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diff --git a/42300-0.txt b/42300-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3db9e01 --- /dev/null +++ b/42300-0.txt @@ -0,0 +1,17246 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42300 *** + +OEUVRES COMPLÈTES + +DE + +FRÉDÉRIC BASTIAT + + + + +LA MÊME ÉDITION + +EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º + +Prix des 6 volume: 30 fr. + + +CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ. + + + + +OEUVRES COMPLÈTES + +DE + +FRÉDÉRIC BASTIAT + + +MISES EN ORDRE + +REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR + + +Deuxième Édition. + + +TOME DEUXIÈME + + +LE LIBRE-ÉCHANGE. + + + + +PARIS + +GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES + +Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux +Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire +universel du Commerce et de la Navigation, etc. + +RUE RICHELIEU, 14 + +1862 + + + + +LE LIBRE-ÉCHANGE[1] + +[Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles +extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pensée de +l'auteur, n'étaient pas destinés à être ainsi réunis, nous essayons de +les classer dans l'ordre suivant: 1º Exposition du but de +l'association libre-échangiste, de ses principes et de son plan +d'opérations; -- 2º articles relatifs à la question des subsistances; +-- 3º polémique contre les journaux, et appréciation de divers faits; +-- 4º discours publics; -- 5º variétés et nouvelle série de _sophismes +économiques_.--(_Note de l'éditeur._)] + + + + +ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES. + + +1.--DÉCLARATION. + + 10 mai 1846. + +Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés +sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la +_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association. + +L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a +créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer +immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface +du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le +priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à +l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la +convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est +blesser la loi de la justice. + +C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut +exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par +la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de +toutes les autres! + +C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées +humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons, +des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si +inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par +l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité. + +C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque +celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son +travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses +efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature +avait mis à sa disposition. + +Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser +les relations qui les unissent et qui rendront les guerres +impossibles, à force de les rendre onéreuses. + +L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES. + +Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur +les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux +dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule +considération des besoins du Trésor. + +Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de +repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin +d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et +de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet +instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est +là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à +effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité +et des systèmes qui prévalent ailleurs. + +De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime +protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme +s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir +du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation +naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence. +Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la +mission de l'Association est de propager, de populariser le principe. + +Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les +cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales. + +Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis +politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune +classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de +l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre +communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de +l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects, +avec celle du _Public consommateur_. + +[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase: + +«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de +différer en politique?» + +Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour +prouver que cela est très-possible et très-fréquent. + +Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci: + +«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et +au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté +et sa propriété?» + +Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales +qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les +choses mêmes qu'il s'agit de garantir. + +Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition +parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont +libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger +est une des choses qu'il s'agit de garantir. + +Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes, +aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité +des autres, mais de le maintenir à tous. + +Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment +l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du +gouvernement, mais dans l'opinion. + +Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les +questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende +aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de +ses actes.» + +Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de +l'éditeur._)] + + +2.--LIBRE-ÉCHANGE. + + 19 Décembre 1846. + +On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée! +nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y +a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et +ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos +adversaires.» + +Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau +auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait +notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est +un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme, +de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même +et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la +puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés +pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des +tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de +travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y +a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de +l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise. + +Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous +répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il +n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de +repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré +l'opinion contraire de M. Billault[3]. + +[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs +fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes. +(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)] + +Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou +sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe. +Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que +l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire +aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas +libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour +comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui +l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se +renfermer dans sa mission. + +Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu +as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui +t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une +insupportable tyrannie. + +Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a +assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la +tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse. + +Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous +forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire +reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans +ses effets. + +Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme +brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins +de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons +une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient +d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que +si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste, +elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire +l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage. + +[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore +converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)] + +Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la +justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez +courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de +détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez +point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes +transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans +un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et +des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les +généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à +toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas +complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes +et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa +littérature et de son génie. + +La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est +la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est +qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres. +Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer +des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour +une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son +activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui, +depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce, +les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des +hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son +travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités +nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité, +toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la +paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la +diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant +progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre +patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne +faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce +fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il +tire sa populaire origine. + +Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette +question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques. +Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise +le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la +concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque +génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est +bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les +hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent +travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe +par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un +succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients +réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]? + +[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle +Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)] + + +3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES. + + 3 Janvier 1847. + +Nous appelons l'impartiale et sérieuse attention du lecteur sur les +limites que nous déclarons très-hautement imposer à notre action. + +Certes, si nous courions après un succès de vogue, nous nous +bornerions à crier: liberté! liberté! sans nous embarrasser dans des +distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles à nous +faire comprendre. Mais ces subtilités, nous les avons regardées en +face; nous nous sommes assurés qu'elles sont dans la nature des choses +et non dans notre esprit. Dès lors, aucune considération ne nous +induira à rejeter la difficile tâche qu'elles nous imposent. + +Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commençant_, nous +aurions de force si nous nous présentions devant le public avec un +programme d'un seul mot: Liberté? Si nous demandions l'abolition pure +et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en +Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et +immédiate d'un article bien impopulaire du tarif? + +Nous ne le faisons pas néanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons +nos devoirs avant nos succès. Parce que nous sacrifions, +volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de +popularité à ce que la raison signale comme juste et légitime, +acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels +cette résolution nous expose. + +La première limite que nous reconnaissons à la liberté des +transactions, c'est l'honnêteté. Est-il nécessaire de le dire? et ces +hommes ne se découvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous +cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de réels, +qui nous accusent d'entendre par liberté le droit de tout faire, le +mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter? + +Le mot liberté implique de lui-même absence de fraude et de violence; +car la fraude et la violence sont des atteintes à la liberté. + +En matière d'échanges, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse +se substituer complétement à l'action individuelle, dispenser chacun +de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour +tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est +précisément de prévenir et réprimer la fraude et la violence; et nous +croyons même qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas +à sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment +voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les +transactions déshonnêtes, quand vous le chargez de la tâche difficile +et, nous le croyons, impossible, de _pondérer_ les transactions +innocentes, d'équilibrer la production et la consommation[6]? + +[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'État, la +Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'éditeur._)] + +Une autre limite à la liberté des échanges, c'est l'IMPÔT. Voilà une +distinction, ou si l'on veut une subtilité à laquelle nous ne +chercherons pas à échapper. + +Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux +objets fort différents, si différents que presque toujours ils se +contrarient l'un l'autre. Napoléon a dit: La douane ne doit pas être +un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la +phrase, et vous avez tout notre programme. + +Ce qui caractérise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission +d'_empêcher_ l'échange entre le produit national et le produit +étranger. + +Ce qui caractérise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que +par cet échange. + +Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son +but. + +Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien. + +Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns. + +Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous. + +La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui +l'avons imaginée. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession, +un pas rétrograde. Dès le premier jour, nous avons dit dans notre +manifeste: «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit +d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes +destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées +par la seule considération des besoins du trésor.» + +Pour rendre notre pensée plus claire, nous comparerons la douane à +l'octroi. + +Le tarif de l'octroi peut être plus ou moins bien conçu. Mais enfin +chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impôt. Si un +propriétaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son +hôtel, venait dire au conseil municipal: «Quadruplez, décuplez, +centuplez le droit d'entrée sur les bûches, prohibez-les même, afin +que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bûches +n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes, +frappez un impôt sur le peuple pour combler le vide.» N'est-il pas +clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe, +une nouvelle pensée;--qu'il chercherait à le faire dévier de son but; +et ne serait-il pas naturel qu'une société se formât dans Paris pour +combattre cette prétention, sans pour cela s'élever contre le tarif +fiscal de l'octroi, sans le juger, sans même s'en occuper. + +Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Société du +libre-échange entend garder à l'égard des impôts. + +Cette attitude est celle de la _neutralité_. + +Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons à +ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos +lois. + +Vouloir en outre détruire la douane fiscale, ce serait nous donner +une seconde mission toute différente de la première. Ce serait nous +charger de juger les impôts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi +il faut les remplacer. + +Certes aucun de nous ne renonce au droit sacré de scruter et combattre +au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons même naturel que des +associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le nôtre. En +tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe +restrictif qui s'est enté sur la douane et s'en est fait un +instrument. + +On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-échange et +non l'abolition du régime des douanes? + +Parce que nous ne regardons pas l'impôt _en lui-même_ comme une +atteinte à la liberté. + +Nous demandons la liberté de l'échange comme on demandait la liberté +de la presse, sans exclure qu'une patente dût être payée par +l'imprimeur. + +Nous demandons la liberté de l'échange comme on demande le respect de +la propriété, sans refuser d'admettre l'impôt foncier. + +On nous dit: Quand la douane, à vos yeux, cesse-t-elle d'être fiscale +pour commencer à être protectrice? + +Quand le droit est tel que, s'il était diminué, il donnerait autant de +revenu. + +On insiste et l'on dit: Comment reconnaître dans la pratique ce point +insaisissable? + +Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volonté. Que +l'opinion soit amenée à comprendre, c'est-à-dire à repousser la +protection, et le problème sera bientôt résolu. Il n'y a pas de +ministre des finances qui n'y donne la main. La difficulté, la seule +difficulté est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique. + + +4.--SUR LES GÉNÉRALITÉS. + + 13 Décembre 1846. + +Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et +ennemis, c'est de rester dans les _généralités_. «Abordez donc la +_pratique_, nous dit-on, entrez dans les détails, descendez des nuages +et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que +l'échange ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?» + +Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout à fait +fourvoyés et que nos coups n'aient pas toujours porté à faux. Car, +s'il en était ainsi, comment expliquerait-on la fureur des +protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans +les fabriques, pour l'édification des ouvriers, et la lettre qu'ils +ont adressée aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure +abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure? + +[Note 7: La lettre adressée au conseil des ministres, et signée de MM. +A. Odier, A. Mimerel, J. Périer et L. Lebeuf, finissait par cette +menace: «Ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui +veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays.» + +Quant au placard, en voici quelques phrases: + +«Ils (les libre-échangistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par là, +ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à +régner en France..... + +«Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas +l'ouvrier.»--(_Note de l'éditeur._)] + +Nous sommes dans les _généralités_!--Mais cela est forcé, car nous +défendons l'intérêt _général_.--N'avons-nous pas d'ailleurs à +combattre une généralité? Le système protecteur est-il autre chose? +Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'épuisement +du numéraire_, _l'intérêt du producteur_, _le travail national_, +_l'inondation_, _l'invasion_, _l'inégalité des conditions de +production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la +grâce de nous dire ce qu'on peut opposer à de faux arguments, si ce +n'est de bons arguments? + +«Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits +bien simples, bien isolés, bien actuels, entremêlés de quelques +chiffres bien frappants.» + +C'est à merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par +eux-mêmes. Ils ont leurs causes et leurs conséquences, et comment les +démêler _sans raisonner_? + +Le pain est cher, voilà un fait. Qui le vend s'en réjouit; qui le +mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en définitive +l'intérêt général? Tâchez de me l'apprendre _sans raisonner_. + +Le peuple souffre; voilà un autre fait. Souffrirait-il moins si un +plus vaste marché s'ouvrait à ses ventes et à ses achats? Essayez de +résoudre le problème _sans raisonner_. + +La restriction élève le prix du fer; voilà un troisième fait. Et +remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-même. M. Decaze +ne le nie pas, ni sa clientèle non plus. Seulement l'un dit: _tant +mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux côtés on raisonne pour +prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_. + +Nous dirons à nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute; +mais en nous interdisant les _généralités_, vous ne savez pas toute la +force que vous portez à nos communs adversaires; vous abondez dans +leur sens, allez au-devant de leurs désirs. Ils ne demandent pas mieux +que de voir bannir de la discussion les idées _générales_ de vérité, +liberté, égalité, justice; car ils savent bien que c'est avec ces +idées que nous les battrons. + +Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de +son effet immédiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet +immédiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite à quelqu'un; +un mal, puisqu'elle nuit à quelque autre. Dans ce cercle étroit, le +problème serait insoluble et le _statu quo_ éternel. C'est ce qu'ils +veulent. Laissez-nous donc suivre les conséquences de la protection +jusqu'à l'effet définitif, qui est un mal général. + +Et puis, ne faites-vous pas trop bon marché de l'intelligence du pays? +À vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux +idées. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous +continuerons à nous adresser à leur raison. + +Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _généralités_. Que +trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_ +vient de s'enrôler? d'interminables déclamations contre le +raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur. + +Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des +faits; eh bien! en voici: + +Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui +_vous défendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous êtes +fabricants de drap. + +Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui +_vous défendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions +acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la +généralité, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde +prohibition est impliquée dans la première.--Revenons donc aux faits. + +Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit +prohibitions de ce genre. + +Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous +les défendez avec acharnement. + +Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un +droit énorme, afin d'en élever le prix, parce que vous êtes marchands +de fer et de houille. + +Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos +mines ont acquis une valeur fabuleuse, à tel point qu'il est tel +d'entre vous qui ne les céderait pas pour dix fois le capital primitif. + +Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas haussé d'une +obole; d'où il est permis d'inférer, si vous voulez bien nous +permettre cette licence, que, sous prétexte de défendre le salaire des +ouvriers, vous défendez vos profits. + +Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes à la +justice? Vous aurez bien de la peine à le prouver sans raisonner... et +même en déraisonnant. + + +5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOSÉ À L'ASSOCIATION DU LIBRE-ÉCHANGE. + + 14 Novembre 1847. + +Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que, +selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire. + +«Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'échangent +contre des produits; qu'on ne doit d'impôt qu'à l'État, etc., etc._» +Mais, en poursuivant ces idées générales, pourquoi provoquer à la fois +toutes les résistances et la coalition de tous les abus? Que ne +profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien +gardée de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intérêts, +en menaçant le principe même de la protection; elle a sagement fait un +choix et appelé au combat un seul champion, clef de voûte du système, +et, cette pièce une fois tombée, l'édifice a été ébranlé. + +Voilà bien, ce nous semble, ce que répétait dernièrement encore, dans +une occasion solennelle, l'honorable président de la chambre de +commerce du Havre. Peut-être aussi est-ce la pensée de quelques hommes +d'État, gémissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient +pas fâchés d'être affranchis par une concentration des forces de notre +association contre un des monopoles les plus décriés. + +Il vaut donc la peine de répondre. + +Que nous conseille-t-on? + +Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions dû attaquer +_corps à corps la seule industrie des producteurs de fer_. + +Eh bien, plaçons-nous dans cette hypothèse. Nous voilà associés dans +un but spécial; nous voilà essayant de démontrer aux consommateurs de +fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer à bon marché. + +Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que +personne. Ils font souvent des pétitions dans ce but; mais les +chambres, dominées par les intérêts coalisés, passent à l'ordre du +jour motivé sur la nécessité de _protéger le travail national_; à quoi +le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national +doit être protégé_. + +Nous voilà, dès le début, amenés à discuter cette théorie du _travail +national_; à prouver qu'il ne peut jamais être compromis par +l'échange, parce que celui-ci implique autant d'exportations que +d'importations. Nous voilà alarmant, par notre argumentation contre le +monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du même sophisme. Nos +honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens +d'éviter cet écueil? + +Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacité de l'égoïsme? Est-ce que +les privilégiés n'étaient pas coalisés longtemps avant notre +association? Est-ce qu'ils n'étaient pas bien convenus entre eux de se +soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on touchât une pierre de +l'édifice, de ne se laisser entamer par aucun côté? Est-ce que +d'ailleurs le système tout entier, aussi bien que chacune de ses +parties, n'a pas sa base dans une opinion publique égarée? N'est-ce +pas là qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer là autrement que +par des raisonnements qui s'appliquent à chaque partie comme à +l'ensemble? + +Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons. + +La réponse est simple: c'est qu'il n'en est rien. + +Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre +l'indique, a d'abord concentré ses efforts contre la loi céréale. Mais +pourquoi? + +Parce que le monopole des blés était, dans le régime restrictif de la +Grande-Bretagne, la part des mille législateurs anglais. + +Dès lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons à +soustraire à nos mille législateurs leur part de monopole, ils feront +bon marché du monopole d'autrui. Voilà pourquoi, quand la loi-céréale +a été vaincue, M. Cobden a quitté le champ de bataille; et quand on +lui disait: Il reste encore bien des monopoles à abattre, il +répondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela. + +Y a-t-il rien de semblable en France? Les maîtres de forges sont-ils +seuls législateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en +cette qualité, accordé quelques bribes de priviléges aux autres +industries pour justifier les priviléges énormes qu'ils se seraient +votés eux-mêmes? + +Si cela est, la tactique est tout indiquée. Forçons ceux qui font la +loi de ne pas la faire à leur profit, et rapportons-nous-en à eux pour +ne pas la faire à leur préjudice. + +Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous +permette, tout en admirant ses procédés, de ne pas les prendre pour +modèle. + +Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arrivé aux +manufacturiers anglais précisément ce qui nous arriverait, +disons-nous, à nous-mêmes, si nous appelions à notre aide toutes les +classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-là. + +L'aristocratie anglaise n'a pas manqué de dire aux manufacturiers: +Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et +les arguments que vous dirigez contre nos priviléges se tournent +contre les vôtres. + +Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la +chambre de commerce de Manchester a déclaré qu'avant d'attaquer la +protection à l'agriculture, elle renonçait solennellement à toute +protection en faveur des manufactures. + +En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme: +«Abolition totale, immédiate et sans attendre de réciprocité, de tous +droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des +manufactures, du commerce et de la navigation[8].» + +[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] + +Maintenant, nous le demandons, pour suivre la même stratégie, +sommes-nous dans la même situation? Les industriels privilégiés; qu'on +nous conseille d'enrôler dans une campagne contre les maîtres de +forges, sont-ils préparés, dès la première objection, à faire le +sacrifice de leurs propres priviléges? Les fabricants de drap, les +éleveurs de bestiaux, les armateurs eux-mêmes sont-ils prêts à dire: +Nous voulons soumettre les maîtres de forges à la liberté; mais il est +bien entendu que nous nous y soumettons nous-mêmes.--Si ce langage +leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors +de là comment pourraient-ils être nos auxiliaires?--En ayant l'air de +les ménager, vous les amènerez à se fourvoyer, dit-on. Mais, encore +une fois, la ruse ne trompe pas des intérêts aussi bien éveillés sur +la question, des intérêts qui étaient éveillés, associés et coalisés +avant notre existence. + +[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donné M. Nicolas Koechlin, M. Bosson +de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les +armateurs de Bordeaux et de Marseille.] + +Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas +l'_habileté_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le +principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'édifice; +et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est là qu'il +a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve +autre chose, sinon que ce principe est fortement enraciné. En ce cas, +la lutte serait bien plus longue encore, et même interminable, si nous +évitions de le toucher. + +_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous +conseillez d'appeler à notre aide les monopoleurs eux-mêmes, +dites-nous donc comment libre-échangistes et protectionnistes +pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant +vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu'à la première parole, au +premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que +les concessions de principe, par lesquelles nous aurions dû +nécessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse +alliance, nous feraient bientôt tomber, aux yeux de tous, au rang des +hommes sans consistance et sans dignité? Qui resterait alors pour +défendre la liberté? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres +hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances +impossibles, et qui feraient précisément ce que vous nous reprochez de +faire. + +On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres détails, +la manière dont il faut opérer la réforme, le temps qu'il y faut +consacrer, les articles par lesquels il faut commencer. + +Véritablement ce n'est pas notre mission. + +Nous ne sommes pas législateurs. + +Nous ne sommes pas le gouvernement. + +Notre déclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre +programme se borne à montrer, en vue d'éclairer l'opinion publique, le +but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion +publique il n'y a pas de réforme possible, ni même désirable[10]. Or +ce but est bien défini: + +Ramener la douane au but légitime de son institution; ne pas tolérer +qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument +d'oppression et de spoliation à l'égard de toutes les autres classes. + +[Note 10: V. les chapitres _Responsabilité_, _Solidarité_, dans les +_Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Quant au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons +que le gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative; +et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous, +nous nous efforcerons d'éclairer sa marche, toujours en vue du +principe dont nous sommes les défenseurs. + +Et quand nous disons à nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler +un monopole pour le combattre corps à corps, il est bon d'observer que +la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchaînée +à un principe, mais qui, dans son caractère officiel, est un des +rouages du gouvernement du pays, a été entraînée, à son insu +peut-être, à agir comme nous; car elle réclame à la fois, et tout +d'abord, la réforme des tarifs sur les céréales, sur le fer, la fonte, +la houille, le sucre, le café, le bois d'ébénisterie, et jusque sur +les bois de construction équarris à la hache, etc., etc.--Sans doute, +elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et +pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se +montre disposée à n'en exclure guère qu'un seul, celui qui a été déjà +réduit à si peu de chose par nos traités de réciprocité. + +Nous avons appris sans étonnement l'accueil que la chambre de +commerce du Havre a fait aux avances du comité Odier-Mimerel[11]. En +fait de liberté commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps +avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas +nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mêmes +principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de +navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues générales +ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers. + +[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repoussé de +telles avances.--(_Note de l'éditeur._)] + + +6.--RÉFLEXIONS SUR L'ANNÉE 1846. + + 30 Janvier 1847. + +L'année 1846 sera pour l'économiste et l'homme d'État un précieux +sujet d'étude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus +éclairés, toutes les lois restrictives, qui devaient amener +l'abondance, tombent devant la disette. Chose étonnante! on a recours, +pour nourrir le peuple, à cette même liberté qui, disait-on, est un +principe de souffrance et de ruine. Il y a là une contradiction +flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des +_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturière, et, par +suite, des salaires aux ouvriers, c'était le cas plus que jamais de +renforcer le système restrictif, alors que les prix de revient +échappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux +ouvriers; mais si on eût été assez fou, on n'eût pas été assez fort. + +En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a décrétées pour +ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la +subsistance du peuple ne fût assurée que _provisoirement_. Car, enfin, +les régimes opposés de la restriction, et de la liberté ont chacun +leurs tendances. Lequel des deux tend à accroître les moyens de +subsistance et de satisfaction? Si c'est le régime restrictif, il le +faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre +ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le régime libre, +acceptons donc la liberté, non pas d'une manière transitoire, mais +permanente. + +Un trait fort caractéristique de notre époque, c'est que sous l'empire +de la nécessité, on a eu recours, des deux côtés de la Manche, à des +mesures libérales, tout en déclamant contre la liberté. On s'est +beaucoup élevé au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidité des +spéculateurs. On leur reproche les bénéfices qu'ils font, soit sur le +blé, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est +précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation, et qui +fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport. + +Ces moyens ont manqué entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une +part, aux voituriers d'avoir haussé le prix de leurs services, et, de +l'autre, au gouvernement de n'être pas intervenu pour forcer les +entrepreneurs de charrois à travailler sur le principe de la +philanthropie[12]. + +[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, +tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)] + +Supposons qu'il y ait 100 tonneaux à transporter d'un point à un +autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si +l'intervention du gouvernement, ou même le sentiment philanthropique +empêche le prix de transport de s'élever, qu'arrivera-t-il? 10 +tonneaux seront transportés à Lyon, et les consommateurs de ces 10 +tonneaux, s'ils n'ont point un excédant de prix à payer pour le +transport, auront cependant à surpayer le blé, précisément parce que +10 tonneaux seulement seront arrivés. En définitive, Lyon aura 90 +tonneaux de déficit et Marseille 90 tonneaux d'excédant. Il y aura +perte pour tout le monde, perte pour le spéculateur marseillais, perte +pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport. +Si, au contraire, la liberté est maintenue, le transport sera cher, +nous en convenons, puisque, dans l'hypothèse, il n'y a de ressources +que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux à +transporter. Mais c'est cette cherté même qui fera affluer de tous les +points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence +rétablira le prix du fret à un taux équitable, et les 100 tonneaux +arriveront à leur destination. + +Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se présente, la première +pensée qui vienne à l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le +gouvernement dispose de grandes forces; et, dès lors, il peut presque +toujours vaincre l'obstacle qui gêne. Mais est-il raisonnable de s'en +tenir à cette première conséquence et de fermer les yeux sur toutes +celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action +gouvernementale est de vaincre l'obstacle présent, le second effet est +d'éloigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute +l'activité commerciale. Dès lors pour avoir agi une fois, le +gouvernement se voit dans la nécessité d'agir toujours. Il arrive ce +que nous voyons en Irlande, où l'État a insensiblement accepté la +charge impossible de nourrie, vêtir et occuper la population tout +entière. + +Un autre trait fort remarquable, c'est l'accès inattendu de +philanthropie qui a saisi tout à coup les monopoleurs. Eux, qui +pendant tant d'années ont opéré systématiquement la cherté du blé à +leur profit, ils se révoltent maintenant avec une sainte ardeur contre +tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du +commerce et de la marine. À la Chambre des lords, le fameux +protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les +_spéculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un +Arménien pour avoir accumulé du blé et créé ainsi une hausse +artificielle: «Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajouté, +seulement en modifiant la forme du châtiment.» Hélas! si depuis 1815 +on avait pendu tous ceux qui ont causé artificiellement une hausse du +prix des produits, toute l'Angleterre y aurait passé, à commencer par +l'aristocratie, et lord Bentinck en tête. En France, il faudrait +pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et +tous les députés, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'août +prochain la _cherté artificielle_ recommencerait par la résurrection +de l'échelle mobile. + + +7.--DE L'INFLUENCE DU RÉGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE +L'AGRICULTURE EN FRANCE. + + (_Journal des Économistes_, Décembre 1846.) + +Il n'est certainement aucun peuple qui se brûle à lui-même autant +d'encens que le peuple français, quand il se considère en masse, et, +pour ainsi dire, en nation abstraite. «Notre terre est la terre des +braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyauté par +excellence; nous sommes généreux et magnifiques; nous marchons à la +tête de la civilisation, et ce qu'ont de mieux à faire tous les +habitants de cette planète, c'est de recevoir nos idées, d'imiter nos +moeurs et de copier notre organisation sociale.» + +Que si nous venons, hélas! à nous considérer classe par classe, +fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du +dithyrambe n'arrivent plus à notre oreille, mais elles font place à +une clameur d'accusations, à un feu croisé de reproches, qui, s'ils +étaient vrais, nous réduiraient à accepter humblement la terrible +condamnation de Rousseau. «Peuple français, tu n'es peut-être pas le +plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.» + +Écoutez, en effet, ce que disent les Députés des Ministres, les +Électeurs des Députés, les Prolétaires des Électeurs! Selon le +Commerce, le temple de Thémis est une forêt noire; suivant la +Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si +l'esprit d'association ne se développe que lentement, le faiseur +d'entreprises s'en prend à la défiance qu'éprouve l'actionnaire, et +l'actionnaire à la défiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le +paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prêt à faire +feu sur ses frères; l'artisan, un être anormal qui n'est plus retenu +par le frein des croyances sans l'être encore par celui de l'honneur. +Enfin, si la moitié ou le quart seulement de ces récriminations +étaient fondées, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genève +nous a traités avec ménagement. + +Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une façon tout +opposée envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les +accablons de nos mépris. «Méfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche +que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intérêt, son but +l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus +de la force.»--Mais, en détail, nous lui élevons un piédestal afin de +la mieux admirer. «Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'État! +quel patriotisme dans ses représentants quelle habileté dans ses +manufacturiers! quelle audace dans ses négociants! Comment +l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de +capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyauté? Voyez +ses fermiers, ses ouvriers, ses mécaniciens, ses marins, ses cochers, +ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.» + +Mais cette admiration outrée se manifeste surtout par le plus sincère +de tous les hommages: _l'imitation_. + +Les Anglais font-ils des conquêtes? Nous voulons faire des conquêtes, +sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de +famille à pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des +colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne +coûtent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous +voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut être +recherché par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort +inutile à une démocratie dont le sol fractionné n'admet guère la chasse, +même à pied. Voyons-nous enfin leur population déserter les campagnes +pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomérer dans les villes +manufacturières, se matérialiser dans de vastes usines? aussitôt notre +législation, sans égard à la situation, à l'aptitude, au génie de nos +concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appât de faveurs +dont ils supportent, en définitive, tous les frais, vers les mines, les +grandes usines, et les villes manufacturières.--Qu'il me soit permis +d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que +j'ai à traiter. + +Il est constaté que les deux tiers de la population habitent, en +Angleterre, les villes, et en France, la campagne. + +Deux circonstances expliquent ce phénomène. + +La première, c'est la présence d'une aristocratie territoriale. Au +delà du détroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer à la +culture du sol des moyens mécaniques et paraissent même rendre plus +profitable l'extension du pâturage. + +D'un autre côté, la situation géographique de l'Angleterre, placée +entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux +hémisphères, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de +pente de ses rivières qui donne tant de puissance aux marées, +l'abondance de ses mines de fer et de houille, le génie patient, +ordonné, mécanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui +naissent d'une position insulaire, tout cela la rend éminemment propre +à remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres +peuples, à l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie: +la fabrication et le voiturage des produits. + +Lors donc que la Grande-Bretagne aurait été abandonnée par le génie de +ses hommes d'État au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait +pas cherché à étendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait +employé sa puissance qu'à faire régner la liberté du commerce et des +mers, il n'est pas douteux qu'elle ne fût parvenue à une grande +prospérité, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, à un +degré de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui +contester. + +Mais, parce qu'ailleurs cette émigration de la campagne à la ville +s'est opérée naturellement, était-ce une raison pour que la France dût +chercher à la déterminer par des moyens artificiels? + +À Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici d'une manière générale +contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant véhicule du +progrès. L'invention est au génie, l'imitation est à tous. C'est elle +qui multiplie à l'infini les bienfaits de l'invention. En matière +d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de +dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie +quelquefois, au bout de chaque expérience il y a une pierre de touche, +_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus +logique, le plus péremptoire des redresseurs de torts. Il ne se +contente pas de dire: «l'expérience est contre vous.» Il empêche de la +poursuivre, et cela forcément, sans appel, avec autorité; car la +raison ne fût-elle pas convertie, la bourse est à sec. + +Mais quand l'_imitation_ est imposée à tout un peuple par mesure +administrative, quand la loi détermine la direction, la marche et le +but du travail, il ne reste plus qu'un souhait à faire: c'est que +cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment où elle +donne une impulsion déterminée à l'industrie, celle-ci doit suivre +toujours une voie funeste. + +Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position +géographique, la constitution de son régime foncier, le génie de ses +habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on +pousserait la population des travaux agricoles aux travaux +manufacturiers et du champ à l'usine? Si la fabrication était plus +profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le +profit a assez d'attrait par lui-même. Si elle l'est moins,--en +déplaçant les capitaux et le travail, en faisant violence à la nature +physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la +nation. + +Je ne m'attacherai pas à démontrer que la France est essentiellement +un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais +entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que +toutes les fabriques, tous les arts doivent en être bannis. Qui +pourrait avoir une telle pensée? Je dis qu'abandonnée à ses instincts, +à sa pente, à son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les +facultés se distribueraient entre tous les modes d'activité humaine, +agriculture, fabrication, arts libéraux, commerce, navigation, +_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours +harmoniques, toujours calculées pour faire sortir de chaque effort le +plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'être +contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la +fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal à +l'accessoire, quoiqu'il en puisse être tout différemment en +Angleterre. + +On nous accuse, nous partisans du libre-échange, de copier servilement +un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a été servile, +maladroite, inintelligente, c'est assurément le régime que nous +combattons, le régime protecteur. + +Examinons-en les effets sur l'agriculture française. + +Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci décuplent +le revenu des terres avec une facilité sans égale), tous les +agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque à +notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque +aussi des lumières; mais l'art arrive avec les moyens d'améliorer, et +il n'est paysan si routinier qui ne sût fort bien placer sur sa +métairie ses épargnes à bon intérêt, s'il en pouvait faire. + +La plus petite amélioration de détail exige des avances; à plus forte +raison une amélioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos +voitures de transport? Vous êtes entraîné à élargir, niveler, et +graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous défricher? Outre qu'il y +faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer à augmenter les frais +de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous +vient-il dans l'idée de faire faire à votre exploitation ce pas plus +décisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de +substituer à la culture de deux céréales avec jachère, un assolement +où céréales, plantes sarclées, végétaux textiles et fourrages divers +viennent occuper tour à tour chaque division du sol, dans un ordre +régulier? Malheur à vous, si vous n'avez pas prévu la très-notable +augmentation de capital qui vous est nécessaire? Dès qu'un tel +changement s'introduit dans le domaine, une activité inaccoutumée se +manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les +têtes et les bras. La jachère, les prairies permanentes, les pâturages +sont soumis à l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les +semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient; +et le temps est passé où l'on pouvait se contenter d'instruments +grossiers fabriqués en famille. Les semences de trèfle, de lin, de +colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de +gros débours. Mais c'est surtout le département des étables, soit +qu'on y entretienne des vaches laitières, des boeufs à l'engrais, ou +des moutons de races perfectionnées, qui devient un véritable atelier +industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de +déception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce système, +pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler +peut-être le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui présentait +5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entrée et +sortie,--pour être amenée à donner 10,000 fr. de profit, devra +présenter un compte de dépenses et de recettes de 60 à 80,000 francs. + +Les avantages de la culture perfectionnée sont tellement clairs, +tellement palpables, ils ont été démontrés dans tant de livres +répandus à profusion, proclamés par tant d'agronomes dont l'expérience +est incontestable, confirmés par tant d'exemples, que, s'il n'a pas +été fait plus de progrès, il faut bien en chercher la cause ailleurs +que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine, +que, fort routinièrement, on accuse toujours de tout. Les +agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde; +et le bien-être ne leur répugne en aucune façon. D'ailleurs, il y a +partout des hommes disposés à combattre cette nature de résistance. Ce +qui a manqué, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est là ce qui +a réduit les tentatives à un bien petit nombre, et, dans ce petit +nombre, c'est là ce qui a entraîné tant de revers. + +Les agronomes les plus renommés, les Young, les Sinclair, les +Dombasle, les Pictet, les Thaër, ont recherché quel était le capital +qui serait nécessaire pour amener les pratiques au niveau des +connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je +ne les produirai pas ici. Je me bornerai à dire que ces avances +doivent être d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite, +et que, pour la France, ce ne serait peut-être pas trop d'un capital +égal en valeur à la valeur du sol lui-même. + +Mais si un énorme supplément de capital est indispensable au +perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'espérer qu'elle le +tire de son propre sein? + +Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit +tous à la recherche de ce problème: _Faire refluer les capitaux vers +l'agriculture_. Tantôt on a songé à réformer notre _régime +hypothécaire_. On devrait supposer _à priori_, a-t-on dit avec raison, +que le prêteur sur hypothèque ne recherche pas un taux d'intérêt +supérieur à la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au +prêt et qu'elle est même assujettie à des chances (ravages pour cause +d'inondation, insolvabilité des fermiers, etc.) dont le prêt est +exempt. Cependant un emprunt sur hypothèque revient à 6, 7 et 8 pour +100, tandis que la rente du sol ne dépasse pas 3 ou 4 pour 100; d'où +l'on a conclu que notre système hypothécaire doit être entaché de +nombreuses imperfections. + +D'autres ont imaginé des banques agricoles, des institutions +financières qui auraient pour résultat de mobiliser le sol et de le +faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la +circulation.--Il y en a qui veulent que le prêt soit fait par l'État, +c'est-à-dire par l'impôt, cet éternel et commode point d'appui de +toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort +en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants, +d'_organisation_ ou _réorganisation du travail_, _association du +travail et du capital_, _phalanstères_, etc., etc. + +Ces moyens peuvent être fort bons, on peut en attendre d'excellents +effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais à produire, +c'est de _créer_ de nouveaux moyens de production. Déplacer les +capitaux, les détourner d'une voie pour les attirer dans une autre, +les pousser alternativement du champ à l'usine et de l'usine au champ, +voilà ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en +augmenter la masse, à un moment donné; vérité bien simple et +constamment négligée. + +Ainsi, si la réforme du régime hypothécaire parvenait à attirer une +plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne +pourrait être qu'en le détournant de l'industrie proprement dite, des +prêts à l'État, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation +d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes +filatures, en un mot des diverses issues ouvertes à son activité. + +Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire +cette évolution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une +cause, également artificielle, n'a pas déterminé en lui l'évolution +contraire? + +Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines +entreprises ont aspiré le capital agricole. + +Cette cause, je l'ai déjà dit, c'est l'imitation mal entendue du +régime économique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorisée par la +loi, de devenir, avant le temps, un peuple éminemment manufacturier, +en un mot, c'est _le système protecteur_. + +Si le travail, les capitaux, les facultés eussent été abandonnés à +leur pente naturelle, ils n'auraient pas déserté prématurément +l'agriculture, alors même que chaque Français eût été saisi de +l'anglomanie la plus outrée. Il n'y a pas d'anglomanie qui détermine, +d'une manière permanente, un homme à ne gagner qu'un franc au lieu de +deux, un capital à se placer à 10 pour 100 de perte, au lieu de 10 +pour 100 de profit. Sous le régime de la liberté, le résultat est là +qui avertit à chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13]. + +[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais quand l'État s'en mêle, c'est tout différent; car quoiqu'il ne +puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit +bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire +que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes +plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de +la communauté, attirer vers elle l'activité des citoyens, par un +déplorable déplacement du capital, et, les forçant à l'_imitation_, +réduire l'anglomanie en système. + +L'État donc, voulant implanter en France, selon l'expression +consacrée, certaines industries manufacturières, a été conduit à +prendre les mesures suivantes: + +1º Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqués au +dehors; + +2º Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqués au +dedans; + +3º Avoir des colonies et les forcer à consommer nos produits, quelque +coûteux qu'ils soient, sauf à forcer le pays à consommer, bon gré mal +gré, les produits coloniaux. + +Ces moyens sont différents, mais ils ont ceci de commun qu'ils +soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une +cotisation nationale transforme en bénéfice.--Ce qui perpétue ce +régime, ce qui le rend populaire, c'est que le bénéfice crève les +yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperçue[14]. + +[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, +tome V, page 363.--(_Note de l'éditeur._)] + +Les publicistes, qui savent que l'intérêt du consommateur est +l'intérêt général, proscrivent de tels expédients. Mais ce n'est pas +sous ce point de vue que je les considère dans cet article; je me +borne à rechercher leur influence sur la direction du capital et du +travail. + +L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de +bonne foi le régime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si +cette portion d'industrie que ce système fait surgir était alimentée +par des capitaux tombés du ciel. Sans cette supposition toute +gratuite, il leur serait impossible d'attribuer à des mesures +restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail +national_. + +Quelque onéreuse que soit sous un régime libre la production d'un +objet, dès qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_. +Les capitaux sont sollicités vers ce genre d'entreprise par la hausse +artificielle du prix. Mais n'est-il pas évident qu'au moment où le +décret est rendu il y avait dans le pays un capital déterminé? Une +partie de ce capital était employée à produire la chose qui +s'échangeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit +national est moins demandé, son prix baisse, et le capital tend à +déserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire à l'objet +exotique renchérit, et le capital se trouve poussé vers cette nouvelle +voie. Il y a évolution, mais non création de capital; évolution, et +non création de travail. L'un entraîne l'autre du champ à l'atelier, +du labour à l'usine, de France en Algérie. Entre les partisans de la +liberté et ceux de la protection, la question se réduit donc à ceci: +la direction artificielle, imprimée au capital et au travail, +vaut-elle mieux que leur direction naturelle? + +Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait +monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin à la +mécanique. Certes, on ne prétendra pas que ces 5,000 francs, il les +avait tirés du néant. Il les devait à ses sueurs et à ses épargnes. Il +aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque +manière qu'il l'eût fait, ils auraient, en définitive, payé de la +main-d'oeuvre; car je défie qu'on me prouve qu'une dépense quelconque +soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antérieur. + +Ce qui est arrivé à mon ami est arrivé à tous ceux qui se sont lancés +dans les industries privilégiées; et il me semble impossible qu'on se +refuse à reconnaître qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de création, +mais de direction de capital et de travail. + +Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature eût tenu ses +promesses, ces 5,000 francs ont-ils été plus productifs qu'ils ne +l'eussent été sur la ferme? + +Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considère +l'ensemble des intérêts nationaux. + +Car, si mon ami a tiré 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force +est intervenue pour contraindre le consommateur à lui payer un tribut. +Ce tribut entre peut-être pour les deux tiers ou les trois quarts dans +ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs +auraient donné et _au delà_ de quoi payer à l'étranger le filage +exécuté en France. Et la preuve, c'est le fait même qu'il a fallu la +_force_ pour en déterminer la déviation. + +Il me semble qu'on doit commencer à entrevoir comment le régime +protecteur a porté un coup funeste à notre agriculture. + +Il lui a nui de trois manières: + +1º En forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation, +fer, instruments aratoires, vêtements, etc., et en empêchant ainsi la +formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole; + +2º En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries +protégées; + +3º En décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle +eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le +régime de la liberté, la France eût demandés au dehors. + +La première proposition est évidente de soi; je crois avoir insisté +assez sur la seconde; la troisième me paraît présenter le même degré +de certitude. + +Lorsqu'un homme, un département, une province, une nation, un +continent, un hémisphère même, s'abstiennent de produire une chose +parce que les frais de création dépassent ceux d'acquisition, il ne +s'ensuit nullement, comme on le répète sans cesse, que le travail de +cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce +qu'eût exigé cette création; il s'ensuit seulement qu'une part de ce +travail est consacrée à produire les moyens d'acquisition, et une +autre, restée disponible, à satisfaire d'autres besoins. Cette +dernière est le profit net de l'échange[15]. + +[Note 15: V. le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] + +Un tailleur donne tout son temps à la confection des vêtements. Il +serait bien mauvais _praticien_, s'il en détachait trois heures pour +faire des souliers, et plus mauvais _théoricien_, s'il s'imaginait +avoir par là allongé sa journée. + +Il en est de même d'un peuple. Quand le Portugal veut à toute force +faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurément, +s'il ne s'aperçoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de +l'oranger, qu'il se prive des moyens d'améliorer le lit et de +défricher les rives du Tage. D'un autre côté, si l'Angleterre, par des +mesures coercitives, force les capitaux à élever la vigne et l'oranger +en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient +mieux employées dans ses fabriques. Encore une fois, il y a là +évolution, et non accroissement des moyens de production. + +Ainsi, en même temps que le régime prohibitif a enlevé à l'agriculture +la faculté de s'améliorer, il lui en a ôté l'occasion; car à quoi bon +produire les objets, céréales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour +acquitter des services étrangers qu'il n'est pas permis d'acheter? + +Si le régime protecteur ne nous eût pas entraînés à imiter les +Anglais, il est possible que nous ne les égalerions pas dans ces +industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain +que nous aurions développé, bien plus que nous ne l'avons fait, celles +qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes +seraient reboisées, nos fleuves contenus, notre sol sillonné de +canaux et soumis à l'irrigation, la jachère aurait disparu, des +récoltes variées se succéderaient sans interruption sur toute la +surface du pays; les campagnes seraient animées, les villages +offriraient à l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et +du progrès. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital +dans la voie des améliorations agricoles; des hommes de mérite +auraient tourné vers les champs l'activité, les lumières et l'énergie +que d'injustes faveurs ont attirées vers les manufactures. Il y aurait +peut-être quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou +dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais +il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos +coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force +défensive, pour l'indépendance, pour la sécurité, pour le bien-être, +pour la dignité, pour la sécurité de notre population, je ne pense pas +que nous eussions rien à envier à nos voisins. + +On objectera peut-être que, dans ce cas, la nation française eût été +purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise +n'eût été exclusivement manufacturière. Chez l'une, le grand +développement de la fabrication eût encouragé l'agriculture. Chez +l'autre, la prospérité de l'agriculture eût favorisé la fabrication; +car malgré la liberté la plus complète dans les relations des peuples, +il y a toujours des matières premières qu'il est avantageux de mettre +en oeuvre sur place. On peut même concevoir (et pour moi du moins +c'est un phénomène qui n'a rien d'étrange) que, produisant beaucoup +plus de matières premières, la France en envoyât une grande partie se +manufacturer en Angleterre, et en eût encore assez à fabriquer chez +elle pour que son industrie manufacturière dépassât l'activité que +nous lui voyons aujourd'hui; à peu près comme Orléans a probablement +plus d'industrie, malgré tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris +n'existait pas. + +Mais ces manufactures, nées à l'air de la liberté, auraient le pied +sur un terrain solide, inébranlable, et elles ne seraient pas à la +merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe. + + +8.--INANITÉ DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE. + + 31 Janvier 1847. + +Si les agriculteurs, que le passé a si peu instruits, ne commencent +pas à ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient étrangement +séduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot même, +_protection_.--_Être protégé!_--Et pourquoi pas, quand on le peut? +Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui améliorent nos +prix de vente, écartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous +enrichissent guère, retardent au moins notre ruine?--Voilà ce qu'ils +disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au +fond des choses. + +La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur +national les marchés étrangers, au moins dans une certaine mesure, lui +réservant en compensation le marché national. + +Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchés extérieurs, +cela est évident de soi. Pour s'en convaincre, il suffît de se +demander ce qui arriverait si la protection était poussée jusqu'à sa +dernière limite. Supposons que tous les produits étrangers fussent +prohibés. En ce cas, nous n'aurions aucun payement à exécuter au +dehors, et, par conséquent, nous n'exporterions rien. Sans doute, +l'étranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter +quelques objets contre des écus. Mais bientôt l'argent abonderait chez +nous, il y serait déprécié; en d'autres termes, nos produits seraient +chers et nous ne pourrions plus en vendre. La défense de rien importer +équivaudrait à celle de rien exporter. + +Dans aucun pays, le système protecteur n'a été poussé jusque-là. Par +cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais complétement. +On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on +va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et +principalement, le produit agricole. + +Le système protecteur repose sur cette méprise: il considère dans +chaque produit, non point son utilité pour la consommation, mais son +utilité pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il +procure du travail aux maîtres de forges, le blé est utile en ce qu'il +procure du travail au laboureur, etc. C'est là une absurde pétition de +principe. Mais cette absurdité, fort difficile à démêler à l'égard de +beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles, +quand le besoin s'en fait sentir. Dès que la disette arrive, les +esprits les plus prévenus comprennent parfaitement que le blé est fait +pour l'estomac, et non l'estomac pour le blé.--Et voilà pourquoi, aux +premiers symptômes de famine, la théorie protectrice s'évanouit, et la +porte s'ouvre aux blés étrangers. + +Ainsi, la protection à la plus importante des productions agricoles, +celle des céréales, est complétement illusoire; car elle ne manque +jamais d'être retirée, précisément aux époques où elle aurait quelque +efficacité.--Quand la récolte est bonne, il n'y a pas à craindre +l'invasion des blés étrangers, et notre loi stipule la protection, +mais ne l'opère pas. Quand la récolte manque, c'est alors que +l'introduction du blé étranger est provoquée par la différence des +prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui +consiste à voir l'utilité des choses au point de vue du producteur +national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer +notre législation.--Et c'est précisément alors qu'il la déserte. +Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim +fait bientôt prévaloir la vérité du principe contraire, l'intérêt du +consommateur. + +Aussi, le blé est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'échelle +mobile, parce que c'est la seule chose où la vérité des principes ait +surmonté les préjugés protectionnistes. La cherté du fer et du drap +est certainement de la même nature que la cherté du blé. Elle produit +des inconvénients, sinon égaux, au moins du même ordre, et qui ne +diffèrent que par le degré. Mais la loi maintient la cherté du fer et +du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire, +parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de +blé, elle ne laisse pas faire. Aussi le blé n'est protégé que dans les +années d'abondance, c'est-à-dire qu'il n'est pas protégé du tout. + +Car si le tarif, en fait de blé, eût été conséquent à son principe et +fidèle à l'intérêt producteur, voici comment il eût raisonné +(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matière): + +«Je dois assurer à l'agriculteur le prix de revient de son blé. +L'année dernière, l'agriculteur a labouré, hersé, ensemencé et sarclé +son champ, qui lui a donné 10 hectolitres de blé. Ses avances et sa +juste rémunération s'élèvent à 180 fr.--Il a vendu son blé à 18 fr. Il +doit être satisfait.--Cette année il a fait les mêmes avances en +labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a trompé son +attente, et il n'a que 5 hectolitres de blé. Il faut donc qu'il le +vende à 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai été décrété précisément +pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de +revient.» + +Or, c'est justement cette année-là que le tarif déserte son principe +et dit: L'intérêt des estomacs est l'intérêt dominant.--Il embrasse +ainsi _involontairement_ le principe de la liberté, le seul principe +vrai et raisonnable, et il ouvre les portes. + +Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient +quand ce prix est assuré par la nature des choses, et ne s'en mêle +plus quand son intervention serait efficace. + +Mais ce n'est pas tout.--Une législation basée sur un principe faux +s'arrête toujours avant les dernières conséquences, parce que les +dernières conséquences d'un faux principe sont elles-mêmes d'une +absurdité qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux +produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont +ceux dont l'utilité, pour le consommateur, est tellement palpable, +qu'à leur égard le vrai principe se fait jour malgré qu'on en ait. +Pour tâcher de réconcilier ici les principes, on a fait de ces +produits une classe qu'on appelle _matières premières_; et puis on a +dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16]. +Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilité de ces +choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous +sommes forcés, sinon de rendre hommage explicitement à la vérité des +principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf à +mettre nos doctrines, à l'abri, en entassant subtilités sur +subtilités. + +[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout +de leur nez, ils sauraient à quoi cela mène. Car une chose est bien +claire: c'est que le régime restrictif, après leur avoir donné, quant +aux céréales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera +aussi en première ligne, grâce à la fameuse théorie des matières +premières, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits +agricoles. + +Et quand les agriculteurs auront livré leurs produits aux +manufacturiers au prix fixé par l'universelle concurrence, ils +rachèteront ces mêmes produits façonnés en toile et en drap, aux prix +du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en +France: le travail agricole non privilégié, et le travail +manufacturier privilégié.--L'effet de ce régime sera de faire sortir +de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les +pousser vers les fabriques, jusqu'à ce que ces deux grands effets +définitifs se produisent: + +1º La concurrence intérieure, parmi les fabricants, leur arrachera les +profits que la protection avait prétendu leur conférer; + +2º Un grand déplacement se sera opéré, une grande déperdition de +forces se sera accomplie; pendant que les débouchés extérieurs seront +fermés à nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur, +dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les +débouchés intérieurs; et l'industrie manufacturière portera le double +châtiment de ses prétentions injustes et de ses funestes erreurs. + +On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est +celle de la _Justice_. + +Certainement, nous ne chercherons pas à nous concilier la classe +agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle +ne doit pas être, qu'elle ne peut pas être et qu'elle n'est pas +protégée; que la protection dont elle croit jouir, quant aux céréales, +est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matières +premières_ va lui échapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas +donner aux agriculteurs des _suppléments de prix_, au moyen de taxes +(qu'ils payent eux-mêmes pour les deux tiers), il ne faut pas du +moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _suppléments +de prix_ aux maîtres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux +actionnaires de mines. Liberté, justice, égalité pour tout le monde. + + +9.--L'ÉCHELLE MOBILE. + + 24 Janvier 1847. + +Le gouvernement a demandé que le jeu de l'échelle mobile fût suspendu +pendant les huit mois qui sont devant nous. Hélas! que n'a-t-il la +puissance de donner à cette mesure un effet rétroactif et de faire que +l'échelle mobile ait été suspendue pendant les huit mois qui viennent +de s'écouler! Nous n'en serions pas où nous en sommes; la _crise des +subsistances_ et la _crise financière_ auraient probablement passé +inaperçues. + +Notre loi céréale séduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et +d'impartialité. + +Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entrée se ferme +d'elle-même et l'agriculteur n'est pas ruiné.--Y a-t-il disette? La +porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affamé. +Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si +prévoyante, et personne n'a à se plaindre. + +Mais, dans l'application, ce nivellement si désiré rencontre des +difficultés qu'on n'avait pas prévues et qu'on n'a pas assez étudiées. +D'abord, comment se reconnaît l'abondance ou la disette? par le prix. +Et comment signifier à la douane, _à chaque instant donné, le prix +réel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relâcher ses +exigences? Évidemment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le +prix réel qui sert de règle, mais un prix ancien, fictif, résultat de +moyennes fort difficiles à constater, en sorte que l'action de la loi +n'a de relations qu'avec un état de choses passé, que l'on suppose +fort gratuitement durer encore quand elle opère. + +Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu créer, des marchés +qu'il a fallu prendre pour types, des prix régulateurs, des prix +moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres +grains, toutes choses qui ne constituent qu'une série de fictions, +modifiées par d'autres fictions, le tout érigé chaque mois en corps de +système. + +Et voilà sur quelles bases on veut que le commerce établisse ses +opérations! Le commerce a bien assez des chances que lui présentent +les variations naturelles des prix, sans s'exposer à toutes celles qui +résultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du blé, on +consent à s'exposer à perdre sur la vente, mais non à ce que la vente +elle-même soit défendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'état +actuel des choses, il n'y a aucune régularité dans les opérations +commerciales relatives au blé, et, par conséquent, aucune fixité dans +le taux de la subsistance. + +La question est de savoir si, avec une entière liberté d'importation +et d'exportation, on n'approcherait pas plus sûrement de ce +nivellement si recherché, de cette régularité des prix si précieuse. + +Supposons que la liberté commerciale fût le droit des nations, et +cherchons à nous rendre compte de ce qui serait arrivé cette année. + +Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y eût pas eu une crise des +subsistances. Sous quelque régime que ce soit, la perte d'une récolte +ne saurait être une chose indifférente. Il aurait fallu, pour vivre, +avoir recours aux blés étrangers et, par conséquent, les payer. Il y +aurait donc eu probablement un dérangement dans l'alimentation du +peuple, et un dérangement corrélatif dans la circulation monétaire. + +Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas été +adoucies et affaiblies! + +Dès les premiers symptômes du déficit de la récolte, la spéculation +eût commencé son oeuvre. Elle aurait préparé ses moyens dans tous nos +ports de l'Océan et de la Méditerranée. On n'aurait pas vu des grains +devant être consommés à Bayonne aller se dénationaliser à Gênes et +acquitter les droits à Cherbourg. On aurait fait des achats +considérables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux États-Unis, en +temps opportun. Ces approvisionnements se seraient présentés, par +arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du +besoin qui s'y serait manifesté. Les moyens de transport pour +l'intérieur se seraient organisés avec ensemble. On n'aurait pas vu +des masses énormes arriver le même jour, sans savoir comment se faire +interner, mais soumises à une hâte fiévreuse par la crainte de quelque +dérangement dans le jeu de notre échelle mobile. La hausse eût été +moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre à +frapper et à exalter les imaginations. + +Il est permis de croire que l'ensemble des achats à l'étranger se fût +fait à des prix moins élevés. Nous ne savons pas ce qui se passe dans +les ports de la mer Noire; mais nous serions bien trompés si des +ordres considérables, plus ou moins imprévus, se manifestant +subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale +des prix. Probablement ce qui est arrivé ici, pour le transport du +point de débarquement au lieu de consommation, a dû se répéter là-bas +pour le transport du lieu de production au port d'embarquement. +Probablement les détenteurs de blés, les entrepreneurs de charrois, +les capitaines de navires ont tiré parti de l'empressement convulsif +que chacun mettait à parcourir vite, coûte que coûte, le cercle de la +spéculation. Quand on peut être accueilli en France par une loi qui +vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas à quelques frais. + +Si donc le grain fût arrivé successivement, depuis l'instant où le +besoin s'est fait sentir, s'il eût coûté moins cher de prix d'achat, +s'il eût occasionné moins de frais, soit pour le transport par mer, +soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le +résultat évident est que nous aurions été mieux approvisionnés et à un +taux moins élevé. + +En outre, nous aurions eu moins d'argent à payer aux étrangers, soit +pour le blé lui-même, soit pour les frais accessoires. L'exportation +du numéraire eût été moindre et répartie sur un temps plus long. En +d'autres termes, la crise monétaire eût été moins sensible. + +Ce n'est pas tout encore; sous un régime de liberté commerciale établi +de longue main, les peuples qui nous envoient des céréales se seraient +accoutumés à consommer des produits de notre travail et de notre +industrie. Nous les payerions en grande partie en étoffes, en +instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de +métaux précieux aurait été neutralisée dans la même proportion. + +La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du +peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation. +Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de +cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les +malheurs publics révèlent le vice, _puisqu'on la met de côté_, n'a +pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces +tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en +temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que +nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de +suspendre momentanément la loi. Comme ce malade à qui l'on dit: Ce qui +aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais régime +hygiénique.--Eh bien! répondit-il je vais le suspendre..... _tant que +je souffrirai_. + + +10.--L'ÉCHELLE MOBILE ET SES EFFETS. + + 1er Mai 1847. + +Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions +de le lire avec impartialité. + +Les agriculteurs tiennent à l'_échelle mobile_, et il ne faut pas en +être surpris. Cette législation se présente avec toutes les apparences +de la modération et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose +est celui-ci: Assurer à l'agriculture un prix rémunérateur. Quand le +blé tend à descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au +producteur. Quand il tend à le dépasser, elle défend l'intérêt du +consommateur. + +Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui +s'éloigne de toute exagération? En tous pays, le blé a certainement un +_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assuré à +l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la +subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre côté, l'estomac a +aussi ses droits, et une fois le prix rémunérateur atteint, il n'est +pas juste que le vendeur soit le maître absolu de l'acheteur. Si donc +le prix dépasse le taux normal, l'importation sera facilitée. La digue +s'élève ou s'abaisse selon que l'inondation est à craindre ou à +désirer. Tout le monde ne doit-il pas être satisfait? + +On se promet aussi de ce système un autre avantage: la fixité des +prix. Ce simple mécanisme, dit-on, tend évidemment à contenir les +grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa période croissante, +prévient l'encombrement, comme dans sa période décroissante, il +prévient la disette. L'excessif bon marché est ainsi rendu aussi +impossible que l'excessive cherté, et tout est pour le mieux dans le +meilleur des mondes. + +Nous nous proposons d'exposer les effets de cette législation en +Angleterre. On sait que _l'échelle mobile_ était la même, _quant au +principe_, des deux côtés de la Manche. Il n'y avait de différence que +_dans le degré_. La loi française ne place pas aussi haut que la loi +anglaise le _taux normal_ du blé. Toutes deux ont donc dû opérer _dans +le même sens_, quoique _avec des intensités différentes_; et, si nous +découvrons les conséquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour +assurés que les conséquences de l'autre ont été analogues, quoique +moins tranchées. C'est un pendule observé au point le plus éloigné du +pivot, parce que c'est là que les oscillations sont le plus sensibles. +Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la +tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre +motif nous détermine à étudier l'échelle mobile par les effets qu'elle +a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique +anglaise nous offre plus de matériaux que celle de notre pays. + +Pendant les dernières années de la guerre, le prix du blé s'était +maintenu en Angleterre à 106 et jusqu'à 122 sh. le quarter.--En 1814, +il tomba à 72 sh., et en 1815, à 63 sh. Ces prix, si inférieurs à ceux +auxquels on était habitué, effrayèrent les agriculteurs. Le +gouvernement conçut l'idée de maintenir le blé, par l'intervention de +la loi, à un _taux normal_. Il procéda à une enquête, consulta les +propriétaires et les fermiers. Ceux-ci, alléguant la cherté des +terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre, +etc., affirmèrent que le vrai _prix de revient_ du blé en Angleterre +était de 90 à 100 sh. C'est sur cette donnée que fut basée la loi de +1815. Elle disposa que le blé étranger serait entièrement prohibé, +tant que le blé indigène n'aurait pas persévéré, pendant trois mois, à +un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.) + +La promesse légale d'un prix aussi élevé eut bientôt ses effets +naturels. L'on fonda sur la culture des céréales de grandes +espérances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des +terres à exploiter. La rente s'éleva, ce qui amena le haut prix des +terres elles-mêmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au +sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital +factice dont le consommateur de blé devait payer l'intérêt. + +Cependant les agriculteurs commencèrent leurs opérations. Elles ne se +réglèrent pas sur les besoins du pays, indiqués par le taux naturel du +blé, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait +la perspective d'énormes profits. Aussi on ensemença en blé les terres +des qualités les plus inférieures, on défricha des landes et des +marais, on les fertilisa avec des engrais achetés fort cher et venus +de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une +portion tout à fait inusitée du capital national déserta les autres +canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations +agricoles; et un homme d'État contemporain nous apprend qu'à cette +époque le sol de l'Angleterre fut littéralement pavé de guinées. + +Nous devons faire observer ici qu'à ce grand développement de +l'agriculture répondit une crise commerciale et industrielle. Cela +s'explique aisément: d'un côté, le capital désertait le commerce et +les manufactures, et, d'un autre côté, la cherté de la subsistance +forçait le gros du public à restreindre toutes ses autres +consommations. + +Mais quelle était la situation des agriculteurs? Il est facile de +comprendre qu'alors même que le haut prix du blé se serait maintenu, +tout n'aurait pas été profit pour eux. + +D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des +capitaux à un taux élevé et, en outre, ils cultivaient de mauvaises +terres par des procédés fort dispendieux. Il saute aux yeux que le +_prix de revient_ était beaucoup plus élevé pour eux qu'il ne l'eût +été sous un régime libre, et qu'ils étaient loin de profiter de toute +la charge imposée au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu +le blé à 1,000 sh. au lieu de 80, il y eût eu évidemment perte sèche +pour la nation, si ce prix eût déterminé les agriculteurs à semer du +blé jusque dans les galeries houillères de la Cornouailles, et s'il +leur fût revenu à eux-mêmes à 990 sh. + +Mais le prix fût-il maintenu à 80 sh.? + +On prévoit d'avance qu'il ne put en être ainsi. La fiévreuse activité +imprimée à la culture du froment, par les promesses de la loi, ne +tarda pas à jeter sur les marchés anglais des approvisionnements +inconsidérés; et les prix baissèrent successivement comme suit: + + 1817 94 sh. + 1818 83 + 1819 72 + 1820 65 + 1821 54 + 1822 45 + +Soit la moitié environ du prix promis par la loi. Quelle déception! + +Et remarquez que ce même blé, qu'on était forcé de vendre à 45 sh., +revenait fort cher, puisqu'il n'avait été amené à l'existence que par +des efforts dispendieux. + +Aussi la fin de cette période d'avilissement dans les prix fut marquée +par une épouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruinés; les +lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres +maudirent la culture du froment, naguère l'objet de tant d'espérances. +On convertit les terres arables en pâturages, calculant qu'elles +donneraient un meilleur revenu livrées à la dépaissance des bestiaux +que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu'à cette époque fut +pratiquée, très en grand, l'opération appelée _Clearance_, qui ne +consistait en rien moins qu'à raser des villages entiers, à en chasser +les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine à la race +humaine. + +Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reçut une +impulsion également désordonnée et non moins funeste. Le capital +revenait en masse de l'agriculture à l'industrie. En admettant que la +consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de blé, +la dépense du pays pour la nourriture présentait, comparativement aux +années de cherté, une économie annuelle de 32 millions de livres +sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi énorme de fonds +disponibles, à un moment donné et inattendu, occasionna comme une +pléthore dans la circulation. Il n'est pas d'opération hasardeuse qui +ne parvînt à séduire les capitalistes. C'est alors que furent +engouffrées des sommes considérables, et à jamais perdues, dans les +mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes républiques +américaines. + +La réaction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture +du froment, devenue ruineuse, avait été abandonnée dans une proportion +énorme. L'encombrement des blés disparut peu à peu et fit place à une +nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension: + + 1822 45 sh. + 1823 51 + 1824 62 + 1825 66 + 1826, et jusqu'en 1831 66 environ. + +Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'était relevé +sans doute, mais non à leur profit, ou du moins dans une mesure +très-bornée; car cette disette provenait précisément de ce qu'ils +avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'étranger qui réalisa +les grands prix, d'autant que l'échelle mobile, décrétée pendant cette +crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antérieure +à l'importation. + +Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tiré du dehors que six +hectolitres de blé, dans les deux dernières années de la période de +bon marché (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres, +au prix de 350 millions de francs, dans les années 1829, 1830 et 1831. + +Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait +de grands efforts, se livre à une culture dispendieuse, en un mot, +quand le blé lui revient fort cher, il le vend à vil prix, parce que +ces efforts mêmes inondent le marché. Quand, averti par ces cruelles +déceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est +pas lui seul, c'est l'étranger aussi qui vient en profiter. + +De ce que les époques de bon marché ont développé des crises dans +l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hâter de conclure que les +temps de cherté lui ont apporté une compensation suffisante. + +Mais ces années de cherté eurent, sur toutes les autres branches du +travail, les effets désastreux qui suivent toujours la disette. Si +nous ne craignions de dépasser les bornes d'un article de journal, +nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses à l'appui de cette +assertion, tirées de la statistique des banques, des importations et +des exportations, de la criminalité, de la mortalité, etc. + +Cependant, le prix du blé s'était soutenu, comme on vient de le voir, +pendant plusieurs années. Les fermiers crurent que l'_échelle mobile_, +inaugurée en 1828, avait résolu le problème de la fixité des prix. La +nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rémunération +avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent à étendre la culture +du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la +réalité des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre +éphémère et décevante de la législation. + +Ne doutant pas que ce prix de 66 à 70 sh. était désormais invariable, +ils travaillèrent eux-mêmes à encombrer de nouveau le marché. À partir +de 1831, l'excès de production amena l'avilissement des prix: + + 1831 66 sh. + 1832 58 + 1833 52 + 1834 46 + 1835 39 + +Voici de nouveau le cours tombé à environ la moitié de celui promis +par la loi[17]. + +[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les +propriétaires, dès 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement +ruineux du prix du blé. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur +influence, avait la prétention de fixer le taux de 20 à 24 francs. De +quelque façon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa +cruellement les espérances des agriculteurs. Voici le cours officiel +du blé pendant les quatre années qui ont suivi la loi: + + 1821 18 fr. 65 c. + 1822 15 08 + 1823 17 20 + 1824 15 86 + 1825 14 80] + +Inutile de dire que tous les effets décrits, pour la période de 1822, +se reproduisirent ici. + +Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les +propriétaires sont frustrés dans leurs injustes prétentions. +L'importation du blé cesse; l'avilissement du prix retombe +exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment +est de nouveau découragée, et nous en verrons tout à l'heure les +conséquences. + +D'un autre côté, dans cette même période, l'industrie reçoit une +excitation exagérée. Le capital reflue vers elle et s'accroît par +l'économie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets +manufacturés se manifeste. Des usines s'élèvent de tous côtés, plutôt +en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins +réels de l'avenir. Elles ne suffisent pas à absorber les capitaux +disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer +sur une échelle inconsidérée, etc. + +Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On +ne cultive pas longtemps du blé, surtout par des moyens dispendieux, +pour le vendre à la moitié du prix attendu. Nous devons donc nous +attendre à un affaiblissement dans la production, et, par suite, à un +retour vers la hausse. En effet, le prix s'élève, de + + 1835 38 sh. + à 1836 48 + 1837 55 + 1838 64 + 1839 70 + +Mêmes faits, toujours suivis des mêmes résultats. + +L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limitée de ces hauts +prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000 +quarters, elle s'élève pour 1838 et 1839 à 4,500,000 quarters, qui +coûtent plus de 300 millions de francs. + +Et, comme accompagnement obligé, crise monétaire, crise industrielle, +crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires, +famine, paupérisme, incendiarisme, rébeccaïsme, crimes, mortalité; +voilà les traits qui signalent la cherté de ces années 1838 et 1839. + +À cette époque, les yeux des fermiers commencèrent à s'ouvrir sur les +illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'était pas au +pouvoir du parlement de fixer à un taux élevé le prix du blé, puisque +cette élévation même, provoquant la surproduction, amenait +l'encombrement des marchés; et les plus éclairés d'entre eux s'unirent +à la _Ligue_ pour renverser la _loi céréale_. + +Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur +prévoie ce qui s'est passé depuis. Le prix de famine de 1839 marqua +l'époque d'un retour vers l'abondance. + + 1839 70 sh. + 1840 66 + 1841 64 + 1842 57 + 1843 50 + 1844 51 + 1845, premiers mois 45 + +Et cette période n'a pas manqué d'être suivie de la réaction vers la +cherté, dont nous sommes témoins aujourd'hui. + +Il est de notoriété que la fin de cette première période a été +signalée par le phénomène de la pléthore financière et industrielle, +qui a jeté l'Angleterre dans des spéculations désordonnées sur les +chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste +cortége, qui accompagne toujours les années de disette (1846), ne fait +pas non plus défaut en 1847. + +En résumé, nous voyons quatre époques de disette alterner avec trois +époques d'abondance. + +Il est des personnes qui seront portées à croire que c'est là un jeu +de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il +est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un +régime entièrement libre, fût plus régulier que celui du blé. Et, sans +entrer ici dans des considérations à l'appui de cette opinion, nous +nous contenterons de dire que la permanence des prix a été d'autant +plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de +liberté, ou du moins ont adopté une législation moins exagérée que +celle de la Grande-Bretagne. Les désastreuses fluctuations que nous +venons de décrire sont dues presque exclusivement à l'_échelle +mobile_. + +Et qu'on n'imagine pas que les périodes de prospérité, qui ont succédé +si régulièrement à des périodes de souffrance, ont été pour +l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre +époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes +témoins aujourd'hui, sont celles où le mal se manifeste; mais les +trois époques de prospérité _anormale_ sont celles où il se prépare. +Dans celles-ci, l'énorme épargne, que le pays réalise dans l'achat des +subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et +aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas +immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un +téméraire esprit d'entreprise; opérations lointaines et hasardeuses, +chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et +comme si l'état de choses actuel devait toujours durer. Mais les +époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu'une grande +partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on +l'eût jeté dans la mer. + +Il est permis de croire que, sous un régime de liberté, ces excessives +fluctuations dans le prix du blé eussent été évitées. Alors le capital +se serait partagé, dans des proportions convenables, entre +l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospéré d'un pas égal et +par l'action réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On +n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitiés de +l'Angleterre paraissant avoir des intérêts opposés, chacune d'elles +subissant des crises terribles, précisément quand l'autre était +embarrassée de sa prospérité. + +Nous regrettons de traiter si à la hâte un sujet de cette importance, +forcés que nous sommes de négliger une foule de documents et de +considérations qui auraient, nous en sommes sûrs, entraîné les +convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui +faire soupçonner que l'intervention de la loi, dans la fixation du +prix du blé, est fallacieuse, funeste à tous les intérêts, et +principalement à celui qu'elle prétend servir, nous voulons dire +l'intérêt agricole. + + +11.--À QUOI SE RÉDUIT L'INVASION. + + 27 Décembre 1846. + +Si nous avons une foi entière dans le triomphe de notre cause, malgré +la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous +attendons à voir les faits venir l'un après l'autre déposer en sa +faveur. + +Au moment où nous écrivons, les ports de France sont ouverts aux +céréales du monde entier. + +Excepté Bayonne, où le jeu de l'échelle mobile amène des résultats +fort bizarres.--Le froment y manque et est à 28 fr. Le maïs y abonde +et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient +_échanger_ du maïs contre du froment. Mais l'opération est doublement +contrariée et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du maïs, dit le +Bayonnais.--Payez l'amende, répond le douanier.--Et le motif?--Le +motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le marché. L'ami, vous +choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'État +soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en +retour du maïs, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez +encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que +le froment n'est, ou n'était, il y a deux mois, qu'à 22 fr... à +Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mangé, +Bayonne doit être rassasié.--Mais, monsieur le douanier, il y a +soixante lieues de mauvaises routes d'ici à Toulouse.--Faites venir le +froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous +conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arrivé à +Bordeaux que parvenu à Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se +fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment étranger, et non pas +Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien à nos belles +combinaisons de moyennes, de prix et marchés régulateurs, de zones, +etc., etc. + +Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux céréales +du monde entier. + +L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure, +avilir les prix, arrêter la culture, rendre les champs aux ronces, +cette inondation a-t-elle eu lieu? Évidemment non, puisque chacun se +préoccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver. + +Cependant les circonstances n'étaient-elles pas éminemment propres à +déterminer l'inondation? + +Cela vaut la peine d'être examiné. + +Dans sa circulaire aux préfets, M. le ministre du commerce établit +«que dans les trois régions du Nord, ainsi que dans les trois régions +du Centre, la récolte en froment, méteil, seigle et orge, a été +généralement inférieure à une année ordinaire et que, dans les trois +régions du Midi, les rapports accusent une infériorité de récolte +encore plus marquée. + +«La perte de la pomme de terre paraît aller au quart ou au tiers d'une +année commune.» + +En outre, «l'année dernière n'a pas été une année favorable, et si +elle présentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais +résultat de la récolte des pommes de terre, en augmentant la +consommation des céréales, l'avait considérablement réduit.» + +Ainsi, du côté de la France, tout semblait se réunir pour provoquer, +en cas d'ouverture des ports, une inondation de blés étrangers. + +D'un autre côté, les circonstances extérieures favorisaient au plus +haut degré ce phénomène. + +«En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands +marchés est en ce moment très-considérable; la récolte des grains a +été magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les +gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places +d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc., +dans la mer d'Azow. L'énorme exportation des années 1844 et 1845 avait +donné dans ces contrées une grande impulsion à la culture des +céréales; la température extraordinairement favorable de l'été en a +favorisé le développement... + +«La récolte en Égypte a été supérieure aux produits d'une année +commune. Elle excède de beaucoup les besoins de la consommation; la +moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres; +Alexandrie peut en livrer facilement cette année de 1,700,000 à +1,800,000... + +«Aux États-Unis, les deux récoltes abondantes de 1845 et 1846 ont +accumulé d'importantes quantités de grains disponibles pour +l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'évalue +pas cette récolte à moins de 26 millions d'hectolitres de maïs, et +plus de 49 millions d'hectolitres de froment.» + +Les deux phénomènes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres +à déterminer une invasion de produits étrangers se présentent donc +ici, à savoir: déficit chez nous, extrême abondance dans les autres +pays producteurs. + +Nous ajouterons qu'au point de vue du système restrictif, qui se +préoccupe surtout de celui qui produit le blé et non de celui qui le +mange, il était impossible de choisir un plus mauvais moment pour +ouvrir les ports. + +Après bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son blé +détruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le récompenser de +ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra à un prix élevé. +Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accès au blé +étranger, cultivé sur une terre qui ne coûte rien, par des mains +qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impôts, et où, par surcroît +de fatalité, la récolte a été magnifique? Qu'est donc devenue votre +théorie de la _lutte à forces égales_, de l'égalisation des conditions +du travail? + +Vous avez mis tous ces arguments de côté, vous avez ouvert les ports +sans ménagements, sans transition, sans ces sages tempéraments qui, +dans d'autres circonstances, sont un commode prétexte pour ne rien +faire du tout. La peur de la faim a surmonté la peur de l'inondation. +Vous vous êtes fait libre-échangiste pratique, dans toute la force du +terme. Vous avez été non moins radical que Cobden et plus que sir +Robert Peel. Vous avez prononcé, en fait de céréales, la liberté +totale, immédiate, sans condition, sans stipuler aucune +réciprocité.--C'est une grande expérience. Et que nous apprend-elle? +C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez +vite au gré de vos désirs; le commerce, la spéculation, la différence +des prix, l'inégalité des conditions de production, rien de tout cela +ne peut hâter assez cette concurrence étrangère si redoutée; et pour +la surexciter, vous êtes réduit à y appliquer les deniers publics et +les vaisseaux de l'État. + +Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque +enseignement? + +Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, évidemment vous pouvez +le faire toujours sans danger. + +Car enfin, de quelle manière peuvent se combiner les récoltes +relatives de la France et de l'étranger? nous n'en connaissons que +quatre, savoir: + + Abondance partout; + Déficit partout; + Abondance chez nous, déficit ailleurs; + Abondance ailleurs, déficit chez nous. + +Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernière qui +puisse rendre l'inondation redoutable. + +S'il y a abondance partout, il y a bon marché partout. C'est le cas +actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par conséquent +l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait +plus restreint. + +S'il y a déficit partout, il y a cherté partout. C'est encore le cas +actuel, sauf que le prix serait plus élevé en Bessarabie, en Égypte, +aux États-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il était +possible, que d'ouvrir les ports. + +Quant à la troisième hypothèse, abondance chez nous, déficit ailleurs, +c'est certainement celle où la possibilité de l'inondation est à son +moindre degré. + +Il n'y a donc qu'un cas où cette singulière inondation d'aliments +puisse _à priori_ paraître imminente; c'est le cas où les aliments +nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas où nous nous +trouvons; c'est le cas, le seul cas où la loi restrictive ait quelque +chose de logique et de justifiable, au point de vue étroit de +l'intérêt producteur. + +Or, nous y sommes dans cette éventualité, et, par une inconséquence +bien remarquable, nous avons rejeté la protection, non-seulement +_quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothèse même +qui lui sert de prétexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes +à regretter de ne l'avoir pas plus tôt rejetée. + +De fait, notre loi céréale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RÉTABLIR. Il +ne faut pas nous créer pour l'avenir des difficultés. Il ne faut pas +fournir un nouvel aliment aux préjugés et aux vaines alarmes des +cultivateurs ou plutôt des possesseurs du sol. Les voilà soumis à la +concurrence étrangère, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle +ne leur sera jamais aussi préjudiciable qu'elle peut l'être +aujourd'hui. Les événements ont fait ce que tous les raisonnements du +monde n'auraient pu faire; la révolution est accomplie; ce qu'il peut +y avoir de fâcheux dans le premier choc est passé; il ne faut point en +perdre le bienfait permanent, en opérant la contre-révolution. Les +prix intérieurs et extérieurs sont nivelés, l'agriculture française a +subi la concurrence dans les circonstances les plus défavorables pour +elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles priviléges. +Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de +tous les produits est passé, _sans transition_, du régime de la +restriction à celui de la liberté, et que la réforme, immédiate, +absolue, n'en a été que moins douloureuse. + +Que toutes les associations du libre-échange s'unissent donc pour +empêcher que la loi céréale ne soit jamais ressuscitée. Sur ce terrain +elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le +maintien d'une réforme déjà réalisée que le renversement d'un abus. +Dans la prévision d'une liberté prochaine et inévitable, les +manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec +nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans déserter, non-seulement +son intérêt le plus évident, mais encore son droit le plus sacré, +celui d'échanger son salaire contre la plus grande somme possible +d'aliments, celui d'acheter le blé au prix réduit par la concurrence, +quand il vend son travail au prix réduit par la concurrence. Et quant +au propriétaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il +est assez juste envers le peuple pour renoncer à une taxe sur le pain, +qui n'a d'autre effet que d'élever artificiellement le capital de la +terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra +quand nous demanderons que les classes manufacturières fassent à leur +tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et +inefficaces priviléges. + + +12.--SUBSISTANCES. + + 8 Mai 1847. + +Quand nous avons entrepris de renverser le régime protecteur, nous +nous attendions à rencontrer de grands obstacles. + +Nous savions que nous soulèverions contre nous de puissants intérêts, +aveuglés par les trompeuses promesses de la législation actuelle, et +nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands +manufacturiers, les grands propriétaires et les maîtres de forges +exercent dans les chambres et sur la presse périodique. + +Il n'était pas difficile de prévoir que les industries protégées +entraîneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus aisé que de +faire un épouvantail de la concurrence, quand on ne la montre à chacun +que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce? + +Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de +recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme +les patrons de leurs injustes priviléges, et qu'ils ne manqueraient +pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la liberté. +C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dégradation +morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immédiat, celui +d'enlever quelques voix à des adversaires politiques? + +Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du +pays en matière économique. L'Université, qui décide ce que les +Français apprendront ou n'apprendront pas, juge à propos de leur faire +passer leurs premières années parmi des possesseurs d'esclaves, dans +les républiques guerrières de la Grèce et de Rome. Est-il surprenant +qu'ils ignorent le mécanisme de nos sociétés libres et laborieuses? + +Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque +puisse accomplir une réforme importante contre le gré de l'opinion +publique; et eussions-nous eu cette pensée, les faits nous +démontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'était +nullement disposé à risquer son existence dans une telle entreprise. + +C'est donc avec la pleine connaissance des difficultés qui nous +entouraient que nous avons commencé notre oeuvre. + +Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que +la France offrirait au monde l'étrange et triste spectacle qu'elle +présente; + +Que, pendant que l'Angleterre, les États-Unis et Naples affranchissent +leur commerce, pendant que la même réforme s'élabore en Espagne, en +Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de répéter, +sans oser rien entreprendre: «Je marche à la tête de la civilisation;» + +Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de +Dunkerque, qui demandaient énergiquement la liberté il y a quelques +années, s'en montreraient aujourd'hui épouvantées. + +Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combinés des +protectionnistes et de certains journaux, le pays a été saisi tout à +coup d'une crainte immense, inouïe, et, osons trancher le mot, +ridicule. + +Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette désoler la population, le +pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux, +tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres +n'osent pas déclarer que les Français auront, au moins pendant un an, +le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le déclarer, +parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le +demander, parce que cela déplaît aux journaux protectionnistes, +socialistes et soi-disant démocratiques. Oui, nous le disons +hautement, avant peu on refusera de croire que la France a étalé aux +yeux de l'univers une telle pusillanimité; chacun se vantera d'avoir +fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil: +«J'étais à Wagram et à Waterloo,» on dira: «En 1847, je déployai un +grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre +du pain.» + +Où en sommes-nous, grand Dieu! On écrit de Mulhouse: «La consommation +intérieure de nos produits est arrêtée à cause de la cherté de nos +subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage, +le blé est à 50 fr. l'hectolitre; la Suisse est près de nous; nous +serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la +viande, mais nous n'osons pas la demander.» + +On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une +pétition pour la libre entrée des aliments. Il faudrait, dit-on, que +cette proposition émanât du parti démocratique; et il s'y oppose parce +qu'il a fait alliance avec le privilége. + +Bien plus. Êtes-vous convaincus que l'entrée libre des blés doit être +provoquée? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la +libéralité de nos libéraux, qu'ils ne souffrent même pas la discussion +sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous +êtes des pessimistes, des alarmistes, des traîtres, et pis que cela, +si c'est possible. + +C'est ainsi que le _Journal des Débats_ s'est attiré un torrent +d'invectives de ce genre pour avoir demandé la prorogation de la loi +qui autorise la libre entrée des céréales, et surtout pour avoir +motivé sa demande. + +Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre +but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chaînon +du système protecteur; votre but est de nous ravir notre popularité, +etc., etc. + +Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour +un homme, le courage consiste à fermer les yeux devant le danger? +Est-ce que le plus sûr moyen de lutter contre les obstacles et d'en +triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le +remède sans parler du mal, et suffit-il de dire: «La récolte sera +magnifique, surabondante, précoce; ne vous préoccupez pas de +l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministère; sauf à +l'accabler si vos illusions sont trompées[18]? + +[Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, après avoir énuméré +toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministère de ne pas +laisser entrer le blé étranger, terminait ainsi son article: +«Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles +accusateurs!»] + +Que disait pourtant le _Journal des Débats_? Il n'arguait pas d'une +mauvaise récolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le +secret de l'avenir. + +Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une +part, la production des substances alimentaires sera diminuée de tout +ce qu'on a ensemencé en moins de pommes de terre; de l'autre, nos +greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une réserve. +Donc les prix seront plus élevés qu'en temps ordinaire, même en +supposant une bonne récolte. + +Certes, c'était bien là le langage de la modération et de la prudence. + +Pour nous, nous disons aux propriétaires: En premier lieu, vous n'avez +pas à craindre que la liberté avilisse le prix des blés l'année +prochaine. Il est de notoriété que le blé est cher parce qu'il manque, +non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de +l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment même, +nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en +proie à des convulsions causées par la cherté du pain. Il est de +notoriété que les approvisionnements des autres pays producteurs, +l'Égypte, la Crimée, les États-Unis, ne sont pas inépuisables, puisque +le blé s'y tient à des prix élevés. Dans de telles circonstances, ne +pas permettre au commerce de préparer ses opérations, c'est les +empêcher, c'est travailler à perpétuer la famine. + +En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que +vous faites. Vous abusez de la puissance législative. Le dernier des +manoeuvres a plus le droit d'échanger, à la fin de sa journée, son +chétif salaire contre du pain étranger, que vous n'avez celui de l'en +empêcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression +dans toute la force du mot; c'est de la spoliation légale, la pire de +toutes.--On parle de la responsabilité du pouvoir. Ce n'est pas à nous +de l'en exonérer. Mais nous disons que la plus grande part de +responsabilité pèse sur les législateurs-propriétaires. Que la famine +se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un +seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de +pain qu'il l'eût fait sous un régime libre, qui donc, nous le +demandons, devra compte de cette vie? + +Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde +et insultant de dire aux Français: «Nous voyons le mal qui vous +menace, c'est la cherté du pain. Il n'y a qu'un remède possible, c'est +la libre entrée du blé étranger. Mais, pour réclamer cette liberté, il +faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on +parle, devant vous, même de dangers éventuels. Donc nous n'en +parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres +peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce français +doit rester dans l'oisiveté; parce que le seul fait d'aller chercher +du blé, pour apaiser votre faim, troublerait votre quiétude.» + + +13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BÉTAIL ÉTRANGER. + + 14 Mars 1847. + +La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail. + +Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont +le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à +s'échanger contre de la viande étrangère. + +Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons +l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle +ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté. + +En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix +de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel. + +Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour +résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au +cri de la faim. + +Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger +et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre +des aliments? + +Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son +marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu! + +Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à +quelques éleveurs! + +Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de +l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non +comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_. + +S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous +résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine, +dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi. + +Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une +redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier. + +Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever +le taux de la viande. + +On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce +particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de +la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des +aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de +commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte +d'en protéger la production? + +En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les +produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la +viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de +hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le +café et le thé. + +Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les +passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui +restreint le travail et les jouissances de tous au profit de +quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme +dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec +perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19]. + +[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond +du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os} +56 et 57.)] + +Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons +pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de +là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_ +certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne +dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_, +bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission +à peu près exclusive d'empêcher? + +On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour +favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous +la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle +dérision! + +Voyons, sortez de ce dilemme. + +Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou +non? + +Si vous dites _oui_, nous répondons: + +Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de +bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir +l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et +si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays, +comment y aurait-il _plus d'engrais_? + +Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons +pourquoi vous le maintenez? + +On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue +complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs +qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits +propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de +travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la +restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de +ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de +l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin, +est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre +population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport, +après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante +boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers +ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection +accordée sur le boeuf de boucherie? + +Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne +conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation +des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte +de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple. + + +14.--SUR LA DÉFENSE D'EXPORTER LES CÉRÉALES. + + 20 Mars 1847. + +Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de +disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à +la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on +est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par +retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font +simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements, +pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix +d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir +les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les +conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de +l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez +forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène +toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut +éclairer[20]. + +[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à +146.--(_Note de l'éditeur._)] + +Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation, +c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on +en fait l'application générale, refuser sans inconséquence +l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste +dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est +la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la +sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son +exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes, +mais il faut renoncer à invoquer des raisons. + +Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées, +l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont +insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne +l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au +produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit +donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la +distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous +croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer. + +Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort +instructive. + +Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des +céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant +qu'aucune d'elles, a adopté une autre police. + +Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en +France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il +entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de +tous les marchés du monde. + +Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt +provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de +l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à +Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de +négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers +la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les +fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs +chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y +vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce +genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus +qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les +prix. + +L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre, +sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit +sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à +97._) + +C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en +ces termes: + +«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en +France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement +encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement +parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr +d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous +croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant +du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de +pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura +des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous +considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré, +ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée +serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.» + +On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un +fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on +s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à +Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques. +En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le +résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur +Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner +leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de +leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un +second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et +c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir. + +Indépendamment du tort général que fait presque toujours +l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est +accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients +accessoires dont on ne tient pas assez compte. + +Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à +Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux +capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui +pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce +motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines +répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et +chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont +exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les +destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des +marchés. + +Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le +prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix +baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés +à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme +différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment. + +Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant, +ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été +bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de +froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi +subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par +hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou +ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de +législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à +remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de +la manière la plus uniforme? + +Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la +détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes +d'assurer leurs approvisionnements pour six mois. + +L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer +que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas +concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé? + +Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière +successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si +chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année, +comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à +la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait +pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il +juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses +enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un +taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins +considérable. + +Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le +paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant. +Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le +consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes, +dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les +consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les +autres contributions qui forment les revenus municipaux? + +On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au +_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre +ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités, +il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et +ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout +mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce +qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous +persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de +ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de +plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des +subsistances plus uniforme et plus équitable. + + +15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES. + + 21 Mars 1847. + +_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des +salaires?_ + +C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la +restriction diffèrent complétement. + +Les protectionnistes disent: + +Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts +salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la +classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si +celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M. +Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde +sera heureux. + +Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la +subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe +qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers +anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la +même proportion, le prix de la main-d'oeuvre. + +Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe +ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en +ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux +réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra +au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la +baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression. + +Les _libre-échangistes_ répondent: + +Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense +pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se +vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces +choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se +peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque +la hausse des salaires. + +Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est +réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes +sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les +débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont +congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double +pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les +salaires baissent. + +Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient +tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative, +naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne +supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser, +par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette +classe à un niveau nécessaire et immuable! + +Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des +protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les +efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les +emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État, +malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui +n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons +si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité +qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires. + +Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées; +qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons, +des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à +domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le +nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des +infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on +compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent +les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se +manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas +accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de +dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il +ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et +d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire +s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous +déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons +notre drapeau devant celui de la rue Hauteville. + +Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté +des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe +ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot +disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste +de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien +moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous +permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre +entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays, +qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et +surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui +possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du +travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais, +qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à +cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments +est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous +croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant +moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il +reçoive une moindre rémunération. + +Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur +théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser +la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement +celle qui est le fruit du _travail national_. + +À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est +toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé +quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de +produits étrangers. + +Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à +l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences, +mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires. + +Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances +entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion +qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière? +N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont +voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique +but de réduire le taux de la main-d'oeuvre? + +Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte +sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes +laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider, +une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise +les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21]. + +[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et, +au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)] + + +16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, À PROPOS DU TRAITÉ BELGE. + + (_Journal des Économistes._) Avril 1846. + +Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a +free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la liberté et la +protection.--Pendant bien des années, les chefs de la Ligue ont +provoqué, au sein des Communes, de semblables discussions. Sûrs d'être +défaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et +laborieuses veilles où s'élaborait cette reine du monde, +l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce +temps-là, il ne se fût pas trouvé chez nous un député assez audacieux +pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_. +L'inattention, le dédain, la raillerie, peut-être quelque chose de +pis, eussent prouvé au téméraire qu'il est des époques où, si l'on +n'est pas sceptique, il faut du moins le paraître, et où quiconque +croit à quelque chose n'est propre à rien. + +Enfin, voici venir l'ère des discussions théoriques, les seules, il +faut le reconnaître, qui grandissent les questions, éclairent l'esprit +public. La protection et la liberté se sont prises corps à corps, à +propos du _traité belge_.--Je dis _à propos_, car il était le +prétexte plutôt que le sujet du débat. Chacun savait d'avance que le +projet ministériel ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse au +scrutin. + +Nous n'avons donc pas à l'examiner, et nous nous bornerons à une +remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrès se fait +reconnaître: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de +plus rétrograde que le traité belge, car il complique d'une manière +exorbitante l'action de la douane. La voilà donc chargée, +non-seulement de constater la valeur des objets importés pour prélever +une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son +origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui +appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de +11 pour 100, ou ce dernier augmenté de la moitié de la différence, ou +bien encore des trois quarts de la différence.--Et si c'est de la +toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le +nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimètres, sur quatre +points différents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour +fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre. + +Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit +inondé de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurément, +si la douane se bornait à recouvrer le revenu de l'État. + +Non, la vérité ne saurait être dans ce dédale de subtilités. On a beau +dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons: +Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont +raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient à +lui-même, laissez-le se pourvoir comme il l'entend. + +J'ajouterai une observation plus grave. Les _traités de commerce_ sont +toujours et nécessairement contraires aux saines doctrines, parce +qu'ils reposent tous sur cette idée que l'importation est funeste _en +soi_. Si on la croyait utile, évidemment on ouvrirait ses portes, et +tout serait dit. + +Ils ont de plus l'inconvénient d'éveiller l'hostilité de tous les +peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne +soient pas français._--Voilà le traité de Méthuen.--_Je veux bien +acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas à bon marché, +c'est-à-dire anglaises._--Voilà le traité belge.--Quand notre siècle +sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: À quarante-six ans, dans mon +âge mûr, j'étais encore bien novice. + +Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses +moitiés et ses quarts de différence; et passons à la lutte des +doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance +réelle. + +_M. Lestiboudois_ a ouvert la brèche avec sa théorie de l'an passé. +Vous la rappelez-vous?--«Le commerce extérieur ruine une nation qui +achète avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.» + +Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dépense plus qu'on ne +gagne, ce que font les gens paresseux, désordonnés et prodigues. En +quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet été, il plaisait à +Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire, +manger et s'ébattre; si, après avoir dévoré ses provisions, il s'en +procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses +bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu'à son sol et ses palais, +il se ruinerait à coup sûr. Mais remarquez ceci: ses vices étant +donnés, loin qu'il pût imputer sa ruine à ses relations avec les +provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la +souffrance et du dénûment.--Tant que la France sera laborieuse et +prévoyante, ne craignons pas que le commerce extérieur lui enlève ses +capitaux.--Que si jamais elle devient fainéante et fastueuse, le +commerce extérieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux +acquis. + +_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a déployé du talent. Mais ce n'est pas +ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprécier surtout son +courage et son désintéressement. Il faut du courage pour faire +retentir le mot _liberté_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays +presque exclusivement hostiles. Il faut du désintéressement pour +rompre en visière avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accès du +pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer. + +Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a défendu le régime protecteur avec +un accent de conviction qui atteste sa sincérité. Mais plus M. Corne +est sincère, plus il est à plaindre, puisque sa logique l'a conduit à +ces affligeantes conclusions: La liberté est antipathique à l'égalité, +et la justice au bien-être. + +_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, dès le début, en homme +_pratique_, c'est-à-dire dégagé de tout principe absolu, partisan tour +à tour, selon l'occurrence, de la liberté et de la protection.--Nous +avons d'abord été surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce +n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modération +qu'elle donne. Comment révoquer en doute la supériorité de l'homme qui +juge tous les partis, se préserve de toute exagération, discerne le +fort et le faible de toute théorie?--Mais ces praticiens ont beau +dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut +concéder à la _restriction modérée_, c'est d'être _modérément_ +mauvaise. Aussi nous avons été heureux d'apprendre, quand M. +Wustemberg a développé sa pensée, qu'il condamne le principe de la +protection, qu'il avoue le principe de la liberté et que sa modération +doit s'entendre du passage d'un système à l'autre. (_V. ci-après le nº +49._) + +Il y aurait peu d'utilité à passer en revue tous les discours qui ont +occupé trois séances. Je me hâte d'arriver à celui qui a fait, sur +l'assemblée et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera +pas cependant sans rendre hommage à une courte, mais substantielle +allocution de M. Koechlin, qui a relevé avec netteté les faits et les +calculs erronés que le monopole invoquait à son aide. On y voit +combien il faut se tenir en garde contre la statistique. + +Ce n'est pas chose aisée que d'apprécier les paroles d'un premier +ministre. Faut-il les juger en elles-mêmes, en se bornant à rechercher +leur conformité avec la vérité abstraite? Faut-il les apprécier au +point de vue des opinions de l'orateur, manifestées par ses actes et +ses discours antérieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient +l'expression, du moins complète, de sa pensée intime? Est-il permis +d'espérer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un +professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des +passions de la majorité, ni du retentissement de ses paroles, ni des +craintes et des espérances qu'elles peuvent éveiller? + +Si encore M. Guizot était un de ces hommes, comme on peint le duc de +Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce +qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnaît qu'il possède au plus haut +degré toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle +particulièrement dans l'art de mettre, non point les maximes en +pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue à +M. Dupin. + +Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprécier +la portée et la pensée d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est +de se mettre à la place de l'orateur et de peser les circonstances +dans lesquelles il a parlé. + +Quelles sont ces circonstances? + +D'un côté, une grande nation qui passe pour habile en matière +commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont +très-répandues, exige l'_application_ du principe proclamé vrai +d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la +science économique l'étude de toute leur vie. + +En outre, un ministre auquel l'Europe décerne le titre de grand homme +d'État, un cabinet composé d'hommes supérieurs, les chefs de toutes +les oppositions s'accordent un moment pour rendre à ce principe le +plus sincère des hommages, la réalisation. + +Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste à ce grand +spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renommée, venir +élever à la tribune française le drapeau de la protection? + +D'un autre côté, il s'adresse à des hommes qui, presque tous, croient, +je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, liée au +régime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de +la France est attachée au maintien de ce régime. Enfin, au dehors des +Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une +association un peu forte en France, c'est celle qui s'est vouée à le +défendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la +liberté? + +Que fera-t-il donc? + +Il débutera par un pompeux éloge de la réforme anglaise, mais ensuite, +en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est +pas applicable à la France. + +Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne étant en +très-grande majorité composée d'ouvriers des manufactures, il y avait +intérêt à lui donner à bon marché le pain, la viande et tous les +aliments;--ce qui est sans application à notre pays agricole. + +Comme si, précisément parce que notre population est, en très-grande +majorité, vouée aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas +également intérêt à lui donner la houille, le fer et le vêtement à bon +marché. + +Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce +donc qui est applicable à la France? Est-ce la restriction? est-ce la +liberté? + +Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, résoudre les questions +une à une, à mesure qu'elles se présentent, et sans les rattacher à +aucun système; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est +tracée dans la voie du progrès.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il +n'est pas dans le progrès?) + +En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les +libéraux se disent: Il y a une pensée de liberté dans ce discours-là. + +Et les monopoleurs: Si le progrès futur va du même train que le +progrès passé, nous pouvons dormir tranquilles. + +Ceci n'est pas une critique. + +Peut-être aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre +venant dire aux Chambres: «Voilà mon principe:--vous le repoussez, je +me retire. Ma place est à la chaire, au journal; elle ne saurait être +au banc ministériel.» + +En attendant, il faut bien se résigner à ce que, sans sacrifier +explicitement ses convictions sur une question spéciale, il consulte +l'opinion publique, cherche même à la modifier, mais qu'en définitive +il préfère gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout. + +M. Peel, cet homme d'État qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter +démesurément comme l'instrument, presque l'inventeur de la réforme +commerciale, n'a pas fait autre chose[22]. + +[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] + +Il y a longtemps que M. Peel est économiste, malgré la comédie de sa +confession. Mais il ne s'est pas avisé de devancer l'opinion, il l'a +laissée se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postérité +vénérera la mémoire, se chargeaient de cette tâche laborieuse, lui se +contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tâter le pouls_. Il +l'a aidée même, par des expériences partielles, qu'il savait bien +devoir réussir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrière +lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui +l'avait élevé, il s'est placé du côté de la force, et il a dit aux +monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'étude et l'expérience m'ont +détrompé.--Et il a accompli la réforme. + +Le discours même, par lequel il a introduit aux Communes cette grande +mesure, se ressent des ménagements que doivent s'imposer les ministres +qui redoutent plus l'éloignement des affaires que l'inconséquence +théorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libéral au fond que +sa réforme et surtout que son discours? Combien d'hérésies n'a-t-il +pas articulées, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas +trop heurter une partie de son auditoire! + +Et par exemple, quand il a dit: «Qu'avons-nous à craindre? Nous avons +de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les +manufacturiers du monde.» + +Vous nous battrez!--Peut-être: et en tout cas, très-honorable +baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui +recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit +d'échange, _en communauté_ de vos avantages. Vous nous battrez comme +la Beauce bat Paris en lui vendant du blé, comme Newcastle bat Londres +en lui vendant du combustible. + +Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de +préjugés. De là ce mélange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il +résulté? ce qui résultera toujours de cette stratégie. L'Europe n'a +retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a citée à notre tribune. +L'influence morale de la réforme en a été neutralisée; et malgré les +précédents, malgré les faits, malgré la renonciation à toute +réciprocité, la prévention traditionnelle contre le machiavélisme de +la perfide Albion est demeurée, ou peu s'en faut, dans toute sa force. + +Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il +rien à conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de +retentissement? + +S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu'à travers beaucoup de +distinctions et de précautions, une pensée de liberté s'y laisse +apercevoir. + +Il est vrai que M. Guizot a dit et répété: Nous sommes conservateurs, +nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est +conservateur et protecteur. + +Donc, dans sa pensée, l'esprit de conservation et de protection n'est +pas incompatible avec une réforme plus ou moins radicale. + +Il a été plus loin lorsqu'il a dit: «Nous avons intérêt à réformer +progressivement nos tarifs, à étendre nos relations au dehors, à nous +donner à nous-mêmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, à +améliorer ainsi la condition du _public consommateur_.» + +Et encore: + +«Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos +grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le +monde, avec profit pour le _public consommateur_.» + +Le voilà donc prononcé le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui +résout tous les problèmes; car, enfin, la consommation est le but +définitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le +consommateur est mis en scène; il n'en sortira pas, et bientôt il +l'occupera tout entière. (V. _tome_ IV, _page_ 72.) + +Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de +Smith et de Say une étude spéciale. Nul homme ne peut tout savoir. +Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil +qui le conduira sûrement à travers tous les détours de ce labyrinthe. +Qu'il attache sa pensée à ce phénomène de la consommation, et il sera +bientôt plus économiste que beaucoup d'économistes de profession. Il +arrivera à cette simple conclusion: Le tarif doit être une source de +revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap. +XI du tome_ VI.) + +Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine. + +«Dès aujourd'hui nous pouvons annoncer que des études poursuivies de +concert, par les départements du commerce et des finances, auront pour +résultat la présentation, à la session prochaine, d'un projet de loi +de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.» + +Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, le ministre s'est servi, un moment +avant, du mot _adoucissements_. + +Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la réparation approche. + +Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y +sont pas trompés. Ils ne s'en sont point laissé imposer par les grands +mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est écrié: «On vous +fera bientôt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas +prendre. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, ne vous +parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien +qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte +opposition. Mais ces idées, je le crains bien, germent dans son +esprit, et peut-être ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a +bien dit qu'il était partisan du régime protecteur. Mais en même temps +il a déclaré qu'il fallait élargir ce système, et successivement le +modifier, à l'égard surtout des industries privilégiées; ce qui veut +dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou +l'autre, à entrer en concurrence avec l'étranger.» + +Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de propriété sera +reconnu en France, et que quiconque travaille, maître du fruit de ses +sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'échanger, si tel est son +intérêt, même ailleurs que chez M. Grandin. + +Ainsi, je le répète, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivés sans +doute au temps de la réforme, de l'application des grands principes +d'économie politique et d'éternelle justice. Mais nous entrons dans +l'ère des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre à six ans de +distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commença en 1841, M. +Guizot les commencera en 1847, et leur succès en provoquera d'autres +jusqu'à ce que la justice règne dans le pays. + +L'heure approche. Mais le temps qui nous en sépare doit être consacré +à la discussion et à la lutte. + +Amis de la liberté, je vous dirai comme M. Grandin à sa phalange: +Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre! + +Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui décidera la réforme. Ce +n'est pas la Chambre, ce ne sont pas même les trois pouvoirs; c'est +l'_opinion_. Et êtes-vous prêts pour le combat? avez-vous tout +préparé? avez-vous un organe avoué et dévoué? vous êtes-vous occupés +des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses +comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous +puissiez apporter à ce ministère, ou à tout autre, qui osera toucher à +l'arche du privilége? + +Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses +coalitions, ses finances, sa publicité. Il a réuni en un faisceau tous +les intérêts égoïstes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les +élections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mécanisme +constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans +l'indifférence. + +Vous comptez sur le pouvoir. Sa déclaration vous suffit. Ah! _ne vous +y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut +qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne +voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point +d'appui? et vous hésitez à le lui donner! + +Plusieurs d'entre vous sont découragés. Ils disent: «L'intérêt +général, parce qu'il est général, touche tout le monde, mais touche +peu. Jamais il ne pourra se mesurer à l'intérêt privé.»--C'est une +erreur. La vérité, la justice ont une force irrésistible. C'est +l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons +que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs. + +Unissez-vous donc: agissez. À quoi servent les garanties conquises par +tant de sacrifices? À quoi servent les droits de parler, d'écrire, +d'imprimer, de nous associer, de pétitionner, d'élire, si tous ces +droits nous les laissons dans l'inertie? + +Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule +dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples. + +Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _débat théorique_, il a +envahi la presse quotidienne. + +Quelle eût été, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et +voilà que _le Courrier français_, _le Siècle_, _la Patrie_, +_l'Époque_, _la Réforme_, _la Démocratie pacifique_ ont passé dans +notre camp[23]; et tout le monde a été frappé de l'orthodoxie et du +ton de résolution qui règne dans le manifeste du _Journal des Débats_, +habituellement si prudent et si mesuré. + +[Note 23: L'auteur reconnut bientôt que quelques-unes des adhésions +qu'il enregistre ici n'étaient ni solides ni complètes.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_, +_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat +plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des +principes. Elle veut la liberté, la justice; seulement elle y veut +arriver avec une lenteur désespérante. Quant au _Constitutionnel_, on +ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous décourager. +Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il +semble qu'une secrète répugnance dominait la plume qui les a formulés. +Ils reposent tous sur une perpétuelle confusion entre les tarifs +protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous +laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la +réforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_. +Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de +forts droits sur le thé, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits +qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits +n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en +cela que consiste la libéralité de la mesure.--Il nous assure qu'il y +a, en Suisse, beaucoup d'obstacles à la circulation des marchandises; +mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux +marchandises indigènes et aux marchandises exotiques; que les unes et +les autres y sont traitées sur le pied de la plus parfaite égalité, +d'où il résulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospère sans +_protection_, malgré la mauvaise assiette de l'impôt. + +Encore quelques efforts. Que Paris se réveille; qu'il fasse une +démonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous +soient aussi féconds que ceux qui viennent de s'écouler, et la +question de principe sera emportée. + + +17.--LE PARTI DÉMOCRATIQUE ET LE LIBRE-ÉCHANGE. + + 14 Mars 1847. + +Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des +échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler +principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de +la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la +population. + +La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la +communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait +y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes +effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur +l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime +de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du +marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif. + +La restriction douanière est donc un privilége conféré par la +législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de +privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au +contraire, aux dépens des masses. + +Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour +tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne +division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble +de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution +correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances +de la vie. + +Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne +supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la +restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la +masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des +classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque +totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour, +ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints +par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore +encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de +leurs concitoyens. + +Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là +ses conséquences naturelles? + +Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit +de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir +comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de +la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle +est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la +concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail +et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les +industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent +dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont +donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part +dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des +salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de +bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en +aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus +de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de +travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne +prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles +plus grandes. + +Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à +notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et +ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition +acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que +difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent, +devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques, +aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de +disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur +ardente opposition? + +Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous +sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient +systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi, +nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur +leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables, +et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti +à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au +plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire +placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il +juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate +manifestation de la société, la liberté d'échanger. + +Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti +démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des +échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le +contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de +le poursuivre de leurs sarcasmes[24]. + +[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et +94.--(_Note de l'éditeur._)] + +Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà +d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui +soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles +peuvent être ces intentions. + +En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique +cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en +principe_. + +Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez +est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La +restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns +aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une +atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du +travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous +reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique, +à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la +liberté, l'égalité des droits des travailleurs. + +Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en +principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution +oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti. + +Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les +voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont +plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils +ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent +dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque +chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique +sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les +secrets motifs. + +Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à +respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et +de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de +suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils +suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par +une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter +systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que +l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des +hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur +supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à +opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de +Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement? + +Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui +commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_. +Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose +que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est +justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à +ce mot son immense portée. + +Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit +d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui +montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils +proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés +publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout +en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui +étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le +pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la +meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la +liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux +n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous +réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi +manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement +de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de +discussion possible. + +On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un +principe et d'en juger avec la même sincérité l'application +inopportune. + +Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous +soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux +classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur +dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources +de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de +sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de +cette concession, _vous avez raison en principe_. + +Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme, +nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune +à certains esprits prudents jusqu'à la timidité. + +Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti +démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive, +sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de +justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en +principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout +autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette +hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui, +selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des +travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de +l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public +sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui +a le plus à souffrir des priviléges attaqués. + +De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration: +_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis +aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le +droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi +tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau, +nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la +liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose +conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre +déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner +notre cause et à relever celle de nos adversaires? + +De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée +par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette +conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces +motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de +hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous, +les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une +voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux +de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la +justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des +droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on +puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se +dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se +déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus +évidente et le dénoûment plus prochain. + + +18.--DÉMOCRATIE ET LIBRE-ÉCHANGE. + + 25 Avril 1847. + +Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit à marcher. + +C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois +que l'on nous en fournira l'occasion. + +Nous l'avons déjà employé à propos du traité de Méthuen. On assurait +que ce traité avait ruiné le Portugal, nous en avons donné le texte. + +Maintenant nous sommes en face d'une autre question. + +Les _amis du peuple_ font au libre-échange une opposition haineuse. + +Sur quoi nous avons à nous demander: + +Le _libre-échange_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou +n'est-il pas dans l'intérêt du peuple? + +Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons +comment le peuple a parlé et agi lui-même quand il en a eu l'occasion. + +Depuis un demi-siècle, nous avons eu des constitutions fort diverses. + +En 1795, aucun Français n'était exclu du suffrage électoral. + +En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impôt. + +En 1817, étaient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs. + +En 1822, l'influence de la grande propriété fut renforcée par le +double vote. + +Ces quatre assemblées, émanées de sources diverses, depuis la +démocratie la plus extrême jusqu'à l'aristocratie la plus restreinte, +ont voté chacune son tarif. + +Il nous est donc aisé de comparer la volonté de tous exprimée par +tous, à la volonté de quelques-uns exprimée par quelques-uns. Nous +soumettons le tableau suivant aux méditations de nos concitoyens de +toutes classes. + + ----------------------------+---------------+---------------+---------------+--------------- + | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822 + | TOUT FRANÇAIS | TOUT | CENS DE 300 | DOUBLE VOTE. + | est électeur. | CONTRIBUABLE | FRANCS. | + | | est électeur. | | + Aliments. +---------------+---------------+---------------+--------------- + | | | | + Froment, seigle, maïs, | | | | + orge, avoine, riz, | | | | + l'hectol. | néant. | néant. | néant. | 25 c. à 15 f. + Boeufs | » | » | 3 f. 30 | 55 f. » + Veaux | » | » | 1 f. 10 | 27 50 + Moutons | » | » | 0 f. 27-1/2 | 5 50 + Graisse (les 100 kilog.) | » | » | 11 à 30 f. | 11 f. à 30 f. + | | | | + { d'olive | 0 f. 90 | 9 f. » | 27 f. 50 | 38 f. 50 + { (les 100 kilog.) | | | | et 44 f. » + Huile { de fabrique | 0 f. 90 | 9 f. » | 16 f. 50 | 27 f. 50 + { | | | | et 33 f. » + { de graisses | 0 f. 90 | 9 f. » | 13 f. 20 | 27 f. 50 + { grasses | | | | et 33 f. » + | | | | + Matières nécessaires | | | | + à l'industrie. | | | | + | | | | + { fondu | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 110 + { (les 100 kilog.) | | | | + Acier { en barres | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66 + { en tôle | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66 + | | | | + { brute | néant. | néant. | 2 f. 20 | 4 f. 40 + { | | | | et 9 f. 10 + Fonte { mazée | » | » | 2 f. 20 | » f. 16 + { | | | | et 50 f. » + | | | | + { en barres, | 0 f. 40 | 4 f. » | 16 f. 50 | 16 f. 50 + { au bois | | | et 27 f. 50 | et 27 f. 50 + { --, à la houille | néant. | néant. | 16 f. 50 | 27 f. 50 + { | | | et 27 f. 50 | et 55 f. » + Fer { feuillard | 0 f. 60 | 6 f. » | 44 | 44 + { en tôle | 1 f. 20 | 6 f. » | 44 | 40 + | | | | + Houille { par terre | 0 f. 04 | 0 f. 20 | 0 f. 33 | 1 f. 33 + { (100 kilog.) | | | et 0 f. 66 | et 0 f. 66 + { par mer | 0 f. 11 | 0 f. 54 | 1 f. 10 | 1 f. 10 + | et 0 f. 18 | et 0 f. 98 | et 1 f. 65 | et 1 f. 65 + | | | | + Laine { brute | néant. | néant. | néant. | 0 f. 11 + commune { lavée | » | » | » | 22 f. » + | | | | et 33 f. » + | | | | + Laine { brute | » | » | » | 0 f. 22 + fine { lavée | » | » | » | 44 f. » + | | | | et 66 f. » + | | | | + Lin { taillé | » | » | 3 f. 30 | 11 + { peigné | » | » | 6 f. 60 | 33 + | | | | + Sucre { colonies | | | | + { françaises | » | 3 f. 20 | 49 f. 50 | 49 f. 50 + { étranger | 3 f. 60 | 18 » | 104 f. 50 | 104 f. 50 + | | | | + Café { colonies | néant. | 7 f. 60 | 55 f. 50 | 55 f. » + { françaises | | | et 66 f. 50 | et 66 f. 50 + { étranger | 6 f. » | 60 f. » | 104 f. 50 | 104 f. » + { | | | et 110 f. 50 | et 110 f. » + | | | | + Suif | néant. | néant. | 2 f. 75 | 16 f. 50 + | | | et 5 f. 50 | et 19 f. 80 + ----------------------------+---------------+---------------+---------------+--------------- + +Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 fût plus avancé en +économie politique que le corps électoral de 1847. + +Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et +du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe à ceux qui +produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain étaient en +majorité, la majorité disait: _Non_. + +Aujourd'hui on pose la même question. Mais ceux qui font du blé, de la +viande ou du fer sont seuls consultés, et ils décident qu'il leur sera +payé une gratification, un supplément de prix, une taxe. + +Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul +pays, en Europe, où tout le monde concourt à faire la loi; c'est aussi +le seul pays, en Europe, où des taxes sur le grand nombre en faveur du +petit nombre n'ont pu pénétrer. + +En Angleterre, la loi était faite exclusivement par les propriétaires +du sol. Aussi nulle part on n'avait attribué à la production du blé +des primes si exorbitantes. + +Aux États-Unis, le parti whig et le parti démocrate se disputent et +obtiennent tour à tour l'influence. Aussi le tarif s'élève ou +s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second +sur le premier. + +En présence de ces faits écrasants, quand nous avons soulevé la +question du libre-échange, quand nous avons essayé de réagir contre +cette prétention d'une classe de faire des lois à son profit, comment +est-il arrivé que nous ayons rencontré une opposition ardente et +haineuse, parmi les meneurs du parti démocratique? + +C'est ce que nous expliquerons sous peu de manière à être compris. + +En attendant, puisse le tableau qui précède, si propre à rendre les +hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du +privilége plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y +puisent pas des motifs sérieux de faire tourner au profit de tous, +sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette +puissance de faire des lois qui est concentrée en leurs mains. + +Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons +aux prétendus patriotes, à ceux qui disent que le droit d'échanger est +d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et +la Convention étaient soudoyées par l'Angleterre? + + +19.--LE NATIONAL. + + 18 Avril 1847. + +Le _National_ adresse ce défi au _Journal des Débats_: «Aidez-nous à +renverser l'octroi, nous vous aiderons à renverser le régime +protecteur.» + +Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laissé croire +jusqu'ici, ne voit pas une calamité publique dans l'échange et le +_droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que +la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide à faire un bien, +et nous aiderons à faire un mal. + +Cependant le _National_ ajoute: «Le dernier mot des _Débats_, le +secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a été +compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de +l'entente cordiale, rien ne doit nous coûter. _Immolons aujourd'hui +notre agriculture_, demain notre industrie à la Grande-Bretagne.» + +Si la lutte contre le régime protecteur ne peut être inspirée que par +des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes +résultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle +contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la +polémique à la mode. + +Admettant donc que le _National_ regarde le libre-échange comme un +_bien_, qu'il voudrait voir réaliser sur nos frontières et à nos +barrières, il resterait à savoir pourquoi il s'en est montré depuis +peu l'ardent adversaire. Peut-être pourrions-nous demander aussi +pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne réforme au parti que +d'autres croient devoir prendre sur une réforme de tout autre nature? + +Mais laissons de côté ces récriminations inutiles. Que le concours du +_National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus +qu'il n'y a pas de journal mieux placé pour jeter la bonne semence en +bonne terre. Pour donner même au _National_ la preuve que nous +apprécierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous +est impossible, _en tant qu'association_, de combattre à ses côtés +dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec +d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer +là-dessus, que ce que nous avons à dire jettera, nous l'espérons, +quelque lumière sur le but précis de notre association. + +Il y a probablement cent réformes à faire dans notre pays et dans le +seul département des finances: douane, hypothèques, postes, boissons, +sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une +association ne s'engage pas à les poursuivre toutes, par cela seul +qu'elle entreprend d'en obtenir une. + +Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre: +_Libre-Échange_, nous astreint à embrasser dans notre action la +_douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national. +Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les +échanges aux frontières; l'autre les entrave aux barrières. Mais il +semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre +nous, avant de songer à celles que nous faisons avec l'étranger; et +nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes, à l'exemple du +_National_, nous poussent à guerroyer contre l'octroi[25]. + +[Note 25: Voir notamment le nº 3, page 7.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcés de le répéter +bien des fois encore: La similitude, qu'on établit entre la douane et +l'octroi, est plus apparente que réelle. Si ces deux institutions se +ressemblent par leurs procédés, elles diffèrent par leur esprit: l'une +gêne forcément et accidentellement les transactions, pour arriver à +procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systématiquement +l'échange, même alors qu'il pourrait procurer un revenu au trésor, +considérant l'échange comme chose _mauvaise en soi_, de nature à +appauvrir ceux qui le font. + +Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais +enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des +échanges. Ceux qui l'ont institué, ceux qui le maintiennent, ne le +considèrent que comme moyen de créer un revenu public aux villes. Tous +déplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions à des +entraves gênantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet +_effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on +n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois à brûler, à +l'entrée de Paris, _à cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins. +On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais côté; que le bon +côté c'est le revenu, et le mauvais côté, la restriction des +consommations et des échanges. On ne peut donc pas dire que, dans la +question de l'octroi, le principe du libre-échange soit engagé. + +L'octroi est un impôt mauvais, mal établi, gênant, inégal, entaché +d'une foule d'inconvénients et de vices, soit; mais enfin c'est un +impôt. Il ne coûte pas un centime au consommateur (sauf les frais de +perception), qui ne soit dépensé au profit du public. Dès l'instant +que le public veut des fontaines, des pavés, des réverbères, il faut +qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet +argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer +l'octroi sans y substituer un autre impôt, ou sans renoncer aux +fontaines, aux pavés et aux réverbères. Les deux questions engagées +dans l'octroi sont donc celles-ci: + +1º Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui +coûte? + +2º Y a-t-il un mode de prélever ce revenu plus économique et plus +juste? + +Ces deux questions peuvent et doivent être posées à propos de toutes +les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de +beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du +libre-échange ne s'est pas formée pour les résoudre. + +L'octroi entrerait immédiatement dans la sphère d'action de +l'Association, si, s'écartant de sa fin avouée, il manifestait la +prétention de diminuer les échanges pour satisfaire quelques intérêts +privilégiés. + +Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les légumes un +droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr. +Supposons que le conseil municipal de cette ville vînt à être changé, +et que le nouveau conseil se composât de propriétaires, qui, presque +tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrières. +Supposons enfin que la majorité du conseil, ainsi constitué, prît la +délibération suivante: + +«Considérant que l'entrée des légumes fait sortir le numéraire de la +ville; + +«Que l'horticulture locale est la mère nourricière des citoyens et +qu'il faut la protéger; + +«Que, vu la cherté de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur +des taxes municipales et l'élévation des salaires en ville, nos +jardins ne peuvent pas lutter _à armes égales_ avec les jardins de la +campagne placés dans des conditions plus favorables; + +«Que, dès lors, il est expédient de défendre à nos concitoyens, par +une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se +pourvoir de légumes ailleurs que chez nous; + +«Considérant que le profit que nous ferons ainsi à leurs dépens est un +gain général; + +«Que si l'octroi abandonnait les propriétaires de jardins à une +concurrence effrénée, désordonnée, ruineuse, telle qu'elle existe pour +tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_; + +«Que le libre-échange est une théorie, que les économistes n'ont pas +de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort +mal à propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce +qui nous convient; + +«Par ces motifs, et bien d'autres inutiles à rappeler, parce qu'on les +trouve disséminés dans tous les exposés de motifs des lois de douanes, +et dans tous les journaux, même patriotes, nous déclarons que l'entrée +des légumes de la campagne est prohibée... ou bien soumise à un droit +de 200 p. 100. + +«Et, attendu que le droit modéré que payaient jusqu'ici les légumes +étrangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs, +que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous +décidons en outre qu'il sera ajouté des centimes additionnels à la +cote personnelle, sans quoi notre première résolution éteindrait nos +quinquets et tarirait nos fontaines.» + +Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne +voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas là, s'il y a quelque vérité +dans la doctrine fondée par le double vote et soutenue par la presse +démocrate), à l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou +plutôt l'octroi viendrait de lui-même se présenter à nos coups. + +Et c'est ce qui est arrivé. Quand Rouen a allégué qu'il élevait le +droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protéger le cidre, quand M. le +ministre des finances a déclaré qu'il préférait un droit sur +l'eau-de-vie, qui dépasse la limite de la loi, à un droit sur le +cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impôt +sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir +élever la voix. + +Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la +douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est +pas la pensée _fiscale_, mais la pensée _féodale_; c'est la +protection, la faveur, le privilége, le système économique, la fausse +théorie de l'échange, le but avoué de réglementer, de limiter et même +d'interdire les transactions. + +Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des +inconvénients. Chaque membre de notre Association a individuellement +pleine liberté de la juger, à ce point de vue, selon ses idées. Mais +l'Association n'en veut qu'à ce faux principe de monopole qui s'est +enté sur l'institution fiscale et l'a détournée de sa destination. +Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions +tout à l'heure, une réunion de citoyens qui viendrait s'opposer aux +nouvelles prétentions du conseil municipal. + +Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconséquence, +formuler ainsi le but précis et limité de leur association: + +«Tant qu'un droit modéré sur les légumes a fait entrer 20,000 fr. dans +la caisse municipale, c'était une question de savoir si ces 20,000 fr. +n'auraient pas pu être recouvrés de quelque autre manière moins +onéreuse à la communauté. + +«Cette question est toujours pendante, s'étend à tous les impôts, et +aucun de nous n'entend aliéner, à cet égard, la liberté de son +opinion. + +«Mais voici que quelques propriétaires de jardins veulent +systématiquement empêcher l'entrée des légumes afin de mieux vendre +les leurs; voici que, pour justifier cette prétention, ils émettent +une bizarre théorie de l'échange, qui représente ce fondement de toute +société comme funeste en soi; voici que cette théorie envahit les +convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacés de la voir +appliquée successivement à tous les articles du tarif de l'octroi; +voici que, grâce à cette théorie qui décrédite les importations, les +arrivages vont diminuer, jusqu'à affaiblir les recettes de l'octroi, +en sorte que nous verrons accroître dans la même proportion les autres +impôts: nous nous associons pour combattre cette théorie, pour la +ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse +cesser l'influence qu'elle a exercée et qu'elle menace d'exercer +encore sur nos tarifs.» + + +20.--LE MONDE RENVERSÉ. + + 18 Avril 1847. + +Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, après un long voyage. + +Un jeune officier, quelque peu démocrate, débarque, et rencontrant un +de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis +_affamé_. + +--Et nous, nous sommes affamés aussi. Le pain est hors de prix. Chacun +emploie à s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'énorme dépense qui en +résulte arrête la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance, +en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les +ouvriers voient baisser leurs salaires en même temps que le pain +renchérit. + +--Et que disent les journaux? + +--Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le blé et +la viande afin que le peuple soit soulagé, que les aliments baissent +de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le +travail soit ranimé et que la prospérité générale renaisse; les autres +font à la libre entrée des subsistances une guerre ouverte ou sourde, +mais toujours acharnée. + +--Et quels sont les journaux pour et contre? + +--Devine. + +--Parbleu! le journal des _Débats_ défend les gros propriétaires, et +le _National_ le peuple. + +--Non, les _Débats_ réclament la liberté et le _National_ la combat. + +--Qu'entends-je? que s'est-il donc passé? + +--Les mariages espagnols. + +--Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec +les souffrances du peuple? + +--Un prince français a épousé une princesse espagnole. Cela a déplu à +un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les +_Débats_ de vouloir ruiner tous les propriétaires français pour +apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est +très-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande +cher pour faire pièce au peuple d'Angleterre. + +--Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances? + +--C'est ainsi que, depuis ton départ, on traite toutes les questions. + + +21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMÉRAIRE. + + 11 Décembre 1847. + +À l'occasion de la situation financière et commerciale de la +Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi: + + «La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits + étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des + produits anglais. La balance entre les importations et les + exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et + la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette + occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au + libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le + faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que + cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si + dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_ + économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la + Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a + envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles + théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on + achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange + du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent. + Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à + l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont + il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.» + +Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la +balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression, +prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine +école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_ +comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne +garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et +c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu +plus explicite. + +Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à +sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la +_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux +_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que +l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_. + +Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et +l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en +payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir +fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a +perdu son capital _tout entier_. + +On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette +doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent +invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit +s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait. + +Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom +à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car, +selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une +politique toute différente. + +Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit +national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu +acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux, +et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut +empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au +dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a +d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition +de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies, +la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines, +etc. + +Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus +fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie +de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur +possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le +plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations. +Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès +qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_. +La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette +doctrine. + +L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant +très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de +saisir cette occasion d'en dire un mot. + +Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services +effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la +pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des +_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant +qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas +encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour +ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces +services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne +et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait +certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il +appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on +voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre +service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service +contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent +contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_ +est consommé. + +Il en est ainsi pour les peuples. + +Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est +le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre +des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire. +On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on +n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services +effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la +satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La +présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des +besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux +qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des +produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux. +(_V. tome V, p. 64 et suiv._) + +En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux, +se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen +ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement +ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme +on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de +la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que +ceux qu'il lui a rendus. + +Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le +_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de +l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des +récoltes, sans même la mentionner. + +Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs +champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries, +ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou +d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait +naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était +l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des +services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui +donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces +services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu +l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous +forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_, +ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas +l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des +récoltes. + +C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure. +Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations, +il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de +se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre. +Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa +maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si +l'on était aussi riche après qu'avant. + +«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?» +demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce +qui est quelque chose. + +Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé +et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26]. + +[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V, +page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] + + +22.--DU COMMUNISME. + + 27 Juin 1847. + +Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle +que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent +d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie +politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par +jaillir de la discussion. + +Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les +notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un +terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat. + +Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la +propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est +un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle +_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc. + +Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé +n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les +rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il +commence par admettre que tous les hommes, sans exception, +s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de +son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le +nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs, +_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter +entre elles des différences infinies. + +Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent +l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la +perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans +distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et +de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la +coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et +successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce +sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne +peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque +chose à faire. + +Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en +voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables +pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de +détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences. + +Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement +l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à +cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les +classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons +parler du _communisme_[27]. + +[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et +tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de +l'éditeur._)] + +On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le +nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en +commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus +séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et +c'est le grand nombre? + +Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer +qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le +détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du +bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la +réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de +l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières. + +C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes +subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique, +par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils +seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire. +Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que +l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége +de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est +pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter +et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous +faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler +avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la +classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le +prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel +contraste! + +Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_, +c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la +liberté en matière d'échanges. + +Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la +libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété +elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on +possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes: + + «Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la + possession individuelle et la concurrence. Il est absolument + impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans + sacrifier la liberté même.» + +Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute: + + «Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété? + Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les + facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous + sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes + convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à + des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de + l'émulation que celui de la lutte.» + +Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ +ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt +des questions d'application que des questions de principe. + +Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes: + +On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété, +de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de +la presse, de la parole. + +Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué +principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer +les _abus_. + +Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa +tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute, +qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles +peuvent être abandonnées à l'activité privée. + +Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas +plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en +principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir +et de les réprimer. + +D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les +mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont +inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations, +de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique +n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un +danger. + +Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les +inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives +sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de +prévenir ou de réprimer? + +Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement, +c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe. +Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la +théorie du droit. + +Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du +lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une +admirable dispensation providentielle, une telle force de répression +et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales +n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs +inconvénients. + +Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer +qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement +voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les +familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de +multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un +arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité +nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des +maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui +n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V. +_Harmonies_, chap. XX.) + +Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans +le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et +des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la +paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir +n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette +rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte +les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout +réformer par l'interférence du Gouvernement. + +Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences +retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens +de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui +affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social, +outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les +vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la +propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en +souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a +certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement +proportionnelle au degré de lumière d'un peuple. + +Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à +punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et +nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que +cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les +forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus +d'inconvénients que d'avantages. + +Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention +du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces +naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette +police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens +comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez +compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est +certainement neutralisée[28]. + +[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)] + +Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées +dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu +surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur +la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique +_anglaise_. + +L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient +de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les +allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous +chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du +_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_ +croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité +nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que +les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux +_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété +est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la +tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_, +incombe exclusivement à celui qui les réclame. + +Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser +quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le +pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches. + +Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de +ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui +possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont +toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les +classes aisées. + +Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme +_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois +partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation +au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont +leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de +démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté +perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie, +s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois +ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus +chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une +simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement +vers le _communisme_? + +Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la +diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre, +c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie. + +Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers +eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses +progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux +système si elle pouvait dire aux classes laborieuses: + +«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque +bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre, +l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à +d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui +stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même +impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans +restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour +donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les +transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers +étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires +contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors, +quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.» + +La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on +pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une +disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des +substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues? +Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même +le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne +pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme? + +La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le +peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la +véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux +démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont +parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions +dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses +droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où +le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos +de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation +équitable[29]! + +[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)] + + +23.--RÉPONSE AU JOURNAL L'ATELIER. + + 12 Septembre 1847. + + (Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des + Économistes_.) + +Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie +politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la +bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que, +voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà +les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi +qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me +tromper. + +Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter +pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le +_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas +parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner +lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes. + +Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette +phrase: + +«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession +individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de +sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté +elle-même.» + +Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les +principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous +semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de +l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses: +Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut +formellement toutes trois. + +C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât +plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie +politique. + +Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que +l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes +des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi +restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant +que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui +sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur +les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il +s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre +l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité +qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu. + +Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le +communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À +cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des +conjectures. + +Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de +son antipathie. + +Ils sont au nombre de trois. + +1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des +communistes est inappliquée et inapplicable; + +2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis +que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée; + +3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme +et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que +l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice. + +Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se +croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et +aussi rouges que possible. + +Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation. + +Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire +qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que +toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une +objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté? +Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté +trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en +eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des +échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous +soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une +violation de la propriété, et principalement de la propriété du +travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation +réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu. +Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de +prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne +restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des +autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins +sous cette forme, est juste en principe et utile à la société. + +Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle +ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie +politique en général. + +Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse +dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y +ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la +propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi +sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi, +égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les +salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir +naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et +qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons +qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer +jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin, +pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et +ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction +dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et +d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables +attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que, +par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice +suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les +plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste, +retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les +supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les +droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des +hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que +notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à +la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera +exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution +naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant +qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront +avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et +réprimer ces fautes et ces erreurs. + +Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief +articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la +classe _riche et lettrée_. + +Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et +classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la +classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi, +ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du +travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la +liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient +respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de +taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche +et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un +objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la +société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la +richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y +a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là +n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment +créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus +soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire, +il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur +tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_. +Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines. +L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de +la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes +il court se ranger dans la classe maudite! + +La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de +nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous +expliquer à ce sujet. + +Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet, +sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe +privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures +de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est +aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet +de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a +été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail +national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux. + +Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la +propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font +la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi, +qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La +propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni +délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le +privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort. + +Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur +que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît +pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous +avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise +à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux +démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la +maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur +déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire; +s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner, +puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont +certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à +égarer le peuple. + +Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est +opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits, +comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le +faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches, +puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et +stériles déclamations. + +Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les +classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice, +l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À +cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation. +Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes +les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses, +tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y +ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts +égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture +de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en +faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la +misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois +dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein +de Dieu sur sa créature de prédilection[30]. + +[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note +de l'éditeur._)] + +Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation +formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette +assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme. +C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de +revenir. + +Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses +investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait +pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne +devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai, +n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet +inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à +la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout +l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des +hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et +de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux +rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y +comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et +moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce +qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de +plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait +tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère +d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction +entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si +l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que +l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel +économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre +déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que +l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31]. + +[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de +l'éditeur._)] + + +24.--RÉPONSE À DIVERS. + + 1er Janvier 1848. + +Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait +remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire +de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal. + +En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de +dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction +avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la +pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à +l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un +Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du +drap belge? + +Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de +son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans +notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela, +fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous, +consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même +_à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_. + +La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une +autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne +serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons +attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère +s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se +croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se +laisser traiter avec un tel mépris. + +Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_: + +«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous +les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour +nous, une impulsion _partie de haut lieu_.» + +Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les +permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et +Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan +de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir +l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté +commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera +toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége +_directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par +ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la +prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double +les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_? +Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les +démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la +lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse +démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame +la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait +tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et +que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce +sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté +la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur +demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux +d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du +_Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_. + +Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous +lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_ +affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne +connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre +eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne +partent que de ses convictions et de sa conscience. + + +25.--À MONSIEUR F. BASTIAT, RÉDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-ÉCHANGE. + + Paris, 25 décembre 1847. + +MONSIEUR, + +Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis +charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre +numéro du 12 de ce mois? + +«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de +rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition +qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.» + +Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure +que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la +reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus +fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après +la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M. +Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes +est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_. +L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des +phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc +lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de +fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils +parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou +la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser +un de leurs plus beaux titres, etc.?» + +Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne +_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où +elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son +erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer. + +Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle +des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_. + +Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la +nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles +conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à +prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de +protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui +remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_. +Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la +définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant +moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la +liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction +des produits étrangers. + +Nous reconnaissons donc: + +1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries +nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche +au travail net; + +2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection +s'exerce aujourd'hui; + +3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement +les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des +entraves de douane à la frontière les produits étrangers. + +Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous +élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes, +seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal +jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous +voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes. + +Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_, +nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès +qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous +demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez +conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100. +Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas +plus en 1840 qu'aujourd'hui. + +Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes +anti-protectionniste. + +Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le +souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une +protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons +beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font +de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour +donner des revenus au trésor. + +En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous +ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous +sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos +amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_. + +Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je +l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous +avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes. + +Agréez, etc. + + VICTOR CONSIDÉRANT. + + * * * * * + +À MONSIEUR CONSIDÉRANT, DIRECTEUR DE LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE +DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE. + +MONSIEUR, + +Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le +malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la +lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le +public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile +à une discussion qui l'intéresse. + +Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez, +avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où +vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce +système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan +d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours +aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne +sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en +assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12 +décembre, qui a donné lieu à votre réclamation. + +D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez +mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la +douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas. +Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui +est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection. +Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle +entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif. +Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la +préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez, +monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg +Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de +la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos +concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils +fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de +donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si +difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant +pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur +l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même, +chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion? +N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes? +Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à +imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort +diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour +repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins. + +Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est +demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les +dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait +donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et +quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une +imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une +nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est +épuisé. + +C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours; +mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160 +millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question +qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus +vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est +ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les +inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des +impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la +préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt +des boissons tel qu'il est établi. + +Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la +propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de +l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la +restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même. +Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit +pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la +prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients. + +J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une +réflexion. + +Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor +d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor +fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne +seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté +l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en +France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions. + +Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté, +et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif +quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes +les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore +de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.» + +Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre +système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui +l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._) + +Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses, +certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État +tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites +pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager. + +Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens +du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne +voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du +menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour +le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de +forges, aux actionnaires d'Anzin, etc. + +Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des +largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se +développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce +capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la +main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager +les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le +capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une +voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par +l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable. + +N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que +vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand +vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient +toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!» + +Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude +est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer +celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que +j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes +économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et +suiv._): + +«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets, +aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et +distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.» + +Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute: + +«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la +protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus +loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à +quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus +économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et +ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que +le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait +faire_.» + +Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez +bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la +protection directe. + +Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne +notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il +me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de +contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM. +tels ou tels[32]. + +[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de +considération et d'estime. + + FRÉDÉRIC BASTIAT. + + +26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE. + +Réponse à la Presse. + + (_Journal des Économistes._) Décembre 1845. + +La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la +restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies +de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande. + +«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association +allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en +commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne, +encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans +la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la +Ligue anglaise repose sur de grandes illusions... + +«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est +sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes +augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc. + +«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes +industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les +facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres; +d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est +accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc. + +«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,... +etc.» + +Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse. + +«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a +été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs +adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la +prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont +présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être +répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence +contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par +conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer, +dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus +insurmontables...» + +Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_ +du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu +_deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de +_liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations +des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les +relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière +qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières +qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu +s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière +méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient +jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés, +le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été +considérablement élargi. + +Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement +opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la +prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes +qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux +barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque +fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne +pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il +faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont +vrais en même temps. + +L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien +l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il +faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation +du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe +de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait +ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale. +Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont +elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent +été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne +s'était pas mêlée une pensée restrictive. + +L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion. +L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu +qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le +bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait +quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de +gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit? + +Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre +les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou, +ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui +s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et +il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue. +Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à +donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_, +dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes +qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre, +la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.» + +Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès; +car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à +croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est +bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se +trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce +qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci: +_Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte +moins cher de les acheter à autrui._ + +Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces +propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je +réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie. + +Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a +obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_ +l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées: + +«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser +prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave... +Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son +sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une +portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces +relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique; +elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent, +elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre +d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au +Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la +masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de +ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des +prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour +où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de +betterave.» + +Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre +toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le +travail, de provoquer la création de nouvelles industries; +restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le +continent l'_influence contagieuse_? + +Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France. + +Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre +un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.» + +Et moi, je dis: «La France a commis une grande faute de laisser +prendre un développement si marqué, chez elle, à la production du +fer.» + +Vous dites: «Si l'Allemagne n'avait pas cédé à la tentation de +fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le +continent américain et une partie de l'Asie, des relations +très-profitables.» + +Et moi, je dis: «Si la France n'avait pas cédé à la tentation de +fabriquer elle-même son fer, elle aurait pu établir, avec l'Espagne, +l'Angleterre, la Belgique, la Suède, des relations très-profitables.» + +Vous dites: «L'Allemagne était libre d'ouvrir son marché à tous les +pays de vaste production sucrière, et Dieu sait la masse énorme de +produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres +exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement +bas.» + +Et moi, je dis: «La France était libre d'ouvrir son marché à tous les +pays de vaste production métallurgique, et Dieu sait la masse énorme +de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces fers +exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement +bas.» + +Vous dites: «Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour +où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de +betterave.» + +Et moi, je dis: «Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour +où elle s'est mis en tête de faire chez elle tout le fer dont elle a +besoin.» + +Ou si, revenant à vos doctrines de prédilection, vous voulez justifier +la protection que la France accorde à l'industrie métallurgique, je +vous répondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection +que l'Allemagne accorde à l'industrie sucrière. + +Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les +ouvriers français? + +J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers +allemands. + +Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien à l'importation du +sucre exotique, parce qu'il serait employé à créer la contre-valeur? + +J'en dirai autant du travail français à l'égard de l'importation du +fer. + +Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sûr +qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins? + +Je vous répondrai que si les Brésiliens vendent du sucre aux +Allemands, il n'est pas certain qu'ils reçoivent en échange des +produits allemands. + +Vous voyez donc bien qu'il y a une vérité, une vérité absolue, et que, +comme dirait Pascal, ce qui est vrai au delà ne saurait être faux en +deçà du Rhin. + + +27.--ORGANISATION ET LIBERTÉ. + + (_Journal des Économistes._) Janvier 1847. + +Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a +insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais +une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M. +Vidal ne conclut pas. + +Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme: + +«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.» + +Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal? + +Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel +pour être aujourd'hui possible.» + +--En ce cas n'en parlons plus. + +Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de +manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système +rationnel-impossible. + +«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à +qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des +consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre +déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite +l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_ +(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils +devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux +produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la +guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.» + +M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les +_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la +liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas +l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce +n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le +progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on +nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes +pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il +faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier, +l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou +celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi, +tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_? +Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer +qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou +rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les +socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science? +N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste: + + Dignus, dignus est intrare + in nostro docto corpore! + +Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est +que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans +magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse +l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se +les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté. + +Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_? + +Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette +simple question: + +Ils veulent l'association universelle. + +Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par +contrainte_? + +Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la +répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de +petites difficultés qu'ils ont à résoudre. + +1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les +mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le +pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a +peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les +catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant +à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait +peu en Suisse et aux États-Unis. + +2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans +le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon, +Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien +naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou +bien tirer à la courte paille? + +3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une +petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal +conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car +quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre, +il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire, +puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une +organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité +de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de +là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son +mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes +les cervelles de la terre. + +4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on +aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la +puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques, +intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment +empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le +monde à son profit? + +Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que +M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par +la force brutale. + +Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit +volontaire. + +Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles. + +Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages +et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun +d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent, +ils se séparent brouillés. + +Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une +Société? + +Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils +parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils +ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes, +quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent +que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent +jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut +mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier +_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_ +d'organisation? + +Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que +l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place? + +Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme! +Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise, +sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus +en désaccord après une heure d'explication. + +Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au +moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque +toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de +l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de +cette puissance, etc.[33]. + +[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)] + +Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas +réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a +point dans l'ordre social une organisation naturelle non point +parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et +c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la +société. + +Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils +en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes +_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une +fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une +association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une +volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une +propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la +_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et +je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur +système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son +tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus +seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une +plantation des Antilles. + +Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire, +c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce +que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune +combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune +association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces +messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger, +sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le +Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se +soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire +s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier +ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord +d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai +cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous +adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si +perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence +de notre pays et de notre siècle. + +Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons +l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines +formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont +produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de +l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme +définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête +d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que +l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité, +s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des +lumières et le perfectionnement des moeurs. + +Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils +aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation +volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale +dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des +formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve +de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même. +En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire +la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité. + +Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde: +_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple, +de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un +conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant, +c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps +entre-égorgés en toute tranquillité de conscience. + +Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque +métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses +préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté +d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que +s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute +quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que +l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les +relations internationales, de mettre les hommes en contact, les +produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la +liberté des communications. + +Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites: +«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est +ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est +impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de +deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de +domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le +lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez +la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons; +nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car +de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements +artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées +et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses +de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et +protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité +de paix universelle. + +Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de +l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui +n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du +travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite +d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier +l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des +transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois +sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir +suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses +lettres à la _Presse_. + +Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon +marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi: + +«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation +dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits +agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent +être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une +prudence extrême.» + +Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice. + +Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes? + +Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier +indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier +indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la +production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du +lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine +étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se +produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap +que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité +devant la loi! + +«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit +pas.» + +Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor. + +Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir +s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le +cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à +savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la +poste et le sel que le cacao et le thé. + +M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient +toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs +frais rigoureux_.» + +Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre +ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention, +parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que, +sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler +l'Océan. + +«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers +manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont +vêtus de haillons?» + +Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par +ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens +pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux. + +Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela +ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en +France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de +défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la +laine des lieux où ces produits surabondent? + +Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir, +avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une +doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous +combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue, +doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du +corps social. Voici les paroles de M. Vidal: + + «Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs + théories politiques et leurs théories économiques, c'est + l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération, + poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible. + Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne + leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit + individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils + ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe + surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est + la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit + négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point + dans le développement progressif et harmonique de toutes les + facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins + intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout + frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans + l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la + faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut, + le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre + principe de conduite que l'intérêt personnel. + + «L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de + reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal + serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état + sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui + qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit + n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme + complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans + l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que + l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une + partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté. + + «Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et + sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit + et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se + développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature, + c'est précisément l'état de société. Dans un accès de + misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices + de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la + sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence + de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant + plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses + caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la + liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait + dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace, + plus il en reste pour tous les autres.» + +M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre +d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation +méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute. + +J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps +vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette +pensée. + +Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais +été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch. +Comte (_Traité de législation_). + +M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous +les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités +_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du +travail_). + +Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs +de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième +siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée, +parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre. +Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc +qui donne des conseils aux Allemands: + +Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_; + +Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat +social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public, +et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9 +thermidor; + +Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M. +Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe +d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;» + +M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire: + +«Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le représentant de la +Démocratie, fondée sur l'unité et la fraternité, au dix-huitième +siècle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas été +conduit par la pensée dans le désert où quelques-uns de vous +s'égarent; Jean-Jacques n'était pas athée; Jean-Jacques, de la même +plume qui nous donna le _Contrat social_, écrivait la _Profession de +foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez +votre point de départ dans la philosophie matérialiste où nous avons +pris le nôtre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand +homme _venu trop tôt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels +qui ont désolé la France.» + +Ainsi la filiation est bien tracée: Rousseau pour point de départ, le +Comité de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour +modèles. + +À la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un côté de ne pas +descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre, +d'être sous l'influence de cet audacieux sophiste. + + +28.--RÉPONSE À LA PRESSE SUR LA NATURE DES ÉCHANGES. + + 10 Juillet 1847. + +À propos du tableau des importations et exportations en 1846, +récemment publié par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques +remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire. + +Après avoir constaté un accroissement considérable dans l'importation +des blés, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et +eaux-de-vie, la _Presse_ dit: + + «C'est donc avec nos épargnes que nous avons soldé nos achats de + blé, non avec notre travail de l'année. Aussi, qu'est-il arrivé? + L'activité de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et + devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent + s'est élevé à mesure que le numéraire émigrait, et une crise qui + dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul + fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera + contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent + qu'il est indifférent pour un peuple de payer ses acquisitions + au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de + l'argent, c'est diminuer à l'intérieur la masse des ressources + disponibles, c'est accroître la difficulté des transactions, + paralyser le travail, réduire les salaires, nuire plus ou moins + profondément à tous les intérêts. Payer avec des produits, c'est, + au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, créer des + moyens d'utiliser tous les bras, répandre, avec des salaires + durables et abondants, l'aisance et le bien-être dans toutes les + classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se + ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intérêt pour une nation à + suivre celui-ci plutôt que celui-là. Chacun a pu, dans la sphère + de ses relations ou de ses affaires, en acquérir la preuve depuis + un an.» + +Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette année, +«la masse des ressources disponibles à l'intérieur a diminué, que la +difficulté des transactions s'est accrue, que le travail a été +paralysé, que les salaires ont été réduits, que tous les intérêts ont +été plus ou moins profondément lésés.» + +Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce +fait. Les calamités qu'elle vient de décrire, la _Presse_ les attribue +à ce que _nous avons payé le blé étranger avec de l'argent_. Nous les +attribuons, nous, à ce que le blé a été cher; et comme il a été cher +parce que la récolte a manqué, nous considérons tous les malheurs +ultérieurs, la baisse des salaires, la difficulté des transactions, +etc., etc., comme les conséquences du déficit de nos récoltes. + +Nous disons plus: une fois ce déficit décidé, tous les malheurs qui en +sont la suite ont été décidés également. Ces malheurs eussent été bien +plus grands encore, s'il ne nous était resté au moins la faculté de +faire venir du blé du dehors, même contre notre argent, même contre +nos épargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus +renforcés ont acquiescé unanimement à l'ouverture de nos ports. Ils +ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain, +que de manquer de pain et garder son argent. Le déficit de la récolte +étant donné, l'exportation du numéraire, loin de causer la crise dont +on se plaint, l'a atténuée. La _Presse_ prend donc le remède pour le +mal; et, pour être conséquente, elle aurait dû demander, cette année +plus que jamais, l'expulsion des blés étrangers. + +Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les blés avec des vins, des +eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela +aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manière que nous +aurions acquitté nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte +proportion, si la liberté des échanges avait, de temps immémorial, +habitué les peuples producteurs de blé à consommer nos produits, et +notre industrie à faire ce qui convient à ces peuples. Il n'en est pas +ainsi; chaque pays veut se suffire à lui-même; et lorsqu'un fléau +enlève à l'un d'entre eux les choses les plus nécessaires à la vie, il +faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui équivaut à mourir, ou que, pour +les obtenir de l'étranger, il lui livre la seule marchandise qui est +partout accueillie, l'instrument de l'échange, le numéraire. Mais, +encore une fois, le manque de la récolte et le système restrictif +étant supposés, l'exportation de l'argent, loin d'être un mal, est un +remède; à moins qu'on ne prétende qu'il vaut mieux mourir d'inanition +que de livrer ses écus contre des aliments. (_V. le nº 20 qui +précède._) + +La _Presse_ insistera, nous en sommes persuadés, et dira: Reste +toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'échangent contre des +produits_, est fausse et s'est montrée fausse dans cette circonstance. + +Non, elle ne s'est pas montrée fausse. Les écus que nous avons envoyés +en Russie étaient eux-mêmes venus du Mexique; et de même que, pour les +avoir des Français, les Russes ont exporté du blé, pour les obtenir +des Mexicains nous avions exporté des tissus, des vins et des +soieries. En sorte qu'en définitive nous avons échangé des produits +contre des produits. + +Il aurait mieux valu garder ses écus, dit-on.--Oui, si nous avions eu +assez de blé. Le mieux est d'avoir à la fois le blé et les écus. Mais +cela n'est pas possible du jour où la sécheresse brûle nos moissons. +Donc c'est là l'origine et la cause du mal. + +La _Presse_ affirme que nous avons payé le blé, non-seulement avec nos +écus, mais encore avec nos épargnes.--C'est fort possible.--Et rien +n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque, +que d'avoir au moins des épargnes pour acheter du pain. + +Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un fléau emporte +nos récoltes, à ce qu'il n'en résulte pas des maux qui se manifestent +d'une manière quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'eût +été l'inanition. + +Grâce à nos épargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a +affecté une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gêne +industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir +d'aucune manière, recevoir tout le blé qui nous a manqué, et +cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'éprouver +aucune difficulté dans nos transactions. Mais cela était-il possible? +Et puisque une année de souffrance a été décidée le jour où les épis +de nos champs ont été frappés de mort, ne valait-il pas mieux, qu'à +l'inanition générale, qui en était la conséquence naturelle, se +substituât une crise financière, quelque déplorables qu'en soient les +effets? + +On complique beaucoup ces questions en se méprenant sur les causes, ou +en confondant les causes avec les effets. Après tout, une nation n'est +qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif; +et les lois de l'économie sociale ne sont autres que celles de +l'économie domestique sur un plus vaste développement. + +Un cordonnier fait des souliers; c'est là son gagne-pain. Du produit +des souliers qu'il vend, il achète les choses qui lui sont +nécessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les +produits s'échangent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les +services contre des services_. + +Cependant, il est prévoyant. Il ne veut pas consommer immédiatement +tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot, +il fait des épargnes. L'invention du numéraire sert merveilleusement +ses desseins. À mesure qu'il livre ses _services_ à la société, la +société lui donne des écus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au +moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il +veut, puiser dans la communauté des _services_ équivalents à ceux +qu'il lui a livrés. Il ne retire de ces services que ce qui lui est +indispensable, et ménage prudemment ses _bons_, soit qu'il les +accumule, soit qu'il les prête moyennant rétribution. + +Un jour fatal survient où notre homme se casse un bras. C'est un grand +malheur qui en entraînera bien d'autres. Évidemment les choses ne +peuvent aller comme si le malheur ne fût pas arrivé. Au lieu +d'augmenter ses épargnes il les entame, et cela durera jusqu'à ce +qu'il soit guéri. Il lui est pénible sans doute de toucher à ses +épargnes, de se défaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais +s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pénible +encore. Entre deux maux, qui sont la conséquence inévitable du malheur +qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse à la +communauté, et, ses bons à la main, il réclame des produits, équitable +payement de ceux qu'il lui a livrés; des services, juste rémunération +de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits échangés +contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les +services dont le cordonnier réclame le prix _effectif_, ont été rendus +depuis longtemps et par lui transformés en simples bons, en écus. + +Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnête artisan est +de se défaire de ses écus? Non; son vrai malheur est de s'être cassé +le bras. + +Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction +de la perte des récoltes; et appliquant à l'individu ce que la +_Presse_ dit de la nation, dira-t-on: + +«C'est donc avec ses épargnes que le cordonnier solde ses achats et +non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arrivé? +L'activité de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore +est venue peser sur toutes ses affaires. + +«Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera +contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent qu'il est +indifférent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de +l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer +dans l'intérieur _de son ménage_ la masse des ressources disponibles. +C'est accroître la difficulté des transactions, paralyser le travail, +réduire les salaires _de ses ouvriers ou même les renvoyer_, nuire +plus ou moins profondément à tous les intérêts. Payer _avec des +souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail, +créer des moyens d'utiliser les bras, répandre, avec les salaires, +l'aisance et le bien-être dans la classe des ouvriers cordonniers. Il +n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se ressemblent, ni +qu'il n'y ait aucun intérêt pour un _cordonnier_ à suivre celui-ci +plutôt que celui-là.» + +Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans +l'hypothèse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans +l'ombre, dont on ne parle même pas, à savoir, la perte de la récolte +et le bras cassé. Voilà la vraie calamité, source de toutes les +autres. Il est véritablement illogique de n'en pas tenir compte quand +on s'afflige de voir une nation exporter son numéraire, ou un artisan +se défaire de ses écus; car c'est la perte de la récolte et le bras +cassé qui déterminent le procédé qu'on signale comme la cause du mal, +et qui, bien loin d'en être la cause, en est l'effet et même le +remède. + +Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de +se casser le bras, notre cordonnier a éprouvé un incendie, le +raisonnement serait le même. + +Mais enfin, où en veut venir la _Presse_? à quoi conclut-elle? + +Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontières? il le +semble à son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour +un peuple, l'exportation des écus est pire que la famine. Elle pourra, +sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction. + +Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux +exporter des écus et importer du blé que mourir de faim; mais en ce +cas, et quand, grâce à la liberté, nous avons pu entre ces deux maux +choisir le moindre, quelle inconséquence n'est-ce pas de lui attribuer +le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir +compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'éviter[34]? + +[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] + + +29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE. + + 8 Mai 1847. + +Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant +l'opération faite récemment avec la Banque de France, envoie une somme +considérable à Londres pour y acheter des fonds étrangers. + +Certains journaux voient là un acte de perfidie, d'autres un acte de +munificence. Il n'y faut voir qu'une spéculation amenée par la nature +des choses et l'empire des circonstances. + +Un retour aussi prompt du numéraire envoyé en Russie, depuis quelques +mois, pour l'achat des céréales, est bien fait, ce nous semble, pour +calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut être +épuisé de métaux précieux par l'importation de marchandises +étrangères[35]. + +[Note 35: Sur la fonction du numéraire, voyez le pamphlet _Maudit +argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'éditeur._)] + +Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de +plusieurs récoltes successives, réduisent une nation à aller acheter à +l'étranger d'immenses quantités de blé, par un commerce tout +exceptionnel, pour lequel rien n'est préparé de longue main et qui par +conséquent ne peut s'exécuter que par l'intervention du numéraire, +nous ne nions point qu'il n'en résulte de grands embarras, de la gêne +et même une crise financière pour le pays importateur. + +Nous croyons même que la crise est d'autant plus violente que ce pays +s'est plus appliqué à se suffire à lui-même par le régime protecteur; +car alors, il est obligé d'aller se pourvoir dans des contrées qui +n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturés, et les +achats de blé doivent se faire, non en partie, mais en totalité, +contre du numéraire. + +Cependant, si l'on y regarde de près, on s'assurera que le vrai +malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la +disette. La disette étant donnée, il est au contraire fort heureux que +l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens +d'existence. (_V. le nº 20._) + +Quoi qu'il en soit, le résultat forcé d'une telle situation est que le +numéraire devient fort rare et fort recherché dans le pays +importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur. +Il acquiert donc une très-forte tendance à revenir de celui-ci vers +celui-là, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits. + +Cela posé, examinons l'enchaînement de cette opération si diversement +commentée par la presse. + +La France et l'Angleterre manquent de blé.--Il y en a en Russie.--Mais +la France et l'Angleterre ayant toujours fermé la porte à ce blé, les +Russes ne connaissent pas nos objets manufacturés. Si l'on veut avoir +leur blé, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait; +car, après tout, l'argent ne saurait être mieux employé qu'à se +préserver de l'inanition. + +Il en résulte une grande gêne monétaire en France et en Angleterre. +D'un autre côté, les Russes ont beaucoup plus de numéraire que ne le +comporte l'état de leurs transactions. Il tend à revenir au point d'où +il est parti. + +Comment ce numéraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trésor +impérial? C'est ce que nous n'avons pas à expliquer, et nous croyons +même que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux +que nous avons exportés. Cela est de peu d'importance; que ce soient +les mêmes pièces d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le +commerce, ou par le trésor public, peu importe. Il s'agit de suivre +l'opération jusqu'au bout. + +Le ministre des finances de Saint-Pétersbourg, voyant que l'état des +marchés, relativement au numéraire, s'est modifié de telle sorte qu'il +ne se place plus que très-mal en Russie, tandis qu'il se place +très-bien en France et en Angleterre, conçoit le projet, non dans +notre intérêt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne +sait plus que faire. + +Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre +moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des +produits en échange, ou de le placer à intérêt. _Acheter_ ou _prêter_, +voilà les deux seuls moyens de se défaire de l'argent. + +Si l'empereur de Russie eût acheté en France et en Angleterre pour +cent millions de produits, il serait clair qu'en définitive nous +pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espèces, et nous +serions autorisés à dire que nous avons échangé des produits de notre +industrie contre du blé. + +Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout +présentement de nos produits agricoles ou manufacturés pour une aussi +forte somme. En conséquence, il achète des fonds publics, c'est-à-dire +qu'il se met au lieu et place des prêteurs originaires ou de leurs +représentants. La portion d'intérêts afférente à ces cent millions +(intérêts que les gouvernements, ou plutôt les contribuables, étaient +en tous cas tenus de servir) sera payée désormais à l'empereur de +Russie au lieu de l'être aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont +perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trésor, que parce +qu'ils ont reçu 78 francs une fois de l'autocrate russe. + +Tous les six mois, nous aurons donc à lui payer environ un million, +pour notre part. + +Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement +une lourde charge au profit de l'étranger. Ces personnes perdent de +vue que l'étranger a donné le capital. Sans doute, l'opération, dans +son ensemble, peut être mauvaise, si ce capital vient remplacer un +autre capital dissipé en guerres ruineuses ou en folles entreprises. +Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en +de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation +qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple, +nous mettons ces fonds qui nous coûtent 4 pour 100 dans des travaux +qui en rapportent 10, l'opération est évidemment excellente. + +Il reste à savoir comment l'Angleterre et la France payeront à la +Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numéraire? Cela +n'est guère probable, car le numéraire, comme le prouve la transaction +elle-même, est une marchandise peu recherchée en Russie. + +On peut affirmer que le payement s'exécutera par l'une des deux voies +suivantes: + +1º Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous +tirerons des traites sur les négociants russes. Ces traites seront +achetées sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui +auront reçu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers +enverront ces traites à leurs confrères de Saint-Pétersbourg, qui les +recouvreront et en verseront le produit au trésor impérial. + +2º Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne, +en Amérique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqué, et +le résultat sera le même. + +Un beau jour, S. M. Impériale nous revendra ses fonds. Alors, tout +rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opération seront +révolues, et on peut les résumer ainsi: Dans un moment de détresse, la +Russie nous envoie des blés; nous les payons peu à peu avec des +produits envoyés d'année en année; dans l'intervalle, nous payons, +jusqu'à due concurrence, l'intérêt de la valeur des blés. + +Voilà les trois termes réels de l'opération. La circulation du +numéraire et des billets n'est que le moyen d'exécution. + + +30.--LA LIBERTÉ A DONNÉ DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS. + + 1er Janvier 1848. + +La _Presse_ analyse les documents statistiques émanés du _Board of +trade_ et constate ces trois faits: + +1º Récolte très-abondante de blé; + +2º Importation de viande et de blé toujours croissante et plus +considérable aujourd'hui _que pendant la disette même_; + +3º Affluence des métaux précieux. + +À ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains: + +4º Le prix du blé n'est pas avili au point de faire supposer qu'on +refuse de l'acheter; + +5º Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se +plaint le moins. + +Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne +pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux +nourri qu'il ne l'était autrefois. + +Si la récolte a été abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de +blé, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermeté des prix, +la _Presse_ peut en être contrariée, mais enfin elle ne peut se +refuser à reconnaître _qu'on mange en Angleterre plus de pain que +jamais_. (_V. le nº 20._) + +Et ceci nous montre que le peuple anglais a dû bien souffrir avant la +réforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre, +puisque, quand les récoltes étaient moins abondantes, et que néanmoins +l'importation était défendue, il devait y avoir nécessairement en +Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une énorme proportion. + +Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la +réforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et +c'est quelque chose. + +Protectionnistes, démocrates, socialistes, généreux patrons des +classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des +mots _philanthropie_, _générosité_, _abnégation_, _dévouement_; vous +qui gémissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui +voient les _métaux précieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins +que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation. + +Vous disiez qu'en Angleterre les riches étaient trop riches, et les +pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui +commence à rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de +la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du blé dépasse +tout ce qu'on aurait pu prévoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche +qu'il s'engloutit. + +Mais, quoi! il n'est pas même vrai que le numéraire, s'exporte. Vous +constatez vous-mêmes qu'il rentre à pleins chargements. + +_Moralité._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur +puissance pour ôter à leurs concitoyens la liberté, cette maudite +liberté, cette liberté si impopulaire aujourd'hui auprès de nos +démocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne +du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est là un +affreux malheur. + + +31.--INFLUENCE DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES. + + 7 Mars 1847. + +Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et +intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation, +qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du +système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36]. + +[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs +voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur +prospérité éphémère. + +D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange. + +Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est +connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail +est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce +d'imposer ses produits à tous les autres. + +Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa +diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon +qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer. + +Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et +obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à +la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme +une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été +témoin. + +Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès +aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira +plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses +gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous +nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se +dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le +parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le +principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance +la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à +l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est +l'infaillible corollaire? + +Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule +entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation, +et le système colonial, et par conséquent toute la politique +d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se +prépare, n'a plus même sa raison d'être. + +Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige +l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence +et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement +les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du +faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples +échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer +réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la +nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les +peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et +l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous +quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel +de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des +lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette +réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort +_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le +monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les +accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes +avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le +_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des +transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie +et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour +toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel +pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi, +d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la +législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos +concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations +lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un +prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors +de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique, +les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de +nos soldats au service de notre cupidité. + +Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets +comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique +extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le +_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est +ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous +bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle +notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant +plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons +fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le +travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel +que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la +solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent. +Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la +réponse sous silence. + +[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des +_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)] + +Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte +et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une +conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_, +dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des +franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines +d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association +du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la +propagande britannique, etc., etc._ + +Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a +d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole +connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec +des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans +doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle +_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien +commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à +notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner +contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les +exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de +Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique, +empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et +si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens +public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus +méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires, +quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères. +On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois +certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de +paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des +monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre +préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec +l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour +continuer à accroître leurs richesses mal acquises. + +Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public +ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M. +Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il +en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette +interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._ + +Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions +populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais +émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de +ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel +puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une +cause juste. + +Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires +l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser +l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de +développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne +prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est +qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que +l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques, +professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons, +c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un +mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique. + +Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des +transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous +pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre +chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que +l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la +cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations +perdues autrement que par le libre-échange? + +Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la +réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au +ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger. +Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa +propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence +de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous +réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne +le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce +qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à +ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix, +c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre +une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs +vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit +d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel +pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses +intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette +conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime +protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses +intérêts[38]. + +[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de +l'éditeur._)] + +La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux +principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans +leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les +comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui +coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif +ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé +tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à +celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même +politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous +divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les +inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger? + +Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le +danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons +les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée. +L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche +aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions +vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les +serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne +consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime +protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses +colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes +donc les importateurs d'un principe anglais.» + +Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos +rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection; +elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles +défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se +demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en +Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question. + +Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la +liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la +justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus? +est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard +les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus +grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné? +S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la +première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de +plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à +effacer les jalousies internationales, à détruire les idées +d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette +politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage +récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il +laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale, +toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les +chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler +à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres +insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des +préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule. + + +32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-ÉCHANGE. + + 6 Février 1847. + +Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait à +nous représenter comme des dupes et presque comme des agents de +l'Angleterre. Obéissant au mot d'ordre du comité central de Paris, +tous les comités de province, d'un bout de la France à l'autre, ont +répété que l'Anglais Cobden était venu inspirer et organiser +l'Association pour la liberté des échanges. En ce moment encore, une +société d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour +y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que +les manufacturiers ses compatriotes ont mis à cet effet deux millions +à sa disposition. + +Nous avons cru devoir traiter cette stratégie déloyale avec le mépris +qu'elle mérite. Les faits répondaient pour nous. L'association du +libre-échange a été fondée à Bordeaux le 10 février, à Paris en mars, +à Marseille en août, c'est-à-dire plusieurs mois avant le triomphe +inattendu de la ligue anglaise, avant les réformes de sir R. Peel, +avant que Cobden eût jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut +pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse. + +D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas réclamé de tout temps contre +l'exagération des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne +défendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe +de la liberté commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis +dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans +au Collége de France? M. Léon Faucher n'a-t-il pas publié, dès 1845, +ses _Études sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier, +Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la même cause dans le +_Journal des économistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin, +la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilége_ ne +remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et même de Colbert et de Sully? + +Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrêter le progrès +de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent +tôt ou tard à la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes, +disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables +moyens sont bientôt appréciés ce qu'ils valent. Quand une grande +question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions, +dénaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment +où il faut enfin donner des raisons. + +C'est là que nous attendions nos adversaires, et c'est là qu'ils +seront amenés. Déjà la dernière brochure émanée du comité Odier +s'abstient de ces emportements haineux et colériques qui ne prouvent +qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de +leur cause. + +Cependant, n'avons-nous pas trop dédaigné les traits empoisonnés de la +calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: «Calomniez, calomniez, +il en reste toujours quelque chose.» + +Il en reste quelque chose, surtout quand, après avoir émis +l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers où l'on +sait bien que le démenti ne parviendra pas; quand on s'est assuré le +concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs +abonnés par dizaines de mille; quand on peut ainsi répéter un fait +faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins, +imprimé en lettres majuscules. + +Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la liberté de la discussion +et le triomphe de la vérité, pour ne pas se sentir découragé à +l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le +journalisme. + +Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la +machiavélique stratégie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils +cherchent à irriter le sentiment de la nationalité et à soulever les +passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent à un +sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui +s'explique, nous dirons même qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont +pas besoin de le faire naître; il leur suffit de lui donner une +mauvaise direction, de l'égarer dans une fausse voie. Nous croyons le +moment venu de nous expliquer sur ce point délicat. + +Une théorie, que nous croyons radicalement fausse, a dominé les +esprits pendant des siècles, sous le nom de _système mercantile_. +Cette théorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des +moyens de satisfaction, mais dans la possession des métaux précieux, +inspira aux nations la pensée que, pour s'enrichir, il ne s'agit que +de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux +autres le plus possible_. C'était, pensait-on, un moyen assuré +d'acquérir le seul trésor véritable, l'or, et en même temps d'en +priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son côté la balance du +commerce et de la puissance. + +_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien +préserver, fût-ce par la force, le marché national de produits +étrangers qui auraient pu venir s'y échanger contre du numéraire. + +_Vendre beaucoup_ menait à imposer, fût-ce par la force, le produit +national aux marchés étrangers. Il fallait des consommateurs +assujettis. De là, la conquête, la domination, les envahissements, le +système colonial. + +Beaucoup de bons esprits croient encore à la vérité économique de ce +système; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que, +pratiqué en même temps par tous les peuples, il les met dans un état +forcé de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est +antagonique à l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perpétuels +qui se contrarient. Il se résume dans cet axiome de Montaigne: «Le +profit de l'un est le dommage de l'autre.» + +Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrassée avec autant d'ardeur, +ou, si l'on veut, de succès, que le peuple anglais. L'intérêt +oligarchique et l'intérêt commercial, ainsi compris, se sont trouvés +d'accord pour infliger au monde cette série d'exclusions et +d'empiétements, qui a enfanté ce qu'il y a d'artificiel dans la +puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point +de départ de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le +préambule de ce document disait en propres termes: «Il faut que +l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle soit écrasée.» + +Il n'est pas surprenant, il est même très-naturel que cette action +malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqué une réaction +plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples, +et particulièrement chez le peuple français; car l'Angleterre ne peut +manquer de rencontrer toujours la France en première ligne sur son +chemin, soit que celle-ci, obéissant à la même politique, aspirât à la +même domination, soit qu'elle cherchât à propager les idées +d'affranchissement et de liberté. + +Cet antagonisme d'idées et d'intérêts n'a pu se poursuivre pendant des +siècles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de +négociations, sans déposer dans le coeur de nos concitoyens un levain +d'irritation et de défiance toujours prêt à éclater. L'Angleterre, +sous l'action du système mercantile, y a subordonné toutes ses forces +militaires, navales, financières, diplomatiques. Garantie par la mer +contre toute invasion, placée entre le nord et le sud de l'Europe, +elle a profité de cette situation pour saper toute puissance qui osait +se manifester, tantôt menaçant le despotisme septentrional des +mouvements démocratiques du Midi, tantôt étouffant les aspirations +libérales du Midi sous le despotisme soudoyé du Nord. + +Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un +faux raisonnement ou par un faux instinct, au système mercantile, +considèrent et doivent considérer le mal comme irrémédiable et la +lutte comme éternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion +qu'on croit profonde et qui n'est que triste: «Les Français et les +Anglais sont des ennemis _naturels_.» + +Cela dépend de savoir si la _théorie mercantile_, qu'a jusqu'ici +professée et pratiquée l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui +attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou +mauvaise.--Voilà la question. + +Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour +l'Angleterre elle-même, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir à +la mettre en guerre avec le genre humain, à lui créer des résistances +sur tous les points du globe, à tendre tous les ressorts de sa +puissance, à la mêler à toutes les intrigues diplomatiques, à +accroître indéfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses +forces de terre et de mer, à l'écraser d'impôts et de dettes, à élever +un édifice toujours prêt à crouler, et si dispendieux que toute son +énergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour +poursuivre un but chimérique et absurde en lui-même, celui de vendre +sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vêtir +les peuples ruinés (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est-à-dire, +en définitive, celui de soumettre ses propres citoyens à un travail +excessif et comparativement privé de rémunération effective. + +[Note 39: V. ci-après le nº 37.--(_Note de l'éditeur._)] + +Or, ce système spécieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une +réaction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur +elles qu'en devraient retomber à la longue les funestes conséquences? + +Et c'est là tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement +parce que c'est une déduction rationnelle à notre point de vue, mais +encore parce que c'est un fait qui crève les yeux, nous soutenons +qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, animé d'une foi économique +précisément contraire à celle qui a dominé jusqu'ici dans les conseils +de cette nation. + +Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le +progrès des lumières et les leçons de l'expérience, l'Angleterre est +amenée à changer du tout au tout son système commercial et par suite +son système politique. + +Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement +indéfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui +l'intéresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses +produits n'est et ne peut être que le payement de ce qu'elle reçoit et +consomme de produits étrangers. + +C'est là, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute +nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit +ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit +désirer, dans son propre intérêt, le développement du travail et +l'activité de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle +doit successivement démolir tout cet échafaudage de monopoles, +d'envahissements, d'empiétements et d'exclusion élevé sous l'influence +du régime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer à +cette politique anti-sociale qui lui a servi à fonder un monstrueux +édifice[40]. + +[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et +suiv.--(_Note de l'éditeur._)] + +Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement. +Attachés par conviction à la théorie mercantile, c'est-à-dire à un +principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer +qu'un autre peuple adopte le régime de la liberté, parce que, à leur +point de vue, cela supposerait un acte de dévouement, d'abnégation et +de pure philanthropie. + +Mais ils devraient au moins reconnaître qu'à nos yeux il n'en est pas +ainsi. Jamais nous n'avons dit que les réformes accomplies en +Angleterre dans le sens libéral, et celles qui se préparent encore, +soient dues à un accès de philanthropie qui aurait saisi tout à coup +la classe laborieuse de l'autre côté du détroit. + +Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le régime restrictif se +précipite dans une politique antisociale et en même temps fait pour +lui-même un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit +ses échanges fait un bon calcul pour elle-même, tout en agissant dans +le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons +illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas là notre foi. + +Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans +inconséquence, envelopper dans la même réprobation et cette ancienne +politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu'à nos jours, a fait +le malheur de l'humanité, et cette politique nouvelle que nous avons +vue poindre en Angleterre, et qui grandit à vue d'oeil, développée et +soutenue par une opinion publique éclairée? + +On nous dit: «Vous êtes dupes d'un simple revirement de tactique; +l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire +toujours à la domination. Maintenant qu'elle a tiré de la protection, +de la force, de la diplomatie, du machiavélisme, tout ce qu'ils +peuvent donner, elle a recours à la libre concurrence. Elle a commencé +l'oeuvre de sa domination par la supériorité de ses flottes, elle veut +l'achever par la supériorité de son travail et de ses capitaux. Loin +de renoncer à ses vues, le moment est venu pour elle de les réaliser +et d'étouffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa +rivalité irrésistible.» + +Voilà ce qu'on dit. Et nous trouvons ces appréhensions très-naturelles +chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois générales par +lesquelles les peuples prospèrent et dépérissent. + +Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver à la domination +par la supériorité du travail libre. Il répugne à notre intelligence +d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et +la force, la liberté et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si +des principes aussi opposés devaient conduire aux mêmes résultats, il +faudrait désespérer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la +guerre et le pillage sont l'état naturel de l'humanité. + +Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous +venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de +défiance qui existe dans notre pays à l'égard de l'Angleterre. Nous +avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le +partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes +sont en présence et se livrent en ce moment une lutte acharnée. L'un +de ces principes s'appelle _privilége_; l'autre se nomme _droit +commun_. Le premier a constamment prévalu jusqu'à nos jours, et c'est +à lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et +antisociale qui a excité en France, en Europe, et en Angleterre même, +parmi les classes laborieuses, un sentiment de répugnance et de +résistance que nous comprenons et que nous éprouvons plus que +personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que +ce sentiment pèsera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, même +longtemps après qu'elle aura officiellement renoncé à la politique qui +l'a fait naître. + +[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page +265.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager à cet égard le préjugé +vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre côté du détroit le +principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes +éclairés et sincères, si c'est notre conviction que ce principe mine +en dessous et fera bientôt crouler l'édifice élevé par le principe +opposé, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les +manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions +pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libéral dans lequel +nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la +paix et le triomphe de la justice. + + +33.--CURIEUX PHÉNOMÈNE ÉCONOMIQUE. + + 21 Février 1847. + +Dans la séance du 9, M. Léon Faucher a appelé l'attention de la +Chambre sur les circonstances financières qui ont hâté en Angleterre +l'avénement des réformes commerciales. Il y a là tout un enchaînement +de faits, aussi intéressants qu'instructifs, qui nous paraissent +mériter d'être soumis aux sérieuses méditations de nos lecteurs, +principalement de ceux qui exercent des industries privilégiées. Ils y +apprendront peut-être que les monopoles, non plus que les taxes +élevées, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre. + +En 1837, l'insurrection du Canada ayant amené un accroissement de +dépenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette, +l'équilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles +présentèrent un premier déficit de 16 millions de francs. + +L'année suivante, second déficit de 10 millions; 1839 laisse un +découvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions. + +L'administration songea sérieusement à fermer cette plaie toujours +croissante. Il y avait à choisir entre deux moyens: diminuer les +dépenses ou accroître les recettes. Soit qu'aux yeux du ministère, le +cercle des réformes possibles, dans la première de ces directions, eût +été parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les +gouvernements, il se crût obligé d'épuiser le peuple avant de toucher +aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa première +pensée fut celle qui s'offre à tous les ministres: _demander à l'impôt +tout ce qu'il peut rendre_. + +En conséquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un +bill qui autorisait un prélèvement additionnel de 10 pour 100 sur +l'impôt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par +gallon sur les spiritueux. + +Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la +manière dont étaient réparties, à cette époque, les contributions +publiques du Royaume-Uni. + +Le chiffre des recettes s'élevait à environ 47 millions sterling. + +Elles étaient puisées à trois sources: la _douane_ et l'_accise_, +nature d'impôts qui frappe tout le monde d'une manière à peu près +égale, c'est-à-dire qui retombe, dans une proportion énorme, sur les +classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impôt foncier, qui +atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_, +qui est d'une nature mixte. + +L'impôt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalité; + +L'impôt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalité; + +L'impôt mixte, 2 millions ou 2/12. + +D'où il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes +moyennes et pauvres de la société acquittaient les cinq sixièmes des +charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute, à M. Cobden: +«Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les +habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour +en induire que l'Angleterre est gouvernée par une aristocratie +maîtresse du sol et de la législation.» + +Faisons remarquer ici en passant, et à l'honneur de la France, que, +pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8 +pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour +100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu +leur nombre, dans les impôts de consommation. + +D'après ce qui précède, le prélèvement additionnel imaginé par les +whigs devait produire: + + 1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise, + spiritueux non compris; + + 186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux; + + 400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impôt foncier. + +Ici encore le peuple était appelé à réparer, dans la proportion des +4/5, le déficit amené par les fautes de l'oligarchie. + +Le bill fut mis à exécution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841, +on procéda avec anxiété à la balance; et ce ne fut pas sans une +surprise mêlée d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement +attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de +l'année précédente de quelques centaines de mille livres. + +Ce fut une révélation subite. C'était donc en vain que le peuple avait +été frappé de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours +désormais à ce moyen. L'expérience venait de mettre au jour un fait +capital, c'est que l'Angleterre était arrivée à la limite extrême de +ses ressources contributives, et qu'il devenait à l'avenir impossible, +par l'accroissement des impôts, de lui arracher un schelling. +Cependant le déficit était toujours béant. (_V. à l'introduction du +tome III, pages 42 et suiv._) + +Les _théoriciens_, comme on les appelle, se mirent à étudier le +menaçant phénomène. Il leur vint à l'idée qu'on pourrait peut-être +augmenter les recettes en diminuant les impôts, idée qui semblait +impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons théoriques +qu'ils alléguaient en faveur de leur opinion, quelques expériences +antérieures donnaient une certaine autorité à leur avis. Mais, pour +les personnes qui, quoique vouées au culte des _faits_, n'ont pas +cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment +ils soutenaient leur opinion. + +«Le produit d'un impôt sur un objet de consommation, disaient-ils, +est en raison du taux de la taxe et de la quantité consommée. Exemple: +si, l'impôt étant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la +recette sera _dix_. Cette recette s'accroîtra, soit que le taux de la +taxe s'élève, la consommation restant la même, soit que la +consommation s'étende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle +baissera si l'un ou l'autre de ces éléments s'altère; elle baissera +encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une +plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on élève la taxe à 2, si la +consommation se réduit à 4, la recette ne sera que de 8. Dans ce +dernier cas, la privation pour le peuple sera énorme,--sans profit, +bien plus, avec dommage pour le Trésor. + +Cela posé, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indépendants +entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dépens de l'autre? Les +théoriciens répondaient: «La taxe agit comme tous les frais de +production, elle élève le prix des choses, et les place hors de la +portée d'un certain nombre d'hommes. D'où cette conclusion +mathématique: si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par +cela même qu'à chaque degré d'élévation il restreint un peu plus la +consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement +où la moindre addition à la taxe diminue la recette. + +Que les protectionnistes sincères, et ils sont nombreux, nous +permettent de recommander ce phénomène à leur attention. Nous verrons +plus tard que l'excès de la protection leur fait jouer le même rôle +qu'au Trésor l'exagération des taxes. + +Les théoriciens ne se bornèrent pas à ce théorème arithmétique. +Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le +gouvernement eût mieux connu l'état déplorable des ressources du +peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de +confusion. + +En effet, si la condition individuelle des citoyens était +stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement +comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le +bien-être général, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite +que le nombre des hommes. Enfin, si les facultés de consommation sont +rétrogrades, le Trésor doit en souffrir. Il suit de là que lorsqu'on a +sous les yeux ce double phénomène: accroissement de population, +diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le +peuple est soumis à des privations progressives. Élever dans ce moment +le prix des choses, c'est soumettre les citoyens à des privations +additionnelles, sans aucun avantage fiscal. + +Or, quel était, à ce point de vue, l'état des choses en 1840? + +Il était constaté que la population augmentait de 360,361 habitants +par année. + +D'après cela, en supposant les ressources individuelles seulement +stationnaires, quel aurait dû être le produit de la douane et de +l'accise, et quel fut-il en réalité? C'est ce qu'on verra dans le +tableau suivant: + + ANNÉES. POPULATION. PRODUIT PROPORTIONNEL PRODUIT RÉEL. + des taxes indirectes. + 1836 26,158,524 36,392,472 l. s. 36,392,472 l. s. + 1837 26,518,885 30,938,363 33,958,421 + 1838 26,879,246 37,484,254 34,478,417 + 1839 27,239,607 38,030,145 35,093,633 + 1840 27,599,968 38,567,036 [42]35,536,469 + +[Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 votée cette année.] + +Ainsi, même en l'absence de tout progrès industriel, et par la force +seule du nombre, le revenu, qui avait été de 36 millions en 1836, +aurait dû être de 38 millions en 1840. Il tomba à 35 millions, malgré +la surtaxe de 5 pour 100, résultat que l'affaiblissement des années +précédentes aurait dû faire prévoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est +que dans les cinq années antérieures le contraire était arrivé. La +douane et l'accise ayant été dégrévées, le revenu public s'était +amélioré dans une proportion supérieure à l'accroissement de la +population. + +Le lecteur devine peut-être quelles conséquences les théoriciens +tiraient de ces observations. Ils disaient au ministère: Vous ne +pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe) +sans altérer dans une proportion plus forte le multiplicande (la +matière imposable); essayez, en abaissant l'impôt, de laisser +s'accroître les ressources du peuple. + +Mais c'était là une entreprise pleine de périls. En admettant même +qu'elle pût être couronnée de succès dans un avenir éloigné, on sait +positivement qu'il faut du temps avant que les réductions de taxes +comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en +face le déficit. + +Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet +abîme, de compromettre le crédit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir +la porte à des catastrophes incalculables. + +La difficulté était pressante. Elle accabla le ministère whig. Peel +entra aux affaires. + +On sait comment il résolut le problème. Il commença par mettre un +impôt sur les riches. Il se créa ainsi des ressources, non-seulement +pour combler le déficit, mais encore pour parer aux découverts +momentanés que devaient entraîner les réformes qu'il méditait. + +Grâce à l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise, +et, à mesure que la Ligue propageait les saines idées économiques, des +restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgré la suppression de +beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'Échiquier +serait florissant, sans les calamités imprévues qui sont venues fondre +sur la Grande-Bretagne. + +Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette révolution financière +avec une énergie, une audace qui étonnent. Ce n'est pas sans raison +qu'il caractérisait souvent ces mesures par ces mots: «_Bold +experiment_,» expérience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions +altérer la renommée de cet homme d'État et la reconnaissance des +classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays. +Mais, l'exécution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en +toute justice que l'invention appartient tout entière à un théoricien, +à un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils +étaient suivis, sauveraient peut-être l'Irlande de 1847 comme ils ont +sauvé l'Angleterre de 1840. + +Maintenant, les hommes qui cherchent les succès de leur industrie dans +le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits +que nous venons de rappeler et le régime protecteur. + +Nous les prions de regarder les choses de près et de voir s'ils ne +sont pas dans la position assez ridicule où s'est trouvé l'Échiquier +en 1840. + +Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous +dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au +Trésor. Mais vous ne pouvez pas empêcher que ces taxes n'amoindrissent +les facultés du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer, +d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de blé et de +drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est déjà +un grand mal, nous dirons même une grande injustice; mais, +relativement à vous, à votre intérêt, la question est de savoir si +vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment où cet +anéantissement des forces de la consommation vous prive de débouchés +dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la +protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre +l'exhaussement artificiel du prix dû au droit protecteur et +l'abaissement du prix occasionné par l'impuissance des acheteurs, ce +dernier effet ne prévaut pas sur le premier, auquel cas évidemment +vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantité vendue. + +À cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est à +l'élévation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des +consommateurs, on ne peut admettre que, sous le régime de la liberté, +le prix s'élevât, sans admettre par cela même un rétrécissement de +débouchés; que, par la même raison, un accroissement de débouchés +implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre +cause. + +Il y a à répondre que vous vous faites illusion. On peut certainement +concevoir un pays où tout le monde soit assez dans l'aisance pour +qu'on y puisse vendre les choses même à un bon prix, et un autre pays +où tout le monde soit si dénué qu'on n'y peut trouver du débit même à +bon marché. C'est vers ce dernier état que nous conduisent et les +grosses taxes qui vont au Trésor, et les grosses taxes qui vont aux +fabricants; et il arrive un moment où le Trésor et les fabricants +n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accroître leurs recettes, +c'est de relâcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public. + +Au reste, ce n'est pas là une argumentation dénuée de preuves. Chaque +fois qu'on a soustrait un peuple à la pression d'un droit protecteur, +il est survenu que deux tendances opposées ont agi sur le prix. +L'absence de protection l'a certainement poussé vers la baisse; mais +l'accroissement de demande l'a poussé tout aussi certainement vers la +hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net +de l'opération a été un excédant de consommation. Vous dites que cela +n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez +consulter les prix courants du café, des soieries, du sucre, des +laines, en Angleterre, dans les années qui ont suivi la réduction des +droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43]. + +[Note 43: V. tome IV, le chap. _Cherté, Bon marché_, page 163.--(_Note +de l'éditeur._)] + + +34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE. + + 15 Janvier 1848. + +S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la +vérité, plus de force que dans un fait contingent et éphémère, rien ne +serait plus affligeant, plus décourageant pour les défenseurs de la +liberté commerciale sur toute la surface du globe, que cette +perversion étonnante et momentanée de l'esprit public dont +l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prépare à +augmenter son armée et sa marine. + +Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude même que la +liberté commerciale tend à accroître et à égaliser le bien-être au +sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave, +n'est pourtant pas le seul qui nous ait déterminés à consacrer nos +efforts au service de cette cause. Ce n'est même pas, il s'en faut de +beaucoup, le plus puissant. + +Nous sommes profondément convaincus que le libre-échange, c'est +l'harmonie des intérêts et la paix des nations; et certes nous plaçons +cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou +purement économique. + +Car la paix assurée des nations, c'est le désarmement, c'est le +discrédit de la force brutale, c'est la révision, l'allégement et la +juste répartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le +point de départ d'une ère nouvelle. + +Supposant donc que la nation qui proclame la première le +libre-échange était pénétrée et imbue de l'esprit du libre-échange, +nous nous croyons fondés à penser qu'elle serait aussi la première à +réduire son état militaire. + +La raison dominante des onéreux efforts auxquels les nations modernes +se soumettent, dans le sens du développement de la force brutale, +étant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des débouchés +exclusifs et le régime colonial, il nous paraissait absurde, +contradictoire, qu'un peuple voulût se soumettre à l'aggravation de ce +lourd fardeau militaire, précisément au moment où, par d'autres +mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile. + +Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armât si elle +avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrière-pensée d'en +acquérir de nouvelles. + +Mais, quant à ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins +raison de craindre, puisqu'elle entre dans un système commercial qui +ôte aux nations rivales tout intérêt à s'en emparer. + +Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre +pour conquérir le Canada ou la Jamaïque, quand, sans aucuns frais de +surveillance, d'administration et de défense, elle pourra y porter ses +produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats +et ses transactions aux mêmes conditions que les Anglais eux-mêmes? + +S'il plaît aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de +l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce +singulier privilége, quand, du reste, par la liberté des échanges, +nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait +nous investir la possession elle-même? + +Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une +partie considérable de la surface du globe, c'est une violence; et il +est clair que toute violence, constamment menacée, ne se maintient +qu'à l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une +nécessité fatale; ce n'est pas au moins une inconséquence. + +Mais armer pour défendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce +du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-même les +fruits les plus précieux. + +Est-ce pour voler à de nouvelles conquêtes que l'Angleterre renforce +ses escadres et ses bataillons? + +Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait +par là plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du blé! Mais de la part +du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste. + +Pour justifier de nouvelles conquêtes, même aux yeux de sa propre +ambition, il faudrait commencer par reconnaître qu'on s'est bien +trouvé des conquêtes déjà accomplies. Or, on y renonce, et on y +renonce, non par abnégation, mais par calcul, mais parce qu'en posant +des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne +serait-il pas bien choisi pour recommencer l'expérience? + +En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait à ce manufacturier +qui, à côté d'une ancienne usine, en élevait une nouvelle. Il +renouvelait toutes les machines du vieil établissement, parce que, les +jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mécanisme plus +perfectionné, et, en même temps, il faisait construire à grands frais +des machines de l'ancien modèle pour le nouvel établissement. + +Dans l'esprit du système exclusif, un peuple augmente ses colonies +pour élargir le cercle de ses débouchés _privilégiés_; mais lorsqu'il +s'aperçoit enfin que c'est là une politique décevante; lorsqu'il est +forcé par son propre intérêt d'ouvrir au commerce du monde les +colonies déjà acquises; lorsqu'il renonce par calcul à la seule chose +qui les lui avait fait acquérir, _le privilége_, ne faudrait-il pas +qu'il fût frappé de vertige pour songer à augmenter ses possessions? +Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore à +l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de +violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il déclare +la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde? + +Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre +motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la +France; il craint une _invasion_. + +Le moment est singulièrement choisi. Cependant, qu'en conséquence de +cette crainte, l'Angleterre organisât ses forces défensives, qu'elle +constituât ses milices, nous n'y trouverions rien à redire; mais +qu'elle accroisse ses armées permanentes et sa marine militaire, en un +mot, ses forces agressives, c'est là une politique qui nous semble en +complète contradiction avec le système commercial qu'elle vient +d'inaugurer, et qui n'aura d'autre résultat que d'ébranler toute foi +dans l'influence pacifique du libre-échange. + +On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir décrété la liberté +commerciale que pour entraîner les autres nations dans cette voie. Ce +qui se passe donne un triste démenti à cette accusation. + +Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du +dehors, si elle avait eu elle-même une foi complète au principe du +libre-échange considéré dans tous ses aspects et dans tous ses effets, +son premier soin aurait été d'en recueillir les véritables fruits, de +réduire ses régiments, ses vaisseaux de guerre, d'alléger le poids des +taxes publiques, et de faire disparaître ainsi les entraves que les +exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du +peuple. + +Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouvé, par surcroît, +les deux grandes sources de toute sécurité: la diminution du danger et +l'accroissement des véritables énergies défensives.--Car, d'une part, +c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les +peuples une politique de justice et de paix, que de leur présenter un +front moins menaçant, que de leur donner accès sur tous les points du +globe aux mêmes titres qu'à soi-même, que de laisser libres toutes les +routes de l'Océan, que de renoncer à cette diplomatie embrouillée et +mystérieuse qui avait pour but de préparer de nouvelles +usurpations.--Et, d'un autre côté, le meilleur moyen de fonder la +défense nationale sur une base inébranlable, c'est d'attacher tout un +peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le +plus sagement gouverné de tous les peuples, d'effacer successivement +tous les abus de sa législation financière, et de faire qu'il n'y ait +pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs +d'aimer sa patrie et de voler au besoin à sa défense. + +Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous +devons dire que la réaction de l'opinion commence à en faire justice), +le contre-coup s'en fait ressentir de ce côté-ci du détroit. Ici, l'on +se persuade que, sous prétexte de défense, l'Angleterre, en réalité, +prépare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au +moins aussi fondées que celles de nos voisins. Déjà la presse commence +à demander des mesures de précaution; car, de toutes les classes +d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des +journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de +bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la +_chair à canon_, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la +guerre qu'autant que leur coûtent une fiole d'encre et une main de +papier. Il est si commode d'exciter les armées, de les faire +manoeuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent +patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son +cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion. + +Donc, nous armerons aussi de notre côté. Nos ministres se laisseront +sommer d'accroître le personnel et le matériel de guerre. Ils auront +l'air de céder à des exigences irrésistibles, et puis ils viendront +dire: «Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni à la poste. +Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impôts; +difficile problème, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.» + +Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur +barbe de tout ceci. + +D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le développement de +la force brutale; ceux à qui les mésintelligences internationales, les +intrigues diplomatiques et les préjugés des peuples, ouvrent la +carrière des places, des grades, des croix, des avancements, de la +fortune, du pouvoir et de la gloire. + +Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs priviléges ont d'autant plus +de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas +se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau +thème pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son +confrère, si le _free-trade_ aboutissait momentanément à cette +mystification de faire courir les nations aux armes. + +Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent à exploiter le +public, à multiplier le nombre de leurs créatures, ne seront pas +fâchés non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places, +de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille après leur demander +des réformes: on trouvera à qui parler. + +Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agité +un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas +bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se +dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les +organes les plus accrédités de l'opinion, entre autres le _Times_, et +surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa compétence[44]. + +[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting à Manchester_, +pages 463 à 492.--(_Note de l'éditeur._)] + + +35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE. + + 29 Janvier 1848. + +Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont épousé une cause ou +un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer même dans +l'intérêt de l'opinion qu'ils défendent. + +C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il +ne tient pas à lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et +de charlatanisme. + +Cette feuille épluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce +qu'elle appelle _nos aveux_. + +Constatons-nous que certains journaux, qui se prétendent les +défenseurs exclusifs de la liberté, ont déserté la liberté +commerciale? _Aveu._ + +Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indifférents à +l'égard d'un système qui élève le prix du pain, de la viande, du +combustible, des outils, du vêtement, sans rien faire pour les +salaires? _Aveu._ + +Cherchons-nous à détruire les alarmes imaginaires que la liberté des +transactions inspire à quelques esprits prévenus? _Aveu._ + +Gémissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an après que le +principe de la liberté lui a été imposé par l'opinion populaire, +s'efforcer d'entraîner cette opinion dans la dangereuse et +inconséquente voie des armements? _Aveu._ + +Que faudrait-il donc faire pour se mettre à l'abri de la vigilance du +_Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les +charlatans de tous les partis; affirmer que le régime protecteur n'a +les sympathies de personne; que l'immense majorité des citoyens, soit +en dedans, soit en dehors du pouvoir, possède assez de connaissances +économiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de +déception dans ce système; nier les faits, en un mot, _avocasser_. + +Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous étions sûrs +que l'opinion publique est parfaitement éclairée, qu'elle est pour +nous, qu'elle n'a plus rien à apprendre, pourquoi nous serions-nous +associés? + +Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_ +l'occasion de se réjouir de nos _aveux_, nous continuerons à exposer +devant nos lecteurs tous les faits qui intéressent notre cause, aussi +bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hâter son succès. + +Car nous avons foi dans la puissance de la vérité; et lorsque les +temps sont arrivés, il n'y a rien qui ne concoure à son triomphe, même +les obstacles apparents. + +C'est ce qui arrivera certainement à l'occasion des fameux armements +britanniques. Si, comme nous en avons la ferme espérance, l'opinion du +peuple, un moment surprise, vient à se raviser, si elle s'oppose à un +nouveau développement de forces brutales, si elle en demande même la +réduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexité qui +existe entre la cause de la liberté commerciale et celle de la +stabilité de la paix? + +Le _Moniteur industriel_, par cela même qu'il soutient une mauvaise +cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui +ressemble à des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui +qu'il imprime le message du président ou le rapport du ministre des +finances des États-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux +meetings où les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers, +combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il +ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il +faut surtout empêcher, c'est que la lumière ne se fasse. + +Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comité protectionniste +permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on +a tort, la discussion ne vaut rien. Il eût été plus prudent de suivre +les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_ +ne les suive pas toujours lui-même) et de faire entrer aussi le +_Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence. + +Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des +armements. + +Il fait à ce sujet un long article qui se termine ainsi: + + «En résumé, les armements de l'Angleterre que les + libre-échangistes s'efforcent de présenter comme en contradiction + avec sa conduite économique, participent au contraire du même + esprit et tendent au même but: le _Libre-Échange_ a été une + campagne dirigée par l'industrie britannique contre l'industrie + étrangère, et les armements ont pour but d'obtenir à un jour + donné par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la + propagande, à l'aide de l'esprit d'imitation.» + +Que de choses à relever dans ces quelques lignes! + +Singulière _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie +étrangère, laquelle s'est terminée par l'abolition des droits sur les +céréales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les +produits agricoles! L'Angleterre a donc espéré par là _inonder_ le +monde de blé, de viande, de laine et de beurre? + +Singulière _propagande_ que celle de la ligue qui a agité pendant sept +ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en sût rien! (_V. +l'introduction du tome III._) + +Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout à +représenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pensée +unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne +veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et +l'autre qui est exploitée; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille; +l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales, +l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui +s'appelle _peuple_. + +Or, ce sont précisément les mêmes hommes qui, il y a deux ans, se +mettaient en frais d'éloquence pour maintenir la restriction, les +prohibitions, les priviléges, les monopoles; ce sont précisément ces +mêmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des +vaisseaux et des régiments et le chiffre des impôts. Pourquoi? parce +que les impôts sont leur patrimoine, comme l'étaient les monopoles. + +Et ce sont les mêmes hommes qui combattaient contre le monopole qui +combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459 +et suiv._) + +Quels étaient, il y a deux ans, les chefs de la croisade +protectionniste? c'étaient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le +_Morning-Post_. + +Quels étaient les chefs de la ligue? c'étaient bien Cobden, Bright, +Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume. + +En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement +qui votent pour ou contre une mesure. + +Nous saurons donc bientôt qui veut les armements et qui ne les veut +pas. + +Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les +Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous +retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les +Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure? + +Qu'il y a donc une connexité _de fait_, comme il y a une connexité en +théorie, entre la liberté du commerce, la paix des nations et la +modicité des taxes publiques. + +Et qu'il y a aussi une connexité _de fait_, comme il y a une +connexité en théorie, entre les monopoles, les idées de violence +brutale et l'exagération des impôts. + +Nous devrons tirer encore de là une autre conclusion. + +Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est +pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est +vrai, avec les idées de justice, de liberté, d'égalité, de paix, +partout où nous les voyons se produire, fût-ce en Angleterre. Et c'est +pour cela, soit qu'il s'agisse de liberté de commerce ou de réduction +de forces brutales, qu'on nous voit du côté des Cobden, des Bright et +des Villiers. + +Le _Moniteur industriel_ prêche l'exploitation du public par une +classe. C'est pour cela qu'on le voit du côté des Bentinck et des +Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit +qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impôts. + +La discussion sur les armements aura lieu bientôt à la Chambre des +communes. Nous attendons là le _Moniteur industriel_. Lui qui nous +reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons +s'il ne s'enrôle pas encore cette fois à la suite de l'oligarchie +britannique et du _Morning-Post_. + +Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites +un grand étalage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme +n'est pas de bon aloi. + +Votre grand argument contre la liberté des transactions est: Que +ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos +approvisionnements de l'étranger? + +C'est par cet argument que vous parvenez à retenir l'opinion publique +près de vous abandonner. + +Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversité +dont nous vous croyons incapables), mais de l'éventualité toujours +imminente d'une guerre. La durée de vos monopoles est à ce prix. + +Vous êtes ainsi conduits à semer partout des alarmes, à faire alliance +avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre, à flatter sans +cesse, à égarer le plus délicat et le plus dangereux des sentiments, +l'orgueil national; à empêcher autant qu'il est en vous que l'Europe +ne réduise son état militaire, à cacher avec soin les garanties que la +liberté donne à la paix. + +Voilà le secret de ce prétendu patriotisme dont vous faites étalage. + +Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union +douanière entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su +en sevrer vos lèvres et le mettre en réserve au fond de vos coeurs +pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences +de vos priviléges. + +Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a été +habilement semée de l'autre côté du détroit parmi le peuple. Le +ministère whig veut augmenter ses armements. Le résultat sera que la +France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le +cachons pas.--Il vous réjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre +joie éclate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez +pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde +le jour où vous serez bien forcés de rentrer dans le droit commun. Ce +_patriotisme_-là, nous vous en laissons le triste monopole. + + +36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME. + + 22 Janvier 1847. + +Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse +des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer +quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_. + +Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation +profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos +forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les +mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure +qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par +suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine +britannique. + +Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a +plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement +démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en +est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité +Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France +expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de +transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre +de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté +de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en +vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre +marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison +de celles qu'il empêche d'entrer. + +D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de +nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position +où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de +comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice +pour les armateurs. + +Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur +pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera +aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la +destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret +pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne +voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger +des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour +l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre +d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses +chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je, +l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable +qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela +qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au +même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est +précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en +France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la +rémunération est insuffisante. + +Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations +apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi +les unes aux autres. + +Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille +presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de +notre marine marchande. + +Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la +jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin. +Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans +cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute +indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute, +l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la +prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui +lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous +avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si +les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée +depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine +force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec +laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription +maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les +rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la +population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes +les professions qui assujettissent à l'inscription maritime. + +Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos +lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres +ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à +un taux plus élevé que celui du commerce. + +Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer +instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas +douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en +besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par +l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les +entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition +une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée? + +Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos +_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de +promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient +certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus +pour que nous lui accordions toutes nos sympathies. + +Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous +venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription +maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens +d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour +réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en +même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de +défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une +navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et +fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa +dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer. + +C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les +meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons +moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense +d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le +despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et +l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une +bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la +garde nationale pour la défense des frontières et le service +volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et +raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à +sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression; +mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même +aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des +craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout +le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que +d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la +civilisation. + + +37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE. + + 27 Juin 1847. + +Quelques journaux, intéressés à tourner contre nous les préventions +nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits +et des enseignements de l'autre côté du détroit. Le _Moniteur +industriel_ va même jusqu'à nous appeler _un journal anglais_, insulte +dont le bon sens public fera justice. + +Nous devons cependant à notre dignité d'expliquer pourquoi nous +suivons avec soin le mouvement des esprits et de la législation en +Angleterre, sur les matières qui se rattachent au but spécial de cette +feuille. + +De quelque manière qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rôle +qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir +qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et +les impôts, elle a passé par des expériences que les autres nations +peuvent et doivent étudier avec fruit pour elles-mêmes. + +Dans aucun pays, les systèmes divers n'ont été mis en pratique avec +plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protéger sa marine, elle a +imaginé un acte de navigation beaucoup plus sévère que toutes les +imitations qui en ont été faites ailleurs. Sa loi-céréale est bien +autrement restrictive que celle de notre pays, son système colonial +bien autrement étendu. Les dépenses publiques y ont pris depuis +longtemps un développement prodigieux, et par conséquent toutes les +formes imaginables de l'impôt y ont été essayées. Les banques, les +caisses d'épargne, la loi des pauvres y sont déjà anciennes. + +Il résulte de là que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures +ont dû se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord +parce qu'elles y ont été prises d'une manière plus absolue, ensuite, +parce qu'elles y ont eu plus de durée. + +En outre, le régime représentatif, la discussion, la publicité, +l'usage des enquêtes et la statistique y ont constaté les faits plus +que dans aucun autre pays. + +Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a dû se produire la réaction de +l'opinion publique contre les faux systèmes, contre les dispositions +législatives en contradiction avec les lois de l'économie sociale, +contre les institutions séduisantes par leurs effets immédiats, mais +désastreuses par leurs conséquences éloignées. + +Dans ces circonstances, nous croirions manquer à nos devoirs et faire +acte de lâcheté si, nous en laissant imposer par la stratégie du +_Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions +d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison, +l'expérience est le plus rigoureux des maîtres; et si l'exemple des +autres peut nous préserver de quelques fautes, pourquoi +n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction +nationale les essais et les épreuves qui se font ailleurs? + +Une tendance bien digne d'être remarquée, c'est la disposition qui se +manifeste en Angleterre, depuis quelque temps, à résoudre les +questions d'économie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut +pas dire que les réformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais +qu'elles ont pour but de réaliser d'une manière complète une pensée +qu'on juge fondée sur la justice et l'utilité générale. + +Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matière +d'impôts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il +faut se contenter de tâtonner, replâtrer et modifier au jour le jour, +en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre côté du +détroit, le parti réformateur admet comme incontestable cette donnée: +_L'utilité générale se rencontre dans la justice._ Dès lors, tout se +borne à examiner si une réforme est en harmonie avec la justice; et ce +point une fois admis par l'opinion publique, on y procède +vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvénients inhérents à +la transition, sachant fort bien qu'il y a, en définitive, plus de +biens que de maux à attendre de substituer ce qui est juste à ce qui +ne l'est pas. + +C'est ainsi qu'a été opérée l'abolition de l'esclavage. + +C'est ainsi qu'a été effectuée la _réforme postale_. Une fois reconnu +que les relations d'affections et d'affaires par correspondance +n'étaient pas une _matière imposable_, on a réduit le port des +lettres, ainsi que cela découlait du principe, au prix du service +rendu. + +La même conformité à un principe préside à la réforme commerciale. +Ayant bien constaté que la protection est une déception en ce qu'elle +ne profite aux uns qu'aux dépens des autres, avec une perte sèche +par-dessus le marché pour la communauté, on a posé en principe ces +mots: _Plus de protection._ Ce principe est destiné à entraîner la +chute des lois-céréales, celle de l'acte de navigation, celle du +système colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions +politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera +poussé jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437 à 518._) + +Il s'opère en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au +principe de liberté l'état religieux, l'éducation et la banque. Ces +questions ne sont pas mûres encore; mais on peut être sûr d'une chose, +c'est que si, en ces matières, la liberté sort triomphante de la +discussion, elle ne tardera pas à être réalisée en fait. + +Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement +la motion de convertir tous les impôts en une _taxe unique_ sur la +propriété, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la +pensée des physiocrates rectifiée, complétée, élargie, rendue +praticable. + +On s'imagine peut-être qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne +tend à rien moins qu'à la suppression absolue de tous les impôts +indirects (la douane comprise), a dû être repoussée et considérée par +tout le monde, et spécialement par le ministre des finances, comme +l'oeuvre d'un rêveur, d'un cerveau fêlé, ou tout au moins d'un homme +par trop en avant de son siècle. Point du tout. Voici la réponse du +chancelier de l'Échiquier: + + «Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que + l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de + la pureté de ses intentions. Aucun de nos collègues n'a moins + besoin de se défendre sur ce terrain, tout le monde sachant + combien sont toujours désintéressés les motifs qui le font agir; + et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance à + la question qu'il vient de soumettre à la Chambre. En même temps + j'espère que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque + de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les + détails qu'il nous a soumis sur les impôts indirects, sur + l'accise, la douane et le timbre. À la session prochaine, ce sera + mon devoir de soumettre au Parlement la révision de notre système + contributif. Alors il faudra se décider, d'une manière ou d'une + autre, sur une des branches les plus importantes du revenu, + l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de + rendre permanente ou même d'étendre cette nature de taxe directe, + en tant qu'opposée aux impôts indirects. On comprendra que ce + n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis néanmoins + assurer la Chambre que c'est mon désir le plus ardent d'établir + mon régime financier sur les bases les moins oppressives pour les + contribuables, les plus propres à laisser prendre au travail, au + commerce et à l'industrie tout le développement dont ils sont + susceptibles.» + +Sans doute, ce qui a pu déterminer le chancelier de l'Échiquier à +accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le +désir de s'assurer pour l'année prochaine le triomphe définitif de +l'_income-tax_, mesure toujours présentée jusqu'ici comme temporaire. +Dans tous les pays, les ministres des finances procèdent ainsi à +l'égard des nouveaux impôts. C'est un _décime de guerre_, un +_income-tax_; c'est ceci ou cela, né des circonstances, et +certainement destiné à disparaître avec elles, mais qui, néanmoins, ne +disparaît jamais. Il est donc possible que le chancelier de +l'Échiquier se soit montré seulement habile et prévoyant au point de +vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se développe qu'accompagné de +suppressions correspondantes dans les impôts indirects, il sera +toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand +pas aura été fait vers l'avènement de l'_impôt unique_. + +Quoi qu'il en soit, la question est posée; elle ne tombera pas. + +Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matière aussi +grave et encore si controversée. Nous nous bornerons à soumettre à nos +lecteurs quelques réflexions. + +Voici ce que disent les partisans de la taxe unique: + +De quelque manière qu'on s'y prenne, l'impôt retombe toujours à la +longue sur le consommateur. Il est donc indifférent pour lui, quant à +la quotité, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la +production ou au moment de la consommation. Mais le premier système a +l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de débarrasser le +contribuable d'une foule de vexations qui gênent les mouvements du +travail, la circulation des produits et l'activité des transactions. +Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres, +usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines, +etc., etc., et prélever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut +se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera +entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en +définitive que l'impôt serait disséminé dans la masse; et toutes les +transactions subséquentes, intérieures ou extérieures, à la seule +condition d'être honnêtes, jouiraient de la plus entière liberté. + +Les défenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de +bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce système, se +confond tellement avec le prix vénal de l'objet, que le contribuable +ne les distingue plus, et qu'on paye l'impôt sans le savoir; ce qui ne +laisse pas que d'être commode, surtout pour le fisc, qui parvient +ainsi progressivement à tirer quelque cinq et six francs d'un objet +qui ne vaut pas vingt sous[45]. + +[Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impôt des boissons, p. 468 à +493.--(_Note de l'éditeur._)] + +Après tout, si jamais l'impôt unique se réalise, ce ne sera qu'à la +suite d'une discussion prolongée ou d'une grande diffusion des +connaissances économiques; car il est subordonné au triomphe d'autres +réformes, plus éloignées encore d'obtenir l'assentiment public. + +Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration +dispendieuse, et qui, par conséquent, se mêle de beaucoup de choses. + +Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est +réduit à les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le +problème est de prendre aux citoyens la moitié, les deux tiers, les +trois quarts de leurs revenus, goutte à goutte, heure par heure, et +sans qu'ils y comprennent rien. C'est là le beau côté des impôts +indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets +qu'il est absolument impossible de les démêler. Avec la précaution de +n'établir d'abord, selon la politique impériale, qu'un impôt bien +modéré, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des +prix, on peut arriver ensuite à des résultats surprenants. À chaque +nouveau renchérissement le fisc dit: «Qu'est-ce qu'un centime ou deux +par individu _en moyenne_?» ou bien: «Qui nous assure que le +renchérissement ne provient pas d'autres causes?» + +Il n'est pas probable qu'avec l'_impôt unique_, lequel ne saurait +s'envelopper de toutes ces subtilités, un gouvernement puisse arriver +jamais à absorber la moitié de la fortune des citoyens. + +Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc +vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers +la sérieuse réduction des dépenses, c'est-à-dire vers la +non-intervention de l'État en toutes matières où cette intervention +n'est pas de son essence. + +Il me semble impossible de n'être pas frappé de l'effet probable de +cette nouvelle direction imprimée au système contributif de la +Grande-Bretagne, combiné avec la réforme commerciale. + +Si d'une part le système colonial s'écroule, comme il doit +nécessairement s'écrouler devant la liberté des échanges; si d'un +autre côté le gouvernement est réduit à l'impuissance de rien prélever +sur le public au delà de ce qui est strictement nécessaire pour +l'administration du pays, le résultat infaillible doit être de couper +jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins +qui, sous les noms d'intervention, influence, prépondérance, +prépotence, a jeté dans le monde tant de ferments de guerres et de +discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que +toute autre à un si écrasant fardeau de dettes et de contributions. + + +38.--M. DE NOAILLES À LA CHAMBRE DES PAIRS. + + 24 Janvier 1847. + +Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie +politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme +incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le +commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées +subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre +heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une +inconséquence. + +Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci +M. de Noailles à la Chambre des pairs: + +«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du +commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_... +L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre +_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un +mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre +la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir... +_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.) + +Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et +diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de +la théorie professée ici par le noble pair. + +Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les +autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir, +loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si +grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre +seulement pour les montrer[46]. + +[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste +indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le +thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment +reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école, +M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce +des nations_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa +clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut +appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la +maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris +soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent +à la toilette. + +D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple +spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce +peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce +peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour +tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et +le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il +accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du +merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une +semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant +peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même. + +En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être +la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à +nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et +de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement +ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et +anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles +déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les +producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur +anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de +même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands; +et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la +destruction de l'humanité tout entière. + +Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée +généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent +surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de +vendre, non d'acheter? + +Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le +croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui +du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a +dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et +justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été +l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous +l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la +liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est +beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant: + +Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas +dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils +veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des +fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses +au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de +leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances +qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces +jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense +elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins +possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est +d'obtenir beaucoup en donnant peu. + +Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et +pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce +prix. + + +39.--PARESSE ET RESTRICTION. + + 16 Janvier 1848. + +Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience, +placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection +suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle +préoccupe beaucoup d'esprits sincères. + + «Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment + mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la + fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par + exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté + des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri, + vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des + produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait + fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de + ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il + en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire + davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée + aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa + tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses + efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage: + «Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu, + tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour + que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de + ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de + savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à + la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous + imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps, + à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons + plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu + nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau + moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.» + +Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la +restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte, +un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si +elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la +population de son inertie naturelle. + +La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant +conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non +aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au +contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail +auquel il se livre. + +Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit +étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront +plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus +grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le +produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront +dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le +pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail +en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le +_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse. + +Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la +mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un +peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi +sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la +restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas +être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est +demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela +fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai +plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus +rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des +jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter +par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est +possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des +gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce +qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des +affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son +_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au +point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés +et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]? + +[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap. +XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos +jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les +gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences. + +Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez +d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une +classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans +l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part, +placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit +Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et +la vie_[48]. + +[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et +socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore +quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent +l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une +proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système +protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même. + + +40.--DEUX MODES D'ÉGALISATION DE TAXES. + + 4 Avril 1847. + +Les partisans du libre-échange se font un argument de ce qui est +advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la +concurrence est souvent chimérique. + +«Tout ce qu'on prédit de la rivalité extérieure pour le fer, le drap, +les bestiaux, disent-ils, on le prédisait, pour la betterave, de la +rivalité coloniale. Les industries protégées n'invoquent pas un +argument que le sucre indigène n'ait invoqué, quand il fut menacé du +régime de l'égalité. Mettre aux prises les deux sucres, c'était +condamner à mort le plus faible. Qu'est-il arrivé cependant? Sous +l'aiguillon de la nécessité, les fabricants ont fait des efforts +d'intelligence, de bonne administration, d'économie. Ils ont retrouvé +de ce côté plus qu'ils ne perdaient du côté de la protection; en un +mot, ils prospèrent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas +qu'il en sera de même des autres industries? La voie du progrès leur +est-elle fermée? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour +lutter avec leurs rivaux et reconquérir, par leur habileté, plus +qu'ils ne doivent au privilége?» + +Ce raisonnement place le libre-échange sur un terrain défavorable. Il +ôte à sa démonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant +qu'un dégrèvement sur les produits étrangers et une aggravation sur le +produit national,--c'est la même chose. Il tend à faire penser qu'en +dehors des progrès subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut +pour nos industries protégées, si la concurrence est permise. Il +décourage ceux qui n'ont pas une foi complète dans ces progrès, qui, +il faut bien le dire, peuvent bien n'être pas aussi rapides dans les +autres branches de travail qu'ils l'ont été dans l'industrie +saccharine. + +Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries, +soumises au régime de la liberté, est subordonné à des progrès +probables, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la +portée. + +Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'épreuve de l'égalisation +par l'impôt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'égalisation +par le libre-échange, et que, par conséquent, si le sucre indigène +s'est tiré de l'une, _à fortiori_ l'industrie nationale se tirera de +l'autre. + +Deux circonstances différencient essentiellement ces épreuves. + +La première frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrêterons pas; +c'est que la réforme douanière apporte par elle-même à chaque +industrie un élément de succès et lui ouvre une source d'économie. En +même temps que le libre-échange prive certains établissements de +protection, il leur fournit à plus bas prix la matière première, le +combustible, les machines et la subsistance. C'est là une première +compensation que l'impôt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre +de betterave. + +La seconde circonstance est moins aperçue, quoique bien autrement +importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires, +d'en peser toute la gravité; car du jour où ils tiendront compte du +phénomène économique dont nous voulons parler, ils cesseront d'être +nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction. + +Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la +consommation s'en accroît. Or, accroissement de consommation implique +accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix. + +Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du +producteur) est 100 francs, soit grevé de 100 fr. de taxe: le prix +vénal sera 200 fr. + +Si l'on supprime la taxe, le prix vénal serait de 100 fr. _si la +consommation restait la même_: mais elle augmentera; par suite, le +prix tendra à hausser. Il y aura meilleure rémunération pour +l'industrie que ce produit concerne. + +Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont inégalement +imposées, il n'est pas indifférent de ramener l'égalité en surtaxant +l'une ou en dégrévant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans +le second, on favorise le débouché de toutes les deux. + +Il est bien évident que si l'on eût égalisé les conditions des deux +sucres, en dégrévant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre +indigène, celui-ci eût pu soutenir la lutte plus avantageusement +encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impôt eût abaissé le +prix vénal, élargi la consommation, stimulé la demande, et en +définitive, élevé pour l'un et l'autre sucre le prix rémunérateur. + +Les _libre-échangistes_ qui arguent de ce qui est arrivé au sucre de +betterave pour en déduire ce qui arriverait aux autres industries, si +on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui +fait sa force; car ils assimilent deux procédés d'égalisation dont +l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut être mortel. + +Avec le libre-échange, l'industrie indigène a trois voies ouvertes +pour se mettre au niveau de l'industrie étrangère: + +1º L'intervention d'une plus grande dose d'habileté stimulée par la +concurrence; + +2º L'abaissement du prix des matières premières, des moteurs, de la +subsistance, etc.; + +3º L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action +sur le prix rémunérateur. + +Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la première de ces +ressources, et elle a suffi. La liberté commerciale les met toutes +trois à la disposition de nos industries. Est-il sérieusement à +craindre qu'elles succombent? + +On peut déduire de cette observation une théorie économique sur +laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous +bornons, quant à présent, à l'indiquer. + +Le système restrictif a la prétention d'élever, au profit du +producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre +ce produit hors de la portée d'un certain nombre de personnes, sans +paralyser les facultés de consommation, sans diminuer la _demande_, et +enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix même qu'il +aspire à élever[49]. + +[Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Cherté, Bon +marché_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Sa _première tendance_, nous en convenons, est de renchérir en +favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _déprécier_ en +éloignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller +jusqu'à surmonter la première. + +Et, quand cela est arrivé, le public perd toute la consommation +empêchée par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix. + +Celui-ci joue alors le rôle ridicule dans lequel nous avons fait +paraître le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'élevant sans +cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où, +en ajoutant 5 p. % au taux de l'impôt, on eut 5 p. % de moins de +recette[50]. + +[Note 50: V. le nº 33, page 186.--(_Note de l'éditeur._)] + + +41.--L'IMPÔT DU SEL. + + 20 Juin 1841. + +Pour la seconde fois, la réduction de l'impôt sur le sel a été votée +par la Chambre des députés à la presque unanimité; ce qui n'aura +d'autre conséquence, à ce qu'il paraît, que de déterminer le ministère +à mettre la question à l'étude pour l'année prochaine. + +Parmi les arguments dont on s'est servi dans le débat, il en est un +qui revient à propos de toute réduction de taxes et particulièrement +au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de +rectifier les idées qui ont été émises à ce sujet. + +Les députés qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru +devoir prédire un accroissement de consommation, d'où ils concluaient +que le déficit du Trésor serait bientôt à peu près comblé. + +Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la +consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait +directement par l'homme, était aujourd'hui tout ce qu'elle peut être; +qu'elle ne serait point modifiée par la réduction de la taxe, ni même +alors que le sel serait gratuit; d'où la conséquence que le déficit du +Trésor serait exactement proportionnel à la diminution de l'impôt. + +Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manière +générale cette question: + +«Une diminution dans la taxe, et par conséquent dans le prix vénal de +l'objet taxé, entraîne-t-elle _nécessairement_ un accroissement de +consommation?» + +Il est certain que ce phénomène s'est produit si souvent, qu'on +pourrait presque le considérer comme une loi générale. + +Cependant, il y a une distinction à faire. + +Si l'objet que frappe la taxe est d'une nécessité telle que ce soit +une des dernières choses dont l'homme consente à se passer, la +consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle +peut être. Alors, à mesure que l'impôt en élève le prix, il arrive +qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet supposé +nécessaire. De même, si le prix baisse par suite d'une réduction +d'impôt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais +celle des choses dont on avait été forcé de se priver pour ne pas +manquer de l'objet indispensable. + +Il faut à l'homme, pour respirer, une certaine quantité d'air. +Supposons qu'on parvienne à le frapper d'une taxe élevée: l'homme fera +évidemment tous ses efforts pour continuer à avoir la quantité d'air +sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera à ses outils, à ses +vêtements et même à ses aliments, avant de renoncer à l'air; et si +l'on vient à diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation +de l'air qui augmentera, mais celle des vêtements, des outils, des +aliments[51]. + +[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est +infaillible ici et ne nuit à personne. Il en est tout autrement de ces +effets vantés par l'école protectionniste, à l'égard desquels l'auteur +a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront +prêt à examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2 +de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 à 182.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Il nous semble donc que ceux de MM. les députés qui ont repoussé la +réduction de l'impôt du sel, en se fondant sur ce que la consommation, +malgré la taxe, est tout ce qu'elle peut être, ont, sans s'en douter, +produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre +l'exagération de cet impôt. C'est comme s'ils avaient dit: «Le sel est +une chose si indispensable à la vie, que, dans tous les rangs, dans +toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le +prix, une quantité déterminée et invariable. Maintenez-le à un prix +élevé, n'importe; l'ouvrier se vêtira de haillons, il se passera de +remèdes dans la maladie, il se privera de vin et même de pain plutôt +que de renoncer à une portion quelconque du sel qui lui est +nécessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vêtir, se +mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.» + +Il est donc impossible d'échapper à ce dilemme: + +Ou la consommation du sel augmentera par suite de la réduction du +prix; en ce cas, le trésor n'aura point à subir la perte annoncée; + +Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un +objet tellement nécessaire à la vie, que la taxe la plus exagérée n'a +pu déterminer les hommes, même les plus pauvres, à en retrancher de +leur consommation une quantité quelconque. + +Et quant à nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impôt un argument +plus décisif. + +Il est vrai que les besoins du Trésor sont toujours là, comme une _fin +de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hélas! une +chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si +l'on veut voter ces réductions d'impôts, il ne faut pas commencer par +voter sans cesse des accroissements de dépenses. Combien de temps doit +durer l'éducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive +enfin à la découverte ou du moins à l'application de cette triviale +vérité? C'est un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre. + +Modérez l'excès des _travaux_ publics, s'est écrié M. Dupin aîné qui, +du reste, nous semble avoir donné à tout ce débat sa véritable +direction. Nous répéterons ce mot avec une légère variante. Modérez +l'excès des _services_ publics, ne laissez à l'État que ses +attributions véritables; alors il sera facile de diminuer les dépenses +et par conséquent les impôts[52]. + +[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget républicain_; et page +468, le _Discours sur l'impôt des boissons_.--(_Note de l'éditeur._)] + + +42.--DISCOURS À BORDEAUX. + + 23 Février 1846. + +MESSIEURS, + +En présence d'une assemblée si imposante, qui réunit dans cette +enceinte tant de lumières, d'esprit d'entreprise, de richesses et +d'influence, vous ne serez pas surpris que j'éprouve une émotion +insurmontable, et que je commence par réclamer votre indulgence. Je +parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions +prises par notre honorable président. Eussions-nous à notre tête un +chef moins expérimenté, il faudrait encore nous soumettre à sa +direction; car mieux vaut un plan même médiocre que l'absence, ou, ce +qui revient au même, la multiplicité des plans. Mais puisque +l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses +opérations à un de ces hommes rares, à la tête froide et au coeur +chaud, qui tire plus d'autorité encore de son caractère personnel que +de sa position élevée, il ne nous reste plus qu'à marcher au pas, sous +sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, à la conquête +du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannière: _La +Liberté des Échanges!_ + +Messieurs, la première épreuve par laquelle est condamnée à passer +notre grande entreprise, c'est le _dénigrement_, qui s'attache +toujours à la pensée généreuse qui cherche à se traduire en fait. +Grâce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms, +qui figureront ce soir au bas de notre acte de société, imposeront +silence à bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a déjà +dit que notre association est une copie, une pâle copie de la Ligue +anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au +même but, ne sont pas amenés à prendre des moyens analogues? Non, nous +ne copions pas la Ligue, nous obéissons aux nécessités de notre +situation. D'ailleurs, est-ce la première fois que Bordeaux élève la +voix pour la liberté des échanges? La Chambre de commerce de cette +ville ne combat-elle pas depuis longues années pour cette cause? Cette +cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est +fondée dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont échoué +jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient à la législation qui ne peut que +suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question là où +elle doit être préalablement vidée,--devant le public,--que nous nous +levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre +adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous +faisons; il y a longtemps qu'il a ses comités, ses finances, ses +moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la +loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui +emprunterons pas, c'est le mystère de son action. Il lui faut le +secret, il lui faut des journaux achetés par-dessous main. À nous, il +faut l'air, le grand jour, la sincérité. + +Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous +dispensés de bon sens et de dévouement parce qu'il s'est rencontré du +bon sens en Angleterre? Oh! plaise à Dieu que nous empruntions à la +Ligue ce qui fera sa gloire éternelle! Plaise à Dieu que nous +apportions à notre oeuvre la même ardeur, la même persévérance et la +même abnégation; que nous sachions comme elle nous préserver de tout +contact avec les partis politiques; grandir, acquérir de l'influence, +sans être tentés de la détourner à d'autres desseins, sans la mettre +au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne +dans un homme, puisse-t-il, à l'heure du triomphe, finir comme finit +Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage +invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille; +M. Peel est lui-même le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait +voir, en espérance, son fils premier lord de la trésorerie. Il +répondit simplement: «Je me crois plus utile à la cause en restant son +défenseur officieux.»--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la +Ligue l'a placé sur un piédestal qui l'élève plus haut que +l'aristocratie elle-même, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des +forces populaires capables de tenir en échec les whigs et les tories; +aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner +cette immense puissance à l'achèvement de quelque autre grande +entreprise, aucune passion, aucune séduction ne peut l'émouvoir; il +s'apprête à briser de ses mains l'instrument de son élévation, et il +dit à l'aristocratie: + +«Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur +un autre terrain. La Ligue s'est fondée pour l'abolition des +monopoles: abolissez-les ce matin, et, dès ce soir, la Ligue sera +dissoute.» Non, jamais, depuis dix-huit siècles, le monde n'a vu +s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicité. + +Mais si la Ligue nous offre de beaux modèles, ce n'est point à dire +que nous ayons à copier servilement sa stratégie. À qui fera-t-on +croire que ces hommes graves dont je suis entouré, que des négociants +rompus aux affaires et versés dans la connaissance des moeurs et des +institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi +notre Association diffère de la Ligue anglaise? + +En Angleterre, le système protecteur avait deux points d'appui: +l'erreur économique et la puissance féodale. On conçoit sans peine que +l'aristocratie, tenant en main le privilége de faire la loi, et avec +lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait établis +principalement en sa faveur. + +Lors donc que des réformateurs véritables, non plus des Huskisson et +des Baring, mais des réformateurs sortis du peuple, se sont levés +contre le régime restrictif, ils se sont trouvés en face d'une +difficulté dont heureusement notre voie est débarrassée depuis un +demi-siècle. + +Il s'agissait bien, comme chez nous, de réformer la loi, de détruire +le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point +seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, héréditaire, +féodal, de faire la loi, de décréter la chute ou le maintien de leur +propre monopole. + +Il fallait ou arracher à l'aristocratie la puissance législative, +c'est-à-dire faire une révolution, ou la déterminer par la peur à +abandonner la part du lion qu'elle s'était faite à elle-même, par +l'exploitation légale des tarifs. + +La Ligue résolut, dès le premier jour, de rejeter les moyens +révolutionnaires. Il ne lui restait donc qu'à instruire le peuple de +la vérité économique, à lui faire comprendre l'injustice dont il était +victime et à lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant +pour le porter jusqu'à l'extrême limite de la légalité, et pour ainsi +dire jusqu'à ce degré d'irritation au delà duquel il n'y a que +convulsions sociales. + +Mais, si le poids que les ligueurs avaient à soulever était énorme, si +énorme qu'on comprend à peine qu'ils n'en aient pas été effrayés, il +faut dire que cette difficulté même mettait en leurs mains un puissant +levier. Les mots magiques: liberté, droits de l'homme, oppression +féodale, venaient naturellement se placer dans la question économique, +lui enlever son aridité et lui faire trouver le chemin de la fibre la +plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait même +aux estomacs, car, par une coïncidence qui s'explique naturellement, +il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection +pesait sur les aliments et principalement sur le pain. + +Cette situation étant donnée, on comprend les procédés de la Ligue, +meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, éloquence +passionnée, inscription incessante des ouvriers sur les listes +électorales, enfin toute l'agitation nécessaire pour mettre aux mains +d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire +capituler la puissance des whigs et des tories. Hé bien! qu'a de +commun cette situation avec la nôtre? Si, comme les Anglais, nous +avons un préjugé économique à détruire, avons-nous comme eux une +puissance féodale à combattre? Avons-nous un 89 à montrer toujours au +bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a passé sur +la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent à l'opinion +la pensée de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir, +notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est +ceci: Le droit de propriété est-il reconnu en France? Avons-nous ou +n'avons-nous pas la propriété de nos facultés? Avons-nous ou +n'avons-nous pas la propriété de notre travail? Si nous l'avons, +comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs, +cette chose que je puis consommer directement et détruire pour mon +usage, je ne la puisse pas porter sur quelque marché que ce soit dans +le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus à ma +convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas +rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti à me donner en +échange?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais +en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter +atteinte au travail national, puisque tout travail étranger que je +fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait +sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs +directs entre le producteur immédiat et le consommateur immédiat. Mais +tout ce vaste mécanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces +banquiers, négociants, marchands, ce numéraire, peuvent-ils altérer la +nature intime de l'échange, qui est toujours troc de travail contre +travail? Qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra qu'ils n'ont +d'autre destination et d'autre résultat que de faciliter et multiplier +à l'infini les échanges. + +Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a +mis en oeuvre, il ne nous est pas nécessaire. Nous n'avons point à +exalter les passions démocratiques jusqu'à les rendre menaçantes. Nous +n'attaquons pas les intérêts d'un corps de législateurs héréditaires; +la seule chose que nous ayons à combattre, c'est une erreur, une +fausse notion, un préjugé profondément enraciné dans les esprits, et +qui développe sur sa tige ce fruit empoisonné, le monopole. Nous +n'attaquons pas même spécialement telle ou telle restriction en +particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un à un tous les joncs +qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en détourne l'humidité +malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les +intelligences le principe même de la protection qui nourrit tous les +monopoles. La tâche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas +de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de +nous? Les États-Unis sont sur le point d'affranchir les importations. +Qui n'a lu le message du président Polk et l'admirable rapport du +secrétaire Walker? Le Zollverein suspend les réunions où devait se +décider l'élévation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande +mesure de sir Robert Peel, précédée d'expériences si réitérées et si +décisives? À ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond +regret qu'ont éprouvé les amis de la liberté commerciale, quand ils +ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tâches +contraires à l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme +qui a aspiré à la gloire de cette réforme n'a-t-il pas voulu que le +monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit? +Pourquoi a-t-il placé dans l'exception les vins, comme pour attester +qu'au moment même où il rejetait la déception de la réciprocité, il en +voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il enveloppé, +dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si, +au lieu de parler d'accroître l'armée et la marine, sir Robert Peel +avait dit: «Puisque nous affranchissons les échanges, puisque nous +ouvrons au monde le marché de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de +guerre à craindre. Le jour où le bill que je vous présente recevra la +sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions à +M. Packenham pour qu'il abandonne aux États-Unis l'Orégon contesté, +l'Orégon incontesté; et au consul d'Angleterre à Alger, pour qu'il +cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la +suite nécessaire de cette politique nouvelle est une diminution +considérable des forces de terre et de mer, et une réduction +correspondante de subsides.» Si M. Peel eût tenu ce langage, qui peut +calculer l'effet moral qu'il eût produit sur l'Europe? Nous n'aurions +pas besoin aujourd'hui de prouver péniblement la lumière, elle +jaillirait radieuse de la réforme anglaise. + +On dira, j'en suis sûr: Mais ce sont là des chimères, des rêves +généreux peut-être, mais plus vains encore que généreux.--Non, ce ne +sont pas des chimères. Ces conséquences sont contenues dans le +principe que l'Angleterre a proclamé, et j'ose affirmer qu'il n'y a +pas un ligueur qui les désavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait +prédit la réforme commerciale, on l'aurait traité de visionnaire. Et +moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de débouchés, non +par vertu, mais par intérêt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que +son honneur soit ménagé, elle renoncera à l'Orégon, dont elle n'aura +que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_ +autant et mieux que par droit de conquête. Pour moi, Messieurs, je +tiens autant qu'un autre au développement du bien-être matériel de mon +pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexité qui existe +entre ces trois choses: liberté commerciale, prospérité, paix +universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre +à ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assignée. +(_V. tome VI, page 507._) + +Donc l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, l'Italie même, +s'avancent vers l'ère nouvelle qui s'ouvre à l'humanité. La France +voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intérêts égoïstes, à la +queue des nations? Après s'être laissé ravir le noble privilége de +donner l'exemple, dédaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le +moment est venu, élevons intrépidement principe contre principe. Il +faut savoir, enfin, de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons, +si l'on nous démontre qu'on enrichit les peuples en les isolant, +alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforçons nos barrières +internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports +et nos rivières, et demandons à nos navires, pour dernier service, +d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi +n'élèverions-nous pas des barrières entre tous les départements? +Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se +payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la +_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin +que les hommes, forcés de se suffire à eux-mêmes, soient partout +_indépendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet +glacé des Pyrénées?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons, +réclamons, agitons, tant que nos intérêts seront sacrifiés et nos +droits méconnus. + +Proclamons le principe de la liberté, et laissons au temps d'en tirer +les conséquences. Demandons la réforme, et laissons aux monopoleurs le +soin de la modérer. Il est des personnes qui reculent devant +l'Association parce qu'elles redoutent la liberté immédiate. Ah! +qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des législateurs; la +réforme ne dépend pas de nos votes; la lumière ne se fera pas +instantanément, et le privilége a tout le temps de prendre ses +mesures. Ce mouvement sera même un avertissement pour lui, et l'on +doit le considérer comme un des moyens tant cherchés de transition. +Levons-nous calmes, mais résolus. Appelons à nous Nantes, Marseille, +Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumière et +d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble +privilége de donner le signal de tous les grands progrès sociaux. +Voulez-vous que je vous dise ma pensée? Dans deux heures nous saurons +si le mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre +du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui +son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici à haute voix: Je défie +tous les prohibitionnistes et tous leurs comités, et tous leurs +journaux de faire désormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole, +c'est quelque chose. + +Mais pour cela, soyons forts; et, pour être forts, soyons unis et +dévoués. Ce conseil, dit-on, est tombé d'une bouche officielle: «Soyez +forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons.» Je m'en empare et je +répète: «Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous +pas par le pouvoir, nous le serons par la vérité.» Mais ne croyons pas +que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien +que nous plaidons sa cause aussi bien que la nôtre. Vienne la liberté +du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui +pèsent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la liberté +du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces +nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le règne +de la dynastie de Juillet. + +Je ne puis me défendre d'une profonde anxiété quand je pense à ce qui +va se décider bientôt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement +l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de +savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles. +Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions +acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit +de savoir si les Français, comme on les en accuse, trouvant trop +longue la route de la légalité et de la propagande, ne savent +poursuivre que par des moyens violents des réformes éphémères. Il +s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dévouement, de l'esprit +public, de la vie,--ou si nous sommes une société assoupie, +indifférente, léthargique, incapable d'une action suivie, et tout au +plus animée encore par quelques rares et vaines convulsions. La France +a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientôt notre honorable +Président proclamera votre réponse. + + +43.--SECOND DISCOURS[53]. + +[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en +reproduisons tout ce qu'en a conservé le _Journal des Économistes_, +dans son numéro d'octobre 1846.--(_Note de l'éditeur._)] + + Prononcé à Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846. + + La première partie de ce discours est à l'adresse de ceux qui + accusent les libre-échangistes de ne pas _ménager les + transitions_. + +Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait +que six heures par jour. Hélas! mon village et bien d'autres ont été +ruinés par le régime protecteur; on n'y a pas toujours le nécessaire, +à plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne +travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne +manquait pas d'énergie, il parvint à expédier le même ouvrage, en y +consacrant douze heures de pénible labeur. + +Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui +disait: «Vous êtes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous +n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous êtes occupé toute la +journée; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail, +c'est la richesse.» (Hilarité.) + +Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait déjà millionnaire, et il +s'encroûta si bien de cette doctrine qu'il refusait opiniâtrement de +se laisser opérer. + +Alors ses parents et ses amis se concertèrent pour le tirer d'erreur. +Ils cherchèrent à lui démontrer que le travail n'est de la richesse +qu'autant qu'il est suivi de quelques résultats. Je crois même que mon +ami, M. Wolowski, leur a dérobé l'argument du _tread-mill_, qu'il vous +soumettait tout à l'heure avec tant d'à-propos.--Le malade était sur +le point d'être persuadé. + +Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit: +Vos parents sont de beaux _théoriciens_, et peut-être ont-ils raison _en +principe_. Mais vous ont-ils parlé du danger de la _transition_?--Ils ne +m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils +veulent exposer vos yeux subitement à la clarté du soleil et vous faire +perdre à jamais la vue. (L'hilarité redouble.) + +Le malade, toujours crédule, s'en fut à ses parents et leur dit: Vous +ne m'aviez pas parlé de la _transition_. Vous voulez donc me rendre +aveugle? + +--Vous ne seriez pas pis que vous n'êtes, répondirent les parents. +(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire +perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parlé de +_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de +l'oculiste. Il fallait bien vous décider à l'appeler. Nous n'étions +préoccupés que de combattre votre égarement. Une fois cela obtenu, +nous laisserons faire l'opérateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende +pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau +sur les yeux toute votre vie, sous prétexte de _ménager la +transition_. (Éclats de rires.) + +L'aveugle fut convaincu, se laissa opérer, et la transition ne fit +aucune difficulté; car malgré tous les raisonnements du concurrent, +qui ne cessait de crier: «N'ôtez pas le bandeau ou tout est perdu,» le +malade était le premier à demander la lumière. (Très-bien! très-bien!) + +Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidèlement le rôle +de chacun dans le grand débat qui nous occupe. Le pauvre aveugle, +c'est le peuple, qui a perdu une faculté précieuse, ce qui l'oblige à +plus de travail. Le faux ami, ce sont les théoriciens de la +protection, qui, après avoir cherché à persuader au peuple qu'il était +trop heureux d'être privé d'une faculté, et ne pouvant plus tenir ce +terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis +du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose à +faire qu'à le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera +ensuite de lui-même la _liberté des échanges_. L'opérateur, c'est le +gouvernement, et l'Association n'a rien à démêler avec lui, si ce +n'est de veiller à ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller +perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous à un autre; +il n'en manque pas. (Rires et bravos.) + + L'hilarité générale interrompt un moment la séance. + + La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une + démonstration économique assez difficile, l'orateur a triomphé de + son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a démontré, à + son tour, qu'il y a au fond du système protecteur une grande + déception, même pour les industries qui croient le plus en + profiter. + +Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci +est très-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style +familier est bien de mise devant un auditoire si éclairé. Je +m'empresse de me placer sous l'autorité du bon La Fontaine, qui était +bien Français, et qui disait: + + «Si Peau d'âne m'était conté, + J'y prendrais un plaisir extrême.» + +D'ailleurs, je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas +fait mon cours de rhétorique, et je ne puis pas même dire comme +Lindor: + + «Je ne suis qu'un simple bachelier,» + +Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale: + + «Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.» + +Donc un homme descendait une montagne, le baromètre à la main. Quand +il fut au fond de la vallée: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le +mercure a monté! Il faut de toute nécessité qu'il ait perdu de son +poids. + +Cet homme se trompait. Ce n'était pas le mercure, c'était l'atmosphère +qui avait changé. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide +dans un tube dépend de deux circonstances: de sa pesanteur spécifique +sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse. + +Voilà, Messieurs, la source de toutes les erreurs économiques. On +cherche la _valeur_ d'un objet en lui-même, dans son utilité +intrinsèque, dans le travail qu'il a occasionné; et l'on oublie que +cette valeur dépend aussi du milieu dans lequel l'objet est placé. Par +exemple, si le sol sur lequel je suis était à vendre, il trouverait +probablement des acquéreurs à des centaines, à des milliers de francs +la toise carrée. Dans mon pays des Landes, une égale superficie de +terrain se donnerait pour cinq centimes. D'où vient la différence? +Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, messieurs, +on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts +chez nous qu'à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre +_milieu_: il est environné d'une population nombreuse, riche, qui veut +être logée. + +Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend +de sa montagne, où il ne gagnait peut-être pas dix sous par jour, ne +subit pas, en arrivant à Paris, une transformation instantanée. Ses +muscles ne prennent pas tout à coup de la force et son esprit du +développement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il +est dans un autre milieu[54]. + +[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais je crains que ces détails techniques ne vous fatiguent. (Non! +non!--Parlez! parlez!). + +Le monde, au point de vue économique, peut être considéré comme un +vaste bazar où chacun de nous apporte ses services et reçoit en +retour... quoi? des écus, c'est-à-dire des _bons_ qui lui donnent +droit à retirer de la masse des services équivalents à ceux qu'il y a +versés. + +Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront +d'autant plus recherchés, d'autant plus demandés, auront d'autant plus +de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_, +_toutes choses égales d'ailleurs_, c'est-à-dire le grand réservoir +commun, le _milieu_ demeurant également pourvu. Et voilà pourquoi nous +avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions opérer la +rareté du service qui fait l'objet de notre industrie, en éloignant +nos concurrents. + +Mais il est bien clair que, si nous réussissions tous dans ce voeu, +la rareté se manifesterait, non-seulement dans l'objet spécial que +nous présentons au grand réservoir commun, mais encore à l'égard de +tous les produits qui le composent et qui forment, relativement à +chaque service déterminé, cette atmosphère, ce milieu dont je parlais +tout à l'heure. En sorte que, de même qu'il n'y aurait aucune +variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son +poids, s'il était promené dans une atmosphère constamment allégée en +même proportion, de même il n'y a aucune variation dans la _valeur +nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la rareté s'opère +également sur toutes à la fois. + +Et c'est là ce que fait précisément le régime protecteur. Il dit au +maître de forges: «Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves +pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je +vais élever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela, +j'écarterai le fer étranger.» + +S'il s'arrêtait là, il commettrait une injustice envers tous ceux qui +échangent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Après +avoir opéré la rareté du fer, poussé par le même motif, il opère la +rareté des bestiaux, du drap, du blé, des combustibles, de l'huile, en +un mot, de l'atmosphère dans laquelle le fer est plongé. Il en détruit +les ressources, les moyens d'échange, les débouchés, la force +d'absorption: en un mot, il rétablit au taux primitif toutes les +valeurs nominales. + +Mais n'y a-t-il rien de changé cependant? n'y a-t-il que des +compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance changée en rareté. Les +produits ont conservé leur valeur relative, mais il y en a moins, et +par conséquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses. + +De cette démonstration, on peut tirer plusieurs conséquences. + +La première, c'est que le système protecteur est une déception, et +qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur +conférer le triste privilége de la _rareté_, dont le propre, il est +vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais +opérant de même sur tout, ce n'est pas la _rareté_ relative, mais bien +la _rareté absolue_ qu'il procure, manquant même son but immédiat[55]. + +[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés, +c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour +chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir +les autres, puisque la richesse générale est ce _milieu_ qui donne de +l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun; +et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine +n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible +de démonstration rigoureuse[56]. + +[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)] + +Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement +_injuste_.--Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés, +car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,--il n'en a pas la +prétention,--la faveur d'une _rareté_ exactement proportionnelle. + +Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent +tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de +recevoir aucune compensation par l'action des tarifs? + +Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la +population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous +prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature. + +Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que +le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel +susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme +que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une +taxe. + +Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas, +je veux parler de la _sécurité_. Ce service absorbe, ou est censé +absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les +ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires, +marins, collecteurs de taxes, etc., etc. + +Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend +des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires, +greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc., +etc. + +Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de +distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et +en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc., +etc. + +Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se +consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs, +cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers, +etc., etc. + +Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de +la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne +craignent pas la concurrence étrangère: les vins, les soies, les +articles de Paris, etc. + +Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en +peuvent jamais recevoir aucune compensation. À leur égard, l'injustice +de ce système est évidente. + +Messieurs, j'ai insisté principalement sur la question de justice, +parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a +deux faces comme Janus. Le côté économique a des traits incertains; il +faut être du métier pour en discerner la laideur. Mais du côté moral +on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le +prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la +propagande? Parlez aux hommes de leurs intérêts, montrez-leur comment +le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de +_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon +siècle et dans mon pays.--Et voilà pourquoi, tant que ma main pourra +tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de +crier: Justice pour tous! liberté pour tous! égalité devant la loi +pour tous![57]» + +[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] + + +44.--TROISIÈME DISCOURS. + + Prononcé le 3 juillet 1847, à la salle Taranne, devant une + réunion de jeunes gens appartenant presque tous à l'école de + droit. + +MESSIEURS, + +J'ai ardemment désiré me trouver au milieu de vous. Bien souvent +quand, sur des matières qui intéressent l'humanité, je sentais dans +mon esprit l'évidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion +inséparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant +la jeunesse des écoles!--car la parole est une semence qui germe et +fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les +procédés de la nature, plus on admire leur harmonieux enchaînement. Il +est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait +sentir surtout au début de la vie. Aussi, voyez avec quelle +merveilleuse industrie elle a placé, dans cette période, la faculté et +le désir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la +fraîcheur de la mémoire, la promptitude de la conception, la puissance +d'attention, et ces qualités pour ainsi dire physiologiques, qui sont +l'heureux privilége de votre âge, mais encore cette condition morale +si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le +_désintéressement_[58]. + +[Note 58: V. la dédicace du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] + +Loin de moi la pensée de faire ici la satire de la génération dont je +suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a +moins d'aptitude à secouer le joug des erreurs dominantes. Même dans +les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions, +un progrès a bien de la peine à se faire accepter par elle. Harvey +disait n'avoir jamais rencontré un médecin au-dessus de cinquante ans +qui ait _voulu_ croire à la circulation du sang. Je dis voulu parce +que, selon Pascal, «la volonté est un des principaux organes de la +créance.» Et comme l'intérêt agit sur les dispositions de la volonté, +est-il surprenant que les hommes que leur âge met aux prises avec les +difficultés de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui +agissent en conséquence de convictions enracinées, qui se sont tracé +par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une +doctrine qui pourrait déranger leurs combinaisons, et ne croient, en +définitive, que ce qu'ils ont intérêt à croire? + +Il n'en est pas ainsi de l'âge destiné à l'étude et à l'examen. La +nature eût contrarié ses propres desseins, si elle n'avait pas fait +cet âge désintéressé. Il se peut, par exemple, que la doctrine du +_Libre-Échange_ froisse les intérêts de quelques-uns d'entre vous ou +du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet +obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte. +Voilà pourquoi j'ai toujours désiré me mettre en communication avec +vous. + +Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer à traiter à fond, +ni même à aborder aujourd'hui la question du libre-échange. Une +séance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son +importance et sa connexité avec d'autres questions fort graves, afin +de vous inspirer le désir de l'étudier. + +Une des accusations les plus fréquentes qu'on dirige contre +l'Association du libre-échange, c'est de ne pas se borner à réclamer +quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes, +mais de proclamer le _principe_ même du libre-échange. Ce principe, on +ne le combat guère, on le respecte, on le salue quand il passe; mais +on le laisse passer. On ne veut à aucun prix ni de lui ni de ceux qui +le soutiennent. Ce qui me détermine à choisir ce sujet, ce sont les +faits qui viennent de se passer dans une élection récente, et qui +peuvent se résumer dans le dialogue suivant entre les électeurs et le +candidat: + +«Vous êtes un homme honorable; vos opinions politiques sont les +nôtres; votre caractère nous inspire toute confiance; votre passé nous +garantit votre avenir; mais vous voulez la réforme des tarifs?--Oui. + +--Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui. + +--Nous l'entendons de même. Mais vous la rattachez à un _principe_ que +vous exprimez par le mot _libre-échange_? + +--Oui. + +--En ce cas, vous n'êtes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une +foule d'autres candidats qui nous promettent à la fois les avantages +de la liberté et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir +un d'entre eux.» + +Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers +de notre époque, c'est cette disposition à repousser les principes, +qui ne sont après tout que la logique de l'esprit. Par là, on +décourage les hommes à conviction; on les induit à introduire dans +leur profession de foi des phrases ambiguës, destinées à satisfaire, +au moins _à demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre +pas par cette porte dans la vie publique sans que la pureté de la +conscience en soit altérée. Je sais bien comment raisonne le candidat +en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais déserter +le principe et avoir recours à l'expédient. Il s'agit de réussir. Mais +une fois nommé, je reprendrai toute la sincérité de mes convictions... +Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de +l'équivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui décide à en +faire un second, jusqu'à ce qu'enfin, alors même que les circonstances +extérieures vous rendraient toute votre liberté, le mal a pénétré dans +la conscience elle-même; et l'on se trouve descendu de ce niveau de +rectitude où l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les conséquences! De +toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de +plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait à la cause, +peut-être la trouverait-on dans l'esprit du corps électoral lui-même, +qui exige des candidats la renonciation à un principe, c'est-à-dire à +toute idée arrêtée, à toute logique, à toute foi. + +Et certes, s'il est un droit qu'on puisse réclamer à titre de _droit_, +c'est-à-dire en conformité d'un principe, c'est bien la _liberté des +échanges_. + +Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considérons +l'échange non-seulement comme un corollaire de la propriété, mais +comme se confondant avec la propriété elle-même, comme étant un de ses +éléments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la +propriété respective de choses que deux hommes ont créées par le +travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un +d'eux fût-il étranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on, +résulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise à son pays +en cédant à un étranger, contre un objet de valeur équivalente, la +chose même qu'on a le droit de consommer et de détruire. + +Je vais plus loin. Je dis que l'échange c'est la _Société_. Ce qui +constitue la sociabilité des hommes, c'est la faculté de se partager +les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_échanger_ leurs +services. S'il était vrai que dix nations pussent augmenter leur +prospérité en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix +départements. Je défie que les protectionnistes fassent un argument en +faveur du travail national, qui ne s'applique au travail +départemental, puis au travail communal, puis à celui de la famille, +et enfin au travail individuel; d'où il suit que la restriction, +poussée à ses dernières conséquences, c'est l'isolement absolu, c'est +la destruction de la société[59]. + +[Note 59: V. au tome VI, le chap. _Échange_.] + +Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-là; +qu'ils ne restreignent les échanges que dans certaines circonstances +et quand cela leur convient. Ce n'est pas là une justification pour +des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas à +l'occasion des échanges qu'ils laissent libres, mais à l'occasion de +ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous déclarons leur +principe faux, nuisible, attentatoire à la propriété, antagonique à la +société. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est +précisément ce qui en prouve l'absurdité qu'il ne puisse soutenir +cette épreuve. + +Vous voyez bien que nous avions en présence un principe faux. Et que +pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai? + +Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une idée a +envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, même +instinctif, est généralement répandu, il doit y avoir en eux quelque +chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du +libre-échange, considérée comme principe absolu, terreur qui s'est +emparée de ceux-là mêmes qui veulent la réforme commerciale, provient +d'une confusion. Permettez-moi de l'éclaircir. + +On suppose que vouloir la liberté des échanges, en principe, c'est +vouloir que les échanges ne puissent subir de restrictions en aucun +cas et sous aucun prétexte. + +D'abord, mettons de côté les échanges immoraux, frauduleux, +déshonnêtes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et +le devoir du Gouvernement de réprimer l'abus de toutes les facultés, +de celle d'échanger comme de toutes les autres. + +Quant aux échanges qui ne blessent pas l'honnêteté, ils peuvent être +restreints, nous en convenons, dans un but spécial. Le principe n'est +engagé que lorsque la restriction est décrétée à cause de l'avantage +qu'on prétend trouver dans la restriction elle-même. + +Si, par exemple, l'État a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en +procurer suffisamment, et par d'autres procédés moins onéreux, qu'en +taxant certains échanges, il est impossible de dire que la taxe blesse +le principe de la liberté, pas plus que l'impôt foncier n'infirme le +principe de la propriété. Mais alors tout le monde reconnaît que la +restriction est un inconvénient attaché à la perception de la taxe. De +là à restreindre pour restreindre, il y a l'infini. + +Le port des lettres est taxé en moyenne à 45 centimes, et rend au +Trésor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des +finances n'a dit qu'il a porté la taxe à ce taux pour empêcher +d'écrire, parce que les relations épistolaires sont mauvaises en +elles-mêmes. S'il pouvait compter sur un revenu égal d'une taxe +moindre, il n'hésiterait pas à la réduire. Mais que penseriez-vous, +s'il venait dire à la tribune: «Il est funeste en principe qu'on +s'écrive, et pour l'empêcher, sacrifiant même les 20 millions que je +retire de cette taxe, je vais la porter à 10 fr., 50 fr., 100 fr., +enfin, jusqu'à ce qu'on n'écrive plus. Et quant au revenu actuel, qui +sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres +impôts?» + +Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la +taxe actuelle il y a toute l'épaisseur d'un principe, puisque, dans le +premier cas, on déplore que la taxe restreigne les relations +épistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but +systématique de détruire ces relations? + +Et c'est là le caractère que nous combattons dans la douane. Elle +restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de +créer des ressources au trésor, mais, au contraire, elle sacrifie le +trésor par l'exagération des taxes, et même par la prohibition, dans +le but avoué, intentionnel, systématique, d'empêcher des échanges. En +tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc très-expressément sur le +principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction +pour la restriction même, la considérant comme bonne en soi, et même +comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est +à ce principe que nous opposons le principe de la liberté. + +On cherche encore à prévenir, à épouvanter le public de ce que nous +voulons, à ce qu'on assure, passer sans transition d'un système à +l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu'à quand la France sera-t-elle dupe +de ces manoeuvres stratégiques des gens qui exploitent la restriction? + +Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre à l'opinion que le +principe de la liberté est juste, vrai et avantageux,--et que celui de +la restriction est inique, faux et nuisible. + +Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est +engagé dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance +qui nous sépare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face, +revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer à +marcher vers le couchant. + +Et quand nous demanderions une réforme instantanée, est-ce que cela +dépend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorité? +n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intérêts en présence +pour être bien assurés que la réforme sera lente, et ne sera que trop +lente? + +Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou +lentement?--Ce sont deux questions indépendantes l'une de l'autre, et +qui n'ont même aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que, +dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous +d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons différer d'avis +sur la durée convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes +unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engagée dans une +mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de +perturbation possible_. L'immense majorité de nos collègues pense que +cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera +plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre, +croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus +générale, serait en même temps la moins douloureuse; et si c'était ici +le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l'appuierais +sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce +Champenois qui disait à son chien: «Pauvre bête, il faut que je te +coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'épargner des souffrances, +je ménagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les +jours.» + +Mais, je le répète, la question pour nous n'est pas de savoir combien +de kilomètres la réforme fera à l'heure; la seule chose qui nous +occupe, c'est de décider l'opinion publique à prendre la route de la +liberté au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un +équipage qui prétend aller vers les Pyrénées, et qui, selon nous, y +tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous +mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons +de géographie et de topographie; voilà tout. + +Il y a cependant une différence. Quand on prouve à un cocher qu'il se +trompe, son erreur se dissipe tout à coup, et il tourne bride au plus +tôt. Il n'en est pas ainsi de la réforme commerciale. Elle ne peut que +suivre le progrès de l'opinion, et, en ces matières, ce progrès est +lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'après nous-mêmes, +l'instantanéité d'une réforme, fût-elle désirable, est une +impossibilité. + +Après tout, je m'en console aisément, Messieurs, et je vous dirai +pourquoi. C'est que les lumières qu'une discussion prolongée +concentrera sur la question du libre-échange, devront nécessairement +éclairer d'autres questions économiques qui ont, avec le +libre-échange, la plus étroite affinité. + +Je vous en citerai quelques-unes. + +Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le +dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prospérer +qu'aux dépens des autres peuples; et la politique internationale, il +faut le dire, est fondée sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu +entrer dans les convictions publiques? + +Il n'y a rien qui modifie aussi profondément l'organisation, les +institutions, les moeurs et les idées des peuples que les moyens +généraux par lesquels ils pourvoient à leur subsistance; et ces +moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans +son acception la plus étendue, et la production.--Car, Messieurs, les +ressources que la nature offre spontanément aux hommes sont si +limitées, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail +humain; et ces produits, il faut qu'ils les créent ou qu'ils les +ravissent à d'autres hommes qui les ont créés. + +Les peuples de l'antiquité, et particulièrement les Romains,--dans la +société desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous +accoutume à admirer et que l'on propose sans cesse à notre imitation, +vivaient de rapine. Ils détestaient, méprisaient le travail. La +guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes +leurs consommations. + +Il en était de même des peuples dont ils étaient environnés. + +Il est bien évident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le +profit de l'un est le dommage de l'autre, était de la plus rigoureuse +vérité. Il en est nécessairement ainsi entre deux hommes ou deux +peuples qui cherchent réciproquement à se spolier. + +Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos +premières impressions, toutes nos premières idées, nos modèles et les +sujets de notre vénération presque religieuse, il n'est pas bien +surprenant que cette maxime ait été considérée par nos sociétés +industrielles comme la loi des relations internationales[60]. + +[Note 60: V. au tome IV, _Baccalauréat_ et _Socialisme_, p. +442.--(_Note de l'éditeur._)] + +Elle sert de base au système restrictif; et si elle était vraie, il +n'y aurait pas de remède entre l'incurable antagonisme que la +Providence se serait plu à mettre entre les nations. + +Mais la doctrine du libre-échange démontre rigoureusement, +mathématiquement, la vérité de l'axiome opposé, à savoir: Que le +dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est +intéressé à la prospérité de tous. + +Je n'aborderai pas ici cette démonstration qui résulte d'ailleurs du +fait seul que la nature de l'échange est opposée à celle de la +spoliation. Mais votre sagacité vous fera apercevoir d'un coup d'oeil +les grandes conséquences de cette doctrine, et le changement radical +qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait à +obtenir leur universel assentiment. + +S'il était bien démontré, comme est démontré un théorème de géométrie, +que tout progrès fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il +contrarie chez les autres peuples celui qui se livre à l'industrie +similaire, n'en est pas moins favorable à l'ensemble de leurs +intérêts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la +prépondérance, ces jalousies nationales, ces guerres de débouchés, +etc., et par suite, ces armées permanentes, toutes choses qui sont +certainement un reste de barbarie? + + L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravité + qu'une discussion sur le libre-échange doit éclairer d'une vive + lumière, entre autres ce problème fondamental de la science + politique: Quelles doivent être les bornes de l'action + gouvernementale? + +En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problèmes que +soulève la question du libre-échange, j'ai voulu vous montrer +l'importance de cette question et l'importance de la science +économique elle-même. + +Depuis quelque temps, de nombreux écrivains se sont élevés contre +l'économie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la flétrir, +d'altérer son nom. Ils l'ont appelée _l'économisme_. Messieurs, je ne +pense pas qu'on ébranlerait les vérités démontrées par la géométrie, +en l'appelant _géométrisme_. + +On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi +l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens +à la laver de ce reproche, car vous êtes dans l'âge où il est de +nature à faire une vive impression. + +D'abord, quand il serait vrai que l'économie politique s'occupât +exclusivement de la manière dont se forment et se distribuent les +richesses, ce serait déjà une vaste science, si l'on veut prendre ce +mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception +scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'idée +du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des +services réciproques que se rendent les hommes, et à l'aide desquels +la société existe et se développe. Le progrès de la richesse, c'est +plus de pain pour ceux qui ont faim, des vêtements qui non-seulement +mettent à l'abri des intempéries, mais encore donnent à l'homme le +sentiment de la dignité; la richesse, c'est plus de loisirs et par +conséquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens +de repousser les agressions étrangères; c'est, pour le vieillard, le +repos dans l'indépendance; pour le père, la faculté de faire élever +son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-être, +l'instruction, l'indépendance, la dignité. + +Mais si l'on jugeait que même dans ce cercle étendu l'économie +politique est une science qui s'occupe trop d'intérêts matériels, il +ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit à la solution de problèmes +d'un ordre plus élevé, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand +j'ai appelé votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le +profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite +rationnelle de l'action du gouvernement? + +Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui +nous reprochent de nous trop préoccuper des biens de ce monde, +manifestent eux-mêmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-échange, +le culte exclusif et exagéré de la richesse. Que disent-ils en effet? +Ils conviennent que la liberté commerciale aurait, au point de vue +politique et moral, les résultats les plus désirables. Personne ne +conteste qu'elle tend à rapprocher les peuples, à éteindre les haines +nationales, à consolider la paix, à favoriser la communication des +idées, le triomphe de la vérité et le progrès vers l'unité. Sur quoi +donc se fondent-ils pour repousser cette liberté? Uniquement sur ce +qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux +inconvénients de la concurrence étrangère, diminuerait le bien-être +des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_. + +En présence de l'objection, ne sommes-nous pas forcés de traiter la +question économique, de montrer que nos adversaires ne voient la +concurrence que par un de ses côtés, et que la liberté commerciale a +autant d'avantages au point de vue matériel que sous tous les autres +rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez +que de la richesse; vous donnez trop d'importance à la richesse. + + Après avoir repoussé le reproche fait à l'économie politique + d'être une science d'importation anglaise, l'orateur termine + ainsi: + +Messieurs, je m'arrête, et j'ai peut-être déjà trop abusé de votre +patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces à +consacrer quelques instants pris sur vos loisirs à l'étude de +l'économie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais +vous entrez dans l'Association du libre-échange, ou toute autre qui +ait en vue un grand objet d'utilité publique, n'oubliez pas que les +débats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent être +soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expédient. +J'appelle Expédient, par opposition à Principe, cette disposition à +juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et +même, trop souvent, des intérêts de classe ou des intérêts +individuels. À une association il faut un lien, et ce ne peut être +qu'un principe. À l'intelligence il faut un guide, une lumière, et ce +ne peut être qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui +détermine l'action, le dévouement, et au besoin le sacrifice; et l'on +ne se dévoue pas à l'expédient, mais au principe. Consultez +l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers à l'humanité, +et vous reconnaîtrez qu'ils appartiennent à des hommes animés d'une +foi vive. Je gémis pour mon siècle et pour mon pays de voir +l'expédient en honneur, la dérision et le ridicule réservés au +principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le +monde que par le dévouement à un principe. Ces deux forces sont +souvent aux prises, et il n'est que trop fréquent de voir triompher +l'homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de +l'idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous +verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expédient ne laisser aucune +trace de son passage. + +L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous +montre le principe et l'expédient en présence dans le plus mémorable +événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus +entièrement dévoué à un principe, au principe de la fraternité, que le +fondateur du christianisme? Il fut dévoué jusqu'à souffrir pour lui la +persécution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas +se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de +son Père et disait: _Que la volonté de Dieu soit faite_. + +La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l'homme de +l'expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le +devoir, sacrifie le juste et dit: «Il est _expédient_ (expedit) qu'un +homme périsse pour le salut de tous.» L'homme de la transaction +triomphe, l'homme du principe est crucifié. Mais qu'arrive-t-il? Un +demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils, +Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de +Jésus; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la +charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu'il avait cru +sauver par une lâche et criminelle transaction[61]. + +[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la première série des +_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'éditeur._)] + + +45.--QUATRIÈME DISCOURS. + + Prononcé à Lyon, au commencement d'août 1847, sur les + conséquences comparées du régime protecteur et du libre-échange. + +Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre +de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on +appelle un «discours,» on s'engage par cela même à remplir toutes les +difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien éloigné +d'une telle prétention, et mon insuffisance me force de réclamer toute +votre indulgence. Vous serez peut-être portés à me demander pourquoi, +me sentant aussi dépourvu des qualités qu'exige la tribune, j'ai la +hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considérant +attentivement les souffrances et les misères qui affligent +l'humanité,--le travail souvent excessif, la rémunération plus souvent +insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrès et font +particulièrement obstacle à ses tendances vers l'égalité des +conditions, j'ai cru très-sincèrement qu'une bonne part de ces maux +devait être attribuée à une simple erreur d'économie politique, erreur +qui s'est emparée d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et, +par elle, la loi du pays;--et dès lors j'ai considéré comme un devoir +de combattre cette erreur avec les deux seules armes honnêtes qui +soient à ma disposition, la plume et la parole. Voilà mon excuse, +Messieurs. J'espère que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai +remarqué de tout temps que les hommes étaient disposés à beaucoup +pardonner en faveur de la sincérité des intentions. + +J'ai parlé d'une erreur qui prévaut, non-seulement dans la +législation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que +j'ai en vue le système restrictif, cette barrière par laquelle les +nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, à ce qu'elles +croient, d'assurer leur indépendance et d'augmenter leur bien-être. + +Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausseté de ce système que +le langage qu'il a introduit dans l'économie politique, langage +toujours emprunté au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que +_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes égales_, _vainqueurs et +vaincus_, comme si les effets des échanges pouvaient être les mêmes +que ceux de la violence. L'impropriété du langage ne révèle pas +seulement la fausseté de l'idée, elle la propage; car, après s'être +servi de ces locutions dans le sens figuré, on les emploie dans leur +acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables +protectionnistes s'écrier: «J'aimerais mieux une invasion de Cosaques +qu'une invasion de bestiaux étrangers.» Je me propose d'exposer +aujourd'hui les conséquences comparées du régime protecteur et du +libre-échange; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des +expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_. +Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accès facile +dans l'usage, a certainement un côté vrai. Elle n'est pas fausse, elle +est incomplète. Elle se réfère à quelques effets, et non à l'ensemble +des effets. Elle induit à penser que lorsque, dans un pays, une +industrie succombe devant la rivalité de l'industrie similaire du +dehors, la nation en masse en est affectée de la même manière que +cette industrie. Et c'est là une grande erreur, car la _lutte +industrielle_ diffère de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte +armée, le vaincu est soumis à un tribut, dépouillé de sa propriété, +réduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue +entre immédiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci paraît +étrange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la +différence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme +_échanges_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_. +Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant +aux effets, entre deux ordres d'action si différents par leur nature. + +Comment se fait-il que le résultat de la _lutte industrielle_ soit de +faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai +ceci par un exemple familier, trop familier peut-être pour cette +enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre +comme très-propre à faire comprendre ma pensée. + +Dans une petite ville, la maîtresse de maison fait ce qu'on nomme le +pain du ménage. Mais voici qu'un boulanger s'établit aux environs. +Notre ménagère calcule qu'elle aurait plus de profit à s'adresser à +l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce +de mieux faire ses achats de blé, de ménager le combustible et le +temps. Mais, de son côté, le boulanger fait des efforts semblables. +Plus la ménagère diminue son prix de revient, plus le boulanger +diminue son prix de vente, jusqu'à ce qu'enfin l'industrie du ménage +succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle +confère au ménage plus de profit en succombant qu'elle n'eût fait en +se maintenant. + +Il en est de même quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur +le terrain du _bon marché_; et si les Anglais, par exemple, placés +dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille, +ou le Brésil du sucre, à si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en +France, renoncer à en produire chez nous, c'est constater précisément +l'avantage supérieur que nous trouvons à l'acheter ailleurs. + +Entre ces deux cas, il n'y a qu'une différence: dans l'un, les +qualités de producteur et de consommateur se confondent dans la même +personne, et dès lors tous les effets de la prétendue défaite se +montrent en même temps et sont faciles à comprendre; dans l'autre, le +consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le même que le +producteur, et il est alors aisé d'introduire dans le débat cette +conclusion, qui consiste à ne montrer le résultat de la lutte que par +un côté, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur. +Évidemment pour ne rien négliger dans l'appréciation du résultat +général, il faut considérer la nation comme un être collectif, qui +comprend l'intérêt producteur et l'intérêt consommateur; et alors on +s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle +affecte ce ménage que j'ai cité pour exemple. C'est, dans l'un et +l'autre cas, l'acquisition par voie d'échange, choisie de préférence à +l'acquisition par voie de production directe[62]. + +[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p. +265.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de +cette compensation que le consommateur recueille en cas de défaite +industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent +jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de +vue exclusif des industries qui y sont engagées, et rechercherai c'est +la restriction ou la liberté qui leur donne les meilleures chances. + +C'est encore une question intéressante; car quand une grande ville, +comme Lyon, par exemple, a fondé, au moins en grande partie, son +existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille +pas la voir succomber par la considération des avantages qu'en +pourraient recueillir les consommateurs. + +Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon +marché_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon marché_. +Si, d'une manière permanente, les Suisses peuvent vendre à 80 fr. la +même pièce d'étoffe que vous ne pouvez établir qu'à 100 fr., vous +serez battus. + +Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but: +_la réduction des prix de revient_. + +Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'économie +politique une science mystérieuse, car, s'il est une science qui se +tienne toujours près des faits et du bon sens, c'est certainement +celle-là. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos +ateliers, dans vos ménages, à la campagne, à la ville: que cherchent +tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _À +diminuer le prix de revient._ + +C'est pour cela qu'ils ont substitué la charrue à la houe, la +charrette à la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pavé, la broche +au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_. +N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire +de même, agir dans le même sens? Mais, au contraire, ils se sont fait +une économie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux, +ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le régime protecteur? +Il renchérit tous les éléments qui entrent dans vos prix de revient et +les constituent. Ce n'est pas seulement son résultat, c'est sa +prétention; ce n'est pas un accident, c'est un système, un but, un +parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les +tendances de l'humanité. Et on appelle cela de l'économie politique +sage et prudente! + +Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pièce +d'étoffe? D'abord de toutes les matières qui entrent dans sa +confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont été consommés +par les travailleurs pendant le cours entier de l'opération. Il faut +évidemment, pour que l'industrie continue, pour que l'opération se +renouvelle, qu'à chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces +débours partiels. + +Or, que fait le régime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et +il a la prétention d'ajouter à tous ces prix partiels. Il aspire +méthodiquement à les élever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la +machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui +entrent dans cette pièce d'étoffe. Vous payerez un peu plus cher le +blé, le vin, la viande, les vêtements que vous et vos ouvriers aurez +consommés et usés pendant l'opération, et de tout cela, il résultera +pour vous un prix de revient plus élevé qu'il ne devrait l'être; mais, +en compensation, je vous donnerai un privilége sur les consommateurs +du pays, et, quant à ceux du dehors, nous tâcherons de les décider à +vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand déploiement +de forces qui retomberont encore à la charge de votre _prix de +revient_. + +Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanité et tout +le danger d'un pareil système? À supposer que la contrebande ne vienne +pas vous chasser du marché intérieur, ni les belles phrases, ni les +canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur +prudence et leur sagesse ne forceront l'étranger à vous donner 100 fr. +de ce qu'il trouve ailleurs à 80. + +Jusqu'ici vous n'avez peut-être pas beaucoup souffert de ce système +(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi? +Parce que les autres nations, excepté la Suisse, s'étaient soumises +aux mêmes causes d'infériorité. J'ai dit excepté la Suisse; et +remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude +concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille +pas des feuilles de mûriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhône ni +la Saône; elle vous offusque néanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie +qui a commencé la réforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie? + +Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un +simulacre de réforme; et, quant à moi, je ne puis assez m'étonner +qu'on puisse, en France, au dix-neuvième siècle, en imposer aussi +grossièrement au public sans se discréditer. Sans doute l'Angleterre +n'a pas complétement achevé sa réforme; mais pour qui comprend quelque +chose dans la marche des événements, il est aussi certain qu'elle +l'achèvera, qu'il est certain que l'eau du Rhône, qui passe sous les +ponts de Lyon, se rendra à la Méditerranée. Et en attendant, on peut +dire que la réforme est si avancée, en ce qui touche notre question, +qu'on peut la considérer comme complète. L'Angleterre a affranchi de +tous droits, et d'une manière absolue, la soie, la laine, le coton, le +lin, le blé, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile, +c'est-à-dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pièce +d'étoffe. Et vous n'êtes pas effrayés, voyant ce que peut la Suisse, +de ce que pourra bientôt l'Angleterre! Vous résisterez, je le sais par +la supériorité de votre goût, par les qualités artistiques qui +distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose à quoi rien ne +résiste: c'est le _bon marché_. + +On vous dit: «Pourquoi vous mêler d'économie politique? Occupez-vous +de vos affaires.» Vous le voyez, Messieurs, l'économie politique +pénètre au coeur de vos affaires. Elle vous intéresse, aussi +directement que le bon état de vos machines ou de vos routes, qui ont +pour objet de diminuer vos _prix de revient_. + +Hier, on me citait un fait qui doit être ici à la connaissance de tout +le monde, et qui est bien-propre à vous faire réfléchir. On +m'assurait, et je n'ai pas de peine à le croire, car c'est bien +naturel, qu'à cause de l'influence de l'octroi sur la cherté de la +vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu +d'une grande agglomération d'hommes tendaient à aller s'établir à la +campagne. + +Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait +exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par +la même raison qu'on va tisser aux environs plutôt que de tisser à +Lyon, on ira tisser en Angleterre plutôt que de tisser en France. + +Et remarquez que l'octroi ne renchérit que les objets de +consommation. La douane renchérit et les objets de consommation et +toutes les matières qui entrent dans la confection du produit. +N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance à laquelle je fais ici +allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la +teinture, les machines, le fer, le coton et la laine? + +Le régime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement +par les droits et les entraves; il les grève encore par la masse +énorme d'impôts qu'il traîne à sa suite. + +D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument +fiscal, cela est évident. Quand on prohibe textuellement ou non le +drap et le fer, on renonce à tout revenu public de ce côté. Il faut +donc tendre les autres cordes de l'impôt, le sel, la poste, etc. + +Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entrée des légumes, et tire de +cet impôt un revenu de 20,000 fr., indispensable à sa bonne +administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui +jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou +l'imprévoyance des électeurs, fait que les propriétaires de ces +maisons forment la majorité du conseil municipal. Que font-ils? Pour +donner de la valeur à leurs jardins, ils prohibent les légumes de la +campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le côté +économique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est +clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr., +quoique les habitants payent leurs légumes plus cher que jamais; et je +prévois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle, +viendra dire à son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il +faut de toute nécessité, puisque vous repoussez les légumes étrangers, +dans l'intérêt, dites-vous, des habitants frapper ces mêmes habitants +d'un impôt de quelque autre espèce. + +C'est ainsi que l'exagération de la douane a conduit à des taxes de +nouvelle invention. + +Ensuite, le régime prohibitif nécessite un grand développement des +forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mérite que nous nous +y arrêtions un instant. + +Ce régime est né de l'idée que la richesse, c'est le numéraire. +Partant de là, voici comment on a raisonné: il y a une certaine +quantité de numéraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre +part qu'en diminuant celle des autres,--d'où, par parenthèse, cette +conclusion désespérante: la prospérité d'un peuple est incompatible +avec la prospérité d'un autre peuple. + +Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations +et pour qu'elles ne nous soutirent pas le nôtre? Il y a deux moyens. +Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous +garderons notre numéraire; de là la restriction et la prohibition. Le +second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons +à nous leurs métaux précieux; de là le système colonial. Car, +Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner à meilleur +marché;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un +empêchement invincible. Il a donc fallu songer à vendre cher, plus +cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant +les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un +mot, en ayant recours à ce principe de destruction et de mort: la +violence. + +Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai +pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses +contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les +acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire. + +En d'autres termes, le principe de la restriction a jeté dans le monde +un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire +méthodique. + +Or, quand les choses en sont là, quand la tendance de tous les +peuples à la fois est de se ruiner réciproquement et de se dominer les +uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi à +un autre effort, quelque pénible qu'il soit, celui de se donner de +fortes armées permanentes et de puissantes marines militaires. + +Et cela ne se peut sans de lourds impôts, d'interminables entraves; ce +qui aboutit encore, et toujours, à _augmenter le prix de revient des +produits_. + +Ainsi, entraves, gênes, impôts, priviléges, inégalités, +renchérissement des objets de consommation, renchérissement des +matières premières, infériorité industrielle, jalousies nationales, +principe d'antagonisme, armées permanentes, puissantes marines, +guerres imminentes, développement de la force brutale, voilà le +programme du régime restrictif. Je voudrais vous présenter aussi celui +du libre-échange. Mais quoi! ai-je autre chose à faire pour cela que +de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire? + +Le libre-échange est non-seulement une grande réforme, mais c'est la +source obligée de toutes les réformes financières et contributives. + +Quand on a demandé la réduction du port des lettres, l'abaissement de +l'impôt du sel, la simple exécution de la loi sur les surtaxes, +qu'a-t-il été répondu? «Rien de tout cela ne peut se faire sans que le +fisc perde quelques millions!» Le problème, l'éternel problème est +donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse +l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel. + +Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances, +il se rencontre que la douane se présente, parmi tous nos impôts, avec +ce caractère unique, étrange, qu'en soulageant le contribuable on +élève le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manière la plus +explicite, les deux grands apôtres de la restriction! «Si la douane +n'était que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-être le +double de revenu.» «Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Saint-Cricq, +que la douane rende peu, puisque son objet est précisément d'éloigner +les occasions de perception!» + +Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale, +c'est-à-dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est +qu'une machine à priviléges, vous avez de quoi faire face à la réforme +de la poste et du sel. + +Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction était +un principe de guerre; par cela même le libre-échange est un principe +de paix. Qu'on dise que je suis un rêveur, un enthousiaste, peu +m'importe, je soutiens qu'avec le libre-échange et l'entrelacement des +intérêts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir +notre indépendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq +cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, à la +Martinique et à Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux, +à la Jamaïque et dans l'Inde, quel intérêt aurions-nous à nous +arracher des colonies et des débouchés ouverts à tout le monde? + +Non, je ne me laisse pas aller ici à un désir, à un sentiment, à une +vague espérance. J'obéis à une conviction entière, fondée sur ce qui +est pour moi une démonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit +du libre-échange est exclusif de l'esprit de guerre, de conquête et de +domination. Dès que l'on comprendra que la prospérité réelle, durable, +inébranlable de chaque industrie particulière est fondée, non sur les +monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prospérité +des masses qui sont sa clientèle, c'est-à-dire du monde entier; quand +les Lyonnais croiront que plus les Américains, les Anglais, les +Russes, seront riches, plus ils achèteront de soieries; quand la même +conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie; +en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-échange, je +dis que la dernière heure des agressions violentes aura sonné, et que, +dès ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos +forces de terre et de mer. + +Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications, +la moins dispendieuse des armées, c'est le libre-échange, qui fait +plus que de repousser la guerre, qui la prévient; qui fait mieux que +de vaincre un ennemi, qui en fait un ami. + +Et, à cet égard, ma foi dans le libre-échange est telle que je veux la +mettre ici à l'épreuve d'une prédiction, quoique je sache combien il est +dangereux de faire le prophète, même hors de son pays. Si ma prédiction +ne se vérifie pas, je consens, il le faudra bien, à ce que mes paroles +perdent le peu d'autorité qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle +s'accomplit, j'aurai peut-être droit à quelque confiance. L'Angleterre a +adopté le libre-échange. Je prédis solennellement que d'ici à sept ans, +c'est-à-dire pendant le cours de la législation actuelle, elle aura +licencié la moitié de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela +est si peu probable que, le jour même où sir Robert Peel a introduit la +réforme, et, dans le même exposé des motifs, il a demandé une allocation +pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus +grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconséquence +qu'ait faite cet homme d'État, d'ailleurs alors nouveau converti au +libre-échange.--Mais cette circonstance, en rendant ma prédiction plus +hasardée, ne fait que lui donner plus de poids si elle se réalise[63]. + +[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Nos forces de terre et de mer ramenées ainsi successivement à des +proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la série de +réformes financières et contributives qui deviendraient enfin +abordables. Trop de précision à cet égard me ferait sortir de mon +sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procédant du +libre-échange, ces réformes seraient faites dans son esprit et +s'attaqueraient d'abord aux impôts qui présentent un caractère évident +d'inégalité, ou gênent les mouvements du travail et la circulation des +hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la législation des +boissons. + +Il me sera permis aussi de faire observer qu'une réduction des forces +de terre et de mer amènerait de toute nécessité un adoucissement de la +loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de +l'inscription maritime, plus onéreuse encore pour notre population du +littoral, en même temps qu'elle est, après le régime restrictif, le +plus grand fléau de notre marine marchande. (V. le nº 36.) + +Messieurs, je livre ces remarques à vos méditations. Examinez-les en +toute sincérité: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimérique, +rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illuminé; +que ces réformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans +celle de notre législation commerciale. Que faut-il pour réaliser le +bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplète esquisse? Rien +qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-échange. Aidez-nous +dans cette entreprise; j'en appelle à vous tous, Messieurs, et +particulièrement à ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les +véhicules de l'instruction, les organes de la publicité. Ils savent +aussi quelle responsabilité morale se lie à cette puissance. Je les en +conjure, qu'aucune considération de personne ou de parti ne les +détourne de se dévouer à la cause, à la sainte cause de la libre +communication et de l'union des peuples. À Dieu ne plaise que je +demande à qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions +politiques! mais, grâce au ciel, la foi dans le libre-échange peut +s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matières. +On l'a vue soutenue par le journal des _Débats_, par le _Siècle_, par +le _Courrier_; et le _National_ a déclaré que la liberté du travail et +de l'échange était la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre +exemple? Voyez-la régner, de temps immémorial sur le pays le plus +démocratique de la terre, la Suisse, et s'établir au sein de la nation +la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les +opinions politiques, unissons-nous pour éclairer l'opinion. Ne disons +pas qu'il ne se présentera point un grand ministre pour réaliser nos +voeux. L'opinion publique est le foyer où se forment les grands +hommes. Quand nous avons eu à défendre ou notre territoire, ou le +principe de la révolution française, ce ne sont ni les généraux +habiles, ni les soldats dévoués qui nous ont manqué. De même, quand +l'opinion voudra la liberté commerciale, ce n'est pas un homme d'État +qui nous fera défaut, un homme sincère et dévoué se présentant devant +la chambre avec le plan de réforme que je viens d'esquisser, et osant +dire: Voilà un programme de justice et de paix; il triomphera avec +moi, ou je tomberai avec lui! + + +46.--CINQUIÈME DISCOURS. + + Prononcé dans la seconde réunion publique tenue à Lyon, en août + 1847, sur l'influence du régime protecteur à l'égard des + salaires. + +MESSIEURS, + +Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir +avec vous, j'avais en vue un succès personnel, certes, je ne +paraîtrais pas aujourd'hui à cette tribune. Ce n'est pas que, sur le +vaste sujet qui m'est proposé, les idées ou les convictions me fassent +défaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans +les démonstrations que j'avais à vous soumettre, elles se sont +présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il +m'a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre +d'un discours; et j'ai dû prendre le parti de m'en remettre beaucoup à +l'inspiration du moment et à votre bienveillance. + +Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la +circonscrire à un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la +traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et +politiques. + +Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l'origine +et les fonctions du capital, les lois de la production, de la +répartition des richesses, et infime de la population; à rechercher si +le _salariat_ est, pour une portion de l'humanité, une forme +naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail; +si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître, +et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un +mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé +et l'association dans l'avenir. + +Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent +ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhaité de leur +voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt +que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination. +J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces +organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque +soir voit mourir. Il n'est pas probable qu'à un signal donné +l'humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu'en +soit la forme, quel que soit le génie de l'inventeur. La société +m'apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant +d'influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs +dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les +préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces +diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire +que la société s'en dépouillera tout à coup, comme on rejette un +vêtement pour en prendre un à la mode?--Je n'en rends pas moins +justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette +chimère, et je crois qu'ils ont rendu un service à la science en la +forçant de scruter ces grandes questions et d'élargir le champ de ses +études[64]. + +[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais s'il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la +lumière et de l'expérience, je ne vois pas qu'on puisse blâmer, comme +on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent à une +erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution +funeste. + +On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du +grand problème de l'humanité. Il n'a pas cette prétention. Il ne +s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les +maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de +l'égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui, +rien à faire à l'humanité. + +Nous croyons qu'il est en lui-même un très-grand progrès, et, de plus, +par l'esprit qu'il propage, par les lumières qu'il suppose, une +excellente préparation à d'autres progrès encore. Mais nous nous +rendrions coupables d'exagération si nous le présentions, ainsi qu'on +nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement +à l'égard des classes laborieuses. + +Je me renfermerai donc dans cette question: + +Quelle est l'influence du régime restrictif sur le taux des salaires, +ou plutôt sur la condition des ouvriers? + +Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que +deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie. +Je prends la société telle qu'elle est, telle que le passé nous l'a +léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail. +C'est un premier _fait_. Je vois en outre des légions d'hommes occupés +à entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je +cherche comment le second de ces faits agit sur le premier. + +Et d'abord une première question se présente à moi. Qui a placé là +cette légion armée? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas +la voix au chapitre; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime: +_Id fecit cui prodest_, la présomption est que cette institution, si +elle profite à quelqu'un, profite aux maîtres. + +Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse +que le régime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et +mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de +richesses. Cette hypothèse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse +s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait +fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._ +Le fondateur du système restrictif en France l'a lui-même considéré +comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans +son essence une vertu productive. Il paraît certain qu'empêcher les +produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser +par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du +Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces +gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis +donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise +d'ailleurs par les protectionnistes eux-mêmes, que le régime prohibitif, +dans l'ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition +d'une certaine quantité de richesses. + +De plus, l'instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes +que les tarifs sujets à changement font planer sur l'industrie et le +commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et +contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu'il +faut donner à l'action de la justice pour réprimer des actions +innocentes en elles-mêmes, que cette législation fait inscrire au +nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les +retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant +d'inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en +_déperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard, +apporté cette année à la suspension de l'échelle mobile, a peut-être +coûté à la France cinquante millions. + +Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou +indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de +richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur +quelqu'un. + +Lors donc que les législateurs protectionnistes affirment que la +classe ouvrière, non-seulement n'entre pas en participation de la +perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c'est comme +s'ils disaient: + +«Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un +profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte +égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers.» + +Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs +aient agi ainsi[65]? + +[Note 65: V. le chap. VI de la seconde série des _Sophismes_, t. IV, +p. 173.--(_Note de l'éditeur._)] + +Qu'on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres, +non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie +d'élucidation. + +Représentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations +libres. Nous n'avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se +partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les +capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux, +admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la +restriction. Et d'après notre hypothèse le revenu général descend à +80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers étant +augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d'où il suit que celle des +capitalistes tomberait à 20. + +Je défie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils +conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu +général de tous ses effets, et s'ils affirment néanmoins qu'il +enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui +n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait +la loi encourent deux pertes[66]. + +[Note 66: V. ci-après les numéros 57 et 58.--(_Note de l'éditeur._)] + +Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie +les hommes qui, dans l'intérêt des ouvriers, réclament une extension +de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur +esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et +n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse. + +Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera +comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se +développe, et que, pour comble d'absurdité, la loi qui détruit le +capital soit précisément celle qui enrichit le travail? + +Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces déductions. +Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le +régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c'est là une +concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais +qu'ils se hâtent de retirer. + +Eh! Messieurs, c'est précisément où je voulais vous amener à +reconnaître qu'il faut étudier le régime restrictif en lui-même; +savoir si, au total, il entraîne ou n'entraîne pas une déperdition de +richesses. S'il l'entraîne, il est jugé; et lorsqu'on met en avant les +ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie +à la cupidité, mais qu'on entasse erreur sur erreur. + +La vérité est qu'en vertu de la loi de solidarité, de l'effort que +chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_ +qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur +tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses. + +Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le +problème. + +Un simple ouvrier l'a admirablement posé en ces termes pleins de +justesse et de clarté: + +Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent. + +Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent. + +L'économie politique ne fait qu'habiller cette pensée d'un vêtement +plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dépend du rapport de +l'offre à la demande. + +Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il +y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail +déterminées, le taux moyen des salaires s'en déduit de toute +nécessité. Les maîtres voulussent-ils l'élever par bienveillance, ils +ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le +travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la +philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital +restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il +n'y aurait que 50 ouvriers d'employés. L'humanité en masse n'en +serait que plus malheureuse, et l'inégalité des conditions plus +choquante: et, sans parler de la perte résultant de l'inactivité de 50 +ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces +50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force +des choses ramènerait la répartition primitive. + +Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des +salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de +diminuer la quantité du travail offert[67]. + +[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la première série +des _Sophismes_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces +deux éléments. + +Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps +immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu'une +certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette +direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise +des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle +donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie; si elle donnait +plus, elle ne serait pas seule. + +Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui +se passe. + +D'abord, le premier effet, l'effet le plus immédiat est que le drap +renchérit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute +sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d'une taxe. C'est +pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d'en prendre bonne note, +de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand +nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation. + +Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et +puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des +industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous +savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le +travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la +fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît +de capital pour y faire face, c'est-à-dire ce qui constitue +précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est là +que les protectionnistes triomphent. + +Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des +raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le +tort de ne montrer qu'une chose là où il y en a deux; et la médaille +par un seul côté. + +D'où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap? Voilà ce +qu'il faut examiner; et voilà sur quoi j'appelle toute votre +attention; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que +le plein ne s'est fait d'un côté qu'aux dépens d'un vide qui se serait +fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui +prenait par le dessous d'une pièce de vin de quoi combler ce qui +manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus +avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir +dissimulé cette circonstance. + +Donc, d'où sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoyé mêlé +à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et +l'argent, emblèmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouvé au fond de +l'urne d'où est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce +capital n'a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté +d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries. +N'importe d'où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque +part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a +certainement découragé l'industrie, le travail et les _salaires_, +justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la +fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le +capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement +_déplacé_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste +parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur +remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la +classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du côté +des salaires (si ce n'est par les inconvénients qu'entraîne la +perturbation, inconvénients qu'on ne remarque pas quand il s'agit +d'établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les +protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il +est question de l'extirper); la classe ouvrière n'a rien perdu ni +gagné du côté du salaire, puisque le capital n'a été augmenté ni +diminué, mais seulement _déplacé_. Mais reste toujours cette cherté du +drap que j'ai constatée tout à l'heure, que je vous ai signalée comme +l'effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure; et à +présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui +frappe l'ouvrier, où est la compensation? Si quelqu'un en sait une, +qu'il me la signale. + +Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois +par jour,--à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la +hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni +se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle +de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'étonne, en présence de +tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus +malheureuse encore. + +Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à +la hauteur où les monopoleurs voulaient l'élever. Je le reconnais ici, +parce qu'avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient +toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les +calculs des protectionnistes. + +Aux entrepreneurs d'industrie, le régime restrictif offre des +compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achètent, ils font +payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en +définitive, mais enfin leur perte est atténuée; pour l'ouvrir, il n'y +a aucune atténuation possible. + +Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne +sais par quelle issue, accès dans l'enceinte législative. Ce serait +certainement un spectacle curieux et même imposant, s'il se présentait +à la barre de l'assemblée étonnée,--calme, modéré, mais résolu, et si, +au milieu du silence universel, il disait: «Vous avez élevé, par la +loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible; vous +nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire +en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l'appât d'un +profit, fût-il illégitime, hélas! rend toujours crédule. Mais votre +promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi, +n'ayant pu que déplacer le capital et non l'accroître, n'a eu d'autre +résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de +la cherté. Nous venons vous demander d'élever législativement le taux +des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé +législativement le prix de la subsistance.» + +Je sais bien ce qu'on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On +lui dirait, et avec raison: «Il nous est impossible d'élever par la +loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un +capital donné plus de salaires qu'il n'en renferme.» + +Mais je me figure que l'ouvrier répliquerait: «Eh bien! ce que vous +dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait +indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre +pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne +demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits +soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est +inaccessible à l'intervention législative.» + +En vérité, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait répondre. Et +remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des présomptions, des +probabilités qu'on peut repousser une telle requête. Il faut une +certitude absolue[68]. + +[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les +salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu'en Bretagne, et +elles en ont conclu qu'ils tendent à se mettre au niveau du prix de la +vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui +prennent leur source dans un capital donné, ne peuvent pas varier à +l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas +cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande +moyenne des salaires s'élève dans un pays, en vertu d'une loi qui +_déplace_ le capital sans l'accroître. + +Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans, +quand nous avons commencé notre oeuvre, les événements, avec une voix +plus forte que la nôtre, se sont chargés d'y répondre; car la disette +est survenue et la cherté avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le +salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné +raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manière la plus +claire. + +Quand le prix de la subsistance renchérit, l'universalité des hommes +dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc +moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la +stagnation de l'industrie, qui amène forcément la baisse des salaires. +En sorte que, dans les temps de cherté, l'ouvrier est froissé par les +deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par +l'élévation du prix de la vie. + +La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté +naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en +conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car +l'humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne +changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous +comment, à la longue, l'équilibre se rétablit? Par la mort. La mort +prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire +descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des +salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la +cherté de la vie. + +Puisque j'ai touché à ce formidable sujet de la population, je +relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse. + +On nous a dit: Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe +ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la +vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de +bien-être aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce +bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés +dans leur condition actuelle. + +D'abord, cela n'est pas sûr; il est possible que le capital augmente +pendant ses vingt années aussi rapidement que la population. + +Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance +que donnent vingt ans de bien-être. + +Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la +faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt années de bien-être? +est-ce une chose à dédaigner? Mais c'est ainsi que la société +progresse. D'ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre +qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la +réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir? +Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par +aucun autre impôt? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et +qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre? Je vous +dirai: À quoi bon? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle +soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en +vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient, +sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l'humanité est ainsi +faite que c'est précisément à multiplier qu'elle aime à consacrer ce +qu'on lui laisse de bien-être; et faut-il pour cela considérer ce +bien-être comme perdu, le lui refuser d'avance? + +Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait à un individu +au lieu de s'adresser à une nation ou à une classe? + +Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire +épouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend +pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le +moment arrive, mais le patron leur fait cette morale: + +«Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils +vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous +marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous +seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous +voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que +vous désirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite légitimité.» + +La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que +pourrait faire l'humanité à l'objection que je réfute. «Payez-moi ce +qui m'est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que +j'en ferai, s'il est honnête? Vous dites qu'après m'être procuré les +jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai +toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si +j'emploie ainsi l'excédant de mes appointements, je ne pourrai pas +l'employer à autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en +ai pas profité? Autant vaudrait me refuser mon dîner d'aujourd'hui +sous prétexte que quand je l'aurai mangé, il n'en resterait plus +rien.» Appliquée à un peuple, l'objection est de cette force. Elle +revient à ceci: Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France +aurait 40 millions d'habitants; sous un régime libre, comme elle +aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions, +lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus +riches. + +Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les +satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées, +toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes +les existences allumées au flambeau de la vie? Et est-on bien certain +que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre +manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus +conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]? + +[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.] + +Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commençant, je +laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de +celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j'ai mis à me +renfermer dans mon sujet, il m'est échappé quelques paroles qui aient +la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque +irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma +conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la +société cet antagonisme d'intérêts qu'on a voulu y voir. J'aperçois +bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre +le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier. Mais +tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on +découvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux, +qui est _le bien que chacun retire de la prospérité de tous_. +Regardez-y bien, et vous verrez que c'est là ce qui prévaudra sur de +vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des +classes! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il +n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens +se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre +commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que +l'échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle +solidarité qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres +en souffrent. + +Moi qui ne crois pas à l'antagonisme réel des nations, comment +croirais-je à l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intérêt +divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l'humanité, et +gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la +Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence +d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que +l'intérêt a été placé dans le coeur de l'homme comme un mobile +indomptable; et, si sa nature était de diviser, il n'y aurait pas de +ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intérêt unit, à la +condition toutefois d'être bien compris; et c'est pour cela que +Malebranche avait raison de considérer l'erreur comme la source du mal +dans le monde. J'en citerai un exemple, tiré de la fausse application +qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent répétés aujourd'hui, +les mots _travail_ et _capital_. + +On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela, +on est bien près d'avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre +les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu +axiome, qu'on répète avec tant de confiance, n'était qu'une erreur, et +plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que +le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que +les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait +concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est +impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait +concurrence à la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la +faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit +cette simple rectification! Si c'est avec lui-même et non avec le +travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs? +Est-ce que les capitalistes soient ruinés? Oh! non. S'ils font des +voeux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les +capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et +surabondent, s'offrent au rabais, jusqu'à ce que leur rémunération +tombe de degré en degré, jusqu'à ce qu'ils deviennent comme ces +éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à +sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu'à ce qu'ils descendent +enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par +conséquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais, +sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde +économique est plein de ces asymptotes. Voilà la _communauté_, je ne +dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des +temps et au point de départ de la société; mais la _communauté_ qui +est la fin de l'homme, la récompense de ses longs efforts, et la +grande consommation des lois providentielles. D'un autre côté, que +doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'être entourés +d'une population chétive, souffrante et dégradée? Non; mais que toutes +les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts +épurés, afin que la clientèle s'ouvre et s'élargisse indéfiniment +devant eux. La _clientèle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il +est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien +des problèmes, les idées d'union, de concorde et de paix. Sachons +détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la +prospérité dans les faveurs, les priviléges, l'esprit d'exclusion, +toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur +nous-mêmes par la ruine de la _clientèle_. Accoutumons-nous au +contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la +vaste circonférence qui nous entoure, c'est-à-dire sur le monde +entier, ne fût-ce qu'en considération du bien qui, sous forme d'une +plus vaste et plus riche _clientèle_, se reflétera infailliblement, à +la longue, dans notre propre sphère d'activité. + +Enfin, Messieurs, puisque j'en suis à disséquer des mots, j'appellerai +encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait +confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d'effroi, +comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui +semble qu'il s'élabore au sein du corps social une aristocratie +d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie +de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les +difficultés qu'ont surmontées nos pères; et il se demande si +l'humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats +suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi +demandé à ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait +dire, quelle était sa signification; et je l'ai trouvé vide. Je vous +disais, à la dernière séance, qu'il fallait beaucoup se méfier des +métaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude +absurde que, par l'abus des mots, on était parvenu à établir entre +l'échange et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude +ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le +travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il +n'y a pas même d'opposition à établir entre bourgeoisie et peuple, +puisque l'une et l'autre s'élèvent par le travail. Sans quoi, il +faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualité +s'affranchit du joug de la misère,--l'activité, l'ordre, l'économie, +la tempérance,--sont le chemin de l'aristocratie et le fléau de +l'humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises. (_V. +ci-après le nº 51._) + +Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère +seul la fonction électorale. Quoi qu'il en soit de ce privilége, que +je n'ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie +attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes +et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j'ai eu +occasion, aujourd'hui même, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi, +quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l'ordre et le +cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse? Non; +je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une +preuve, qui est décisive, c'est que le système qu'elle a établi +l'opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière, +sinon au même degré. Pour qu'on pût voir le germe d'une aristocratie +naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer +par prouver que ceux mêmes qui les votent n'en sont pas victimes. +S'ils le sont, leurs intentions sont justifiées; et le lien de la +solidarité humaine n'est pas infirmé. + +Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l'avoue, ma confiance +dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des +subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un +abaissement des droits sur l'entrée du bétail. La Chambre a repoussé +cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repoussée que je la blâme; en +cela elle n'aurait fait que persister dans un système qui, selon moi, +n'est imputable qu'à l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser +la mesure; elle a refusé de l'examiner, elle a fui la lumière, elle a +mis une sorte de passion à étouffer le débat; et, par là, il me semble +qu'elle a proclamé, à la face du monde, qu'elle avait bien réellement +la conscience de son tort. + +Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je +persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l'on veut la +bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-même. La +Chambre ne sait pas l'économie politique, voilà tout. Et le peuple, la +sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez +l'immense majorité des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens, +que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincères. Et pourquoi? +parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart +des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème? +le voici: «Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence?» et +fort naïvement ils répondent: «Non.»--Ne les blâmons pas trop; car la +concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier +aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et +réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est +l'antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force +qui pousse notre race vers les régions de l'égalité. Pourrait-on voir +des symptômes aristocratiques dans une loi sur l'hygiène, qui aurait été +rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la +circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne +blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite? + +Qui donc a le droit de reprocher à la législature d'avoir élevé le +prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause +commune avec elle? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes +craintes, les mêmes illusions? ne voteraient-ils pas les mêmes +restrictions, s'ils y étaient appelés? Qu'ils commencent donc par +étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par +mettre la législature en demeure, par réclamer justice; et si justice +leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus +loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront +raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces +jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanité: +Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans +son propre intérêt?--Puisse la législature rendre inutile la solution +de ce problème! + + +47.--SIXIÈME DISCOURS, À MARSEILLE. + + Fin d'août 1847. + +MESSIEURS, + +Se faire valoir en commençant un discours, c'est certainement violer +la première règle de la rhétorique. Je crois néanmoins pouvoir dire, +sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abnégation +que de paraître, dans les circonstances où je me trouve, devant une +assemblée aussi imposante. Je parle après deux orateurs, l'un aussi +familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science +économique, l'autre célèbre dans le monde littéraire où il a cueilli +une palme si glorieuse et si méritée, tous deux jugés dignes de +représenter dans les conseils de la nation la reine de la +Méditerranée. Je parle devant le plus grand orateur du siècle, +c'est-à-dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il +n'en était, je l'espère, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire +cette phalange de publicistes distingués qui, dans ces derniers temps, +et précisément sur la question qui nous occupe, ont élevé la presse +marseillaise à une hauteur qui n'a été nulle part dépassée. Enfin, +l'auditoire tout entier est bien propre à effrayer ma faiblesse; car +l'éclat que jette la presse marseillaise ne peut guère être que +l'indice et le reflet des lumières abondamment répandues dans cette +grande et belle cité. + +Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a soulevées +contre le libre-échange soient prises dans l'économie politique. Il +est même probable que si nous n'avions à combattre que des arguments +protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre. +J'ai assisté à beaucoup de conférences, composées d'hommes de lettres +ou de jeunes gens parfaitement désintéressés dans la question, et je +me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort +respectables, mais peu éclairés, avaient ouvert contre le +libre-échange une source d'objections aussi abondante au moins que +l'économie politique du _Moniteur Industriel_. + +Les rêveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation +très-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas à +craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais +elles ont l'inconvénient de dévorer une masse énorme d'intelligences, +surtout parmi les jeunes gens, et de la détourner d'études sérieuses. +Par là elles retardent certainement le progrès de notre cause. Ne nous +en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est +calomniée, et que souvent elle se calomnie elle-même. Non, l'égoïsme +n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions à la surface, il existe au +fond de la société un sentiment de justice et de bienveillance +universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une +manière plus complète et surtout plus égale les besoins physiques, +intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mêmes que ce +sentiment fait éclore en constatent l'existence; et si elles sont bien +souvent frivoles comme doctrine, elles sont précieuses comme symptôme. +De tout temps on a fait des utopies; elles n'étaient guère que la +manifestation de quelques bonnes volontés individuelles. Mais +remarquez que de nos jours il n'est pas un écrivain, un orateur qui ne +se croie tenu de mettre en tête de ses écrits et de ses discours, ne +fût-ce que comme étiquette, ne fût-ce, passez-moi l'expression, que +comme réclame, les mots: égalité, fraternité, émancipation du +travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public, +mais dans le public lui-même que ce sentiment existe, puisqu'il +signale à ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour +en être écoutés. + +Sans doute, Messieurs, guidés par cette indication, par cette exigence +des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de sociétés, +tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu'à la faire +grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie était un hommage +rendu à la vertu, de même on peut dire que l'affectation +philanthropique est un hommage à ce sentiment de justice et de +bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de +notre siècle et de notre pays; et félicitons-nous de ce que ce +sentiment existe, car, dès qu'il sera éclairé, il fera notre force. + +[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'éditeur_.)] + +C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre à votre examen une +vue du libre échange qui réponde tout à la fois aux arguments des +protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la +philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la +question a été parfaitement traitée sous d'autres aspects par les +honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune; et dès lors il +me sera permis, devant une assemblée aussi éclairée, et malgré la +défaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de +l'_abstraction_. + +Et puisque ce mot se présente à mes lèvres, permettez-moi une +remarque. + +J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir inventé le mot +_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait à sa +disposition le mot si simple et si juste: _vérité universelle_. Car, +regardez-y de près, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une +_vérité universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et +toujours? + +Un homme tient deux boules à sa main droite et deux à sa main gauche. +Il les réunit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait +l'expérience pour la première fois, tout ce qu'il peut énoncer, c'est +ce fait particulier: «Aujourd'hui, à quatre heures, à Marseille, deux +boules et deux boules font quatre boules.» Mais s'il a renouvelé +l'expérience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec +des objets divers, il peut à chaque fois éliminer les circonstances de +temps, de lieux, de sujet, et proclamer que «deux et deux font +quatre.» C'est une abstraction de l'école, soit; mais c'est surtout +une _vérité universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire +à l'arithmétique sans en arrêter immédiatement les progrès. + +Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos +adversaires nous dépopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant à +la face le mot _abstraction_. Vous êtes dans l'erreur, s'écrient-ils, +car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs +pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'école n'eût pas +inventé ce mot et qu'ils fussent réduits à nous dire: «Vous êtes dans +l'erreur, car ce que vous dites est une vérité universelle.» (Rires.) +Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de +notre côté. (Nouveaux rires.) + +La science économique a aussi une formule, promulguée par J. B. Say, +formule qui ruine de fond en comble le régime restrictif. C'est +celle-ci: _Les produits s'échangent contre des produits_. On peut +contester la vérité de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on +ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes, +particulièrement celui du _travail national_; car si chaque +importation implique et provoque une exportation correspondante, il +est clair que les importations peuvent aller jusqu'à l'infini sans que +le _travail national_ en reçoive aucune atteinte. + +Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un +ensemble, une série, une multitude de trocs. + +Un homme se promène sur le port de Marseille. À chaque étranger qui +débarque, il fait des propositions de ce genre: «Voulez-vous me donner +ces bottes? je vous donnerai ce chapeau;» ou: «Voulez-vous me donner +ces dattes? je vous donnerai ces olives.» Est-il possible de voir là +une atteinte à l'intérêt des tiers, au travail national? Quoi! alors +que chacun reconnaît à cet homme la propriété de ces olives, alors +qu'on lui reconnaît le droit de les détruire par l'usage, alors que +chacun sait qu'elles n'ont pas même d'autre destination au monde que +d'être détruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux +intérêts des tiers si, au lieu de les consommer, il les échange? Et si +le troc, qui est l'élément du commerce, est avantageux, alors qu'il +est déterminé par l'influence si clairvoyante de l'intérêt personnel, +comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel +les négociants, le numéraire, les lettres de change, les routes, les +voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment +le commerce, dis-je, pourrait-il être nuisible? + +Pour vous assurer que _les produits s'échangent contre les produits_, +suivez par la pensée une cargaison de sucre, par exemple. Assurément +tous ceux qui ont concouru à la former ont reçu quelque chose en +compensation et, d'un autre côté, lorsque, divisée en fractions +infinies, elle est arrivée aux derniers acheteurs, aux destinataires, +aux consommateurs, ceux-ci ont donné quelque chose en retour. Donc, +quoique l'opération ait pu être fort compliquée, il y a eu, de part et +d'autre, produits donnés et produits reçus, ou _échanges_. + +J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus +complète, plus féconde, qui ouvre à la science de grands et admirables +horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du +libre-échange, et qui, lavant l'économie politique du reproche de +sécheresse, est destinée, je l'espère, à rallier les écoles +dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'échangent +contre les services_. + +D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait +rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la +première semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des +termes, donner le nom de _produit_ à l'oeuvre qu'accomplissent dans la +société les magistrats, les militaires, les écrivains, les +professeurs, les prêtres et même les négociants; ils ne créent pas des +produits, ils rendent des services. + +Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite +entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y +regarde de près, on reste convaincu que ce qui s'échange entre les +hommes, ce n'est précisément pas les produits, mais les services; et +ceci devant nous conduire à de vastes aperçus, je vous demande, +Messieurs, un instant d'attention. + +Si vous décomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez +qu'il est le résultat de la coopération de deux forces: une _force +naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un après +l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnaîtrez que +pour amener une chose à cette condition d'utilité qui la rend propre à +notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le +concours du travail. + +Or, il est démontré, pour moi, que ce concours de la nature est +toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rémunération, c'est le +service rendu à l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on +nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a été +l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopération +des agents naturels[71]. + +[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap. +IV.--(_Note de l'éditeur_.)] + +Messieurs, je n'ai certes pas la prétention de faire ici un cours +d'économie politique; mais la distinction que je soumets à votre +examen est si importante en elle-même et par ses conséquences, que +vous me permettrez de m'y arrêter un moment. + +Je dis que la nature et le travail concourent à la création des +produits. Or, la coopération de la nature étant nécessairement +_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette +coopération est plus grande. Voilà pourquoi tout progrès industriel +consiste à faire concourir la nature dans une proportion toujours plus +forte. + +Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilité, quand la +nature, ayant tout fait, ne laisse rien à faire au travail. La lumière +du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas. + +Cependant, si vous voulez de la lumière pendant la nuit, vous ne +pouvez vous la procurer sans peine; et là apparaît le principe de la +rémunération. + +Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit +dans le domaine de la communauté, si vous désirez un des gaz +particuliers qui le composent, il faut le séparer; c'est une peine à +prendre, ou à rémunérer si un autre la prend pour vous. + +Quand l'eau est à vos pieds et dans un état de pureté qui la rend +potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher à cent +pas, elle _coûte_. Elle coûte davantage, s'il faut l'aller chercher à +mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier. +C'est une peine à votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si +un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et +que vous payez par un autre _service_. + +La houille est à cent pieds sous terre; c'est certainement la nature +qui l'a faite et placée là à une époque antédiluvienne. Ce travail de +la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut être le principe d'aucune +rémunération; mais pour avoir la houille, ce que vous avez à +rémunérer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la +transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de +transport. + +Tenons-nous donc pour assurés que ce ne sont pas les produits qui se +payent, mais les services rendus à l'occasion des produits. + +Vous me demanderez où je veux en venir et quel rapport il y a entre +cette théorie et le libre-échange; le voici: + +S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part +d'utilité que le travail a ajoutée au produit, et si nous recevons +_gratuitement_, _par-dessus le marché_, toute l'utilité qu'a mise dans +ce produit la coopération de la nature, il s'ensuit que les marchés +les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux où, pour un +très-léger service humain, on nous donne, par-dessus le marché, une +très-grande proportion de services naturels. + +Si une marchandise m'est portée dans un bateau à voiles, elle me +coûtera moins cher que si elle m'est portée dans un bateau à rames. +Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la +nature, qui est _gratuit_. + +Afin de me faire comprendre complétement, il me faudrait exposer ici +les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit +assez pour vous montrer d'autres conséquences de cette théorie. + +Elle doit détruire jusque dans leur germe les jalousies +internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribué ses +bienfaits sur le globe d'une manière uniforme; un pays a la fertilité, +un autre l'humidité, un troisième la chaleur, un quatrième des mines +abondantes, etc. + +Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer. +Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantité donnée de +houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a +été pour eux plus libérale relativement à la houille, et que, par +conséquent, ils prennent à cette occasion une moindre peine. Quant à +nous, Provençaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous désirer? +Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre à +des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit éloignée des routes, des +canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral, +ce serait un voeu absurde; car ce serait désirer d'avoir plus de peine +à rémunérer, c'est-à-dire plus de peine à prendre nous-mêmes. Dans +notre propre intérêt, nous devons donc désirer que tous les pays du +monde soient le plus favorisés possible par la nature; que partout la +chaleur, l'humidité, la gravitation, l'électricité entrent dans une +grande proportion dans la création des produits, qu'il reste de moins +en moins à faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste à +prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous +livrer le produit.--Que la houille anglaise soit à la surface du sol, +que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la +pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si +abondants que la rémunération en soit de plus en plus réduite, que des +inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onéreux du +travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages, +mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon marché_, et +le bon marché ne profite pas au vendeur, mais à l'acheteur. Ainsi ce +bienfait que la nature semblait avoir accordé à l'Angleterre, c'est à +nous qu'elle l'a accordé, ou du moins nous entrons en participation de +ce bienfait par l'échange. + +D'un autre côté, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la +soie, la nature ne leur ayant accordé qu'une intensité de chaleur qui +laisserait beaucoup à faire au travail, quels voeux doivent-ils faire +conformément à leur vrai intérêt? Que les choses se fassent en +Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la +nature ne laisse au travail qu'une coopération supplémentaire +très-restreinte, puisque c'est cette coopération seule qui se +paye[72]. + +[Note 72: V. tome IV, pages 36 à 45, et tome VI, le chap. +_Concurrence_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'économie politique bien comprise +démontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que +chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit +s'en féliciter; et il s'en félicitera certainement dès qu'il +comprendra que ces avantages ont beau nous paraître localisés,--par +l'échange, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes. + +La claire perception de cette vérité réalisera, ce me semble, dans la +pratique même des affaires, le dogme de la fraternité. + +Sans doute, la fraternité prend aussi sa source dans un autre ordre +d'idées plus élevées. La religion nous en fait un devoir; elle sait +que Dieu a placé dans le coeur de l'homme, avec l'intérêt personnel, +un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les +autres; et l'autre: Vous n'avez rien à perdre, vous avez tout à gagner +à vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la +science vienne démontrer l'accord de deux forces en apparence si +contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau +déclamer contre l'intérêt, il vit, et il vit par décret +imprescriptible de celui qui a arrangé l'ordre moral. Jetons les yeux +autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre +propre conscience; et nous reconnaîtrons que l'intérêt est dans la +société un ressort nécessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il +pas dès lors bien décourageant qu'il fût par sa nature, et alors même +qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit? +et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission +d'étouffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance +entre ces deux mobiles, si tous deux tendent à la même fin, c'est un +avenir certain ouvert au règne de la fraternité parmi les hommes. Y +a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une +jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient +antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens +opposés sur nos destinées, se réconcilier dans un effet commun et +proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit siècles, annonça +la _fraternité_ au monde, n'était pas aussi contraire à la pente du +coeur humain que le disait naguère une superficielle philosophie? + +Messieurs, après avoir essayé de vous donner une idée de la doctrine +du libre-échange, je vous dois une peinture du régime restrictif. + +Les personnes qui fréquentent le jardin des Plantes à Paris, ont été à +même d'observer un phénomène assez singulier. Vous savez qu'il y a un +grand nombre de singes renfermés chacun dans sa cage. Quand le gardien +met les aliments dans l'écuelle que chaque cage renferme, on croit +d'abord que les singes vont dévorer chacun ce qui lui est attribué. +Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les +bras entre les barreaux et chercher à se dérober réciproquement la +pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu +desquels bon nombre d'écuelles sont renversées et beaucoup d'aliments +gâtés, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns, +demain sur les autres et, à la longue, elle doit se répartir à peu +près également sur tous, à moins que quelques singes des plus +vigoureux n'y échappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est +pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres. + +Voilà l'image fidèle du régime restrictif. + +Pour montrer cette similitude, j'aurais à prouver deux choses: +d'abord que le régime restrictif est un système de spoliation +réciproque; ensuite qu'il entraîne nécessairement une déperdition de +richesses à répartir sur la communauté. Cette démonstration, que je +pourrais rendre mathématique, m'entraînerait trop loin. Je la confie à +votre sagacité; et vous reconnaîtrez, avec quelque confusion, que si +souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont +les hommes qui ont singé les singes. + +L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler +votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des +chances qu'ouvre le libre-échange à toutes ces réformes financières +après lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement. +J'en ai parlé à Lyon, et le sujet me paraît si grave que je me suis +promis d'en parler partout où je pourrai me faire entendre. + +Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pensée de heurter les +convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas +permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas +aucun homme politique, mais aucun parti) qui se présente devant les +Chambres et devant le pays avec un plan de réforme financière clair, +net, précis, actuellement praticable? Car, si je regarde du côté du +ministère, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore +moins dans ses actes; et si je me tourne du côté de l'opposition, je +n'y vois qu'une tendance marquée vers l'accroissement des dépenses, ce +qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges +publiques. + +Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais +il me semble que le libre-échangiste tient en ses mains ce programme +si désiré. + +Je suppose qu'à l'ouverture de la prochaine session, un homme investi +de la confiance de la couronne se présente devant les mandataires du +pays et leur dise: + +«Le libre-échange laissera entrer en France une multitude d'objets +qui maintenant sont repoussés de nos frontières, et qui, par +conséquent, verseront dans le Trésor des recettes dont je me servirai +pour réduire l'impôt du sel et la taxe des lettres.» + +«Le libre-échange créera plus de sécurité pour la France qu'elle ne +peut s'en donner par le développement onéreux de la force brutale. Il +me permettra donc de réduire, dans de fortes proportions, nos forces +de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera +libres, nous doterons les communes de manière à ce qu'elles puissent +supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impôt des boissons, et +nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de +l'inscription maritime.» + +Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature à faire +quelque impression, même sur les hommes qui ont le plus contracté +l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systématique_. + +Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme. + +D'abord deux réformes importantes, celles du sel et de la poste, +découlent immédiatement de la réforme commerciale. Les autres sont +l'effet de la sécurité que, selon nous, le libre-échange doit garantir +aux nations. + +Quant à la première partie du programme, il n'y a pas d'objection +possible. Il est évident que le drap, le fer, les tissus de coton, +etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modérés, +donneraient un revenu au Trésor. Cet excédant de recettes serait-il +suffisant pour combler le déficit laissé par le sel et le port des +lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de +banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opération, +et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous +donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez +les droits prohibitifs, en même temps réduisez l'impôt du sel et la +taxe des lettres; s'il y a déficit, nous le comblerons, s'il y a +excédant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre était +repoussée, ce serait, certes, la meilleure preuve que le système +restrictif n'est pas destiné à protéger, mais à exploiter le public. +(_V. tome V, pages 407 et suiv._) + +Quant à l'étroite relation qui existe entre le libre-échange et la +paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne +développerai pas théoriquement cette pensée. Mais voyez ce qui se +passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi céréale, ce +qui a été considéré comme une révolution intérieure et même politique. +Ne saute-t-il pas aux yeux que par là elle a rendu plus difficile +toute collision avec les États-Unis et les autres pays d'où elle +tirera désormais ses subsistances? L'année dernière, elle a réformé la +législation sur les sucres; il y a là bien autre chose qu'une +révolution intérieure et politique, c'est vraiment une révolution +sociale, une ère nouvelle ouverte aux destinées de la Grande-Bretagne +et à son action sur le monde. + +On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de +nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique +machiavélique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous +ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous? +Nous le savons, et nous détestons cette politique plus et mieux que +nos adversaires; car nous en détestons non-seulement les effets, mais +encore les causes. Et où cette politique a-t-elle ses racines? Dans le +système restrictif, dans la funeste pensée de vouloir toujours vendre +sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscité tant +de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples +les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement +général pour étendre ses conquêtes et ses colonies. + +Je dis que c'est une pensée de restriction qui la poussait dans cette +voie, et à tel point que, tant que cette pensée a pesé dans ses +déterminations, la paix des nations n'a pu être qu'une inconséquence +de sa politique. + +Mais enfin, l'Angleterre a réussi; elle a des conquêtes, des colonies; +elle est parvenue à ses fins, et peut approvisionner sans concurrence +la moitié du globe. + +Et que fait-elle? + +Elle dit à ses colonies: Je ne veux plus vous donner des priviléges +sur mon marché, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour +moi sur les vôtres; et, en conséquence, vous réglerez vous-mêmes vos +tarifs. + +N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement réel des colonies, du +moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue +administratif? N'est-ce pas revenir au point de départ et proclamer +qu'on a fait fausse route[73]? + +[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et +suiv.--(_Note de l'éditeur._)] + +Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons là de la générosité, de +l'abnégation, de l'héroïsme; non, nous n'y voyons que de l'intérêt, +mais de l'intérêt bien entendu, de l'intérêt qui est d'accord avec +l'intérêt de l'humanité. + +Le principe restrictif est mauvais à nos yeux; s'il est mauvais, il +entraîne des conséquences funestes, il n'est même mauvais que par là; +s'il entraîne des conséquences funestes, les Anglais, qui ont poussé +plus loin ce régime que tout autre peuple, ont dû les premiers +apercevoir ces conséquences et en souffrir; ils changent de route, +quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une révolution +immense dans les affaires du monde, une des plus grandes révolutions +dont le globe ait été témoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide +que les Anglais l'ont faite, non par abnégation, mais par intérêt; je +dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde, +puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive à une domination +injuste, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'y renoncer. Je dis que +plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans +danger se soulager du poids des armées permanentes et des marines +militaires. + +On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits +commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-échange, +non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du +pays, une nation de 36 millions d'âmes n'est pas seulement invincible, +elle est inattaquable. + +Mais ce programme, il faut en convenir, a un côté chimérique. +L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public +est tellement infatué des prétendus avantages du régime protecteur, +qu'il repousse la liberté commerciale même avec ce cortége de réformes +que je viens d'énumérer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur +pesanteur, les impôts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le +recrutement et l'inscription maritime plutôt que de me rendre +participant, par l'échange, aux bienfaits que la nature a départis aux +autres peuples. + +Messieurs, voilà le préjugé qu'il faut détruire; c'est notre mission, +c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle +est grande et belle. Il s'agit de conquérir le libre-échange, et, avec +lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques. +Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intérêts, +mais au nom de ce tribut que nous devons tous à la société, de marcher +en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conquêtes, de +poursuivre votre tâche avec vigueur et persévérance. Étendez la +publicité de vos excellents journaux, provoquez des associations à +Aix, à Avignon, à Cette, à Nîmes, à Montpellier, fondez des chaires +d'économie politique, unissez-vous intimement à l'Association +parisienne, prêtez-lui le concours de votre force morale, de votre +intelligence, de votre expérience des affaires, et au besoin de vos +finances; et alors, soyez-en sûrs, vous n'entendrez plus dire ce +qu'on répète sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de +Bossuet: «_Le libre-échange se meurt, le libre-échange est mort!_» Le +libre-échange est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient; +mais, quant à moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup +de choses périssables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne +meurt jamais: c'est la vérité. + +Le terrain de la discussion peut être longtemps envahi par des erreurs +opposées. La vérité peut être lente à s'y montrer. Mais dès qu'elle y +paraît, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes +suspendissent les chants funèbres qu'ils ont entonnés sur la tombe +imaginaire du libre-échange, il suffirait peut-être qu'ils jetassent les +yeux sur cette assemblée si nombreuse, si imposante, si éclairée et si +sympathique. + +Messieurs, soyons sûrs d'une chose: si le libre-échange pouvait +mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est +l'indifférence. Si on le discute, il vit. Je dirai même qu'il marche +vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane, +il règne. En Angleterre, il a surmonté des obstacles formidables. Aux +États-Unis, l'intérêt national a vaincu le privilége. À Naples, le +tarif a subi une réforme profonde. En Prusse, le développement du +régime protecteur a été brusquement arrêté. On assure que l'empereur +de Russie médite de révolutionner le système des douanes dans un sens +libéral. En Espagne même, la discussion est portée sur un terrain +officiel par une enquête dont les commencements promettent les plus +heureux résultats. Des associations pour le libre-échange se sont +formées à Gênes, à Rome, à Amsterdam; et, dans un mois, des hommes +éminents, accourus de tous les points de l'Europe, se réuniront à +Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication +des peuples. Sont-ce là des signes de mort? et ne devons-nous pas +plutôt concevoir l'espérance que nous sommes appelés à assister, plus +tôt peut-être que nous ne le croyons, à ce grand écroulement des +barrières qui séparent les peuples, les condamnent à d'inutiles +travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et +le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de +prétexte au développement de la force brutale, transforment les +travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mêmes +la discorde, toujours inséparable du privilége; car ce qui est +privilége pour l'un est servitude pour l'autre. + +Je n'ai pas parlé de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire +qu'une grande idée est morte en France, quand cette idée est conforme +à la justice et à la vérité, et quand, sans compter Paris, des villes +comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son +triomphe? + +Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la +liberté et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le +pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises +inspirations de l'esprit de parti, sont du côté de la liberté. Sans +doute, tout le monde ne peut pas avoir l'expérience du négociant; tout +le monde n'est pas obligé non plus de pénétrer dans toutes les +subtilités de la théorie économique. Mais s'il est un homme, au regard +d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes béquilles de la +pratique et de l'analyse, et qui ait reçu du ciel, avec le don du +génie, l'heureux privilége d'arriver d'un bond et dans toutes les +directions jusqu'aux bornes et par delà les bornes des connaissances +du siècle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire, +l'inimitable poëte, l'illustre orateur, le grand historien, dont +l'entrée dans cette enceinte a attiré vos avides regards. Vous n'avez +pas oublié que M. de Lamartine a défendu la cause de la liberté, dans +une circonstance où elle se confondait intimement avec l'intérêt +marseillais. Je n'ai pas oublié non plus que M. de Lamartine, avec +cette précision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu'à lui, +a résumé toute notre pensée en ces termes: «La liberté fera aux hommes +une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire.» (Bruyants +applaudissements.) J'espère donc, et j'ai la ferme confiance que M. de +Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette +assemblée est un témoignage de bienveillance envers des hommes qui +essayent leurs premiers pas dans cette carrière du bien public, qu'il +parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde +sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre +communication des hommes, des choses et des idées[74]. + +[Note 74: À la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et +termina en ces termes un magnifique discours: + +«Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous +souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de +richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zèle +entièrement désintéressé, la vérité gratuite, dont il est l'organe, et +la parole de vie matérielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce +nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le +placerez à côté de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la +grande ligue européenne, parmi les noms des apôtres de cet évangile du +travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui +fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de +patrie ou de nationalité,--la liberté, la justice et la paix!--(_Note +de l'éditeur._)] + + +48.--SEPTIÈME DISCOURS, À PARIS, SALLE MONTESQUIEU. + + 7 Janvier 1848. + +Messieurs, je me propose de démontrer que le libre-échange est la +cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des +masses, de la démocratie. + +Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient à l'appui +de la proposition que vient de développer avec tant de chaleur et de +talent mon ami M. Coquelin. + +J'ai visité à Marseille les ateliers d'un grand fabricant de +machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles +dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en +France; il est dans la nature de la cherté de diminuer la +consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de +navires en fer là où le haut prix de la matière première restreint +l'usage de ces choses. L'établissement n'avait donc qu'une médiocre +importance, lorsque le chef se décida à demander l'autorisation de +travailler _à l'entrepôt_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que +travailler _à l'entrepôt_. C'est mettre en oeuvre des matières que +l'on va chercher partout où on les trouve au plus bas prix, à la +condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de +douane, si on le livre à la consommation française. + +Dès cet instant la fabrique prit des proportions considérables, et il +fallut bientôt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en +sortent, faites avec du fer anglais ou suédois, vont se vendre sur les +marchés extérieurs, en Italie, en Égypte, en Turquie, où elles +rencontrent la concurrence étrangère. Et puisque l'établissement +prospère, puisqu'il occupe 1,000 à 1,200 ouvriers français, c'est une +preuve sans réplique que notre pays n'est pas affligé de cette +infériorité dont on parle sans cesse, même à l'égard d'une fabrication +où les Anglais excellent. + +C'est là du libre-échange, mais, remarquez bien ceci, du libre-échange +absolu quant au côté onéreux, et fort incomplet quant au côté +favorable à cet établissement. + +En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espèce de +privilége pour la vente sur les marchés neutres. Mais, pour la +fabrication, il est loin de posséder tous les avantages de la liberté. + +D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reçoivent en franchise les objets +de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne +travaille _à l'entrepôt_ qu'à la condition de se soumettre à beaucoup +d'entraves. La douane estampille tout le fer étranger, et, en le +manipulant, il faut s'y prendre de manière à laisser paraître le +poinçon sacré, ce qui entraîne beaucoup de fausses manoeuvres et de +déchets. Enfin, la houille et l'outillage ont payé d'énormes droits. + +Malgré cela, la fabrique prospère; et, chose bien remarquable, elle +emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait +avant d'être autorisée à mettre en oeuvre du fer étranger. Pourquoi? +Parce qu'alors ce n'était qu'un établissement mesquin, et aujourd'hui +c'est une usine considérable; parce qu'elle a décuplé ses produits, et +que le fer français étant nécessaire pour certaines pièces il en entre +plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement +dans une seule. + +Voilà qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est +beaucoup moins. + +Quand un acquéreur se présente, notre manufacturier écoute +attentivement de quelle manière il prononce le mot _machine_, car cela +a une grande influence sur la transaction qui doit suivre. + +Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le +manufacturier répond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur +d'articuler en bon français _machine_, on lui demande sans pitié +30,000 francs. Pourquoi cette différence? Quel rapport y a-t-il entre +le prix de la machine et la manière dont le mot se prononce? Il y en a +un très-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacité, devine +que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui +dit _machine_ est un Français. Or le Français, en qualité de citoyen +_protégé_ (rire prolongé), doit payer un travail exécuté en France un +tiers de plus que l'étranger; car si la machine entre dans la +consommation française, elle a 33 p. 100 de droits à acquitter, d'où +il résulte que les étrangers nous battent avec nos propres armes. Mais +que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut +bien subir quelques inconvénients pour elle. Nous aurions tort de nous +plaindre, puisque nous sommes protégés, battus et contents. (Bruyante +hilarité.) + +Messieurs, cette machine française, vendue plus cher à nos +compatriotes qu'aux étrangers, me met sur la voie d'une autre +considération fort importante que je crois devoir vous soumettre. + +Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la +concurrence anglaise si redoutable, c'est la supériorité des capitaux +britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce +capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports, +beauté du climat, fertilité du sol, habileté des ouvriers, nous avons +des avantages réels; et, quant au fer et à la houille, nous les +aurions, par la liberté, au même prix, à très-peu de chose près, que +nos rivaux eux-mêmes. Mais le capital, le capital, comment lutter +contre ce colosse? + +Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un +peuple n'est pas nuisible à l'industrie d'un peuple voisin, par la +même raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux +Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infériorité +de notre capital nous place vis-à-vis des Anglais dans une position +fâcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rétablir +l'équilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital déjà +si chétif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il +faut tâcher de faire rendre à 100,000 francs autant de services qu'à +120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il +y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous +les transformez en 80,000 fr. Est-ce là un bon remède au mal dont vous +vous plaignez? Est-ce là un bon moyen de rétablir l'équilibre entre +les capitaux français et anglais? + +Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de +Manchester élèvent, en même temps, chacun une usine, conçues +absolument sur le même plan, destinées à donner exactement les mêmes +produits; enfin, identiques en tout. + +Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus +considérable, par le fait du régime protecteur? Il lui faudra un plus +grand capital fixe, puisque ses bâtisses et ses machines lui coûteront +plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital +circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la même quantité de +coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances +en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer +l'opération avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Français. + +Et remarquez que cela se répète pour toutes les opérations, depuis la +plus gigantesque jusqu'à la plus humble, car il n'y a si mince atelier +où l'outillage n'exige, en France, une plus forte dépense à cause du +régime protecteur. + +Maintenant, si chaque entrepreneur français, grand ou petit, faisait +son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donné, a +un capital déterminé. Donc, si dans chaque entreprise le capital est +plus grand qu'il ne devrait être pour l'effet produit, il s'ensuit +rigoureusement que le nombre des entreprises doit être moindre, à +moins que l'on n'aille jusqu'à prétendre que, d'un tout connu, on peut +tirer un égal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou +petites. + +Le résultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins +grande quantité de matière mise en oeuvre, un moins grand nombre de +produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la +place, diminution de travail et de salaires. Singulière façon de +rétablir l'équilibre entre le capital français et le capital anglais! +Autant vaudrait garder la liberté et jeter un quart de nos capitaux +dans la rivière. Et c'est là ce qu'on appelle mettre notre pays à même +de lutter _à forces égales_. + +C'est bien pis encore si nous considérons l'industrie agricole; et +jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait +voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture. + +Vous savez, Messieurs, que les terres s'achètent d'autant plus cher +qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore là une _généralité_, et +c'est précisément pourquoi c'est une vérité. + +Cela posé, admettons que les restrictions imaginées par la Chambre du +double vote aient réussi à maintenir, en France, le prix du blé à un +taux un peu plus élevé, un franc, par exemple, en moyenne. Il est +clair que si ces mesures n'ont pas eu ce résultat, elles ont été +inefficaces et ont créé des entraves inutiles, ce dont nos adversaires +ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur +hypothèse. Mettons donc que le blé, qui se serait vendu 19 francs sous +un régime libre, s'est vendu 20 francs sous le système protecteur. + +L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donné 10 +francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, à +5 p. 100, à supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent. + +Ainsi, le propriétaire a été plus riche de 200 francs en capital, et +la rente lui en a été servie par ceux qui mangent du pain, lesquels +ont payé les dix hectolitres de blé au prix de 20 francs chaque au +lieu de 19. + +Quant à l'agriculture, elle n'a pas été le moins du monde encouragée. +Qu'importe au fermier de vendre ce blé 19 francs, en payant 10 francs +de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au +propriétaire? Il n'y a pas un centime de différence dans sa +rémunération, et ce prétendu encouragement ne lui fera pas produire un +grain de blé de plus. Tout cela aboutit à cette chose véritablement +monstrueuse: supposer au propriétaire de cet hectare de terre un +capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par +quiconque mange du pain. Il eût été beaucoup plus simple de lui donner +un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans à la rue de Rivoli, +en votant en même temps un impôt spécial pour ce service. Ah! croyons +que les électeurs à 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient. + +Je voulais parler, Messieurs, sur la connexité qu'il y a entre le +libre-échange et la cause démocratique; et je crois vraiment que la +digression à laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop écarté de +mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me +permette plus de donner à ma pensée tout le développement dont elle +est susceptible. + +Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spécial, +et notre première règle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous +ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur +des matières étrangères au but précis de l'Association; mais cela ne +veut pas dire que chacun de nous ne réserve pas complétement ses +convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre +pensée d'aliéner ainsi notre indépendance; et comme je ne serais +nullement choqué qu'un de mes collègues vînt déclarer ici qu'il est ce +qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvénient à dire +que, quant à moi, j'appartiens, coeur et âme, à la cause de la +démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers +l'égalité et la fraternité, par la liberté. D'autres ajoutent: Et par +_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas, +c'est toujours la liberté. + +Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considérations +métaphysiques sur la liberté, mais permettez-moi seulement une +observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les +sociétés modernes ont leur point de départ dans l'esclavage, dans un +état de choses où un homme avec ses facultés, les fruits de son +travail et sa personnalité tout entière, était la propriété d'un autre +homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits +reconnus. Sa parole, sa pensée, sa conscience, son travail, tout +appartient au maître. + +Le grand travail de l'humanité, travail préparatoire si l'on veut, +mais qui absorbe ses forces jusqu'à ce qu'il soit accompli, c'est de +faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons +reconquis la liberté de penser, de parler, d'écrire, de travailler, +d'aller d'un lieu à un autre; et c'est la réunion de toutes ces +_libertés_, avec les garanties qui les préservent de nouvelles +atteintes, qui constitue _la liberté_! + +La liberté n'est donc autre chose que la propriété de soi-même, de ses +facultés, de ses oeuvres. + +Or, Messieurs, sommes-nous propriétaires de nos oeuvres si nous n'en +pouvons disposer par l'échange, parce que cela contrarie un autre +homme? Si, à force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un +meuble, par exemple, en suis-je le vrai propriétaire si je ne le puis +envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu +que l'échange se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer +ce meuble en Belgique pour l'échanger contre du drap, ou en Angleterre +pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du +café, ou au Pérou pour recevoir de l'or,--qui me servent à acquitter +le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du +froid est une affaire qui me regarde, je dois être libre de choisir +entre ces divers moyens de me procurer des vêtements. Lorsqu'un tiers +s'interpose entre mes membres et moi et a la prétention de m'imposer +la manière la plus dispendieuse de me vêtir, parce que cette +interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte à ma +propriété, à ma liberté. Non-seulement il m'empêche de recevoir le +drap belge, mais du même coup il m'empêche implicitement de fabriquer +le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai à le faire. Je ne suis +plus un homme libre, mais un homme exploité; nous sommes dans le +principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort +adroit, fort subtil, dont peut-être ni celui qui en souffre ni celui +qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de +l'esclavage. (Sensation marquée.) + +Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible? +Imaginez-vous que cette interposition s'opère en dehors de la loi. +Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se présentent +devant la législature, et qu'ils tiennent aux députés ce langage: «Il +nous est venu dans l'idée qu'il y a trop de draps et de calicots dans +le pays; que si l'on chassait les produits étrangers, nos articles +seraient très-recherchés et hausseraient de prix, ce qui serait un +grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des +hommes sur la frontière aux frais du Trésor, pour repousser les draps +et les calicots.» Supposons que les députés répondent: «Nous +comprenons que cette mesure serait très-lucrative pour vous; mais, en +bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais +de l'opération. Si le drap belge vous importune, chassez-le +vous-mêmes, c'est bien le moins.» (Rires.) + +Si, en conséquence de cette résolution, messieurs les fabricants +faisaient garder la frontière par leurs domestiques, s'ils vous +interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les +moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas +révoltés? + +Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout +plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu +beaucoup plus,--parce que la législature met le Trésor public à leur +disposition, et vous fait payer à vous-mêmes ce qu'il en coûte pour +vous ravir votre liberté? (Vive émotion.) Un homme célèbre a dit: La +France est assez riche pour payer sa liberté; la France est assez +riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche +pour payer ses chaînes? (Rires.) + +Mais, Messieurs, étudions la question non plus économiquement, mais +géographiquement. Si la restriction a été imaginée dans l'intérêt des +masses, la liberté doit être un produit aristocratique, quoique +assurément ces deux mots, _liberté_, _aristocratie_, hurlent de se +trouver ensemble. + +Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus démocratique de +l'Europe. Là, l'ouvrier a un suffrage qui pèse autant que celui de son +chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane même fiscale. + +Ce n'est pas qu'il ait manqué de gros propriétaires de champs et de +forêts, de gros entrepreneurs qui aient essayé d'implanter en Suisse +la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient à ceux +qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchérir +nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dépense, et il +vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarité.) Mais +jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il fût de son +avantage de payer cher ce qu'il peut avoir à bon marché. La doctrine +des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il +n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on +pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une +liste civile de 36 millions. La cour mène grand train, et l'industrie +profite _par ricochet_... + +En vérité, je crois que, dans certain petit volume, j'ai négligé +d'introduire un article intitulé: _Sophisme des ricochets_. + +Je réparerai cet oubli à la prochaine édition[75]. (Hilarité +prolongée.) + +[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 à 83, et au même tome, page +336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas, +parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de +plaines. + +La Hollande jouissait en même temps de la liberté politique et de la +liberté commerciale; et, comme le disait tout à l'heure notre +honorable président, elle regrette ce régime de libre-échange, sous +lequel elle était devenue, malgré l'infériorité de sa position, un des +pays les plus florissants et même les plus puissants de l'Europe. + +Voyez encore l'Italie. À l'aurore de son affranchissement sa première +pensée--non, sa seconde pensée, la première est pour l'indépendance +nationale (applaudissements)--sa seconde pensée est pour la liberté du +commerce et la destruction de tous les monopoles. + +Traversons l'Océan. Vous savez que l'Amérique septentrionale est une +démocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le +parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la liberté. Ce +dernier a triomphé, en 1846, et a porté M. Polk à la présidence. Tout +l'effort de la lutte a porté précisément sur cette question des +tarifs; et, malgré la résistance acharnée des whigs, résistance +poussée jusqu'à cette limite après laquelle il n'y a plus que la +guerre civile, le principe de la protection a été exclu du tarif. Quel +a été le résultat? Vous le savez; le président Polk l'a hautement +proclamé dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas, +car la traduction qu'ont donnée de ce document nos journaux, à +commencer par le _Moniteur_, est très-habilement arrangée pour vous +égarer. + + Ici l'orateur donne lecture du message et compare les + traductions. + +Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le +National_, ont reproduit les passages supprimés par _le Moniteur_ et +_la Presse_. Mais, hélas! par je ne sais quelle fatalité, _le +National_ a omis ce qui intéressait le plus son public, les +paragraphes qui se rapportent à la marine marchande et à la hausse des +salaires. + +Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de +notoriété publique que c'est la démocratie qui réalise la liberté +commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une résistance +désespérée? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants +conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de féodalité, ont +rejeté d'au milieu d'eux et chassé du pouvoir sir R. Peel lui-même, +leur général, pour avoir, en présence de la famine, laissé entrer le +blé étranger? + +J'ai nommé l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour +rendent délicat; l'heure avancée ne me permettant pas de dire ma +pensée tout entière, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je +m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte +d'indépendance puisse être mal accueilli devant un auditoire français. +Je ne crains pas d'être réfuté, je ne crains pas d'être critiqué; mais +il m'est bien permis de craindre d'être mal compris. (Approbation.) + +Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue. +Elle sait tout ce que la liberté commerciale porte dans ses flancs. +Elle sait que c'est la fin du régime colonial, la mort de l'acte de +navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme +de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est +pas seulement le monopole du blé, c'est un autre monopole qu'elle voit +compromis, l'exploitation de l'armée, de la marine, des gouvernements +lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment même +pousser un ridicule cri d'alarme. À l'entendre, l'Angleterre est au +moment d'être envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places +fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est-à-dire les +commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques, +son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre +le peuple de son côté, en réveillant ses plus mauvais instincts, en +faussant en lui le sentiment national. + +Voilà le spectacle que nous offre aujourd'hui même l'aristocratie +anglaise. Mais les hommes éclairés de la démocratie ont les yeux +ouverts sur ces menées. Ils ne laisseront pas ce déploiement de force +brutale, venant à la suite des mesures de l'année dernière, aller dans +toute l'Europe décréditer et amoindrir le libre-échange. Il y a +quelques mois, M. Cobden paraissait rassasié par la reconnaissance +publique. Et aujourd'hui le voilà affrontant une impopularité +passagère, parce qu'il réclame, avec le libre-échange, toutes les +conséquences du libre-échange, c'est-à-dire un changement complet dans +la politique de son pays, et le bienfait du désarmement, suivi de +l'allégement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il +s'aperçoit que son oeuvre est incomplète, et qu'après avoir fait +triompher le libre-échange dans les lois, il lui reste à faire +pénétrer l'_esprit du libre échange_ dans les coeurs. Et je dis que +quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence +de l'avenir. (Applaudissements prolongés.) (_V. tome III, pages 459 à +492._) + +Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer +que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un +coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous, +qui ont pu voir les éléments démocratique et aristocratique parvenir à +leur apogée, je dirai même à leur exagération, l'un en 93, l'autre en +1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voilà les points +extrêmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assemblées? L'une a +mis toutes les restrictions à la sortie des produits, l'autre à leur +entrée. + +Je ne nie pas qu'il n'y eût des prohibitions à l'entrée sous la +République. Elles furent établies, comme mesures de guerre, par un +décret d'urgence du Comité de salut public. + +Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il +était conçu. + +En 93, les législateurs étaient nommés par la foule. On peut même dire +qu'ils étaient sous la dépendance immédiate, constante, ombrageuse de +la foule. Aussi, à quel résultat aspire le tarif? À créer la plus +grande abondance possible des aliments, des vêtements et de tous les +objets de consommation générale. Pour atteindre ce but, que fait-on? +On décrète que toutes les choses vraiment utiles pourront librement +entrer; et afin que la masse n'en soit pas ébréchée par l'exportation, +on décrète qu'elles ne pourront pas sortir. + +Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernière mesure. C'est une +atteinte à la propriété, à la liberté, au travail; et je suis +convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue. + +Mais il n'en reste pas moins que toute la préoccupation du +législateur, à cette époque, était de mettre la plus grande abondance +possible à la portée du peuple; et pour cela il allait jusqu'à violer +la propriété. + +Voici quelques articles entièrement exempts de droits à l'entrée: + +Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais, +fondu et salé, bois de toutes sortes, chair salée de toutes sortes, +chanvre, même apprêté, charbon de bois, coton en rame et en laine, +cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc +par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, légumes, lin +teillé ou apprêté, mâts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de +toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle +minutieuse sollicitude se révèle jusque dans cette singulière +exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut +s'expliquer que par la crainte que les spéculateurs ne mêlassent à la +nourriture du peuple un ingrédient grossier indigne de l'homme. + +Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entièrement +_prohibée_: + +Argent et or, bestiaux, matières résineuses, chanvre, coton en laine, +cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins, +engrais, matières premières du papier, suif, etc., etc. + +Messieurs, le peuple de 93 n'était pas plus profond économiste que +celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu +qu'on taxe le froment étranger afin d'élever le prix du froment +naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signalé chez les Suisses, +il répondit: _Non_. (Rire général.) + +Une preuve que ce n'est pas le progrès de l'économie politique qui +dirigeait le législateur en veste, c'est un article bien remarquable +que je dois encore vous lire. + +On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir. +C'était une contradiction. Évidemment pour recevoir, il faut payer. On +se condamnait donc à tout payer en or. Mais à cette époque, comme +aujourd'hui, on était convaincu que la sortie de l'or est une calamité +publique. Comment donc échapper à la difficulté? + +On décréta qu'il serait défendu, sous des peines sévères (en harmonie +avec les moeurs de l'époque), d'exporter de l'or, «à moins qu'on ne +prouve, dit le décret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets +nécessaires à la consommation du peuple;» et à la suite on désigne +toujours les mêmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs, +etc. + +En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses +utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer était le motif même +pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or. + +1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande propriété, le +principe aristocratique, la Chambre du double vote. + +Et que fait-elle, cette Chambre? Précisément le contraire de ce +qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose à l'entrée des produits +pour en provoquer la cherté, et, par le même motif, elle en favorise +la sortie. + +Se peut-il concevoir deux législations plus opposées et qui, dans leur +exagération, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine? +L'une pousse la passion démocratique jusqu'à violer la propriété du +riche, dans l'intérêt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la +passion aristocratique jusqu'à violer la propriété du pauvre, dans +l'intérêt _mal entendu_ du riche! (Sensation.) + +Pour nous, nous disons: La justice est dans la liberté du travail et +de l'échange. (Applaudissements.) + +En présence de ces faits, en présence du triomphe de l'élément +aristocratique qui éclate dans notre tarif, est-il rien de plus +surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie +considérable du parti démocratique, en France, porter toutes ses +forces et toutes ses sympathies du côté de la restriction? (_V. les +n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._) + +Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je +puis bien appeler cette désertion de la cause du peuple? + +Ils disent qu'ils se défient de notre association, parce qu'il y a +dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les +protectionnistes? + +Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spécial, +a-t-on à demander aux associés leur profession de foi sur des objets +étrangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la +démocratie ne sont-ils pas venus à nous? Ils auraient été certainement +bien accueillis, à la seule condition de ne pas vouloir détourner +l'Association de son but. + +N'est-il pas aisé de voir d'ailleurs comment le libre-échange peut +attirer les sympathies des conservateurs sincères? Je dis sincères, +car celui qui n'est pas sincère n'est d'aucun parti, il n'est rien. +Mettons-nous à leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que +nous redoutons avant tout, c'est le désordre et l'anarchie. Et quel +meilleur moyen de prévenir le désordre que de diminuer les souffrances +du pauvre, que de mettre à sa portée la plus grande quantité possible +d'objets de consommation, que de l'élever ainsi non-seulement en +bien-être, mais en dignité, que d'alléger le poids de ses charges? Et +comment diminuer sérieusement les impôts sans diminuer l'armée? Et +comment diminuer l'armée, tant que les jalousies commerciales tiennent +l'éventualité d'une guerre toujours suspendue sur nos têtes? + +Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en +principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne +veut dire que nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice et +l'utilité générale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous? +C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-échange, la France a +une grande mission à remplir, celle de propager et faire triompher en +Europe l'idée démocratique. + +Eh! Messieurs, est-ce que le libre-échange est un obstacle à cette +propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles +chances quand les étrangers pourront venir librement en France puiser +des produits et des idées, quand nous pourrons librement leur porter +nos idées et nos produits? + +Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les +armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-échange; +mais il reste à prouver que l'on peut faire pénétrer la vérité dans +les coeurs à la pointe de la baïonnette. + +Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et +légitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a +le noble privilége par la supériorité de sa littérature et +l'universalité de sa langue. Et, quant à l'exemple, il dépend de nous +de le donner. Soyons le peuple le plus éclairé, le mieux gouverné, le +mieux ordonné, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le +plus heureux de la terre. Voilà la meilleure propagande. + +Et c'est parce que la libre communication des peuples nous paraît un +des moyens les plus efficaces d'atteindre ces résultats, que nous en +appelons à vous pour nous aider à tenir haut et ferme le drapeau du +_Libre-Échange_. + + +49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76]. + +[Note 76: Ce discours diffère de ceux qui précèdent en ce qu'il traite +plus particulièrement de la _propriété littéraire_; mais il se +rattache comme les autres au _droit de propriété_, qui n'a, quel qu'en +soit l'objet, qu'une seule et même base. Avec la lettre dont nous le +faisons suivre, ce discours représente tout ce que nous avons pu +recueillir de l'auteur sur ce côté spécial du sujet. (_Note de +l'éditeur._)] + + 16 Décembre 1847. + +MESSIEURS, + +Un de mes amis, qui assistait dernièrement à une séance de l'Académie +des sciences morales et politiques, m'a rapporté que la conversation +étant tombée sur la _propriété_, qui, vous le savez, est fréquemment +attaquée de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de +cette compagnie avait résumé sa pensée sous cette forme: _l'homme +naît propriétaire_. Ce mot, Messieurs, je le répète ici comme +l'expression la plus énergique et la plus juste de ma propre pensée. + +Oui, l'homme _naît propriétaire_, c'est-à-dire que la propriété est le +résultat de son organisation. + +On naît propriétaire, car on naît avec des besoins auxquels il faut +absolument pourvoir pour se développer, pour se perfectionner et même +pour vivre; et on naît aussi avec un ensemble de facultés coordonnées +à ces besoins. + +On naît donc avec la propriété de sa personne et de ses facultés. +C'est donc la propriété de la personne qui entraîne la propriété des +choses, et c'est la propriété des facultés qui entraîne celle de leur +produit. + +Il résulte de là que la _propriété_ est aussi naturelle que +l'existence même de l'homme. + +Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux +eux-mêmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et +leurs facultés et les nôtres, il doit en exister dans les conséquences +nécessaires de ces facultés et de ces besoins. + +Quand l'hirondelle a butiné des brins de paille et de mousse, qu'elle +les a cimentés avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid, +on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail. + +Chez les sauvages aussi, la propriété est reconnue. Quand un homme a +pris quelques branches d'arbre, quand il a façonné ces branches en +arcs ou en flèches, quand il a consacré à ce travail un temps dérobé à +des occupations plus immédiatement utiles, quand il s'est imposé des +privations pour arriver à se munir d'armes, toute la tribu reconnaît +que ces armes sont sa propriété; et le bon sens dit que, puisqu'elles +doivent servir à quelqu'un et produire une utilité, il est bien +naturel que ce soit à celui qui s'est donné la peine de les +fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce +n'est pas sans soulever l'indignation générale, et c'est précisément +pour mieux prévenir ces extorsions que les gouvernements ont été +établis. + +Ceci montre, Messieurs, que le droit de propriété est antérieur à la +loi. Ce n'est pas la loi qui a donné lieu à la propriété, mais, au +contraire, la propriété qui a donné lieu à la loi. Cette observation +est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes, +de faire reposer la propriété sur la loi, d'où la dangereuse +conséquence que le législateur peut tout bouleverser en conscience. +Cette fausse idée est l'origine de tous les plans d'organisation dont +nous sommes inondés. Il faut dire, au contraire, que la loi est le +résultat de la propriété, et la propriété, le résultat de +l'organisation humaine. + +Mais le cercle de la propriété s'étend et se consolide avec la +civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionnée, +violente, plus la propriété est restreinte et incertaine. + +Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout à l'heure, quoique le +droit de propriété soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas; +la tribu en jouit en commun. À peine même une certaine superficie de +terre est-elle reconnue comme propriété à chaque tribu par les tribus +voisines. Pour constater ce phénomène, il faut rencontrer un degré +plus élevé de civilisation et observer les peuples partout. + +Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'état sauvage, la terre n'étant +point personnellement possédée, tous recueillent les fruits spontanés +qu'elle donne, mais nul ne songe à la travailler. Dans ces contrées, +la population est rare, misérable, décimée par la souffrance, la +maladie et la famine. + +Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace +déterminé; on peut au moins élever des troupeaux. La terre est plus +productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avancée. + +Au milieu des peuples civilisés, la propriété a franchi le dernier +pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sûr de recueillir le fruit +de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La +population s'accroît en nombre, et en richesse. + +Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phénomènes et +ne les précède pas; elle régularise les rapports, ramène à la règle +ceux qui s'en écartent, mais elle ne crée pas ces rapports. + +Je ne puis m'empêcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention +sur les conséquences de ce droit de propriété personnelle attaché au +sol. + +Au moment où l'appropriation s'opère, la population est excessivement +rare comparée à l'étendue des terres; chacun peut donc clore une +parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire à ses frères, +puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde. +Non-seulement il ne nuit pas à ses frères, mais il leur est utile, et +voici comment: quelque grossière que soit une culture, elle donne +toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille +n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se +livrer à d'autres travaux, comme la chasse, la pêche, la confection +des vêtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et +échanger avec avantage ce travail contre du travail agricole. +Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore appropriée +abondera, ces deux natures de travaux se développeront parallèlement +d'une manière harmonique; il sera impossible à l'un d'opprimer +l'autre. Si la classe agricole mettait ses services à trop haut prix, +on déserterait les autres industries pour défricher de nouvelles +terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rémunération +exorbitante, on verrait le capital et le travail préférer l'industrie +à l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser +longtemps et l'équilibre se maintenir, avec quelques dérangements +partiels, sans doute, mais d'une manière bien plus régulière que si le +législateur y mettait la main. + +Mais, lorsque la totalité du territoire est occupée, il se produit un +phénomène qu'il faut remarquer. + +La population ne laisse pas de croître. Les nouveaux venus n'ont pas +le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments, +puisqu'il y a plus de bouches, plus de matières premières, puisqu'il y +a plus d'êtres humains à vêtir, loger, chauffer, éclairer, etc. + +Il me paraît incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de +travailler pour des populations étrangères, d'envoyer au dehors leurs +produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution +politique du pays, la classe agricole a le pouvoir législatif du pays, +et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui défende à +toute la population de travailler pour le dehors, l'équilibre est +rompu; et il n'y a pas de limite à l'intensité du travail que les +propriétaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantité donnée +de subsistances. + +Messieurs, d'après ce que je viens de dire de la propriété en général, +il me semble difficile de ne pas reconnaître que la propriété +littéraire rentre dans le droit commun. (Adhésions.) Un livre n'est-il +pas le produit du travail d'un homme, de ses facultés, de ses efforts, +de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses +avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille? +Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux à +qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa +propriété? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le +relieur, qui ont matériellement concouru à la formation d'un livre, +sont rémunérés de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des +rémunérations dont son livre est l'occasion? + +Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter +historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort +succinctement de l'état de la législation sur cette matière. + +J'ai défini devant vous la propriété. J'ai dit: «Toute production +appartient à celui qui l'a formée, et _parce_ qu'il l'a formée.» +Messieurs, il fut un temps où l'on était bien loin de reconnaître un +principe qui nous paraît aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce +principe ne pouvait être admis ni dans le droit romain, ni par +l'aristocratie féodale, ni par les rois absolus; car il eût renversé +une société fondée sur la conquête, l'usurpation et l'esclavage. +Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des +nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur +le travail des Saxons, pussent donner pour base à leur droit public +cette maxime subversive de toute spoliation organisée: «Une production +appartient à celui qui l'a formée.» + +À l'époque où l'imprimerie fut inventée, un autre droit existait en +Europe. Le roi était le maître, le propriétaire universel des choses +et des hommes. Permettre de travailler était un _droit domanial et +royal_. La règle était que tout émanait du prince. Nul n'avait le +droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait résulter que d'une +concession royale. Le roi désignait les personnes qu'il lui plaisait +de placer dans l'exception pour un genre de travail déterminé, à qui +il voulait bien, par monopole, par privilége, _privata lex_, conférer +la faculté de vivre en travaillant. + +La profession d'écrivain ne pouvait échapper à cette règle. Aussi +l'édit du 26 août 1686, le premier qui se soit occupé de ces matières, +dispose ainsi: «Il est défendu à tous imprimeurs et libraires +d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilége +n'aura été accordé, sous peine de confiscation et de punition +exemplaire.» + +Et remarquez, Messieurs, que toute la théorie de la propriété, telle +qu'elle est encore enseignée dans nos écoles, est puisée dans le droit +romain et féodal. Et, si je ne me trompe, la définition officielle de +la propriété sur les bancs de l'école est encore le _jus utendi et +abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes +négligent de rechercher des rapports entre la propriété et la nature +de l'homme, surtout en ce qui concerne la propriété littéraire. + +Il arriva que, relativement au _privilégié_, le monopole avait tous +les effets de la propriété. Déclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait +la faculté d'imprimer le livre, c'était faire l'auteur propriétaire, +sinon de droit, du moins de fait. + +La révolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce +qui arriva. L'Assemblée constituante reconnut à chacun la faculté +d'écrire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en +reconnaissant le droit, et ne songea pas à stipuler des garanties en +faveur de la propriété littéraire. Elle proclama un _droit de l'homme_ +et non une propriété. Elle détruisait ainsi cette sorte de garantie, +qui, sous l'ancien régime, résultait incidemment du monopole. Aussi, +pendant quatre ans, chacun put à son gré multiplier et vendre à son +profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si +l'Assemblée constituante avait dit: «Cultiver la terre est un droit de +l'homme,» et qu'en conséquence chacun eût été libre de s'emparer du +champ de son voisin. + +Par une coïncidence bien singulière, et qui prouve combien les mêmes +causes produisent les mêmes effets, les choses s'étaient passées +exactement de même en Angleterre. Là aussi le droit de travailler +avait été d'émanation royale. Là aussi la faculté n'avait été d'abord +qu'une concession, un privilége. Là aussi ces monopoles avaient été +détruits et le droit au travail reconnu. Là aussi on avait cru tout +faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun +aurait le droit d'écrire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que +l'oeuvre appartenait à l'ouvrier. Là aussi enfin, cet interrègne de la +loi dura trois à quatre années, pendant lesquelles la propriété +littéraire fut mise au pillage. + +En Angleterre comme en France, l'aspect de ces désordres amena la +législation qui, à très-peu de chose près, régit encore les deux pays. + +La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un décret dont les +termes méritent d'être cités. (L'orateur les commente.) + +Cette dernière observation répond à une objection qu'on a souvent +élevée contre la propriété littéraire. On dit: Tant que l'auteur a +entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la propriété +de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livré à l'impression, doit-il +être propriétaire de toutes les éditions futures? chacun n'a-t-il pas +le droit de multiplier et de faire vendre ces éditions? + +Messieurs, la loi ne doit être ni un jeu de mots ni une surprise; il +n'y a pas d'autre manière de tirer parti d'un livre que d'en +multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette faculté à ceux +qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession, +c'est déclarer que l'oeuvre n'appartient pas à l'ouvrier, c'est nier +la propriété même. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera +approprié, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._ +(Applaudissements.) + +Après avoir lu les considérants du décret, il est difficile de +s'expliquer le décret lui-même. Il se borne à attribuer aux auteurs, +comme cadeau législatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de +même que déclarer un homme _usufruitier à perpétuité_, c'est le +déclarer propriétaire,--dire qu'il sera propriétaire pendant un nombre +d'années déterminé, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas +un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je +m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation où je suis, +elle ne fait que proclamer un mensonge. + +Notre législation actuelle ne me paraît fondée sur aucun principe. Ou +la propriété littéraire est un droit supérieur à la loi, et alors la +loi ne doit faire autre chose que le constater, le régler et le +garantir; ou l'oeuvre littéraire appartient au public, et, en ce cas, +on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribué à l'auteur. + +Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des idées dont +notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est +substituée au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de +munificence qu'elle était maîtresse de régler et de limiter; elle a +supposé que le fond du droit était en elle et non dans l'auteur, et +alors elle en a cédé ce qu'elle a jugé à propos d'en céder. Mais, en +ce cas, pourquoi cette solennelle déclaration du droit? + +.....Un écrivain de talent a consacré des pages éloquentes à +combattre, dans son principe même, la propriété littéraire. Il se +fonde sur ce qu'il y a de triste et de dégradant, selon lui, à voir le +génie chercher sa récompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empêcher +de craindre qu'il n'y ait dans cette manière de juger un reste de +préventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cédé, à son insu, à +ce sentiment de mépris pour le travail, qui était le caractère +distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est +inculqué à tous avec l'éducation universitaire. Les écrivains sont-ils +d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins à +satisfaire, une famille à élever? Y a-t-il quelque chose de méprisable +en soi à recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots +_mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous +la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse, +d'échanger librement des services, parce que l'or sert d'intermédiaire +à ces échanges? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous +des dieux de l'Olympe? + +Après avoir flétri ce sentiment, je pourrais dire cette nécessité qui +soumet les hommes à recevoir des services en échange de ceux qu'ils +rendent, et, pour trancher le mot, à _travailler_ en vue d'une +rémunération, M. Blanc imagine tout un système de rémunération. +Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je +n'examinerai pas le système de M. Blanc, qui me paraît susceptible de +beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les écrivains +conserveront plus de dignité quand la brigue et les sollicitations +seront le chemin des récompenses? (Rires.) + +Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'état actuel des choses, les +livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits +à la hâte, sont plus lucratifs que les grands et sérieux ouvrages, qui +ont exigé beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que +le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est +ainsi de toutes les productions. Partout où les masses sont disposées +à faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il +se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures +législatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des +moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrès de +l'opinion publique[77]. + +[Note 77: V. la même conclusion aux pages 140 et 141 du tome +IV.--(_Note de l'éditeur._)] + +On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne +font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le +crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le +temps décrédite. + +Au reste, il me semble que la propriété littéraire est un obstacle à +ce danger. N'est-il pas évident que plus l'usufruit est restreint, +plus il y a intérêt à écrire vite, à abonder dans le sens de la vogue? + +Quant au désintéressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux, +et, je puis le dire, pleins d'élévation et d'éloquence, à Dieu ne +plaise que je me sépare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui +veulent rendre sans aucune rémunération des services à la société, +dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclésiastique, +littéraire ou autre, méritent toute notre sympathie, toute notre +admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands +modèles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dénûment et la +douleur. Mais quoi! serait-il généreux à la société de s'emparer du +dévouement d'une classe particulière pour s'en faire un titre contre +elle, pour l'imposer comme une obligation légale, et pour refuser à +cette classe le droit commun de recevoir des services contre des +services? (Mouvement.) + +Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la +propriété littéraire, mais à son application, il en est une qui me +paraît très-sérieuse; c'est l'état de la législation chez les peuples +qui nous avoisinent. Il me semble que c'est là un de ces progrès à +l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarité des nations. À +quoi servirait que la propriété littéraire fût reconnue en France, si +elle ne l'était pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les +imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunément violer cette +propriété? Tel est l'état des choses actuel, dira-t-on, et il +n'empêche pas que notre législation n'ait accordé aux auteurs +l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvénient ne serait pas pire quant à +la propriété. + +Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaçon +place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants. +Que serait-ce donc si la propriété littéraire eût été reconnue en +France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands +hommes des siècles passés étaient encore grevées d'un droit d'auteur +dont les éditeurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au +moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre +librairie est placée sous ce rapport dans les mêmes conditions que la +librairie étrangère. Sans cela, il est douteux qu'elle pût exister. + +Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je démens ces principes +de liberté commerciale que je recommande en d'autres matières, puisque +je parais redouter pour notre librairie la concurrence étrangère. + +Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation. + +Si les Belges, grâce à une position naturelle ou à une supériorité +personnelle, peuvent imprimer à meilleur marché que nous, je +regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres +belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une +taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme +toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de +contrefaçon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables +pour être assimilés. Je suppose qu'il s'établisse une fabrique de drap +sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller +soustraire dans les fabriques françaises de la laine et des teintures; +évidemment ce ne serait pas là de la concurrence, ce serait de la +spoliation. N'aurions-nous pas le droit de réclamer que la législation +belge fût réformée, et que la diplomatie française, pour être bonne à +quelque chose une fois dans sa vie, provoquât ce grand acte de justice +internationale? + +En résumé, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc, +j'ose dire que mes désirs sont les siens. Oui, je désire comme lui que +notre littérature s'élève, s'épure et se moralise; je désire que la +France conserve et étende de plus en plus la légitime et glorieuse +suprématie de sa belle langue, qui, plus que ses baïonnettes, portera +jusqu'aux extrémités de la terre le principe de notre Révolution. +(Applaudissements.) + +LETTRE. + + Mugron, le 9 Septembre 1847. + +«MONSIEUR, + +«J'apprends avec une vive satisfaction l'entrée dans le monde du +journal que vous publiez dans le but de défendre la _propriété +intellectuelle_. + +«Toute ma doctrine économique est renfermée dans ces mots: _Les +services s'échangent contre les services_, ou en termes vulgaires: +_Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la +propriété intellectuelle aussi bien que matérielle. + +«Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce +soit, et les résultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur +donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'échange. +J'admire comme un autre ceux qui en font à leurs semblables le +sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralité ni aucune +justice à ce que la loi leur impose systématiquement ce sacrifice. +C'est sur ce principe que je défends le libre-échange, voyant +sincèrement dans le régime restrictif une atteinte, sous la forme la +plus onéreuse, à la propriété en général, et en particulier à la plus +respectable, la plus immédiatement et la plus généralement nécessaire +de toutes les propriétés, celle du travail. + +«Je suis donc, en principe, partisan très-prononcé de la propriété +littéraire. Dans l'application, il peut être difficile de garantir ce +genre de propriété. Mais la difficulté n'est pas une fin de +non-recevoir contre le droit. + +«La propriété de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de +ses facultés, est l'essence de la société. Antérieure aux lois, loin +que les lois doivent la contrarier, elles n'ont guère d'autre objet +au monde que de la garantir. + +«Il me semble que la plus illogique de toutes les législations est +celle qui régit chez nous la propriété littéraire. Elle lui donne un +règne de vingt ans après la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze? +pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fixé un nombre +arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _crée_ la propriété, +principe qui peut bouleverser le monde. + +«_Ce qui est juste est utile_: c'est là un axiome dont l'économie +politique a souvent occasion de reconnaître la justesse. Il trouve une +application de plus dans la question. Lorsque la propriété littéraire +n'a qu'une durée légale très-limitée, il arrive que la loi elle-même +met toute l'énorme puissance de l'intérêt personnel du côté des +oeuvres éphémères, des romans futiles, des écrits qui flattent les +passions du moment et répondent à la mode du jour. On cherche le +_débit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le +public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles +à une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre à ses enfants qu'une +épave? Plante-t-on des chênes sur un sol communal dont on a obtenu la +concession momentanée? Un auteur serait puissamment encouragé à +compléter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire à son +fils: «Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprécié. +Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chêne qui +vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre.» + +«Je sais, Monsieur, que ces idées paraissent bien _mercantiles_ à +beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le +principe du désintéressement _chez les autres_. Si les déclamateurs +voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-être ne +seraient-ils pas si prompts à proscrire dans l'écrivain le soin de son +avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intérêt_, puisqu'il +faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute +une nuit à lire un petit ouvrage où l'auteur flétrit avec une grande +énergie quiconque tire la moindre rémunération du travail +intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une +coïncidence assez bizarre, la première chose que j'y lus, c'est que ce +même auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considérable. +Voilà tout le désintéressement du siècle, morale que nous nous +imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mêmes. En tout +cas, le désintéressement, tout admirable qu'il est, ne mérite même +plus son nom s'il est exigé par la loi, et la loi est bien injuste si +elle ne l'exige que des ouvriers de la pensée. + +«Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes +des déclamateurs eux-mêmes, que l'intérêt est un mobile individuel +indestructible et un ressort social nécessaire, je suis heureux de +comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il +coïncide dans ses effets généraux avec la justice et le plus grand +bien universel: aussi je m'associe de tout coeur à votre utile +entreprise. + +«Votre bien dévoué. + + «Frédéric BASTIAT, + + «Rédacteur en chef du _Libre-Échange_.» + + +50.--DE LA MODÉRATION + + 22 Mai 1847. + +On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation, +soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des +hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de +l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M. +Cunin-Gridaine, ministre. + +Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir +les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant +les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception +des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à +la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le +comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des +inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels +qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les +restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur +cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non +plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les +restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un +travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération, +plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde, +qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif, +nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec +zèle et persévérance. + +Après tout, qu'est-ce que la modération? + +Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous +croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des +détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un +fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous +ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages +ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur +cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye +un reste quatre_. + +Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité +de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux. +Nous ne donnerons pas dans le piége. + +Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la +plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la +plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y +use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à +peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous +trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une +seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la +ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe +lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut +la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y +saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne +croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse +inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais +dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré? + +D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est, +disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois. +Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en +même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les +classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à +courtiser le nombre et la force? + +C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération +et de sincérité. + +Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention, +de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait +d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques. + +«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce +puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus +onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette +chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre +l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie +manufacturière[78].» + +[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)] + +Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous +n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le +public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le +but, la seconde nous semble le moyen indispensable. + +Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions +soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et, +en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les +susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous +eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent +pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire +explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise +par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur +ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé +dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu +desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre +sincérité tout crédit. + +Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de +ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est +chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de +l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à +laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés; +puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et +celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au +contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous +croyons la protection mauvaise pour tout le monde. + +C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et +de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien +longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable +pour que le public s'éclaire. + +Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès +que nous croyons chimérique), supposons que la première année les +propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges +industriels, et que la seconde année, pour se venger, les +manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles. + +Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos +lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la +première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays +s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la +concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le +retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant +combien de siècles peut-être cette courte période de liberté, +accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les +arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la +supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances +et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de +Méthuen et de 1786. + +C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole +l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes +libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que, +sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions +devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette +confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de +longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences +avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans +les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner +une volonté nationale forte et éclairée. + +Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de +séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de +justice. + +C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime +protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une +transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on +offre à toutes les industries des compensations qui rendent la +secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de +quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le +prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la +viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si +le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il +a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures +conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de +la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la +réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que +celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice. + +Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu +dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire +renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne +nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous +plus de modération et de prudence? + +La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction, +quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les +opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas +attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des +destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer +le gouvernement de l'émeute. + +N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons? + + +51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE. + + 22 Mai 1847. + +Les hommes sont facilement dupes des systèmes, pourvu qu'un certain +arrangement symétrique en rende l'intelligence facile. + +Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre +parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes +opposées, ayant entre elles les mêmes rapports hostiles qui ont armé +jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_. + +«La _bourgeoisie_, dit-on, était faible d'abord. Elle était opprimée, +foulée, exploitée, humiliée par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle +s'est enrichie, elle s'est fortifiée jusqu'à ce que, par l'influence +du nombre et de la fortune, elle eût vaincu son adversaire en 89. + +«Alors elle est devenue elle-même l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle, +il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prépare à vaincre, +dans le second acte de la _guerre sociale_.» + +Si la symétrie suffisait pour donner de la vérité aux systèmes, on ne +voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas +ajouter en effet: + +Quand le peuple aura triomphé de la bourgeoisie, il dominera et sera +par conséquent aristocratie à l'égard des mendiants. Ceux-ci +grandiront, se fortifieront à leur tour et prépareront au monde le +drame de la troisième _guerre sociale_. + +Le moindre tort de ce système, qui défraye beaucoup de journaux +populaires, c'est d'être faux. + +Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne +profonde de séparation, une hostilité irrécusable d'intérêts, qui ne +peut manquer d'amener tôt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue +du dehors; elle a conquis sa place par l'épée; elle domine par la +force. Son but est de faire tourner à son profit le travail des +vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armées, s'arroge la +puissance législative et judiciaire, et même, pour être maîtresse de +tous les moyens d'influence, elle ne dédaigne pas les fonctions ou du +moins les dignités ecclésiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit +de corps qui est sa sauvegarde, les priviléges qu'elle a usurpés, elle +les transmet de père en fils par ordre de primogéniture. Elle ne se +recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est +déjà sur la voie de sa perte. + +Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de +la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie? +Qu'est-ce que ce mot représente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque, +par son activité, son assiduité, ses privations, s'est mis à même de +vivre sur du travail antérieur accumulé, en un mot sur un capital? Il +n'y a qu'une funeste ignorance de l'économie politique qui ait pu +suggérer cette pensée: que vivre sur du travail accumulé, c'est vivre +sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui définissent ainsi la +bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs +laborieusement conquis, dans le développement intellectuel qui en est +la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de +nécessairement opposé aux intérêts de l'humanité, de la communauté ou +même des classes laborieuses. + +Ces loisirs, s'ils ne coûtent rien à qui que ce soit, méritent-ils +d'exciter la jalousie[79]? Ce développement intellectuel ne +tourne-t-il pas au profit du progrès, dans l'ordre moral aussi bien +que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants, +précisément à cause des avantages qu'ils confèrent, ne sont-ils pas le +fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies +du travail manuel? Et le bien-être de ces classes, toutes choses +égales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel à l'abondance +de ces capitaux et, par conséquent, à la rapidité avec laquelle ils se +forment, à l'activité avec laquelle ils rivalisent? + +[Note 79: V. au tome V, pages 142 à 145, et tome VI, les chap. V et +VIII.--(_Note de l'éditeur._)] + +Mais, évidemment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint +si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend +parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salariés, qui travaillent +pour leur compte, qui dirigent, à leurs risques et périls, des +entreprises agricoles, manufacturières, commerciales, qui se livrent à +l'étude des sciences, à l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit. + +Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la +bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait à +assimiler leurs rapports à ceux de l'aristocratie et de la démocratie. +Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien +naturel et bien heureux que le mécanisme social permette à ceux qui +peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les +rangs des travailleurs que se recrute constamment, à toute heure, la +bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces +capitaux, objet de tant de déclamations si insensées? Où conduit une +telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les +vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins +immédiats, parce qu'il sera laborieux, économe, ordonné, maître de ses +passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succès à laisser +ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe +lui-même,--en un mot à fonder une famille,--on pourra dire que cet +ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui éloigne de la +cause populaire, et qui mène dans cette région de perdition, la +_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue +d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien +pour mériter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente à +s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est là +l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'élèvera jamais +au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intérêts +coïncideront toujours avec l'intérêt social bien entendu! + +[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de +l'éditeur_.)] + +L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde à l'aspect des +conséquences effroyables renfermées dans ces doctrines erronées, et à +la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur. +On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle, +inévitable, forcément amenée par la prétendue hostilité radicale du +peuple et de la bourgeoisie, semblable à la lutte qui a mis aux mains, +dans tous les pays, l'aristocratie et la démocratie. Mais, encore une +fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse +acquise par la force à la richesse acquise par le travail? Et si le +peuple considère toute élévation, même l'élévation naturelle par +l'industrie, l'épargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un +obstacle à renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison +d'être restera-t-il à l'activité et à la prévoyance humaine[81]? + +[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit +et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note +de l'éditeur._)] + +Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'éventualités si +funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle +l'éducation moderne retient les générations actuelles sur tout ce qui +a rapport au mécanisme de la société. + +Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une. +Des degrés infinis dans l'échelle des fortunes, toutes dues au même +principe, ne suffisent pas pour constituer des classes différentes, +encore moins des classes hostiles. + +Cependant, il faut le dire, il existe dans notre législation, et +principalement la législation financière, certaines dispositions qui +n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire, +justifier l'erreur et l'irritation populaires. + +On ne peut nier que l'influence législative concentrée dans les mains +du petit nombre, n'ait été quelquefois mise en oeuvre avec partialité. +La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait +dire: «Notre participation aux biens communs diffère par le degré, +mais non par le principe. Nos intérêts sont identiques; en défendant +les miens, je défends les vôtres. Voyez-en la preuve dans nos lois; +elles sont fondées sur l'exacte justice. Elles garantissent également +toutes les propriétés, quelle qu'en soit l'importance.» + +Mais en est-il ainsi? La propriété du travail est-elle traitée par +nos lois à l'égal de la propriété accumulée fixée dans le sol ou le +capital? Non certes; mettant de côté la question de la répartition des +taxes, on peut dire que le régime protecteur est le terrain spécial +sur lequel les intérêts et les classes se livrent le combat le plus +acharné, puisque ce régime a la prétention de pondérer les droits et +les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question, +comment la classe qui fait la loi a-t-elle traité le travail? comment +s'est-elle traitée elle-même? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait +et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit, +quoiqu'elle affiche la prétention d'être la gardienne fidèle du +_travail national_. Ce qu'elle a tenté, c'est d'élever le prix de tous +les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait +naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son +but immédiat, elle a bien moins réussi encore dans ses intentions +philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dépend exclusivement du +rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si +la protection ne peut rien changer à ce rapport, si elle ne parvient +ni à augmenter la masse du capital, ni à diminuer le nombre des bras, +quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en +exercera aucune sur le taux des salaires. + +On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous +arguons de ce que les intérêts de toutes les classes sont homogènes, +et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche +abuse de la puissance législative. + +Hâtons-nous de le dire, l'oppression exercée, sous cette forme, par +une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement +une erreur économique, partagée par le peuple et par la bourgeoisie. +Nous en donnerons deux preuves irrécusables: la première, c'est que la +protection ne profite pas à la longue à ceux qui l'ont établie. La +seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles +l'ignorent complétement, et à ce point qu'elles se montrent mal +disposées envers les amis de la liberté. + +Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal, +quand une fois elle est signalée, finisse par être généralement +reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux récriminations +des masses l'injustice du régime protecteur! Que la classe électorale +y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses +souffrances dans l'absence d'un phalanstère, d'une organisation du +travail, d'une combinaison chimérique. Un jour il verra l'injustice là +où elle est. Un jour il découvrira que l'on fait beaucoup pour les +produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait +pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se +demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pères +pouvaient approcher de l'urne électorale, était-il défendu au peuple, +comme aujourd'hui, d'échanger son salaire contre du fer, des outils, +du combustible, des vêtements et du pain? Il trouvera la réponse +écrite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous à lui +répondre, industriels législateurs, s'il ajoute: «Nous voyons bien +qu'une nouvelle aristocratie s'est substituée à l'ancienne? (V. _nº +18, page 100_.) + +Si donc la bourgeoisie veut éviter la _guerre sociale_, dont les +journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle +ne sépare pas ses intérêts de ceux des masses, qu'elle étudie et +comprenne la solidarité qui les lie; si elle veut que le consentement +universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la +communauté tout entière; si elle veut qu'on ne s'inquiète pas trop du +pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et +impartiale; qu'elle accorde à tous ou à personne la protection +douanière. Il est certain que la propriété des bras et des facultés +est aussi sacrée que la propriété des produits. Puisque la loi élève +le prix des produits, qu'elle élève donc aussi le taux des salaires; +et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'échanger +les uns contre les autres. + + +52.--L'ÉCONOMIE POLITIQUE DES GÉNÉRAUX. + + 20 Juin 1847. + +Lorsque, au sein du Parlement, il arrive à un financier, s'aventurant +dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se +peut qu'il attire le sourire sur les lèvres de MM. les généraux. Il +n'est pas surprenant non plus que MM. les généraux fassent quelquefois +de l'économie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont +occupés de cette branche des connaissances humaines. + +Il y a cependant cette différence entre la stratégie et l'économie +politique. L'une est une science spéciale; il suffit que les +militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygiène, est +une science générale, sur laquelle il est à désirer que chacun ait des +idées justes. (_V. tome IV, page 122._) + +Le général Lamoricière, dans un discours auquel, sous d'autres +rapports, nous rendrons pleinement justice, a émis une théorie des +débouchés que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires. + + «Au point de vue de l'économie politique _pure_, a dit + l'honorable général, les débouchés sont quelque chose: dans le + temps qui court, on dépense de l'argent _et même des hommes_ pour + conserver ou pour conquérir des débouchés. Or, dans la situation + de la France sur le marché du monde, n'est-ce donc pas quelque + chose pour elle qu'un débouché de 63 millions de produits + français? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons + tissés, 7 ou 8 millions de vins, etc.» + +Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dépense de +l'argent _et même des hommes_ pour conquérir des débouchés; mais, +nous en demandons pardon au général Lamoricière, loin que ce soit au +nom de l'économie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et +très-mauvaise économie politique. Un débouché, c'est-à-dire une vente +au dehors, n'a de mérite qu'autant qu'elle couvre tous les frais +qu'elle entraîne; et si, pour la réaliser, il faut avoir recours à +l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente +concerne puisse s'en féliciter, la nation en masse subit une perte +quelquefois considérable, sans parler de l'immoralité du procédé et du +sang plus qu'inutilement répandu. + +C'est bien pis encore quand, pour nous créer de prétendus débouchés, +nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et +l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute +que les fonctionnaires algériens, français ou arabes, à qui on expédie +de Paris et aux dépens des contribuables, leurs traitements mensuels, +n'en consacrent une faible partie à acheter des cotons et des vins de +France. Il paraît que sur 130 millions que nous dépensons en Afrique, +60 millions reçoivent cette destination. L'économie politique _pure_ +enseigne que, si les choses devaient persévérer sur ce pied, voici +quel serait le résultat: + +Nous arrachons un Français à des occupations utiles; nous lui donnons +130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en +échange de produits qui valent exactement cette somme. Total de la +perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le +travail de cet homme aurait pu créer en France pendant une année. + +Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilité de notre conquête +en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain +que ce n'est pas par ces débouchés illusoires qu'on peut apprécier +cette utilité, mais par la prospérité future de notre colonie[82]. + +[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algérie_ du pamphlet: +_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'éditeur._)] + +Aussi, un autre général, M. de Trézel, ministre de la guerre, a-t-il +cru devoir présenter, comme compensation à nos sacrifices, non les +débouchés présents, mais les produits futurs de l'Algérie. +Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre +erreur économique dans l'arrière-plan du brillant tableau exhibé par +M. le Ministre aux yeux de la Chambre. + +Il s'est exprimé ainsi: + + «Sa _bonne fortune_ a donné l'Afrique au pays, et certainement + nous ne laisserons pas échapper par légèreté, par paresse, ou par + la crainte de dépenser de l'argent _et des hommes même_, un pays + qui doit nous donner 200 lieues de côtes sur la Méditerranée, à + trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des + productions pour _lesquelles nous payons énormément d'argent aux + pays voisins_. + + «Ainsi, sans compter les céréales qui autrefois, comme je l'ai + déjà dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est + une production spéciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour + laquelle nous payons 60 millions par année à l'étranger_. Nous + avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achètent encore hors de + France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac. + _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit à + l'étranger._ Il est certain qu'avant peu d'années, avant + vingt-cinq ans peut-être, nous aurons tiré tous ces produits-là + de l'Afrique, et nous pourrons considérer alors l'Afrique comme + une de nos provinces.» + +Ce qui domine dans ce passage, c'est l'idée que la France perd +intégralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'étranger. +Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit à produire +cette même _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en échange, +exactement comme M. de Trézel utilise mieux son temps dans ses travaux +administratifs que s'il le passait à coudre ses habits. C'est sur +cette erreur qu'est fondé tout le régime restrictif. + +D'un autre côté, on nous présente comme un gain national le blé, +l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la +terre d'Afrique.--Cela dépend de ce que ces choses coûteront, y +compris, outre les frais de production, ceux de conquête et de +défense. Il est évident que si, avec ces mêmes sommes, nous pouvions +produire ces mêmes choses en France, ou, ce qui revient au même, de +quoi les acheter à l'étranger, et réaliser encore une économie, ce +serait une mauvaise spéculation que d'aller les produire en Barbarie. +Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense +question algérienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut, +la supériorité des considérations tirées d'un ordre plus élevé, ce +n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'économie +politique _pure_. + + +53.--RECETTES PROTECTIONNISTES. + + 27 Décembre 1846. + +Depuis que nous avons publié un rapport au Roi sur le grand parti +qu'on pourrait tirer d'une paralysie générale des mains droites[83], +comme moyen de favoriser le travail, il paraît que beaucoup de +cervelles sont en quête de nouvelles recettes protectionnistes. Un de +nos abonnés nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention +d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient +des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'État. Nous nous +empressons de la reproduire. + +[Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'éditeur._)] + +MESSIEURS LES MINISTRES, + +Au moment où la protection douanière semble compromise, la nation +reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la +ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert à +l'imagination. Votre système de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me +semble pas assez radical, et je prends la liberté de vous suggérer des +moyens plus héroïques, toujours fondés sur cet axiome fondamental: +_l'intensité du travail, abstraction faite de ses résultats, c'est la +richesse_. + +De quoi s'agit-il? de fournir à l'activité humaine de nouveaux +aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide +dans les moyens actuels de satisfaction,--de créer une grande demande +de produits. + +J'avais d'abord pensé qu'on pourrait fonder de grandes espérances sur +l'_incendie_,--sans négliger la guerre et la peste.--Par un bon vent +d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait +certainement assurer à la population les deux grands bienfaits que le +régime protecteur a en vue: _travail et cherté_--ou plutôt _travail +par cherté_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de +Paris donnerait à l'industrie nationale? En est-il une seule qui +n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons à reconstruire, +de meubles à refaire, d'outils, d'instruments, d'étoffes, de livres et +de tableaux à remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en +proche et s'accroître par lui-même comme une avalanche, car l'ouvrier +occupé en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas +vous qui viendrez prendre ici la défense du consommateur, car vous +savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un. +Qu'est-ce qui arrête la production? Évidemment les produits existants. +Détruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce +que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de +richesses, sans maladies point de médecins, sans guerres point de +soldats, sans procès point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se +cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne +s'écroulaient pas, si les meubles étaient indestructibles, que de +métiers seraient en souffrance! Détruire, c'est se mettre dans la +nécessité de rétablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la +richesse. Répandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la +peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les +professions, car toutes auront un vaste champ d'activité. Ne +dites-vous pas vous-mêmes que la rareté et la cherté du fer font la +fortune des forges? N'empêchez-vous pas les Français d'acheter le fer +à bon marché? Ne faites-vous pas en cela prédominer l'intérêt de la +production sur celui de la consommation? Ne créez-vous pas, pour ainsi +dire, la maladie afin de donner de la besogne au médecin? Soyez donc +conséquents. Ou c'est l'intérêt du consommateur qui vous guide, et +alors recevez le fer; ou c'est l'intérêt du producteur, et en ce cas, +incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste à avoir plus +en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez +qu'elle consiste à avoir moins avec plus de travail, et en ce cas +brûlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de +principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vérité, ni +l'erreur, mais un mélange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela +nous convient, vérité quand cela nous arrange. + +Cependant, Messieurs les Ministres, ce système de protection, quoique +théoriquement en parfaite harmonie avec le régime prohibitif, pourrait +bien être repoussé par l'opinion publique, qui n'a pas encore été +suffisamment préparée et éclairée par l'expérience et les travaux du +_Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'exécution +à des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a +partout encombrement de marchandises, la faculté de consommer fait +défaut à la faculté de produire, les débouchés sont trop restreints_, +etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientôt regardé +comme le remède efficace à tant de maux. + +En attendant, j'ai inventé un autre mode de protection qui me semble +avoir de grandes chances de succès. + +Il consiste simplement à substituer un encouragement direct à un +encouragement indirect. + +Doublez tous les impôts; cela vous créera un excédant de recettes de +14 à 1,500 millions. Vous répartirez ensuite ce fonds de subvention +entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les +aider et les mettre en mesure de résister à la concurrence étrangère. + +Voici comment les choses se passeront. + +Je suppose que le fer français ne puisse se vendre qu'à 350 fr. la +tonne.--Le fer belge se présente à 300 fr.--Vite vous prenez 55 fr. +sur le fonds de subvention et les donnez à notre maître de +forge.--Alors il livre son fer à 295 fr. Le fer belge est exclu, c'est +ce que nous voulons. Le fer français reçoit son prix rémunérateur de +350 fr., c'est ce que nous voulons encore. + +Le blé étranger a-t-il l'impertinence de s'offrir à 17 fr. quand le +blé national exige 18 francs? Aussitôt vous donnez 1 franc 50 centimes +à chaque hectolitre de notre blé qui se vend à 16 francs 50 centimes, +et chasse ainsi son concurrent. Vous procéderez de même pour les +draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail +national sera protégé, la concurrence étrangère éloignée, le prix +rémunérateur assuré, l'inondation prévenue, et tout ira pour le mieux. + +«Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous. +Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de +différence. Même principe, même résultat. Le procédé seul est +légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez sur +les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du +consommateur, ce qui, en définitive, est la même chose. Nous faisons +passer directement la subvention du public au protégé. Vous, vous la +faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du Trésor, +rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la +nôtre.» + +Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien +de neuf. Mon système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le +travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure +illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice. + +Mais laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé. +Votre protection indirecte ne protége efficacement qu'un petit nombre +d'industries. Je vous offre le moyen de les protéger toutes. Chacune +aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants, négociants, +avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans, +ouvriers, tous mettent leur obole à la tirelire de la protection; +n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose? + +Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois +venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts? +comment arracher 150 millions à la poste, 300 millions au sel, un +milliard à la contribution foncière? + +--Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez +bien réellement au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne +vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques écritures, car tout +se passera sur le papier. + +En effet, selon notre droit public, chacun concourt à l'impôt en +proportion de sa fortune. + +Selon l'équité, l'État doit à tous une _égale protection_. + +Il résulte de là que mon système se réduira, pour M. le ministre des +finances, à ouvrir à chaque citoyen un compte qui se composera +invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit: + +Doit N. à la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impôts. + +Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de +protection. + +--Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout! + +--C'est très-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du +tout, si vous pouviez la faire servir à protéger également _tout le +monde_. + +--Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger _quelques-uns_. + +--C'est ce que vous pouvez très-bien faire par mon procédé. Il suffit +de désigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on +partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit +plus grosse. + +--Ce serait une horrible injustice. + +--Vous la commettez bien maintenant. + +--Du moins, nous ne nous en apercevons pas. + +--Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle se commet. + +--Que faut-il donc faire? + +--Protéger tout le monde, ou ne protéger personne. + + +54.--DEUX PRINCIPES. + + 7 Février 1847. + +--Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange. + +--Qu'en pensez-vous? + +--J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement +après un chef-d'oeuvre sur la protection. + +--Vous donnez donc la préférence à ce dernier? + +--Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant. + +--Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu? + +--Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout, +je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux +raison. + +--En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé? + +--Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé +sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions +économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et +_Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment, +monsieur, la tête m'en tourne. + + Vo solcando un mar crudele + Senza vele + E senza sarte. + +Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et +je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de +ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il +y a quelques années. + +--Contez-moi cela, je vous prie. + +--Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces +vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La +brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la +poursuite d'un lièvre, qu'enfin..... + +--Vous le prîtes? + +--Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous +désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à +nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos. +Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de +Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les +épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est +levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les +Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne +pûmes nous entendre. + +--Comment cela finit-il? + +--Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous +tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je, +voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens +qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez, +chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées +arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais +tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second +voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du +monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous +si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce +n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir +la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans +transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous +casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans +la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez +sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider +à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel +côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez +progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant +l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut +heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y +eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la +croupe de sa monture. + +--Pour punir le cavalier. Ô justice distributive! + +--Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en +augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est +Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la +théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la +théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut. + +--Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?... + +--Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes. + +--Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous +examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous +mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher +vers le soleil. + + Et cherche encor le regard de Phébus. + +Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous +cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène +avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers, +faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse +sous l'empire de la même erreur. + +--Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent +en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on +trouve alors des donneurs d'avis de la même force. + +--Que faut-il donc faire? + +--Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_. + +--Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me +guider, une pauvre petite fleur? + +--Non, mais un principe. + +--Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire, +simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe? + +--Il y en a une. + +--Dites-la-moi de grâce. + +--Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé +est-il bon? + +--Eh parbleu! à être mangé. + +--Voilà un principe. + +--Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme +M. Jourdain de la prose, sans le savoir. + +--C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus +vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de +doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre +utilité? + +--À quoi serait-il utile, sinon à être mangé? + +--Cherchez bien. + +--Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur. + +--Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe. + +--Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des +principes. J'en dis un à chaque mot. + +--N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux +genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé? + +--Que voulez-vous dire? + +--À quoi sert la houille? + +--À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force. + +--Ne sert-elle pas à autre chose? + +--Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers, +aux marins. + +--Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité? + +--Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du +travail au berger, au fileur, au tisseur. + +--Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes, +permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit: +_Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les +produits sont faits pour être produits_. + +--Voilà que je recommence à comprendre un peu moins. + +--Je vais donc varier le thème: + + _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer. + _Second principe_: L'homme consomme pour travailler. + _Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs. + _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé. + _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but. + _Second principe_: Le but est fait pour les moyens. + _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on + mange. + _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure. + _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette. + _Second principe_: La charrette va devant les boeufs. + +--Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le +mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_, +j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes? + + Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être + Si _savant_ que je suis. + +--Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis +en variations. + +--Mais où diable en voulez-vous venir? + +--À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que +vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles +vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la +vérité, l'autre dans la région de l'erreur. + +--Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste, +qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci, +que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la +charrette avant les boeufs_? + +--Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces +deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot +_utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a +deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste +_à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste +_à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de +ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la +boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science. +Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur +le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans +leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole +retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des +_priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies +nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la +_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre +dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant +constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le +remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire, +on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt +du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance +vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le +bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre +humain[84]. + +[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première +série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au +tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] + +--Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est +fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés? + +--Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui +voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut +dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est +qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait +vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route +pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse +indication. + +--Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance +que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique +j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me +fissiez connaître toute votre pensée. + +--Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en... + +--Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche +prochain je suis tout à vous. + +--Je voudrais bien pourtant..... + +--Je suis pressé. Adieu. + +--À présent que je vous tiens..... + +--Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85]. + +--À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers! + +--Ciel! que les démonstrateurs sont lourds! + +[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le +_Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)] + + +55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE. + + 2 Mai 1847. + +M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées, +l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que +le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi: + +«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est +opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et +désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la +modération._» + +Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux +exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions +contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à +intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité. + +_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade. + +_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours. + +_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout. + +Le juge prononça cette sentence: + +«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui +lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que +_Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.» + +Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la +logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude +adversaire fût simplement _débouté_. + +Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance +finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire +pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.» + +L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise +au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de +Pierre.» + +La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait +bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait +plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait +pas à autre chose. + +Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M. +Cunin-Gridaine. + +De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour +être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul +plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi +M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_ +sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions. + +[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et +ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de +l'éditeur._)] + +Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que +l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à +faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de +la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu +coïncide quelque peu avec la justice. + +Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du +producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin +de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au +profit du consommateur. + +Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je +livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime +de 20 fr.; + +Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que +j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de +forges français me paye une prime de 20 fr. + +Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties +sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause, +disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux +autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique. + +Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des +motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait +que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui +veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la +suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M. +le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge +de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire +les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché. +(_V. le nº 50._) + +Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre, +vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en +recevoir aucun. + +La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces +deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux +coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et, +pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la +disposition de Pierre, aux frais de Jean. + +Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience +furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération +à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._) + + +56.--LES HOMMES SPÉCIAUX. + + 28 Novembre 1847. + +Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce +qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont +incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la +restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue +par des hommes _pratiques_. + +Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la +réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers. + +Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté, +et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à +demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut +renoncer à son privilége. + +Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap, +protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant +d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de +village; il n'entend rien à la fabrique.» + +Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention. +Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à +notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer +que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La +Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli, +parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui +inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.» + +Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence +par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de +connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés +métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles +mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les +fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux +qui les exercent. + +Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune +de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de +rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap +et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon +sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre +celui qui vend et celui qui achète? + +Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui +est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun +et le privilége. + +C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses +terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient +dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de +la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de +Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif, +en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors +et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature +prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous +prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu +d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte +que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays +pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer +sur le public. + +Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle +des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il +ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera +d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel +pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où +faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre +ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes +pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté, +qui devront surtout être consultés. + +Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes +spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur +de ce concours. + +Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette +lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être +résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques +universelles qu'on semble exiger de nous. + +«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses +industries? + +«Le peut-il sans compromettre le bien général? + +«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant +les profits des autres? + +«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale +ses faveurs? + +«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute +la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du +travail? + +«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement +impossible de favoriser également tous les genres de travaux? + +«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à +nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en +empêche?» + +Pour résoudre ces questions, il n'est nullement nécessaire d'être un +habile armateur, un ingénieux mécanicien; un agriculteur consommé. Il +est d'autant moins nécessaire de connaître à fond les procédés de tous +les arts et de tous les métiers, que ces procédés n'y font absolument +rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de +revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec +l'étranger à _armes égales_?--Oui certes, cela est nécessaire, dans +l'esprit du régime protecteur, puisque ce régime a pour but de +rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette +perte par le public; mais cela n'est pas nécessaire dans l'esprit du +libre-échange, car le libre-échange repose sur ce dilemme: Ou votre +industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle +perd, et alors la protection est nuisible à la masse. + +En quoi donc une enquête spéciale est-elle indispensable, puisque, +quel qu'en soit le résultat, la conclusion est toujours la même? + +Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que +la question de droit passe avant la question d'exécution.--Que pour +arriver à connaître le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une +enquête, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit +résolue. Mais s'il s'agissait de débattre la question de _droit_ +devant le public, si la majorité était encore favorable au principe +même de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche à un +abolitionniste en lui disant: «Vous n'êtes pas compétent; vous n'êtes +pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.» + +Pourquoi donc oppose-t-on, à ceux qui combattent les monopoles, cette +fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles? + +Les armateurs du Havre ne s'aperçoivent-ils pas que cette même fin de +non-recevoir, on la tournera contre eux? + +S'ils ont, avec raison, la prétention de connaître à fond la question +maritime, ils n'ont pas sans doute celle de posséder des connaissances +universelles. Or, d'après leur système, quiconque ose réclamer contre +un monopole doit préalablement fournir la preuve qu'il connaît à fond +l'industrie à laquelle ce monopole a été conféré. Ils nous disent, à +nous, que nous ne sommes pas aptes à juger si la loi doit se mêler de +nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais +armé de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirigé un +haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine, +une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous défendre +contre les taxes que ces industries vous imposent? + +La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public +en est dupe, ils sont toujours sûrs au moins du _statu quo_. Si vous +n'appartenez pas à une industrie protégée, ils déclinent votre +compétence. «Tu n'es que rançonné, tu n'as pas la parole.»--Si vous +appartenez à une industrie protégée, ils vous permettent de parler, mais +seulement de votre intérêt spécial, le seul que vous êtes censé +connaître. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87]. + +[Note 87: L'auteur a signalé plus tard le danger d'une classification +scientifique uniquement basée sur les phénomènes de la production. V. +au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'éditeur._)] + + +57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES. + + 9 Mai 1847. + +Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai +pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme +algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_. + +Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le +réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne +servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus +invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui, +dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de +partisans. + +On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur? +Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met +quelquefois en péril l'effet de la citation[88]. + +[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre +éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome +III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)] + +Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient +empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette +formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé +quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous +savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions +jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a +dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au +ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de +gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils +savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion +qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand +poëte, à mettre au jour ce refrain: + + C'est la faute de Voltaire, + C'est la faute de Rousseau. + +Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je +reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du +tarif entraîne nécessairement: + + 1º Un profit pour une industrie; + 2º Une perte égale pour une autre industrie; + 3º Une perte égale pour le consommateur. + +Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En +bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui +imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de +surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales, +fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre +multipliées, contrebande, répression, etc. + +Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la +protection. + +Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre +problème. + +Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait +traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous, +devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine. + +La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre +parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix +de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du +_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans +son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur. + +Il alla trouver le maître de forges, et lui dit: + +--Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais +vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours. + +--L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu +refends dans la journée. + +--Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma +hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je +mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en +une journée. + +--Je perdrai 2 francs à ce marché. + +--Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous, +je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur! +cela mérite-t-il aucune pitié? + +--Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera +perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur? + +--Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat +définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la +nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce +travailleur qui aura à se plaindre? + +--Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai +plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces +40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en +priverai un autre. + +--C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par +la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour +une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle +retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée. +Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au +cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques. + +--Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que +je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu +le demandes. + +--C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit +national à ébrécher les haches. + +Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa +tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron +qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du +consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre +producteur auquel je n'avais pas songé. + +À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui +dit: + +--Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs +pour les payer. + +--Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes. + +--C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour +mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin. + +--C'est un coquin. + +--Soit. + +--Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir. + +--Soit. + +--Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que +c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie. + +--Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous, +si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10. + +--C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes. + +--Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une +hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte. + +--Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce +monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt. + +--Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces +jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise +hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de +mauvaises machines. + +--Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une +haute importance. + +--Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que +vous les gagniez si je dois les perdre. + +--Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon +bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en +retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et +chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive, +constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2 +francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait +prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un +préjudice causé à un tiers. + +--Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon +vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne +doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je +disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs. +Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de +vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne +perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la +nation entière une perte sèche de 5 francs. + +--Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration. + +--Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre +prétention est injuste? + +--Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces +choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à +l'économie politique: + + Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie, + Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie! + +Cependant voyons ton argument. + +--Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas +l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous +faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon +ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants +que je lui remettrai en échange de son fer. + +--Peu importe, arrive enfin à la preuve. + +--Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui +représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie +française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit +que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les +donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en +échange du fer. + +--Cela paraît raisonnable. + +--Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5 +francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les +gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant. + +--Sans doute. + +--Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront. +Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est +juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième +personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite +avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs; +celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui +fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de +souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma +personne, aura perdu 5 francs. + +--Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose, +c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu +traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu +traites avec moi. + +--Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre +jour, à me préserver de cette confusion. + +J'ai 10 francs. + +Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous +voudrez. + +Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5 +francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront. + +Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces +10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans +l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être +question[89]. + +[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on +voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)] + +Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché, +je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_. + +Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique +va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une +loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas +la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la +jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que +le peuple voie si clair dans ses affaires[90]! + +[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et +Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)] + + +58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT. + + 30 Mai 1847. + +_À M. Arago, de l'Académie des sciences._ + +MONSIEUR, + +Vous avez le secret de rendre accessibles à tous les esprits les plus +hautes vérités de la science. Oh! ne pourriez-vous, à grand renfort +d'_x_, trouver au théorème suivant une de ces démonstrations par _a + +b_, qui ne laissent plus de place à la controverse! Son simple énoncé +suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et à +l'humanité. Le voici: + +SI UN DROIT PROTECTEUR ÉLÈVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTITÉ DONNÉE, +LA NATION GAGNE CETTE QUANTITÉ UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS. + +Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations +s'infligent à elles-mêmes des pertes incalculables. Il faudrait +reconnaître qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pièces d'un +franc dans la rivière chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il +s'avise de toucher à un outil ou à un vêtement. + +Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas être surpris +si, malgré le progrès des sciences et de l'industrie, une masse bien +lourde de misère et de souffrances pèse encore sur nos concitoyens. + +D'un autre côté, tout le monde convient que le régime protecteur est +une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce +calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosités nationales, +retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait +inscrire dans nos codes, au rang des délits et des crimes, des actions +innocentes en elles-mêmes. Ces inconvénients accessoires du système, +il faut bien s'y soumettre quand on croit que le système repose +lui-même sur cette donnée: _que tout renchérissement, de son fait, est +un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observé et vous +aurez peut-être observé comme moi que, malgré le grand mépris que les +individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent +difficilement,--mais s'il venait à être prouvé que ce prétendu gain +est accompagné d'abord d'une _perte égale_, ce qui fait compensation, +puis d'une _seconde perte encore égale_, laquelle constitue une +duperie bien caractérisée; comme dans le coeur humain l'horreur des +pertes est aussi fortement enracinée que l'amour des profits, il faut +croire que le régime protecteur et toutes ses conséquences directes et +indirectes s'évanouiraient avec l'illusion qui les a fait naître. + +Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je désire voir cette +démonstration revêtue de l'évidence invincible que communique la +langue des équations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je +m'adresse à vous; car, parmi tous les problèmes qu'offrent les +sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est +certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants, +vos puissantes facultés. J'ose dire que celui qui en donnerait une +solution irréfutable, n'eût-il fait que cela dans ce monde, aurait +assez fait pour l'humanité et pour sa propre renommée. + +Permettez-moi donc d'établir en langue vulgaire ce que je voudrais +voir mettre en langue mathématique. + +Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr. + +Cela veut dire qu'il s'échange contre 2 fr. ou tout autre objet valant +lui-même 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix. + +Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous à moins +de 3 fr. + +Dans ces circonstances, un coutelier français s'adresse au +gouvernement et lui dit: Protégez-moi. Empêchez mes compatriotes +d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir à +3 fr. + +Je dis que ce renchérissement d'un franc sera _gagné une fois_, mais +j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le même +phénomène se présentera dans tous les cas analogues. + +D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du +renchérissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien +clair que l'industrie française n'aura rien gagné ni perdu à la +mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut +arranger l'un de ces industriels et déranger l'autre, mais cela +n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-là, il y a +changement de direction, mais non accroissement ou décroissement dans +l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr. +de moins prennent celui de la ganterie, voilà tout. Injuste faveur +ici, oppression non moins injuste là, c'est tout ce qu'il est possible +d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr. + +Mais il reste un troisième franc dont il est essentiel de suivre la +trace; il constitue le surenchérissement du couteau; c'est la +_quantité donnée_ dont le prix des couteaux est élevé. C'est celle que +je dis être gagnée une fois et perdue deux par le pays. + +Qu'elle soit gagnée une fois, cela est hors de doute. Évidemment +l'industrie coutelière est favorisée, par la prohibition, dans la +mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer, +de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est +découragée que de 2 fr. et celle des couteaux est encouragée de 3 fr., +ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout +balancé jusqu'ici, un excédant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou +100 centimes, comme on voudra les appeler. + +Mais il est tout aussi évident que l'acquéreur du couteau, quand il +l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne déboursait que 2 +fr., tandis que maintenant il en dépense 3. Dans le premier cas, il +restait donc à sa disposition _un franc_ au delà du prix du couteau; +et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs +à quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait +été dépensé d'une manière quelconque et aurait encouragé l'industrie +nationale tout autant qu'un franc peut s'étendre. + +Si, par exemple, vous étiez cet acheteur,--avant la prohibition vous +pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire +de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous +serait resté 1 fr., avec lequel vous auriez acheté, selon votre bon +plaisir, des petits pâtés ou un petit volume in-12. + +Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de +suite à opposer au gain du coutelier une perte équivalente, savoir +celle du pâtissier ou du libraire. + +Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre, +vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encouragé dans une mesure +exactement semblable l'industrie du pays. Sous le régime de la +liberté, ils se sont partagés entre un gantier et un libraire; sous le +régime de la protection, ils sont allés exclusivement au coutelier, et +je crois qu'on pourrait défier le génie de la prohibition lui-même +d'ébranler cette vérité. + +Ainsi, voilà le franc gagné une fois par le coutelier et perdu une +fois par le libraire. + +Reste à examiner votre propre situation, vous acheteur, vous +consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous +aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis +que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mêmes 3 fr. qu'un couteau et +pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume, +soit l'équivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est +compensée par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison +de dire que ce franc, gagné une fois, est perdu deux fois. + +Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit à cela? car il est bon que vous +connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compensée par le +profit du coutelier, ou, en termes généraux, que la perte du +consommateur est compensée par le profit du producteur. + +Votre sagacité aura bien vite découvert que la mystification ici +consiste à laisser dans l'ombre le fait déjà établi que le profit d'un +producteur, le coutelier, est balancé par la perte d'un autre +producteur, le libraire; et que votre franc, par cela même qu'il a été +encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait +fait, la librairie. + +Après tout, comme il s'agit de sommes égales, qu'on établisse, si on +le préfère, la compensation entre le producteur et le consommateur, +peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse +pas reparaître deux fois le même gain pour l'opposer alternativement à +deux pertes bien distinctes. + +On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut +guère la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit +couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire +observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes +algébriques, qu'ils représentent la vie, la substance des peuples; et +c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui +généralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage. + +On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à +la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le +franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le +ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté, +la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un +régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour +éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à +ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3 +francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et +dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut +jamais affecter notre calcul[91]. + +[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº +48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V, +indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes, +contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note +de l'éditeur._)] + +Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir +argumenter de l'importance relative des deux industries comparées, +disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il +est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre +d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble +de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il +m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans +mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de +cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et +de dignité. + +Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème +l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi +d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit: +La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure +suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être +à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra +changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain +aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que +la protection protégera. + +Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger +l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La +réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux +pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges. +Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que +le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un +remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier +surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le +marché d'un franc pour le consommateur surtaxé? + +Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la +démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la +peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité +scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes. + +Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence +étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les +colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où +est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du +gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français +qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la +rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche +pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux +antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de +Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins +s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants +pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement +et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce +monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements +de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous? +D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette +équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre +patriotisme[92]. + +[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le +chap. X.--(_Note de l'éditeur._)] + + +59.--LA PEUR D'UN MOT. + +I + +UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de +courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon, +ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier +par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche +d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!) + +L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment +pouvez-vous prononcer ce gros mot? + +--Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous? + +--Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un +gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui +peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix +sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule. + +--Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit? + +--Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que +la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve +récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et +le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra +asiatique. + +--À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont +on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine. + +--Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le +_libre-échange_. + +--Mon ami, c'est l'_échange libre_. + +--Ah! bah! rien que cela? + +--Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre +nous. + +--Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et +bonnet blanc? + +--Exactement. + +--Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si +c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore +peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que +vous me dites? + +--C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière +entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres +qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques. +Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers. + +--En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je +vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père. + +--Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_ +pour un dragon à trois têtes? + +--Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à +l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que +c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse. + +--Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et +qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme +votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93]. + +[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)] + +--En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de +faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du +gros monsieur? + +--Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans +vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats. + +--Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose? + +--Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but? + +--De gagner quelques écus. + +--Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous? + +--Je cesserais de faire des souliers. + +--Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus? + +--Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je +puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un +paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de +belles robes pour ma femme[94]. + +[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.] + +--Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour +abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du +pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce +pain, ce vin, ce paroissien, ces robes? + +--Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie +entière ne suffirait pas. + +--Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir +mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95]. + +--C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de +tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des +meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par +exemple. + +--Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des +souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire +toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le +meilleur parti possible. + +--J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui +me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris +seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je +ferais joliment la loi à la pratique. + +--Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un +laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient +joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est +votre intérêt? + +--Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la +subissent comme moi. + +--Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant... + +--Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin. + +--Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât +d'aller à lui? + +--Je le traiterais de... + +--Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien? + +--Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la +concurrence, puisque je la subis. + +--Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut +toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs. + +--Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire +plus malhonnête homme qu'un fripon. + +--Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la +concurrence doit être la loi de tous ou de personne? + +--Justement. + +--Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le +monde? + +--Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque +métier. + +--Donc, il faut n'y soustraire personne. + +--Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander, +troquer, échanger,--honnêtement néanmoins. + +--Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_. + +--Pas plus malin que cela? + +--Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.) + +--En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre +libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique +qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît. + +--C'est ce qu'il nous reste à voir. + + +II + +--Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable +s'appelle votre métier? + +--Vous voulez dire _économiste_. + +--Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte +plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des +gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous +faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre +un quart de journée, avec vos échanges. + +--Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu! +le bel habit! L'étoffe en est moelleuse. Où l'avez-vous prise? + +--Chez le marchand. + +--Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée? + +--De la fabrique, sans doute. + +--Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous +pas allé vous-même à la fabrique? + +--C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et +n'ai pas le temps de m'en informer. + +--Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des +parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de +se faire payer leurs services. + +--Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le +drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le +vendent; quel droit ont-ils de bénéficier? + +--Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap +à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres. + +--Comme je lis quelquefois la _Démocratie pacifique_, j'ai pris en +horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces +accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent +essayé de m'en passer. + +--Eh bien? + +--Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal +tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas, +ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir; +j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps +perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle +veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96]. + +[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne +voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)] + +--Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par +l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de +quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous +chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous +les cuirassez, et le marteau qui les enfonce. + +--Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent. + +--D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient +payés de leur temps et de leurs soins? + +--Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop. + +--Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi +concurrence entre eux? + +--Ah! je n'y pensais pas. + +--Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement +libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le +savoir. + +--Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres? + +--Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché +où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où +elles sont chères. + +--C'est une horrible injustice qu'on leur fait là! + +--Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils +ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché. + +--Contez-moi cela, je vous prie. + +--Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en +Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement +là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait. +Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon, +contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire +une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à +la frontière un douanier qui lui crierait: _Défendu!_ Donc le marchand +s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers, +parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de +drap français. + +--Voyez la ruse! Et qui a aposté là ce douanier? + +--Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français? + +--Et quelle est sa raison? + +--C'est qu'il n'aime pas la concurrence. + +--Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la +subisse. + +--C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres. + +--Je pensais que cela regardait les marchands. + +--Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez +quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote. + +--C'est fâcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit? + +--La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez; +pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre, +en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que +vous pourriez avoir pour deux. + +--Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce +que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont +des étrangers. + +--C'est vrai. + +--Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote +comme tous les diables. + +--À votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui +perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français! + +--Je m'en vante! + +--Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous +ou pour personne? + +--Ce serait de toute justice. + +--Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre +concurrent. + +--Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte! + +--Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos +fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand, +pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et +du drap belge? + +--Que faut-il donc faire? + +--D'abord, n'avoir pas peur du _libre-échange_. + +--Dites l'_échange libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite? + +--Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection +pour tous. + +--Et comment diable voulez-vous que la douane protége un avocat, un +médecin, un artiste, un pauvre ouvrier? + +--C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger +personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement +grever les achats de l'autre[97]. + +[Note 97: V. la fin du nº 43, pages 244 et 245, et le nº 53, page +359.--(_Note de l'éditeur._)] + + +60.--MIDI À QUATORZE HEURES. + +(Ébauche inédite.) + + ..... 1847. + +On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et +de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la +persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une +explication simple. + +--Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il? + +--De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal +administrés, répond-elle. + +--Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le +traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché, +l'épuisement du numéraire, etc. + +Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a +beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il? + +--Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail +on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des +commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin +des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus +à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux; +et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut +consacrer à satisfaire ses besoins réels. + +--Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont +les colonies qui enrichissent l'Angleterre. + +--Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle +travaillât beaucoup. + +--Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche. + +--C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà +pourquoi le travail n'a pas sa récompense. + +--Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les +colonies pour tributaires. + +--C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et +c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir, +instruire et moraliser le travailleur. + +--Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon +vous, il doit s'enrichir. + +--C'est probable. + +--Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là. + +--Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et +prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en +fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe, +fortifications, parades militaires? + +--Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations... +Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à +discrétion?... + +--Sans doute que la récolte a manqué. + +--C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre? +D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors? + +--Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent. + +--C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la +production des aliments au dedans? + +--Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien +choisir entre s'en passer ou en faire venir. + +--Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous +suggérer à l'État une meilleure solution du problème?... + +Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits +les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller +chercher _midi à quatorze heures_. + +Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres, +effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une +complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui +gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une +simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de +les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce +qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui +montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la +sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la +dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la +propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce +n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble +des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible +que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la +chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier. + + On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé; + +mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en +ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et +transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil +scientifique.» + +Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance +collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance +individuels. + +Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer +Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution. + + S'agit-il de comparer la liberté à la restriction? + De savoir ce que c'est que travail et capital? + De rechercher si l'un opprime l'autre? + D'apprécier les effets des machines? + De décider entre le luxe et l'épargne? + De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer? + Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut? + +Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le +mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y +apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition +de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons +poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales +dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en +germe. + +Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode. + +--Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles +se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde +et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce +qu'elle produit. + +--Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île +du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer +de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un +moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une +cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de +ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large +ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à +donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments. +Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger. + +--Que concluez-vous de là? + +--Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_, +ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on +coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu +disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un +profit. + +--En est-il de même dans la société? + +--Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme +ceux d'un homme, sont indéfinis. + +--Et s'ils n'étaient pas indéfinis? + +--En ce cas, le profit se traduirait en loisirs. + +--Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'état social, une +nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage. + +--Momentanément certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du +travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de +voir que la machine ne peut mettre une certaine quantité de travail +_en disponibilité_, sans mettre aussi _en disponibilité_ une quantité +correspondante de rémunération. + +--Comment cela? + +--Supposez que Robinson, au lieu d'être seul, vive au sein d'une +société et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant inventé +le filet, il continue à vendre le poisson au même prix, chacun, +excepté lui, aura pour s'en procurer à faire le même travail +qu'auparavant. S'il le vend à meilleur marché, tous les acheteurs +réaliseront une épargne qui ira provoquer et rémunérer du travail[98]. + +[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et +ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)] + + * * * * * + +--Vous venez de parler d'épargne. Oseriez-vous dire que le luxe des +riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers? + +--Retournons à l'île de Robinson, pour nous faire une idée juste du +luxe. Nous y voici; que voyez-vous? + +--Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour +satisfaire sa faim; il tient à la variété des mets, donne à son +appétit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe à changer +tous les jours la forme et la couleur de ses vêtements. + +--Par là il se crée du travail. En est-il réellement plus riche? + +--Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se +rouillent et sa case se délabre.. + +--Règle générale bien simple et bien méconnue: chaque travail donne un +résultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe à contenter des +fantaisies puériles ne peut satisfaire des besoins plus réels et d'un +ordre plus élevé. + +--Est-ce qu'il en est de même dans la société? + +--Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le goût des modes et +des spectacles ne peut être consacré à ses chemins de fer ou à son +instruction. + +--Si les goûts de ce peuple se tournaient vers l'étude et les voyages, +que deviendraient les tailleurs et les comédiens? + +--Professeurs et ingénieurs. + +--Avec quoi la société payerait-elle plus de professeurs et +d'ingénieurs? + +--Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comédiens et aux modistes. + +--Voulez-vous insinuer par là que, dans l'état social, les hommes +doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir +simplement au lieu de se décorer? + +--Ce n'est pas ma pensée. Je dis que le travail qui est employé à une +chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme +à celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien +que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le déplace. + + * * * * * + +--Est-ce que nous pourrions étudier aussi le traité de Méthuen dans +l'île du Désespoir? + +--Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est +occupé à se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie. +Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger +aussi, et son jardin réclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue +aborde l'île. L'étranger qui en descend montre à Robinson des habits +bien chauds et propose de les céder contre quelques légumes, en +offrant de continuer à l'avenir ce marché. Robinson regarde d'abord si +l'étranger est armé. Le voyant sans flèches ni tomahawk, il se dit: +Après tout, il ne peut prétendre à rien que je n'y consente; +examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il +mettrait à les faire lui-même, et le compare au nombre d'heures qu'il +devrait ajouter à son travail horticole pour satisfaire +l'étranger.--S'il trouve que l'échange, en le laissant tout aussi bien +nourri et vêtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilité_, il +accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net, +soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il +croit le marché désavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce +cas, qu'une force extérieure le lui interdise? Il sait se l'interdire +lui-même. + +Revenant au traité de Méthuen, je dis: La nation portugaise ne prend +aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantité donnée de +travail lui donne en définitive, par ce procédé, plus de vin à la fois +et plus de drap. Après tout, elle échange parce qu'elle _veut_ +échanger. Il n'était pas besoin d'un traité pour l'y décider. +Remarquez même qu'un traité, dans le sens de l'échange, ne peut être +que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il +arrive à stipuler le libre-échange, il ne stipule plus rien du tout. +Il se borne à laisser les parties stipuler pour elles-mêmes.--Le +traité de Méthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcés de donner du +vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du +vin, _s'ils veulent_. + + * * * * * + +--..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas? + +--Pas encore. + +--Je suis allé tout seul à l'île du Désespoir. Robinson est ruiné. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--Il est ruiné, vous dis-je. + +--Et depuis quand? + +--Depuis qu'il donne des légumes contre des vêtements. + +--Et pourquoi continue-t-il? + +--Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire +du voisinage? + +--Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des légumes, +mais ne l'y force pas. + +--Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux à sa +disposition, il est si habile à les préparer et à les coudre, en un +mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de légumes, que Robinson +ne résiste pas à la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas +au-dessus de lui un _état_ qui dirigerait sa conduite. + +--Que pourrait faire l'État en cette occurrence? + +--Prohiber l'échange. + +--En ce cas, Robinson ferait ses vêtements comme autrefois. Qui l'en +empêche, si c'est son avantage? + +--Il a essayé; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les +légumes qu'on lui demande en retour. Et voilà pourquoi il persiste à +échanger. Vraiment, à défaut d'un _État_, qui n'a pas besoin de +raisonner lui, et procède par voie d'injonctions, ne pourrions-nous +pas envoyer au pauvre Robinson un numéro du _Moniteur industriel_ pour +lui ouvrir les yeux? + +--Mais d'après ce que vous me dites, il doit être plus riche qu'avant. + +--Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantité +toujours plus grande de vêtements contre une quantité de légumes qui +reste la même? + +--C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour +Robinson. + +--Il est ruiné, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prétendez pas +raisonner contre un fait. + +--Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc +ensemble un voyage dans l'île..... Mais que vois-je! Pourquoi me +cachiez-vous cette circonstance? + +--Laquelle? + +--Voyez donc comme Robinson est changé! Il est devenu paresseux, +indolent, désordonné. Au lieu de bien employer les heures que son +marché mettait à sa disposition, il dissipe ces heures-là et les +autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vêtements ni +légumes; il gaspille ou détruit ses anciens ouvrages. S'il est ruiné, +qu'allez-vous chercher une autre explication? + +--Oui; mais le Portugal? + +--Le Portugal est-il paresseux? + +--Il l'est, je n'en saurais disconvenir. + +--Est-il désordonné? + +--À un degré incontestable. + +--Se fait-il la guerre à lui-même? Nourrit-il des factions, des +sinécures, des abus? + +--Les factions le déchirent, les sinécures y pullulent, et c'est la +terre des abus. + +--Alors sa misère s'explique comme celle de Robinson. + +--C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur +industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui +qui expliquerait la misère par le désordre et la paresse. Prenez donc +la peine d'étudier la science économique pour en venir là[99]!... + +[Note 99: V. ci-dessus, le nº 39, page 219.] + + +61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE. + +(Ébauche inédite.) + + ..... 1847. + +Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui +représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en +face de la demi-tasse et du petit verre. + +Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle +des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres, +ayant trouvé ceux-là tout faits. + +Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête +comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de +nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la +peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre +la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_. + +On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre +des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un +sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par +les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et +par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien +vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en +sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que +j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100]. + +[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)] + +Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui +puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il +n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une +répugnance et de pondérer un désir. + +Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me +regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut +l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il +n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la +même appréciation. + + * * * * * + +Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à +celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la +récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense +de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la +peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre +cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui. + +Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort +qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la +liberté. + +Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties +contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une +récompense trop petite. + +De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un +_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels +sont entièrement perdus pour l'humanité. + +Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme +et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour +avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc; +l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les +tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les +lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité +de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion +de l'effort à la récompense. + + * * * * * + +Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que +la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un +autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux +choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce +n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou +moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et +de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes +entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt +du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.» +Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès +de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès +de ses efforts. + +[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] + +Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des +pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement +de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La +législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à +la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des +besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts. + + * * * * * + +Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre, +il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout +effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant +pas, il faut se confier à la LIBERTÉ. + +Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus, +elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la +plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet +spécial, la plus grande consommation possible. + +En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais +contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de +ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition. + +Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le +fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à +accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour +moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par +l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je +voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il +m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de +très-légers à la place. + +Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au +résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et +admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque +chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et +déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité. + +En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres +profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a +compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui. + +Ceci mérite d'être brièvement expliqué. + +Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais +suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci: + +Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients +qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter. +À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour +le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un +accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux +pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par +voie d'exemples. + +Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les +paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire +une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif, +et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches +par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire +l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne +plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur +économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que +l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand +j'en ai besoin[102]. + +[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)] + +Autre exemple, en sens inverse. + +On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une +avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le +remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance +longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa +vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte; +et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses +calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux +infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément +recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la +longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que +le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout +d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera +arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les +vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103]. + +[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)] + +Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est +l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui +a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout +leur cycle funeste. + +De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la +longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les +inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si +ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les +mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi +le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et +l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui. + +Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et +cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par +cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au +contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive. + +L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de +l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il +recueille la récompense. + +On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un. + +Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que +le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir +souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre. + +Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela +que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute +injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant +rançonner le consommateur, se rançonne lui-même. + +Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas +compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une +part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de +l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout +lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à +déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale +sous prétexte d'accroître le travail général. + +En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous +consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si +vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il +n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est +jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions... + + +62.--REMONTRANCE. + + Auch, le 30 Août 1847. + +MES CHERS COLLABORATEURS, + +Quand la fatigue ou le défaut de véhicules me retient dans une ville, +je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les +monuments, les églises, les promenades et les musées. + +Aujourd'hui je suis allé voir la statue érigée à M. d'Étigny, +intendant de la généralité d'Auch, par la reconnaissance éclairée des +bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce +grand homme, a sillonné de magnifiques routes la province confiée à +ses soins. Sa mémoire en est bénie; mais il n'en fut pas ainsi de sa +personne, car il éprouva une opposition qui ne se manifesta pas +toujours en doléances verbales ou écrites. On raconte qu'il fut bien +souvent réduit, dans les ateliers, à faire usage de la force +extraordinaire dont la nature l'avait doué. Il disait aux habitants +des campagnes: «Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront.» +Quelques jours avant sa mort, il écrivait à M. le contrôleur général +ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: «Je +me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grâce de leur +pardonner, car ils ne connaissent pas encore la pureté de mes +intentions.» + +M. d'Étigny est représenté tenant un rouleau de papier à la main +droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que +l'un de ces rouleaux est le plan du réseau de routes dont il a doté le +pays. Mais à quoi peut faire allusion le second rouleau? À force de +frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE. +Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutôt pour +donner aux hommes une salutaire leçon, avait voulu perpétuer le +souvenir de l'opposition que ce pays avait faite à la création des +routes, j'ai couru aux archives de la bibliothèque, et j'y ai +découvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire +allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction +fidèle, pour l'édification du _Moniteur industriel_ et du comité +protectionniste. Hélas! ils n'ont rien inventé. Leurs doctrines +florissaient ici il y a près d'un siècle. + + Remontrance. + + «MONSEIGNEUR, + + «Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch ont entendu + parler du projet que vous auriez conçu d'ouvrir, dans toutes les + directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux + remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position + où vous allez les réduire. + + «Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la généralité + d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre + ruine certaine que vous méditez. Nous allons être _inondés_ de + toutes sortes de denrées. Que voulez-vous que devienne notre + _travail national_ devant l'_invasion_ de produits étrangers que + vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui, + des montagnes et des précipices infranchissables nous + _protégent_. Notre travail s'est développé à l'abri de cette + _protection_. Nous n'exportons guère, mais, notre marché au moins + nous est _réservé_ et _assuré_.--Et vous voulez le livrer à + l'avide étranger! Ne nous parlez pas de notre activité, de notre + énergie, de notre intelligence, de la fertilité de nos terres. + Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et à tous égards + d'une infériorité désespérante. Remarquez, en effet, que si la + nature nous a favorisés d'une terre et d'un climat qui admettent + une grande variété de produits, il n'en est aucun pour lequel un + des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables. + Pouvons-nous lutter pour la culture du blé avec les plaines de la + Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'élève du + bétail avec les Pyrénées? pour la production de la laine avec les + Landes de Gascogne, où le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien + que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contrées, + nous aurons à subir un déluge de vin, de blé, de viande et de + laines. _Ces choses-là sont bien de la richesse; mais c'est à la + condition qu'elles soient le produit du travail national. Si + elles étaient le produit du travail étranger, le travail national + périrait et la richesse avec lui_[104]. + + «Monseigneur, ne veuillons point être plus sages que nos pères. + Loin de créer pour les denrées de nouvelles voies de circulation, + ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils + ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontières pour + repousser la concurrence du perfide étranger. Quelle + inconséquence ne serait-ce pas à nous de favoriser cette + concurrence? + + «Ne veuillons pas être plus sages que la nature. Elle a placé des + montagnes et des précipices entre les diverses agglomérations + d'hommes, afin que chacune pût travailler paisiblement à l'abri + de toute rivalité extérieure. Percer ces montagnes, combler ces + précipices, c'est faire un mal analogue et même identique à celui + qui résulterait de la suppression des douanes. Qui sait même si + votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette + funeste pensée dans la tête de quelque théoricien! Prenez-y + garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous + admettez que la facilité des communications est bonne en + elle-même, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes à + quelques égards, elle leur confère, dans l'ensemble, plus + d'avantages que d'inconvénients, si vous admettez cela, c'en est + fait du beau système de M. Colbert. Or, nous vous mettons au défi + de prouver que vos projets de routes soient fondés sur autre + chose que sur cette absurde supposition. + + «Monseigneur, nous ne sommes point des théoriciens, des hommes à + principes; nous n'avons pas de prétention au génie. Mais nous + parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays à + toutes les rivalités extérieures, si vous facilitez ainsi + l'_invasion_ sur nos marchés du blé de la Garonne, du vin de + Bordeaux, du lin du Béarn, de la laine des Landes, des boeufs des + Pyrénées, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera + notre numéraire, comment s'éteindra notre travail, comment se + tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos + propriétés.--Et quant aux compensations que vous nous promettez, + elles sont, permettez-nous de le dire, fort problématiques; il + faut se creuser la tête pour les apercevoir. + + «Nous osons donc espérer que vous laisserez la généralité d'Auch + dans l'heureux isolement où elle est; car, si nous succombons + dans cette lutte contre des rêveurs, qui veulent fonder la + facilité du commerce, nous prévoyons bien que nos fils auront à + soutenir une autre lutte contre d'autres rêveurs qui voudront + fonder aussi la liberté du commerce. + +[Note 104: Soixante-dix ans après, M. de Saint-Cricq a reproduit +textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre +les communications.] + + +63.--LE MAIRE D'ÉNIOS. + + 6 Février 1848. + +C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère... +Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios. + +Énios est une commune de Béarn placée..... + +Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le +Maire. + +Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir +l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter. + +Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne, +vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez +dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable +intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la +scène ou la scène avant le héros. + +Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le +temps qui doit avoir la priorité. + +Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte..... + +Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière. + +Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et +escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle), +malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni +_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_. + +Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un +_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque. + +Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par +un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du +reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté +au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_ +moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire. + +Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre +bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le +génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le +conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une +foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes, +et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un +voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là +en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait +pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on +commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de +manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment, +quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour +y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je +ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par +conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon? +Apprendrais-je rien à personne? + +Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description +du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses +garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du +style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On +balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est +un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins +son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer +aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant +dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien +vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être +du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût! + +C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès +que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne. +En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur +disposition que deux ou trois petites colonnes de journal. + +Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et, +d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et +les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau. + +L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_ +donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux +fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de +la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible +abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques +épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le +prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il +avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons, +dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un +mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un +acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur +industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village. + +Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas +un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha. + +Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus +_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers. + +«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne +discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est +ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin +d'être mené à la baguette.» + +Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il +mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_ +dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond +le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste +deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui, +ailleurs, mais... + + Dans le pays béarnois, + Deux et deux font trois; + +et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations. + +Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes +comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants, +la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui +n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et +feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la +liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,» +répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,» +répondait-il fièrement. + +Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil +municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa +chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il +disait à l'appariteur: + +«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire. + +--Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire. + +--De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire. + +--Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire. + +--Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire. + +--Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire. + +--À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer. + +--Oui, monsieur le Maire. + +--Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le +Maire. + +--Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une +plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de +signer.--Oui, monsieur le Maire. + +--Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet. +Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.» + +Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité +nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M. +Viennet. + +Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il +s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits; +ils sont rares, mais il y en a. + +Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le +théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et +sans digressions. + +Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées +des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre +indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur +qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur +industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que +dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu! +s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_, +_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle +doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les +hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des +trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais +souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de +lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe +aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des +communes? Que diable, il faut être logique. + +Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité +l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme +un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de +substituer travail _communal_ à travail _national_. + +Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être +point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve +qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est +bien une) de la protection. + +La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il +assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il +discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage +du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer +ainsi: + +Pour sortir de la commune, _zéro par tête_. + +Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_. + +Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil +municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en +mentionnant les interruptions. + +«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu +emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et +principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution +additionnelle. + +_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus? + +--_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit +avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est +suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il +ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront +sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout. + +_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela? + +--Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le +_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les +objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces +termes: + +Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu +plus cher aux cuisinières d'Énios? + +--Cela m'irait, dit Jacques. + +--Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver +par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement +fortune avec tes poules? + +--C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean. + +--Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage. +Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur +les bras. Pourquoi cela? + +--Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est +allé acheter des boeufs à la foire voisine. + +--Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais +bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de +numéraire. + +Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous +enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers. + +N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail +_communal_? + +Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas +quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces +choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre +travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole; +mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de +lutter _à armes égales_. + +_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en +fait pas dans notre village. + +--De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en +retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est +la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère +nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos +ardoises? + +_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne +fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même +travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en +faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au +contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en +pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux +procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au +plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y +ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la +peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé +ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous +laisser la liberté du choix?» + +Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur +industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y +rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la +question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à +l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent, +dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.» + +Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait +beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la +_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte +contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la +leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu +parler de transition? + +Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité. +Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi. + +Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le +discours du premier magistrat d'Énios. + +N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à +Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume +l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt +général? + +Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions +administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait +venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture. + +M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif +protecteur_ du pont d'Énios. + +M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce +noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en +résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du +monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut +savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux +protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du +tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du +pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du +pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes. + +«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage +d'entrer à Énios! + +--Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France. + +--C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_. + +--Et le mien de protéger le travail _communal_. + +--N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les +fabriques françaises contre la concurrence étrangère? + +--N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques +d'Énios contre la concurrence du dehors? + +--Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs, +il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles +industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le +maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises; +mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes. +Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du +travail. + +--C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de +vos mesures restrictives. + +--Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les +choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer +isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des +consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient +toute l'utilité des restrictions. + +--Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios? + +--Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous +voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la +clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité +de chaque industrie. + +--C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils +disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures +qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui +assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette +clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la +pointe. + +--Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à +vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal +d'Énios.» + +Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant +contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le +chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité +et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et +iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il +était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition +du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution. + +En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton +piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué +notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions +nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre +délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère. +Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits +étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les +repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas +volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux +de ne jamais rien acheter au dehors. + +Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il +leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en +plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent +naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres. + + +64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DÉFENSE DU TRAVAIL NATIONAL. + + 7 Novembre 1847. + +L'Espagne a aussi son association pour la défense du _travail +national_. + +L'objet qu'elle a en vue est celui-ci: + +Étant donné un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les +détourner des emplois où ils donneraient du profit, pour les lancer +dans une direction où ils donneront de la perte, sauf, par une taxe +déguisée, à reporter législativement cette perte sur le public.» + +En conséquence, cette société demande, entre autres choses, +l'exclusion des produits français, non de ceux qui nous reviennent +cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que +nous pouvons livrer à bon marché. Plus même nous les offrons à prix +réduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en défendre. + +Ceci m'inspire une réflexion que je soumets humblement au lecteur. + +Un des caractères de la Vérité, c'est l'Universalité. + +Veut-on reconnaître si une association est fondée sur un bon +principe; il n'y a qu'à examiner si elle sympathise avec toutes +celles, sous quelque degré de latitude que ce soit, qui ont adopté un +principe identique. + +Telles sont les associations pour le libre-échange. Un de nos +collègues peut aller à Madrid, à Lisbonne, à Londres, à New-York, à +Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Florence et à Rome, même à Pékin; s'il +y a dans ces villes des associations pour le libre-échange, il en sera +certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire là, +bien sûr de ne froisser ni les opinions, ni même les intérêts comme +ces associations les comprennent. Entre les libre-échangistes de tous +les pays, il y a, en cette matière, unité de foi. + +En est-il de même parmi les protectionnistes? Malgré la communauté des +idées ou plutôt des arguments, lord Bentinck, venant de voter +l'exclusion des bestiaux français, agissait-il conformément aux vues +de nos éleveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie +serait-il bien venu au comité de Rouen? Ceux qui soutiendront l'année +prochaine l'_acte de navigation_ et les droits différentiels dans +l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un +membre du comité Odier soit introduit au sein de l'association +espagnole pour la défense du _travail national_; que pourra-t-il dire? +quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intérêts de son +pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols +d'ouvrir leurs ports et leurs frontières aux produits de nos +manufactures? de ne pas s'en tenir à la fausse doctrine de la _balance +du commerce_? de ne point considérer comme avantageuses les industries +qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communauté? Leur +dira-t-il que les faveurs douanières ne créent pas des capitaux et du +travail, mais les déplacent seulement et d'une manière fâcheuse? Un +tel abandon de principes et de dignité personnelle sera peut-être +applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons +qu'il fut beaucoup question, au comité de Rouen, il y a dix-huit mois, +de l'opportunité de prêcher le libre-échange... en Espagne), mais à +coup sûr il excitera la risée des auditeurs castillans. Mettant donc +ses principes au-dessus de ses intérêts, voudra-t-il se montrer +héroïque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les +Espagnols en ces termes: «Vous faites bien d'exhausser les barrières +qui nous séparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos +offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de +laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos +machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfévrerie, +notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre +parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce +sont toutes choses que vous devez faire vous-mêmes, quelque travail +qu'elles exigent, et même d'autant plus qu'elles en exigent davantage. +Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester à moitié chemin dans +cette voie. Vous êtes bien bons de nous payer un _tribut_ de +quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dépendance. +Méfiez-vous de vos libre-échangistes. Ce sont des idéologues, des +niais, des traîtres, etc.» Ce beau discours serait sans doute applaudi +en Catalogne. Serait-il approuvé à Lille et à Rouen? + +Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers +pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la même +étiquette et professent en apparence les mêmes doctrines; et, pour +comble de singularité, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un +pays à l'autre, c'est avec les associations de libre-échange. + +La raison en est simple. C'est qu'elles veulent à la fois deux choses +contradictoires: _des restrictions et des débouchés_. Donner et ne +pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer, +voilà le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit +très-logiquement à avoir deux langages, non-seulement différents, mais +opposés, l'un pour le pays, l'autre pour l'étranger, avec cette +circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis +des deux côtés, elles n'en seraient pas plus près de leur but. + +En effet, à ne considérer que les transactions de deux peuples, ce qui +est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau +navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche +cargaison. Dites-moi, s'il vous plaît, quel nom il faut donner à ces +marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas +clair qu'elles sont à la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le +peuple expéditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut +être destinataire, aucun ne pourra être expéditeur; et il est +infaillible que, dans l'ensemble, les _débouchés_ se restreignent +juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on +arrive à cette bizarre politique: ici, pour déterminer la cargaison à +sortir, on lui confère une _prime_ aux dépens du public; là, pour +l'empêcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dépens du public. Se +peut-il concevoir une lutte plus insensée? Et qui restera vainqueur? +Le peuple le plus disposé à payer la plus grosse prime ou la plus +grosse taxe. + +Non, la vérité n'est pas dans cet amas de contradictions et +d'antagonismes. Tout le système repose sur cette idée, que l'_échange_ +est une duperie pour la partie qui reçoit; et, outre que le mot même +_échange_ contredit cette idée, puisqu'il implique qu'on reçoit des +deux côtés, quel homme ne sent pas la position ridicule où il se place +quand il ne peut tenir à l'étranger que ce langage: _Je vous conseille +d'être dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-même de son propre +conseil? + +Voici du reste un petit échantillon de la propagande protectionniste +au dehors. + + Le pont de la Bidassoa. + +Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prétention +d'enseigner aux nations l'économie politique. Il arriva devant la +Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi +nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il +s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos à l'Océan; et, +ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne +vertébrale en parfaite coïncidence avec la ligne idéale qui sépare la +France de l'Espagne, il commença ainsi: + +«Vous tous qui m'écoutez, vous désirez savoir quels sont les bons et +les mauvais échanges. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien à +vous apprendre à cet égard; car enfin, chacun de vous connaît ses +intérêts, au moins autant que je les connais moi-même; mais l'intérêt +est un signe trompeur, et je fais partie d'une association où l'on +méprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre règle +infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en +marché avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parlé français, +il vous répond en espagnol, ou _vice versâ_, n'allez pas plus loin, +l'épreuve est faite, l'échange est de maligne nature. + +Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni français; nous parlons tous +la même langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque. + +--Malepeste! se dit intérieurement l'orateur, je ne m'attendais pas à +l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une +règle tout aussi aisée: Ceux d'entre vous qui sont nés de ce côté-ci +de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent échanger, sans inconvénient, +avec tout le pays qui s'étend à ma droite jusqu'aux colonnes +d'Hercule, et pas au delà; et ceux qui sont nés de ce côté (montrant +la France) peuvent échanger à leur aise dans toute la région qui se +développe à ma gauche, jusqu'à cette autre ligne idéale qui passe +entre Blanc-Misseron et Quiévrain... mais pas plus loin. Les échanges +ainsi faits vous enrichiront. Quant à ceux que vous feriez par-dessus +la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en +apercevoir. + +Une autre voix.--Si les échanges qui se font par-dessus la Nivelle, +qui est à deux lieues d'ici, sont bons, comment les échanges qui se +font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils être mauvais? Les eaux de la +Bidassoa dégagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les échanges +au passage? + +--Vous êtes bien curieux, répondit le professeur; beau Basque, mon +ami, vous devez me croire sur parole. + +Cependant notre homme, ayant réfléchi sur la doctrine qu'il venait +d'émettre, se dit en lui-même: «Je n'ai fait encore que la moitié des +affaires de mon pays.» Ayant donc demandé du silence, il reprit son +discours en ces termes: + +«Ne croyez pas que je sois un homme _à principes_ et que ce que je +viens de vous dire soit _un système_. Le ciel m'en préserve! Mon +arrangement commercial est si peu _théorique_, si naturel, si conforme +à votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que +l'on vous y soumettra aisément à grands coups de baïonnette. Les +utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les échanges sont +bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine, +toute moderne, importée d'Angleterre, et à laquelle les hommes se +laisseraient aller tout naturellement si la force armée n'y mettait +bon ordre. + +«Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous +dirai que ma pensée n'est pas de condamner toutes les transactions +que vous pourriez être tentés de faire d'une rive à l'autre de la +Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont, +pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce côté-ci (montrant la France), +et VIDES de ce côté-là (montrant l'Espagne). Par cet ingénieux +arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous +recevrez sans donner, et vous, Français, parce que vous donnerez sans +recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un système.» + +Les Basques ont la tête dure. On a beau leur répéter: Ceci n'est pas +un système, une théorie, une utopie, un principe; ces précautions +oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est +inintelligible. Aussi, malgré les beaux conseils du professeur, quand +on le leur permet (et même quelquefois quand on ne le leur permet +pas), ils échangent selon l'ancienne méthode (qu'on dit nouvelle), +c'est-à-dire comme échangeaient leurs pères, et quand ils ne le +peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant +ils sont aveugles! + + +65.--L'INDISCRET. + + 12 Décembre 1847. + +_Protection à l'industrie nationale! Protection au travail national!_ +Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour +décrier une si belle et bonne chose. + +--Oui, certes, si nous étions bien convaincus que la protection, telle +que l'a décrétée la Chambre du double vote, a augmenté le bien-être de +tous les Français, nous compris; si nous pensions que l'urne de la +Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opéré +le miracle de la multiplication des aliments, des vêtements, des +moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de +tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait à nous ineptie +et perversité à réclamer le libre-échange. + +Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh! +Messieurs, démontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne +sont pas faites aux dépens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du +bien à tout le monde, au propriétaire, au fermier, au négociant, au +manufacturier, à l'artisan, à l'ouvrier, au médecin, à l'avocat, au +fonctionnaire, au prêtre, à l'écrivain, à l'artiste, prouvez-nous +cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannière; +car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore. + +Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par +caprice et par étourderie que je me suis engagé dans la lutte, je vous +vais conter mon histoire. + +Après avoir fait d'immenses lectures, profondément médité, recueilli +de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les +fluctuations du marché de mon village, entretenu avec de nombreux +négociants une active correspondance, j'étais enfin parvenu à la +connaissance de ce phénomène: + +QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'ÉLÈVE. + +D'où j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette +conséquence: + +LE PRIX S'ÉLÈVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE. + +Fort de cette découverte, qui me vaudra au moins autant de célébrité +que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La propriété, c'est +le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et +entrai en campagne. + +Je me présentai d'abord chez un riche propriétaire et lui dis: + +--Monsieur, faites-moi la grâce de me dire pourquoi vous tenez tant à +la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement +aux céréales? + +--Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre +mon blé. + +--Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du blé a +été, en moyenne, plus élevé en France, grâce à cette loi, qu'il ne +l'eût été sans elle? + +--Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas. + +Et si le prix du blé a été plus élevé, il faut qu'il n'y ait pas en +autant de blé en France, sous cette loi que sans cette loi; car si +elle n'eût pas affecté la quantité, elle n'aurait pas affecté le prix. + +--Cela va sans dire. + +Je tirai alors de ma poche un _mémorandum_ où j'écrivis ces paroles: + +«De l'aveu du propriétaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe, +il y a eu, en définitive, MOINS DE BLÉ en France qu'il n'y en aurait +eu sans la loi.» + +De là je me rendis chez un éleveur de boeufs. + +--Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous +tenez à la restriction qui a été mise à l'entrée des boeufs étrangers +par la _Chambre du double vote_? + +--C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs à un prix plus élevé. + +--Mais si le prix des boeufs est plus élevé à cause de cette +restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs +vendus, tués et mangés dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y +en aurait eu sans la restriction? + +--Belle question! nous n'avons voté la restriction que pour cela. + +J'écrivis sur mon _mémorandum_ ces mots: + +«De l'aveu de l'éleveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la +restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en +aurait eu sans la restriction.» + +De là je courus chez un maître de forges. + +--Monsieur, ayez l'extrême obligeance de me dire pourquoi vous +défendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_ +a accordée au fer? + +--Parce que, grâce à elle, je vends mon fer à plus haut prix. + +--Mais alors, grâce à elle aussi, il y a moins de fer en France que si +elle ne s'en était pas mêlée; car si la quantité de fer offerte était +égale ou supérieure, comment le prix pourrait-il être plus élevé? + +--Il coule de source que la quantité est moindre, puisque cette loi a +eu précisément pour but de prévenir l'_invasion_. + +Et j'écrivis sur mes tablettes: + +«De l'aveu du maître de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu +MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la liberté.» + +Voici qui commence à s'éclaircir, me dis-je; et je courus chez un +marchand de drap. + +--Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a +vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous étiez, a +voté l'exclusion absolue du drap étranger. Quel a pu être son motif et +le vôtre? + +--Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de +mon drap et fasse plus vite fortune? + +--Je m'en doute. Mais êtes-vous bien sûr d'avoir réussi? Est-il +certain que le prix du drap ait été, pendant ce temps, plus élevé que +si la loi eût été rejetée? + +--Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France eût +été inondée de drap, et le prix se serait avili; ce qui eût été un +malheur effroyable. + +--Je ne cherche pas encore si c'eût été un malheur; mais, quoi qu'il +en soit, vous convenez que le résultat de la loi a été de faire qu'il +y ait eu moins de drap en France? + +--Cela a été non-seulement le résultat de la loi, mais son but. + +--Fort bien, dis-je; et j'écrivis sur mon calepin: + +«De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE +DRAP en France à cause de la prohibition.» + +Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de détails sur +ce curieux voyage d'exploration économique. + +Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur +marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un +potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines, +d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la même +réponse. + +Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je +ne puis mieux faire que de les publier ici. + +«Depuis vingt-sept ans, grâce aux lois imposées au pays par la Chambre +du double vote, il y a eu en France: + + Moins de blé; + Moins de viande; + Moins de laine; + Moins de houille; + Moins de bougies; + Moins de fer; + Moins d'acier; + Moins de machines; + Moins de charrues; + Moins d'outils; + Moins de draps; + Moins de toiles; + Moins de fils; + Moins de calicot; + Moins de sel; + Moins de sucre; + +Et moins de toutes les choses qui servent à nourrir, vêtir, loger, +meubler, chauffer, éclairer et fortifier les hommes.» + +Par le grand Dieu du ciel, m'écriai-je, puisqu'il en est ainsi, LA +FRANCE A ÉTÉ MOINS RICHE. + +En mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la +mémoire de mon père, de ma mère et de mes soeurs, par mon salut +éternel, par tout ce qu'il y a de cher, de précieux, de sacré et de +saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion était +juste. + +Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai à +raisonner sur ces matières, mais je renoncerai à raisonner sur quoi +que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si +je n'en puis avoir en celui-là? + + 19 Décembre 1847. + +«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur... + +--Je ne me rappelle absolument rien. + +--Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire +de cette mémorable campagne! + +--Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention +bien _indiscrète_. + +--Je vais donc recommencer. + +--Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion. + +--Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit +intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement. + +--Résumez-vous. + +--Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination +économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de +tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois +restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de +fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses +qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.» + +--Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel +avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la +_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en +les raréfiant. + +--D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les +produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été +manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont +raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée, +chauffée et sucrée. + +Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne. +Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les +yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur. + +Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr +que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du +double vote aient réussi? + +--Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous +pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche? + +--C'est assez vraisemblable. + +--Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux +je vends ma récolte? + +--C'est encore vraisemblable. + +--_Ergo_..... + +--C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes +doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que +pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a +voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce +calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites +soit en votre faveur? + +--Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de +gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de +leurs intérêts. + +--En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures +restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de +gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous +vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc. + +--Cela va sans dire. + +--En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération: +Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin... + +--Indiscret calepin! + +--Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger. +Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été +réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas +possible que ce décroissement de consommation et de demande ait +affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois +cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette +circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de +forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne +tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de +l'opération? + +--Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_. +Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos +généralités ne m'en feront pas démordre. + +L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le +fabricant de drap. + +--Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour +exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet? + +--Je demanderais pour lui une place à Bicêtre. + +--Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit, +ruinerait sa clientèle? + +--Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte. + +--Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin. +Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte +clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double +vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût +été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le +monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les +consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a +aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte +proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement +vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise? + +--Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le +monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au +point que ma perte surpasse mon bénéfice. + +--Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie, +non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate +ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier, +du sucre, du coton, etc. + +--Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes +affaires, que ma clientèle fasse les siennes. + +--C'est ce que je vais lui conseiller. + +Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je +me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me +dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils +font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux. +J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs, +professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers, +charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers, +meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe +innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras. + +Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe +d'ouvriers. + +--Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter +un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés +eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la +Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois. + +_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous? + +--Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est +certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_ +affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les +_non-protégés_. + +_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande? + +--Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_, +tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des +richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils +prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des +_non-protégés_ doit être double. + +_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous? + +--Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de +chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la +richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part +qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de +500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le +total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés +affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois, +ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au +lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font +perdre 3. + +_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts? + +--Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire +comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une +part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement +de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés +s'attribuent. + +_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse +des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_? + +--Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se +répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux +_protégés_, mais je n'ai pas réussi. + +_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée +directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet. + +--Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours +de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la +richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle +des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi +réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à +des hommes si désintéressés le soin de faire les lois. + +_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate? + +--Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la +propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous, +justice pour tous, et paix entre tous. + +--Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient +contre vous? + +--Je n'en sais rien. + +--Oh! ils vous habillent de la belle façon! + +--Et que peuvent-ils dire? + +--Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que +vous avez raison _en principe_. + +--Qu'entendent-ils par là? + +--Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la +restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse +générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement, +comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui +nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en +instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon +que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions +et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe +de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés, +éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec +impatience[105]. + +--Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la +souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre? + +--Ils font à ce sujet des raisonnements admirables. + +--En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire. + +[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)] + + +66.--LE SUCRE ANTÉDILUVIEN. + + 13 Février 1818. + +On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art +de le fabriquer a pu se perdre au déluge; mais il était connu avant ce +cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouvé +dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant +polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet +intéressant écrit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon: +_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._ + +«En ce temps-là, entre le 42e et le 52e parallèle, il y avait une +grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36 +millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple +est perdu: nous l'appellerons _Welche_. + +Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum +officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrassés. + +Cependant ils s'avisèrent d'un expédient fort étrange et qui n'avait +qu'un tort, celui d'être essentiellement théorique, c'est-à-dire +raisonnable. + +Ne pouvant créer le sucre en nature, ils imaginèrent d'en créer la +valeur. + +C'est-à-dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile +et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hémisphère pour +recevoir du sucre en échange. + +Un nombre immense de négociants, armateurs, navires et marins étaient +occupés à accomplir cette transaction. + +D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouvé le moyen le plus +simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient +choisir, sur plus de la moitié du globe, le point où l'on donnait le +plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient: +Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mêmes, à travail égal, nous +n'en obtiendrions pas la dixième partie! + +C'était trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait +durer. + +Un grand homme d'État (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux +cette terrible pensée: «Si jamais nous avons une guerre maritime, +comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?» + +À cette réflexion judicieuse tous les esprits furent troublés, et +voici de quoi l'on s'avisa. + +On se mit en devoir d'accaparer, précisément dans cet autre hémisphère +avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un +imperceptible lopin de terre, disant: «Que cet atome soit à nous, et +notre provision de sucre est assurée.» + +Donc, en prévision d'une guerre possible, on fit une guerre réelle qui +dura cent ans. Enfin, elle se termina par un traité qui mit les +Welches en possession du lopin de terre convoité, lequel prit nom: +_Saccharique_. + +Ils s'imposèrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre; +puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine +afin de conserver le lopin. + +Cela fait, il fut question de tirer parti de la précieuse conquête. + +Le petit recoin des antipodes était rebelle à la culture. Il avait +besoin de protection. Il fut décidé que le commerce de la moitié du +globe serait désormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre +eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vînt du lopin en +question. + +Ayant ainsi tout arrangé, taxes et restrictions, on se frotta les +mains, disant: Ceci n'est pas de la théorie. + +Cependant quelques _Welches_, traversant l'Océan, allèrent à +Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne +pouvaient supporter le travail sous ce climat énervant. On alla alors +dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlevé des hommes tout +noirs, on les transporta sur l'îlot, et on les contraignit, à grands +coups de bâton, à le cultiver. + +Malgré cet expédient énergique, le petit îlot ne pouvait fournir le +demi-quart du sucre qui était nécessaire à la nation _Welche_. Le prix +s'en éleva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes +recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches +d'entre les Welches purent seuls se sucrer. + +La cherté du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de +Saccharique à aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin +de les assujettir, toujours à grands coups de bâton, à cultiver la +canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit +alors ce qui ne s'était jamais vu, les habitants d'un pays ne rien +faire directement pour pourvoir à leur subsistance et à leur vêtement, +et ne travailler que pour l'exportation. + +Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail +se développe sur notre îlot des antipodes. + +Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se +prirent à murmurer en ces termes: + +«Qu'avons-nous fait? Voilà que le sucre n'est plus à notre portée. En +outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se +répandaient dans tout un hémisphère. Notre commerce est réduit à ce +qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est +aux abois, et les taxes nous accablent.» + +Mais on leur répondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous +d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant à +la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des +priviléges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu, +puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les nôtres. + +Quelquefois ces mêmes rêveurs demandaient: À quoi bon cette grande +marine militaire? On leur répondait: À conserver la colonie.--Et s'ils +insistaient, disant: À quoi bon la colonie? on leur répliquait sans +hésiter: À conserver la marine militaire. + +Ainsi les pauvres utopistes étaient battus sur tous les points. + +Cette situation, déjà fort compliquée, s'embrouilla encore par un +événement imprévu. + +Les hommes d'État du pays des _Welches_, se fondant sur ce que +l'avantage d'avoir une colonie entraînait de grandes dépenses, avaient +jugé qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en +partie, sur les mangeurs de sucre. En conséquence, ils l'avaient +frappé d'un lourd impôt. + +En sorte que le sucre, déjà fort cher, renchérit encore de tout le +montant de la taxe. + +Or, quoique le pays des _Welches_ ne fût pas propre à la culture de la +canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une +suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, alléchés par +les hauts prix, se mirent à chercher du sucre partout, dans la terre, +dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte, +dans le maïs, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent +par en trouver un peu dans un modeste légume, dans une plante jugée +jusque-là si insignifiante, qu'on lui avait donné ce nom doublement +humiliant: _Beta vulgaris_. + +On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrariée +par la nature, mais secondée par l'intelligence de travailleurs libres +et surtout par l'élévation factice des prix, fit de rapides progrès. + +Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette découverte jeta +dans la situation économique des Welches. Bientôt, elle compromit tout +à la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit îlot +des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupée à faire +le commerce de cet îlot, et la marine militaire elle-même, qui ne peut +se recruter que dans la marine marchande. + +En présence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se +mirent à chercher une issue raisonnable. + +Les uns disaient: Revenons peu à peu à l'état de choses qui s'était +établi naturellement, avant que d'absurdes systèmes ne nous eussent +jetés dans ce désordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme +de vin, de soie, et de toile; ou plutôt laissons ceux qui veulent du +sucre en créer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous +aurons du commerce avec un hémisphère tout entier; alors notre marine +marchande se relèvera et notre marine militaire aussi, si besoin est. +Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail +esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle +mort, sans qu'il soit nécessaire que les peuples fassent des uns aux +autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux +prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute, +pendant la transition, il y aura quelques intérêts froissés. Nous leur +viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis +longtemps fausse route, il est puéril de refuser d'entrer dans la +bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine. + +Ceux qui parlaient ainsi furent traités de novateurs, d'idéologues, de +métaphysiciens, de visionnaires, de traîtres, de perturbateurs du +repos public. + +Les hommes d'État disaient: «Il est indigne de nous de chercher à +sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation +naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art +est de tout arranger sans rien déranger. Ne touchons pas à +l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait +injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre +hémisphère, ce serait la mort de notre colonie; ne renonçons pas à la +colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le +_statu quo_, ce serait la mort de tous les intérêts.» + +Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modérés et pratiques. On +disait d'eux: Voilà d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte +de toutes les difficultés. + +Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changeât +rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu'à ce que survint +la solution suprême, le déluge, qui a tranché, en les engloutissant, +cette question et bien d'autres.» + + +67.--MONITA SECRETA. + + 20 Février 1848. + +Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour +leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été +communiquée. En voici quelques extraits assez curieux. + +N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos +priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite. + +Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les +lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous +laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos +monopoles, et je voterai ensuite vos lois. + +Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est +inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui +fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre +siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions +intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se +rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par +les boules blanches. + +Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de +parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par +nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet. +Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une. + +Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des +_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité; +mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se +peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de +mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits +français pour avoir une occasion de perception.» + +Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et +même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à +votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et +menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre +effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an, +peut-être deux; le peuple payera les intérêts. + +Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt; +par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière +imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par +excellence le _contribuable débonnaire_. + +Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup +en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous +aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les +journalistes, ce qui est fort grave. + +Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire. +Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs. + +Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est +le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous +ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde. + +Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé +à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort +expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est +moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la +raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion. + +Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle: + +S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces +manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe +la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par +exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de +la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de +drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces +dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second +mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les +avantages qu'il en résultera. + +D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous +seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui. + +Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode +dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de +vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires. + +Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous +aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous +sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si +on laissait se relever le mode économique. + +Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on +aille au fond des choses, car qu'arriverait-il? + +Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation, +découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la +production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a +soixante journées de moins consacrées à la production de la laine, +contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français. + +Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair, +vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées +mises en activité par le mode dispendieux. + +Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode +économique, le capital qui a été détourné vers la production directe +du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des +choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous +prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur +travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de +drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme +de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée +disponible aussi entre leurs mains.» + +Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs, +idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte. + +Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas +l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les +yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence, +tenez-vous-y et riez du reste. + +Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent: + +«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi, +vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des +salaires par l'opération de la loi.» + +Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne +pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous +encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus +d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos +salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par +ricochet_. + +L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de +production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés +de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres +industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir +augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les +choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une +déception.» + +Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le +mécanisme du _ricochet_. + +L'ouvrier pourra insister et vous dire: + +«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons +de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires. +Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires +deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous +vous enrichirez _par ricochet_[106].» + +[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome +V.--(_Note de l'éditeur._)] + +Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est +dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter +avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir, +n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs +passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la +liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du +_privilége_. + +Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie +politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas, +concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils +s'accordent. + +Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage: + +«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux +devant la loi; + +«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_; + +«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points; + +«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que +les hommes doivent être égaux devant la loi; + +«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens +de nos concitoyens.» + +Ce raisonnement fera un très-bon effet. + +Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec +beaucoup de succès. + +Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient +un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté. + +Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de +frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez +l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette +liberté. + +Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire. +Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple +est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir +des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le +prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires +ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle +et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout, +que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la +liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas +subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._) + +Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous +fera grand bonheur. + +Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes, +ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien +auprès d'une nation sceptique. + +Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande +confiance. + +D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque +cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera +gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème: +_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_, +n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il +fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas. + +De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne +_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la +démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en +économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107]. + +[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au +tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la +première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)] + +Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense +que rien n'est vrai ni faux. + +Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos +adversaires. + +Que demandons-nous? des priviléges. + +Que demandent-ils? la liberté. + +Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre +les leurs. + +Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais +tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils +s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire +qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et +que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne +mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de +rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous. + + +68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108]. + +[Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit éclore le 24 février +1848, et qui n'eurent qu'une existence éphémère, il faut compter le +_Jacques Bonhomme_, à la rédaction duquel Bastiat donna son concours. +Cette feuille, qui aspirait à éclairer le peuple, contenait un article +final destiné à être affiché et mis ainsi gratuitement sous les yeux +des passants.--(_Note de l'éditeur._)] + + 12 Mars 1848. + +I + +SOULAGEMENT IMMÉDIAT DU PEUPLE. + +PEUPLE, + +On te dit: «Tu n'as pas assez pour vivre; que l'État y ajoute ce qui +manque.» Qui ne le voudrait, si c'était possible? + +Mais, hélas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana. + +Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en +sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du +buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas même cent +sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui. + +Comment donc ce procédé augmenterait-il ton travail ou ton salaire? + +Ce qu'on te conseille se réduit a ceci: Tu donneras cinq francs à +l'État contre rien, et l'État te donnera quatre francs contre ton +travail. Marché de dupe. + +Peuple, comment l'État pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi +qui fais vivre l'État? + +Voici le mécanisme des ateliers de charité réduits en système[109]: + +[Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures +d'urgence.] + +L'État te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour +t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne +peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre, +et te faire gagner le reste. + +Peuple, sois plus avisé; fais comme les républicains d'Amérique: donne +à l'État le strict nécessaire _et garde le reste pour toi_. + +Demande la suppression des fonctions inutiles, la réduction des gros +traitements, l'abolition des priviléges, monopoles et entraves, la +simplification des rouages administratifs. + +Au moyen de ces économies, exige la suppression de l'octroi, celle de +l'impôt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le blé. + +Ainsi la vie sera à meilleur marché, et, étant à meilleur marché, +chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de +ce petit reliquat multiplié par trente-six millions d'habitants, +chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun +consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de +travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demandé +dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras +résolu le problème: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour +chaque sou. + +Ce n'est pas si brillant que la prétendue urne de Cana du Luxembourg, +mais c'est sûr, solide, praticable, immédiat et juste. + + +II + +FUNESTE REMÈDE. + +Quand notre frère souffre, il faut le soulager. + +Mais ce n'est pas la bonté de l'intention qui fait la bonté de la +potion. On peut très-charitablement donner un remède qui tue. + +Un pauvre ouvrier était malade; le docteur arrive, lui tâte le pouls, +lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'êtes pas +assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux +médecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les +soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et +en avait gardé le quart pour ses honoraires. Je l'ai chassé, voyant +que ce régime ne me guérissait pas.--L'ami, mon confrère était un +ignorant intéressé. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il +faut _réorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans +le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit. +Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du +bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opération vous trouverez +_ma_ recette admirable. + +Voilà où nous en sommes. L'État dit au peuple: «Tu n'as pas assez de +pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai +par te le prendre, et, après avoir satisfait mon appétit, qui n'est +pas petit, je te ferai gagner le reste.» + +Ou bien: «Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impôts. J'en +distribuerai une partie à mes agents, et avec le surplus, je te ferai +travailler.» + +Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne, +perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la +taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui ôte, on +peut prédire que sa maladie s'aggravera. + + +69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTÈRE INTROUVABLE. + + 19 Mars 1848. + + _Le ministre de l'intérieur à MM. les commissaires du gouvernement, + préfets, maires_, etc. + +Les élections approchent; vous désirez que je vous indique la ligne de +conduite que vous avez à tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien +à vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre +conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires, +respectez et faites respecter les libertés des citoyens. + +Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par +l'intimidation ou la ruse, une réponse mensongère. Si l'Assemblée +nationale a des vues conformes aux nôtres, nous gouvernerons, grâce à +cette union, avec une autorité immense. Si elle ne pense pas comme +nous, il ne nous restera qu'à nous retirer et nous efforcer de la +ramener à nous par une discussion loyale. L'expérience nous avertit de +ce qu'il en coûte de vouloir gouverner avec des majorités factices. + + * * * * * + + _Le ministre du commerce aux négociants de la République._ + +CITOYENS, + +Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts +pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes façons, +sans autres résultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation +et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par +des primes; tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il +leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la +marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans +l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi, +on vous donnait, comme Français, le privilége exclusif de trafiquer +avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste +du monde. + +Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette +règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et +l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: _acheter et vendre là +où on peut le faire avec le plus d'avantage_. + +Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en +mêle, je suis réduit à avouer, que mes fonctions sont plus +qu'inutiles; je ne suis pas même la _mouche du coche_. + +C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La +République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles +mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien +faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie +de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que +vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien +m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le +commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du +goût. + + * * * * * + + _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._ + +CITOYENS, + +Un heureux hasard m'a suggéré une pensée qui ne s'était jamais +présentée à l'esprit de mes prédécesseurs; c'est que vous appartenez +comme moi à l'espèce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en +servir, et, de plus, cette source véritable de tous progrès, le désir +d'améliorer votre condition. + +Partant de là, je me demande à quoi je puis vous servir. Vous +enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez +mieux que moi. Vous inspirerai-je le désir de substituer les bonnes +pratiques aux mauvaises? Mais ce désir est en vous au moins autant +qu'en moi. Votre intérêt le fait naître, et je ne vois pas comment mes +circulaires pourraient parler à vos oreilles plus haut que votre +propre intérêt. + +Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une règle qui vous +indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon +prédécesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour +occuper vos jours de chômage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer à +ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de +deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un +ministère pour vous signaler un travail lucratif à votre portée? Vous +le découvrirez bien vous-mêmes, si vous n'êtes pas d'une race +inférieure frappée d'idiotisme; hypothèse sur laquelle est basé mon +ministère et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas, +combien ne serait-il pas dommageable que le ministre imposât un +travail stérile à tous les agriculteurs de France, par mesure +administrative! + +Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donné beaucoup de +mouvement sans aucun résultat, si ce n'est de vous faire payer des +taxes, car notez bien qu'à chacun de nos mouvements répond une taxe. +Cette circulaire même n'est pas gratuite. Ce sera la dernière. +Désormais, pour faire prospérer l'agriculture, comptez sur vos +efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos +champs et non sur un hôtel de la rue de Grenelle. + + * * * * * + + _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._ + +CITOYENS, + +Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des +cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les +citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je +suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser +la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous +rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne +doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez, +et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et +toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau +pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous +occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience? +Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en +fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous +remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie, +liberté. + + Le Secrétaire du ministère introuvable, + + F. B. + + +70.--FUNESTES ILLUSIONS. + + _Journal des Économistes_, mars 1848. + +LES CITOYENS FONT VIVRE L'ÉTAT. + +L'ÉTAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS. + +Il m'est quelquefois arrivé de combattre le Privilége par la +plaisanterie. C'était, ce me semble, bien excusable. Quand +quelques-uns veulent vivre aux dépens de tous, il est bien permis +d'infliger la piqûre du ridicule au petit nombre qui exploite et à la +masse exploitée. + +Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit +plus de priviléges particuliers, il s'agit de transformer le privilége +en droit commun. La nation tout entière a conçu l'idée étrange qu'elle +pouvait accroître indéfiniment la substance de sa vie, en la livrant à +l'État sous forme d'impôts, afin que l'État la lui rende en partie +sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que +l'État assure le bien-être à tous les citoyens; et une longue et +triste procession, où tous les ordres de travailleurs sont +représentés, depuis le roide banquier jusqu'à l'humble blanchisseuse, +défile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance +pécuniaire. + +Je me tairais s'il n'était question que de mesures provisoires, +nécessitées et en quelque sorte justifiées par la commotion de la +grande révolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on réclame, +ce ne sont pas des remèdes exceptionnels, c'est l'application d'un +système. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'État, +on veut que la bourse de l'État alimente celle des citoyens. + +Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de +dissiper cette funeste illusion; car, à mes yeux du moins, elle jette +un voile sombre sur l'avenir; et c'est là, je le crains bien, l'écueil +de notre chère République. + +D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il +ignore ce qu'on lui a toujours défendu d'apprendre, s'il nourrit dans +son coeur des espérances chimériques qu'on s'est appliqué à y faire +naître? + +Que faisaient naguère et que font encore les puissants du siècle, les +grands propriétaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient à la +loi des suppléments de profits, au détriment de la masse. Est-il +surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui +demande aussi un supplément de salaires? Mais, hélas! il n'y a pas +au-dessous d'elle une autre masse d'où cette source de subventions +puisse jaillir. Le regard attaché sur le pouvoir, les industriels +s'étaient transformés en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon +blé! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! Élevez +artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels +étaient les cris qui assourdissaient la Chambre privilégiée. Est-il +surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur à son tour! +Mais, hélas! si la loi peut, à la rigueur, faire des largesses à +quelques privilégiés, aux dépens de la nation, comment concevoir +qu'elle fasse des largesses à la nation tout entière? + +Quel exemple donne en ce moment même la classe moyenne? On la voit +obséder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur +une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition +bien humble de vivre au moins en travaillant? + +Que disaient sans cesse les gouvernants? À la moindre lueur de +prospérité, ils s'en attribuaient sans façon tout le mérite; ils ne +parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de +l'activité, de l'ordre, de l'économie des travailleurs. Non, cette +prospérité, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs. +Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce +dire: «Grâce à l'intervention active du gouvernement, grâce à la +sagesse du roi, grâce au patronage des sciences, toutes les classes +industrielles sont florissantes.» Faut-il s'étonner que le peuple ait +fini par croire que le bien-être lui venait d'en haut comme une manne +céleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les régions du +pouvoir? Quand on s'attribue le mérite de tout le bien qui arrive, on +encourt la responsabilité de tout le mal qui survient. + +Ceci me rappelle un curé de notre pays. Pendant les premières années +de sa résidence, il ne tomba pas de grêle dans la commune; et il était +parvenu à persuader aux bons villageois que ses prières avaient +l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne +grêla pas; mais, à la première apparition du fléau, il fut chassé de +la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volonté que vous +avez permis à la tempête de nous frapper? + +La République s'est inaugurée par une semblable déception. Elle a jeté +cette parole au peuple, si bien préparé d'ailleurs à la recevoir: «Je +garantis le bien-être à tous les citoyens.» Et puisse cette parole ne +pas attirer des tempêtes sur notre patrie! + +Le peuple de Paris s'est acquis une gloire éternelle par son courage. + +Il a excité l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre +public, son respect pour tous les droits et toutes les propriétés. + +Il lui reste à accomplir une tâche bien autrement difficile, il lui +reste à repousser de ses lèvres la coupe empoisonnée qu'on lui +présente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la République +repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la +droiture de ses intentions, personne ne peut les méconnaître; il +s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse révolution qu'il +a accomplie par son courage, qu'il a préservée par sa sagesse, n'a +plus à courir qu'un danger: la déception; et contre ce danger, il n'y +a qu'une planche de salut: la sagacité du peuple. + +Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses +lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la République évitera +le gouffre béant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique +spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses +ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui +et de ses propres illusions! + +Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y +a à peine quelques jours, n'ont pas été renversées, que la République, +ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas été fondé pour laisser le +peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs, +des salariés, ou ce qu'on appelait des prolétaires) dans la même +condition où elle était avant. + +C'est la volonté de tous, et c'est sa propre volonté, que sa condition +change. + +Mais deux moyens se présentent, et ces moyens ne sont pas seulement +différents, ils sont, il faut bien le dire, diamétralement opposés. + +L'école qu'on appelle _économiste_ propose la destruction immédiate de +tous les priviléges, de tous les monopoles, la suppression immédiate +de toutes les fonctions inutiles, la réduction immédiate de tous les +traitements exagérés, une diminution profonde des dépenses publiques, +le remaniement de l'impôt, de manière à faire disparaître tous ceux +qui pèsent sur les consommations du peuple, qui enchaînent ses +mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que +l'octroi, l'impôt sur le sel, les taxes sur l'entrée des subsistances +et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis. + +Elle demande que ce mot _liberté_, qui flotte avec toutes nos +bannières, qui est inscrit sur tous nos édifices, soit enfin une +vérité. + +Elle demande qu'après avoir payé au gouvernement ce qui est +indispensable pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure, +pour réprimer les fraudes, les délits et les crimes, et pour subvenir +aux grands travaux d'utilité nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR +LUI. + +Elle assure que mieux le peuple pourvoira à la sûreté des personnes et +des propriétés, plus rapidement se formeront les capitaux. + +Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidité, que le peuple +saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par +l'impôt, à l'État. + +Que la formation rapide des capitaux implique nécessairement la hausse +rapide des salaires, et par conséquent l'élévation progressive des +classes ouvrières en bien-être, en indépendance, en instruction et en +dignité. + +Ce système n'a pas l'avantage de promettre la réalisation instantanée, +du bonheur universel; mais il nous parait simple, immédiatement +praticable, conforme à la justice, fidèle à la liberté, et de nature à +favoriser toutes les tendances humaines vers l'égalité et la +fraternité. J'y reviendrai après avoir exposé et approfondi les vues +d'une autre école, qui paraît en ce moment prévaloir dans les +sympathies populaires. + +Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prétend le réaliser +par voie directe. Sa prétention ne va à rien moins qu'à augmenter le +bien-être des masses, c'est-à-dire accroître leurs consommations tout +en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine +de puiser des suppléments de salaires soit dans la caisse commune, +soit dans les profits exagérés des entrepreneurs d'industrie. + +C'est ce système dont je me propose de signaler les dangers. + +Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je n'entends pas ici condamner +l'_association volontaire_. Je crois sincèrement que l'_association_ +fera faire de grands progrès en tous sens à l'humanité. Des essais +sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du +Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blâmer ces +tentatives? Moi-même, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_école +sociétaire_, j'avais conçu un projet d'association agricole destiné à +perfectionner le métayage. Des raisons de santé m'ont seules détourné +de cette entreprise. + +Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction +énergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que +vous avez sans doute remarquée, qui vous entraîne aussi peut-être, à +invoquer en toutes choses l'intervention de l'État, c'est-à-dire la +réalisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systèmes, avec la +_contrainte légale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen. + +On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis +que lorsqu'on appelle à son aide la loi et l'impôt, l'enseigne est +aussi menteuse qu'elle puisse l'être, puisqu'il n'y a plus alors ni +_association_ ni _volonté_. + +Je m'attacherai à démontrer que l'intervention exagérée de l'État ne +peut accroître le bien-être des masses, et qu'elle tend au contraire à +le diminuer; + +Qu'elle efface le premier mot de notre devise républicaine, le mot +_liberté_; + +Que si elle est fausse en principe, elle est particulièrement +dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un +grand et irréparable désastre, et les fortunes particulières, et la +fortune publique, et le sort des classes ouvrières, et les +institutions, et la République. + +Je dis, d'abord, que les promesses de ce déplorable système sont +illusoires. + +Et, en vérité, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me +livrer à cet égard à une longue démonstration, si des faits éclatants +ne me prouvaient que cette démonstration est nécessaire. + +Car quel spectacle nous offre le pays? + +À l'Hôtel-de-Ville la _curée des places_, au Luxembourg la _curée des +salaires_. Là, ignominie; ici, cruelle déception. + +Quant à la _curée des places_, il semble que le remède serait de +supprimer toutes les fonctions inutiles, de réduire le traitement de +celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout +entière à l'avidité de la bourgeoisie, et elle s'y précipite avec +fureur. + +Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son côté, le peuple des +travailleurs, témoin des douceurs d'une existence assurée sur les +ressources du public, oubliant qu'il est lui-même ce public, oubliant +que le budget est formé de sa chair et de son sang, demande, lui +aussi, qu'on lui prépare une curée. + +De longues députations se pressent au Luxembourg, et que +demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est-à-dire, en +définitive, une amélioration dans les moyens d'existence des +travailleurs. + +Mais ceux qui assistent personnellement à ces députations, n'agissent +pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien représenter +toute la grande confraternité des travailleurs qui peuplent nos villes +aussi bien que nos campagnes. + +Le bien-être matériel ne consiste pas à gagner plus d'argent. Il +consiste à être mieux nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, instruit, +etc., etc. + +Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'à +dater de l'ère glorieuse de notre révolution, chaque Français +appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de +viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres, +etc., etc. + +Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en même temps +que le travail qui produit ces choses soit diminué. Quelques-uns même, +heureusement en petit nombre, vont jusqu'à solliciter la destruction +des machines. + +Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante? + +À moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la +caisse du percepteur, comment veut-on que l'État y puise plus que le +peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pièce de cent sous qui y +entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hélas! c'est +tout le contraire. La pièce de cent sous que le peuple y jette tout +entière n'en sort que fort ébréchée, car il faut bien que le +percepteur en garde une partie pour lui. + +En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut +puiser dans le Trésor public un fonds de salaires autre que celui que +le public lui-même y a mis, en serait-on plus avancé? Ce n'est pas +d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vêtements, de logement, +etc. + +Or, l'_organisateur_ qui siége au Luxembourg a-t-il la puissance de +multiplier ces choses par des décrets? ou peut-il faire que, si la +France produit 60 millions d'hectolitres de blé, chacun de nos 36 +millions de concitoyens en reçoive 3 hectolitres, et de même pour le +fer, le drap, le combustible? + +Le recours au Trésor public, comme système général, est donc +déplorablement faux. Il prépare au peuple une cruelle déception. + +On dira sans doute: «Nul ne songe à de telles absurdités. Mais il est +certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce à +quoi l'on vise, c'est à un juste nivellement, à une plus équitable +répartition.» + +Examinons la question à ce point de vue. + +Si l'on voulait dire qu'après avoir retranché tous les impôts qui +peuvent l'être, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui +restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait +qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des +_organisateurs_; c'est bon pour des _économistes_. + +Ce qu'on veut, c'est que tout Français soit bien pourvu de toutes +choses. On a annoncé d'avance que l'État garantissait le bien-être à +tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser +assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre +ce résultat. + +Poser la question, c'est la résoudre; car, pour que tout le monde ait +plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en +produise davantage; et comment pourrait-on en prendre à une seule +classe, même à la classe riche, plus que toutes les classes ensemble +n'en produisent? + +D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impôt. Il s'élève +déjà à un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de +permettre aucun retranchement, conduisent à des aggravations +inévitables. + +Permettez-moi un calcul approximatif. + +Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes; +cependant on peut en approcher. + +Sous le régime qui vient de tomber, il y avait 250 mille électeurs. À +quatre individus par famille, cela répond à un million d'habitants, et +chacun sait que l'électeur à 200 francs était bien près d'appartenir à +la classe des propriétaires malaisés. Cependant, pour éviter toute +contestation, attribuons à la classe riche, non-seulement ce million +d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est déjà +raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt +millions sinon de pauvres, du moins de frères qui ont besoin d'être +secourus. Si l'on suppose qu'un supplément bien modique de 25 cent. +par jour est indispensable pour réaliser des vues philanthropiques +plus bienveillantes qu'éclairées, c'est un impôt de cinq millions par +jour ou près de deux milliards par an, nous pouvons même dire deux +milliards avec les frais de perception. + +Nous payons déjà un milliard et demi. J'admets qu'avec un système +d'administration plus économique on réduise ce chiffre d'un tiers: il +faudrait toujours prélever _trois milliards_. Or, je le demande, +peut-on songer à prélever trois milliards sur les seize millions +d'habitants les plus riches du pays? + +Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si, +en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu'elle se forme, +qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété? On ne +travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les +stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c'est l'espoir +d'acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d'établir ses enfants, +d'améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système +financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure +de sa formation, alors, nul n'étant intéressé ni au travail ni à +l'épargne, le capital ne se formera pas; il décroîtra avec rapidité, +si même il ne déserte pas subitement à l'étranger; et, alors, que +deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager? + +J'ajouterai ici une vérité qu'il faut bien que le peuple apprenne. + +Quand dans un pays l'impôt est très modéré, il est possible de le +répartir selon les règles de la justice et de le prélever à peu de +frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'élevât +pas au delà de cinq à six cents millions. Je crois sincèrement qu'on +pourrait, dans cette hypothèse, inaugurer l'_impôt unique_, assis sur +la propriété réalisée (mobilière et immobilière). + +Mais lorsque l'État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié +de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les +sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en +même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se +confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye +sans s'en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux +libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occupé de +finances sait bien que ce genre d'impôt n'est productif qu'à la +condition de frapper les objets de la consommation la plus générale. +On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les +appelle de tous mes voeux par des motifs d'équité, mais elles ne +peuvent jamais apporter qu'un faible contingent à un gros budget. Le +peuple se ferait donc complétement illusion s'il pensait qu'il est +possible, même au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les +dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre +exclusivement à la charge de la classe riche. + +Ce qu'il faut remarquer, c'est que, dès l'instant qu'on a recours aux +impôts de consommation (ce qui est la conséquence nécessaire d'un +lourd budget), l'égalité des charges est rompue, parce que les objets +frappés de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre +que dans celle du riche, proportionnellement à leurs ressources +respectives. + +En outre, à moins d'entrer dans les inextricables difficultés des +classifications, on met sur un objet donné, le vin, par exemple, un +impôt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui +achète un litre de vin de 50 c. le litre, grevé d'un impôt de 50 c., +paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10 +francs la bouteille, paye 5 pour 100. + +Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrière qui est +intéressée à ce que le budget soit réduit à des proportions qui +permettent de simplifier et égaliser les impôts. Mais pour cela il ne +faut pas qu'elle se laisse éblouir par tous ces projets +philanthropiques, qui n'ont qu'un seul résultat certain: celui +d'exagérer les charges nationales. + +Si l'exagération de l'impôt est incompatible avec l'égalité +contributive, et avec cette sécurité indispensable pour que le capital +se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la +liberté. + +Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si +familières à M. Guizot, alors simple professeur suppléant. Pour +justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligés des +monarchies constitutionnelles, il disait: _La liberté est un bien si +précieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Dès ce jour, je +me dis: M. Guizot peut avoir des facultés éminentes, mais ce serait +assurément un pitoyable homme d'État. + +En effet, la liberté est un bien très-précieux et qu'un peuple ne +saurait payer trop cher. Mais la question est précisément de savoir si +un peuple surtaxé peut être libre, s'il n'y a pas incompatibilité +radicale entre la liberté et l'exagération de l'impôt. + +Or, j'affirme que cette incompatibilité est radicale. + +Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les +choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorité. Or +l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec +l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais être +neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas +essentiellement utile. + +Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on débat le +prix, qu'on est maître d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est +_imposé_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un +_service_ à la force publique, comme lorsqu'il s'agit de sécurité, +d'indépendance nationale, de répression des délits et des crimes, il +faut bien qu'il crée cette autorité et s'y soumette. + +Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien +pu rester dans le domaine des services privés, il s'ôte la faculté de +débattre le sacrifice qu'il veut faire en échange de ces services, il +se prive du droit de les refuser; il diminue la sphère de sa liberté. + +On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les +fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est +multiplier les atteintes à la liberté. + +Comment un monarque peut-il confisquer la liberté des cultes? En ayant +un clergé à gages. + +Comment peut-il confisquer la liberté de l'enseignement? En ayant une +université à gages. + +Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports +par des fonctionnaires publics. Si ce plan se réalise, nous payerons +plus d'impôts, et nous serons moins libres. + +Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le +système qu'on préconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il +détruit la sécurité, qu'il nuit à la formation des capitaux et, par +là, à l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte à la +liberté des citoyens. + +Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile +de prouver qu'il est un obstacle insurmontable à tout progrès, parce +qu'il paralyse le ressort même du progrès, la vigilance de l'intérêt +privé. + +Quels sont les modes d'activité humaine qui offrent le spectacle de la +stagnation la plus complète? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont +confiés aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore +où il en était au moyen âge. Il n'est pas sorti de l'étude de deux +langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle +aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les +enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là, +en est restée où elle en était il y a cinq siècles? + +Je pourrais accuser aussi l'exagération de l'impôt et la +multiplication des fonctions de développer cette ardeur effrénée pour +les places qui, en elle-même et par ses conséquences, est la plus +grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie +ces considérations à la sagacité du lecteur. + +Je ne puis m'empêcher, cependant, de considérer la question au point +de vue de la situation particulière où la révolution de Février a +placé la France. + +Je n'hésite pas à le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens +des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et +chimériques espérances que, dans une soif désordonnée de popularité, +on a jetées au milieu d'eux, ces espérances déçues seront la fatalité +de la République. + +Or elles seront déçues, parce qu'elles sont chimériques. Je l'ai +prouvé. On a promis ce qu'il est matériellement impossible de tenir. + +Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle +nous laisse pour héritage une dette dont l'intérêt seul grève nos +finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une +somme égale de dette flottante. + +Elle nous laisse l'Algérie, qui nous coûtera pendant longtemps cent +millions par an. + +Sans nous attaquer, sans même nous menacer, les rois absolus de +l'Europe n'ont qu'à maintenir leurs forces militaires actuelles pour +nous forcer à conserver les nôtres. De ce chef, c'est cinq à six cents +millions à inscrire au budget de la guerre et de la marine. + +Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de +perception, tous les travaux d'utilité nationale. + +Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous +verrez que le budget des dépenses est inévitablement énorme. + +Il est à présumer que les sources ordinaires des recettes seront +moins productives, dès la première année de la révolution. Supposez +que le déficit qu'elles présenteront soit compensé par la suppression +des sinécures et le retranchement des fonctions parasites. + +Le résultat forcé n'en est pas moins qu'il est déjà bien difficile de +donner actuellement satisfaction au contribuable. + +Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain +espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce même trésor, qu'il +alimente de sa propre vie! + +C'est dans ce moment, où l'industrie, le commerce, le capital et le +travail auraient besoin de sécurité et de liberté pour élargir la +source des impôts et des salaires, c'est dans ce moment que vous +suspendez sur leur tête la menace d'une foule de combinaisons +arbitraires, d'institutions mal digérées, mal conçues, de plans +d'organisation éclos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart +étrangers à cette matière! + +Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la déception, et ce jour doit +nécessairement arriver? + +Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par +l'État n'est pas un travail _ajouté_ à celui du pays, mais _soustrait_ +par l'impôt sur un point pour être versé par la charité sur un autre, +avec toute la diminution qu'implique la création d'administrations +nouvelles? + +Qu'arrivera-t-il quand vous serez réduit à venir dire au contribuable: +Nous ne pouvons toucher ni à l'impôt du sel, ni à l'octroi, ni à la +taxe sur les boissons, ni à aucune des inventions fiscales les plus +impopulaires; bien loin de là, nous sommes forcés d'en imaginer de +nouvelles? + +Qu'arrivera-t-il quand la prétention d'accroître forcément la masse +des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de +capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura +désorganisé tous les ateliers, sous prétexte d'organisation, et forcé +peut-être le capital à chercher ailleurs l'air vivifiant de la +liberté? + +Je ne veux pas m'appesantir sur les conséquences. Il me suffit d'avoir +signalé le danger tel que je le vois. + +Mais quoi! dira-t-on, après la grande révolution de Février, n'y +avait-il donc rien à faire? n'y avait-il aucune satisfaction à donner +au peuple? Fallait-il laisser les choses précisément au point où elles +étaient avant? N'y avait-il aucune souffrance à soulager? + +Telle n'est pas notre pensée. + +Selon nous, l'accroissement des salaires ne dépend ni des intentions +bienveillantes, ni des décrets philanthropiques. Il dépend, et il +dépend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays, +comme aux États-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires +haussent et le peuple est heureux. + +Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: sécurité et +liberté; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis à mesure par +l'impôt. + +C'est là, ce nous semble, qu'étaient la règle de conduite et les +devoirs du gouvernement. + +Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les +associations devaient être abandonnés au bon sens, à l'expérience et à +l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas à coups +de taxes et de décrets. + +Pourvoir à la sécurité universelle en rassurant les fonctionnaires +paisibles, et, par le choix éclairé des fonctionnaires nouveaux, +fonder la vraie liberté par la destruction des priviléges et des +monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les +plus nécessaires au travail, se créer, sans frais, des ressources par +l'abaissement des droits exagérés et l'abolition de la prohibition, +simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans +la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, réduire les gros +traitements, négocier immédiatement avec les puissances étrangères la +réduction des armées, abolir l'octroi et l'impôt sur le sel, et +remanier profondément l'impôt des boissons, créer une taxe somptuaire, +telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle +est la mission de notre république. + +Sous un tel régime d'ordre, de sécurité et de liberté, on verrait les +capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le +commerce s'étendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une +active impulsion, la main-d'oeuvre recherchée et bien rétribuée, les +salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus +abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement +absorbées par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner à +l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier. + + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DU DEUXIÈME VOLUME. + + + Pages. + + N{os} 1. Déclaration de principes. 1 + 2. Le libre-échange. 4 + 3. Bornes que s'impose l'Association. 7 + 4. Les généralités. 12 + 5. D'un plan de campagne proposé à l'Association. 15 + + 6. Réflexions sur l'année 1846. 22 + 7. De l'influence du régime protecteur sur l'agriculture. 25 + 8. Inanité de la protection de l'agriculture. 39 + 9. L'échelle mobile. 44 + 10. L'échelle mobile et ses effets en Angleterre. 48 + 11. À quoi se réduit l'invasion. 58 + 12. Subsistances. 63 + 13. De la libre introduction du bétail étranger. 68 + 14. Sur la défense d'exporter les céréales. 72 + 15. Hausse des aliments, baisse des salaires. 77 + + 16. La _Tribune_ et la _Presse_ à propos du traité belge. 81 + 17. Le parti démocratique et le libre-échange. 93 + 18. Démocratie et libre-échange. 100 + 19. Le _National_. 104 + 20. Le monde renversé. 110 + 21. Sur l'exportation du numéraire. 112 + 22. Du Communisme. 116 + 23. Réponse au journal _l'Atelier_. 124 + 24. Réponse à divers. 131 + 25. Lettre de M. Considérant et réponse. 134 + 26. Réponse à la _Presse_. 141 + 27. Organisation et liberté. 147 + 28. Autre réponse à la _Presse_. 158 + 29. L'empereur de Russie. 164 + 30. La liberté a donné du pain aux Anglais. 168 + + 31. Influence du libre-échange sur les relations des + peuples. 170 + 32. L'Angleterre et le libre-échange. 177 + 33. Curieux phénomène économique. 186 + 34. Les armements en Angleterre. 194 + 35. Encore les armements en Angleterre. 200 + 36. Sur l'inscription maritime. 205 + 37. La taxe unique en Angleterre. 209 + 38. M. de Noailles à la chambre des pairs. 216 + 39. Paresse et restriction. 219 + 40. Deux modes d'égalisation de taxes. 222 + + 41. L'impôt du sel. 225 + 42. Discours à Bordeaux. 229 + 43. Second discours, à Paris. 238 + 44. Troisième discours, à Paris. 246 + 45. Quatrième discours, à Lyon. 260 + 46. Cinquième discours, à Lyon. 273 + 47. Sixième discours, à Marseille. 293 + 48. Septième discours, à Paris. 311 + 49. Huitième discours, à Paris. 328 + + 50. De la modération. 343 + 51. Peuple et bourgeoisie. 348 + 52. Économie politique des généraux. 355 + 53. Recettes protectionnistes. 358 + 54. Deux principes. 363 + 55. La logique de M. Cunin-Gridaine. 370 + 56. Les hommes spéciaux. 373 + 57. Un profit contre deux pertes. 377 + 58. Deux pertes contre un profit. 384 + 59. La peur d'un mot. 392 + 60. Midi à quatorze heures. 400 + 61. Le petit manuel du consommateur. 409 + 62. Remontrance. 415 + 63. Le maire d'Énios. 418 + 64. Association espagnole pour la défense du travail + national. 429 + 65. L'indiscret. 435 + 66. Le sucre antédiluvien. 446 + 67. Monita secreta. 452 + 68. Petites affiches de Jacques Bonhomme. 459 + 69. Circulaires d'un ministère introuvable. 462 + 70. Funestes illusions. 466 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + +CORBEIL.--Typogr. et stér. de CRÉTÉ. + + + + +ERRATA (Les corrections ont été effectuées dans ce fichier). + + Page 2, ligne dernière, _au lieu de_: les esprit, + _lisez_: les esprits. + -- 3, -- 23, _au lieu de_: forme du gouvernement, + _lisez_: forme de gouvernement. + -- 11, -- 28, _au lieu de_: ministres de finances, + _lisez_: ministre des finances. + -- 15, -- 1, _au lieu de_: qui ne le céderait pas, + _lisez_: qui ne les céderait pas. + -- 20, -- 9, _au lieu de_: Quant aux choix, + _lisez_: Quant au choix. + -- 36, -- 29-30, _au lieu de_: le France eût demandées, + _lisez_: la France eût demandés. + -- 37, -- 5, _au lieu de_: ils s'ensuit, + _lisez_: il s'ensuit. + -- 38, -- 2, _au lieu de_: nos fleuves contenues, + _lisez_: nos fleuves contenus. + -- 43, -- 18, _au lieu de_: leurs fermera, + _lisez_: leur fermera. + -- 46, -- 33, _au lieu de_: Si donc le gain, + _lisez_: Si donc le grain. + -- 49, -- 12, _au lieu de_: sont plus sensibles, + _lisez_: sont le plus sensibles. + -- 49, -- 29, _au lieu de_: Elle dispose, + _lisez_: Elle disposa. + -- 51, -- 8, _au lieu de_: qu'il ne peut en être ainsi, + _lisez_: qu'il ne put en être ainsi. + -- 63, -- 2, _au lieu de_: les circonstances las plus + favorables + _lisez_: les circonstances les plus + favorables. + -- 72, -- 23, _au lieu de_: de s'opposer, + _lisez_: à s'opposer. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, +tome 2, by Frédéric Bastiat + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42300 *** |
