence
+des circonstances. On sortait de la légalité en agissant ainsi, car le
+Sénat ne pouvait voter ni la contribution en argent, ni la
+contribution en hommes. Il était chargé de fonctions d'un autre ordre,
+comme d'empêcher l'adoption des lois inconstitutionnelles, de remplir
+les lacunes de la Constitution, et de veiller sur les actes du
+gouvernement entachés d'arbitraire. Au Corps législatif seul
+appartenait le vote des impôts et des levées d'hommes. C'était une
+faute que de violer cette Constitution, déjà si flexible, et de la
+rendre par trop illusoire, en négligeant si facilement d'en observer
+les formes. C'était une autre faute de ne pas ménager davantage
+l'emploi du Sénat, dont on avait fait la ressource ordinaire de tous
+les cas difficiles, et d'indiquer trop clairement que l'on comptait
+sur sa docilité beaucoup plus que sur celle du Corps législatif.
+L'archichancelier Cambacérès n'aimant pas les excès de pouvoir qui
+n'étaient pas indispensables, fit ces remarques, et soutint qu'il
+faudrait au moins, pour l'observation des formes, attribuer par une
+mesure organique le vote des contingents au Sénat. Napoléon, qui, sans
+méconnaître les vues de prudence, les remettait à un autre temps quand
+il était pressé, ne voulut ni poser de règle générale, ni différer la
+levée du contingent. En conséquence, il ordonna de préparer pour la
+levée de la conscription de 1806 un sénatus-consulte fondé sur deux
+considérations extraordinaires: l'irrégularité du contingent,
+embrassant plus d'une année entière, et l'urgence des circonstances,
+qui ne permettait pas d'attendre la réunion du Corps législatif.
+
+[En marge: Emploi des gardes nationales.]
+
+Il songea également à recourir aux gardes nationales instituées en
+vertu des lois de 1790, 1791 et 1795. Cette troisième coalition ayant
+tous les caractères des deux premières, bien que les temps fussent
+changés, bien que l'Europe en voulût moins aux principes de la France,
+et beaucoup plus à sa grandeur, il pensait que la nation devait à son
+gouvernement un concours aussi énergique, aussi unanime qu'autrefois.
+Il ne pouvait pas attendre le même élan, car le même enthousiasme
+révolutionnaire ne subsistait plus; mais il pouvait compter sur une
+parfaite soumission à la loi de la part des citoyens, et sur un
+profond sentiment d'honneur chez ceux d'entre eux que la loi
+appellerait. Il ordonna donc la réorganisation des gardes nationales,
+mais en s'attachant à les rendre plus obéissantes et plus militaires.
+Pour cela il fit préparer un sénatus-consulte, qui l'autorisait à
+régler leur organisation par des décrets impériaux. Il résolut de
+s'attribuer la nomination des officiers, et de réunir dans les
+compagnies de chasseurs et de grenadiers la portion la plus jeune et
+la plus guerrière de la population. Il la destinait à la défense des
+places fortes et à certaines réunions accidentelles sur les points
+menacés, tels que Boulogne, Anvers, la Vendée.
+
+[En marge: Organisation des dépôts au moyen de la conscription.]
+
+Ces divers éléments furent disposés de la manière suivante. Près de
+200 mille soldats marchaient en Allemagne; 70 mille défendaient
+l'Italie; vingt et un bataillons d'infanterie, plus quinze bataillons
+de marine, gardaient Boulogne. On a déjà vu que les régiments étaient
+composés de trois bataillons, deux de guerre, un de dépôt, ce dernier
+chargé de recevoir les soldats malades ou convalescents, d'instruire
+les conscrits. Déjà un certain nombre de ces troisièmes bataillons
+avaient été placés à Boulogne. Tous les autres furent établis de
+Mayence à Strasbourg. On dirigea vers ces trois points les hommes
+restant à lever sur les années IX, X, XI, XII, XIII, et les 80 mille
+conscrits de 1806. Ils devaient être versés dans les troisièmes
+bataillons, pour s'y exercer et y acquérir des forces. Les plus âgés,
+lorsqu'ils seraient formés, viendraient plus tard, organisés en corps
+de marche, remplir les vides que la guerre aurait opérés dans les
+rangs de l'armée. C'était une réserve de 150 mille hommes au moins,
+gardant la frontière, et assurant le recrutement des corps. Les gardes
+nationales, appuyant cette réserve, devaient être organisées dans le
+Nord et l'Ouest pour accourir à la défense des côtes, surtout pour se
+rendre à Boulogne ou Anvers, si les Anglais essayaient de brûler la
+flottille, ou de détruire les chantiers élevés sur l'Escaut. Déjà le
+maréchal Brune avait été chargé de commander à Boulogne. Le maréchal
+Lefebvre dut commander à Mayence, le maréchal Kellermann à Strasbourg.
+Ces nominations attestaient le tact parfait de Napoléon. Le maréchal
+Brune avait une réputation acquise en 1799, pour avoir repoussé une
+descente des Russes et des Anglais. Les maréchaux Lefebvre et
+Kellermann, vieux soldats, qui avaient reçu pour prix de leurs
+services une place au Sénat et le bâton de maréchal honoraire, étaient
+propres à veiller à l'organisation de la réserve, pendant que leurs
+compagnons d'armes, plus jeunes, feraient la guerre active. Ils
+devenaient en même temps l'occasion d'une dérogation à la loi qui
+interdisait aux sénateurs les fonctions publiques. Cette loi
+déplaisait fort au Sénat, et on y dérogeait très-adroitement, en
+appelant quelques-uns de ses membres à former l'arrière-ban de la
+défense nationale.
+
+[En marge: Séance impériale au Sénat.]
+
+[En marge: Froideur du peuple de Paris.]
+
+[En marge: Organisation du gouvernement en l'absence de Napoléon.]
+
+Ces dispositions terminées, Napoléon fit porter au Sénat les mesures
+que nous venons d'énumérer, et les présenta lui-même dans une séance
+impériale, tenue au Luxembourg le 23 septembre. Il y parla en termes
+précis et fermes de la guerre continentale qui venait de le
+surprendre, tandis qu'il était occupé de l'expédition d'Angleterre,
+des explications demandées à l'Autriche, des réponses ambiguës de
+cette cour, de ses mensonges aujourd'hui démontrés, puisque ses armées
+avaient passé l'Inn, le 8 septembre, au moment même où elle protestait
+le plus fortement de son amour pour la paix. Il fit appel au
+dévouement de la France, et promit d'avoir anéanti bientôt la nouvelle
+coalition. Les sénateurs lui donnèrent de grandes marques
+d'assentiment, bien qu'au fond du coeur ils attribuassent aux réunions
+d'États opérées en Italie la nouvelle guerre continentale. Dans les
+rues que le cortége impérial eut à parcourir, du Luxembourg aux
+Tuileries, l'enthousiasme populaire, comprimé par la souffrance, fut
+moins expressif que de coutume. Napoléon s'en aperçut, en fut piqué,
+et en témoigna quelque humeur à l'archichancelier Cambacérès. Il y
+voyait une injustice du peuple parisien envers lui; mais il parut en
+prendre son parti, se promettant d'exciter bientôt des cris
+d'enthousiasme, plus grands, plus vifs que ceux qui avaient retenti
+tant de fois à ses oreilles, et il reporta sa pensée, qui n'avait le
+temps de séjourner sur aucun sujet, vers les événements qui se
+préparaient aux bords du Danube. Pressé de partir, il fit un règlement
+pour l'organisation du gouvernement en son absence. Son frère Joseph
+eut la mission de présider le Sénat; son frère Louis, en qualité de
+connétable, dut s'occuper des levées d'hommes et de la formation des
+gardes nationales. L'archichancelier Cambacérès fut chargé de la
+présidence du Conseil d'État. Toutes les affaires devaient être
+traitées dans un Conseil composé des ministres et des grands
+dignitaires, présidé par le grand électeur Joseph. Il fut établi que
+par des courriers partant tous les jours on ferait parvenir à Napoléon
+un rapport sur chaque affaire, avec l'avis personnel de
+l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, craignant que Joseph
+Bonaparte, présidant le Conseil du gouvernement, ne fut blessé du rôle
+de critique suprême attribué à l'un des membres de ce Conseil, en fit
+l'observation à Napoléon. Mais Napoléon l'interrompit brusquement, en
+lui disant que, pour ménager les vanités, il ne voulait pas se priver
+des lumières les plus précieuses pour lui. Il persista. Ses décisions
+devaient revenir à Paris à la suite du rapport envoyé par
+l'archichancelier. Il n'y avait que les cas d'urgence dans lesquels le
+Conseil fut autorisé à devancer la volonté de l'Empereur, et à donner
+des ordres, que chaque ministre exécutait sous sa responsabilité
+personnelle. Ainsi Napoléon se réservait la décision de toutes choses,
+même en son absence, et faisait de l'archichancelier Cambacérès l'oeil
+de son gouvernement pendant qu'il serait loin du centre de l'Empire.
+
+[En marge: Départ de Napoléon pour l'armée.]
+
+Tout ce qui l'entourait le vit partir avec chagrin. On n'avait pas le
+secret de son génie, on ne savait pas combien il abrégerait la
+guerre. On craignait qu'elle ne fût longue, et on était assuré qu'elle
+serait sanglante. On se demandait quel serait le sort de la France si
+une pareille tête venait à être frappée par le boulet qui perça la
+poitrine de Turenne, ou par la balle qui brisa le front de Charles
+XII. D'ailleurs ceux qui l'approchaient, tout brusque, tout absolu
+qu'il était, ne pouvaient s'empêcher de le chérir. Ce fut donc avec un
+vif regret qu'ils le virent s'éloigner. Il consentit à être accompagné
+jusqu'à Strasbourg par l'Impératrice, qui lui était toujours plus
+attachée, à mesure qu'elle avait plus de craintes pour la durée de son
+union avec lui. Il emmenait le maréchal Berthier, laissant à M. de
+Talleyrand l'ordre de suivre le quartier général à une certaine
+distance et avec quelques commis. Parti le 24 de Paris, Napoléon était
+arrivé le 26 à Strasbourg.
+
+[En marge: Arrivée de l'armée au centre de l'Allemagne.]
+
+Déjà, au grand étonnement de l'Europe, l'armée, qui vingt jours
+auparavant se trouvait sur les bords de l'Océan, était au centre de
+l'Allemagne, sur les bords du Mein, du Necker et du Rhin. Jamais
+marche plus secrète, plus rapide, n'avait eu lieu dans aucun temps.
+Les têtes de colonne s'apercevaient partout, à Würzbourg, à Mayence, à
+Strasbourg. La joie des soldats était au comble, et quand ils voyaient
+Napoléon, ils l'accueillaient par les cris de _Vive l'Empereur!_ mille
+fois répétés. Cette foule innombrable de troupes d'infanterie,
+d'artillerie, de cavalerie, subitement réunies; ces convois de vivres,
+de munitions, formés à la hâte; ces longues files de chevaux, achetés
+en Suisse et en Souabe; tous ces mouvements enfin d'une armée qu'on
+n'attendait pas quelques jours auparavant, et qui était subitement
+apparue, présentaient un spectacle unique, relevé encore par la
+présence d'une cour militaire à la fois sévère et brillante, et par
+une immense affluence de curieux accourus pour voir l'Empereur des
+Français partant pour la guerre.
+
+[En marge: Efforts de la coalition pour devancer Napoléon.]
+
+La coalition s'était hâtée de son côté, mais elle n'était pas si bien
+préparée que Napoléon, et surtout pas si active, quoique animée des
+passions les plus ardentes. Il avait été convenu entre les puissances
+coalisées qu'elles porteraient leurs forces principales vers le Danube
+avant l'hiver, afin que Napoléon ne pût pas profiter de la difficulté
+des communications pendant la mauvaise saison, pour écraser l'Autriche
+isolée de ses alliés. Tous les ordres de mouvement avaient donc été
+donnés pour la fin d'août et le commencement de septembre. En agissant
+ainsi, les coalisés croyaient être fort en avance sur Napoléon, et se
+flattaient de pouvoir commencer les hostilités au moment qu'ils
+jugeraient le plus opportun. Ils ne s'attendaient pas à trouver les
+Français rendus sitôt sur le théâtre de la guerre.
+
+[En marge: Rassemblement des forces russes, suédoises et anglaises à
+Stralsund.]
+
+Un rassemblement russe se formait à Revel, et s'embarquait dans les
+premiers jours de septembre pour Stralsund. Il se composait de 16
+mille hommes sous le commandement du général Tolstoy. Douze mille
+Suédois les avaient déjà précédés à Stralsund. Ils devaient tous
+ensemble se rendre par le Mecklembourg en Hanovre, et s'y joindre à 15
+mille Anglais, débarqués par l'Elbe à Cuxhaven. (Voir la carte nº
+28.) C'était une armée de 43 mille hommes destinée à exécuter
+l'attaque par le nord. Cette attaque devait être ou principale ou
+accessoire, suivant que la Prusse s'y joindrait ou ne s'y joindrait
+pas.
+
+[En marge: Marche des deux grandes armées russes.]
+
+Deux grandes armées russes, de 60 mille hommes chacune, s'avançaient
+l'une par la Gallicie, sous le général Kutusof, l'autre par la
+Pologne, sous le général Buxhoewden. La garde russe, sous l'archiduc
+Constantin, forte de 12 mille hommes d'élite, suivait la seconde. Une
+armée de réserve sous le général Michelson se formait à Wilna. Le
+jeune empereur Alexandre, entraîné à la guerre par légèreté, assez
+clairvoyant pour apercevoir sa faute, mais point assez résolu pour en
+revenir, ou pour la corriger par l'énergie de l'exécution, l'empereur
+Alexandre, dominé, sans se l'avouer, par une crainte secrète, ne
+s'était décidé que fort tard à faire les derniers préparatifs. Le
+corps de Gallicie, qui, sous le général Kutusof, devait venir au
+secours des Autrichiens, n'avait atteint la frontière d'Autriche que
+vers la fin d'août. Il avait à traverser la Gallicie de Brody à
+Olmütz, la Moravie d'Olmütz à Vienne, l'Autriche et la Bavière de
+Vienne à Ulm. (Voir la carte nº 28.) C'était beaucoup plus de chemin
+que les Français n'en avaient à parcourir de Boulogne à Ulm, et les
+Russes ne savaient pas franchir les distances comme les Français.
+L'Europe, qui a vu marcher nos soldats, sait bien que jamais il n'en
+exista d'aussi rapides. La prévision de Napoléon s'accomplissait donc,
+et déjà les Russes étaient en retard.
+
+[En marge: Séjour de l'empereur Alexandre à Pulawi.]
+
+La seconde armée russe, placée entre Varsovie et Cracovie (voir la
+carte nº 28), aux environs de Pulawi, forte, avec les gardes russes,
+de 70 mille hommes, attendait l'arrivée de l'empereur Alexandre pour
+recevoir ses directions à l'égard de la Prusse. Ce monarque avait
+voulu voir l'embarquement de ses troupes à Revel, avant de partir pour
+l'armée de Pologne, et s'était rendu à Pulawi, belle demeure de
+l'illustre famille des Czartoryski, à quelque distance de Varsovie. Il
+était là chez son jeune ministre des affaires étrangères, le prince
+Adam Czartoryski, pour communiquer de plus près avec la cour de
+Berlin.
+
+[En marge: Influences diverses autour du jeune czar.]
+
+À côté d'Alexandre se trouvait le prince Pierre Dolgorouki, officier
+débutant dans la carrière des armes, plein de présomption et
+d'ambition, ennemi de la coterie des jeunes gens d'esprit qui
+gouvernait l'empire, cherchant à persuader à l'empereur que ces jeunes
+gens étaient des Russes infidèles, qui, dans l'intérêt de la Pologne,
+trahissaient la Russie. La mobilité d'Alexandre donnait au prince
+Dolgorouki plus d'une chance de succès. Il était faux que le prince
+Adam, le plus honnête des hommes, fût capable de trahir Alexandre.
+Mais il haïssait la cour de Prusse, dont il prenait la faiblesse pour
+de la duplicité; il souhaitait, par un sentiment tout polonais, que le
+projet de violenter cette cour si elle n'adhérait pas aux vues de la
+coalition, s'accomplît à la rigueur, que l'on rompît avec elle, et
+que, passant sur le corps de ses armées à peine formées, on lui
+enlevât Varsovie et Posen, pour proclamer Alexandre roi de la Pologne
+reconstituée. C'était là un voeu tout naturel chez un Polonais, mais
+peu réfléchi chez un homme d'État russe. Napoléon seul suffisait pour
+battre la coalition: que serait-ce si on lui donnait l'alliance forcée
+de la Prusse?
+
+[En marge: Mission de M. d'Alopeus et du prince Dolgorouki à Berlin,
+pour décider la Prusse à se joindre à la coalition.]
+
+Au surplus, c'était beaucoup trop exiger du caractère irrésolu
+d'Alexandre. Il avait envoyé son ambassadeur à Berlin, M. d'Alopeus,
+pour faire appel à l'amitié de Frédéric-Guillaume, pour lui demander
+d'abord le passage d'une armée russe à travers la Silésie, et pour lui
+insinuer ensuite qu'on ne doutait pas du concours de la Prusse pour
+l'oeuvre si méritoire de la délivrance européenne. Le négociateur
+était même autorisé à déclarer au cabinet prussien qu'il n'y avait pas
+à balancer, que la neutralité était impossible, que si le passage
+n'était pas accordé de bonne grâce, on le prendrait de force. M.
+d'Alopeus devait être secondé par le prince Dolgorouki, l'aide de camp
+d'Alexandre. Celui-ci était chargé de laisser voir clairement à Berlin
+le parti pris d'entraîner la Prusse par des caresses, ou de la décider
+par la violence. On avait même poussé les choses à Pulawi, jusqu'à
+rédiger le manifeste qui précéderait les hostilités.
+
+[En marge: Mission du Maréchal Duroc et de M. de Laforest à Berlin,
+pour solliciter l'alliance de la Prusse en lui offrant le Hanovre.]
+
+[En marge: Le roi et M. de Hardenberg lui-même entraînés par l'offre
+de Hanovre.]
+
+[En marge: La crainte d'une guerre prochaine arrête le roi
+Frédéric-Guillaume prêt à s'allier à la France.]
+
+[En marge: Le roi de Prusse placé entre les instances des négociateurs
+russes et français.]
+
+[En marge: Les négociateurs russes ayant poussé les insinuations
+jusqu'à la menace, Frédéric-Guillaume irrité décide la mise sur le
+pied de guerre de l'armée prussienne.]
+
+Tandis que ces vives instances étaient adressées à la Prusse par les
+agents russes, elle se trouvait en présence des négociateurs français,
+MM. Duroc et de Laforest, chargés par Napoléon de lui offrir le
+Hanovre. On doit se souvenir que le grand maréchal du palais Duroc
+était parti de Boulogne avec mission de porter cette offre à Berlin.
+La probité du jeune roi n'y avait pas tenu; et les sentiments de M. de
+Hardenberg, qu'on appelait en Europe le ministre bien pensant, n'y
+avaient pas tenu davantage. M. de Hardenberg ne voyait dans cette
+affaire qu'une difficulté, c'était de trouver une forme qui sauvât
+l'honneur de son maître aux yeux de l'Europe. Deux mois avaient été
+employés, juillet et août, à chercher cette forme. On en avait imaginé
+une qui ne laissait pas d'être assez ingénieuse. C'était la même que
+la coalition avait imaginée de son côté pour commencer la guerre
+contre Napoléon, c'est-à-dire une médiation armée. Le roi de Prusse
+devait, dans l'intérêt de la paix, qui était, disait-on, un besoin de
+toutes les puissances, déclarer à quelles conditions l'équilibre de
+l'Europe lui semblerait suffisamment garanti, énoncer ces conditions,
+et donner ensuite à comprendre qu'il se prononcerait pour ceux qui les
+admettraient contre ceux qui refuseraient de les admettre, ce qui
+signifiait qu'il ferait la guerre de moitié avec la France, afin de
+gagner le Hanovre. Il devait adopter, en effet, dans sa déclaration,
+la plupart des conditions de Napoléon, telles que la création du
+royaume d'Italie, avec séparation des deux couronnes à l'époque de la
+paix générale, la réunion du Piémont et de Gênes à l'Empire, la libre
+disposition de Parme et de Plaisance laissée à la France,
+l'indépendance de la Suisse et de la Hollande, enfin l'évacuation de
+Tarente et du Hanovre à la paix. Il n'y avait de difficulté que sur la
+manière d'entendre l'indépendance de la Suisse et de la Hollande.
+Napoléon, qui n'avait alors aucune vue sur ces deux pays, ne voulait
+cependant pas garantir leur indépendance dans des termes qui
+permissent aux ennemis de la France d'y opérer une contre-révolution.
+Les contestations sur ce sujet s'étaient prolongées jusqu'à la fin du
+mois de septembre, et le jeune roi de Prusse allait finir par se
+résigner à la violence qu'on lui voulait faire, quand il reconnut
+clairement, à la marche des armées russes, autrichiennes et
+françaises, que la guerre était inévitable et prochaine. Saisi de
+crainte à cet aspect, il se rejeta en arrière, et ne parla plus ni de
+médiation armée, ni d'acquisition du Hanovre pour prix de cette
+médiation. Il rentra dans son système ordinaire de neutralité du nord
+de l'Allemagne. Alors MM. Duroc et de Laforest, d'après les ordres de
+Napoléon, lui offrirent ce que le cabinet de Berlin avait tant de fois
+demandé lui-même, la remise du Hanovre à la Prusse, à titre de dépôt,
+à condition que celle-ci en assurerait la possession à la France.
+Mais, quelque plaisir que fissent éprouver au roi Frédéric-Guillaume
+la retraite des Français, et la remise d'un dépôt si précieux, il vit
+qu'il faudrait s'opposer à l'expédition du nord, et il refusa encore.
+Il fit mille protestations d'attachement à Napoléon, à sa dynastie, à
+son gouvernement, ajoutant que s'il ne cédait pas à ses sympathies,
+c'est qu'il était sans défense contre la Russie du côté de la Pologne.
+À cela MM. Duroc et de Laforest répliquèrent par l'offre d'une armée
+de 80 mille Français prête à se joindre aux Prussiens. Mais c'était
+encore la guerre, et Frédéric-Guillaume la repoussa sous cette
+nouvelle forme. C'est dans ce moment que M. d'Alopeus et le prince
+Dolgorouki arrivèrent à Berlin afin de demander à la Prusse de se
+prononcer pour la coalition. Le roi ne fut pas moins effrayé des
+demandes des uns que des propositions des autres. Il répondit par des
+protestations exactement semblables à celles qu'il adressait aux
+négociateurs français. Il était, disait-il, plein d'attachement pour
+le jeune ami dont il avait fait la connaissance à Memel, mais il
+serait le premier en butte aux coups de Napoléon, et il ne pouvait pas
+exposer ses sujets à de si grands périls, sans se rendre coupable
+envers eux. Les envoyés russes insistant, lui dirent que le
+rassemblement formé entre Varsovie et Cracovie était justement placé
+là pour le secourir, que c'était une amicale prévoyance de l'empereur
+Alexandre, que les 70 mille Russes composant ce rassemblement allaient
+traverser la Silésie et la Saxe, pour se porter sur le Rhin, et
+recevoir le premier choc des armées françaises. Ces raisons
+n'entraînèrent pas Frédéric-Guillaume. Alors on alla plus loin, et on
+lui laissa entendre qu'il était trop tard, que, ne doutant pas de son
+adhésion, on avait déjà ordonné aux troupes russes de franchir le
+territoire prussien. À cette espèce de violence, Frédéric-Guillaume ne
+se contint plus. On s'était trompé sur son caractère. Il était
+irrésolu, ce qui lui donnait souvent l'apparence de la faiblesse et de
+la duplicité, mais, poussé à bout, il devenait opiniâtre et colère. Il
+s'emporta, convoqua un conseil auquel furent appelés le vieux duc de
+Brunswick et le maréchal de Mollendorf, et se décida, malgré sa
+parcimonie, à mettre l'armée prussienne sur le pied de guerre. Se
+voyant sur le point d'être violenté par les uns ou par les autres, il
+résolut de prendre ses précautions, et ordonna la réunion de 80 mille
+hommes, ce qui devait lui coûter 16 millions d'écus prussiens (64
+millions de francs), à prélever, partie sur les revenus de l'État,
+partie sur le trésor du grand Frédéric, trésor dissipé sous le règne
+précédent, et refait pendant le règne actuel à force d'économies.
+
+M. d'Alopeus, effrayé de ces dispositions, se hâta d'écrire à Pulawi,
+pour conseiller à son empereur, avec les plus vives instances, de
+ménager le roi de Prusse, si on ne voulait avoir toutes les forces de
+la monarchie prussienne sur les bras.
+
+[En marge: Entrevue proposée par Alexandre à Frédéric-Guillaume, et
+acceptée pour les premiers jour d'octobre.]
+
+Quand ces nouvelles arrivèrent à Pulawi, elles ébranlèrent la résolution
+d'Alexandre. Le prince Adam Czartoryski l'avait vivement pressé de se
+décider, de ne pas donner à la Prusse le temps de se mettre en garde; et
+d'enlever le passage au lieu de le solliciter si longuement. Si la
+Prusse tournait à la guerre, disait le prince Adam, on déclarerait
+Alexandre roi de Pologne, et on organiserait ce royaume sur les
+derrières des armées russes. Si au contraire elle se rendait, on aurait
+réalisé le plan des coalisés, et conquis un allié de plus. Mais
+Alexandre, éclairé par la correspondance de M. d'Alopeus, résista aux
+conseils de son jeune ministre, renvoya son aide de camp Dolgorouki à
+Berlin, pour affirmer à son royal ami qu'il n'avait jamais eu
+l'intention de contraindre sa volonté, qu'au contraire il venait de
+donner ordre à l'armée russe de s'arrêter sur la frontière prussienne,
+qu'il en agissait ainsi par déférence pour lui, mais que de si grandes
+affaires ne pouvaient pas se traiter par intermédiaires, et qu'il lui
+demandait une entrevue. Frédéric-Guillaume craignant d'être violenté par
+les caresses d'Alexandre, autant qu'il aurait pu l'être par ses armées,
+ne se sentait aucun goût pour une telle entrevue. Cependant la cour, qui
+penchait pour la coalition et pour la guerre, la reine, dont les
+sentiments étaient d'accord avec ceux du jeune empereur, lui
+persuadèrent qu'il ne pouvait pas refuser. L'entrevue fut accordée pour
+les premiers jours d'octobre. En attendant, MM. de Laforest et Duroc
+étaient à Berlin, recevant de leur côté toute sorte d'assurances de
+neutralité.
+
+[En marge: L'Autriche emploie à se préparer le temps que la Russie
+emploie à négocier.]
+
+[En marge: Distribution des forces de l'Autriche.]
+
+[En marge: Le général Mack chargé de commandement de l'armée de
+Souabe.]
+
+Tandis que les Russes employaient ainsi le mois de septembre,
+l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps précieux. Pendant
+qu'elle chargeait M. de Cobentzel de répéter sans cesse à Paris que
+son unique désir était de négocier et d'obtenir des garanties pour
+l'état futur de l'Italie, elle mettait à profit les subsides anglais
+avec la plus extrême activité. Elle avait réuni d'abord 100 mille
+hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'était là qu'elle plaçait
+son meilleur général, sa plus forte armée, afin de recouvrer ses
+provinces les plus regrettées. Vingt-cinq mille hommes, sous
+l'archiduc Jean, celui qui commandait à Hohenlinden, gardaient le
+Tyrol; 80 à 90 mille hommes étaient destinés à envahir la Bavière, à
+se porter en Souabe, et à prendre la fameuse position d'Ulm, où M. de
+Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le général Moreau. Les 50 ou
+60 mille Russes du général Kutusof, venant se joindre à l'armée
+autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec
+laquelle on espérait donner assez d'occupation aux Français pour
+procurer aux autres armées russes le temps d'arriver, à l'archiduc
+Charles le temps de reconquérir l'Italie, et aux troupes envoyées en
+Hanovre et à Naples, le temps de produire une diversion utile. C'était
+le fameux général Mack, celui qui avait été le rédacteur de tous les
+plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup
+d'activité et une certaine intelligence des détails militaires, de
+remettre l'armée autrichienne sur le pied de guerre, c'était ce même
+général qu'on avait chargé du commandement de l'armée de Souabe, de
+moitié avec l'archiduc Ferdinand.
+
+On avait profité des villes appartenant à l'Autriche dans cette
+contrée, pour préparer des magasins entre le lac de Constance et le
+haut Danube. La ville de Memmingen, placée sur l'Iller, et formant la
+gauche de la position dont Ulm forme la droite, était une de ces
+villes. On y avait réuni des approvisionnements immenses, et élevé
+quelques retranchements, ce qu'il n'était pas possible de faire à Ulm,
+qui appartenait à la Bavière.
+
+[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavière.]
+
+Tout cela s'était exécuté dans les derniers jours d'août. Mais
+l'Autriche, par une précipitation qui ne lui était pas ordinaire,
+commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm
+sans franchir la frontière bavaroise. De plus, la Bavière possédait
+une armée de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn,
+et on avait ainsi toute sorte de raisons pour être les premiers à se
+saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la
+Russie avec la Prusse, c'est-à-dire de la surprendre et de
+l'entraîner. C'était plus facile, il est vrai, mais les conséquences,
+si on échouait, devaient être fâcheuses.
+
+Le général Mack étant arrivé sur les bords de l'Inn, le prince de
+Schwarzenberg fut envoyé à Munich, pour faire à l'électeur les
+instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il
+était chargé de lui demander de se prononcer en faveur de la
+coalition, de joindre ses troupes à celles de l'Autriche, de consentir
+à ce qu'elles fussent incorporées, dans l'armée impériale, dispersées
+régiment par régiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son
+territoire, ses magasins aux coalisés, de se joindre en un mot à cette
+nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de
+l'Europe. Le prince de Schwarzenberg était autorisé, s'il le fallait,
+à offrir à la Bavière, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol même,
+les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie étant reconquise
+par les armes communes, on pût reporter dans cette contrée les
+branches collatérales de la maison impériale, qui en avaient été
+éloignées.
+
+[En marge: Perplexités de l'électeur de Bavière.]
+
+[En marge: L'électeur de Bavière finit par se prononcer en faveur de
+la France, et se rend à Würzbourg avec sa cour et son armée.]
+
+Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait à Munich, l'électeur se
+trouvait dans une situation assez semblable à celle de la Prusse
+elle-même. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement négocié la
+paix de Londres, était notre ministre à Munich. Affectant, au milieu
+de cette capitale, d'être négligé par la cour, il avait néanmoins de
+secrètes entrevues avec l'électeur, et s'efforçait de lui démontrer
+que la Bavière n'existait que par la protection de Napoléon. Il est
+certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres,
+elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en
+s'appuyant sur la France. Si, même en 1803, elle avait obtenu une
+raisonnable part des indemnités germaniques, elle ne le devait qu'à
+l'intervention française. M. Otto en insistant sur ces considérations
+avait mis un terme aux hésitations de l'électeur, et l'avait amené à
+se lier, le 24 août, par un traité d'alliance. Le plus profond secret
+avait été promis et gardé. Ce fut quelques jours après, le 7
+septembre, que parut à Munich le prince de Schwarzenberg. L'électeur,
+qui était très-faible, avait auprès de lui une nouvelle cause de
+faiblesse dans l'électrice sa femme, l'une de ces trois belles
+princesses de Baden qui étaient montées sur les trônes de Russie, de
+Suède, de Bavière, et qui toutes trois se signalaient par leur passion
+contre la France. Des trois, l'électrice de Bavière était la plus
+vive. Elle s'agitait, pleurait, et témoignait le plus grand chagrin de
+voir son époux enchaîné à Napoléon, et le rendait plus malheureux
+encore qu'il ne l'eût été naturellement par ses propres agitations. M.
+de Schwarzenberg, suivi à deux marches par l'armée autrichienne,
+secondé par les larmes de l'électrice, parvint à ébranler l'électeur,
+et lui arracha la promesse de se donner à l'Autriche. Ce prince
+toutefois, effrayé des conséquences de ce brusque changement,
+craignant le général Mack, qui était près, mais aussi Napoléon,
+quoiqu'il fût loin, crut devoir prévenir M. Otto, s'excuser de sa
+conduite en alléguant le malheur de sa position, et solliciter
+l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprès
+de l'électeur, lui montra le danger d'une telle défection, et la
+certitude d'avoir bientôt Napoléon victorieux à Munich, faisant la
+paix par le sacrifice de la Bavière à l'Autriche. Certaines
+circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de
+disloquer l'armée pour la disperser dans les divisions autrichiennes
+avait indigné les généraux et les officiers bavarois. On apprenait en
+même temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demandé
+à Munich, avaient passé l'Inn, et l'opinion publique était révoltée
+d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si
+Napoléon était ambitieux, M. Pitt ne l'était pas moins; que celui-ci
+avait acheté le cabinet de Vienne, et que, grâce à l'or de
+l'Angleterre, l'Allemagne allait être de nouveau foulée aux pieds par
+les soldats de toute l'Europe. Indépendamment de ces circonstances
+favorables à M. Otto, l'électeur avait un ministre habile, M. de
+Montgelas, dévoré d'ambition pour son pays, rêvant pour la Bavière,
+dans le dix-neuvième siècle, les agrandissements que la Prusse avait
+acquis dans le dix-huitième, cherchant sans cesse si c'était à Vienne
+ou à Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini
+par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice,
+c'est-à-dire avec la France. Il avait donc opiné pour le traité
+d'alliance signé avec M. Otto. Touché cependant des offres du prince
+de Schwarzenberg, il fut ébranlé un instant sous l'influence de
+l'ambition comme son maître sous celle de la faiblesse. Mais il fut
+bientôt ramené, et les instances de M. Otto, secondées par l'opinion
+publique, par l'irritation de l'armée bavaroise, par les conseils de
+M. de Montgelas, l'emportèrent encore une fois. L'électeur fut rendu à
+la France. Dans le désordre d'esprit où était ce prince, on lui fit
+accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se réfugier à
+Würzbourg, évêché sécularisé pour la Bavière en 1803, et de s'y faire
+suivre par son armée. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner
+du temps, il annonça à M. de Schwarzenberg qu'il envoyait à Vienne un
+général bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et
+chargé de traiter avec elle. Cela fait, l'électeur partit avec toute
+sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord à
+Ratisbonne, et de Ratisbonne à Würzbourg, où il arriva le 12
+septembre. Les troupes bavaroises, réunies à Amberg et à Ulm, reçurent
+l'ordre de se concentrer à Würzbourg. L'électeur, en quittant Munich,
+publia un manifeste pour dénoncer à la Bavière et à l'Allemagne la
+violence dont il venait d'être la victime.
+
+M. de Schwarzenberg et le général Mack, qui avaient passé l'Inn,
+virent ainsi l'électeur, sa cour, son armée leur échapper, et le
+ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens
+s'avancèrent à marches forcées sans pouvoir joindre les Bavarois, et
+trouvèrent partout l'opinion du pays soulevée contre eux. Une
+circonstance contribua surtout à irriter le peuple en Bavière. Les
+Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait
+cours à Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants
+à prendre comme argent ce papier discrédité. Un grave dommage
+pécuniaire se joignait donc à tous les sentiments nationaux froissés
+pour révolter les Bavarois.
+
+[En marge: Le général Mack, après avoir traversé la Bavière, vient
+s'établir à Ulm.]
+
+[En marge: Opinion de l'état-major autrichien sur la position d'Ulm.]
+
+Le général Mack, après cette triste expédition, dont au reste il était
+moins responsable que le négociateur autrichien, se porta sur le haut
+Danube, et prit la position qui lui était depuis longtemps assignée,
+la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, le front couvert par l'Iller,
+qui passe par Memmingen pour se jeter à Ulm dans le Danube. (Voir les
+cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'état-major autrichien
+n'avaient cessé de vanter cette position depuis quelques années, comme
+la meilleure qu'on pût occuper pour tenir tête aux Français débouchant
+de la Forêt-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuyée au Tyrol,
+l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux côtés, et
+quant à ses derrières on n'y songeait point, n'imaginant pas que les
+Français pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire.
+Le général Mack avait attiré à lui le général Jellachich, avec la
+division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa
+main, et sur ses derrières, pour se lier avec les Russes, le général
+Kienmayer à la tête de 20 mille hommes. C'était un total de 85 mille
+combattants.
+
+Le général Mack était donc où Napoléon l'avait supposé et désiré,
+c'est-à-dire sur le haut Danube, séparé des Russes par la distance de
+Vienne à Ulm. L'électeur de Bavière était à Würzbourg, avec sa cour
+éplorée, avec son armée indignée contre les Autrichiens, et dans
+l'attente de la prochaine arrivée des Français.
+
+[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.]
+
+[En marge: Trahison conseillée à la cour de Naples par les puissances
+coalisées.]
+
+Il ne reste plus, pour avoir une idée complète de la situation de
+l'Europe pendant cette grande crise, qu'à jeter un instant les yeux
+sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers
+suprêmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples,
+observée par les vingt mille Français du général Saint-Cyr, se
+compromît trop tôt, lui avaient suggéré une vraie trahison, qui ne
+devait guère coûter à une cour aveuglée et démoralisée par la haine.
+On lui avait conseillé de signer avec la France un traité de
+neutralité, afin d'obtenir la retraite du corps qui était à Tarente.
+Quand ce corps se serait retiré, la cour de Naples, moins surveillée,
+aurait, lui disait-on, le temps de se déclarer, et de recevoir les
+Russes et les Anglais. Le général russe Lascy, homme prudent et avisé,
+était à Naples, chargé de tout préparer en secret, et d'amener les
+coalisés quand le moment serait jugé opportun. Il y avait 12 mille
+Russes à Corfou, outre une réserve à Odessa, et 6 mille Anglais à
+Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal
+organisés que de coutume, et sur la levée en masse des brigands de la
+Calabre.
+
+[En marge: Traité de neutralité proposé par la cour de Naples, et
+accepté avec confiance par Napoléon.]
+
+Ce traité, proposé à Napoléon à la veille de son départ de Paris, lui
+avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible
+s'exposât avec lui aux conséquences d'une trahison. Il se figurait que
+le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait dû guérir
+les gouvernements italiens de leur penchant à la fourberie. Il
+trouvait dans un traité de neutralité qui excluait les Russes et les
+Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille
+hommes de plus à Masséna, si les 50 mille dont celui-ci disposait
+n'étaient pas suffisants pour défendre l'Adige.
+
+Il accepta donc cette proposition, et, par traité signé à Paris le 21
+septembre, il consentit à retirer ses troupes de Tarente, sur la
+promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun
+débarquement des Russes et des Anglais. À cette condition, le général
+Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine
+Caroline, ainsi que son faible époux, purent en liberté préparer une
+soudaine levée de boucliers sur les derrières des Français.
+
+[En marge: Situation générale des coalisés du 20 au 25 septembre.]
+
+Telle était, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances
+coalisées. Les Russes et les Suédois, chargés de l'attaque du nord, se
+réunissaient à Stralsund, pour se combiner avec un débarquement
+d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une armée russe s'organisait à Wilna,
+sous le général Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses
+gardes et l'armée de Buxhoewden, était à Pulawi sur la Vistule,
+sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre armée russe, sous
+le général Kutusof, avait pénétré par la Gallicie en Moravie, pour se
+joindre aux Autrichiens. Celle-ci était à la hauteur de Vienne, et
+allait remonter le Danube. Le général Mack, plus avancé de cent
+lieues, avait pris position à Ulm, à la tête de 85 mille hommes,
+attendant les Français au débouché de la Forêt-Noire. L'archiduc
+Charles était avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples
+méditait une surprise qui devait s'exécuter avec les Russes de Corfou
+et les Anglais de Malte.
+
+[En marge: Marche du corps du maréchal Bernadotte.]
+
+Napoléon, comme on l'a déjà vu, était arrivé à Strasbourg le 26
+septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et
+parcouru les routes qu'il leur avait tracées. (Voir la carte nº 28.)
+Le maréchal Bernadotte, après avoir pourvu la place d'Hameln de
+munitions, de vivres, et d'une forte garnison, après y avoir déposé
+les hommes les moins capables de faire campagne, était parti de
+Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures
+fatigues. Il avait prévenu l'électeur de Hesse de son passage, en y
+mettant les formes prescrites par Napoléon. Il avait d'abord rencontré
+un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et
+avait traversé la Hesse sans éprouver de résistance. Des officiers
+d'administration, précédant le corps d'armée, commandaient des vivres
+à chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des
+spéculateurs empressés de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une
+armée qui porte avec elle un pécule peut vivre sans magasins, sans
+perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu
+que ce pays soit abondant en denrées alimentaires. Bernadotte avec ce
+moyen traversa sans difficulté les deux Hesses, la principauté de
+Fulde, les États du prince archichancelier, et la Bavière. Il marchait
+perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre près de
+Cassel, le 20 à Giessen, le 27 à Würzbourg, à la grande joie de
+l'électeur de Bavière, qui se mourait d'épouvante au milieu des
+nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Français. Un ministre
+de l'empereur d'Allemagne était accouru auprès de ce prince, pour lui
+présenter des excuses sur ce qui s'était passé, et pour essayer de le
+ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de
+Bernadotte que lorsque la cavalerie française parut sur les hauteurs
+de Würzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'électeur pour
+toujours, c'est-à-dire pour toute la durée de notre prospérité.
+
+M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son maître, nous
+demanda une précaution peu honorable pour la Bavière, c'était
+d'altérer la date du traité d'alliance conclu avec la France. Ce
+traité avait été signé en réalité le 24 août, M. de Montgelas exprima
+le désir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y
+consentit, et il put soutenir à ses confédérés de Ratisbonne, qu'il ne
+s'était donné à la France que le lendemain des violences de
+l'Autriche.
+
+[En marge: Marche du corps du général Marmont.]
+
+Le général Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter
+son matériel, s'était mis en marche par la belle route que Napoléon
+avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un
+des ouvrages mémorables de son règne. Il était le 12 septembre à
+Nimègue, le 18 à aux environs de Würzbourg. (Voir la carte nº 28.) Il
+amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches à feu bien
+attelées, et des munitions considérables. Dans ces 20 mille hommes se
+trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commandée par
+le général Dumonceau. Quant aux quinze mille Français qui composaient
+ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera
+une juste idée de leur qualité. Ils venaient de traverser une partie
+de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite
+sans s'arrêter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant à
+Würzbourg. Il n'y a pas de général qui ne se fût regardé comme heureux
+s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est à
+l'entrée en campagne, et par l'effet des premières marches, que les
+tempéraments faibles se déclarent et restent en arrière.
+
+Vers la fin de septembre, Napoléon avait donc au centre de la
+Franconie, à six journées du Danube, et menaçant le flanc des
+Autrichiens, le maréchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le général
+Marmont avec 20. Il faut ajouter à ces forces 25 mille Bavarois,
+réunis à Würzbourg, et animés d'un véritable enthousiasme pour la
+cause des Français, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des
+mains en voyant paraître nos régiments.
+
+[En marge: Marche des corps des maréchaux Davout, Ney, Soult.]
+
+Le maréchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le maréchal
+Soult avec celui qui était parti de Boulogne, le maréchal Ney avec
+celui qui était parti de Montreuil, traversant la Flandre, la
+Picardie, la Champagne et la Lorraine, étaient sur le Rhin du 23 au 24
+septembre, précédés par la cavalerie, que Napoléon avait mise en
+mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient marché avec
+une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le
+département de l'Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine
+d'hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs
+familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir
+fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour,
+cette armée n'avait ni malades, ni traînards; exemple unique, dû à
+l'esprit des troupes et à un long campement.
+
+[En marge: Marche du corps du maréchal Augereau.]
+
+Le maréchal Augereau avait formé ses divisions en Bretagne. Partant de
+Brest, passant par Alençon, Sens, Langres, Béfort, il avait la France
+à traverser dans sa plus grande étendue, et devait être sur le Rhin
+une quinzaine de jours après les autres corps. Aussi était-il destiné
+à servir de réserve.
+
+[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'armée
+française en Allemagne.]
+
+Jamais étonnement ne fut égal à celui qu'inspira dans toute l'Europe
+l'arrivée imprévue de cette armée. On la croyait aux bords de l'Océan,
+et en vingt jours, c'est-à-dire dans le temps à peine nécessaire pour
+que le bruit de sa marche commençât à se répandre, elle apparaissait
+sur le Rhin, et inondait l'Allemagne méridionale. C'était l'effet
+d'une extrême promptitude à se résoudre, et d'un art profond à cacher
+les déterminations prises.
+
+La nouvelle de l'apparition des Français se répandit à l'instant même,
+et ne fit naître chez les généraux allemands d'autre idée que
+celle-ci: c'est que le principal théâtre de la guerre serait en
+Bavière et non en Italie, puisque Napoléon et l'armée de l'Océan s'y
+rendaient. Il n'en résulta que la demande d'augmenter les forces
+autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui déplut fort à l'archiduc
+Charles, d'envoyer un détachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de
+venir par le Vorarlberg au secours du général Mack. Mais le véritable
+dessein de Napoléon resta profondément caché. Les troupes réunies à
+Würzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les
+Bavarois et de protéger l'électeur. Le rassemblement principal placé
+sur le haut Rhin, à l'entrée des défilés de la Forêt-Noire, sembla
+destiné à s'y engager. Le général Mack se confirma donc chaque jour
+dans son idée de garder la position d'Ulm, qui lui avait été assignée.
+
+[En marge: Organisation donnée par Napoléon à la grande armée.]
+
+Napoléon, ayant réuni toute son armée, lui donna une organisation
+qu'elle a toujours conservée depuis, et un nom qu'elle gardera
+perpétuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARMÉE.
+
+[En marge: Sa distribution en sept corps.]
+
+Il la distribua en sept corps. Le maréchal Bernadotte, avec les
+troupes amenées du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille
+hommes. Le général Marmont, avec les troupes venues de Hollande,
+formait le second, qui comptait 20 mille soldats présents au drapeau.
+Les troupes du maréchal Davout, campées à Ambleteuse, et occupant la
+troisième place le long des côtes de l'Océan, avaient reçu le titre
+de troisième corps, et s'élevaient à un effectif de 26 mille
+combattants. Le maréchal Soult, avec le centre de la grande armée de
+l'Océan, campé à Boulogne, et composé de 40 mille fantassins et
+artilleurs, formait le quatrième corps. La division Suchet devait
+bientôt en être détachée pour faire partie du cinquième corps, avec la
+division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dorénavant sous le
+titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indépendamment
+de la division Suchet, ce cinquième corps devait s'élever à 18 mille
+hommes. Il était destiné au fidèle et héroïque ami de Napoléon, au
+maréchal Lannes, qui avait été rappelé du Portugal pour prendre part à
+la périlleuse expédition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre
+l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Niémen.
+Sous l'intrépide Ney, le camp de Montreuil composait le sixième corps,
+et s'élevait à 24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes
+tout au plus de 14 mille hommes, placé le dernier sur la ligne des
+côtes (il était à Brest), composa le septième corps. Le titre de
+huitième corps fut donné plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles
+vinrent agir en Allemagne. Cette organisation était celle de l'armée
+du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptées au génie de
+Napoléon et nécessaires à l'exécution des grandes choses qu'il
+méditait.
+
+[En marge: Composition des corps d'armée.]
+
+Dans l'armée du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, présentait
+à lui seul une petite armée, se suffisant à elle-même, et capable de
+livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils à s'isoler, surtout
+sous un général comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de
+son esprit et de son caractère. Napoléon avait organisé son armée de
+manière qu'elle fût tout entière dans sa main. Chaque corps était
+complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le nécessaire,
+et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder,
+c'est-à-dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napoléon
+se réservait ensuite de les compléter en artillerie et en cavalerie, à
+l'aide d'une réserve de ces deux armes, dont il disposait seul.
+Suivant le terrain et les occurrences, il retirait à l'un pour le
+donner à l'autre, ou un renfort de bouches à feu, ou une masse de
+cuirassiers.
+
+[En marge: Formation d'une réserve de cavalerie sous le prince Murat.]
+
+Il avait tenu surtout à réunir sous un même chef, et dans une
+dépendance immédiate de sa volonté, la masse principale de sa
+cavalerie. Comme c'est avec elle qu'on observe l'ennemi en courant
+sans cesse autour de lui, qu'on achève sa défaite quand il est
+ébranlé, qu'on le poursuit et l'enveloppe quand il est en fuite,
+Napoléon avait voulu se réserver exclusivement ce moyen de préparer la
+victoire, de la décider et d'en recueillir les fruits. Il avait donc
+réuni en un seul corps la grosse cavalerie, composée des cuirassiers
+et des carabiniers, commandés par les généraux Nansouty et d'Hautpoul;
+il y avait ajouté les dragons tant à pied qu'à cheval, sous les
+généraux Klein, Walther, Beaumont, Bourcier et Baraguey-d'Hilliers, et
+avait confié le tout à son beau-frère Murat, qui était l'officier de
+cavalerie le plus entraînant de cette époque, et qui sous ses ordres
+représentait le _magister equitum_ des armées romaines. Des batteries
+d'artillerie volante suivaient cette cavalerie, et lui procuraient,
+outre la puissance des sabres, celle des feux. On la verra bientôt se
+répandre dans la vallée du Danube, culbuter les Autrichiens et les
+Russes, entrer pêle-mêle avec eux dans Vienne étonnée, puis, se
+reportant dans les plaines de la Saxe et de la Prusse, poursuivre
+jusqu'aux bords de la Baltique, enlever tout entière l'armée
+prussienne, ou, se précipitant à Eylau sur l'infanterie russe, sauver
+la fortune de Napoléon par l'un des chocs les plus impétueux que
+jamais les masses armées aient donnés ou reçus. Cette réserve comptait
+22 mille cavaliers, dont 6 mille cuirassiers, 9 à 10 mille dragons à
+cheval, 6 mille dragons à pied, un millier d'artilleurs à cheval.
+
+[En marge: Rôle et organisation de la garde impériale.]
+
+Enfin la réserve générale de la grande armée était la garde impériale,
+corps d'élite le plus beau de l'univers, servant tout à la fois de
+moyen d'émulation et de moyen de récompense pour les soldats qui se
+distinguaient, car on ne les introduisait dans les rangs de cette
+garde que lorsqu'ils avaient fait leurs preuves. La garde impériale se
+composait, ainsi que la garde consulaire, de grenadiers et de
+chasseurs à pied, de grenadiers et de chasseurs à cheval, à peu près
+comme un régiment dont on n'aurait conservé que les compagnies
+d'élite. Elle comprenait en outre un beau bataillon italien,
+représentant la garde royale du roi d'Italie, un superbe escadron de
+mameluks, dernier souvenir de l'Égypte, et deux escadrons de
+gendarmerie d'élite pour faire la police du quartier général, en tout
+7 mille hommes. Napoléon y avait ajouté en grande proportion l'arme
+qu'il aimait, parce que dans certaines occasions elle suppléait à
+toutes les autres, l'artillerie; il avait formé un parc de 24 pièces
+de canon, armé et attelé avec un soin particulier, ce qui faisait à
+peu près quatre pièces par mille hommes.
+
+La garde ne quittait guère le quartier général; elle marchait presque
+toujours à côté de l'Empereur, avec Lannes et les grenadiers
+d'Oudinot.
+
+[En marge: Forces comparées de Napoléon et de la coalition.]
+
+Telle était la grande armée. Elle présentait une masse de 186 mille
+combattants réellement présents sous les drapeaux. On y comptait 38
+mille cavaliers et 340 bouches à feu. Si on y ajoute les 50 mille
+hommes de Masséna, les 20 mille du général Saint-Cyr, on aura un total
+de 256 mille Français, répandus depuis le golfe de Tarente jusqu'aux
+bouches de l'Elbe, avec une réserve d'environ 150 mille jeunes soldats
+dans l'intérieur. Si on y ajoute encore 25 mille Bavarois, 7 à 8 mille
+sujets des souverains de Bade et de Wurtemberg, prêts à entrer en
+ligne, on peut dire que Napoléon allait, avec 250 mille Français, 30
+et quelques mille Allemands, combattre environ 500 mille coalisés,
+dont 250 mille Autrichiens, 200 mille Russes, 50 mille Anglais,
+Suédois, Napolitains, ayant aussi leur réserve dans l'intérieur de
+l'Autriche, de la Russie et sur les flottes anglaises. La coalition
+espérait y joindre 200 mille Prussiens. Ce n'était pas impossible, si
+Napoléon ne se hâtait de vaincre.
+
+Il était pressé, en effet, d'entrer en action, et il ordonna le
+passage du Rhin pour le 25 et le 26 septembre, après avoir sacrifié
+deux ou trois jours à faire reposer les hommes, à réparer quelques
+dommages dans le harnachement de la cavalerie et de l'artillerie, à
+échanger quelques chevaux blessés ou fatigués contre des chevaux
+frais, dont on avait réuni un grand nombre en Alsace, à préparer enfin
+le grand parc et des quantités considérables de biscuit. Voici quelles
+furent ses dispositions pour tourner la Forêt-Noire, derrière laquelle
+le général Mack, campé à Ulm, attendait les Français.
+
+[En marge: Commencement des opérations.]
+
+[En marge: Description des Alpes de Souabe et de la Forêt-Noire.]
+
+En fixant les yeux sur cette contrée si souvent parcourue par nos
+armées, et par ce motif si souvent décrite dans cette histoire (voir
+les cartes nos 28 et 29), on voit le Rhin sortir du lac de Constance,
+couler à l'ouest jusqu'à Bâle, puis se redresser tout à coup pour
+couler presque directement au nord. On voit le Danube, au contraire,
+issu de quelques faibles sources, assez près du point où le Rhin sort
+du lac de Constance, se jeter à l'est, et suivre cette direction, avec
+très-peu de déviations, jusqu'à la mer Noire. C'est une chaîne de
+montagnes fort médiocres, très-improprement appelées Alpes de Souabe,
+qui sépare ainsi les deux fleuves, et verse le Rhin dans les mers du
+Nord, et le Danube dans les mers de l'Orient. Ces montagnes montrent à
+la France leurs sommets les plus escarpés, et vont, en s'abaissant
+insensiblement, finir dans les plaines de la Franconie, entre
+Nordlingen et Donauwerth. De leur flanc entr'ouvert et revêtu de
+forêts qu'on appelle du nom général de Forêt-Noire, coulent à gauche,
+c'est-à-dire vers le Rhin, le Necker et le Mein, à droite le Danube,
+qui longe leur revers presque dépouillé de bois et dessiné en
+terrasses. Elles sont percées de défilés étroits qu'il faut
+nécessairement traverser pour aller du Rhin au Danube, à moins qu'on
+n'évite ces montagnes, soit en remontant le Rhin jusqu'au-dessus de
+Schaffhouse, soit en parcourant leur pied de Strasbourg à Nordlingen,
+jusqu'aux plaines de la Franconie, où elles disparaissent. Dans les
+guerres antérieures, les Français avaient alternativement suivi deux
+routes. Tantôt débouchant du Rhin entre Strasbourg et Huningue, ils
+avaient traversé les défilés de la Forêt-Noire; tantôt remontant le
+Rhin jusqu'à Schaffhouse, ils avaient franchi ce fleuve près du lac de
+Constance, et s'étaient ainsi trouvés aux sources du Danube, en
+évitant le passage des défilés.
+
+[En marge: Marche adoptée par Napoléon pour se porter sur le Danube.]
+
+Napoléon, voulant se placer entre les Autrichiens qui étaient postés à
+Ulm, et les Russes qui arrivaient à leur secours, dut suivre une tout
+autre route. S'étudiant d'abord à fixer l'attention des Autrichiens
+vers les défilés de la Forêt-Noire, par le spectacle de ses colonnes
+prêtes à s'y engager, il dut ensuite côtoyer les Alpes de Souabe sans
+les franchir, les côtoyer jusqu'à Nordlingen, tourner, avec tous ses
+corps réunis, leur extrémité abaissée, et passer le Danube à
+Donauwerth. Par ce mouvement, il ralliait, chemin faisant, les corps
+de Bernadotte et de Marmont déjà rendus à Würzbourg, il débordait la
+position d'Ulm, débouchait sur les derrières du général Mack, et
+réalisait le plan arrêté depuis longtemps dans son esprit, et duquel
+il attendait les plus vastes résultats.
+
+[En marge: Passage du Rhin.]
+
+Le 25 septembre, il enjoignit à Murat et à Lannes de passer le Rhin à
+Strasbourg, avec la réserve de cavalerie, les grenadiers Oudinot et la
+division Gazan. (Voir la carte nº 29.) Murat devait porter ses dragons
+d'Oberkirch à Freudenstadt, d'Offenbourg à Rothweil, de Fribourg à
+Neustadt, et les présenter ainsi à la tête des principaux défilés, de
+manière à faire supposer que l'armée elle-même allait les traverser.
+Des vivres étaient commandés sur cette direction pour compléter
+l'illusion de l'ennemi. Lannes devait appuyer ces reconnaissances par
+quelques bataillons de grenadiers; mais en réalité, placé avec le gros
+de son corps, en avant de Strasbourg, sur la route de Stuttgard, il
+avait ordre de couvrir le mouvement des maréchaux Ney, Soult et
+Davout, chargés de franchir le Rhin au-dessous. Le général Songis, qui
+commandait l'artillerie, avait jeté deux ponts de bateaux, le premier
+entre Lauterbourg et Carlsruhe pour le corps du maréchal Ney, le
+second aux environs de Spire pour le corps du maréchal Soult. Le
+maréchal Davout avait à sa disposition le pont de Manheim. Ces
+maréchaux, devaient parcourir transversalement les vallées qui
+descendent de la chaîne des Alpes de Souabe, et côtoyer cette chaîne,
+en s'appuyant les uns aux autres, de façon à pouvoir se secourir en
+cas d'apparition subite de l'ennemi. Ordre leur était donné à tous
+d'avoir quatre jours de pain dans le sac des soldats, et quatre jours
+de biscuit dans des fourgons, pour le cas ou il faudrait exécuter des
+marches forcées. Napoléon ne quitta Strasbourg que lorsqu'il vit en
+mouvement ses parcs et ses réserves sous l'escorte d'une division
+d'infanterie. Il passa le Rhin le 1er octobre, accompagné de sa garde,
+après avoir fait ses adieux à l'Impératrice, qui continua de séjourner
+à Strasbourg, avec la cour impériale et la chancellerie de M. de
+Talleyrand.
+
+[Date: Octob. 1805.]
+
+[En marge: Napoléon négocie en passant des traités d'alliance avec les
+maisons de Baden et de Wurtemberg.]
+
+Arrivé sur le territoire du grand-duché de Baden, Napoléon y trouva la
+famille régnante, accourue pour lui rendre hommage. Le vieil électeur
+s'y présenta entouré de trois générations de princes. Il avait voulu,
+comme tous les souverains d'Allemagne de second et troisième ordre,
+obtenir le bienfait de la neutralité, véritable chimère en de telles
+circonstances, car, lorsque les petites puissances allemandes n'ont
+pas su empêcher la guerre en résistant aux grandes puissances qui la
+désirent, elles ne doivent pas se flatter d'en écarter les malheurs
+par une neutralité qui est impossible, puisqu'elles sont presque
+toutes sur la route obligée des armées belligérantes. Napoléon, au
+lieu de la neutralité, leur avait offert son alliance, promettant de
+terminer à leur profit les questions de territoire ou de souveraineté
+qui les séparaient de l'Autriche, depuis les arrangements inachevés de
+1803. Le grand-duc de Baden finit par accepter cette alliance, et
+promit de fournir 3 mille hommes, plus des vivres et des moyens de
+transport, qu'on devait solder sur le pays même. Napoléon, après avoir
+couché à Ettlingen, se mit en route le 2 octobre pour Stuttgard. Avant
+son arrivée, une collision avait failli éclater entre l'électeur de
+Wurtemberg et le maréchal Ney. Cet électeur, connu en Europe par
+l'extrême vivacité de son esprit et de son caractère, discutait en ce
+moment avec le ministre de France les conditions d'une alliance qui ne
+lui plaisait guère. Mais il ne voulait pas qu'en attendant une
+conclusion on fît entrer des troupes, soit à Louisbourg qui était sa
+maison de plaisance, soit à Stuttgard qui était sa capitale. Le
+maréchal Ney consentit bien à ne pas entrer à Louisbourg, mais il fit
+braquer son artillerie sur les portes de Stuttgard, et obtint par ce
+moyen qu'elles lui fussent ouvertes. Napoléon arriva fort à propos
+pour calmer la colère de l'électeur. Il en fut reçu avec beaucoup de
+magnificence, et stipula avec lui une alliance, qui a fait la grandeur
+de cette maison, comme elle a fait celle de tous les princes du midi
+de l'Allemagne. Le traité fut signé le 5 octobre, et contint
+l'engagement, du côté de la France, d'agrandir la maison de
+Wurtemberg, et, du côté de cette maison, de fournir 10 mille hommes,
+plus des vivres, des chevaux, des charrois, qu'on devait payer en les
+prenant.
+
+[En marge: Marche de l'armée pour se rendre à travers le Wurtemberg
+dans la plaine de Nordlingen.]
+
+Napoléon demeura trois ou quatre jours à Louisbourg, pour ménager à
+ses corps de gauche le temps d'arriver en ligne. C'était une position
+des plus délicates que celle de côtoyer, pendant une quarantaine de
+lieues, un ennemi fort de 80 à 90 mille hommes, sans lui donner trop
+d'éveil, et sans s'exposer à le voir déboucher à l'improviste sur
+l'une de ses ailes. Napoléon y pourvut avec un art et une prévoyance
+admirables. Trois routes traversaient le Wurtemberg, et aboutissaient
+à ces extrémités abaissées des Alpes de Souabe qu'il s'agissait
+d'atteindre, pour arriver au Danube, entre Donauwerth et Ingolstadt.
+(Voir la carte nº 29.) La principale était celle de Pforzheim,
+Stuttgard et Heidenheim, qui longeait le flanc même des montagnes, et
+qui était par une foule de défilés en communication avec la position
+des Autrichiens à Ulm. C'était celle qu'il fallait parcourir avec le
+plus de précautions, à cause du voisinage de l'ennemi. Napoléon
+l'occupait avec la cavalerie de Murat, le corps du maréchal Lannes,
+celui du maréchal Ney, et la garde. La seconde, celle qui, partant de
+Spire, passait par Heilbronn, Hall, Ellwangen, pour aboutir dans la
+plaine de Nordlingen, était occupée par le corps du maréchal Soult. La
+troisième, partant de Manheim, passant par Heidelberg, Neckar-Elz,
+Ingelfingen, aboutissait à Oettingen. C'est celle que parcourait le
+maréchal Davout. Elle se rapprochait de la direction que les corps de
+Bernadotte et Marmont devaient suivre, pour se rendre de Würzbourg sur
+le Danube. Napoléon disposa la marche de ces diverses colonnes de
+manière qu'elles arrivassent toutes du 6 au 7 octobre dans la plaine
+qui s'étend au bord du Danube, entre Nordlingen, Donauwerth et
+Ingolstadt. Mais dans ce mouvement de conversion, sa gauche pivotant
+sur sa droite, celle-ci avait à décrire un cercle moins étendu que
+celle-là. Il fit donc ralentir le pas à sa droite, pour donner aux
+corps de Marmont et de Bernadotte, qui formaient l'extrême gauche, au
+maréchal Davout, qui venait après eux, enfin au maréchal Soult, qui
+venait après le maréchal Davout, et les liait tous au quartier
+général, le temps d'achever leur mouvement de conversion.
+
+Après avoir suffisamment attendu, Napoléon se mit en marche, le 4
+octobre, avec toute la droite. Murat galopant sans cesse à la tête de
+sa cavalerie, paraissait tour à tour à l'entrée de chacun des défilés
+qui traversent les montagnes, ne faisait que s'y montrer, et puis en
+retirait ses escadrons, dès que les parcs et les bagages étaient assez
+avancés pour n'avoir plus rien à craindre. Napoléon, avec les corps de
+Lannes, de Ney et la garde, suivait la route de Stuttgard, prêt à se
+porter avec cinquante mille hommes au secours de Murat, si l'ennemi
+paraissait en force dans l'un des défilés. Quant aux corps de Soult,
+Davout, Marmont et Bernadotte, formant le centre et la gauche de
+l'armée, le danger ne commençait pour eux que lorsque le mouvement
+qu'on exécutait en parcourant le pied des Alpes de Souabe serait
+achevé, et qu'on déboucherait dans la plaine de Nordlingen. Il se
+pouvait, en effet, que le général Mack, averti assez tôt, se repliât
+d'Ulm sur Donauwerth, passât le Danube, et vînt combattre dans cette
+plaine de Nordlingen, pour y arrêter les Français. Napoléon avait tout
+disposé pour que Murat, Ney, Lannes, et avec eux les corps des
+maréchaux Soult et Davout au moins, convergeassent ensemble le 6
+octobre, entre Heidenheim, Oettingen et Nordlingen, de manière à
+pouvoir présenter une masse imposante à l'ennemi. Mais jusque-là ses
+soins tendaient toujours à tromper le général Mack assez longtemps
+pour qu'il ne songeât point à décamper, et qu'on pût atteindre le
+Danube à Donauwerth avant qu'il eût quitté sa position d'Ulm. Le 4 et
+le 6 octobre, tout continuait à présenter le meilleur aspect. Le temps
+était superbe; les soldats, bien pourvus de souliers et de capotes,
+marchaient gaiement. Cent quatre-vingt mille Français s'avançaient
+ainsi sur une ligne de bataille de 26 lieues, la droite touchant aux
+montagnes, la gauche convergeant vers les plaines du haut Palatinat,
+pouvant en quelques heures se trouver réunis au nombre de 90 ou 100
+mille hommes sur l'une ou l'autre de leurs ailes, et, ce qui est plus
+extraordinaire, sans que les Autrichiens eussent la moindre idée de
+cette vaste opération.
+
+«Les Autrichiens, écrivait Napoléon à M. de Talleyrand et au maréchal
+Augereau, sont sur les débouchés de la Forêt-Noire. Dieu veuille
+qu'ils y restent! Ma seule crainte est que nous ne leur fassions trop
+de peur... S'ils me laissent gagner quelques marches, j'espère les
+avoir tournés, et me trouver avec toute mon armée entre le Lech et
+l'Isar.»--Il écrivait au ministre de la police: «Faites défense aux
+gazettes du Rhin de parler de l'armée, pas plus que si elle n'existait
+pas.»
+
+[En marge: Les corps de Marmont et de Bernadotte traversent le
+territoire prussien d'Anspach.]
+
+Pour arriver au point qui leur était indiqué, les corps de Bernadotte
+et de Marmont devaient traverser l'une des provinces que la Prusse
+possédait en Franconie, celle d'Anspach. À la rigueur, en les
+resserrant sur le corps du maréchal Davout, Napoléon aurait pu les
+ramener vers lui, et éviter ainsi de toucher au territoire prussien.
+Mais déjà les chemins étaient encombrés; y accumuler de nouvelles
+troupes eut été un inconvénient pour l'ordre des mouvements et pour
+les vivres. De plus, en rétrécissant le cercle décrit par l'armée, on
+aurait eu moins de chances d'envelopper l'ennemi. Napoléon voulait
+dans son mouvement embrasser le cours du Danube jusqu'à Ingolstadt,
+pour déboucher le plus loin possible sur les derrières des
+Autrichiens, et pouvoir les arrêter dans le cas où ils auraient
+rétrogradé de l'Iller jusqu'au Lech. N'imaginant pas, dans l'état de
+ses relations avec la Prusse, qu'elle pût se montrer difficile à son
+égard, comptant sur l'usage établi dans les dernières guerres de
+traverser les provinces prussiennes de Franconie, parce qu'elles
+étaient hors de la ligne de neutralité, n'ayant reçu aucun
+avertissement qu'il dût en être autrement cette fois, Napoléon ne se
+fit nul souci d'emprunter le territoire d'Anspach, et en donna l'ordre
+aux corps de Marmont et de Bernadotte. Les magistrats prussiens se
+présentèrent à la frontière pour protester au nom de leur souverain
+contre la violence qui leur était faite. On leur répondit par la
+production des ordres de Napoléon, et on passa outre, en soldant en
+argent tout ce qu'on prenait, et en observant la plus exacte
+discipline. Les sujets prussiens, bien payés du pain et de la viande
+fournis à nos soldats, ne parurent pas fort irrités de la prétendue
+violation de leur territoire.
+
+Le 6 octobre, nos six corps d'armée étaient arrivés sans accident au
+delà des Alpes de Souabe, le maréchal Ney à Heidenheim, le maréchal
+Lannes à Néresheim, le maréchal Soult à Nordlingen, le maréchal Davout
+à Oettingen, le général Marmont et le maréchal Bernadotte sur la route
+d'Aichstedt, tous en vue du Danube, fort au delà de la position d'Ulm.
+
+[En marge: Erreur obstinée des généraux autrichiens.]
+
+Que faisaient pendant ce temps le général Mack, l'archiduc Ferdinand
+et tous les officiers de l'état-major autrichien? Très-heureusement
+l'intention de Napoléon ne s'était point révélée à eux. Quarante mille
+hommes qui avaient passé le Rhin à Strasbourg, et qui s'étaient
+engagés tout d'abord dans les défilés de la Forêt-Noire, les avaient
+confirmés dans l'idée que les Français suivraient la route accoutumée.
+De faux rapports d'espions, adroitement dépêchés par Napoléon, les
+avaient encore affermis davantage dans cette opinion. Ils avaient
+entendu parler, il est vrai, de quelques troupes françaises répandues
+dans le Wurtemberg, mais ils avaient supposé qu'elles venaient occuper
+les petits États de l'Allemagne, et peut-être secourir les Bavarois.
+D'ailleurs, rien n'est plus contradictoire, plus étourdissant que
+cette multitude de rapports d'espions ou d'officiers envoyés en
+reconnaissance. Les uns placent des corps d'armée où ils n'ont
+rencontré que des détachements, d'autres de simples détachements où
+ils auraient dû reconnaître des corps d'armée. Souvent ils n'ont pas
+vu de leurs yeux ce qu'ils rapportent, et ils n'ont fait que
+recueillir les ouï-dire de gens effrayés, surpris ou émerveillés. La
+police militaire, comme la police civile, ment, exagère, se contredit.
+Dans le chaos de ces rapports, l'esprit supérieur discerne la vérité,
+l'esprit médiocre se perd. Et surtout, si une préoccupation antérieure
+existe, s'il y a penchant à croire que l'ennemi arrivera par un point
+plutôt que par un autre, les faits recueillis sont tous interprétés
+dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prêtent. C'est ainsi que se
+produisent les grandes erreurs, qui ruinent quelquefois les armées et
+les empires.
+
+Telle était en ce moment la situation d'esprit du général Mack. Les
+officiers autrichiens avaient préconisé depuis longtemps la position
+qui, appuyant sa droite à Ulm, sa gauche à Memmingen, faisait face aux
+Français débouchant de la Forêt-Noire. Autorisé par une opinion qui
+était générale, et obéissant de plus à des instructions positives, le
+général Mack s'était établi dans cette position. Il y avait ses
+vivres, ses munitions, et il ne pouvait pas se persuader qu'il n'y fût
+pas très-convenablement placé. La seule précaution qu'il eût prise
+vers ses derrières consistait à envoyer le général Kienmayer avec
+quelques mille hommes à Ingolstadt, pour observer les Bavarois
+réfugiés dans le haut Palatinat, et pour se lier aux Russes, qu'il
+attendait par la grande route de Munich.
+
+[En marge: Le mouvement des Français s'achève heureusement, et ils
+sont le 6 octobre aux bords du Danube.]
+
+[En marge: Passage du Danube.]
+
+Tandis que le général Mack, l'esprit dominé par une opinion faite
+d'avance, demeurait immobile à Ulm, les six corps de l'armée française
+débouchaient le 6 octobre dans la plaine de Nordlingen, au delà des
+montagnes de Souabe qu'ils avaient tournées, et aux bords du Danube
+qu'ils allaient franchir. Le 6 au soir, la division Vandamme, du corps
+du maréchal Soult, devançant toutes les autres, toucha au Danube, et
+surprit le pont de Munster à une lieue au-dessus de Donauwerth. Le
+lendemain, 7 octobre, le corps du maréchal Soult enleva le pont même
+de Donauwerth, faiblement disputé par un bataillon de Colloredo, qui,
+ne pouvant le défendre, essaya en vain de le détruire. Les troupes du
+maréchal Soult l'eurent bientôt réparé, et le passèrent en toute hâte.
+Murat, avec ses divisions de dragons, précédant l'aile droite, formée
+des corps des maréchaux Lannes et Ney, s'était porté au pont de
+Munster déjà surpris par Vandamme. Il réclama ce pont pour ses troupes
+et celles qui le suivaient, abandonna celui de Donauwerth aux troupes
+du maréchal Soult, passa à l'instant même avec une division de
+dragons, et se jeta au delà du Danube, à la poursuite d'un objet de
+grand intérêt, l'occupation du pont de Rain sur le Lech. Le Lech, qui
+court derrière l'Iller, presque parallèlement à lui, pour se joindre
+au Danube, près de Donauwerth, forme une position placée au delà de
+celle d'Ulm, et en occupant le pont de Rain, on avait tourné à la fois
+l'Iller et le Lech, et laissé au général Mack peu de chances de
+rétrograder à propos. Il ne fallut qu'un temps de galop aux dragons de
+Murat pour enlever Rain et le pont du Lech. Deux cents cavaliers
+culbutèrent toutes les patrouilles du corps de Kienmayer, pendant que
+le maréchal Soult s'établissait en forces à Donauwerth, et que le
+maréchal Davout arrivait en vue du pont de Neubourg.
+
+[En marge: Mouvements ordonnés par Napoléon pour prendre position au
+delà du Danube, entre les Autrichiens et les Russes.]
+
+Napoléon se rendit ce même jour à Donauwerth. Ses espérances étaient
+désormais réalisées, mais il ne tenait le succès pour complétement
+assuré que lorsqu'il aurait recueilli jusqu'au dernier résultat de sa
+belle manoeuvre. On avait déjà fait quelques centaines de prisonniers,
+et leurs rapports étaient unanimes. Le général Mack était à Ulm, sur
+l'Iller; c'était son arrière-garde commandée par le général Kienmayer,
+et destinée à le lier avec les Russes, qu'on venait de rencontrer et
+de refouler au delà du Danube. Napoléon songea sur-le-champ à prendre
+position entre les Autrichiens et les Russes, de manière à les
+empêcher de se joindre. Le premier mouvement du général Mack, s'il
+savait se résoudre à temps, devait être de quitter les bords de
+l'Iller, de se replier sur le Lech, et de traverser Augsbourg pour
+rejoindre le général Kienmayer sur la route de Munich. (Voir la carte
+nº 29.) Napoléon, sans perdre un instant, prescrivit les dispositions
+suivantes. Il ne voulut pas porter le corps de Ney au delà du Danube,
+il le laissa sur les routes qui vont du Wurtemberg à Ulm, pour garder
+la rive gauche du Danube par laquelle nous arrivions. Il prescrivit à
+Murat et à Lannes de passer sur la rive droite, par les deux ponts
+dont on était maître, ceux de Munster et de Donauwerth, de remonter le
+fleuve, et de venir se placer entre Ulm et Augsbourg, pour empêcher le
+général Mack de se retirer par la grande route d'Augsbourg à Munich.
+Le point intermédiaire qu'ils avaient à occuper était Burgau. Napoléon
+ordonna au maréchal Soult de partir de l'embouchure du Lech, sur
+lequel il était en position, de remonter cet affluent du Danube
+jusqu'à Augsbourg, avec les trois divisions Saint-Hilaire, Vandamme et
+Legrand. La division Suchet, quatrième du maréchal Soult, se trouvait
+déjà placée sous les ordres de Lannes. Ainsi, le maréchal Ney avec 20
+mille hommes sur la gauche du Danube qu'on avait quittée, Murat et
+Lannes avec 40 mille sur la droite qu'on venait d'envahir, le maréchal
+Soult avec 30 mille sur le Lech, enveloppaient le général Mack, par
+quelque issue qu'il voulût s'enfuir.
+
+De ce soin passant immédiatement à d'autres, Napoléon ordonna au
+maréchal Davout de se hâter de franchir le Danube à Neubourg, et de
+dégager le point d'Ingolstadt, vers lequel Marmont et Bernadotte
+devaient aboutir. La route que suivaient ceux-ci étant plus longue,
+ils étaient de deux marches en arrière. Le maréchal Davout devait se
+porter ensuite à Aichach, sur la route de Munich, pour pousser devant
+lui le général Kienmayer, et faire l'arrière-garde des masses qui
+s'accumulaient autour d'Ulm. Les corps de Marmont et de Bernadotte
+avaient ordre d'accélérer le pas, de franchir le Danube à Ingolstadt,
+et de se diriger sur Munich, afin d'y replacer l'électeur dans sa
+capitale, un mois seulement après qu'il l'avait quittée. C'est au
+maréchal Bernadotte, compagnon en ce moment des Bavarois, qu'il
+réservait l'honneur de les réinstaller dans leur pays. Par cette
+disposition, Napoléon présentait aux Russes, venant de Munich,
+Bernadotte et les Bavarois, puis, au besoin, Marmont et Davout, qui
+devaient, selon les circonstances, se porter ou sur Munich ou sur Ulm,
+pour aider au complet investissement du général Mack.
+
+[Illustration: MURAT (Au Combat De Wertingen.)]
+
+[En marge: Combat de Wertingen.]
+
+Le lendemain 8 octobre, le maréchal Soult remonta le Lech pour se
+rendre à Augsbourg. Il ne trouva point d'ennemis devant lui. Murat et
+Lannes, destinés à occuper l'espace compris entre le Lech et l'Iller,
+remontèrent de Donauwerth à Burgau, à travers une contrée légèrement
+accidentée, çà et là couverte de bois, ou traversée par de petites
+rivières qui courent se jeter dans le Danube. Les dragons marchaient
+en tête, lorsqu'ils rencontrèrent un corps ennemi, plus nombreux
+qu'aucun de ceux qu'on avait encore aperçus, posté en avant et autour
+d'un gros bourg appelé Wertingen. Ce corps ennemi se composait de six
+bataillons de grenadiers et trois de fusiliers, commandés par le baron
+d'Auffenberg, de deux escadrons de cuirassiers du duc Albert, et de
+deux escadrons des chevau-légers de Latour. Us étaient envoyés en
+reconnaissance par le général Mack, sur le bruit vaguement répandu de
+l'apparition des Français au bord du Danube. Il croyait toujours que
+ces Français devaient appartenir au corps de Bernadotte, placé,
+disait-on, à Würzbourg, pour secourir les Bavarois. Les officiers
+autrichiens étaient à table quand on vint leur annoncer qu'on
+apercevait les Français. Ils en furent extrêmement surpris, refusèrent
+d'abord d'y ajouter foi, mais, ne pouvant bientôt plus en douter, ils
+montèrent précipitamment à cheval pour se mettre à la tête de leurs
+troupes. En avant de Wertingen se présentait un hameau du nom de
+Hohenreichen, gardé par quelques centaines d'Autrichiens, fantassins
+et cavaliers. Abrités par les maisons de ce hameau, ils faisaient un
+feu incommode, et tenaient en échec un régiment de dragons arrivé le
+premier sur les lieux. Le chef d'escadron Excellmans, celui qui a
+depuis signalé son nom par tant de faits éclatants, alors simple aide
+de camp de Murat, était accouru au bruit de la fusillade. Il fit
+mettre pied à terre à deux cents dragons de bonne volonté, qui, se
+jetant le fusil à la main dans ce hameau, en délogèrent ceux qui
+l'occupaient. De nouveaux détachements de dragons étant survenus dans
+l'intervalle, on pressa plus fortement les Autrichiens, on pénétra à
+leur suite dans Wertingen, on dépassa ce bourg, et on trouva, sur une
+espèce de plateau, les neuf bataillons formés en un seul carré, peu
+étendu mais serré et profond, ayant du canon et de la cavalerie sur
+ses ailes. Le brave chef d'escadron Excellmans chargea sur-le-champ ce
+carré avec une rare hardiesse, et eut un cheval tué sous lui. À ses
+côtés le colonel Maupetit fut renversé d'un coup de baïonnette. Mais,
+quelque vigoureuse que fût l'attaque, on ne put pénétrer dans cette
+masse compacte. Il s'écoula ainsi un certain temps, pendant lequel les
+dragons français essayaient de sabrer les grenadiers autrichiens, qui
+leur rendaient des coups de baïonnette et des coups de fusil. Murat
+parut enfin avec le gros de sa cavalerie, et Lannes avec les
+grenadiers Oudinot, vivement attirés les uns et les autres par le
+bruit du canon. Murat fit aussitôt charger le carré ennemi par ses
+escadrons, et Lannes se hâta de diriger ses grenadiers sur la lisière
+d'un bois qui s'apercevait dans le fond, de manière à couper toute
+retraite aux Autrichiens. Ceux-ci, chargés de front, menacés par
+derrière, rétrogradèrent d'abord en masse serrée, puis bientôt en
+désordre. Si les grenadiers d'Oudinot avaient pu être rendus sur le
+terrain quelques instants plus tôt, les neuf bataillons autrichiens
+étaient pris en entier. Néanmoins on fit deux mille prisonniers, on
+enleva plusieurs pièces de canon et quelques drapeaux.
+
+Lannes et Murat, qui avaient vu le chef d'escadron Excellmans sur la
+pointe des baïonnettes ennemies, voulurent qu'il portât à Napoléon la
+nouvelle du premier succès obtenu, et les drapeaux pris à l'ennemi.
+L'Empereur reçut à Donauwerth le jeune et brillant officier, lui
+accorda un grade dans la Légion d'honneur, et lui en remit les
+insignes en présence de son état-major, afin de donner plus d'éclat
+aux premières récompenses méritées dans cette guerre.
+
+Ce même jour, 8 octobre, le maréchal Soult était entré à Augsbourg
+sans coup férir. Le maréchal Davout avait passé le Danube à Neubourg,
+et s'était porté à Aichach pour prendre la position intermédiaire qui
+lui était assignée, entre les corps français qui allaient investir
+Ulm, et ceux qui allaient à Munich tenir tête aux Russes. Le maréchal
+Bernadotte et le général Marmont faisaient les apprêts du passage du
+Danube, vers Ingolstadt, dans l'intention de se rendre à Munich.
+
+Napoléon ordonna de resserrer la position d'Ulm. Il enjoignit au
+maréchal Ney de remonter la rive gauche du Danube, et de s'emparer de
+tous les ponts du fleuve, pour être en mesure d'agir sur les deux
+rives. Il enjoignit à Murat et à Lannes de remonter de leur côté sur
+la rive droite, et de contribuer avec Ney à l'investissement plus
+étroit des Autrichiens. Le lendemain 9, le maréchal Ney, prompt à
+exécuter les ordres qu'il recevait, surtout quand ces ordres le
+rapprochaient de l'ennemi, atteignit les bords du Danube, et les
+remonta jusqu'à la hauteur d'Ulm. Les premiers ponts qui s'offraient à
+lui étaient ceux de Günzbourg. Il chargea la division Malher de les
+enlever.
+
+[En marge: Combat de Günzbourg.]
+
+Ces ponts étaient au nombre de trois. (Voir la carte nº 7.) Le
+principal se trouvait devant la petite ville de Günzbourg, le second
+au-dessus, devant le village de Leipheim, le troisième au-dessous,
+devant le petit hameau de Reisensbourg. Le général Malher les fit
+aborder tous à la fois. Il chargea l'officier d'état-major Lefol
+d'attaquer celui de Leipheim avec un détachement, et le général
+Labassée d'attaquer celui de Reisensbourg avec le 59e de ligne.
+Lui-même, à la tête de la brigade Marcognet, se réserva l'attaque du
+pont principal, celui de Günzbourg. Le lit du Danube n'étant pas
+régulièrement formé dans cette partie de son cours, il fallait
+traverser une multitude d'îles, de petits bras bordés de saules et de
+peupliers. Les avant-gardes s'y jetèrent avec résolution, franchirent
+à gué toutes les eaux qui leur faisaient obstacle, et enlevèrent deux
+à trois cents Tyroliens avec le baron d'Aspre, général major qui
+commandait sur ce point. Nos troupes arrivèrent bientôt devant le
+grand bras, sur lequel était construit le pont de Günzbourg. Les
+Autrichiens, en se retirant, en avaient détruit une travée. Le général
+Malher voulut la faire rétablir. Mais sur l'autre rive étaient placés
+plusieurs régiments autrichiens, une artillerie nombreuse, et
+l'archiduc Ferdinand accouru lui-même avec des renforts considérables.
+Les Autrichiens commençaient à comprendre combien était sérieuse
+l'opération entreprise sur leurs derrières, et ils voulaient tenter un
+grand effort pour sauver au moins les ponts les plus rapprochés d'Ulm.
+Ils dirigèrent sur les Français un feu meurtrier de mousqueterie et
+d'artillerie. Ceux-ci, n'étant plus abrités par des îles boisées, et
+restant à découvert sur les graviers du fleuve, supportèrent ce feu
+avec une rare constance. Passer à gué était impossible. Ils
+s'élancèrent sur les chevalets du pont pour le réparer avec des
+madriers. Mais les travailleurs, abattus un à un par les balles
+ennemies, n'y purent réussir, et les lignes françaises, exposées
+pendant ce temps aux coups des Autrichiens, essuyèrent des pertes
+cruelles. Le général Malher les fit replier dans les îles boisées,
+pour ne pas prolonger une témérité inutile.
+
+Cette tentative infructueuse avait coûté quelques centaines d'hommes.
+Les deux autres attaques s'étaient exécutées simultanément. Des marais
+impraticables avaient rendu impossible celle de Leipheim. Celle de
+Reisensbourg avait été plus heureuse. Le général Labassée, ayant à ses
+côtés le colonel Lacuée, commandant du 59e, s'était porté avec ce
+régiment au bord du grand bras du Danube. Les Autrichiens avaient
+encore détruit une travée du pont, mais pas assez complétement pour
+empêcher nos soldats de la réparer et d'y passer. Le 59e franchit le
+pont, enleva Reisensbourg et les hauteurs environnantes, malgré des
+forces triples au moins. Son colonel Lacuée y fut tué en combattant à
+la tête de ses soldats. En voyant un régiment français jeté seul au
+delà du Danube, la cavalerie autrichienne accourut au secours de son
+infanterie, et chargea à outrance le 59e, formé en carré. Trois fois
+elle s'élança sur les baïonnettes de ce brave régiment, et trois fois
+elle fut arrêtée par une fusillade dirigée à bout portant. Le 59e
+resta maître du champ de bataille, après des efforts dont le souvenir
+mérite d'être conservé.
+
+L'un des trois ponts étant franchi, le général Malher porta sa
+division entière sur Reisensbourg vers la fin du jour. Les Autrichiens
+n'eurent garde alors de s'obstiner à disputer Günzbourg. Ils se
+replièrent sur Ulm dans la nuit même, abandonnant aux Français un
+millier de prisonniers et 300 blessés.
+
+De grands honneurs furent rendus au colonel Lacuée. Les divisions du
+corps de Ney, réunies à Günzbourg, assistèrent à ses funérailles dans
+la journée du 10, et payèrent à sa mémoire d'unanimes regrets. Le
+maréchal Ney plaça la division Dupont sur la rive gauche du fleuve, et
+fit passer sur la rive droite les divisions Malher et Loison, pour se
+tenir en communication avec Lannes.
+
+[En marge: Napoléon se place à Augsbourg pour diriger de là les
+mouvements compliquées de son armée.]
+
+Napoléon était resté jusqu'au 9 au soir à Donauwerth. Il en partit
+pour se transporter à Augsbourg, parce que là était le centre des
+renseignements à recueillir et des directions à donner. À Augsbourg,
+il était entre Ulm d'un côté, Munich de l'autre (voir la carte nº 28),
+entre l'armée de Souabe qu'il allait envelopper, et les Russes dont
+une rumeur générale annonçait l'approche. En s'éloignant d'Ulm pour un
+jour ou deux, il voulut y concentrer le commandement, et, par une
+raison de parenté bien plus que par une raison de supériorité, il
+plaça sous les ordres de Murat les maréchaux Ney et Lannes, ce qui
+leur déplut fort, et amena des tiraillements fâcheux. C'étaient là les
+embarras inséparables du nouveau régime établi en France. La
+république a ses inconvénients, qui sont les rivalités sanglantes; la
+monarchie a les siens, qui sont les complaisances de famille. Murat
+avait ainsi une soixantaine de mille hommes à sa disposition, pour
+tenir le général Mack en respect sous les murs d'Ulm.
+
+Napoléon, arrivé à Augsbourg, y trouva le maréchal Soult avec le
+quatrième corps. Le maréchal Davout s'était établi à Aichach; le
+général Marmont le suivait; Bernadotte s'acheminait sur Munich.
+L'armée française se trouvait à peu près dans la position qu'elle
+avait à Milan, lorsqu'après avoir franchi miraculeusement le
+Saint-Bernard, elle était sur les derrières du général Mélas, le
+cherchant pour l'envelopper, mais ignorant la route où elle pourrait
+le saisir. La même incertitude régnait à l'égard des projets du
+général Mack. Napoléon s'appliquait à prévoir ce qu'il pourrait être
+tenté de faire dans un péril aussi pressant, et avait peine à le
+deviner, car le général Mack ne le savait pas lui-même. On devine plus
+difficilement un adversaire irrésolu qu'un adversaire résolu, et si
+l'incertitude ne devait vous perdre le lendemain, elle vous servirait
+la veille à tromper l'ennemi. Dans le doute où il se trouvait,
+Napoléon prêta le dessein le plus raisonnable au général Mack, celui
+de s'enfuir par le Tyrol. Ce général, en effet, en se dirigeant vers
+Memmingen, sur la gauche de la position d'Ulm, n'avait que deux ou
+trois marches à faire pour gagner le Tyrol par Kempten. (Voir la carte
+nº 28.) Il se réunissait ainsi à l'armée qui gardait la chaîne des
+Alpes, et à celle qui occupait l'Italie. Il se sauvait, et allait
+contribuer à former une masse de 200 mille hommes, masse toujours
+formidable, quelque position qu'elle occupe sur le théâtre général des
+opérations. Il échappait, en tout cas, à une catastrophe à jamais
+célèbre dans les annales de la guerre.
+
+Napoléon lui attribua donc ce dessein, ne s'arrêtant pas à une autre
+pensée que le général Mack aurait pu concevoir, et qu'il conçut un
+instant, celle de s'enfuir par la rive gauche du Danube, qui n'était
+gardée que par l'une des divisions du maréchal Ney, la division
+Dupont. Ce parti désespéré était le moins supposable, car il exigeait
+une audace extraordinaire. Il fallait couper la route que les Français
+avaient suivie, et qui était encore couverte de leurs équipages et de
+leurs dépôts, s'exposer peut-être à les y rencontrer en masse, et leur
+passer sur le corps pour se retirer en Bohême. Napoléon n'admit point
+une telle probabilité, et ne songea qu'à fermer les routes du Tyrol.
+Il ordonna donc au maréchal Soult de remonter le Lech jusqu'à
+Landsberg, pour aller occuper Memmingen, et intercepter la route de
+Memmingen à Kempten. Il remplaça dans Augsbourg le corps du maréchal
+Soult par celui du général Marmont. Il établit en outre dans cette
+ville sa garde, qui suivait habituellement le quartier général. Là il
+attendit les mouvements de ses divers corps d'armée, rectifiant leur
+marche quand ils en avaient besoin.
+
+[En marge: Entrée de Bernadotte à Munich avec les Bavarois.]
+
+Bernadotte, poussant l'arrière-garde de Kienmayer, entra dans Munich
+le 12 au matin, un mois juste après l'invasion des Autrichiens et la
+retraite des Bavarois. Il fit un millier de prisonniers sur le
+détachement ennemi qu'il poussait devant lui. Les Bavarois,
+transportés de joie, reçurent les Français avec de vifs
+applaudissements. On ne pouvait pas venir plus vite ni plus sûrement
+au secours de ses alliés, surtout quand on était quelques jours
+auparavant à l'extrémité du continent, sur les bords de la Manche.
+Napoléon écrivit sur-le-champ à l'électeur pour l'engager à rentrer
+dans sa capitale. Il l'invita à y revenir avec toute l'armée
+bavaroise, qui eût été inutile à Würzbourg, et qui fut destinée à
+occuper la ligne de l'Inn, conjointement avec le corps de Bernadotte.
+Napoléon recommanda de l'employer à faire des reconnaissances, parce
+que le pays lui était familier, et qu'elle pouvait donner de meilleurs
+renseignements sur la marche des Russes, qui arrivaient par la route
+de Vienne à Munich.
+
+[En marge: Le maréchal Soult se porte sur Landsberg.]
+
+Le maréchal Soult, envoyé du côté de Landsberg, n'y rencontra que les
+cuirassiers du prince Ferdinand qui se repliaient sur Ulm à marches
+forcées. L'ardeur de nos troupes était si grande que le 26e de
+chasseurs ne craignit pas de se mesurer contre la grosse cavalerie
+autrichienne, et lui enleva un escadron entier avec deux pièces de
+canon. Cette rencontre prouvait évidemment que les Autrichiens, au
+lieu de s'enfuir vers le Tyrol, se concentraient derrière l'Iller,
+entre Memmingen et Ulm, et qu'on allait y trouver une nouvelle
+bataille de Marengo. Napoléon disposa tout pour la livrer avec la plus
+grande masse possible de ses forces. Il supposa qu'elle pourrait avoir
+lieu le 13 ou le 14 octobre; mais, n'étant pas pressé, puisque les
+Autrichiens ne prenaient pas l'initiative, il préféra le 14, afin
+d'avoir plus de temps pour réunir ses troupes. D'abord il modifia la
+position du maréchal Davout, qu'il porta d'Aichach à Dachau, de
+manière que ce maréchal, dans un poste avantageux entre Augsbourg et
+Munich, pouvait, en trois ou quatre heures, ou se porter à Munich
+pour opposer avec Bernadotte et les Bavarois 60 mille combattants aux
+Russes, ou se reporter vers Augsbourg pour seconder Napoléon dans ses
+opérations contre l'armée du général Mack. Après avoir pris ces
+précautions sur ses derrières, Napoléon fit les dispositions suivantes
+sur son front, en vue de cette journée supposée du 14. Il ordonna au
+maréchal Soult d'être établi le 13 à Memmingen, débordant cette
+position par sa gauche, et se liant par sa droite avec les corps qui
+allaient être portés sur l'Iller. Il envoya sa garde à Weissenhorn, où
+il résolut de se transporter lui-même. Il espérait ainsi rassembler
+cent mille hommes dans un espace de dix lieues, de Memmingen à Ulm.
+Les troupes, en effet, pouvant dans une journée faire une marche de
+cinq lieues et combattre, il lui était facile de réunir sur un même
+champ de bataille les corps de Ney, Lannes, Murat, Marmont, Soult et
+la garde. Du reste, la destinée lui réservait un tout autre triomphe
+que celui qu'il attendait, triomphe plus nouveau, et non moins
+étonnant par ses vastes conséquences.
+
+[En marge: Napoléon quitte Augsbourg pour se rapprocher d'Ulm.]
+
+[En marge: Harangue de Napoléon aux troupes.]
+
+Napoléon quitta Augsbourg le 12 à onze heures du soir pour se rendre à
+Weissenhorn. Sur la route il rencontra les troupes du corps de
+Marmont, composées de Français et de Hollandais, accablées de fatigue,
+chargées à la fois de leurs armes et de leurs rations de vivres pour
+plusieurs jours. Le temps, qui avait été beau jusqu'au passage du
+Danube, était tout à coup devenu affreux. Il tombait une neige
+épaisse qui fondait, se changeait en boue, et rendait les routes
+impraticables. Toutes les petites rivières qui se jettent dans le
+Danube étaient débordées. Les soldats cheminaient au milieu de vrais
+marécages, souvent gênés dans leur marche par les convois
+d'artillerie. Cependant ils ne murmuraient pas. Napoléon s'arrêta pour
+les haranguer, les fit former en cercle autour de lui, leur exposa la
+situation de l'ennemi, la manoeuvre par laquelle il venait de
+l'envelopper, et leur promit un triomphe aussi beau que celui de
+Marengo. Les soldats, enivrés par ses paroles, fiers de voir le plus
+grand capitaine du siècle leur expliquer ses plans, se livrèrent à de
+vifs transports d'enthousiasme, et lui répondirent par des cris
+unanimes de _Vive l'Empereur!_ Ils se remirent en route, impatients
+d'assister à la grande bataille. Ceux qui avaient entendu les paroles
+de l'Empereur les répétaient à ceux qui n'avaient pas pu les entendre,
+et tous s'écriaient avec joie que c'en était fait des Autrichiens, et
+qu'ils seraient pris jusqu'au dernier.
+
+[En marge: Événements qui se passaient sur le Danube pendant que
+Napoléon était à Augsbourg.]
+
+Il était temps que Napoléon revînt sur le Danube, car ses ordres, mal
+compris par Murat, auraient amené des malheurs, si les Autrichiens
+avaient été plus entreprenants.
+
+[En marge: Vive altercation entre Ney et Murat sur la manière
+d'interpréter les ordres de Napoléon.]
+
+Tandis que Lannes et Murat investissaient Ulm par la rive droite du
+Danube, Ney, resté à cheval sur le fleuve, avait deux divisions sur la
+rive droite, et une seule, celle du général Dupont, sur la rive
+gauche. En se rapprochant d'Ulm pour l'investir, Ney avait senti le
+défaut d'une telle situation. Éclairé par les faits qu'il voyait de
+plus près, guidé par un heureux instinct de la guerre, confirmé dans
+son avis par le colonel Jomini, officier d'état-major du plus haut
+mérite, Ney avait entrevu le danger de ne laisser qu'une division sur
+la rive gauche du fleuve.--Pourquoi, disait-il, les Autrichiens ne
+saisiraient-ils pas l'occasion de fuir par la rive gauche, en foulant
+sous leurs pieds nos équipages et nos parcs, qui ne leur opposeraient
+certainement pas une grande résistance?--Murat n'admettait pas qu'il
+en pût être ainsi, et, s'appuyant sur les lettres mal interprétées de
+l'Empereur, qui, s'attendant à une affaire sérieuse sur l'Iller,
+ordonnait d'y concentrer toutes les troupes, il allait jusqu'à croire
+que c'était trop de la division Dupont sur la rive gauche, car cette
+division devait être hors du lieu de l'action le jour de la grande
+bataille. Cette divergence d'avis fit naître une vive altercation
+entre Ney et Murat. Ney était blessé d'obéir à un chef qu'il croyait
+au-dessus de lui par les talents, s'il était au-dessus par la parenté
+impériale. Murat, plein de l'orgueil de son nouveau rang, fier surtout
+d'être plus particulièrement initié à la pensée de Napoléon, fit
+sentir sa supériorité officielle au maréchal Ney, et finit par lui
+donner des ordres absolus. Sans des amis communs, ces lieutenants de
+l'Empereur auraient décidé leur querelle d'une manière peu conforme à
+leur haute position. Il résulta de cette altercation l'envoi d'ordres
+contradictoires à la division Dupont, et une situation périlleuse pour
+elle. Mais heureusement, tandis qu'on disputait sur le poste qu'il
+convenait de lui faire occuper, elle sortait du péril dans lequel
+l'avait jetée une erreur de Murat, par un combat à jamais mémorable.
+
+[En marge: Nouvelle position prise par le général Mack.]
+
+Le général Mack, ne pouvant plus douter de son infortune, avait fait
+un changement de front. Au lieu d'avoir sa droite à Ulm, il y avait sa
+gauche; au lieu d'avoir sa gauche à Memmingen, il y avait sa droite.
+Toujours appuyé sur l'Iller, il montrait le dos à la France, comme
+s'il en était venu, tandis que Napoléon montrait le dos à l'Autriche,
+comme si elle eût été son point de départ. C'était la position
+naturelle de deux généraux dont l'un a tourné l'autre. Le général
+Mack, après avoir attiré à lui les troupes répandues en Souabe, ainsi
+que celles qui étaient revenues battues de Wertingen et de Günzbourg,
+avait laissé quelques détachements sur l'Iller de Memmingen à Ulm, et
+avait réuni la plus grande partie de ses forces à Ulm même, dans le
+camp retranché qui domine cette ville.
+
+[En marge: Camp retranché d'Ulm.]
+
+On connaît la situation et la forme de ce camp, déjà décrit dans cette
+histoire. (Voir la carte nº 7.) Sur ce point, la rive gauche du Danube
+domine de beaucoup la rive droite. Tandis que la rive droite présente
+une plaine marécageuse légèrement inclinée vers le fleuve, la rive
+gauche, au contraire, présente une suite de hauteurs dessinées en
+terrasse, et baignées par le Danube, à peu près comme la terrasse de
+Saint-Germain est baignée par la Seine. Le Michelsberg est la
+principale de ces hauteurs. Les Autrichiens y étaient campés au nombre
+de 60 mille environ, ayant la ville d'Ulm à leurs pieds.
+
+[En marge: Combat de Haslach.]
+
+Le général Dupont, qui était demeuré seul sur la rive gauche, et qui,
+conformément aux ordres du maréchal Ney, devait se rapprocher d'Ulm le
+11 octobre au matin, s'était porté en vue de cette place par la route
+d'Albeck. C'est ce même moment que Murat et Ney, réunis à Günzbourg,
+employaient à disputer, et que Napoléon, accouru à Augsbourg,
+employait à faire ses dispositions générales. Le général Dupont arrivé
+an village de Haslach, d'où l'on aperçoit le Michelsberg dans tout son
+développement, y découvrit 60 mille Autrichiens dans une attitude
+imposante. Les dernières marches, exécutées au milieu du plus mauvais
+temps et avec une extrême rapidité, avaient réduit sa division à 6
+mille hommes. On lui avait cependant laissé les dragons à pied de
+Baraguey-d'Hilliers, lesquels, pendant le trajet du Rhin au Danube,
+avaient été adjoints non pas à Murat, mais au maréchal Ney. C'était un
+renfort de 5 mille hommes, qui aurait pu être d'une grande utilité
+s'il n'était resté à Langenau, trois lieues en arrière.
+
+Le général Dupont, arrivé en présence du Michelsberg et des 60 mille
+hommes qui l'occupaient, se trouva devant eux avec trois régiments
+d'infanterie, deux de cavalerie et quelques pièces de canon. Cet
+officier, si malheureux depuis, fut saisi, à cette vue, d'une
+inspiration qui honorerait les plus grands généraux. Il jugea que s'il
+reculait, il allait déceler sa faiblesse, et être bientôt enveloppé
+par 40 mille chevaux lancés à sa poursuite; que si, au contraire, il
+faisait acte d'audace, il tromperait les Autrichiens, leur
+persuaderait qu'il était l'avant-garde de l'armée française, les
+obligerait à être circonspects, et aurait ainsi le temps de se retirer
+du mauvais pas où il était engagé.
+
+En conséquence, il fit sur-le-champ ses dispositions pour combattre. À
+sa gauche, il avait le village de Haslach, entouré d'un petit bois. Il
+y plaça le 32e, devenu célèbre en Italie, et commandé à cette époque
+par le colonel Darricau, le 1er de hussards, une partie de son
+artillerie. À sa droite, adossée de même à un bois, il plaça le 96e de
+ligne, commandé par le colonel Barrois, le 9e léger, commandé par le
+colonel Meunier, plus, le 17e de dragons. Un peu en avant de sa
+droite, il avait le village de Jungingen, entouré aussi de quelques
+bouquets de bois, et il le fit occuper par un détachement.
+
+C'est dans cette position que le général Dupont reçut les Autrichiens,
+détachés, au nombre de 25 mille, sous les ordres de l'archiduc
+Ferdinand, pour combattre une division de 6 mille Français. Le général
+Dupont, toujours bien inspiré en cette circonstance, s'aperçut
+promptement que sa division serait détruite par la mousqueterie seule,
+s'il laissait les Autrichiens déployer leur ligne et étendre leurs
+feux. Joignant alors à l'audace d'une grande résolution l'audace d'une
+exécution vigoureuse, il ordonna aux deux régiments de sa droite, le
+96e de ligne et le 9e léger, de charger à la baïonnette. Au signal
+donné par lui, ces deux braves régiments s'ébranlent, et marchent, la
+baïonnette baissée, sur la première ligne autrichienne. Ils la
+culbutent, la mettent en désordre, et lui font quinze cents
+prisonniers, qu'on envoie à la gauche pour les enfermer dans le
+village de Haslach. Le général Dupont, après ce fait d'armes, se remet
+en position avec ses deux régiments, et attend immobile la suite de
+cet étrange combat. Mais les Autrichiens, ne pouvant se tenir pour
+battus, reviennent sur lui avec de nouvelles troupes. Nos soldats
+s'avancent une seconde fois à la baïonnette, repoussent les
+assaillants, et font encore de nombreux prisonniers. Dégoûtés de ces
+inutiles attaques de front, les Autrichiens dirigent leurs efforts sur
+nos ailes. Ils abordent le village de Haslach qui couvrait la gauche
+de la division Dupont, et qui contenait leurs prisonniers. Le 32e,
+dont le tour était venu de combattre, leur dispute énergiquement ce
+village, et les en chasse, tandis que le 1er de hussards, rivalisant
+avec l'infanterie, exécute des charges vigoureuses sur les colonnes
+repoussées. Les Autrichiens ne se bornent pas à attaquer Haslach, ils
+font une tentative à l'aile opposée, et essayent d'enlever le village
+de Jungingen, placé à la droite du général Dupont. Favorisés par le
+nombre, ils y pénètrent et s'en rendent maîtres un moment. Le général
+Dupont, appréciant le danger, fait réattaquer Jungingen par le 96e, et
+parvient à le reprendre. On le lui enlève de nouveau, il le reprend
+encore. Ce village est ainsi emporté de vive force cinq fois de suite,
+et, dans la confusion de ces attaques réitérées, les Français font
+chaque fois des prisonniers. Mais, tandis que les Autrichiens
+s'épuisent en efforts impuissants contre cette poignée de soldats,
+leur immense cavalerie, débordant dans tous les sens, se jette sur le
+17e de dragons, le charge à plusieurs reprises, lui tue son colonel,
+le brave Saint-Dizier, et l'oblige à se replier dans le bois auquel il
+était adossé. Une nuée de cavaliers autrichiens se répand alors sur
+les plateaux environnants, court jusqu'au village d'Albeck, d'où était
+partie la division Dupont, lui enlève ses bagages, que les dragons de
+Baraguey-d'Hilliers auraient dû défendre, et ramasse ainsi quelques
+vulgaires trophées, triste consolation d'une défaite essuyée par 25
+mille hommes contre 6 mille.
+
+Il devenait urgent de mettre un terme à un engagement aussi périlleux.
+Le général Dupont, après avoir fatigué les Autrichiens par cinq heures
+d'une lutte acharnée, se hâte de profiter de la nuit pour se retirer
+sur Albeck. Il y marche en bon ordre, en se faisant précéder par 4,000
+prisonniers.
+
+Si le général Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, n'avait
+arrêté les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohême, et l'une des
+plus belles combinaisons de Napoléon aurait complétement échoué. C'est
+une preuve qu'aux grands généraux il faut de grands soldats, car les
+plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes
+réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les
+erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre.
+
+[En marge: Perplexités du général Mack après le combat de Haslach.]
+
+Cette rencontre avec une partie de l'armée française provoqua
+d'orageuses délibérations dans le quartier général autrichien. On
+était informé de la présence du maréchal Soult à Landsberg; on ne
+supposait pas le général Dupont seul à Albeck, on commençait à se
+croire cerné de toutes parts. Le général Mack, sur lequel les
+Autrichiens ont voulu jeter toute la honte de leur désastre, était
+tombé dans un désordre d'esprit facile à concevoir. Quoi qu'en aient
+dit des juges qui ont raisonné après l'événement, il aurait fallu,
+pour qu'il se sauvât, qu'une inspiration du ciel lui eût révélé tout à
+coup la faiblesse du corps qui était devant lui, et la possibilité en
+l'écrasant de se retirer en Bohême. L'infortuné, qui ne savait pas ce
+qu'on a su depuis, et qui ne devait guère penser que les Français
+fussent si faibles sur la rive gauche, se mit à délibérer avec
+l'auguste compagnon de son triste sort, l'archiduc Ferdinand. Il
+perdit en agitations d'esprit un temps précieux, et ne sut se résoudre
+ni à fuir vers la Bohême en passant sur le corps de la division
+Dupont, ni à fuir vers le Tyrol en forçant le passage à Memmingen. Le
+parti qui lui sembla le plus sûr fut de s'établir plus solidement
+encore dans sa position d'Ulm, d'y concentrer son armée, et d'attendre
+là, en une grosse masse difficile à enlever d'assaut, l'arrivée des
+Russes par Munich, ou de l'archiduc Charles par le Tyrol. Il se disait
+que le général Kienmayer avec 20 mille Autrichiens, le général Kutusof
+avec 60 mille Russes, allaient paraître sur la route de Munich; que
+l'archiduc Jean avec le corps du Tyrol, même l'archiduc Charles avec
+l'armée d'Italie, ne pouvaient manquer d'accourir à son secours par
+Kempten, et que ce serait alors Napoléon qui se trouverait en péril,
+car il serait pressé entre 80 mille Austro-Russes arrivant de
+l'Autriche, 25 mille Autrichiens descendant du Tyrol, et 70 mille
+Autrichiens campés sous Ulm, ce qui ferait 175 mille hommes. Mais il
+aurait fallu que ces diverses réunions s'opérassent malgré Napoléon,
+placé au centre avec 160 mille Français habitués à vaincre. Dans le
+malheur on accueille avec empressement la moindre lueur d'espérance,
+et le général Mack croyait jusqu'aux faux rapports que lui faisaient
+les espions envoyés par Napoléon. Ces espions lui disaient tantôt
+qu'un débarquement d'Anglais à Boulogne allait rappeler les Français
+sur le Rhin, tantôt que les Russes et l'archiduc Charles débouchaient
+par la route de Munich.
+
+[En marge: Le général Mack, après de longues agitations, ne prend que
+des demi-mesures.]
+
+Dans les situations difficiles, les subordonnés deviennent hardis et
+discoureurs; ils blâment les chefs et ont des avis. Le général Mack
+avait autour de lui des subordonnés qui étaient de grands seigneurs,
+et qui ne craignaient pas d'élever la voix. Ceux-ci voulaient s'enfuir
+en Tyrol, ceux-là en Wurtemberg, quelques autres en Bohême. Ces
+derniers, qui avaient raison par hasard, s'appuyaient sur le combat de
+Haslach pour soutenir que la route de Bohême était ouverte.
+L'ordinaire effet de la contradiction sur un esprit agité est de
+l'affaiblir encore, et d'amener des demi-partis, toujours les plus
+funestes de tous. Le général Mack, pour accorder quelque chose aux
+opinions qu'il combattait, prit deux résolutions fort singulières de
+la part d'un homme décidé à demeurer à Ulm. Il envoya la division
+Jellachich à Memmingen, pour renforcer ce poste que le général Spangen
+gardait avec 5 mille hommes, dans l'intention de se tenir ainsi en
+communication avec le Tyrol. Il fit sortir le général Riesc pour
+s'emparer des hauteurs d'Elchingen, avec une division entière, afin de
+s'étendre sur la rive gauche, et d'essayer une forte reconnaissance
+sur les communications des Français.
+
+À rester dans Ulm pour y attendre des secours, et y livrer au besoin
+une bataille défensive, il fallait y rester en masse, et ne pas
+envoyer des corps aux deux extrémités de la ligne qu'on occupait, car
+c'était les exposer à être détruits l'un après l'autre. Quoi qu'il en
+soit, le général Mack fit occuper par le général Riesc le couvent
+d'Elchingen, qui est situé sur les hauteurs de la rive gauche, tout
+près de Haslach, où l'on avait combattu le 11. Au pied de ces hauteurs
+et au-dessous du couvent, se trouvait un pont que Murat avait fait
+occuper par un détachement français. Les Autrichiens avaient
+précédemment essayé de le détruire. Le détachement de Murat, pour se
+couvrir à l'approche des troupes du général Riesc, acheva de le ruiner
+en le brûlant. Cependant il restait les pilotis enfoncés dans le
+fleuve, et que les eaux avaient sauvés de l'incendie. De la sorte
+l'armée française était sans communication avec la rive gauche,
+autrement que par les ponts de Günzbourg, placés fort au-dessous
+d'Elchingen. La division Dupont s'était retirée à Langenau. La
+retraite était donc ouverte aux autrichiens. Heureusement ils
+l'ignoraient!
+
+[En marge: Napoléon arrive à temps pour réparer l'erreur de Murat, et
+enlever au général Mack toute chance de retraite.]
+
+C'est sur ces entrefaites que Napoléon, parti d'Augsbourg le 12
+octobre au soir, parvint à Ulm le 13. À peine arrivé, il parcourut à
+cheval, par un temps affreux, toutes les positions qu'occupaient ses
+lieutenants. Il trouva ceux-ci fort irrités les uns à l'égard des
+autres, et soutenant des avis entièrement différents. Lannes, dont le
+sens était sûr et pénétrant à la guerre, avait jugé, comme le maréchal
+Ney, qu'au lieu de vouloir accepter une bataille sur l'Iller, les
+Autrichiens songeaient plutôt à s'enfuir en Bohême par la rive gauche,
+en passant sur le corps de la division Dupont. Si Napoléon loin des
+lieux avait pu avoir des doutes, il ne lui en resta plus un seul sur
+les lieux mêmes. D'ailleurs, en ordonnant de veiller à la rive gauche
+et d'y placer la division Dupont, il allait sans dire qu'on ne devait
+pas y laisser cette division sans appui, sans s'assurer surtout le
+moyen de passer d'une rive à l'autre, pour la secourir si elle était
+attaquée. Ainsi les instructions de Napoléon n'avaient pas été mieux
+comprises que la situation elle-même. Il donna donc complétement
+raison aux maréchaux Ney et Lannes contre Murat, et prescrivit de
+réparer sur-le-champ les graves fautes commises les jours précédents.
+Il résolut de rétablir les communications de la rive droite à la rive
+gauche par le pont le plus voisin d'Ulm, celui d'Elchingen. On aurait
+pu descendre jusqu'à Günzbourg, qui nous appartenait, y repasser le
+Danube, et remonter avec la division Dupont renforcée jusqu'à Ulm.
+Mais c'était un mouvement fort allongé qui laissait aux Autrichiens
+bien du temps pour s'enfuir. Il valait bien mieux, à la pointe du jour
+du 14, rétablir de vive force le pont d'Elchingen qu'on avait sous les
+yeux, et se transporter en nombre suffisant sur la rive gauche,
+pendant que le général Dupont averti remonterait de Langenau sur
+Albeck et Ulm.
+
+[En marge: Attaque du pont d'Elchingen, afin de rétablir les
+communications avec la rive gauche du Danube, et secourir le général
+Dupont.]
+
+Napoléon donna ses ordres en conséquence pour le lendemain 14. Le
+maréchal Soult avait été porté à l'extrémité de la ligne de l'Iller
+vers Memmingen; le général Marmont s'avançait en intermédiaire sur
+l'Iller. Lannes, Ney, Murat, réunis sous Ulm, allaient se mettre à
+cheval sur les deux rives du Danube, pour tendre la main à la division
+Dupont laissée sur la rive gauche. Mais pour cela il fallait rétablir
+le pont d'Elchingen. C'est à Ney que fut réservé l'honneur d'exécuter,
+dans la matinée du 14, l'acte de vigueur qui devait nous rendre la
+possession des deux rives du fleuve. (Voir la carte nº 7.)
+
+[En marge: Fière provocation de Ney à Murat sous le feu de l'ennemi.]
+
+Cet intrépide maréchal ne pouvait se consoler de quelques paroles peu
+convenables qu'il avait essuyées de Murat, dans la récente altercation
+qu'il avait eue avec lui. Murat, comme importuné de raisonnements trop
+longs, lui avait dit qu'il ne comprenait rien à tous les plans qu'on
+lui exposait, et qu'il avait l'habitude de ne faire les siens qu'en
+face de l'ennemi. C'était la réponse superbe qu'un homme d'action
+aurait pu adresser à un vain discoureur. Le maréchal Ney, à cheval,
+dès le matin du 14, en grand uniforme, paré de ses décorations,
+saisit le bras de Murat, et le secouant fortement devant tout
+l'état-major, et devant l'Empereur lui-même, lui dit fièrement: Venez,
+prince, venez faire avec moi vos plans en face de l'ennemi.--Puis, se
+portant au galop vers le Danube, il alla, sous une grêle de balles et
+de mitraille, ayant de l'eau jusqu'au ventre de son cheval, diriger la
+périlleuse opération dont il était chargé.
+
+Il fallait réparer le pont, duquel il ne restait que les chevalets
+sans travées, le franchir, traverser une petite prairie qui s'étendait
+entre le Danube et le pied de la hauteur, s'emparer ensuite du village
+et du couvent d'Elchingen, qui s'élevait en amphithéâtre, et qui était
+gardé par 20 mille hommes et une formidable artillerie.
+
+[En marge: Ney fait rétablir le pont d'Elchingen sous le feu des
+Autrichiens.]
+
+Le maréchal Ney, que tant d'obstacles n'effrayaient point, ordonna à
+un aide de camp du général Loison, le capitaine Coisel, et à un
+sapeur, de se saisir de la première planche, et de la porter sur les
+chevalets du pont, afin de rétablir le passage sous le feu des
+Autrichiens. Le brave sapeur eut la jambe emportée d'un coup de
+mitraille, mais il fut immédiatement remplacé. Une planche fut d'abord
+jetée en forme de travée, puis une seconde et une troisième. Après
+avoir réparé cette travée, on en répara une autre, et on arriva de la
+sorte à couvrir le dernier chevalet sous une fusillade meurtrière, que
+d'adroits tirailleurs dirigeaient de l'autre rive sur nos
+travailleurs. Aussitôt les voltigeurs du 6e léger, les grenadiers du
+39e et une compagnie de carabiniers, sans attendre que le pont fût
+entièrement consolidé, se jetèrent de l'autre coté du Danube,
+dispersèrent les Autrichiens qui gardaient la rive gauche, et se
+ménagèrent assez de place pour que la division Loison pût venir à leur
+secours.
+
+[En marge: Ney, après avoir franchi le Danube avec l'une de ses
+divisions, enlève le couvent d'Elchingen.]
+
+Le maréchal Ney fit alors passer le 39e et le 6e léger sur l'autre
+rive du fleuve. Il ordonna au général Villatte de se mettre à la tête
+du 39e et de s'étendre à droite dans la prairie, pour la faire évacuer
+par les Autrichiens, tandis que lui-même avec le 6e léger enlèverait
+le couvent. Le 39e, arrêté, pendant qu'il traversait le pont, par la
+cavalerie française qui s'y précipitait avec ardeur, ne réussit pas à
+passer tout entier. Le 1er bataillon de ce régiment put seul exécuter
+l'ordre qu'il avait reçu. Il eut à essuyer les charges de la cavalerie
+autrichienne et l'attaque de trois bataillons ennemis; il fut même,
+après une résistance opiniâtre, ramené un moment au débouché du pont.
+Mais bientôt secouru par son second bataillon, rejoint par les 69e et
+76e de ligne, il recouvra l'espace perdu, resta maître de toute la
+prairie à droite, et obligea les Autrichiens à regagner les hauteurs.
+Pendant ce temps, Ney, à la tête du 6e léger, gravissait les rues
+tortueuses du village d'Elchingen, sous le feu plongeant des maisons
+qui étaient remplies d'infanterie. Il arracha le village, une maison
+après l'autre, aux mains des Autrichiens, et enleva le couvent qui est
+sur le sommet de la hauteur. Arrivé en cet endroit, il avait devant
+lui les plateaux ondulés, parsemés de bois, sur lesquels la division
+Dupont avait combattu le 11. Ces plateaux s'étendent jusqu'au
+Michelsberg, au-dessus même de la ville d'Ulm. Ney voulut s'y établir
+pour n'être pas culbuté dans le Danube par un retour offensif de
+l'ennemi. Un fort bouquet de bois venait jusqu'au bord de la hauteur
+se joindre au couvent et au village d'Elchingen. Ney résolut de s'en
+emparer pour y appuyer sa gauche. Il voulait, sa gauche étant bien
+assurée, pivoter sur elle, et porter sa droite en avant. Il jeta dans
+le bois le 69e de ligne, qui s'y précipita malgré une vive fusillade.
+Tandis que l'on combattait de ce côté avec acharnement, le reste du
+corps autrichien était formé en plusieurs carrés de deux à trois mille
+hommes chacun. Ney les fit attaquer par les dragons suivis de
+l'infanterie en colonne. Le 18e de dragons exécuta sur l'un d'eux une
+charge si vigoureuse, qu'il l'enfonça, et le contraignit à mettre bas
+les armes. Les Autrichiens, à cette vue, se retirèrent en toute hâte,
+s'enfuirent d'abord vers Haslach, et vinrent enfin se rallier sur le
+Michelsberg.
+
+[En marge: Nouveau combat de Dupont à Haslach.]
+
+[En marge: Important résultat du combat d'Elchingen.]
+
+Sur ces entrefaites, le général Dupont, reporté de Langenau vers
+Albeck, avait rencontré le corps de Werneck, l'un de ceux qui étaient
+sortis d'Ulm la veille dans l'intention de pousser des reconnaissances
+sur la rive gauche du Danube et de chercher un moyen de retraite pour
+l'armée autrichienne. En entendant le canon sur ses derrières, le
+général Werneck avait rebroussé chemin, et il était revenu sur le
+Michelsberg par la route d'Albeck à Ulm. Il y arrivait à l'instant
+même où la division Dupont s'y rendait de son côté, et où le maréchal
+Ney enlevait les hauteurs d'Elchingen. Un nouveau combat s'engagea sur
+ce point entre le général Werneck qui voulait regagner Ulm, et le
+général Dupont qui voulait au contraire l'en empêcher. Le 32e et le 9e
+léger se précipitèrent en colonne serrée sur l'infanterie des
+Autrichiens, et la repoussèrent pendant que le 96e recevait en carré
+les charges de leur cavalerie. La journée s'acheva au milieu de cette
+mêlée, le maréchal Ney ayant glorieusement reconquis la rive gauche,
+et le général Dupont ayant coupé au corps de Werneck le retour vers
+Ulm. On avait fait trois mille prisonniers et enlevé beaucoup
+d'artillerie. Mais ce qui valait mieux, les Autrichiens étaient
+définitivement enfermés dans Ulm, et cette fois sans aucune chance de
+se sauver, la plus heureuse inspiration leur vînt-elle à ce dernier
+moment.
+
+Pendant que ces événements avaient lieu sur la rive gauche, Lannes
+s'était approché d'Ulm par la rive droite, le général Marmont s'était
+avancé vers l'Iller, et le maréchal Soult, débordant l'extrémité de la
+position des Autrichiens, s'était emparé de Memmingen. On travaillait
+encore à palissader cette ville quand le maréchal Soult y était
+arrivé. Il l'avait rapidement investie, et avait obligé le général
+Spangen à déposer les armes avec 5 mille hommes, toute son artillerie
+et beaucoup de chevaux. Le général Jellachich, accourant trop tard
+pour secourir Memmingen avec sa division, et se trouvant en face d'un
+corps d'armée de 30 mille hommes, se retira, non pas sur Ulm, qu'il
+craignait de ne pouvoir plus regagner, mais sur Kempten et le Tyrol.
+Le maréchal Soult s'achemina sur-le-champ vers Ochsenhausen, pour
+achever dans tous les sens l'investissement de la place et du camp
+retranché d'Ulm.
+
+[En marge: Situation désespérée du général Mack.]
+
+[En marge: L'archiduc Ferdinand sort d'Ulm avec quelques mille
+chevaux.]
+
+Telle était la situation à la fin de la journée du 14 octobre. Après
+le départ du général Jellachich et les divers combats qui avaient été
+livrés, le général Mack était réduit à 50 mille hommes. Encore
+fallait-il en déduire le corps de Werneck, séparé de lui par la
+division Dupont. Ce malheureux général se trouvait donc dans une
+position désespérée. Il n'avait aucun bon parti à prendre. Sa seule
+ressource était de se précipiter l'épée à la main sur l'un des points
+du cercle de fer dans lequel on l'avait enfermé, pour mourir ou
+s'ouvrir une issue. Se jeter sur Ney et Dupont était encore le parti
+le moins désastreux. Certainement il eût été battu, car Lannes, Murat
+allaient accourir par le pont d'Elchingen au secours de Ney et de
+Dupont, et il ne fallait pas une telle réunion de forces pour vaincre
+des soldats démoralisés. Cependant l'honneur des armes eût été sauvé,
+et, après la victoire, c'est le plus précieux résultat à obtenir. Mais
+le général Mack persista dans la résolution de se concentrer à Ulm, et
+d'y attendre les secours des Russes. Il essuya de violentes attaques
+de la part du prince de Schwarzenberg et de l'archiduc Ferdinand. Ce
+dernier surtout voulait à tout prix échapper au malheur d'être fait
+prisonnier. Le général Mack montra les pouvoirs de l'empereur, qui, en
+cas de dissentiment, lui attribuaient l'autorité suprême. Mais
+c'était assez pour le rendre responsable, pas assez pour le faire
+obéir. L'archiduc Ferdinand résolut, grâce à sa position moins
+dépendante, de se soustraire aux ordres du général en chef. La nuit
+venue, il choisit celle des portes d'Ulm qui l'exposait le moins à
+rencontrer les Français, et il sortit avec 6 ou 7 mille chevaux et un
+corps d'infanterie, dans l'intention de rejoindre le général Werneck,
+et de s'enfuir par le haut Palatinat vers la Bohême. En réunissant au
+détachement qui le suivait le corps du général Werneck, l'archiduc
+Ferdinand privait le général Mack d'une vingtaine de mille hommes, et
+le laissait dans Ulm avec trente mille seulement, bloqué de toutes
+parts, et réduit à mettre bas les armes de la manière la plus
+ignominieuse.
+
+On a dit faussement que le départ du prince prouvait la possibilité de
+sortir d'Ulm. Il est d'abord tout à fait improbable que l'armée
+entière avec son artillerie et son matériel pût se dérober comme un
+simple détachement, composé en majeure partie de troupes à cheval.
+Mais ce qui arriva quelques jours après à l'archiduc Ferdinand,
+démontre que l'armée elle-même eût trouvé sa perte dans cette fuite.
+La grande faute était de se diviser. Il fallait ou rester, ou sortir
+tous ensemble: rester pour livrer une bataille acharnée à la tête de
+70 mille hommes; sortir pour se précipiter avec ces 70 mille hommes
+sur l'un des points de l'investissement, et y trouver soit la mort,
+soit le succès que la fortune accorde quelquefois au désespoir. Mais
+se diviser, les uns pour s'enfuir avec Jellachich vers le Tyrol, les
+autres pour escorter la fuite d'un prince en Bohême, les autres pour
+signer une capitulation à Ulm, était de toutes les manières de se
+conduire la plus déplorable. Du reste l'expérience enseigne que, dans
+ces situations, l'âme humaine abattue, quand elle a commencé à
+descendre, descend si bas, qu'entre tous les partis elle prend le plus
+mauvais. Il faut ajouter, pour être juste, que le général Mack s'est
+toujours défendu depuis d'avoir voulu cette division des forces
+autrichiennes et ces retraites séparées[1].
+
+[Note 1: Les Autrichiens n'ont jamais fait connaître leurs opérations
+dans cette première partie de la campagne de 1805. On a publié
+néanmoins beaucoup d'écrits en Allemagne, dans lesquels on s'est
+attaché à accabler le général Mack, à exalter l'archiduc Ferdinand,
+pour expliquer par l'ineptie d'un seul homme le désastre de l'armée
+autrichienne, et diminuer en même temps la gloire des Français. Ces
+écrits sont tous inexacts et injustes, et s'appuient la plupart du
+temps sur des circonstances fausses, dont l'impossibilité même est
+démontrée. Je me suis procuré avec beaucoup de peine l'un des rares
+exemplaires de la défense présentée par le général Mack au conseil de
+guerre devant lequel il fut appelé à comparaître. Cette défense, d'une
+forme singulière, d'un ton contraint, surtout à l'égard de l'archiduc
+Ferdinand, plus remplie de réflexions déclamatoires que de faits, m'a
+cependant fourni le moyen de bien préciser les intentions du général
+autrichien, et de rectifier un grand nombre de suppositions absurdes.
+Je crois donc être arrivé dans ce récit à la vérité, autant du moins
+qu'il est permis de l'espérer à l'égard d'événements qui n'ont pas été
+constatés par écrit même en Autriche, et qui sont presque sans témoins
+vivants aujourd'hui. Les principaux personnages en effet sont morts,
+et il y a eu en Allemagne un motif fort naturel, fort excusable de
+défigurer la vérité, celui de sauver l'amour-propre national en
+accablant un seul homme.]
+
+[En marge: Attaque du Michelsberg, et investissement d'Ulm.]
+
+Napoléon avait passé la nuit du 14 au 15 dans le couvent d'Elchingen.
+Le 15 au matin, il résolut d'en finir, et donna l'ordre au maréchal
+Ney d'enlever les hauteurs du Michelsberg. Ces hauteurs placées en
+avant d'Ulm, quand on vient par la rive gauche, dominent cette ville,
+qui est, comme nous l'avons dit, située à leur pied, au bord même du
+Danube. (Voir la carte nº 7.) Lannes avait passé avec son corps par le
+pont d'Elchingen, et flanquait l'attaque de Ney. Il devait enlever le
+Frauenberg, hauteur voisine de celle du Michelsberg. Napoléon était
+sur le terrain, ayant Lannes auprès de lui, observant d'un côté les
+positions que Ney allait aborder à la tête de ses régiments, et de
+l'autre plongeant ses regards sur la ville d'Ulm placée dans le fond.
+Tout à coup une batterie démasquée par les Autrichiens vomit la
+mitraille sur le groupe impérial. Lannes saisit brusquement les rênes
+du cheval de Napoléon pour l'éloigner de ce feu meurtrier. Napoléon,
+qui ne recherchait pas le feu, et ne l'évitait pas non plus, qui ne
+s'en approchait qu'autant qu'il le fallait pour juger des choses
+d'après ses propres yeux, se place de manière à voir l'action avec
+moins de péril. Ney ébranle ses colonnes, gravit les retranchements
+élevés sur le Michelsberg, et les emporte à la baïonnette. Napoléon,
+craignant que l'attaque de Ney ne soit trop prompte, veut la ralentir
+pour donner à Lannes le temps d'aborder le Frauenberg, et de diviser
+ainsi l'attention de l'ennemi.--La gloire ne se partage pas, répond
+Ney au général Dumas, qui lui apporte l'ordre d'attendre le secours de
+Lannes, et il continue sa marche, surmonte tous les obstacles, et
+parvient avec son corps sur le revers des hauteurs, au-dessus même de
+la ville d'Ulm. Lannes enlève de son côté le Frauenberg, et réunis ils
+descendent ensemble pour s'approcher des murs de la place. Dans
+l'ardeur qui entraînait les colonnes d'attaque, le 17e léger, sous les
+ordres du colonel Vedel, de la division Suchet, escalade le bastion
+placé le plus près du fleuve, et s'y établit. Mais les Autrichiens
+s'apercevant de la position aventurée de ce régiment, se jettent sur
+lui, le repoussent et lui font quelques prisonniers.
+
+Napoléon crut devoir suspendre le combat, et remettre au lendemain le
+soin de sommer la place, et, si elle résistait, de la prendre
+d'assaut. Pendant cette journée, le général Dupont, demeuré depuis la
+veille en face du corps de Werneck, s'était de nouveau engagé avec
+lui, pour l'empêcher de regagner Ulm. Napoléon avait envoyé Murat pour
+voir ce qui se passait de ce côté, car il avait la plus grande peine à
+se l'expliquer, ignorant la sortie d'une partie de l'armée
+autrichienne. Bientôt il devint évident pour lui que plusieurs
+détachements avaient réussi à se dérober par l'une des portes d'Ulm,
+celle qui était le moins exposée à la vue et à l'action des Français.
+Il chargea sur-le-champ Murat, avec la réserve de la cavalerie, la
+division Dupont et les grenadiers Oudinot, de suivre à outrance la
+portion de l'armée ennemie qui s'était échappée de la place.
+
+[En marge: Napoléon fait sommer le général Mack de se rendre.]
+
+Le lendemain, 16, il fit jeter quelques obus dans Ulm, et le soir il
+donna l'ordre à l'un des officiers de son état-major, M. de Ségur, de
+se transporter auprès du général Mack pour le sommer de mettre bas les
+armes. Obligé de marcher la nuit par un très-mauvais temps, M. de
+Ségur eut la plus grande peine à pénétrer dans la place. Il fut amené
+les yeux bandés devant le général Mack, qui, s'efforçant de cacher sa
+profonde anxiété, ne put cependant dissimuler sa surprise et sa
+douleur en apprenant toute l'étendue de son désastre. Il ne la
+connaissait pas entièrement, car il ignorait encore qu'il était cerné
+par plus de 100 mille Français, que 60 mille autres occupaient la
+ligne de l'Inn, que les Russes au contraire étaient fort loin, et que
+l'archiduc Charles, retenu sur l'Adige par le maréchal Masséna, ne
+pourrait arriver. Chacune de ces nouvelles, qu'il ne voulait d'abord
+pas croire, mais qu'il était bientôt obligé d'admettre sur l'assertion
+réitérée et véridique de M. de Ségur, déchirait son âme. Après s'être
+beaucoup récrié contre la proposition de capituler, le général Mack
+finit par en supporter l'idée, à la condition d'attendre quelques
+jours le secours des Russes. Il était prêt, disait-il, à se rendre
+sous huit jours, si les Russes ne paraissaient pas devant Ulm. M. de
+Ségur avait ordre de ne lui en accorder que cinq, et à la rigueur six.
+En cas de refus, il devait le menacer d'un assaut, et du sort le plus
+rigoureux pour les troupes placées sous son commandement.
+
+[En marge: Capitulation du général Mack.]
+
+Ce malheureux général mettait son honneur, désormais perdu, à obtenir
+huit jours au lieu de six. M. de Ségur se retira pour porter sa
+réponse à l'Empereur. Les pourparlers continuèrent, et enfin Berthier,
+introduit lui-même dans la place, convint avec le général Mack des
+conditions suivantes. Si le 25 octobre, avant minuit, un corps
+austro-russe capable de débloquer Ulm ne se présentait pas, l'armée
+autrichienne devait déposer les armes, se constituer prisonnière de
+guerre, et être conduite en France. Les officiers autrichiens
+pouvaient rentrer en Autriche à la condition de ne plus servir contre
+la France. Chevaux, armes, munitions, drapeaux, tout devait appartenir
+à l'armée française.
+
+On traitait le 19 octobre, mais on devait dater la convention du 17,
+ce qui en apparence donnait au général Mack les huit jours demandés.
+Cet infortuné, arrivé au quartier général de l'Empereur, et reçu avec
+les égards dus au malheur, affirma itérativement qu'il n'était pas
+coupable des désastres de son armée, qu'on s'était établi à Ulm par
+ordre du conseil aulique, et que depuis l'investissement on s'était
+divisé malgré sa volonté formelle.
+
+C'était, comme on le voit, une nouvelle convention d'Alexandrie, moins
+la terrible effusion de sang de Marengo.
+
+[En marge: Poursuite de l'archiduc Ferdinand par Murat.]
+
+Pendant ce temps, Murat, à la tête de la division Dupont, des
+grenadiers Oudinot et de la réserve de cavalerie, rachetait sa faute
+récente en poursuivant les Autrichiens avec une rapidité vraiment
+prodigieuse. Il suivait à outrance le général Werneck et le prince
+Ferdinand, jurant de ne pas laisser échapper un seul homme. (Voir la
+carte nº 29.) Parti le 16 octobre au matin, il livra le soir à
+Nerenstetten un combat d'arrière-garde au général Werneck, et lui
+enleva 2 mille prisonniers. Le lendemain, 17, il se dirigea sur
+Heidenheim, tâchant de déborder les flancs de l'ennemi par la marche
+rapide de sa cavalerie. Le général Werneck et l'archiduc Ferdinand,
+alors réunis, faisaient leur retraite en commun. Dans la journée, on
+dépassa Heidenheim, et on arriva à Néresheim à la nuit, en même temps
+que l'arrière-garde du corps de Werneck. On la mit en désordre, et on
+la contraignit à se disperser dans les bois. Le lendemain 18, Murat,
+marchant sans relâche, suivit l'ennemi sur Nordlingen. Le régiment de
+Stuart enveloppé se livra tout entier. Le général Werneck, se voyant
+cerné de toutes parts et ne pouvant plus avancer avec une infanterie
+harassée, n'ayant plus ni l'espérance ni même la volonté de se sauver,
+offrit de capituler. La capitulation fut acceptée, et ce général posa
+les armes avec 8 mille hommes. Trois généraux autrichiens, emmenant
+une partie de la cavalerie, voulurent s'échapper malgré la
+capitulation. Murat leur envoya un officier pour les rappeler à
+l'exécution de leur engagement. Ils n'écoutèrent rien, et allèrent
+rejoindre le prince Ferdinand. Murat se promit de punir un tel manque
+de foi en les poursuivant plus activement encore le lendemain. Dans la
+nuit, on s'empara du grand parc, composé de 500 voitures.
+
+[En marge: Spectacle de confusion pendant la poursuite des
+Autrichiens.]
+
+Cette route offrait un spectacle de confusion inouï. Les Autrichiens
+s'étaient jetés sur nos communications; ils avaient pris beaucoup de
+nos équipages, de nos traînards, et une partie du trésor de Napoléon.
+On leur reprit tout ce qu'ils avaient conquis pour un moment, plus
+leur artillerie, leurs équipages et leur propre trésor. On voyait des
+soldats, des employés des deux armées fuir en désordre, sans savoir
+où ils allaient, ignorant quel était le vainqueur ou le vaincu. Des
+paysans du haut Palatinat couraient après les fuyards, les
+dépouillaient, et coupaient les traits de l'artillerie autrichienne
+pour s'en approprier les chevaux. Murat continuant sa poursuite,
+arriva le 19 à Gunzenhausen, frontière prussienne d'Anspach. Un
+officier prussien eut la hardiesse de venir réclamer la neutralité,
+quand les fugitifs autrichiens avaient obtenu l'autorisation de
+traverser le pays. Murat, pour toute réponse, entra de vive force dans
+Gunzenhausen, et suivit l'archiduc au delà. Le lendemain 20, il
+dépassa Nuremberg. L'ennemi, sentant ses forces épuisées, finit par
+s'arrêter. Un combat s'engagea entre les deux cavaleries. Après des
+charges nombreuses reçues et rendues, les escadrons de l'archiduc se
+dispersèrent, et la plus grande partie d'entre eux mit bas les armes.
+Quelque infanterie qui restait se rendit prisonnière. Le prince
+Ferdinand dut au dévouement d'un sous-officier, qui lui donna son
+cheval, l'avantage de sauver sa personne. Il gagna, avec deux ou trois
+mille chevaux, la route de Bohême.
+
+Murat ne crut pas devoir pousser plus loin. Il avait marché quatre
+jours sans se reposer, faisant plus de dix lieues par jour. Ses
+troupes étaient harassées de fatigue. Prolongée au delà de Nuremberg,
+cette poursuite l'eût emporté hors du cercle des opérations de
+l'armée. D'ailleurs ce qui restait au prince Ferdinand ne valait pas
+une marche de plus. Dans cette circonstance mémorable, Murat avait
+pris 12 mille prisonniers, 120 pièces de canon, 500 voitures, 11
+drapeaux, 200 officiers, 7 généraux, plus le trésor de l'armée
+autrichienne. Il avait donc sa glorieuse part de cette immortelle
+campagne.
+
+[En marge: Résultats matériels de cette courte campagne.]
+
+Le plan de Napoléon était complétement réalisé. On était au 20
+octobre, et en vingt jours, sans livrer bataille, par une suite de
+marches et quelques combats, une armée de 80 mille hommes était
+détruite. Il ne s'était enfui que le général Kienmayer avec une
+douzaine de mille hommes, le général Jellachich avec cinq ou six, le
+prince Ferdinand avec deux ou trois mille chevaux. On avait recueilli
+à Wertingen, à Günzbourg, à Haslach, à Munich, à Elchingen, à
+Memmingen, dans la poursuite dirigée par Murat, environ 30 mille
+prisonniers[2]. Il en restait 30 mille qu'on allait trouver dans Ulm.
+C'étaient 60 mille hommes en tout qu'on avait enlevés, avec leur
+artillerie composée de 200 bouches à feu, avec 4 ou 5 mille chevaux
+très-propres à remonter notre cavalerie, avec tout le matériel de
+l'armée autrichienne, et 80 drapeaux.
+
+[Note 2: Voici l'énumération approximative, mais plutôt réduite
+qu'exagérée, de ces prisonniers:
+
+ Pris à Wertingen 2,000
+ à Günzbourg 2,000
+ à Haslach 4,000
+ à Munich 1,000
+ à Elchingen 3,000
+ à Memmingen 5,000
+ Pendant la poursuite dirigée par Murat 12 à 13,000
+
+ TOTAL 29 ou 30,000]
+
+L'armée française avait quelques mille écloppés par suite des marches
+forcées, elle comptait tout au plus deux mille hommes hors de combat.
+
+Napoléon, rassuré à l'égard des Russes, n'avait pas été fâché de
+s'arrêter quatre ou cinq jours devant Ulm, afin de donner à ses
+soldats le temps de se reposer, et surtout de rejoindre leurs
+drapeaux, car les dernières opérations avaient été si rapides, qu'un
+certain nombre d'entre eux étaient demeurés en arrière.--Notre
+Empereur, disaient-ils, a trouvé une nouvelle manière de faire la
+guerre; il ne la fait plus avec nos bras, mais avec nos jambes.--
+
+Cependant Napoléon ne voulait pas attendre davantage, et il tenait à
+gagner les trois ou quatre jours qui restaient à courir, en vertu de
+la capitulation signée avec le général Mack. Il le fit venir, et, en
+versant quelques consolations dans son coeur, il en obtint une
+nouvelle concession, c'était de livrer la place le 20, moyennant que
+Ney restât sous Ulm jusqu'au 25 octobre. Le général Mack croyait avoir
+rempli ses derniers devoirs en paralysant un corps français jusqu'au
+huitième jour. Au reste, dans la situation à laquelle il était réduit,
+tout ce qu'il pouvait était peu de chose. Il consentit donc à sortir
+le lendemain de la place.
+
+[En marge: L'armée autrichienne sort d'Ulm en déposant les armes
+devant Napoléon.]
+
+Le lendemain, en effet, 20 octobre 1805, jour à jamais mémorable,
+Napoléon, placé au pied du Michelsberg, en face d'Ulm, vit défiler
+sous ses yeux l'armée autrichienne. Il occupait un talus élevé, ayant
+derrière lui son infanterie rangée en demi-cercle sur le versant des
+hauteurs, et vis-à-vis sa cavalerie déployée sur une ligne droite. Les
+Autrichiens défilaient entre deux, déposant leurs armes à l'entrée de
+cette espèce d'amphithéâtre. On avait préparé un grand feu de bivouac,
+auprès duquel Napoléon assistait au défilé. Le général Mack se
+présenta le premier et lui remit son épée, en s'écriant avec douleur:
+Voici le malheureux Mack.--Napoléon le reçut, lui et ses officiers,
+avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger à ses côtés. Les
+soldats autrichiens, avant d'arriver en sa présence, jetaient leurs
+armes avec un dépit honorable pour eux, et n'étaient arrachés à ce
+sentiment que par celui de la curiosité, qui les saisissait en
+approchant de Napoléon. Tous dévoraient des yeux ce terrible
+vainqueur, qui depuis dix années faisait subir de si cruels affronts à
+leurs drapeaux.
+
+Napoléon, s'entretenant avec les officiers autrichiens, leur dit assez
+haut pour être entendu de tous: Je ne sais pas pourquoi nous nous
+faisons la guerre. Je ne la voulais pas, je ne songeais qu'à la faire
+aux Anglais, quand votre maître est venu me provoquer. Vous voyez mon
+armée: j'ai en Allemagne 200 mille hommes, vos soldats prisonniers en
+verront 200 mille autres qui traversent la France pour venir en aide
+aux premiers. Je n'ai pas besoin, vous le savez, d'en avoir autant
+pour vaincre. Votre maître doit songer à la paix, car autrement la
+chute de la maison de Lorraine pourrait bien être arrivée. Ce ne sont
+pas de nouveaux États que je désire sur le continent, ce sont des
+vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux avoir, et cette
+ambition vous est aussi profitable qu'à moi.--Ces paroles, prononcées
+avec quelque hauteur, ne rencontrèrent chez ces officiers que le
+silence, et le regret de les trouver méritées. Napoléon s'entretint
+ensuite avec les plus connus des généraux autrichiens, et assista cinq
+heures à ce spectacle extraordinaire. Vingt-sept mille hommes
+défilèrent devant lui. Il restait dans la place 3 à 4 mille blessés.
+
+[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats.]
+
+Selon sa coutume, il adressa le lendemain à ses soldats une
+proclamation. Elle était conçue dans les termes suivants:
+
+ «Du quartier général impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an
+ XIV (21 octobre 1805).
+
+ »SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE,
+
+ »En quinze jours nous avons fait une campagne: ce que nous nous
+ proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison
+ d'Autriche de la Bavière, et rétabli notre allié dans la
+ souveraineté de ses États. Cette armée qui, avec autant
+ d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos
+ frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? son but
+ est atteint, nous ne sommes plus à Boulogne!...
+
+ »De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille
+ hommes sont prisonniers: ils iront remplacer nos conscrits dans
+ les travaux de nos campagnes. 200 pièces de canon, 90 drapeaux,
+ tous les généraux sont en notre pouvoir, il ne s'est pas échappé
+ de cette armée 15 mille hommes. Soldats, je vous avais annoncé
+ une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de
+ l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune
+ chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations,
+ un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500
+ hommes hors de combat.
+
+ »Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans
+ votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les
+ privations de toute espèce, à votre rare intrépidité.
+
+ »Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de
+ commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l'or de
+ l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous
+ allons lui faire éprouver le même sort.
+
+ »À cette nouvelle lutte est attaché plus spécialement l'honneur
+ de l'infanterie. C'est là que va se décider pour la seconde fois
+ cette question qui a déjà été décidée en Suisse et en Hollande,
+ si l'infanterie française est la seconde ou la première de
+ l'Europe? Il n'y a point là de généraux contre lesquels je puisse
+ avoir de la gloire à acquérir: tout mon soin sera d'obtenir la
+ victoire avec le moins possible d'effusion de votre sang. Mes
+ soldats sont mes enfants.»
+
+ Le lendemain de la reddition d'Ulm Napoléon partit pour
+ Augsbourg, dans l'intention d'arriver sur l'Inn avant les Russes,
+ de marcher sur Vienne, et, comme il l'avait résolu, de déjouer
+ les quatre attaques qui se dirigeaient contre l'Empire, par la
+ seule marche de la grande armée sur la capitale de l'Autriche.
+
+[En marge: Suite des opérations navales après la levée du camp de
+Boulogne.]
+
+Pourquoi faut-il qu'après cet heureux récit nous soyons immédiatement
+obligé d'en placer un qui est si triste? Pendant ces mêmes journées du
+mois d'octobre 1805, à jamais glorieuses pour la France, la Providence
+infligeait à nos flottes une cruelle compensation des victoires de nos
+armées. L histoire, à qui est imposée la tâche de retracer tour à tour
+les triomphes et les revers des nations, et de faire ressentir à la
+postérité curieuse les mêmes émotions de joie ou de douleur
+qu'éprouvèrent en leur temps les générations dont elle raconte la vie,
+l'histoire doit, après les merveilles d'Ulm, se résigner à décrire
+l'effroyable scène de destruction qui se passait, à la même époque, le
+long des côtes d'Espagne, en vue du cap de Trafalgar.
+
+L'infortuné Villeneuve, en sortant du Ferrol, était agité du désir de
+se diriger vers la Manche, pour se conformer aux grandes vues de
+Napoléon; mais il était par un sentiment irrésistible ramené vers
+Cadix. La nouvelle de la réunion de Nelson avec les amiraux Calder et
+Cornwallis l'avait frappé d'une sorte de terreur. Vraie sous quelques
+rapports, car Nelson en rentrant en Angleterre avait visité l'amiral
+Cornwallis devant Brest, cette nouvelle était fausse en ce qu'elle
+avait d'important, puisque Nelson ne s'était pas arrêté devant Brest,
+et avait fait voile vers Portsmouth. L'amiral Calder avait été renvoyé
+seul vers le Ferrol, et n'y avait paru qu'après la sortie de
+Villeneuve. Ils couraient donc vainement les uns après les autres,
+comme il arrive souvent sur le vaste espace des mers; et Villeneuve,
+s'il eût persisté, aurait trouvé devant Brest, Cornwallis séparé à la
+fois de Nelson et de Calder. Il perdit ainsi la plus grande des
+occasions, et la fit perdre à la France, sans qu'on puisse dire
+cependant quel eût été le résultat de cette expédition extraordinaire,
+si Napoléon s'était trouvé aux portes de Londres tandis que les armées
+autrichiennes auraient été sur les frontières du Rhin. La rapidité de
+ses coups, ordinairement prompts comme la foudre, aurait seule décidé
+si quarante jours, écoulés du 20 août au 30 septembre, suffisaient
+pour subjuguer l'Angleterre, et pour donner à la France les deux
+sceptres réunis de la terre et des mers.
+
+[En marge: Motifs qui entraînent Villeneuve à retourner à Cadix au
+lieu de faire voile vers la Manche.]
+
+En quittant le Ferrol, Villeneuve n'avait pas osé dire au général
+Lauriston qu'il allait à Cadix; mais, une fois en mer, il ne lui cacha
+plus les inquiétudes dont il était dévoré, et qui le portaient à
+s'éloigner de la Manche, pour se diriger vers l'extrémité de la
+Péninsule. Sur les vives instances du général Lauriston, qui s'efforça
+de lui retracer toute la grandeur des desseins qu'il allait faire
+échouer, il revint un instant à la pensée de naviguer vers la Manche,
+et mit le cap au nord-est. Mais un vent debout, qui soufflait du
+nord-est même, lui interdisant cette route, il prit définitivement le
+parti d'aller à Cadix, le coeur tourmenté d'un nouvel effroi, celui
+d'encourir la colère de Napoléon. Il parut en vue de Cadix vers le 20
+août. Une croisière anglaise, de médiocre force, bloquait
+ordinairement ce port. Arrivant à la tête des escadres combinées, il
+pouvait enlever cette croisière, s'il se fût présenté brusquement avec
+ses forces réunies. Mais toujours poursuivi des mêmes craintes, il
+envoya une avant-garde, pour s'assurer s'il n'y avait pas devant Cadix
+une force navale capable de livrer bataille, et il donna l'éveil à la
+croisière anglaise, qui eut ainsi le temps de s'enfuir. L'amiral
+Ganteaume, en 1801, ayant manqué le but de son expédition d'Égypte,
+prit au moins _le Swiftsure:_ Villeneuve n'eut pas même la faible
+consolation d'entrer dans Cadix en amenant prisonniers deux ou trois
+vaisseaux anglais, comme dédommagement de son inutile campagne.
+
+[En marge: Colère de Napoléon contre Villeneuve, et chagrin qu'en
+ressent celui-ci.]
+
+Il s'attendait naturellement à une vive explosion de colère de la part
+de Napoléon, et il passa quelques jours dans un profond désespoir. Il
+ne se trompait pas. Napoléon, en recevant de son aide de camp
+Lauriston le rapport détaillé de tout ce qui avait eu lieu, prenant
+pour un acte de duplicité le double langage tenu au sortir du Ferrol,
+et pour une sorte de trahison l'ignorance dans laquelle on avait
+laissé Lallemand du retour de la flotte à Cadix, ce qui exposait ce
+dernier à se présenter seul devant Brest, Napoléon, imputant surtout à
+Villeneuve l'avortement du plus grand dessein qu'il eût jamais conçu,
+le qualifia en présence du ministre Decrès des expressions les plus
+outrageantes, et l'appela même un lâche et un traître. L'infortuné
+Villeneuve n'était ni lâche ni traître. Il était bon soldat et bon
+citoyen; mais trop découragé par l'inexpérience de la marine française
+et par l'imperfection de son matériel, effrayé de la désorganisation
+complète de la marine espagnole, il ne voyait que des défaites
+certaines dans toute rencontre avec l'ennemi, et il était désespéré
+du rôle de vaincu auquel Napoléon le destinait nécessairement. Il
+n'avait pas assez compris que ce que Napoléon lui demandait, c'était
+non pas de vaincre, mais de se faire détruire, pourvu que la Manche
+fût ouverte. Ou bien s'il avait compris cette terrible destination, il
+n'avait pas su s'y résigner. On verra prochainement qu'il allait être
+amené au même sacrifice, et cette fois sans aucun résultat qui pût
+illustrer sa défaite.
+
+[En marge: Ordres laissés par Napoléon à la flotte, lors de son départ
+de Paris.]
+
+Napoléon, dans ce torrent de grandes choses qui l'emportait, perdit
+bientôt de vue l'amiral Villeneuve et sa conduite. Néanmoins, avant de
+partir pour les bords du Danube, il jeta un dernier regard sur sa
+marine, et sur l'emploi qu'il jugeait convenable d'en faire. Il
+ordonna la séparation de la flotte de Brest, et la division de cette
+flotte en plusieurs croisières, conformément au plan de M. Decrès, qui
+consistait à éviter les grandes batailles navales jusqu'à ce que notre
+marine fût formée, et à entreprendre en attendant des expéditions
+lointaines, composées de peu de vaisseaux, presque insaisissables pour
+les Anglais, et dommageables à leur commerce autant qu'avantageuses à
+l'instruction de nos marins. Il voulut en outre donner à la faible
+armée du général Saint-Cyr, qui occupait Tarente, l'appui de la flotte
+de Cadix et des troupes de débarquement qu'elle avait à son bord. Il
+calculait que cette flotte, forte d'une quarantaine de vaisseaux, et
+même de quarante-six, après qu'elle aurait rallié la division de
+Carthagène, devait dominer pendant quelque temps la Méditerranée,
+comme y avait dominé jadis celle de Bruix, enlever la faible
+croisière anglaise qui stationnait devant Naples, et fournir au
+général Saint-Cyr l'utile secours des quatre mille soldats qu'elle
+venait de transporter sur toutes les mers. Il lui ordonna donc de
+sortir de Cadix, d'entrer dans la Méditerranée, de rallier la division
+de Carthagène, de se rendre ensuite à Tarente, et dans le cas où les
+escadres anglaises se seraient réunies devant Cadix, de ne pas s'y
+laisser enfermer, et de sortir si on était en nombre supérieur, car il
+valait mieux être battu que déshonoré par une conduite pusillanime.
+
+[En marge: Manière dont le ministre Decrès transmet à l'amiral
+Villeneuve les ordres de Napoléon.]
+
+Ces résolutions prises par Napoléon, sous l'impression que lui avait
+fait éprouver la timidité de Villeneuve, point assez mûries, et
+surtout point assez combattues par le ministre Decrès, qui n'osait
+plus redire ce qu'il craignait d'avoir trop dit, furent immédiatement
+transmises à Cadix. L'amiral Decrès ne rapporta point à Villeneuve
+toutes les paroles de Napoléon; mais il lui énuméra, en retranchant
+les expressions outrageantes, les reproches adressés à sa conduite
+depuis la sortie de Toulon jusqu'au retour en Espagne, et ne lui
+dissimula pas qu'il aurait de grandes choses à exécuter pour regagner
+l'estime de l'Empereur. En l'informant de sa nouvelle destination, il
+lui ordonna de mettre à la voile, et de toucher successivement à
+Carthagène, Naples et Tarente, pour y exécuter les instructions que
+nous venons de rapporter. Sans lui prescrire de sortir, dans tous les
+cas, il lui manda que l'Empereur voulait que la marine française,
+lorsque les Anglais seraient inférieurs en force, ne refusât jamais le
+combat. Il s'en tint là, n'osant ni déclarer à Villeneuve toute la
+vérité, ni renouveler ses instances auprès de l'Empereur pour empêcher
+une grande bataille navale, qui n'avait plus alors l'excuse de la
+nécessité. Ainsi, tout le monde se préparait sa part de tort dans un
+grand désastre, Napoléon celle de la colère, le ministre Decrès celle
+des réticences, et Villeneuve celle du désespoir.
+
+Prêt à se mettre en route pour Strasbourg, Napoléon donna un dernier
+ordre à M. Decrès, relativement aux opérations navales,--Votre ami
+Villeneuve, lui dit-il, sera probablement trop lâche pour sortir de
+Cadix. Expédiez l'amiral Rosily, qui prendra le commandement de
+l'escadre, si elle n'est pas encore partie, et vous ordonnerez à
+l'amiral Villeneuve de venir à Paris me rendre compte de sa
+conduite.--M. Decrès n'eut pas la force d'annoncer à Villeneuve ce
+nouveau malheur, qui le privait de tout moyen de se réhabiliter, et se
+contenta de lui apprendre le départ de Rosily, sans lui en faire
+connaître le motif. Il ne donna point à Villeneuve le conseil de
+mettre à la voile avant que l'amiral Rosily fût arrivé à Cadix, mais
+il espéra qu'il en serait ainsi; et, dans son embarras entre un ami
+malheureux, dont il ne méconnaissait pas les fautes, et L'Empereur,
+dont il jugeait les volontés imprudentes, il eut un tort trop
+fréquent, celui de livrer les choses à elles-mêmes, au lieu de prendre
+la responsabilité de les diriger[3].
+
+[Note 3: On a fait une foule de conjectures sur les causes qui
+amenèrent la sortie en masse de la flotte de Cadix, et la bataille de
+Trafalgar. Il n'y a de vrai que ce que nous rapportons ici. Notre
+récit est emprunté à la correspondance authentique de Napoléon, et à
+celle des amiraux Decrès et Villeneuve. Il n'y a dans ce triste
+événement rien au delà de ce qu'on va lire.]
+
+[En marge: Douleur de Villeneuve en recevant les dépêches de Paris.]
+
+Villeneuve, en recevant les lettres de M. Decrès, devina tout ce qu'on
+ne lui disait pas, et fut malheureux autant qu'il devait l'être des
+reproches qu'il avait encourus. Ce qui le touchait le plus, c'était
+l'imputation de lâcheté, qu'il savait bien n'avoir jamais méritée, et
+qu'il croyait entrevoir dans les réticences mêmes du ministre, son
+protecteur et son ami. Il répondit à M. Decrès: «Les marins de Paris
+et des départements seront bien indignes et bien fous s'ils me jettent
+la pierre. Ils auront préparé eux-mêmes la condamnation qui les
+frappera plus tard. Qu'ils viennent à bord des escadres, et ils
+verront avec quels éléments ils sont exposés à combattre. Au reste,
+_si la marine française n'a manqué que d'audace, comme on le prétend,
+l'Empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les
+plus éclatants succès_.»
+
+[En marge: Villeneuve fait les préparatifs d'une nouvelle sortie.]
+
+[En marge: État de notre flotte sous le rapport du matériel et du
+personnel.]
+
+[En marge: Nouvelle tactique navale des Anglais.]
+
+Ces paroles amères contenaient le pronostic de ce qui allait bientôt
+arriver. Villeneuve fit les préparatifs d'une nouvelle sortie,
+débarqua les troupes afin de les reposer, et les malades afin de les
+guérir. Il s'aida des moyens fort appauvris de l'Espagne, pour
+radouber ses vaisseaux fatigués d'une longue navigation, pour se
+procurer au moins trois mois de vivres, pour réorganiser enfin les
+diverses parties de sa flotte. L'amiral Gravina, par ses conseils, se
+débarrassa de ses mauvais bâtiments, en les échangeant contre les
+meilleurs de l'arsenal de Cadix. Tout le mois de septembre fut
+consacré à ces soins. La flotte y gagna beaucoup en matériel; le
+personnel resta ce qu'il était. Les équipages français avaient acquis
+quelque expérience pendant une navigation de près de huit mois; ils
+étaient pleins d'ardeur et de dévouement. Quelques-uns des capitaines
+étaient excellents. Mais parmi les officiers s'en trouvait un trop
+grand nombre emprunté récemment au commerce, et n'ayant ni les
+connaissances ni l'esprit de la marine militaire. L'instruction,
+surtout sous le rapport de l'artillerie, était beaucoup trop négligée.
+Nos marins n'étaient pas alors d'aussi habiles artilleurs qu'ils le
+sont devenus dans ces derniers temps, grâce au soin spécial apporté à
+cette partie de leur éducation militaire. Ce qui manquait aussi à
+notre marine, c'était un système de tactique navale approprié à la
+nouvelle manière de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en
+bataille sur deux lignes contraires, comme on faisait autrefois, de
+s'avancer méthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour
+adversaire le vaisseau placé vis-à-vis de lui dans la ligne opposée,
+les Anglais dirigés par Rodney dans la guerre d'Amérique, par Nelson
+dans la guerre de la révolution, avaient contracté l'habitude de
+s'avancer hardiment, sans observer aucun ordre que celui qui résultait
+de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte
+ennemie, de la couper, d'en détacher une portion pour la mettre entre
+deux feux, de ne pas craindre enfin la mêlée, au risque de tirer les
+uns sur les autres. L'expérience, l'habileté de leurs équipages, la
+confiance qu'ils devaient à leurs succès, leur assuraient toujours
+dans ces entreprises téméraires, l'avantage sur leurs adversaires,
+moins agiles, moins confiants, quoique ayant autant de bravoure et
+souvent davantage. Les Anglais avaient donc opéré sur mer une
+révolution assez semblable à celle que Napoléon venait d'opérer sur
+terre. Nelson, qui avait contribué à cette révolution, n'était pas un
+esprit supérieur et universel comme Napoléon; il s'en fallait; il
+était même assez borné dans les choses étrangères à son art. Mais il
+avait le génie de son état; il était intelligent, résolu, et possédait
+à un haut degré les qualités, propres à la guerre offensive,
+l'activité, l'audace et le coup d'oeil.
+
+Villeneuve, qui était doué d'esprit, de courage, mais non de cette
+fermeté d'âme qui convient à un chef d'armée, savait parfaitement en
+quoi péchait notre manière de combattre. Il avait écrit à ce sujet des
+lettres pleines de sens à M. Decrès, qui était de son avis, car tous
+les marins le partageaient. Mais il croyait impossible de préparer en
+campagne de nouvelles instructions, et de les rendre assez familières
+à ses capitaines pour qu'ils pussent les appliquer dans une prochaine
+rencontre. Toutefois, à la bataille du Ferrol, il avait, opposé aux
+Anglais, comme on s'en souvient sans doute, une manoeuvre inattendue,
+fort approuvée par Napoléon et par M. Decrès. L'amiral Calder se
+portant en colonne sur la queue de sa ligne pour la couper, il avait
+eu l'art de la lui dérober avec beaucoup de promptitude. Mais une fois
+la bataille engagée, il n'avait plus su manoeuvrer, il avait laissé
+oisive une partie de ses forces, et lorsqu'il aurait suffi d'un
+mouvement en avant, exécuté par toute sa ligne, pour reprendre deux
+vaisseaux espagnols désemparés, il n'avait pas osé le prescrire.
+Villeneuve néanmoins montra dans cette bataille de véritables talents,
+au jugement de Napoléon, mais pas assez de caractère pour ce qu'il
+possédait d'esprit. Depuis il n'adressa à ses capitaines d'autres
+instructions que d'obéir aux signaux qu'il ferait dans le moment de
+l'action, si l'état du vent permettait de manoeuvrer, et s'il ne le
+permettait pas, de faire de leur mieux pour se porter au feu et se
+chercher un adversaire.--On ne doit pas attendre, disait-il, les
+signaux de l'amiral, qui dans la confusion d'une bataille navale ne
+peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout
+les faire parvenir. Chacun ne doit écouter que la voix de l'honneur,
+et se porter au plus fort du danger. TOUT CAPITAINE EST À SON POSTE,
+S'IL EST AU FEU.--Telles furent ses instructions, et, du reste,
+l'amiral Bruix lui-même, si supérieur à Villeneuve, n'en avait pas
+adressé d'autres aux officiers qu'il commandait. Si dans toutes nos
+grandes rencontres en mer chaque capitaine avait suivi ces simples
+prescriptions, dictées par l'honneur autant que par l'expérience, les
+Anglais auraient compté moins de triomphes, ou les auraient payés plus
+cher.
+
+[En marge: Déplorable état de la flotte espagnole.]
+
+Ce qui alarmait surtout l'amiral Villeneuve, c'était l'état de la
+flotte espagnole. Elle se composait de beaux et grands vaisseaux, l'un
+d'eux notamment, _le Santissima Trinidad_, de 140 canons, le plus
+grand qu'on eût construit en Europe. Mais ces vastes machines de
+guerre, qui rappelaient l'ancien éclat de la monarchie espagnole sous
+Charles III, étaient, comme les vaisseaux turcs, superbes en
+apparence, inutiles dans le danger. Le dénûment des arsenaux espagnols
+n'avait pas permis de les gréer convenablement, et ils étaient quant
+aux équipages d'une faiblesse désespérante. On les avait armés avec un
+ramassis de gens de toute sorte, recueillis sans choix dans les villes
+maritimes de la Péninsule, n'ayant aucune instruction, aucune habitude
+de la mer, et incapables sous tous les rapports de se mesurer avec les
+vieux marins de l'Angleterre, quoique le généreux sang espagnol coulât
+dans leurs veines. Les officiers, pour la plupart, ne valaient pas
+mieux que les matelots. Cependant, dans le nombre, quelques-uns, comme
+l'amiral Gravina et le vice-amiral Alava, comme les capitaines Valdès,
+Churruca et Galiano, étaient dignes des plus beaux temps de la marine
+espagnole.
+
+Villeneuve, très-décidé à prouver qu'il n'était pas un lâche, employa
+le mois de septembre et les premiers jours d'octobre à mettre quelque
+choix et quelque ordre dans cet amalgame des deux marines. Il forma
+deux escadres, l'une de bataille, l'autre de réserve. Il prit lui-même
+le commandement de l'escadre de bataille composée de 21 vaisseaux, et
+la distribua en trois divisions de 7 vaisseaux chacune. Il avait sous
+ses ordres directs la division du centre; l'amiral Dumanoir, dont le
+pavillon était arboré sur _le Formidable_, commandait la division de
+l'arrière-garde; le vice-amiral Alava, dont le pavillon flottait sur
+_le Santa Anna_, commandait celle de l'avant-garde. L'escadre de
+réserve était composée de 12 vaisseaux, et distribuée en deux
+divisions de 6 vaisseaux chacune. L'amiral Gravina était le chef de
+cette escadre, et avait sous lui, pour en diriger la seconde division,
+le contre-amiral Magon, monté sur _l'Algésiras_. C'était avec cette
+escadre de réserve, détachée du corps de bataille, et agissant à part,
+que Villeneuve voulait parer aux manoeuvres imprévues de l'ennemi, si
+toutefois le vent lui permettait à lui-même de manoeuvrer. Dans le cas
+contraire, il s'en fiait au devoir d'honneur, imposé à tous ses
+capitaines, de se porter au feu.
+
+[En marge: Conseil de guerre tenu avant la sortie de Cadix.]
+
+L'escadre combinée était donc composée de 33 vaisseaux, 5 frégates et
+2 bricks. Dans son impatience de mettre à la voile, Villeneuve voulut
+profiter, le 8 octobre (16 vendémiaire), d'un vent d'est pour sortir
+de la rade, car il faut pour déboucher de Cadix des vents du nord-est
+au sud-est. Mais trois des vaisseaux espagnols venaient de quitter le
+bassin, et les équipages y étaient embarqués de la veille: c'étaient
+_le Santa Anna_, _le Rayo_, et _le San Justo_. Propres tout au plus à
+appareiller avec la flotte, ils étaient incapables de tenir leur place
+dans une ligne de bataille. C'est ce que firent remarquer les
+officiers espagnols. Villeneuve, pour couvrir sa responsabilité,
+voulut assembler un conseil de guerre. Les plus braves officiers des
+deux armées déclarèrent qu'ils étaient prêts à se porter partout où il
+faudrait, pour seconder les vues de l'empereur Napoléon, mais que se
+présenter immédiatement à l'ennemi, dans l'état de la plupart des
+bâtiments, était une imprudence des plus périlleuses; que la flotte,
+au sortir de la rade, ayant eu à peine le temps de manoeuvrer quelques
+heures, rencontrerait une flotte anglaise, de force égale ou
+supérieure, et serait infailliblement détruite; qu'il valait mieux
+attendre quelque occasion favorable, comme une séparation des forces
+anglaises produite par une cause quelconque, et jusque-là terminer
+l'organisation des vaisseaux qui avaient été armés les derniers.
+
+[En marge: Malgré l'avis de ses officiers, et malgré le sien propre,
+Villeneuve prend la résolution de sortir de Cadix pour livrer
+bataille.]
+
+Villeneuve envoya cette délibération à Paris, ajoutant à cet avis le
+sien propre, qui était contraire à toute grande bataille, dans l'état
+présent des deux marines. Mais il envoya ces inutiles documents comme
+pour faire ressortir davantage sa tranquille résignation, et il ajouta
+qu'il avait pris la résolution d'appareiller au premier vent d'est qui
+lui permettrait de mettre la flotte hors de rade.
+
+Il attendait donc impatiemment un moment propice pour quitter Cadix à
+tout risque. Il avait enfin devant lui ce redoutable Nelson, dont
+l'image, le poursuivant sur toutes les mers, lui avait fait manquer la
+plus grande des missions par crainte de le rencontrer. Et maintenant
+il ne craignait plus sa présence, bien qu'elle fût plus à redouter que
+jamais, parce que son âme, tendue par le désespoir, souhaitait le
+péril, presque la défaite, pour prouver qu'il avait eu raison d'éviter
+la rencontre de la marine britannique.
+
+[En marge: État de la flotte anglaise commandée par Nelson.]
+
+Nelson, après avoir touché un instant aux rivages de la
+Grande-Bretagne, qu'il ne devait plus revoir, avait fait voile vers
+Cadix. Il amenait avec lui l'une des flottes que l'amirauté
+britannique, pénétrant après deux ans les projets de Napoléon, avait
+réunies dans la Manche. Il était naturellement conduit à Cadix par le
+bruit répandu sur l'Océan du retour de Villeneuve vers l'extrémité de
+la Péninsule.
+
+Nelson avait à sa disposition à peu près la même force navale que
+Villeneuve, c'est-à-dire 33 ou 34 vaisseaux, mais tous éprouvés par de
+longues croisières, ayant sur la flotte combinée de France et
+d'Espagne la supériorité qu'ont toujours les escadres bloquantes sur
+les escadres bloquées. Ne doutant pas, aux préparatifs dont il était
+exactement informé par des espions espagnols, de saisir bientôt
+Villeneuve au passage, il observait ses mouvements avec le plus grand
+soin, et avait adressé aux officiers anglais, pour la bataille qu'il
+prévoyait, des instructions connues depuis, et admirées de tous les
+hommes de mer.
+
+[En marge: Instructions données par Nelson à ses officiers.]
+
+Il leur avait prescrit sa manoeuvre de prédilection, en ayant soin
+d'en détailler les motifs.--Se mettre en ligne, disait-il, faisait
+perdre trop de temps, car tous les vaisseaux ne se comportaient pas
+également au vent, et alors il fallait qu'une escadre réglât ses
+mouvements sur ceux qui marchaient le plus mal. On donnait ainsi à un
+ennemi qui voulait éviter la bataille le temps de se dérober. Or il
+fallait se garder de laisser échapper en cette occasion la flotte
+franco-espagnole.--Nelson supposait que Villeneuve avait rallié la
+division Lallemand et peut-être la division de Carthagène, ce qui
+aurait composé une escadre de 46 vaisseaux. Il espérait lui-même en
+avoir 40, en comptant ceux dont l'arrivée prochaine était annoncée; et
+plus sa flotte devait être nombreuse, moins il voulait essayer de la
+mettre en ligne. Il avait donc ordonné de former deux colonnes, l'une
+directement placée sous son commandement, l'autre sous le commandement
+du vice-amiral Collingwood, de les porter vivement sur la ligne
+ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse, de couper
+cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper
+ensuite les portions qu'on aurait coupées, et de les détruire.--La
+partie de la flotte ennemie que vous laisserez en dehors du combat,
+avait-il ajouté en se fondant sur les nombreuses expériences du
+siècle, viendra difficilement au secours de la partie attaquée, et
+vous aurez vaincu avant qu'elle arrive.--On ne pouvait prévoir avec
+plus de sagacité et de justesse les conséquences d'une pareille
+manoeuvre. Nelson en avait d'avance fait entrer la pensée dans
+l'esprit de chacun de ses lieutenants, et il attendait à chaque
+instant l'occasion de la réaliser. Pour ne pas trop intimider son
+adversaire, il avait même soin de ne pas serrer Cadix de trop près. Il
+en observait la rade par de simples frégates, et, quant à lui, il
+croisait avec ses vaisseaux dans la large embouchure du détroit,
+courant des bordées de l'est à l'ouest, bien loin de la vue des côtes.
+
+Informé du véritable état des forces de Villeneuve, qui n'avait rallié
+ni Salcedo ni Lallemand, il n'avait pas craint de laisser 4 vaisseaux
+à Gibraltar, d'en donner un à l'amiral Calder, qui venait d'être
+rappelé en Angleterre, et d'en renvoyer encore un autre à Gibraltar
+pour y faire de l'eau. Cette circonstance, connue à Cadix, confirma
+Villeneuve dans sa résolution de mettre à la voile. Il croyait les
+Anglais plus en force, car il leur supposait 33 ou 34 vaisseaux, et il
+fut charmé d'apprendre qu'ils n'en avaient pas autant. Il leur en
+supposa même moins qu'ils n'en possédaient réellement, c'est-à-dire 23
+ou 24.
+
+[En marge: Motifs qui portent Villeneuve à précipiter sa sortie.]
+
+[En marge: Sortie des flottes de France et d'Espagne le 19 octobre
+1805.]
+
+C'est sur ces entrefaites qu'arrivèrent à Cadix les dernières dépêches
+de Paris, annonçant le départ de l'amiral Rosily. Villeneuve n'en fut
+pas d'abord très-affecté. L'idée de servir honorablement sous un chef
+son supérieur d'âge et de grade, et de se conduire à ses côtés en
+vaillant lieutenant, soulagea son âme accablée du poids d'une trop
+grande responsabilité. Mais déjà l'amiral Rosily était à Madrid,
+qu'aucune dépêche du ministre n'avait expliqué à Villeneuve le sort
+qui lui était réservé sous le nouvel amiral. Villeneuve commença
+bientôt à croire qu'il était destitué purement et simplement du
+commandement de la flotte, et qu'il n'aurait pas la consolation de se
+réhabiliter en combattant au second rang d'une manière éclatante.
+Pressé de se soustraire à ce déshonneur, et profitant de ses
+instructions qui l'autorisaient à sortir, qui lui en faisaient même un
+devoir, lorsque l'ennemi serait en force inférieure, il considéra les
+avis reçus dernièrement comme une autorisation d'appareiller.
+Sur-le-champ il en fit le signal. Le 19 octobre (27 vendémiaire) une
+faible brise du sud-est s'étant déclarée, il mit hors de rade le
+contre-amiral Magon avec une division. Celui-ci donna la chasse à un
+vaisseau et à quelques frégates de l'ennemi, et mouilla la nuit en
+dehors de la rade. Le lendemain 20 (28 vendémiaire), Villeneuve
+appareilla lui-même avec toute la flotte. Les vents faibles et
+variables venaient de la partie de l'est. Il mit le cap au sud, ayant
+en tête et un peu à sa gauche l'escadre de réserve sous l'amiral
+Gravina. La flotte combinée était, comme nous l'avons dit, forte de 33
+vaisseaux, 5 frégates et 2 bricks. Elle avait belle apparence. Les
+vaisseaux français manoeuvraient bien, mais les espagnols assez mal,
+au moins pour la plupart.
+
+Quoiqu'on ne vît pas encore l'ennemi, le mouvement de ses frégates
+donnait lieu de penser qu'il n'était pas loin. Un vaisseau,
+_l'Achille_, finit par l'apercevoir, mais ne découvrit et ne signala
+que 18 voiles. On se flatta un moment de rencontrer les Anglais en
+force très-inférieure. Une lueur d'espérance se fit jour dans l'âme de
+Villeneuve: ce devait être la dernière de sa vie.
+
+Il ordonna le soir de se mettre en bataille par rang de vitesse, en
+formant la ligne sur le vaisseau qui serait le plus sous le vent, ce
+qui signifiait que chaque vaisseau se placerait d'après sa marche, non
+d'après son rang accoutumé, et s'alignerait sur celui qui aurait le
+plus cédé au vent. La brise avait varié. On avait le cap au sud-est,
+c'est-à-dire vers l'entrée du détroit. Le branle-bas de combat était
+fait sur tous les bâtiments de la flotte.
+
+Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des
+frégates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient
+à Nelson la direction de notre marche. À la pointe du jour les vents
+étant à l'ouest, toujours faibles et variables, la mer houleuse, la
+vague haute, mais ne brisant pas, le soleil brillant, on aperçut enfin
+l'ennemi formé en plusieurs groupes, dont le nombre parut aux uns de
+deux, aux autres de trois. Il se dirigeait vers la flotte française,
+et en était encore à cinq ou six lieues de distance.
+
+Sur-le-champ Villeneuve ordonna de former régulièrement la ligne,
+chaque vaisseau gardant le rang qu'il avait pris la nuit, se serrant
+le plus possible à son voisin, et ayant les amures à tribord,
+disposition dans laquelle on recevait le vent par la droite, ce qui
+était naturel, puisqu'on avait des vents d'ouest pour aller vers le
+sud-est, de Cadix au détroit. La ligne fut assez mal formée. La vague
+était forte, la brise faible, et on manoeuvrait difficilement,
+circonstances qui rendaient plus regrettable encore l'inexpérience
+d'une partie des équipages.
+
+[En marge: Villeneuve appelle à lui l'escadre de réserve pour former
+les deux escadres sur une même ligne.]
+
+L'escadre de réserve, composée de 12 vaisseaux, marchait indépendante
+de l'escadre principale. Elle s'était constamment tenue au-dessus de
+celle-ci dans la direction du vent, ce qui était un avantage, car en
+_laissant arriver_, c'est-à-dire en cédant au vent, elle pouvait
+toujours la rejoindre, en prenant telle position qu'il lui
+conviendrait de prendre, comme par exemple de mettre l'ennemi entre
+deux feux, lorsqu'il serait occupé à nous combattre. Si la création
+d'une escadre de réserve était motivée, c'était sans doute pour la
+circonstance ou l'on se trouvait. L'amiral Gravina, dont l'esprit
+était prompt et juste au milieu de l'action, fit signal à Villeneuve
+pour lui demander la faculté de manoeuvrer d'une manière indépendante.
+Villeneuve la lui refusa par des motifs qu'on a peine à comprendre.
+Peut-être craignait-il que l'escadre de réserve ne fût compromise par
+sa position avancée, et désespérait-il de pouvoir aller à son secours,
+vu qu'il était placé au-dessous d'elle par rapport au vent. Cette
+raison elle-même n'était pas suffisante, car s'il n'était pas assuré
+de pouvoir aller à elle, il était toujours assuré de pouvoir l'amener
+à lui; et en la faisant rentrer immédiatement en ligne, il se privait
+sans retour d'un détachement mobile, très-utilement placé pour
+manoeuvrer; il allongeait sans profit sa ligne déjà trop longue,
+puisqu'elle était de 21 vaisseaux, et qu'elle allait être de 33.
+Néanmoins il enjoignit à l'amiral Gravina de venir s'aligner sur la
+flotte principale. Ces signaux étaient visibles pour toute l'escadre.
+Le contre-amiral Magon, qui n'était pas moins heureusement doué que
+l'amiral Gravina, aperçut aux mâts des deux amiraux la demande et la
+réponse, s'écria que c'était une faute, et en exprima vivement son
+chagrin, de manière à être entendu de tout son état-major.
+
+[En marge: Position des deux flottes avant la bataille.]
+
+Vers huit heures et demie l'intention de l'ennemi devint plus
+manifeste. Les divers groupes de l'escadre anglaise, moins difficiles
+à discerner à mesure qu'ils s'approchaient, parurent n'en plus former
+que deux. Ils révélaient distinctement le projet de Nelson de couper
+notre ligne sur deux points. Ils s'avançaient toutes voiles déployées,
+et vent arrière, très-favorisés dans leur projet de se jeter en
+travers de notre marche, puisqu'avec des vents d'ouest ils venaient
+sur nous, qui formions une longue ligne du nord au sud, un peu
+inclinée à l'est. La première colonne, placée au nord de notre
+position et forte de 12 vaisseaux, commandée par Nelson, menaçait
+notre arrière-garde. La seconde, placée au sud de la première, forte
+de 15 vaisseaux, commandée par l'amiral Collingwood, menaçait notre
+centre. Villeneuve, par ce mouvement instinctif qui porte toujours à
+garantir la partie menacée, voulut aller au secours de son
+arrière-garde, et se maintenir en même temps en communication avec
+Cadix, qui était derrière lui au nord, afin d'avoir en cas de défaite
+un refuge assuré. Il fit donc le signal de virer tous à la fois,
+chaque vaisseau par cette manoeuvre tournant sur lui-même, la ligne
+restant comme elle était, longue et droite, mais remontant au nord au
+lieu de descendre au sud.
+
+Cette manoeuvre ne pouvait avoir d'autre avantage que celui de se
+rapprocher de Cadix. Notre flotte remontant en colonne vers le nord,
+au lieu de descendre vers le sud, devait être rencontrée en des points
+différents, mais rencontrée toujours par les deux colonnes ennemies
+qui venaient la prendre par le travers. C'était le cas de regretter
+plus que jamais la position indépendante, et au vent, qu'avait un peu
+auparavant l'escadre de réserve, position qui en cet instant lui
+aurait permis de manoeuvrer contre l'un des deux groupes de la flotte
+anglaise. Dans l'état des choses, tout ce qu'il y avait de praticable,
+c'était de serrer la ligne, de la rendre régulière, et autant que
+possible de ramener à leur poste les vaisseaux qui étant tombés sous
+le vent, laissaient des vides à travers lesquels l'ennemi pouvait
+passer.
+
+Mais se remettre dans la ligne n'était pas facile aux vaisseaux qui en
+étaient sortis, surtout dans l'état des vents et avec l'inexpérience des
+équipages. On aurait pu _laisser arriver_ tous ensemble, afin de
+chercher à s'aligner sur les vaisseaux _sous-ventés_, ce qui aurait
+entraîné un déplacement général, et peut-être de nouvelles
+irrégularités, plus grandes que celles qu'on voulait corriger. On ne
+crut pas devoir le faire. La ligne resta donc mal formée, la distance
+n'étant pas égale entre tous les vaisseaux, plusieurs même étant ou à
+droite ou en arrière de leur poste. La brise variable ayant agi
+davantage sur l'arrière-garde et sur le centre, il s'était produit un
+peu d'engorgement dans ces parties. Villeneuve avait ordonné de forcer
+de voiles à la tête, pour donner aux parties engorgées le moyen de se
+développer. Il multipliait ainsi les signaux, pour amener chacun à sa
+place, et n'y réussissait guère, malgré la bonne volonté et l'obéissance
+de tout le monde. Les frégates rangées à la droite, et sous le vent de
+l'escadre, chacune à la hauteur de son vaisseau-amiral, étaient un peu
+trop éloignées pour rendre d'autres services que celui de répéter les
+signaux.
+
+[En marge: Rencontre des deux flottes.]
+
+Enfin, vers onze heures du matin, les deux colonnes ennemies,
+s'avançant vent arrière, et toutes voiles dehors, joignirent notre
+flotte. Elles marchaient par rang de vitesse, avec la seule précaution
+de placer en tête leurs vaisseaux à trois ponts. Elles en comptaient
+sept, et nous quatre seulement, malheureusement espagnols,
+c'est-à-dire moins capables de rendre leur supériorité utile. Aussi,
+bien que les Anglais eussent 27 vaisseaux et nous 33, ils possédaient
+le même nombre de bouches à feu, et dès lors une force égale. Ils
+avaient pour eux l'expérience de la mer, l'habitude de vaincre, un
+grand général, et ce jour-là même les faveurs de la fortune, puisque
+l'avantage du vent était de leur côté. Nous manquions de toutes ces
+conditions du succès, mais nous avions une vertu qui peut quelquefois
+conjurer le destin, la résolution de combattre jusqu'à la mort.
+
+[En marge: La colonne de l'amiral Collingwood arrive la première au
+feu, et coupe notre ligne à la hauteur du vaisseau _le Santa Anna_.]
+
+On était arrivé à portée de canon. (Voir la carte nº 30.) Villeneuve,
+par une précaution souvent ordonnée à la mer, mais fort peu
+souhaitable cette fois, avait prescrit de ne tirer que lorsqu'on
+serait à bonne portée. Les deux colonnes anglaises présentant une
+grande accumulation de vaisseaux, chaque coup leur aurait causé de
+nombreuses avaries. Quoi qu'il en soit, vers midi la colonne du sud,
+commandée par l'amiral Collingwood, devançant un peu celle du nord,
+commandée par Nelson, atteignit le milieu de notre ligne, à la hauteur
+du _Santa Anna_, vaisseau espagnol à trois ponts. Le vaisseau français
+_le Fougueux_, placé derrière _le Santa Anna_, se hâta de tirer sur
+_le Royal-Souverain_, vaisseau de tête de la colonne anglaise, armé de
+120 canons, et portant le pavillon de l'amiral Collingwood. Toute la
+ligne française suivit cet exemple, et dirigea le feu le plus vif sur
+l'escadre ennemie. Les avaries qu'on lui fit essuyer donnèrent lieu de
+regretter que le feu eût commencé si tard. _Le Royal-Souverain_,
+continuant son mouvement, essaya de se porter entre _le Santa Anna_ et
+_le Fougueux_, pour passer entre ces deux vaisseaux, qui n'étaient pas
+assez rapprochés. _Le Fougueux_ força de voiles pour remplir le vide,
+mais il n'arriva pas à temps. _Le Royal-Souverain_, passant derrière
+_le Santa Anna_ et devant _le Fougueux_, envoya sa bordée de bâbord au
+_Santa Anna_, en tirant à double charge, boulet et mitraille, et en le
+prenant dans sa longueur, ce qui produisit beaucoup de ravage sur le
+vaisseau espagnol. Il envoya au même instant sa bordée de tribord au
+_Fougueux_, mais sans beaucoup d'effet, tandis qu'il reçut de lui un
+notable dommage. Les autres vaisseaux anglais de cette colonne, qui
+avaient suivi de près leur amiral, et s'étaient rabattus sur la ligne
+française du nord au sud, cherchaient à la couper en s'engageant dans
+les intervalles, et à la mettre entre deux feux en se portant vers son
+extrémité. Ils étaient quinze et se trouvaient engagés contre seize.
+Si donc chacun avait fait son devoir, ces 16 vaisseaux français et
+espagnols auraient pu tenir contre les 15 anglais, indépendamment de
+tout secours de l'avant-garde. Mais plusieurs vaisseaux, mal dirigés,
+s'étaient déjà laissé entraîner hors de leur poste. _Le Bahama, le
+Montanez, l'Argonauta_, tous espagnols, étaient ou à droite ou en
+arrière de la place qu'ils auraient dû occuper dans la ligne de
+bataille. _L'Argonaute_, vaisseau français, ne suivait pas un meilleur
+exemple. Au contraire, _le Fougueux, le Pluton, l'Algésiras_,
+s'étaient engagés avec une rare vigueur, et par leur énergie avaient
+attiré sur eux le plus grand nombre des vaisseaux ennemis, de manière
+que chacun d'eux en avait plusieurs à combattre. _L'Algésiras_
+notamment, que montait le contre-amiral Magon, s'était pris corps à
+corps avec _le Tonnant_, qu'il canonnait avec une extrême violence, et
+faisait ses préparatifs d'abordage. _Le Prince des Asturies_, commandé
+par l'amiral Gravina, terminait notre ligne, et, entouré d'ennemis,
+vengeait l'honneur du pavillon espagnol de la mauvaise conduite de la
+plupart des siens.
+
+Il y avait à peine une demi-heure que le combat était commencé, et
+déjà la fumée, que la brise expirante n'emportait plus, enveloppait
+les deux armées. De ce nuage épais s'échappait une détonation
+épouvantable et continue, et tout autour flottaient les débris des
+mâtures et de nombreux cadavres horriblement mutilés.
+
+[En marge: La colonne commandée par Nelson arrive au feu un peu après
+celle de Collingwood, et coupe notre ligne à la hauteur du
+_Bucentaure_.]
+
+La colonne du nord, commandée par Nelson, était arrivée vingt ou
+trente minutes après celle de Collingwood à la hauteur de notre
+centre, par le travers du _Bucentaure_. (Voir la carte nº 30.) Il y
+avait là sept vaisseaux rangés dans l'ordre suivant: _le Santissima
+Trinidad_, monté par le vice-amiral Cisneros, immédiatement après _le
+Bucentaure_, monté par l'amiral Villeneuve, tous deux en ligne, et si
+rapprochés que le beaupré du second touchait la poupe du premier; _le
+Neptune_, vaisseau français, _le San Leandro_, vaisseau espagnol,
+tombés l'un et l'autre sous le vent, et ayant laissé un double vide
+dans la ligne; _le Redoutable_, parfaitement à son poste et dans les
+eaux du _Bucentaure_, mais placé à l'égard de celui-ci à la distance
+de deux vaisseaux; enfin _le San Justo_ et _l'Indomptable_, tombés
+sous le vent, et laissant encore deux postes vacants entre ce groupe
+et _le Santa Anna_, qui était le premier du groupe attaqué par
+Collingwood. Sur ces sept vaisseaux il n'y avait donc en ligne que _le
+Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_, tout à fait serrés l'un à
+l'autre, et _le Redoutable_, ayant deux postes vides devant lui, et
+deux derrière. Heureusement, non pour le succès de la bataille, mais
+pour l'honneur de nos armes, il y avait là des hommes dont le courage
+était supérieur à tous les dangers. C'est contre ces trois bâtiments,
+seuls restés à leur poste sur sept, que vint fondre tout entière la
+colonne de Nelson, composée de 12 vaisseaux, dont plusieurs à trois
+ponts.
+
+_Le Victory_, sur lequel Nelson avait son pavillon, devait être
+précédé par _le Téméraire_. Les officiers de l'état-major anglais
+s'attendant à voir leur premier vaisseau foudroyé, avaient supplié
+Nelson de permettre que _le Téméraire_ devançât _le Victory_, pour ne
+pas trop exposer une vie aussi précieuse que la sienne.--Je le veux
+bien, avait répondu Nelson; que _le Téméraire_ passe le premier, s'il
+le peut.--Puis il avait couvert _le Victory_ de toutes ses voiles, et
+il était resté ainsi en tête de la colonne. À peine _le Victory_
+arriva-t-il a portée de canon, que _le Santissima Trinidad, le
+Bucentaure_ et _le Redoutable_ ouvrirent sur lui un feu terrible. En
+quelques minutes ils lui enlevèrent l'un de ses mâts de hune, lui
+déchirèrent son gréement, et lui mirent cinquante hommes hors de
+combat. Nelson, qui cherchait le vaisseau amiral français, crut le
+reconnaître, non dans le géant espagnol _le Santissima Trinidad_, mais
+dans _le Bucentaure_, vaisseau français de 80, et il essaya de le
+tourner en passant dans l'intervalle qui le séparait du _Redoutable_.
+Mais un intrépide officier commandait le _Redoutable_, c'était le
+capitaine Lucas. Comprenant l'intention de Nelson à l'allure de son
+vaisseau, il avait déployé toutes ses voiles pour recueillir un
+dernier souffle de vent, et il avait été assez heureux pour arriver à
+temps, si bien qu'avec son beaupré il rencontra et fracassa le
+couronnement qui ornait la poupe du _Bucentaure_. Nelson trouva donc
+l'espace fermé. Il n'était pas homme à reculer. Il s'obstina, et, ne
+pouvant avec sa proue séparer les deux vaisseaux si fortement unis, il
+se laissa tomber le long du _Redoutable_, en appliquant son flanc au
+sien. Par le choc et un reste de brise, les deux bâtiments furent
+emportés hors de la ligne, et le chemin se trouva ouvert de nouveau
+derrière le Bucentaure. Plusieurs vaisseaux anglais s'y jetèrent à la
+fois, afin d'envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.
+D'autres remontèrent le long de la ligne française, où dix vaisseaux
+demeuraient sans ennemis, leur lâchèrent quelques bordées, et se
+rabattirent immédiatement sur les vaisseaux français du centre, dont
+trois opposaient à leurs assaillants une résistance héroïque.
+
+[En marge: Dix vaisseaux français, formant la tête de la flotte
+combinée, n'ont aucun ennemi à combattre et demeurent inactifs.]
+
+[En marge: Villeneuve leur fait en vain le signal de se porter au
+feu.]
+
+Les dix vaisseaux français de la tête devinrent donc à peu près
+inutiles, comme Nelson l'avait prévu. Villeneuve fit arborer à ses
+mâts de misaine et d'artimon les pavillons qui signifiaient que tout
+capitaine n'était pas à son poste, s'il n'était au feu. Les frégates,
+d'après les règles, répétèrent le signal, plus visible à leur mât qu'à
+celui de l'amiral, toujours enveloppé d'un nuage de fumée; et, d'après
+les mêmes règles, elles ajoutèrent au signal les numéros des vaisseaux
+restés hors du feu, jusqu'à ce que ceux qui étaient désignés de la
+sorte répondissent à la voix de l'honneur.
+
+[En marge: Combat du _Redoutable_ contre _le Victory_.]
+
+[En marge: Nelson reçoit une blessure mortelle.]
+
+Pendant qu'on appelait ainsi au danger ceux que la manoeuvre de Nelson
+en avaient séparés, une lutte sans exemple s'était engagée au centre.
+_Le Redoutable_, outre _le Victory_ appliqué à son flanc gauche, avait
+à combattre _le Téméraire_, qui était venu se placer un peu en arrière
+de son flanc droit, et soutenait contre ces deux ennemis un combat
+furieux. Le capitaine Lucas après plusieurs décharges de ses batteries
+de bâbord, qui avaient causé un effroyable ravage sur _le Victory_,
+avait été obligé de renoncer à tirer de sa batterie basse, parce que
+dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il
+n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait porté ses
+matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans, pour
+diriger sur le pont du _Victory_ un feu meurtrier de grenades et de
+mousqueterie. En même temps il se servait de toutes ses batteries de
+tribord contre _le Téméraire_ placé à quelque distance. Pour en finir
+avec _le Victory_, il avait ordonné l'abordage; mais son vaisseau
+n'étant qu'à deux ponts et _le Victory_ à trois, il avait, la hauteur
+d'un pont à franchir, et de plus une espèce de fossé à traverser pour
+passer d'un bord à l'autre, car la forme rentrante des vaisseaux
+laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent à la ligne de
+flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses
+vergues pour établir un moyen de passage entre les deux bâtiments.
+Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes
+et des haubans du _Redoutable_ sur le pont du _Victory_. Nelson,
+revêtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant
+à ses côtés son capitaine de pavillon, le commandant Hardy, n'avait
+pas voulu se dérober un instant au péril. Déjà près de lui son
+secrétaire avait été tué, le capitaine Hardy avait eu une boucle de
+souliers arrachée, et un boulet ramé avait emporté huit matelots à la
+fois. Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre
+admiration, impassible sur son gaillard d'arrière, observait cette
+horrible scène, lorsqu'une balle, partie des hunes du _Redoutable_,
+vint le frapper à l'épaule gauche, et se fixer dans les reins. Ployant
+sur ses genoux, il tomba sur le pont, faisant effort pour se soutenir
+sur l'une de ses mains. En tombant, il dit à son capitaine de
+pavillon: Hardy, les Français en ont fini avec moi.--Non, pas encore,
+lui répondit le capitaine Hardy.--Si, je vais mourir, ajouta
+Nelson.--On l'emporta au poste ou l'on panse les blessés, mais il
+avait presque perdu connaissance, et il ne lui restait que peu
+d'heures à vivre. Recouvrant ses esprits par intervalles, il demandait
+des nouvelles de la bataille, et répétait un conseil qui prouva
+bientôt sa profonde prévoyance.--Mouillez, disait-il, mouillez
+l'escadre à la fin de la journée.--
+
+Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du _Victory_.
+Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait,
+le brave Lucas, à la tête d'une troupe de matelots d'élite, était déjà
+monté sur l'une des vergues étendues entre les deux vaisseaux, quand
+_le Téméraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lâche une
+épouvantable bordée de mitraille. Près de deux cents Français tombent
+morts ou blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à
+l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans
+cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble
+contre _le Téméraire_ un feu vengeur, qui le démâte et le maltraite
+horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux à
+trois ponts pour en combattre un à deux ponts, un nouvel ennemi vient
+se joindre aux premiers pour écraser _le Redoutable_. Le vaisseau
+anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordées
+qui le mettent bientôt dans un état déplorable. Deux mâts du
+_Redoutable_ sont tombés sur le pont; une partie de son artillerie est
+démontée; l'une de ses murailles, presque démolie, ne forme plus
+qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous
+de boulets, placés à la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale
+l'eau par torrents. Tout l'état-major est blessé, dix aspirants sur
+onze sont frappés à mort. Sur 640 hommes d'équipage 522 sont hors de
+combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blessés. Dans un pareil état
+cet héroïque vaisseau ne peut plus se défendre. Il amène enfin son
+pavillon; mais, avant de le rendre, il a vengé sur la personne de
+Nelson les malheurs de la marine française.
+
+[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.]
+
+_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant été entraînés hors de la ligne
+en s'abordant, le chemin avait été ouvert aux vaisseaux ennemis qui
+cherchaient à envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.
+Ces deux vaisseaux se tenaient fortement liés l'un à l'autre, car _le
+Bucentaure_ avait son beaupré engagé dans la galerie de poupe du
+_Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Héros_, qui était le plus
+rapproché des dix vaisseaux restés inactifs, leur avait d'abord prêté
+secours; mais après avoir essuyé une assez vive canonnade, il s'était
+laissé aller au vent, et avait abandonné _le Santissima Trinidad_ et
+_le Bucentaure_ à leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au début du
+combat avait reçu du _Victory_ quelques bordées, qui, le prenant en
+poupe, lui avaient causé beaucoup de mal. Bientôt plusieurs vaisseaux
+anglais remplaçant _le Victory_ l'avaient entouré. Les uns étaient
+venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne étaient
+venus se placer à tribord. Il était ainsi foudroyé en arrière et à
+droite par quatre vaisseaux, dont deux à trois ponts. Villeneuve,
+aussi ferme au milieu des boulets qu'indécis au milieu des angoisses
+du commandement, se tenait sur son gaillard, espérant que parmi tant
+de vaisseaux français et espagnols qui l'environnaient, il s'en
+détacherait quelqu'un pour secourir leur général. Il combattait avec
+la dernière énergie, et non sans quelque espérance. N'ayant pas
+d'ennemis à gauche, et plusieurs en arrière et à droite, par suite du
+mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la
+ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe
+ainsi que ses batteries de tribord fort maltraitées, et montrer à
+l'ennemi celles de bâbord. Mais, engagé par son beaupré dans la
+galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit
+ordonner à la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour
+amener la séparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point exécuté,
+parce que le vaisseau espagnol privé de tous ses mâts était réduit à
+une complète immobilité.
+
+_Le Bucentaure_, cloué à sa position, était donc obligé de supporter
+un feu écrasant par l'arrière et par la droite, sans pouvoir faire
+usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement
+l'honneur du pavillon, il répondait par un feu tout aussi actif que
+celui qu'il endurait. Après une heure de ce combat, le capitaine de
+pavillon Magendie fut blessé. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait
+remplacé, fut blessé aussi, et remplacé à son tour par le lieutenant
+de vaisseau Fournier. Bientôt le grand mât et le mât d'artimon
+s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux désordre. On
+arbora le pavillon au mât de misaine. Plongé dans un épais nuage de
+fumée, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de
+l'escadre. Ayant aperçu à la faveur d'une éclaircie les vaisseaux de
+tête toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au
+dernier mât qui lui restait, de virer de bord tous à la fois, afin de
+se porter au feu. Enveloppé de nouveau de cette nuée meurtrière qui
+vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prévoyant
+qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral,
+pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son
+troisième mât tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de débris.
+
+[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.]
+
+_Le Bucentaure_, avec son flanc droit déchiré, sa poupe démolie, ses
+mâts abattus, était rasé comme un ponton. Mon rôle sur _le Bucentaure_
+est fini, s'écria l'infortuné Villeneuve, je vais essayer sur un autre
+vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un
+canot, et se transporter à l'avant-garde pour l'amener lui-même au
+combat. Mais les canots placés sur le pont du _Bucentaure_ avaient été
+écrasés par la chute successive de toute la mâture. Ceux qui étaient
+sur les flancs avaient été criblés de boulets. On héla à la voix _le
+Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts!
+au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire
+entendre. L'amiral français se vit donc attaché au cadavre de son
+vaisseau prêt à couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien
+tenter pour sauver la flotte qui lui était confiée. Sa frégate
+_l'Hortense_, qui aurait dû venir à son secours, ne faisait aucun
+mouvement, soit qu'elle en fût empêchée par le vent, soit qu'elle fût
+terrifiée par cet horrible spectacle. Il ne restait à l'amiral qu'à
+mourir, et l'infortuné en forma plus d'une fois le voeu. Son chef
+d'état-major, M. de Prigny, venait d'être blessé à ses côtés. Presque
+tout son équipage était hors de combat. _Le Bucentaure_, entièrement
+privé de mâture, criblé de boulets, ne pouvant se servir de ses
+batteries qui étaient démontées ou obstruées par les débris de
+gréement, n'avait pas même la cruelle satisfaction de rendre un seul
+des coups qu'il recevait. Il était quatre heures un quart; aucun
+secours n'arrivant, l'amiral fut obligé d'amener son pavillon. Une
+chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire à bord du vaisseau
+_le Mars_. Il y fut accueilli avec les égards dus à son grade, à ses
+malheurs, à sa bravoure: faible dédommagement d'une si grande
+infortune! Il avait enfin trouvé ce sinistre désastre qu'il avait
+craint de rencontrer, tantôt aux Antilles, tantôt dans la Manche. Il
+le trouvait là même où il avait cru l'éviter, à Cadix, et il
+succombait sans la consolation de périr pour l'accomplissement d'un
+grand dessein.
+
+Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entouré d'ennemis, avait
+été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne
+de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima
+Trinidad_, avaient été accablés sans être secourus par les quatre
+autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_.
+Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action,
+n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen
+d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion
+bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller
+combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood.
+Un seul, _le Neptune_, bâtiment français, commandé par un bon
+officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manoeuvre en se tenant
+toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au
+_Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours à
+l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois
+autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissèrent
+entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante.
+
+[En marge: Immobilité de l'avant-garde.]
+
+[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde,
+obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au
+secours de l'escadre.]
+
+Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir
+échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés
+sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les
+avait trouvés, ou déjà _sous-ventés_, ou presque réduits à
+l'immobilité par la faiblesse de la brise. _Le Héros_, placé le plus
+près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses
+deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'était
+laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et
+qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du
+combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais
+son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme
+qui l'animait. _Le San Augustino_, placé au-dessus du _Héros_, ayant
+perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les
+Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas
+mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient
+successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_,
+_le Rayo_, _l'Intrépide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral
+Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre
+sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir
+manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut
+quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de
+leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent _le
+Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le
+contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre,
+c'était, au lieu de virer _vent arrière_, ce qui devait les porter en
+dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au
+contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement
+en _laissant arriver_, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le
+jugeraient utile.
+
+Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui
+avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec _le Scipion_,
+_le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc à descendre du nord
+au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se
+porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard,
+trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres
+consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur
+commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons
+pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit
+_le Bucentaure_ amariné, _le Santissima Trinidad_ pris, le
+_Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort
+maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés
+sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa
+des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à
+combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson,
+et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et
+parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux
+français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en
+se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de
+glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande
+défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division,
+consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien.
+Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir
+voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre
+inutile.
+
+À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec
+la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul
+excepté, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une
+gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa
+Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite
+des Français.
+
+[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de
+l'arrière-garde attaqués par Collingwood.]
+
+[En marge: Combat du Fougueux.]
+
+Après une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui était le premier
+de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au
+_Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait
+d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était
+noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa
+Anna_, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en
+empêchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait été abandonné
+par _le Monarca_, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli
+par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait désemparés l'un et
+l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec _le Téméraire_, il avait
+eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu
+environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué,
+le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi
+vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais.
+Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant,
+le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques
+hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu
+contraint de rendre _le Fougueux_ après la plus glorieuse résistance.
+
+[Illustration: TRAFALGAR.
+
+Combat Mémorable de _l'Algésiras_, et Mort de l'Amiral Magon.]
+
+[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.]
+
+Derrière _le Fougueux_, à la place même abandonnée par _le Monarca_,
+le vaisseau français _le Pluton_, commandé par le capitaine Cosmao,
+manoeuvrait avec autant d'audace que de dextérité. Se hâtant de
+remplir l'espace laissé vide par _le Monarca_, il avait arrêté tout
+court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait à y passer, l'avait
+criblé de coups, et allait l'enlever à l'abordage, lorsqu'un bâtiment
+à trois ponts était venu le canonner en poupe. Il s'était alors
+dérobé habilement à ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers
+au lieu de la poupe, avait évité son feu en lui envoyant plusieurs
+bordées meurtrières. Revenu à son premier ennemi, et sachant se donner
+l'avantage du vent, il avait réussi à le prendre en poupe, à lui
+couper deux mâts, et à le mettre hors de combat. Débarrassé de ces
+deux assaillants, _le Pluton_ cherchait à courir au secours des
+Français qui étaient accablés par le nombre, grâce à la retraite des
+vaisseaux infidèles à leur devoir.
+
+[En marge: Combat mémorable de _l'Algésiras_, et mort de l'amiral
+Magon.]
+
+En arrière du _Pluton_, _l'Algésiras_, que montait le contre-amiral
+Magon, livrait un combat mémorable, digne de celui qu'avait soutenu
+_le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, né à
+l'île de France d'une famille de Saint-Malo, était jeune encore, et
+aussi beau qu'il était brave. Au commencement de l'action il avait
+assemblé son équipage, et promis de donner au matelot qui s'élancerait
+le premier à l'abordage un superbe baudrier, que lui avait décerné la
+Compagnie des Philippines. Tous voulaient mériter de sa main une
+pareille récompense. Se conduisant comme l'avaient fait les
+commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le
+contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algésiras_ en avant, pour fermer
+le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce
+mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois
+français, devenu anglais après Aboukir, et monté par un courageux
+officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort près, lui
+envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondément son
+beaupré dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on
+sait, sont ces échelles de cordes qui, liant les mâts au corps du
+navire, servent à les roidir et à y monter. Attaché ainsi à son
+adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots
+pour les mener à l'abordage. Mais il leur arriva ce qui était arrivé à
+l'équipage du _Redoutable_. Déjà réunis sur le pont et le beaupré, ils
+allaient s'élancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyèrent, d'un autre
+vaisseau anglais placé en travers, plusieurs décharges à mitraille qui
+abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de
+songer à continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui était
+survenu, et à un troisième qui allait se joindre aux deux autres pour
+canonner les flancs déjà déchirés de _l'Algésiras_. Tandis qu'il se
+défendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abordé par le
+capitaine Tyler, qui voulut à son tour se montrer sur le pont de
+_l'Algésiras_. Il le reçut à la tête de son équipage, et lui-même, une
+hache d'abordage à la main, donnant l'exemple à ses matelots, il
+repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois
+il les rejeta hors du pont de _l'Algésiras_. Son capitaine de
+pavillon, Letourneur, fut tué à ses côtés. Le lieutenant de vaisseau
+Plassan, qui prit le commandement, fut immédiatement blessé aussi.
+Magon, que son brillant uniforme désignait aux coups de l'ennemi,
+reçut une balle au bras, par laquelle s'échappa bientôt une grande
+quantité de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut
+rester à son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses
+forces commencèrent alors à l'abandonner. Comme il se soutenait à
+peine sur le pont de son vaisseau couvert de débris et de cadavres,
+l'officier qui, après la mort de tous les autres, était devenu
+capitaine de pavillon, M. de la Bretonnière, le supplie de descendre
+un moment à l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne
+pas perdre ses forces avec son sang. L'espérance de pouvoir revenir au
+combat décide Magon à écouter les prières de M. de la Bretonnière. Il
+descend dans l'entre-pont appuyé sur deux matelots. Mais les flancs
+déchirés du navire donnaient un libre passage à la mitraille. Magon
+reçoit un biscaïen dans la poitrine, et tombe foudroyé sous ce dernier
+coup. Cette nouvelle répand la consternation dans l'équipage. On
+combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on
+l'admirait. Mais les trois mâts de _l'Algésiras_ étaient abattus, et
+les batteries démontées ou obstruées par les débris de la mâture. Sur
+641 hommes, 150 étaient tués, 180 blessés. L'équipage, refoulé sur le
+gaillard d'arrière, ne possédait plus qu'une partie du vaisseau. On
+était sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernière décharge
+sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment
+défendu.
+
+[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.]
+
+D'autres luttaient encore derrière _l'Algésiras_, quoique la journée
+fût fort avancée. _Le Bahama_ s'était éloigné, mais _l'Aigle_
+combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'après des pertes
+cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrège. _Le
+Swiftsure_, que les ennemis tenaient à reconquérir parce qu'il avait
+été anglais, se comportait aussi bravement, et ne cédait qu'au nombre,
+ayant déjà sept pieds d'eau dans sa cale. Derrière _le Swiftsure_, le
+vaisseau français _l'Argonaute_, après avoir éprouvé quelques avaries,
+se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement à sa place. Les
+vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_,
+_le San Ildefonso_ avaient abandonné le champ de bataille. Au
+contraire, l'amiral Gravina, monté sur _le Prince des Asturies_,
+enveloppé par les vaisseaux anglais qui avaient doublé l'extrémité de
+la ligne, se défendait seul contre eux avec une rare énergie. Cerné de
+toutes parts, criblé, il tenait ferme, et aurait succombé s'il n'eût
+été secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le
+vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant réussi à se
+débarrasser de ses adversaires, était venu chercher de nouveaux
+dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina
+reçut une blessure mortelle.
+
+[En marge: Admirable dévouement de l'équipage français _l'Achille_.]
+
+Enfin, à l'extrémité de cette longue ligne, marquée par les flammes,
+par les débris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres
+mutilés, une dernière scène vint saisir d'horreur les combattants, et
+d'admiration nos ennemis eux-mêmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs
+côtés, se défendait avec opiniâtreté. Au milieu de la canonnade, le
+feu avait pris au corps du bâtiment. C'était le cas d'abandonner les
+canons pour courir à l'incendie, qui déjà s'étendait avec une activité
+effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant
+qu'ils seraient occupés à l'éteindre, l'ennemi ne profitât de
+l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimèrent mieux
+se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientôt
+des torrents de fumée, s'élevant du sein du vaisseau, épouvantèrent
+les Anglais, et les décidèrent à s'éloigner de ce volcan qui menaçait
+de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses
+défenseurs. Ils le laissèrent seul, isolé au milieu de l'abîme, et se
+mirent à considérer ce spectacle, qui, d'un instant à l'autre, devait
+se terminer par une horrible catastrophe. L'équipage français, déjà
+fort décimé par la mitraille, se voyant délivré des ennemis, s'occupa
+seulement alors d'éteindre les flammes qui dévoraient son navire. Mais
+il n'était plus temps; il fallut songer à se sauver. On jeta à la mer
+tous les corps propres à surnager, barriques, mâts, vergues, et on
+chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue
+à chaque minute. À peine quelques matelots s'étaient-ils précipités à
+la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec
+un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mêmes. Les
+Anglais se hâtèrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les
+infortunés qui s'étaient si noblement défendus. Un bien petit nombre
+réussit à se soustraire à la mort. La plupart, demeurés à bord, furent
+lancés dans les airs avec les blessés qui encombraient le vaisseau.
+
+[En marge: Fin de la bataille et ses résultats.]
+
+Il était cinq heures. Le combat était fini presque partout. La ligne,
+coupée d'abord en deux points, bientôt en trois ou quatre, par
+l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se
+trouvait ravagée d'une extrémité à l'autre. À l'aspect de cette
+flotte, ou détruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dégagé par _le
+Neptune_ et _le Pluton_, et devenu général en chef, donna le signal de
+la retraite. Outre les deux vaisseaux français qui venaient de le
+secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en
+pouvait encore rallier huit, trois français, _le Héros_,
+_l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San
+Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces
+derniers, nous devons le dire, avaient sauvé leur existence beaucoup
+plus que leur honneur. C'étaient onze échappés au désastre,
+indépendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une
+retraite séparée, en tout quinze. Il faut à ce nombre ajouter les
+frégates, qui, placées sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on
+aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux
+français et espagnols étaient devenus prisonniers des Anglais; un
+avait sauté. L'escadre combinée avait perdu six ou sept mille hommes,
+tués, blessés, noyés ou prisonniers. Jamais plus grande scène
+d'horreur ne s'était vue sur les flots.
+
+Les Anglais avaient obtenu une victoire complète, mais une victoire
+sanglante, cruellement achetée. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se
+composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mâts;
+quelques-uns étaient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu'à un
+radoub considérable. Ils avaient à regretter environ 3,000 hommes, un
+grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus
+regrettable pour eux qu'une armée. Ils traînaient à leur remorque
+dix-sept vaisseaux, presque tous démâtés ou près de couler à fond, et
+un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habileté, de
+l'expérience, unies à une incontestable bravoure. Nous avions la
+gloire d'une défaite héroïque, sans égale peut-être dans l'histoire
+par le dévouement des vaincus.
+
+À la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux
+et cinq frégates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver
+l'ennemi entre lui et les Français, se dirigea vers le détroit.
+
+[En marge: Une horrible tempête succède à la bataille.]
+
+[En marge: Dévouement de l'équipage de _l'Algésiras_ profitant de la
+tempête pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.]
+
+L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son
+chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant,
+et résolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous
+voiles. On voyait la côte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donné
+son nom à la bataille. Un vent dangereux commençait à se lever, la
+nuit à devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant
+difficilement à cause de leurs avaries, étaient obligés de remorquer
+ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientôt le vent acquit
+plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succédèrent
+les horreurs d'une affreuse tempête, comme si le ciel eût voulu punir
+les deux nations les plus civilisées du globe, les plus dignes de le
+dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles
+venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient
+dans Cadix une retraite assurée et prochaine. Mais, trop éloigné de
+Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'étendue des flots pour
+se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu
+d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-même, mêla vaincus et
+vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que
+celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les
+Anglais furent obligés d'abandonner les vaisseaux qu'ils traînaient à
+la remorque, ou de renoncer à surveiller ceux qu'ils avaient sous leur
+escorte. Singulières vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns
+des vaincus, pleins de joie à l'aspect terrifiant de la tempête,
+conçurent l'espérance de reconquérir leurs vaisseaux et leur liberté.
+Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours,
+rendirent eux-mêmes notre vaisseau amiral aux restes de l'équipage
+français. Ceux-ci, ravis d'être délivrés par un affreux péril,
+élevèrent quelques mâts de fortune sur leur bâtiment démâté, y
+attachèrent quelques débris de voiles, et se dirigèrent vers Cadix,
+poussés par l'ouragan. _L'Algésiras_, digne de l'infortuné Magon dont
+il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa délivrance à la
+tempête. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble
+vaincu. Tout mutilé qu'il était, _l'Algésiras_, récemment construit,
+se soutenait sur les flots, malgré ses profondes blessures. Mais il
+avait ses trois mâts coupés, le grand mât à quinze pieds du pont,
+celui de misaine à neuf, celui d'artimon à cinq. Le vaisseau qui le
+remorquait, songeant à son propre salut, avait lâché le câble qui le
+retenait prisonnier. Les Anglais chargés de le garder avaient tiré du
+canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune réponse.
+Alors, s'adressant à M. de la Bretonnière, ils le prièrent de les
+aider avec son équipage à sauver le navire, et avec le navire leur vie
+à tous. M. de la Bretonnière, saisi à cette proposition d'une lueur
+d'espérance, demande à conférer avec ses compatriotes détenus à fond
+de cale. Il va trouver les officiers français, et leur fait partager
+l'espoir d'arracher _l'Algésiras_ à ses vainqueurs. Tous ensemble
+conviennent d'accepter la proposition qui leur est communiquée, et
+puis, une fois mis en possession du bâtiment, de se précipiter sur les
+Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre à outrance au
+milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils
+pourraient à leur propre salut. Il restait 270 Français, désarmés,
+mais prêts à tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi.
+Les officiers se répandent parmi eux, leur font part de ce projet qui
+est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnière
+sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les
+Français, à un signal donné, se jetteront sur eux. L'effroi de la
+tempête, la crainte de la côte dont on est près, tout est oublié: on
+ne songe plus qu'à ce nouveau combat, espèce de guerre civile en
+présence des éléments déchaînés.
+
+M. de la Bretonnière retourne auprès des Anglais, et leur dit que
+l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand
+péril a dissous tous leurs engagements, que dès ce moment les Français
+se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens
+croient leur honneur intéressé à combattre, ils le peuvent; que
+l'équipage français, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier
+signal. Deux matelots français, en effet, dans leur impatiente ardeur,
+s'élancent sur les factionnaires anglais, et en reçoivent de larges
+blessures. M. de la Bretonnière contient le tumulte, et donne aux
+officiers anglais le temps de la réflexion. Ceux-ci, après avoir
+délibéré un instant, songeant à leur petit nombre, à la cruauté de
+leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs,
+se rendent aux Français, à condition qu'ils redeviendront libres quand
+ils auront touché le rivage de France. M. de la Bretonnière promet de
+demander leur liberté à son gouvernement, si on réussit à rentrer dans
+Cadix. Alors les cris de joie éclatent sur le vaisseau; on se met à
+l'oeuvre; on cherche des mâts de hune dans les approvisionnements de
+réserve, on les hisse, on les fixe sur les tronçons des grands mâts,
+on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix.
+
+[En marge: _L'Algésiras_ mouille à côté de _l'Indomptable_.]
+
+[En marge: _L'Indomptable_ est brisé sur la pointe dite du Diamant.]
+
+Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait
+rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina était rentré dans Cadix
+avec les débris des escadres combinées. La flotte anglaise était à la
+vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle
+tenait sous la bouche de ses canons. Après avoir lutté toute la
+journée contre la tempête, le commandant de la Bretonnière, quoique
+sans pilote, mais aidé d'un marin à qui les parages de Cadix étaient
+familiers, arrive à l'entrée de la rade. Il ne lui restait qu'une
+seule ancre de bossoir et un gros câble, pour résister au vent qui
+portait violemment à la côte. Il jette cette ancre et s'y confie,
+dévoré néanmoins d'inquiétude, car si elle cède, _l'Algésiras_ doit
+périr sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouillé
+près d'un écueil redoutable, appelé la Pointe du Diamant. La nuit se
+passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparaît, et répand
+une redoutable lueur sur cette plage désolée. _Le Bucentaure_,
+toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauvé une
+partie de son équipage à bord de _l'Indomptable_, mouillé non loin de
+là. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu
+combattu, était attaché à de bonnes ancres et à de bons câbles.
+Pendant la journée entière _l'Algésiras_ tire le canon de détresse
+pour réclamer du secours. Quelques barques périssent avant de le
+joindre. Une seule parvient à lui remettre une ancre de jet
+très-faible. _L'Algésiras_ reste amarré près de _l'Indomptable_, lui
+demandant la remorque, que celui-ci promet dès qu'il sera possible de
+rentrer dans Cadix. La nuit s'étend de nouveau sur la mer et sur les
+deux vaisseaux mouillés l'un à côté de l'autre: c'est la seconde
+depuis la funeste bataille. L'équipage de _l'Algésiras_ regarde avec
+effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et
+avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempête redouble, et tout à
+coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes
+ancres ont cédé, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant
+sur son pont son équipage au désespoir, passe à quelques pieds de
+_l'Algésiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe
+du Diamant. Les fanaux qui l'éclairent, les cris qui retentissent,
+tout s'évanouit dans les flots. Quinze cents hommes périssent à la
+fois, car _l'Indomptable_ portait son équipage presque entier, celui
+du _Bucentaure_, valides et blessés, et une partie des troupes
+embarquées à bord de l'amiral.
+
+[En marge: _L'Algésiras_ miraculeusement sauvé.]
+
+Après ce cruel spectacle et les désolantes réflexions qu'il provoque,
+_l'Algésiras_ voit reparaître le jour et la tempête s'apaiser. Il
+rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard
+dans un lit de vase, où il est désormais hors de péril. Juste
+récompense du plus admirable héroïsme!
+
+[En marge: La plupart des vaisseaux français et espagnols pris par les
+Anglais leur échappent, et quelques-uns périssent dans la tempête.]
+
+Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de
+_l'Algésiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutté
+contre _le Victory_, et duquel était partie la balle qui avait tué
+Nelson, venait de couler à fond. Sa poupe, minée par les boulets,
+s'était écroulée subitement, et on avait eu a peine le temps d'en
+retirer 119 Français. _Le Fougueux_, désemparé, jeté sur la côte
+d'Espagne, s'y était perdu.
+
+_Le Monarca_, abandonné de même, s'était brisé devant les rochers de
+San-Lucar.
+
+[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener
+quelques-uns des vaisseaux capturés, et en sauve deux.]
+
+Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et
+avec leurs vaisseaux les moins maltraités ils tenaient la mer en vue
+de Cadix, toujours contrariés par les vents, qui ne leur avaient pas
+permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le
+capitaine Cosmao, à cet aspect, ne put contenir le zèle dont il était
+animé. Son vaisseau était criblé, son équipage réduit de moitié; mais
+aucune de ces raisons ne put l'arrêter. Il emprunta quelques matelots
+à la frégate _l'Hermione_, il rapiéça son gréement à la hâte, et,
+usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et
+contre-amiraux étaient morts, blessés ou prisonniers, il fit signal
+d'appareiller aux vaisseaux qui étaient encore capables de tenir la
+mer, afin d'aller arracher à la flotte de Collingwood les Français
+qu'elle traînait à sa suite. L'intrépide Cosmao sortit donc,
+accompagné du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son
+mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux français et
+espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journée
+de Trafalgar. Ils étaient cinq en tout, suivis des cinq frégates qui
+avaient aussi à réparer leur conduite récente. Malgré le mauvais
+temps, ces dix bâtiments s'approchèrent de la flotte anglaise.
+Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit
+avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avariés. Dans ce
+mouvement une partie des prises fut abandonnée. Les frégates en
+profitèrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_.
+Le commandant Cosmao, qui n'était pas en forces, et qui avait contre
+lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux
+vaisseaux reconquis, seul trophée qu'il pût remporter à la suite de
+tels malheurs. Ce ne fut point l'unique résultat de cette sortie.
+L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises,
+coula à fond ou brûla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San
+Augustino_, _l'Intrépide_.
+
+_L'Aigle_ échappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'échouer
+devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de
+dévouement semblable à celui qui avait sauvé _l'Algésiras_.
+
+Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en
+eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui périt
+entre Rota et San-Lucar.
+
+Enfin l'amiral anglais revint à Gibraltar, n'emmenant que quatre de
+ses prises sur dix-sept, dont une française, _le Swiftsure_, et trois
+espagnoles. Encore fallut-il couler à fond _le Swiftsure_.
+
+[En marge: Caractère de la bataille de Trafalgar.]
+
+Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins
+inexpérimentés, des alliés plus inexpérimentés encore, une discipline
+faible, un matériel négligé, partout la précipitation avec ses
+conséquences; un chef sentant trop vivement ses désavantages, en
+concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les
+mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son
+souverain; ce souverain irrité ne tenant pas assez compte des
+obstacles matériels, moins difficiles à surmonter sur terre que sur
+mer, désolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait
+plaindre plutôt que blâmer; cet amiral se battant par désespoir, et la
+fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu'à l'avantage des
+vents; la moitié d'une flotte paralysée par l'ignorance et par les
+éléments, l'autre moitié se battant avec fureur; d'une part une
+bravoure calculée et habile, de l'autre une inexpérience héroïque, des
+morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inouïe; après
+les ravages des hommes, les ravages de la tempête; l'abîme dévorant
+les trophées du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son
+triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge à
+sa douleur, telle fut, nous le répétons, cette fatale bataille de
+Trafalgar, avec ses causes, ses résultats, ses tragiques aspects.
+
+On pouvait cependant tirer de ce grand désastre d'utiles conséquences
+pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'était passé.
+Les combats du _Redoutable_, de _l'Algésiras_, de _l'Achille_
+méritaient d'être cités avec orgueil à côté des triomphes d'Ulm. Le
+courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux:
+il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune à notre
+égard étaient assez grandes pour qu'on pût avouer publiquement
+quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de
+récompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et
+appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cédant à l'horreur de ce
+spectacle, s'étaient éloignés du feu. Et, se fussent-ils bien conduits
+en d'autres occasions, il fallait les immoler à la nécessité d'établir
+la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le
+gouvernement trouvât dans cette sanglante défaite une leçon pour
+lui-même; il fallait qu'il se dît bien que rien ne se fait vite, et
+particulièrement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renonçât
+à présenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas
+éprouvées à la mer, et qu'en attendant il s'appliquât à les former
+toutes par des croisières fréquentes et lointaines.
+
+[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de récompenses. Napoléon
+ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.]
+
+L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer à tous ces calculs,
+enveloppa dans une même mesure de récompense les braves et les lâches,
+ne voulant mettre en lumière que l'honneur fait à son pavillon par la
+conduite de quelques-uns de ses marins. C'était une faiblesse
+naturelle à une cour vieillie, mais une faiblesse inspirée par la
+bonté. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, étaient mêlés
+avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur
+annonça que le roi d'Espagne donnait un grade à tout Espagnol qui
+avait assisté à la bataille de Trafalgar, indépendamment des
+distinctions particulières accordées à ceux qui s'étaient le mieux
+conduits. Les Espagnols, presque honteux d'être récompensés quand les
+Français ne l'étaient pas, dirent à ceux-ci que probablement ils
+allaient recevoir de leur côté le prix de leur courage. Il n'en fut
+rien: les braves, les lâches parmi les Français furent confondus aussi
+dans le même traitement, et ce traitement fut l'oubli.
+
+Quand la nouvelle du désastre de Trafalgar parvint à l'amiral Decrès,
+il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgré son esprit, malgré sa
+profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers à
+annoncer à un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des
+succès. Il manda ces tristes détails à Napoléon, qui déjà s'avançait
+sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse eût
+peine à se faire jour dans une âme enivrée de triomphes, la nouvelle
+de Trafalgar chagrina Napoléon, et lui causa un profond déplaisir.
+Cependant il fut cette fois moins sévère que de coutume à l'égard de
+l'amiral Villeneuve, car cet infortuné avait vaillamment combattu,
+quoique très-imprudemment. Napoléon agit ici comme agissent souvent
+les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tâcha
+d'oublier ce chagrin, et s'efforça de le faire oublier aux autres. Il
+voulut qu'on parlât peu de Trafalgar dans les journaux français, et
+qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous
+avions plus souffert de la tempête que de l'ennemi. Il ne voulut, non
+plus, ni récompenser ni punir, ce qui était une cruelle injustice,
+indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors
+quelque chose dans son âme qui contribua puissamment à lui inspirer
+cette conduite si mesquine; il commençait à désespérer de la marine
+française. Il trouvait une manière de battre l'Angleterre, plus sûre,
+plus praticable, c'était de la battre dans les alliés qu'elle soldait,
+de lui enlever le continent, d'en expulser tout à fait son commerce et
+son influence. Il devait naturellement préférer ce moyen, dans
+l'emploi duquel il excellait, et qui, bien ménagé, l'aurait
+certainement conduit au but de ses efforts. À partir de ce jour,
+Napoléon pensa moins à la marine, et voulut que tout le monde y pensât
+moins aussi.
+
+[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins
+d'effet que les triomphes de Napoléon à Ulm.]
+
+L'Europe elle-même, quant à la bataille de Trafalgar, se prêta
+volontiers au silence qu'il désirait garder. Le bruit retentissant de
+ses pas sur le continent empêcha d'entendre les échos du canon de
+Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'épée de
+Napoléon, n'étaient guère rassurées par une victoire navale,
+profitable à l'Angleterre seule, sans autre résultat qu'une nouvelle
+extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient
+guère et ne toléraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la
+gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation.
+Trafalgar n'effaça donc point l'éclat d'Ulm, et, comme on le verra
+bientôt, n'amoindrit aucune de ses conséquences.
+
+
+
+
+FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE VINGT-TROISIÈME.
+
+
+AUSTERLITZ.
+
+
+ Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise
+ financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements
+ en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie
+ des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par
+ la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de
+ la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites
+ nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend
+ de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix.
+ -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des
+ affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire
+ d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. --
+ L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il
+ entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels
+ avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M.
+ d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande
+ résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il
+ est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille
+ de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la
+ vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --
+ Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs
+ Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. --
+ Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution
+ de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les
+ Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du
+ corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à
+ Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.
+ -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général
+ Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se
+ laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à
+ l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette
+ l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de
+ l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon
+ pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie
+ contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la
+ Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des
+ corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour
+ Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major
+ russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui
+ inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain
+ choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz livrée le
+ 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur
+ d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la
+ promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à
+ Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États
+ vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la
+ Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de Baden
+ et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons
+ allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires autrichiens. --
+ Napoléon, de retour à Vienne, a une longue entrevue avec M.
+ d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et
+ lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se liera définitivement
+ à la France. -- Traité de Vienne avec la Prusse. -- Départ de M.
+ d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, débarrassé de la Prusse,
+ devient plus exigeant à l'égard de l'Autriche. -- La négociation
+ transférée à Presbourg. -- Acceptation des conditions de la
+ France, et paix de Presbourg. -- Départ de Napoléon pour Munich.
+ -- Mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de
+ Bavière. -- Retour de Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal.
+
+
+[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'armée.]
+
+Les nouvelles venues des bords du Danube avaient rempli la France de
+satisfaction; celles qui venaient de Cadix l'attristèrent, mais ni les
+unes ni les autres ne lui causèrent de surprise. On espérait tout de
+nos armées de terre, constamment victorieuses depuis le commencement
+de la Révolution, et presque rien de nos flottes, si malheureuses
+depuis quinze années. Mais on n'attachait que des conséquences
+médiocres aux événements de mer; on regardait, au contraire, nos
+prodigieux succès sur le continent comme tout à fait décisifs. On y
+voyait les hostilités éloignées de nos frontières, la coalition
+déconcertée dès son début, la durée de la guerre fort abrégée, et la
+paix continentale rendue prochaine, ramenant l'espérance de la paix
+maritime. Cependant l'armée, s'enfonçant vers l'Autriche à la
+rencontre des Russes, faisait prévoir de nouveaux et grands
+événements, qu'on attendait avec une vive impatience. Du reste, la
+confiance dans le génie de Napoléon tempérait toutes les anxiétés.
+
+[En marge: Aggravation de la crise financière et commerciale.]
+
+[En marge: L'Espagne suspend les payements de la caisse de
+consolidation.]
+
+[En marge: Embarras causés par l'Espagne à la compagnie des
+_Négociants réunis_.]
+
+[En marge: Dangereuses facilités accordées par M. de Marbois à la
+compagnie des _Négociants réunis_.]
+
+Il fallait cette confiance pour soutenir le crédit profondément
+ébranlé. Nous avons déjà fait connaître la situation embarrassée de
+nos finances. Un arriéré dû à la résolution de Napoléon de suffire
+sans emprunt aux dépenses de la guerre, les embarras du Trésor
+espagnol rendus communs au Trésor français par les spéculations de la
+compagnie des _Négociants réunis_, le portefeuille du Trésor livré
+entièrement à cette compagnie par la faute d'un ministre honnête mais
+trompé, telles étaient les causes de cette situation. Elles avaient
+fini par amener la crise longtemps prévue. Un incident avait contribué
+à la précipiter. La cour de Madrid, qui était débitrice envers la
+compagnie des _Négociants réunis_ du subside dont celle-ci s'était
+chargée d'acquitter la valeur, des cargaisons de grains expédiées pour
+les divers ports de la Péninsule, des approvisionnements fournis aux
+flottes et aux armées espagnoles, la cour de Madrid venait, dans sa
+détresse, de recourir à une mesure désastreuse. Obligée de suspendre
+les payements de la _Caisse de consolidation_, espèce de banque
+consacrée au service de la dette publique, elle avait donné cours
+forcé de monnaie aux billets de cette caisse. Une pareille mesure
+devait faire disparaître le numéraire. M. Ouvrard, qui, en attendant
+le recouvrement des piastres du Mexique, à lui déléguées par la cour
+de Madrid, n'avait d'autre moyen de faire face aux besoins de ses
+associés que le numéraire qu'il tirait de la Caisse de consolidation,
+se trouvait subitement arrêté dans ses opérations. On avait promis
+notamment à M. Desprez quatre millions de piastres, qu'il avait promis
+à son tour à la Banque de France, pour en obtenir les secours qui lui
+étaient nécessaires. Il ne fallait plus compter sur ces quatre
+millions. Sur les recouvrements à opérer au Mexique, on avait négocié
+en Hollande, auprès de la maison Hope, un emprunt de dix millions,
+dont on pouvait tout au plus espérer deux en temps utile. Ces
+fâcheuses circonstances avaient accru au delà de toute mesure les
+embarras de M. Desprez, qui était chargé des opérations du Trésor, de
+M. Vanlerberghe, qui était chargé de la fourniture des vivres, et
+leurs embarras à l'un et à l'autre étaient retombés sur la Banque.
+Nous avons déjà expliqué comment ils faisaient escompter à la Banque
+ou leur propre papier, ou les _obligations des receveurs généraux_. La
+Banque leur en donnait la valeur en billets, dont l'émission
+s'augmentait ainsi d'une manière immodérée. Ce n'eût été là qu'un mal
+très-prochainement réparable, si les piastres promises étaient
+arrivées assez promptement pour ramener à un taux convenable la
+réserve métallique de la Banque. Mais les choses en étaient venues à
+ce point, que la Banque n'avait plus que 1,500 mille francs en caisse
+contre 72 millions de billets émis et 20 millions de comptes courants,
+c'est-à-dire contre 92 millions de valeurs immédiatement exigibles.
+Une circonstance étrange, qui s'était révélée récemment, aggravait
+beaucoup cette situation. M. de Marbois, dans sa confiance illimitée
+pour la compagnie, lui avait accordé une faculté tout à fait
+exceptionnelle, dans laquelle il n'avait vu d'abord qu'une facilité de
+service, et qui était devenue la cause d'un abus grave. La compagnie
+ayant en sa possession la plus grande partie des _obligations des
+receveurs généraux_, puisqu'elle les escomptait au gouvernement, ayant
+à se payer des services de tous genres qu'elle exécutait sur les
+divers points du territoire, se trouvait dans le cas de puiser sans
+cesse aux caisses du Trésor; et, pour plus de commodité, M. de Marbois
+avait ordonné aux receveurs généraux de lui verser les fonds qui leur
+rentraient, sur un simple récépissé de M. Desprez. La compagnie avait
+sur-le-champ usé de cette faculté. Tandis que d'une part elle tâchait
+de se procurer de l'argent à Paris, en faisant escompter à la Banque
+les _obligations des receveurs généraux_ dont elle était nantie, de
+l'autre elle enlevait à la caisse des receveurs généraux l'argent
+destiné à acquitter ces mêmes obligations; et la Banque, à leur
+échéance, les envoyant chez les receveurs généraux, ne trouvait en
+payement que des récépissés de M. Desprez. Celle-ci encaissait donc du
+papier en payement d'un autre papier. C'est ainsi qu'elle était
+arrivée à une si grande émission de billets avec une si faible
+réserve. Un commis infidèle, trompant la confiance de M. de Marbois,
+était le principal auteur des complaisances dont on faisait un abus si
+déplorable.
+
+[En marge: Le public se porte en foule à la Banque pour demander le
+remboursement de ses billets.]
+
+Cette situation inconnue au ministre, mal appréciée même par la
+compagnie, qui, dans son entraînement, ne mesurait ni l'étendue des
+opérations dans lesquelles on l'avait engagée, ni la gravité des actes
+qu'elle commettait, cette situation se révélait peu à peu par une gêne
+universelle. Le public surtout, avide d'espèces métalliques, averti de
+leur rareté à la Banque, s'était porté en foule à ses bureaux pour
+convertir les billets en argent. Les malveillants se joignant aux
+effrayés, la crise devint bientôt générale.
+
+[En marge: La compagnie des _Négociants réunis_ demande des secours.]
+
+[En marge: La Banque, compromise par les secours accordés déjà,
+déclare ses embarras au gouvernement.]
+
+Les circonstances ainsi aggravées amenèrent des aveux longtemps
+différés, et une clarté fâcheuse. M. Vanlerberghe, à qui on ne pouvait
+imputer ce qu'il y avait de blâmable dans la conduite de la compagnie,
+car il s'occupait uniquement du commerce des grains, sans savoir à
+quels embarras il était exposé par ses associés, M. Vanlerberghe se
+rendit auprès de M. de Marbois, et lui déclara qu'il lui était
+impossible de suffire à la fois au service du Trésor et au service des
+vivres; que c'était tout au plus s'il pouvait continuer ce dernier. Il
+ne lui dissimula pas que les fournitures exécutées pour l'Espagne, et
+demeurées jusqu'ici sans payement, étaient la cause principale de sa
+gêne. M. de Marbois, redoutant de voir manquer le service des vivres,
+encouragé d'ailleurs par quelques paroles de l'Empereur, qui,
+satisfait de M. Vanlerberghe, avait exprimé l'intention de le
+soutenir, accorda à ce fournisseur un secours de 20 millions. Il les
+imputa sur des fournitures antérieures que les administrations de la
+guerre et de la marine n'avaient pas encore soldées, et il les donna
+en rendant à M. Vanlerberghe 20 millions de ses engagements
+personnels, contractés à l'occasion du service du Trésor. Mais à peine
+ce secours était-il accordé que M. Vanlerberghe vint en réclamer un
+second. Ce fournisseur avait derrière lui une multitude de
+sous-traitants, qui ordinairement lui faisaient crédit, mais qui,
+n'obtenant plus confiance des capitalistes, ne pouvaient prolonger
+leurs avances. Il était donc réduit aux dernières extrémités. M. de
+Marbois, épouvanté de ces aveux, en reçut bientôt de plus graves
+encore. La Banque lui adressa une députation pour faire connaître sa
+situation au gouvernement. M. Desprez n'envoyait pas les piastres
+promises, il demandait cependant de nouveaux escomptes; le Trésor en
+demandait de son côté, et la Banque n avait pas 2 millions d'écus en
+caisse contre 92 millions de valeurs exigibles. Comment devait-elle se
+conduire en pareille occurrence? M. Desprez déclarait pour sa part au
+ministre qu'il était au terme de ses ressources, surtout si la Banque
+lui refusait son assistance. Il avouait, lui aussi, que c'était le
+contre-coup des affaires d'Espagne qui le précipitait dans ces tristes
+embarras. Il devenait malheureusement évident pour le ministre, que M.
+Vanlerberghe appuyé sur M. Desprez, M. Desprez sur le Trésor et la
+Banque, portaient le fardeau des affaires de l'Espagne, lequel se
+trouvait ainsi rejeté sur la France elle-même par les téméraires
+combinaisons de M. Ouvrard.
+
+[En marge: Convocation d'un conseil extraordinaire de ce
+gouvernement.]
+
+[En marge: L'archichancelier Cambacérès fait prévaloir la résolution
+de secourir le fournisseur des vivres.]
+
+Il était trop tard pour revenir sur ses pas, et fort inutile de se
+plaindre. Il fallait se tirer de ce péril, et pour cela en tirer ceux
+qui s'y étaient imprudemment exposés, car les laisser périr, c'était
+courir la chance de périr avec eux. M. de Marbois n'hésita point dans
+la résolution de soutenir MM. Vanlerberghe et Desprez, et il fit bien.
+Mais il ne pouvait plus se permettre d'agir sous sa seule
+responsabilité, et il provoqua la réunion d'un conseil de
+gouvernement, qui s'assembla sur-le-champ sous la présidence du prince
+Joseph. Le prince Louis, l'archichancelier Cambacérès et tous les
+ministres y assistaient. On y appela quelques employés supérieurs des
+finances, et entre autres M. Mollien, directeur de la Caisse
+d'amortissement. Le conseil délibéra longuement sur la situation.
+Après beaucoup de discussions générales et oiseuses, il devenait
+urgent de conclure, et chacun hésitait en présence d'une
+responsabilité également grande, quelque parti qu'on prit, car il
+était aussi grave de laisser tomber les traitants que de les soutenir.
+L'archichancelier Cambacérès, qui avait assez de sens pour comprendre
+les exigences de cette situation, et assez de crédit pour les faire
+admettre par l'Empereur, fit prévaloir l'avis d un secours immédiat à
+M. Vanlerberghe, secours être de dix millions d'abord, et de dix
+autres ensuite, lorsqu'on aurait une réponse approbative du quartier
+général. Quant à M. Desprez, ce fut une question à traiter avec la
+Banque, car elle seule pouvait venir en aide à ce dernier, en lui
+continuant ses escomptes. Mais on discuta les moyens qu'elle proposait
+pour parer à l'épuisement de ses caisses, et pour maintenir le crédit
+de ses billets, sans lesquels on allait succomber. Personne ne pensa
+qu'on pût leur donner cours forcé de monnaie, tant à cause de
+l'impossibilité de rétablir en France un papier-monnaie, qu'à cause de
+l'impossibilité de faire agréer une telle résolution à l'Empereur.
+Mais on admit certaines mesures qui devaient rendre les remboursements
+plus lents et l'écoulement des espèces moins rapide. On laissa au
+ministre du Trésor et au préfet de police le soin de s'entendre avec
+la Banque sur le détail de ces mesures.
+
+[En marge: Contestations entre la Banque de France et M. de Marbois.]
+
+M. de Marbois eut avec le conseil de la Banque des explications
+très-vives. Il se plaignit de la manière dont elle avait géré ses
+affaires, reproche fort injuste, car, si elle était embarrassée, c
+était uniquement par la faute du Trésor. Son portefeuille ne contenait
+que d'excellents effets de commerce, dont l'acquittement régulier
+était dans le moment sa seule ressource effective. Elle avait même
+diminué les escomptes aux particuliers jusqu'à réduire son
+portefeuille au-dessous des proportions ordinaires. Elle n'avait en
+quantité disproportionnée que du papier de M. Desprez et des
+_obligations des receveurs généraux_, qui ne ramenaient point
+d'argent. Elle ne souffrait donc qu'à cause du gouvernement lui-même.
+Mais les banquiers qui la dirigeaient étaient en général si dévoués à
+l'Empereur, dans lequel ils chérissaient sinon le guerrier glorieux,
+du moins le restaurateur de l'ordre, qu'ils se laissaient traiter par
+les agents du pouvoir avec une sévérité que ne souffriraient pas
+aujourd'hui les plus vulgaires compagnies de spéculateurs. Du reste,
+c'était de leur part patriotisme plutôt que servilité. Soutenir le
+gouvernement de l'Empereur était à leurs yeux un devoir impérieux
+envers la France, que lui seul préservait de l'anarchie. Ils ne
+s'irritèrent pas de reproches fort peu mérités, et ils montrèrent à la
+cause du Trésor un dévouement digne de servir d'exemple en pareille
+circonstance. On adopta les mesures suivantes, comme les plus capables
+d'atténuer la crise.
+
+[En marge: Moyens imaginés pour rétablir la réserve métallique de la
+Banque de France, et diminuer l'écoulement des espèces.]
+
+M. de Marbois dut faire partir en poste des commis pour les
+départements voisins de la capitale, avec l'ordre aux payeurs de se
+démunir de tous les fonds dont ils n'auraient pas indispensablement
+besoin pour le service courant des rentes, de la solde, du traitement
+des fonctionnaires, et d'expédier ces fonds à la Banque. On espérait
+ainsi faire rentrer cinq à six millions en espèces. On donnait ordre
+aux receveurs généraux qui n'auraient pas livré à M. Desprez toutes
+les sommes encaissées, de les verser immédiatement à la Banque. Les
+commis envoyés avaient en même temps la mission de s'assurer si
+quelques-uns de ces comptables n'useraient pas des fonds du Trésor
+dans leur intérêt personnel. À ces moyens pour faire arriver le
+numéraire, on en ajouta quelques autres pour l'empêcher de s'écouler.
+Le billet commençant à perdre, le public courait avec empressement aux
+caisses de la Banque, afin de le convertir en argent. Quand l'agiotage
+et la malveillance ne s'en seraient pas mêlés, il eût suffi de la
+perte de 1 ou 2 pour 100 que supportait le billet, pour que la masse
+des porteurs en exigeât la conversion en espèces. On autorisa la
+Banque à ne convertir en argent que cinq à six cent mille francs de
+billets par jour. C'était tout ce qu'il fallait de numéraire, quand la
+confiance existait. On prit une autre précaution afin de ralentir les
+payements, ce fut celle de compter l'argent. Les demandeurs de
+remboursement se seraient bien passés de cette formalité, car ils ne
+craignaient pas que la Banque trompât le public, en mettant un écu de
+moins dans un sac de mille francs. Cependant on affecta le soin de les
+compter. On décida, en outre, qu'on ne rembourserait qu'un seul billet
+à la même personne, et que chacun serait admis à son tour. Enfin,
+l'affluence grossissant chaque jour, on imagina un dernier moyen,
+celui de distribuer des numéros aux porteurs de billets, dans la
+proportion de cinq ou six cent mille francs, qu'on voulait rembourser
+par jour. Ces numéros, déposés dans les mairies de Paris, durent être
+distribués par les maires aux individus notoirement étrangers au
+commerce de l'argent, et n'ayant recours au remboursement que pour
+satisfaire à des besoins véritables.
+
+Ces mesures firent cesser au moins le trouble matériel autour des
+bureaux de la Banque, et réduisirent l'émission des espèces aux
+besoins les plus urgents de la population. L'agiotage, qui cherchait à
+soustraire les écus de la Banque pour les faire payer au public
+jusqu'à 6 et 7 pour 100, fut déjoué dans ses manoeuvres. Cependant
+c'était une vraie suspension de payement, dissimulée sous un
+ralentissement. Elle était malheureusement inévitable. Dans ces
+circonstances, ce n'est pas la mesure elle-même qu'il faut blâmer,
+c'est la conduite antérieure qui l'a rendue nécessaire.
+
+Les commis envoyés procurèrent la rentrée de deux millions tout au
+plus. L'échéance journalière des effets du commerce amenait plus de
+billets que d'écus, car les commerçants ne s'acquittaient en espèces
+que lorsqu'ils avaient à payer des sommes moindres de 500 francs. La
+Banque résolut donc d'acheter en Hollande des piastres à tout prix, et
+de prendre ainsi à son compte une partie des frais de la crise. Grâce
+à cet ensemble de moyens, on serait bientôt sorti d'embarras, si M.
+Desprez n'était venu tout à coup déclarer de plus grands besoins et
+solliciter de nouveaux secours.
+
+[En marge: Nouveaux secours demandés par la compagnie des _Négociants
+réunis_, et accordés par la Banque.]
+
+Ce banquier, chargé par la compagnie de fournir au Trésor les fonds
+nécessaires au service, et pour cela d'escompter les _obligations des
+receveurs généraux_, les _bons à vue_, etc., avait pris l'engagement
+de faire cet escompte à 1/2 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 6 pour
+100 par an. Les capitalistes ne voulant plus les lui escompter à
+lui-même qu'à 1 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 12 pour 100 par an,
+il était exposé à des pertes ruineuses. Afin de s'épargner ces pertes,
+il avait imaginé un moyen, c'était de donner en gage aux prêteurs les
+_obligations_ et les _bons à vue_, et d'emprunter sur ces valeurs, au
+lieu de les faire sous-escompter. Les spéculateurs, dans le désir de
+mettre la circonstance à profit, avaient fini par lui refuser le
+renouvellement de ce genre d'opérations, afin de l'obliger à livrer
+les valeurs du Trésor, et de les avoir ainsi à vil prix.--«Les
+embarras de la place,» écrivait M. de Marbois à l'Empereur, servent
+de prétexte à beaucoup de gens pour en user comme des corsaires envers
+les _Négociants réunis_, et je connais de grands patriotes qui ont
+retiré 12 à 14 cent mille francs à l'agent du Trésor, pour en tirer un
+meilleur parti.» (Lettre du 28 septembre.--Dépôt de la secrétairerie
+d'État).
+
+M. Desprez, qui avait déjà reçu 14 millions de secours de la Banque,
+en voulait obtenir 30 immédiatement, et 70 dans le mois de brumaire.
+C'était par conséquent une somme de 100 millions qu'il lui fallait.
+Cette situation, avouée à la Banque, y causa un véritable effroi, et y
+provoqua une explosion de plaintes, de la part des hommes qui
+n'étaient pas disposés à épouser la fortune du gouvernement quelle
+qu'elle fût. On demanda ce qu'était M. Desprez, et à quel titre de si
+grands sacrifices étaient réclamés pour lui? On ignorait dans le
+commerce la solidarité établie entre lui et la compagnie de
+fournisseurs qui travaillait à la fois pour l'Espagne et pour la
+France. Mais, tout en ignorant sa vraie situation, on voulait obliger
+le ministre à l'avouer comme agent du Trésor, ne fût-ce que pour avoir
+une garantie de plus. Le ministre averti avait envoyé un billet de sa
+main au président de la régence, pour dire que M. Desprez n'agissait
+que dans l'intérêt du Trésor. Par distraction, M. de Marbois avait
+négligé de signer ce billet. On exigea de lui qu'il le signât. Il y
+consentit, et il fut impossible de se dissimuler qu'on était en
+présence de l'Empereur lui-même, créateur de la Banque, sauveur et
+maître de la France, demandant qu'on ne réduisit pas son gouvernement
+aux abois, par le refus des ressources dont il avait un urgent besoin.
+
+[En marge: Dernières mesures résolues par la Banque pour faire face à
+la situation.]
+
+La voix du patriotisme prévalut, et ce résultat fut particulièrement
+dû à M. Perregaux, célèbre banquier, dont l'influence était toujours
+employée au profit de l'État. On décida que tous les secours
+nécessaires seraient donnés à M. Desprez; que les obligations qui
+servaient à emprunter sur gage, et qu'on évitait d'escompter pour
+s'épargner de trop grandes pertes, seraient escomptées n'importe à
+quel prix, soit qu'elles appartinssent à M. Desprez ou à la Banque;
+qu'il se chargerait lui-même de cette opération, comme plus capable
+qu'aucun autre de l'exécuter; que les pertes seraient supportées de
+moitié par la compagnie et par la Banque; que des métaux seraient
+achetés à Amsterdam et à Hambourg, à frais communs, et que M. Desprez
+serait formellement invité à ne plus renouveler ses engagements, afin
+de mettre un terme à une pareille situation. On résolut enfin de
+diminuer les escomptes au commerce, de consacrer toutes les ressources
+existantes au Trésor, et de n'émettre de billets que pour lui. Le
+remboursement quotidien des effets de commerce avait fait rentrer une
+quantité considérable de billets, qu'on avait d'abord voulu détruire,
+mais qu'on remit bientôt en circulation pour suffire aux besoins de M.
+Desprez. On dépassa même de beaucoup la première émission, et on la
+porta jusqu'à 80 millions, indépendamment des 20 millions de comptes
+courants. Mais les achats extraordinaires de piastres, l'escompte
+effectif des _obligations_, procurèrent les cinq à six cent mille
+francs par jour qui étaient indispensables pour satisfaire le public,
+et on put se flatter de traverser cette crise sans compromettre les
+services, et sans amener la banqueroute des traitants, qui aurait
+amené celle du Trésor lui-même.
+
+[En marge: Faillites nombreuses tant à Paris que dans les
+départements.]
+
+On n'empêcha cependant point les banqueroutes particulières, qui, se
+succédant rapidement, ajoutèrent beaucoup à la tristesse générale. La
+faillite de M. Récamier, banquier renommé par sa probité, l'étendue de
+ses affaires, l'éclat de sa manière de vivre, et qui succomba, victime
+des circonstances bien plus que de sa conduite financière, produisit
+la sensation la plus pénible. Les malveillants l'attribuèrent à des
+relations d'affaires avec le Trésor, qui n'existaient pas. Beaucoup de
+faillites moins importantes suivirent celle de M. Récamier, tant à
+Paris que dans les provinces, et causèrent une sorte de terreur
+panique. Sous un gouvernement moins ferme, moins puissant que celui de
+Napoléon, cette crise aurait pu entraîner les conséquences les plus
+graves. Mais on comptait sur sa fortune et sur son génie; personne
+n'avait d'inquiétude pour le maintien de l'ordre public; on
+s'attendait à chaque instant à quelque coup d'éclat qui relèverait le
+crédit; et cette détestable espèce de spéculateurs, qui aggravent
+toutes les situations en fondant leurs calculs sur l'avilissement des
+valeurs, n'osait se hasarder dans le jeu à la baisse, par crainte des
+victoires de Napoléon.
+
+[En marge: Tous les regards tournés vers Napoléon, de qui on attend la
+fin de cette crise.]
+
+Tous les yeux étaient fixés sur le Danube, où allaient se décider les
+destinées de l'Europe. C'est de là que devaient surgir les événements
+qui pouvaient mettre fin à cette crise financière et politique. On les
+espérait avec une pleine confiance, surtout après avoir vu en quelques
+jours une armée entière prise presque sans coup férir, par le seul
+effet d'une manoeuvre. Cependant une circonstance même de cette
+manoeuvre venait de susciter une fâcheuse complication avec la Prusse,
+et de nous faire craindre un ennemi de plus. Cette circonstance était
+la marche du corps du maréchal Bernadotte à travers la province
+prussienne d'Anspach.
+
+[En marge: Complication survenue avec la Prusse par suite de violation
+du territoire d'Anspach.]
+
+Napoléon, en dirigeant le mouvement de ses colonnes sur le flanc de
+l'armée autrichienne, n'avait pas considéré un instant comme une
+difficulté de traverser les provinces que la Prusse avait en
+Franconie. En effet, d'après la convention de neutralité stipulée par
+la Prusse avec les puissances belligérantes, pendant la dernière
+guerre, les provinces d'Anspach et de Bareuth n'avaient point été
+comprises dans la neutralité du nord de l'Allemagne. La raison en
+était simple, c'est que ces provinces se trouvant sur la route obligée
+des armées françaises et autrichiennes, il était presque impossible de
+les soustraire à leur passage. Tout ce qu'on avait pu exiger, c'était
+qu'elles ne devinssent pas un théâtre d'hostilités, qu'on les
+traversât rapidement, et en payant ce qu'on y prendrait. Si la Prusse
+avait voulu qu'il en fût autrement cette fois, elle aurait dû le dire.
+D'ailleurs, lorsqu'elle venait tout récemment encore d'entrer en
+pourparlers d'alliance avec la France, lorsqu'elle s'était avancée
+dans cette voie jusqu'à écouter et accueillir l'offre du Hanovre,
+elle n'était guère en droit de changer les anciennes règles de sa
+neutralité, pour les rendre plus rigoureuses envers la France qu'en
+1796. Cela eût été inconcevable; aussi avait-elle gardé à cet égard un
+silence que décemment elle n'aurait pas osé rompre, surtout pour
+déclarer qu'en pleine négociation d'alliance, elle voulait être moins
+facile avec nous que dans les temps de la plus extrême froideur. Quoi
+qu'il en soit, Napoléon se fondant sur l'ancienne convention, et sur
+une apparence d'intimité à laquelle il devait croire, n'avait pas
+considéré le passage à travers la province d'Anspach comme une
+violation de territoire. Ce qui prouve sa sincérité à cet égard, c'est
+qu'à la rigueur il aurait pu se dispenser d'emprunter les routes de
+cette province, et qu'en resserrant ses colonnes il lui eût été fort
+aisé d'éviter le sol prussien, sans perdre beaucoup de chances
+d'envelopper le général Mack.
+
+[En marge: Situation morale de la Prusse au moment de la violation du
+territoire d'Anspach.]
+
+[En marge: Langage que tiennent les ennemis de la France à Berlin en
+apprenant le passage par la province d'Anspach.]
+
+Mais la situation de la Prusse était devenue chaque jour plus
+embarrassante entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre. Le
+premier lui offrait le Hanovre et son alliance; le second lui
+demandait passage en Silésie pour l'une de ses armées, et semblait lui
+déclarer qu'il fallait s'unir à la coalition de gré ou de force.
+Parvenu à comprendre ce dont il s'agissait, Frédéric-Guillaume était
+dans un état d'agitation extraordinaire. Ce prince, dominé tantôt par
+l'avidité naturelle à la puissance prussienne qui le portait vers
+Napoléon, tantôt par les influences de cour qui l'entraînaient vers la
+coalition, avait fait des promesses à tout le monde, et était ainsi
+arrivé à un embarras de position auquel il ne voyait plus d'issue que
+la guerre avec la Russie ou avec la France. Il en était exaspéré au
+plus haut point, car il était à la fois mécontent des autres et de
+lui-même, et il n'envisageait la guerre qu'avec épouvante. Indigné
+cependant de la violence dont le menaçait la Russie, il avait ordonné
+la mise sur pied de 80 mille hommes. C'est dans cet état des choses
+qu'on apprit à Berlin la prétendue violation du territoire prussien.
+Elle fut pour le roi de Prusse un nouveau sujet de chagrin, parce
+qu'elle diminuait la force des arguments qu'il opposait aux exigences
+d'Alexandre. Sans doute, il y avait, pour ouvrir la province d'Anspach
+aux Français, des raisons qui n'existaient pas pour ouvrir la Silésie
+aux Russes. Mais dans les moments d'effervescence, la justesse de
+raisonnement n'est pas ce qui domine, et en apprenant à Berlin le
+passage des Français sur le territoire d'Anspach, la cour se récria
+que Napoléon venait d'outrager indignement la Prusse, de la traiter
+comme il avait coutume de traiter Naples ou Baden; qu'il n'était pas
+possible de le supporter sans se déshonorer; que du reste, si on ne
+voulait pas avoir la guerre avec Napoléon, il faudrait bien l'avoir
+avec Alexandre, car ce prince ne souffrirait pas qu'on en agît d'une
+manière aussi partiale à son égard, et qu'on lui refusât ce qu'on
+avait accordé à son adversaire; et qu'enfin, s'il fallait se
+prononcer, il serait bien étrange, bien indigne des sentiments du roi
+d'épouser la cause des oppresseurs de l'Europe contre ses défenseurs.
+Frédéric-Guillaume, ajoutait-on, avait toujours professé d'autres
+sentiments, soit à Memel, soit depuis, dans ses épanchements
+confidentiels avec son jeune ami Alexandre.
+
+C'est là ce qu'on disait hautement à Berlin, à Potsdam, et surtout
+dans la famille royale, où dominait une reine passionnée, belle et
+remuante.
+
+[En marge: Colère calculée de la Prusse.]
+
+[En marge: Usage que fait la Prusse de l'événement d'Anspach pour
+sortir des embarras dans lesquels elle était placée.]
+
+[En marge: Elle prétend accorder aux Russes le passage à travers la
+Silésie, en compensation du passage pris par les Français à travers la
+Franconie.]
+
+Frédéric-Guillaume, quoique sincèrement irrité de la violation du
+territoire d'Anspach, qui lui enlevait son meilleur argument contre
+les exigences de la Russie, se comporta comme ont coutume de faire les
+gens faux par faiblesse: il fit ressource de sa colère, et affecta de
+se montrer encore plus irrité qu'il n'était. Sa conduite envers les
+deux représentants de la France fut ridiculement affectée.
+Non-seulement il refusa de les recevoir, mais M. de Hardenberg ne
+voulut pas les admettre dans son cabinet pour écouter leurs
+explications. MM. de Laforest et Duroc furent frappés d'une sorte
+d'interdit, privés de toute communication, même avec le secrétaire
+particulier, M. Lombard, par lequel passaient les confidences quand il
+s'agissait ou des indemnités allemandes, ou du Hanovre. Les
+intermédiaires secrets, employés ordinairement, déclarèrent que, dans
+l'état d'esprit du roi à l'égard des Français, on n'osait en voir
+aucun. Toute cette colère était évidemment calculée. On en voulait
+tirer une solution des embarras dans lesquels on s'était mis; on
+voulait pouvoir dire à la France que les engagements pris avec elle
+étaient rompus par sa propre faute. Ces engagements renouvelés tant de
+fois, et substitués aux divers projets d'alliance manqués, avaient
+consisté à promettre formellement que le territoire prussien ne
+servirait jamais à une agression contre la France, que le Hanovre même
+serait garanti contre toute invasion. Les Français ayant traversé
+violemment le territoire prussien, on se proposait d'en conclure
+qu'ils avaient donné le droit de l'ouvrir à qui on voudrait. C'était
+une issue miraculeusement trouvée pour échapper aux difficultés de
+tout genre accumulées autour de soi. En conséquence, on résolut de
+déclarer que la Prusse était, par la violation de son territoire,
+déliée de tout engagement, et qu'elle accordait passage aux Russes à
+travers la Silésie, en compensation du passage pris sur Anspach par
+les Français. On voulut faire mieux encore que de sortir d'un grand
+embarras, on voulut dans tout cela recueillir un profit. On prit le
+parti de se saisir du Hanovre, où ne restaient plus que six mille
+Français enfermés dans la place forte d'Hameln, et de colorer cet
+envahissement sous un prétexte spécieux, celui de se prémunir contre
+de nouvelles violations de territoire, car une armée anglo-russe
+marchait sur le Hanovre, et en l'occupant on empêchait que le théâtre
+des hostilités ne fût transporté au sein des provinces prussiennes,
+dans lesquelles le Hanovre était enclavé de toutes parts.
+
+[En marge: Manière d'annoncer à la France les résolutions prises.]
+
+Le roi assembla un conseil extraordinaire, auquel le duc de Brunswick,
+le maréchal de Mollendorf furent appelés. M. d'Haugwitz, arraché à sa
+retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrêta
+les résolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa
+enveloppées quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour
+terrifier davantage les deux représentants de la France. Bien qu'on ne
+les crût pas faciles à intimider, ni eux, ni leur maître, on pensait
+que dans un moment où Napoléon avait tant d'ennemis sur les bras, la
+crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition
+universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit.
+
+MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demandé à
+entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvèrent
+l'attitude étudiée d'un homme qui fait effort pour contenir son
+indignation, et n'obtinrent de lui, à travers beaucoup de plaintes
+amères, qu'une déclaration, c'est que les engagements de la Prusse
+étaient rompus, et qu'elle ne serait plus guidée désormais que par
+l'intérêt de sa propre sûreté. Le cabinet laissa successivement
+parvenir à la connaissance des deux négociateurs français la
+résolution d'ouvrir la Silésie aux Russes, et d'occuper le Hanovre
+avec une armée prussienne, sous le prétexte d'empêcher que le feu de
+la guerre ne s'introduisît au centre même du royaume. On semblait dire
+que la France devait se trouver heureuse d'en être quitte à pareil
+prix!
+
+[En marge: Après un premier éclat la Prusse commence à se calmer.]
+
+Tout cela était bien peu digne de la probité du roi et de la puissance
+de la Prusse. Cependant, après cette première explosion, les formes
+commencèrent à s'améliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le
+plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succès
+surprenants de Napoléon avaient inspiré dans toutes les cours de
+sérieuses réflexions.
+
+[En marge: Alexandre prend la résolution de se rendre à Berlin.]
+
+Ce qui se passait à Berlin avait été rapporté à Pulawi avec la
+promptitude de l'éclair. Alexandre, qui voulait voir
+Frédéric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner à
+la Prusse, devait le vouloir bien davantage après. Il espérait trouver
+ce prince disposé à subir toute espèce d'influences. Aussi, loin de
+fixer le rendez-vous de manière que la distance à parcourir fût
+également partagée, Alexandre fit lui-même le trajet entier, et se
+rendit immédiatement à Berlin.
+
+[En marge: Entrée solennelle d'Alexandre à Berlin.]
+
+[En marge: Séduction exercée par Alexandre sur la cour de Berlin.]
+
+[En marge: Le roi de Prusse, effrayé des entraînements de la cour,
+rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.]
+
+[En marge: Langage d'Alexandre à la cour de Prusse.]
+
+Frédéric-Guillaume, en apprenant l'arrivée du czar, regretta d'avoir
+fait autant d'éclat, et de s'être ainsi attiré une visite flatteuse,
+mais compromettante. Napoléon commençait la guerre d'une façon si
+brusque et si décisive, qu'on était peu encouragé à se lier avec ses
+ennemis. Cependant il n'était pas possible de se refuser aux
+empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna
+donc les ordres nécessaires pour le recevoir avec tout l'appareil
+convenable. Alexandre fit son entrée le 25 octobre dans la capitale de
+la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde
+royale prussienne. Le jeune roi, accouru à sa rencontre, l'embrassa
+cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, après
+avoir été d'abord favorable aux Français, commençait à se laisser
+entraîner par l'impulsion de la cour, et par l'allégation mille fois
+répétée que Napoléon avait violé le territoire d'Anspach par mépris
+pour la Prusse. Alexandre s'était promis de déployer en cette
+circonstance tout ce qu'il avait de moyens de séduction pour mettre la
+cour de Berlin dans ses intérêts. Il n'y manqua pas, et il débuta par
+la belle reine de Prusse, qui était facile à gagner, car, issue de la
+maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la
+noblesse allemande contre la Révolution française. Alexandre lui
+adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait
+à volonté prendre pour un simple hommage rendu à son mérite, ou pour
+un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occupé d'une dame
+distinguée de la noblesse russe, Alexandre était homme et prince à
+simuler à propos un sentiment utile à ses vues. Du reste, rien, dans
+ce qu'il témoignait, n'était capable d'offenser ni la décence, ni la
+susceptibilité ombrageuse de Frédéric-Guillaume. Il n'avait pas vécu
+deux jours à Berlin, que déjà toute la cour était pleine de lui, et
+vantait sa grâce, son esprit, sa généreuse ardeur pour la cause de
+l'Europe. Il avait entouré de ses soins, tous les parents du grand
+Frédéric; il avait visité le duc de Brunswick, le maréchal de
+Mollendorf, et honoré en eux les chefs de l'armée prussienne. Le jeune
+prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente
+haine pour les Français, par une ardente passion pour la gloire, le
+prince Louis, acquis d'avance à la cause de la Russie, montrait encore
+plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entraînement général
+livrait la cour de Prusse à Alexandre. Frédéric-Guillaume s'apercevait
+de l'effet produit autour de lui, et commençait à s'en épouvanter. Il
+attendait avec une pénible anxiété les propositions qui allaient
+naître de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de
+hâter le moment des explications. Nous avons déjà dit que dans son
+extrême embarras, il avait appelé auprès de lui son ancien conseiller
+d'Haugwitz, dont l'esprit trop délié pour le sien l'inquiétait
+quelquefois par sa supériorité même, mais dont la politique adroite,
+évasive, toujours portée à la neutralité, lui convenait parfaitement.
+Ils déploraient tous deux le fatal enchaînement de choses qui, sous la
+direction passionnée et inégale de M. de Hardenberg, avait conduit la
+Prusse à une véritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et
+créature de M. d'Haugwitz, bientôt rival et jaloux de cet homme
+d'État, avait commencé par suivre sa politique, qui consistait à se
+maintenir neutre entre les deux partis européens, et à exploiter cette
+neutralité; mais il l'avait fait avec son caractère passionné, versant
+tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, favorable aux Français, lorsqu'il
+s'agissait du Hanovre, jusqu'à vouloir se donner totalement à eux, et,
+depuis l'événement d'Anspach, tellement entraîné par le mouvement
+général, qu'il voulait leur faire la guerre de moitié avec la Russie.
+M. d'Haugwitz, censurant, mais avec ménagement, un ingrat disciple,
+disait qu'on avait été trop français quelques mois auparavant, et
+qu'on était trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras,
+comment échapper aux étreintes du jeune empereur? La difficulté
+devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la résoudre en
+éludant sans cesse. Le temps était précieux pour Alexandre, car chaque
+jour qui s'écoulait annonçait un nouveau pas de Napoléon sur le
+Danube, et un nouveau péril pour l'Autriche, ainsi que pour les armées
+russes arrivées sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit
+aborder par son ministre des affaires étrangères l'habile et astucieux
+comte d'Haugwitz. Le thème qu'ils développèrent l'un et l'autre est
+facile à déduire de ce qui précède. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait
+se séparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son
+inaction à faire triompher l'ennemi commun; elle en était ménagée dans
+le moment, et même fort peu, à juger d'après ce qui venait de se
+passer à Anspach, mais elle en serait bientôt écrasée, lorsque,
+délivré de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus à compter avec
+personne. Il est vrai que la Prusse était placée bien près des coups
+de Napoléon; mais on marchait à son secours avec une armée de 80 mille
+hommes, et on ne s'était même avancé si près d'elle que dans ce but.
+Cette armée réunie à Pulawi, sur la frontière de Silésie, était, non
+pas une menace, mais une généreuse attention d'Alexandre, qui n'avait
+pas voulu entraîner un ami dans une guerre sérieuse, sans lui offrir
+les moyens d'en braver les périls. D'ailleurs Napoléon avait bien des
+ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si,
+tandis que les Autrichiens et les Russes ralliés lui opposeraient une
+barrière solide, la Prusse se jetait sur ses derrières par la
+Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait
+infailliblement. Dans ce cas très-probable, la commune délivrance
+serait due à la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napoléon
+promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce
+complément de territoire, dont il avait flatté la juste ambition de la
+maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet déjà écrit à
+Londres pour décider l'Angleterre à ce sacrifice.) Et il vaudrait bien
+mieux recevoir un don si beau du possesseur légitime, pour prix du
+salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en
+récompense d'une trahison.
+
+[En marge: L'archiduc Antoine accourt à Berlin pour seconder les
+efforts d'Alexandre.]
+
+À ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la présence
+de l'archiduc Antoine, accouru en toute hâte de Vienne à Berlin. Ce
+prince venait raconter les désastres d'Ulm, les progrès rapides des
+Français, les périls de la monarchie autrichienne, trop grands pour
+n'être pas communs à l'Allemagne entière, et il sollicitait avec
+ardeur la réconciliation à tout prix des deux premières puissances
+allemandes.
+
+[En marge: Vaine résistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux
+instances d'Alexandre.]
+
+[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence
+qu'on avait formé contre la Prusse.]
+
+[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.]
+
+Cette machination diplomatique était trop bien ourdie pour que le
+malheureux roi de Prusse pût y échapper. Cependant lui et M.
+d'Haugwitz résistaient obstinément, comme s'ils avaient eu le
+pressentiment des revers qui devaient bientôt frapper la monarchie
+prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de
+contestations, beaucoup même de plaintes amères. Le roi et son
+ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait
+certainement, car l'Europe tout entière, fût-elle réunie, était
+incapable de résister à Napoléon; que s'ils cédaient, c'est qu'on
+faisait violence à leur raison, à leur prudence, à leur patriotisme,
+et ils ne manquaient pas non plus de récriminer contre le projet
+qu'on avait eu de les entraîner, de gré ou de force, projet dont
+l'armée russe réunie sur la frontière de Silésie devait être
+l'instrument. À cela l'empereur Alexandre répondait en livrant son
+ministre, le prince Czartoryski. Cédant à son inconstance naturelle,
+il écoutait déjà beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire
+partout que le prince Czartoryski était un ministre perfide,
+trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi,
+et cherchant dans ce but à jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre,
+qui n'avait pas assez de caractère pour le plan qu'on lui avait
+proposé, s'était effrayé à Pulawi même de l'idée de marcher sur la
+France en passant sur le corps de la Prusse, dût la couronne de
+Pologne être le prix de cette témérité. Éclairé par M. d'Alopeus,
+excité par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire
+commettre une grande faute, et il le reprochait même assez vivement au
+prince Czartoryski, dont le caractère grave et sévère commençait à lui
+être importun, parce qu'avec la liberté d'un ami et d'un ministre
+indépendant, il blâmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et
+de sa mobilité.
+
+[Date: Nov. 1805.]
+
+[En marge: Le roi de Prusse est enfin entraîné.]
+
+À force de soins, de désaveux, et surtout d'influences accessoires,
+telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les
+cris du jeune état-major prussien, on finit par étourdir le roi, par
+vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues
+de la coalition. Mais, tout dominé qu'était Frédéric-Guillaume, il
+voulut se réserver une dernière ressource pour échapper à ces
+nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta
+un plan qui pouvait faire encore quelque illusion à sa probité
+entraînée, et qui consistait dans un projet de médiation, grande
+hypocrisie employée alors par toutes les puissances, pour déguiser les
+plans de coalition contre la France. C'était la forme dont la Prusse
+avait songé à se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de
+s'allier à Napoléon au prix du Hanovre: c'était la forme dont elle se
+servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre,
+et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre.
+
+[En marge: Traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805.]
+
+Il fut convenu que la Prusse, alléguant l'impossibilité de vivre en
+repos entre des adversaires acharnés qui ne respectaient pas même son
+territoire, se déciderait à intervenir pour les forcer à la paix.
+Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette
+paix? Là était toute la question. Si la Prusse se conformait aux
+traités signés avec Napoléon, et par lesquels elle avait garanti
+l'état présent de l'empire français, en échange de ce qu'elle avait
+reçu en Allemagne, il n'y avait rien à dire. Mais elle n'était pas
+assez ferme pour s'en tenir à cette limite, qui était celle de la
+loyauté. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une
+nouvelle démarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui
+reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le
+morcellement du royaume d'Italie), une indemnité pour le roi de
+Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par
+Napoléon lui-même, dans le cas d'une pacification générale,
+c'est-à-dire l'indépendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande.
+C'était là une violation formelle des garanties réciproques que la
+Prusse avait stipulées avec la France, non pas dans des projets
+d'alliance manqués, mais dans des conventions authentiques, signées à
+l'occasion des indemnités allemandes.
+
+Les Russes et les Autrichiens auraient désiré davantage, mais, comme
+ils savaient que Napoléon ne consentirait jamais à ces conditions, ils
+étaient assurés, même avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraîner
+la Prusse à la guerre.
+
+Il y avait une autre difficulté sur laquelle ils passaient encore pour
+faire tomber tous les obstacles. Frédéric-Guillaume ne voulait pas se
+présenter à Napoléon au nom de tous ses ennemis, notamment de
+l'Angleterre, après avoir échangé avec lui contre cette puissance tant
+de confidences et d'épanchements. Il exprima donc le désir de ne pas
+prononcer un seul mot qui fût relatif à la Grande-Bretagne dans la
+déclaration de médiation, n'entendant se mêler, disait-il, que de la
+paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en
+avait assez dans ce qui était convenu, pour le précipiter dans la
+guerre. Enfin il exigea une dernière précaution, celle-ci la plus
+captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme
+auquel la Prusse serait obligée d'agir. D'une part, le duc de
+Brunswick, toujours consulté, toujours écouté sans appel, quand il
+s'agissait des affaires militaires, déclarait que l'armée prussienne
+ne serait prête que dans les premiers jours de décembre; de l'autre,
+M. d'Haugwitz conseillait de différer, pour voir comment se
+passeraient les choses sur le Danube, entre les Français et les
+Russes. Avec un capitaine tel que Napoléon, les événements ne
+pouvaient pas traîner en longueur, et, en gagnant seulement un mois,
+il y avait chance d'être tiré d'embarras par quelque solution imprévue
+et décisive. Il fut donc arrêté qu'à l'expiration d'un mois, à dater
+du jour où M. d'Haugwitz, chargé de proposer la médiation, aurait
+quitté Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si
+Napoléon n'avait pas fait une réponse satisfaisante. Il était facile
+d'ajouter quelques jours à ce mois, en retardant sous divers prétextes
+le départ de M. d'Haugwitz, et de plus Frédéric-Guillaume s'en fiait à
+ce négociateur, à sa prudence, à son adresse, pour que les premiers
+mots échangés avec Napoléon ne rendissent pas la rupture inévitable et
+immédiate.
+
+Ces conditions, indignes de la loyauté prussienne, car elles étaient
+contraires, nous le répétons, à des stipulations formelles, dont la
+Prusse avait reçu le prix en beaux territoires, contraires surtout à
+une intimité que Napoléon avait dû croire sincère, ces conditions
+furent insérées dans une double déclaration, signée à Potsdam le 3
+novembre. Le texte n'en a jamais été publié, mais Napoléon parvint
+plus tard à en connaître le contenu. Cette déclaration a conservé le
+titre de traité de Potsdam. Sans doute Napoléon avait commis des
+fautes à l'égard de la Prusse: tout en la caressant et en
+l'avantageant beaucoup, il avait laissé passer plus d'une occasion de
+l'enchaîner irrévocablement. Mais il l'avait comblée de solides
+faveurs; et il avait toujours été loyal dans ses rapports avec elle.
+
+[En marge: Alexandre jure une amitié éternelle au roi de Prusse sur le
+tombeau du grand Frédéric.]
+
+Alexandre et Frédéric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette
+belle retraite du grand Frédéric qu'on s'était réciproquement exalté,
+et qu'on avait conclu ce traité si contraire à la politique et aux
+intérêts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en était désolé, et
+ne s'excusait à ses propres yeux de l'avoir signé que dans l'espoir
+d'en éluder les conséquences. Le roi, étourdi, confondu, ne savait où
+il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre,
+d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son goût
+pour les scènes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient
+les restes du grand Frédéric, au milieu de l'église protestante de
+Potsdam. Là, sous ce caveau, pratiqué dans un pilier de l'église,
+étroit, simple jusqu'à la négligence, se trouvent deux cercueils en
+bois, l'un de Frédéric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frédéric.
+Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et
+saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le
+cercueil du grand Frédéric, le serment d'une amitié éternelle! Jamais
+ils ne devaient séparer ni leur cause, ni leurs destinées. Tilsit
+allait bientôt montrer la solidité d'un tel serment, probablement
+sincère au moment où il fut prêté.
+
+Cette scène, racontée à Berlin, publiée dans toute l'Europe, confirma
+l'opinion qu'il existait une alliance étroite entre les deux jeunes
+monarques.
+
+[En marge: Retour empressé de l'Angleterre à l'égard de la Prusse;
+elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.]
+
+L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des
+négociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un
+événement capital qui pouvait décider du sort de l'Europe. Elle fit
+partir sur-le-champ lord Harrowby lui-même, le ministre des affaires
+étrangères, pour négocier. Le cabinet de Londres n'était pas difficile
+avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe à quel
+prix. Il consentait à ce que l'Angleterre ne fût pas même nommée dans
+la négociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de
+Napoléon, et il tenait des subsides tout prêts pour l'armée
+prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prît part à la guerre sous un
+mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncés à la maison de
+Brandebourg, il était disposé à concéder beaucoup, mais il ne
+dépendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine
+chéri de George III. M. Pitt l'eût sacrifié volontiers, car il est
+toujours entré dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le
+Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on eût plutôt fait
+renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche,
+on offrait quelque chose de moins adhérent, il est vrai, à la
+monarchie prussienne, mais de plus considérable, la Hollande
+elle-même[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave
+de la France, et dont elles réclamaient l'indépendance avec tant
+d'énergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci
+à la coalition, et dégager le Hanovre. C'est à l'illustre nation
+hollandaise à juger du cas qu'elle peut faire de la sincérité des
+affections européennes à son égard.
+
+[Note 4: C'est sur des pièces authentiques que je fonde cette
+assertion.]
+
+C'étaient là autant de sujets à régler ultérieurement entre les cours
+de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du traité de
+Potsdam sa conséquence essentielle, c'est-à-dire l'accession de la
+Prusse à la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc
+le départ de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprêts,
+l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, après dix jours
+passés à Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la
+grande-duchesse, princesse d'un haut mérite, qui vivait dans cette
+ville, entourée des plus beaux génies de l'Allemagne, heureuse de ce
+noble commerce qu'elle était digne de goûter. La séparation des deux
+monarques fut, comme leur première rencontre aux portes de Berlin,
+marquée par des embrassements et des témoignages d'amitié, qu'on
+semblait, d'un côté au moins, vouloir rendre très-ostensibles.
+Alexandre partait pour l'armée, entouré de l'intérêt qui s'attache
+ordinairement à un tel départ. On saluait en lui un jeune héros, prêt
+à braver les plus grands périls pour le triomphe de la cause commune
+des rois.
+
+Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand
+maréchal du palais impérial, étaient totalement délaissés. La cour
+continuait à les traiter avec une froideur offensante. Bien que le
+secret le plus profond eût été promis, entre les Russes et les
+Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne
+pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre à tout le
+monde que la Prusse était engagée irrévocablement avec eux. Leur joie,
+au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprêts militaires qui se
+faisaient, au mouvement peu conforme à son âge que se donnait le vieux
+duc de Brunswick, elle attestait le succès qu'avait obtenu la présence
+d'Alexandre à Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M.
+d'Haugwitz la direction des relations extérieures, ne se montrait
+guère aux négociateurs français; mais M. d'Haugwitz les accueillait
+plus fréquemment. Interrogé par eux sur l'importance qu'il fallait
+attacher aux indiscrétions russes, il se défendait de toutes les
+suppositions répandues dans le public. Il avouait un projet qui,
+disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une
+médiation. Quand ils voulaient savoir si cette médiation serait armée,
+ce qui signifiait imposée, il éludait, disant que les instances de sa
+cour auprès de Napoléon seraient proportionnées à l'urgence du moment.
+Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette
+médiation, il répondait qu'elles seraient justes, sages, conformes à
+la gloire de la France, et qu'il en avait donné la meilleure preuve en
+se chargeant lui-même de les porter à Napoléon. Il ne pouvait pas, la
+première fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer à en être
+brusquement repoussé.
+
+Tels furent les éclaircissements obtenus du cabinet de Berlin. La
+seule chose qui fût évidente, c'est que la Silésie était ouverte aux
+Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire
+d'Anspach, et que le Hanovre allait être occupé par une armée
+prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans
+la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait
+le siége de cette place, promettait les plus grands égards envers les
+Français, en ajoutant qu'il en espérait autant de leur part.
+
+[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier général de
+Napoléon.]
+
+Le grand maréchal Duroc ne voyant plus rien à faire à Berlin, en
+partit pour le quartier général de Napoléon. À cette époque, fin
+d'octobre, commencement de novembre, Napoléon, en ayant fini avec la
+première armée autrichienne, s'apprêtait à fondre sur les Russes,
+suivant le plan qu'il avait conçu.
+
+[En marge: Étonnement de Napoléon en apprenant ce qui se passe à
+Berlin.]
+
+Quand il apprit ce qui se passait à Berlin, il fut confondu
+d'étonnement, car c'était de très-bonne foi, et en croyant au maintien
+de l'ancien usage, qu'il avait ordonné de traverser les provinces
+d'Anspach. Il ne pensait pas que l'irritation de la Prusse fût
+sincère, et il était convaincu qu'elle servait à couvrir les
+faiblesses de cette cour envers la coalition. Mais rien de ce qu'il
+pouvait supposer à ce sujet n'était capable de l'ébranler; et il
+montra en cette circonstance toute la grandeur de son caractère.
+
+On connaît déjà le plan général de ses opérations. En présence de
+quatre attaques dirigées contre l'empire français, l'une au nord par
+le Hanovre, la seconde au midi par la basse Italie, les deux autres à
+l'orient par la Lombardie et la Bavière, il n'avait tenu compte que
+des deux dernières. Laissant à Masséna le soin de parer à celle de
+Lombardie, et de contenir les archiducs pendant quelques semaines, il
+s'était réservé la plus importante, celle qui menaçait la Bavière.
+Profitant, comme on l'a vu, de la distance qui séparait les
+Autrichiens des Russes, il avait, par une marche sans exemple,
+enveloppé les premiers, et les avait envoyés prisonniers en France.
+Maintenant il allait marcher sur les seconds et les culbuter sur
+Vienne. Par ce mouvement l'Italie devait être dégagée, et les attaques
+préparées au nord et au midi de l'Europe devenir d'insignifiantes
+diversions.
+
+[En marge: Résolutions inspirées à Napoléon par les événements de
+Prusse.]
+
+Cependant la Prusse pouvait apporter à ce plan de graves
+perturbations, en se jetant par la Franconie ou la Bohême sur les
+derrières de Napoléon, pendant qu'il marcherait sur Vienne. Un général
+ordinaire, sur la nouvelle de ce qui se passait à Berlin, se serait
+arrêté tout à coup, aurait rétrogradé pour prendre une position plus
+rapprochée du Rhin, de manière à n'être pas tourné, et aurait attendu
+dans cette position, à la tête de ses forces réunies, les conséquences
+du traité de Potsdam. Mais, en agissant ainsi, il rendait certains les
+dangers qui n'étaient que probables; il donnait aux deux armées russes
+de Kutusof et d'Alexandre le temps d'opérer leur jonction, à
+l'archiduc Charles le temps de passer de Lombardie en Bavière pour se
+joindre aux Russes, aux Prussiens le temps et le courage de lui faire
+des propositions inacceptables, et d'entrer en lice. Il pouvait en un
+mois avoir sur les bras 120 mille Autrichiens, 100 mille Russes, 150
+mille Prussiens, rassemblés dans le haut Palatinat ou la Bavière, et
+être accablé par une masse de forces double des siennes. Persister
+dans ses idées plus que jamais, c'est-à-dire marcher en avant,
+refouler à une extrémité de l'Allemagne les principales armées de la
+coalition, écouter dans Vienne les plaintes de la Prusse, et lui
+donner ses triomphes pour réponse: telle était la détermination la
+plus sage, quoiqu'en apparence la plus téméraire. Ajoutons que ces
+grandes résolutions sont faites pour les grands hommes, que les hommes
+ordinaires y succomberaient; que, de plus, elles exigent non-seulement
+un génie supérieur, mais une autorité absolue, car, pour être en
+mesure de s'avancer ou de rétrograder à propos, il faut être le centre
+de tous les mouvements, de toutes les informations, de toutes les
+volontés, il faut être général et chef d'empire, il faut être Napoléon
+et empereur.
+
+[En marge: Langage que tient Napoléon à la Prusse après avoir arrêté
+ses résolutions.]
+
+Le langage de Napoléon à la Prusse fut conforme à la résolution qu'il
+venait de prendre. Loin de présenter des excuses pour la violation du
+territoire d'Anspach, il se contenta d'en référer aux conventions
+antérieures, disant que si ces conventions étaient périmées, il aurait
+fallu l'en avertir; que, du reste, c'étaient là de purs prétextes; que
+ses ennemis, il le voyait bien, l'emportaient à Berlin; qu'il ne lui
+convenait plus dès lors d'entrer en explications amicales avec un
+prince pour lequel son amitié semblait n'avoir aucun prix; qu'il
+laisserait au temps et aux événements le soin de répondre pour lui,
+mais que sur un seul point il serait inflexible, celui de l'honneur;
+que jamais ses aigles n'avaient souffert d'affront; qu'elles étaient
+dans l'une des places fortes du Hanovre, celle d'Hameln; que si on
+voulait les en arracher, le général Barbou les défendrait jusqu'à la
+dernière extrémité, et serait secouru avant d'avoir succombé; qu'avoir
+toute l'Europe sur les bras n'était pas pour la France une chose
+nouvelle ou effrayante; que lui Napoléon paraîtrait bientôt, si on l'y
+appelait, des bords du Danube sur les bords de l'Elbe, et ferait
+repentir ses nouveaux ennemis, comme les anciens, d'avoir attenté à la
+dignité de son empire. Voici l'ordre donné au général Barbou, et
+communiqué au gouvernement prussien.
+
+ AU GÉNÉRAL DE DIVISION BARBOU:
+
+ «Augsbourg, 24 octobre.
+
+ »J'ignore ce qui se prépare, mais, quelle que soit la puissance
+ dont les armées voudraient entrer en Hanovre, serait-ce même une
+ puissance qui ne m'eût pas déclaré la guerre, vous devrez vous y
+ opposer. N'ayant point assez de forces pour résister à une armée,
+ enfermez-vous dans les forteresses, et ne laissez approcher
+ personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au
+ secours des troupes renfermées dans Hameln. Mes aigles n'ont
+ jamais souffert d'affront. J'espère que les soldats que vous
+ commandez seront dignes de leurs camarades, et sauront conserver
+ l'honneur, la plus belle et la plus précieuse propriété des
+ nations.
+
+ »Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous
+ soit porté par un de mes aides de camp.
+
+ »NAPOLÉON.»
+
+Napoléon s'était transporté d'Ulm à Augsbourg, d'Augsbourg à Munich,
+pour y faire ses dispositions de marche. Avant de le suivre dans cette
+longue et immense vallée du Danube, franchissant tous les obstacles
+que lui opposaient l'hiver et l'ennemi, il faut jeter un instant les
+yeux sur la Lombardie, où Masséna était chargé de contenir les
+Autrichiens, en attendant que Napoléon eût fait tomber leur position
+sur l'Adige en s'avançant sur Vienne.
+
+[En marge: Événements militaires en Italie.]
+
+[En marge: Plan de conduite que Napoléon avait prescrit à Masséna.]
+
+Napoléon et Masséna connaissaient profondément l'Italie, puisque tous
+deux y avaient acquis leur gloire. Les instructions données pour cette
+campagne étaient dignes de l'un et l'autre. (Voir la carte nº 31.)
+Napoléon avait d'abord posé en principe que cinquante mille Français,
+appuyés sur un fleuve, n'avaient rien à craindre de quatre-vingt mille
+ennemis quels qu'ils fussent; qu'en tout cas il leur demandait une
+seule chose, c'était de garder l'Adige jusqu'à ce que, s'enfonçant
+dans la Bavière (laquelle forme le revers septentrional des Alpes,
+comme la Lombardie en forme le revers méridional), il eût débordé la
+position des Autrichiens, et les eût contraints à rétrograder; que
+pour cela il fallait se tenir réunis dans la partie supérieure du
+fleuve, l'aile gauche aux Alpes, selon l'exemple qu'il avait toujours
+donné, refouler les Autrichiens dans les montagnes s'ils se
+présentaient par les gorges du Tyrol, ou bien, s'ils passaient le bas
+Adige, les laisser faire, se serrer seulement, et quand ils seraient
+engagés dans le pays marécageux du bas Adige et du Pô, de Legnago à
+Venise, se jeter dans leur flanc, et les noyer dans les lagunes; qu'en
+restant ainsi massé au pied des Alpes, on n'avait rien à craindre,
+l'attaque vînt-elle du haut ou du bas; mais que si l'ennemi paraissait
+renoncer à l'offensive, il fallait la prendre contre lui, enlever de
+nuit le pont de Vérone sur l'Adige, et se porter après à l'attaque des
+hauteurs de Caldiero. Les campagnes de Napoléon offraient des modèles
+pour toutes les manières de se conduire sur cette partie du théâtre de
+la guerre.
+
+[En marge: Premières opérations de Masséna.]
+
+[En marge: Enlèvement du pont de Vérone.]
+
+Masséna n'était pas homme à hésiter entre l'offensive et la défensive.
+Le premier système de guerre convenait seul à son caractère et à son
+esprit. Il était arrivé à ce degré de confiance, qu'avec cinquante
+mille Français il ne croyait pas être condamné à garder la défensive
+devant quatre-vingt mille Autrichiens, même commandés par l'archiduc
+Charles. En conséquence, dans la nuit du 17 au 18 octobre, après avoir
+reçu la nouvelle des premiers mouvements de la grande armée, il
+s'était avancé en silence vers le pont du Château-Vieux, situé dans
+l'intérieur de Vérone. Cette ville, comme on le sait, est divisée par
+l'Adige en deux portions. L'une appartenait aux Français, l'autre aux
+Autrichiens. Les ponts étaient coupés, et leurs abords défendus par
+des palissades et des murs. Après avoir fait sauter le mur qui
+interdisait l'approche du pont du Château-Vieux, Masséna, parvenu au
+bord du fleuve, avait lancé de braves voltigeurs dans des bateaux, les
+uns pour reconnaître si les piles du pont étaient minées, les autres
+pour se jeter sur la rive opposée. Certain que les piles n'étaient pas
+minées, il avait fait établir une espèce de passage avec des madriers,
+puis, ayant franchi l'Adige, il avait combattu toute la journée du 18
+avec les Autrichiens. Le secret, la vigueur, la promptitude de cette
+attaque, avaient été dignes du premier lieutenant de Napoléon dans les
+campagnes d'Italie. Masséna se trouvait par cette opération maître du
+cours de l'Adige, pouvant au besoin opérer sur les deux rives, et
+n'ayant guère à craindre d'être surpris par un passage de vive force,
+car il était en mesure d'interrompre une pareille opération sur
+quelque point qu'elle fût tentée. Avant de prendre une offensive
+prononcée, et de se porter définitivement sur le territoire
+autrichien, il voulait recevoir des bords du Danube des nouvelles qui
+fussent décisives.
+
+[En marge: Passage de l'Adige par les Français.]
+
+Ces nouvelles arrivèrent le 28 octobre, et remplirent l'armée d'Italie
+de joie et d'émulation. Masséna les fit annoncer à ses troupes au
+bruit de l'artillerie, et résolut de marcher tout de suite en avant.
+Le lendemain, 29 octobre, il porta trois de ses divisions au delà de
+l'Adige, les divisions Gardanne, Duhesme et Molitor, culbuta les
+Autrichiens, et s'étendit dans la plaine dite de Saint-Michel, entre
+la place de Vérone et le camp retranché de Caldiero. Son projet était
+d'attaquer ce camp formidable, bien qu'il eût devant lui une armée de
+beaucoup supérieure en nombre, et appuyée sur des positions que la
+nature et l'art avaient rendues extrêmement fortes. De son côté,
+l'archiduc, informé des succès extraordinaires de la grande armée
+française, présumant qu'il serait bientôt contraint de rétrograder
+pour venir au secours de Vienne, ne croyait pas devoir céder le
+terrain en vaincu. Il voulait remporter un avantage décisif, qui lui
+permît de se retirer tranquillement, et de prendre la route qui
+conviendrait le mieux à la situation générale des coalisés.
+
+Les deux adversaires allaient donc se heurter d'autant plus violemment
+qu'ils se rencontraient avec une même résolution de combattre à
+outrance.
+
+[En marge: Bataille de Caldiero.]
+
+Masséna avait devant lui les derniers escarpements des Alpes du Tyrol,
+venant s'effacer dans la plaine de Vérone, près du village de
+Caldiero. À sa gauche les hauteurs dites de Colognola étaient
+couvertes de retranchements régulièrement construits, et armés d'une
+nombreuse artillerie. Au centre et en plaine se trouvait le village de
+Caldiero, traversé par la grande route de Lombardie, qui conduit par
+le Frioul en Autriche. Sur ce point s'offrait l'obstacle des terrains
+clos et bâtis, occupés par une grande partie de l'infanterie
+autrichienne. Enfin à sa droite Masséna voyait s'étendre les bords
+plats et marécageux de l'Adige, traversés en tous sens par des fossés
+et des digues hérissés de canons. Ainsi à gauche des montagnes
+retranchées, au centre une grande route bordée de constructions, à
+droite des marécages et l'Adige, partout des ouvrages appropriés au
+sol, couverts d'artillerie, et 80 mille hommes pour les défendre,
+voilà le camp retranché que Masséna devait attaquer avec 50 mille
+hommes. Rien n'était capable d'intimider le héros de Rivoli, de Zurich
+et de Gênes. Dès le 30 au matin, il s'avança en colonne sur la grande
+route. À sa gauche, il chargea le général Molitor d'enlever avec sa
+division les formidables hauteurs de Colognola; avec les divisions
+Duhesme et Gardanne il se chargea lui-même de l'attaque du centre, le
+long de la grande route; et comme il jugeait que pour déloger un
+ennemi supérieur en nombre et en position il fallait lui montrer un
+danger sérieux sur l'une de ses ailes, il donna mission au général
+Verdier de se porter à l'extrême droite de l'armée française, d'y
+passer l'Adige avec 10 mille hommes, de déborder l'aile gauche de
+l'archiduc, et de fondre ensuite sur ses derrières. Si cette opération
+était bien exécutée, elle valait un tel détachement; mais il était
+hasardeux de confier un passage de fleuve à un lieutenant, et ces 10
+mille hommes, s'ils n'étaient pas très-bien employés à la droite,
+allaient être vivement regrettés au centre.
+
+À la naissance du jour, Masséna, se portant sur l'ennemi avec vigueur,
+le culbuta sur tous les points. Le général Molitor, l'un des officiers
+les plus habiles et les plus fermes de l'armée, s'avança froidement
+jusqu'au pied des hauteurs de Colognola, et en franchit les premiers
+escarpements malgré un feu épouvantable. Tandis que le colonel Teste
+les abordant à la tête du 5e de ligne était prêt à les gravir, le
+comte de Bellegarde, sorti des redoutes avec toutes ses forces, se
+présenta pour accabler ce régiment. Le général Molitor, appréciant
+sur-le-champ la gravité du danger, fondit, sans compter les ennemis,
+sur la colonne du général Bellegarde avec le 6e de ligne, seul
+régiment qu'il eût sous la main. Il attaqua cette colonne si
+violemment qu'il la surprit, et la contraignit à s'arrêter. Pendant ce
+temps, le colonel Teste était entré dans l'une des redoutes, et y
+avait arboré le drapeau du 5e dont un boulet emporta l'aigle. Mais les
+Autrichiens, honteux de se voir arracher de telles positions par un si
+petit nombre d'hommes, revinrent à la charge, et reprirent la redoute.
+Les Français sur ce point restèrent en face des retranchements ennemis
+sans pouvoir s'en emparer. C'était miracle d'avoir autant osé avec si
+peu de monde, et sans essuyer de défaite.
+
+Au centre le prince Charles avait placé le gros de ses forces. Il
+avait mis en tête une réserve de grenadiers, dans les rangs de
+laquelle combattaient trois archiducs. Déjà les généraux Duhesme et
+Gardanne, balayant la grande route, et enlevant l'un après l'autre les
+enclos qui la bordaient, étaient arrivés près de Caldiero. L'archiduc
+Charles choisit cet instant pour prendre l'offensive. Il repoussa les
+assaillants, et marcha sur la route en colonne serrée, à la tête de la
+meilleure infanterie autrichienne. Cette colonne s'avançant toujours,
+comme jadis celle de Fontenoy, dépassait déjà les détachements de
+troupes françaises répandus à droite et à gauche dans les enclos, et
+pouvait venir s'emparer de Vago, qui était pour les Français ce que
+Caldiero était pour les Autrichiens, l'appui de leur centre. Mais
+Masséna était accouru sur les lieux. Il rallia ses divisions, plaça
+sur la route et en face de l'ennemi tout ce qu'il avait d'artillerie
+disponible, fît mitrailler à bout portant les braves grenadiers
+autrichiens, puis les fit charger à la baïonnette, assaillir sur les
+flancs, et après un combat acharné, dans lequel il fut sans cesse au
+milieu du feu comme un simple soldat, il força la colonne à se mettre
+en retraite. Il la poussa au delà de Caldiero, et gagna du terrain
+jusqu'à pénétrer dans les premiers retranchements autrichiens. Si dans
+ce moment le général Verdier, accomplissant sa mission, avait franchi
+l'Adige, ou même si Masséna avait eu les 10 mille hommes inutilement
+envoyés à son extrême droite, il enlevait le formidable camp de
+Caldiero. Mais le général Verdier, dirigeant mal son opération, avait
+jeté un de ses régiments au delà du fleuve, sans pouvoir le faire
+appuyer, et avait échoué complétement dans son projet de passage. La
+nuit seule sépara les combattants, et couvrit de ses ombres l'un des
+champs de bataille les plus ensanglantés du siècle.
+
+[En marge: Retraite de l'archiduc Charles.]
+
+Il fallait le caractère de Masséna pour entreprendre et soutenir sans
+échec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu 3 mille hommes,
+tués ou blessés; on leur avait fait 4,000 prisonniers. Les Français,
+en morts, blessés ou prisonniers, n'avaient pas perdu plus de 3 mille
+hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mêlés les uns avec les
+autres au milieu d'une affreuse confusion. Mais dans la nuit
+l'archiduc fit évacuer ses bagages et son artillerie, et le
+lendemain, occupant les Français au moyen d'une arrière-garde, il
+commença son mouvement rétrograde. Un corps de 5 mille hommes,
+commandé par le général Hillinger, fut sacrifié à l'intérêt de sa
+retraite. On l'avait fait descendre des hauteurs pour inquiéter Vérone
+sur les derrières de notre armée, pendant que l'archiduc se mettait en
+marche. Le général Hillinger n'eut pas le temps de revenir de cette
+démonstration, peut-être poussée trop loin, et fut pris avec tout son
+corps. Ainsi, dans ces trois jours, Masséna avait enlevé à l'ennemi 11
+ou 12 mille hommes, dont 8 mille faits prisonniers, et 3 mille laissés
+hors de combat.
+
+[En marge: Masséna poursuit vivement les Autrichiens à travers le
+Frioul.]
+
+Sur-le-champ il entreprit de poursuivre l'archiduc, l'épée dans les
+reins. Mais le prince autrichien avait pour lui les meilleurs soldats
+de l'Autriche, au nombre de 70 mille hommes, son expérience, ses
+talents, l'hiver, les fleuves débordés, dont il coupait les ponts en
+se retirant. Masséna ne pouvait se flatter de lui faire essuyer une
+catastrophe; néanmoins il l'occupait assez en le suivant, pour ne pas
+lui laisser la facilité de manoeuvrer à volonté contre la grande
+armée.
+
+Cette autre partie du plan de Napoléon s'accomplissait donc aussi
+ponctuellement que la précédente, car l'archiduc Charles, ramené vers
+l'Autriche, était obligé de battre en retraite, pour venir au secours
+de la capitale menacée.
+
+[En marge: Marche de Napoléon à travers la Bavière.]
+
+[En marge: L'armée russe.]
+
+[En marge: Le général Kutusof.]
+
+[En marge: Les généraux Bagration et Miloradovitch.]
+
+Napoléon n'avait pas perdu un instant à Munich pour arrêter ses
+dispositions. Il était pressé de franchir l'Inn, de battre les
+Russes, et de déconcerter les menées de Berlin par de nouveaux succès
+aussi prompts que ceux d'Ulm. Le corps du général Kutusof, qu'il avait
+devant lui, était à peine de 50 mille hommes, à l'entrée en campagne,
+bien qu'il dût être beaucoup plus nombreux d'après les promesses de la
+Russie. De la Moravie à la Bavière, ce corps avait laissé en route 5
+ou 6 mille traînards et malades, mais il avait été rejoint par le
+détachement autrichien de Kienmayer, échappé au désastre d'Ulm avant
+l'investissement de cette place. M. de Meerfeld avait ajouté quelques
+troupes à ce détachement, et en avait pris le commandement. Le tout
+ensemble pouvait s'élever à 65 mille soldats environ, tant Russes
+qu'Autrichiens. C'était bien peu pour sauver la monarchie contre 150
+mille Français, dont 100 mille au moins marchaient en une seule masse.
+Le général Kutusof commandait cette armée. C'était un homme assez âgé,
+privé de l'usage d'un oeil par suite d'une blessure à la tête, fort
+gros, paresseux, dissolu, avide, mais intelligent, délié d'esprit
+autant qu'il était lourd de corps, heureux à la guerre, habile à la
+cour, et assez capable de commander dans une situation où il fallait
+de la prudence et de la bonne fortune. Ses lieutenants étaient
+médiocres, sauf trois, le prince Bagration, les généraux Doctoroff et
+Miloradovitch. Le prince Bagration était un Géorgien d'un courage
+héroïque, suppléant par l'expérience à l'instruction première qui lui
+manquait, et toujours chargé, soit à l'avant-garde, soit à
+l'arrière-garde, du rôle le plus difficile. Le général Doctoroff
+était un officier sage, modeste, instruit et ferme. Le général
+Miloradovitch était un Serbe, d'une valeur brillante, mais absolument
+dépourvu de connaissances militaires, désordonné dans ses moeurs,
+réunissant tous les vices de la civilisation à tous les vices de la
+barbarie. Le caractère des soldats russes répondait assez à celui de
+leurs généraux. Ils avaient une bravoure sauvage et mal dirigée. Leur
+artillerie était lourde, leur cavalerie médiocre. En tout, généraux,
+officiers, soldats, composaient une armée ignorante, mais
+singulièrement redoutable par son dévouement. Les troupes russes ont
+depuis appris la guerre en la faisant contre nous, et ont commencé à
+joindre le savoir au courage.
+
+[En marge: Le général Kutusof opère sa retraite plus lentement qu'il
+ne l'aurait voulu, afin de condescendre aux désirs de l'empereur
+d'Autriche.]
+
+Le général Kutusof avait ignoré jusqu'au dernier le désastre d'Ulm,
+car l'archiduc Ferdinand et le général Mack, la veille encore de leur
+malheur, ne lui annonçaient que des succès. La vérité ne fut connue
+que par l'arrivée du général Mack, qui vint en personne annoncer la
+destruction de la principale armée autrichienne. Kutusof, désespérant
+alors avec raison de sauver Vienne, ne dissimula point à l'empereur
+François, accouru au quartier général russe, qu'il fallait faire le
+sacrifice de cette capitale. Il aurait voulu se tirer le plus tôt
+possible du péril qui le menaçait lui-même, en passant sur la rive
+gauche du Danube, pour se réunir aux réserves russes qui arrivaient
+par la Bohême et la Moravie. Cependant l'empereur François et son
+conseil tenaient à ne faire le sacrifice de Vienne qu'à la dernière
+extrémité, et se flattaient qu'en retardant la marche de Napoléon par
+tous les moyens que la guerre défensive peut offrir, on donnerait le
+temps à l'archiduc Charles de passer en Autriche, aux réserves russes
+d'arriver sur le Danube, et d'opérer une jonction générale des forces
+alliées, pour livrer une bataille qui serait peut-être le salut de la
+capitale et de la monarchie. Le général Kutusof, se conformant aux
+désirs du principal allié de son maître, promit d'opposer aux Français
+toute résistance qui n'irait pas jusqu'à engager une action générale,
+et résolut, pour ralentir leur mouvement, de se servir de tous les
+affluents du Danube, qui viennent des Alpes se précipiter dans ce
+grand fleuve. Il suffisait pour cela de couper les ponts, et de gêner
+par de fortes arrière-gardes les passages de vive force que
+tenteraient les Français, passages difficiles dans une saison où
+toutes les eaux étaient hautes, torrentueuses, et chargées de glaçons.
+
+[En marge: Manière dont Napoléon dispose sa marche à travers la vallée
+du Danube.]
+
+[En marge: Ney chargé de conquérir le Tyrol.]
+
+[En marge: Les corps de Marmont et Bernadotte dirigés vers le pays de
+Salzbourg, dans le double but d'appuyer Ney, et de flanquer la marche
+de la grande armée.]
+
+Napoléon avait disposé sa marche de la manière suivante. Il était
+réduit à cheminer entre le Danube et la chaîne des Alpes, sur une
+route resserrée entre le fleuve et les montagnes. (Voir la carte nº
+31.) S'avancer avec une armée nombreuse sur cette route étroite, était
+une difficulté pour vivre et un danger pour marcher, car, outre
+l'archiduc Charles, qui pouvait passer de Lombardie en Bavière et se
+jeter dans notre flanc, il y avait en Tyrol 25 mille hommes environ
+sous l'archiduc Jean. Napoléon prit donc la sage précaution de confier
+au corps de Ney la conquête du Tyrol. Il prescrivit à ce maréchal de
+quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pénétrer dans le Tyrol, de
+manière à couper en deux les troupes disséminées dans cette longue
+contrée. Celles qui seraient à la droite du maréchal Ney devaient être
+rejetées sur le Vorarlberg et le lac de Constance, où arrivait le
+corps d'Augereau, après avoir traversé toute la France de Brest à
+Huningue. Ney, privé de la division Dupont, qui avait concouru avec
+Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, était réduit à 10 mille
+hommes environ. Mais Napoléon, se confiant en sa vigueur, et dans les
+14 mille hommes amenés par Augereau, croyait que c'était assez de
+forces pour la tâche qu'il avait à remplir. Le Tyrol ainsi occupé, il
+destinait Bernadotte à pénétrer dans le pays de Salzbourg. Il
+enjoignit à celui-ci de s'acheminer de Munich vers l'Inn, et d'aller
+le franchir ou à Wasserbourg ou à Rosenheim. Le général Marmont devait
+appuyer Bernadotte. Napoléon s'assurait ainsi deux avantages, celui de
+se couvrir entièrement du côté des Alpes, et celui de se ménager la
+possession du cours supérieur de l'Inn, ce qui empêchait les
+Austro-Russes d'en défendre le cours inférieur contre le gros de notre
+armée. Quant à lui, avec les corps des maréchaux Davout, Soult et
+Lannes, avec la réserve de cavalerie et la garde, il aborda de front
+la grande barrière de l'Inn, dans l'intention de la franchir de
+Mühldorf à Braunau. (Voir la carte nº 15.) Murat avait ordre de partir
+le 26 octobre, avec les dragons des généraux Walther et Beaumont, la
+grosse cavalerie du général d'Hautpoul, et un équipage de pont, pour
+se porter directement sur Mühldorf, en suivant la grande route de
+Munich par Hohenlinden, et en traversant ainsi les champs
+immortalisés par Moreau. Le maréchal Soult devait l'appuyer à une
+marche en arrière. Le maréchal Davout prit la route de gauche par
+Freisingen, Dorfen et Neu-Oettingen. Lannes, qui avait contribué avec
+Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, dut marcher plus à
+gauche encore que Davout, par Landshut, Vilsbibourg et Braunau. Enfin
+la division Dupont, qui s'était fort engagée dans la même direction,
+descendit le Danube pour aller s'emparer de Passau. Napoléon, avec la
+garde, suivit Murat et Soult sur la grande route de Munich.
+
+Avant de quitter Augsbourg, Napoléon y ordonna un système de
+précautions dont on le verra toujours plus occupé, à mesure que
+l'échelle de ses opérations s'agrandira, et dans lequel il est demeuré
+sans pareil, par l'étendue de sa prévoyance et l'activité de ses
+soins. Ce système de précautions avait pour but de créer sur sa ligne
+d'opération des points d'appui qui lui servissent également à
+s'avancer ou à rétrograder, s'il était réduit à ce dernier parti. Ces
+points d'appui, outre l'avantage de présenter une certaine force,
+devaient avoir celui de contenir des approvisionnements immenses en
+tout genre, fort utiles à une armée qui marche en avant,
+indispensables à une armée qui se retire. Il choisit en Bavière, sur
+le Lech, Augsbourg, qui offrait quelques moyens de défense, et les
+ressources propres à une grande population. Il y ordonna les travaux
+nécessaires pour la mettre à l'abri d'un coup de main, et voulut qu'on
+y réunît des grains, des bestiaux, des draps, des souliers, des
+munitions, et surtout des hôpitaux. Il fit des commandes de draps et
+de souliers à Nuremberg, à Ratisbonne, à Munich, en les payant, et en
+exigeant une prompte exécution, avec ordre de rassembler à Augsbourg
+les objets confectionnés. Augsbourg devenant le point principal de la
+route de l'armée, tous les détachements durent y passer pour se
+pourvoir de ce dont ils manquaient. Ces précautions prises, Napoléon
+se mit en route afin de suivre ses corps, qui le devançaient d'une ou
+deux marches.
+
+[En marge: Passage de l'Inn.]
+
+[En marge: Occupation de Braunau.]
+
+Les mouvements de son armée s'exécutèrent tels qu'il les avait tracés.
+Le 26 octobre elle s'avançait tout entière vers l'Inn. Les
+Austro-Russes n'avaient pas laissé subsister un seul pont. Mais
+partout les soldats, se jetant dans des barques, et passant par gros
+détachements sous la mousqueterie et la mitraille, allaient faire
+évacuer la rive opposée, et préparer le rétablissement des ponts,
+rarement détruits en entier par l'ennemi, à cause de la précipitation
+de sa retraite. Bernadotte, ne rencontrant que peu d'obstacles, passa
+l'Inn le 28 octobre à Wasserbourg. Les maréchaux Soult, Murat et
+Davout le passèrent à Mühldorf et à Neu-Oettingen. Lannes se dirigea
+vers Braunau, et trouvant le pont coupé, envoya un détachement sur
+l'autre rive, au moyen de quelques barques qu'on avait enlevées. Ce
+détachement franchit le fleuve, et se présenta aux portes de Braunau.
+Quel fut l'étonnement de nos soldats en trouvant ouverte cette place
+qui était en parfait état de défense, armée complétement, et pourvue
+de ressources considérables! On s'en empara sur-le-champ, et on
+conclut d'un fait si étrange que l'ennemi se retirait avec une
+précipitation qui tenait du désordre.
+
+Napoléon, enchanté d'une acquisition aussi importante, courut de sa
+personne à Braunau, pour s'assurer lui-même de la force de cette
+place, et du parti qu'il en pourrait tirer. Après l'avoir vue, il
+ordonna d'y transporter une grande portion des ressources qu'il
+voulait d'abord réunir à Augsbourg, la jugeant préférable pour l'usage
+auquel il la destinait. Il y laissa une garnison, et nomma pour la
+commander son aide de camp Lauriston, qui était revenu de la campagne
+de mer faite auprès de l'amiral Villeneuve. Ce n'était pas un simple
+commandement de place qu'il lui déférait, c'était un gouvernement qui
+comprenait tous les derrières de l'armée. Les blessés, les munitions,
+les approvisionnements, les recrues qui arrivaient de France, les
+prisonniers qu'on y envoyait, tout devait passer par Braunau, sous la
+surveillance du général Lauriston.
+
+[En marge: Caractère du pays situé entre l'Inn et la Traun.]
+
+Du 29 au 30 octobre on avait traversé l'Inn, dépassé la Bavière, et
+envahi la haute Autriche. On ne pesait plus sur des alliés, mais sur
+les États héréditaires de la maison impériale. On marchait en avant,
+couvert contre un mouvement des archiducs, par Bernadotte et Marmont à
+Salzbourg, par Ney dans le Tyrol. Napoléon, ne perdant pas un instant,
+voulut de la ligne de l'Inn se porter sur celle de la Traun. (Voir les
+cartes n{os} 14 et 31.) De l'Inn à la Traun, on a, comme toujours dans
+cette contrée, le Danube à gauche, les Alpes à droite. C'est un
+magnifique pays, semblable à la Lombardie, plus sévère seulement,
+puisqu'il est au nord des Alpes au lieu d'être au midi, et qui serait
+uni comme une plaine, si une grande montagne, appelée le Hausruck, ne
+s'élevait brusquement au milieu. Cette montagne est un pic, détaché
+tout à fait des Alpes, et qui formerait une île si le pays était
+couvert par les eaux. Mais, le Hausruck dépassé, on n'a plus devant
+soi qu'une plaine ondulée et boisée, s'étendant jusqu'au bord de la
+Traun, et nommée plaine de Wels. La Traun court, sur des graviers et
+entre de beaux arbres, se jeter dans le Danube près de Lintz, ville
+capitale de la province, militairement aussi importante que la ville
+d'Ulm, et pour ce motif hérissée, depuis nos grandes guerres, de
+fortifications conçues dans un nouveau système.
+
+Napoléon dirigea Lannes par Efferding sur Lintz, les maréchaux Davout
+et Soult par la route de Ried et Lambach sur Wels, longeant le pied du
+Hausruck. Murat les précédait toujours avec sa cavalerie. La garde
+suivait avec le quartier général. Cependant, craignant que la plaine
+de Wels ne fût choisie par l'ennemi comme champ de bataille, Napoléon
+prescrivit à Marmont de laisser Bernadotte à Salzbourg, et de se
+rabattre sur le gros de l'armée, en passant derrière le Hausruck, par
+la route de Straswalchen et Wocklabruck sur Wels, de manière à donner
+dans le flanc des Austro-Russes, s'ils voulaient s'arrêter pour
+combattre.
+
+[En marge: Passage de la Traun.]
+
+[En marge: Entrée à Lintz.]
+
+Le 1er de chasseurs les atteignit en avant de Ried, les chargea
+vaillamment, et les culbuta. On marcha sur Lambach, qu'ils firent mine
+de défendre, uniquement pour se donner le temps de sauver leurs
+bagages. Davout réussit à les joindre, et eut avec eux un brillant
+combat d'arrière-garde, mais nulle part on ne trouva les apprêts d'une
+bataille. L'ennemi se couvrit de la Traun en la passant à Wels. Nous
+entrâmes à Lintz sans coup férir. Quoique les Autrichiens se fussent
+servis du Danube pour évacuer leurs principaux magasins, ils nous
+laissaient encore de précieuses ressources. Napoléon vint établir son
+quartier général à Lintz le 5 novembre.
+
+[En marge: Nouvelles dispositions de Napoléon pour assurer sa marche.]
+
+Établi dans cette ville, Napoléon porta ses corps d'armée de la Traun
+à l'Ens, ce qui était facile, car le pays entre ces deux affluents du
+Danube n'offrait aucune position dont l'ennemi pût être tenté de faire
+usage. Ce pays présente un plateau peu élevé, traversé de ravins,
+couvert de bois, ayant deux escarpements, l'un en avant qu'il faut
+gravir quand on a passé la Traun, l'autre en arrière qu'il faut
+descendre quand on veut passer l'Ens. Ne l'ayant pas défendu du côté
+de la Traun, les Austro-Russes ne pouvaient songer à le défendre du
+côté de l'Ens, puisqu'ils auraient été partout dominés. L'Ens fut donc
+franchi sans obstacle.
+
+Ayant son quartier général à Lintz et ses avant-gardes sur l'Ens,
+Napoléon fit des dispositions nouvelles pour la continuation de cette
+marche offensive, exécutée, comme nous l'avons dit, sur une route
+étroite, entre le Danube et les Alpes. La difficulté de s'avancer
+ainsi en une longue colonne, dont la queue ne pouvait guère venir au
+secours de la tête si on était surpris par l'ennemi, avec le danger
+toujours à craindre d'une attaque de flanc si les archiducs
+quittaient subitement l'Italie pour se porter en Autriche, cette
+difficulté, accrue encore par la rareté des vivres, déjà dévorés ou
+détruits par les Russes, commandait de grandes précautions avant
+d'arriver à Vienne.
+
+[En marge: Danger d'une irruption des archiducs Charles et Jean à
+travers les Alpes, dans le flanc de la grande armée française.]
+
+Le plus grave inconvénient de cette marche était certainement la
+possibilité d'une apparition subite des archiducs. Les deux masses
+belligérantes qui agissaient en Autriche et en Lombardie se
+dirigeaient de l'ouest à l'est, l'une sous Napoléon et Kutusof au nord
+des Alpes, l'autre au midi sous Masséna et l'archiduc Charles. (Voir
+la carte nº 31.) Était-il possible que l'archiduc Charles, se dérobant
+tout à coup à Masséna, devant lequel il laisserait une simple
+arrière-garde pour le tromper, se portât à travers les Alpes,
+recueillît en passant son frère Jean avec le corps du Tyrol, et
+pénétrât en Bavière, soit pour se réunir aux Austro-Russes, derrière
+l'une des positions défensives qu'on rencontre sur le Danube, soit
+pour se jeter tout simplement dans le flanc de la grande armée
+française? Quoique possible, cela n'était guère probable. L'archiduc
+Charles avait deux routes, la première qui, par le Tyrol, par Vérone,
+Trente, Inspruck, l'aurait conduit derrière l'Inn, la seconde, plus
+éloignée, qui, par la Carinthie et la Styrie, par Tarvis, Léoben et
+Lilienfeld, l'aurait conduit à la position connue de Saint-Polten, en
+avant de Vienne. Quant à la première, en supposant que l'archiduc se
+fût décidé au moment même de la capitulation de Mack, qui s'exécuta le
+20, qui ne fut connue à Vérone des Français que le 28, qui ne put
+l'être avant le 25 ou le 26 des Autrichiens, en supposant qu'avant de
+quitter l'Italie, l'archiduc ne voulût pas livrer un combat pour
+contenir l'armée française, il aurait eu du 25 au 28 pour traverser le
+Tyrol et arriver sur l'Inn, que Napoléon passait le 28 et le 29. Il
+avait évidemment trop peu de temps pour une telle marche. Quant à la
+route de Styrie, qu'il eût pu prendre après la bataille de Caldiero,
+il aurait eu à traverser le Frioul, la Carinthie, la Styrie, et à
+faire cent lieues dans les Alpes, du 30 octobre, jour de la bataille
+de Caldiero, au 6 ou 7 novembre, jour où Napoléon avait franchi l'Ens
+pour se porter au delà. Le temps lui aurait encore manqué pour une
+telle opération. Si l'archiduc Charles ne pouvait pas devancer
+Napoléon sur l'une des positions défensives du Danube, pour lui
+opposer 150 mille Autrichiens et Russes réunis, il pouvait sans le
+devancer, en se laissant devancer au contraire, traverser la chaîne
+des Alpes pour essayer une attaque de flanc contre la grande armée.
+Sans doute avec des soldats habitués à vaincre, préparés aux
+entreprises audacieuses, capables de se faire jour partout, il aurait
+pu essayer une pareille tentative, et apporter un trouble subit et
+grave dans la marche de Napoléon, peut-être même changer la face des
+événements, mais en courant lui-même la chance d'être enfermé entre
+deux armées, celle de Masséna et celle de Napoléon, ainsi qu'il arriva
+jadis à Souwarow dans le Saint-Gothard. C'était là une résolution des
+plus hasardeuses, et on ne prend pas de ces résolutions quand on a
+dans les mains une armée qui est la dernière ressource d'une
+monarchie.
+
+[En marge: Position de Saint-Polten en avant de Vienne. Précautions de
+Napoléon pour en approcher.]
+
+[En marge: Le corps de Marmont envoyé à Léoben.]
+
+[En marge: Le corps du maréchal Davout envoyé par Saint-Gaming à
+Lilienfeld.]
+
+[En marge: Le corps du maréchal Bernadotte ramené vers le centre de
+l'armée.]
+
+Napoléon se conduisit néanmoins comme si une telle résolution avait
+été probable. La seule position que l'ennemi pût occuper pour couvrir
+Vienne, soit que l'armée de Kutusof y fût seule, soit que les
+archiducs y fussent avec elle, était celle de Saint-Polten. Cette
+position est fort connue. (Voir les cartes n{os} 31 et 32.) Les Alpes
+de Styrie poussant le Danube au nord, de Mölk à Krems, projettent un
+contre-fort qu'on appelle le Kahlenberg, et qui vient expirer au bord
+même du fleuve, au point de n'y presque pas laisser de place pour une
+route. Le Kahlenberg couvrant de sa masse la ville de Vienne, il faut
+le traverser dans son épaisseur pour arriver à cette capitale. En
+avant de ce contre-fort, à mi-côte, se trouve une position assez
+étendue, qui a reçu le nom d'un gros bourg placé dans le voisinage,
+celui de Saint-Polten, et sur laquelle une armée autrichienne en
+retraite pourrait livrer avec avantage une bataille défensive. De la
+grande route d'Italie à Vienne, se détache un embranchement, qui, par
+Lilienfeld, vient aboutir près de Saint-Polten, et qui aurait pu y
+amener les archiducs. Un vaste pont en bois sur le Danube, celui de
+Krems, mettait cette position en communication avec les deux rives du
+fleuve, et aurait permis aux réserves russes et autrichiennes d'y
+accourir par la Bohême. C'était là par conséquent que Napoléon devait
+rencontrer une réunion générale des forces coalisées, si une telle
+réunion de forces était possible en avant de Vienne. Il prit donc, en
+approchant de ce point, les précautions qu'on pouvait attendre d'un
+général qui a réuni plus qu'aucun des capitaines connus le calcul à
+l'audace. Ayant à sa droite le corps du général Marmont, il résolut de
+l'envoyer à Léoben par une route carrossable, laquelle va de Lintz à
+Léoben, à travers la Styrie. Le général Marmont, s'il apprenait
+l'approche des archiducs, devait se replier sur la grande armée et en
+devenir l'extrême droite, ou bien, si les archiducs passaient
+directement du Frioul en Hongrie, s'établir à Léoben même, afin de
+donner la main à Masséna. Il y avait entre cette route que Marmont
+allait prendre, et la grande route du Danube qui suivait le gros de
+l'armée, un chemin de montagnes, qui, par Waidhofen et Saint-Gaming,
+venait tomber sur Lilienfeld, au delà de la position de Saint-Polten,
+et fournissait ainsi le moyen de la tourner. Napoléon y dirigea le
+corps du maréchal Davout. Le corps de Bernadotte n'était plus
+nécessaire à Salzbourg depuis que Ney occupait le Tyrol. Napoléon lui
+enjoignit de se rapprocher du centre de l'armée, en acheminant les
+Bavarois vers le corps de Ney, ce qui devait plaire fort à ces
+derniers, toujours très-ambitieux de posséder le Tyrol. Il se réserva
+pour aborder directement la position de Saint-Polten les corps des
+maréchaux Soult, Lannes, Bernadotte, plus la cavalerie de Murat et la
+garde, ce qui suffisait, le corps de Davout étant envoyé pour tourner
+cette position.
+
+[En marge: Les divisions Dupont et Gazan réunies sur la gauche du
+Danube sous le commandement du maréchal Mortier.]
+
+[En marge: Création d'une flottille sur le Danube, pour lier les
+colonnes placées sur l'une et l'autre rive.]
+
+Napoléon ne s'en tint pas là, et voulut prendre quelques précautions
+sur la rive gauche du Danube. Jusqu'alors il n'avait marché que par la
+rive droite en négligeant la rive gauche. On parlait cependant d'un
+rassemblement en Bohême, formé par l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm
+avec quelques mille chevaux. On parlait aussi de l'approche de la
+seconde armée russe, conduite en Moravie par Alexandre. Il fallait
+donc se garder également de ce côté. Napoléon, qui avait porté à
+Passau la division Dupont, lui enjoignit de s'avancer par la rive
+gauche du Danube, en se tenant toujours à la hauteur de l'armée, et en
+envoyant des reconnaissances sur les routes de Bohême, pour s'informer
+de ce qui s'y passait. Les Hollandais qui avaient quitté Marmont
+durent se joindre à la division Dupont. Ne jugeant pas que ce fût
+assez, Napoléon détacha la division Gazan du corps de Lannes, et la
+fit marcher avec la division Dupont sur la rive gauche. Il les plaça
+l'une et l'autre sous le commandement du maréchal Mortier, et pour ne
+pas les laisser isolées de la grande armée qui continuait à occuper la
+rive droite, il imagina de former avec les bateaux recueillis sur
+l'Inn, la Traun, l'Ens, le Danube, une nombreuse flottille qu'il
+chargea de vivres, de munitions, de tous les hommes fatigués, et qui,
+descendant le Danube avec l'armée, pouvant en une heure jeter à droite
+ou à gauche dix mille hommes, liait les deux rives, et servait à la
+fois de moyen de communication et de transport. Il mit à la tête de
+cette flottille le capitaine Lostanges, officier des marins de la
+garde.
+
+C'est par un tel ensemble de précautions que Napoléon pourvut à
+l'inconvénient de cette marche offensive, exécutée sur une route
+étroite et longue, entre les Alpes et le Danube. Il avait ainsi sur
+le sommet des Alpes le corps de Marmont, à moitié de leur hauteur le
+corps de Davout, à leur pied, le long du Danube, les corps de Soult,
+Lannes, Bernadotte, la garde, la cavalerie de Murat, sur l'autre côté
+du Danube, le corps de Mortier, et enfin une flottille pour lier tout
+ce qui marchait sur les deux rives du fleuve, et pour porter tout ce
+qui était difficile à traîner après soi. C'est dans cet appareil
+imposant qu'il s'approcha de Vienne.
+
+[En marge: Arrivée de M. de Giulay à Lintz pour proposer un
+armistice.]
+
+[En marge: Napoléon refuse d'écouter toute proposition d'armistice qui
+ne serait pas suivie d'une sérieuse négociation de paix.]
+
+Au moment où on allait quitter Lintz, il arriva au quartier général un
+émissaire de l'empereur d'Allemagne. C'était le général Giulay, l'un
+des officiers pris à Ulm, relâché depuis, et qui, ayant entendu
+Napoléon parler de ses dispositions pacifiques, en avait informé son
+maître de manière à lui faire quelque impression. En conséquence
+l'empereur François l'envoyait pour proposer un armistice. Le général
+Giulay ne s'expliquait pas clairement, mais il était évident qu'il
+voulait que Napoléon s'arrêtât avant d'entrer à Vienne, et néanmoins
+il n'offrait en retour aucune garantie d'une paix prochaine et
+acceptable. Napoléon consentait bien à traiter de la paix
+sur-le-champ, avec un plénipotentiaire suffisamment accrédité, et
+autorisé à consentir les sacrifices nécessaires; mais accorder un
+armistice sans garantie d'obtenir ce qui lui était dû pour
+dédommagement de la guerre, c'était donner à la seconde armée russe le
+temps de rejoindre la première, et aux archiducs le temps de se réunir
+aux Russes sous les murs de Vienne. Napoléon n'était pas homme à
+commettre une telle faute. Il déclara donc qu'il s'arrêterait aux
+portes mêmes de Vienne, et ne les franchirait pas, si on venait à lui
+avec des propositions de paix sincères, mais qu'autrement il
+marcherait droit à son but, qui était la capitale de l'empire. M. de
+Giulay alléguait la nécessité de s'entendre avec l'empereur Alexandre,
+avant de fixer des conditions acceptables par toutes les puissances
+belligérantes. Napoléon répondit que l'empereur François, qui était en
+péril, aurait tort de subordonner ses résolutions à l'empereur
+Alexandre, qui n'y était pas; qu'il devait songer au salut de sa
+monarchie, et pour cela s'arranger avec la France, en laissant à
+l'armée française le soin de ramener les Russes chez eux. Napoléon ne
+s'était pas expliqué sur les conditions propres à le satisfaire,
+néanmoins tout le monde savait qu'il désirait les États vénitiens. Ces
+États formaient le complément de l'Italie; il n'aurait pas provoqué la
+guerre pour les acquérir; mais la guerre ayant été suscitée par
+l'Autriche, il était naturel qu'il prétendît à ce légitime prix de ses
+victoires. Il remit du reste à M. de Giulay une lettre, douce et
+polie, pour l'empereur François, suffisamment claire toutefois quant
+aux conditions de la paix.
+
+[En marge: Visite de l'électeur de Bavière à Napoléon.]
+
+Avant de partir, Napoléon reçut aussi l'électeur de Bavière, qui, n
+ayant pu le joindre à Munich, venait lui exprimer à Lintz sa
+reconnaissance, son admiration, sa joie, et surtout ses espérances
+d'agrandissement.
+
+[En marge: Combat d'Amstetten.]
+
+Napoléon n'était resté à Lintz que trois jours, c'est-à-dire le temps
+exactement nécessaire pour donner ses ordres. Mais ses corps n'avaient
+pas cessé de marcher, car, après avoir passé l'Inn les 28 et 29
+octobre, la Traun le 31, l'Ens les 4 et 5 novembre, ils s'avançaient
+ce même jour sur Amstetten et Saint-Polten. À Amstetten les Russes
+voulurent livrer un combat d'arrière-garde, pour se ménager le temps
+de sauver leurs bagages. La grande route de Vienne traversait une
+forêt de sapins. Les Russes prirent position dans une éclaircie de la
+forêt, qui laissait un certain espace libre à droite et à gauche de la
+route. Au milieu de cet espace, et en avant, se trouvait l'artillerie
+des Russes appuyée par leur cavalerie: en arrière et adossée au bois,
+leur meilleure infanterie. Murat et Lannes, en débouchant avec les
+dragons et les grenadiers Oudinot, aperçurent ces dispositions.
+C'était la première fois qu'ils rencontraient les Russes, et ils
+étaient pressés de leur apprendre comment se battaient les Français.
+Ils lancèrent les dragons et les chasseurs au galop sur la grande
+route, pour enlever l'artillerie et la cavalerie ennemies. Nos braves
+cavaliers, malgré la mitraille, eurent bientôt pris les pièces, sabré
+la cavalerie russe, et nettoyé le terrain. Mais il fallait enfoncer
+l'infanterie adossée aux bois de sapins. Les grenadiers Oudinot se
+chargèrent de cette tâche. Après un feu de mousqueterie extrêmement
+vif, ils marchèrent la baïonnette en avant sur les Russes. Ceux-ci,
+déployant une rare bravoure, se battirent corps à corps, et
+profitèrent longtemps de l'épaisseur du bois pour résister. Enfin nos
+grenadiers les forcèrent dans cette position, et les mirent en fuite,
+après leur avoir tué, blessé ou pris un millier d'hommes.
+
+[En marge: Lannes et Murat arrivés à Saint-Polten y trouvent l'ennemi
+en bataille.]
+
+[En marge: Ils se décident à attendre l'Empereur avant de rien
+entreprendre.]
+
+Murat et Lannes, cheminant ensemble, le premier avec sa cavalerie
+toujours en haleine, quoique accablée de fatigue, le second avec ses
+redoutables grenadiers, continuèrent la poursuite de l'ennemi les 6, 7
+et 8 novembre, sans pouvoir le joindre nulle part. Les Russes,
+écrivait Lannes à Napoléon, fuient encore plus vite que nous ne les
+poursuivons; ces misérables ne s'arrêteront pas une fois pour
+combattre.--Arrivés le 8 devant Saint-Polten, Lannes et Murat les
+trouvèrent en bataille, faisant bonne contenance, comme s'ils avaient
+voulu engager une affaire sérieuse. Malgré leur ardeur, les deux chefs
+de notre avant-garde n'osèrent se permettre de hasarder une bataille
+sans l'Empereur. D'ailleurs ils n'avaient pas de moyens suffisants
+pour la livrer. On resta en présence toute la journée du 8. On était
+près de la belle abbaye de Mölk. Cette riche abbaye, placée sur la
+rive escarpée du Danube, et dominant le large lit du fleuve de ses
+dômes magnifiques, présente l'un des plus beaux aspects du monde. On
+la réservait pour en faire le quartier général de l'Empereur. Elle
+renfermait d'abondantes ressources, surtout pour les malades et les
+blessés.
+
+[En marge: Les Russes passent le Danube à Krems pour se retirer par la
+rive gauche vers leur grande armée.]
+
+Murat fut logé au château de Mittrau, chez un comte de Montecuculli.
+Là divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention
+de tenir à Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une
+résolution importante. Après avoir ralenti la marche des Français,
+soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats
+d'arrière-garde, et avoir accédé aux désirs de l'empereur d'Autriche,
+qui voulait que l'on disputât le plus longtemps possible la grande
+route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songèrent
+à leur propre sûreté. Ils repassèrent le Danube à Krems, à l'endroit
+où ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction à
+l'est. (Voir la carte nº 32.) Le motif qui les décida surtout à
+prendre cette détermination fut la nouvelle qu'une partie de l'armée
+française avait passé sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient
+craindre, en effet, que Napoléon, par une manoeuvre imprévue, portant
+le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupât de la Bohême
+et de la Moravie. En conséquence, ils franchirent le Danube à Krems,
+et en brûlèrent le pont après l'avoir passé. Les ouvrages qui auraient
+permis de le défendre, et de s'en assurer la possession exclusive,
+étant à peine ébauchés, il n'y avait d'autre ressource que de le
+détruire. Ils opérèrent leur passage dans la journée du 9, laissant
+dans tout l'archiduché d'Autriche d'horribles traces de leur présence.
+Ils pillaient, ravageaient, tuaient même, se conduisaient enfin en
+vrais barbares, à tel point que les Français étaient presque
+considérés comme des libérateurs par les gens du pays. Leur conduite
+surtout envers les troupes autrichiennes n'était rien moins
+qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrême arrogance, affectant
+de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers
+et des généraux russes était à cet égard d'une hauteur blessante, et
+nullement méritée, car si les Autrichiens montraient moins de fermeté
+que les fantassins russes, ils leur étaient supérieurs sous tous les
+autres rapports.
+
+Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en séparèrent,
+pour aller concourir à la défense des ponts de Vienne, et M. de
+Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Léoben.
+Il marcha suivi par le général Marmont sur la route de Waidhofen à
+Léoben, et par le maréchal Davout sur celle de Saint-Gaming à
+Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux
+Français, et ils n'avaient que deux marches à faire pour se trouver
+aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui
+pût leur en disputer l'entrée.
+
+[En marge: Marche précipitée de Murat sur Vienne.]
+
+La tentation devait être grande pour Murat. Il était difficile qu'il
+résistât au désir de se jeter en avant, et d'aller montrer à la
+capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans
+les revues comme dans les dangers. Jamais une armée venue de
+l'Occident n'avait pénétré dans cette métropole de l'empire
+germanique. Moreau en 1800, le général Bonaparte en 1797, avaient
+signé des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls étaient
+parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne résista pas à
+cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les
+maréchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y
+entrer, et s'arrêta à Burkersdorf, dans le défilé montagneux du
+Kahlenberg, à deux lieues de Vienne.
+
+C'était une précipitation inutile, et même dangereuse. Un changement
+aussi imprévu que celui qui venait de se révéler dans la marche de
+l'ennemi valait la peine qu'on s'arrêtât pour attendre les ordres de
+l'Empereur. D'ailleurs on devançait trop le corps du maréchal Mortier,
+ainsi que la flottille destinée à tenir ce corps en communication avec
+l'armée, et on courait à l'aveugle, entre les Russes passés de l'autre
+côté du Danube, et les Autrichiens rejetés dans les montagnes.
+
+[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.]
+
+Dans cet instant, en effet, une échauffourée menaçait le maréchal
+Mortier, placé sur la rive gauche du Danube, en arrivant près de
+Stein, en présence des Russes qui avaient franchi le fleuve à Krems.
+Le danger du maréchal Mortier n'était pas précisément imputable à
+Murat, bien que celui-ci eût contribué à l'amener et à l'aggraver par
+son mouvement précipité sur Vienne, mais à une négligence qu'on ne
+rencontre presque jamais dans les opérations dirigées par Napoléon, et
+qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes même dans
+la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable.
+
+Partagé entre mille soins, Napoléon avait manqué à l'une de ses
+habitudes les plus invariables, qui consistait à s'assurer toujours de
+l'exécution de ses ordres après les avoir donnés. Il avait prescrit
+d'une manière générale la réunion en un seul corps des divisions
+Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le
+capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive
+gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop
+compté sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses.
+Murat s'était avancé trop vite; Mortier, soit qu'il fût entraîné par
+le mouvement de Murat, soit qu'il n'eût pas tracé des instructions
+assez précises au général Dupont, avait laissé l'intervalle d'une
+marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions
+Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile à
+réunir, était restée fort en arrière.
+
+Napoléon cependant, prompt à remarquer ces inexactitudes, courut à
+Mölk, et devinant, sans le connaître encore, le danger du maréchal
+Mortier, arrêta le corps du maréchal Soult, que Murat avait voulu
+attirer à sa suite, et envoya des aides de camp à Murat et à Lannes
+pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui
+pouvait arriver au corps jeté sur la rive gauche du Danube, mais ce
+qui pouvait arriver à l'avant-garde elle-même imprudemment engagée
+dans les défilés du Kahlenberg.
+
+[Illustration: LE MARÉCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.]
+
+[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.]
+
+Nulle part les fautes ne sont aussitôt punies qu'à la guerre, car
+nulle part les causes et les effets ne s'enchaînent aussi rapidement.
+Les Russes, guidés sur le sol de l'Autriche par un officier
+d'état-major autrichien du premier mérite, le général Schmidt,
+s'aperçurent bien vite de l'existence d'une division française isolée
+sur la rive gauche du Danube, et résolurent de l'accabler. Rassurés
+par la destruction du pont de Krems, qui empêchait l'armée française
+de venir au secours de la division compromise, ne découvrant pas une
+masse de bateaux qui pût suppléer au pont, ils s'arrêtèrent pour se
+procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan
+comptait à peine 5 mille hommes; les Russes étaient encore près de 40
+mille depuis la séparation des Autrichiens. Le sol se prêtait à leurs
+projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpées,
+resserré par les montagnes de la Bohême, d'une part, et par les Alpes
+de Styrie, de l'autre. De Dirnstein à Stein et à Krems, la route de la
+rive gauche, étroite, taillée souvent dans le roc, est enfermée entre
+le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont
+difficiles. Aussi le maréchal Mortier, qui la parcourait avec la
+division Gazan, avait-il placé sur des bateaux la seule batterie dont
+il pût disposer. Les chevaux, conduits à la main, suivaient la
+division haut le pied.
+
+[En marge: Combat de Dirnstein.]
+
+Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux
+portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein,
+lieu où se trouvent les ruines du château dans lequel Richard Coeur de
+Lion fut retenu prisonnier. À ce point de Dirnstein, les hauteurs
+s'éloignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le
+fleuve. La route traverse cet espace, tantôt encaissée dans le sol,
+tantôt élevée au-dessus par une chaussée. La division française,
+engagée sur cette route, aperçut la fumée du pont de Krems qui brûlait
+encore. Bientôt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient
+passé le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle
+avait devant elle, par l'ardeur commune qui entraînait toute l'armée,
+elle ne songea qu'à pousser en avant, et à combattre. Mortier en
+donna l'ordre, qui fut exécuté sur-le-champ. Un officier d'artillerie,
+depuis général Fabvier, qui commandait la batterie attachée à la
+division Gazan, fit débarquer ses pièces, et les mit en position. Les
+Russes se portèrent en masse serrée sur la division française. Le feu
+de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se
+jetèrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et
+103e régiments de ligne les défendit avec une extrême vigueur. Il
+s'engagea, dans cette route étroite, un combat corps à corps des plus
+acharnés. Les canons furent pris, et repris immédiatement. À peine
+arrachés aux Russes, on les tira sur eux presque à bout portant, avec
+un effet horriblement meurtrier. Les Français, postés sur les moindres
+accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'était pas
+moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce
+point une demi-journée, et à en juger d'après les blessés trouvés le
+lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500
+prisonniers. Enfin on resta maître du terrain, et on crut pouvoir s'y
+reposer.
+
+[En marge: Extrême péril de la division Gazan; noble conduite de cette
+division et du maréchal Mortier qui la commande.]
+
+[En marge: La division Dupont, arrivée en toute hâte, sauve la
+division Gazan.]
+
+On s'était avancé en combattant jusqu'à Stein. Le 4e léger, répandu
+sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu
+de tirailleurs très-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus
+vif. Bientôt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine à
+saisir. Les Russes avaient tourné les hauteurs. Avec deux colonnes
+formant une masse de 12 à 15 mille hommes, ils étaient descendus sur
+les derrières de la division Gazan, et ils étaient entrés à
+Dirnstein, que cette division avait traversé le matin. On était donc
+enveloppé, et séparé de la division Dupont, qui avait été laissée à
+une marche en arrière. Il ne paraissait aucune portion de la flottille
+sur le Danube, et par conséquent il restait bien peu d'espérance de se
+sauver. La nuit approchait; la situation était affreuse, et on ne
+doutait pas d'avoir sur les bras une armée entière. Dans cette
+extrémité évidente à tous les yeux, il ne vint à l'esprit de personne,
+officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier,
+plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à
+ces braves gens, tant était héroïque l'esprit qui animait cette armée!
+Le maréchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il était
+résolu à mourir plutôt qu'à livrer aux Russes son épée de maréchal. Il
+ordonna donc de marcher en colonne serrée, et de se faire jour à la
+baïonnette, en rétrogradant sur Dirnstein, où l'on devait être rejoint
+par la division Dupont. Il était nuit. On recommença dans l'obscurité
+le combat qu'on avait livré le matin contre les Russes, mais en sens
+contraire. On lutta encore corps à corps sur cette route étroite, les
+hommes étant tellement rapprochés qu'ils se prenaient souvent à la
+gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte.
+Cependant, après avoir enfoncé plusieurs masses d'ennemis, on
+désespérait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se
+refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus
+de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au
+moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau
+trophée qu'un maréchal de France.--Non, répondit l'illustre maréchal,
+on ne se sépare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec
+eux.--Il était là l'épée à la main, combattant à la tête de ses
+grenadiers, et livrant des assauts répétés pour rentrer à Dirnstein,
+lorsque tout à coup on entendit sur les derrières de Dirnstein un feu
+des plus violents. L'espérance renaquit aussitôt, car, d'après toutes
+les probabilités, ce devait être la division Dupont qui arrivait. En
+effet, cette brave division, qui avait marché toute la journée, avait
+appris en avançant la dangereuse position du maréchal Mortier, et elle
+accourait à son secours. Le général Marchand, avec le 9e léger,
+soutenu des 96e et 32e régiments de ligne, les mêmes qui avaient
+figuré à Haslach, s'enfonça dans cette gorge. Les uns poussaient
+directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres
+remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler
+les Russes. Un combat, tout aussi acharné que celui que livraient en
+cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces
+défilés. Enfin le 9e léger pénétra jusqu'à Dirnstein, tandis que le
+maréchal Mortier y entrait par le côté opposé. Les deux colonnes se
+rejoignirent, et se reconnurent à la lueur du feu. Les soldats
+s'embrassèrent, pleins de joie d'échapper à un tel désastre.
+
+Les pertes étaient cruelles des deux côtés, mais la gloire n'était pas
+égale, car 5 mille Français avaient résisté à plus de trente mille
+Russes, et avaient sauvé leur drapeau en se faisant jour. Ce sont là
+des exemples qu'il faut à jamais recommander à une nation. Des
+soldats qui sont résolus à mourir peuvent toujours sauver leur
+honneur, et réussissent souvent à sauver leur liberté et leur vie.
+
+Le maréchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il
+avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blessés ou
+prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre était le colonel
+Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas éprouver une perte plus
+sensible, et ils eurent bientôt à la regretter amèrement. Les Français
+comptèrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blessés. La
+division Gazan avait vu succomber la moitié de son effectif.
+
+[En marge: Dure réprimande adressée par Napoléon à Murat, à l'occasion
+du danger couru par Mortier.]
+
+Quand Napoléon, qui était à Mölk, apprit l'issue de cette rencontre,
+il fut rassuré, car il avait craint la destruction entière de la
+division Gazan. Il fut ravi de la conduite du maréchal Mortier et de
+ses soldats, et envoya les plus éclatantes récompenses aux deux
+divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du
+Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et
+destina Bernadotte à les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en
+prit à Murat du décousu qui avait régné dans la marche générale des
+diverses colonnes de l'armée. Le caractère de Napoléon était
+indulgent, son esprit sévère. Il préférait à la bravoure brillante la
+bravoure simple, solide, réfléchie, quoiqu'il les employât toutes,
+telles que la nature les lui présentait dans ses armées. Il était
+ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la légèreté,
+l'ostentation, l'ambition inquiète, tout en rendant justice à son
+excellent coeur et à son éclatant courage. Il lui adressa une lettre
+cruelle, et pas assez méritée.--«Mon cousin, lui écrivait-il, je ne
+puis approuver votre manière de marcher. Vous allez comme un étourdi,
+et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes,
+au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette
+circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous
+ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels
+projets peut avoir l'ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés
+dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur
+Vienne... Vous n'avez consulté que la gloriole d'entrer à Vienne... Il
+n'y a de gloire que là où il y a du danger. Il n'y en a pas à entrer
+dans une capitale sans défense.» (Mölk, le 11 novembre.)
+
+Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait marché trop
+vite sans doute; mais quand il serait resté devant Krems, sans ponts
+et sans bateaux, il n'aurait pas été d'un grand secours pour Mortier,
+qui avait été surtout, compromis par la distance laissée entre les
+divisions Dupont et Gazan, et par l'éloignement de la flottille. Murat
+fut très-affligé. Napoléon, averti par son aide de camp Bertrand du
+chagrin de son beau-frère, corrigea par d'aimables paroles l'effet de
+cette dure réprimande.
+
+[En marge: Napoléon met à profit la marche précipitée de Murat, en lui
+ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.]
+
+Napoléon, voulant à l'instant tirer parti de la faute même de Murat,
+lui enjoignit, puisqu'il était en vue de Vienne, non d'y entrer, mais
+de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube,
+qui est jeté sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occupé,
+Napoléon ordonnait en outre de s'avancer en toute hâte sur le chemin
+de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point où la route de
+Krems vient rejoindre la grande route d'Olmütz. Si on enlevait le
+pont, et si on marchait rapidement, il était possible d'intercepter la
+retraite du général Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un
+désastre presque égal à celui du général Mack. Murat avait ici de quoi
+réparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion.
+
+Cependant il était peu croyable que les Autrichiens eussent commis la
+faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre
+les Français maîtres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les
+avaient laissés subsister, ils n'eussent pas tout préparé pour les
+détruire au premier signal. Rien n'était donc plus douteux que
+l'opération souhaitée plutôt qu'ordonnée par Napoléon.
+
+Les Autrichiens avaient renoncé à défendre Vienne. Cette belle et
+grande capitale a une enceinte régulière, celle qui résista aux Turcs
+en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enfermée dans
+cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont élevés tout autour
+d'elle, on l'a enveloppée d'une muraille de peu de relief, en forme de
+redans, embrassant la totalité des terrains bâtis. Tout cela était de
+médiocre défense, car la muraille qui couvre les faubourgs était
+facile à forcer; et une fois maître des faubourgs, on pouvait, avec
+quelques obusiers, obliger le corps de place à se rendre. L'empereur
+François avait chargé le comte de Würbna, homme sage et conciliant, de
+recevoir les français, et de se concerter avec eux pour la paisible
+occupation de la capitale. Mais il était décidé qu'on leur disputerait
+le passage du fleuve.
+
+Vienne est située à une certaine distance du Danube, qui coule à
+gauche de cette ville, et à travers des îles boisées. Un grand pont en
+bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication
+d'une rive à l'autre. Les Autrichiens avaient disposé des matières
+incendiaires sous le tablier du pont, et étaient prêts à le faire
+sauter dès que les Français se montreraient. Ils se tenaient sur la
+rive gauche avec leur artillerie braquée, et un corps de 7 à 8 mille
+hommes, commandés par le comte d'Auersberg.
+
+[En marge: Surprise des ponts de Vienne.]
+
+Murat s'était fort approché du pont sans entrer dans la ville, ce que
+les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se
+répandait de toutes parts. Napoléon arrivé au château de Schoenbrunn,
+qui, sur cette grande route, se présente avant Vienne, avait reçu une
+députation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa
+bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les égards qui
+étaient dus à un peuple excellent, et que se doivent entre elles les
+nations civilisées. Il avait reçu aussi et paru écouter M. de Giulay,
+qui était venu pour réitérer les ouvertures déjà faites à Lintz.
+L'idée d'un armistice pouvant conduire à la paix, s'était ainsi
+rapidement propagée. Napoléon avait en même temps envoyé le général
+Bertrand, pour renouveler à Murat et à Lannes l'ordre d'enlever les
+ponts, s'il était possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin
+d'être aiguillonnés. Ils avaient placé les grenadiers Oudinot derrière
+les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'étaient avancés
+eux-mêmes avec quelques aides de camp jusqu'à la tête de pont. Le
+général Bertrand et un officier du génie, le colonel Dode de la
+Brunerie, s'y étaient transportés de leur côté.
+
+Une barrière en bois fermait cette tête de pont. On la fait abattre.
+Derrière, à quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui
+tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on
+parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jetés sur les
+divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jeté sur le bras
+principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines
+étendu sur le tablier. Au même instant un sous-officier d'artillerie
+autrichien se présente une mèche à la main. Le colonel Dode le saisit,
+et l'arrête, au moment où il allait mettre le feu aux artifices
+disposés sous les arches. On parvient ainsi jusqu'à l'autre bord; on
+s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est
+signé ou va l'être, que la paix se négocie, et on demande à parler au
+général qui commande les troupes.
+
+Les Autrichiens surpris hésitent, et conduisent le général Bertrand au
+comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers
+s'avançait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grâce aux
+grands arbres du fleuve, et aux sinuosités de cette route, qui tour à
+tour traversait des ponts et des îles boisées. En attendant leur
+arrivée on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous
+la bouche de leurs canons. Tout à coup la colonne de grenadiers
+longtemps cachée apparaît. À cette vue les Autrichiens, commençant à
+se croire trompés, se préparent à faire feu. Lannes et Murat, avec les
+officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur
+parlent, les font hésiter de nouveau, et donnent ainsi à la colonne le
+temps d'accourir. Les grenadiers se précipitent enfin sur les canons,
+s'en saisissent, et désarment les artilleurs autrichiens.
+
+Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagné du
+général Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en
+voyant le pont tombé aux mains des Français, et ceux-ci réunis en
+grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques
+mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlevé.
+Mais on lui répéta tous les récits à l'aide desquels on avait déjà
+contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses
+soldats se retirer à quelque distance du fleuve. À chaque instant
+d'ailleurs de nouvelles troupes françaises arrivaient, et il n'était
+plus temps de recourir à la force. M. d'Auersberg s'éloigna donc,
+troublé, confondu, paraissant comprendre à peine ce qui venait de se
+passer.
+
+C'est au moyen de cette ruse audacieuse, relevée par le courage inouï
+de ceux qui la tentèrent et la firent réussir, que tombèrent en notre
+pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces
+ponts, le passage du Danube nous coûta des batailles sanglantes, et
+qui faillirent être funestes.
+
+La joie de Napoléon fut extrême en apprenant ce succès. Il ne songea
+plus à gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la réserve
+de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du maréchal Soult, pour
+aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite
+du général Kutusof.
+
+Ces ordres expédiés, il donna tous ses soins à la police de Vienne et
+à l'occupation militaire de cette capitale. C'était un beau triomphe
+que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique, au
+sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait dans
+les deux derniers siècles soutenu des guerres considérables, gagné,
+perdu de mémorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un
+général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands
+États. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des
+exemples de résultats aussi vastes.
+
+[En marge: Police établie à Vienne.]
+
+Napoléon demeura de sa personne au château impérial de Schoenbrunn. Il
+confia le commandement de la ville de Vienne au général Clarke, et
+laissa le soin d'en faire la police aux milices bourgeoises. Il
+ordonna et fit observer la discipline la plus rigoureuse, et ne permit
+de toucher qu'aux propriétés publiques, telles que les caisses du
+gouvernement et les arsenaux. Le grand arsenal de Vienne contenait des
+richesses immenses: cent mille fusils, deux mille pièces de canon,
+des munitions de toute espèce. On avait lieu de s'étonner que
+l'empereur François ne l'eût pas fait évacuer au moyen du Danube. On
+s'empara de tout ce qu'il renfermait pour le compte de l'armée.
+
+Napoléon distribua ensuite ses forces de manière à bien garder la
+capitale, et à observer la route des Alpes par laquelle les archiducs
+pouvaient arriver prochainement, celle de Hongrie par laquelle ils
+pouvaient arriver plus tard, celle enfin de Moravie sur laquelle les
+Russes étaient en force.
+
+[En marge: Arrivée du général Marmont à Léoben, et combat du maréchal
+Davout à Mariazell.]
+
+On a vu qu'il avait dirigé sur la grande route de Léoben le général
+Marmont, pour occuper le passage des Alpes, et sur le chemin de
+Saint-Gaming le maréchal Davout, pour tourner la position de
+Saint-Polten. M. de Meerfeld, avec le principal détachement
+autrichien, avait pris la grande route de Léoben. Se sentant poursuivi
+par le général Marmont, il s'était jeté par un col élevé sur le chemin
+de Saint-Gaming, que suivait le maréchal Davout. Celui-ci gravissait
+péniblement, à travers les neiges et les glaces d'un hiver précoce,
+les montagnes les plus escarpées, et grâce au dévouement des soldats,
+à l'énergie des officiers, il était parvenu à vaincre tous les
+obstacles, lorsque près de Mariazell, sur la grande route de Léoben à
+Saint-Polten par Lilienfeld, il rencontra le corps du général
+Meerfeld, fuyant le général Marmont. Un combat, du genre de ceux que
+Masséna avait autrefois livrés dans les Alpes, s'engagea aussitôt
+entre les Français et les Autrichiens. Le maréchal Davout culbuta ces
+derniers, leur prit 4 mille hommes, et rejeta le reste en désordre
+dans les montagnes. Il descendit ensuite sur Vienne. Le général
+Marmont, après avoir atteint Léoben presque sans coup férir, s'y
+arrêta, et attendit de nouvelles instructions de la part de
+l'Empereur.
+
+[En marge: Conquête du Tyrol par le maréchal Ney.]
+
+Les événements n'étaient pas moins favorables dans le Tyrol et
+l'Italie. Le maréchal Ney, chargé d'envahir le Tyrol après
+l'occupation d'Ulm, avait heureusement choisi le débouché de
+Scharnitz, la _porta Claudia_ des anciens, pour y pénétrer. C'était
+l'un des accès les plus difficiles de cette contrée, mais il avait
+l'avantage de conduire droit sur Inspruck, au milieu des troupes
+disséminées des Autrichiens, qui, s'attendant peu à cette attaque,
+étaient répandus depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la
+Drave. Le maréchal Ney avait à peine 9 ou 10 mille hommes, soldats
+intrépides comme leur chef, et avec lesquels on pouvait tout
+entreprendre. Il leur fit escalader dans le mois de novembre les cols
+les plus élevés des Alpes, malgré les rochers que les habitants
+précipitaient sur leurs têtes, car les Tyroliens, fort dévoués à la
+maison d'Autriche, ne voulaient pas, ainsi qu'on les en menaçait,
+passer sous la domination de la Bavière. Il franchit les
+retranchements de Scharnitz, entra dans Inspruck, dispersa devant lui
+les Autrichiens surpris, et rejeta les uns sur le Vorarlberg, les
+autres sur le Tyrol italien. Le général Jellachich et le prince de
+Rohan se trouvèrent refoulés vers le Vorarlberg, et du Vorarlberg vers
+le lac de Constance, sur la route même par laquelle arrivait Augereau.
+Comme s'il avait été décidé par le destin qu'aucun des débris de
+l'armée d'Ulm n'échapperait aux Français, le général Jellachich,
+celui qui, lors de la reddition de Memmingen, s'était dérobé à la
+poursuite du maréchal Soult, vint donner sur le corps d'Augereau. Ne
+voyant aucune chance de se sauver, il mit bas les armes avec un
+détachement de 6 mille hommes. Le prince de Rohan, moins avancé vers
+le Vorarlberg, eut le temps de rétrograder. Il exécuta une marche
+audacieuse à travers les cantonnements de nos troupes, qui, après la
+prise d'Inspruck, gardaient négligemment le Brenner, trompa la
+surveillance de Loison, l'un des généraux divisionnaires du maréchal
+Ney, passa près de Botzen presque sous ses yeux, vint tomber sur
+Vérone et Venise, pendant que Masséna suivait en queue l'archiduc
+Charles. Masséna avait chargé le général Saint-Cyr, avec les troupes
+ramenées de Naples, de bloquer Venise, dans laquelle l'archiduc
+Charles avait laissé une forte garnison. Le général Saint-Cyr, étonné
+de la présence d'un corps ennemi sur les derrières de Masséna, lorsque
+celui-ci était déjà au pied des Alpes Juliennes, accourut en toute
+hâte, enveloppa le prince de Rohan, qui fut obligé, comme le général
+Jellachich, de mettre bas les armes. Le général Saint-Cyr en cette
+occasion prit environ 5 mille hommes.
+
+[En marge: Les deux archiducs abandonnent le Tyrol et l'Italie pour se
+rendre en Hongrie.]
+
+Pendant ce temps l'archiduc Charles continuait sa laborieuse retraite
+le long du Frioul, et au delà des Alpes Juliennes. Son frère,
+l'archiduc Jean, passant du Tyrol italien dans la Carinthie, suivait
+dans l'intérieur des Alpes une ligne tout à fait parallèle à la
+sienne. Les deux archiducs, désespérant avec raison d'arriver en
+temps utile sur l'une des positions défensives du Danube, et jugeant
+trop téméraire de se jeter dans le flanc de Napoléon, s'étaient
+décidés à se réunir à Laybach, l'un par Villach, l'autre par Udine,
+pour se diriger ensuite sur la Hongrie. Là ils pouvaient en toute
+sûreté se joindre aux Russes, qui occupaient la Moravie, et, leur
+jonction opérée avec ces derniers, reprendre l'offensive, si aucune
+faute n'avait compromis les armées coalisées, et s'il restait encore
+aux deux souverains d'Autriche et de Russie le courage de prolonger
+cette lutte.
+
+Le général Marmont, placé en avant de Léoben, sur les crêtes qui
+séparent la vallée du Danube de celle de la Drave, voyait avec dépit
+défiler presque sous ses yeux les troupes de l'archiduc Jean, et
+brûlait d'impatience de les combattre. Mais un ordre précis enchaînait
+son ardeur, et lui enjoignait de se borner à la garde des défilés des
+Alpes.
+
+Masséna, après avoir poursuivi l'archiduc Charles jusqu'aux Alpes
+Juliennes, s'était arrêté à leur pied, et n'avait pas cru devoir
+s'engager en Hongrie à la suite des archiducs. Il donnait la main au
+général Marmont, et attendait les ordres de l'Empereur.
+
+[En marge: Caractère des opérations que venait d'exécuter Napoléon en
+deux mois.]
+
+Tous ces mouvements s'étaient achevés vers le milieu de novembre, à
+peu près en même temps que la grande armée exécutait sa marche sur
+Vienne. Certes, on aurait imaginé un plan dans le calme du cabinet,
+avec les facilités qui abondent en traçant des projets sur la carte,
+qu'on n'aurait pas plus aisément disposé toutes choses. En six
+semaines, cette armée, passant le Rhin et le Danube, s'interposant
+entre les Autrichiens postés en Souabe, et les Russes arrivant sur
+l'Inn, avait enveloppé les uns, refoulé les autres vers le bas Danube,
+surpris le Tyrol par un détachement, puis occupé Vienne, et débordé la
+position des archiducs en Italie, ce qui avait réduit ces derniers à
+chercher un refuge en Hongrie! L'histoire n'offre nulle part un tel
+spectacle: en vingt jours de l'Océan sur le Rhin, en quarante du Rhin
+à Vienne! Et, tandis que la dissémination des forces si dangereuse à
+la guerre, n'amène le plus souvent que des revers, on avait vu ici des
+corps détachés au loin, qui, sans courir de danger, avaient atteint
+leur but, parce qu'au centre une masse puissante, frappant à propos
+des coups décisifs sur les principaux rassemblements de l'ennemi,
+avait imprimé une impulsion à laquelle tout cédait, et n'avait plus
+laissé sur ses derrières ou sur ses ailes que des conséquences faciles
+à recueillir: en sorte que cette dispersion apparente n'était en
+réalité qu'une habile distribution d'accessoires à côté de l'action
+principale, ordonnée avec une merveilleuse justesse! Mais, après avoir
+admiré cet art profond, incomparable, qui étonne par sa simplicité
+même, il faut admirer aussi dans cette manière d'opérer, une autre
+condition, sans laquelle toute combinaison, même la plus habile, peut
+devenir un péril, c'est une vigueur telle chez les soldats et les
+lieutenants, que, lorsqu'ils étaient surpris par un accident imprévu,
+ils savaient par leur énergie, comme les soldats du général Dupont à
+Haslach, du maréchal Mortier à Dirnstein, du maréchal Ney à Elchingen,
+donner à la pensée suprême qui les dirigeait le temps de venir à leur
+secours, et de réparer les erreurs inévitables dans les opérations
+même les mieux conduites. Répétons ce que nous avons dit plus haut,
+c'est qu'il faut un grand capitaine à de vaillants soldats, et de
+vaillants soldats aussi à un grand capitaine. La gloire leur doit être
+commune, aussi bien que le mérite des grandes choses qu'ils
+accomplissent.
+
+Napoléon à Vienne ne voulait pas s'y repaître de la vaine gloire
+d'occuper la capitale de l'empire germanique. Il voulait terminer la
+guerre. On pourra lui reprocher dans sa carrière d'avoir abusé de la
+fortune, on ne lui reprochera jamais, comme à Annibal, de n'avoir pas
+su en profiter et de s'être endormi dans les délices de Capoue. Il se
+prépara donc à courir sur les Russes, afin de les battre en Moravie,
+avant qu'ils eussent le temps d'opérer leur jonction avec les
+archiducs. Ceux-ci, d'ailleurs, n'étaient le 15 novembre qu'à Laybach.
+Il leur fallait faire un bien grand circuit pour atteindre la Hongrie,
+la traverser ensuite, et gagner la Moravie vers Olmütz. C'était un
+trajet de plus de 150 lieues à exécuter. Vingt jours n'y auraient pas
+suffi. Napoléon à cette époque se trouvait à Vienne, et n'avait que
+quarante lieues à parcourir pour être à Brünn, capitale de la Moravie.
+
+[En marge: Distribution des divers corps de l'armée française autour
+de Vienne et sur la route de Moravie.]
+
+Il rapprocha le général Marmont qui était trop éloigné à Léoben, et
+lui assigna une position un peu en arrière, sur le faîte même des
+Alpes de Styrie, pour garder la grande route d'Italie à Vienne. Il lui
+enjoignit, au cas où les archiducs voudraient reprendre cette voie, de
+rompre les ponts et les routes, ce qui dans les montagnes permet,
+avec un corps peu nombreux, d'arrêter quelque temps un ennemi
+supérieur. Il lui défendit de se laisser aller au désir de combattre,
+à moins d'y être contraint. Il rapprocha Masséna du général Marmont,
+et les mit l'un et l'autre en communication immédiate. Les troupes
+conduites par Masséna prirent dès lors le titre de huitième corps de
+la grande armée. Napoléon disposa le corps du maréchal Davout tout
+autour de Vienne, une division, celle du général Gudin, en arrière de
+Vienne vers Neustadt (voir la carte nº 32), pouvant en peu de temps
+donner la main à Marmont, une autre, celle du général Friant, dans la
+direction de Presbourg, observant les débouchés de la Hongrie; la
+troisième, celle du général Bisson (devenue division Caffarelli), en
+avant de Vienne, sur la route de la Moravie. Les divisions Dupont et
+Gazan furent établies dans Vienne même, pour s'y refaire de leurs
+fatigues et de leurs blessures. Enfin les maréchaux Soult, Lannes,
+Murat, marchèrent vers la Moravie, tandis que le maréchal Bernadotte,
+ayant passé le Danube à Krems, suivait les pas du général Kutusof, et
+s'apprêtait à rejoindre, par la route même qu'avait prise ce général,
+les trois corps français qui allaient se battre avec les Russes.
+
+Ainsi Napoléon à Vienne, placé au milieu d'un tissu habilement tendu
+autour de lui, pouvait accourir partout où la moindre agitation
+signalerait la présence de l'ennemi. Si les archiducs tentaient
+quelque chose vers l'Italie, Masséna et Marmont, liés l'un à l'autre,
+s'adossaient aux Alpes de Styrie (voir la carte nº 32), et Napoléon,
+portant le corps de Davout vers Neustadt, était en force pour les
+soutenir. Si les archiducs se montraient par Presbourg et la Hongrie,
+Napoléon pouvait y porter le corps de Davout tout entier, un peu après
+Marmont, qui, à Neustadt, n'en était pas loin, et au besoin accourir
+lui-même avec le gros de l'armée. Enfin, s'il fallait faire tête aux
+Russes en Moravie, il pouvait, en trois jours, réunir aux corps de
+Soult, de Lannes, de Murat, qui s'y trouvaient déjà, celui de Davout,
+facile à retirer de Vienne, celui de Bernadotte, tout aussi facile à
+ramener de la Bohême. Il était donc en mesure partout, et remplissait
+au plus haut degré les conditions de cet art de la guerre, qu'un jour
+s'entretenant avec ses lieutenants, il définissait en ces termes:
+l'ART DE SE DIVISER POUR VIVRE, ET DE SE CONCENTRER POUR COMBATTRE. On
+n'a jamais mieux défini ni mieux pratiqué les préceptes de cet art
+redoutable, qui détruit ou fonde les empires.
+
+[En marge: Faux armistice d'Hollabrunn.]
+
+[En marge: Murat trompé par ce faux armistice, comme le comte
+d'Auersberg au pont de Vienne.]
+
+Napoléon s'était hâté de profiter de la conquête des ponts de Vienne
+pour porter au delà du Danube les maréchaux Soult, Lannes et Murat,
+dans l'espérance de couper la retraite au général Kutusof, et
+d'arriver avant lui à Hollabrunn, où ce général, qui avait passé le
+Danube à Krems, devait rejoindre la route de Moravie. Le général
+Kutusof prenait sa direction vers la Moravie et non vers la Bohême,
+parce que c'était sur Olmütz, frontière de la Moravie et de la
+Gallicie, que la seconde armée russe avait elle-même tourné ses pas.
+Tandis qu'il s'avançait sur Hollabrunn, ayant le prince Bagration en
+tête, il fut tout à coup surpris et consterné en apprenant la présence
+des Français sur la grande route qu'il voulait suivre, et en acquérant
+ainsi la certitude d'être coupé. Il tendit alors à Murat le piége que
+Murat avait tendu aux Autrichiens pour leur enlever les ponts du
+Danube. Il avait auprès de lui le général Wintzingerode, le même qui
+avait négocié toutes les conditions du plan de campagne. Il le dépêcha
+auprès de Murat pour débiter à celui-ci les inventions au moyen
+desquelles on avait trompé le comte d'Auersberg, et qui consistaient à
+dire qu'il y avait à Schoenbrunn des négociateurs prêts à signer la
+paix. En conséquence, il lui fit proposer un armistice, dont la
+condition principale serait de s'arrêter les uns et les autres sur le
+terrain qu'on occupait, de manière que rien ne fût changé par la
+suspension des opérations. On devait, si elles étaient reprises,
+s'avertir six heures à l'avance. Murat, adroitement flatté par M. de
+Wintzingerode, sensible d'ailleurs à l'honneur d'être le premier
+intermédiaire de la paix, accepta l'armistice, sauf l'approbation de
+l'Empereur. Il faut ajouter, pour être juste, qu'une considération,
+qui n'était pas sans valeur, contribua beaucoup à l'engager dans cette
+fausse démarche. Le corps du maréchal Soult n'était pas encore sur le
+terrain, et il craignait, avec sa cavalerie et les grenadiers
+d'Oudinot, de n'avoir pas assez de forces pour barrer le chemin aux
+Russes. Il envoya donc un aide de camp au quartier général avec le
+projet d'armistice.
+
+Le lendemain on se visita. Le prince Bagration vint voir Murat,
+montra beaucoup d'empressement et de curiosité pour les généraux
+français, et surtout pour l'illustre maréchal Lannes. Celui-ci,
+très-simple en ses allures, sans avoir pour cela moins de courtoisie
+militaire, dit au prince Bagration que s'il avait été seul, ils
+seraient actuellement occupés à se battre, au lieu de l'être à
+échanger des compliments. Dans le moment, en effet, l'armée russe, se
+couvrant de l'arrière-garde de Bagration, qui affectait de demeurer
+immobile, marchait rapidement derrière ce rideau, et regagnait la
+route de Moravie. Ainsi Murat, devenu dupe à son tour, laissait
+prendre à l'ennemi la revanche du pont de Vienne.
+
+[En marge: Combat d'Hollabrunn.]
+
+Bientôt arriva un aide de camp de l'Empereur, le général Lemarrois,
+qui apporta une sévère réprimande à Murat, pour la faute qu'il avait
+commise[5], et qui lui donna, tant à lui qu'au maréchal Lannes,
+l'ordre d'attaquer immédiatement, quelle que fût l'heure à laquelle
+leur parviendrait cette communication. Lannes, toutefois, eut soin
+d'envoyer un officier au prince Bagration pour le prévenir des ordres
+qu'il venait de recevoir. On fit sur-le-champ les dispositions
+d'attaque. Le prince Bagration avait 7 à 8 mille hommes. Voulant
+achever de couvrir le mouvement de Kutusof, il prit la noble
+résolution de se faire écraser plutôt que de céder le terrain. Lannes
+poussa sur lui ses grenadiers. La seule disposition qui fût possible
+était celle de deux lignes d'infanterie, déployées en face l'une de
+l'autre, et s'attaquant sur un terrain peu accidenté. On échangea
+pendant quelque temps un feu de mousqueterie fort vif et fort
+meurtrier, puis on se chargea à la baïonnette, et, ce qui est rare à
+la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent résolument l'une
+contre l'autre, sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée. On
+se joignit, puis après un combat corps à corps, les grenadiers
+d'Oudinot enfoncèrent les fantassins de Bagration, et les taillèrent
+en pièces. On se disputa ensuite, au milieu de la nuit, à la lueur des
+flammes, le village incendié de Schoengraben, qui finit par rester aux
+mains des Français. Les Russes se conduisirent vaillamment. Ils
+perdirent en cette occasion près de la moitié de leur arrière-garde, 3
+mille hommes environ, dont plus de 15 cents restèrent étendus sur le
+champ de bataille. Le prince Bagration s'était montré par sa
+résolution le digne émule du maréchal Mortier à Dirnstein. Ce sanglant
+combat fut livré le 16 novembre.
+
+[Note 5:
+
+ _Au prince Murat._
+
+ «Schoenbrunn, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805),
+ à huit heures du matin.
+
+ «Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon
+ mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous
+ n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me
+ faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice
+ sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que
+ le général qui a signé cette capitulation n'avait point le droit
+ de le faire; qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce
+ droit.
+
+ «Toutes les fois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait
+ ladite convention, je la ratifierais; mais ce n'est qu'une ruse;
+ marchez, détruisez l'armée russe; vous êtes en position de
+ prendre ses bagages et son artillerie. L'aide de camp de
+ l'empereur de Russie est un... Les officiers ne sont rien quand
+ ils n'ont pas de pouvoirs: celui-ci n'en avait point. Les
+ Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage du pont de
+ Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de
+ l'empereur...»]
+
+[En marge: Entrée de l'armée à Brünn.]
+
+On s'avança les jours suivants en faisant des prisonniers à chaque
+pas, et le 19 on entra enfin dans la ville de Brünn, capitale de la
+Moravie. On trouva la place armée et pourvue d'abondantes ressources.
+Les ennemis n'avaient pas même songé à la défendre. Ils laissaient
+ainsi à Napoléon une position importante, d'où il commandait la
+Moravie, et pouvait à son aise observer et attendre les mouvements des
+Russes.
+
+Napoléon, en apprenant le dernier combat, voulut se rendre à Brünn,
+car les nouvelles d'Italie lui annonçant la retraite allongée
+qu'exécutaient les archiducs en Hongrie, il devinait bien que c'était
+aux Russes qu'il aurait principalement affaire. Il apporta quelques
+légers changements dans la distribution du corps du maréchal Davout
+autour de Vienne. Il dirigea sur Presbourg la division Gudin, qui ne
+semblait plus nécessaire sur la route de Styrie, depuis la retraite
+des archiducs. Il établit la division Friant, du même corps, en avant
+de Vienne, sur la route de Moravie. La division Bisson (devenue un
+moment division Caffarelli) fut détachée du corps de Davout, et portée
+sur Brünn, pour remplacer dans le corps de Lannes la division Gazan,
+restée à Vienne.
+
+[En marge: Napoléon porte son quartier général à Brünn, capitale de la
+Moravie.]
+
+[En marge: Nouvelle mission de M. de Giulay au quartier général pour y
+parler de paix. Il est accompagné de M. de Stadion.]
+
+[En marge: Napoléon renvoie M. de Giulay et M. de Stadion à Vienne,
+auprès de M. de Talleyrand.]
+
+Napoléon, arrivé à Brünn, y fixa son quartier général le 20 novembre.
+Le générale Giulay, accompagné cette fois de M. de Stadion, vint le
+visiter de nouveau, et parler de paix plus sérieusement que dans ses
+missions précédentes. Napoléon leur exprima à l'un et à l'autre le
+désir de poser les armes et de rentrer en France, mais ne leur laissa
+point ignorer à quelles conditions il y consentirait. Il n'admettrait
+plus, disait-il, que l'Italie, partagée entre la France et l'Autriche,
+continuât d'être entre elles un sujet de défiance et de guerre. Il la
+voulait tout entière jusqu'à l'Isonzo, c'est-à-dire qu'il exigeait les
+États vénitiens, seule partie de l'Italie qui lui restât à conquérir.
+Il ne s'expliqua pas sur ce qu'il aurait à demander pour ses alliés,
+les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Baden; mais il déclara
+en termes généraux qu'il fallait assurer leur situation en Allemagne,
+et mettre fin à toutes les questions demeurées pendantes entre eux et
+l'empereur, depuis la nouvelle constitution germanique de 1803. MM. de
+Stadion et de Giulay se récrièrent fort contre la dureté de ces
+conditions. Mais Napoléon ne montra aucune disposition à s'en
+départir, et il leur donna à entendre que, livré sans partage aux
+soins de la guerre, il ne désirait pas garder auprès de lui des
+négociateurs, qui n'étaient au fond que des espions militaires,
+chargés de surveiller ses mouvements. Il les invita donc à se rendre à
+Vienne, auprès de M. de Talleyrand, qui venait d'y arriver. Napoléon,
+tenant peu de compte des goûts de son ministre, qui n'aimait ni le
+travail, ni les fatigues des quartiers généraux, l'avait appelé
+d'abord à Strasbourg, puis à Munich, et maintenant à Vienne. Il le
+chargeait de ces interminables pourparlers, qui, dans les
+négociations, précèdent toujours les résultats sérieux.
+
+Durant les conférences que Napoléon avait eues avec les deux
+négociateurs autrichiens, l'un d'eux, se contenant mal, avait laissé
+échapper une parole imprudente, de laquelle il résultait évidemment
+que la Prusse était liée par un traité avec la Russie et l'Autriche.
+On lui avait bien mandé quelque chose de pareil de Berlin, mais rien
+d'aussi précis que ce qu'il venait d'apprendre. Cette découverte lui
+inspira de nouvelles réflexions, et le disposa davantage à la paix,
+sans le porter toutefois à se désister de ses prétentions
+essentielles. Suivre les Russes au delà de la Moravie, c'est-à-dire en
+Pologne, ne pouvait lui convenir, car c'était s'exposer à voir les
+archiducs couper ses communications avec Vienne. En conséquence il
+résolut d'attendre l'arrivée de M. d'Haugwitz, et le développement
+ultérieur des projets militaires des Russes. Il était également prêt
+ou à traiter, si les conditions proposées lui semblaient acceptables,
+ou à trancher dans une grande bataille le noeud gordien de la
+coalition, si ses ennemis lui en offraient une occasion favorable. Il
+laissa donc passer quelques jours, employant son temps à étudier avec
+un soin extrême, et à faire étudier par ses généraux le terrain sur
+lequel il se trouvait, et sur lequel un secret pressentiment lui
+disait qu'il serait peut-être appelé à livrer une bataille décisive.
+En même temps il laissait reposer ses troupes, accablées de fatigue,
+souffrant du froid, quelquefois de la faim, et ayant parcouru, en
+trois mois, près de cinq cents lieues. Aussi les rangs de ses soldats
+étaient-ils fort éclaircis, bien qu'on vît parmi eux moins de
+traînards qu'à la suite d'aucune armée. Un cinquième à peu près
+manquait à l'effectif, depuis l'entrée en campagne. Tous les
+militaires reconnaîtront que c'était bien peu après de telles
+fatigues. Du reste, dès qu'on s'arrêtait quelque part, les rangs se
+complétaient bientôt, grâce au zèle que les hommes restés en arrière
+montraient pour rejoindre leurs corps.
+
+[En marge: Réunion à Olmütz des empereurs d'Allemagne et de Russie.]
+
+De leur côté les deux empereurs de Russie et d'Allemagne, réunis à
+Olmütz, employaient leur temps à délibérer sur la conduite qu'ils
+devaient tenir. Le général Kutusof, après une retraite dans laquelle
+il n'avait essuyé que des défaites d'arrière-garde, ne ramenait
+cependant que 30 et quelques mille hommes, déjà habitués à combattre,
+mais épuisés de fatigue. Il en avait donc perdu 12 ou 15 mille, en
+morts, blessés, prisonniers ou écloppés. Alexandre, avec le corps de
+Buxhoewden et la garde impériale russe, en conduisait 40 mille, ce qui
+faisait environ 75 mille Russes. Quinze mille Autrichiens, formés des
+débris des corps de Kienmayer et de Meerfeld, et d'une belle division
+de cavalerie, complétaient l'armée austro-russe sous Olmütz, et la
+portaient à une force totale de 90 mille hommes[6].
+
+[Note 6: Les Russes l'ont portée à beaucoup moins le lendemain de leur
+défaite, Napoléon à beaucoup plus dans ses bulletins. Après la
+confrontation d'un grand nombre de témoignages et d'états
+authentiques, nous croyons présenter ici l'assertion la plus exacte.]
+
+[En marge: Force de l'armée austro-russe réunie à Olmütz.]
+
+C'est le cas de remarquer combien étaient exagérées alors les
+prétentions de la Russie en Europe, en les comparant à l'état réel de
+ses forces. Elle voulait tenir la balance entre les puissances, et
+voici ce qu'elle présentait de soldats sur les champs de bataille où
+se décidaient les destinées du monde. Elle avait acheminé 45 à 50
+mille hommes sous Kutusof; elle en amenait 40 mille sous Buxhoewden et
+le grand-duc Constantin, 10 mille sous le général Essen. Si on élève à
+15 mille ceux qui agissaient dans le Nord de concert avec les Suédois
+et les Anglais, à 10 mille ceux qui se préparaient à agir vers Naples,
+on aura un chiffre total de 125 mille hommes, figurant en réalité dans
+cette guerre, et 100 mille tout au plus, si on en croyait les récits
+des Russes après leur défaite. L'Autriche en avait réuni plus de 200
+mille, la Prusse en pouvait présenter 150 mille en ligne, la France
+300 mille à elle seule. Nous parlons non pas de soldats portés sur les
+effectifs (ce qui fait une différence de près de moitié), mais de
+soldats présents au feu le jour des batailles. Bien que les Russes
+fussent des fantassins solides, ce n'est cependant pas avec cent mille
+hommes, braves et ignorants, qu'on devait alors prétendre à dominer
+l'Europe.
+
+[En marge: Disette des provinces orientales de l'Autriche, et
+privations de l'armée austro-russe à Olmütz.]
+
+Les Russes, toujours fort méprisants pour leurs alliés les
+Autrichiens, qu'ils accusaient d'être de lâches soldats, de malhabiles
+officiers, continuaient à exercer sur le pays d'horribles ravages. La
+disette affligeait les provinces orientales de la monarchie
+autrichienne. On manquait du nécessaire à Olmütz, et les Russes se
+procuraient des vivres, non pas avec l'adresse du soldat français,
+maraudeur intelligent, rarement cruel, mais avec la brutalité d'une
+horde sauvage. Ils étendaient leurs pillages à plusieurs lieues à la
+ronde, et dévastaient complétement la contrée qu'ils occupaient. La
+discipline, ordinairement si dure chez eux, s'en ressentait
+visiblement, et ils se montraient peu satisfaits de leur empereur.
+
+[En marge: L'empereur Alexandre tombe sous de nouvelles influences.]
+
+[En marge: Le prince Czartoryski conseille en vain à l'empereur
+Alexandre de ne pas se montrer à l'armée.]
+
+On n'était donc pas, dans le camp austro-russe, convenablement disposé
+pour prendre de sages déterminations. La légèreté de la jeunesse
+s'ajoutait au sentiment d'un grand malaise pour pousser à agir,
+n'importe de quelle manière, à changer de place, ne fût-ce que pour en
+changer. Nous avons dit que l'empereur Alexandre commençait à tomber
+sous des influences nouvelles. Il n'était pas content de la direction
+imprimée à ses affaires, car cette guerre malgré les flatteries dont
+une coterie l'avait entouré à Berlin, ne semblait pas tourner à bien,
+et, suivant l'usage des princes, il rejetait volontiers sur ses
+ministres les résultats d'une politique qu'il avait voulue, mais qu'il
+ne savait pas soutenir avec la persévérance qui pouvait seule en
+corriger le vice. Ce qui s'était passé à Berlin l'avait confirmé
+davantage encore dans ses dispositions. Il aurait commis bien d'autres
+fautes, disait-il, s'il avait écouté ses amis. En persistant à
+violenter la Prusse, il l'aurait jetée dans les bras de Napoléon,
+tandis qu'il venait au contraire par son habileté personnelle d'amener
+cette cour à prendre des engagements qui étaient l'équivalent d'une
+déclaration de guerre à la France. Aussi le jeune empereur ne
+voulait-il plus écouter de conseils, car il se croyait plus habile que
+tous ses conseillers. Le prince Adam Czartoryski, honnête, grave,
+passionné sous des dehors froids, devenu, comme on l'a vu, le censeur
+incommode des faiblesses et de la mobilité de son maître, soutenait
+une opinion qui devait le lui aliéner complétement. Selon ce ministre,
+l'empereur n'avait que faire à l'armée. Ce n'était pas là sa place. Il
+n'avait jamais servi, il ne pouvait pas savoir commander. Sa présence
+au quartier général, au milieu d'un entourage de jeunes gens légers,
+ignorants, présomptueux, annulerait l'autorité des généraux, et en
+même temps leur responsabilité. Dans une guerre qu'ils faisaient tous
+avec une certaine appréhension, ils ne demandaient pas mieux que de
+n'avoir pas d'avis, de ne rien prendre sur eux, et de laisser
+commander une jeunesse étourdie, pour n'être pas responsables des
+défaites auxquelles ils s'attendaient. Il n'y aurait plus ainsi que le
+pire des commandements à l'armée, celui d'une cour. Cette guerre au
+surplus serait féconde en batailles perdues. Pour la soutenir il
+fallait la constance, et la constance dépendait de la grandeur des
+moyens qu'on saurait préparer. Il fallait donc laisser les généraux
+remplir le rôle qui leur appartenait à la tête des troupes, et aller
+soi-même remplir le sien au centre du gouvernement, en soutenant
+l'esprit public, en administrant avec énergie et application, de
+manière à fournir aux armées les ressources nécessaires pour prolonger
+la lutte, seul moyen, sinon de vaincre, au moins de balancer la
+fortune.
+
+On ne pouvait exprimer un sentiment ni plus sensé, ni plus désagréable
+à l'empereur Alexandre. Il avait essayé de jouer un rôle politique en
+Europe, et n'y avait pas encore réussi à son gré. Il se voyait
+entraîné dans une lutte qui l'aurait rempli d'effroi, si
+l'éloignement de son empire ne l'avait rassuré. Il avait besoin de
+s'étourdir par le tumulte des camps; il avait besoin, pour faire taire
+les murmures de sa raison, de s'entendre appeler à Berlin, à Dresde, à
+Weimar, à Vienne, le sauveur des rois. Ce monarque se demandait
+d'ailleurs s'il ne pourrait pas à son tour briller sur les champs de
+bataille; si, avec son esprit, il n'y serait pas mieux inspiré que ces
+vieux généraux, dont une jeunesse imprudente l'encourageait trop à
+dédaigner l'expérience; s'il ne pourrait pas enfin avoir sa part de
+cette gloire des armes, si chère aux princes, et alors exclusivement
+décernée par la fortune à un seul homme et à une seule nation.
+
+[En marge: Le prince Dolgorouki cherche à persuader à Alexandre qu'il
+doit se mettre à la tête de l'armée.]
+
+Il était confirmé dans ces idées par la coterie militaire qui
+l'entourait déjà, et à la tête de laquelle se trouvait le prince
+Dolgorouki. Celle-ci, pour mieux s'emparer de l'empereur, voulait
+l'entraîner à l'armée. Elle cherchait à lui persuader qu'il avait les
+qualités du commandement, et qu'il n'avait qu'à se montrer pour
+changer le destin de la guerre; que sa présence doublerait la valeur
+des soldats en les remplissant d'enthousiasme; que ses généraux
+étaient des routiniers, sans caractère; que Napoléon avait triomphé de
+leur timidité, de leur savoir usé, mais qu'il ne triompherait pas si
+aisément d'une jeune noblesse, intelligente et dévouée, conduite par
+un empereur adoré. Ces guerriers, si nouveaux dans le métier des
+armes, osaient soutenir qu'à Dirnstein, qu'à Hollabrunn, on avait
+vaincu les Français, que les Autrichiens étaient des lâches, qu'il n'y
+avait de braves que les Russes, et que si Alexandre venait les animer
+de sa présence, on arrêterait la prospérité arrogante et peu méritée
+de Napoléon.
+
+[En marge: Faiblesse de Kutusof qui n'a pas la force de combattre les
+mauvais conseils qu'on donne à Alexandre.]
+
+Le rusé Kutusof se hasardait timidement à dire qu'il n'en était pas
+tout à fait ainsi; mais, trop servile pour soutenir courageusement son
+avis, il se gardait de contrarier les nouveaux possesseurs de la
+faveur impériale, et avait la bassesse de laisser insulter sa vieille
+expérience. L'intrépide Bagration, le vicieux, mais brave
+Miloradovitch, le sage Doctoroff, étaient des officiers dont l'avis
+méritait quelque attention. Aucun de ces hommes n'était compté. Un
+Allemand, conseiller de l'archiduc Jean à Hohenlinden, le général
+Weirother, avait seul une véritable autorité sur la jeunesse militaire
+qui entourait Alexandre.
+
+[En marge: Influence du chef d'état-major Weirother.]
+
+Dans le dernier siècle, depuis que Frédéric, à la bataille de Leuthen,
+avait battu l'armée autrichienne, en l'abordant par l'une de ses
+ailes, on avait inventé la théorie de l'ordre oblique, à laquelle
+Frédéric n'avait jamais pensé, et on avait attribué à cette théorie
+tous les succès de ce grand homme. Depuis que le général Bonaparte
+s'était montré si supérieur dans les hautes combinaisons de la guerre,
+depuis qu'on l'avait vu tant de fois surprendre, envelopper les
+généraux qui lui étaient opposés, d'autres commentateurs faisaient
+consister tout l'art de la guerre dans une certaine manoeuvre, et ils
+ne parlaient plus que de tourner l'ennemi. Ils avaient inventé, à les
+en croire, une science nouvelle, et pour cette science un mot nouveau
+alors, celui de _stratégie_; et ils couraient l'offrir aux princes
+qui voulaient se laisser diriger par eux. L'Allemand Weirother avait
+persuadé aux amis d'Alexandre qu'il avait un plan des plus beaux, des
+plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande
+manoeuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des
+Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu,
+et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie.
+
+L'esprit impressionnable d'Alexandre était tout à ces idées, tout à
+l'influence des Dolgorouki, et ne se montrait guère enclin à écouter
+le prince Czartoryski, lorsque ce dernier lui conseillait de retourner
+à Saint-Pétersbourg, pour aller gouverner, au lieu de venir livrer des
+batailles en Moravie.
+
+[En marge: Situation de l'empereur d'Allemagne au camp d'Olmütz.]
+
+Au milieu de cette agitation d'esprit de la jeune cour de Russie, on
+ne s'occupait guère de l'empereur d'Allemagne. On ne semblait faire
+cas ni de son armée, ni de sa personne. Son armée, disait-on, avait
+compromis à Ulm le sort de cette guerre. Quant à lui, on venait à son
+secours, il devait s'estimer heureux d'être secouru, et ne se mêler de
+rien. Il ne se mêlait pas en effet de beaucoup de choses, et ne
+faisait aucun effort pour résister à ce torrent de présomption. Il
+s'attendait à de nouvelles batailles perdues, ne comptait que sur le
+temps, s'il comptait alors sur quelque chose, et appréciait, sans le
+dire, ce que valait le fol orgueil de ses alliés. Ce prince, simple et
+de peu d'apparence, avait les deux grandes qualités de son
+gouvernement, la finesse et la constance.
+
+[En marge: Opinions diverses sur la convenance de livrer bataille.]
+
+On devine de quelle manière devait être traitée, parmi tant d'esprits
+vains, la grave question qu'il s'agissait de résoudre, celle de savoir
+s'il fallait ou ne fallait pas livrer bataille à Napoléon. Ces
+tableaux immortels que nous a légués l'antiquité, et qui nous
+représentent la jeune aristocratie romaine violentant par sa folle
+présomption la sagesse de Pompée, et l'obligeant à livrer la bataille
+de Pharsale, ces tableaux n'ont rien de plus grand, de plus
+instructif, que ce qui se passait à Olmütz, en 1805, autour de
+l'empereur Alexandre. Tout le monde avait un avis sur la question de
+la bataille à chercher ou à éviter, tout le monde l'exprimait. La
+coterie dont les Dolgorouki étaient les chefs n'hésitait pas. Ne pas
+livrer bataille, à l'entendre, était une lâcheté et une faute insigne.
+D'abord on ne pouvait plus vivre à Olmütz; l'armée y expirait de
+misère, elle se démoralisait. En restant à Olmütz, on abandonnait à
+Napoléon, outre l'honneur des armes, les trois quarts de la monarchie
+autrichienne, et toutes les ressources dont elle abondait. En
+avançant, au contraire, on allait recouvrer d'un seul coup les moyens
+de vivre, la confiance, et l'ascendant toujours si puissant de
+l'offensive. Et puis, ne voyait-on pas que le moment de changer de
+rôle était venu; que Napoléon, ordinairement si prompt, si pressant,
+quand il poursuivait ses ennemis, s'était arrêté tout à coup, qu'il
+hésitait, qu'il était intimidé, car fixé à Brünn, il n'osait pas venir
+à Olmütz, à la rencontre de l'armée russe? C'est qu'il pensait à
+Dirnstein, à Hollabrunn; c'est que son armée était comme lui ébranlée.
+On savait, à n'en pas douter, qu'elle était abîmée de fatigue,
+réduite de moitié, en proie au mécontentement, livrée au murmure!
+
+[En marge: Objections de quelques hommes sages contre l'idée de livrer
+bataille.]
+
+C'étaient là les propos que cette jeunesse débitait avec une
+incroyable assurance. Quelques hommes sages, le prince Czartoryski
+notamment, tout aussi jeune, mais beaucoup plus réfléchi que les
+Dolgorouki, leur opposaient un petit nombre de raisons simples, qui
+auraient dû être décisives sur des esprits que le plus étrange
+aveuglement n'aurait pas complétement égarés. En ne tenant aucun
+compte, disaient-ils, de ces soldats, qui après tout étaient restés
+maîtres du terrain à Dirnstein comme à Hollabrunn, devant lesquels on
+avait toujours reculé depuis Munich jusqu'à Olmütz, en ne tenant aucun
+compte de ce général vainqueur de tous les généraux de l'Europe, le
+plus expérimenté du moins de tous les capitaines vivants, s'il n'était
+le plus grand, car il avait commandé en cent batailles, et ses
+adversaires actuels n'avaient jamais commandé dans une seule, en ne
+tenant compte ni de ces soldats ni de ce général, il y avait pour ne
+pas se hâter deux raisons péremptoires. La première, et la plus
+frappante, c'est qu'en attendant quelques jours encore, le mois
+stipulé avec la Prusse serait écoulé, et qu'elle serait obligée de se
+déclarer. Qui sait, en effet, si, en perdant une grande bataille
+auparavant, on ne lui fournirait pas l'occasion de se délier? En
+laissant, au contraire, expirer le délai d'un mois, 150 mille
+Prussiens entreraient en Bohême, Napoléon serait obligé de
+rétrograder, sans qu'on eût à courir avec lui la chance d'une
+bataille. La seconde raison pour différer, c'est qu'en donnant un peu
+de temps aux archiducs, ils arriveraient avec quatre-vingt mille
+Autrichiens de la Hongrie, et on pourrait alors se battre contre
+Napoléon, dans la proportion de deux, peut-être de trois contre un. Il
+était difficile sans doute de vivre à Olmütz; mais, s'il était vrai
+qu'on ne pût pas y passer encore quelques jours, il n'y avait qu'à se
+rendre en Hongrie, à la rencontre des archiducs. On trouverait là du
+pain, et quatre-vingt mille hommes de renfort. En ajoutant ainsi aux
+distances que Napoléon avait à parcourir, on lui opposerait le plus
+redoutable de tous les obstacles. On avait la preuve de cette vérité
+dans son immobilité même, depuis qu'il occupait Brünn. S'il n'avançait
+pas, ce n'était pas qu'il eût peur. Des militaires sans expérience
+pouvaient seuls prétendre qu'un tel homme avait peur. S'il n'avançait
+pas, c'est qu'il trouvait la distance déjà bien grande. Il était,
+effectivement, à 40 lieues au delà, non pas de sa capitale, mais de
+celle qu'il avait conquise, et en s'éloignant il la sentait frémir
+sous sa main.
+
+[En marge: On se décide à combattre, et on quitte Olmütz pour marcher
+sur Brünn.]
+
+Que répondre à de telles raisons? Assurément rien. Mais sur les
+esprits prévenus la qualité des raisons n'est d'aucun effet.
+L'évidence les irrite au lieu de les persuader. On décida donc autour
+d'Alexandre qu'il fallait livrer bataille. L'empereur François s'y
+prêta pour sa part. Il avait tout à gagner à ce que la question se
+décidât promptement, car son pays souffrait horriblement de la guerre,
+et il n'était pas fâché de voir les Russes s'essayer contre les
+Français, et se faire juger à leur tour. On prit le parti de quitter
+la position d'Olmütz, qui était fort bonne, sur laquelle on aurait pu
+facilement repousser une armée assaillante, quelque supérieure qu'elle
+fût en nombre, pour venir attaquer Napoléon dans la position de Brünn,
+qu'il étudiait avec soin depuis plusieurs jours.
+
+[En marge: Surprise d'un détachement français à Wischau.]
+
+[En marge: Ce léger avantage achève de troubler les jeunes têtes qui
+entourent Alexandre.]
+
+On marcha sur cinq colonnes, par la route d'Olmütz à Brünn, pour se
+rapprocher de l'armée française. Arrivé à Wischau, le 18 novembre, à
+une journée de Brünn, on surprit une avant-garde de cavalerie et un
+faible détachement d'infanterie, placés dans ce bourg par le maréchal
+Soult. On employa trois mille chevaux à les envelopper, et puis, avec
+un bataillon d'infanterie, on pénétra dans Wischau même. On y ramassa
+une centaine de prisonniers français. L'aide de camp Dolgorouki eut la
+plus grande part à cet exploit. On y avait fait assister l'empereur
+Alexandre, auquel on persuada que cette escarmouche était la guerre,
+et que sa présence avait doublé la valeur de ses soldats. Ce léger
+avantage acheva de bouleverser les jeunes têtes de l'état-major russe,
+et la résolution de combattre devint dès lors irrévocable. De
+nouvelles observations du prince Czartoryski furent fort mal reçues.
+Le général Kutusof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer,
+ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des
+résolutions qu'il désapprouvait. Il fut donc convenu qu'on attaquerait
+Napoléon dans sa position de Brünn, en suivant le plan que tracerait
+le général Weirother. On fit une marche de plus, et on vint s'établir
+en avant du château d'Austerlitz.
+
+[En marge: Napoléon pénètre les vues de l'état-major russe, et devine
+le projet qu'on a de lui livrer bataille.]
+
+[En marge: Napoléon, avant de commettre le sort de la guerre à une
+bataille décisive, envoie le général Savary auprès de l'empereur
+Alexandre.]
+
+Napoléon, qui avait pour deviner les projets de l'ennemi une rare
+sagacité, vit bien que les coalisés cherchaient une rencontre décisive
+avec lui, et il en fut fort satisfait. Il était préoccupé cependant
+des projets de la Prusse, que des nouvelles récentes de Berlin lui
+présentaient comme définitivement hostiles, et des mouvements de
+l'armée prussienne qui s'avançait vers la Bohême. Il n'avait pas de
+temps à perdre, il lui fallait ou une bataille foudroyante, ou la
+paix. Il doutait peu du résultat de la bataille, toutefois la paix
+offrait plus de sûreté. Les Autrichiens la proposaient avec une
+certaine apparence de sincérité, mais en se référant toujours, quant
+aux conditions, à ce que voudrait la Russie. Napoléon désira savoir ce
+qui se passait dans la tête d'Alexandre, et envoya au quartier général
+russe son aide de camp le général Savary, pour complimenter ce prince,
+lier conversation avec lui, et connaître au juste ce qu'il voulait.
+
+[Date: Déc. 1805.]
+
+[En marge: Mission du jeune Dolgorouki auprès de Napoléon, et fâcheux
+résultat de cette mission.]
+
+Le général Savary partit immédiatement, se présenta en parlementaire
+aux avant-postes, et eut quelque peine à parvenir jusqu'à l'empereur
+Alexandre. Pendant qu'il attendait le moment d'être introduit, il put
+juger des dispositions de cette jeune aristocratie moscovite, de son
+fol aveuglement, de son désir d'assister à une grande bataille. Elle
+ne prétendait à rien moins qu'à battre les Français, et à les ramener
+battus jusqu'aux frontières de France. Le général Savary écouta ces
+propos avec beaucoup de sang-froid, pénétra enfin auprès de
+l'empereur, lui porta les paroles de son maître, le trouva doux et
+poli, mais évasif, et peu en état d'apprécier les chances de la guerre
+actuelle. Sur l'assurance réitérée que Napoléon était animé de
+dispositions fort pacifiques, Alexandre s'informa des conditions
+auxquelles la paix serait possible. Le général Savary n'était pas en
+mesure de répondre, et il engagea l'empereur Alexandre à dépêcher un
+de ses aides de camp au quartier général français, pour conférer avec
+Napoléon. Il affirmait que le résultat de cette démarche serait des
+plus satisfaisants. Après bien des pourparlers, dans lesquels le
+général Savary, par excès de zèle, en dit plus qu'il n'avait mission
+d'en dire, Alexandre lui donna pour l'accompagner le prince Dolgorouki
+lui-même, le principal personnage de la nouvelle coterie, qui
+disputait à MM. de Czartoryski, de Strogonoff, de Nowosiltzoff, la
+faveur du czar. Ce prince Dolgorouki, quoique l'un des plus ardents
+déclamateurs de l'état-major russe, n'en fut pas moins
+extraordinairement flatté d'avoir une commission à remplir auprès de
+l'empereur des Français. Il partit avec le général Savary, et fut
+présenté à Napoléon dans un moment où celui-ci, achevant la visite de
+ses avant-postes, n'avait dans son costume et son entourage rien
+d'imposant pour un esprit vulgaire. Napoléon écouta ce jeune homme,
+dépourvu de tact et de mesure, qui, ayant recueilli çà et là
+quelques-unes des idées dont se nourrissait le cabinet russe, et que
+nous avons fait connaître en exposant le projet du nouvel équilibre
+européen, les exprima sans convenance et sans à-propos. Il fallait,
+assurait-il, que la France abandonnât l'Italie, si elle voulait avoir
+la paix tout de suite; et si elle continuait la guerre, et qu'elle n'y
+fût pas heureuse, il faudrait qu'elle rendît la Belgique, la Savoie,
+le Piémont, pour constituer, autour d'elle et contre elle, des
+barrières défensives. Ces idées, très-maladroitement débitées,
+parurent à Napoléon la demande formelle de restituer immédiatement la
+Belgique, cédée à la France par tant de traités, et provoquèrent chez
+lui une irritation profonde, qu'il contint cependant, ne croyant pas
+que sa dignité lui permît de la laisser éclater en présence d'un tel
+négociateur. Il le congédia sèchement, en lui disant qu'on viderait
+ailleurs que dans des conférences diplomatiques les différends qui
+divisaient la politique des deux empires. Napoléon était exaspéré, et
+il n'eut plus qu'une pensée, celle de livrer une bataille à outrance.
+
+Depuis la surprise de Wischau, il avait ramené son armée en arrière,
+dans une position merveilleusement choisie pour combattre. Il laissait
+voir dans ses mouvements une certaine hésitation qui contrastait avec
+la hardiesse accoutumée de ses allures. Cette circonstance, jointe à
+la démarche du général Savary, contribua encore à exalter les faibles
+intelligences qui dominaient l'état-major russe. Ce ne fut bientôt
+qu'un cri de guerre autour d'Alexandre. Napoléon reculait, disait-on;
+il était en pleine retraite; il fallait fondre sur lui, et l'accabler.
+
+[En marge: De part et d'autre on se prépare à une action décisive.]
+
+De leur côté, les soldats français, chez lesquels l'esprit abondait,
+virent bien qu'ils allaient avoir affaire aux Russes, et ils en
+conçurent une joie extrême. Des deux parts, on se prépara à une action
+décisive.
+
+Napoléon, avec ce tact militaire qu'il avait reçu de la nature, et
+qu'il avait tant perfectionné par l'expérience, avait adopté, entre
+toutes les positions qu'il aurait pu prendre autour de Brünn, celle
+qui devait lui assurer les plus grands résultats, dans l'hypothèse où
+il serait attaqué, hypothèse qui était devenue une certitude.
+
+[En marge: Position choisie par Napoléon pour livrer bataille entre
+Brünn et Austerlitz.]
+
+Les montagnes de la Moravie, qui lient les montagnes de la Bohême à
+celles de la Hongrie (voir la carte nº 32), vont s'abaissant
+successivement vers le Danube, à tel point que près de ce fleuve la
+Moravie n'offre plus qu'une large plaine. Aux environs de Brünn,
+capitale de la province, ces montagnes n'ont que la hauteur de fortes
+collines, et sont couvertes de sombres sapins. Leurs eaux, retenues
+par le défaut d'écoulement, forment de nombreux étangs, et se jettent
+par divers affluents dans la Morava (ou March), et par la Morava dans
+le Danube.
+
+Ces caractères se trouvent tous réunis dans la position entre Brünn et
+Austerlitz, que Napoléon a rendue à jamais célèbre. (Voir la carte nº
+33.) La grande route de Moravie, en se dirigeant de Vienne à Brünn,
+s'élève en ligne droite vers le nord, puis, pour aller de Brünn à
+Olmütz, se rabat brusquement à droite, c'est-à-dire à l'est, décrivant
+ainsi un angle droit avec sa première direction. C'est dans cet angle
+que se trouve comprise la position indiquée. Elle commence à gauche,
+vers la route d'Olmütz, à des hauteurs hérissées de sapins; elle se
+prolonge ensuite à droite, en obliquant vers la route de Vienne, et,
+après s'être abaissée peu à peu, elle se termine à des étangs remplis
+d'eaux profondes en hiver. Le long de cette position, et en avant,
+coule un ruisseau, qui n'a aucun nom connu en géographie, mais qui,
+dans une partie de son cours, est appelé Goldbach par les gens du
+pays. Il traverse les petits villages de Girzikowitz, Puntowitz,
+Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, et tantôt formant des marécages,
+tantôt encaissé dans des canaux, s'en va finir dans les étangs dont
+nous venons de parler, et qu'on appelle étangs de Satschan et de
+Menitz.
+
+Concentré avec toutes ses forces sur ce terrain, appuyé d'un côté aux
+collines boisées de la Moravie, et particulièrement à un mamelon
+arrondi que les soldats d'Égypte avaient nommé le _Santon_, s'appuyant
+de l'autre aux étangs de Satschan et de Menitz, couvrant ainsi par sa
+gauche la route d'Olmütz, par sa droite la route de Vienne, Napoléon
+était en mesure de recevoir avec avantage une bataille défensive.
+Cependant il ne voulait pas se borner à se défendre, car il avait
+l'habitude de prétendre à de plus grands résultats. Il avait pénétré,
+comme s'il les avait lus, les projets longuement rédigés du général
+Weirother. Les Austro-Russes, n'ayant aucune chance de lui enlever le
+point d'appui qu'il trouvait à gauche dans de hautes collines boisées,
+devaient être tentés de tourner sa droite, qui ne joignait pas
+exactement les étangs, et de lui enlever la route de Vienne. Il y
+avait là de quoi les séduire, car, cette route perdue, Napoléon ne
+conservait d'autre ressource que celle de se retirer en Bohême. Le
+reste de ses forces, aventuré du côté de Vienne, était réduit à
+remonter isolément la vallée du Danube. L'armée française, ainsi
+fractionnée, se voyait condamnée à une retraite excentrique,
+périlleuse, désastreuse même, si elle rencontrait les Prussiens sur
+son chemin.
+
+Napoléon comprit très-bien que tel devait être le plan de l'ennemi.
+Aussi, après avoir concentré son armée vers sa gauche et les hauteurs,
+laissa-t-il vers sa droite, c'est-à-dire vers Sokolnitz, Telnitz et
+les étangs, un espace qui fut à peine gardé. Il invitait ainsi les
+Russes à abonder dans leurs idées. Mais ce n'était pas là précisément
+qu'il leur préparait le coup mortel. En face de lui, le sol offrait un
+accident dont il espérait tirer un parti décisif.
+
+Au delà du ruisseau qui parcourait le front de notre position, le
+terrain présentait d'abord, vis-à-vis de notre gauche, une plaine
+légèrement ondulée, que traversait la route d'Olmütz, puis, vis-à-vis
+de notre centre, il s'élevait successivement, et allait former en face
+de notre droite un plateau, appelé plateau de Pratzen, du nom d'un
+village qui se trouve situé à mi-côte, dans le creux d'un ravin. Ce
+plateau se terminait à droite en pentes rapides vers les étangs, et
+sur le revers il s'abaissait doucement du côté d'Austerlitz, dont le
+château se montrait à quelque distance.
+
+[En marge: Projet inspiré à Napoléon par la nature du terrain sur
+lequel il est appelé à combattre.]
+
+On apercevait là des forces considérables. La nuit, on voyait briller
+une multitude de feux; le jour, on découvrait un grand mouvement
+d'hommes et de chevaux. Napoléon ne douta plus, à cet aspect, des
+projets des Austro-Russes[7]. Ils voulaient, évidemment, descendre de
+la position qu'ils occupaient, et, traversant le ruisseau de Goldbach,
+entre les étangs et notre droite, nous séparer de la route de Vienne.
+Mais, pour ce cas, il était résolu à prendre l'offensive à son tour, à
+franchir le ruisseau par les villages de Girzikowitz et de Puntowitz,
+à gravir le plateau de Pratzen pendant que les Russes le quitteraient,
+et à s'en emparer lui-même. S'il réussissait, l'armée ennemie était
+coupée en deux, une partie était rejetée à gauche dans la plaine
+traversée par la route d'Olmütz, une partie à droite dans les étangs.
+La bataille ne pouvait manquer dès lors d'être désastreuse pour les
+Austro-Russes. Mais pour cela il fallait qu'ils ne commissent pas la
+faute à demi. L'attitude prudente, timide même de Napoléon, excitant
+leur folle confiance, devait les engager à commettre cette faute tout
+entière.
+
+[Note 7: Il vient de paraître un écrit traduit du russe par M. Léon de
+Narischkine, lequel contient un grand nombre d'assertions inexactes,
+quoique publié par un auteur en position d'être bien informé. Dans cet
+écrit il est dit que Napoléon eut avant la bataille d'Austerlitz
+communication du plan du général Weirother. Cette allégation est tout
+à fait erronée. Une pareille communication ne serait explicable que si
+le plan, communiqué longtemps d'avance aux divers chefs de corps,
+avait pu être exposé à une divulgation. On verra ci-après, par le
+rapport d'un témoin oculaire, que c'est seulement dans la nuit qui
+précéda la bataille, que le plan fut communiqué aux chefs de corps. Du
+reste, tous les détails des ordres et de la correspondance prouvent
+que Napoléon prévit et ne connut pas le plan de l'ennemi. Notre
+résolution étant d'éviter toute polémique avec les auteurs
+contemporains, nous nous bornerons à redresser cette erreur, sans nous
+occuper de beaucoup d'autres, que renferme encore l'ouvrage en
+question, dont nous reconnaissons d'ailleurs le mérite très-réel, et
+jusqu'à un certain point l'impartialité.]
+
+[En marge: Ordres que donne Napoléon pour amener sur le champ de
+bataille toutes les troupes dont il peut disposer.]
+
+[En marge: Marche rapide de la division Friant.]
+
+Napoléon arrêta ses dispositions d'après ces idées. (Voir la carte n
+32.) S'attendant depuis deux jours à être attaqué, il avait ordonné à
+Bernadotte de quitter Iglau sur la frontière de la Bohême, d'y laisser
+la division bavaroise qu'il avait emmenée avec lui, et de se diriger à
+marches forcées sur Brünn. Il avait ordonné au maréchal Davout de
+porter la division Friant, et, s'il était possible, la division Gudin,
+vers l'abbaye de Gross-Raigern, placée sur la route de Vienne à Brünn,
+à la hauteur des étangs. En conséquence de ces ordres, Bernadotte
+s'était mis en marche, et était arrivé dans la journée du 1er
+décembre. Le général Friant, seul averti à temps, parce que le général
+Gudin se trouvait plus loin vers Presbourg, était parti sur-le-champ,
+et en quarante-huit heures avait parcouru les trente-six lieues qui
+séparent Vienne de Gross-Raigern. Les soldats tombaient quelquefois
+sur la route, épuisés de fatigue; mais au moindre bruit, croyant
+entendre le canon, ils se relevaient avec ardeur, pour accourir au
+soutien de leurs camarades engagés, disait-on, dans une bataille
+sanglante. Le 1er décembre au soir, ils bivouaquaient, par un froid
+rigoureux, à Gross-Raigern, à une lieue et demie du champ de bataille.
+Jamais troupe à pied n'a exécuté une marche aussi étonnante, car c'est
+une marche de dix-huit lieues par journée, pendant deux jours de
+suite.
+
+Le 1er décembre, Napoléon, renforcé du corps de Bernadotte et de la
+division Friant, pouvait compter 65 ou 70 mille hommes présents sous
+les armes, contre 90 mille hommes, Russes et Autrichiens, présents
+aussi sous les armes.
+
+[En marge: Distribution des divers corps d'armée sur le champ de
+bataille d'Austerlitz.]
+
+À sa gauche, il plaça Lannes, dans le corps duquel la division
+Caffarelli remplaçait la division Gazan. Lannes, avec les deux
+divisions Suchet et Caffarelli, devait occuper la route d'Olmütz, et
+combattre dans la plaine ondulée qui s'étend sur l'un et l'autre côté
+de la chaussée. (Voir la carte nº 33.) Napoléon lui donna en outre la
+cavalerie de Murat, comprenant les cuirassiers des généraux d'Hautpoul
+et Nansouty, les dragons des généraux Walther et Beaumont, les
+chasseurs des généraux Milhaud et Kellermann. La forme plane du
+terrain lui faisait prévoir en cet endroit un vaste engagement de
+cavalerie. Sur le mamelon ou _Santon_ qui domine cette partie du
+terrain, et que surmonte une chapelle dite de Bosenitz, il établit le
+17e léger, commandé par le général Claparède, avec 18 pièces de canon,
+et lui fit prêter serment de défendre cette position jusqu'à la mort.
+Ce mamelon était, en effet, le point d'appui de la gauche.
+
+Au centre, derrière le ruisseau de Goldbach, il rangea les divisions
+Vandamme et Saint-Hilaire, qui appartenaient au corps du maréchal
+Soult. Il les destinait à franchir ce ruisseau par les villages de
+Girzikowitz et de Puntowitz, et à s'emparer du plateau de Pratzen,
+quand le moment en serait venu. Un peu plus loin, derrière le
+marécage de Kobelnitz et le château de Sokolnitz, il plaça la
+troisième division du maréchal Soult, celle du général Legrand. Il la
+renforça de deux bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de
+chasseurs du Pô et de chasseurs corses, et d'un détachement de
+cavalerie légère sous le général Margaron. Cette division ne dut avoir
+que le 3e de ligne et les chasseurs corses à Telnitz, point le plus
+rapproché des étangs, là même où Napoléon souhaitait attirer les
+Russes. Fort en arrière, à une lieue et demie, se trouvait la division
+Friant, à Gross-Raigern.
+
+Ayant dix divisions d'infanterie, Napoléon n'en présenta donc que six
+en ligne. Derrière les maréchaux Lannes et Soult, il garda en réserve
+les grenadiers Oudinot, séparés pour cette fois du corps de Lannes, le
+corps de Bernadotte composé des divisions Drouet et Rivaud, et enfin
+la garde impériale. Il conservait ainsi sous sa main une masse de 25
+mille hommes, pour la porter partout où besoin serait, et
+particulièrement sur les hauteurs de Pratzen, afin d'enlever ces
+hauteurs à tout prix, si les Russes ne les avaient pas assez
+dégarnies. Il bivouaqua lui-même au milieu de cette réserve.
+
+Ces dispositions terminées, il poussa la confiance jusqu'à les
+annoncer à son armée, dans une proclamation toute pleine de la
+grandeur des événements qui se préparaient. La voici telle qu'elle fut
+lue aux troupes, dans la soirée qui précéda la bataille:
+
+[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats la veille de la
+bataille d'Austerlitz.]
+
+ «SOLDATS,
+
+ »L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée
+ autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez
+ battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment
+ poursuivis jusqu'ici.
+
+ »Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant
+ qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le
+ flanc.
+
+ »Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai
+ loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le
+ désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la
+ victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur
+ s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter,
+ dans cette journée surtout où il s'agit de l'honneur de
+ l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la
+ nation.
+
+ »Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas
+ les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il
+ faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés
+ d'une si grande haine contre notre nation.
+
+ »Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre
+ nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles
+ armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai
+ sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
+
+ »NAPOLÉON.»
+
+Dans cette même journée, il reçut M. d'Haugwitz, arrivé enfin au
+quartier général français, entrevit dans sa conversation caressante
+toute la fausseté de la cour de Prusse, et sentit plus que jamais le
+besoin de remporter une victoire éclatante. Il accueillit
+très-gracieusement l'envoyé prussien, lui dit qu'il allait se battre
+le lendemain, qu'il le reverrait après s'il n'était pas emporté par un
+boulet de canon, et qu'alors il serait temps de s'entendre avec le
+cabinet de Berlin. Il l'invita à partir dans la nuit même pour Vienne,
+et il l'adressa à M. de Talleyrand, en ayant soin de le faire conduire
+à travers le champ de bataille d'Hollabrunn, qui présentait un
+spectacle horrible.--Il est bon, écrivait-il à M. de Talleyrand, que
+ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manière nous faisons la
+guerre.--
+
+[En marge: Napoléon visite ses bivouacs dans la nuit qui précède la
+bataille. Accueil que lui font ses soldats.]
+
+Après avoir passé la soirée au bivouac avec ses maréchaux, il voulut
+visiter ses soldats, et juger par lui-même de leur disposition morale.
+C'était le 1er décembre au soir, veille de l'anniversaire du
+couronnement. La rencontre de ces dates était singulière, et Napoléon
+ne l'avait pas recherchée, car il recevait la bataille, et ne
+l'offrait pas. La nuit était froide et sombre.
+
+Les premiers soldats qui l'aperçurent, voulant éclairer ses pas,
+ramassèrent la paille de leur bivouac, et en formèrent des torches
+enflammées, qu'ils placèrent au bout de leurs fusils. En quelques
+minutes, cet exemple fut imité par toute l'armée, et sur le vaste
+front de notre position on vit briller cette illumination singulière.
+Les soldats suivaient les pas de Napoléon aux cris de _Vive
+l'Empereur!_ lui promettant de se montrer le lendemain dignes de lui
+et d'eux-mêmes. L'enthousiasme était dans tous les rangs. On allait
+comme il faut aller au danger, le coeur rempli de contentement et de
+confiance.
+
+Napoléon se retira pour obliger ses soldats à prendre quelque repos,
+et attendit sous sa tente l'aurore d'une journée qui devait être l'une
+des plus grandes de sa vie, l'une des plus grandes de l'histoire.
+
+Ces feux, ces cris avaient été facilement distingués des hauteurs
+qu'occupait l'armée russe, et y avaient produit, chez un petit nombre
+d'officiers sages, un sinistre pressentiment. Ils se demandaient si
+c'était là le signe d'une armée abattue et en retraite.
+
+[En marge: Communication du plan de Weirother aux généraux russes le
+soir qui précède la bataille.]
+
+Pendant ce temps, les chefs de corps russes, réunis chez le général
+Kutusof, dans le village de Kreznowitz, recevaient leurs instructions
+pour le lendemain. Le vieux Kutusof sommeillait profondément, et le
+général Weirother, ayant étendu une carte du pays sous les yeux de
+ceux qui l'écoutaient, lisait avec emphase un mémoire contenant tout
+le plan de la bataille[8]. Nous l'avons presque fait connaître
+d'avance en rapportant les dispositions de Napoléon. La droite des
+Russes, sous le prince Bagration, faisant face à notre gauche, devait
+s'avancer contre Lannes, des deux côtés de la route d'Olmütz, nous
+enlever le _Santon_, et marcher directement sur Brünn. La cavalerie,
+réunie en une seule masse entre le corps de Bagration et le centre de
+l'armée russe, devait occuper la plaine même où Napoléon avait placé
+Murat, et lier la gauche des Russes avec leur centre. Le gros de
+l'armée, composé de quatre colonnes, commandées par les généraux
+Doctoroff, Langeron, Pribyschewski et Kollowrath, établi dans le
+moment sur les hauteurs de Pratzen, devait en descendre, traverser le
+ruisseau marécageux dont il a déjà été parlé, prendre Telnitz,
+Sokolnitz et Kobelnitz, tourner la droite des Français, et s'avancer
+sur leurs derrières pour leur enlever la route de Vienne. Le
+rendez-vous de tous ces corps était fixé sous les murs de Brünn.
+L'archiduc Constantin avec la garde russe, forte de 9 à 10 mille
+hommes, devait partir d'Austerlitz à la pointe du jour, pour venir se
+placer en réserve derrière le centre de l'armée combinée.
+
+[Note 8: Nous croyons utile de citer un fragment des mémoires
+manuscrits du général Langeron, témoin oculaire, puisqu'il commandait
+l'un des corps de l'armée russe.
+
+Voici le récit de cet officier:
+
+ «On a vu que, le 19 novembre (1er décembre), nos colonnes ne
+ parvinrent à leur destination que vers les dix heures du soir.
+
+ »Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, excepté le
+ prince Bagration, qui était trop éloigné, reçurent l'ordre de se
+ rendre à Kreznowitz, chez le général Kutusof, afin d'entendre la
+ lecture des dispositions pour la bataille du lendemain.
+
+ »À une heure du matin, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le
+ général Weirother arriva, déploya sur une grande table une
+ immense carte très-exacte des environs de Brünn et d'Austerlitz,
+ et nous lut ses dispositions, d'un ton élevé et avec un air de
+ jactance qui annonçaient en lui la persuasion intime de son
+ mérite et celle de notre incapacité. Il ressemblait à un régent
+ de collége qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions
+ peut-être effectivement des écoliers; mais il était loin d'être
+ un bon professeur. Kutusof, assis et à moitié endormi lorsque
+ nous arrivâmes chez lui, finit par s'endormir tout à fait avant
+ notre départ. Buxhoewden, debout, écoutait, et sûrement ne
+ comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se
+ tenait en arrière, et Doctoroff seul examinait la carte avec
+ attention. Lorsque Weirother eut fini de pérorer, je fus le seul
+ qui pris la parole. Je lui dis: «Mon général, tout cela est fort
+ bien; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près
+ de Pratzen, que ferons-nous?»--«Le cas n'est pas prévu, me
+ répondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il eût pu
+ nous attaquer, il l'eût fait aujourd'hui.»--«Vous ne le croyez
+ donc pas fort? lui dis-je.»--«C'est beaucoup s'il a 40,000
+ hommes.»--«Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre
+ attaque; mais je le crois trop habile pour être imprudent, car
+ si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne,
+ il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohême; mais je
+ lui suppose un autre projet. Il a éteint ses feux, on entend
+ beaucoup de bruit dans son camp.»--«C'est qu'il se retire ou
+ qu'il change de position; et même, en supposant qu'il prenne
+ celle de Turas, il nous épargne beaucoup de peine, et les
+ dispositions restent les mêmes.»
+
+ »Kutusof alors, s'étant réveillé, nous congédia en nous ordonnant
+ de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le
+ lieutenant colonel Toll, de l'état-major, allait traduire de
+ l'allemand en russe. Il était alors près de trois heures du
+ matin, et nous ne reçûmes les copies de ces fameuses dispositions
+ qu'à près de huit heures, lorsque déjà nous étions en marche.»]
+
+Lorsque le général Weirother eut achevé sa lecture, en présence des
+commandants des corps russes, dont un seul était attentif, c'était le
+général Doctoroff, et un seul enclin à contredire, c'était le général
+Langeron, il essuya de la part de ce dernier quelques objections. Le
+général Langeron, émigré français qui servait contre sa patrie, qui
+était frondeur et bon officier, demanda au général Weirother s'il
+croyait que tout se passerait comme il l'écrivait, et se montra quant
+à lui fort disposé à en douter. Le général Weirother ne voulut jamais
+admettre une autre idée que celle qui était répandue dans l'état-major
+russe, c'est que Napoléon se retirait, et que les instructions pour
+ce cas étaient excellentes. Mais le général Kutusof mit un terme à
+toute discussion, en renvoyant les commandants des corps à leurs
+quartiers, et en ordonnant que copie de ces instructions leur fût
+expédiée à tous. Ce chef expérimenté savait ce qu'il fallait penser de
+cette manière de concevoir et d'ordonner le plan des batailles, et
+pourtant il laissait faire, quoique ce fût sous son nom qu'on agît de
+la sorte.
+
+[En marge: Bataille d'Austerlitz livrée le 2 décembre 1805.]
+
+[En marge: Napoléon sort de sa tente avant le jour pour observer le
+mouvement des Russes.]
+
+[En marge: Joie de Napoléon en jugeant au bruit des canons que les
+Russes marchent vers les étangs.]
+
+Dès quatre heures du matin, Napoléon avait quitté sa tente, pour juger
+par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il
+les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de
+Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et
+aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de
+Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une
+marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait
+que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance
+si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il
+avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de
+bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour
+commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la
+campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus
+saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard
+comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française
+étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient
+occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait
+des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient
+cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur, jusqu au
+moment opportun pour l'attaque.
+
+[En marge: Le soleil se lève sur le champ de bataille d'Austerlitz.
+Napoléon donne le signal de l'attaque.]
+
+Déjà un feu très-vif se faisait entendre à l'extrémité de la ligne
+vers les étangs. Le mouvement des Russes contre notre droite se
+prononçait. Le maréchal Davout était parti en toute hâte pour diriger
+la division Friant de Gross-Raigern sur Telnitz, et appuyer le 3e de
+ligne et les chasseurs corses, qui allaient avoir sur les bras une
+portion considérable de l'armée ennemie. Les maréchaux Lannes, Murat,
+Soult, avec leurs aides de camp entouraient l'Empereur, attendant
+l'ordre de commencer le combat au centre et à la gauche. Napoléon
+modérait leur ardeur, voulant laisser achever la faute que
+commettaient les Russes sur notre droite, de manière qu'ils ne pussent
+plus revenir de ces bas-fonds dans lesquels on les voyait s'engager.
+Enfin le soleil parut, et, dissipant les brouillards, inonda de clarté
+ce vaste champ de bataille. C'était le soleil d'Austerlitz, soleil
+dont le souvenir retracé tant de fois à la génération présente, ne
+sera sans doute jamais oublié des générations futures. Les hauteurs de
+Pratzen se dégarnissaient de troupes. Les Russes, exécutant le plan
+convenu, étaient descendus dans le lit du Goldbach, pour s'emparer des
+villages de Telnitz et de Sokolnitz, situés le long de ce ruisseau.
+Napoléon alors donna le signal de l'attaque, et ses maréchaux
+partirent au galop pour aller se placer à la tête de leurs divers
+corps d'armée.
+
+[En marge: Marche des trois colonnes russes chargées de tourner
+l'armée française vers les lacs.]
+
+Les trois colonnes russes chargées d'attaquer Telnitz et Sokolnitz
+s'étaient ébranlées dès sept heures du matin. Elles étaient sous les
+ordres immédiats des généraux Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, et
+sous le commandement supérieur du général Buxhoewden, officier
+médiocre et inactif, tout enorgueilli d'une faveur qu'il devait à un
+mariage de cour, commandant aussi peu la gauche de l'armée russe, que
+le général en chef Kutusof en commandait l'ensemble. Il marchait de sa
+personne avec la colonne du général Doctoroff, formant l'extrémité de
+la ligne russe, et appelée à combattre la première. Il ne se souciait
+nullement des autres colonnes, et du concert à mettre dans leurs
+divers mouvements; ce qui était fort heureux pour nous, car si elles
+avaient agi ensemble, et assailli en masse Telnitz et Sokolnitz, la
+division Friant n'étant point encore arrivée sur ce point, elles
+auraient pu gagner du terrain sur notre droite, beaucoup plus qu'il
+n'était utile de leur en livrer.
+
+[En marge: Vive résistance des chasseurs corses à la colonne
+Doctoroff.]
+
+[En marge: La colonne de Doctoroff parvient à franchir le Goldbach.]
+
+[En marge: Arrivée de la division Friant à Telnitz, et reprise de ce
+village.]
+
+[En marge: Conduite héroïque du général Friant et de sa division.]
+
+La colonne de Doctoroff avait bivouaqué comme les autres sur la
+hauteur de Pratzen. Au pied de cette hauteur, dans le bas-fond qui la
+séparait de notre droite, se trouvait un village appelé Augezd, et
+dans ce village une avant-garde sous les ordres du général Kienmayer,
+composée de cinq bataillons et de quatorze escadrons autrichiens.
+(Voir la carte nº 33.) Cette avant-garde devait balayer la plaine
+entre Augezd et Telnitz, pendant que la colonne Doctoroff descendrait
+des hauteurs. Les Autrichiens, jaloux de montrer aux Russes qu'ils se
+battaient aussi bien qu'eux, abordèrent le village de Telnitz avec
+beaucoup de résolution. Il fallait franchir à la fois le ruisseau,
+coulant ici dans des fossés, puis une hauteur couverte de vignes et de
+maisons. Nous avions en cet endroit, outre le 3e de ligne, le
+bataillon des chasseurs corses, embusqué derrière les accidents du
+terrain. Ces adroits tirailleurs, ajustant avec sang-froid les
+hussards qu'on avait envoyés en avant, en abattirent un grand nombre.
+Ils accueillirent de la même manière le régiment de Szeckler
+(infanterie), et en une demi-heure couchèrent à terre une partie de ce
+régiment. Les Autrichiens, fatigués de ce combat meurtrier et sans
+résultat, assaillirent en masse le village de Telnitz, avec leurs cinq
+bataillons réunis, mais ne réussirent pas à y pénétrer, grâce à la
+fermeté du 3e de ligne, qui les reçut avec la vigueur d'une troupe
+éprouvée. Tandis que l'avant-garde de Kienmayer s'épuisait ainsi en
+efforts impuissants, la colonne Doctoroff, forte de vingt-quatre
+bataillons, conduite par le général Buxhoewden, parut, après s'être
+fait attendre plus d'une heure, et vint aider les Autrichiens à
+s'emparer de Telnitz, que le 3e de ligne ne suffisait plus à défendre.
+Le lit du ruisseau fut franchi, et le général Kienmayer lança ses
+quatorze escadrons dans la plaine au delà de Telnitz, contre la
+cavalerie légère du général Margaron. Celle-ci soutint bravement
+plusieurs charges, et ne put tenir cependant contre une telle masse de
+cavalerie. La division Friant, conduite par le maréchal Davout,
+n'étant pas encore arrivée de Gross-Raigern, notre droite se trouva
+entièrement débordée. Mais le général Buxhoewden après s'être
+longtemps fait attendre, fut obligé d'attendre à son tour la seconde
+colonne, que commandait le général Langeron. Cette dernière avait été
+retenue par un accident singulier. La masse de la cavalerie, destinée
+à occuper la plaine qui était à la droite des Russes et à la gauche
+des Français, avait mal compris l'ordre qui lui prescrivait de prendre
+cette position; elle était venue s'établir à Pratzen même, au milieu
+des bivouacs de la colonne de Langeron. Ayant reconnu son erreur,
+cette cavalerie, pour se rendre à sa véritable place, avait coupé et
+retardé longtemps les colonnes de Langeron et de Pribyschewski. Le
+général Langeron, arrivé enfin devant Sokolnitz, en entreprit
+l'attaque. Mais pendant ce temps le général Friant était accouru en
+toute hâte avec sa division composée de cinq régiments d'infanterie et
+de six régiments de dragons. Le 1er régiment de dragons, attaché pour
+cette journée à la division Bourcier, fut dirigé au grand trot sur
+Telnitz. Déjà les Austro-Russes, victorieux sur ce point, commençaient
+à dépasser le Goldbach, et à déborder le 3e de ligne, ainsi que la
+cavalerie légère de Margaron. Les dragons du 1er régiment, en
+approchant de l'ennemi, se mirent au galop, et rejetèrent dans Telnitz
+tout ce qui avait essayé d'en déboucher. Les généraux Friant et
+Heudelet, arrivant avec la première brigade, composée du 108e de ligne
+et des voltigeurs du 15e léger, entrèrent dans Telnitz baïonnette
+baissée, en chassèrent les Autrichiens et les Russes, les poussèrent
+pêle-mêle au delà des fossés qui forment le lit du Goldbach, et
+restèrent maîtres du terrain, après l'avoir couvert de morts et de
+blessés. Malheureusement le brouillard, quoique dissipé presque
+partout, régnait encore dans les bas-fonds. Il enveloppait Telnitz, où
+l'on se trouvait dans une sorte de nuage. Le 26e léger, de la division
+Legrand, venu au secours du 3e de ligne, apercevant confusément des
+masses de troupes au delà du ruisseau, sans distinguer la couleur de
+leur uniforme, fit feu sur le 108e, en croyant tirer sur l'ennemi.
+Cette attaque inattendue ébranla le 108e, qui se replia dans la
+crainte d'être tourné. Profitant de cette circonstance, les Russes et
+les Autrichiens, forts en ce point de vingt-neuf bataillons, reprirent
+l'offensive, et repoussèrent de Telnitz la brigade Heudelet, pendant
+que le général Langeron, abordant avec douze bataillons russes le
+village de Sokolnitz, situé sur le Goldbach un peu au-dessus de
+Telnitz, avait réussi à y pénétrer. Les deux colonnes ennemies de
+Doctoroff et de Langeron commencèrent alors à déboucher l'une de
+Telnitz, l'autre de Sokolnitz. Dans ce même temps la colonne du
+général Pribyschewski avait attaqué et pris le château de Sokolnitz,
+placé au-dessus du village du même nom. À cet aspect, le général
+Friant, qui, dans cette journée comme en tant d'autres, se conduisit
+en héros, lance le général Bourcier avec ses six régiments de dragons
+sur la colonne de Doctoroff, à l'instant où celle-ci se déployait au
+delà de Telnitz. Les Russes présentent leurs baïonnettes à nos
+dragons, mais les charges de nos cavaliers, répétées à outrance, les
+empêchent de s'étendre, et soutiennent la brigade Heudelet qui leur
+est opposée. Le général Friant se met ensuite à la tête de la brigade
+Lochet, composée du 48e et du 111e de ligne, et fond sur la colonne
+Langeron, qui dépassait déjà le village de Sokolnitz, l'y ramène, y
+entre à sa suite, l'en expulse, et la rejette au delà du Goldbach.
+Sokolnitz occupé, le général Friant en commet la garde au 48e, et
+marche avec sa troisième brigade, celle de Kister, composée du 33e de
+ligne et du 15e léger, pour disputer à la colonne de Pribyschewski le
+château de Sokolnitz. Il réussit encore à refouler celle-ci. Mais,
+tandis qu'il est aux prises avec les troupes de Pribyschewski, devant
+le château de Sokolnitz, la colonne de Langeron, réattaquant le
+village dépendant de ce château, est près d'accabler le 48e qui,
+retiré dans les maisons du village, se défend avec une admirable
+vaillance. Le général Friant y revient, et dégage le 48e. Ce brave
+général, et son illustre chef le maréchal Davout, courant sans cesse
+d'un point à l'autre, sur cette ligne du Goldbach si vivement
+disputée, se battent avec 7 à 8 mille fantassins et 2,800 chevaux
+contre 35 mille Russes. En effet, la division Friant, par la marche de
+trente-six lieues qu'elle avait exécutée, était réduite à 6 mille
+hommes au plus, et avec le 3e de ligne ne faisait pas plus de 7 à 8
+mille combattants. Mais les hommes restés en arrière, arrivant à
+chaque instant au bruit du canon, remplissaient successivement les
+vides que le feu de l'ennemi opérait dans ses rangs.
+
+[En marge: Le maréchal Soult attaque avec son corps le plateau de
+Pratzen, formant le centre des Russes.]
+
+Pendant ce combat acharné vers notre droite, le maréchal Soult au
+centre avait assailli la position de laquelle dépendait le sort de la
+bataille. Au signal donné par Napoléon, les deux divisions Vandamme et
+Saint-Hilaire, formées en colonnes serrées, avaient franchi d'un pas
+rapide les pentes du plateau de Pratzen. (Voir la carte nº 33.) La
+division Vandamme avait pris à gauche, celle de Saint-Hilaire à droite
+du village de Pratzen, qui est profondément encaissé dans un ravin
+aboutissant au ruisseau de Goldbach, près de Puntowitz. Tandis que les
+Français se portaient en avant, le centre de l'armée ennemie, composé
+de l'infanterie autrichienne de Kollowrath et de l'infanterie russe de
+Miloradovitch, fort de vingt-sept bataillons, commandé directement par
+le général Kutusof et les deux empereurs, était venu se déployer sur
+le plateau de Pratzen, pour y prendre la place des trois colonnes de
+Buxhoewden, descendues dans les bas-fonds. Nos soldats, sans répondre
+à la fusillade qu'ils essuyaient, continuaient à gravir la hauteur,
+surprenant par leur allure vive et résolue les généraux ennemis qui
+s'attendaient à les trouver en retraite[9].
+
+[Note 9: Le prince Czartoryski, placé entre les deux empereurs, fit
+remarquer à l'empereur Alexandre la marche leste et décidée des
+Français qui gravissaient le plateau, sans répondre au feu des Russes.
+Ce prince ému à cette vue sentit défaillir la confiance qu'il avait
+éprouvée jusque-là, et en conçut un pressentiment sinistre qui ne
+l'abandonna pas de la journée.]
+
+Arrivés au village de Pratzen, ils le franchissent sans s'y arrêter.
+Le général Morand passe outre à la tête du 10e léger, et va se former
+sur le plateau. Le général Thiébault[10] le suit avec sa brigade,
+composée du 14e et du 36e de ligne, et tandis qu'il s'avance reçoit
+tout à coup, par derrière, une décharge de mousqueterie, qui partait
+de deux bataillons russes cachés dans le ravin au fond duquel le
+village de Pratzen est situé. Le général Thiébault fait alors une
+halte d'un instant, rend à bout portant le feu qu'il a reçu, et entre
+dans le village avec l'un de ses bataillons. Il disperse ou prend les
+Russes qui l'occupaient; puis il revient pour soutenir le général
+Morand, déployé sur le plateau. De son côté, la brigade Varé, la
+seconde de la division Saint-Hilaire, passant à la gauche du village,
+était venue se ranger en face de l'ennemi, tandis que Vandamme, avec
+toute sa division, s'étendant plus à gauche encore, prenait position
+près d'un petit mamelon appelé Stari-Winobradi, qui domine le plateau
+de Pratzen. Les Russes avaient établi sur ce mamelon cinq bataillons
+et une nombreuse artillerie.
+
+[Note 10: Celui qui est mort récemment.]
+
+L'infanterie autrichienne de Kollowrath et l'infanterie russe de
+Miloradovitch étaient disposées sur deux lignes. Le maréchal Soult,
+sans perdre de temps, porte en avant les divisions Saint-Hilaire et
+Vandamme. Le général Thiébault, formant avec sa brigade la droite de
+la division Saint-Hilaire, avait une batterie de douze pièces. Il les
+fait charger à boulet et mitraille, et commence un feu meurtrier sur
+l'infanterie qui lui était opposée. Ce feu, dirigé avec justesse et
+vivacité, répand bientôt le désordre dans les rangs autrichiens, qui
+d'abord rétrogradent, puis se jettent confusément sur le revers du
+plateau. Vandamme aborde aussitôt l'ennemi rangé devant lui. Sa brave
+infanterie s'avance avec sang-froid, s'arrête, exécute plusieurs
+décharges meurtrières, et marche sur les Russes à la baïonnette. Elle
+renverse leur première ligne sur la seconde, et les oblige à fuir
+l'une et l'autre sur le revers du plateau de Pratzen, en abandonnant
+leur artillerie. Dans ce mouvement, Vandamme avait laissé sur sa
+gauche le mamelon de Stari-Winobradi, défendu par plusieurs bataillons
+russes et tout hérissé d'artillerie. Il y revient, et le faisant
+tourner par le général Schiner avec le 24e léger, il y monte lui-même
+avec le 4e de ligne. Malgré un feu plongeant, il gravit le mamelon,
+culbute les Russes qui le gardaient, et s'empare de leurs canons.
+
+Ainsi en moins d'une heure, les deux divisions du corps du maréchal
+Soult s'étaient rendues maîtresses du plateau de Pratzen, et
+poursuivaient les Russes et les Autrichiens jetés pêle-mêle sur les
+pentes de ce plateau, qui s'incline vers le château d'Austerlitz.
+
+[En marge: Efforts des deux empereurs et du général Kutusof pour
+rallier le centre de l'armée austro-russe.]
+
+Les deux empereurs d'Autriche et de Russie, témoins de cette action
+rapide, s'efforçaient en vain d'arrêter leurs soldats. Ils étaient peu
+écoutés au milieu de cette confusion, et Alexandre pouvait déjà
+s'apercevoir que la présence d'un souverain ne saurait valoir en
+pareille circonstance celle d'un bon général. Miloradovitch, toujours
+brillant au feu, parcourait à cheval ce champ de bataille labouré par
+les boulets, et tâchait de ramener les fuyards. Le général Kutusof,
+blessé d'une balle à la joue, voyait se réaliser le désastre qu'il
+avait prévu, et qu'il n'avait pas eu la fermeté d'empêcher. Il s'était
+hâté d'appeler à lui la garde impériale russe, qui avait bivouaqué en
+avant d'Austerlitz, afin de rallier derrière elle son centre en
+déroute. Si ce chef de l'armée autro-russe, dont le mérite se
+réduisait à beaucoup de finesse cachée sous beaucoup d'indolence,
+avait été capable de résolutions justes et promptes, c'était le cas de
+courir vers sa gauche engagée dans ce moment avec notre droite, de
+tirer les trois colonnes de Buxhoewden des bas-fonds dans lesquels on
+les avait engouffrées, de les ramener sur le plateau de Pratzen, et
+avec cinquante mille hommes réunis de tenter un effort décisif pour
+reprendre une position sans laquelle son armée allait être coupée en
+deux. Quand même il n'aurait pas réussi, il se serait au moins retiré
+en ordre sur Austerlitz par un chemin sûr, et n'aurait pas laissé sa
+gauche adossée à un abîme. Mais, se contentant de parer au mal dont il
+était le témoin oculaire, il se bornait à rallier son centre sur la
+garde impériale russe, forte de neuf à dix mille hommes, tandis que
+Napoléon, au contraire, les yeux toujours fixés sur le plateau de
+Pratzen, amenait au soutien du maréchal Soult, déjà victorieux, le
+corps de Bernadotte, la garde et les grenadiers Oudinot, c'est-à-dire
+vingt-cinq mille hommes d'élite.
+
+Pendant que notre droite disputait ainsi la ligne du Goldbach aux
+Russes, et que notre centre leur enlevait le plateau de Pratzen,
+Lannes et Murat, à notre gauche, étaient aux prises avec le prince
+Bagration, et avec toute la cavalerie des Austro-Russes. (Voir la
+carte nº 33.)
+
+[En marge: Lannes et Murat, à la gauche de notre armée, triomphent des
+assauts répétés de Bagration et de toute la cavalerie autro-russe.]
+
+Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, déployées sur les
+deux côtés de la route d'Olmütz, devait marcher directement devant
+lui. À gauche de la route, là même où s'élevait le _Santon_, le
+terrain se rapprochant des hauteurs boisées de la Moravie, était fort
+accidenté, tantôt montueux, tantôt coupé de ravins profonds. C'est là
+qu'était placée la division Suchet. À droite, le terrain plus uni,
+allait se lier par des pentes assez douces au plateau de Pratzen.
+Caffarelli marchait de ce côté, protégé par la cavalerie de Murat
+contre la masse de la cavalerie austro-russe.
+
+On s'attendait sur ce point à une sorte de bataille d'Égypte, car on
+voyait quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens rangés sur
+deux lignes, et commandés par le prince Jean de Lichtenstein. Par ce
+motif, les divisions Suchet et Caffarelli présentaient plusieurs
+bataillons déployés, et derrière les intervalles de ces bataillons,
+d'autres bataillons en colonne serrée, pour appuyer et flanquer les
+premiers. L'artillerie était répandue sur le front des deux divisions.
+La cavalerie légère du général Kellermann ainsi que les divisions de
+dragons se trouvaient à droite dans la plaine, la grosse cavalerie de
+Nansouty et d'Hautpoul en réserve en arrière.
+
+Dans cet ordre imposant, Lannes s'ébranla dès qu'il entendit le canon
+de Pratzen, et traversa au pas, comme il aurait pu le faire sur un
+champ de manoeuvre, cette plaine éclairée par un beau soleil d'hiver.
+
+[En marge: Attaque de toute la cavalerie ennemie sur le corps de
+Lannes.]
+
+Le prince Jean de Lichtenstein s'était longtemps fait attendre, par
+suite de la méprise qui avait exposé la cavalerie austro-russe à
+courir inutilement de la droite à la gauche du champ de bataille. En
+son absence la garde impériale d'Alexandre avait rempli le vide entre
+le centre et la droite de l'armée combinée. Arrivé enfin, il aperçoit
+le mouvement du corps de Lannes, et lance les uhlans du grand-duc
+Constantin sur la division Caffarelli. Ces hardis cavaliers se jettent
+sur cette division, devant laquelle Kellermann était placé avec sa
+brigade de cavalerie légère. Le général Kellermann, l'un de nos plus
+habiles officiers de cavalerie, jugeant qu'il serait culbuté sur
+l'infanterie française, et la mettrait peut-être en désordre, s'il
+recevait immobile cette charge redoutable, replie ses escadrons, et
+les faisant passer par les intervalles des bataillons de Caffarelli,
+s'en va les reformer à gauche, afin de saisir une occasion favorable
+pour charger. Les uhlans, lancés au galop, ne trouvent plus notre
+cavalerie légère, et rencontrent en place une ligne d'infanterie
+inébranlable, qui, sans même se former en carré, les accueille par un
+feu meurtrier de mousqueterie. Quatre cents de ces cavaliers sont
+aussitôt couchés par terre, sur le front de la division. Le général
+russe Essen est atteint d'une blessure mortelle en combattant à leur
+tête. Les autres se répandent en désordre à droite et à gauche.
+Saisissant l'à-propos, Kellermann, qui avait reformé ses escadrons sur
+la gauche de Caffarelli, charge les uhlans, et en sabre un bon nombre.
+Le prince Jean de Lichtenstein envoie une nouvelle partie de ses
+escadrons au secours des uhlans. Nos divisions de dragons s'ébranlent
+à leur tour, fondent sur la cavalerie ennemie, et pendant quelques
+instants on n'aperçoit plus qu'une affreuse mêlée où tout le monde
+combat corps à corps. Cette nuée de cavaliers se dissipe enfin, chacun
+rejoint sa ligne de bataille, laissant le terrain couvert de morts et
+de blessés, pour la plupart russes ou autrichiens. Nos deux masses
+d'infanterie s'avancent alors, d'un pas ferme et mesuré, sur ce
+terrain abandonné par la cavalerie. Les Russes leur opposent quarante
+bouches à feu qui vomissent une grêle de projectiles. Une décharge
+enlève en entier le groupe de tambours du premier régiment de
+Caffarelli. On répond à cette rude canonnade par le feu de toute notre
+artillerie. Dans ce combat à coups de canons, le général Valhubert a
+une cuisse fracassée par un boulet. Quelques soldats veulent
+l'emporter.--Restez à votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir
+tout seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six.--On marche
+ensuite sur le village de Blaziowitz, qui était à droite de la plaine,
+là où le terrain commence à s'élever vers Pratzen. Ce village, comme
+tous ceux du pays, profondément encaissé dans un ravin, ne se faisait
+voir que par la flamme qui le dévorait. Un détachement de la garde
+impériale russe l'avait occupé le matin, en attendant la cavalerie du
+prince de Lichtenstein. Lannes ordonne au 13e léger de s'en emparer.
+Le colonel Castex, qui commandait le 13e, s'avance avec le premier
+bataillon, en colonne d'attaque, et tandis qu'il arrive sur le
+village, est frappé d'une balle au front. Le bataillon s'élance, et
+venge à coups de baïonnettes la mort de son colonel. On s'empare de
+Blaziowitz, et on y ramasse quelques centaines de prisonniers qui sont
+envoyés sur les derrières.
+
+À l'autre aile du corps de Lannes, les Russes conduits par le prince
+Bagration essayaient d'enlever la petite éminence que nos soldats
+appelaient le _Santon_. Ils étaient descendus dans un vallon qui longe
+le pied de cette éminence, y avaient pris le village de Bosenitz, et
+échangeaient inutilement leurs boulets avec la nombreuse artillerie
+qui garnissait la hauteur. Mais ils ne songeaient pas à braver la
+mousqueterie du 17e de ligne, trop bien établi pour qu'on osât
+l'aborder de si près.
+
+Le prince Bagration avait rangé le reste de son infanterie sur la
+route d'Olmütz en face de la division Suchet. Forcé à rétrograder, il
+se retirait lentement devant le corps de Lannes, qui marchait sans
+précipitation, mais avec un ensemble imposant, et en gagnant toujours
+du terrain.
+
+Blaziowitz pris, Lannes fait enlever Holubitz et Kruch, villages
+placés le long de la route d'Olmütz, et parvient à joindre
+l'infanterie de Bagration. En ce moment il rompt la ligne formée par
+ses deux divisions. Il porte la division Suchet obliquement à gauche,
+la division Caffarelli obliquement à droite. Par ce mouvement
+divergent, il sépare l'infanterie de Bagration de la cavalerie du
+prince de Lichtenstein, rejette la première à la gauche de la route
+d'Olmütz, la seconde à la droite vers les pentes du plateau de
+Pratzen.
+
+Alors cette cavalerie veut faire une dernière tentative, et fond tout
+entière sur la division Caffarelli, qui la reçoit avec son aplomb
+ordinaire, et l'arrête par le feu de sa mousqueterie. Les nombreux
+escadrons de Lichtenstein, d'abord dispersés, puis ralliés par leurs
+officiers, sont ramenés sur nos bataillons. Par l'ordre de Lannes les
+cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty, qui suivaient
+l'infanterie de Caffarelli, défilent au grand trot derrière les rangs
+de cette infanterie, se forment sur sa droite, s'y déploient, et
+s'élancent au galop. La terre tremble sous les pieds de ces quatre
+mille cavaliers chargés de fer. Ils se précipitent le sabre au poing
+sur la masse reformée des escadrons austro-russes, les renversent de
+leur choc, les dispersent, et les obligent à s'enfuir sur Austerlitz,
+où ils se retirent pour ne plus reparaître de la journée.
+
+Pendant le même temps, la division Suchet avait abordé l'infanterie du
+prince Bagration. Après avoir dirigé sur les Russes ces feux
+tranquilles et sûrs que nos troupes, aussi instruites qu'aguerries,
+exécutaient avec une extrême précision, la division Suchet les avait
+joints à la baïonnette. Les Russes, cédant à l'impétuosité de nos
+bataillons, s'étaient retirés, mais sans se rompre, et sans se rendre.
+Ils formaient une masse confuse, hérissée de fusils, qu'on était
+réduit à pousser devant soi, sans pouvoir la faire prisonnière.
+Lannes, débarrassé des quatre-vingt-deux escadrons du prince de
+Lichtenstein, s'était hâté de ramener la grosse cavalerie du général
+d'Hautpoul de la droite à la gauche de cette plaine, et l'avait
+lancée sur les Russes pour décider leur retraite. Les cuirassiers
+chargeant dans tous les sens ces fantassins obstinés qui se retiraient
+en gros pelotons, avaient obligé quelques mille d'entre eux à déposer
+les armes.
+
+[En marge: Résultat de la bataille livrée à la gauche de Lannes.]
+
+Ainsi, vers notre gauche, Lannes venait de livrer à lui seul une
+véritable bataille. Il avait fait quatre mille prisonniers. La terre
+était jonchée autour de lui de deux mille morts ou blessés, tant
+Russes qu'Autrichiens.
+
+[En marge: Renouvellement de la lutte entre le corps du maréchal
+Soult, les réserves amenées par Napoléon, et le centre des Russes
+renforcé de la garde d'Alexandre.]
+
+Mais sur le plateau de Pratzen la lutte s'était renouvelée entre le
+centre des ennemis et le corps du maréchal Soult, renforcé de toutes
+les réserves que Napoléon amenait en personne. Le général Kutusof, au
+lieu de songer, comme nous l'avons dit, à rappeler à lui les trois
+colonnes de Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, engagées dans les
+bas-fonds, n'avait songé qu'à rallier son centre sur la garde
+impériale russe. La seule brigade Kamenski du corps de Langeron,
+entendant sur ses derrières un feu très-vif, s'était arrêtée, puis
+avait rétrogradé spontanément pour remonter sur le plateau de Pratzen.
+Le général Langeron averti était venu se mettre à la tête de cette
+brigade, laissant dans Sokolnitz le reste de sa colonne.
+
+[En marge: Grave danger de la brigade Thiébault, et belle conduite de
+cette brigade.]
+
+Les Français, dans ce renouvellement du combat vers le centre,
+allaient se trouver aux prises avec la brigade Kamenski, avec
+l'infanterie de Kollowrath et de Miloradovitch, avec la garde
+impériale russe. La brigade Thiébault, occupant l'extrême droite du
+corps du maréchal Soult, et séparée de la brigade Varé par le village
+de Pratzen, se trouvait au milieu d'une équerre de feux, car elle
+avait devant elle la ligne reformée des Autrichiens, et en retour sur
+sa droite une partie des troupes de Langeron. Cette brigade, composée
+du 10e léger, des 14e et 36e de ligne, allait être exposée un moment
+au plus grave péril. Comme elle se déployait, et se formait elle-même
+en équerre pour faire face à l'ennemi, l'adjudant Labadie, du 36e,
+craignant que son bataillon, sous un feu de mousqueterie et de
+mitraille reçu à trente pas, ne fut ébranlé dans son mouvement, se
+saisit du drapeau, et, se plaçant lui-même en jalon,
+s'écrie:--Soldats, voici votre ligne de bataille.--Le bataillon se
+déploie avec un parfait aplomb. Les autres l'imitent, la brigade prend
+position, et durant quelques instants échange à demi-portée une
+fusillade meurtrière. Cependant ces trois régiments auraient
+promptement succombé sous une masse de feux croisés, si le combat
+s'était prolongé. Le général Saint-Hilaire, admiré de l'armée pour sa
+bravoure chevaleresque, s'entretenait avec les généraux Thiébault et
+Morand sur le parti à prendre, lorsque le colonel Pouzet du 10e lui
+dit: Général, marchons en avant et à la baïonnette, ou nous sommes
+perdus.--Oui, en avant! répond le général Saint-Hilaire.--On croise
+aussitôt la baïonnette, on se jette à droite sur les Russes de
+Kamenski, en face sur les Autrichiens de Kollowrath, et on culbute les
+premiers dans les bas-fonds de Sokolnitz et de Telnitz, les seconds
+sur les revers du plateau de Pratzen, vers la route d'Austerlitz.
+
+Tandis que la brigade Thiébault, livrée quelque temps à elle-même,
+s'en tirait avec tant de bonheur et de vaillance, la brigade Varé et
+la division Vandamme, placées de l'autre côté du village de Pratzen,
+n'avaient pas à beaucoup près autant de peine à repousser le retour
+offensif des Austro-Russes, et les avaient bientôt refoulés au pied du
+plateau qu'ils essayaient vainement de gravir. Dans l'ardeur qui
+entraînait nos troupes, le premier bataillon du 4e de ligne,
+appartenant à la division Vandamme, s'était laissé emporter à la
+poursuite des Russes, sur des terrains inclinés et couverts de vignes.
+Le grand-duc Constantin avait sur-le-champ envoyé un détachement de
+cavalerie de la garde, qui, surprenant ce bataillon au milieu des
+vignes, l'avait renversé avant qu'il eût pu se former en carré. Dans
+cette confusion, le porte-drapeau du régiment avait été tué. Un
+sous-officier, voulant recueillir l'aigle, avait été tué à son tour.
+Un soldat l'avait saisi des mains du sous-officier, et, mis lui-même
+hors de combat, n'avait pu empêcher les cavaliers de Constantin
+d'enlever ce trophée.
+
+[En marge: Combat de cavalerie entre la garde impériale française et
+la garde impériale russe.]
+
+Napoléon, qui était venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa
+garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperçoit
+de la hauteur où il est placé l'échauffourée de ce bataillon.--Il y a
+là du désordre, dit-il à Rapp, il faut le réparer.--Aussitôt Rapp, à
+la tête des mameluks et des chasseurs à cheval de la garde, vole au
+secours du bataillon compromis. Le maréchal Bessières suit Rapp avec
+les grenadiers à cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte,
+formée des 94e et 95e régiments, et du 27e léger, s'avance en seconde
+ligne, conduite par le colonel Gérard, aide de camp de Bernadotte, et
+officier d'une grande énergie, pour s'opposer à l'infanterie de la
+garde russe.
+
+Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos
+fantassins couchés par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec
+quatre pièces de canon attelées. Malgré une décharge à mitraille, Rapp
+s'élance, et enfonce la cavalerie impériale. Il pousse en avant, et
+passe au delà du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses
+débris. Aussitôt les soldats de ce bataillon se relèvent, et se
+reforment pour venger leur échec. Rapp, arrivé jusqu'aux lignes de la
+garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont
+les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigés par leur colonel,
+prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des
+chasseurs de la garde impériale française, est tué; les chasseurs sont
+ramenés. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers à
+cheval, conduits par le maréchal Bessières au secours de Rapp. Ces
+superbes cavaliers, montés sur de grands chevaux, sont jaloux de se
+mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mêlée de plusieurs
+minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde
+russe, témoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer
+sur les siens. Enfin les grenadiers à cheval de Napoléon, vieux
+soldats éprouvés en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers
+d'Alexandre, les dispersent, après en avoir étendu un certain nombre
+sur la terre, et reviennent vainqueurs auprès de leur maître.
+
+[En marge: Napoléon, après avoir assuré la position sur le plateau de
+Pratzen, se reporte à droite pour terminer la bataille.]
+
+[En marge: Affreux désastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises
+entre deux feux et jetées dans les étangs.]
+
+Napoléon, qui assistait à cet engagement, fut enchanté de voir la
+jeunesse russe punie de sa jactance. Entouré de son état-major, il
+reçut Rapp, qui revenait blessé, couvert de sang, suivi du prince
+Repnin prisonnier, et lui donna d'éclatants témoignages de
+satisfaction. Pendant ce temps, les trois régiments de la division
+Drouet, amenés par le colonel Gérard, poussaient l'infanterie de la
+garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et
+faisaient beaucoup de prisonniers. Il était une heure de l'après-midi,
+la victoire ne présentait plus de doute, car Lannes et Murat étant
+maîtres de la plaine à gauche, le maréchal Soult, appuyé par toute la
+réserve, étant maître du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'à
+se rabattre sur la droite, et à jeter dans les étangs les trois
+colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstinées à nous couper de
+la route de Vienne. Napoléon, laissant alors le corps de Bernadotte
+sur le plateau de Pratzen, et tournant à droite avec le corps du
+maréchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir
+lui-même le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route
+qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du
+plateau de Pratzen, les assaillir par derrière. Il était temps qu'il
+arrivât, car le maréchal Davout et son lieutenant le général Friant,
+courant sans cesse de Kobelnitz à Telnitz, pour empêcher les Russes de
+franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant
+avait eu quatre chevaux tués sous lui dans la journée. Mais tandis
+qu'il faisait les derniers efforts, Napoléon apparaît tout à coup à la
+tête d'une masse de forces écrasante. Une affreuse confusion se
+produit alors parmi les Russes surpris et désespérés. La colonne de
+Pribyschewski tout entière, et une moitié de celle de Langeron restée
+devant Sokolnitz, se voient entourées sans aucun espoir de salut,
+puisque les Français arrivent sur leurs derrières par les routes
+qu'elles-mêmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se
+dispersent; une partie est faite prisonnière dans Sokolnitz, une autre
+se réfugie vers Kobelnitz, et est enveloppée près des marécages de ce
+nom. Une troisième enfin s'engage vers Brünn, et est contrainte de
+déposer les armes près de la route de Vienne, là même où les Russes
+s'étaient donné rendez-vous dans l'espérance de la victoire.
+
+Le général Langeron, avec les débris de la brigade Kamenski et
+quelques bataillons qu'il avait retirés de Sokolnitz avant le
+désastre, s'était réfugié vers Telnitz et les étangs, près du lieu où
+se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant
+de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22
+escadrons d'avoir disputé le village de Telnitz à cinq ou six
+bataillons français, était immobile, attendant le succès des colonnes
+Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage, à en croire un
+témoin oculaire, les signes des excès auxquels il se livrait
+habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec
+vivacité ce qui se passe.--Vous ne voyez partout que des ennemis, lui
+répond brutalement Buxhoewden.--Et vous, réplique Langeron, vous
+n'êtes en état d'en voir nulle part.--Mais dans cet instant le corps
+du maréchal Soult paraît sur le versant du plateau vers les lacs, et
+se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les étangs. Il
+n'est plus possible de douter du péril. Buxhoewden, avec quatre
+régiments qu'il avait eu l'impéritie de laisser inactifs auprès de
+lui, essaye de regagner la route par laquelle il était venu, et qui
+passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen
+et l'étang de Satschan. Il s'y porte précipitamment, ordonnant au
+général Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint à
+lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au
+moment même où la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive
+de son côté. Il essuie en fuyant le feu des Français, et parvient à se
+mettre en sûreté, avec une portion de ses troupes. La majeure partie
+suivie des débris de Langeron est arrêtée court par la division
+Vandamme, maîtresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les
+étangs glacés, et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre
+ces étangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut
+résister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle fléchit en
+quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur
+quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en
+foule.
+
+[Illustration: BATAILLE D'AUSTERLITZ.]
+
+[En marge: Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.]
+
+Napoléon, arrivé sur les pentes du plateau de Pratzen, du côté des
+étangs, aperçoit le désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait
+tirer à boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la
+glace qui résistent encore, et achève la ruine des malheureux qui s'y
+étaient réfugiés. Près de deux mille trouvent la mort sous cette glace
+brisée.
+
+[En marge: Honorable conduite du général Doctoroff.]
+
+Entre l'armée française et ces inaccessibles étangs, reste encore la
+malheureuse colonne Doctoroff, dont un détachement vient de se sauver
+avec Buxhoewden, et un autre de s'engloutir sous la glace. Le général
+Doctoroff, laissé dans cette cruelle situation, se conduit avec le
+plus noble courage. Le terrain, en se rapprochant des lacs, se
+relevait de manière à offrir une sorte d'appui. Le général Doctoroff
+s'adosse à ce relèvement du terrain, et forme trois lignes de ses
+troupes; il place la cavalerie en première ligne, l'artillerie en
+seconde, l'infanterie en troisième. Ainsi déployé, il oppose aux
+Français une ferme contenance, pendant qu'il envoie quelques escadrons
+chercher une route entre l'étang de Satschan et celui de Menitz.
+
+[En marge: Destruction d'une partie de la colonne Doctoroff.]
+
+Un dernier et rude combat s'engage sur ce terrain. Les dragons de la
+division Beaumont, empruntés à Murat, et amenés de la gauche à la
+droite, chargent la cavalerie autrichienne de Kienmayer, qui, après
+avoir fait son devoir, se retire sous la protection de l'artillerie
+russe. Celle-ci, demeurée immobile à ses pièces, couvre de mitraille
+les dragons, qui essayent en vain de l'enlever. L'infanterie du
+maréchal Soult marche à son tour sur cette artillerie, malgré un feu à
+bout portant, s'en empare, et pousse l'infanterie russe sur Telnitz.
+De son côté, le maréchal Davout, avec la division Friant, entre dans
+Telnitz. Dès lors les Russes n'ont plus pour s'enfuir qu'un étroit
+passage entre Telnitz et les étangs. Les uns, s'y précipitant
+pêle-mêle, y trouvent la mort comme ceux qui les y ont précédés. Les
+autres parviennent à se retirer, par un chemin qu'on a découvert entre
+les étangs de Satschan et de Menitz. La cavalerie française les suit
+sur cette chaussée, en les harcelant dans leur retraite. La terre
+glaise de ces contrées, que le soleil de la journée a convertie de
+glace en boue épaisse, cède sous les pas des hommes et des chevaux.
+L'artillerie des Russes s'y enfonce. Leurs chevaux, plutôt faits pour
+courir que pour tirer, ne pouvant dégager leurs canons, les y
+abandonnent. Nos cavaliers recueillent au milieu de cette déroute
+trois mille prisonniers et une grande quantité de canons. «J'avais vu
+déjà, s'écrie l'un des acteurs de cette scène affreuse, le général
+Langeron, quelques batailles perdues; je n'avais pas l'idée d'une
+pareille défaite.»
+
+[En marge: Fuite des deux empereurs.]
+
+En effet, d'une aile à l'autre de l'armée russe, il n'y avait en ordre
+que le corps du prince Bagration, que Lannes n'avait pas osé
+poursuivre, dans l'ignorance où il était de ce qui se passait à la
+droite de l'armée. Tout le reste était dans un affreux désordre,
+poussant des cris sauvages, pillant les villages épars sur la route,
+pour se procurer quelques vivres. Les deux souverains de Russie et
+d'Autriche fuyaient ce champ de bataille, sur lequel ils entendaient
+les Français crier _vive l'Empereur!_ Alexandre était dans un profond
+abattement. L'empereur François, plus tranquille, supportait ce
+désastre avec sang-froid. Dans le malheur commun il avait du moins une
+consolation: les Russes ne pouvaient plus prétendre que la lâcheté des
+Autrichiens faisait toute la gloire de Napoléon. Les deux princes
+couraient rapidement à travers les champs de la Moravie, au milieu
+d'une obscurité profonde, séparés de leur maison, et exposés à être
+insultés par la barbarie de leurs propres soldats. L'empereur
+d'Autriche, voyant tout perdu, prit sur lui d'envoyer le prince Jean
+de Lichtenstein à Napoléon, pour demander un armistice, avec promesse
+de signer la paix sous quelques jours. Il le chargea en outre
+d'exprimer à Napoléon le désir d'avoir avec lui une entrevue aux
+avant-postes.
+
+[En marge: Le prince Jean de Lichtenstein envoyé à Napoléon le soir
+même de la bataille, pour demander un armistice et la paix.]
+
+Le prince Jean, qui avait bien rempli son devoir dans la journée,
+pouvait se présenter honorablement au vainqueur. Il se rendit en toute
+hâte au quartier général français. Napoléon, victorieux, était occupé
+à parcourir le champ de bataille, pour faire relever les blessés. Il
+ne voulait pas prendre de repos avant d'avoir donné à ses soldats les
+soins auxquels ils avaient tant de droits. Obéissant à ses ordres,
+aucun d'eux n'avait quitté les rangs pour emporter les hommes atteints
+de blessures. Aussi le sol en était-il jonché sur un espace de plus de
+trois lieues. Il était couvert surtout de cadavres russes. Le champ de
+bataille était affreux à voir. Mais ce spectacle touchait peu nos
+vieux soldats de la révolution. Habitués aux horreurs de la guerre,
+ils regardaient les blessures, la mort, comme une suite naturelle des
+combats, et comme peu de chose au sein de la victoire. Ils étaient
+ivres de satisfaction, et poussaient des acclamations bruyantes
+lorsqu'ils apercevaient le groupe d'officiers qui signalait la
+présence de Napoléon. Son retour au quartier général, qu'on avait
+établi à la maison de poste de Posoritz, offrit l'aspect d'une marche
+triomphale.
+
+Cette âme, dans laquelle de si amères douleurs devaient un jour
+succéder à des joies si vives, goûtait en cet instant les délices du
+plus magnifique succès, et du mieux mérité, car, si la victoire est
+souvent une pure faveur du hasard, elle était ici le prix de
+combinaisons admirables. Napoléon, en effet, devinant avec la
+pénétration du génie que les Russes voudraient lui enlever la route de
+Vienne, et qu'alors ils se placeraient entre lui et les étangs, les
+avait, par son attitude même, encouragés à y venir, puis,
+affaiblissant sa droite, renforçant son centre, il s'était jeté avec
+le gros de son armée sur les hauteurs de Pratzen par eux abandonnées,
+les avait ainsi coupés en deux, et précipités dans un gouffre, duquel
+ils n'avaient pu sortir. La majeure partie de ses troupes, gardée en
+réserve, n'avait presque pas agi, tant une pensée juste rendait sa
+position forte, tant aussi la valeur de ses soldats lui permettait de
+les présenter en nombre inférieur à l'ennemi. On peut dire que sur 65
+mille Français, 40 ou 45 mille au plus avaient combattu, car le corps
+de Bernadotte, les grenadiers et l'infanterie de la garde n'avaient
+échangé que quelques coups de fusil. Ainsi 45 mille Français avaient
+vaincu 90 mille Austro-Russes.
+
+[En marge: Résultats matériels de la bataille d'Austerlitz.]
+
+Les résultats de la journée étaient immenses: 15 mille morts, noyés
+ou blessés, environ 20 mille prisonniers, parmi lesquels 10 colonels
+et 8 généraux, 180 bouches à feu, une immense quantité de chevaux, de
+voitures d'artillerie et de bagages, tels étaient les pertes de
+l'ennemi et les trophées des Français. Ceux-ci avaient à regretter
+environ 7 mille hommes, tant morts que blessés.
+
+[En marge: Napoléon consent à une entrevue avec l'empereur
+d'Autriche.]
+
+Napoléon, rentré à son quartier général de Posoritz, y reçut le prince
+Jean de Lichtenstein. Il l'accueillit en vainqueur plein de
+courtoisie, et convint d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, aux
+avant-postes des deux armées, pour le surlendemain. Il ne devait être
+accordé d'armistice qu'après que les deux empereurs de France et
+d'Autriche se seraient vus et expliqués.
+
+[En marge: Napoléon s'établit au château d'Austerlitz, et donne à la
+grande bataille du 2 décembre le nom de ce château.]
+
+Le lendemain Napoléon porta son quartier général à Austerlitz, château
+appartenant à la famille de Kaunitz. Il s'y établit, et voulut donner
+le nom de ce château à la bataille, que les soldats appelaient déjà la
+bataille des trois empereurs. Elle a porté depuis, et elle portera
+dans les siècles, le nom qu'elle a reçu du capitaine immortel qui l'a
+gagnée. Il adressa à ses soldats la proclamation qui suit:
+
+ «Austerlitz, 12 frimaire.
+
+ »SOLDATS,
+
+ »Je suis content de vous: vous avez à la journée d'Austerlitz
+ justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez
+ décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent
+ mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et
+ d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou
+ dispersée. Ce qui a échappé a votre fer s'est noyé dans les lacs.
+
+ »Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de
+ Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de
+ trente mille prisonniers[11] sont le résultat de cette journée à
+ jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre
+ supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez
+ plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième
+ coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être
+ éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer
+ le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et
+ assure des récompenses à nos alliés.
+
+ »Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le
+ bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous
+ ramènerai en France: là vous serez l'objet de mes plus tendres
+ sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous
+ suffira de dire: J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que
+ l'on vous réponde: Voilà un brave.
+
+ »NAPOLÉON.»
+
+[Note 11: Les nombres exacts n'étaient pas encore connus.]
+
+[En marge: Murat se trompe sur la direction que prend l'ennemi dans sa
+retraite, et le poursuit sur la route d'Olmütz.]
+
+[En marge: La direction des Russes étant connue, le corps du maréchal
+Davout est envoyé à leur poursuite sur la Morava.]
+
+Il fallait suivre l'ennemi, que tous les rapports représentaient comme
+étant dans une déroute complète. Dans cette confusion, Napoléon,
+trompé par Murat, avait cru que l'armée fugitive se dirigeait sur
+Olmütz, et il avait envoyé sur ce point la cavalerie avec le corps de
+Lannes. Mais le lendemain, 3 décembre, des renseignements plus exacts,
+recueillis par le général Thiard, apprirent que l'ennemi se dirigeait
+par la route de Hongrie sur la Morava. Napoléon se hâta de reporter
+ses colonnes sur Nasiedlowitz et Goeding. (Voir la carte nº 32.) Le
+maréchal Davout, renforcé par le ralliement de toute la division
+Friant et par l'arrivée en ligne de la division Gudin, n'avait pas
+perdu de temps, grâce à sa position plus rapprochée de la route de
+Hongrie. Il se mit à la poursuite des Russes, et les serra de près. Il
+voulait les atteindre avant le passage de la Morava, et enlever
+peut-être une partie de leur armée. Après avoir marché le 3, il était
+le 4 au matin en vue de Goeding, prêt à les joindre. La plus grande
+confusion régnait dans Goeding. Au delà était un château de l'empereur
+d'Autriche, celui d'Holitsch, où les deux souverains alliés avaient
+cherché un asile. Le trouble n'y était pas moins grand qu'à Goeding.
+Les officiers russes continuaient à tenir le plus inconvenant langage
+sur le compte des Autrichiens. Ils s'en prenaient à eux de la commune
+défaite, comme s'ils n'eussent pas dû l'attribuer à leur présomption,
+à l'ineptie de leurs généraux et à la légèreté de leur gouvernement.
+Les Autrichiens s'étaient d'ailleurs aussi bien comportés que les
+Russes sur le champ de bataille.
+
+Les deux monarques vaincus étaient assez froids l'un pour l'autre.
+L'empereur François voulut conférer avec l'empereur Alexandre, avant
+de se rendre à l'entrevue convenue avec Napoléon. Ils tombèrent
+d'accord qu'il fallait demander un armistice et la paix, car il était
+impossible de lutter plus longtemps. Alexandre, sans l'avouer,
+désirait qu'on sauvât au plus tôt lui et son armée des conséquences
+d'une poursuite impétueuse, telle qu'on pouvait la craindre de
+Napoléon. Quant aux conditions, il laissait à son allié le soin de les
+régler à sa volonté. L'empereur François devant supporter seul les
+frais de la guerre, les conditions auxquelles on signerait la paix le
+regardaient exclusivement. Quelque temps auparavant, Alexandre, se
+prétendant l'arbitre de l'Europe, aurait dit que ces conditions le
+regardaient aussi. Son orgueil était moins exigeant depuis la journée
+du 2 décembre.
+
+[En marge: Entrevue de Napoléon et de l'empereur d'Autriche aux
+avant-postes des deux armées.]
+
+L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à
+moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de
+Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes
+français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un
+feu de bivouac, allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse
+d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le
+reçut au bas de sa voiture, et l'embrassa. Le monarque autrichien,
+rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un
+long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à
+l'écart, et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle
+extraordinaire, du successeur des Césars, vaincu et demandant la paix
+au soldat couronné, que la révolution française avait porté au faîte
+des grandeurs humaines.
+
+Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en
+pareil lieu.--Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me
+force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui
+répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de
+m'en vouloir.--L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la
+situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre
+malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins, et lorsqu'il
+était exclusivement occupé de l'Angleterre, l'empereur d'Autriche
+affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les
+projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux
+conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa
+d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur
+François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon
+était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord
+que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur
+Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États
+autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette
+condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la
+réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul.--Croyez-moi,
+dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec
+celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire
+en Europe _une guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses
+déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la
+guerre.--
+
+[En marge: Napoléon convient d'un armistice avec l'empereur
+d'Autriche, et exige que l'armée russe se retire immédiatement par
+journées d'étapes.]
+
+Les spirituelles expressions de Napoléon ne rendaient que trop bien la
+situation des choses en Europe, entre ce grand empire et le reste du
+continent. L'empereur François lui engagea sa parole d'homme et de
+souverain de ne plus recommencer la guerre, et surtout de ne plus
+céder aux suggestions de puissances qui n'avaient rien à perdre dans
+la lutte. Il convint d'un armistice pour lui et pour l'empereur
+Alexandre, armistice dont la condition était que les Russes se
+retireraient par journées d'étape, et que le cabinet autrichien
+enverrait sur-le-champ à Brünn des négociateurs chargés de signer une
+paix séparée avec la France.
+
+Les deux empereurs se quittèrent avec des marques réitérées de
+cordialité. Napoléon mit en voiture ce monarque qu'il venait d'appeler
+son frère, et remonta à cheval pour retourner à Austerlitz.
+
+Le général Savary fut envoyé pour suspendre la marche du corps de
+Davout. Il se rendit d'abord à Holitsch, à la suite de l'empereur
+François, afin de savoir si l'empereur Alexandre accédait aux
+conditions proposées. Il vit ce dernier, autour duquel tout était bien
+changé depuis la mission qu'il avait remplie quelques jours
+auparavant.--Votre maître, lui dit Alexandre, s'est montré bien grand.
+Je reconnais toute la puissance de son génie, et quant à moi, je me
+retire, puisque mon allié se tient pour satisfait.--Le général Savary
+s'entretint quelque temps avec le jeune czar sur la dernière bataille,
+lui expliqua comment l'armée française, inférieure en nombre à
+l'armée russe, avait cependant paru supérieure sur tous les points,
+grâce à l'art de manoeuvrer que Napoléon possédait à un si haut degré.
+Il ajouta courtoisement qu'avec l'expérience, Alexandre deviendrait à
+son tour homme de guerre, mais que, dans cet art difficile, on n'était
+pas maître le premier jour. Après ces flatteries au monarque vaincu,
+il partit pour Goeding afin d'arrêter le maréchal Davout, lequel avait
+refusé toutes les propositions de suspension d'armes, et était prêt à
+assaillir les restes de l'armée russe. On avait vainement affirmé à ce
+maréchal, au nom de l'empereur de Russie lui-même, qu'un armistice se
+négociait entre Napoléon et l'empereur d'Autriche. Il ne voulait à
+aucun prix abandonner sa proie. Mais le général Savary l'arrêta avec
+un ordre formel de Napoléon. Ce furent les derniers coups de fusil de
+cette immortelle campagne. Les troupes de chaque nation se séparèrent
+pour prendre leurs quartiers d'hiver, en attendant ce que décideraient
+les négociateurs des puissances belligérantes.
+
+Napoléon se rendit du château d'Austerlitz à Brünn, où il avait mandé
+M. de Talleyrand pour régler les conditions de la paix, qui ne pouvait
+plus être douteuse désormais, puisque l'Autriche était à bout de
+ressources, et que la Russie, pressée d'obtenir un armistice, ramenait
+en toute hâte son armée en Pologne. Tandis que la guerre de la
+première coalition avait duré cinq ans, celle de la seconde coalition
+deux, la guerre que venait de susciter la troisième avait duré trois
+mois, tant était devenue irrésistible la puissance de la France
+révolutionnaire, concentrée dans une seule main, et tant cette main
+était habile et prompte à frapper ceux qu'elle voulait atteindre! Les
+événements s'étaient effectivement passés comme Napoléon les avait
+tracés d'avance, dans son cabinet à Boulogne. Il avait pris les
+Autrichiens à Ulm presque sans coup férir; il avait écrasé les Russes
+à Austerlitz, dégagé l'Italie par le seul effet de sa marche offensive
+sur Vienne, et réduit à de pures imprudences les attaques sur le
+Hanovre et sur Naples. Celle-ci notamment, après la bataille
+d'Austerlitz, n'était qu'une folie désastreuse pour la maison de
+Bourbon. L'Europe était aux pieds de Napoléon, et la Prusse, entraînée
+un moment par la coalition, allait se trouver à la merci du capitaine
+qu'elle avait offensé et trahi.
+
+[En marge: Napoléon veut que les négociations pour la paix
+s'établissent à Brünn.]
+
+Toutefois, il fallait beaucoup d'habileté pour traiter, car si nos
+ennemis, se remettant de leur terreur, et abusant des engagements
+qu'ils avaient fait prendre à la Prusse, la forçaient à intervenir
+dans les négociations, ils pouvaient encore, à trois contre un,
+disputer les conditions de la paix, et dérober au vainqueur une partie
+des avantages de la victoire. Aussi Napoléon avait-il voulu que les
+négociations s'établissent à Brünn, loin de M. d'Haugwitz, qu'il avait
+envoyé à Vienne, et obligé d y rester, en lui donnant rendez-vous dans
+cette capitale.
+
+[En marge: Les négociateurs autrichiens voudraient comprendre la
+Prusse dans la négociation. Napoléon s'y oppose.]
+
+Tandis que l'on était occupé à combattre, MM. de Giulay et de Stadion
+avaient eu à Vienne des pourparlers avec M. de Talleyrand, et ils
+avaient demandé à négocier en commun pour la Russie et l'Autriche,
+sous la médiation de la Prusse. Depuis l'arrivée de M. d'Haugwitz, ils
+l'avaient sommé poliment, mais instamment, d'exécuter la convention de
+Potsdam, jugeant bien que, si la Prusse était comprise dans la
+négociation, elle serait obligée ou de faire prévaloir les conditions
+de paix arrêtées à Potsdam, ou de s'associer à la guerre. M.
+d'Haugwitz s'était refusé à traiter de la sorte, en se fondant sur la
+nature de sa mission, qui l'obligeait non pas à siéger dans un
+congrès, mais à traiter directement avec Napoléon, pour l'amener aux
+idées adoptées par le cabinet prussien. Au surplus, M. de Talleyrand
+avait coupé court à ces prétentions, en déclarant que l'Autriche
+serait seule admise à la négociation. Il signifiait cette résolution à
+Vienne, le jour même du 2 décembre, pendant que se livrait la bataille
+d'Austerlitz.
+
+[En marge: Sur le voeu exprimé par Napoléon, M. de Stadion est
+remplacé dans la négociation par le prince Jean de Lichtenstein.]
+
+[En marge: Les conférences s'ouvrent à Brünn.]
+
+La bataille gagnée, et l'armistice demandé et accordé au bivouac du
+vainqueur, la négociation séparée était une condition acceptée
+d'avance. Napoléon exigea, comme nous venons de le rapporter, qu'elle
+s'ouvrît immédiatement à Brünn avec M. de Talleyrand. Il fit savoir
+qu'il voulait bien de M. de Giulay pour traiter, mais non pas de M. de
+Stadion, ancien ambassadeur d'Autriche en Russie, tout plein des
+préjugés de la coalition, et suscitant par la nature même de son
+esprit des difficultés sans cesse renaissantes. Il indiqua, pour
+négociateur le prince Jean de Lichtenstein, qui lui avait plu par ses
+manières franches et par militaires. On s'empressa d'envoyer celui-ci
+à Brünn avec M. de Giulay. L'empereur François étant à Holitsch, on
+pouvait communiquer avec lui heures, et s'entendre assez promptement
+sur les points contestés. La négociation s'ouvrit donc à Brünn entre
+MM. de Talleyrand, de Giulay et de Lichtenstein. Napoléon, après en
+avoir établi les bases, se proposait de se rendre ensuite à Vienne,
+pour arracher à M. d'Haugwitz l'aveu des faiblesses et des faussetés
+de la Prusse, et lui en faire porter la peine.
+
+Mais quelles seraient les bases de la paix? C'est là ce que
+discutaient à Brünn Napoléon et M. de Talleyrand, et ce qui était
+entre eux le sujet de fréquents et profonds entretiens.
+
+[En marge: Napoléon et M. de Talleyrand arrêtent entre eux les
+conditions de la paix.]
+
+Le moment était périlleux pour la sagesse de Napoléon. Victorieux en
+trois mois d'une puissante coalition, ayant vu fuir devant ses
+soldats, même inférieurs en nombre, les soldats les plus renommés du
+continent, n'allait-il pas acquérir de sa puissance un sentiment
+exagéré, et prendre en mépris toutes les résistances européennes? Sous
+le Consulat, alors qu'il voulait se concilier la France et l'Europe,
+on l'avait vu au dedans ménager les partis, au dehors ramener
+l'Autriche par la victoire, la Russie par de fines caresses, la Prusse
+par l'appât adroitement employé des indemnités germaniques,
+l'Angleterre par l'isolement auquel il l'avait réduite, pacifier le
+monde d'une manière presque miraculeuse, et déployer la plus admirable
+des habiletés, celle de la force qui sait se contenir. Mais bientôt
+aussi on l'avait vu, irrité de l'ingratitude des partis, ne plus
+garder de mesures avec eux, et les frapper cruellement dans la
+personne du duc d'Enghien. On l'avait vu, irrité de la jalousie
+provocante de l'Angleterre, lui jeter le gant, qu'elle avait ramassé,
+et réunir tous les moyens humains pour l'accabler. Maintenant les
+puissances du continent l'ayant, sans motif suffisant, détourné de sa
+lutte contre l'Angleterre, et s'étant attiré des défaites qui étaient
+de véritables désastres, n'allait-il pas avec elles, comme avec ses
+autres ennemis, mettre de côté ces ménagements indispensables même à
+la force, et qui composent tout l'art de la politique? Un homme qui
+pouvait toujours tirer de son génie et de la bravoure de ses soldats
+un événement tel que Marengo ou Austerlitz, compterait-il avec
+quelqu'un sur la terre?
+
+M. de Talleyrand, dont nous avons précédemment tracé le caractère et
+le rôle sous ce règne, essaya encore, en cette circonstance, quelques
+efforts pour modérer Napoléon, mais sans beaucoup de succès. Aimant à
+plaire plus qu'à contredire, ayant, en fait de politique européenne,
+des penchants plutôt que des opinions, patronant sans cesse
+l'Autriche, desservant la Prusse, par une vieille tradition du cabinet
+de Versailles, il s'était rendu suspect de complaisance pour l'une,
+d'aversion pour l'autre, et n'avait pas auprès de son souverain le
+crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. Du reste,
+ici comme en d'autres occasions, s'il n'eut pas le mérite de faire
+prévaloir la modération, il eut celui de la conseiller.
+
+M. de Talleyrand, le lendemain de la bataille d'Austerlitz, donna les
+conseils que voici au vainqueur enivré de l'Europe.
+
+[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur les conditions à faire à
+l'Autriche.]
+
+Il fallait se montrer, suivant lui, modéré et généreux envers
+l'Autriche. Cette puissance, considérablement diminuée depuis deux
+siècles, devait être beaucoup moins qu'autrefois l'objet de nos
+jalousies. Une puissance nouvelle devait prendre sa place dans nos
+préoccupations, c'était la Russie; et contre cette dernière,
+l'Autriche, loin d'être un danger, était une barrière utile.
+L'Autriche, vaste agrégation de peuples étrangers les uns aux autres,
+tels que les Autrichiens, les Esclavons, les Hongrois, les Bohêmes,
+les Italiens, pourrait facilement se briser, si on affaiblissait le
+lien déjà si faible qui retenait les éléments hétérogènes dont elle
+était formée, et ses débris auraient plus de tendance à se rattacher à
+la Russie qu'à la France. On devait donc s'arrêter dans les coups
+portés à l'Autriche, la dédommager même des pertes nouvelles qu'elle
+allait subir, et la dédommager d'une manière utile à l'Europe, ce qui
+était non-seulement possible, mais facile.
+
+M. de Talleyrand proposait une combinaison ingénieuse, prématurée
+toutefois dans l'état de l'Europe, c'était de donner à l'Autriche les
+bords du Danube, c'est-à-dire la Valachie et la Moldavie. Ces
+provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-même; elles
+consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui aliéneraient la Russie, et
+la rendraient à l'égard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman,
+comme elle était déjà celui de l'Europe. Ces provinces, après l'avoir
+brouillée avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la
+constitueraient dès lors l'alliée obligée de la France.
+
+Quant à la Prusse, il n'y avait plus à s'imposer de gêne à son égard,
+et on était libre de la traiter comme on voudrait. C'était décidément
+une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter.
+Il ne fallait plus, pour lui complaire, éloigner de soi l'Autriche,
+seule alliée à laquelle on pût songer dans l'avenir.
+
+Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le
+conseil de ménager l'Autriche, de la consoler, de la dédommager même
+avec des équivalents bien choisis, était excellent, car la vraie
+politique de Napoléon aurait dû être de vaincre et de ménager tout le
+monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la
+Prusse légèrement était funeste, et partait d'une politique fausse,
+que nous avons déjà signalée. Certes il eût été à désirer qu'on pût
+donner les provinces du Danube à l'Autriche, et qu'on pût surtout les
+lui faire considérer comme un dédommagement suffisant de ses pertes en
+Italie; mais il est douteux qu'elle se fût prêtée à cette combinaison,
+car la Valachie et la Moldavie, en lui aliénant la Russie et
+l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dépendance. Il est douteux en
+outre qu'on pût à cette époque se distribuer le territoire européen
+aussi librement qu'on le fit deux ans après, à Tilsit. Mais, quoi
+qu'il en soit, il fallait se résigner, en voulant dominer l'Italie, à
+rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques ménagements qu'on gardât
+envers elle; et alors quel allié choisir? Nous l'avons déjà dit plus
+d'une fois: brouillés avec l'Angleterre par le désir de l'égalité sur
+les mers, avec la Russie par le désir de la suprématie sur le
+continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne désorganisée,
+que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est
+vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la
+fausseté naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intérêt
+contraire au nôtre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces
+rhénanes, compromise déjà dans notre système, ayant les mains pleines
+de biens d'Église reçus de nous, ne demandant pas mieux que d'en
+recevoir encore, et prête à accepter telle conquête qui l'enchaînerait
+pour jamais à notre politique?
+
+On se trompait donc gravement, non pas en voulant ménager l'Autriche,
+mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher sérieusement, et se
+l'attacher assez, pour qu'il n'y eût plus de danger à maltraiter ou à
+négliger la Prusse.
+
+[En marge: Vues de Napoléon à l'égard de la nouvelle paix
+continentale.]
+
+Napoléon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en
+commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses
+ennemis, le succès prodigieux de ses armées, commençaient à exciter
+chez lui au delà de toutes les bornes raisonnables.
+
+Il n'avait pas cherché querelle au continent; on était venu au
+contraire le détourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre,
+pour lui déclarer la guerre. Ceux qui avaient commencé cette guerre,
+et qui s'étaient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les
+conséquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complément de
+l'Italie, c'est-à-dire les États vénitiens, actuellement possédés par
+l'Autriche, et de plus la solution définitive des questions
+germaniques au profit de ses alliés, la Bavière, Baden, le
+Wurtemberg.
+
+[En marge: Napoléon veut les États vénitiens et l'Italie entière
+jusqu'aux Alpes Juliennes.]
+
+[En marge: Il se propose d'enlever à l'Autriche ses possessions en
+Souabe, et de plus le Tyrol.]
+
+Sur ces deux points, Napoléon était absolu, et il n'avait pas tort de
+l'être. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un
+mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux
+bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant à
+l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontières
+naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle
+possédait en Souabe, et qui étaient qualifiés du titre d'AUTRICHE
+ANTÉRIEURE, territoires qui étaient pour elle un moyen de tourmenter
+les États allemands alliés de la France, et de faire, quand il lui
+plaisait, des préparatifs militaires sur le haut Danube. Il voulait
+lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la
+Suisse, c'est-à-dire le Vorarlberg. (Voir la carte nº 28.) Il voulait
+même, s'il était possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la
+possession des Alpes, et un passage toujours assuré en Italie. Mais ce
+dernier point était difficile à obtenir, parce que le Tyrol était une
+vieille possession de l'Autriche, aussi chère à ses affections que
+précieuse à ses intérêts. C'était faire subir à l'Autriche une perte
+d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins
+sur 103 de revenu. C'étaient donc de cruels sacrifices à exiger
+d'elle.
+
+Avec tout ce qu'il allait lui ôter en Allemagne, Napoléon se proposait
+de compléter le patrimoine des trois États allemands qui avaient été
+ses auxiliaires, la Bavière, Baden et le Wurtemberg. Son intention
+était de se ménager, par le moyen de ces trois États, une action sur
+la Diète, un chemin vers le Danube, et d'établir d'une manière
+éclatante que son alliance profitait à ceux qui l'embrassaient.
+
+Il entendait aussi résoudre favorablement pour ces princes alliés la
+question de la noblesse immédiate, et abolir cette noblesse qui leur
+créait des ennemis chez eux; il voulait résoudre également toutes les
+questions de suzeraineté, et supprimer par ce moyen une foule de
+droits d'espèce féodale, fort assujettissants et fort onéreux pour les
+États germaniques.
+
+[En marge: Napoléon veut, avec les sacrifices obtenus de l'Autriche,
+procurer des agrandissements aux princes de l'Allemagne méridionale,
+et contracter avec ceux-ci des alliances de famille.]
+
+Napoléon se proposait enfin, pour s'attacher solidement les trois
+princes de l'Allemagne méridionale d'ajouter au lien des bienfaits le
+lien des mariages. Il lui fallait des princes et des princesses pour
+les unir aux membres de sa dynastie. Il comptait en trouver en
+Allemagne, et joindre ainsi à l'avantage d'établissements princiers
+l'influence des alliances de famille.
+
+[En marge: Napoléon projette l'union d'Eugène de Beauharnais avec une
+princesse de Bavière.]
+
+Le prince Eugène de Beauharnais était cher à son coeur. Il l'avait
+fait vice-roi d'Italie; il lui cherchait une épouse. Il avait jeté les
+yeux sur la fille de l'électeur de Bavière, princesse remarquable, et
+digne de celui auquel elle était destinée. Comme il réservait la plus
+grande part des dépouilles de l'Autriche à la Bavière, ce que la
+situation et les dangers de cet électorat justifiaient suffisamment,
+il voulait que cette part de dépouilles fût la dot du prince français.
+
+Mais la princesse Auguste était promise à l'héritier de Baden, et sa
+mère, l'électrice de Bavière, violente ennemie de la Francesco,
+alléguait cet engagement pour repousser une alliance qui lui
+répugnait. Le général Thiard, ayant contracté des liaisons avec les
+petites cours allemandes, lorsqu'il servait dans l'armée de Condé,
+avait été envoyé à Munich et à Baden, pour lever les obstacles qui
+s'opposaient aux unions projetées. Cet officier, négociateur adroit,
+s'était servi de la comtesse d'Hochberg, qui était unie par un mariage
+morganatique à l'électeur régnant de Baden, et qui avait besoin de la
+France pour faire reconnaître ses enfants. Par l'influence de cette
+personne, il avait obtenu de la cour de Baden une démarche délicate,
+qui consistait à se désister de toute vue sur la main de la princesse
+Auguste de Bavière. Cette démarche obtenue, l'électeur et l'électrice
+de Bavière demeuraient sans prétexte pour refuser une alliance qui
+leur valait en dot le Tyrol avec une partie de la Souabe.
+
+[En marge: Napoléon songe à d'autres mariages avec les maisons de
+Baden et de Wurtemberg.]
+
+Ce n'était point la seule union allemande à laquelle songeât Napoléon.
+L'héritier de Baden, auquel on venait d'enlever la princesse Auguste
+de Bavière, restait à marier. Napoléon lui destinait mademoiselle
+Stéphanie de Beauharnais, personne douée de grâce et d'esprit, et
+qu'il voulait créer princesse impériale. Il chargea M. le général
+Thiard de conclure cet autre mariage. Enfin le vieux duc de Wurtemberg
+avait une fille, la princesse Catherine, dont le malheur a fait
+ressortir depuis les nobles qualités. Napoléon désirait l'obtenir pour
+son frère Jérôme. Mais des liens contractés par celui-ci en Amérique,
+sans autorisation de sa famille, étaient un obstacle qu'on n'avait pas
+pu lever encore. Il fallait donc attendre pour ce dernier
+établissement. À tous les agrandissements de territoire qu'il
+préparait pour les maisons de Bavière, de Wurtemberg et de Baden,
+Napoléon voulait ajouter le titre de roi, en laissant à ces maisons la
+place qu'elles avaient dans la Confédération germanique.
+
+Ce sont là les avantages que Napoléon entendait tirer de ses dernières
+victoires. Exiger l'Italie tout entière était de sa part naturel et
+conséquent. Chercher dans les possessions autrichiennes en Souabe des
+moyens d'agrandir les princes ses alliés, était bien entendu, car on
+reportait l'Autriche derrière l'Inn, et on rendait l'alliance de la
+France manifestement utile. Ôter à l'Autriche le Vorarlberg pour le
+donner à la Bavière, était sage encore, car on la séparait ainsi de la
+Suisse. Mais lui ôter le Tyrol, bien que ce fut une bonne combinaison
+quant à l'Italie, c'était accumuler dans son coeur des ressentiments
+implacables; c'était la réduire à un désespoir qui, caché dans le
+moment, devait éclater tôt ou tard; c'était dès lors se condamner plus
+que jamais à une politique mesurée, habile à trouver et à garder des
+alliances, puisqu'on se rendait inconciliable la principale des
+puissances du continent. Résoudre la question de la noblesse
+immédiate, et plusieurs autres questions féodales, pouvait être une
+utile simplification, relativement à l'organisation intérieure de
+l'Allemagne. Mais agrandir extraordinairement les princes de Baden, de
+Bavière, de Wurtemberg, les lier à la France, au point de les rendre
+suspects à l'Allemagne, c'était leur créer une position fausse, dont
+ils seraient tentés de sortir un jour en devenant infidèles à leur
+protecteur; c'était se faire des ennemis de tous les princes
+allemands non favorisés, c'était blesser d'une nouvelle façon
+l'Autriche blessée déjà en tant de manières, et, ce qui est plus
+fâcheux, désobliger la Prusse elle-même; c'était enfin s'immiscer plus
+qu'il ne convenait dans les affaires de l'Allemagne, et se préparer de
+grands jaloux et de petits ingrats. Napoléon n'aurait pas dû oublier
+qu'il avait fallu braquer ses canons sur les portes de Stuttgard pour
+les faire ouvrir, qu'il lui fallait, dans le moment même, se servir
+d'une femme étrangère pour obtenir un mariage à Baden, et arracher
+presque à l'électeur de Bavière sa fille, qu'on n'avait obtenue qu'en
+se présentant les clefs du Tyrol dans une main, l'épée de la France
+dans l'autre.
+
+Napoléon dépassait donc la vraie mesure de la politique française en
+Allemagne, en se créant des alliés trop détachés du système allemand,
+et peu sûrs parce que leur position serait fausse. Mais la mesure est
+difficile à garder dans la victoire, et puis il était monarque
+nouveau, il était excellent chef de famille, il voulait des alliances
+et des mariages.
+
+[En marge: Napoléon, outre tous les sacrifices de territoire imposés à
+l'Autriche, exige une contribution de cent millions au profit de
+l'armée.]
+
+[En marge: Traités d'alliance signés immédiatement avec Baden, le
+Wurtemberg et la Bavière.]
+
+Telles furent les idées qui servirent de fondement aux instructions
+laissées à M. de Talleyrand pour la négociation entamée avec MM. de
+Giulay et de Lichtenstein. Il y ajouta une condition au profit de
+l'armée, qui ne lui était pas moins chère que ses frères et nièces: il
+demanda 100 millions pour constituer des dotations, non-seulement aux
+chefs de tout grade, mais aux veuves et enfants de ceux qui étaient
+morts en combattant. Sans perdre de temps, il signa trois traités
+d'alliance avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière. Il donna à la maison
+de Baden l'Ortenau et une partie du Brisgau, plusieurs villes au bord
+du lac de Constance, c'est-à-dire 113 mille habitants, ce qui
+représentait pour cette maison une augmentation de ses États d'environ
+un quart. Il donna à la maison de Wurtemberg le reste du Brisgau et de
+notables portions de la Souabe, c'est-à-dire 183 mille habitants, ce
+qui représentait pour celle-ci une augmentation de plus du quart, et
+portait sa principauté à près d'un million d'habitants. Il donna enfin
+à la Bavière le Vorarlberg, les évêchés d'Eichstaedt et de Passau,
+attribués récemment à l'électeur de Salzbourg, toute la Souabe
+autrichienne, la ville et l'évêché d'Augsbourg, c'est-à-dire un
+million d'habitants, ce qui portait la Bavière de deux millions à
+trois, et ajoutait un tiers à ses possessions. La marche des
+négociations avec l'Autriche ne permettait pas encore de parler du
+Tyrol.
+
+On attribua, de plus, à ces princes tous les droits souverains sur la
+noblesse immédiate, et on les affranchit des sujétions féodales que
+l'empereur d'Allemagne prétendait sur certaines parties de leur
+territoire.
+
+L'électeur de Baden ayant la modestie de refuser le titre de roi,
+comme trop supérieur à ses revenus, on lui laissa son titre
+d'électeur; mais on conféra sur-le-champ le titre de roi aux électeurs
+de Bavière et de Wurtemberg.
+
+En retour de ces avantages, ces trois princes s'engagèrent à faire la
+guerre, de moitié avec la France, toutes les fois qu'elle aurait à la
+soutenir pour son état actuel, et pour celui qui résulterait du traité
+qu'on allait conclure avec l'Autriche. La France, de son côté,
+s'engageait, lorsqu'il le faudrait, à prendre les armes pour maintenir
+à ces princes leur nouvelle situation.
+
+Ces traités furent signés les 10, 12 et 20 décembre. M. le général
+Thiard en était nanti en partant pour négocier les mariages projetés.
+
+On avait donc disposé d'avance, et sans être encore d'accord avec
+l'Autriche, d'une portion des États de cette puissance. Mais on
+n'avait pas grand souci des conséquences auxquelles on s'exposait.
+
+[En marge: Retour de Napoléon à Vienne.]
+
+Napoléon, après avoir veillé à ses blessés, après les avoir acheminés
+sur Vienne, ceux du moins qui pouvaient être transportés, après avoir
+dirigé sur la France les prisonniers et les canons enlevés à l'ennemi,
+quitta Brünn, laissant à M. de Talleyrand le soin de débattre avec MM.
+de Giulay et de Lichtenstein les conditions arrêtées. Il était
+impatient d'avoir à Vienne un long entretien avec M. d'Haugwitz, et de
+pénétrer tout entier le secret de la Prusse.
+
+[En marge: Conférence à Brünn entre M. de Talleyrand et les
+négociateurs autrichiens.]
+
+M. de Talleyrand entra immédiatement en pourparlers avec les deux
+négociateurs autrichiens. Ils se récrièrent fort quand ils connurent
+les prétentions du ministre français, et cependant on ne s'expliquait
+pas encore sur le Tyrol, on ne parlait que du désir d'éloigner
+l'Autriche de l'Italie et de la Suisse, afin de couper court à toutes
+les causes de rivalité et de guerre.
+
+[En marge: Voeux de l'Autriche relativement aux conditions de la
+prochaine paix.]
+
+MM. de Lichtenstein et de Giulay firent connaître, de leur côté, les
+conditions auxquelles l'Autriche était prête à consentir. Elle voyait
+bien que c'en était fait pour elle des États vénitiens, des
+possessions qu'elle avait en Souabe, et des prétentions litigieuses
+entre l'empire et les princes allemands. Elle consentait donc à céder
+Venise et la terre ferme jusqu'à l'Isonzo; mais elle voulait garder
+l'Istrie, l'Albanie, et gagner Raguse, comme débouchés nécessaires à
+la Hongrie. C'étaient d'ailleurs les derniers restes des acquisitions
+obtenues sous l'empereur actuel, et il y tenait par honneur.
+
+Quant au Tyrol, elle était presque disposée à l'abandonner, mais en le
+transférant à l'électeur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand,
+qu'on avait dédommagé en 1803 de la Toscane par l'évêché de Salzbourg
+et la prévôté de Berchtolsgaden. Elle voulait en échange Salzbourg et
+Berchtolsgaden, et il fallait de plus laisser le Vorarlberg, Lindau et
+les bords du lac de Constance à ce même archiduc, comme dépendances du
+Tyrol.
+
+Par cet arrangement, l'Autriche aurait acquis Salzbourg, et gardé le
+Tyrol avec le Vorarlberg, dans la personne de l'un de ses archiducs.
+
+[En marge: L'Autriche demande le Hanovre pour l'un de ses archiducs.]
+
+Du reste, elle consentait à céder les possessions autrichiennes en
+Souabe, plus l'Ortenau, le Brisgau, les évêchés d'Eichstaedt et de
+Passau. Mais elle demandait, pour les princes de sa maison qui
+perdaient ces possessions, un grand dédommagement, qui paraîtra
+singulièrement imaginé, et qui prouvera de quels sentiments étaient
+animés les uns à l'égard des autres les membres de la coalition
+européenne, elle demandait le Hanovre.
+
+Ainsi ce patrimoine du roi d'Angleterre qu'on avait blâmé Napoléon
+d'offrir à la Prusse, et celle-ci d'accepter de Napoléon, que la
+Russie venait elle-même de proposer à la Prusse pour la détacher de la
+France, l'Autriche à son tour le demandait pour un archiduc!
+
+M. de Talleyrand, charmé de voir se produire de tels désirs, ne se
+récria point en les entendant exprimer, et promit d'en faire part à
+Napoléon.
+
+Enfin, quant aux 100 millions de contribution, l'Autriche se déclarait
+dans l'impossibilité d'en payer 10, tant elle était épuisée. Elle
+offrait, en compensation d'une telle somme, de livrer l'immense
+matériel en armes et munitions de tout genre qui se trouvait dans les
+États vénitiens, et qu'elle aurait eu le droit d'enlever, si elle n'en
+avait pas stipulé l'abandon.
+
+[En marge: Les négociateurs ne pouvant se mettre d'accord, le prince
+de Lichtenstein va prendre à Holitsch de nouvelles instructions.]
+
+Après de vifs débats, qui ne durèrent que trois ou quatre jours, vu
+que de tous les côtés on était pressé d'en finir, il fut convenu que
+le prince de Lichtenstein se transporterait au château de l'empereur
+François, à Holitsch, pour se procurer de nouvelles instructions,
+celles dont il était porteur ne l'autorisant pas à souscrire les
+sacrifices exigés par Napoléon.
+
+M. de Talleyrand devait rester à Brünn jusqu'à son retour. C'était une
+grande faute aux Autrichiens que de perdre du temps, car ce qui se
+passait à Vienne entre Napoléon et M. d'Haugwitz allait rendre leur
+situation encore plus mauvaise.
+
+[En marge: Motifs de Napoléon pour avoir une explication avec la
+Prusse.]
+
+M. de Talleyrand, qui de Brünn correspondait tous les jours avec
+Vienne, avait fait savoir à Napoléon qu'il n'était pas près de
+s'entendre avec les négociateurs autrichiens. Ces résistances, qui
+méritaient une sérieuse attention si elles se combinaient avec les
+résistances de la Prusse, contrariaient Napoléon. Les archiducs
+s'approchaient de Presbourg suivis de cent mille hommes. Les troupes
+prussiennes se réunissaient en Saxe et en Franconie; les Anglo-Russes
+s'avançaient en Hanovre. Ces circonstances réunies n'effrayaient pas
+le vainqueur d'Austerlitz. Il était prêt, s'il le fallait, à battre
+les archiducs sous Presbourg, et à se rejeter ensuite sur la Prusse
+par la Bohême. Mais c'était recommencer avec l'Europe, coalisée cette
+fois tout entière, un jeu dangereux; et il n'eût pas été sage de s'y
+exposer pour quelques lieues carrées de plus ou de moins. Quoique la
+position de Napoléon fût celle d'un vainqueur tout-puissant, elle ne
+le dispensait pas néanmoins de se conduire en politique habile.
+C'était la Prusse que son habileté devait avoir en vue, car, en
+profitant de la terreur que lui avaient inspirée les derniers
+événements de la guerre, il pouvait l'enlever à la coalition, la
+rattacher à la France, et ajouter à la victoire d'Austerlitz une
+victoire diplomatique non moins décisive. Aussi était-il
+très-impatient de voir et d'entretenir M. d'Haugwitz.
+
+M. d'Haugwitz, venu pour imposer des conditions à Napoléon, sous la
+fausse apparence d'une médiation officieuse, le trouvait triomphant,
+et presque maître de l'Europe. Sans doute avec du caractère, de
+l'union, de la constance, il était possible encore de tenir tête à
+l'empereur des Français. Mais la Russie avait passé du délire de
+l'orgueil à l'abattement de la défaite; l'Autriche terrassée était
+sous les pieds de son vainqueur; la Prusse tremblait à la seule idée
+de la guerre. Et puis, tous les coalisés, se défiant les uns des
+autres, communiquaient peu entre eux. M. d'Haugwitz fréquentait sans
+cesse, et exclusivement, la légation française, poussait la flatterie
+jusqu'à porter tous les jours dans Vienne le grand cordon de la Légion
+d'honneur[12], ne parlait qu'avec admiration d'Austerlitz, du génie de
+Napoléon, et ne pouvait se défendre d'une vive agitation en songeant à
+l'accueil qu'il allait recevoir.
+
+[Note 12: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce détail dans une de ses
+lettres à Napoléon.]
+
+[En marge: Entrevue de Napoléon avec M. d'Haugwitz.]
+
+Napoléon, arrivé le 13 décembre à Vienne, fit appeler le soir même M.
+d'Haugwitz à Schoenbrunn, et lui donna audience dans le cabinet de
+Marie-Thérèse. Il ne savait pas encore tout ce qui avait eu lieu à
+Potsdam, cependant il en savait plus que lorsqu'il avait vu M.
+d'Haugwitz à Brünn, la veille d'Austerlitz. Il était informé de
+l'existence d'un traité signé le 3 novembre, par lequel la Prusse
+s'engageait éventuellement à faire partie de la coalition. Il était
+vif et s'emportait facilement, mais souvent il affectait la colère
+plus qu'il ne la ressentait. Cherchant cette fois à intimider son
+interlocuteur, il reprocha très-violemment à M. d'Haugwitz d'avoir,
+lui, ministre ami de la paix, lui qui avait placé sa gloire dans le
+système de la neutralité, qui avait même voulu convertir cette
+neutralité en un projet d'alliance avec la France, il lui reprocha
+d'avoir eu la faiblesse de se lier à Potsdam avec la Russie et
+l'Autriche, et d'avoir contracté avec ces puissances des engagements
+qui ne pouvaient le mener qu'à la guerre. Il se plaignit amèrement de
+la duplicité de son cabinet, des hésitations de son roi, de l'empire
+des femmes sur sa cour, et lui fit entendre que, débarrassé maintenant
+des ennemis qu'il avait naguère sur les bras, il était maître de faire
+de la Prusse ce qu'il voudrait. Puis avec véhémence, il lui demanda ce
+que désirait enfin le cabinet prussien, quel système il comptait
+suivre, et parut exiger sur toutes ces questions des explications
+complètes, catégoriques et immédiates.
+
+M. d'Haugwitz, troublé d'abord, se remit bientôt, car il avait autant
+de sang-froid que d'esprit. À travers cette bruyante colère, il crut
+deviner que Napoléon, au fond, souhaitait un raccommodement, et que si
+on rompait bien vite les engagements pris avec la coalition, ce
+vainqueur, en apparence si courroucé, consentirait à s'apaiser.
+
+M. d'Haugwitz donna donc des explications adroites, spécieuses,
+caressantes, sur les circonstances qui avaient dominé et entraîné la
+Prusse, livra, sans inconvenance, ceux qui avaient eu la faiblesse de
+se laisser maîtriser par de purs accidents, jusqu'à sortir du vrai
+système qui convenait à leur pays, et finit par insinuer assez
+clairement, que, si Napoléon le voulait, tout serait réparé
+promptement, et même que l'alliance manquée tant de fois pourrait
+devenir le prix instantané d'une réconciliation immédiate.
+
+Napoléon, jetant dans l'âme de M. d'Haugwitz un regard pénétrant,
+reconnut que les Prussiens ne demandaient pas mieux que de faire
+volte-face, et de revenir à lui. À tous les coups qu'il avait déjà
+portés à l'Europe, il fut charmé d'ajouter une profonde malice, et il
+imagina d'offrir sur-le-champ à M. d'Haugwitz le projet que Duroc
+avait été chargé de présenter à Berlin, c'est-à-dire l'alliance
+formelle de la Prusse avec la France, à la condition tant de fois
+renouvelée du Hanovre. C'était assurément entreprendre beaucoup sur
+l'honneur du cabinet prussien, car Napoléon lui proposait, on peut
+dire à prix d'argent, l'abandon des liens récemment contractés sur le
+tombeau du grand Frédéric; il lui proposait, après avoir fait à
+Potsdam défection à la France, au profit de l'Europe, de faire à
+Vienne défection à l'Europe, au profit de la France. Napoléon n'hésita
+pas, et, en énonçant cette proposition, il tint les yeux longtemps
+fixés sur le visage de M. d'Haugwitz.
+
+Le ministre prussien ne se montra ni indigné, ni surpris. Il parut
+enchanté au contraire de rapporter de Vienne, au lieu d'une
+déclaration de guerre, le Hanovre, avec l'alliance de la France, qui
+était son système de prédilection. Il faut faire remarquer, pour
+l'excuse de M. d'Haugwitz, que, parti de Berlin dans un moment où l'on
+se flattait que Napoléon n'arriverait pas jusqu'à Vienne, il avait vu,
+même dans cette supposition, le duc de Brunswick, le maréchal
+Mollendorf, inquiets des conséquences d'une guerre contre la France,
+et insistant pour qu'on ne se déclarât pas avant la fin de décembre.
+Or Napoléon avait conquis Vienne, écrasé tous les coalisés à
+Austerlitz, et on n'était qu'au 13 décembre. M. d'Haugwitz pouvait
+craindre que Napoléon, vainqueur, ne se jetât brusquement sur la
+Bohême, et ne tombât comme la foudre à Berlin. Il fut donc heureux de
+faire aboutir à une conquête une situation qui menaçait d'aboutir à un
+désastre. Quant à la fidélité envers les coalisés, il les traitait
+comme ils se traitaient entre eux. Il faut s'en prendre, au surplus,
+de la conduite qu'il tint à Vienne, moins à lui qu'à ceux qui, en son
+absence, avaient engagé la Prusse dans un défilé sans issue. Il
+accepta, séance tenante, l'offre de Napoléon.
+
+Celui-ci, satisfait de voir son idée accueillie, dit à M. d'Haugwitz:
+Eh bien, c'est chose décidée, vous aurez le Hanovre. Vous
+m'abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j'ai
+besoin, et vous signerez avec la France un traité d'alliance offensive
+et défensive. Mais, arrivé à Berlin, vous imposerez silence aux
+coteries, vous les traiterez avec le mépris qu'elles méritent, vous
+ferez dominer la politique du ministère sur celle de la cour.--Les
+allusions de Napoléon s'adressaient à la reine, au prince Louis et à
+l'entourage. Il enjoignit ensuite à Duroc de s'aboucher avec M.
+d'Haugwitz, et de rédiger immédiatement le projet de traité.
+
+[En marge: Napoléon, une fois débarrassé de la Prusse, prescrit à M.
+de Talleyrand d'exiger le Tyrol de la part de l'Autriche.]
+
+Cet arrangement était à peine conclu, que Napoléon, enchanté de son
+ouvrage, écrivit à M. de Talleyrand, pour lui enjoindre de ne rien
+terminer à Brünn, de traîner la négociation en longueur quelques jours
+encore, car il était assuré d'en finir avec la Prusse, qu'il venait de
+conquérir au prix du Hanovre, et il n'avait plus à s'inquiéter
+désormais ni des menaces des Anglo-Russes contre la Hollande, ni des
+mouvements des archiducs du côté de la Hongrie. Il ajouta qu'il
+voulait maintenant le Tyrol péremptoirement, la contribution de guerre
+plus résolument que jamais, et que, du reste, il fallait quitter Brünn
+pour se transporter à Vienne. La négociation était trop loin de lui à
+Brünn, il la désirait plus rapprochée, à Presbourg, par exemple.
+
+[En marge: Traité de Schoenbrunn avec la Prusse.]
+
+C'était le 13 décembre que Napoléon avait vu M. d'Haugwitz. Le traité
+fut rédigé le 14, et signé le 15, à Schoenbrunn. Voici quelles en
+furent principales conditions.
+
+La France, considérant le Hanovre comme sa propre conquête, le cédait
+à la Prusse. La Prusse en retour cédait à la Bavière le marquisat
+d'Anspach, cette même province qu'il était si difficile de ne pas
+traverser quand on avait la guerre avec l'Autriche. Elle cédait de
+plus à la France la principauté de Neufchâtel, le duché de Clèves
+contenant la place de Wesel. Les deux puissances se garantissaient
+toutes leurs possessions, ce qui signifiait que la Prusse garantissait
+à la France ses limites présentes, avec les nouvelles acquisitions
+faites en Italie, et les nouveaux arrangements conclus en Allemagne,
+et que la France garantissait à la Prusse son état actuel, avec les
+additions de 1803, et la nouvelle addition du Hanovre.
+
+C'était un vrai traité d'alliance offensive et défensive, qui de plus
+en portait le titre formel, titre repoussé dans tous les traités
+antérieurs.
+
+Napoléon avait exigé Neufchâtel, Clèves, et surtout Anspach, qu'il
+allait échanger avec la Bavière contre le duché de Berg, afin d'avoir
+des dotations à distribuer entre ses meilleurs serviteurs. C'étaient
+pour la Prusse de bien faibles sacrifices, et pour lui de précieux
+moyens de récompense, car, dans ses vastes desseins, il ne voulait
+être grand qu'en rendant tout grand autour de lui, ses ministres, ses
+généraux, comme ses parents. Cette négociation était un coup de
+maître; elle couvrait de confusion les coalisés, elle mettait
+l'Autriche à la discrétion de Napoléon, et, par-dessus tout, elle
+assurait à celui-ci la seule alliance désirable et possible,
+l'alliance de la Prusse. Mais elle contenait un engagement grave,
+celui d'arracher le Hanovre à l'Angleterre, engagement qui pouvait
+être un jour fort onéreux, car on devait craindre qu'il n'empêchât la
+paix maritime, si dans un temps plus ou moins prochain les
+circonstances la rendaient possible.
+
+Napoléon écrivit aussitôt après à M. de Talleyrand que le traité avec
+la Prusse était signé, et qu'il fallait quitter Brünn, si les
+Autrichiens n'acceptaient pas les conditions qu'il entendait leur
+imposer.
+
+M. de Talleyrand, qui aurait voulu que la paix fût déjà conclue, qui
+répugnait surtout à maltraiter l'Autriche, éprouva la contrariété la
+plus vive. Quant aux négociateurs autrichiens, ils furent atterrés.
+Ils rapportaient d'Holitsch de nouvelles concessions, mais pas aussi
+étendues que celles qui leur étaient demandées. Ils surent que la
+Prusse, pour avoir le Hanovre, les exposait à perdre le Tyrol, et
+malgré le danger de différer encore, et de voir Napoléon élever peut
+être de nouvelles exigences, danger que M. de Talleyrand s'attachait à
+leur faire sentir, ils furent obligés d'en référer à leur souverain.
+
+[En marge: Les négociateurs, réunis à Brünn, se séparent en se donnant
+rendez-vous à Presbourg.]
+
+On se sépara donc à Brünn, en se donnant rendez-vous à Presbourg. Le
+séjour de Brünn était devenu malsain par les exhalaisons qui
+s'échappaient d'une terre chargée de cadavres, et d'une ville remplie
+d'hôpitaux.
+
+M. de Talleyrand retourna à Vienne, et trouva Napoléon disposé à
+recommencer la guerre, si on ne cédait pas. Il avait en effet ordonné
+au général Songis de réparer le matériel de l'artillerie, et de
+l'augmenter aux dépens de l'arsenal de Vienne. Il avait même adressé
+une réprimande sévère au ministre de la police Fouché, pour avoir
+laissé annoncer trop tôt la paix comme certaine.
+
+[En marge: Événements de Naples.]
+
+[En marge: Soudaine violation du traité de neutralité conclu avec la
+France.]
+
+Une circonstance toute récente avait contribué à l'animer davantage.
+Il venait, d'être informé des événements qui se passaient à Naples.
+Cette cour insensée, après avoir stipulé (par le conseil de la Russie,
+il est vrai) un traité de neutralité, avait tout à coup levé le
+masque, et pris les armes. En apprenant la bataille de Trafalgar, et
+les engagements contractés par la Prusse, la reine Caroline avait cru
+Napoléon perdu, et s'était décidée à appeler les Russes. Le 19
+novembre, une division navale avait déposé sur le rivage de Naples 10
+à 12 mille Russes et 6 mille Anglais. La cour de Naples s'était
+engagée à joindre 40 mille Napolitains à l'armée anglo-russe. Le
+projet consistait à soulever l'Italie sur les derrières des Français,
+pendant que Masséna se trouvait au pied des Alpes Juliennes, et
+Napoléon presque aux frontières de l'ancienne Pologne. Cette cour
+d'émigrés avait cédé à la faiblesse ordinaire aux émigrés, qui est de
+croire toujours ce qu'ils désirent, et de se conduire en conséquence.
+
+Napoléon, quand il connut cette scandaleuse violation de la foi jurée,
+fut à la fois irrité et satisfait. Son parti était pris, la reine de
+Naples devait payer de son royaume la conduite qu'elle venait de
+tenir, et laisser vacante une couronne qui serait très-bien placée
+dans la famille Bonaparte. Personne en Europe ne pourrait taxer
+d'injustice l'acte souverain qui frapperait cette branche de la maison
+de Bourbon, et quant à ses protecteurs naturels, la Russie et
+l'Autriche, on n'avait plus guère à compter avec eux.
+
+[En marge: Napoléon décide la déchéance des Bourbons de Naples.]
+
+Cependant, à Brünn, les négociateurs autrichiens avaient essayé de
+faire insérer dans le traité de paix quelque article qui couvrît la
+cour de Naples, dont ils avaient le secret, encore ignoré de Napoléon.
+Mais celui-ci, une fois informé, donna l'ordre formel à M. de
+Talleyrand de ne rien écouter à ce sujet.--Je serais trop lâche,
+dit-il, si je supportais les outrages de cette misérable cour de
+Naples. Vous savez avec quelle générosité je me suis conduit envers
+elle; mais c'en est fait maintenant, la reine Caroline cessera de
+régner en Italie. Quoi qu'il arrive, vous n'en parlerez pas au traité.
+C'est ma volonté absolue.--
+
+Les négociateurs attendaient M. de Talleyrand à Presbourg. Il s'y
+était rendu. On négociait aux avant-postes des deux armées. Les
+archiducs s'étaient rapprochés de Presbourg; ils étaient à deux
+marches de Vienne. Napoléon y avait réuni la plus grande partie de ses
+troupes. Il y avait amené Masséna par la route de Styrie. Près de deux
+cent mille Français se trouvaient concentrés autour de la capitale de
+l'Autriche. Napoléon, extrêmement animé, était décidé à reprendre les
+hostilités. Mais s'y prêter eût été une trop grande folie de la part
+de la cour de Vienne, surtout après la défection de la Prusse, et dans
+l'état d'abattement du cabinet russe. Quelque grands que fussent les
+sacrifices exigés, le cabinet autrichien, tout en feignant d'abord
+d'en repousser l'idée, était résigné à les subir.
+
+[En marge: L'Autriche subit les conditions de Napoléon.]
+
+[En marge: Napoléon obtient l'Italie entière, l'Istrie et la
+Dalmatie.]
+
+Il fut donc convenu que l'Autriche abandonnerait l'État de Venise,
+avec les provinces de terre ferme, telles que le Frioul, l'Istrie, la
+Dalmatie. Ainsi Trieste et les bouches du Cattaro passaient à la
+France. Ces territoires devaient être réunis au royaume d'Italie. La
+séparation des couronnes de France et d'Italie était de nouveau
+stipulée, mais avec un vague d'expressions qui laissait la faculté de
+différer cette séparation jusqu'à la paix générale, ou jusqu'à la mort
+de Napoléon.
+
+[En marge: La Bavière obtient le Tyrol.]
+
+[En marge: L'archiduc Ferdinand est transporté à Würzbourg.]
+
+La Bavière obtenait le Tyrol, objet de ses éternels désirs, le Tyrol
+allemand aussi bien que le Tyrol italien. L'Autriche, en retour,
+recevait les principautés de Salzbourg et de Berchtolsgaden, données
+en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane; et la
+Bavière dédommageait l'archiduc en lui cédant la principauté
+ecclésiastique de Würzbourg, qu'elle avait également reçue en 1803 par
+suite des sécularisations.
+
+Le territoire de l'Autriche était ainsi mieux tracé, mais elle perdait
+avec le Tyrol toute influence sur la Suisse et l'Italie, et l'archiduc
+Ferdinand, transporté au milieu de la Franconie, cessait d'être sous
+son influence immédiate. L'État qu'on accordait à ce prince n'était
+plus comme auparavant une pure annexe de la monarchie autrichienne.
+
+À cette indemnité, trouvée dans le pays de Salzbourg, on ajoutait pour
+l'Autriche la sécularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur
+conversion en propriété héréditaire sur la tête de celui des archiducs
+qu'elle désignerait. L'importance de ces biens consistait en une
+population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille
+florins.
+
+Le titre électoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collége
+des Électeurs, était maintenu, et transféré de la principauté de
+Salzbourg sur la principauté de Würzbourg.
+
+L'Autriche reconnaissait la royauté des électeurs de Wurtemberg et de
+Bavière, consentait à ce que les prérogatives des souverains de Baden,
+de Wurtemberg et de Bavière sur la noblesse immédiate de leurs États,
+fussent les mêmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immédiate des
+siens. C'était la suppression de cette noblesse dans les trois États
+en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse étant
+complets, ceux des trois princes le devenaient au même degré.
+
+Enfin la chancellerie impériale renonçait à tous droits d'origine
+féodale sur les trois États favorisés par la France.
+
+[En marge: Achèvement dans les trois États de Baden, Wurtemberg et
+Bavière, de la révolution politique commencée en 1803.]
+
+Toutefois l'approbation de la Diète était formellement réservée. La
+France opérait de la sorte une révolution sociale dans une notable
+partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du
+souverain territorial, et y faisait cesser toute dépendance féodale
+extérieure. Elle continuait également le système des sécularisations,
+car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernières
+principautés ecclésiastiques subsistantes, et il ne restait plus que
+celle du prince archichancelier, électeur ecclésiastique de
+Ratisbonne. Conformément à ce qui s'était passé antérieurement, cette
+sécularisation s'opérait encore au profit de l'une des principales
+cours de l'Allemagne.
+
+L'Autriche, définitivement exclue de l'Italie, dépouillée en perdant
+le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes,
+rejetée derrière l'Inn, privée de tout poste avancé en Souabe, et des
+liens féodaux qui lui assujettissaient les États de l'Allemagne
+méridionale, avait essuyé à la fois d'immenses dommages matériels et
+politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annoncé plus haut, 4
+millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103.
+
+Le traité était bien conçu pour le repos de l'Italie et de
+l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection à lui adresser, c'est que
+le vaincu trop maltraité ne pouvait pas se soumettre sincèrement.
+C'était à Napoléon, par une grande sagesse, par des alliances bien
+ménagées, à laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se
+soulever contre les décisions de la victoire.
+
+Au moment de signer un pareil traité, la main des plénipotentiaires
+hésitait. Ils se défendaient sur deux points, la contribution de
+guerre de 100 millions, et Naples. Napoléon avait réduit à 50 millions
+la contribution exigée, en raison des sommes qu'il avait déjà touchées
+directement dans les caisses de l'Autriche. Quant à Naples, il n'en
+voulait pas entendre parler.
+
+[En marge: Entrevue de Napoléon avec l'archiduc Charles.]
+
+On imagina, pour le vaincre, une démarche toute de courtoisie, c'était
+de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le
+caractère et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontré. On lui
+demanda de le recevoir à Vienne; il y consentit avec beaucoup
+d'empressement, mais bien résolu à ne rien céder. On s'était persuadé
+que ce prince, l'un des premiers généraux de l'Europe, exposant à
+Napoléon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui
+exprimant les sentiments de l'armée prête à s'immoler pour repousser
+un traité humiliant, joignant à ces nobles protestations d'adroites
+instances, toucherait peut-être Napoléon. Aussi, M. de Talleyrand
+insistant auprès des négociateurs pour les engager à en finir, ils
+répondirent qu'on les accuserait d'avoir livré leur pays, s'ils
+donnaient leur signature avant l'entrevue que Napoléon devait avoir
+avec l'archiduc.
+
+[En marge: Signature du traité de paix de Presbourg le 26 décembre
+1805.]
+
+Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10
+millions encore sur la contribution de guerre, ils signèrent, le 26
+décembre, le traité de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napoléon
+ait jamais conclus, et le mieux conçu certainement, car si la France
+obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix
+d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et dès lors moins
+durables. Les négociateurs autrichiens se bornèrent à recommander, par
+une lettre signée en commun, la maison régnante de Naples à la
+générosité du vainqueur. L'archiduc vit Napoléon le 27, dans l'une des
+résidences de l'empereur, en fut reçu avec les égards dus à son rang
+et à sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui était
+naturel entre deux capitaines de ce mérite, et se retira ensuite sans
+avoir dit un mot des affaires des deux empires.
+
+[Date: Janv. 1806.]
+
+[En marge: Dispositions de Napoléon avant de quitter Vienne.]
+
+Napoléon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit
+évacuer par le Danube les deux mille pièces de canon et les cent mille
+fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pièces
+de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui
+commandait les États vénitiens de terre ferme. Il régla la retraite de
+ses soldats de manière qu'elle s'exécutât à petites journées, car il
+ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils étaient venus, au pas de
+course. Les dispositions nécessaires furent ordonnées sur la route
+pour qu'ils vécussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux
+millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun
+pût jouir immédiatement des fruits de la victoire. Berthier fut chargé
+de veiller à la rentrée de l'armée sur le territoire de France. Elle
+devait être sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir
+repassé l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipulé que la place de
+Braunau resterait dans les mains des Français jusqu'à complet payement
+de la contribution de 40 millions.
+
+[En marge: Napoléon se rend à Munich.]
+
+[En marge: Napoléon assiste à Munich au mariage d'Eugène de
+Beauharnais avec la princesse Auguste.]
+
+Cela fait, Napoléon partit pour Munich, où il fut reçu avec transport.
+Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa défaite, et
+réduire l'armée française à leur passer sur le corps à Hanau,
+couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente
+curiosité, le conquérant qui les avait sauvés de l'invasion,
+constitués en royaume, enrichis des dépouilles de l'Autriche vaincue!
+Napoléon, après avoir assisté au mariage d'Eugène de Beauharnais avec
+la princesse Auguste, après avoir joui du bonheur d'un fils qu'il
+aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries
+d'une ennemie, l'électrice de Bavière, partit pour Paris, où
+l'attendait l'enthousiasme de la France.
+
+Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années,
+comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français
+porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire
+éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé
+miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de
+prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et
+respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille
+cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en
+passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le
+26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en
+effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat.
+Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de
+Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête.
+Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée
+à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un
+jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat.
+Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en
+présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte,
+c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus
+redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois
+supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans
+commettre de grandes fautes.
+
+
+FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
+
+
+
+
+CONFÉDÉRATION DU RHIN.
+
+ Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
+ drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant
+ l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses
+ premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants
+ réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de
+ 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le
+ remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor
+ formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres
+ relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à
+ la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
+ ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves.
+ -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le
+ traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des
+ obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
+ M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux
+ changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris,
+ est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
+ Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à
+ Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise
+ de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en
+ attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les
+ provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
+ Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse
+ après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de
+ Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du
+ cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions
+ d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
+ Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
+ par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
+ L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
+ et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. --
+ Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
+ lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. --
+ Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
+ de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux
+ Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie
+ envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement
+ de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix.
+ -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris.
+ -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon
+ tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de
+ l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés.
+ -- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
+ l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de
+ l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux
+ publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue
+ Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil
+ d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. --
+ Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de
+ trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. --
+ Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. --
+ Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M.
+ d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à
+ produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord
+ Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. --
+ Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au
+ sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives
+ inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
+ Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et
+ résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La
+ Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et
+ propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les
+ admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse
+ demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond
+ par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé
+ de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée.
+ -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France.
+
+
+[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
+
+[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le
+Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.]
+
+Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y
+célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste
+de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour
+à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés,
+et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait
+avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son
+admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des
+affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait
+retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour
+applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef.
+Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire
+valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il
+en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les
+avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la
+vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en
+donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre
+au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière
+campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements
+de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer
+par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de
+continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en
+agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il
+maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que
+la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en
+fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait
+la fondre peu à peu avec l'ancienne.
+
+[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.]
+
+Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés
+triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les
+voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était
+accourue afin d'assister à ce spectacle.
+
+Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves
+mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi
+serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses?
+Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de
+tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille
+Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent
+cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en
+deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la
+première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups
+redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire
+germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne
+rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans
+leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs
+frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on
+avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent
+subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les
+perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la
+tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on
+ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne
+prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie
+fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie
+trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur
+public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres.
+
+[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la
+gloire de Napoléon et de l'armée française.]
+
+Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle
+des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus
+que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire,
+applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi
+de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du
+crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont
+le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat,
+après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un
+décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand.
+Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne
+surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé
+au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste
+édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour
+recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la
+gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la
+bataille d'Austerlitz.
+
+Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la
+métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le
+vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre
+basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe
+armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du
+ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible
+empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.»
+
+C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que
+Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de
+la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité
+publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les
+payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance
+renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne
+restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre.
+
+[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction
+des affaires.]
+
+[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.]
+
+Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail.
+Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le
+26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du
+gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage
+de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques
+instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir
+sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui
+parla de la crise financière, si promptement et si heureusement
+terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des
+rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre
+avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la
+gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une
+légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité
+de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes
+les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était
+résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le
+calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il
+valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir
+l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre
+perte possible cette étrange affaire.
+
+[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à
+l'affaire des _Négociants réunis_.]
+
+Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut
+qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la
+compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les
+ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse
+d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il
+supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à
+un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM.
+Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir
+trompé le ministre du Trésor.
+
+Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur,
+qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la
+lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en
+discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon,
+l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les
+fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des
+_Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de
+l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses
+de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux
+besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi
+qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez,
+Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que
+l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces
+messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.--
+
+[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire
+le portefeuille du Trésor.]
+
+Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime
+votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre
+lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré
+toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux
+surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer
+l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis
+vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les
+membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM.
+Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient
+en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des
+spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de
+persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même
+les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses
+associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et
+de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à
+celles que la France avait avancées.
+
+[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard,
+l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.]
+
+Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne
+de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé
+de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses
+promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite
+criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en
+approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages
+sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice.
+
+Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient
+exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des
+trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de
+ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans
+toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées
+françaises[13].
+
+[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux
+Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants
+et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore
+publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même,
+avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et
+intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur.
+Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et
+incontestables.]
+
+[En marge: Napoléon confère à M. Mollien le portefeuille du Trésor.]
+
+Après avoir congédié le conseil, Napoléon retint M. Mollien, et, sans
+attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui
+dit: Vous prêterez serment aujourd'hui comme ministre du Trésor.--M.
+Mollien, intimidé, quoique flatté par une telle confiance, hésitait à
+répondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'être ministre? ajouta
+Napoléon, et le jour même il exigea son serment.
+
+Il fallait sortir des embarras de toute sorte créés par la compagnie
+des _Négociants réunis_. M. de Marbois avait déjà retiré des mains de
+cette compagnie le service du Trésor, et l'avait remis pour quelques
+jours à M. Desprez, lequel l'avait continué dès ce moment pour le
+compte de l'État. Il venait enfin de le confier aux receveurs
+généraux, à des conditions modérées, mais temporaires. On n'était pas
+fixé encore sur le parti définitif à prendre à ce sujet; il n'y avait
+d'arrêté que la résolution de ne plus charger des spéculateurs,
+quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste
+et aussi important que la négociation générale des valeurs du Trésor.
+
+Ce service, comme on l'a vu, consistait à escompter les _obligations
+des receveurs généraux_, les _bons à vue_, les _traites de douanes_ et
+de _coupes de bois_, valeurs qui étaient toutes à terme, et à douze,
+quinze, dix-huit mois d'échéance. Jusqu'à la création de la compagnie
+des _Négociants réunis_, on s'était borné à faire des escomptes
+partiels et déterminés de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30
+millions à la fois. En échange des effets eux-mêmes, on recevait
+immédiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu à peu, sous
+l'empire croissant du besoin qui supplée bientôt à la confiance, qu'on
+avait successivement abandonné ce service tout entier à une seule
+compagnie, livré en quelque sorte à sa discrétion le portefeuille du
+Trésor, et poussé l'entraînement jusqu'à mettre les caisses des
+comptables à sa disposition. Si on s'était borné à lui transmettre des
+sommes déterminées de papier, pour des sommes équivalentes de
+numéraire, en la laissant toucher seulement à leur échéance la valeur
+des effets escomptés, la confusion ne se serait pas opérée entre ses
+affaires et celles de l'État. Mais on avait abandonné aux _Négociants
+réunis_ jusqu'à 470 millions à la fois d'_obligations des receveurs
+généraux_, de _bons à vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient
+fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers français et
+étrangers. En même temps, pour plus de commodité, on les avait
+autorisés à prendre directement dans les caisses des receveurs
+généraux tous les fonds qui rentraient, sauf règlement ultérieur; de
+sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'était présentée
+avec les effets qu'elle avait escomptés, et qui étaient échus, n'avait
+trouvé dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant
+qu'il avait déjà touché lui-même. On ne s'en était pas tenu à ces
+étranges facilités. Quand M. Desprez, agissant pour les _Négociants
+réunis_, escomptait les effets du Trésor, il en fournissait la valeur
+non en écus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et
+qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manière que la compagnie avait
+pu remplir de ces bons les caisses de l'État et de la Banque, et créer
+un papier de circulation, à l'aide duquel elle avait fait face quelque
+temps à ses spéculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne.
+
+Le vrai tort de M. de Marbois avait été de se prêter à cette confusion
+d'affaires, après laquelle il n'avait plus été possible de distinguer
+l'avoir de l'État de celui de la compagnie. Joignez à cette
+complaisance abusive l'infidélité d'un commis, qui possédait seul le
+secret du portefeuille, et qui avait trompé M. de Marbois, en lui
+exagérant sans cesse le besoin qu'on avait des _Négociants réunis_, et
+on aura l'explication de cette incroyable aventure financière. Ce
+commis avait reçu pour cela un million, que Napoléon fit verser à la
+masse commune des valeurs livrées par la compagnie. La terreur
+inspirée par Napoléon était si grande, qu'on s'empressait de tout
+avouer et de tout restituer.
+
+Cependant, pour être juste envers chacun, il faut dire que Napoléon
+avait eu lui-même sa part de torts dans cette circonstance, en
+s'obstinant à laisser M. de Marbois sous le poids de charges énormes,
+et en différant trop longtemps la création de moyens extraordinaires.
+Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvût à un premier
+arriéré, résultant des budgets antérieurs, et à l'insolvabilité de
+l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, était la cause d'un
+nouveau déficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de
+ces diverses charges, que ce ministre intègre, mais trop peu avisé,
+était devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques
+services, qui auraient même pu lui en rendre de très-grands, si leurs
+calculs avaient été faits avec plus de précision. Leurs spéculations
+reposaient, effectivement, sur un fondement réel, c'étaient les
+piastres du Mexique, qui existaient bien réellement dans les caisses
+des capitaines généraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient
+pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espéré M. Ouvrard, et
+c'est ce qui avait amené les embarras du Trésor et la ruine de la
+compagnie.
+
+[En marge: Le débet de la compagnie envers le Trésor, évalués
+successivement à 73, à 84, et enfin à 141 millions.]
+
+Ce qui prouve la confusion à laquelle on était arrivé, c'est la
+difficulté même dans laquelle on se trouva pour fixer l'étendue du
+débet de la compagnie envers le Trésor. On le supposait d'abord de 73
+millions. Un nouvel examen le fit monter à 84. Enfin M. Mollien,
+voulant à son entrée en charge constater d'une manière rigoureuse la
+situation des finances, découvrit que la compagnie était parvenue à
+s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait débitrice
+envers l'État.
+
+Voici comment se composait cette énorme somme de 141 millions. Les
+_Négociants réunis_ avaient puisé directement, dans les caisses des
+receveurs généraux, jusqu'à 55 millions à la fois; et, par suite de
+diverses restitutions, leur dette envers ces comptables était réduite,
+au jour de la catastrophe, à 23 millions. On avait en caisse pour 73
+millions de _bons de M. Desprez_, espèce de monnaie que M. Desprez
+donnait en place d'écus, et qui avait eu cours tant que son crédit,
+soutenu par la Banque, était resté entier, mais qui n'était plus
+désormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14
+millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parlé
+ailleurs de ces effets imaginés pour faciliter les mouvements de fonds
+entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille,
+n'avaient été suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni
+en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant
+les quelques jours de son service particulier, restait débiteur de 17
+millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait
+fournis au Trésor, pour divers payements à exécuter au loin, il se
+trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq différentes
+sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73
+millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en
+_traites du caissier central_, dont l'équivalent n'avait pas été
+fourni, de 17 millions du débet personnel à M. Desprez, enfin de 14
+millions de lettres de change protestées, composaient les 141 millions
+du débet total de la compagnie.
+
+[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurés à
+l'État.]
+
+Toutefois l'État ne devait pas perdre cette somme importante, parce
+que les opérations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire,
+avaient eu un fondement réel, le commerce des piastres, et que la
+précision seule avait manqué à ses calculs. Elle avait fait des
+fournitures aux armées françaises de terre et de mer, pour une somme
+de 40 millions. La maison Hope avait acheté pour une dizaine de
+millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le
+moment la valeur sur Paris. La compagnie possédait en outre des
+immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes
+créances, le tout montant à une trentaine de millions. Ces diverses
+valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc à trouver 60
+millions pour équivaloir au débet. L'équivalent de cette somme
+existait réellement dans le portefeuille de la compagnie en créances
+sur l'Espagne.
+
+Napoléon, après s'être fait livrer tout ce que possédaient les
+_Négociants réunis_, exigea qu'on mît le Trésor français au lieu et
+place de la compagnie, à l'égard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien
+de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M.
+Isquierdo, lequel était à Paris depuis quelque temps, et remplissait
+les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de
+Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait
+pas de refus à opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle
+était bien véritablement débitrice de la compagnie, et par suite de la
+France elle-même. On entra donc en négociations avec elle, pour
+assurer le remboursement de ces 60 millions, qui représentaient
+non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitté, mais les vivres
+qui avaient été fournis à ses armées, les grains qui avaient été
+envoyés à son peuple.
+
+[En marge: Le crédit rétabli par les victoires de Napoléon, rend
+faciles toutes les combinaisons financières.]
+
+[En marge: Au crédit se joint la ressource matérielle des
+contributions de guerre.]
+
+Le Trésor devait par conséquent être remboursé en entier, grâce aux 40
+millions de fournitures antérieures, aux 10 millions qui arrivaient de
+Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles
+saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la
+maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait néanmoins à
+remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arriéré
+des budgets, que nous avons évalué à 80 ou 90 millions, et des
+ressources que la compagnie avait absorbées pour son usage. Mais tout
+était devenu facile depuis les victoires de Napoléon, et depuis la
+paix qui en avait été le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruiné la
+compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est-à-dire 18 pour
+100 par an) pour escompter les valeurs du Trésor, s'offraient à les
+prendre à 3/4 pour 100, et allaient bientôt se les disputer à 1/2,
+c'est-à-dire à 6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retiré de la
+circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini
+avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les
+métaux dont l'achat avait été ordonné dans toute l'Europe pendant la
+grande détresse, la Banque était en mesure d'escompter tout ce qu'on
+voudrait à un taux modéré, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on
+eût aliéné d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme
+des effets du Trésor appartenant à 1806, la plus grande partie des
+effets correspondant à cet exercice restait intacte, et allait être
+escomptée aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas
+seulement procuré du crédit à Napoléon, elle lui avait procuré aussi
+des richesses matérielles. Il avait imposé à l'Autriche une
+contribution de 40 millions. En ajoutant à cette somme 30 millions
+qu'il avait perçus directement dans les caisses de cette puissance, on
+pouvait évaluer à 70 millions la somme que la guerre lui avait
+rapportée. Vingt millions avaient été dépensés sur les lieux pour
+l'entretien de l'armée, mais à la décharge du Trésor, avec lequel
+Napoléon se proposait de faire un règlement, dont nous exposerons
+bientôt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui
+arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie,
+partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et
+Brême. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de
+la cession du Hanovre à la Prusse, était chargée de transporter, avec
+le matériel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change
+échues à Hambourg et Brême. La ville de Francfort avait été imposée à
+4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait dû fournir, à
+l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavière. On allait donc
+recevoir, outre des valeurs considérables, des quantités notables de
+métaux précieux, et sous le rapport du numéraire comme sous tous les
+autres, l'abondance devait succéder à la détresse momentanée, que les
+alarmes sincères du commerce et les alarmes affectées de l'agiotage
+avaient fait naître.
+
+[En marge: Le trésor de l'armée doit servir à procurer des dotations
+aux militaires, et des capitaux au Trésor à un taux modéré.]
+
+Napoléon, dont le génie organisateur ne voulait jamais laisser aux
+choses le caractère d'accident, et tendait sans cesse à les convertir
+en institutions durables, avait imaginé une noble et belle création,
+fondée sur les bénéfices très-légitimes de ses victoires. Il avait
+résolu de créer avec les contributions de guerre un trésor de l'armée,
+auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas même pour son
+usage, car sa liste civile, administrée avec un ordre parfait,
+suffisait à toutes les dépenses d'une cour magnifique, et même à la
+formation d'un trésor particulier. C'est sur ce trésor de l'armée
+qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses généraux, pour
+ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants.
+Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous
+ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent
+non-seulement de la gloire, mais du bien-être, et qu'étant parvenus, à
+force d'héroïsme, à n'avoir plus aucun souci d'eux-mêmes sur le champ
+de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans
+son inépuisable fécondité d'esprit l'art de multiplier l'utilité des
+choses, Napoléon avait inventé une combinaison qui rendait ce trésor
+tout aussi profitable aux finances qu'à l'armée elle-même. Ce dont on
+avait manqué jusqu'ici, c'était d'un prêteur qui prêtât au
+gouvernement à de bonnes conditions. Le trésor de l'armée devait être
+ce prêteur, dont Napoléon réglerait lui-même les exigences envers
+l'État. L'armée allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20
+millions que le budget lui devait pour solde arriérée, plus enfin une
+grande valeur en matériel de guerre conquis par elle. Les caissons de
+l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille
+pièces de canon. Le tout, matériel de guerre et contributions, formait
+une somme d'environ 80 millions, dont l'armée était propriétaire, et
+qu'elle pouvait prêter à l'État. Napoléon voulut que tout ce qui était
+disponible fût livré à la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait
+un compte à part, et emploierait cette somme ou à escompter des
+_obligations de receveurs généraux_, des _bons à vue_, des _traites de
+douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou à
+recueillir des biens nationaux, quand ils seraient à vil prix, ou même
+à prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour
+combler l'arriéré.
+
+Cette combinaison devait donc avoir la double utilité de procurer à
+l'armée un intérêt avantageux de son argent, et au gouvernement tous
+les capitaux dont il aurait besoin, à un taux qui ne serait point
+usuraire.
+
+[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon au moyen des fonds dont
+il est pourvu.]
+
+Napoléon ordonna immédiatement diverses mesures importantes, au moyen
+des fonds qu'il avait à sa disposition. L'une consistait à réunir une
+douzaine de millions en numéraire à Strasbourg, pour le cas où les
+opérations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche
+avait signé la paix, la Russie n'avait pas commencé à la négocier, la
+Prusse n'avait pas encore envoyé la ratification du traité de
+Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'être très-active dans
+ses menées diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder à la
+caisse d'amortissement quelques millions en réserve, et de laisser
+ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout à coup,
+lorsque les spéculateurs voudraient rançonner la place. Il pensait que
+le Trésor devait s'imposer cette sorte de dépense comme on s'impose
+celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les
+intérêts perdus par cette espèce de thésaurisation seraient un
+sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies
+étrangères qui rentraient ayant besoin d'être refondues pour être
+converties en monnaies françaises, il les fit répartir entre les
+divers hôtels des monnaies, en proportion de la disette du numéraire
+dans chaque localité.
+
+Ces premières dispositions commandées par le moment étant terminées,
+Napoléon voulut qu'on s'occupât sans délai d'une nouvelle organisation
+de la Trésorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France,
+et confia ce double soin à M. Mollien, devenu ministre du Trésor. M.
+Gaudin, qui avait toujours conservé le portefeuille des finances, car
+on doit se souvenir qu'à cette époque le Trésor et les Finances
+formaient deux ministères distincts, M. Gaudin reçut l'ordre de
+présenter un plan pour liquider l'arriéré, pour niveler définitivement
+les recettes et les dépenses, dans la double hypothèse de la paix et
+de la guerre, fallût-il pour cela recourir à une nouvelle création
+d'impôt.
+
+[En marge: Ordres pour la rentrée de l'armée en France.]
+
+Après avoir veillé aux finances, Napoléon s'occupa de ramener l'armée
+en France, mais lentement, de manière qu'elle ne fit pas plus de
+quatre lieues par jour. Il avait ordonné que les blessés et les
+malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux où ils
+avaient reçu les premiers soins, et que des officiers demeurassent
+auprès d'eux afin de veiller à leur guérison, en puisant pour cet
+objet essentiel dans les caisses de l'armée. Il avait laissé Berthier
+à Munich, avec mission de s'occuper de tous ces détails, et de
+présider aux échanges de territoires, toujours si difficiles entre les
+princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement à ce
+dernier objet, avec M. Otto, notre représentant auprès de la cour de
+Bavière.
+
+[En marge: Ordre à Masséna de marcher sur Naples avec 40 mille
+hommes.]
+
+Napoléon songea ensuite à prendre des mesures contre le royaume de
+Naples. Masséna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirés de la
+Lombardie, reçut l'ordre de marcher par la Toscane et par la région la
+plus méridionale de l'État romain, sur le royaume de Naples, sans
+entendre à aucune proposition de paix ou d'armistice. Napoléon
+incertain de savoir si Joseph, qui avait refusé la vice-royauté
+d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna
+seulement le titre de son lieutenant général. Joseph ne devait pas
+commander l'armée, c'était Masséna seul qui avait cette mission, car
+Napoléon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intérêts de
+la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intérêts des
+opérations militaires. Mais Joseph, une fois introduit à Naples par
+Masséna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer
+tous les pouvoirs de la royauté.
+
+[En marge: Ordres pour l'occupation des États vénitiens et de la
+Dalmatie.]
+
+Le général Molitor fut en même temps acheminé vers la Dalmatie. Il
+avait sur ses derrières le général Marmont pour l'appuyer. Celui-ci
+était chargé de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'État
+vénitien. Le prince Eugène avait ordre de se transporter à Venise, et
+d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au
+royaume d'Italie, quoique cette adjonction dût avoir lieu plus tard.
+Avant de la prononcer définitivement, Napoléon se proposait de
+conclure, avec les représentants du royaume d'Italie, divers
+arrangements qu'une réunion immédiate aurait contrariés.
+
+Napoléon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer
+cette exaltation à la France entière, ordonna que la grande armée fût
+réunie à Paris, pour y recevoir une fête magnifique, qui lui serait
+donnée par les autorités de la capitale. On ne pouvait pas mieux
+figurer l'idée de la nation fêtant l'armée, qu'en chargeant les
+citoyens de Paris de fêter les soldats d'Austerlitz.
+
+[En marge: Suite des affaires diplomatiques.]
+
+Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste
+empire, et faisait succéder les soins de la paix aux soins de la
+guerre, Napoléon avait aussi les yeux fixés sur les suites des traités
+de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait à ratifier
+un traité bien imprévu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait à
+Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et
+au lieu d'une contrainte imposée à Napoléon, avait rapporté un traité
+d'alliance offensive et défensive avec lui, tout cela compensé, il est
+vrai, par un riche présent, celui du Hanovre.
+
+[En marge: Manière dont on reçoit à Berlin le traité de Schoenbrunn.]
+
+On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les
+sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidité satisfaite
+et de confusion, qu'éprouva la Prusse en apprenant le traité de
+Schoenbrunn. On avait souvent laissé entrevoir au public le traité de
+de Berlin que tantôt la France, tantôt la Russie, offraient au roi
+l'électorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le
+territoire si mal tracé de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer
+la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence décisive
+sur les villes anséatiques de Brême et de Hambourg. Cette offre tant
+de fois annoncée était maintenant une acquisition réalisée, une
+certitude. C'était un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est
+l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don,
+quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer
+la conduite de la cour de Prusse! Tout en cédant, contre son gré, aux
+instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir à
+elle, si dans un mois Napoléon n'avait accepté la médiation
+prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prétendait lui
+imposer, ce qui équivalait à l'engagement de lui déclarer la guerre.
+Et tout à coup, trouvant en Moravie Napoléon, non pas embarrassé, mais
+tout-puissant, elle avait tourné à lui, accepté son alliance, et reçu
+de sa main la plus belle des dépouilles de la coalition, le Hanovre,
+antique patrimoine des rois d'Angleterre!
+
+[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne
+est honteuse de la conduite de son gouvernement.]
+
+Il faut le dire, il n'y a plus d'honneur dans le monde, si de telles
+choses ne sont punies d'une éclatante réprobation. Aussi la nation
+prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une
+pareille conduite avait de condamnable, et, malgré la beauté du
+présent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reçut le chagrin dans
+l'âme, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait
+effacée de la mémoire des Prussiens, et n'aurait laissé place qu'au
+plaisir de la conquête, si d'autres sentiments n'étaient venus se
+mêler à celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils
+auraient dû éprouver. Quoique profondément jaloux des Autrichiens, les
+Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme
+les Allemands ne sont pas moins jaloux des Français que les Russes ou
+les Anglais, ils assistaient avec chagrin à nos triomphes
+extraordinaires. Leur patriotisme commençait donc à s'éveiller en
+faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint à celui du remords,
+inspirait à la nation un profond malaise. L'armée était de toutes les
+classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement.
+L'armée n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle
+réfléchit les passions nationales avec une extrême vivacité; elle
+représente la nation beaucoup plus que l'armée ne la représente dans
+les autres pays de l'Europe, la France exceptée; et elle représentait
+alors une nation dont l'opinion était déjà très-indépendante de ses
+souverains. L'armée prussienne, qui éprouvait à un haut degré le
+sentiment de la jalousie allemande, qui avait espéré un instant que la
+carrière des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait fermée
+tout à coup par un acte difficile à justifier, blâmait le cabinet sans
+aucun ménagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire
+germanique ruiné par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse
+immédiate sacrifiée aux souverains de Bavière, de Wurtemberg et de
+Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades
+militaires, contribuait beaucoup à exciter les mécontentements de
+l'armée, et reportait l'expression exagérée de ces mécontentements
+soit à Berlin, soit à Potsdam. Ces passions éclataient surtout autour
+de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition
+bruyante. Le prince Louis, qui régnait dans cette coterie, se
+répandait plus que jamais en déclamations chevaleresques. Tout n'est
+pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intérêts sont
+d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette
+dernière condition n'est pas la plus facile à réaliser. Les Prussiens
+étaient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu
+s'accorder avec la nôtre; mais il eût fallu beaucoup de ménagements
+pour l'orgueil excessif de ces héritiers du grand Frédéric; et
+malheureusement la conduite faible, ambiguë, quelquefois peu loyale de
+leur cabinet, n'attirait pas les égards qu'exigeait leur
+susceptibilité.
+
+Napoléon, après six ans de relations infructueuses avec la Prusse,
+s'était habitué à n'avoir plus aucune considération pour elle. Il
+venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autorisé,
+il est vrai, par les précédents) sans même l'en avertir. Il venait de
+le prouver davantage encore en se montrant si peu blessé de ses torts,
+qu'après la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de
+s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne
+seulement à acheter. Elle était et devait être cruellement blessée de
+ce procédé.
+
+La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités,
+surtout quand on les lui épargne. Les propos auxquels elle s'était
+exposée de la part de Napoléon, la Prusse croyait qu'il les avait
+tenus. On assurait à Berlin qu'il avait dit aux négociateurs
+autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la
+Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que
+vous, et je la rangerai de mon côté.--Il l'avait pensé, peut-être il
+l'avait dit à M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit
+aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout à Berlin on répétait ce
+propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'était de
+n'avoir pas mérité les égards qu'elle voulait obtenir; celui de
+Napoléon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les eût mérités. On
+n'a des alliés, comme des amis, qu'à la condition de ménager leur
+orgueil autant que leur intérêt, à la condition en apercevant leurs
+torts, même en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils
+à leur égard.
+
+[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant à Berlin.]
+
+M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivât les mains pleines, fut donc reçu avec
+des sentiments divers, avec colère par la cour, avec douleur par le
+roi, avec un mélange de contentement et de confusion par le public, et
+par personne avec une satisfaction complète. Quant à M. d'Haugwitz
+lui-même, il se présentait sans embarras devant tous ces juges. Il
+rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseillé,
+l'agrandissement de la Prusse fondé sur l'alliance de la France. Son
+unique tort, c'était d'avoir obéi pour un instant à l'empire des
+circonstances, ce qui l'exposait au fâcheux contraste d'être
+maintenant le signataire du traité de Schoenbrunn, après avoir été un
+mois auparavant le signataire du traité de Potsdam. Mais ces
+circonstances, c'était son malhabile successeur, son ingrat disciple,
+M. de Hardenberg, qui les avait fait naître, en compliquant tellement
+les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne
+pouvait sortir de ces complications que par des contradictions
+choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait été entraîné un
+moment, l'avait été moins que personne; et il venait, après tout, de
+sauver la Prusse de l'abîme où on avait failli la précipiter. Il ne
+faut pas oublier non plus qu'à Potsdam, tout séduit qu'on était par la
+présence d'Alexandre, on avait bien recommandé à M. d'Haugwitz de ne
+pas entraîner la Prusse dans la guerre avant la fin de décembre, et
+que le 2 décembre il avait trouvé victorieux, irrésistible, celui
+qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait été placé entre le danger
+d'une guerre funeste, ou une contradiction richement payée: que
+voulait-on qu'il fît?--Du reste, disait-il, rien n'était compromis. Se
+fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprévu, il
+n'avait pris avec Napoléon que des engagements conditionnels, soumis
+plus expressément que de coutume à la ratification de sa cour. Les
+choses étaient donc entières. On pouvait, si on était aussi hardi
+qu'on s'en vantait, aussi sensible à l'honneur, aussi peu sensible à
+l'intérêt qu'on prétendait l'être, on pouvait ne pas ratifier le
+traité de Schoenbrunn. Il en avait prévenu Napoléon, auquel il avait
+annoncé que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans
+s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec
+Napoléon. La position était encore ce qu'elle avait été à Schoenbrunn,
+sauf qu'il avait gagné le mois qu'on avait déclaré nécessaire à
+l'organisation de l'armée prussienne.--
+
+Tel était le langage de M. d'Haugwitz, exagéré en un seul point, c'est
+quand il soutenait qu'il avait été placé entre l'acceptation du
+Hanovre ou la guerre, il aurait pu en effet réconcilier la Prusse avec
+Napoléon sans accepter le Hanovre. Il est vrai que Napoléon se serait
+défié de cette demi-réconciliation, et que de la défiance à la guerre
+il n'y avait pas loin. Les ennemis de M. d'Haugwitz lui adressaient un
+autre reproche. En se tenant à Vienne, lui disaient-ils, moins éloigné
+des négociateurs autrichiens, en faisant cause commune avec eux, il
+aurait pu résister davantage à Napoléon, et déserter moins
+ostensiblement les intérêts européens épousés à Potsdam, ou ne les
+déserter que de l'accord de tous. Mais cela supposait une négociation
+collective, et Napoléon en voulait si peu, que c'était une autre
+manière d'aboutir à la guerre que d'insister sur ce point. C'était
+donc la guerre, toujours la guerre, avec un adversaire effrayant,
+avant le terme fixé de la fin de décembre, contre le voeu bien connu
+du roi, et contre les intérêts bien positifs de la Prusse, que M.
+d'Haugwitz prétendait avoir eue en face à Schoenbrunn.
+
+L'embarras de cette position était donc beaucoup plus grand pour les
+autres que pour lui-même, et d'ailleurs il avait un aplomb
+imperturbable, mêlé de calme et de grâce, qui aurait suffi à le
+soutenir en présence de ses adversaires, aurait-il eu les torts qu'il
+n'avait pas.
+
+Aussi M. d'Haugwitz, sans être déconcerté par les cris qui
+retentissaient autour de lui, sans insister même pour l'adoption du
+traité, comme aurait pu le faire un négociateur attaché à l'ouvrage
+dont il était l'auteur, ne cessa de répéter qu'on était libre, qu'on
+pouvait choisir, mais en sachant bien qu'on choisissait entre le
+Hanovre et la guerre. Il laissait à autrui l'embarras des
+contradictions de la politique prussienne, et ne gardait pour lui que
+l'honneur d'avoir remis son pays dans la voie de laquelle on n'aurait
+jamais dû le faire sortir. Heureux ce ministre s'il fût resté dans
+cette ligne, et s'il n'eût pas lui-même gâté plus tard cette situation
+par des inconséquences qui le perdirent, et faillirent perdre son
+pays.
+
+[En marge: Langage des exaltés de Berlin.]
+
+Les exaltés, sincères ou affectés, de Berlin, disaient que ce don du
+Hanovre était un don perfide, qui vaudrait à la Prusse une guerre
+éternelle avec l'Angleterre, et la ruine du commerce national; qu'on
+l'achetait d'ailleurs par l'abandon de belles provinces depuis
+longtemps attachées à la monarchie, telles que Clèves, Anspach et
+Neufchâtel. Ils prétendaient que la Prusse, qui, en cédant Anspach,
+Clèves et Neufchâtel, avait cédé une population de 300 mille habitants
+pour en avoir une de 900 mille, avait conclu un mauvais marché. À les
+entendre, si on avait obtenu le Hanovre sans rien abandonner, sans
+perdre ni Neufchâtel, ni Anspach, ni Clèves, et même en acquérant
+quelque chose de plus, comme les villes anséatiques, par exemple,
+alors il n'y aurait eu rien à regretter. La défection ainsi payée en
+aurait valu la peine; mais le Hanovre, ce n'était plus rien depuis
+qu'on l'avait! Et en tout cas, ajoutaient-ils, on déshonorait la
+Prusse, on la couvrait d'infamie aux yeux de l'Europe! On livrait la
+patrie commune, l'Allemagne, aux étrangers! Ces derniers reproches
+étaient plus spécieux; mais il y avait à répondre cependant qu'on
+avait fait pis dans le dernier partage de la Pologne, et presque aussi
+bien dans le partage récent des indemnités germaniques. Et cependant
+on n'avait pas alors crié au scandale!
+
+[En marge: Opinion des gens sages de Berlin.]
+
+Les gens modérés très-répandus dans la riche bourgeoisie de Berlin,
+sans répéter toutes ces déclamations, craignaient pour le commerce
+prussien les représailles de l'Angleterre, souffraient pour la
+considération de la Prusse, avaient un vrai chagrin du triomphe des
+armées françaises sur les armées allemandes, mais redoutaient
+par-dessus tout la guerre avec la France.
+
+[En marge: Sentiments du roi de Prusse en cette circonstance.]
+
+C'était là le fond des sentiments du roi, qui, avec le coeur d'un bon
+Allemand patriote et modéré, hésitait entre ces considérations
+contraires. Il était dévoré de regrets en pensant à la faute qu'il
+avait commise à Potsdam, et qui le plaçait dans une nécessité
+d'inconséquence tout à fait déshonorante, seule objection qu'on pût
+opposer au beau présent de Napoléon. Et puis, bien qu'il ne manquât
+pas de bravoure personnelle, il craignait la guerre comme le plus
+grand des malheurs; il y voyait la ruine du trésor de Frédéric,
+follement dispersé par son père, soigneusement refait par lui, et déjà
+entamé par le dernier armement; il y voyait surtout, avec une sagacité
+que la crainte donne souvent, la ruine de la monarchie.
+
+Frédéric-Guillaume suppliait le comte d'Haugwitz de l'éclairer de ses
+lumières, et le comte d'Haugwitz lui répétait sans cesse, ne sachant
+lui dire autre chose, que c'était à choisir entre le Hanovre ou la
+guerre, et que, dans son opinion, toute guerre contre Napoléon serait
+suivie d'un désastre; que les armées autrichiennes et russes valaient,
+quoi qu'on en dît, l'armée prussienne, et qu'on ne ferait pas mieux
+qu'elles, peut-être moins bien, car on était dans le moment beaucoup
+moins aguerri.
+
+[En marge: Conseil extraordinaire auquel assistent les principaux
+personnages politiques et militaires de la Prusse.]
+
+[En marge: Le traité de Schoenbrunn est adopté avec des
+modifications.]
+
+On assembla un conseil auquel on appela les principaux personnages de
+la monarchie, MM. d'Haugwitz, de Hardenberg, de Schullembourg, et les
+deux représentants les plus illustres de l'armée, le maréchal de
+Mollendorf et le duc de Brunswick. La discussion y fut fort agitée,
+quoique sans mélange de passions de cour; et sous le coup de l'éternel
+argument de M. d'Haugwitz, consistant à répéter qu'on pouvait refuser
+le Hanovre, mais en faisant la guerre, on se rendit, et on aboutit à
+un parti moyen, c'est-à-dire à ce qu'il y avait de plus mauvais. On
+décida l'acceptation du traité avec des modifications. M. d'Haugwitz
+résista vivement à cette résolution. Il dit qu'il avait profité des
+circonstances à Schoenbrunn, et qu'il avait obtenu de Napoléon ce
+qu'il n'en obtiendrait pas une seconde fois; que celui-ci verrait
+dans les modifications apportées au traité un dernier succès du parti
+ennemi de la France; qu'il finirait par ne plus compter du tout sur
+l'alliance prussienne, qu'il se conduirait en conséquence, et que, se
+tenant pour dégagé par une ratification donnée avec des réserves, il
+placerait la Prusse entre des conditions pires ou la guerre.
+
+M. d'Haugwitz ne fut pas écouté. On prétendit que les modifications
+apportées, bonnes ou mauvaises, sauvaient l'honneur de la Prusse, car
+elles prouvaient qu'on ne rédigeait pas les traités sous la dictée de
+Napoléon. Cette raison de si peu de valeur fit illusion à des gens qui
+avaient besoin de se tromper eux-mêmes, et on adopta le traité en y
+apportant divers changements.
+
+[En marge: Nature des modifications adoptées.]
+
+Le premier de ces changements indiquait bien la pensée de ceux qui les
+avaient proposés, et la nature de leur embarras. On supprimait du
+traité la qualification d'_offensive_ et _défensive_, donnée à
+l'alliance contractée avec la France, afin de pouvoir se présenter à
+la Russie avec moins de confusion. On expliquait, par des
+commentaires, dans quels cas on se croirait obligé de faire cause
+commune avec la France. On demandait des éclaircissements sur les
+derniers arrangements projetés en Italie, et qui devaient être compris
+dans les garanties réciproques stipulées par le traité de Schoenbrunn,
+car on tenait à ne point approuver formellement ce qui allait se
+consommer à Naples, c'est-à-dire la déchéance des Bourbons, clients et
+protégés de la Russie.
+
+Ces modifications signifiaient qu'en étant obligé d'entrer dans la
+politique de la France, on ne voulait pas y entrer franchement, qu'on
+ne voulait pas surtout y entrer jusqu'au point de ne pouvoir plus
+expliquer sa conduite à Saint-Pétersbourg et à Vienne. L'intention
+était trop visible pour être favorablement interprétée à Paris. À ces
+modifications, on en ajouta quelques autres moins honorables encore.
+On ne les écrivit pas, il est vrai, dans le nouveau traité, mais on
+laissa le soin à M. d'Haugwitz de les proposer verbalement. On
+désirait, en gagnant le Hanovre, ne pas céder Anspach, qui était la
+seule concession un peu importante exigée par Napoléon, et qui formait
+le patrimoine franconien de la maison de Brandebourg. On désirait
+l'adjonction des villes anséatiques, conquête précieuse par son
+importance commerciale, et en comblant ainsi l'avidité de la nation
+prussienne, on se flattait d'étouffer chez elle le cri de l'honneur,
+et de désarmer l'opinion publique.
+
+Cela fait, on appela M. de Laforest, ministre de France, chargé à ce
+titre de l'échange des ratifications. Celui-ci connaissait trop son
+souverain pour se permettre de ratifier un traité auquel il avait été
+apporté de tels changements. Il commença par s'y refuser; mais les
+instances auprès de lui devinrent si pressantes, M. d'Haugwitz lui
+représenta avec tant de force la nécessité d'enchaîner la cour de
+Berlin, pour la sauver de ses variations continuelles, et pour
+l'arracher aux suggestions des ennemis de la France, que ce ministre
+consentit à ratifier le traité modifié, _sub spe rati_, précaution
+d'usage en diplomatie quand on désire réserver la volonté de son
+souverain.
+
+[En marge: M. d'Haugwitz est envoyé de nouveau pour faire approuver à
+Napoléon les modifications apportées au traité de Schoenbrunn.]
+
+C'était donc à Paris qu'il fallait revenir pour faire approuver ces
+nouvelles tergiversations de la cour de Prusse. M. d'Haugwitz avait
+paru réussir auprès de Napoléon, et c'est lui qu'on crut devoir
+envoyer en France pour conjurer l'orage qu'on prévoyait. M. d'Haugwitz
+déclina longtemps une telle mission; mais le roi lui adressa de si
+vives prières, qu'il dut se résigner à se rendre à Paris, et à braver
+une seconde fois le négociateur couronné et victorieux avec lequel il
+avait traité à Schoenbrunn. Il partit en se faisant précéder des
+paroles les plus douces et les plus obséquieuses, pour se ménager un
+accueil moins mauvais que celui qu'il pouvait craindre.
+
+[En marge: Napoléon en apprenant ce qui s'était passé à Berlin,
+désespère tout à fait de l'alliance prussienne.]
+
+[En marge: La première disposition de Napoléon est de rendre à la cour
+de Berlin ce qu'elle a donné, de lui reprendre ce qu'il lui a cédé, et
+de renoncer à toute intimité avec elle.]
+
+Napoléon en apprenant ces dernières misères de la politique
+prussienne, y vit ce qu'il fallait y voir, de nouvelles faiblesses
+pour ses ennemis, de nouveaux efforts pour bien vivre avec eux, tout
+en se ménageant l'occasion de faire encore avec lui quelques profits.
+Il se sentit à l'égard de cette politique moins de considération
+qu'auparavant, et, ce qui fut un grand malheur pour la Prusse et pour
+la France, il désespéra tout à fait, dès cette époque, de l'alliance
+prussienne. Joignez à cela que, la réflexion venue, il en était au
+regret de ce qu'il avait accordé à Schoenbrunn. Le don du Hanovre, en
+effet, avait été concédé avec un peu trop de précipitation, non pas
+qu'il pût être mieux placé que dans les mains de la Prusse; mais en
+disposer définitivement, c'était rendre plus acharnée la lutte avec
+l'Angleterre, c'était ajouter à des intérêts inconciliables sur mer,
+des intérêts inconciliables sur terre, car le vieux Georges III aurait
+sacrifié les plus riches colonies de l'Angleterre plutôt que son
+patrimoine germanique. Sans doute, si on reconnaissait que
+l'Angleterre était à jamais implacable, et ne pouvait être ramenée que
+par la force, on avait raison alors de tout se permettre avec elle, et
+le Hanovre était très-bien employé, quand il l'était à cimenter une
+alliance puissante et sincère, propre à rendre impossibles les
+coalitions continentales. Mais aucune de ces suppositions ne
+paraissait actuellement vraie. On annonçait un grand découragement en
+Angleterre, la mort prochaine de M. Pitt, l'avénement probable de M.
+Fox, et un changement immédiat de système. Aussi, en apprenant les
+derniers actes de la Prusse, Napoléon fut-il disposé à tout replacer
+sur l'ancien pied avec elle, c'est-à-dire à lui restituer Anspach,
+Clèves, Neufchâtel, et à lui retirer le Hanovre pour le garder en
+réserve. Au point où en étaient arrivées les choses, soit par la faute
+des hommes, soit par la faute des événements, ce qu'il y avait de
+mieux, effectivement, c'était d'en revenir aux bons rapports sans
+intimité, et de reprendre de part et d'autre ce qu'on s'était donné.
+Napoléon, en recouvrant le Hanovre, aurait eu dans les mains un moyen
+de traiter avec l'Angleterre, et de saisir l'occasion unique qui
+allait s'offrir de terminer une guerre funeste, cause permanente de la
+guerre universelle.
+
+[Date: Fév. 1806.]
+
+[En marge: Instructions données par Napoléon à M. de Talleyrand.]
+
+Ce fut sa première pensée, et plût au ciel qu'il l'eût suivie! Il
+donna des instructions en ce sens à M. de Talleyrand. Il voulut qu'on
+le représentât à M. d'Haugwitz comme plus irrité qu'il n'était des
+libertés prises avec la France, qu'on se déclarât complétement dégagé,
+et qu'on restât libre, ou de reprendre le Hanovre pour en faire le
+gage de la paix avec l'Angleterre, ou de tout remettre à nouveau avec
+la Prusse, pour conclure avec elle un traité plus large et plus
+solide[14].
+
+[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la
+pensée de Napoléon dans cette circonstance:
+
+ _À M. de Talleyrand._
+
+ Paris, 4 février 1806.
+
+ Le ministère en Angleterre a été entièrement changé après la mort
+ de M. Pitt. M. Fox a le portefeuille des relations extérieures.
+ Je désire que vous me présentiez ce soir une note rédigée sur
+ cette idée:
+
+ «Le soussigné ministre des relations extérieures a reçu l'ordre
+ exprès de S. M. l'Empereur de faire connaître à M. d'Haugwitz, à
+ sa première entrevue, que S. M. ne saurait regarder le traité
+ conclu à Vienne comme existant, par défaut de ratification dans
+ le temps prescrit; que S. M. ne reconnaît à aucune puissance, et
+ moins à la Prusse qu'à toute autre, parce que l'expérience a
+ prouvé qu'il faut parler clairement et sans détour, le droit de
+ modifier et d'interpréter, selon son intérêt, les différents
+ articles d'un traité; que ce n'est pas échanger des ratifications
+ que d'avoir deux textes différents d'un même traité, et que
+ l'irrégularité paraît encore plus grande si l'on considère les
+ trois ou quatre pages de mémoire ajoutées aux ratifications de la
+ Prusse; que M. de Laforest, ministre de S. M., chargé de
+ l'échange des ratifications, serait coupable, si lui-même n'eût
+ observé toute l'irrégularité du procédé de la cour de Prusse,
+ mais qu'il n'avait accepté l'échange qu'avec la condition de
+ l'approbation de l'Empereur.
+
+ »Le soussigné est donc chargé de déclarer que S. M. ne l'approuve
+ pas, par la considération de la sainteté due à l'exécution des
+ traités.
+
+ »Mais en même temps le soussigné est chargé de déclarer que S. M.
+ désire toujours que les différends survenus dans ces dernières
+ circonstances entre la France et la Prusse se terminent à
+ l'amiable, et que l'ancienne amitié qui avait existé entre elles
+ subsiste comme par le passé; elle désire même que le traité
+ d'alliance offensive et défensive, s'il est compatible avec les
+ autres engagements de la Prusse, subsiste entre les deux pays et
+ assure leurs liaisons.»
+
+Cette note, que vous me présenterez ce soir, sera remise demain dans
+la conférence, et sous quelque prétexte que ce soit je ne vous laisse
+pas le maître de ne la pas remettre.
+
+Vous comprenez vous-même que ceci a deux buts: de me laisser maître de
+faire ma paix avec l'Angleterre, si d'ici à quelques jours les
+nouvelles que je reçois se confirment, ou de conclure avec la Prusse
+un traité sur une base plus large.
+
+Vous serez sévère et net dans la rédaction; mais vous y ajouterez de
+vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, toutes
+les illusions qui feront croire à M. d'Haugwitz que c'est une suite de
+mon caractère, qui est piqué de cette forme, mais que dans le fond on
+est dans les mêmes sentiments pour la Prusse. Mon opinion est que dans
+les circonstances actuelles, si véritablement M. Fox est à la tête des
+affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse que
+par suite d'un grand système tel qu'il puisse nous garantir de la
+crainte d'une continuation d'hostilités.]
+
+[En marge: M. d'Haugwitz, à force d'art, ramène Napoléon à l'idée de
+se lier avec la Prusse par des dons réciproques.]
+
+M. d'Haugwitz arriva le 1er février à Paris. Il déploya, soit auprès
+de M. de Talleyrand, soit auprès de l'Empereur, tout l'art dont il
+était doué, et cet art était grand. Il fit valoir les embarras de son
+gouvernement placé entre la France et l'Europe coalisée, penchant plus
+souvent vers la première, mais entraîné quelquefois vers la seconde
+par des passions de cour, qu'il fallait comprendre et excuser. Il
+montra le gouvernement prussien obligé de revenir péniblement de la
+faute commise à Potsdam, ayant besoin pour cela d'être soutenu,
+encouragé par les égards du gouvernement français; il se peignit si
+bien comme l'homme qui luttait seul à Berlin pour ramener la Prusse à
+la France, et comme ayant droit à ce titre d'être aidé par la
+bienveillance de Napoléon, que ce dernier céda, et consentit
+malheureusement à renouer le traité de Schoenbrunn, mais à des
+conditions un peu plus onéreuses encore que celles que le roi
+Frédéric-Guillaume venait de refuser.
+
+[En marge: Langage de Napoléon à M. d'Haugwitz.]
+
+--Je ne veux pas vous contraindre, dit Napoléon à M. d'Haugwitz; je
+vous offre toujours de remettre les choses sur l'ancien pied,
+c'est-à-dire de reprendre le Hanovre, en vous rendant Anspach, Clèves
+et Neufchâtel. Mais, si nous traitons, si je vous cède de nouveau le
+Hanovre, je ne vous le céderai plus aux mêmes conditions, et
+j'exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidèles
+alliés de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec
+moi, je n'ai plus de coalition européenne à craindre, et, sans
+coalition européenne sur les bras, je viendrai bien à bout de
+l'Angleterre. Mais il ne me faut pas moins que cette certitude pour
+vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j'agis
+sagement en vous le donnant.--
+
+Napoléon avait raison, sauf en un point, c'était de faire payer le
+Hanovre à la Prusse par de nouvelles compensations, de ne pas le lui
+livrer au contraire aux conditions les plus avantageuses, car il n'y a
+de bons alliés que ceux qui sont pleinement satisfaits. M. d'Haugwitz,
+qui était sincère dans son désir d'unir la France et la Prusse, promit
+à Napoléon tout ce qu'il voulut, et le promit avec toutes les
+apparences de la plus entière bonne foi. Il ajouta à ses promesses des
+insinuations fort adroites sur les procédés un peu légers de Napoléon
+envers la Prusse, sur la nécessité de ménager la dignité du roi, pour
+le roi d'abord, que sa timidité n'empêchait pas d'être au fond
+susceptible et irritable, mais aussi pour la nation et l'armée, qui
+s'identifiaient avec le monarque, et prenaient fort mal tout ce qui
+ressemblait à un manque d'égards pour lui. M. d'Haugwitz disait que la
+violation du territoire d'Anspach, notamment, avait produit, sous ce
+rapport, l'effet le plus regrettable, et mis la nation de moitié avec
+la cour dans les entraînements qui avaient amené le déplorable traité
+de Potsdam.
+
+Ces réflexions étaient justes et frappantes. Mais si la Prusse avait
+besoin d'être ménagée, Napoléon avait besoin d'être content d'elle
+pour être porté à la ménager, et d'éprouver de l'estime pour en faire
+paraître. C'était là une double difficulté, que jusqu'ici on n'avait
+pas réussi à vaincre: y réussirait-on davantage après ce nouveau
+raccommodement? C'était malheureusement fort douteux.
+
+[En marge: Conditions du nouveau traité avec la Prusse.]
+
+On rédigea un second traité plus explicite et plus étroit que le
+premier. Le Hanovre fut donné à la Prusse aussi formellement qu'à
+Schoenbrunn, mais à la condition de l'occuper immédiatement, et à
+titre de souveraineté. Une obligation nouvelle et grave était le prix
+de ce don: elle consistait à fermer aux Anglais le Weser et l'Elbe, et
+à fermer ces fleuves aussi étroitement que l'avaient fait les Français
+lorsqu'ils occupaient le Hanovre. En échange la Prusse accordait les
+mêmes cessions qu'à Schoenbrunn; elle donnait la principauté
+franconienne d'Anspach, les restes du duché de Clèves situés à la
+droite du Rhin, et la principauté de Neufchâtel formant l'un des
+cantons de la Suisse. Un avantage promis au roi de Prusse dans le
+traité de Schoenbrunn était supprimé ici au profit du roi de Bavière.
+D'après le premier traité, la principauté franconienne de Bareuth,
+contiguë à celle d'Anspach, et conservée à la Prusse, devait être
+limitée d'une manière plus régulière, en prenant sur celle d'Anspach
+une enclave de vingt mille habitants. Il n'était plus question de
+cette enclave. Enfin on étendait les obligations imposées à la Prusse.
+Celle-ci était contrainte de garantir non-seulement l'Empire français
+tel quel, avec les nouveaux arrangements conclus en Allemagne et en
+Italie, mais on exigeait encore qu'elle garantît explicitement les
+futurs résultats de la guerre commencée contre Naples, c'est-à-dire la
+déchéance de la maison des Bourbons, et l'établissement alors présumé
+d'une branche de la famille Bonaparte sur le trône des Deux-Siciles.
+C'était là certainement la plus désagréable des récentes conditions
+imposées à la Prusse, car elle rendait la situation du roi envers
+l'empereur Alexandre plus difficile que jamais, à cause du protectorat
+avoué de la Russie à l'égard des Bourbons de Naples.
+
+Il n'est pas nécessaire de dire que les garanties étaient réciproques,
+et que la France promettait l'appui de ses armées à la Prusse, pour
+assurer à celle-ci toutes ses acquisitions passées et présentes, le
+Hanovre compris.
+
+Ce second traité fut signé le 15 février.
+
+Ainsi tout ce que la Prusse avait gagné à vouloir modifier le traité
+de Schoenbrunn, c'était d'être privée des additions de territoire qui
+devaient d'abord être ajoutées à Bareuth, d'être contrainte à un acte
+fort dangereux, la clôture de l'Elbe et du Weser, enfin d'être obligée
+d'avouer publiquement ce qui allait se consommer à Naples. L'unique
+résultat en un mot, c'étaient des obligations de plus, et des profits
+de moins.
+
+[En marge: M. d'Haugwitz envoie M. de Lucchesini à Berlin, pour y
+porter le nouveau traité, et demeure de sa personne à Paris.]
+
+M. d'Haugwitz n'avait pu faire mieux, à moins de replacer les choses
+dans leur premier état, ce qui aurait été préférable assurément, car
+on se serait épargné les engagements embarrassants d'une alliance
+replâtrée et peu sincère. Il est vrai qu'on se serait privé du
+prestige d'une conquête brillante, bien utile pour couvrir en ce
+moment toutes les misères de la politique prussienne. Quoi qu'il en
+soit, M. d'Haugwitz ne voulait pas porter lui-même à Berlin ce triste
+fruit des tergiversations de sa cour, et il résolut d'y envoyer M. de
+Lucchesini, ministre de Prusse à Paris. Il ne lui convenait pas de
+solliciter l'adoption d'un ouvrage gâté, et d'assumer sur lui seul la
+responsabilité de la résolution qu'il s'agissait de prendre. Il
+voulait laisser à son roi, à ses collègues, et à la famille royale,
+qui intervenait d'une manière si indiscrète dans les affaires de
+l'État, le soin de choisir entre le traité de Schoenbrunn fort empiré,
+ou la guerre; car il était évident, cette fois, que Napoléon poussé à
+bout par un nouveau rejet, s'il n'éclatait pas immédiatement pour une
+alliance refusée, traiterait la Prusse de telle sorte, dans tous les
+arrangements européens, que la guerre deviendrait prochainement
+inévitable.
+
+Il envoya donc à Berlin M. de Lucchesini, dont il était le supérieur,
+et occupa pour quelques jours sa place de ministre à Paris. Il le
+chargea de porter le traité à sa cour, de peindre à celle-ci l'état
+exact des choses en France, de lui représenter les dispositions
+vraies de Napoléon, qui était prêt à devenir, selon la manière dont
+on se conduirait, ou un allié puissant et sincère, quoique
+embarrassant par son esprit d'entreprise, ou un ennemi formidable, si
+on le réduisait à voir dans la Prusse une seconde Autriche. M.
+d'Haugwitz ne donna pas à M. de Lucchesini la mission de solliciter en
+son nom l'adoption du nouveau traité. Il ne souhaitait plus rien, car
+il en était déjà au dégoût d'une tâche devenue trop ingrate, et à la
+fatigue d'une responsabilité trop contrariée.
+
+Il demeura donc à Paris, parfaitement traité par Napoléon, étudiant
+avec curiosité cet homme extraordinaire, et se persuadant tous les
+jours davantage de la justesse de sa propre politique, et des intérêts
+présents et futurs que la Prusse et la France compromettaient
+également, en ne sachant pas s'entendre.
+
+[En marge: Événements de Naples. Marche de l'armée française.]
+
+[En marge: Évacuation de Naples, et retraite de la cour en Sicile.]
+
+Tout allait du reste en Europe au gré des désirs de l'heureux
+vainqueur d'Austerlitz. L'armée qu'il avait envoyée à Naples, sous le
+commandement apparent de Joseph Napoléon, et sous le commandement réel
+de Masséna, marchait droit au but. La reine de Naples, s'efforçant
+encore une fois de conjurer l'orage amassé par ses fautes, implorait
+toutes les cours, et dépêchait successivement le cardinal Ruffo, le
+prince héritier de la couronne, au-devant de Joseph, pour essayer d'un
+traité, quelles qu'en fussent les conditions. Joseph, lié par les
+ordres impératifs de son frère, refusait le cardinal Ruffo,
+accueillait avec égard les instances du prince Ferdinand, mais ne
+s'arrêtait pas un instant dans sa marche sur Naples. L'armée
+française, forte de 40 mille hommes, passa le Garigliano le 8
+février, et s'avança formée en trois corps. L'un, celui de droite,
+sous le général Reynier, vint faire le blocus de Gaëte; l'autre, celui
+du centre, sous le maréchal Masséna, marcha sur Capoue; le troisième,
+celui de gauche, sous le général Saint-Cyr, se dirigea par la Pouille
+et les Abruzzes vers le golfe de Tarente. À cette nouvelle les Anglais
+s'embarquèrent avec une telle précipitation, qu'ils faillirent mettre
+en péril leurs alliés, les Russes. Les premiers s'enfuirent en Sicile,
+les seconds à Corfou. La cour de Naples se réfugia à Palerme, après
+avoir entièrement vidé les caisses publiques, même celle de la Banque.
+Le prince royal, avec ce qui restait de meilleur dans l'armée
+napolitaine, s'enfonça dans les Calabres. Deux seigneurs napolitains
+furent envoyés à Capoue, pour traiter de la reddition de la capitale.
+Une convention fut signée, et Joseph, escorté du corps de Masséna, se
+présenta devant Naples. Il y entra le 15 février, sans que l'ordre fût
+troublé, la population des lazzaroni n'ayant opposé aucune résistance.
+
+[En marge: Résistance de la place de Gaëte.]
+
+La place de Gaëte, quoique comprise dans la convention de Capoue, ne
+fut point rendue par le prince de Hesse-Philippstadt, qui en était le
+commandant. Il déclara qu'il s'y défendrait jusqu'à la dernière
+extrémité. La force de cette place, espèce de Gibraltar, tenant
+seulement par un isthme au continent d'Italie, permettait en effet une
+longue résistance. Le général Reynier enleva les positions extérieures
+avec une grande hardiesse, et s'occupa du soin de resserrer l'ennemi
+dans la place, en attendant qu'on lui fournit le matériel nécessaire
+pour entreprendre un siége en règle.
+
+[En marge: Difficultés qui attendent Joseph à Naples.]
+
+Joseph, maître de Naples, n'était qu'au début des difficultés qu'il
+avait à vaincre. Quoiqu'il ne prît encore que la qualité de lieutenant
+de Napoléon, il n'en était pas moins à tous les yeux le roi désigné du
+nouveau royaume. Il n'y avait pas un ducat dans les caisses; toutes
+les munitions militaires avaient été emportées, les principaux
+fonctionnaires étaient partis. Il fallait créer à la fois des finances
+et une administration. Joseph avait du sens, de la douceur, mais
+aucune portion de cette activité prodigieuse dont son frère Napoléon
+était doué, et qui aurait été nécessaire ici pour fonder un
+gouvernement.
+
+[En marge: Joseph est bien accueilli par les grands du royaume.]
+
+[En marge: Commencement d'administration française à Naples.]
+
+Il se mit néanmoins à l'oeuvre. Les grands du royaume, plus éclairés
+que le reste de la nation, comme il arrive en tout pays peu civilisé,
+avaient été maltraités par la reine, qui leur reprochait d'être
+enclins aux opinions libérales, et qui les faisait vivre dans la
+crainte des lazzaroni, ignorants et fanatiques, qu'elle menaçait sans
+cesse de déchaîner contre eux: conduite ordinaire à la royauté qui
+s'appuie partout sur le peuple contre les grands, lorsque la
+résistance se montre chez ces derniers. Les grands firent donc un bon
+accueil à ce gouvernement nouveau, duquel ils espéraient une
+administration sagement réformatrice, et décidée à protéger également
+toutes les classes. Joseph, les voyant animés de sentiments
+favorables, s'attacha davantage à les attirer à lui, et contint les
+lazzaroni par la crainte d'exécutions sévères. Au surplus, le nom de
+Masséna faisait trembler les perturbateurs. Un coup de vent avait
+rejeté sur Naples une frégate et une corvette napolitaines, avec
+plusieurs bâtiments de transport. On recouvra ainsi quelques
+munitions, et des valeurs assez importantes. On arma les forts, on
+leva des contributions, et un Corse fort habile, M. Salicetti, envoyé
+par Napoléon à Naples, fut mis à la tête de la police. Joseph demanda
+des secours d'argent à son frère pour l'aider à passer ces premiers
+moments.
+
+[En marge: Occupation des États vénitiens par le prince Eugène.]
+
+[En marge: Occupation de la Dalmatie.]
+
+Eugène, vice-roi de la haute Italie, avait reçu des mains de
+l'Autriche les États vénitiens. Il était entré dans Venise à la grande
+satisfaction des habitants de cette antique reine des mers, qui
+trouvaient dans leur adjonction à un royaume italien, constitué sur de
+sages principes, un certain dédommagement de leur indépendance perdue.
+Le corps du général Marmont, descendu des Alpes Styriennes en Italie,
+s'était porté sur l'Isonzo, et formait une réserve prête à pénétrer en
+Dalmatie, si cette adjonction de forces devenait nécessaire. Le
+général Molitor avec sa division avait rapidement marché vers la
+Dalmatie, pour s'emparer d'une contrée à laquelle Napoléon attachait
+beaucoup de prix, parce qu'elle était voisine de l'empire turc. Ce
+général était entré dans la ville de Zara, capitale de la Dalmatie.
+Mais il lui restait à parcourir un assez grand espace de côtes avant
+d'arriver aux célèbres bouches du Cattaro, la plus méridionale et la
+plus importante des positions de l'Adriatique, et il se hâtait, afin
+de contenir par la terreur de son approche les Monténégrins, depuis
+longtemps stipendiés par la Russie.
+
+[En marge: Empressement de la cour d'Autriche à exécuter le traité de
+Presbourg, afin de hâter la retraite des armées françaises.]
+
+Du reste, la cour de Vienne, soupirant après la retraite de l'armée
+française, était disposée à exécuter fidèlement le traité de
+Presbourg. Cette cour, épuisée par la dernière guerre, qui était la
+troisième depuis la révolution française, terrifiée des coups qu'elle
+avait reçus à Ulm et à Austerlitz, ne renonçait sans doute pas à
+l'espoir de se relever un jour, mais pour le présent elle était
+résolue à mettre un peu d'ordre dans ses finances, et à laisser passer
+bien des années avant de tenter encore une fois la fortune des armes.
+L'archiduc Charles, redevenu ministre de la guerre, était chargé de
+chercher un nouveau système d'organisation militaire, qui procurât,
+sans une trop grande réduction de forces, les économies qu'on ne
+pouvait plus différer. On se pressait donc d'exécuter en tout point le
+dernier traité de paix, de verser, ou en espèces ou en lettres de
+change, la contribution de 40 millions, de seconder le transport des
+canons, des fusils pris à Vienne, pour que la retraite successive des
+troupes françaises s'accomplît promptement. Cette retraite devait se
+terminer le 1er mars par l'évacuation de Braunau.
+
+[En marge: L'armée française commence à se retirer.]
+
+[En marge: Distribution des troupes françaises dans les provinces
+allemandes nouvellement cédées.]
+
+Napoléon, qui avait laissé Berthier à Munich, pour y veiller au retour
+de l'armée, retour qu'il voulait rendre lent et commode, avait
+prescrit à ce fidèle exécuteur de ses volontés de s'arrêter à Braunau,
+et de ne restituer cette place qu'après qu'il aurait reçu la nouvelle
+positive de la remise des bouches du Cattaro. Il avait établi le
+maréchal Ney, avec son corps, dans le pays de Salzbourg, pour y vivre
+le plus longtemps possible aux dépens d'une province destinée à
+devenir autrichienne. Il avait établi le corps du maréchal Soult sur
+l'Inn, à cheval sur l'archiduché d'Autriche et la Bavière, et vivant
+sur tous les deux. Les corps des maréchaux Davout, Lannes, Bernadotte,
+pesant trop sur la Bavière, dont on commençait à lasser les habitants,
+venaient d'être acheminés vers les pays nouvellement cédés aux princes
+allemands nos alliés; et comme il n'y avait pas de terme fixé pour la
+remise de ces pays, dépendante encore d'arrangements litigieux, on
+avait un prétexte fondé pour y séjourner quelque temps. Le corps de
+Bernadotte fut donc transporté dans la province d'Anspach, cédée par
+la Prusse à la Bavière. Il avait là de l'espace pour s'étendre et pour
+subsister. Le corps du maréchal Davout fut transporté dans l'évêché
+d'Aichstedt et dans la principauté d'Oettingen. La cavalerie fut
+répartie entre ces différents corps. Ceux qui n'étaient pas assez au
+large pour trouver à se nourrir, avaient la permission de s'étendre
+chez les petits princes de la Souabe, dont le traité de Presbourg
+rendait l'existence problématique, en exigeant de nouveaux changements
+à la constitution germanique. Les troupes de Lannes, partagées entre
+le maréchal Mortier et le général Oudinot, furent cantonnées en
+Souabe. Les grenadiers d'Oudinot s'acheminèrent à travers la Suisse,
+vers la principauté de Neufchâtel, pour en prendre possession. Enfin,
+le corps d'Augereau, renforcé de la division Dupont et de la division
+batave du général Dumonceau, fut cantonné autour de Francfort, prêt à
+marcher sur la Prusse, si les derniers arrangements conclus avec elle
+n'amenaient pas une entente sincère et définitive.
+
+[En marge: Brillant état de l'armée française.]
+
+[En marge: Conduite des soldats français en Allemagne.]
+
+[En marge: Souffrance des pays occupés sans qu'il y ait de la faute de
+nos troupes.]
+
+Ces divers corps se trouvaient dans le meilleur état. Ils commencèrent
+à se ressentir du repos qui leur avait été accordé, ils se recrutaient
+par l'arrivée des jeunes conscrits partant sans cesse des bords du
+Rhin, où l'on avait réuni les dépôts, sous les maréchaux Kellermann et
+Lefebvre. Nos soldats étaient, s'il est possible, plus propres encore
+à la guerre qu'avant la dernière campagne, et singulièrement
+enorgueillis de leurs récentes victoires. Ils se montraient humains à
+l'égard des peuples d'Allemagne, un peu bruyants, il est vrai, vantant
+volontiers leurs exploits, mais, ce bruit passé, sociables au plus
+haut point, et offrant un singulier contraste avec les Allemands
+auxiliaires, beaucoup plus durs envers leurs compatriotes que nous ne
+l'étions nous-mêmes. Malheureusement, Napoléon, par un esprit
+d'économie utile à son armée, nuisible à sa politique, ne faisait
+payer aux soldats qu'une partie de la solde, retenant le reste à leur
+profit, et pour le leur compter plus tard, quand ils rentreraient en
+France. Il exigeait que les vivres leur fussent fournis par les pays
+où ils campaient, en remplacement de la portion de la solde qui leur
+était retenue, et c'était pour les habitants une charge fort lourde.
+Si les vivres eussent été payés, la présence de nos troupes, au lieu
+d'être un fardeau, serait devenue un avantage, et l'Allemagne, qui
+savait qu'elles avaient été amenées sur son sol par la faute de la
+coalition, n'aurait eu que des sentiments bienveillants pour nous.
+C'était donc une économie mal entendue, et le bénéfice qui en
+résultait pour l'armée ne valait pas les inconvénients qui pouvaient
+naître de la souffrance des pays occupés. Napoléon faisait retenir
+aussi la dépense de l'habillement, pour vêtir ses soldats à neuf,
+quand ils repasseraient le Rhin, et viendraient prendre part aux fêtes
+qu'il leur préparait. Ils étaient, quant à eux, fort de cet avis, et
+se résignaient gaiement à porter leurs vêtements usés, à recevoir peu
+d'argent, se disant qu'à leur retour en France ils auraient des habits
+neufs, et d'abondantes économies à dépenser.
+
+[En marge: Spoliations et violences des gouvernements allemands à
+l'égard de la noblesse immédiate.]
+
+Du reste, si les peuples se plaignaient du séjour prolongé de nos
+troupes, les petits princes avaient fini par invoquer leur présence
+comme un bienfait, car rien n'était comparable aux violences, aux
+spoliations que se permettaient les gouvernements allemands, surtout
+ceux qui possédaient quelque force. Le roi de Bavière, le grand-duc de
+Baden avaient mis la main sur les biens de la noblesse immédiate, et
+quoiqu'ils agissent sans ménagement, leur précipitation était de
+l'humanité comparée à la violence du roi de Wurtemberg, qui poussait
+l'avidité jusqu'à faire envahir et piller tous les fiefs, comme du
+temps où l'on criait en France: _Guerre aux châteaux, paix aux
+chaumières_. Ses troupes entraient dans les domaines des princes
+enclavés dans son royaume, sous prétexte de saisir les possessions de
+la noblesse immédiate. N'ayant droit qu'à une portion du Brisgau,
+dont la plus grande partie était destinée à la maison de Baden, le roi
+de Wurtemberg l'avait occupé presque en totalité. Sans les troupes
+françaises, les Wurtembergeois et les Badois en seraient venus aux
+mains.
+
+Napoléon avait constitué M. Otto, ministre de France à Munich, et
+Berthier, major général de la grande armée, arbitres des différends
+qu'il prévoyait entre les princes allemands, grands et petits. Ces
+derniers étaient tous accourus à Munich, où la diète de Ratisbonne
+paraissait avoir transféré son siége, et ils y sollicitaient la
+justice de la France, et même la présence, quelque onéreuse qu'elle
+fût, des troupes françaises. On voyait surgir de toutes parts
+d'inextricables contestations, qui ne semblaient pouvoir être résolues
+que par une nouvelle refonte de la Constitution germanique. En
+attendant, des détachements de nos soldats gardaient les lieux en
+litige, et tout était remis à l'arbitrage de la France et de ses
+ministres. Au surplus, Napoléon ne se servait pas de ces conflits pour
+prolonger le séjour de ses troupes en Allemagne, car il était
+impatient de faire rentrer l'armée, de la réunir à Paris autour de
+lui; et il n'attendait pour cela que l'entière occupation de la
+Dalmatie, et la réponse définitive de la cour de Prusse.
+
+[En marge: Résolution définitive de la cour de Prusse.]
+
+Cette cour, obligée de se prononcer une dernière fois sur le traité de
+Schoenbrunn modifié, prenait enfin son parti. Elle acceptait ce
+traité, devenu moins avantageux depuis son double remaniement à Berlin
+et à Paris, et elle recevait, avec la confusion sur le front, avec
+l'ingratitude dans le coeur, le don du Hanovre, qui dans un autre
+temps l'aurait comblée de joie. Que faire en effet? il n'y avait pas
+d'autre parti à prendre que celui de finir par adhérer aux
+propositions de la France, ou de se résigner bientôt à la guerre, à la
+guerre que l'armée prussienne appelait avec jactance, et que ses
+chefs, plus avisés, le roi surtout, redoutaient comme une funeste
+épreuve.
+
+À opter pour la guerre, il aurait fallu s'y décider quand Napoléon
+quittait Ulm pour s'enfoncer dans la longue vallée du Danube, et
+tomber sur ses derrières, pendant que les Austro-Russes, concentrés à
+Olmütz, l'attiraient en Moravie. Mais l'armée prussienne n'était pas
+prête alors; et après le 2 décembre, quand M. d'Haugwitz s'aboucha
+avec Napoléon, il était trop tard. Il était bien plus tard encore,
+maintenant que les Français, réunis en Souabe et en Franconie,
+n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Prusse, maintenant que les
+Russes étaient en Pologne, et les Autrichiens en complet état de
+désarmement.
+
+[En marge: Retour de M. d'Haugwitz à Berlin.]
+
+[En marge: État de Berlin au moment où M. d'Haugwitz y retourne.]
+
+[En marge: Insulte que reçoit M. d'Haugwitz.]
+
+[En marge: Frédéric-Guillaume montre un instant d'énergie contre les
+mécontents.]
+
+Accepter le don du Hanovre, aux conditions qu'y mettait la France,
+était donc la seule résolution possible. Mais c'était là une
+singulière manière de commencer une alliance intime. Le traité du 15
+février fut ratifié le 24. M. de Lucchesini repartit immédiatement
+pour Paris avec les ratifications. M. d'Haugwitz, de son côté, se mit
+en route pour retourner à Berlin, pleinement satisfait des traitements
+personnels qu'il avait reçus de Napoléon, lui promettant de nouveau
+la fidèle alliance de la Prusse, mais s'attendant à des épreuves bien
+pénibles, à la vue de toutes les difficultés qui fourmillaient alors
+en Allemagne, à la vue surtout de ces petits princes allemands,
+prosternés aux pieds de la France, pour se sauver des exactions dont
+les accablaient des princes plus puissants ou plus favorisés. Rentré à
+Berlin, M. d'Haugwitz trouva le roi fort attristé de sa situation, et
+fort affligé des difficultés que lui opposait la cour, plus exaltée et
+plus intempérante que jamais. L'audace des mécontents fut poussée à ce
+point, que pendant une nuit les vitres de la maison de M. d'Haugwitz
+furent brisées par des perturbateurs, qu'on crut généralement
+appartenir à l'armée, et qu'on disait publiquement, mais faussement,
+n'être que les agents du prince Louis. M. d'Haugwitz affecta de
+dédaigner ces manifestations, qui, très-insignifiantes dans les pays
+libres, où l'on permet en les méprisant ces excès de la multitude,
+étaient étranges et graves dans une monarchie absolue, surtout quand
+on pouvait les imputer à l'armée. Le roi les considéra comme une chose
+sérieuse, et annonça publiquement l'intention de sévir. Il donna des
+ordres formels pour la recherche des coupables, que la police, soit
+qu'elle fût complice ou impuissante, ne parvint pas à découvrir. Le
+roi poussé à bout montra une volonté ferme et arrêtée, qui imposa aux
+mécontents, et particulièrement à la reine. Il fit sentir à celle-ci
+que son parti était pris, que le salut de la monarchie lui avait
+commandé de le prendre, et qu'il fallait que tout le monde autour de
+lui eût une attitude conforme à sa politique. La reine, qui du reste
+était dévouée aux intérêts du roi son époux, se tut, et pour un
+instant la cour offrit un aspect convenable.
+
+[En marge: Retraite et popularité de M. de Hardenberg.]
+
+M. de Hardenberg quitta le ministère. Ce personnage était devenu
+l'idole des opposants. Il avait été la créature de M. d'Haugwitz, son
+partisan, son imitateur, et le prôneur le plus ardent de l'alliance
+française, surtout en 1805, lorsque Napoléon, de son camp de Boulogne,
+offrait le Hanovre à la Prusse. Alors M. de Hardenberg regardait comme
+la plus belle des gloires d'assurer cet agrandissement à son pays, et
+se plaignait aux ministres français des hésitations de son roi, trop
+lent, disait-il, à s'attacher à la France. Depuis, ayant vu échouer ce
+dessein, il s'était jeté avec l'impétuosité d'un caractère immodéré
+dans les bras de la Russie, et n'ayant pas su revenir de cette erreur,
+il déclamait tout haut contre la France. Napoléon, informé de sa
+conduite, avait commis à son égard une faute qu'il renouvela plus
+d'une fois, c'était de parler de lui dans ses bulletins, en faisant
+une allusion offensante à un ministre prussien séduit par l'or des
+Anglais. L'imputation était injuste. M. de Hardenberg n'était pas plus
+séduit par l'or des Anglais que M. d'Haugwitz par l'or des Français.
+Elle était de plus indécente dans un acte officiel, et sentait trop la
+licence du soldat vainqueur. C'est cette attaque qui avait valu à M.
+de Hardenberg l'immense popularité dont il jouissait. Le roi lui
+accorda sa retraite, avec des témoignages de considération, qui
+n'enlevaient pas à cette retraite le caractère d une disgrâce
+politique.
+
+Mais tandis qu'il éloignait M. de Hardenberg, Frédéric-Guillaume
+adjoignait à M. d'Haugwitz un second, qui ne valait pas beaucoup
+mieux, c'était M. de Keller, que la cour regardait comme un des siens,
+et qui se donnait publiquement pour surveillant de son chef. C'était
+une sorte de satisfaction accordée au parti ennemi de la France, car
+dans les gouvernements absolus, on est souvent obligé de céder à
+l'opposition, tout comme dans les gouvernements libres.
+Frédéric-Guillaume faisait plus encore, il essayait de bien vivre avec
+la Russie, et de lui expliquer honorablement les inconséquences
+intéressées qu'il avait commises.
+
+[En marge: Relations de la Prusse avec la Russie depuis Austerlitz.]
+
+Depuis Austerlitz on avait été fort sobre à Berlin de communications
+avec Saint-Pétersbourg. Après toutes les jactances de Potsdam, la
+Russie devait être confuse de sa défaite, et la Prusse de la manière
+dont elle avait tenu le serment prêté sur la tombe du grand Frédéric.
+Le silence était, dans le moment, la seule relation convenable entre
+ces deux cours. La Russie cependant l'avait rompu une fois, pour
+déclarer que ses forces étaient à la disposition de la Prusse, si le
+traité de Potsdam divulgué lui attirait la guerre. Depuis elle s'était
+tue, et la Prusse aussi.
+
+[En marge: Mission du duc de Brunswick pour aller à Saint-Pétersbourg
+expliquer la conduite de la Prusse.]
+
+[En marge: Langage du duc de Brunswick à Saint-Pétersbourg.]
+
+Il fallait finir par s'expliquer. Le roi pressa le vieux duc de
+Brunswick d'aller à Saint-Pétersbourg, opposer sa gloire aux reproches
+que la conduite suivie à Schoenbrunn et continuée à Paris ne pouvait
+manquer de provoquer. Ce prince respectable, dévoué à la maison de
+Brandebourg, partit donc, malgré son âge, pour la Russie. Il ne venait
+pas déclarer franchement qu'on épousait enfin l'alliance française, ce
+qui était difficile, mais ce qui eût été préférable à une continuation
+d'ambiguïtés, déjà bien funeste; il venait dire que si la Prusse avait
+pris le Hanovre, c'était pour ne pas le laisser à la France, et pour
+s'épargner le chagrin et le danger de voir les Français reparaître
+dans le nord de l'Allemagne; que si on avait accepté le mot
+d'alliance, c'était pour éviter la guerre, et que par ce mot on
+n'avait voulu entendre que la neutralité; que la neutralité était ce
+qui valait le mieux pour les uns et pour les autres; que la Russie et
+la Prusse n'avaient rien à gagner à la guerre; qu'en s'obstinant dans
+ce système d'hostilité acharnée contre la France, on faisait les
+affaires du monopole commercial de l'Angleterre, et qu'il n'était pas
+bien sûr qu'on ne fît pas aussi les affaires de la domination
+continentale de Napoléon.
+
+Tel était le langage que devait tenir le duc de Brunswick à
+Saint-Pétersbourg.
+
+[En marge: Ce qui se passait en Russie depuis la bataille
+d'Austerlitz.]
+
+Il faut revenir à ce jeune empereur, qui, entraîné à la guerre par
+vanité, et contre les inspirations secrètes de sa raison, avait fait à
+Austerlitz un si triste apprentissage des armes. Il avait peu donné à
+parler de lui pendant les trois derniers mois, et il avait caché dans
+l'éloignement de son empire la confusion de sa défaite.
+
+Un cri général s'élevait en Russie contre les jeunes gens qui,
+disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens,
+placés les uns dans l'armée, les autres dans le cabinet, se
+disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des
+Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise
+conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les
+Dolgorouki; on l'avait ainsi éloignée, au lieu de la rapprocher, et
+son refus de prendre part à la coalition en avait empêché le succès.
+C'était dans un intérêt particulier qu'on avait agi de la sorte,
+c'était pour arracher à la Prusse les provinces polonaises, et
+reconstituer la Pologne, rêve funeste pour lequel le prince polonais
+Czartoryski trahissait évidemment l'empereur.
+
+Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de
+raison, que c'étaient ces militaires présomptueux, qui n'avaient pas
+su attendre à Olmütz le terme fixé pour l'intervention de la Prusse,
+qui avaient voulu prématurément livrer bataille, et opposer leur
+expérience de vingt-cinq ans à la science du général le plus consommé
+des temps modernes, que c'étaient ces militaires présomptueux et
+incapables qui étaient les vrais auteurs des revers de la Russie.
+
+Les vieux Russes mécontents condamnaient toute cette jeunesse; et
+Alexandre, accusé de se laisser conduire tantôt par les uns, tantôt
+par les autres, était devenu, à cette époque, un objet de peu de
+considération pour ses sujets.
+
+Il avait été fort découragé dans les premiers jours qui suivirent sa
+défaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois
+rappelé au sentiment de sa propre dignité, il aurait trop laissé voir
+le profond abattement de son âme. Le prince Czartoryski, bien qu'il
+eût sa part de l'inexpérience commune à tous les jeunes gens qui
+gouvernaient l'empire, avait néanmoins de la suite et du sérieux dans
+les vues. Il était le principal auteur de ce système d'arbitrage
+européen, qui avait amené la Russie à prendre les armes contre la
+France. Ce système, qui, chez les hommes d'État russes, n'était au
+fond qu'un masque jeté sur leur ambition nationale, était chez ce
+jeune Polonais une pensée sincère et franchement embrassée. Il voulait
+qu'Alexandre y persistât; et si c'était une grande présomption à de si
+jeunes gens de vouloir régenter l'Europe, surtout en présence des
+puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'était une plus
+grande légèreté encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si
+témérairement entrepris.
+
+Le prince Czartoryski avait adressé au jeune empereur, naguère son
+ami, et commençant à redevenir son maître, de nobles et respectueuses
+remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui
+doivent l'honorer bien davantage dans un pays où la résistance au
+pouvoir est un acte de dévouement rare, et destiné à rester inconnu.
+Le prince Czartoryski retraçant à Alexandre ses hésitations, ses
+faiblesses, lui disait: «L'Autriche est abattue, mais elle déteste son
+vainqueur; la Prusse est divisée entre deux partis, mais elle finira
+par céder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en ménageant
+ces puissances, laisser venir le moment où l'une et l'autre seront
+prêtes à agir. Jusque-là, vous êtes hors d'atteinte; vous pouvez
+demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et
+attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de
+reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas
+d'être uni à l'Angleterre, et vous obligerez Napoléon à vous concéder
+ce qui vous est dû.»
+
+[Date: Mars 1806.]
+
+Sentant profondément la grandeur de Napoléon, depuis qu'il l'avait
+rencontré sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre répondait
+au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous
+sommes des enfants qui veulent lutter avec un géant.--Et il ajoutait
+que, sans la Prusse, il n'était pas possible de renouveler la guerre,
+car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre
+heureuse. Alexandre avait conçu une singulière estime pour l'armée
+prussienne, par ce seul motif que Napoléon ne l'avait pas encore
+battue. Cette armée, en effet, était alors l'illusion et l'espérance
+de l'Europe. Alexandre était avec elle tout prêt à recommencer la
+lutte, mais non sans elle. Quant à l'Angleterre, il n'en espérait plus
+un appui fort efficace. Il craignait qu'après la mort de M. Pitt,
+annoncée comme certaine, qu'après l'avénement de M. Fox, annoncé comme
+prochain, la haine de la France ne s'éteignît, sinon dans le coeur des
+Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du
+prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relevé
+son âme, et il était résolu, avant de remettre son épée à Napoléon, de
+la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leçons de son jeune
+censeur lui étaient importunes; et il en était arrivé au point de
+chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans
+capacité, qui couvrît d'un grand âge, qui exécutât avec soumission,
+ses volontés personnelles. On disait déjà que sa faveur se dirigeait
+sur le général de Budberg.
+
+La conduite conseillée par le prince Czartoryski n'en fut pas moins
+suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec
+l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on témoigna
+à cette cour un grand intérêt pour ses malheurs, une grande
+considération pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea même
+de négocier à Londres pour lui faire payer une année de subsides,
+quoique la guerre n'eût duré que trois mois. Quant à la Prusse, on
+évita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant néanmoins
+d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les
+premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le
+combla de prévenances qui paraissaient adressées à sa personne, à son
+âge, à sa gloire militaire, et nullement à la cour dont il était le
+représentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commença à
+s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas
+trouver bon que la Prusse eût accepté le Hanovre des mains de l'ennemi
+de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France
+était une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientôt la
+Prusse serait forcée d'adopter une résolution trop longtemps différée,
+et de tirer enfin l'épée du grand Frédéric.--Alors, dit l'empereur
+Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me
+ferai gloire d'apprendre la guerre à votre école.--
+
+[En marge: Négociation secrète entreprise avec le vieux duc de
+Brunswick, et continuée mystérieusement avec M. de Hardenberg.]
+
+Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une négociation
+destinée à rester profondément cachée. Sous prétexte que les
+conditions de l'alliance ne seraient pas fidèlement observées par la
+France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie,
+au moyen de laquelle la Prusse, si elle était mécontente de son allié
+français, pourrait recourir à son allié russe, et aurait à sa
+disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait
+n'était pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de
+Brunswick, voulant laisser à Saint-Pétersbourg de bonnes dispositions
+en faveur de la Prusse, consentit, non pas à conclure un pareil
+engagement, car il n'avait pu y être autorisé, mais à en faire la
+proposition à son roi. Il fut convenu que cette négociation
+demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrètement à l'insu de M.
+d'Haugwitz, par l'intermédiaire de M. de Hardenberg, ce même ministre
+qui en apparence était disgracié, et qui, sous main, continua de
+traiter la plus importante des affaires de la monarchie.
+
+[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et à la
+Grande-Bretagne.]
+
+Tandis que la Prusse cherchait ainsi à expliquer sa conduite auprès de
+la Russie, elle tentait aussi de faire excuser à Londres l'occupation
+du Hanovre. Rien n'était plus singulier que son manifeste au peuple
+hanovrien, et sa dépêche à la cour de Londres. Elle disait au peuple
+hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume,
+possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces
+du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi
+pour assurer la paix à l'Allemagne, et épargner au Hanovre la présence
+des armées étrangères. Après avoir adressé au peuple hanovrien ces
+paroles sans franchise et sans dignité, elle disait au cabinet anglais
+qu'elle n'enlevait pas le Hanovre à l'Angleterre, mais qu'elle le
+recevait de Napoléon, dont le Hanovre était la conquête. Elle le
+recevait, ajoutait-elle, à contre-coeur, et comme un échange qui lui
+était imposé, contre des provinces objet de tous ses regrets; que
+c'était l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait
+toujours blâmée, qu'on avait entreprise malgré ses avis, et dont on
+devait s'imputer les conséquences, car on avait élevé, en le
+combattant mal à propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour
+donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait
+de ses dons que ceux qu'il dépouillait.
+
+[En marge: Déclaration de guerre de l'Angleterre à la Prusse.]
+
+L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle répondit par
+un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse,
+la déclara misérablement tombée sous le joug de Napoléon, indigne
+d'être écoutée, et aussi méprisable par son avidité que par sa
+dépendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paraître,
+aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans
+un intérêt exclusivement propre à la famille royale, dit qu'il aurait
+souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, résultat inévitable de la
+guerre continentale, si la Prusse s'était bornée à une simple
+occupation; mais que cette puissance ayant annoncé la clôture des
+fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au
+commerce anglais, et qu'en conséquence on lui déclarait la guerre.
+Ordre fut donné à tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur
+le pavillon prussien. Ce devait être une vraie perturbation pour
+l'Allemagne, car les bâtiments de la Baltique se couvraient
+ordinairement de ce pavillon, plus ménagé que les autres par les
+dominateurs de la mer.
+
+[En marge: Mort de M. Pitt.]
+
+L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramené l'Angleterre à
+Napoléon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une
+fois, car les victoires de nos armées de terre étaient un moyen tout
+aussi sûr de la désarmer, quoique moins direct. La première de ces
+victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa
+mort. Ce grand ministre, rentré dans le cabinet en août 1803, pour
+deux ans seulement, n'y parut que pour être abreuvé d'amertumes.
+Rentré sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collègues, sans M.
+Fox, son récent allié, il avait eu à combattre dans le parlement ses
+vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napoléon, devenu empereur et
+plus puissant que jamais. À sa voix si connue des ennemis de la
+France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisième
+coalition s'était formée, et l'armée française avait été détournée de
+Douvres sur Vienne. Mais cette troisième coalition une fois dissoute à
+Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets déjoués, Napoléon libre de
+revenir à Boulogne et les vives anxiétés de l'Angleterre prêtes à
+renaître.
+
+L'idée de revoir Napoléon sur le rivage de la Manche préoccupait tous
+les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur
+l'immense difficulté du passage, mais on commençait à craindre qu'il
+n'y eût rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait
+l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles
+chances pour acquérir quelque île de plus, quand déjà on avait l'Inde
+entière, quand on tenait le cap de Bonne-Espérance et Malte, de
+manière à n'en pouvoir plus être évincé. On se disait que la bataille
+de Trafalgar avait définitivement assuré la supériorité de
+l'Angleterre sur les mers, mais que le continent européen restait à
+Napoléon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent,
+après tout, c'était le monde, et qu'on n'en pouvait vivre
+éternellement séparé; que les victoires navales les plus éclatantes
+n'empêcheraient pas que Napoléon, profitant un jour d'un accident de
+mer, ne partît de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le système
+de la guerre à outrance était donc universellement discrédité chez les
+Anglais raisonnables, et, bien que ce système ait réussi plus tard, on
+en sentait alors le danger, qui était grand, trop grand, pour les
+avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolongée.
+
+[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et
+injustice des contemporains envers M. Pitt.]
+
+Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent
+volontiers pour éternels ses caprices d'un moment, ils étaient cruels
+envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce
+ministre avait rendus à sa patrie, le degré de grandeur auquel il
+l'avait portée, par l énergie de son patriotisme, par les talents
+parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le
+tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis
+raillaient sa politique et les résultats qu'elle avait eus. Ils lui
+imputaient les fautes du général Mack, la précipitation des
+Autrichiens à entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la
+précipitation des Russes à livrer bataille, sans attendre les
+Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M.
+Pitt; ils affectaient un grand intérêt pour l'Autriche, ils accusaient
+M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami
+véritable de l'Angleterre.
+
+Cependant M. Pitt était étranger au plan de campagne, et n'avait eu
+part qu'à la coalition. C'est lui surtout qui l'avait nouée, et en la
+nouant il avait empêché l'expédition de Boulogne. On ne lui en savait
+aucun gré.
+
+Une circonstance singulière avait rendu plus pénible l'effet de la
+dernière victoire de Napoléon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au
+lendemain de Marengo, on prétendait, quelques instants avant que la
+vérité fût connue, que Napoléon avait perdu dans une grande bataille
+vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientôt la
+nouvelle exacte avait été répandue, et les membres de l'opposition,
+faisant traduire et imprimer les bulletins français, les envoyaient
+distribuer à la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie.
+
+Pour jouir de toute sa gloire, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le
+détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa
+fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à
+cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une
+grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son
+génie et de sa destinée.
+
+Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent
+l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie
+héréditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins
+avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée le 23
+janvier 1806. Il était mort à l'âge de 47 ans, après avoir gouverné
+son pays pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en
+peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans
+un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à
+conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la
+terre!
+
+[En marge: Caractère et destinée de M. Pitt.]
+
+Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
+enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour,
+et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration
+ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur
+une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien
+capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes
+assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par
+les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un
+parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale,
+composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique,
+qu'il est nécessaire de captiver, pour régner soi-même sur cette foule
+de têtes qui prétendent régner! Il faut pour y dominer, outre cet art
+de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si
+différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui
+est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut
+encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractère avec
+lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées.
+Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au
+plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus
+habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la
+véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M.
+Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla
+constamment avec justesse, à propos, sobriété, et quand à la voix
+retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus
+puissante encore des événements, quand la Révolution française,
+déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus
+expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou
+Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la
+convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique.
+Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut,
+comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les
+lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques
+institutions financières, d'un mérite contesté, il ne créa rien en
+Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe,
+sur la marche des événements, mais il joignit aux talents d'un grand
+orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de
+la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait
+de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie
+nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses
+trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la
+France, et à la contagion des désordres démagogiques, avec une
+persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en
+diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais
+tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des
+forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre
+quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi
+seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les
+unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de
+la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande
+nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent
+le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies.
+Seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence qui
+fait réussir la force, et la justice qui l'honore.
+
+M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
+derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce
+cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put
+douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de
+sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord
+Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres!
+
+Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
+Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il
+vécut de ses émoluments qui étaient considérables, et, sans qu'il fût
+pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres
+de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes.
+Cette proposition, présentée au Parlement, et accueillie avec respect,
+fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment
+par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère.
+Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec
+douleur.--J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée
+des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
+gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival. Mais j'ai
+combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération
+présente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut
+faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que
+j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le
+monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit à la noblesse de son
+langage.
+
+Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le
+Parlement vota à l'unanimité 50 mille livres sterling (1 million 250
+mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait
+enseveli à Westminster.
+
+M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la
+trésorerie, de chancelier de l'échiquier, de lord gouverneur des cinq
+ports, de grand maître de l'université de Cambridge, et plusieurs
+autres moins importantes.
+
+[En marge: Difficultés de remplacer M. Pitt.]
+
+C'était une grande difficulté que de le remplacer, non dans ces
+charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais
+dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant,
+en présence de Napoléon, vainqueur de la coalition européenne. Une
+idée s'était emparée des esprits lors du renouvellement de la guerre
+en 1803, et à la vue du faible ministère Addington, qui gouvernait
+alors: c'était de réunir tous les grands talents, même d'opinion
+contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficultés de
+la lutte qui allait recommencer avec Napoléon. L'opposition concertée
+de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette réunion
+de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais
+point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministère sans M.
+Fox, et, par une sorte de compensation, il entra également sans ses
+amis les plus prononcés dans le vieux système tory, sans MM. Grenville
+et Windham, qu'il avait trouvés trop ardents pour se les adjoindre de
+nouveau.
+
+Ceux-ci, laissés en dehors par M. Pitt, s'étaient rapprochés peu à peu
+de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs
+opinions ils fussent plus éloignés de lui que ne l'était M. Pitt
+lui-même. Une lutte commune de deux années avait contribué à les
+unir, et peu de différences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une
+opinion générale les appelait ensemble au ministère, pour remplacer,
+par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de
+perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales
+de M. Fox avec Napoléon, et pour lutter avec toute l'énergie connue
+des Grenville et des Windham, si on ne réussissait pas à s'entendre
+avec la France.
+
+Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour
+se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il était contraint
+après la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de
+rassembler, dans un même cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs
+amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trésorerie,
+c'est-à-dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait
+toujours occupée, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires
+étrangères; M. Gray, l'amirauté. Les autres départements furent
+distribués entre les amis de ces personnages politiques, mais de
+manière que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le
+nouveau ministère.
+
+Ce cabinet, ainsi formé, obtint une grande majorité, malgré les
+attaques des collègues expulsés de M. Pitt, MM. Castlereagh et
+Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels,
+l'organisation de l'armée et les relations avec la France.
+
+[En marge: Nouvelle organisation de l'armée anglaise par le ministère
+Fox et Windham.]
+
+Quant à l'armée, il n'était pas possible de la laisser telle qu'elle
+était depuis 1803, c'est-à-dire composée d'une force régulière
+insuffisante, et de 300 mille volontaires, aussi dispendieux que mal
+disciplinés. C était une organisation d'urgence, imaginée pour le
+moment du danger. M. Windham, qui s'était sans cesse raillé des
+volontaires, et qui avait soutenu qu'on ne pouvait rien faire de grand
+qu'avec les armées régulières, ce qui lui avait fourni l'occasion de
+parler en termes magnifiques de l'armée française, M. Windham pouvait
+moins qu'un autre maintenir l'organisation actuelle. Il proposa donc
+une espèce de licenciement déguisé des volontaires, et certains
+changements dans les troupes de ligne, qui devaient faciliter le
+recrutement de celles-ci. On a déjà vu que l'armée anglaise, comme
+toute armée mercenaire, se recrutait par les engagements spontanés.
+Mais ces engagements étaient à vie, et rendaient le recrutement
+difficile. M. Windham proposa de les convertir en engagements
+temporaires, de sept à vingt ans, et d'y ajouter des avantages de
+solde très-considérables. Il contribua ainsi à procurer une plus forte
+organisation à l'armée anglaise; mais il eut à lutter contre le
+préjugé que les armées permanentes inspirent à toutes les nations
+libres, contre la faveur que les volontaires s'étaient acquise, et
+surtout contre les intérêts créés par cette institution, car il avait
+fallu former un corps d'officiers pour les volontaires, qu'on était
+maintenant obligé de dissoudre. On s'efforça de mettre M. Windham en
+contradiction avec son nouveau collègue, M. Fox, qui, partageant les
+préjugés populaires de son parti, avait montré autrefois plus de
+penchant pour l'institution des volontaires, que pour l'extension de
+l'armée régulière. Malgré tous ces obstacles, le projet ministériel
+fut adopté. On vota une large augmentation de l'armée, qui, jusqu'à
+l'entier développement du nouveau système, dut se composer de 267
+mille hommes, dont 75 mille de milice locale, et 192 mille de troupes
+de ligne, répandus dans les trois royaumes et les colonies. La dépense
+totale du budget monta encore, pour cette année, à environ 83 millions
+sterling, c'est-à-dire à plus de deux milliards de francs, dans
+lesquels les impôts entraient pour 1500 millions, et l'emprunt à
+exécuter dans l'année pour 500.
+
+[En marge: Un assassin qui offre de tuer Napoléon fournit à M. Fox
+l'occasion d'entrer en rapport avec la France.]
+
+C'est avec ces puissantes ressources que l'Angleterre voulait se
+présenter à Napoléon, afin de négocier. On attendait de M. Fox, de sa
+situation, de ses relations bienveillantes avec le Premier Consul
+devenu empereur, des facilités que nul autre ne pouvait avoir pour
+nouer des relations pacifiques. Un hasard heureux, que la Providence
+devait à cet honnête homme, lui en fournit l'occasion la plus
+honorable et la plus naturelle. Un misérable, jugeant de la nouvelle
+administration anglaise d'après les précédentes, s'introduisit chez M.
+Fox pour lui offrir d'assassiner Napoléon. M. Fox, indigné, le fit
+saisir par ses huissiers, et livrer à la police anglaise. Il écrivit
+sur-le-champ à M. de Talleyrand une lettre fort noble, pour lui
+dénoncer l'odieuse proposition qu'il venait de recevoir, et mettre à
+sa disposition tous les moyens d'en poursuivre l'auteur, si son projet
+paraissait avoir quelque chose de sérieux.
+
+[En marge: Échange de lettres entre M. Fox et M. de Talleyrand.]
+
+Napoléon fut touché, comme il devait l'être, d'un procédé si généreux,
+et fit adresser, par M. de Talleyrand, à M. Fox la réponse que
+celui-ci méritait.
+
+«J'ai mis, écrivit M. de Talleyrand, sous les yeux de Sa Majesté, la
+lettre de Votre Excellence. Je reconnais là, s'est-elle écriée, les
+principes d'honneur et de vertu qui ont toujours animé M.
+Fox.--Remerciez-le de ma part, a-t-elle ajouté, et dites-lui que, soit
+que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps
+en guerre, soit qu'une querelle, inutile pour l'humanité, ait un terme
+aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis
+du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris,
+et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'un cabinet dont je
+me plais à apprécier les principes d'après ceux de M. Fox, qui est
+l'un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui
+est beau, ce qui est vraiment grand.»
+
+[En marge: M. Fox offre franchement la paix.]
+
+M. de Talleyrand ne disait rien de plus, et c'était assez pour donner
+suite à des relations si noblement commencées. Sur-le-champ M. Fox
+répondit par une lettre franche et cordiale, dans laquelle il offrait,
+sans détour, sans embûche diplomatique, la paix, à des conditions
+sûres et honorables, et par des moyens aussi simples que prompts. Les
+bases du traité d'Amiens étaient fort changées, selon M. Fox; elles
+l'étaient par les avantages mêmes que la France et l'Angleterre
+avaient obtenus sur les deux éléments qui étaient le théâtre ordinaire
+de leurs succès. Il fallait donc chercher des conditions nouvelles,
+qui ne missent en souffrance l'orgueil d'aucune des deux nations, et
+qui procurassent à l'Europe des garanties d'un avenir tranquille et
+sûr. Ces conditions, si de part et d'autre on voulait être
+raisonnable, n'étaient point difficiles à trouver. D'après les traités
+antérieurs, l'Angleterre ne pouvait négocier séparément de la Russie;
+mais en attendant qu'on eût consulté celle-ci, il était permis de
+confier à des intermédiaires choisis le soin de discuter les intérêts
+des puissances belligérantes, et d'en préparer l'ajustement. M. Fox
+offrait de désigner sur-le-champ les personnes qui seraient chargées
+de cette mission, et le lieu où elles devraient se réunir.
+
+[En marge: La proposition de M. Fox est immédiatement accueillie par
+Napoléon.]
+
+Cette proposition charma Napoléon, qui au fond souhaitait un
+rapprochement avec la Grande-Bretagne car c'était d'elle que partait
+toute guerre, comme une eau de sa source; et il y avait peu de moyens
+directs de la vaincre, un seul excepté, très-décisif, mais
+très-chanceux, et pour lui seul praticable, la descente. Il éprouva
+une vive joie de cette franche ouverture, et l'accueillit avec le plus
+grand empressement.
+
+[Date: Avril 1806.]
+
+[En marge: Première indication des bases de paix.]
+
+Sans s'expliquer sur les conditions, il donna à entendre, dans sa
+réponse, qu'on disputerait peu à l'Angleterre les conquêtes qu'elle
+avait faites (elle avait détenu Malte, comme on s'en souvient, et pris
+le Cap); que la France, de son côté, avait dit son dernier mot à
+l'Europe dans le traité de Presbourg, et qu'elle ne prétendait à rien
+au delà; que les bases devaient donc être faciles à poser, si
+l'Angleterre n'avait pas de vues particulières et inadmissibles,
+relativement aux intérêts commerciaux. L'Empereur est persuadé, disait
+M. de Talleyrand, que la vraie cause de la rupture de la paix d'Amiens
+n'est autre que le refus de conclure un traité de commerce. Soyez bien
+averti que l'Empereur, sans refuser certains rapprochements
+commerciaux, s'ils sont possibles, n'admettra aucun traité nuisible à
+l'industrie française, qu'il entend protéger par toutes les taxes ou
+prohibitions qui pourront en favoriser le développement. Il demande
+qu'on ait la liberté de faire chez soi tout ce qu'on veut, tout ce
+qu'on croit utile, sans qu'une nation rivale ait le droit de le
+trouver mauvais.
+
+[En marge: Napoléon ne veut pas de négociation collective.]
+
+Quant à l'intervention de la Russie dans le traité, Napoléon faisait
+déclarer positivement qu'il n'en voulait pas. Le principe de sa
+diplomatie était celui des paix séparées, et ce principe était aussi
+juste qu'habilement imaginé. L'Europe avait toujours employé contre la
+France le moyen des coalitions; c'eût été les favoriser que d'admettre
+les négociations collectives, car c'était se prêter à la condition
+essentielle de toute coalition, celle qui interdit à ses membres de
+traiter isolément. Napoléon, qui à la guerre tâchait de rencontrer ses
+ennemis séparés les uns des autres, afin de les battre en détail,
+devait chercher en diplomatie à les rencontrer en même position. Aussi
+avait-il opposé des refus absolus à toutes les offres de négocier
+collectivement, et il avait eu raison, sauf à se départir de ce
+principe de conduite, dans le cas où M. Fox aurait des engagements
+qui ne lui permettraient pas de traiter sans la Russie. Napoléon,
+après avoir posé le principe dune négociation séparée, fit dire en
+outre qu'il était prêt à choisir pour lieu de la négociation, non pas
+Amiens, qui rappelait des bases de paix désormais abandonnées, mais
+Lille, et à y envoyer tout de suite un ministre plénipotentiaire.
+
+[En marge: M. Fox insiste pour une négociation qui comprenne la Russie
+et l'Angleterre.]
+
+M. Fox répliqua sur-le-champ que la première condition dont on était
+convenu dès le début de ces pourparlers, c'était que la paix fût
+également honorable pour les deux nations, et qu'elle ne le serait pas
+pour l'Angleterre si on traitait sans la Russie, car on était
+formellement engagé, par un article de traité (celui qui avait
+constitué la coalition de 1805), à ne pas conclure de paix séparée.
+Cette obligation était absolue, selon M. Fox, et ne pouvait être
+éludée. Il disait que si la France avait un principe, celui de ne pas
+autoriser les coalitions par sa manière de négocier, l'Angleterre en
+avait un autre, celui de ne pas se laisser exclure du continent, en se
+prêtant à la dissolution de ses alliances continentales; qu'on était
+sur ce point aussi ombrageux en Angleterre qu'on pouvait l'être en
+France sur l'article des coalitions. M. Fox, qui à chacune de ses
+dépêches officielles joignait une lettre particulière, pleine de
+franchise et de loyauté, exemple que M. de Talleyrand suivit de son
+côté, M. Fox terminait en disant que la négociation allait s'arrêter
+peut-être devant un obstacle absolu, qu'il le regrettait sincèrement,
+mais qu'au moins la guerre serait loyale, et digne des deux grands
+peuples qui la soutenaient. Il ajoutait ces paroles remarquables:
+
+«Je suis sensible au dernier point, comme je dois l'être, aux
+expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait
+usage à mon égard... Les regrets sont inutiles, mais s'il pouvait voir
+du même oeil dont je l'envisage la vraie gloire qu'il serait en droit
+d'acquérir par une paix modérée et juste, que de bonheur n'en
+résulterait-il pas pour la France et pour l'Europe entière!
+
+ »Londres, 22 avril 1806.
+
+ »C. J. Fox.»
+
+Au milieu de cette lutte acharnée, et qu'on peut appeler féroce, quand
+on se rappelle les scènes sanglantes qui l'ont signalée, l'esprit se
+repose volontiers sur ces relations nobles et bienveillantes, qu'un
+honnête homme, aussi généreux qu'éloquent, fit naître un instant entre
+les deux plus grandes nations du globe, et l'âme se remplit de mille
+regrets douloureux, inconsolables!
+
+[En marge: Efforts de M. de Talleyrand pour lever l'obstacle qui
+menace d'arrêter la négociation dès le début.]
+
+Napoléon était fort touché lui-même du langage de M. Fox, et il
+désirait sincèrement la paix. M. de Talleyrand, tout en se trompant
+sur le système de nos alliances, n'errait jamais sur le point
+essentiel de nos politique du temps, et il ne cessait pas un seul jour
+de croire que la paix, au degré de grandeur auquel nous étions
+arrivés, était notre premier intérêt. Il trouvait pour le dire un
+courage qu'il n'avait pas ordinairement, il pressait vivement Napoléon
+de saisir l'occasion unique, offerte par la présence de M. Fox aux
+affaires, pour négocier avec la Grande-Bretagne. Il n'avait du reste
+pas de peine à se faire écouter, car Napoléon n'était pas moins
+disposé que lui à profiter de cette occasion aussi heureuse
+qu'inattendue.
+
+[En marge: Les circonstances fournissent elles-mêmes le moyen de lever
+l'obstacle qui arrête la négociation.]
+
+Les circonstances, au surplus, se prêtaient à vaincre l'obstacle qui
+semblait arrêter la négociation dès son début. Ou avait plus d'une
+raison de croire, par des rapports qui venaient du duc de Brunswick et
+du consul de France à Saint-Pétersbourg, qu'Alexandre, inquiet des
+conséquences de la guerre, se défiant du silence du cabinet
+britannique à son égard et des dispositions personnelles de M. Fox,
+souhaitait le rétablissement de la paix. Le consul de France avait
+envoyé à Paris le chancelier du consulat pour rapporter ce qu'il avait
+appris, et tout semblait faire naître l'espérance d'ouvrir une
+négociation directe avec la Russie. Dans ce cas M. Fox ne pourrait
+plus insister sur le principe d'une négociation collective, puisque la
+Russie aurait elle-même donné l'exemple d'y renoncer.
+
+[En marge: Restitution réciproque des prisonniers.]
+
+On résolut donc de continuer les pourparlers commencés avec M. Fox, et
+on se servit pour cet objet d'un intermédiaire qu'une rencontre
+heureuse venait d'offrir. Aux généreuses paroles échangées avec M. Fox
+s'étaient joints des procédés non moins généreux. Depuis l'arrestation
+des Anglais ordonnée par Napoléon, à l'époque de la rupture de la paix
+d'Amiens, en représailles de la saisie des bâtiments français,
+beaucoup de membres des plus grandes familles d'Angleterre étaient
+détenus à Verdun. M. Fox avait demandé le renvoi sur parole de
+plusieurs d'entre eux. Ses demandes avaient rencontré l'accueil le
+plus empressé, et, bien que n'osant pas insister sur toutes au même
+degré, il les eût classées suivant l'intérêt qu'elles lui inspiraient,
+Napoléon avait voulu les lui concéder toutes, et les Anglais désignés
+par lui avaient été relâchés sans aucune exception. En retour de ce
+noble procédé, M. Fox avait choisi, pour les rendre, les prisonniers
+les plus distingués faits à la bataille de Trafalgar, l'infortuné
+Villeneuve, l'héroïque commandant du _Redoutable_, le capitaine Lucas,
+et beaucoup d'autres en nombre égal aux Anglais élargis.
+
+[En marge: Lord Yarmouth, l'un des prisonniers rendus, est envoyé à M.
+Fox pour suivre la négociation commencée.]
+
+[En marge: Conditions communiquées à lord Yarmouth comme
+réciproquement acceptables.]
+
+Parmi les prisonniers rendus à M. Fox, se trouvait l'un des seigneurs
+d'Angleterre les plus riches et les plus spirituels, c'était lord
+Yarmouth, depuis marquis de Hartford, tory prononcé, mais tory ami
+intime de M. Fox, partisan décidé de la paix, qui lui permettait la
+vie et les plaisirs du continent, dont il était privé par la guerre.
+Ce jeune seigneur, en relation avec la jeunesse la plus brillante de
+Paris, dont il partageait la dissipation, était fort connu de M. de
+Talleyrand, qui aimait la noblesse anglaise, surtout celle qui avait
+de l'esprit, de l'élégance et du désordre. On lui indiqua lord
+Yarmouth, comme lié particulièrement avec M. Fox, et comme très-digne
+de la confiance des deux gouvernements. Il le fit appeler, lui déclara
+que l'Empereur désirait sincèrement la paix, qu'il fallait mettre de
+côté l'appareil des formes diplomatiques, et s'entendre franchement
+sur les conditions acceptables de part et d'autre; que ces conditions
+ne pouvaient être bien difficiles à trouver, puisqu'on ne voulait plus
+disputer à l'Angleterre ce qu'elle avait conquis, c'est-à-dire Malte
+et le Cap; que la question dès lors se réduisait à quelques îles de
+peu d'importance; que, pour ce qui regardait la France, elle se
+prononçait tout de suite clairement; elle voulait, outre son
+territoire naturel, le Rhin et les Alpes, qu'on ne songeait plus à lui
+contester, l'Italie entière, le royaume de Naples compris, et ses
+alliances en Allemagne, à la condition de rendre leur indépendance à
+la Suisse et à la Hollande, dès que la paix serait signée; que par
+conséquent il n'y avait pas d'obstacle sérieux à une réconciliation
+immédiate des deux pays, puisque de part et d'autre on devait être
+disposé à se concéder les choses qui venaient d'être énoncées; que,
+relativement à la difficulté naissant de la forme de la négociation,
+collective ou séparée, on ne tarderait pas à en trouver la solution,
+grâce au penchant que montrait la Russie à traiter directement avec la
+France.
+
+[En marge: Silence gardé sur le Hanovre.]
+
+Il y avait un objet capital sur lequel on ne s'expliqua point, mais
+sur lequel on laissa entendre qu'à la fin on dirait son secret, et
+qu'on le dirait de manière à satisfaire la famille royale
+d'Angleterre, c'était le Hanovre.
+
+[En marge: Raisons qui, détachant Napoléon de la Prusse, le disposent
+à rendre le Hanovre à l'Angleterre.]
+
+Napoléon était effectivement décidé à le restituer à Georges III, et
+c'était la conduite récente de la Prusse qui avait provoqué chez lui
+cette grave résolution. Le langage hypocrite de cette cour dans ses
+manifestes, tendant à la présenter aux Hanovriens et aux Anglais comme
+une puissance opprimée, à laquelle on avait fait accepter un beau
+royaume l'épée sur la gorge, l'avait transporté de colère. Il avait
+voulu à l'instant même déchirer le traité du 15 février, en forçant
+la Prusse à tout remettre sur l'ancien pied. Sans les réflexions que
+le temps et M. de Talleyrand lui avaient inspirées, il aurait fait un
+éclat. Une autre circonstance plus récente avait contribué à le
+détacher entièrement de la Prusse, c'était la publication des
+négociations de 1805, due à lord Castlereagh et aux collègues sortants
+de M. Pitt. Ceux-ci avaient tenu à venger la mémoire de leur illustre
+chef, en montrant qu'il était demeuré étranger aux opérations
+militaires, tandis qu'il avait eu la plus grande part à la formation
+de la coalition de 1805, laquelle avait sauvé l'Angleterre en amenant
+la levée du camp de Boulogne. Mais pour défendre la mémoire de leur
+chef, ils avaient compromis la plupart des cours. M. Fox le leur avait
+reproché du haut de la tribune avec une extrême véhémence, et leur
+avait attribué l'altération de toutes les relations de l'Angleterre
+avec les puissances européennes. Il n'y avait en effet qu'un cri
+contre la diplomatie anglaise dans les cabinets, qui se voyaient
+dénoncés à la France par cette publication imprudente. La conduite de
+la Prusse avait reçu en cette circonstance une clarté fâcheuse. Ses
+hypocrites et récentes déclarations à l'Angleterre au sujet du
+Hanovre, les espérances qu'elle avait données à la coalition, avant et
+après les événements de Potsdam, tout était divulgué. Napoléon, sans
+se plaindre, avait fait insérer ces documents au _Moniteur_, laissant
+à chacun le soin de deviner ce qu'il en devait penser.
+
+Mais l'opinion de Napoléon était formée sur la Prusse. Il ne croyait
+plus qu'elle valût la peine d'une lutte prolongée avec l'Angleterre.
+Il était décidé à restituer le Hanovre à celle-ci, en offrant à la
+Prusse l'une de ces deux choses, ou un équivalent du Hanovre pris en
+Allemagne, ou la restitution de ce qu'on avait reçu d'elle, Anspach,
+Clèves et Neufchâtel. Le cabinet de Berlin recueillait là ce qu'il
+avait semé, et ne rencontrait pas plus de fidélité qu'il n'en avait
+montré. Encore Napoléon ignorait-il la négociation cachée établie avec
+la Russie, par l'intermédiaire du duc de Brunswick et de M. de
+Hardenberg.
+
+Sans s'expliquer complétement, on laissa entendre à lord Yarmouth que
+la paix ne tiendrait pas au Hanovre, et il partit, promettant de
+revenir bientôt avec le secret des intentions de M. Fox.
+
+[En marge: Un accident imprévu change pour un moment l'aspect de la
+situation.]
+
+[En marge: Les bouches du Cattaro sont livrées aux Russes, par une
+infidélité des Autrichiens.]
+
+Un événement singulier, qui pour quelques jours donna à la situation
+une forte apparence de guerre, contribua au contraire à faire tourner
+les choses à la paix, en précipitant les résolutions du cabinet russe.
+Les troupes françaises chargées d'occuper la Dalmatie s'étaient hâtées
+de marcher vers les bouches du Cattaro, pour les garantir du danger
+qui les menaçait. Les Monténégrins, dont l'évêque et les principaux
+chefs vivaient des largesses de la Russie, s'étaient fort agités en
+apprenant l'approche des Français, et avaient appelé l'amiral
+Siniavin, celui qui avait transporté de Corfou à Naples, de Naples à
+Corfou, les Russes chargés d'envahir le midi de l'Italie. Cet amiral,
+averti de l'occasion qui s'offrait d'enlever les bouches du Cattaro,
+s'était pressé d'embarquer quelques centaines de Russes, les avait
+joints à une troupe de Monténégrins, descendus de leurs montagnes, et
+s'était présenté devant les forts. Un officier autrichien qui les
+occupait, et un commissaire chargé par l'Autriche de les rendre aux
+Français, se déclarant contraints par une force supérieure, les
+livrèrent aux Russes. Cette allégation d'une force supérieure n'avait
+rien de fondé, car il se trouvait dans les forts de Cattaro deux
+bataillons autrichiens très-capables de les défendre, même contre une
+armée régulière qui aurait eu les moyens de siége dont les Russes
+étaient dépourvus. Cette perfidie était surtout le fait du commissaire
+autrichien, marquis de Ghisilieri, Italien très-rusé, blâmé depuis par
+son gouvernement, et mis en jugement pour cet acte de déloyauté.
+
+[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant l'abandon fait aux
+Russes des bouches du Cattaro.]
+
+[En marge: Napoléon suspend l'évacuation de l'Autriche, et occupe de
+nouveau la place de Braunau.]
+
+Quand ce fait, transmis à Paris par courrier extraordinaire, fut connu
+de Napoléon, il en conçut un vif déplaisir, car il tenait infiniment
+aux bouches du Cattaro, moins à cause des avantages, d'ailleurs
+très-réels, de cette position maritime, qu'à cause du voisinage de la
+Turquie, sur laquelle les bouches du Cattaro lui fournissaient un
+moyen de faire sentir son action, ou protectrice ou répressive. Mais
+il s'en prit exclusivement au cabinet de Vienne, car c'était ce
+cabinet qui devait lui remettre le territoire de la Dalmatie, et qui
+en était à son égard l'unique débiteur. Le corps du maréchal Soult
+était sur le point de repasser l'Inn et d'évacuer Braunau. Napoléon
+lui ordonna de s'arrêter sur l'Inn, de réarmer Braunau, de s'y
+établir, et d'y créer une véritable place d'armes. En même temps il
+déclara à l'Autriche que les troupes françaises allaient rebrousser
+chemin, que les prisonniers autrichiens, déjà en marche pour rentrer
+dans leur patrie, allaient être retenus, et que s'il le fallait, les
+choses seraient poussées jusqu'à un renouvellement d'hostilités, à
+moins qu'on ne lui donnât l'une des deux satisfactions suivantes: ou
+la restitution immédiate des bouches du Cattaro, ou l'envoi d'une
+force militaire autrichienne pour les reprendre sur les Russes
+conjointement avec les Français.
+
+Cette seconde alternative n'était pas celle qui lui convenait le
+moins, car c'était mettre l'Autriche aux prises avec la Russie.
+
+Quand ces déclarations, faites avec le ton péremptoire qui était
+ordinaire à Napoléon, parvinrent à Vienne, elles y causèrent une
+véritable consternation. Le cabinet autrichien n'était pour rien dans
+cette infidélité d'un agent inférieur. Celui-ci avait agi sans ordre,
+et en croyant plaire à son gouvernement par une perfidie envers les
+Français. Sur-le-champ on écrivit de Vienne à Saint-Pétersbourg, pour
+faire part à l'empereur Alexandre des nouveaux périls auxquels
+l'Autriche se trouvait exposée, et pour lui déclarer que, ne voulant à
+aucun prix revoir les Français à Vienne, on accepterait plutôt la
+douloureuse nécessité d'attaquer les Russes dans les forts de Cattaro.
+
+[En marge: L'enlèvement des bouches du Cattaro devient l'occasion
+d'une négociation entre la Russie et la France.]
+
+[En marge: Mission de M. d'Oubril à Paris.]
+
+L'amiral Siniavin, qui s'était emparé des bouches du Cattaro, avait
+agi sans ordre, comme le marquis de Ghisilieri, qui les avait livrées.
+Alexandre était fâché de la position dans laquelle on avait placé son
+allié l'empereur François; il était fâché de la position dans
+laquelle on le plaçait lui-même, entre l'embarras de rendre et celui
+de garder. Il était toujours plus importuné des instances de ses
+jeunes amis, qui lui parlaient sans cesse de persévérance dans la
+conduite; il était inquiet des négociations entamées avec Napoléon par
+l'Angleterre, et, bien que celle-ci eût enfin rompu le silence qu'elle
+avait observé pendant la crise ministérielle, il se défiait de ses
+alliés, il était enclin à suivre l'exemple général, et à se rapprocher
+de la France. En conséquence, il saisit l'occasion même des bouches du
+Cattaro, qui semblait plutôt une occasion de guerre que de paix, pour
+entamer une négociation pacifique. Il avait sous la main l'ancien
+secrétaire de la légation russe à Paris, M. d'Oubril, qui s'y était
+conduit à la satisfaction des deux gouvernements, et qui avait de plus
+l'avantage de bien connaître la France. On le chargea de se
+transporter à Vienne, et là de demander des passe-ports pour Paris. Le
+prétexte ostensible devait être de s'occuper des prisonniers russes,
+mais la mission réelle était de traiter l'affaire des bouches du
+Cattaro, et de la comprendre dans un règlement général de toutes les
+questions qui avaient divisé les deux empires. M. d'Oubril avait ordre
+de retarder le plus longtemps qu'il le pourrait la restitution des
+bouches du Cattaro, de les rendre toutefois s'il n'y avait pas moyen
+d'empêcher une reprise d'hostilités contre l'Autriche, et de ménager
+surtout le rétablissement d'une paix honorable entre la Russie et la
+France. On la trouverait honorable, lui disait-on, s'il y avait
+quelque chose d'obtenu, n'importe quoi, pour les deux protégés
+ordinaires du cabinet russe, les rois de Naples et de Piémont; car, du
+reste, les deux empires n'avaient rien à se contester l'un à l'autre,
+et ne se faisaient qu'une guerre d'influence. Avant de partir, M.
+d'Oubril s'entretint avec l'empereur Alexandre, et il devint manifeste
+pour lui que ce prince penchait visiblement vers la paix, beaucoup
+plus que le ministère russe, qui d'ailleurs était chancelant et
+presque démissionnaire. Il partit donc inclinant du côté où inclinait
+son maître. Il emportait de doubles pouvoirs, les uns limités, les
+autres complets, et embrassant toutes les questions qu'on pouvait
+avoir à résoudre. Il avait ordre de se concerter avec le négociateur
+anglais, relativement aux conditions de la paix, mais sans exiger une
+négociation collective, ce qui décidait par le fait les difficultés
+soulevées entre la France et l'Angleterre.
+
+M. d'Oubril partit pour Vienne, et par sa présence rendit le calme à
+l'empereur François, qui craignait ou de revoir les Français chez lui,
+ou d'avoir à combattre les Russes. La seconde alternative l'effrayant
+beaucoup moins que la première, ce prince avait dirigé un corps
+autrichien vers les bouches du Cattaro, avec ordre de seconder au
+besoin les troupes françaises. M. d'Oubril le rassura en lui montrant
+ses pouvoirs, et fit demander des passe-ports par le comte de
+Rasomousky, afin d'arriver le plus tôt possible à Paris.
+
+Napoléon voulut qu'on répondît sans retard, et favorablement, à la
+demande de M, d'Oubril, mais en même temps il eut soin de distinguer
+l'affaire des bouches du Cattaro de celle du rétablissement de la
+paix. L'affaire des bouches du Cattaro, suivant ce qui fut dit de sa
+part, ne pouvait être l'objet d'aucune négociation, puisqu'il
+s'agissait d'un engagement de l'Autriche resté sans exécution, et à
+l'égard duquel on n'avait rien à démêler avec la Russie. Quant au
+rétablissement de la paix, on était prêt à écouter avec la meilleure
+volonté les propositions de M. d'Oubril, car on souhaitait franchement
+terminer une guerre sans but comme sans intérêt pour les deux empires.
+Les passe-ports de M. d'Oubril furent sur-le-champ expédiés à Vienne.
+
+[En marge: Magnifique situation de Napoléon en 1806, maître de faire
+la paix avec toutes les puissances.]
+
+Napoléon voyait donc l'Autriche épuisée par trois guerres, cherchant à
+éviter toute nouvelle hostilité contre la France; la Russie dégoûtée
+d'une lutte trop légèrement entreprise, et décidée à ne pas la
+prolonger; l'Angleterre satisfaite de ses succès sur mer, ne croyant
+pas qu'il valût la peine de s'exposer de nouveau à quelque expédition
+formidable; la Prusse enfin, déconsidérée, n'ayant plus aucune valeur
+aux yeux de personne, et dans cet état, le monde entier désirant ou
+conserver ou obtenir la paix, à des conditions, il est vrai, qui
+n'étaient pas encore clairement définies, mais qui laisseraient,
+quelles qu'elles fussent, la France au rang de première puissance de
+l'univers.
+
+Napoléon jouissait vivement de cette situation, et n'avait nullement
+envie de la compromettre, même pour remporter de nouvelles victoires.
+Mais il méditait de vastes projets, qu'il croyait pouvoir faire
+découler naturellement et immédiatement du traité de Presbourg. Ces
+projets lui semblaient si généralement prévus, qu'à la seule condition
+de les accomplir tout de suite, il espérait les faire comprendre dans
+la double paix qui se négociait avec la Russie et avec l'Angleterre.
+Alors son empire, tel qu'il l'avait conçu dans sa vaste pensée, se
+trouverait constitué définitivement, et accepté de l'Europe. Ces
+résultats obtenus, il regardait la paix comme l'achèvement et la
+ratification de son oeuvre, comme le prix dû à ses travaux et à ceux
+de son peuple, comme l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Il
+était homme, enfin, ainsi qu'il l'avait déjà fait dire à M. Fox, et il
+était loin d'être insensible aux charmes du repos. Avec la puissante
+mobilité de son âme, il était aussi disposé à goûter les douceurs de
+la paix et la gloire des arts utiles, qu'à se transporter de nouveau
+sur les champs de bataille, pour bivouaquer sur la neige, au milieu
+des rangs de ses soldats.
+
+[En marge: Retour de lord Yarmouth à Paris, porteur des conditions de
+l'Angleterre.]
+
+Lord Yarmouth était revenu de Londres avec une lettre particulière de
+M. Fox, attestant qu'il jouissait de toute la confiance de ce
+ministre, et qu'on pouvait lui parler sans réserve. Cette lettre
+ajoutait que lord Yarmouth recevrait des pouvoirs, dès qu'on aurait
+l'espérance fondée de s'entendre. M. de Talleyrand l'avait alors
+instruit des communications établies avec la Russie, et lui avait
+ainsi prouvé l'inutilité de réclamer une négociation collective,
+lorsque la Russie se prêtait elle-même à une négociation séparée.
+Quant à la prétention de l'Angleterre de n'être pas exclue des
+affaires du continent, M. de Talleyrand offrit à lord Yarmouth la
+reconnaissance officielle d'_un droit égal, pour les deux puissances,
+d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et
+maritimes_[15]. Ainsi la question de la négociation séparée semblait
+n'en plus être une, et les conditions de la paix ne paraissaient plus
+elles-mêmes présenter de difficultés insolubles. L'Angleterre voulait
+conserver Malte et le Cap; elle laissait voir le désir de garder nos
+établissements de l'Inde, tels que Chandernagor et Pondichéry, les
+îles françaises de Tabago et de Sainte-Lucie, et surtout la colonie
+hollandaise de Surinam, située sur le continent américain. Entre ces
+diverses possessions il n'y avait de considérable que Surinam, car
+Pondichéry n'était qu'un vain débris de notre ancienne puissance dans
+l'Inde; Tabago, Sainte-Lucie n'avaient pas assez de valeur pour
+motiver un refus. Relativement à Surinam, l'Angleterre ne se montrait
+pas absolue. Quant à nos conquêtes continentales, bien autrement
+importantes que ses conquêtes maritimes, elle était prête à nous les
+concéder toutes, sans excepter Gênes, Venise, la Dalmatie et Naples.
+La Sicile seule paraissait faire difficulté. Lord Yarmouth,
+s'expliquant confidentiellement, disait qu'on était fatigué de
+protéger ces Bourbons de Naples, cet imbécile roi, cette folle reine;
+que néanmoins, si la Sicile leur restait de fait, puisque Joseph ne
+l'avait pas encore conquise, on serait obligé de la demander pour
+eux, mais que ce serait là une question qui dépendrait du résultat des
+opérations militaires actuellement entreprises. Dans le cas cependant
+où la Sicile leur serait enlevée, lord Yarmouth ajoutait qu'il
+faudrait leur trouver une indemnité quelque part. Il était
+sous-entendu, que, pour prix de ces diverses concessions, le Hanovre
+serait rendu à l'Angleterre. Mais, de part et d'autre, on réservait la
+chose, sans l'énoncer formellement.
+
+[Note 15: Texte de la dépêche.]
+
+La Sicile était donc la seule difficulté sérieuse, et encore la
+conquête immédiate de l'île, sauf un dédommagement, quelque
+insignifiant qu'il fût, pouvait tout arranger. Les passe-ports étaient
+envoyés à M. d'Oubril; on ne savait pas quelles prétentions il
+apportait, mais elles ne devaient pas être sensiblement différentes
+des prétentions anglaises.
+
+[En marge: Napoléon veut allonger la négociation, afin d'avoir le
+temps de mettre à exécution divers projets qu'il a conçus, et de les
+imposer à l'Europe à titre de faits accomplis.]
+
+Napoléon voyait clairement, qu'en ne précipitant pas les négociations,
+et en accélérant au contraire l'exécution de ses projets, il
+atteindrait son double but de constituer son empire comme il le
+voulait, et d'en faire confirmer l'établissement par la paix générale.
+
+[En marge: Vaste système de l'Empire français, composé de royautés
+vassales, de grands et petits duchés, etc.]
+
+[En marge: Royaume d'Italie.]
+
+[En marge: Royaume de Naples.]
+
+[En marge: Royaume de Hollande.]
+
+Dès l'origine, en préférant le titre d'empereur à celui de roi, il
+avait imaginé un vaste système d'empire, duquel relèveraient des
+royautés vassales, à l'imitation de l'empire germanique, empire si
+affaibli qu'il n'existait plus que de nom, et qu'il faisait naître la
+tentation de le remplacer en Europe. Les dernières victoires de
+Napoléon avaient exalté son imagination, et il ne rêvait rien moins
+que de relever l'empire d'Occident, d'en placer la couronne sur sa
+tête, et de le rétablir ainsi au profit de la France. Les nouvelles
+royautés vassales étaient toutes trouvées, et elles devaient être
+distribuées entre les membres de la famille Bonaparte. Eugène de
+Beauharnais, adopté comme fils, devenu époux d'une princesse de
+Bavière, était déjà vice-roi d'Italie, et cette vice-royauté
+comprenait la moitié la plus importante de la Péninsule italique,
+puisqu'elle s'étendait de la Toscane aux Alpes Juliennes. Joseph,
+frère aîné de Napoléon, était roi désigné de Naples. Il ne restait
+qu'à lui procurer la Sicile pour qu'il possédât l'un des plus beaux
+royaumes de second ordre. La Hollande, qui se gouvernait assez
+difficilement en république, était sous la dépendance absolue de
+Napoléon, et il croyait pouvoir la rattacher à son système, en la
+constituant en royaume sur la tête de son frère Louis. Cela faisait
+trois royautés, celles d'Italie, de Naples, de Hollande, à placer sous
+la suzeraineté de son empire. Quelquefois, lorsqu'il étendait
+davantage encore le rêve de sa grandeur, il songeait à l'Espagne et au
+Portugal, qui lui donnaient tous les jours des signes, l'Espagne,
+d'une hostilité cachée, le Portugal, d'une hostilité patente. Mais
+ceci était placé loin encore dans le vaste horizon de sa pensée. Il
+fallait que l'Europe l'obligeât à quelque nouveau coup d'éclat, comme
+Austerlitz, pour se permettre l'expulsion complète de la maison de
+Bourbon. Il est certain cependant que cette expulsion commençait à
+devenir chez lui une idée systématique. Depuis qu'il avait été amené
+à proclamer la déchéance des Bourbons de Naples; il considérait la
+famille Bonaparte comme destinée à remplacer la maison de Bourbon sur
+tous les trônes du midi de l'Europe.
+
+[En marge: Duché de Lucques.]
+
+[En marge: Duché de Guastalla.]
+
+[En marge: Principauté de Neufchâtel.]
+
+[En marge: Duché de Berg.]
+
+Dans cette vaste hiérarchie d'États vassaux dépendant de l'Empire
+français, il voulait un second et un troisième rang, composés de
+grands et petits duchés, sur le modèle des fiefs de l'empire
+germanique. Il avait déjà constitué au profit de sa soeur aînée le
+duché de Lucques, qu'il se proposait d'agrandir en y ajoutant la
+principauté de Massa, détachée du royaume d'Italie. Il projetait d'en
+créer un autre, celui de Guastalla, en le détachant aussi du royaume
+d'Italie. Ces deux démembrements étaient fort insignifiants, en
+comparaison de la magnifique adjonction des États vénitiens. Napoléon
+venait d'obtenir de la Prusse Neufchâtel, Anspach et les restes du
+duché de Clèves. Il avait donné Anspach à la Bavière pour se procurer
+le duché de Berg, joli pays, placé à la droite du Rhin, au-dessous de
+Cologne, et comprenant l'importante place de Wesel.--Strasbourg,
+Mayence, Wesel, disait Napoléon, sont _les trois brides_ du Rhin.--
+
+[En marge: Duché de Parme et Plaisance.]
+
+[En marge: Principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo.]
+
+Il avait encore, dans la haute Italie, Parme et Plaisance; dans le
+royaume de Naples, Ponte-Corvo et Bénévent, fiefs restés litigieux
+entre Naples et le Pape, qui en ce moment lui donnait les plus graves
+sujets de mécontentement. Pie VII n'avait pas emporté de Paris les
+satisfactions auxquelles il s'était attendu. Flatté des soins de
+Napoléon, il avait été déçu dans ses espérances d'un dédommagement
+territorial. De plus l'invasion de toute l'Italie par les Français,
+maintenant qu'ils s'étendaient des Alpes Juliennes jusqu au détroit de
+Messine, lui avait paru compléter la dépendance des États romains. Il
+en était au désespoir, et le montrait de toutes les manières. Il ne
+voulait pas organiser l'Église d'Allemagne, qui restait sans prélats,
+sans chapitres, depuis les sécularisations. Il n'admettait aucun des
+arrangements religieux adoptés pour l'Italie. À l'occasion du mariage
+que Jérôme Bonaparte avait contracté aux États-Unis avec une
+protestante, et que Napoléon voulait faire casser, le Pape opposait
+une résistance peu sincère, mais opiniâtre, usant ainsi, à défaut
+d'armes temporelles, de ses armes spirituelles. Napoléon lui avait
+fait dire qu'il se tenait pour maître de l'Italie, Rome comprise, et
+qu'il n'y souffrirait pas un ennemi caché; qu'il suivrait l'exemple de
+ces princes qui, en restant fidèles à l'Église, avaient su la dominer;
+qu'il était pour l'Église romaine un vrai Charlemagne, car il l'avait
+rétablie, et qu'il prétendait être traité comme tel. En attendant, il
+exprimait son déplaisir en prenant Ponte-Corvo et Bénévent. C'était le
+déplorable commencement d'une mésintelligence funeste, à laquelle
+Napoléon croyait alors pouvoir assigner les bornes qu'il lui plairait
+de poser, dans l'intérêt de la religion et de l'Empire.
+
+[En marge: Autres petits duchés créés dans les États vénitiens et le
+royaume de Naples.]
+
+Ainsi, outre plusieurs trônes à distribuer, il avait Lucques,
+Guastalla, Bénévent, Ponte-Corvo, Plaisance, Parme, Neufchâtel, Berg,
+à partager entre ses soeurs et ses plus fidèles serviteurs, à titre de
+principautés ou de duchés. En donnant des royaumes comme Naples à
+Joseph, des accroissements comme les États vénitiens à Eugène, il
+songeait à y créer encore une vingtaine de moindres duchés, destinés
+tant à ses généraux qu'à ses meilleurs serviteurs de l'ordre civil,
+pour former un troisième rang dans sa hiérarchie impériale, et pour
+récompenser d'une manière éclatante ces hommes auxquels il devait le
+trône, et auxquels la France devait sa grandeur.
+
+Depuis qu'en plaçant la couronne impériale sur sa tête, il s'était
+adjugé à lui-même le prix des exploits merveilleux accomplis par la
+génération présente, il avait déchaîné les désirs des compagnons de sa
+gloire, et ils aspiraient aussi à obtenir le prix de leurs travaux.
+Malheureusement ils n'imitaient plus la sobriété des généraux de la
+république, et souvent ils prenaient ce qu'on ne se hâtait pas de leur
+donner. On venait de commettre en Italie, et notamment dans les États
+vénitiens, des exactions fâcheuses, que Napoléon s'était attaché à
+réprimer avec la dernière rigueur. Il avait, avec une vigilance
+incroyable, recherché, découvert le secret de ces exactions, appelé
+devant lui ceux qui se les étaient permises, arraché d'eux la
+révélation des valeurs détournées, et exigé la restitution immédiate
+de ces valeurs, en commençant par le général en chef, qui avait été
+obligé de verser une somme considérable dans la caisse de l'armée.
+
+Mais il ne voulait pas imposer une intégrité rigoureuse à ses
+généraux, sans récompenser leur héroïsme.--Dites-leur, avait-il écrit
+à Eugène et à Joseph, auprès desquels étaient alors employés plusieurs
+des officiers dont il venait de redresser la conduite, dites-leur que
+je leur donnerai à tous beaucoup plus qu'ils ne pourraient jamais
+prendre eux-mêmes; que ce qu'ils prendraient les couvrirait de honte,
+que ce que je leur donnerai leur fera honneur, et sera le témoignage
+immortel de leur gloire; qu'en se payant de leurs mains ils vexeraient
+mes peuples, rendraient la France l'objet des malédictions des
+vaincus, et que ce que je leur donnerai au contraire, accumulé par ma
+prévoyance, ne sera une spoliation pour personne. Qu'ils attendent,
+avait-il ajouté, et ils seront riches, honorés, sans avoir à rougir
+d'aucune concussion.--
+
+Des idées profondes se mêlaient, comme on le voit, à ses conceptions
+en apparence les plus vaines. Il était donc résolu à satisfaire chez
+les généraux le désir des jouissances, mais à le diriger vers de
+nobles récompenses légitimement acquises. Sous le Consulat, quand tout
+avait encore la forme républicaine, il avait imaginé la Légion
+d'honneur. Maintenant que tout prenait autour de lui la forme
+monarchique, et qu'il grandissait à vue d'oeil, il voulait que chacun
+grandît avec lui. Il méditait de créer des rois, des grands-ducs, des
+ducs, des comtes, etc... M. de Talleyrand, prôneur assidu des
+créations de ce genre, avait, pendant la dernière campagne, travaillé
+beaucoup lui-même à l'oeuvre de Napoléon, et l'avait entretenu de ce
+sujet autant que de l'arrangement de l'Europe, qu'il était chargé de
+négocier à Presbourg. Ils avaient à eux deux conçu un vaste système de
+vassalité, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois, sous la
+suzeraineté de l'Empereur, et ayant non pas de vains titres, mais de
+véritables principautés, soit en domaines territoriaux, soit en riches
+revenus.
+
+Les nouveaux rois devaient, pour plus de conformité avec l'empire
+germanique, conserver, sur les trônes qu'ils allaient occuper, leur
+qualité de grands dignitaires de l'Empire français. Joseph devait
+rester grand électeur, Louis connétable, Eugène archichancelier
+d'État, Murat grand amiral, quand ils deviendraient rois ou
+grands-ducs. Des dignitaires supplémentaires, tels qu'un
+vice-connétable, un vice-grand électeur, etc., pris parmi les
+principaux personnages de l'État, rempliraient leurs fonctions quand
+ils seraient absents, et multiplieraient ainsi les charges à
+distribuer. Les rois, restés dignitaires de l'Empire français,
+devaient résider souvent en France, y avoir un établissement royal au
+Louvre, approprié à leur usage. Ils devaient former le conseil de la
+famille impériale, y remplir certaines fonctions spéciales pendant les
+minorités, et même élire l'Empereur, dans le cas où la ligne masculine
+viendrait à s'éteindre, ce qui arrive quelquefois chez les familles
+régnantes.
+
+[En marge: Projet secret de rétablir l'empire d'Occident.]
+
+L'assimilation avec l'empire germanique était complète, et cet empire
+tombant de toutes parts en ruine, exposé même à disparaître par un
+simple effet de la volonté de Napoléon, l'Empire français se trouvait
+tout prêt à le remplacer en Europe. L'empire des Francs pouvait
+redevenir ce qu'il avait été sous Charlemagne, l'empire d'Occident, et
+en prendre même le titre. C'était là le dernier voeu de cette
+ambition immense, le seul qu'elle n'ait pas réalisé, et celui pour
+lequel elle a tourmenté le monde, pour lequel elle a péri peut-être.
+M. de Talleyrand, qui, tout en conseillant la paix, flattait
+quelquefois les passions qui amenaient la guerre, présentait souvent
+cette idée à Napoléon, sachant l'émotion profonde qu'elle produisait
+dans son âme. Chaque fois qu'il lui en parlait, il voyait briller dans
+ses yeux, étincelants de génie, tous les feux de l'ambition. Saisi
+cependant d'une sorte de pudeur, comme à la veille du jour où il prit
+le pouvoir suprême, Napoléon n'osait pas avouer toute l'étendue de ses
+désirs. L'archichancelier Cambacérès, avec lequel il s'ouvrait
+davantage, parce qu'il était plus assuré d'une discrétion absolue,
+avait eu la demi-confidence de ses voeux secrets, et s'était gardé de
+les encourager, parce que chez lui le dévouement ne faisait jamais
+taire la prudence. Mais il était évident qu'au faîte des grandeurs
+humaines, arrivé à ce point qu'Alexandre, César, Charlemagne, n'ont
+pas dépassé, l'âme inquiète et insatiable de Napoléon souhaitait
+encore quelque chose, et que c'était ce titre d'empereur d'Occident,
+qui depuis mille ans n'avait plus été porté dans le monde.
+
+Il existe entre les peuples du Midi et de l'Occident, chez les
+Français, les Italiens, les Espagnols, tous enfants de la civilisation
+romaine, une certaine conformité de génie, de moeurs, d'intérêts,
+quelquefois de territoire, qu'on ne retrouve plus au delà de la
+Manche, du Rhin et du cercle des Alpes, chez les Anglais et les
+Allemands. Cette conformité est l'indication d'une alliance
+naturelle, que la maison de Bourbon, en réunissant sous son sceptre
+royal Paris, Madrid, Naples, et quelquefois Milan, Parme, Florence,
+avait en partie réalisée. Si c'était là ce que voulait Napoléon; si,
+maître de la France, de celle qui ne finit qu'aux bouches de la Meuse
+et du Rhin, et au sommet des Alpes, si, maître de l'Italie entière,
+pouvant le devenir bientôt de l'Espagne, il ne voulait que
+reconstituer cette alliance des peuples d'origine latine, en lui
+donnant la forme symbolique, et sublime par les souvenirs, de l'empire
+d'Occident, la nature des choses, quoique forcée, n'était pas outragée
+cependant. La famille Bonaparte remplaçait la maison de Bourbon, pour
+régner d'une manière plus complète sur l'étendue des pays que cette
+antique maison avait aspiré à dominer, pour les rattacher par un
+simple lien de suzeraineté au chef de la famille, lien qui laissait à
+chacune des nations méridionales son indépendance, en rendant plus
+fort l'utile faisceau de leur alliance. Avec le génie de Napoléon, en
+transportant dans la politique la prudence qu'il déployait à la
+guerre, avec un très-long règne, cette conception n'était peut-être
+pas impossible à réaliser. Mais cette nature des choses qui se venge
+toujours cruellement de ceux qui la méconnaissent, était follement
+violentée, lorsque, dans son ambition, Napoléon cessait de respecter
+la limite du Rhin, lorsqu'il voulait réunir des Germains à des
+Gaulois, soumettre des peuples du Nord à des peuples du Midi, placer
+des princes français en Allemagne, malgré d'invincibles antipathies de
+moeurs, et il faisait apparaître alors à tous les yeux le fantôme de
+cette monarchie universelle, que l'Europe redoute et déteste, qu'elle
+a combattue, qu'elle fera bien de combattre sans cesse, mais qu'un
+jour peut-être elle subira de la main des peuples du Nord, après avoir
+refusé de la subir de la main des peuples d'Occident.
+
+Un enchaînement de faits imprévus, même pour la vaste et prévoyante
+ambition de Napoléon, amenait en ce moment la dissolution de l'empire
+germanique, et allait rendre vacant ce noble titre d'empereur
+d'Allemagne, qui avait remplacé sur la tête des successeurs de
+Charlemagne le titre d'empereur d'Occident. C'était un nouvel et fatal
+encouragement pour les projets que Napoléon nourrissait dans son
+esprit, sans oser les produire encore.
+
+En songeant, dans ses derniers traités avec l'Autriche, à récompenser
+ses trois alliés de l'Allemagne méridionale, les princes de Bavière,
+de Wurtemberg et de Baden, et à terminer tout sujet de collision entre
+eux et le chef de l'empire, par la solution de certaines questions
+restées indécises en 1803, Napoléon avait prononcé, sans qu'il s'en
+doutât, la dissolution prochaine du vieil empire germanique.
+Instrument providentiel, quelquefois involontaire, presque toujours
+méconnu, de cette révolution française, qui devait changer la face du
+monde, il avait préparé à son insu l'une des plus grandes réformes
+européennes.
+
+On se souvient comment, en 1803, la France avait été appelée à se
+mêler du gouvernement intérieur de l'Allemagne; comment les princes
+qui avaient perdu tout ou partie de leurs États par la cession de la
+rive gauche du Rhin, avaient résolu de se dédommager de leurs pertes
+en sécularisant les principautés ecclésiastiques. Ne pouvant se mettre
+d'accord sur le partage de ces principautés, ils avaient appelé
+Napoléon à leur secours, pour apporter dans ce partage l'équité et la
+volonté sans lesquelles il était impossible. La Prusse et l'Autriche
+avaient reçu de sa propre main les biens de l'Église, avec un seul
+déplaisir, celui de n'en pas obtenir davantage. La suppression des
+principautés ecclésiastiques avait entraîné la modification des trois
+colléges composant la Diète. On s'était entendu sur le collége des
+électeurs, mais point sur celui des princes, dans lequel l'Autriche
+prétendait avoir un plus grand nombre de voix catholiques que celui
+qui lui avait été accordé. On s'était entendu sur le collége des
+villes, en réduisant leur nombre à six, et en détruisant presque tout
+à fait leur influence. On n'avait rien statué sur une nouvelle
+organisation des cercles, chargés de maintenir le respect des lois
+dans chaque grande province allemande; sur une nouvelle organisation
+religieuse, devenue nécessaire depuis la suppression d'une foule de
+siéges, et indéfiniment retardée par la mauvaise volonté du Pape.
+Enfin, on n'avait pas résolu la grave question de la noblesse
+immédiate, parce qu'elle intéressait toute l'aristocratie allemande,
+et surtout l'Autriche, qui avait dans les membres de cette noblesse
+des vassaux dépendants de l'empire, indépendants des princes
+territoriaux, et lui rendant une quantité de services dont le
+recrutement, autorisé dans leurs terres, n'était pas le moindre.
+
+[En marge: L'anarchie introduite de nouveau en Allemagne depuis le
+traité de Presbourg.]
+
+Les puissances médiatrices, la France et la Russie, fatiguées de cette
+longue médiation, attirées ailleurs par d'autres événements, avaient à
+peine retiré leur main, laissant l'Allemagne à moitié réformée, que
+l'anarchie avait envahi cette malheureuse contrée. L'Autriche, sous le
+prétexte d'un prétendu droit d'épave, avait usurpé les dépendances des
+biens ecclésiastiques donnés en indemnité, et avait privé les princes
+indemnisés d'une notable partie de ce qui leur était dû. Ces princes
+de leur côté avaient voulu s'emparer des biens de la noblesse
+immédiate, et avaient profité pour cela des incertitudes du dernier
+recès.
+
+La guerre de 1805 ayant ramené Napoléon au delà du Rhin, il avait
+profité de l'occasion pour résoudre au profit des princes ses alliés
+les questions restées indécises, et il avait ainsi créé dans les pays
+de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, une sorte de dissonance avec le
+reste de l'Allemagne. Mais l'avidité de ces mêmes alliés avait fait
+naître des difficultés qui touchaient à l'Allemagne tout entière. Le
+roi de Wurtemberg, ne gardant aucune mesure, avait usurpé les terres
+de la noblesse immédiate, tant celles qui avaient cette qualité que
+celles qui ne l'avaient pas. Il s'était arrogé plus que les droits du
+souverain territorial, et il avait saisi beaucoup de châteaux de la
+noblesse, comme s'il en eût été le véritable propriétaire. Tous ces
+droits d'origine féodale que l'Autriche avait voulu exercer en Souabe,
+et dont la portée était dangereusement arbitraire, il s'en était
+déclaré le nouveau titulaire, en vertu de la possession de certains
+chefs-lieux féodaux que le partage de la Souabe autrichienne lui avait
+procurés, et il commençait à s'en servir avec plus de rigueur que la
+chancellerie autrichienne elle-même. Les maisons de Baden et de
+Bavière, molestées par lui, et autorisées par son exemple,
+commettaient les mêmes excès dans leur circonscription. Le mépris du
+droit avait été poussé jusqu'à pénétrer dans les principautés
+souveraines enclavées dans les territoires de ces trois princes, sous
+prétexte d'y rechercher les domaines de la noblesse immédiate, qui ne
+pouvaient dans aucun cas leur appartenir, car si ces domaines
+appartenaient à d'autres qu'aux nobles immédiats eux-mêmes, c'était
+tout au plus au prince souverain duquel ils relevaient immédiatement.
+
+[En marge: Désorganisation de la Diète, et abolition par le fait de
+tout gouvernement fédéral en Allemagne.]
+
+Napoléon avait chargé M. Otto, son ministre à Munich, comme arbitre,
+et Berthier comme chef de la force exécutive, de régler, entre Baden,
+Wurtemberg et Bavière, toutes les contestations naissant du partage
+des territoires autrichiens de la Souabe. Les difficultés se
+compliquant, Napoléon leur avait adjoint le général Clarke pour les
+aider à débrouiller ce chaos. Les uns et les autres désespéraient d'en
+venir à bout. Les princes violentés s'étaient d'abord présentés à
+Ratisbonne, mais les ministres à la Diète, n'ayant ni courage ni
+autorité depuis que l'Autriche ne leur en donnait plus, s'avouaient
+impuissants en présence du désordre croissant de toutes parts.
+L'Autriche elle-même les avait presque réduits à cette impuissance,
+dont ils se plaignaient, en refusant l'année précédente d'autoriser
+toute délibération sérieuse, tant qu'on ne reconstituerait pas à son
+gré le collége des princes, et qu'on n y ajouterait pas le nombre des
+voix catholiques qu'elle réclamait. Et maintenant, définitivement
+vaincue, préoccupée uniquement de son salut, elle achevait d'anéantir
+la Diète, en lui laissant voir qu'il n'y avait plus à compter sur elle
+pour aucun acte efficace. La Diète était donc un corps détruit,
+recevant tout au plus les communications qu'on lui faisait, en
+accusant à peine réception, mais ne délibérant sur aucun sujet.
+
+À cette vue, les petits princes souverains, les nobles immédiats
+exposés à toutes sortes d'usurpations, les villes libres réduites de
+six à cinq par le don d'Augsbourg à la Bavière, les princes
+ecclésiastiques sécularisés dont les pensions n'étaient plus payées,
+étaient accourus à Munich pour invoquer auprès de MM. Otto, Berthier
+et Clarke, la protection de la France. Ceux-ci, révoltés du spectacle
+d'oppression dont ils étaient témoins, avaient d'abord formé une
+espèce de congrès pour concilier tous les intérêts, et empêcher qu'à
+l'ombre de la protection de la France on ne commît des actes iniques.
+M. Otto avait conçu un projet d'arrangement que la France devait
+soumettre aux principaux oppresseurs, les souverains de Bavière, de
+Baden et de Wurtemberg. Mais il avait bientôt reconnu qu'il ne faisait
+pas moins qu'un nouveau plan de constitution germanique, et, de plus,
+les agents du roi de Wurtemberg, quand il leur avait présenté ce plan,
+s'étaient vivement récriés, et avaient déclaré que jamais leur maître
+ne consentirait aux concessions proposées. On eût dit que ce prince,
+dont on venait de faire un roi, d'augmenter les États, de doubler les
+prérogatives souveraines, était spolié par la France, parce qu'elle
+lui demandait quelque respect des propriétés, et quelques égards de
+voisinage en faveur de ses voisins les plus faibles. N'y sachant plus
+que faire, M. Otto avait tout envoyé à Paris, et les réclamations, et
+les réclamants, et les projets d'arrangement qu'il avait imaginés dans
+une intention de justice. Ce renvoi avait eu lieu à la fin de mars.
+
+[En marge: Les princes allemands opprimés ont de nouveau recours à la
+France.]
+
+Depuis cette époque, opprimés et oppresseurs étaient au pied du trône
+de Napoléon. Il devenait évident que le sceptre de Charlemagne avait
+passé des Germains aux Francs.
+
+C'est ce qu'avait dit, écrit, sous toutes les formes, le prince
+archichancelier, dernier électeur ecclésiastique conservé par
+Napoléon, et transporté, comme on s'en souvient, de Mayence à
+Ratisbonne. Ce prince, dont nous avons tracé ailleurs le caractère
+aimable et mobile, les penchants somptueux, cherchant la force où elle
+était, ne cessait de supplier Napoléon de prendre en main le sceptre
+de la Germanie; et si quelqu'un avait fait retentir aux oreilles de
+Napoléon le dangereux nom de Charlemagne, c'était certainement
+lui.--Vous êtes Charlemagne, lui disait-il, soyez donc le maître, le
+régulateur, le sauveur de l'Allemagne.--Si ce nom, qui n'était pas
+celui qui plaisait davantage à l'orgueil de Napoléon, car il avait
+dans Alexandre et César des émules plus dignes de son génie, mais qui
+plaisait particulièrement à son ambition, parce qu'il établissait
+plus de rapports avec ses projets sur l'Europe; si ce nom se trouvait
+toujours mêlé au sien, c'était moins par son fait que par le fait de
+tous ceux qui recouraient à son pouvoir protecteur. Quand l'Église
+voulait quelque chose de lui, elle lui disait: Vous êtes Charlemagne,
+donnez-nous ce qu'il nous a donné.--Quand les princes allemands de
+tous les États étaient opprimés, ils lui disaient: Vous êtes
+Charlemagne, protégez-nous comme il l'aurait fait.--
+
+On lui eût donc inspiré les idées que son ambition aurait tardé à
+concevoir, si elle avait été lente dans ses désirs. Mais les besoins
+des peuples et son ambition marchaient alors ensemble.
+
+À toutes les époques, les princes de l'Allemagne, outre la
+Confédération germanique, autorité légale et reconnue par eux, avaient
+formé des ligues particulières, pour défendre tels droits ou tels
+intérêts, qui étaient communs à certains d'entre eux. Tout ce qui
+restait de ces ligues s'adressait à Napoléon, en le priant
+d'intervenir à leur profit, tant comme auteur et garant de l'acte de
+médiation de 1803, que comme signataire et exécuteur du traité de
+Presbourg. Les uns lui proposaient de former de nouvelles ligues sous
+sa protection, les autres de former une nouvelle confédération
+germanique sous son sceptre impérial. Les princes dont les possessions
+étaient envahies, les nobles immédiats dont les terres étaient
+saisies, les villes libres menacées de suppression, proposaient des
+plans différents, mais étaient prêts, moyennant protection, à se
+réunir au plan qui prévaudrait.
+
+[En marge: Plan d'une nouvelle confédération germanique, imaginée par
+l'électeur de Ratisbonne, prince archichancelier de l'empire.]
+
+Le prince archichancelier, qui craignait que son électorat
+ecclésiastique, le dernier échappé au naufrage ne succombât dans cette
+autre tempête, imagina un plan pour le sauver, ce fut de former une
+nouvelle confédération germanique, appelée à délibérer sous sa
+présidence, et à comprendre tous les États allemands, excepté la
+Prusse et l'Autriche. Afin d'intéresser Napoléon à cette création, il
+inventa deux moyens. Le premier consistait à créer un électorat
+attaché au duché de Berg, qu'on savait destiné à Murat, et le second à
+désigner sur-le-champ un coadjuteur pour l'archevêché de Ratisbonne,
+et à le choisir dans la famille impériale. Ce coadjuteur étant
+archevêque désigné de Ratisbonne, archichancelier futur de la
+confédération, devait placer la nouvelle diète sous la main de
+Napoléon. Le membre de la famille Bonaparte destiné à ce rôle de
+coadjuteur était tout indiqué par sa profession ecclésiastique,
+c'était le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, ambassadeur à Rome[16].
+
+[Note 16: Nous citons le curieux document qui fut adressé à Napoléon.
+
+ Ratisbonne, 19 avril 1806.
+
+ Sire,
+
+ Le génie de Napoléon ne se borne pas à créer le bonheur de la
+ France; la Providence accorde l'homme supérieur à l'univers.
+ L'estimable nation germanique gémit dans les malheurs de
+ l'anarchie politique et religieuse: soyez, Sire, le régénérateur
+ de sa Constitution! Voici quelques voeux dictés par l'état des
+ choses. Que le duc de Clèves devienne électeur, qu'il obtienne
+ l'octroi du Rhin sur toute la rive droite; que le cardinal Fesch
+ soit mon coadjuteur; que les rentes assignées sur l'octroi à
+ douze États de l'empire soient fondées sur quelque autre base.
+ Votre Majesté Impériale et Royale jugera dans sa sublimité s'il
+ est utile au bien général de réaliser ces idées. Si quelque
+ erreur idéologique me trompe à cet égard, le coeur m'atteste au
+ moins la pureté de mes intentions.
+
+ Je suis avec un attachement inviolable et le plus profond
+ respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale le
+ très-humble et tout dévoué admirateur,
+
+ CHARLES, _électeur archichancelier_.
+
+
+ La nation germanique a besoin que sa Constitution soit régénérée:
+ la majeure partie de ses lois ne présente que des mots vides de
+ sens, depuis que les tribunaux, les cercles, la Diète de l'empire
+ n'ont plus les moyens nécessaires pour soutenir les droits de
+ propriété et de sûreté personnelle des individus qui composent la
+ nation, et que ces institutions ne peuvent plus protéger les
+ opprimés contre les attentats du pouvoir arbitraire et de la
+ cupidité. Un tel état est anarchique; les peuples supportent les
+ charges de l'état civil sans jouir de ses principaux avantages,
+ position désastreuse pour une nation foncièrement estimable par
+ sa loyauté, son industrie, son énergie primitive. La Constitution
+ germanique ne peut être régénérée que par un chef de l'empire
+ d'un grand caractère, qui rende la vigueur aux lois en
+ concentrant dans ses mains le pouvoir exécutif. Les États de
+ l'empire n'en jouiront que d'autant mieux de leurs domaines,
+ lorsque les voeux des peuples seront exposés et discutés à la
+ Diète, les tribunaux mieux organisés, et la justice administrée
+ d'une manière plus efficace. Sa Majesté l'empereur d'Autriche,
+ François second, serait un particulier respectable par ses
+ qualités personnelles, mais dans le fait le sceptre d'Allemagne
+ lui échappe, parce qu'il a maintenant la majorité de la Diète
+ contre lui; qu'il a manqué à sa capitulation en occupant la
+ Bavière, en introduisant les Russes en Allemagne, en démembrant
+ des parties de l'empire pour payer des fautes commises dans les
+ querelles particulières de sa maison. _Puisse-t-il être empereur
+ d'Orient pour résister aux Russes, et que l'empire d'Occident
+ renaisse en l'empereur Napoléon, tel qu'il était sous
+ Charlemagne, composé de l'Italie, de la France et de
+ l'Allemagne!_ Il ne paraît pas impossible que les maux de
+ l'anarchie fassent sentir la nécessité d'une telle régénération à
+ la majorité des électeurs; c'est ainsi qu'ils choisirent Rodolphe
+ de Habsbourg après les troubles du grand interrègne. Les moyens
+ de l'archichancelier sont très-bornés; mais c'est au moins avec
+ une intention pure qu'il compte sur les lumières de l'empereur
+ Napoléon, nommément dans les objets qui pourront agiter le midi
+ de l'Allemagne plus particulièrement dévoué à ce monarque. La
+ régénération de la Constitution germanique a été de tout temps
+ l'objet des voeux de l'électeur archichancelier; il ne demande et
+ n'accepterait rien pour lui-même; il pense que si Sa Majesté
+ l'empereur Napoléon pouvait se réunir en personne chaque année
+ pour quelques semaines à Mayence ou ailleurs avec les princes qui
+ lui sont attachés, les germes de la régénération germanique se
+ développeraient bientôt. M. d'Hédouville a inspiré une parfaite
+ confiance à l'électeur archichancelier, qui sera charmé s'il veut
+ bien exposer ces idées dans toute leur pureté à Sa Majesté
+ l'empereur des Français et à son ministre M. de Talleyrand.
+
+ CHARLES, _électeur archichancelier_.]
+
+[En marge: Sans consulter personne, le prince archichancelier,
+archevêque de Ratisbonne, choisit le cardinal Fesch pour son
+coadjuteur.]
+
+Sans attendre qu'un tel plan fût proposé, discuté et accueilli,
+l'archichancelier, pressé de s'assurer la conservation de son siége,
+par une adoption qui en rendît la destruction impossible, à moins que
+Napoléon ne voulût porter atteinte aux intérêts de sa famille, ce
+qu'elle ne supportait pas aisément, et ce qu'il n'aimait pas à faire,
+l'archichancelier, sans consulter personne, au grand étonnement de ses
+co-États, choisit le cardinal Fesch pour coadjuteur de l'archevêché de
+Ratisbonne, et écrivit à Napoléon une lettre officielle afin de lui
+annoncer ce choix.
+
+Napoléon n'avait aucune raison d'aimer le cardinal Fesch, esprit vain
+et opiniâtre, qui n'était pas le moins tracassier de tous ses parents,
+et il se souciait médiocrement de le placer à la tête de l'empire
+germanique. Toutefois il souffrit, sans s'expliquer, cette étrange
+désignation. Elle était un symptôme frappant de cette disposition des
+princes allemands opprimés, à remettre en ses mains le nouveau sceptre
+impérial.
+
+[En marge: Napoléon forme le projet d'une confédération du Rhin.]
+
+Napoléon ne voulait pas enlever directement ce sceptre au chef de la
+maison d'Autriche. C'était une entreprise qui lui semblait trop grande
+pour le moment, bien qu'il y en eût peu qui l'effrayassent depuis
+Austerlitz. Mais il était éclairé sur ce qu'il pouvait oser
+actuellement en Allemagne, et fixé sur ce qu'il convenait de faire.
+Pour le présent il voulait disloquer, affaiblir l'empire germanique,
+de manière que l'Empire français brillât seul en Occident. Ensuite il
+voulait réunir les princes de l'Allemagne méridionale, situés aux
+bords du Rhin, en Franconie, en Souabe, en Bavière, et les former en
+confédération sous son protectorat avoué. Cette confédération
+déclarerait ses liens dissous avec l'empire germanique. Quant aux
+autres princes de l'Allemagne, ou ils resteraient dans l'ancienne
+Confédération, sous l'autorité de l'Autriche, ou, ce qui était plus
+probable, ils en sortiraient, et se grouperaient à leur gré, les uns
+autour de la Prusse, les autres autour de l'Autriche. Alors l'empire
+français, ayant sous sa suzeraineté formelle l'Italie, Naples, la
+Hollande, peut-être un jour la Péninsule espagnole, sous son
+protectorat le midi de l'Allemagne, comprendrait à peu près les États
+qui avaient appartenu à Charlemagne, et tiendrait la place de l'empire
+d'Occident. Lui donner ce titre n'était plus qu'une affaire de mots,
+grave pourtant, à cause des jalousies de l'Europe, mais réalisable un
+jour de victoire ou de négociation heureuse.
+
+Pour accomplir un tel projet, on avait peu à faire, car la Bavière, le
+Wurtemberg, Baden traitaient alors à Paris, afin d'arriver à une
+régularisation quelconque de leur situation, agrandie mais incertaine.
+Tous les autres princes demandaient à être compris, n'importe sous
+quel titre, n'importe sous quelle condition, dans le nouveau système
+fédératif, qu'on prévoyait et qu'on désirait comme inévitable. Y être
+nommé, c'était vivre; y être omis, c'était périr. Il n'était donc pas
+nécessaire de négocier avec d'autres qu'avec les princes de Baden, de
+Wurtemberg, de Bavière, et encore eut-on soin de ne les consulter que
+dans une certaine mesure, et en excluant tous autres qu'eux de la
+négociation. On se proposait de présenter le traité tout rédigé à ceux
+des princes qu'on voudrait conserver, et de les admettre à le signer
+purement et simplement. La nouvelle confédération devait porter le
+titre de Confédération du Rhin, et Napoléon celui de Protecteur.
+
+M. de Talleyrand fut chargé, avec un premier commis fort habile, M. de
+Labesnardière, de rédiger le projet de la nouvelle confédération, et
+de le soumettre ensuite à l'Empereur[17].
+
+[Note 17: C'est de M. de Labesnardière lui-même, seul confident de
+cette importante création, que nous tenons tous ces détails, appuyés
+en outre sur une foule de documents authentiques.]
+
+Tel fut, comme on le voit, l'enchaînement de faits qui, deux fois,
+amena la France à se mêler des affaires d'Allemagne. La première fois,
+le partage inévitable des biens ecclésiastiques menaçant l'Allemagne
+d'un bouleversement, on vint demander à Napoléon d'accomplir lui-même
+ce partage, et d'y ajouter les changements qui devaient en découler
+dans la constitution germanique. La seconde fois, Napoléon, appelé des
+bords de l'Océan aux bords du Danube par l'irruption des Autrichiens
+en Bavière, obligé de se créer des alliés dans le midi de
+l'Allemagne, de les récompenser, de les agrandir, de les contenir en
+même temps quand ils voulaient abuser de son alliance, fut encore
+obligé d'intervenir pour régler la situation des princes allemands
+qui, géographiquement, intéressaient la France.
+
+S'il eut dans tout ce qu'il fit en cette occasion une vue personnelle,
+ce fut de rendre vacant un titre auguste par la dissolution de
+l'empire germanique, et de ne plus laisser exister aux yeux des
+peuples que l'Empire français. Néanmoins les causes essentielles de
+son intervention ne furent pas autres que les violences des forts, les
+cris des faibles, et le double désir, très-avouable, de réprimer des
+injustices commises sous son nom, et de réformer l'Allemagne d'une
+manière conforme aux lumières de son bon sens, puisqu'enfin il ne
+pouvait pas se dispenser d'y toucher.
+
+Ce n'en fut pas moins une faute grave de la part de Napoléon, que
+cette intervention dans les affaires allemandes poussée au delà de
+certaines bornes. Vouloir exercer une influence prédominante au midi
+de l'Europe, sur l'Italie, même sur l'Espagne, était dans le sens de
+la politique française de tous les temps, et, quelque vaste que fût
+cette ambition, d'éclatantes victoires en pouvaient justifier la
+grandeur. Mais vouloir étendre sa puissance au nord de l'Europe,
+c'est-à-dire en Allemagne, c'était pousser au dernier terme le
+désespoir secret de l'Autriche; c'était donner à la Prusse un genre de
+jalousies que la France ne lui avait pas encore inspirées. C'était
+prendre pour son compte les difficultés qui naissaient des divisions
+de tous ces petits princes entre eux, passer pour appui et complice
+des oppresseurs, quand on était défenseur des opprimés, mettre contre
+soi ceux qui n'étaient pas favorisés, sans mettre pour soi ceux qui
+l'étaient, car ceux-ci s'exprimaient déjà de manière à faire prévoir
+qu'après s'être enrichis par nous, ils seraient capables de se tourner
+contre nous, afin d'acheter la conservation de ce qu'ils avaient
+acquis. Et quant à l'assistance qu'on croyait trouver dans leurs
+troupes, c'était une déception dangereuse, car on serait induit à
+considérer comme auxiliaires des soldats tout prêts, dans l'occasion,
+à devenir des traîtres. Ce qui était une faute plus grande encore,
+c'était de changer les vieilles combinaisons de l'Allemagne, qui
+faisaient de la Prusse un éternel jaloux de l'Autriche, par conséquent
+un allié de la France, et de tous les princes d'Allemagne des rivaux
+envieux les uns des autres, dès lors des clients de notre politique,
+auprès de laquelle ils cherchaient un appui. Que la France ajoutât
+quelque chose à l'influence de la Prusse, et retranchât quelque chose
+à celle de l'Autriche, c'était assez faire en un siècle, c'était même
+tout ce qu'il fallait à l'Allemagne. Au delà il n'y avait que des
+bouleversements de la politique européenne, funestes plutôt qu'utiles.
+Si ces changements étaient poussés jusqu'à rendre la Prusse
+toute-puissante, c'était uniquement déplacer le danger, transporter à
+Berlin l'ennemi que nous avions toujours eu à Vienne: s'ils l'étaient
+jusqu'à détruire la Prusse et l'Autriche, c'était soulever l'Allemagne
+entière; et quant aux petits États, tout ce qui allait au delà d'une
+juste protection pour certains princes de second ordre, comme la
+Bavière, Baden, le Wurtemberg, ordinairement alliés de la France, tout
+ce qui allait au delà d'un prix raisonnable donné après la guerre à
+leur alliance, était une intervention dangereuse dans les affaires
+d'autrui, une gratuite acceptation de difficultés qui n'étaient pas
+les nôtres, et, sous une violation apparente de l'indépendance
+étrangère, une insigne duperie. Il ne restait qu'une faute plus grande
+à commettre, c'était de fonder des royaumes français en Allemagne.
+Napoléon n'en était pas encore arrivé à ce degré de puissance et
+d'erreur. La vieille constitution germanique modifiée par le recès de
+1803, avec quelques solutions de plus, négligées lors de ce recès,
+avec les anciennes influences modifiées seulement dans leur
+proportion, voilà ce qui convenait à la France, à l'Europe et à
+l'Allemagne. Nous avons entrepris davantage, pour le bien de
+l'Allemagne encore plus que pour le nôtre; elle nous en a gardé une
+profonde rancune, et elle a attendu le moment de notre retraite pour
+tirer par derrière sur nos soldats accablés par le nombre. Tel est le
+prix des fautes!
+
+Napoléon, laissant MM. de Talleyrand et de Labesnardière régler en
+secret les détails du nouveau plan de confédération germanique, avec
+les ministres de Baden, de Wurtemberg et de Bavière, avait commencé
+par procéder à l'exécution de son plan général, surtout relativement à
+l'Italie et à la Hollande, afin que les négociateurs anglais et
+russes, traitant chacun de leur côté, trouvassent des résolutions
+consommées et irrévocables à l'égard des nouvelles royautés qu'il
+voulait créer.
+
+[En marge: Rapports personnels de Napoléon avec sa famille.]
+
+La couronne de Naples avait été destinée à Joseph, celle de Hollande à
+Louis. L'institution de ces royautés était tout à la fois pour
+Napoléon un calcul politique et une satisfaction de coeur. Il n'était
+pas seulement grand, il était bon, et sensible aux affections du sang,
+quelquefois jusqu'à la faiblesse. Il ne recueillait pas toujours le
+prix de ses excellents sentiments, car il n'est rien de plus exigeant
+qu'une famille parvenue. Il n'y avait pas un seul de ses parents qui,
+tout en reconnaissant que c'était le vainqueur de Rivoli, des
+Pyramides et d'Austerlitz qui avait fondé la grandeur des Bonaparte,
+ne crût cependant y être pour quelque chose, et ne se regardât comme
+traité d'une manière injuste, dure, ou disproportionnée avec ses
+mérites. Sa mère, répétant sans cesse qu'elle lui avait donné le jour,
+se plaignait de n'être pas entourée d'assez d'hommages et de respects;
+et c'était pourtant des femmes de cette famille la plus modeste, la
+moins enivrée. Lucien Bonaparte avait mis, disait-il, la couronne sur
+la tête de son frère, car seul il n'avait pas été ébranlé au 18
+brumaire, et pour prix de ce service il vivait dans l'exil. Joseph, le
+plus doux de tous, le plus sensé, disait à son tour qu'il était
+l'aîné, et qu'on manquait envers lui de la déférence due à ce titre.
+Il n'était pas sans une certaine disposition à croire que les traités
+de Lunéville, d'Amiens, du Concordat, que Napoléon l'avait
+complaisamment chargé de signer, au détriment de M. de Talleyrand,
+étaient l'ouvrage de son habileté personnelle, autant que des hauts
+faits de son frère. Louis, malade, défiant, rempli d'orgueil,
+affectant la vertu, et ayant de l'honnêteté, se prétendait sacrifié à
+un office infâme, celui de couvrir, en l'épousant, les faiblesses
+d'Hortense de Beauharnais pour Napoléon, calomnie odieuse, inventée
+par les émigrés, colportée en mille pamphlets, et dont Louis avait le
+tort de se montrer préoccupé, au point de faire supposer que lui-même
+y ajoutait foi. Chacun d'eux se croyait donc victime en quelque chose,
+et mal payé de la part qu'il avait prise à la grandeur de son frère.
+Les soeurs de Napoléon, n'osant avoir de telles prétentions,
+s'agitaient autour de lui, et troublaient de leurs rivalités,
+quelquefois de leur mécontentement, son âme en proie à tant d'autres
+soucis. Caroline sollicitait sans cesse pour Murat, lequel, tout léger
+qu'il était, payait du moins les bienfaits de son beau-frère d'un
+dévouement qui ne permettait pas d'augurer alors sa conduite
+postérieure, bien, il est vrai, qu'on doive tout attendre de la
+légèreté. Élisa, l'aînée, transportée à Lucques, où elle recherchait
+la gloire personnelle de bien conduire un petit État, et qui, en
+effet, le conduisait parfaitement, désirait l'augmentation de son
+duché.
+
+Dans toute cette parenté, Jérôme, comme le plus jeune, Pauline, comme
+la plus dissipée, étaient exempts de ces exigences, de ces rancunes,
+de ces jalousies, qui troublaient l'intérieur de la famille impériale.
+Jérôme, dont la jeunesse peu régulière avait provoqué souvent la
+sévérité de Napoléon, voyait en lui un père plutôt qu'un frère, et
+recevait ses bienfaits le coeur plein d'une reconnaissance sans
+mélange. Pauline, livrée à ses plaisirs comme une princesse de la
+famille des Césars, belle comme une Vénus antique, ne cherchait dans
+la grandeur de son frère que des moyens de satisfaire ses goûts
+déréglés, ne voulait pas de plus hauts titres que ceux des Borghèse,
+dont elle portait le nom, était disposée à préférer la fortune, source
+de jouissances, à la grandeur, satisfaction de l'orgueil. Elle aimait
+tellement son frère, que lorsqu'il était à la guerre,
+l'archichancelier Cambacérès, chargé de gouverner la famille régnante
+et l'État, était obligé d'envoyer à cette princesse les nouvelles à
+l'instant même où il les recevait, car le moindre retard la jetait
+dans des souffrances cruelles.
+
+[Illustration: LA PRINCESSE PAULINE BORGHÈSE.]
+
+C'est la crainte de se voir préférer les enfants de la famille
+Beauharnais qui avait poussé les Bonaparte à se faire ennemis de
+Joséphine. Ils ne ménageaient pas même en cela le coeur de Napoléon,
+et le tourmentaient de cent manières. La grandeur précoce d'Eugène,
+devenu vice-roi et héritier désigné du beau royaume d'Italie, les
+offusquait singulièrement, et cependant on avait offert cette couronne
+à Joseph, qui ne l'avait pas voulue, parce qu'elle le plaçait trop
+immédiatement sous le pouvoir de l'empereur des Français. Il voulait
+régner, disait-il, d'une manière indépendante. On verra plus tard ce
+que le goût d'indépendance, commun à tous les membres de la famille
+impériale, combiné avec les tendances des peuples sur lesquels ils
+étaient appelés à régner, devait apporter de difficultés au
+gouvernement de Napoléon, et de nouvelles causes de malheur à nos
+malheurs.
+
+[En marge: La couronne de Naples donnée à Joseph Bonaparte.]
+
+C'est entre tous les membres de cette famille qu'il fallait distribuer
+les royaumes et les duchés de nouvelle création. La couronne de Naples
+assurait à Joseph une situation assez notoirement indépendante, et
+était d'ailleurs assez belle pour être acceptée. On éprouve quelque
+surprise d'avoir à employer de telles paroles, pour caractériser les
+sentiments avec lesquels étaient reçus ces beaux royaumes, par des
+princes nés si loin du trône, et si loin même de cette grandeur que
+les particuliers doivent quelquefois à la naissance ou à la fortune.
+Mais c'est l'une des singularités du spectacle fantastique donné par
+la révolution française, et par l'homme extraordinaire qu'elle avait
+mis à sa tête, que ces refus, ces hésitations, presque ces dédains de
+la satiété anticipée, témoignés en présence des plus belles couronnes,
+par des personnages qui, dans leur jeunesse, ne devaient guère
+s'attendre à les porter. Napoléon, qui avait vu Joseph dédaigner
+tantôt la présidence du Sénat, tantôt la vice-royauté d'Italie,
+n'était pas sûr qu'il acceptât le trône de Naples, et ne lui avait
+conféré d'abord que le titre de son lieutenant[18]. S'étant assuré
+depuis de son acceptation, il avait consigné son nom sur les décrets
+destinés à être présentés au Sénat.
+
+[Note 18: Nous citons les lettres suivantes, qui montrent comment
+Napoléon donnait les couronnes et comment on les recevait.
+
+ «Au ministre de la guerre.
+
+ Munich, 5 janvier 1806.
+
+ «Expédiez le général Berthier, votre frère, avec le décret qui
+ nomme le prince Joseph commandant de l'armée de Naples. Il
+ gardera le plus profond secret, et ce ne sera que lorsque le
+ prince arrivera qu'il lui remettra le décret. Je dis qu'il doit
+ garder le plus profond secret, parce que je ne suis pas sûr que
+ le prince Joseph y aille, et, sous ce point, il ne faut pas que
+ rien soit connu.»
+
+
+ «Au prince Joseph.
+
+ »Stuttgard, le 19 janvier 1806.
+
+ »Mon intention est que dans les premiers jours de février vous
+ entriez dans le royaume de Naples, et que je sois instruit dans
+ le courant de février que mes aigles flottent sur cette capitale.
+ Vous ne ferez aucune suspension d'armes ni capitulation. Mon
+ intention est que les Bourbons aient cessé de régner à Naples, et
+ je veux sur ce trône asseoir un prince de ma maison, vous
+ d'abord, si cela vous convient, un autre si cela ne vous convient
+ point.
+
+ »Je vous réitère de ne point diviser vos forces; que toute votre
+ armée passe l'Apennin, et que vos trois corps d'armée soient
+ dirigés droit sur Naples, de manière à se réunir en un jour sur
+ un même champ de bataille.
+
+ »Laissez un général, des dépôts, des approvisionnements et
+ quelques canonniers à Ancône pour défendre la place. Naples pris,
+ les extrémités tomberont d'elles-mêmes, tout ce qui sera dans les
+ Abbruzzes sera pris à revers, et vous enverrez une division à
+ Tarente, et une du côté de la Sicile pour achever la conquête du
+ royaume.
+
+ »Mon intention est de laisser sous vos ordres dans le royaume de
+ Naples pendant l'année, jusqu'à ce que j'aie fait de nouvelles
+ dispositions, 14 régiments d'infanterie française, complétés au
+ grand complet de guerre, et 12 de cavalerie française aussi au
+ grand complet.
+
+ »Le pays doit vous fournir les vivres, l'habillement, les
+ remontes, et tout ce qui est nécessaire, de manière qu'il ne m'en
+ coûte pas un sou. Mes troupes du royaume d'Italie n'y resteront
+ qu'autant de temps que vous le jugerez nécessaire, après quoi
+ elles retourneront chez elles.
+
+ »Vous lèverez une légion napolitaine où vous ne laisserez entrer
+ que des officiers et soldats napolitains, des gens du pays qui
+ voudront s'attacher à ma cause.»]
+
+[En marge: La couronne de Hollande donnée à Louis Bonaparte.]
+
+Quant à la Hollande, il avait désigné Louis, qui a raconté depuis à
+l'Europe, dans un livre accusateur contre son frère, à quel point il
+avait été offensé d'être peu consulté dans cette disposition. En
+effet, Napoléon, sans s'occuper de Louis, dont la volonté ne lui
+semblait pas être un obstacle à prévoir et à vaincre, avait mandé
+quelques-uns des principaux citoyens de la Hollande, notamment
+l'amiral Verhuel, le vaillant et habile commandant de la flottille,
+pour disposer la Hollande à renoncer enfin à son antique gouvernement
+républicain, et à se constituer en monarchie. C'est un autre trait du
+tableau que nous retraçons ici, que cette révolution française, ayant
+commencé par vouloir convertir tous les trônes en républiques, et
+s'appliquant maintenant à convertir les républiques les plus
+anciennes en monarchies. Les républiques de Venise et de Gênes
+devenues provinces de divers royaumes, les villes libres d'Allemagne
+absorbées dans diverses principautés, avaient déjà signalé cette
+singulière tendance. La royauté de Hollande en était le dernier et le
+plus éclatant phénomène. La Hollande, après s'être jetée dans les bras
+de la France pour échapper aux stathouders, était mécontente de se
+voir condamnée à une guerre éternelle, et manquait de reconnaissance
+envers Napoléon, qui avait fait à Amiens, et qui renouvelait chaque
+jour les plus grands efforts, pour lui assurer la restitution de ses
+colonies. Les Hollandais, à moitié Anglais par la religion, les
+moeurs, l'esprit mercantile, quoique ennemis de l'Angleterre par suite
+de leurs intérêts maritimes, n'avaient aucune sympathie pour le
+gouvernement de Napoléon, et pour sa grandeur exclusivement
+continentale. La moindre victoire sur mer les aurait bien plutôt
+séduits que la plus éclatante victoire sur terre. Ils montraient assez
+de dédain pour le gouvernement semi-monarchique d'un grand
+pensionnaire, que Napoléon les avait induits à se donner, lorsqu'il
+instituait une sorte de premier consul dans tous les pays soumis à
+l'influence de la France. Ce grand pensionnaire, qui était M. de
+Schimmelpenninck, bon citoyen et homme honorable, n'était à leurs yeux
+qu'un préfet français chargé de commettre des exactions, parce qu'il
+demandait des impôts et des emprunts, afin de suffire aux dépenses de
+l'état de guerre. Le peu de goût inspiré par ce gouvernement d'un
+grand pensionnaire, était la seule facilité que présentât la situation
+de la Hollande pour lui faire accepter un roi. Bien qu'atteints de
+cette fatigue qui, à la fin des révolutions, rend indifférent à tout,
+les Hollandais éprouvaient un sentiment pénible en se voyant enlever
+leur état républicain. Cependant, l'assurance qu'on leur laisserait
+leurs lois, surtout leurs lois municipales, le bien qu'on leur disait
+de Louis Bonaparte, de la régularité de ses moeurs, de son penchant à
+l'économie, de l'indépendance de son caractère, et enfin la
+résignation ordinaire aux choses longtemps prévues, décidèrent les
+principaux représentants de la Hollande à se prêter à l'institution
+d'une royauté. Un traité dut convertir en une alliance d'État à État,
+la nouvelle situation de la Hollande par rapport à la France.
+
+[En marge: Adjonction des États vénitiens au royaume d'Italie.]
+
+Les provinces vénitiennes, que Napoléon n'avait pas réunies
+immédiatement au royaume d'Italie, pour être plus libre d'en étudier
+les ressources, et de les employer suivant ses desseins, les provinces
+vénitiennes, la Dalmatie comprise, furent adjointes au royaume
+d'Italie, sous la condition de céder le pays de Massa à la princesse
+Élisa, pour en accroître le duché de Lucques, et le duché de Guastalla
+à la princesse Pauline Borghèse, qui n'avait encore rien reçu de la
+munificence de son frère. Celle-ci ne voulut pas garder son duché, et
+le revendit au royaume d'Italie pour quelques millions.
+
+[En marge: Occasion manquée de ramener le Pape par une meilleure
+distribution des nouveaux États d'Italie.]
+
+C'était le cas, peut-être, de songer au Pape et à la cause réelle de
+ses mécontentements. Dans un moment où l'Italie était le gâteau des
+rois partagé avec le tranchant du sabre, c'était chose aisée que de
+réserver la part de Saint-Pierre, et d'essayer de ramener par quelques
+avantages temporels cette puissance spirituelle, avec qui les démêlés
+sont fâcheux, même dans nos temps de foi douteuse, et qu'il faut bien
+plus redouter quand elle est opprimée que lorsqu'elle opprime. Ces
+nouveaux monarques auraient dû être encore fort heureux de recevoir
+leurs États même avec une province de moins, et Pie VII, dédommagé,
+aurait été porté à souffrir avec plus de patience que la puissance
+française l'investît complétement, comme elle le faisait depuis
+l'établissement de Joseph à Naples. Dans tous les cas, Napoléon avait
+encore Parme et Plaisance à donner, et il n'en pouvait pas faire un
+meilleur usage que de les employer à consoler la cour de Rome. Mais
+Napoléon commençait à s'inquiéter beaucoup moins des résistances
+physiques ou morales, depuis Austerlitz. Il était extrêmement
+mécontent du Pape, de ses menées hostiles contre le nouveau roi de
+Naples, et il se sentait plus disposé à réduire qu'à augmenter le
+patrimoine de Saint-Pierre. D'ailleurs il réservait Parme et Plaisance
+pour un emploi qui avait aussi son mérite; il songeait à en faire
+l'indemnité de quelques-uns des princes protégés de la Russie ou de
+l'Angleterre, tels que les souverains de Naples et de Piémont, vieux
+rois détrônés, auxquels il voulait jeter quelques miettes du riche
+festin autour duquel étaient assis les nouveaux rois. Cette pensée
+était bonne assurément, mais restait la faute de laisser le Pape
+mécontent, prêt à en venir à des éclats, et qu'il eût été facile de
+satisfaire sans un grand dommage pour les royaumes récemment
+institués.
+
+[En marge: Murat créé grand-duc de Berg.]
+
+Il fallait pourvoir Murat, époux de Caroline Bonaparte, et ayant du
+moins mérité à la guerre ce qu'on allait faire pour lui à raison de la
+parenté. Mais lui aussi avait ses exigences, qui étaient plutôt celles
+de sa femme que les siennes. Napoléon avait songé à leur donner la
+principauté de Neufchâtel, que ni le mari ni la femme n'avaient
+voulue. L'archichancelier Cambacérès, qui s'interposait ordinairement
+entre Napoléon et sa famille, avec cette patience conciliante qui
+apaise les irritations réciproques, qui écoute tout, et ne répète que
+ce qui est bon à redire, l'archichancelier Cambacérès eut la
+confidence de leur vif déplaisir. Ils se trouvaient traités avec une
+inégalité blessante. Napoléon alors songea pour eux au duché de Berg,
+cédé à la France par la Bavière en échange d'Anspach, accru encore
+des restes du duché de Clèves, beau pays, heureusement situé à la
+droite du Rhin, contenant 320 mille habitants, produisant, tous frais
+d'administration payés, 400 mille florins de revenu, permettant
+d'entretenir deux régiments, et pouvant procurer à son possesseur une
+certaine importance dans la nouvelle confédération germanique. La
+fertile imagination de Murat et de sa femme ne manqua pas
+effectivement de rêver un rôle fort considérable, décoré
+extérieurement de quelque grand titre renouvelé du Saint-Empire.
+
+La famille régnante était pourvue. Mais les frères et les soeurs de
+Napoléon n'étaient pas tout ce qu'il aimait. Restaient ses compagnons
+d'armes et les collaborateurs de ses travaux civils. Sa bienveillance
+naturelle, d'accord ici avec sa politique, se plaisait à payer le sang
+des uns, les veilles des autres. Il voulait qu'ils fussent braves,
+laborieux et probes, et, pour cela, il pensait qu'il fallait les bien
+récompenser. Voir le sourire sur le visage de ses serviteurs, le
+sourire non de la reconnaissance, sur laquelle il comptait peu en
+général, mais du contentement, était l'une des plus vives jouissances
+de son noble coeur.
+
+Il consulta l'archichancelier Cambacérès sur la distribution des
+nouvelles faveurs, et celui-ci, voyant que, quelque grand que fût le
+butin à partager, l'étendue des services et des ambitions était plus
+grande encore, devina l'embarras de Napoléon, et commença par faire
+cesser cet embarras pour ce qui le concernait. Il pria Napoléon de ne
+pas songer à lui pour les nouveaux duchés. Nul homme ne savait aussi
+bien que, lorsqu'on est arrivé à un certain degré de fortune,
+conserver vaut mieux qu'acquérir, et un empire dont il aurait dirigé
+la politique, dont Napoléon aurait dirigé l'administration et les
+armées, serait resté le plus grand de tous, après l'être devenu.
+L'archichancelier ne voulait qu'une chose, c'était garder sa grandeur
+actuelle, et la certitude de la garder lui paraissait préférable aux
+plus beaux duchés. Il s'était procuré cette certitude dans l'occasion
+que voici. Un moment, il avait craint, en voyant Napoléon exiger que
+les nouveaux rois conservassent leurs dignités françaises, que son
+intention ne fût d'avoir exclusivement des rois pour dignitaires de
+l'Empire, et que les titres d'archichancelier dont il était pourvu,
+d'architrésorier dont jouissait le prince Lebrun, ne passassent
+bientôt à l'un des monarques nouvellement créés ou à créer. Voulant
+connaître, à ce sujet, la pensée de Napoléon, il lui dit: Quand vous
+aurez un roi tout prêt pour recevoir le titre d'archichancelier, vous
+me préviendrez, et je donnerai ma démission.--Soyez tranquille, lui
+répondit Napoléon, il me faut un homme de loi pour cette charge, et
+vous la garderez.--En effet, au milieu des têtes couronnées qui
+composaient autrefois l'empire germanique, il y avait eu trois places
+pour de simples prélats, les électeurs de Mayence, de Trêves et de
+Cologne. De même, au milieu de ces rois, dignitaires de son empire, il
+plaisait à Napoléon de réserver une place pour le premier, le plus
+grave magistrat de son temps, appelé à faire entrer dans ses conseils
+la sagesse qui pouvait n'y pas toujours entrer avec des rois.
+
+[En marge: Berthier créé prince de Neufchâtel.]
+
+Il n'en fallait pas davantage pour contenter pleinement le prudent
+archichancelier. Dès lors ne désirant, ne demandant rien pour lui, il
+aida très-utilement Napoléon dans la difficile répartition qu'il avait
+à faire. Ils furent tous deux d'accord sur le premier personnage à
+récompenser grandement, c'était Berthier, le plus appliqué, le plus
+exact, le plus éclairé peut-être des lieutenants de Napoléon, celui
+qui était toujours auprès de lui sous les boulets, et qui supportait
+sans aucune apparence de déplaisir une vie dont les périls n'étaient
+pas au-dessus de son grand courage, mais dont les fatigues
+commençaient à n'être plus dans ses goûts. Napoléon éprouva une
+véritable satisfaction à pouvoir le payer de ses services. Il lui
+accorda la principauté de Neufchâtel, qui le constituait prince
+souverain.
+
+[En marge: M. de Talleyrand créé prince de Bénévent.]
+
+Il y avait un de ses serviteurs qui occupait en Europe un rang plus
+élevé qu'aucun autre, M. de Talleyrand, qui le servait beaucoup plus
+encore par son art de traiter avec les ministres étrangers et
+l'élégance de ses moeurs que par ses lumières dans le conseil, où il
+avait cependant le mérite d'opiner toujours pour la politique modérée.
+Napoléon ne l'aimait pas et s'en défiait; mais il lui était pénible de
+le voir mécontent, et M. de Talleyrand l'était depuis qu'on ne l'avait
+pas compris au nombre des grands dignitaires. Napoléon, pour le
+dédommager, lui conféra la belle principauté de Bénévent, l'une des
+deux qui venaient d'être enlevées au Pape, comme enclaves du royaume
+de Naples.
+
+[En marge: Bernadotte créé prince de Ponte-Corvo.]
+
+Napoléon avait encore celle de Ponte-Corvo, enclavée aussi dans le
+royaume de Naples, et comme la précédente enlevée au Pape. Il voulut
+la donner à un personnage qui n'avait rendu aucun service
+considérable, qui avait la trahison dans le coeur, mais qui était
+beau-frère de Joseph, c'était le maréchal Bernadotte. Napoléon eut
+besoin de se faire violence pour accorder cette dignité. Il s'y décida
+par convenance, par esprit de famille, par oubli des injures.
+
+[En marge: Création des duchés de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de
+Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, de Feltre, de Bassano,
+de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de
+Reggio, de Massa, de Plaisance, etc.]
+
+[En marge: Grandes ressources réservées pour procurer des dotations à
+tous les grades, et à tous les services, tant civils que militaires.]
+
+C'eût été bien peu que de récompenser ces trois ou quatre serviteurs,
+si Napoléon n'avait pas songé aux autres, plus nombreux et bien plus
+méritants, Berthier excepté, qu'il avait autour de lui, et qui
+attendaient leur part des fruits de la victoire. Il pourvut à ce qui
+les concernait au moyen d'une institution fort adroitement conçue. En
+donnant des royaumes, il les concéda aux nouveaux rois à une
+condition, c'était d'y instituer des duchés, richement rétribués, et
+de lui livrer une certaine part des domaines nationaux. Ainsi en
+ajoutant les États vénitiens au royaume d'Italie, il réserva la
+création de douze duchés sous les titres suivants: duchés de Dalmatie,
+d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise,
+de Feltre, de Bassano, de Vicence, de Padoue, de Rovigo. Ces duchés ne
+conféraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle,
+qui devait être prise sur le quinzième réservé des revenus du pays. Il
+donna le royaume de Naples à Joseph, à condition d'y réserver six
+fiefs, dont faisaient partie les deux principautés déjà citées de
+Bénévent et de Ponte-Corvo, et que complétaient les quatre duchés de
+Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de Reggio. En ajoutant à la principauté
+de Lucques celle de Massa, Napoléon stipula la création du duché de
+Massa. Il en institua trois autres dans les pays de Parme et de
+Plaisance. L'un des trois fut accordé à l'architrésorier Lebrun. Parmi
+tous ces titres que nous venons de citer, on voit figurer ceux qui
+furent portés bientôt par les plus illustres serviteurs de l'Empire,
+et qui le sont aujourd'hui par leurs enfants, dernier et vivant
+témoignage de nos grandeurs passées. Tous ces duchés étaient institués
+aux mêmes conditions que les douze qui avaient été créés dans l'État
+vénitien, sans aucun pouvoir, mais avec une part dans le quinzième des
+revenus. Napoléon voulut qu'il y eût des récompenses pour chaque
+grade, et il se fit attribuer, dans chacun de ces pays, des biens
+nationaux et des rentes, afin de créer des dotations. Ainsi il
+s'assura 30 millions de biens nationaux dans l'État de Venise, et une
+inscription de rente de douze cent mille francs sur le grand livre du
+royaume d'Italie. Il se réserva, dans le même but, les biens nationaux
+de Parme et de Plaisance, une rente d'un million sur le royaume de
+Naples, quatre millions de biens nationaux dans la principauté de
+Lucques et de Massa. Le tout formait 22 duchés, 34 millions de biens
+nationaux, 2,400,000 francs de rentes, et joint au trésor de l'armée
+qu'une première contribution de guerre avait déjà élevé à 70 millions,
+et que de nouvelles victoires allaient grossir indéfiniment, devait
+servir à distribuer des dotations à tous les grades, depuis le soldat
+jusqu'au maréchal. Les fonctionnaires civils devaient avoir leur part
+de ces dotations. Napoléon avait déjà discuté avec M. de Talleyrand un
+projet de reconstitution de la noblesse, car il trouvait que ce
+n'était pas assez que la Légion d'honneur et les duchés. Il se
+proposait de créer des comtes, des barons, croyant à la nécessité de
+ces distinctions sociales, et voulant que chacun grandît avec lui, en
+proportion de ses mérites. Mais il entendait corriger la profonde
+vanité de ces titres de deux manières, en les faisant acheter par de
+grands services, et en les dotant de revenus qui assuraient l'avenir
+des familles.
+
+[En marge: Les nouvelles créations envoyées au Sénat pour y recevoir
+un caractère légal.]
+
+Ces diverses résolutions furent successivement présentées au Sénat,
+pour être converties en articles des constitutions de l'Empire, dans
+les mois de mars, d'avril et de juin.
+
+Le 15 mars de cette année 1806, Murat fut proclamé grand-duc de Clèves
+et de Berg. Le 30 mars Joseph fut proclamé roi de Naples et de Sicile,
+Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Berthier prince de Neufchâtel.
+Le 5 juin seulement (les négociations avec la Hollande ayant entraîné
+quelque retard), Louis fut proclamé roi de Hollande, M. de Talleyrand
+prince de Bénévent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. On pouvait se
+croire revenu à ces temps de l'empire romain où un simple décret du
+sénat enlevait ou conférait les couronnes.
+
+[Date: Juin 1806.]
+
+[En marge: Institution définitive de la nouvelle Confédération du
+Rhin.]
+
+[En marge: Inaction de l'Autriche en cette circonstance.]
+
+[En marge: Efforts de la Prusse pour avoir quelque part à la formation
+d'une nouvelle Allemagne.]
+
+[En marge: Le mécontentement qu'elle a donné à Napoléon la fait
+exclure de toutes les négociations dont l'Allemagne est le sujet.]
+
+Cette série d'actes extraordinaires fut terminée par la création
+définitive de la nouvelle Confédération du Rhin. La négociation
+s'était secrètement passée entre M. de Talleyrand et les ministres de
+Bavière, de Baden et de Wurtemberg. À l'agitation visible des princes
+allemands, tout le monde se doutait qu'il s'agissait encore une fois
+de constituer l'Allemagne. Ceux qui, par la situation géographique de
+leurs États, pouvaient être inclus dans la nouvelle confédération,
+suppliaient que l'on voulût bien les y admettre, afin de conserver
+leur existence. Ceux qui devaient être limitrophes avec elle,
+cherchaient à pénétrer le secret de sa constitution, afin de savoir
+quels seraient leurs rapports avec cette nouvelle puissance, et ne
+demandaient pas mieux que d'y entrer moyennant certains avantages.
+L'Autriche, regardant depuis quelque temps l'empire comme dissous, et
+désormais sans utilité pour elle, assistait à ce spectacle avec une
+apparente indifférence. La Prusse, au contraire, qui voyait dans la
+chute de la vieille Confédération germanique une immense révolution,
+qui aurait voulu partager au moins avec la France le pouvoir impérial
+enlevé à la maison d'Autriche, et avoir la clientèle du nord de
+l'Allemagne, tandis que la France s'arrogeait celle du midi, la Prusse
+était aux écoutes pour savoir ce qui se préparait. La manière dont
+elle venait de prendre possession du Hanovre, les dépêches publiées à
+Londres, avaient tellement refroidi Napoléon à son égard, qu'il ne se
+donnait pas même la peine de l'avertir de choses qui n'auraient dû
+être faites que de concert avec elle. Indépendamment de ce qu'elle
+était éconduite des affaires de l'Allemagne, qui étaient les siennes,
+on répandait mille bruits de remaniements de territoire, remaniements
+d'après lesquels on lui enlevait des provinces, pour lui en attribuer
+d'autres, toujours moindres que celles qu'on lui prenait.
+
+[En marge: Imprudence du grand-duc de Berg et perfidie de l'électeur
+de Hesse-Cassel dans l'affaire de la nouvelle confédération
+germanique.]
+
+Deux princes germaniques, l'un aussi ancien que l'autre était nouveau,
+faisaient naître tous ces bruits par leur impatiente ambition. Le
+premier était l'électeur de Hesse-Cassel, prince astucieux, avare,
+riche du produit de ses mines et du sang de ses sujets vendu à
+l'étranger, cherchant à ménager l'Angleterre, chez laquelle il avait
+beaucoup de capitaux placés, la Prusse dont il était le voisin et l'un
+des généraux, la France enfin, qui édifiait ou renversait en ce moment
+la fortune de toutes les maisons souveraines. Il n'était pas de ruse
+dont il ne fit usage auprès de M. de Talleyrand pour être compris et
+avantagé dans les arrangements nouveaux. Ainsi il offrait de se
+joindre à la confédération projetée, et de mettre par conséquent sous
+notre influence l'une des portions les plus importantes de
+l'Allemagne, c'est-à-dire la Hesse, mais à une condition, celle de lui
+livrer une grande partie du territoire de la maison de
+Hesse-Darmstadt, qu'il détestait de cette haine de branche directe à
+branche collatérale, si fréquente chez les familles allemandes. Il
+insistait fort à ce sujet, et il avait proposé un plan très-étendu et
+très-détaillé. En même temps il écrivait au roi de Prusse pour lui
+dénoncer ce qui se tramait à Paris, pour lui dire qu'on préparait une
+confédération qui ruinerait autant l'influence de la Prusse que celle
+de l'Autriche, et qu'on employait auprès de lui toute sorte de moyens
+pour l'y faire entrer.
+
+Le nouveau prince allemand, Murat, s'y prenait autrement. Non content
+du beau duché de Berg, qui renfermait, comme nous l'avons dit, 320
+mille habitants de population, et produisait 400 mille florins de
+revenu, qui lui fournissait le moyen d entretenir deux régiments, et
+mettait en ses mains l'importante place de Wesel, il voulait devenir
+l'égal au moins des souverains de Wurtemberg ou de Baden, et il
+désirait pour y parvenir qu'on lui créât en Westphalie un État d'un
+million d'habitants. Dans ce but, il obsédait M. de Talleyrand, qui,
+toujours fort pressé de complaire aux membres de la famille impériale,
+imaginait projets sur projets pour lui composer un territoire.
+Naturellement la Prusse en fournissait les matériaux avec Munster,
+Osnabruck et l'Ost-Frise. Il s'agissait, il est vrai, de donner à
+cette puissance les villes anséatiques en échange, lesquelles
+présentaient un beau dédommagement, sinon en territoire, du moins en
+richesse et en importance.
+
+Tous ces plans, préparés sans que Napoléon en fût informé, ne reçurent
+point son agrément dès qu'il en eut connaissance. Il n'avait pas
+tellement à coeur de satisfaire l'ambition de Murat, qu'il voulût
+opérer de nouveaux démembrements en Allemagne; il était décidé surtout
+à n'incorporer les villes anséatiques dans aucun grand État européen.
+Ses dernières combinaisons avaient déjà fait disparaître Augsbourg, et
+allaient faire disparaître Nuremberg, villes par lesquelles passait le
+commerce de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne. Notre
+commerce avec le Nord passait par Hambourg, Brême, Lubeck. Napoléon se
+serait bien gardé de sacrifier des villes dont l'indépendance
+intéressait la France et l'Europe. Les vins, les tissus français
+pénétraient en Allemagne et en Russie sous le pavillon neutre des
+villes anséatiques, et sous le même pavillon revenaient les matières
+navales, quelquefois les céréales, quand l'état des récoltes en France
+l'exigeait. Enfermer ces villes dans les douanes d'un grand État,
+c'eût été enchaîner leur commerce et le nôtre. C'était bien assez de
+se priver de Nuremberg, d'Augsbourg, qui envoyaient en France leurs
+merceries et leurs quincailleries, pour en tirer nos vins, nos
+étoffes, nos denrées coloniales, qu'elles répandaient ensuite dans
+tout le midi de l'Allemagne.
+
+[Date: Juillet 1806.]
+
+Napoléon, bien décidé à ne pas sacrifier les villes anséatiques,
+repoussait toute combinaison qui aurait tendu à les donner à un État
+quelconque, grand ou petit. Il ne favorisait donc aucun des projets de
+Murat. Quant à l'électeur de Hesse, il détestait ce prince faux,
+avide, cachant sous le dehors d'une sorte d'indifférence un ennemi
+acharné, et se proposait à la première occasion de le payer des
+sentiments qu'il avait pour la France. Napoléon ne voulait donc pas se
+lier à son égard, en l'introduisant dans la confédération qui
+s'organisait, car c'eût été rendre impossible un projet éventuel, qui
+devait entraîner la ruine assez prochaine et assez méritée de ce
+prince. Si on était amené à restituer le Hanovre à l'Angleterre, il
+fallait trouver un dédommagement pour la Prusse, et Napoléon était
+déterminé à lui offrir la Hesse, qu'elle eût certainement acceptée,
+comme elle avait accepté les principautés ecclésiastiques et le
+Hanovre, comme elle aurait accepté les villes anséatiques, qu'elle
+demandait tous les jours. Ce projet, qui resta un secret pour la
+diplomatie européenne, et qui était le prix des trames continuelles de
+la maison de Hesse-Cassel avec les ennemis de la France, fut la cause,
+alors inexpliquée, des refus opposés aux instances que faisait
+l'électeur pour être admis dans la nouvelle confédération, et de la
+fausse fidélité dont il se vanta bientôt à l'égard de la Prusse.
+
+[En marge: Conclusion du traité constituant la Confédération du Rhin.]
+
+Tout étant convenu avec les princes de Baden, de Wurtemberg et de
+Bavière, les seuls qui fussent consultés, on donna le traité à signer
+aux autres princes, qui furent compris, à leur prière, dans la
+nouvelle confédération, mais sans prendre leur avis sur la nature de
+l'acte qui la constituait. Ce traité reçut la date du 12 juillet; il
+renfermait les dispositions qui suivent.
+
+[En marge: Titre de la Confédération.]
+
+[En marge: Engagements des princes confédérés.]
+
+La nouvelle confédération devait porter un titre restreint et bien
+choisi, celui de _Confédération du Rhin_, titre qui excluait la
+prétention d'englober l'Allemagne tout entière, et qui s'appliquait
+exclusivement aux États voisins de la France, et ayant avec elle des
+relations d'intérêt incontestables. Le titre corrigeait donc un peu la
+faute de l'institution. Les princes signataires formaient une
+confédération, sous la présidence du prince archichancelier, et sous
+le protectorat de l'empereur des Français. Toute contestation entre
+eux devait être résolue dans une diète siégeant à Francfort, et
+composée de deux colléges seulement, l'un appelé collége des rois,
+l'autre collége des princes. Le premier répondait à l'ancien collége
+des électeurs, qui n'aurait eu aucun sens maintenant, puisqu'il n'y
+avait plus d'empereur à élire; le second, par le titre et la chose,
+était l'ancien collége des princes. Il n'y avait plus de collége
+répondant à l'ancien collége des villes.
+
+Les princes confédérés étaient en état perpétuel d'alliance offensive
+et défensive avec la France. Toute guerre, dans laquelle la
+Confédération ou la France serait engagée, devenait commune, à toutes
+deux. La France devait fournir 200 mille hommes, et la Confédération
+63 mille, ainsi répartis: la Bavière 30 mille, le Wurtemberg 12, le
+grand-duché de Baden 8, le grand-duché de Berg 5, celui de
+Hesse-Darmstadt 4, enfin les petits États 4 mille à eux tous. À la
+mort du prince archichancelier, l'empereur des Français avait le droit
+de nommer le successeur.
+
+Les confédérés se déclaraient séparés à jamais de l'empire germanique,
+et devaient en faire la déclaration immédiate et solennelle à la Diète
+de Ratisbonne. Ils devaient se régir, dans leurs rapports entre eux,
+et relativement à leurs affaires allemandes, par des lois que la Diète
+de Francfort était appelée à délibérer prochainement.
+
+Par un article spécial, toutes les maisons allemandes avaient la
+faculté d'adhérer plus tard à ce traité, à la condition d'une adhésion
+pure et simple.
+
+[En marge: Princes composant la Confédération du Rhin.]
+
+Pour le présent, la Confédération du Rhin comprenait les rois de
+Bavière et de Wurtemberg, le prince archichancelier, archevêque de
+Ratisbonne, les grands-ducs de Baden, de Berg, de Hesse-Darmstadt,
+les ducs de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg, les princes de
+Hohenzollern-Hechingen, et Hohenzollern-Sigmaringen, de Salm-Salm, et
+Salm-Kirbourg, d'Isembourg, d'Aremberg, de Lichtenstein, de la Leyen.
+
+Les Hohenzollern et les Salm étaient admis dans la nouvelle
+confédération, à cause de la longue résidence que plusieurs membres de
+ces familles avaient faite en France, et de l'attachement qu'elles
+avaient voué à nos intérêts. Le prince de Lichtenstein obtenait son
+admission, et conservait ainsi sa qualité de prince régnant, quoique
+prince autrichien, à cause du traité de Presbourg qu'il avait signé.
+Il y avait eu à l'égard de sa principauté, et de plusieurs de celles
+qui étaient maintenues, d'ardentes convoitises repoussées par la
+France.
+
+[En marge: Sort des princes médiatisés.]
+
+La circonscription géographique de la Confédération du Rhin embrassait
+les territoires situés entre la Sieg, la Lahn, le Mein, le Necker, le
+haut Danube, l'Isar, l'Inn, c'est-à-dire les pays de Nassau et de
+Baden, la Franconie, la Souabe, le haut Palatinat, la Bavière. Tout
+prince renfermé dans cette circonscription, s'il n'était pas nommé
+dans l'acte constitutif, perdait la qualité de prince régnant. Il
+était _médiatisé_, expression empruntée à l'ancien droit germanique,
+laquelle voulait dire qu'un prince cessait de dépendre _immédiatement_
+du chef suprême de l'Empire, pour n'en dépendre que _médiatement_,
+qu'il tombait par conséquent sous l'autorité du souverain territorial
+dans les États duquel il était enclavé, et voyait ainsi disparaître
+sa souveraineté.
+
+Les princes et comtes _médiatisés_ conservaient certains droits
+princiers, et ne perdaient que les droits souverains, lesquels étaient
+transportés au prince duquel ils devenaient les sujets. Les droits
+souverains transportés étaient ceux de législation, de juridiction
+suprême, de haute police, d'impôt, de recrutement. La basse et moyenne
+justice, la police forestière, les droits de pêche, de chasse, de
+pâturage, d'exploitation de mines, et toutes les redevances de nature
+féodale, sans compter les propriétés personnelles, composaient les
+prérogatives laissées aux _médiatisés_.
+
+Ils conservaient la faculté d'être jugés par leurs pairs, qualifiés
+d'_austrègues_ dans l'ancienne constitution allemande.
+
+[En marge: Suppression définitive de la noblesse immédiate.]
+
+La noblesse immédiate était définitivement incorporée.
+
+Les _médiatisés_, réduits de l'état de princes régnants à celui de
+sujets privilégiés, étaient assez nombreux, et l'auraient été
+davantage sans l'intervention de la France. On comptait dans le nombre
+les princes de Fustemberg, dévoués à l'Autriche, de Hohenlohe à la
+Prusse, le prince de la Tour et Taxis qui était dépouillé du monopole
+des postes allemandes, les princes de Loevenstein-Wertheim, de
+Linange, de Loos, de Schwarzemberg, de Solms, de
+Wittgenstein-Berlebourg, et quelques autres. La maison de
+Nassau-Fulde, celle de l'ancien stathouder, perdait quelques portions
+de ses domaines, par suite de sa contiguïté de territoire avec la
+nouvelle confédération. La cour de Berlin, indépendamment des graves
+inquiétudes que devait lui inspirer une pareille confédération, y
+trouvait deux causes de chagrin personnel, dans les pertes
+qu'essuyaient les maisons de Nassau-Fulde et de la Tour et Taxis, dont
+nous avons déjà fait connaître la proche parenté avec la famille
+royale de Prusse.
+
+À ces dispositions fondamentales le traité ajoutait les règlements de
+territoire qui étaient nécessaires pour mettre d'accord les souverains
+de Wurtemberg, de Baden et de Bavière, copartageants inconciliables de
+la Souabe autrichienne, des domaines de la noblesse immédiate, des
+États appartenant aux princes _médiatisés_.
+
+[En marge: Le titre de l'archichancelier transporté de la ville de
+Ratisbonne sur celle de Francfort.]
+
+La ville libre de Nuremberg, dont on ne savait plus comment régler le
+sort, entre une bourgeoisie inquiète qui l'agitait, et une noblesse
+patricienne qui la ruinait par la plus dispendieuse administration,
+fut donnée à la Bavière, ainsi que la ville de Ratisbonne, pour prix
+de quelques cessions faites dans le Tyrol, au royaume d'Italie. Le
+prince archichancelier trouva dans la ville et le territoire de
+Francfort un riche dédommagement. C'est à Francfort que devait se
+tenir la nouvelle Diète.
+
+[En marge: Caractère social de la nouvelle confédération.]
+
+Ce célèbre traité de la Confédération du Rhin mit fin à l'ancien
+empire germanique, après mille six ans d'existence, depuis Charlemagne
+couronné en 800, jusqu'à François II dépossédé en 1806. Il fournissait
+le nouveau modèle sur lequel devait être constituée l'Allemagne
+moderne; il en était à ce titre la réforme sociale, et pour le présent
+il plaçait sous l'influence temporaire de la France les États du midi
+de l'Allemagne, laissant errer ceux du nord entre les protecteurs
+qu'il leur plairait de choisir.
+
+Ce traité publié le 12 juillet, avec un grand éclat, ne causa aucune
+surprise, mais compléta pour tous les yeux le système européen de
+Napoléon. Tenant tout le midi de l'Europe sous sa suzeraineté
+impériale par des royautés de famille, ayant les princes du Rhin sous
+son protectorat, il ne lui manquait de l'empire d'Occident que le
+titre.
+
+[En marge: Manière d'annoncer à l'Autriche, à la Prusse et à tous les
+intéressés, la création de la nouvelle Confédération du Rhin.]
+
+Il fallait annoncer ce résultat aux intéressés, c'est-à-dire à la
+Diète de Ratisbonne, à l'empereur d'Autriche, à la Prusse. La
+déclaration à la Diète était simple, on lui notifia qu'on ne la
+reconnaîtrait plus. À l'empereur d'Autriche, on adressa une note, dans
+laquelle, sans lui dicter la conduite qu'il avait à tenir et qu'on
+prévoyait bien, on lui parlait de l'empire germanique comme d'une
+institution aussi usée que la république de Venise, tombant en ruine
+de toutes parts, ne donnant plus de protection aux États faibles,
+d'influence aux États forts, ne répondant ni aux besoins du temps, ni
+à la proportion relative des États allemands entre eux, ne procurant
+plus enfin à la maison d'Autriche elle-même qu'un vain titre, celui
+d'empereur d'Allemagne, titre dont le chef actuel de cette maison
+avait prévu la caducité en se proclamant empereur d'Autriche, ce qui
+avait affranchi la cour de Vienne de toute dépendance à l'égard des
+maisons électorales. On semblait donc espérer, sans le demander, que
+l'empereur François abdiquerait un titre qui allait cesser de fait
+dans une grande partie de l'Allemagne, dans toute celle qu'embrassait
+la Confédération du Rhin, et qui devait n'être plus reconnu par la
+France.
+
+[En marge: Pour dédommager la Prusse de la création d'une
+confédération du Rhin, on l'invite à former en Allemagne une
+confédération du Nord.]
+
+Quant à la Prusse, on la félicitait d'être dégagée des liens de cet
+empire germanique, ordinairement asservi à l'Autriche, et, pour la
+dédommager de ce qu'on prenait sous sa dépendance le midi de
+l'Allemagne, on l'invitait à placer le nord sous une dépendance
+pareille. «L'empereur Napoléon, écrivait le cabinet français, verra
+sans peine, et même avec plaisir, que la Prusse range sous son
+influence, au moyen d'une confédération semblable à celle du Rhin,
+tous les États du nord de l'Allemagne.» On ne désignait pas ces
+princes, on n'en excluait par conséquent aucun; mais le nombre n'en
+pouvait être grand, et l'importance pas davantage. C'étaient
+Hesse-Cassel, la Saxe avec ses diverses branches, les deux maisons de
+Mecklembourg, enfin les petits princes du nord, inutiles à énumérer.
+On promettait de n'apporter aucun obstacle à une confédération de ce
+genre.
+
+[En marge: Précautions prises par Napoléon pour que la pensée ne
+vienne à personne de résister à ses grands projets.]
+
+[En marge: Aspect formidable de la grande armée.]
+
+[En marge: Effectif total des troupes françaises à l'intérieur et à
+l'extérieur.]
+
+Toutefois Napoléon n'avait pas osé de telles choses sans prendre
+d'énergiques et ostensibles précautions. Surveillant avec son activité
+ordinaire ce qui se passait à Naples, à Venise, en Dalmatie, sans se
+relâcher des soins donnés à l'administration intérieure de l'Empire,
+il s'était appliqué à mettre la grande armée sur un pied formidable.
+Celle-ci, répandue, comme on l'a vu, en Bavière, en Franconie, en
+Souabe, vivant dans de bons cantonnements, était reposée, prête à
+marcher de nouveau, soit qu'il fallût refluer par la Bavière vers
+l'Autriche, soit qu'il fallût se jeter, par la Franconie et la Saxe,
+sur la Prusse. Napoléon avait versé dans ses rangs les deux réserves
+formées à Strasbourg et Mayence, sous les maréchaux-sénateurs
+Kellermann et Lefebvre. C'était un accroissement d'une quarantaine de
+mille hommes, levés depuis un an, parfaitement disciplinés, instruits,
+préparés à la fatigue. Quelques-uns même, qui appartenaient aux
+réserves des années antérieures, avaient acquis l'âge de la véritable
+force, c'est-à-dire vingt-quatre ou vingt-cinq ans. L'armée affaiblie,
+par suite de la dernière campagne, d'une vingtaine de mille nommes,
+dont un quart était rentré dans les rangs, se trouvait donc, grâce à
+ce renfort, augmentée et rajeunie. Napoléon, profitant de ce qu'une
+partie de ses soldats était nourrie à l'étranger, avait porté à
+450,000 hommes la force totale de la France, dont 152 mille à
+l'intérieur (les gendarmes, vétérans, invalides, et dépôts, étant
+compris dans ce nombre), 40 mille à Naples, 50 mille dans la
+Lombardie, 20 mille en Dalmatie, 6 mille en Hollande, 12 mille au camp
+de Boulogne, et 170 mille à la grande armée. Ces derniers réunis en
+une seule masse, sur le pied complet de guerre, comptant 30 mille
+cavaliers, 10 mille artilleurs, 130 mille fantassins, étaient parvenus
+au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre par
+la discipline et la guerre, et sous la conduite du plus grand des
+capitaines. Il faut remarquer que de cette armée avaient été détachés
+le général Marmont en Dalmatie, les Hollandais en Hollande, et qu'elle
+ne renfermait plus les Bavarois dans ses rangs, ce qui explique
+pourquoi elle n'était pas plus nombreuse après l'adjonction des
+réserves.
+
+[En marge: Napoléon attend dans une attitude imposante l'effet produit
+à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets.]
+
+Dans cette situation imposante, Napoléon pouvait attendre les effets
+produits à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets, et la
+suite des négociations ouvertes à Paris avec l'Angleterre et la
+Russie.
+
+[En marge: Fête magnifique que Paris doit donner à la grande armée.]
+
+Du reste, il n'avait aucun penchant à prolonger la guerre, si on ne
+l'y obligeait pas pour l'exécution de ses desseins. Il était
+impatient, au contraire, de réunir ses soldats autour de lui, dans la
+fête magnifique que la ville de Paris devait donner à la grande armée.
+C'était une heureuse et belle idée que de faire fêter cette armée
+héroïque par cette noble capitale, qui ressent si fortement toutes les
+émotions de la France, et qui, si elle ne les éprouve pas d'une
+manière plus vive, les rend au moins plus vite et plus énergiquement,
+grâce à la puissance du nombre, à l'habitude de prendre l'initiative
+en toutes choses, et de parler pour le pays en toute occasion.
+
+[En marge: Travaux d'art et d'utilité publique.]
+
+[En marge: Restauration de Saint-Denis.]
+
+Porté à la grandeur par sa nature, et aussi par le succès qui exaltait
+son imagination, Napoléon, au milieu de ces négociations si vastes et
+si variées, de ces soins militaires étendus de Naples à l'Illyrie, de
+l'Illyrie à l'Allemagne, de l'Allemagne à la Hollande, s'adonnait avec
+un goût ardent à d'immortelles créations d'art et d'utilité publique.
+Ayant visité, pendant les courts loisirs que lui laissait la guerre,
+presque tous les lieux de la capitale, il n'en avait pas aperçu un
+seul, sans être saisi à l'instant même de quelque pensée grande,
+morale ou utile, dont nous voyons aujourd'hui la réalisation sur le
+sol de Paris. Il s'était rendu à Saint-Denis, et trouvant cette
+vieille église dans un affligeant état de délabrement, surtout depuis
+la violation des tombes royales, il ordonna, par un décret, la
+réparation de ce monument vénérable. Il décida que quatre chapelles
+sépulcrales y seraient élevées, trois pour les rois des premières
+races, et une pour les princes de sa propre dynastie. Des marbres,
+portant les noms des rois ensevelis, et dont les tombes avaient été
+profanées, devaient remplacer leurs restes dispersés. Il institua un
+chapitre de dix vieux évêques, pour prier perpétuellement dans cet
+asile funèbre de nos races royales.
+
+Après avoir visité Sainte-Geneviève, il ordonna que ce beau temple fût
+achevé et rendu au culte, mais en conservant la destination que
+l'Assemblée constituante lui avait assignée, celle de recevoir les
+hommes illustres de la France. C'était le chapitre de la métropole,
+agrandi, qui devait chaque jour y chanter l'office.
+
+[En marge: Érection de la colonne de la place Vendôme, imitée de la
+colonne Trajane.]
+
+Un monument triomphal avait été ordonné par le Sénat, sur la
+proposition du Tribunat. Après bien des plans rejetés, Napoléon
+s'arrêta à l'idée d'élever, sur la plus belle place de Paris, une
+colonne de bronze, semblable par la forme et par les dimensions à la
+colonne Trajane, consacrée à la grande armée, et retraçant sur un long
+bas-relief, enroulé autour de son fût magnifique, les exploits de la
+campagne de 1805. Il fut décidé que les canons pris sur l'ennemi en
+fourniraient la matière. La statue de Napoléon, en costume impérial,
+dut en surmonter le chapiteau. C'est cette même colonne de la place
+Vendôme, au pied de laquelle passent et passeront les générations
+présentes et futures, sujet d'une généreuse émulation pour elles tant
+qu'elles conserveront l'amour de la gloire nationale, sujet de
+reproche éternel si elles étaient jamais capables de perdre ce noble
+sentiment!
+
+[En marge: Arc triomphal de la place du Carrousel.]
+
+[En marge: Achèvement projeté du Louvre et des Tuileries.]
+
+[En marge: Projet d'une vaste rue, allant des Tuileries à la barrière
+du Trône, et devant s'appeler RUE IMPÉRIALE.]
+
+[En marge: Projet de construction de l'arc de l'Étoile.]
+
+Napoléon arrêta ensuite le projet d'un arc triomphal sur la place du
+Carrousel, le même qui existe aujourd'hui. Cet arc entrait dans le
+plan d'achèvement du Louvre et des Tuileries. Il se proposait de
+réunir ces deux palais, et de n'en former qu'un seul qui serait le
+plus grand qu'on eût jamais vu dans aucun pays. Se plaçant un jour
+sous le portail du Louvre, et regardant vers l'hôtel de ville, il
+conçut l'idée d'une rue immense, qui devait être uniformément
+construite, large comme la rue de la Paix, prolongée jusqu'à la
+barrière du Trône, de manière que l'oeil pût plonger d'un côté
+jusqu'aux Champs-Élysées, de l'autre jusqu'aux premiers arbres de
+Vincennes. Le nom destiné à cette rue était celui de RUE IMPÉRIALE. Un
+monument était depuis longtemps décrété sur l'emplacement de
+l'ancienne Bastille. Napoléon voulait que ce fût un arc triomphal,
+assez vaste pour donner passage, à travers le portail du milieu, à la
+grande rue projetée, et placé à l'intersection de cette rue et du
+canal Saint-Martin. Les architectes ayant déclaré l'impossibilité
+d'une telle construction sur une pareille base, Napoléon résolut de
+transporter cet arc à la place de l'Étoile, pour qu'il fît face aux
+Tuileries, et devînt l'une des extrémités de la ligne immense qu'il
+voulait tracer au sein de sa capitale. La génération présente a
+terminé la plupart des monuments que Napoléon n'avait pas eu le temps
+d'achever. Elle n'a ni terminé le Louvre, ni créé la magnifique rue
+dont il avait conçu le projet.
+
+[En marge: Ouverture de nouvelles fontaines dans Paris.]
+
+Il ne borna pas à des ouvrages de pur embellissement ses soins pour la
+ville de Paris. Il trouva indigne de la prospérité de l'Empire que la
+capitale manquât d'eau, tandis que dans son sein coulait une belle et
+limpide rivière. Les fontaines n'étaient ouvertes que le jour; il
+voulut que des travaux fussent exécutés sur-le-champ aux pompes de
+Notre-Dame, du pont Neuf, de Chaillot, du Gros-Caillou, pour faire
+couler l'eau jour et nuit. Il ordonna de plus l'érection de quinze
+fontaines nouvelles. Celle du Château-d'Eau était comprise dans cette
+création. En deux mois, une partie de ces ordres fut exécutée, et
+l'eau jaillissait nuit et jour des soixante-cinq fontaines anciennes.
+Sur l'emplacement de celles qui étaient récemment décrétées, des
+bornes provisoires répandaient l'eau, en attendant que les fontaines
+elles-mêmes fussent élevées. C'est le trésor public qui avait fourni
+les fonds nécessaires à cette dépense.
+
+[En marge: Projet du pont en pierre qui s'est appelé depuis pont
+d'Iéna.]
+
+Napoléon prescrivit la continuation des quais de la Seine, et décida
+que le pont du Jardin des Plantes, alors en construction, porterait le
+glorieux nom d'Austerlitz. S'étant enfin aperçu, en visitant le Champ
+de Mars pour arrêter le plan des fêtes qui se préparaient, qu'une
+communication était indispensable sur ce point entre les deux rives de
+la Seine, il ordonna l'établissement d'un pont en pierre, qui devait
+être le plus beau de la capitale, et qui depuis a porté le nom de pont
+d'Iéna.
+
+[En marge: Projets de routes et canaux.]
+
+Les départements les plus éloignés de l'Empire eurent part à sa
+munificence. Il décréta, cette année, le canal du Rhône au Rhin, le
+canal de l'Escaut au Rhin, et ordonna des études pour le canal de
+Nantes à Brest. Il consacra des fonds à la continuation des canaux de
+l'Ourcq, de Saint-Quentin, de Bourgogne. Il prescrivit la construction
+d'une grande route, longue de soixante lieues, allant de Metz à
+Mayence, à travers la vallée de la Moselle. Il fit commencer la route
+de Roanne à Lyon, où se trouve la belle descente de Tarare, presque
+digne du Simplon; la célèbre route de la Corniche, allant de Nice à
+Gênes, attachée aux flancs de l'Apennin, entre les cimes de ces monts
+et la mer. Il fit continuer celle du Simplon, déjà presque achevée,
+celles du mont Cenis, du mont Genèvre, celle enfin qui longe les bords
+du Rhin. Napoléon ordonna en outre de nouveaux travaux à l'arsenal
+d'Anvers.
+
+Il semble que la victoire eût fécondé son esprit, car la plupart de
+ses grandes créations datent de cette année mémorable, placée entre la
+première moitié de sa carrière, moitié si belle, où la sagesse guida
+presque toujours ses pas, et cette seconde moitié, si extraordinaire
+et si triste, où son génie, exalté par le succès, s'élança au delà de
+toutes les bornes du possible pour aller finir dans un abîme.
+
+Le Corps législatif assemblé adoptait paisiblement les projets
+imaginés par Napoléon et discutés par le Conseil d'État. On
+n'assistait plus aux scènes orageuses de la Révolution, et pas encore
+aux scènes d'un parlement libre. On voyait une assemblée adoptant de
+confiance des projets qu'elle savait aussi bien conçus que bien
+rédigés.
+
+[En marge: Rédaction et adoption du Code de procédure civile.]
+
+Un nouveau code fut présenté cette année, fruit de longues conférences
+entre les tribuns et les conseillers d'État, sous la direction de
+l'archichancelier Cambacérès: c'était le Code de procédure civile,
+réglant la manière de procéder devant nos tribunaux, en raison de leur
+nouvelle forme et de la simplification de nos lois. Ce code fut adopté
+sans difficulté, les contestations dont il était susceptible ayant été
+vidées d'avance dans les discussions préparatoires du Conseil d'État
+et du Tribunat.
+
+[En marge: Changements dans l'organisation du Conseil d'État, et
+création des maîtres des requêtes.]
+
+Un perfectionnement notable fut apporté à l'organisation du Conseil
+d'État. Jusqu'ici ce corps examinait les projets de loi, discutait les
+grandes mesures de gouvernement, telles que le concordat, le
+couronnement, le voyage du Pape à Paris, la grave question
+diplomatique des préliminaires Saint-Julien non ratifiés par
+l'Autriche. Initié à toutes les affaires d'État, il était plutôt un
+conseil de gouvernement qu'un conseil d'administration. Mais chaque
+jour ces hautes questions devenaient plus rares dans son sein, et
+faisaient place aux questions purement administratives, que le progrès
+du temps, l'étendue croissante de l'Empire multipliaient sans cesse.
+Les conseillers d'État, personnages importants, presque les égaux des
+ministres, étaient trop élevés en rang, et trop peu nombreux pour se
+charger de tous les rapports. Tandis que le nombre des affaires
+augmentait, et qu'elles prenaient le caractère exclusivement
+administratif, un autre besoin se manifestait, celui de former des
+sujets pour le Conseil d'État, de créer une échelle pour y arriver,
+et surtout d'employer la jeunesse de haut rang, que Napoléon voulait
+attirer à lui par toutes les voies à la fois, celles de la guerre et
+des fonctions civiles. Après en avoir conféré avec l'archichancelier,
+il créa les maîtres des requêtes, occupant un rang intermédiaire entre
+les auditeurs et les conseillers d'État, chargés du plus grand nombre
+des rapports, ayant la faculté de délibérer sur les questions qu'ils
+avaient rapportées, et jouissant d'un traitement proportionné à
+l'importance de leurs attributions. MM. Portalis fils, Molé et
+Pasquier, fort jeunes alors, et nommés immédiatement maîtres des
+requêtes, indiquaient l'utilité et l'intention du projet. On aimait le
+mérite qui rappelait des souvenirs, sans exclure le mérite qui n'en
+rappelait aucun.
+
+[En marge: La connaissance de tous les marchés passés avec le
+gouvernement déférée au Conseil d'État.]
+
+À cette sage innovation, qui a créé une pépinière d'administrateurs
+habiles, Napoléon en ajoute sur-le-champ une autre. Il n'y avait pas
+de juridiction pour les entrepreneurs qui traitaient avec l'État,
+qu'ils exécutassent des travaux publics, fissent des fournitures, ou
+contractassent des engagements financiers. C'est l'affaire des
+_Négociants réunis_ qui avait révélé cette lacune, car Napoléon, ne
+sachant plus à qui la déférer, avait songé un moment à l'envoyer au
+Corps législatif. On ne pouvait attribuer cette juridiction aux
+tribunaux, tant à cause des connaissances spéciales qu'elle suppose,
+que de la nature d'esprit qu'elle exige, esprit qui doit être
+administratif plutôt que judiciaire. C'est le motif pour lequel la
+connaissance de tous les marchés passés avec le gouvernement fut
+déférée au Conseil d'État. Ce fut la principale origine de ses
+attributions contentieuses. Aussi créa-t-on en même temps des _avocats
+au conseil_, chargés de défendre par mémoires écrits les intérêts des
+justiciables qui allaient être appelés devant cette nouvelle
+juridiction.
+
+[En marge: Création de l'Université.]
+
+[En marge: Succès des nouvelles maisons d'éducation instituées sous le
+titre de Lycées.]
+
+À toutes ces créations Napoléon en ajouta une encore, la plus belle
+peut-être de son règne, l'Université. On a vu quel système d'éducation
+il avait adopté en 1802, lorsqu'il jeta les fondements de la nouvelle
+société française. Au milieu des vieilles générations que la
+révolution avait rendues ennemies, dont les unes regrettaient l'ancien
+régime, dont les autres étaient dégoûtées du nouveau sans vouloir
+revenir à l'ancien, il se proposa de former par l'éducation une jeune
+génération, faite pour nos modernes institutions et par elles. Au lieu
+de ces écoles centrales, qui étaient des cours publics, auxquels les
+jeunes gens nourris dans les familles ou dans des pensionnats
+particuliers venaient assister, et dans lesquels ils entendaient des
+professeurs enseigner au gré de leur caprice, ou du caprice du temps,
+les sciences physiques beaucoup plus que les lettres, Napoléon
+institua, comme on l'a vu, des maisons où les jeunes gens, casernés et
+nourris, recevaient des mains de l'État l'instruction et l'éducation,
+et où les lettres avaient repris la place qu'elles n'auraient jamais
+dû perdre, sans que les sciences perdissent la place qu'elles avaient
+acquise. Napoléon, prévoyant bien que le préjugé et la malveillance
+s'élèveraient contre les établissements qu'il venait d'instituer,
+avait fondé six mille bourses, et avait ainsi composé d'autorité
+(mais de l'autorité du bienfait) la population des nouveaux colléges,
+appelés du nom de Lycées. Les uns ouverts tout récemment, les autres
+n'étant que d'anciennes maisons transformées, présentaient déjà en
+1806 le spectacle de l'ordre, des bonnes moeurs et des saines études.
+Il en existait vingt-neuf. Napoléon en voulait étendre le nombre, et
+le porter à cent. Trois cent dix écoles secondaires établies par les
+communes, une égale quantité d'écoles secondaires ouvertes par des
+particuliers, les premières astreintes à suivre les règles des lycées,
+les secondes à y envoyer leurs élèves, complétaient l'ensemble des
+nouveaux établissements. Ce système avait parfaitement réussi. Les
+entrepreneurs de maisons particulières, les parents entêtés d'anciens
+préjugés, les prêtres rêvant la conquête de l'éducation publique,
+calomniaient les lycées. Ils disaient qu'on n'y professait que les
+mathématiques parce qu'on ne désirait former que des militaires, que
+la religion y était négligée, que les moeurs y étaient corrompues.
+Rien n'était moins vrai, car on avait eu l'intention expresse de
+remettre les lettres en honneur, et on avait atteint le but proposé.
+La religion y était enseignée par des aumôniers aussi sérieusement que
+la volonté de l'auteur du concordat avait pu l'obtenir, et avec le
+succès que permettait l'esprit du siècle. Enfin une vie dure, presque
+militaire, des exercices continuels, y garantissaient la jeunesse des
+passions précoces; et sous le rapport des moeurs, les lycées étaient
+certainement préférables aux maisons particulières.
+
+Du reste, malgré les médisances des intéressés et des partisans
+chagrins du passé, ces établissements avaient fait des progrès
+rapides. La jeunesse, amenée par le bienfait des bourses et par la
+confiance des parents, commençait à y venir en foule.
+
+[En marge: Napoléon, après avoir créé des maisons d'éducation, veut
+compléter son système en créant un corps enseignant.]
+
+Mais, suivant Napoléon, l'oeuvre était à peine ébauchée. Ce n'était
+pas tout que d'attirer des élèves, il fallait leur donner des
+professeurs; il fallait créer un corps enseignant. C'était là une
+grande question, sur laquelle Napoléon était fixé avec cette fermeté
+d'esprit qu'il apportait en toute chose. Rendre l'éducation aux
+prêtres était inadmissible à ses yeux. Il avait rétabli les cultes, et
+il l'avait fait avec la profonde conviction qu'il faut une religion à
+toute société, non pas comme un moyen de police de plus, mais comme
+une satisfaction due aux plus nobles besoins de l'âme humaine.
+Néanmoins il ne voulait pas abandonner le soin de former la société
+nouvelle au clergé, qui, dans ses préjugés opiniâtres, dans son amour
+du passé, dans sa haine du présent, dans sa terreur de l'avenir, ne
+pouvait que continuer chez la jeunesse les tristes passions des
+générations qui s'éteignaient. Il faut que la jeunesse soit formée sur
+le modèle de la société dans laquelle elle est destinée à vivre; il
+faut qu'elle trouve dans le collége l'esprit de la famille, dans la
+famille l'esprit de la société, avec des moeurs plus pures, des
+habitudes plus régulières, un travail plus soutenu. Il faut, en un
+mot, que le collége soit la société elle-même améliorée. S'il y a une
+différence quelconque entre l'un et l'autre, si la jeunesse entend ses
+maîtres et ses parents parler diversement, si elle entend les uns
+préconiser ce que blâment les autres, il naît un contraste fâcheux qui
+trouble son esprit, et qui lui fait mépriser ses maîtres si elle a
+plus de confiance en ses parents, ses parents si elle a plus de
+confiance en ses maîtres. La seconde partie de la vie est alors
+employée à ne rien croire de ce qu'on a appris dans la première. La
+religion elle-même, si elle est imposée avec affectation, au lieu
+d'être professée avec respect en présence de la jeunesse, la religion
+n'est plus qu'un joug, auquel le jeune homme devenu libre se hâte
+d'échapper comme à tous les jougs du collége. Telles furent les
+considérations qui éloignèrent Napoléon de l'idée de livrer la
+jeunesse au clergé. Une dernière raison acheva de le décider. Le
+clergé était-il apte à élever des juifs, des protestants? Assurément
+non. Alors on ne pouvait plus faire élever ensemble juifs,
+protestants, catholiques, pour composer avec eux une jeunesse
+éclairée, tolérante, aimant le pays, propre à toutes les carrières,
+UNE enfin comme il fallait que fût la France nouvelle.
+
+Cependant si le clergé n'avait pas les qualités nécessaires à cette
+tâche, il en avait quelques-unes de très-précieuses, et qu'on devait
+s'efforcer de lui emprunter. La vie régulière, laborieuse, sobre,
+modeste, était une condition indispensable pour élever la jeunesse,
+car on ne devait pas se contenter, pour une telle mission, des
+premiers venus, formés par les hasards du temps et d'une société
+dissipée. Mais était-il impossible de donner à des laïques certaines
+qualités du clergé? Napoléon ne le pensait pas, et l'expérience a
+prouvé qu'il avait raison. La vie studieuse a plus d'une analogie avec
+la vie religieuse; elle est compatible avec la régularité de moeurs et
+avec la médiocrité de fortune. Napoléon croyait qu'on pouvait, par des
+règlements, créer un corps enseignant, qui, sans observer le célibat,
+apporterait dans l'éducation de la jeunesse la même application, la
+même suite, la même constance de vocation que le clergé. Il y a tous
+les ans, dans les générations qui arrivent à l'état adulte, comme les
+moissons croissant, sur la terre arrivent à maturité, une portion de
+jeunes esprits qui ont le goût de l'étude, et qui appartiennent à des
+familles sans fortune. Recueillir ces esprits, les soumettre à des
+épreuves préparatoires, à une discipline commune, les attirer et les
+retenir par l'attrait d'une carrière modeste, mais assurée, tel était
+le problème à résoudre; et Napoléon ne le regardait pas comme
+insoluble. Il avait foi dans l'esprit de corps, et l'aimait. L'une des
+paroles qu'il répétait le plus ordinairement, parce qu'elle exprimait
+une des idées dont il était le plus souvent frappé, c'est que _la
+société était en poussière_. Il était naturel qu'il éprouvât ce
+sentiment, à l'aspect d'un pays où il n'y avait plus ni noblesse, ni
+clergé, ni parlement, ni corporations. Il disait sans cesse aux hommes
+de la révolution: Sachez vous constituer si vous voulez vous défendre,
+car voyez comme se défendent les prêtres et les émigrés, animés du
+dernier souffle des grands corps détruits!--Il voulait donc remettre à
+un corps qui vivrait, et se défendrait, le soin d'élever les
+générations futures. Il l'a résolu, il l'a fait, et il a réussi.
+
+[En marge: Loi constitutive de l'Université.]
+
+Napoléon établit l'Université sur les principes suivants. Une
+éducation spéciale pour les hommes destinés au professorat, des
+examens préparatoires avant de devenir professeurs; l'entrée après ces
+examens dans un vaste corps, sans le jugement duquel leur carrière ne
+pouvait être ni interrompue ni brisée, et dans lequel ils s'élevaient
+avec le temps et leurs mérites; à la tête de ce corps un conseil
+supérieur, composé des professeurs qui se seraient distingués par
+leurs talents, appliquant les règles, dirigeant l'enseignement; enfin
+le privilége de l'éducation publique attribué exclusivement à la
+nouvelle institution, avec une dotation en rentes sur l'État, ce qui
+devait ajouter à l'énergie de l'esprit de corps l'énergie de l'esprit
+de propriété, telles furent les idées d'après lesquelles Napoléon
+voulut que l'Université fût organisée. Mais il était trop expérimenté
+pour insérer toutes ces dispositions dans une loi. Usant avec une
+intelligence profonde de la confiance publique, qui lui permettait de
+présenter des lois très-générales, qu'il complétait ensuite par des
+décrets, au fur et à mesure des expériences faites, il chargea M.
+Fourcroy, administrateur de l'Instruction publique sous le ministre de
+l'intérieur, de rédiger un projet de loi, qui fut conçu en trois
+articles seulement. Par le premier il était dit qu'il serait formé,
+sous le nom d'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE, un corps enseignant, chargé de
+l'éducation publique dans tout l'Empire; par le second, que les
+membres du corps enseignant contracteraient des _obligations civiles,
+spéciales et temporaires_ (ce mot était employé pour exclure l'idée
+des voeux monastiques); par le troisième, que l'organisation du corps
+enseignant, remaniée d'après l'expérience, serait convertie en loi
+dans la session de 1810. Ce n'est qu'avec cette latitude d'action que
+se font les grandes choses.
+
+Ce projet, présenté le 6 mai, fut adopté comme tous les autres avec
+confiance et silence. Nous ne conseillerons d'adopter ainsi les lois,
+que lorsqu'il y aura un tel homme, de tels actes, et, ce qui est plus
+déterminant encore, une telle situation.
+
+[En marge: La session de 1806 terminée par la présentation des lois de
+finances.]
+
+Cette courte et féconde session fut terminée par les lois financières.
+Napoléon regardait avec raison les finances comme un fondement aussi
+indispensable que l'armée à la grandeur d'un empire. La dernière
+crise, quoique passée, était un avertissement sérieux d'arrêter enfin
+un système complet de finances, d'élever les ressources au niveau des
+besoins, et d'établir un service de trésorerie qui dispensât de
+recourir aux faiseurs d'affaires.
+
+Quant à la création des ressources nécessaires pour suffire aux
+charges de la guerre, Napoléon persistait à ne pas vouloir d'emprunt.
+En effet, même au milieu de la prospérité dont il faisait jouir la
+France, la rente 5 pour 100 ne s'était jamais élevée au-dessus de 60.
+Si on avait annoncé un emprunt, le cours serait descendu au-dessous,
+probablement à 50, et c'eût été un intérêt perpétuel de 10 pour 100 à
+supporter. Napoléon n'avait garde de recourir à de tels moyens.
+Cependant il fallait combler le déficit des derniers exercices, et
+mettre définitivement les ressources en rapport avec l'état de
+guerre, qui depuis quinze ans semblait devenu l'état ordinaire de la
+France. C'était une entreprise hardie, et qui ne s'est jamais
+réalisée, que de suffire aux dépenses d'une lutte acharnée avec les
+impôts permanents. Napoléon n'y avait pas renoncé, et il eut le
+courage de proposer au pays, ou plutôt de lui imposer, les charges qui
+devaient fournir le moyen d'atteindre à ce résultat.
+
+L'arriéré des derniers exercices pouvait être liquidé avec 60
+millions, la dette envers la caisse d'amortissement en étant
+défalquée. Cette dette consistait, comme on doit se le rappeler, en
+cautionnements dont il avait été disposé, en produits de la vente des
+biens nationaux que le Trésor avait absorbés pour son usage,
+quoiqu'ils appartinssent à la caisse d'amortissement. Il fallait donc
+pourvoir à ces 60 millions, à la dette contractée envers la caisse
+d'amortissement, et à un budget annuel qui, d'après l'expérience de
+1806, ne s'élevait pas à moins de 700 millions pendant la guerre (820
+avec les frais de perception).
+
+Voici quels furent les moyens imaginés.
+
+[En marge: Liquidation de l'arriéré.]
+
+On s'était aperçu que la caisse d'amortissement avait
+très-avantageusement vendu les biens dont on lui avait confié
+l'aliénation à titre d'essai. Alors, au lieu de vendre pour elle les
+70 millions, que la loi de ventôse an IX lui attribuait en vue de la
+dédommager des rentes créées à cette époque, et dont on lui devait le
+prix à raison de 10 millions par an, on lui avait livré ces biens
+eux-mêmes. Quant aux cautionnements à lui rembourser, on était décidé
+à les payer dans la même valeur, c'est-à-dire en biens, sauf à elle à
+les aliéner avec les précautions nécessaires, qui lui avaient déjà si
+heureusement réussi. Cette même observation avait conduit Napoléon,
+qui était l'inventeur de cette liquidation, à trouver le moyen de
+combler les 60 millions de l'arriéré.
+
+[En marge: Napoléon retire aux grands corps de l'État les biens-fonds
+qu'il leur avait donnés, remplace ces biens par des rentes, et les
+fait vendre pour payer l'arriéré.]
+
+Il avait doté le Sénat, la Légion d'honneur, l'Instruction publique et
+certains établissements, avec le reste des domaines nationaux. Son
+intention, en agissant ainsi, avait été de les soustraire au
+gaspillage des mauvaises aliénations. Mais, d'une part, on venait de
+s'apercevoir que les aliénations pouvaient s'opérer d'une manière
+avantageuse en les confiant à la caisse d'amortissement; et, de
+l'autre, on avait retrouvé dans ce système de dotation le vice propre
+aux biens de main-morte, dont la condition est d'être mal exploités et
+de peu produire. Napoléon résolut de reprendre ces biens au Sénat et à
+la Légion d'honneur, et de leur en fournir l'équivalent, en créant 3
+millions de rentes 5 pour cent, au capital de 60 millions. Si les
+rentes livrées au public étaient menacées d'une dépréciation
+immédiate, assignées comme dotations à des corps permanents qui ne les
+aliénaient pas, elles n'avaient aucun des inconvénients des emprunts,
+elles n'amenaient aucun avilissement des cours, et elles procuraient
+même un avantage aux établissements publics qui les recevaient,
+c'était, de leur assurer un revenu de 5, au lieu d'un revenu de 2 et
+demi, ou de 3 pour cent, que rapportaient les biens nationaux. Ces
+biens, transmis ensuite à la caisse d'amortissement, qui les
+aliénerait peu à peu, devaient procurer les 60 millions dont on avait
+besoin.
+
+Il est vrai que ces 60 millions, il en fallait la valeur immédiatement
+pour solder les arriérés des exercices antérieurs. On imagina de créer
+des effets temporaires, rapportant 6 à 7 pour cent, suivant l'époque
+de leur remboursement, échéante terme fixe, payables à la caisse
+d'amortissement, à raison d'un million par mois, du 1er juillet 1806
+au 1er juillet 1811, hypothéqués sur le capital de ladite caisse, qui
+aurait, avec ce qu'elle possédait déjà et ce qu'elle allait acquérir,
+environ 130 millions de biens nationaux, qui joignait enfin à cette
+fortune immobilière un crédit bien établi.
+
+Ces effets portant un intérêt avantageux, mais point usuraire, et
+remboursables à des termes fixes et prochains, ne pouvaient pas tomber
+comme la rente, car leur échéance mensuelle et assurée pendant cinq
+ans devait tendre à les relever par la certitude de retrouver le
+capital tout entier, de mois en mois. C'est une combinaison qui depuis
+a réussi plusieurs fois, et qui était excellente.
+
+Le procédé pour liquider l'arriéré consistait donc à reprendre les
+biens assignés aux grands corps, à leur donner des rentes en place, ce
+qui pour eux avait l'avantage d'une augmentation immédiate de revenu,
+à faire vendre ces biens par la caisse d'amortissement, ce qu'elle
+pouvait exécuter avec succès en cinq ans, à en réaliser d'avance la
+valeur, au moyen d'un effet à échéance fixe, qui ne pouvait être
+déprécié, grâce à un remboursement certain et peu éloigné, grâce enfin
+à un intérêt de 6 à 7 pour cent.
+
+La seule difficulté, d'ailleurs peu sérieuse, de cette combinaison,
+c'est que la somme des rentes composant la dette publique allait
+monter à 51 millions au lieu de 50, comme le prescrivaient les lois
+antérieures. Mais l'infraction était peu importante, et on
+satisfaisait à la loi en établissant un amortissement plus rapide pour
+ce million d'excédant.
+
+[En marge: Manière de pourvoir aux budgets futurs, dans la double
+hypothèse de la paix et de la guerre.]
+
+[En marge: Déclaration hardie au Corps législatif, relativement aux
+besoins de l'état de paix et de l'état de guerre.]
+
+Restait à pourvoir aux budgets futurs, en créant des ressources
+suffisantes, soit pour la paix, soit pour la guerre. Napoléon fit au
+Corps législatif, et à l'Europe, une déclaration hardie et en même
+temps très-sage, au point de vue financier. Il voulait la paix, car,
+disait-il fièrement, il avait _épuisé la gloire militaire_; il voulait
+la paix, car il l'avait donnée à l'Autriche. Il était prêt en ce
+moment à la conclure avec la Russie, et il était occupé à la négocier
+avec l'Angleterre. Mais les puissances avaient pris l'habitude de
+considérer les traités comme des trêves, qu'elles pouvaient rompre au
+premier signal parti de Londres. Il fallait, jusqu'à ce qu'on les eût
+amenées à respecter leurs engagements, et à se résigner à la grandeur
+de la France, il fallait être prêt à supporter les charges de la
+guerre aussi longtemps qu'elle serait nécessaire. La Grande-Bretagne
+prétendait suffire à la guerre par des emprunts: libre à elle, tant
+que cette ressource se conserverait en ses mains. La France devait y
+pourvoir autrement, avec les moyens qui lui étaient propres,
+c'est-à-dire avec l'impôt, ressource bien autrement durable, et ne
+laissant aucune charge après elle. En conséquence, il déclarait qu'il
+fallait 600 millions pour la paix, 500 millions pour la guerre (720 et
+800 avec les frais de perception). Le budget de l'année la plus
+paisible du gouvernement actuel, celle de 1802, avait pu se renfermer
+dans une dépense de 500 millions. Mais depuis 1802, l'augmentation de
+la dette, le développement donné aux travaux d'utilité publique, la
+dotation du clergé qui était la suite du concordat, le rétablissement
+de la monarchie qui avait entraîné la création d'une liste civile,
+portaient à 600 millions les dépenses fixes de l'état de paix. Les
+ressources ordinaires s'élevaient fort au delà de cette somme. Quant
+aux dépenses de l'état de guerre, qu'on était résolu à soutenir aussi
+longtemps qu'il le faudrait, elles faisaient monter le budget à 700
+millions. À ce taux on pourrait consacrer par an 130 millions à la
+marine, environ 300 millions à la guerre, avoir 50 vaisseaux armés et
+450,000 hommes toujours prêts à marcher. La France, sur ce pied, était
+en mesure de faire face à tous les dangers. Or, elle pouvait, sans
+abuser d'elle-même, s'imposer cette charge, car ses revenus
+ordinaires, procuraient déjà plus de 600 millions. Le royaume d'Italie
+en fournissait environ 30 pour l'armée française qui veillait à sa
+sûreté, et il était facile d'obtenir 60 à 70 millions de plus par les
+impôts ordinaires.
+
+[En marge: Extension des droits sur les contributions indirectes, et
+rétablissement de l'impôt sur le sel.]
+
+Après cette hardie déclamation, Napoléon, eut le courage de développer
+la grande ressource des contributions indirectes, qu'il avait déjà
+restituée au pays, et de créer une nouvelle ressource, non moins
+utile, non moins abondante, et qui n'avait d'autre inconvénient que
+d'atteindre la généralité du peuple, mais de l'atteindre légèrement,
+l'impôt du sel. En conséquence il proposa, outre le droit d'inventaire
+sur les boissons (droit perçu chez le propriétaire au moment de
+l'enlèvement), un autre droit sur le commerce en gros et sur la vente
+en détail, et pour cela l'exercice, c'est-à-dire la surveillance des
+boissons sur les routes, et la descente des agents du fisc chez les
+commerçants en vin. Les contributions indirectes, qui produisaient
+déjà 23 millions, en devaient produire plus de 50 par suite de cette
+extension.
+
+Quant à l'impôt sur le sel, son rétablissement était lié à la
+suppression d'un autre droit, devenu insupportable, le droit de
+barrières sur les routes. Ce droit entrait si peu dans nos habitudes,
+et incommodait si fort l'agriculture, que tous les conseils généraux
+en avaient demandé l'abolition. Il ne rapportait que 15 millions, ce
+qui était insuffisant pour l'entretien des routes de l'Empire, et ce
+qui coûtait à l'État un supplément de 10 millions par an, sans que les
+routes fussent encore parvenues à l'état désirable; car on évaluait à
+35 millions au moins la somme nécessaire pour les entretenir
+convenablement. En proposant un impôt bien léger, celui de 2 décimes
+par kilogramme (2 sous par livre) de sel, à percevoir dans les marais
+salants, par la main des douaniers, qui enveloppaient ces marais,
+placés presque tous à la frontière, on pouvait espérer un produit de
+35 millions, c'est-à-dire de quoi porter les routes à un véritable
+état de perfection, et de quoi soulager le Trésor d'une dépense de 10
+millions. Cet impôt n'avait rien de commun avec les anciennes
+gabelles, inégalement réparties, aggravées par l'exercice, et faisant
+quelquefois monter le sel à 14 sous la livre, prix qui pour le peuple
+était exorbitant.
+
+Avec le produit annuellement croissant de ces nouvelles taxes, et avec
+quelques ressources accidentelles qui permissent d'attendre leur
+complet développement, la France allait se trouver en mesure de
+supporter l'état de guerre, tant qu'il durerait, et, dès qu'il
+finirait, de faire sentir les bienfaits de la paix aux peuples de
+l'Empire, par la diminution de l'impôt foncier, le seul qui fût
+véritablement onéreux.
+
+Napoléon, par cette création, achevait le rétablissement de nos
+finances, que la suppression des contributions indirectes avait
+ruinées en 1789, et il montrait à l'Europe un tableau décourageant
+pour nos ennemis, c'est-à-dire 50 vaisseaux, 450 mille hommes,
+entretenus sans emprunt, et tout le temps que durerait la guerre.
+
+[En marge: Le budget de 1806 fixé à 700 millions, et avec les frais de
+perception à 820 millions.]
+
+Le budget de 1806 fut donc fixé à 700 millions en dépenses et en
+recettes (820 avec les frais de perception). Une circonstance
+accidentelle, celle du rétablissement du calendrier grégorien, à
+partir du 1er janvier 1806, le fit porter à 15 mois au lieu de 12, et
+à 900 millions au lieu de 700. En effet, le précédent budget, celui
+de l'an XIII, s'arrêtant au 21 septembre 1805, il fallait, pour
+atteindre au 1er janvier 1806, ajouter trois mois environ, ce qui
+devait porter le budget de 1806 à quinze mois et à 900 millions.
+
+[En marge: Nouvelle organisation de la Trésorerie et de la Banque de
+France.]
+
+Restait encore une tâche à remplir, c'était d'organiser la Trésorerie
+et la Banque de France. Éclairé par les derniers événements, Napoléon
+voulait réformer l'une et l'autre.
+
+On a déjà répété bien des fois, dans cette histoire, que la valeur de
+l'impôt était envoyée au Trésor sous forme d'obligations à terme, ou
+de bons à vue, signés par les receveurs généraux, et acquittables mois
+par mois à leur caisse. L'escompte de ce papier procurait de l'argent,
+quand on avait besoin de devancer les échéances. Abandonner cet
+escompte à une compagnie avait mal réussi. On venait de le confier de
+nouveau à une agence des receveurs généraux, qui opéraient à Paris
+pour le corps tout entier. Depuis le retour du crédit, les capitaux
+abondaient, et les receveurs généraux pouvaient procurer à l'État, par
+l'escompte de leurs propres engagements, tous les fonds dont on avait
+besoin. Cependant on discuta longtemps devant Napoléon, en conseil de
+finances, si on ne devrait pas attribuer ce service à la Banque, plus
+puissante que ne serait jamais l'agence des receveurs généraux.
+D'abord Napoléon jugea que, pour ce service et pour d'autres, la
+Banque n'était pas assez fortement constituée. Il résolut donc de
+doubler son capital, et de le porter de 45 mille actions à 90 mille,
+ce qui faisait, à mille francs l'action, un capital de 90 millions. Il
+résolut, en outre, d'en rendre l'organisation monarchique, en
+convertissant le président éligible qui était à sa tête, en un
+gouverneur nommé par l'Empereur, qui la dirigerait dans le double
+intérêt du commerce et du Trésor; de placer trois receveurs généraux
+dans son conseil, pour la lier davantage au gouvernement; enfin de
+supprimer la disposition d'après laquelle on proportionnait les
+escomptes au nombre d'actions possédées par les présentateurs
+d'effets, et de la remplacer par une autre disposition bien plus sage,
+consistant à proportionner ces escomptes au crédit reconnu des
+commerçants qui les demandaient. Ces changements, proposés dans une
+loi, furent adoptés par le Corps législatif; et sous cette
+constitution forte et habile, la Banque de France est devenue l'un des
+établissements les plus solides de l'univers, car on l'a vue de nos
+jours secourir la Banque d'Angleterre elle-même, et traverser sans
+fléchir les plus grandes catastrophes politiques.
+
+Même après l'avoir ainsi agrandie, Napoléon ne voulut pas confier
+d'une manière constante et définitive le service du Trésor à la Banque
+de France. Il entendait se servir au besoin, et accidentellement, de
+la nouvelle puissance qu'il lui avait assurée, pour escompter telle ou
+telle somme d'_obligations des receveurs généraux_ ou de _bons à vue_,
+mais il ne pouvait se décider à lui remettre définitivement le
+portefeuille du Trésor. C'était une compagnie de commerçants,
+délibérant, à la vérité, sous un président nommé par lui, mais placés
+en dehors de son gouvernement, et il ne voulait pas, disait-il, leur
+livrer le secret de ses opérations militaires, en leur livrant le
+secret de ses opérations financières.--Je veux, ajouta-t-il, pouvoir
+remuer un corps de troupes sans que la Banque le sache, et elle le
+saurait si elle avait connaissance de mes besoins d'argent.
+
+Du reste il fit mettre à l'essai, mais à l'essai seulement, un nouveau
+système de versement de fonds par les comptables. Bien que le système
+des _obligations_ eût rendu de grands services, il n'était pas le
+dernier terme de la perfection, en fait de recouvrement. Il arrivait
+que les receveurs généraux avaient souvent des valeurs considérables
+en caisse, dont ils profitaient, en attendant l'échéance de leurs
+obligations. De plus ces obligations donnaient lieu à un agiotage
+assez actif. Un simple compte courant établi entre l'État et les
+comptables, au moyen duquel toute valeur entrée dans leur caisse
+appartenait au Trésor, portait intérêt à son profit, et toute valeur
+sortie portait intérêt au profit du comptable qui l'avait versée; un
+compte courant ainsi réglé était un système bien plus simple, plus
+vrai, et qui n'empêchait pas d'accorder aux receveurs généraux les
+avantages dont on avait cru nécessaire de les faire jouir. Mais il
+fallait auparavant un système d'écritures qui ne permît pas d'erreur;
+il fallait, dans la comptabilité du Trésor, l'introduction des
+écritures en partie double, dont le commerce fait usage. M. Mollien
+proposa le compte courant et les écritures en partie double. Napoléon
+y consentit avec empressement, mais il voulut que ce système fût
+essayé chez quelques receveurs généraux, pour en juger le mérite
+d'après l'expérience.
+
+Tels furent les travaux civils de Napoléon dans cette mémorable année
+1806, la plus belle de l'Empire, comme celle de 1802 fut la plus belle
+du Consulat: années fécondes l'une et l'autre, dans lesquelles la
+France fut constituée pour être une république dictatoriale en 1802,
+et un vaste empire fédératif en 1806. Dans cette dernière année,
+Napoléon fonda à la fois des royautés vassales sur la tête de ses
+frères, des duchés pour ses généraux et ses serviteurs, de riches
+dotations pour ses soldats, supprima l'empire germanique, et laissa
+l'Empire français remplir seul l'Occident. Il continua, en fait de
+routes, de ponts, de canaux, les travaux déjà commencés, et en
+entreprit de plus importants, tels que les canaux du Rhône au Rhin, du
+Rhin à l'Escaut, les routes de la Corniche, de Tarare, de Metz à
+Mayence. Il projeta les grands monuments de la capitale, la colonne de
+la place Vendôme, l'arc de l'Étoile, l'achèvement du Louvre, la rue
+qui devait s'appeler Impériale, les principales fontaines de Paris. Il
+commença la restauration de Saint-Denis, il ordonna l'achèvement du
+Panthéon; il promulgua le Code de procédure, perfectionna
+l'organisation du Conseil d'État, créa l'Université, liquida
+définitivement les arriérés financiers, compléta le système des
+impôts, réorganisa la Banque de France, et prépara le nouveau système
+de trésorerie française. Tout cela, entrepris en janvier 1806, était
+terminé en juillet de la même année. Quel esprit conçut jamais plus de
+choses, de plus vastes, de plus profondes, les réalisa en moins de
+temps? Il est vrai que nous touchons au faîte de ce prodigieux règne,
+faîte d'une élévation sans égale, et dont on peut dire, en contemplant
+le tableau entier des grandeurs humaines, qu'aucune ne le dépasse,
+s'il y en a qui l'atteignent.
+
+Malheureusement, cette année incomparable, au lieu de finir au milieu
+de la paix, comme on pouvait l'espérer, finit au milieu de la guerre,
+moitié par la faute de l'Europe, moitié par celle de Napoléon, et
+aussi par un coup cruel de la mort, qui emporta M. Fox, dans cette
+même année où elle avait déjà emporté M. Pitt.
+
+[En marge: Continuation des négociations entamées avec la Russie et
+l'Angleterre.]
+
+[En marge: Termes auxquels on en arrive avec lord Yarmouth.]
+
+Les négociations entamées avec la Russie et l'Angleterre avaient
+continué pendant les travaux de tout genre dont nous venons de tracer
+le tableau. Lord Yarmouth, avec lequel on avait volontairement allongé
+les pourparlers, en était resté aux mêmes propositions. L'Angleterre
+entendait garder la plupart de ses conquêtes maritimes, nous concédait
+nos conquêtes continentales, le Hanovre toujours excepté, et se
+bornait à demander ce qu'on ferait pour indemniser le roi de Naples.
+Quant aux nouvelles royautés, quant à la Confédération du Rhin, elle
+ne paraissait pas s'en soucier. Napoléon, qui n'avait plus de raison
+pour différer le terme des négociations, ses principaux projets étant
+accomplis, pressait lord Yarmouth de se procurer des pouvoirs, afin
+d'aboutir à une conclusion. Lord Yarmouth les avait enfin reçus, mais
+avec ordre de ne les produire que lorsqu'il apercevrait la possibilité
+de se mettre d'accord avec la France, et lorsqu'il se serait entendu
+avec le négociateur russe.
+
+[En marge: Arrivée à Paris de M. d'Oubril, chargé de traiter pour la
+Russie.]
+
+M. d'Oubril était arrivé en juin avec des pouvoirs en forme, et avec
+la double instruction, premièrement de gagner du temps pour les
+bouches du Cattaro, et d'épargner ainsi à l'Autriche l'exécution
+militaire dont elle était menacée; secondement, de terminer tous les
+différends existants par un traité de paix, si la France accédait à
+des conditions qui sauvassent la dignité de l'empire russe. Une
+circonstance avait confirmé M. d'Oubril dans l'idée d'en finir par un
+traité de paix. Pendant qu'il était en route, le ministère russe avait
+été changé. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se
+liât plus étroitement à l'Angleterre, non pas précisément pour
+continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage,
+Alexandre, fatigué de leurs remontrances, craignant des engagements
+trop étroits avec le cabinet britannique, avait enfin accepté des
+démissions souvent offertes, et remplacé le prince Czartoryski par le
+général de Budberg. Celui-ci était ancien gouverneur de l'empereur,
+ami de l'impératrice mère, et n'était ni de force ni d'humeur à
+résister à son maître. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur porté à la
+paix plus que ses ministres, dut se croire autorisé, par ce
+changement, à incliner davantage vers une conclusion pacifique.
+
+M. de Talleyrand n'eut pas de peine à persuader M. d'Oubril, lorsqu'il
+soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intérêt sérieux à
+débattre, tout au plus une question d'influence à traiter au sujet de
+deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa
+protection. Mais, quant à ces dernières, la Russie, battue à
+Austerlitz, et peu disposée à recommencer depuis que l'Autriche avait
+rendu son épée, depuis que la Prusse était dépendante, et que
+l'Angleterre semblait fatiguée, la Russie ne pouvait être fort
+exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude
+échec. Ainsi elle était prête à passer outre, relativement aux
+nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement à la réunion de
+Gênes et des États vénitiens; elle était même décidée à se taire sur
+la conquête de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, après une
+convention de neutralité, justifiait toutes les rigueurs de Napoléon.
+Cependant, à l'égard du Piémont et des Bourbons de Naples, la Russie
+avait des engagements écrits, et elle ne pouvait pas moins faire que
+de demander quelque chose pour eux, si peu que ce fût. Les engagements
+à l'égard du Piémont commençaient à prescrire, mais ceux qu'on avait
+contractés à l'égard de la reine Caroline, en la poussant dans
+l'abîme, étaient trop récents et trop authentiques pour qu'on
+n'intervînt pas en sa faveur.
+
+[En marge: À quoi se trouve réduite la négociation entre la Russie et
+la France.]
+
+[En marge: L'indemnité des Bourbons de Naples faisant la principale
+difficulté, on imagine de leur donner les îles Baléares.]
+
+Aussi était-ce la question essentielle et difficile à résoudre entre
+M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait désiré procurer
+quelque dédommagement, si faible qu'il fût, au roi de Piémont, assurer
+la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le traité
+certaines rédactions qui ménageassent à la Russie une apparence
+d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe.
+Bien que Napoléon eût voulu d'abord un traité sec et vide, qui
+rétablît purement et simplement la paix entre les deux empires, afin
+de bien constater qu'il ne reconnaissait pas à la Russie l'influence
+qu'elle prétendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant
+la possibilité d'une paix immédiate, laquelle, par contre-coup,
+amenait forcément l'Angleterre à traiter à des conditions
+raisonnables. Napoléon permit donc à M. de Talleyrand d'accorder tous
+les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignité du cabinet
+russe. Ainsi ce ministre fut autorisé, dans le traité patent, à
+garantir l'évacuation de l'Allemagne, l'intégrité de l'empire ottoman,
+l'indépendance de la république de Raguse, à promettre les bons
+offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Suède, et à
+accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rétablissement de
+la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait là de quoi rédiger
+un traité, moins insignifiant que celui que Napoléon avait d'abord
+voulu, et par conséquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie.
+Mais il fallait un dédommagement quelconque pour les rois de Piémont
+et de Naples. Quant au roi de Piémont, Napoléon opposa des refus
+absolus, et on fut obligé d'y renoncer. Quant à Naples, il ne
+consentit jamais à céder la Sicile, et il exigea que cette île fût
+restituée au royaume de Naples, actuellement possédé par Joseph. À
+force de chercher une combinaison pour concilier les prétentions
+opposées, on inventa un moyen terme, qui consistait à donner les îles
+Baléares au prince royal de Naples, et une indemnité pécuniaire au roi
+et à la reine détrônés. Les îles Baléares appartenaient, il est vrai,
+à l'Espagne, mais Napoléon avait de quoi fournir un équivalent à
+celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'Étrurie avec quelque
+fragment des duchés de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison
+excellente et très-morale à faire valoir auprès de la cour de Madrid,
+c'est que le prince royal de Naples était devenu gendre de Charles IV
+le même jour où une princesse de Naples avait épousé le prince des
+Asturies. Pour complément de ses bonnes raisons, Napoléon avait la
+force. Il était donc en mesure de prendre, quant aux Baléares, un
+engagement sérieux.
+
+Cette combinaison imaginée, il fallait en finir. M. d'Oubril s'était
+mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de
+très-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y
+avait faiblesse à concéder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En
+bon Anglais qu'il était, il aurait voulu que la Sicile fût laissée à
+la reine Caroline, car c'était la donner à l'Angleterre que de la
+conserver à cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprès de
+M. d'Oubril, pour que celui-ci prolongeât la résistance de la Russie.
+
+Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napoléon lui avait suggéré,
+et dont il se servit habilement, c'était de menacer l'Autriche d'une
+action immédiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro.
+Napoléon, comme nous l'avons dit, tenait à ces bouches du Cattaro,
+pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur
+voisinage des frontières turques. Il était donc bien décidé à en
+exiger la restitution, et il lui était d'autant plus facile de
+menacer, qu'il avait la résolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour
+cela qu'un pas à faire, car ses troupes étaient sur l'Inn, et
+occupaient Braunau. En conséquence M. de Talleyrand déclara à M.
+d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entraînait la
+remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, après quoi on
+sévirait contre l'Autriche, à moins qu'elle ne joignît ses efforts à
+ceux de la France pour reprendre la position si déloyalement livrée
+aux Russes.
+
+[En marge: Signature du traité de paix avec la Russie le 20 juillet.]
+
+M. d'Oubril, intimidé par cette déclaration péremptoire, fit part de
+son embarras à lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour
+instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immédiate, et qu'il
+était obligé de s'y conformer; que du reste, dans la situation
+actuelle, on ne gagnait rien à attendre avec un caractère comme celui
+de Napoléon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau,
+qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre;
+que, si on avait traité avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte
+n'aurait pas été proclamé roi de Naples; que, si on avait traité avant
+le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande;
+qu'enfin, si on avait traité avant le mois de juillet, l'empire
+germanique n'aurait pas été dissous. M. d'Oubril prit donc son parti,
+et signa le 20 juillet, malgré les instances de lord Yarmouth, un
+traité de paix avec la France.
+
+Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons déjà indiqué,
+l'évacuation de l'Allemagne, l'indépendance de la république de
+Raguse, l'intégrité de l'empire turc. Dans ces mêmes articles, on
+promit les bons offices des deux puissances contractantes pour
+terminer les différends survenus entre la Prusse et la Suède; et la
+France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le
+rétablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui
+conservaient à la Russie ces dehors d'influence qu'elle désirait ne
+pas perdre. On promit de nouveau l'indépendance des sept îles, et
+l'évacuation immédiate des bouches du Cattaro. Dans les articles
+secrets, on accorda les Baléares au prince royal de Naples, mais avec
+condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on
+assura une pension à sa mère et à son père, et on stipula la
+conservation de la Poméranie suédoise à la Suède, dans les
+arrangements qui devaient être négociés entre la Suède et la Prusse.
+
+Ce traité, dans la situation de l'Europe, était acceptable de la part
+de la Russie, à moins que, par intérêt pour la reine de Naples, elle
+ne préférât la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers.
+
+M. d'Oubril, après l'avoir conclu, partit tout de suite pour
+Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son
+gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tâche, car, si la paix
+qu'il avait conclue était repoussée par son cabinet, il aurait du
+moins retardé d'un mois et demi l'exécution dont l'Autriche était
+menacée. Sous ce rapport, on est fondé à dire que la paix n'était pas
+signée avec une parfaite sincérité.
+
+[En marge: M. de Talleyrand, après avoir amené M. d'Oubril à signer la
+paix, amène lord Yarmouth à produire ses pouvoirs.]
+
+M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu'à lord Yarmouth,
+qui était fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'était rendu. Le
+ministre français sut profiter de ses avantages, et tirer parti du
+traité avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth à produire ses
+pouvoirs, ce qu'il avait toujours refusé de faire. M. de Talleyrand
+lui dit qu'il était impossible de prolonger cette espèce de comédie,
+d'un négociateur accrédité qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs;
+que, s'il différait plus longtemps de les exhiber, on serait autorisé
+à croire qu'il n'en avait pas, et que sa présence à Paris n'avait
+qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empêcher
+la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres
+ennemis. On ne désignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de
+troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne fût
+du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre
+immédiatement son parti, quitter Paris ou donner à la négociation un
+caractère sérieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par
+éveiller les défiances de la Prusse, qui exigeait une déclaration
+rassurante à l'égard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel
+allié, on était prêt à faire la déclaration demandée, et qu'une fois
+faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait
+alors éternelle, ou que la paix devrait être conclue sans la
+restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien à de
+nouveaux délais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait
+consentir peut-être à la conquête du Portugal, comme on avait consenti
+à la conquête de Naples.
+
+[En marge: La négociation devient officielle entre la France et
+l'Angleterre.]
+
+Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donnée M. d'Oubril,
+par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle
+d'inscrire son nom au bas d'un pareil traité, lord Yarmouth se décida
+enfin à exhiber ses pouvoirs. C'était le premier avantage que M. de
+Talleyrand désirait remporter, et il se hâta de le rendre irrévocable,
+en faisant nommer un plénipotentiaire français pour négocier
+publiquement avec lord Yarmouth. Napoléon choisit le général Clarke,
+et lui conféra des pouvoirs formels et patents. À partir de ce moment,
+22 juillet, la négociation fut officiellement ouverte.
+
+[En marge: Le général Clarke négociateur pour la France.]
+
+[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.]
+
+Le général Clarke et lord Yarmouth s'abouchèrent, et, sauf la Sicile,
+les deux négociateurs se trouvèrent d'accord. La France accordait
+Malte, le Cap, la conquête de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui
+rendît les comptoirs de Pondichéry et de Chandernagor, en consentant à
+limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle
+demandait également qu'on lui rendît Sainte-Lucie et Tabago, mais elle
+ne tenait absolument qu'à la restitution de la colonie hollandaise de
+Surinam, point sur lequel les instructions du négociateur anglais
+n'étaient pas péremptoires. La seule difficulté sérieuse consistait
+toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'était pas formellement
+autorisé à céder, surtout pour un dédommagement aussi insignifiant que
+les Baléares. Napoléon voulait procurer la Sicile à son frère Joseph
+par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine
+Caroline résiderait à Palerme, Joseph serait faiblement établi à
+Naples; la guerre serait éternelle entre ces deux portions de
+l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours
+excitées sous sa main, et, ce qui était plus grave, la reine Caroline,
+confinée à Palerme, ne pouvant se maintenir dans son île qu'avec
+l'appui des Anglais, la leur livrerait entièrement. C'était donc
+assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux
+Bourbons, conséquence infiniment fâcheuse pour la Méditerranée.
+
+De son côté lord Yarmouth, malgré son désir de conclure, ne l'osait
+pas. Mais bientôt un nouvel obstacle vint encore enchaîner sa bonne
+volonté.
+
+[En marge: Lord Lauderdale adjoint à lord Yarmouth pour continuer la
+négociation avec la France.]
+
+[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.]
+
+Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut
+fort irrité, et se hâta d'envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg,
+pour se plaindre de ce que le négociateur russe eût abandonné le
+négociateur anglais. Il ne s'en tint pas là, et blâma lord Yarmouth,
+son propre négociateur, d'avoir sitôt produit ses pouvoirs. Craignant
+même les entraînements auxquels lord Yarmouth était exposé, par ses
+liaisons personnelles avec les diplomates français, il fit choix d'un
+whig, lord Lauderdale, personnage de caractère assez difficile, pour
+l'adjoindre à la négociation. On fit partir sur-le-champ ce second
+plénipotentiaire avec des instructions précises, mais qui cependant
+laissaient, relativement à la Sicile, certaines facilités dont lord
+Yarmouth n'était pas muni. Lord Lauderdale était un diplomate exact et
+formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de
+négociation, l'_uti possidetis_, qui couvrît les conquêtes maritimes
+des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore été
+conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette même base
+excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume était hors de la
+discussion, les Anglais ayant toujours déclaré qu'ils ne souffriraient
+pas même une contestation sur ce point. La base admise, lord
+Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas
+appliqué d'une manière absolue, surtout relativement à la Sicile, et
+qu'on pourrait abandonner cette île au prix d'une compensation. Ainsi
+un sacrifice en Dalmatie, joint à la cession des îles Baléares,
+pouvait fournir un moyen d'accommodement.
+
+Lord Lauderdale arriva sans retard à Paris. C'était un whig, et par
+conséquent un ami plutôt qu'un ennemi de la paix. Mais il était averti
+de se garder des séductions de M. de Talleyrand, auxquelles on
+craignait que lord Yarmouth ne fût pas capable de résister.
+
+[En marge: M. de Champagny adjoint au général Clarke.]
+
+Lord Lauderdale fut reçu avec politesse et froideur, car on devinait à
+Paris qu'il était envoyé pour servir de correctif à l'humeur, jugée
+trop facile, de lord Yarmouth. Napoléon, pour répliquer à l'envoi de
+lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second négociateur
+français. Ils furent dès cet instant deux contre deux, MM. Clarke et
+de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale.
+
+[En marge: Difficultés de forme soulevée par lord Lauderdale, et
+aplanie après quelques explications amicales.]
+
+Aussitôt entré dans ce congrès, lord Lauderdale commença par une note
+longue, absolue, dans laquelle il récapitulait la négociation
+confidentielle et officielle, et demandait que l'on admît, avant
+d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napoléon
+voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait
+conduit la main de M. d'Oubril jusqu'à signer le traité du 20 juillet.
+Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractère, susceptible
+et peu endurant. Il fit différer la réponse comme premier signe de
+mécontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et réitéra
+sa déclaration. Alors on lui répliqua par une dépêche énergique et
+digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la négociation avait
+marché avec franchise et cordialité, et sans toutes les formes
+pédantesques que le nouveau négociateur voulait y introduire; que si
+les intentions étaient changées, que si tout cet appareil diplomatique
+cachait l'intention secrète de rompre après s'être procuré quelques
+pièces à produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu'à partir,
+car on n'était pas disposé à se prêter aux calculs parlementaires du
+cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une
+rupture; il était peu habile, et c'était tout. On s'expliqua. Il fut
+entendu que la production de la note de lord Lauderdale était une
+affaire de pure formalité, qui au fond n'excluait aucune des
+conditions précédemment admises par lord Yarmouth, que même l'abandon
+de la Sicile, moyennant une indemnité plus étendue que les Baléares,
+était devenu plus explicite depuis l'arrivée de lord Lauderdale, et on
+se mit ensuite à conférer sur Pondichéry, Surinam, Tabago,
+Sainte-Lucie.
+
+[En marge: L'Angleterre paraît croire que le traité de M. d'Oubril ne
+sera pas ratifié, et veut attendre des nouvelles de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+[En marge: Napoléon, croyant aux ratifications russes, se prête au
+désir de différer encore, manifesté par les négociateurs anglais.]
+
+Les négociateurs anglais semblaient persuadés que la Russie, touchée
+des représentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le
+traité d'Oubril. Napoléon, au contraire, ne pouvait croire que M.
+d'Oubril se fût avancé jusqu'à conclure un pareil traité, si ses
+instructions ne l'avaient pas autorisé à le faire, et il pouvait
+croire encore moins que la Russie osât déchirer un acte qu'elle aurait
+autorisé son représentant à signer. Il pensa donc qu'il y avait profit
+à attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient
+certaines, et que l'Angleterre alors serait réduite à subir les
+conditions qu'il avait tant à coeur de lui voir accepter. En
+conséquence il ordonna aux deux négociateurs français de continuer à
+gagner du temps, pour atteindre le jour où la réponse de
+Saint-Pétersbourg arriverait à Paris. M. d'Oubril était parti le 22
+juillet; on devait recevoir cette réponse vers la fin d'août.
+
+Napoléon se trompait, et c'est l'une des très-rares occasions où il
+n'ait pas lu dans la pensée de ses adversaires. Rien, en effet,
+n'était plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la
+santé alors très-menacée de M. Fox était un nouveau péril pour la
+négociation. Si ce généreux ami de l'humanité venait à succomber sous
+les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu
+l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la
+paix, dans le ministère britannique.
+
+[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse
+pendant les négociations de la France avec tous les cabinets.]
+
+Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en péril
+bien plus que les temporisations ordonnées par Napoléon. La Prusse
+était tombée dans un état moral extrêmement triste. Depuis son
+occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre,
+publiées à Londres, Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini
+par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un allié
+dont on n'avait rien à espérer. Ainsi tout le monde savait en Europe
+qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse
+était aussi peu informée à cet égard que les petites puissances
+allemandes. Tout le monde savait qu'on négociait avec l'Angleterre,
+que, par conséquent, il devait être question du Hanovre, et elle
+n'avait pas reçu à ce sujet une seule communication capable de la
+rassurer. Le roi Frédéric-Guillaume était obligé de paraître instruit
+de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'état
+d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des
+relations secrètes et peu loyales avec la Russie, il était traité par
+celle-ci sans grande considération, et il pouvait s'apercevoir qu'elle
+le prisait moins tous les jours, à mesure qu'elle revenait vers la
+France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de
+l'avoir abandonnée le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec
+l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents bâtiments de commerce
+prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu ménagé, que le roi
+de Suède lui-même n'avait pas craint de lui faire la plus grave des
+offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'étaient présentées pour
+occuper les dépendances du Hanovre voisines de la Poméranie suédoise,
+le roi de Suède, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi
+d'Angleterre son allié, s'y était défendu, et avait fait feu sur les
+troupes envoyées. C'était le dernier degré de l'humiliation que
+d'être ainsi traité par un prince qui n'avait d'autre force que sa
+folie, protégée par ses alliances.
+
+Cette situation inspirait au cabinet prussien des réflexions aussi
+douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-même,
+faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition
+devait se trouver bientôt dissoute, et comme on n'avait recherché la
+Prusse que parce qu'elle formait le complément nécessaire de cette
+coalition, que deviendrait-elle lors du désarmement général? Ne
+serait-elle pas livrée sans défense à Napoléon, qui, fort mécontent de
+sa conduite, en userait à son égard comme il voudrait, soit pour
+acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les
+États qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il fît, il était
+assuré de n'avoir pas un seul désapprobateur en Europe, car personne
+actuellement ne portait le moindre intérêt à la Prusse.
+
+[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.]
+
+Les bruits les plus étranges confirmaient ces réflexions désolantes.
+L'idée de rendre le Hanovre à l'Angleterre, pour avoir la paix
+maritime, était si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous
+les esprits à la fois. On estimait même si peu la Prusse, malgré les
+vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napoléon en agît
+ainsi envers une cour qui ne savait être pour personne, ni amie ni
+ennemie. Les alliés de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient
+cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne méritait
+pas qu'on prolongeât d'un seul jour les maux de l'Europe. Le général
+Pardo, ambassadeur d'Espagne à Berlin, le répétait si publiquement,
+que de tout côté on se demandait la cause d'une telle hardiesse de
+langage. Ainsi, sans en être informé, chacun racontait les choses
+comme elles se passaient à Paris entre lord Yarmouth et M. de
+Talleyrand.
+
+Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient
+l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus
+fâcheuses. Les uns prétendaient que la France allait se réconcilier
+avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du
+grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces
+polonaises cédées à la Prusse lors du dernier partage. Les autres
+soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il
+était question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise.
+
+[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui
+alarmaient la Prusse.]
+
+C'est un mélange de faux et de vrai qui compose ordinairement tous les
+bruits, et il s'y mêle toujours assez de vérité pour accréditer le
+mensonge. On pouvait le reconnaître en cette occasion, où des faits
+exacts, mais défigurés, avaient servi de fondement aux plus fausses
+rumeurs. Napoléon songeait, en effet, à rendre le Hanovre à
+l'Angleterre, depuis que la Prusse ne lui semblait plus un allié sur
+lequel on pût compter, mais en assurant à celle-ci un dédommagement,
+ou en lui restituant tout ce qu'on avait reçu d'elle. Le projet de lui
+ôter les provinces polonaises avait existé un instant, mais chez les
+Russes, et non chez les Français. Enfin le prétendu royaume de Murat
+était une invention des bureaux de M. de Talleyrand, cherchant à
+flatter la famille impériale, et encore n'y avaient-ils pensé qu'à la
+condition de donner à la Prusse les villes anséatiques, qu'elle
+convoitait ardemment. Du reste, jamais Napoléon n'avait voulu entendre
+parler d'un tel projet.
+
+Mais ce n'est pas avec cette exactitude scrupuleuse que les
+nouvellistes construisent leurs inventions. Se railler de ceux qu'ils
+supposent trompés, jouer l'indignation à l'égard de ceux qu'ils
+supposent trompeurs, suffit à leur malveillante oisiveté; et c'est une
+espèce d'hommes qui n'est pas plus rare dans les cercles
+diplomatiques, que dans le public curieux et ignorant des grandes
+capitales.
+
+Des imprudences soldatesques ajoutaient à tous ces propos une certaine
+vraisemblance. Murat tenait dans son duché de Berg une cour militaire,
+où l'on se permettait les plus étranges discours. C'était, disaient
+ses camarades de guerre devenus ses courtisans, c'était un bien petit
+État que le sien pour un beau-frère de l'Empereur. Bientôt sans doute
+il serait roi de Westphalie, et on lui composerait un beau royaume aux
+dépens de cette méchante cour de Prusse, qui trahissait tout le monde.
+L'entourage de Murat n'était pas seul à parler ainsi. Les troupes
+françaises, ramenées dans le pays de Darmstadt, dans la Franconie et
+la Souabe, n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Saxe et la
+Prusse. Tous ces militaires, qui avaient envie de continuer la guerre,
+et qui prêtaient à leur maître le même désir, se flattaient de la
+recommencer bientôt, et d'entrer à Berlin comme ils étaient entrés à
+Vienne. Le nouveau prince de Ponte-Corvo, Bernadotte, établi à
+Anspach, imaginait des plans assez ridicules qu'il exposait
+publiquement, et qu'on attribuait à Napoléon. Augereau, songeant
+encore moins à ce qu'il disait, buvait à table, avec son état-major,
+au succès de la prochaine guerre contre la Prusse.
+
+[En marge: Déchaînement général contre M. d'Haugwitz.]
+
+Ces extravagances de soldats oisifs, rapportées à Berlin, y causaient
+naturellement la plus fâcheuse sensation. Racontées à la cour, elles
+étaient transmises ensuite à la population tout entière, et excitaient
+l'orgueil, toujours prêt à prendre feu, de la nation prussienne. Le
+roi en souffrait surtout pour l'effet qu'elles devaient produire sur
+l'opinion publique. La reine, désolée de ce qui était arrivé à la
+princesse de la Tour et Taxis, sa soeur, laquelle venait de subir la
+_médiatisation_, se taisait, ayant pris depuis quelque temps le parti
+du silence, et sentant bien d'ailleurs qu'elle n'avait aucun titre
+auprès de Napoléon pour faire ménager les princes de sa famille. Mais
+son silence était significatif. M. d'Haugwitz était découragé plus
+qu'il n'osait l'avouer à son maître. Les fautes commises en son
+absence et contre son avis produisaient enfin leurs irrésistibles
+conséquences. On s'en prenait néanmoins à lui de tous les événements,
+comme s'il en eût été la véritable cause. La saisie des trois cents
+bâtiments, si dommageable pour le commerce prussien, lui était imputée
+comme une de ses oeuvres. Le ministre des finances la lui avait
+reprochée en plein conseil, et avec la plus grande amertume. Un
+général renommé dans l'armée, le général Ruchel, avait poussé
+l'impolitesse à son égard jusqu'à l'offense. L'opinion prussienne se
+soulevait d'heure en heure contre M. d'Haugwitz, qui n'avait cependant
+aucun tort, que celui d'être rentré aux affaires à la prière du roi,
+quand son système d'alliance avec la France était tellement compromis
+qu'il était devenu impossible. Le sentiment du patriotisme germanique
+se joignait à tous les autres pour hâter une crise. Des libraires de
+Nuremberg ayant colporté des pamphlets contre la France, Napoléon
+avait ordonné de les arrêter, et appliquant à l'un d'eux la rigueur
+des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cherche à
+soulever un pays contre l'armée qui l'occupe, l'avait fait fusiller.
+Cet acte déplorable avait soulevé l'opinion générale contre les
+Français et leurs partisans.
+
+[En marge: Le roi et M. d'Haugwitz avaient compté sur un succès qui
+leur manque, sur la création d'une confédération allemande du Nord.]
+
+[En marge: Faux récit de la cour de Hesse qui prétend que la France
+l'a empêchée d'entrer dans la confédération du Nord.]
+
+Le roi Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwitz avaient compté sur un
+succès pour calmer les esprits; ils espéraient qu'une confédération
+des puissances allemandes du Nord, sous le protectorat de la Prusse,
+pourrait servir de contre-poids à la Confédération du Rhin. Napoléon
+lui-même leur en avait suggéré l'idée. Un aide de camp du roi avait
+été envoyé à Dresde, afin de décider la Saxe à entrer dans cette
+confédération, et le ministre principal de l'électeur de Hesse-Cassel
+était venu lui-même à Berlin pour en conférer. Mais ces deux cours
+montraient à l'égard de cette proposition une froideur extrême. La
+Saxe, la plus honnête des puissances allemandes, avait de la Prusse
+une défiance instinctive, et si elle s'était résolue à se confédérer
+de nouveau, elle aurait bien plutôt penché en faveur de l'Autriche,
+qui n'avait jamais envié ses États, qu'en faveur de la Prusse, qui,
+les enveloppant, de toute part, les convoitait visiblement. Elle
+n'était donc pas disposée à ce qu'on lui demandait, et subordonnait sa
+conduite à celle des autres puissances du nord de l'Allemagne. La
+Hesse, mécontente de la Prusse, qui en 1803 avait fait donner le pays
+de Fulde à la maison de Nassau-Orange, mécontente de la France, qui
+lui avait refusé de la comprendre, en l'agrandissant, dans la
+Confédération du Rhin, trompant d'ailleurs tous ceux avec lesquels
+elle traitait, ne voulait pas opter pour la Prusse plutôt que pour la
+France, car le péril lui semblait égal. Pour s'excuser envers la
+Prusse, à qui elle devait un dévouement au moins apparent, elle avait
+inventé un odieux mensonge, et prétendu que la France lui avait fait
+sous main les plus grandes menaces, si elle adhérait à la
+confédération du Nord. Il n'en était rien; les dépêches les plus
+secrètes du gouvernement français[19] prescrivaient au contraire de
+n'opposer aucun obstacle à la formation de cette confédération, de se
+taire à ce sujet, et, si on était consulté, de déclarer que la France
+la verrait sans déplaisir. Il n'y avait que les villes anséatiques à
+qui la France avait voulu interdire cette accession, par des raisons
+purement commerciales; et elle ne s'en était pas cachée.
+
+[Note 19: J'ai lu toutes ces dépêches avec la plus grande attention;
+et comme je dis la vérité à l'égard de toutes les cours, grandes et
+petites, je la dirais à l'égard de la Hesse, cette vérité lui fût-elle
+favorable, et fût-elle défavorable à la France.]
+
+Le ministre de Hesse porta donc à Berlin les plus fausses assertions,
+et tout ce que son souverain avait demandé à la France, en offrant
+d'adhérer à la Confédération du Rhin, il prétendit que la France le
+lui avait offert, pour l'arracher à la confédération du Nord. Il
+accusa même M. Bignon, notre ministre à Cassel, de propos que celui-ci
+n'avait pas tenus, et qu'il démentit très-énergiquement. Il est
+possible que M. Bignon, avant qu'il fût question de la confédération
+du Nord, et quand tous les diplomates allemands s'entretenaient de la
+Confédération du Rhin, eût vanté en termes généraux les avantages
+qu'on recueillerait de l'alliance française, qu'il eût même dans son
+langage dépassé ses instructions, mais c'était là du zèle indiscret,
+et la preuve qu'il agissait sans ordre, c'est que Napoléon avait
+prescrit à M. de Talleyrand par une lettre de refuser l'adjonction de
+l'électeur de Hesse[20]. Néanmoins le ministre de ce prince, envoyé
+extraordinairement à Berlin, voulant justifier un refus peu attendu,
+vint raconter de la manière la plus mensongère les prétendues menaces
+et les prétendues offres entre lesquelles la France avait placé la
+petite cour de Cassel.
+
+[Note 20: Cette lettre existe au dépôt de la Secrétairerie d'État au
+Louvre.]
+
+[Date: Août 1806.]
+
+[En marge: Aux récits mensongers de la cour de Cassel se joint une
+dépêche de M. de Lucchesini, qui achève de bouleverser les esprits à
+Berlin.]
+
+À ce récit tout à fait faux, le roi de Prusse crut voir dans la
+conduite de Napoléon la trahison la plus noire, se tint pour joué,
+pour opprimé, et conçut une violente irritation. Tandis que ces
+rapports de la cour de Cassel lui parvenaient, une dépêche expédiée
+par M. de Lucchesini lui arrivait de France. Cet ambassadeur, homme
+d'esprit, mais léger, peu sincère, vivant à Paris avec tous les
+ennemis du gouvernement, et n'en étant pas moins l'un des courtisans
+assidus de M. de Talleyrand, avait recueilli depuis quelques jours les
+bruits qui circulaient sur le sort réservé à la Prusse. Une confidence
+obtenue des négociateurs anglais à l'égard du Hanovre, dont la
+restitution avait été tacitement promise, lui parut mettre le comble
+aux circonstances menaçantes du moment; et comme dans sa conduite
+ambiguë, tour à tour adversaire ou partisan du système de M.
+d'Haugwitz, il avait tout récemment appuyé le traité du 15 février,
+qu'il était même allé le porter à Berlin, il crut sa responsabilité
+gravement engagée si le dernier essai d'alliance avec la France
+tournait à mal. Il exagéra donc ses rapports de la manière la plus
+imprudente. Un agent ne doit rien cacher à son gouvernement, mais il
+doit peser ses assertions, ne rien ajouter à la vérité, n'en rien
+retrancher, surtout quand il peut en résulter de funestes résolutions.
+
+[En marge: M. d'Haugwitz, au lieu de se retirer, se met à la tête de
+ceux qui déclament le plus contre la France.]
+
+Le courrier, parti le 29 juillet de Paris, arriva à Berlin le 5 ou le
+6 août. Il y causa une sensation extraordinaire. Un second, porteur de
+dépêches du 2 août, et arrivé le 9, ne fit qu'ajouter à l'effet
+produit par le premier. L'explosion fut instantanée. Comme un coeur
+rempli de sentiments longtemps contenus, éclate tout à coup, si une
+dernière impression vient mettre le comble à ce qu'il éprouve, le roi
+et, ses ministres se répandirent en emportements soudains contre la
+France. Ils égalèrent les uns et les autres, dans leurs démonstrations
+extérieures, les membres les plus violents du parti qui voulait la
+guerre. M. d'Haugwitz, ordinairement si calme, pouvait bien, en
+faisant un retour sur le passé, se rappeler les fautes de la cour de
+Berlin, s'expliquer les conséquences de ces fautes sur l'esprit
+irritable de Napoléon, comprendre dès lors les négligences dont ce
+dernier payait une alliance infidèle, réduire ainsi à leur vérité les
+prétendus projets dont la Prusse était menacée, et attendre des
+rapports plus exacts avant de laisser le cabinet prussien se former
+une opinion et arrêter une conduite. Ici commencèrent les véritables
+torts de M. d'Haugwitz. Ne croyant qu'une portion de ce qu'on lui
+disait, mais voulant couvrir sa responsabilité, et se flattant surtout
+de dominer le parti violent en se mettant à la tête des démonstrations
+militaires, il consentit à tout ce qu'on proposa dans ce moment
+d'agitation. Son système étant ainsi renversé, il aurait dû se
+retirer, et abandonner à d'autres les chances d'une rupture avec la
+France, qu'il prévoyait devoir être désastreuse. Mais il céda au
+mouvement général des esprits, et tous les partisans qu'il avait
+auprès du roi, M. Lombard notamment, s'empressèrent de l'imiter. On va
+reconnaître qu'il n'est pas besoin d'un gouvernement libre pour que
+les nations donnent le spectacle des plus inconcevables entraînements
+populaires.
+
+[En marge: Conseil tenu à Potsdam dans lequel on prend la résolution
+d'armer.]
+
+Un conseil fut convoqué à Potsdam. Les vieux généraux, tels que le duc
+de Brunswick et le maréchal de Mollendorf, en faisaient partie. Quand
+ces hommes, qui s'étaient montrés si sages jusque-là, virent le roi,
+M. d'Haugwitz lui-même, regarder comme possibles et même comme vraies
+les trahisons attribuées à la France, ils n'hésitèrent plus, et la
+résolution de remettre sur le pied de guerre toute l'armée prussienne,
+ainsi qu'elle y avait été six mois auparavant, fut unanimement
+adoptée. La majorité du conseil, le roi compris, y vit une mesure de
+sûreté, M. d'Haugwitz une manière de répondre à tous ceux qui disaient
+qu'on livrait la Prusse à Napoléon.
+
+[En marge: Les résolutions du cabinet prussien amènent une explosion
+de l'opinion publique.]
+
+[En marge: La guerre demandée à grands cris.]
+
+Tout à coup le bruit se répandit dans Berlin, le 10 août, que le roi
+s'était décidé à armer, que de grandes difficultés étaient survenues
+entre la Prusse et la France, qu'on avait même découvert des dangers
+cachés, une sorte de trahison méditée, laquelle expliquait la présence
+des troupes françaises dans la Souabe, la Franconie et la Westphalie.
+L'opinion souvent agitée, mais toujours contenue par l'exemple du roi,
+dans lequel on avait confiance, se prononça violemment. Le coeur des
+sujets déborda comme celui du prince. Nous avions bien raison de dire,
+s'écria-t-on de toutes parts, que la France ne ménagerait pas plus la
+Prusse que l'Autriche, qu'elle voulait envahir, ravager l'Allemagne
+entière; que les partisans de l'alliance française étaient ou des
+dupes ou des traîtres; que ce n'était pas M. de Hardenberg qui était
+vendu à l'Angleterre, mais M. d'Haugwitz à la France; qu'il fallait
+bien enfin le reconnaître, que seulement on le reconnaissait trop
+tard; que ce n'était pas aujourd'hui, mais six mois plus tôt, la
+veille ou le lendemain d'Austerlitz, qu'on aurait dû prendre les
+armes; que peu importait au surplus, qu'il fallait, quoique tard, se
+défendre ou périr, et que l'Angleterre et la Russie accourraient sans
+doute au secours de quiconque tiendrait tête à Napoléon; qu'après tout
+les Français avaient vaincu des Autrichiens sans énergie, des Russes
+sans instruction, mais qu'ils n'auraient pas si bon marché des soldats
+du grand Frédéric!
+
+Les hommes qui ont vu Berlin à cette époque disent qu'il n'y eut
+jamais un tel exemple d'exaltation et d'entraînement. Déjà M.
+d'Haugwitz s'apercevait avec effroi qu'il était poussé bien au delà du
+but qu'il s'était proposé d'atteindre, car il avait voulu de simples
+démonstrations, et on lui demandait la guerre. L'armée la réclamait à
+grands cris. La reine, le prince Louis, la cour, contenus récemment
+par l'expresse volonté du roi, éclataient maintenant sans contrainte.
+Suivant eux, on n'était Allemand, on n'était Prussien que de ce jour;
+on écoutait enfin la voix de l'intérêt et de l'honneur; on échappait
+aux illusions d'une alliance perfide et déshonorante; on était digne
+de soi, du fondateur de la monarchie prussienne, du grand
+Frédéric!--Jamais il ne s'est vu de délire pareil, que là où la
+multitude mène les sages, que là où les cours mènent les rois faibles.
+
+Cependant que se passait-il qui pût justifier un tel déchaînement? La
+Prusse, sur le point de signer en 1805 un traité d'alliance intime
+avec la France, avait, sous le faux prétexte de la violation du
+territoire d'Anspach, cédé aux instances de la coalition européenne,
+aux cris de l'aristocratie allemande, aux caresses d'Alexandre, et
+signé le traité de Potsdam, qui était une sorte de trahison. Trouvant
+la France victorieuse à Austerlitz, elle avait brusquement changé de
+parti, et accepté le Hanovre de Napoléon, après l'avoir accepté
+d'Alexandre quelques jours auparavant. Napoléon avait voulu de bonne
+foi se la rattacher par un don pareil, et il attendait cette dernière
+épreuve pour voir si on pouvait se fier à elle. Mais ce don, accepté
+avec confusion, la Prusse n'avait pas osé l'avouer au monde; elle
+s'était presque excusée auprès des Anglais de l'occupation du Hanovre,
+elle n'avait pas pris entre Napoléon et ses ennemis la position
+franche qu'il aurait fallu qu'elle prît pour lui inspirer confiance.
+Dégoûté de telles relations, Napoléon avait formé le projet secret de
+ressaisir le Hanovre, pour obtenir de l'Angleterre une paix qu'il
+n'avait plus l'espoir de lui imposer au moyen de l'alliance de la
+Prusse. Mais il songeait à un dédommagement, il l'avait préparé dans
+sa pensée; seulement il n'avait rien dit, hésitant à s'ouvrir avec une
+cour pour laquelle il n'avait plus aucune estime. Était-ce là un
+procédé comparable à la conduite de la Prusse, restée en relation
+secrète avec la Russie par M. de Hardenberg, malgré le traité formel
+d'alliance signé à Schoenbrunn, et renouvelé à Paris le 15 février?
+Assurément non. Les torts de Napoléon se réduisaient à des manques
+d'égards, qu'il n'aurait pas dû se permettre, mais que la conduite
+équivoque de la Prusse excusait, si elle ne les justifiait pas.
+
+En réalité, la Prusse était humiliée du rôle qu'elle avait joué,
+effrayée de l'isolement dans lequel elle allait se trouver, si
+l'Angleterre et la Russie se réconciliaient avec la France, troublée
+confusément des traitements qu'elle serait alors exposée à subir de la
+part de Napoléon, sans qu'il y eût personne pour la plaindre, et dans
+cet état elle était disposée à prendre pour réels les bruits les plus
+faux, les plus invraisemblables. Il n'y avait dans tout ce qui se
+passait à Berlin qu'une chose de vraie et d'honorable, c'était le
+patriotisme allemand humilié des succès de la France, éclatant au
+premier prétexte; fondé ou non. Mais ce sentiment éclatait mal à
+propos. Il fallait, en 1805, lorsque Napoléon quitta Boulogne, ou se
+prononcer hautement pour la France, en disant ses motifs d'en agir
+ainsi, et engager l'honneur prussien dans ce sens, ou se prononcer
+contre la France dès cette époque, et lutter contre elle quand
+l'Autriche et la Russie étaient sous les armes. Maintenant on allait à
+sa perte par une voie qui n'était pas même honorable.
+
+[En marge: Napoléon ayant connaissance de la dépêche de M. de
+Lucchesini, la fait démentir à Berlin.]
+
+[En marge: Il est trop tard pour maîtriser l'entraînement des esprits
+en Prusse.]
+
+Les dépêches de M. de Lucchesini avaient été interceptées par la
+police de Napoléon, et connues de lui. Il en avait été indigné et
+sur-le-champ il avait fait écrire à M. de Laforest, pour l'avertir de
+l'envoi de ces dépêches, pour le charger de donner des démentis à
+toutes les allégations du ministre prussien, et pour exiger son
+rappel. Malheureusement il était trop tard, et déjà l'élan imprimé à
+l'opinion de la Prusse ne pouvait plus être maîtrisé. M, d'Haugwitz
+d'ailleurs, embarrassé des rôles si divers qu'il avait été forcé de
+jouer depuis un an, n'avait plus le courage des bonnes résolutions. Il
+n'osait ni voir le ministre de France, ni déclarer aux fous dont il
+avait flatté la folie, qu'il les quittait encore une fois pour se
+joindre aux gens sages, bien rares alors à Berlin.
+
+[En marge: Explication entre M. d'Haugwitz et M. de Laforest.]
+
+[En marge: M. d'Haugwitz demande, comme moyen de tout arranger,
+l'éloignement de l'armée française.]
+
+M. de Laforest le trouva contraint et fuyant les explications.
+Cependant, après plusieurs tentatives, il le vit, lui demanda comment
+il pouvait manquer à ce point de son sang-froid accoutumé, comment il
+pouvait croire les récits mensongers inventés par la Hesse, les propos
+légers recueillis par M. de Lucchesini, comment il n'attendait pas, ou
+ne recherchait pas des informations plus exactes, avant de prendre des
+résolutions aussi graves que celles qui étaient publiquement
+annoncées. M. d'Haugwitz, troublé à mesure que la lumière, un instant
+obscurcie dans son esprit, commençait à luire de nouveau, parut désolé
+de la conduite qu'on avait tenue, avoua naïvement la rapidité du
+courant qui entraînait le roi, la cour et lui-même, déclara enfin que,
+si on ne venait pas à leur aide, ils iraient se jeter, peut-être pour
+y périr, sur l'écueil de la guerre; que rien n'était perdu encore si
+Napoléon voulait faire une démarche quelconque, qui fût pour l'orgueil
+de la multitude une satisfaction, pour la prudence du cabinet une
+raison de se rassurer; que l'éloignement de l'armée française,
+accumulée depuis quelque temps sur les routes qui menaient en Prusse,
+remplirait ce double objet; qu'on pourrait alors contremander les
+armements, en alléguant pour raison d'avoir armé la réunion des
+troupes françaises, et pour raison de désarmer leur retraite au delà
+du Rhin. M. d'Haugwitz ajouta que pour faciliter les explications on
+allait rappeler M. de Lucchesini, et envoyer à Paris un homme sage et
+sûr, M. de Knobelsdorf.
+
+[Date: Sept. 1806.]
+
+[En marge: Napoléon aurait accédé à la demande de la Prusse, si le
+refus de ratifier le traité de M. d'Oubril ne lui avait fait croire à
+l'existence d'une coalition.]
+
+[En marge: Motifs qui avaient porté Alexandre à ne pas ratifier le
+traité signé par M. d'Oubril.]
+
+Napoléon aurait pu consentir à la démarche demandée sans compromettre
+sa gloire, car il n'avait jamais pensé à envahir la Prusse. Il avait
+pris seulement quelques précautions lorsqu'on avait refusé de ratifier
+le traité de Schoenbrunn. Mais, depuis, il ne songeait qu'à l'Autriche
+et aux bouches du Cattaro, il ne songeait qu'à se les faire restituer
+par quelque menace; il était même, depuis le traité signé avec M.
+d'Oubril, tout disposé à ramener ses troupes en France. Il avait
+ordonné un vaste camp à Meudon pour y réunir la grande armée, et y
+célébrer en septembre des fêtes magnifiques. Les ordres pour cet objet
+étaient déjà expédiés. Mais un événement grave et imprévu vint rendre
+cette conduite difficile de sa part. Contre son attente, l'empereur
+Alexandre avait refusé de ratifier le traité de paix signé par M.
+d'Oubril. Il avait adopté cette résolution sur les vives instances de
+l'Angleterre, qui avait fait valoir sa fidélité, rappelé son refus
+récent de traiter sans la Russie, et demandé, pour prix de cette
+fidélité, qu'on repoussât un traité conclu intempestivement, trop
+vite, et à des conditions évidemment désavantageuses. L'empereur
+Alexandre, quoiqu'il craignît fort les conséquences de la guerre avec
+Napoléon, les craignait un peu moins en voyant l'Angleterre plus lente
+qu'il ne l'avait cru à se précipiter dans les bras de la France. Il
+paraît même que quelque chose avait déjà transpiré des agitations de
+la cour de Prusse, et de la possibilité d'entraîner cette cour à la
+guerre. Enfin, la connaissance récemment acquise de la dissolution de
+l'empire germanique ajoutant aux jalousies de la Russie comme à celles
+de toutes les puissances, et faisant prévoir un redoublement de haine
+contre Napoléon, Alexandre s'était décidé à ne pas ratifier le traité
+de M. d'Oubril. Il répondit cependant qu'il était prêt à reprendre les
+négociations, mais de concert avec l'Angleterre; qu'il chargeait même
+celle-ci de ses pouvoirs pour traiter, à la condition qu'on laisserait
+à la famille royale de Naples, non-seulement la Sicile, mais la
+Dalmatie tout entière, et qu'on donnerait les îles Baléares au roi de
+Piémont.
+
+[En marge: Mort de M. Fox.]
+
+Le courrier porteur de ces nouvelles arriva le 3 septembre à Paris, au
+moment même où les armements de la Prusse occupaient toute l'Europe,
+et où l'on demandait à Napoléon de tirer M. d'Haugwitz et le roi
+Frédéric-Guillaume d'embarras, en faisant rétrograder les troupes
+françaises. Napoléon à son tour sentit naître en lui de profondes
+défiances, et se figura qu'il était trahi. Le souvenir de la conduite
+de l'Autriche l'année précédente, le souvenir de ses armements, si
+souvent et si opiniâtrement niés, alors même que ses troupes étaient
+en marche, ce souvenir revenant à son esprit, lui persuada qu'il en
+serait de même cette fois, que les armements soudains de la Prusse
+n'étaient qu'une perfidie, et qu'il courait le danger d'être surpris
+en septembre 1806, comme il avait failli l'être en septembre 1805. Il
+était donc peu disposé à retirer ses troupes de la Franconie, position
+militaire fort importante, ainsi qu'on le verra bientôt, pour une
+guerre contre la Prusse. Une autre circonstance le portait à croire à
+une coalition. M. Fox, malade depuis deux mois, venait de mourir.
+Ainsi, dans la même année, les fatigues d'un long pouvoir avaient tué
+M. Pitt, et les premières épreuves d'un pouvoir redevenu nouveau pour
+lui avaient hâté la fin de M. Fox. M. Fox emportait avec lui la paix
+du monde, et la possibilité d'une alliance féconde entre la France et
+l'Angleterre. Si l'Angleterre avait fait dans M. Pitt une grande
+perte, l'Europe et l'humanité en faisaient une immense dans M. Fox.
+Celui-ci mort, le parti de la guerre allait triompher du parti de la
+paix dans le sein du cabinet britannique.
+
+[En marge: À la mort de M. Fox, lord Lauderdale est chargé de
+présenter à Paris les conditions de la Russie.]
+
+Toutefois, ce cabinet n'osa pas changer notablement les conditions de
+paix précédemment envoyées à Paris. Lord Yarmouth avait abandonné la
+négociation par dégoût. Lord Lauderdale était resté seul. On lui
+ordonna de Londres de présenter les demandes de la Russie, consistant
+à réclamer la Sicile et la Dalmatie pour la cour de Naples, les
+Baléares pour le roi de Piémont. Lord Lauderdale, en présentant ces
+nouvelles conditions, agit au nom des deux cours et comme ayant les
+pouvoirs de l'une et de l'autre. Ainsi, pour attendre l'effet des
+ratifications de Saint-Pétersbourg, Napoléon avait manqué l'occasion
+décisive d'avoir la paix. Les méprises arrivent aux plus grands
+esprits dans le champ de la politique comme dans le champ de la
+guerre.
+
+[En marge: L'irritation que Napoléon ressent du refus de la Russie, et
+des nouvelles conditions signifiées à Paris, ne le dispose pas
+favorablement pour la paix.]
+
+[En marge: Audience donnée par Napoléon à M. de Knobelsdorf.]
+
+Napoléon en ressentit une sorte d'irritation qui le porta davantage
+encore à supposer l'existence d'une conspiration européenne. Il était
+donc beaucoup plus enclin à en appeler encore une fois aux armes, qu'à
+céder. Il reçut à cette époque M. de Knobelsdorf, qui était venu en
+toute hâte remplacer M. de Lucchesini. Il lui fit un accueil
+personnellement obligeant, lui affirma positivement qu'il n'avait
+aucun projet contre la Prusse, qu'il ne comprenait pas ce qu'elle
+voulait de lui, car il ne voulait rien d'elle, si ce n'est l'exécution
+des traités; qu'il ne songeait à lui rien enlever, que tout ce qu'on
+avait publié à cet égard était faux; et il faisait allusion par ces
+paroles aux rapports de M. de Lucchesini, qui avait présenté le même
+jour ses lettres de rappel. Usant ensuite d'une franchise digne de sa
+grandeur, il ajouta qu'il y avait dans les faux bruits répandus une
+seule chose véritable, c'est ce qu'on disait du Hanovre; qu'en effet
+il avait écouté à ce sujet l'Angleterre; que voyant la paix du monde
+attachée à cette question, il avait eu le projet de s'adresser à la
+Prusse, de lui exposer la situation dans toute sa vérité, de lui
+donner le choix entre la paix générale, achetée par la restitution du
+Hanovre, sauf dédommagement, et la continuation de la guerre contre
+l'Angleterre, mais de la guerre à outrance, et après explication
+toutefois sur le degré d'énergie que le roi Frédéric-Guillaume
+entendrait y apporter. Il affirma en outre que, dans tous les cas, il
+n'aurait arrêté aucune résolution sans s'en être ouvert franchement et
+complétement avec la Prusse.
+
+[En marge: Napoléon refuse de retirer les troupes françaises, et ne
+veut pas donner d'autres explications que celles qu'il a données à M.
+de Knobelsdorf.]
+
+[En marge: Silence ordonné à M. de Laforest.]
+
+Une si loyale explication aurait dû bannir tous les doutes. Mais il
+fallait plus pour la Prusse, il fallait un acte de déférence qui
+sauvât son orgueil. Napoléon s'y serait prêté peut-être, s'il n'avait
+été en ce moment plein de défiance, et s'il n'avait cru à une nouvelle
+coalition, qui n'existait pas encore, quoiqu'elle dût exister bientôt.
+Mais dans cette excitation d'esprit que les événements provoquent, on
+ne peut pas toujours juger à coup sûr ce qui se passe chez ses
+adversaires. En conséquence il enjoignit à M. de Laforest de se tenir
+sur la réserve, de dire à M. d'Haugwitz que la Prusse n'aurait pas
+d'autres explications que celles qu'il avait données, à MM. de
+Knobelsdorf et de Lucchesini, que quant à la demande relative aux
+armées, il répondait par une demande exactement semblable, et que si
+la Prusse contremandait ses armements, il prenait l'engagement de
+faire immédiatement repasser le Rhin aux troupes françaises. Il
+ordonna ensuite à M. de Laforest de se taire, et d'attendre les
+événements.--Dans une situation pareille, lui écrivit-il, on n'en doit
+pas croire les protestations, quelque sincères qu'elles puissent
+paraître. Nous avons été trompés trop de fois. Il faut des faits: que
+la Prusse désarme, et les Français repasseront le Rhin, mais point
+avant.--
+
+M. de Laforest exécuta fidèlement les ordres de son souverain, n'eut
+pas de peine à convaincre M. d'Haugwitz, qui était convaincu d'avance,
+mais dominé par les événements; et puis il se tut. Ce n'était pas
+assez pour le cabinet prussien d'être éclairé sur les intentions de
+Napoléon; il lui fallait une explication palpable à donner à l'opinion
+publique, et à lui aussi des faits, mais des faits clairs et positifs,
+c'est-à-dire la retraite des Français. Encore les imaginations
+excitées se seraient-elles payées difficilement même d'un acte
+rassurant. L'orgueil prussien réclamait une satisfaction. On a autant
+et même plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a
+raison.
+
+[En marge: Effet du silence gardé par M. de Laforest.]
+
+[En marge: Après avoir attendu quelques jours des explications qui
+n'arrivent pas, le roi de Prusse part pour l'armée.]
+
+[En marge: La guerre est résolue entre la Prusse et la France.]
+
+Le roi et M. d'Haugwitz laissèrent écouler quelques jours encore, pour
+voir si Napoléon ne manderait pas quelque chose de plus explicite, de
+plus satisfaisant.--Ce silence perd tout, répétait M. d'Haugwitz à M.
+de Laforest.--Mais le sort en était jeté: la Prusse, par des
+tergiversations qui lui avaient aliéné la confiance de Napoléon, la
+France, par des procédés trop peu ménagés, devaient être amenées l'une
+et l'autre à une guerre funeste, d'autant plus regrettable, que dans
+l'état du monde c'étaient les deux seules puissances dont les intérêts
+fussent conciliables. Le silence ordonné à M. de Laforest fut
+invariablement gardé par lui, mais la douleur sur le visage, douleur
+expressive, et suffisamment significative, si la cour de Prusse avait
+voulu la comprendre, et se conduire d'après ce qu'elle aurait compris.
+Il n'en était plus ainsi ni du roi Frédéric-Guillaume, ni de son
+ministère. Tous les jours des régiments traversaient Berlin, en
+chantant des airs patriotiques, que répétait le peuple ameuté dans les
+rues. De toutes parts on demandait quand le roi partirait pour
+l'armée, et s'il serait vrai qu'il restât à Potsdam, dans l'intention
+de revenir sur sa première détermination. Le cri devint tel qu'il
+fallut obéir à l'opinion. L'infortuné Frédéric-Guillaume partit le 21
+septembre pour Magdebourg. C'était le signal de la guerre qu'on
+attendait en Allemagne, et que Napoléon attendait à Paris. Dès ce jour
+elle était inévitable. On en verra, dans le livre suivant, les
+terribles vicissitudes, les désastreuses conséquences pour la Prusse,
+et les résultats glorieux pour Napoléon, résultats qui nous
+inspireraient une satisfaction sans mélange, si la politique eût été
+d'accord avec la victoire.
+
+
+FIN DU VINGT-QUATRIÈME LIVRE ET DU TOME SIXIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME.
+
+
+LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
+
+ULM ET TRAFALGAR.
+
+ Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion,
+ quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. --
+ Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon.
+ -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon
+ s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il
+ entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
+ -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des
+ bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un
+ profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à
+ l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le
+ rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la
+ flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion
+ publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des
+ finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des
+ principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. --
+ Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. --
+ Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour
+ d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette
+ spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant
+ confondu dans ses mains les affaires de la France et de
+ l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. --
+ Conséquences de cette situation pour la Banque de France. --
+ Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes
+ sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. --
+ Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation
+ des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au
+ Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris.
+ -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée,
+ certain de changer bientôt cette froideur en transports
+ d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux
+ armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
+ l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
+ Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin.
+ -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage
+ de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de
+ grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et
+ s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général
+ Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
+ Commencement des opérations militaires du côté des Français. --
+ Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de
+ Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
+ tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon
+ atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait
+ eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général
+ du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de
+ Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses
+ dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
+ Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
+ commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
+ Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les
+ fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. --
+ Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite
+ de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à
+ capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en
+ vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
+ -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral
+ Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. --
+ Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte
+ de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur
+ de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille
+ désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte
+ anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie
+ précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
+ au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes.
+ -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du
+ _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_,
+ du _Pluton_, de _l'Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
+ Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après
+ une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la
+ bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du
+ gouvernement impérial à l'égard de la marine française. --
+ Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier
+ Trafalgar. 1 à 184
+
+
+LIVRE VINGT-TROISIÈME.
+
+AUSTERLITZ.
+
+ Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise
+ financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements
+ en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie
+ des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par
+ la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de
+ la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites
+ nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend
+ de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix.
+ -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des
+ affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire
+ d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. --
+ L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il
+ entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels
+ avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M.
+ d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande
+ résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il
+ est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille
+ de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la
+ vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --
+ Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs
+ Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. --
+ Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution
+ de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les
+ Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du
+ corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à
+ Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.
+ -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général
+ Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se
+ laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à
+ l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette
+ l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de
+ l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon
+ pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie
+ contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la
+ Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des
+ corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour
+ Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major
+ russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui
+ inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain
+ choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz, livrée le
+ 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur
+ d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la
+ promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à
+ Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États
+ vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la
+ Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de
+ Baden et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois
+ maisons allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires
+ autrichiens. -- Napoléon, de retour à Vienne, a une longue
+ entrevue avec M. d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union
+ avec la Prusse, et lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se
+ liera définitivement à la France. -- Traité de Vienne avec la
+ Prusse. -- Départ de M. d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon,
+ débarrassé de la Prusse, devient plus exigeant à l'égard de
+ l'Autriche. -- La négociation transférée à Presbourg. --
+ Acceptation des conditions de la France, et paix de Presbourg. --
+ Départ de Napoléon pour Munich. -- Mariage d'Eugène de
+ Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavière. -- Retour de
+ Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal. 185 à 369
+
+
+LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
+
+CONFÉDÉRATION DU RHIN.
+
+ Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
+ drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant
+ l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses
+ premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants
+ réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de
+ 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le
+ remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor
+ formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres
+ relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à
+ la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
+ ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves.
+ -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le
+ traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des
+ obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
+ M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux
+ changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris,
+ est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
+ Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à
+ Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise
+ de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en
+ attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les
+ provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
+ Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse
+ après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de
+ Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du
+ cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions
+ d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
+ Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
+ par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
+ L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
+ et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. --
+ Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
+ lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. --
+ Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
+ de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux
+ Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie
+ envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement
+ de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix.
+ -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris.
+ -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon tendant
+ à traîner la négociation en longueur. -- Système de l'Empire
+ français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. --
+ Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
+ l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de
+ l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux
+ publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue
+ Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil
+ d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. --
+ Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de
+ trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. --
+ Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. --
+ Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M.
+ d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à
+ produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord
+ Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. --
+ Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au
+ sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives
+ inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
+ Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et
+ résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La
+ Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et
+ propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les
+ admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse
+ demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond
+ par la demande d'éloigner l'année prussienne. -- Silence prolongé
+ de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée.
+ -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France. 370 à 568
+
+FIN DE LA TABLE DU SIXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
+Vol. (6 / 20), by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42298 ***