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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42300 ***
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+FRÉDÉRIC BASTIAT
+
+
+
+
+LA MÊME ÉDITION
+
+EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º
+
+Prix des 6 volume: 30 fr.
+
+
+CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+FRÉDÉRIC BASTIAT
+
+
+MISES EN ORDRE
+
+REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
+
+
+Deuxième Édition.
+
+
+TOME DEUXIÈME
+
+
+LE LIBRE-ÉCHANGE.
+
+
+
+
+PARIS
+
+GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
+
+Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
+Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
+universel du Commerce et de la Navigation, etc.
+
+RUE RICHELIEU, 14
+
+1862
+
+
+
+
+LE LIBRE-ÉCHANGE[1]
+
+[Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles
+extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pensée de
+l'auteur, n'étaient pas destinés à être ainsi réunis, nous essayons de
+les classer dans l'ordre suivant: 1º Exposition du but de
+l'association libre-échangiste, de ses principes et de son plan
+d'opérations; -- 2º articles relatifs à la question des subsistances;
+-- 3º polémique contre les journaux, et appréciation de divers faits;
+-- 4º discours publics; -- 5º variétés et nouvelle série de _sophismes
+économiques_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+
+
+ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
+
+
+1.--DÉCLARATION.
+
+ 10 mai 1846.
+
+Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés
+sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la
+_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association.
+
+L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a
+créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer
+immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface
+du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le
+priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à
+l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la
+convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est
+blesser la loi de la justice.
+
+C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut
+exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par
+la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de
+toutes les autres!
+
+C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées
+humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons,
+des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si
+inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par
+l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité.
+
+C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque
+celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son
+travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses
+efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature
+avait mis à sa disposition.
+
+Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser
+les relations qui les unissent et qui rendront les guerres
+impossibles, à force de les rendre onéreuses.
+
+L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
+
+Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur
+les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux
+dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule
+considération des besoins du Trésor.
+
+Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de
+repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin
+d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et
+de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet
+instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est
+là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à
+effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité
+et des systèmes qui prévalent ailleurs.
+
+De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime
+protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme
+s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir
+du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation
+naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence.
+Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la
+mission de l'Association est de propager, de populariser le principe.
+
+Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les
+cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales.
+
+Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
+politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune
+classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de
+l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre
+communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de
+l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects,
+avec celle du _Public consommateur_.
+
+[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase:
+
+«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de
+différer en politique?»
+
+Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour
+prouver que cela est très-possible et très-fréquent.
+
+Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci:
+
+«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et
+au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté
+et sa propriété?»
+
+Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales
+qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les
+choses mêmes qu'il s'agit de garantir.
+
+Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition
+parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont
+libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger
+est une des choses qu'il s'agit de garantir.
+
+Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes,
+aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité
+des autres, mais de le maintenir à tous.
+
+Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment
+l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du
+gouvernement, mais dans l'opinion.
+
+Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les
+questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende
+aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de
+ses actes.»
+
+Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+
+2.--LIBRE-ÉCHANGE.
+
+ 19 Décembre 1846.
+
+On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée!
+nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y
+a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et
+ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos
+adversaires.»
+
+Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau
+auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait
+notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est
+un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme,
+de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même
+et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la
+puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés
+pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des
+tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de
+travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y
+a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de
+l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise.
+
+Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous
+répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il
+n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de
+repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré
+l'opinion contraire de M. Billault[3].
+
+[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs
+fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes.
+(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou
+sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe.
+Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que
+l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire
+aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas
+libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour
+comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui
+l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se
+renfermer dans sa mission.
+
+Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu
+as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui
+t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une
+insupportable tyrannie.
+
+Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a
+assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la
+tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse.
+
+Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous
+forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire
+reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans
+ses effets.
+
+Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme
+brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins
+de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons
+une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient
+d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que
+si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste,
+elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire
+l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage.
+
+[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore
+converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la
+justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez
+courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de
+détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez
+point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes
+transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans
+un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et
+des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les
+généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à
+toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas
+complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes
+et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa
+littérature et de son génie.
+
+La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est
+la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est
+qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres.
+Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer
+des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour
+une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son
+activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui,
+depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce,
+les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des
+hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son
+travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités
+nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité,
+toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la
+paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la
+diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant
+progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre
+patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne
+faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce
+fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il
+tire sa populaire origine.
+
+Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette
+question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques.
+Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise
+le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la
+concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque
+génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est
+bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les
+hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent
+travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe
+par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un
+succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients
+réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]?
+
+[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle
+Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
+
+ 3 Janvier 1847.
+
+Nous appelons l'impartiale et sérieuse attention du lecteur sur les
+limites que nous déclarons très-hautement imposer à notre action.
+
+Certes, si nous courions après un succès de vogue, nous nous
+bornerions à crier: liberté! liberté! sans nous embarrasser dans des
+distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles à nous
+faire comprendre. Mais ces subtilités, nous les avons regardées en
+face; nous nous sommes assurés qu'elles sont dans la nature des choses
+et non dans notre esprit. Dès lors, aucune considération ne nous
+induira à rejeter la difficile tâche qu'elles nous imposent.
+
+Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commençant_, nous
+aurions de force si nous nous présentions devant le public avec un
+programme d'un seul mot: Liberté? Si nous demandions l'abolition pure
+et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en
+Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et
+immédiate d'un article bien impopulaire du tarif?
+
+Nous ne le faisons pas néanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons
+nos devoirs avant nos succès. Parce que nous sacrifions,
+volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de
+popularité à ce que la raison signale comme juste et légitime,
+acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels
+cette résolution nous expose.
+
+La première limite que nous reconnaissons à la liberté des
+transactions, c'est l'honnêteté. Est-il nécessaire de le dire? et ces
+hommes ne se découvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous
+cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de réels,
+qui nous accusent d'entendre par liberté le droit de tout faire, le
+mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter?
+
+Le mot liberté implique de lui-même absence de fraude et de violence;
+car la fraude et la violence sont des atteintes à la liberté.
+
+En matière d'échanges, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse
+se substituer complétement à l'action individuelle, dispenser chacun
+de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour
+tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est
+précisément de prévenir et réprimer la fraude et la violence; et nous
+croyons même qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas
+à sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment
+voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les
+transactions déshonnêtes, quand vous le chargez de la tâche difficile
+et, nous le croyons, impossible, de _pondérer_ les transactions
+innocentes, d'équilibrer la production et la consommation[6]?
+
+[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'État, la
+Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Une autre limite à la liberté des échanges, c'est l'IMPÔT. Voilà une
+distinction, ou si l'on veut une subtilité à laquelle nous ne
+chercherons pas à échapper.
+
+Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux
+objets fort différents, si différents que presque toujours ils se
+contrarient l'un l'autre. Napoléon a dit: La douane ne doit pas être
+un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la
+phrase, et vous avez tout notre programme.
+
+Ce qui caractérise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission
+d'_empêcher_ l'échange entre le produit national et le produit
+étranger.
+
+Ce qui caractérise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que
+par cet échange.
+
+Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son
+but.
+
+Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien.
+
+Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns.
+
+Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous.
+
+La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui
+l'avons imaginée. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession,
+un pas rétrograde. Dès le premier jour, nous avons dit dans notre
+manifeste: «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
+d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes
+destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées
+par la seule considération des besoins du trésor.»
+
+Pour rendre notre pensée plus claire, nous comparerons la douane à
+l'octroi.
+
+Le tarif de l'octroi peut être plus ou moins bien conçu. Mais enfin
+chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impôt. Si un
+propriétaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son
+hôtel, venait dire au conseil municipal: «Quadruplez, décuplez,
+centuplez le droit d'entrée sur les bûches, prohibez-les même, afin
+que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bûches
+n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes,
+frappez un impôt sur le peuple pour combler le vide.» N'est-il pas
+clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe,
+une nouvelle pensée;--qu'il chercherait à le faire dévier de son but;
+et ne serait-il pas naturel qu'une société se formât dans Paris pour
+combattre cette prétention, sans pour cela s'élever contre le tarif
+fiscal de l'octroi, sans le juger, sans même s'en occuper.
+
+Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Société du
+libre-échange entend garder à l'égard des impôts.
+
+Cette attitude est celle de la _neutralité_.
+
+Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons à
+ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos
+lois.
+
+Vouloir en outre détruire la douane fiscale, ce serait nous donner
+une seconde mission toute différente de la première. Ce serait nous
+charger de juger les impôts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi
+il faut les remplacer.
+
+Certes aucun de nous ne renonce au droit sacré de scruter et combattre
+au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons même naturel que des
+associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le nôtre. En
+tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe
+restrictif qui s'est enté sur la douane et s'en est fait un
+instrument.
+
+On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-échange et
+non l'abolition du régime des douanes?
+
+Parce que nous ne regardons pas l'impôt _en lui-même_ comme une
+atteinte à la liberté.
+
+Nous demandons la liberté de l'échange comme on demandait la liberté
+de la presse, sans exclure qu'une patente dût être payée par
+l'imprimeur.
+
+Nous demandons la liberté de l'échange comme on demande le respect de
+la propriété, sans refuser d'admettre l'impôt foncier.
+
+On nous dit: Quand la douane, à vos yeux, cesse-t-elle d'être fiscale
+pour commencer à être protectrice?
+
+Quand le droit est tel que, s'il était diminué, il donnerait autant de
+revenu.
+
+On insiste et l'on dit: Comment reconnaître dans la pratique ce point
+insaisissable?
+
+Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volonté. Que
+l'opinion soit amenée à comprendre, c'est-à-dire à repousser la
+protection, et le problème sera bientôt résolu. Il n'y a pas de
+ministre des finances qui n'y donne la main. La difficulté, la seule
+difficulté est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique.
+
+
+4.--SUR LES GÉNÉRALITÉS.
+
+ 13 Décembre 1846.
+
+Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et
+ennemis, c'est de rester dans les _généralités_. «Abordez donc la
+_pratique_, nous dit-on, entrez dans les détails, descendez des nuages
+et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que
+l'échange ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?»
+
+Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout à fait
+fourvoyés et que nos coups n'aient pas toujours porté à faux. Car,
+s'il en était ainsi, comment expliquerait-on la fureur des
+protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans
+les fabriques, pour l'édification des ouvriers, et la lettre qu'ils
+ont adressée aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure
+abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure?
+
+[Note 7: La lettre adressée au conseil des ministres, et signée de MM.
+A. Odier, A. Mimerel, J. Périer et L. Lebeuf, finissait par cette
+menace: «Ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui
+veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays.»
+
+Quant au placard, en voici quelques phrases:
+
+«Ils (les libre-échangistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par là,
+ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à
+régner en France.....
+
+«Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas
+l'ouvrier.»--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Nous sommes dans les _généralités_!--Mais cela est forcé, car nous
+défendons l'intérêt _général_.--N'avons-nous pas d'ailleurs à
+combattre une généralité? Le système protecteur est-il autre chose?
+Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'épuisement
+du numéraire_, _l'intérêt du producteur_, _le travail national_,
+_l'inondation_, _l'invasion_, _l'inégalité des conditions de
+production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la
+grâce de nous dire ce qu'on peut opposer à de faux arguments, si ce
+n'est de bons arguments?
+
+«Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits
+bien simples, bien isolés, bien actuels, entremêlés de quelques
+chiffres bien frappants.»
+
+C'est à merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par
+eux-mêmes. Ils ont leurs causes et leurs conséquences, et comment les
+démêler _sans raisonner_?
+
+Le pain est cher, voilà un fait. Qui le vend s'en réjouit; qui le
+mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en définitive
+l'intérêt général? Tâchez de me l'apprendre _sans raisonner_.
+
+Le peuple souffre; voilà un autre fait. Souffrirait-il moins si un
+plus vaste marché s'ouvrait à ses ventes et à ses achats? Essayez de
+résoudre le problème _sans raisonner_.
+
+La restriction élève le prix du fer; voilà un troisième fait. Et
+remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-même. M. Decaze
+ne le nie pas, ni sa clientèle non plus. Seulement l'un dit: _tant
+mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux côtés on raisonne pour
+prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_.
+
+Nous dirons à nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute;
+mais en nous interdisant les _généralités_, vous ne savez pas toute la
+force que vous portez à nos communs adversaires; vous abondez dans
+leur sens, allez au-devant de leurs désirs. Ils ne demandent pas mieux
+que de voir bannir de la discussion les idées _générales_ de vérité,
+liberté, égalité, justice; car ils savent bien que c'est avec ces
+idées que nous les battrons.
+
+Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de
+son effet immédiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet
+immédiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite à quelqu'un;
+un mal, puisqu'elle nuit à quelque autre. Dans ce cercle étroit, le
+problème serait insoluble et le _statu quo_ éternel. C'est ce qu'ils
+veulent. Laissez-nous donc suivre les conséquences de la protection
+jusqu'à l'effet définitif, qui est un mal général.
+
+Et puis, ne faites-vous pas trop bon marché de l'intelligence du pays?
+À vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux
+idées. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous
+continuerons à nous adresser à leur raison.
+
+Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _généralités_. Que
+trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_
+vient de s'enrôler? d'interminables déclamations contre le
+raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur.
+
+Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des
+faits; eh bien! en voici:
+
+Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
+_vous défendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous êtes
+fabricants de drap.
+
+Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
+_vous défendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions
+acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la
+généralité, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde
+prohibition est impliquée dans la première.--Revenons donc aux faits.
+
+Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit
+prohibitions de ce genre.
+
+Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous
+les défendez avec acharnement.
+
+Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un
+droit énorme, afin d'en élever le prix, parce que vous êtes marchands
+de fer et de houille.
+
+Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos
+mines ont acquis une valeur fabuleuse, à tel point qu'il est tel
+d'entre vous qui ne les céderait pas pour dix fois le capital primitif.
+
+Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas haussé d'une
+obole; d'où il est permis d'inférer, si vous voulez bien nous
+permettre cette licence, que, sous prétexte de défendre le salaire des
+ouvriers, vous défendez vos profits.
+
+Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes à la
+justice? Vous aurez bien de la peine à le prouver sans raisonner... et
+même en déraisonnant.
+
+
+5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOSÉ À L'ASSOCIATION DU LIBRE-ÉCHANGE.
+
+ 14 Novembre 1847.
+
+Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que,
+selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire.
+
+«Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'échangent
+contre des produits; qu'on ne doit d'impôt qu'à l'État, etc., etc._»
+Mais, en poursuivant ces idées générales, pourquoi provoquer à la fois
+toutes les résistances et la coalition de tous les abus? Que ne
+profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien
+gardée de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intérêts,
+en menaçant le principe même de la protection; elle a sagement fait un
+choix et appelé au combat un seul champion, clef de voûte du système,
+et, cette pièce une fois tombée, l'édifice a été ébranlé.
+
+Voilà bien, ce nous semble, ce que répétait dernièrement encore, dans
+une occasion solennelle, l'honorable président de la chambre de
+commerce du Havre. Peut-être aussi est-ce la pensée de quelques hommes
+d'État, gémissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient
+pas fâchés d'être affranchis par une concentration des forces de notre
+association contre un des monopoles les plus décriés.
+
+Il vaut donc la peine de répondre.
+
+Que nous conseille-t-on?
+
+Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions dû attaquer
+_corps à corps la seule industrie des producteurs de fer_.
+
+Eh bien, plaçons-nous dans cette hypothèse. Nous voilà associés dans
+un but spécial; nous voilà essayant de démontrer aux consommateurs de
+fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer à bon marché.
+
+Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que
+personne. Ils font souvent des pétitions dans ce but; mais les
+chambres, dominées par les intérêts coalisés, passent à l'ordre du
+jour motivé sur la nécessité de _protéger le travail national_; à quoi
+le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national
+doit être protégé_.
+
+Nous voilà, dès le début, amenés à discuter cette théorie du _travail
+national_; à prouver qu'il ne peut jamais être compromis par
+l'échange, parce que celui-ci implique autant d'exportations que
+d'importations. Nous voilà alarmant, par notre argumentation contre le
+monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du même sophisme. Nos
+honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens
+d'éviter cet écueil?
+
+Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacité de l'égoïsme? Est-ce que
+les privilégiés n'étaient pas coalisés longtemps avant notre
+association? Est-ce qu'ils n'étaient pas bien convenus entre eux de se
+soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on touchât une pierre de
+l'édifice, de ne se laisser entamer par aucun côté? Est-ce que
+d'ailleurs le système tout entier, aussi bien que chacune de ses
+parties, n'a pas sa base dans une opinion publique égarée? N'est-ce
+pas là qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer là autrement que
+par des raisonnements qui s'appliquent à chaque partie comme à
+l'ensemble?
+
+Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons.
+
+La réponse est simple: c'est qu'il n'en est rien.
+
+Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre
+l'indique, a d'abord concentré ses efforts contre la loi céréale. Mais
+pourquoi?
+
+Parce que le monopole des blés était, dans le régime restrictif de la
+Grande-Bretagne, la part des mille législateurs anglais.
+
+Dès lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons à
+soustraire à nos mille législateurs leur part de monopole, ils feront
+bon marché du monopole d'autrui. Voilà pourquoi, quand la loi-céréale
+a été vaincue, M. Cobden a quitté le champ de bataille; et quand on
+lui disait: Il reste encore bien des monopoles à abattre, il
+répondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela.
+
+Y a-t-il rien de semblable en France? Les maîtres de forges sont-ils
+seuls législateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en
+cette qualité, accordé quelques bribes de priviléges aux autres
+industries pour justifier les priviléges énormes qu'ils se seraient
+votés eux-mêmes?
+
+Si cela est, la tactique est tout indiquée. Forçons ceux qui font la
+loi de ne pas la faire à leur profit, et rapportons-nous-en à eux pour
+ne pas la faire à leur préjudice.
+
+Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous
+permette, tout en admirant ses procédés, de ne pas les prendre pour
+modèle.
+
+Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arrivé aux
+manufacturiers anglais précisément ce qui nous arriverait,
+disons-nous, à nous-mêmes, si nous appelions à notre aide toutes les
+classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-là.
+
+L'aristocratie anglaise n'a pas manqué de dire aux manufacturiers:
+Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et
+les arguments que vous dirigez contre nos priviléges se tournent
+contre les vôtres.
+
+Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la
+chambre de commerce de Manchester a déclaré qu'avant d'attaquer la
+protection à l'agriculture, elle renonçait solennellement à toute
+protection en faveur des manufactures.
+
+En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme:
+«Abolition totale, immédiate et sans attendre de réciprocité, de tous
+droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des
+manufactures, du commerce et de la navigation[8].»
+
+[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Maintenant, nous le demandons, pour suivre la même stratégie,
+sommes-nous dans la même situation? Les industriels privilégiés; qu'on
+nous conseille d'enrôler dans une campagne contre les maîtres de
+forges, sont-ils préparés, dès la première objection, à faire le
+sacrifice de leurs propres priviléges? Les fabricants de drap, les
+éleveurs de bestiaux, les armateurs eux-mêmes sont-ils prêts à dire:
+Nous voulons soumettre les maîtres de forges à la liberté; mais il est
+bien entendu que nous nous y soumettons nous-mêmes.--Si ce langage
+leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors
+de là comment pourraient-ils être nos auxiliaires?--En ayant l'air de
+les ménager, vous les amènerez à se fourvoyer, dit-on. Mais, encore
+une fois, la ruse ne trompe pas des intérêts aussi bien éveillés sur
+la question, des intérêts qui étaient éveillés, associés et coalisés
+avant notre existence.
+
+[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donné M. Nicolas Koechlin, M. Bosson
+de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les
+armateurs de Bordeaux et de Marseille.]
+
+Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas
+l'_habileté_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le
+principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'édifice;
+et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est là qu'il
+a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve
+autre chose, sinon que ce principe est fortement enraciné. En ce cas,
+la lutte serait bien plus longue encore, et même interminable, si nous
+évitions de le toucher.
+
+_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous
+conseillez d'appeler à notre aide les monopoleurs eux-mêmes,
+dites-nous donc comment libre-échangistes et protectionnistes
+pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant
+vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu'à la première parole, au
+premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que
+les concessions de principe, par lesquelles nous aurions dû
+nécessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse
+alliance, nous feraient bientôt tomber, aux yeux de tous, au rang des
+hommes sans consistance et sans dignité? Qui resterait alors pour
+défendre la liberté? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres
+hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances
+impossibles, et qui feraient précisément ce que vous nous reprochez de
+faire.
+
+On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres détails,
+la manière dont il faut opérer la réforme, le temps qu'il y faut
+consacrer, les articles par lesquels il faut commencer.
+
+Véritablement ce n'est pas notre mission.
+
+Nous ne sommes pas législateurs.
+
+Nous ne sommes pas le gouvernement.
+
+Notre déclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre
+programme se borne à montrer, en vue d'éclairer l'opinion publique, le
+but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion
+publique il n'y a pas de réforme possible, ni même désirable[10]. Or
+ce but est bien défini:
+
+Ramener la douane au but légitime de son institution; ne pas tolérer
+qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument
+d'oppression et de spoliation à l'égard de toutes les autres classes.
+
+[Note 10: V. les chapitres _Responsabilité_, _Solidarité_, dans les
+_Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Quant au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons
+que le gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative;
+et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous,
+nous nous efforcerons d'éclairer sa marche, toujours en vue du
+principe dont nous sommes les défenseurs.
+
+Et quand nous disons à nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler
+un monopole pour le combattre corps à corps, il est bon d'observer que
+la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchaînée
+à un principe, mais qui, dans son caractère officiel, est un des
+rouages du gouvernement du pays, a été entraînée, à son insu
+peut-être, à agir comme nous; car elle réclame à la fois, et tout
+d'abord, la réforme des tarifs sur les céréales, sur le fer, la fonte,
+la houille, le sucre, le café, le bois d'ébénisterie, et jusque sur
+les bois de construction équarris à la hache, etc., etc.--Sans doute,
+elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et
+pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se
+montre disposée à n'en exclure guère qu'un seul, celui qui a été déjà
+réduit à si peu de chose par nos traités de réciprocité.
+
+Nous avons appris sans étonnement l'accueil que la chambre de
+commerce du Havre a fait aux avances du comité Odier-Mimerel[11]. En
+fait de liberté commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps
+avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas
+nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mêmes
+principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de
+navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues générales
+ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers.
+
+[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repoussé de
+telles avances.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+6.--RÉFLEXIONS SUR L'ANNÉE 1846.
+
+ 30 Janvier 1847.
+
+L'année 1846 sera pour l'économiste et l'homme d'État un précieux
+sujet d'étude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus
+éclairés, toutes les lois restrictives, qui devaient amener
+l'abondance, tombent devant la disette. Chose étonnante! on a recours,
+pour nourrir le peuple, à cette même liberté qui, disait-on, est un
+principe de souffrance et de ruine. Il y a là une contradiction
+flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des
+_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturière, et, par
+suite, des salaires aux ouvriers, c'était le cas plus que jamais de
+renforcer le système restrictif, alors que les prix de revient
+échappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux
+ouvriers; mais si on eût été assez fou, on n'eût pas été assez fort.
+
+En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a décrétées pour
+ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la
+subsistance du peuple ne fût assurée que _provisoirement_. Car, enfin,
+les régimes opposés de la restriction, et de la liberté ont chacun
+leurs tendances. Lequel des deux tend à accroître les moyens de
+subsistance et de satisfaction? Si c'est le régime restrictif, il le
+faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre
+ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le régime libre,
+acceptons donc la liberté, non pas d'une manière transitoire, mais
+permanente.
+
+Un trait fort caractéristique de notre époque, c'est que sous l'empire
+de la nécessité, on a eu recours, des deux côtés de la Manche, à des
+mesures libérales, tout en déclamant contre la liberté. On s'est
+beaucoup élevé au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidité des
+spéculateurs. On leur reproche les bénéfices qu'ils font, soit sur le
+blé, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est
+précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation, et qui
+fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport.
+
+Ces moyens ont manqué entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une
+part, aux voituriers d'avoir haussé le prix de leurs services, et, de
+l'autre, au gouvernement de n'être pas intervenu pour forcer les
+entrepreneurs de charrois à travailler sur le principe de la
+philanthropie[12].
+
+[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
+tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Supposons qu'il y ait 100 tonneaux à transporter d'un point à un
+autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si
+l'intervention du gouvernement, ou même le sentiment philanthropique
+empêche le prix de transport de s'élever, qu'arrivera-t-il? 10
+tonneaux seront transportés à Lyon, et les consommateurs de ces 10
+tonneaux, s'ils n'ont point un excédant de prix à payer pour le
+transport, auront cependant à surpayer le blé, précisément parce que
+10 tonneaux seulement seront arrivés. En définitive, Lyon aura 90
+tonneaux de déficit et Marseille 90 tonneaux d'excédant. Il y aura
+perte pour tout le monde, perte pour le spéculateur marseillais, perte
+pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport.
+Si, au contraire, la liberté est maintenue, le transport sera cher,
+nous en convenons, puisque, dans l'hypothèse, il n'y a de ressources
+que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux à
+transporter. Mais c'est cette cherté même qui fera affluer de tous les
+points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence
+rétablira le prix du fret à un taux équitable, et les 100 tonneaux
+arriveront à leur destination.
+
+Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se présente, la première
+pensée qui vienne à l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le
+gouvernement dispose de grandes forces; et, dès lors, il peut presque
+toujours vaincre l'obstacle qui gêne. Mais est-il raisonnable de s'en
+tenir à cette première conséquence et de fermer les yeux sur toutes
+celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action
+gouvernementale est de vaincre l'obstacle présent, le second effet est
+d'éloigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute
+l'activité commerciale. Dès lors pour avoir agi une fois, le
+gouvernement se voit dans la nécessité d'agir toujours. Il arrive ce
+que nous voyons en Irlande, où l'État a insensiblement accepté la
+charge impossible de nourrie, vêtir et occuper la population tout
+entière.
+
+Un autre trait fort remarquable, c'est l'accès inattendu de
+philanthropie qui a saisi tout à coup les monopoleurs. Eux, qui
+pendant tant d'années ont opéré systématiquement la cherté du blé à
+leur profit, ils se révoltent maintenant avec une sainte ardeur contre
+tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du
+commerce et de la marine. À la Chambre des lords, le fameux
+protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les
+_spéculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un
+Arménien pour avoir accumulé du blé et créé ainsi une hausse
+artificielle: «Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajouté,
+seulement en modifiant la forme du châtiment.» Hélas! si depuis 1815
+on avait pendu tous ceux qui ont causé artificiellement une hausse du
+prix des produits, toute l'Angleterre y aurait passé, à commencer par
+l'aristocratie, et lord Bentinck en tête. En France, il faudrait
+pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et
+tous les députés, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'août
+prochain la _cherté artificielle_ recommencerait par la résurrection
+de l'échelle mobile.
+
+
+7.--DE L'INFLUENCE DU RÉGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE
+L'AGRICULTURE EN FRANCE.
+
+ (_Journal des Économistes_, Décembre 1846.)
+
+Il n'est certainement aucun peuple qui se brûle à lui-même autant
+d'encens que le peuple français, quand il se considère en masse, et,
+pour ainsi dire, en nation abstraite. «Notre terre est la terre des
+braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyauté par
+excellence; nous sommes généreux et magnifiques; nous marchons à la
+tête de la civilisation, et ce qu'ont de mieux à faire tous les
+habitants de cette planète, c'est de recevoir nos idées, d'imiter nos
+moeurs et de copier notre organisation sociale.»
+
+Que si nous venons, hélas! à nous considérer classe par classe,
+fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du
+dithyrambe n'arrivent plus à notre oreille, mais elles font place à
+une clameur d'accusations, à un feu croisé de reproches, qui, s'ils
+étaient vrais, nous réduiraient à accepter humblement la terrible
+condamnation de Rousseau. «Peuple français, tu n'es peut-être pas le
+plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.»
+
+Écoutez, en effet, ce que disent les Députés des Ministres, les
+Électeurs des Députés, les Prolétaires des Électeurs! Selon le
+Commerce, le temple de Thémis est une forêt noire; suivant la
+Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si
+l'esprit d'association ne se développe que lentement, le faiseur
+d'entreprises s'en prend à la défiance qu'éprouve l'actionnaire, et
+l'actionnaire à la défiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le
+paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prêt à faire
+feu sur ses frères; l'artisan, un être anormal qui n'est plus retenu
+par le frein des croyances sans l'être encore par celui de l'honneur.
+Enfin, si la moitié ou le quart seulement de ces récriminations
+étaient fondées, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genève
+nous a traités avec ménagement.
+
+Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une façon tout
+opposée envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les
+accablons de nos mépris. «Méfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche
+que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intérêt, son but
+l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus
+de la force.»--Mais, en détail, nous lui élevons un piédestal afin de
+la mieux admirer. «Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'État!
+quel patriotisme dans ses représentants quelle habileté dans ses
+manufacturiers! quelle audace dans ses négociants! Comment
+l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de
+capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyauté? Voyez
+ses fermiers, ses ouvriers, ses mécaniciens, ses marins, ses cochers,
+ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.»
+
+Mais cette admiration outrée se manifeste surtout par le plus sincère
+de tous les hommages: _l'imitation_.
+
+Les Anglais font-ils des conquêtes? Nous voulons faire des conquêtes,
+sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de
+famille à pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des
+colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne
+coûtent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous
+voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut être
+recherché par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort
+inutile à une démocratie dont le sol fractionné n'admet guère la chasse,
+même à pied. Voyons-nous enfin leur population déserter les campagnes
+pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomérer dans les villes
+manufacturières, se matérialiser dans de vastes usines? aussitôt notre
+législation, sans égard à la situation, à l'aptitude, au génie de nos
+concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appât de faveurs
+dont ils supportent, en définitive, tous les frais, vers les mines, les
+grandes usines, et les villes manufacturières.--Qu'il me soit permis
+d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que
+j'ai à traiter.
+
+Il est constaté que les deux tiers de la population habitent, en
+Angleterre, les villes, et en France, la campagne.
+
+Deux circonstances expliquent ce phénomène.
+
+La première, c'est la présence d'une aristocratie territoriale. Au
+delà du détroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer à la
+culture du sol des moyens mécaniques et paraissent même rendre plus
+profitable l'extension du pâturage.
+
+D'un autre côté, la situation géographique de l'Angleterre, placée
+entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux
+hémisphères, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de
+pente de ses rivières qui donne tant de puissance aux marées,
+l'abondance de ses mines de fer et de houille, le génie patient,
+ordonné, mécanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui
+naissent d'une position insulaire, tout cela la rend éminemment propre
+à remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres
+peuples, à l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie:
+la fabrication et le voiturage des produits.
+
+Lors donc que la Grande-Bretagne aurait été abandonnée par le génie de
+ses hommes d'État au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait
+pas cherché à étendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait
+employé sa puissance qu'à faire régner la liberté du commerce et des
+mers, il n'est pas douteux qu'elle ne fût parvenue à une grande
+prospérité, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, à un
+degré de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui
+contester.
+
+Mais, parce qu'ailleurs cette émigration de la campagne à la ville
+s'est opérée naturellement, était-ce une raison pour que la France dût
+chercher à la déterminer par des moyens artificiels?
+
+À Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici d'une manière générale
+contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant véhicule du
+progrès. L'invention est au génie, l'imitation est à tous. C'est elle
+qui multiplie à l'infini les bienfaits de l'invention. En matière
+d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de
+dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie
+quelquefois, au bout de chaque expérience il y a une pierre de touche,
+_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus
+logique, le plus péremptoire des redresseurs de torts. Il ne se
+contente pas de dire: «l'expérience est contre vous.» Il empêche de la
+poursuivre, et cela forcément, sans appel, avec autorité; car la
+raison ne fût-elle pas convertie, la bourse est à sec.
+
+Mais quand l'_imitation_ est imposée à tout un peuple par mesure
+administrative, quand la loi détermine la direction, la marche et le
+but du travail, il ne reste plus qu'un souhait à faire: c'est que
+cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment où elle
+donne une impulsion déterminée à l'industrie, celle-ci doit suivre
+toujours une voie funeste.
+
+Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position
+géographique, la constitution de son régime foncier, le génie de ses
+habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on
+pousserait la population des travaux agricoles aux travaux
+manufacturiers et du champ à l'usine? Si la fabrication était plus
+profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le
+profit a assez d'attrait par lui-même. Si elle l'est moins,--en
+déplaçant les capitaux et le travail, en faisant violence à la nature
+physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la
+nation.
+
+Je ne m'attacherai pas à démontrer que la France est essentiellement
+un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais
+entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que
+toutes les fabriques, tous les arts doivent en être bannis. Qui
+pourrait avoir une telle pensée? Je dis qu'abandonnée à ses instincts,
+à sa pente, à son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les
+facultés se distribueraient entre tous les modes d'activité humaine,
+agriculture, fabrication, arts libéraux, commerce, navigation,
+_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours
+harmoniques, toujours calculées pour faire sortir de chaque effort le
+plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'être
+contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la
+fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal à
+l'accessoire, quoiqu'il en puisse être tout différemment en
+Angleterre.
+
+On nous accuse, nous partisans du libre-échange, de copier servilement
+un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a été servile,
+maladroite, inintelligente, c'est assurément le régime que nous
+combattons, le régime protecteur.
+
+Examinons-en les effets sur l'agriculture française.
+
+Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci décuplent
+le revenu des terres avec une facilité sans égale), tous les
+agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque à
+notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque
+aussi des lumières; mais l'art arrive avec les moyens d'améliorer, et
+il n'est paysan si routinier qui ne sût fort bien placer sur sa
+métairie ses épargnes à bon intérêt, s'il en pouvait faire.
+
+La plus petite amélioration de détail exige des avances; à plus forte
+raison une amélioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos
+voitures de transport? Vous êtes entraîné à élargir, niveler, et
+graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous défricher? Outre qu'il y
+faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer à augmenter les frais
+de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous
+vient-il dans l'idée de faire faire à votre exploitation ce pas plus
+décisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de
+substituer à la culture de deux céréales avec jachère, un assolement
+où céréales, plantes sarclées, végétaux textiles et fourrages divers
+viennent occuper tour à tour chaque division du sol, dans un ordre
+régulier? Malheur à vous, si vous n'avez pas prévu la très-notable
+augmentation de capital qui vous est nécessaire? Dès qu'un tel
+changement s'introduit dans le domaine, une activité inaccoutumée se
+manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les
+têtes et les bras. La jachère, les prairies permanentes, les pâturages
+sont soumis à l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les
+semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient;
+et le temps est passé où l'on pouvait se contenter d'instruments
+grossiers fabriqués en famille. Les semences de trèfle, de lin, de
+colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de
+gros débours. Mais c'est surtout le département des étables, soit
+qu'on y entretienne des vaches laitières, des boeufs à l'engrais, ou
+des moutons de races perfectionnées, qui devient un véritable atelier
+industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de
+déception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce système,
+pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler
+peut-être le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui présentait
+5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entrée et
+sortie,--pour être amenée à donner 10,000 fr. de profit, devra
+présenter un compte de dépenses et de recettes de 60 à 80,000 francs.
+
+Les avantages de la culture perfectionnée sont tellement clairs,
+tellement palpables, ils ont été démontrés dans tant de livres
+répandus à profusion, proclamés par tant d'agronomes dont l'expérience
+est incontestable, confirmés par tant d'exemples, que, s'il n'a pas
+été fait plus de progrès, il faut bien en chercher la cause ailleurs
+que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine,
+que, fort routinièrement, on accuse toujours de tout. Les
+agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde;
+et le bien-être ne leur répugne en aucune façon. D'ailleurs, il y a
+partout des hommes disposés à combattre cette nature de résistance. Ce
+qui a manqué, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est là ce qui
+a réduit les tentatives à un bien petit nombre, et, dans ce petit
+nombre, c'est là ce qui a entraîné tant de revers.
+
+Les agronomes les plus renommés, les Young, les Sinclair, les
+Dombasle, les Pictet, les Thaër, ont recherché quel était le capital
+qui serait nécessaire pour amener les pratiques au niveau des
+connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je
+ne les produirai pas ici. Je me bornerai à dire que ces avances
+doivent être d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite,
+et que, pour la France, ce ne serait peut-être pas trop d'un capital
+égal en valeur à la valeur du sol lui-même.
+
+Mais si un énorme supplément de capital est indispensable au
+perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'espérer qu'elle le
+tire de son propre sein?
+
+Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit
+tous à la recherche de ce problème: _Faire refluer les capitaux vers
+l'agriculture_. Tantôt on a songé à réformer notre _régime
+hypothécaire_. On devrait supposer _à priori_, a-t-on dit avec raison,
+que le prêteur sur hypothèque ne recherche pas un taux d'intérêt
+supérieur à la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au
+prêt et qu'elle est même assujettie à des chances (ravages pour cause
+d'inondation, insolvabilité des fermiers, etc.) dont le prêt est
+exempt. Cependant un emprunt sur hypothèque revient à 6, 7 et 8 pour
+100, tandis que la rente du sol ne dépasse pas 3 ou 4 pour 100; d'où
+l'on a conclu que notre système hypothécaire doit être entaché de
+nombreuses imperfections.
+
+D'autres ont imaginé des banques agricoles, des institutions
+financières qui auraient pour résultat de mobiliser le sol et de le
+faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la
+circulation.--Il y en a qui veulent que le prêt soit fait par l'État,
+c'est-à-dire par l'impôt, cet éternel et commode point d'appui de
+toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort
+en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants,
+d'_organisation_ ou _réorganisation du travail_, _association du
+travail et du capital_, _phalanstères_, etc., etc.
+
+Ces moyens peuvent être fort bons, on peut en attendre d'excellents
+effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais à produire,
+c'est de _créer_ de nouveaux moyens de production. Déplacer les
+capitaux, les détourner d'une voie pour les attirer dans une autre,
+les pousser alternativement du champ à l'usine et de l'usine au champ,
+voilà ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en
+augmenter la masse, à un moment donné; vérité bien simple et
+constamment négligée.
+
+Ainsi, si la réforme du régime hypothécaire parvenait à attirer une
+plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne
+pourrait être qu'en le détournant de l'industrie proprement dite, des
+prêts à l'État, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation
+d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes
+filatures, en un mot des diverses issues ouvertes à son activité.
+
+Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire
+cette évolution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une
+cause, également artificielle, n'a pas déterminé en lui l'évolution
+contraire?
+
+Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines
+entreprises ont aspiré le capital agricole.
+
+Cette cause, je l'ai déjà dit, c'est l'imitation mal entendue du
+régime économique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorisée par la
+loi, de devenir, avant le temps, un peuple éminemment manufacturier,
+en un mot, c'est _le système protecteur_.
+
+Si le travail, les capitaux, les facultés eussent été abandonnés à
+leur pente naturelle, ils n'auraient pas déserté prématurément
+l'agriculture, alors même que chaque Français eût été saisi de
+l'anglomanie la plus outrée. Il n'y a pas d'anglomanie qui détermine,
+d'une manière permanente, un homme à ne gagner qu'un franc au lieu de
+deux, un capital à se placer à 10 pour 100 de perte, au lieu de 10
+pour 100 de profit. Sous le régime de la liberté, le résultat est là
+qui avertit à chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13].
+
+[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais quand l'État s'en mêle, c'est tout différent; car quoiqu'il ne
+puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit
+bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire
+que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes
+plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de
+la communauté, attirer vers elle l'activité des citoyens, par un
+déplorable déplacement du capital, et, les forçant à l'_imitation_,
+réduire l'anglomanie en système.
+
+L'État donc, voulant implanter en France, selon l'expression
+consacrée, certaines industries manufacturières, a été conduit à
+prendre les mesures suivantes:
+
+1º Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqués au
+dehors;
+
+2º Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqués au
+dedans;
+
+3º Avoir des colonies et les forcer à consommer nos produits, quelque
+coûteux qu'ils soient, sauf à forcer le pays à consommer, bon gré mal
+gré, les produits coloniaux.
+
+Ces moyens sont différents, mais ils ont ceci de commun qu'ils
+soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une
+cotisation nationale transforme en bénéfice.--Ce qui perpétue ce
+régime, ce qui le rend populaire, c'est que le bénéfice crève les
+yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperçue[14].
+
+[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
+tome V, page 363.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Les publicistes, qui savent que l'intérêt du consommateur est
+l'intérêt général, proscrivent de tels expédients. Mais ce n'est pas
+sous ce point de vue que je les considère dans cet article; je me
+borne à rechercher leur influence sur la direction du capital et du
+travail.
+
+L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de
+bonne foi le régime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si
+cette portion d'industrie que ce système fait surgir était alimentée
+par des capitaux tombés du ciel. Sans cette supposition toute
+gratuite, il leur serait impossible d'attribuer à des mesures
+restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail
+national_.
+
+Quelque onéreuse que soit sous un régime libre la production d'un
+objet, dès qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_.
+Les capitaux sont sollicités vers ce genre d'entreprise par la hausse
+artificielle du prix. Mais n'est-il pas évident qu'au moment où le
+décret est rendu il y avait dans le pays un capital déterminé? Une
+partie de ce capital était employée à produire la chose qui
+s'échangeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit
+national est moins demandé, son prix baisse, et le capital tend à
+déserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire à l'objet
+exotique renchérit, et le capital se trouve poussé vers cette nouvelle
+voie. Il y a évolution, mais non création de capital; évolution, et
+non création de travail. L'un entraîne l'autre du champ à l'atelier,
+du labour à l'usine, de France en Algérie. Entre les partisans de la
+liberté et ceux de la protection, la question se réduit donc à ceci:
+la direction artificielle, imprimée au capital et au travail,
+vaut-elle mieux que leur direction naturelle?
+
+Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait
+monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin à la
+mécanique. Certes, on ne prétendra pas que ces 5,000 francs, il les
+avait tirés du néant. Il les devait à ses sueurs et à ses épargnes. Il
+aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque
+manière qu'il l'eût fait, ils auraient, en définitive, payé de la
+main-d'oeuvre; car je défie qu'on me prouve qu'une dépense quelconque
+soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antérieur.
+
+Ce qui est arrivé à mon ami est arrivé à tous ceux qui se sont lancés
+dans les industries privilégiées; et il me semble impossible qu'on se
+refuse à reconnaître qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de création,
+mais de direction de capital et de travail.
+
+Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature eût tenu ses
+promesses, ces 5,000 francs ont-ils été plus productifs qu'ils ne
+l'eussent été sur la ferme?
+
+Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considère
+l'ensemble des intérêts nationaux.
+
+Car, si mon ami a tiré 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force
+est intervenue pour contraindre le consommateur à lui payer un tribut.
+Ce tribut entre peut-être pour les deux tiers ou les trois quarts dans
+ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs
+auraient donné et _au delà_ de quoi payer à l'étranger le filage
+exécuté en France. Et la preuve, c'est le fait même qu'il a fallu la
+_force_ pour en déterminer la déviation.
+
+Il me semble qu'on doit commencer à entrevoir comment le régime
+protecteur a porté un coup funeste à notre agriculture.
+
+Il lui a nui de trois manières:
+
+1º En forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation,
+fer, instruments aratoires, vêtements, etc., et en empêchant ainsi la
+formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole;
+
+2º En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries
+protégées;
+
+3º En décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle
+eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le
+régime de la liberté, la France eût demandés au dehors.
+
+La première proposition est évidente de soi; je crois avoir insisté
+assez sur la seconde; la troisième me paraît présenter le même degré
+de certitude.
+
+Lorsqu'un homme, un département, une province, une nation, un
+continent, un hémisphère même, s'abstiennent de produire une chose
+parce que les frais de création dépassent ceux d'acquisition, il ne
+s'ensuit nullement, comme on le répète sans cesse, que le travail de
+cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce
+qu'eût exigé cette création; il s'ensuit seulement qu'une part de ce
+travail est consacrée à produire les moyens d'acquisition, et une
+autre, restée disponible, à satisfaire d'autres besoins. Cette
+dernière est le profit net de l'échange[15].
+
+[Note 15: V. le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Un tailleur donne tout son temps à la confection des vêtements. Il
+serait bien mauvais _praticien_, s'il en détachait trois heures pour
+faire des souliers, et plus mauvais _théoricien_, s'il s'imaginait
+avoir par là allongé sa journée.
+
+Il en est de même d'un peuple. Quand le Portugal veut à toute force
+faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurément,
+s'il ne s'aperçoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de
+l'oranger, qu'il se prive des moyens d'améliorer le lit et de
+défricher les rives du Tage. D'un autre côté, si l'Angleterre, par des
+mesures coercitives, force les capitaux à élever la vigne et l'oranger
+en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient
+mieux employées dans ses fabriques. Encore une fois, il y a là
+évolution, et non accroissement des moyens de production.
+
+Ainsi, en même temps que le régime prohibitif a enlevé à l'agriculture
+la faculté de s'améliorer, il lui en a ôté l'occasion; car à quoi bon
+produire les objets, céréales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour
+acquitter des services étrangers qu'il n'est pas permis d'acheter?
+
+Si le régime protecteur ne nous eût pas entraînés à imiter les
+Anglais, il est possible que nous ne les égalerions pas dans ces
+industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain
+que nous aurions développé, bien plus que nous ne l'avons fait, celles
+qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes
+seraient reboisées, nos fleuves contenus, notre sol sillonné de
+canaux et soumis à l'irrigation, la jachère aurait disparu, des
+récoltes variées se succéderaient sans interruption sur toute la
+surface du pays; les campagnes seraient animées, les villages
+offriraient à l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et
+du progrès. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital
+dans la voie des améliorations agricoles; des hommes de mérite
+auraient tourné vers les champs l'activité, les lumières et l'énergie
+que d'injustes faveurs ont attirées vers les manufactures. Il y aurait
+peut-être quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou
+dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais
+il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos
+coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force
+défensive, pour l'indépendance, pour la sécurité, pour le bien-être,
+pour la dignité, pour la sécurité de notre population, je ne pense pas
+que nous eussions rien à envier à nos voisins.
+
+On objectera peut-être que, dans ce cas, la nation française eût été
+purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise
+n'eût été exclusivement manufacturière. Chez l'une, le grand
+développement de la fabrication eût encouragé l'agriculture. Chez
+l'autre, la prospérité de l'agriculture eût favorisé la fabrication;
+car malgré la liberté la plus complète dans les relations des peuples,
+il y a toujours des matières premières qu'il est avantageux de mettre
+en oeuvre sur place. On peut même concevoir (et pour moi du moins
+c'est un phénomène qui n'a rien d'étrange) que, produisant beaucoup
+plus de matières premières, la France en envoyât une grande partie se
+manufacturer en Angleterre, et en eût encore assez à fabriquer chez
+elle pour que son industrie manufacturière dépassât l'activité que
+nous lui voyons aujourd'hui; à peu près comme Orléans a probablement
+plus d'industrie, malgré tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris
+n'existait pas.
+
+Mais ces manufactures, nées à l'air de la liberté, auraient le pied
+sur un terrain solide, inébranlable, et elles ne seraient pas à la
+merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe.
+
+
+8.--INANITÉ DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE.
+
+ 31 Janvier 1847.
+
+Si les agriculteurs, que le passé a si peu instruits, ne commencent
+pas à ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient étrangement
+séduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot même,
+_protection_.--_Être protégé!_--Et pourquoi pas, quand on le peut?
+Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui améliorent nos
+prix de vente, écartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous
+enrichissent guère, retardent au moins notre ruine?--Voilà ce qu'ils
+disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au
+fond des choses.
+
+La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur
+national les marchés étrangers, au moins dans une certaine mesure, lui
+réservant en compensation le marché national.
+
+Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchés extérieurs,
+cela est évident de soi. Pour s'en convaincre, il suffît de se
+demander ce qui arriverait si la protection était poussée jusqu'à sa
+dernière limite. Supposons que tous les produits étrangers fussent
+prohibés. En ce cas, nous n'aurions aucun payement à exécuter au
+dehors, et, par conséquent, nous n'exporterions rien. Sans doute,
+l'étranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter
+quelques objets contre des écus. Mais bientôt l'argent abonderait chez
+nous, il y serait déprécié; en d'autres termes, nos produits seraient
+chers et nous ne pourrions plus en vendre. La défense de rien importer
+équivaudrait à celle de rien exporter.
+
+Dans aucun pays, le système protecteur n'a été poussé jusque-là. Par
+cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais complétement.
+On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on
+va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et
+principalement, le produit agricole.
+
+Le système protecteur repose sur cette méprise: il considère dans
+chaque produit, non point son utilité pour la consommation, mais son
+utilité pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il
+procure du travail aux maîtres de forges, le blé est utile en ce qu'il
+procure du travail au laboureur, etc. C'est là une absurde pétition de
+principe. Mais cette absurdité, fort difficile à démêler à l'égard de
+beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles,
+quand le besoin s'en fait sentir. Dès que la disette arrive, les
+esprits les plus prévenus comprennent parfaitement que le blé est fait
+pour l'estomac, et non l'estomac pour le blé.--Et voilà pourquoi, aux
+premiers symptômes de famine, la théorie protectrice s'évanouit, et la
+porte s'ouvre aux blés étrangers.
+
+Ainsi, la protection à la plus importante des productions agricoles,
+celle des céréales, est complétement illusoire; car elle ne manque
+jamais d'être retirée, précisément aux époques où elle aurait quelque
+efficacité.--Quand la récolte est bonne, il n'y a pas à craindre
+l'invasion des blés étrangers, et notre loi stipule la protection,
+mais ne l'opère pas. Quand la récolte manque, c'est alors que
+l'introduction du blé étranger est provoquée par la différence des
+prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui
+consiste à voir l'utilité des choses au point de vue du producteur
+national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer
+notre législation.--Et c'est précisément alors qu'il la déserte.
+Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim
+fait bientôt prévaloir la vérité du principe contraire, l'intérêt du
+consommateur.
+
+Aussi, le blé est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'échelle
+mobile, parce que c'est la seule chose où la vérité des principes ait
+surmonté les préjugés protectionnistes. La cherté du fer et du drap
+est certainement de la même nature que la cherté du blé. Elle produit
+des inconvénients, sinon égaux, au moins du même ordre, et qui ne
+diffèrent que par le degré. Mais la loi maintient la cherté du fer et
+du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire,
+parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de
+blé, elle ne laisse pas faire. Aussi le blé n'est protégé que dans les
+années d'abondance, c'est-à-dire qu'il n'est pas protégé du tout.
+
+Car si le tarif, en fait de blé, eût été conséquent à son principe et
+fidèle à l'intérêt producteur, voici comment il eût raisonné
+(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matière):
+
+«Je dois assurer à l'agriculteur le prix de revient de son blé.
+L'année dernière, l'agriculteur a labouré, hersé, ensemencé et sarclé
+son champ, qui lui a donné 10 hectolitres de blé. Ses avances et sa
+juste rémunération s'élèvent à 180 fr.--Il a vendu son blé à 18 fr. Il
+doit être satisfait.--Cette année il a fait les mêmes avances en
+labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a trompé son
+attente, et il n'a que 5 hectolitres de blé. Il faut donc qu'il le
+vende à 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai été décrété précisément
+pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de
+revient.»
+
+Or, c'est justement cette année-là que le tarif déserte son principe
+et dit: L'intérêt des estomacs est l'intérêt dominant.--Il embrasse
+ainsi _involontairement_ le principe de la liberté, le seul principe
+vrai et raisonnable, et il ouvre les portes.
+
+Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient
+quand ce prix est assuré par la nature des choses, et ne s'en mêle
+plus quand son intervention serait efficace.
+
+Mais ce n'est pas tout.--Une législation basée sur un principe faux
+s'arrête toujours avant les dernières conséquences, parce que les
+dernières conséquences d'un faux principe sont elles-mêmes d'une
+absurdité qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux
+produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont
+ceux dont l'utilité, pour le consommateur, est tellement palpable,
+qu'à leur égard le vrai principe se fait jour malgré qu'on en ait.
+Pour tâcher de réconcilier ici les principes, on a fait de ces
+produits une classe qu'on appelle _matières premières_; et puis on a
+dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16].
+Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilité de ces
+choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous
+sommes forcés, sinon de rendre hommage explicitement à la vérité des
+principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf à
+mettre nos doctrines, à l'abri, en entassant subtilités sur
+subtilités.
+
+[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout
+de leur nez, ils sauraient à quoi cela mène. Car une chose est bien
+claire: c'est que le régime restrictif, après leur avoir donné, quant
+aux céréales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera
+aussi en première ligne, grâce à la fameuse théorie des matières
+premières, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits
+agricoles.
+
+Et quand les agriculteurs auront livré leurs produits aux
+manufacturiers au prix fixé par l'universelle concurrence, ils
+rachèteront ces mêmes produits façonnés en toile et en drap, aux prix
+du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en
+France: le travail agricole non privilégié, et le travail
+manufacturier privilégié.--L'effet de ce régime sera de faire sortir
+de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les
+pousser vers les fabriques, jusqu'à ce que ces deux grands effets
+définitifs se produisent:
+
+1º La concurrence intérieure, parmi les fabricants, leur arrachera les
+profits que la protection avait prétendu leur conférer;
+
+2º Un grand déplacement se sera opéré, une grande déperdition de
+forces se sera accomplie; pendant que les débouchés extérieurs seront
+fermés à nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur,
+dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les
+débouchés intérieurs; et l'industrie manufacturière portera le double
+châtiment de ses prétentions injustes et de ses funestes erreurs.
+
+On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est
+celle de la _Justice_.
+
+Certainement, nous ne chercherons pas à nous concilier la classe
+agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle
+ne doit pas être, qu'elle ne peut pas être et qu'elle n'est pas
+protégée; que la protection dont elle croit jouir, quant aux céréales,
+est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matières
+premières_ va lui échapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas
+donner aux agriculteurs des _suppléments de prix_, au moyen de taxes
+(qu'ils payent eux-mêmes pour les deux tiers), il ne faut pas du
+moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _suppléments
+de prix_ aux maîtres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux
+actionnaires de mines. Liberté, justice, égalité pour tout le monde.
+
+
+9.--L'ÉCHELLE MOBILE.
+
+ 24 Janvier 1847.
+
+Le gouvernement a demandé que le jeu de l'échelle mobile fût suspendu
+pendant les huit mois qui sont devant nous. Hélas! que n'a-t-il la
+puissance de donner à cette mesure un effet rétroactif et de faire que
+l'échelle mobile ait été suspendue pendant les huit mois qui viennent
+de s'écouler! Nous n'en serions pas où nous en sommes; la _crise des
+subsistances_ et la _crise financière_ auraient probablement passé
+inaperçues.
+
+Notre loi céréale séduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et
+d'impartialité.
+
+Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entrée se ferme
+d'elle-même et l'agriculteur n'est pas ruiné.--Y a-t-il disette? La
+porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affamé.
+Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si
+prévoyante, et personne n'a à se plaindre.
+
+Mais, dans l'application, ce nivellement si désiré rencontre des
+difficultés qu'on n'avait pas prévues et qu'on n'a pas assez étudiées.
+D'abord, comment se reconnaît l'abondance ou la disette? par le prix.
+Et comment signifier à la douane, _à chaque instant donné, le prix
+réel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relâcher ses
+exigences? Évidemment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le
+prix réel qui sert de règle, mais un prix ancien, fictif, résultat de
+moyennes fort difficiles à constater, en sorte que l'action de la loi
+n'a de relations qu'avec un état de choses passé, que l'on suppose
+fort gratuitement durer encore quand elle opère.
+
+Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu créer, des marchés
+qu'il a fallu prendre pour types, des prix régulateurs, des prix
+moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres
+grains, toutes choses qui ne constituent qu'une série de fictions,
+modifiées par d'autres fictions, le tout érigé chaque mois en corps de
+système.
+
+Et voilà sur quelles bases on veut que le commerce établisse ses
+opérations! Le commerce a bien assez des chances que lui présentent
+les variations naturelles des prix, sans s'exposer à toutes celles qui
+résultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du blé, on
+consent à s'exposer à perdre sur la vente, mais non à ce que la vente
+elle-même soit défendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'état
+actuel des choses, il n'y a aucune régularité dans les opérations
+commerciales relatives au blé, et, par conséquent, aucune fixité dans
+le taux de la subsistance.
+
+La question est de savoir si, avec une entière liberté d'importation
+et d'exportation, on n'approcherait pas plus sûrement de ce
+nivellement si recherché, de cette régularité des prix si précieuse.
+
+Supposons que la liberté commerciale fût le droit des nations, et
+cherchons à nous rendre compte de ce qui serait arrivé cette année.
+
+Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y eût pas eu une crise des
+subsistances. Sous quelque régime que ce soit, la perte d'une récolte
+ne saurait être une chose indifférente. Il aurait fallu, pour vivre,
+avoir recours aux blés étrangers et, par conséquent, les payer. Il y
+aurait donc eu probablement un dérangement dans l'alimentation du
+peuple, et un dérangement corrélatif dans la circulation monétaire.
+
+Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas été
+adoucies et affaiblies!
+
+Dès les premiers symptômes du déficit de la récolte, la spéculation
+eût commencé son oeuvre. Elle aurait préparé ses moyens dans tous nos
+ports de l'Océan et de la Méditerranée. On n'aurait pas vu des grains
+devant être consommés à Bayonne aller se dénationaliser à Gênes et
+acquitter les droits à Cherbourg. On aurait fait des achats
+considérables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux États-Unis, en
+temps opportun. Ces approvisionnements se seraient présentés, par
+arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du
+besoin qui s'y serait manifesté. Les moyens de transport pour
+l'intérieur se seraient organisés avec ensemble. On n'aurait pas vu
+des masses énormes arriver le même jour, sans savoir comment se faire
+interner, mais soumises à une hâte fiévreuse par la crainte de quelque
+dérangement dans le jeu de notre échelle mobile. La hausse eût été
+moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre à
+frapper et à exalter les imaginations.
+
+Il est permis de croire que l'ensemble des achats à l'étranger se fût
+fait à des prix moins élevés. Nous ne savons pas ce qui se passe dans
+les ports de la mer Noire; mais nous serions bien trompés si des
+ordres considérables, plus ou moins imprévus, se manifestant
+subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale
+des prix. Probablement ce qui est arrivé ici, pour le transport du
+point de débarquement au lieu de consommation, a dû se répéter là-bas
+pour le transport du lieu de production au port d'embarquement.
+Probablement les détenteurs de blés, les entrepreneurs de charrois,
+les capitaines de navires ont tiré parti de l'empressement convulsif
+que chacun mettait à parcourir vite, coûte que coûte, le cercle de la
+spéculation. Quand on peut être accueilli en France par une loi qui
+vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas à quelques frais.
+
+Si donc le grain fût arrivé successivement, depuis l'instant où le
+besoin s'est fait sentir, s'il eût coûté moins cher de prix d'achat,
+s'il eût occasionné moins de frais, soit pour le transport par mer,
+soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le
+résultat évident est que nous aurions été mieux approvisionnés et à un
+taux moins élevé.
+
+En outre, nous aurions eu moins d'argent à payer aux étrangers, soit
+pour le blé lui-même, soit pour les frais accessoires. L'exportation
+du numéraire eût été moindre et répartie sur un temps plus long. En
+d'autres termes, la crise monétaire eût été moins sensible.
+
+Ce n'est pas tout encore; sous un régime de liberté commerciale établi
+de longue main, les peuples qui nous envoient des céréales se seraient
+accoutumés à consommer des produits de notre travail et de notre
+industrie. Nous les payerions en grande partie en étoffes, en
+instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de
+métaux précieux aurait été neutralisée dans la même proportion.
+
+La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du
+peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation.
+Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de
+cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les
+malheurs publics révèlent le vice, _puisqu'on la met de côté_, n'a
+pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces
+tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en
+temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que
+nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de
+suspendre momentanément la loi. Comme ce malade à qui l'on dit: Ce qui
+aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais régime
+hygiénique.--Eh bien! répondit-il je vais le suspendre..... _tant que
+je souffrirai_.
+
+
+10.--L'ÉCHELLE MOBILE ET SES EFFETS.
+
+ 1er Mai 1847.
+
+Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions
+de le lire avec impartialité.
+
+Les agriculteurs tiennent à l'_échelle mobile_, et il ne faut pas en
+être surpris. Cette législation se présente avec toutes les apparences
+de la modération et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose
+est celui-ci: Assurer à l'agriculture un prix rémunérateur. Quand le
+blé tend à descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au
+producteur. Quand il tend à le dépasser, elle défend l'intérêt du
+consommateur.
+
+Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui
+s'éloigne de toute exagération? En tous pays, le blé a certainement un
+_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assuré à
+l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la
+subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre côté, l'estomac a
+aussi ses droits, et une fois le prix rémunérateur atteint, il n'est
+pas juste que le vendeur soit le maître absolu de l'acheteur. Si donc
+le prix dépasse le taux normal, l'importation sera facilitée. La digue
+s'élève ou s'abaisse selon que l'inondation est à craindre ou à
+désirer. Tout le monde ne doit-il pas être satisfait?
+
+On se promet aussi de ce système un autre avantage: la fixité des
+prix. Ce simple mécanisme, dit-on, tend évidemment à contenir les
+grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa période croissante,
+prévient l'encombrement, comme dans sa période décroissante, il
+prévient la disette. L'excessif bon marché est ainsi rendu aussi
+impossible que l'excessive cherté, et tout est pour le mieux dans le
+meilleur des mondes.
+
+Nous nous proposons d'exposer les effets de cette législation en
+Angleterre. On sait que _l'échelle mobile_ était la même, _quant au
+principe_, des deux côtés de la Manche. Il n'y avait de différence que
+_dans le degré_. La loi française ne place pas aussi haut que la loi
+anglaise le _taux normal_ du blé. Toutes deux ont donc dû opérer _dans
+le même sens_, quoique _avec des intensités différentes_; et, si nous
+découvrons les conséquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour
+assurés que les conséquences de l'autre ont été analogues, quoique
+moins tranchées. C'est un pendule observé au point le plus éloigné du
+pivot, parce que c'est là que les oscillations sont le plus sensibles.
+Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la
+tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre
+motif nous détermine à étudier l'échelle mobile par les effets qu'elle
+a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique
+anglaise nous offre plus de matériaux que celle de notre pays.
+
+Pendant les dernières années de la guerre, le prix du blé s'était
+maintenu en Angleterre à 106 et jusqu'à 122 sh. le quarter.--En 1814,
+il tomba à 72 sh., et en 1815, à 63 sh. Ces prix, si inférieurs à ceux
+auxquels on était habitué, effrayèrent les agriculteurs. Le
+gouvernement conçut l'idée de maintenir le blé, par l'intervention de
+la loi, à un _taux normal_. Il procéda à une enquête, consulta les
+propriétaires et les fermiers. Ceux-ci, alléguant la cherté des
+terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre,
+etc., affirmèrent que le vrai _prix de revient_ du blé en Angleterre
+était de 90 à 100 sh. C'est sur cette donnée que fut basée la loi de
+1815. Elle disposa que le blé étranger serait entièrement prohibé,
+tant que le blé indigène n'aurait pas persévéré, pendant trois mois, à
+un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.)
+
+La promesse légale d'un prix aussi élevé eut bientôt ses effets
+naturels. L'on fonda sur la culture des céréales de grandes
+espérances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des
+terres à exploiter. La rente s'éleva, ce qui amena le haut prix des
+terres elles-mêmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au
+sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital
+factice dont le consommateur de blé devait payer l'intérêt.
+
+Cependant les agriculteurs commencèrent leurs opérations. Elles ne se
+réglèrent pas sur les besoins du pays, indiqués par le taux naturel du
+blé, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait
+la perspective d'énormes profits. Aussi on ensemença en blé les terres
+des qualités les plus inférieures, on défricha des landes et des
+marais, on les fertilisa avec des engrais achetés fort cher et venus
+de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une
+portion tout à fait inusitée du capital national déserta les autres
+canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations
+agricoles; et un homme d'État contemporain nous apprend qu'à cette
+époque le sol de l'Angleterre fut littéralement pavé de guinées.
+
+Nous devons faire observer ici qu'à ce grand développement de
+l'agriculture répondit une crise commerciale et industrielle. Cela
+s'explique aisément: d'un côté, le capital désertait le commerce et
+les manufactures, et, d'un autre côté, la cherté de la subsistance
+forçait le gros du public à restreindre toutes ses autres
+consommations.
+
+Mais quelle était la situation des agriculteurs? Il est facile de
+comprendre qu'alors même que le haut prix du blé se serait maintenu,
+tout n'aurait pas été profit pour eux.
+
+D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des
+capitaux à un taux élevé et, en outre, ils cultivaient de mauvaises
+terres par des procédés fort dispendieux. Il saute aux yeux que le
+_prix de revient_ était beaucoup plus élevé pour eux qu'il ne l'eût
+été sous un régime libre, et qu'ils étaient loin de profiter de toute
+la charge imposée au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu
+le blé à 1,000 sh. au lieu de 80, il y eût eu évidemment perte sèche
+pour la nation, si ce prix eût déterminé les agriculteurs à semer du
+blé jusque dans les galeries houillères de la Cornouailles, et s'il
+leur fût revenu à eux-mêmes à 990 sh.
+
+Mais le prix fût-il maintenu à 80 sh.?
+
+On prévoit d'avance qu'il ne put en être ainsi. La fiévreuse activité
+imprimée à la culture du froment, par les promesses de la loi, ne
+tarda pas à jeter sur les marchés anglais des approvisionnements
+inconsidérés; et les prix baissèrent successivement comme suit:
+
+ 1817 94 sh.
+ 1818 83
+ 1819 72
+ 1820 65
+ 1821 54
+ 1822 45
+
+Soit la moitié environ du prix promis par la loi. Quelle déception!
+
+Et remarquez que ce même blé, qu'on était forcé de vendre à 45 sh.,
+revenait fort cher, puisqu'il n'avait été amené à l'existence que par
+des efforts dispendieux.
+
+Aussi la fin de cette période d'avilissement dans les prix fut marquée
+par une épouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruinés; les
+lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres
+maudirent la culture du froment, naguère l'objet de tant d'espérances.
+On convertit les terres arables en pâturages, calculant qu'elles
+donneraient un meilleur revenu livrées à la dépaissance des bestiaux
+que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu'à cette époque fut
+pratiquée, très en grand, l'opération appelée _Clearance_, qui ne
+consistait en rien moins qu'à raser des villages entiers, à en chasser
+les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine à la race
+humaine.
+
+Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reçut une
+impulsion également désordonnée et non moins funeste. Le capital
+revenait en masse de l'agriculture à l'industrie. En admettant que la
+consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de blé,
+la dépense du pays pour la nourriture présentait, comparativement aux
+années de cherté, une économie annuelle de 32 millions de livres
+sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi énorme de fonds
+disponibles, à un moment donné et inattendu, occasionna comme une
+pléthore dans la circulation. Il n'est pas d'opération hasardeuse qui
+ne parvînt à séduire les capitalistes. C'est alors que furent
+engouffrées des sommes considérables, et à jamais perdues, dans les
+mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes républiques
+américaines.
+
+La réaction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture
+du froment, devenue ruineuse, avait été abandonnée dans une proportion
+énorme. L'encombrement des blés disparut peu à peu et fit place à une
+nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension:
+
+ 1822 45 sh.
+ 1823 51
+ 1824 62
+ 1825 66
+ 1826, et jusqu'en 1831 66 environ.
+
+Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'était relevé
+sans doute, mais non à leur profit, ou du moins dans une mesure
+très-bornée; car cette disette provenait précisément de ce qu'ils
+avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'étranger qui réalisa
+les grands prix, d'autant que l'échelle mobile, décrétée pendant cette
+crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antérieure
+à l'importation.
+
+Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tiré du dehors que six
+hectolitres de blé, dans les deux dernières années de la période de
+bon marché (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres,
+au prix de 350 millions de francs, dans les années 1829, 1830 et 1831.
+
+Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait
+de grands efforts, se livre à une culture dispendieuse, en un mot,
+quand le blé lui revient fort cher, il le vend à vil prix, parce que
+ces efforts mêmes inondent le marché. Quand, averti par ces cruelles
+déceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est
+pas lui seul, c'est l'étranger aussi qui vient en profiter.
+
+De ce que les époques de bon marché ont développé des crises dans
+l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hâter de conclure que les
+temps de cherté lui ont apporté une compensation suffisante.
+
+Mais ces années de cherté eurent, sur toutes les autres branches du
+travail, les effets désastreux qui suivent toujours la disette. Si
+nous ne craignions de dépasser les bornes d'un article de journal,
+nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses à l'appui de cette
+assertion, tirées de la statistique des banques, des importations et
+des exportations, de la criminalité, de la mortalité, etc.
+
+Cependant, le prix du blé s'était soutenu, comme on vient de le voir,
+pendant plusieurs années. Les fermiers crurent que l'_échelle mobile_,
+inaugurée en 1828, avait résolu le problème de la fixité des prix. La
+nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rémunération
+avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent à étendre la culture
+du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la
+réalité des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre
+éphémère et décevante de la législation.
+
+Ne doutant pas que ce prix de 66 à 70 sh. était désormais invariable,
+ils travaillèrent eux-mêmes à encombrer de nouveau le marché. À partir
+de 1831, l'excès de production amena l'avilissement des prix:
+
+ 1831 66 sh.
+ 1832 58
+ 1833 52
+ 1834 46
+ 1835 39
+
+Voici de nouveau le cours tombé à environ la moitié de celui promis
+par la loi[17].
+
+[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les
+propriétaires, dès 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement
+ruineux du prix du blé. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur
+influence, avait la prétention de fixer le taux de 20 à 24 francs. De
+quelque façon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa
+cruellement les espérances des agriculteurs. Voici le cours officiel
+du blé pendant les quatre années qui ont suivi la loi:
+
+ 1821 18 fr. 65 c.
+ 1822 15 08
+ 1823 17 20
+ 1824 15 86
+ 1825 14 80]
+
+Inutile de dire que tous les effets décrits, pour la période de 1822,
+se reproduisirent ici.
+
+Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les
+propriétaires sont frustrés dans leurs injustes prétentions.
+L'importation du blé cesse; l'avilissement du prix retombe
+exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment
+est de nouveau découragée, et nous en verrons tout à l'heure les
+conséquences.
+
+D'un autre côté, dans cette même période, l'industrie reçoit une
+excitation exagérée. Le capital reflue vers elle et s'accroît par
+l'économie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets
+manufacturés se manifeste. Des usines s'élèvent de tous côtés, plutôt
+en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins
+réels de l'avenir. Elles ne suffisent pas à absorber les capitaux
+disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer
+sur une échelle inconsidérée, etc.
+
+Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On
+ne cultive pas longtemps du blé, surtout par des moyens dispendieux,
+pour le vendre à la moitié du prix attendu. Nous devons donc nous
+attendre à un affaiblissement dans la production, et, par suite, à un
+retour vers la hausse. En effet, le prix s'élève, de
+
+ 1835 38 sh.
+ à 1836 48
+ 1837 55
+ 1838 64
+ 1839 70
+
+Mêmes faits, toujours suivis des mêmes résultats.
+
+L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limitée de ces hauts
+prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000
+quarters, elle s'élève pour 1838 et 1839 à 4,500,000 quarters, qui
+coûtent plus de 300 millions de francs.
+
+Et, comme accompagnement obligé, crise monétaire, crise industrielle,
+crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires,
+famine, paupérisme, incendiarisme, rébeccaïsme, crimes, mortalité;
+voilà les traits qui signalent la cherté de ces années 1838 et 1839.
+
+À cette époque, les yeux des fermiers commencèrent à s'ouvrir sur les
+illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'était pas au
+pouvoir du parlement de fixer à un taux élevé le prix du blé, puisque
+cette élévation même, provoquant la surproduction, amenait
+l'encombrement des marchés; et les plus éclairés d'entre eux s'unirent
+à la _Ligue_ pour renverser la _loi céréale_.
+
+Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur
+prévoie ce qui s'est passé depuis. Le prix de famine de 1839 marqua
+l'époque d'un retour vers l'abondance.
+
+ 1839 70 sh.
+ 1840 66
+ 1841 64
+ 1842 57
+ 1843 50
+ 1844 51
+ 1845, premiers mois 45
+
+Et cette période n'a pas manqué d'être suivie de la réaction vers la
+cherté, dont nous sommes témoins aujourd'hui.
+
+Il est de notoriété que la fin de cette première période a été
+signalée par le phénomène de la pléthore financière et industrielle,
+qui a jeté l'Angleterre dans des spéculations désordonnées sur les
+chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste
+cortége, qui accompagne toujours les années de disette (1846), ne fait
+pas non plus défaut en 1847.
+
+En résumé, nous voyons quatre époques de disette alterner avec trois
+époques d'abondance.
+
+Il est des personnes qui seront portées à croire que c'est là un jeu
+de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il
+est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un
+régime entièrement libre, fût plus régulier que celui du blé. Et, sans
+entrer ici dans des considérations à l'appui de cette opinion, nous
+nous contenterons de dire que la permanence des prix a été d'autant
+plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de
+liberté, ou du moins ont adopté une législation moins exagérée que
+celle de la Grande-Bretagne. Les désastreuses fluctuations que nous
+venons de décrire sont dues presque exclusivement à l'_échelle
+mobile_.
+
+Et qu'on n'imagine pas que les périodes de prospérité, qui ont succédé
+si régulièrement à des périodes de souffrance, ont été pour
+l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre
+époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes
+témoins aujourd'hui, sont celles où le mal se manifeste; mais les
+trois époques de prospérité _anormale_ sont celles où il se prépare.
+Dans celles-ci, l'énorme épargne, que le pays réalise dans l'achat des
+subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et
+aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas
+immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un
+téméraire esprit d'entreprise; opérations lointaines et hasardeuses,
+chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et
+comme si l'état de choses actuel devait toujours durer. Mais les
+époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu'une grande
+partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on
+l'eût jeté dans la mer.
+
+Il est permis de croire que, sous un régime de liberté, ces excessives
+fluctuations dans le prix du blé eussent été évitées. Alors le capital
+se serait partagé, dans des proportions convenables, entre
+l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospéré d'un pas égal et
+par l'action réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On
+n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitiés de
+l'Angleterre paraissant avoir des intérêts opposés, chacune d'elles
+subissant des crises terribles, précisément quand l'autre était
+embarrassée de sa prospérité.
+
+Nous regrettons de traiter si à la hâte un sujet de cette importance,
+forcés que nous sommes de négliger une foule de documents et de
+considérations qui auraient, nous en sommes sûrs, entraîné les
+convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui
+faire soupçonner que l'intervention de la loi, dans la fixation du
+prix du blé, est fallacieuse, funeste à tous les intérêts, et
+principalement à celui qu'elle prétend servir, nous voulons dire
+l'intérêt agricole.
+
+
+11.--À QUOI SE RÉDUIT L'INVASION.
+
+ 27 Décembre 1846.
+
+Si nous avons une foi entière dans le triomphe de notre cause, malgré
+la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous
+attendons à voir les faits venir l'un après l'autre déposer en sa
+faveur.
+
+Au moment où nous écrivons, les ports de France sont ouverts aux
+céréales du monde entier.
+
+Excepté Bayonne, où le jeu de l'échelle mobile amène des résultats
+fort bizarres.--Le froment y manque et est à 28 fr. Le maïs y abonde
+et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient
+_échanger_ du maïs contre du froment. Mais l'opération est doublement
+contrariée et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du maïs, dit le
+Bayonnais.--Payez l'amende, répond le douanier.--Et le motif?--Le
+motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le marché. L'ami, vous
+choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'État
+soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en
+retour du maïs, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez
+encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que
+le froment n'est, ou n'était, il y a deux mois, qu'à 22 fr... à
+Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mangé,
+Bayonne doit être rassasié.--Mais, monsieur le douanier, il y a
+soixante lieues de mauvaises routes d'ici à Toulouse.--Faites venir le
+froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous
+conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arrivé à
+Bordeaux que parvenu à Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se
+fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment étranger, et non pas
+Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien à nos belles
+combinaisons de moyennes, de prix et marchés régulateurs, de zones,
+etc., etc.
+
+Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux céréales
+du monde entier.
+
+L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure,
+avilir les prix, arrêter la culture, rendre les champs aux ronces,
+cette inondation a-t-elle eu lieu? Évidemment non, puisque chacun se
+préoccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver.
+
+Cependant les circonstances n'étaient-elles pas éminemment propres à
+déterminer l'inondation?
+
+Cela vaut la peine d'être examiné.
+
+Dans sa circulaire aux préfets, M. le ministre du commerce établit
+«que dans les trois régions du Nord, ainsi que dans les trois régions
+du Centre, la récolte en froment, méteil, seigle et orge, a été
+généralement inférieure à une année ordinaire et que, dans les trois
+régions du Midi, les rapports accusent une infériorité de récolte
+encore plus marquée.
+
+«La perte de la pomme de terre paraît aller au quart ou au tiers d'une
+année commune.»
+
+En outre, «l'année dernière n'a pas été une année favorable, et si
+elle présentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais
+résultat de la récolte des pommes de terre, en augmentant la
+consommation des céréales, l'avait considérablement réduit.»
+
+Ainsi, du côté de la France, tout semblait se réunir pour provoquer,
+en cas d'ouverture des ports, une inondation de blés étrangers.
+
+D'un autre côté, les circonstances extérieures favorisaient au plus
+haut degré ce phénomène.
+
+«En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands
+marchés est en ce moment très-considérable; la récolte des grains a
+été magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les
+gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places
+d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc.,
+dans la mer d'Azow. L'énorme exportation des années 1844 et 1845 avait
+donné dans ces contrées une grande impulsion à la culture des
+céréales; la température extraordinairement favorable de l'été en a
+favorisé le développement...
+
+«La récolte en Égypte a été supérieure aux produits d'une année
+commune. Elle excède de beaucoup les besoins de la consommation; la
+moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres;
+Alexandrie peut en livrer facilement cette année de 1,700,000 à
+1,800,000...
+
+«Aux États-Unis, les deux récoltes abondantes de 1845 et 1846 ont
+accumulé d'importantes quantités de grains disponibles pour
+l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'évalue
+pas cette récolte à moins de 26 millions d'hectolitres de maïs, et
+plus de 49 millions d'hectolitres de froment.»
+
+Les deux phénomènes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres
+à déterminer une invasion de produits étrangers se présentent donc
+ici, à savoir: déficit chez nous, extrême abondance dans les autres
+pays producteurs.
+
+Nous ajouterons qu'au point de vue du système restrictif, qui se
+préoccupe surtout de celui qui produit le blé et non de celui qui le
+mange, il était impossible de choisir un plus mauvais moment pour
+ouvrir les ports.
+
+Après bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son blé
+détruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le récompenser de
+ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra à un prix élevé.
+Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accès au blé
+étranger, cultivé sur une terre qui ne coûte rien, par des mains
+qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impôts, et où, par surcroît
+de fatalité, la récolte a été magnifique? Qu'est donc devenue votre
+théorie de la _lutte à forces égales_, de l'égalisation des conditions
+du travail?
+
+Vous avez mis tous ces arguments de côté, vous avez ouvert les ports
+sans ménagements, sans transition, sans ces sages tempéraments qui,
+dans d'autres circonstances, sont un commode prétexte pour ne rien
+faire du tout. La peur de la faim a surmonté la peur de l'inondation.
+Vous vous êtes fait libre-échangiste pratique, dans toute la force du
+terme. Vous avez été non moins radical que Cobden et plus que sir
+Robert Peel. Vous avez prononcé, en fait de céréales, la liberté
+totale, immédiate, sans condition, sans stipuler aucune
+réciprocité.--C'est une grande expérience. Et que nous apprend-elle?
+C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez
+vite au gré de vos désirs; le commerce, la spéculation, la différence
+des prix, l'inégalité des conditions de production, rien de tout cela
+ne peut hâter assez cette concurrence étrangère si redoutée; et pour
+la surexciter, vous êtes réduit à y appliquer les deniers publics et
+les vaisseaux de l'État.
+
+Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque
+enseignement?
+
+Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, évidemment vous pouvez
+le faire toujours sans danger.
+
+Car enfin, de quelle manière peuvent se combiner les récoltes
+relatives de la France et de l'étranger? nous n'en connaissons que
+quatre, savoir:
+
+ Abondance partout;
+ Déficit partout;
+ Abondance chez nous, déficit ailleurs;
+ Abondance ailleurs, déficit chez nous.
+
+Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernière qui
+puisse rendre l'inondation redoutable.
+
+S'il y a abondance partout, il y a bon marché partout. C'est le cas
+actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par conséquent
+l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait
+plus restreint.
+
+S'il y a déficit partout, il y a cherté partout. C'est encore le cas
+actuel, sauf que le prix serait plus élevé en Bessarabie, en Égypte,
+aux États-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il était
+possible, que d'ouvrir les ports.
+
+Quant à la troisième hypothèse, abondance chez nous, déficit ailleurs,
+c'est certainement celle où la possibilité de l'inondation est à son
+moindre degré.
+
+Il n'y a donc qu'un cas où cette singulière inondation d'aliments
+puisse _à priori_ paraître imminente; c'est le cas où les aliments
+nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas où nous nous
+trouvons; c'est le cas, le seul cas où la loi restrictive ait quelque
+chose de logique et de justifiable, au point de vue étroit de
+l'intérêt producteur.
+
+Or, nous y sommes dans cette éventualité, et, par une inconséquence
+bien remarquable, nous avons rejeté la protection, non-seulement
+_quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothèse même
+qui lui sert de prétexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes
+à regretter de ne l'avoir pas plus tôt rejetée.
+
+De fait, notre loi céréale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RÉTABLIR. Il
+ne faut pas nous créer pour l'avenir des difficultés. Il ne faut pas
+fournir un nouvel aliment aux préjugés et aux vaines alarmes des
+cultivateurs ou plutôt des possesseurs du sol. Les voilà soumis à la
+concurrence étrangère, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle
+ne leur sera jamais aussi préjudiciable qu'elle peut l'être
+aujourd'hui. Les événements ont fait ce que tous les raisonnements du
+monde n'auraient pu faire; la révolution est accomplie; ce qu'il peut
+y avoir de fâcheux dans le premier choc est passé; il ne faut point en
+perdre le bienfait permanent, en opérant la contre-révolution. Les
+prix intérieurs et extérieurs sont nivelés, l'agriculture française a
+subi la concurrence dans les circonstances les plus défavorables pour
+elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles priviléges.
+Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de
+tous les produits est passé, _sans transition_, du régime de la
+restriction à celui de la liberté, et que la réforme, immédiate,
+absolue, n'en a été que moins douloureuse.
+
+Que toutes les associations du libre-échange s'unissent donc pour
+empêcher que la loi céréale ne soit jamais ressuscitée. Sur ce terrain
+elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le
+maintien d'une réforme déjà réalisée que le renversement d'un abus.
+Dans la prévision d'une liberté prochaine et inévitable, les
+manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec
+nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans déserter, non-seulement
+son intérêt le plus évident, mais encore son droit le plus sacré,
+celui d'échanger son salaire contre la plus grande somme possible
+d'aliments, celui d'acheter le blé au prix réduit par la concurrence,
+quand il vend son travail au prix réduit par la concurrence. Et quant
+au propriétaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il
+est assez juste envers le peuple pour renoncer à une taxe sur le pain,
+qui n'a d'autre effet que d'élever artificiellement le capital de la
+terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra
+quand nous demanderons que les classes manufacturières fassent à leur
+tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et
+inefficaces priviléges.
+
+
+12.--SUBSISTANCES.
+
+ 8 Mai 1847.
+
+Quand nous avons entrepris de renverser le régime protecteur, nous
+nous attendions à rencontrer de grands obstacles.
+
+Nous savions que nous soulèverions contre nous de puissants intérêts,
+aveuglés par les trompeuses promesses de la législation actuelle, et
+nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands
+manufacturiers, les grands propriétaires et les maîtres de forges
+exercent dans les chambres et sur la presse périodique.
+
+Il n'était pas difficile de prévoir que les industries protégées
+entraîneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus aisé que de
+faire un épouvantail de la concurrence, quand on ne la montre à chacun
+que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce?
+
+Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de
+recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme
+les patrons de leurs injustes priviléges, et qu'ils ne manqueraient
+pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la liberté.
+C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dégradation
+morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immédiat, celui
+d'enlever quelques voix à des adversaires politiques?
+
+Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du
+pays en matière économique. L'Université, qui décide ce que les
+Français apprendront ou n'apprendront pas, juge à propos de leur faire
+passer leurs premières années parmi des possesseurs d'esclaves, dans
+les républiques guerrières de la Grèce et de Rome. Est-il surprenant
+qu'ils ignorent le mécanisme de nos sociétés libres et laborieuses?
+
+Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque
+puisse accomplir une réforme importante contre le gré de l'opinion
+publique; et eussions-nous eu cette pensée, les faits nous
+démontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'était
+nullement disposé à risquer son existence dans une telle entreprise.
+
+C'est donc avec la pleine connaissance des difficultés qui nous
+entouraient que nous avons commencé notre oeuvre.
+
+Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que
+la France offrirait au monde l'étrange et triste spectacle qu'elle
+présente;
+
+Que, pendant que l'Angleterre, les États-Unis et Naples affranchissent
+leur commerce, pendant que la même réforme s'élabore en Espagne, en
+Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de répéter,
+sans oser rien entreprendre: «Je marche à la tête de la civilisation;»
+
+Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de
+Dunkerque, qui demandaient énergiquement la liberté il y a quelques
+années, s'en montreraient aujourd'hui épouvantées.
+
+Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combinés des
+protectionnistes et de certains journaux, le pays a été saisi tout à
+coup d'une crainte immense, inouïe, et, osons trancher le mot,
+ridicule.
+
+Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette désoler la population, le
+pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux,
+tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres
+n'osent pas déclarer que les Français auront, au moins pendant un an,
+le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le déclarer,
+parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le
+demander, parce que cela déplaît aux journaux protectionnistes,
+socialistes et soi-disant démocratiques. Oui, nous le disons
+hautement, avant peu on refusera de croire que la France a étalé aux
+yeux de l'univers une telle pusillanimité; chacun se vantera d'avoir
+fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil:
+«J'étais à Wagram et à Waterloo,» on dira: «En 1847, je déployai un
+grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre
+du pain.»
+
+Où en sommes-nous, grand Dieu! On écrit de Mulhouse: «La consommation
+intérieure de nos produits est arrêtée à cause de la cherté de nos
+subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage,
+le blé est à 50 fr. l'hectolitre; la Suisse est près de nous; nous
+serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la
+viande, mais nous n'osons pas la demander.»
+
+On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une
+pétition pour la libre entrée des aliments. Il faudrait, dit-on, que
+cette proposition émanât du parti démocratique; et il s'y oppose parce
+qu'il a fait alliance avec le privilége.
+
+Bien plus. Êtes-vous convaincus que l'entrée libre des blés doit être
+provoquée? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la
+libéralité de nos libéraux, qu'ils ne souffrent même pas la discussion
+sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous
+êtes des pessimistes, des alarmistes, des traîtres, et pis que cela,
+si c'est possible.
+
+C'est ainsi que le _Journal des Débats_ s'est attiré un torrent
+d'invectives de ce genre pour avoir demandé la prorogation de la loi
+qui autorise la libre entrée des céréales, et surtout pour avoir
+motivé sa demande.
+
+Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre
+but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chaînon
+du système protecteur; votre but est de nous ravir notre popularité,
+etc., etc.
+
+Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour
+un homme, le courage consiste à fermer les yeux devant le danger?
+Est-ce que le plus sûr moyen de lutter contre les obstacles et d'en
+triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le
+remède sans parler du mal, et suffit-il de dire: «La récolte sera
+magnifique, surabondante, précoce; ne vous préoccupez pas de
+l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministère; sauf à
+l'accabler si vos illusions sont trompées[18]?
+
+[Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, après avoir énuméré
+toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministère de ne pas
+laisser entrer le blé étranger, terminait ainsi son article:
+«Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles
+accusateurs!»]
+
+Que disait pourtant le _Journal des Débats_? Il n'arguait pas d'une
+mauvaise récolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le
+secret de l'avenir.
+
+Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une
+part, la production des substances alimentaires sera diminuée de tout
+ce qu'on a ensemencé en moins de pommes de terre; de l'autre, nos
+greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une réserve.
+Donc les prix seront plus élevés qu'en temps ordinaire, même en
+supposant une bonne récolte.
+
+Certes, c'était bien là le langage de la modération et de la prudence.
+
+Pour nous, nous disons aux propriétaires: En premier lieu, vous n'avez
+pas à craindre que la liberté avilisse le prix des blés l'année
+prochaine. Il est de notoriété que le blé est cher parce qu'il manque,
+non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de
+l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment même,
+nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en
+proie à des convulsions causées par la cherté du pain. Il est de
+notoriété que les approvisionnements des autres pays producteurs,
+l'Égypte, la Crimée, les États-Unis, ne sont pas inépuisables, puisque
+le blé s'y tient à des prix élevés. Dans de telles circonstances, ne
+pas permettre au commerce de préparer ses opérations, c'est les
+empêcher, c'est travailler à perpétuer la famine.
+
+En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que
+vous faites. Vous abusez de la puissance législative. Le dernier des
+manoeuvres a plus le droit d'échanger, à la fin de sa journée, son
+chétif salaire contre du pain étranger, que vous n'avez celui de l'en
+empêcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression
+dans toute la force du mot; c'est de la spoliation légale, la pire de
+toutes.--On parle de la responsabilité du pouvoir. Ce n'est pas à nous
+de l'en exonérer. Mais nous disons que la plus grande part de
+responsabilité pèse sur les législateurs-propriétaires. Que la famine
+se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un
+seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de
+pain qu'il l'eût fait sous un régime libre, qui donc, nous le
+demandons, devra compte de cette vie?
+
+Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde
+et insultant de dire aux Français: «Nous voyons le mal qui vous
+menace, c'est la cherté du pain. Il n'y a qu'un remède possible, c'est
+la libre entrée du blé étranger. Mais, pour réclamer cette liberté, il
+faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on
+parle, devant vous, même de dangers éventuels. Donc nous n'en
+parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres
+peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce français
+doit rester dans l'oisiveté; parce que le seul fait d'aller chercher
+du blé, pour apaiser votre faim, troublerait votre quiétude.»
+
+
+13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BÉTAIL ÉTRANGER.
+
+ 14 Mars 1847.
+
+La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail.
+
+Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont
+le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à
+s'échanger contre de la viande étrangère.
+
+Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons
+l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle
+ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté.
+
+En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix
+de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel.
+
+Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour
+résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au
+cri de la faim.
+
+Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger
+et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre
+des aliments?
+
+Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son
+marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu!
+
+Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à
+quelques éleveurs!
+
+Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de
+l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non
+comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_.
+
+S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous
+résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine,
+dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi.
+
+Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une
+redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier.
+
+Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever
+le taux de la viande.
+
+On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce
+particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de
+la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des
+aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de
+commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte
+d'en protéger la production?
+
+En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les
+produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la
+viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de
+hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le
+café et le thé.
+
+Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les
+passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui
+restreint le travail et les jouissances de tous au profit de
+quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme
+dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec
+perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19].
+
+[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond
+du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os}
+56 et 57.)]
+
+Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons
+pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de
+là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_
+certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne
+dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_,
+bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission
+à peu près exclusive d'empêcher?
+
+On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour
+favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous
+la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle
+dérision!
+
+Voyons, sortez de ce dilemme.
+
+Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou
+non?
+
+Si vous dites _oui_, nous répondons:
+
+Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de
+bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir
+l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et
+si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays,
+comment y aurait-il _plus d'engrais_?
+
+Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons
+pourquoi vous le maintenez?
+
+On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue
+complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs
+qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits
+propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de
+travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la
+restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de
+ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de
+l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin,
+est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre
+population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport,
+après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante
+boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers
+ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection
+accordée sur le boeuf de boucherie?
+
+Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne
+conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation
+des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte
+de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple.
+
+
+14.--SUR LA DÉFENSE D'EXPORTER LES CÉRÉALES.
+
+ 20 Mars 1847.
+
+Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de
+disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à
+la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on
+est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par
+retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font
+simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements,
+pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix
+d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir
+les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les
+conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de
+l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez
+forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène
+toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut
+éclairer[20].
+
+[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à
+146.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation,
+c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on
+en fait l'application générale, refuser sans inconséquence
+l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste
+dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est
+la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la
+sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son
+exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes,
+mais il faut renoncer à invoquer des raisons.
+
+Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées,
+l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont
+insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne
+l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au
+produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit
+donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la
+distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous
+croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer.
+
+Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort
+instructive.
+
+Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des
+céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant
+qu'aucune d'elles, a adopté une autre police.
+
+Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en
+France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il
+entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de
+tous les marchés du monde.
+
+Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt
+provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de
+l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à
+Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de
+négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers
+la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les
+fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs
+chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y
+vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce
+genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus
+qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les
+prix.
+
+L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre,
+sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit
+sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à
+97._)
+
+C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en
+ces termes:
+
+«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en
+France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement
+encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement
+parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr
+d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous
+croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant
+du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de
+pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura
+des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous
+considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré,
+ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée
+serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.»
+
+On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un
+fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on
+s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à
+Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques.
+En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le
+résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur
+Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner
+leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de
+leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un
+second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et
+c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir.
+
+Indépendamment du tort général que fait presque toujours
+l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est
+accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients
+accessoires dont on ne tient pas assez compte.
+
+Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à
+Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux
+capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui
+pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce
+motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines
+répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et
+chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont
+exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les
+destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des
+marchés.
+
+Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le
+prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix
+baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés
+à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme
+différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment.
+
+Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant,
+ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été
+bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de
+froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi
+subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par
+hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou
+ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de
+législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à
+remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de
+la manière la plus uniforme?
+
+Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la
+détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes
+d'assurer leurs approvisionnements pour six mois.
+
+L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer
+que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas
+concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé?
+
+Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière
+successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si
+chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année,
+comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à
+la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait
+pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il
+juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses
+enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un
+taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins
+considérable.
+
+Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le
+paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant.
+Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le
+consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes,
+dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les
+consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les
+autres contributions qui forment les revenus municipaux?
+
+On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au
+_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre
+ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités,
+il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et
+ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout
+mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce
+qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous
+persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de
+ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de
+plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des
+subsistances plus uniforme et plus équitable.
+
+
+15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES.
+
+ 21 Mars 1847.
+
+_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des
+salaires?_
+
+C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la
+restriction diffèrent complétement.
+
+Les protectionnistes disent:
+
+Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts
+salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la
+classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si
+celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M.
+Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde
+sera heureux.
+
+Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la
+subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe
+qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers
+anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la
+même proportion, le prix de la main-d'oeuvre.
+
+Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe
+ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en
+ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux
+réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra
+au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la
+baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression.
+
+Les _libre-échangistes_ répondent:
+
+Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense
+pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se
+vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces
+choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se
+peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque
+la hausse des salaires.
+
+Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est
+réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes
+sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les
+débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont
+congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double
+pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les
+salaires baissent.
+
+Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient
+tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative,
+naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne
+supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser,
+par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette
+classe à un niveau nécessaire et immuable!
+
+Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des
+protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les
+efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les
+emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État,
+malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui
+n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons
+si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité
+qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires.
+
+Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées;
+qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons,
+des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à
+domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le
+nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des
+infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on
+compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent
+les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se
+manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas
+accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de
+dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il
+ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et
+d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire
+s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous
+déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons
+notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.
+
+Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté
+des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe
+ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot
+disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste
+de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien
+moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous
+permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre
+entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays,
+qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et
+surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui
+possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du
+travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais,
+qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à
+cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments
+est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous
+croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant
+moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il
+reçoive une moindre rémunération.
+
+Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur
+théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser
+la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement
+celle qui est le fruit du _travail national_.
+
+À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est
+toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé
+quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de
+produits étrangers.
+
+Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à
+l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences,
+mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.
+
+Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances
+entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion
+qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière?
+N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont
+voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique
+but de réduire le taux de la main-d'oeuvre?
+
+Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte
+sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes
+laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider,
+une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise
+les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21].
+
+[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et,
+au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, À PROPOS DU TRAITÉ BELGE.
+
+ (_Journal des Économistes._) Avril 1846.
+
+Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a
+free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la liberté et la
+protection.--Pendant bien des années, les chefs de la Ligue ont
+provoqué, au sein des Communes, de semblables discussions. Sûrs d'être
+défaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et
+laborieuses veilles où s'élaborait cette reine du monde,
+l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce
+temps-là, il ne se fût pas trouvé chez nous un député assez audacieux
+pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_.
+L'inattention, le dédain, la raillerie, peut-être quelque chose de
+pis, eussent prouvé au téméraire qu'il est des époques où, si l'on
+n'est pas sceptique, il faut du moins le paraître, et où quiconque
+croit à quelque chose n'est propre à rien.
+
+Enfin, voici venir l'ère des discussions théoriques, les seules, il
+faut le reconnaître, qui grandissent les questions, éclairent l'esprit
+public. La protection et la liberté se sont prises corps à corps, à
+propos du _traité belge_.--Je dis _à propos_, car il était le
+prétexte plutôt que le sujet du débat. Chacun savait d'avance que le
+projet ministériel ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse au
+scrutin.
+
+Nous n'avons donc pas à l'examiner, et nous nous bornerons à une
+remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrès se fait
+reconnaître: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de
+plus rétrograde que le traité belge, car il complique d'une manière
+exorbitante l'action de la douane. La voilà donc chargée,
+non-seulement de constater la valeur des objets importés pour prélever
+une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son
+origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui
+appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de
+11 pour 100, ou ce dernier augmenté de la moitié de la différence, ou
+bien encore des trois quarts de la différence.--Et si c'est de la
+toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le
+nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimètres, sur quatre
+points différents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour
+fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre.
+
+Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit
+inondé de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurément,
+si la douane se bornait à recouvrer le revenu de l'État.
+
+Non, la vérité ne saurait être dans ce dédale de subtilités. On a beau
+dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons:
+Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont
+raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient à
+lui-même, laissez-le se pourvoir comme il l'entend.
+
+J'ajouterai une observation plus grave. Les _traités de commerce_ sont
+toujours et nécessairement contraires aux saines doctrines, parce
+qu'ils reposent tous sur cette idée que l'importation est funeste _en
+soi_. Si on la croyait utile, évidemment on ouvrirait ses portes, et
+tout serait dit.
+
+Ils ont de plus l'inconvénient d'éveiller l'hostilité de tous les
+peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne
+soient pas français._--Voilà le traité de Méthuen.--_Je veux bien
+acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas à bon marché,
+c'est-à-dire anglaises._--Voilà le traité belge.--Quand notre siècle
+sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: À quarante-six ans, dans mon
+âge mûr, j'étais encore bien novice.
+
+Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses
+moitiés et ses quarts de différence; et passons à la lutte des
+doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance
+réelle.
+
+_M. Lestiboudois_ a ouvert la brèche avec sa théorie de l'an passé.
+Vous la rappelez-vous?--«Le commerce extérieur ruine une nation qui
+achète avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.»
+
+Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dépense plus qu'on ne
+gagne, ce que font les gens paresseux, désordonnés et prodigues. En
+quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet été, il plaisait à
+Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire,
+manger et s'ébattre; si, après avoir dévoré ses provisions, il s'en
+procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses
+bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu'à son sol et ses palais,
+il se ruinerait à coup sûr. Mais remarquez ceci: ses vices étant
+donnés, loin qu'il pût imputer sa ruine à ses relations avec les
+provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la
+souffrance et du dénûment.--Tant que la France sera laborieuse et
+prévoyante, ne craignons pas que le commerce extérieur lui enlève ses
+capitaux.--Que si jamais elle devient fainéante et fastueuse, le
+commerce extérieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux
+acquis.
+
+_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a déployé du talent. Mais ce n'est pas
+ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprécier surtout son
+courage et son désintéressement. Il faut du courage pour faire
+retentir le mot _liberté_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays
+presque exclusivement hostiles. Il faut du désintéressement pour
+rompre en visière avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accès du
+pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer.
+
+Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a défendu le régime protecteur avec
+un accent de conviction qui atteste sa sincérité. Mais plus M. Corne
+est sincère, plus il est à plaindre, puisque sa logique l'a conduit à
+ces affligeantes conclusions: La liberté est antipathique à l'égalité,
+et la justice au bien-être.
+
+_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, dès le début, en homme
+_pratique_, c'est-à-dire dégagé de tout principe absolu, partisan tour
+à tour, selon l'occurrence, de la liberté et de la protection.--Nous
+avons d'abord été surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce
+n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modération
+qu'elle donne. Comment révoquer en doute la supériorité de l'homme qui
+juge tous les partis, se préserve de toute exagération, discerne le
+fort et le faible de toute théorie?--Mais ces praticiens ont beau
+dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut
+concéder à la _restriction modérée_, c'est d'être _modérément_
+mauvaise. Aussi nous avons été heureux d'apprendre, quand M.
+Wustemberg a développé sa pensée, qu'il condamne le principe de la
+protection, qu'il avoue le principe de la liberté et que sa modération
+doit s'entendre du passage d'un système à l'autre. (_V. ci-après le nº
+49._)
+
+Il y aurait peu d'utilité à passer en revue tous les discours qui ont
+occupé trois séances. Je me hâte d'arriver à celui qui a fait, sur
+l'assemblée et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera
+pas cependant sans rendre hommage à une courte, mais substantielle
+allocution de M. Koechlin, qui a relevé avec netteté les faits et les
+calculs erronés que le monopole invoquait à son aide. On y voit
+combien il faut se tenir en garde contre la statistique.
+
+Ce n'est pas chose aisée que d'apprécier les paroles d'un premier
+ministre. Faut-il les juger en elles-mêmes, en se bornant à rechercher
+leur conformité avec la vérité abstraite? Faut-il les apprécier au
+point de vue des opinions de l'orateur, manifestées par ses actes et
+ses discours antérieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient
+l'expression, du moins complète, de sa pensée intime? Est-il permis
+d'espérer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un
+professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des
+passions de la majorité, ni du retentissement de ses paroles, ni des
+craintes et des espérances qu'elles peuvent éveiller?
+
+Si encore M. Guizot était un de ces hommes, comme on peint le duc de
+Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce
+qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnaît qu'il possède au plus haut
+degré toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle
+particulièrement dans l'art de mettre, non point les maximes en
+pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue à
+M. Dupin.
+
+Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprécier
+la portée et la pensée d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est
+de se mettre à la place de l'orateur et de peser les circonstances
+dans lesquelles il a parlé.
+
+Quelles sont ces circonstances?
+
+D'un côté, une grande nation qui passe pour habile en matière
+commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont
+très-répandues, exige l'_application_ du principe proclamé vrai
+d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la
+science économique l'étude de toute leur vie.
+
+En outre, un ministre auquel l'Europe décerne le titre de grand homme
+d'État, un cabinet composé d'hommes supérieurs, les chefs de toutes
+les oppositions s'accordent un moment pour rendre à ce principe le
+plus sincère des hommages, la réalisation.
+
+Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste à ce grand
+spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renommée, venir
+élever à la tribune française le drapeau de la protection?
+
+D'un autre côté, il s'adresse à des hommes qui, presque tous, croient,
+je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, liée au
+régime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de
+la France est attachée au maintien de ce régime. Enfin, au dehors des
+Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une
+association un peu forte en France, c'est celle qui s'est vouée à le
+défendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la
+liberté?
+
+Que fera-t-il donc?
+
+Il débutera par un pompeux éloge de la réforme anglaise, mais ensuite,
+en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est
+pas applicable à la France.
+
+Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne étant en
+très-grande majorité composée d'ouvriers des manufactures, il y avait
+intérêt à lui donner à bon marché le pain, la viande et tous les
+aliments;--ce qui est sans application à notre pays agricole.
+
+Comme si, précisément parce que notre population est, en très-grande
+majorité, vouée aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas
+également intérêt à lui donner la houille, le fer et le vêtement à bon
+marché.
+
+Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce
+donc qui est applicable à la France? Est-ce la restriction? est-ce la
+liberté?
+
+Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, résoudre les questions
+une à une, à mesure qu'elles se présentent, et sans les rattacher à
+aucun système; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est
+tracée dans la voie du progrès.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il
+n'est pas dans le progrès?)
+
+En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les
+libéraux se disent: Il y a une pensée de liberté dans ce discours-là.
+
+Et les monopoleurs: Si le progrès futur va du même train que le
+progrès passé, nous pouvons dormir tranquilles.
+
+Ceci n'est pas une critique.
+
+Peut-être aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre
+venant dire aux Chambres: «Voilà mon principe:--vous le repoussez, je
+me retire. Ma place est à la chaire, au journal; elle ne saurait être
+au banc ministériel.»
+
+En attendant, il faut bien se résigner à ce que, sans sacrifier
+explicitement ses convictions sur une question spéciale, il consulte
+l'opinion publique, cherche même à la modifier, mais qu'en définitive
+il préfère gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout.
+
+M. Peel, cet homme d'État qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter
+démesurément comme l'instrument, presque l'inventeur de la réforme
+commerciale, n'a pas fait autre chose[22].
+
+[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Il y a longtemps que M. Peel est économiste, malgré la comédie de sa
+confession. Mais il ne s'est pas avisé de devancer l'opinion, il l'a
+laissée se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postérité
+vénérera la mémoire, se chargeaient de cette tâche laborieuse, lui se
+contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tâter le pouls_. Il
+l'a aidée même, par des expériences partielles, qu'il savait bien
+devoir réussir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrière
+lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui
+l'avait élevé, il s'est placé du côté de la force, et il a dit aux
+monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'étude et l'expérience m'ont
+détrompé.--Et il a accompli la réforme.
+
+Le discours même, par lequel il a introduit aux Communes cette grande
+mesure, se ressent des ménagements que doivent s'imposer les ministres
+qui redoutent plus l'éloignement des affaires que l'inconséquence
+théorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libéral au fond que
+sa réforme et surtout que son discours? Combien d'hérésies n'a-t-il
+pas articulées, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas
+trop heurter une partie de son auditoire!
+
+Et par exemple, quand il a dit: «Qu'avons-nous à craindre? Nous avons
+de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les
+manufacturiers du monde.»
+
+Vous nous battrez!--Peut-être: et en tout cas, très-honorable
+baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui
+recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit
+d'échange, _en communauté_ de vos avantages. Vous nous battrez comme
+la Beauce bat Paris en lui vendant du blé, comme Newcastle bat Londres
+en lui vendant du combustible.
+
+Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de
+préjugés. De là ce mélange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il
+résulté? ce qui résultera toujours de cette stratégie. L'Europe n'a
+retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a citée à notre tribune.
+L'influence morale de la réforme en a été neutralisée; et malgré les
+précédents, malgré les faits, malgré la renonciation à toute
+réciprocité, la prévention traditionnelle contre le machiavélisme de
+la perfide Albion est demeurée, ou peu s'en faut, dans toute sa force.
+
+Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il
+rien à conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de
+retentissement?
+
+S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu'à travers beaucoup de
+distinctions et de précautions, une pensée de liberté s'y laisse
+apercevoir.
+
+Il est vrai que M. Guizot a dit et répété: Nous sommes conservateurs,
+nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est
+conservateur et protecteur.
+
+Donc, dans sa pensée, l'esprit de conservation et de protection n'est
+pas incompatible avec une réforme plus ou moins radicale.
+
+Il a été plus loin lorsqu'il a dit: «Nous avons intérêt à réformer
+progressivement nos tarifs, à étendre nos relations au dehors, à nous
+donner à nous-mêmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, à
+améliorer ainsi la condition du _public consommateur_.»
+
+Et encore:
+
+«Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos
+grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le
+monde, avec profit pour le _public consommateur_.»
+
+Le voilà donc prononcé le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui
+résout tous les problèmes; car, enfin, la consommation est le but
+définitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le
+consommateur est mis en scène; il n'en sortira pas, et bientôt il
+l'occupera tout entière. (V. _tome_ IV, _page_ 72.)
+
+Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de
+Smith et de Say une étude spéciale. Nul homme ne peut tout savoir.
+Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil
+qui le conduira sûrement à travers tous les détours de ce labyrinthe.
+Qu'il attache sa pensée à ce phénomène de la consommation, et il sera
+bientôt plus économiste que beaucoup d'économistes de profession. Il
+arrivera à cette simple conclusion: Le tarif doit être une source de
+revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap.
+XI du tome_ VI.)
+
+Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine.
+
+«Dès aujourd'hui nous pouvons annoncer que des études poursuivies de
+concert, par les départements du commerce et des finances, auront pour
+résultat la présentation, à la session prochaine, d'un projet de loi
+de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.»
+
+Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, le ministre s'est servi, un moment
+avant, du mot _adoucissements_.
+
+Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la réparation approche.
+
+Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y
+sont pas trompés. Ils ne s'en sont point laissé imposer par les grands
+mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est écrié: «On vous
+fera bientôt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas
+prendre. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, ne vous
+parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien
+qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte
+opposition. Mais ces idées, je le crains bien, germent dans son
+esprit, et peut-être ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a
+bien dit qu'il était partisan du régime protecteur. Mais en même temps
+il a déclaré qu'il fallait élargir ce système, et successivement le
+modifier, à l'égard surtout des industries privilégiées; ce qui veut
+dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou
+l'autre, à entrer en concurrence avec l'étranger.»
+
+Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de propriété sera
+reconnu en France, et que quiconque travaille, maître du fruit de ses
+sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'échanger, si tel est son
+intérêt, même ailleurs que chez M. Grandin.
+
+Ainsi, je le répète, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivés sans
+doute au temps de la réforme, de l'application des grands principes
+d'économie politique et d'éternelle justice. Mais nous entrons dans
+l'ère des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre à six ans de
+distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commença en 1841, M.
+Guizot les commencera en 1847, et leur succès en provoquera d'autres
+jusqu'à ce que la justice règne dans le pays.
+
+L'heure approche. Mais le temps qui nous en sépare doit être consacré
+à la discussion et à la lutte.
+
+Amis de la liberté, je vous dirai comme M. Grandin à sa phalange:
+Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre!
+
+Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui décidera la réforme. Ce
+n'est pas la Chambre, ce ne sont pas même les trois pouvoirs; c'est
+l'_opinion_. Et êtes-vous prêts pour le combat? avez-vous tout
+préparé? avez-vous un organe avoué et dévoué? vous êtes-vous occupés
+des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses
+comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous
+puissiez apporter à ce ministère, ou à tout autre, qui osera toucher à
+l'arche du privilége?
+
+Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses
+coalitions, ses finances, sa publicité. Il a réuni en un faisceau tous
+les intérêts égoïstes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les
+élections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mécanisme
+constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans
+l'indifférence.
+
+Vous comptez sur le pouvoir. Sa déclaration vous suffit. Ah! _ne vous
+y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut
+qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne
+voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point
+d'appui? et vous hésitez à le lui donner!
+
+Plusieurs d'entre vous sont découragés. Ils disent: «L'intérêt
+général, parce qu'il est général, touche tout le monde, mais touche
+peu. Jamais il ne pourra se mesurer à l'intérêt privé.»--C'est une
+erreur. La vérité, la justice ont une force irrésistible. C'est
+l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons
+que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs.
+
+Unissez-vous donc: agissez. À quoi servent les garanties conquises par
+tant de sacrifices? À quoi servent les droits de parler, d'écrire,
+d'imprimer, de nous associer, de pétitionner, d'élire, si tous ces
+droits nous les laissons dans l'inertie?
+
+Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule
+dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples.
+
+Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _débat théorique_, il a
+envahi la presse quotidienne.
+
+Quelle eût été, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et
+voilà que _le Courrier français_, _le Siècle_, _la Patrie_,
+_l'Époque_, _la Réforme_, _la Démocratie pacifique_ ont passé dans
+notre camp[23]; et tout le monde a été frappé de l'orthodoxie et du
+ton de résolution qui règne dans le manifeste du _Journal des Débats_,
+habituellement si prudent et si mesuré.
+
+[Note 23: L'auteur reconnut bientôt que quelques-unes des adhésions
+qu'il enregistre ici n'étaient ni solides ni complètes.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_,
+_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat
+plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des
+principes. Elle veut la liberté, la justice; seulement elle y veut
+arriver avec une lenteur désespérante. Quant au _Constitutionnel_, on
+ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous décourager.
+Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il
+semble qu'une secrète répugnance dominait la plume qui les a formulés.
+Ils reposent tous sur une perpétuelle confusion entre les tarifs
+protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous
+laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la
+réforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_.
+Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de
+forts droits sur le thé, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits
+qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits
+n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en
+cela que consiste la libéralité de la mesure.--Il nous assure qu'il y
+a, en Suisse, beaucoup d'obstacles à la circulation des marchandises;
+mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux
+marchandises indigènes et aux marchandises exotiques; que les unes et
+les autres y sont traitées sur le pied de la plus parfaite égalité,
+d'où il résulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospère sans
+_protection_, malgré la mauvaise assiette de l'impôt.
+
+Encore quelques efforts. Que Paris se réveille; qu'il fasse une
+démonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous
+soient aussi féconds que ceux qui viennent de s'écouler, et la
+question de principe sera emportée.
+
+
+17.--LE PARTI DÉMOCRATIQUE ET LE LIBRE-ÉCHANGE.
+
+ 14 Mars 1847.
+
+Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des
+échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler
+principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de
+la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la
+population.
+
+La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la
+communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait
+y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes
+effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur
+l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime
+de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du
+marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif.
+
+La restriction douanière est donc un privilége conféré par la
+législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de
+privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au
+contraire, aux dépens des masses.
+
+Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour
+tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne
+division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble
+de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution
+correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances
+de la vie.
+
+Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne
+supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la
+restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la
+masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des
+classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque
+totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour,
+ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints
+par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore
+encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de
+leurs concitoyens.
+
+Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là
+ses conséquences naturelles?
+
+Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit
+de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir
+comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de
+la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle
+est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la
+concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail
+et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les
+industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent
+dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont
+donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part
+dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des
+salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de
+bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en
+aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus
+de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de
+travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne
+prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles
+plus grandes.
+
+Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à
+notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et
+ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition
+acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que
+difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent,
+devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques,
+aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de
+disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur
+ardente opposition?
+
+Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous
+sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient
+systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi,
+nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur
+leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables,
+et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti
+à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au
+plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire
+placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il
+juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate
+manifestation de la société, la liberté d'échanger.
+
+Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti
+démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des
+échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le
+contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de
+le poursuivre de leurs sarcasmes[24].
+
+[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et
+94.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà
+d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui
+soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles
+peuvent être ces intentions.
+
+En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique
+cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en
+principe_.
+
+Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez
+est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La
+restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns
+aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une
+atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du
+travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous
+reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique,
+à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la
+liberté, l'égalité des droits des travailleurs.
+
+Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en
+principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution
+oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti.
+
+Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les
+voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont
+plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils
+ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent
+dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque
+chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique
+sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les
+secrets motifs.
+
+Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à
+respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et
+de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de
+suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils
+suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par
+une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter
+systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que
+l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des
+hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur
+supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à
+opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de
+Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement?
+
+Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui
+commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_.
+Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose
+que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est
+justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à
+ce mot son immense portée.
+
+Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit
+d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui
+montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils
+proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés
+publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout
+en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui
+étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le
+pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la
+meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la
+liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux
+n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous
+réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi
+manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement
+de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de
+discussion possible.
+
+On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un
+principe et d'en juger avec la même sincérité l'application
+inopportune.
+
+Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous
+soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux
+classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur
+dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources
+de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de
+sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de
+cette concession, _vous avez raison en principe_.
+
+Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme,
+nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune
+à certains esprits prudents jusqu'à la timidité.
+
+Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti
+démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive,
+sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de
+justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en
+principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout
+autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette
+hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui,
+selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des
+travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de
+l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public
+sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui
+a le plus à souffrir des priviléges attaqués.
+
+De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration:
+_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis
+aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le
+droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi
+tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau,
+nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la
+liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose
+conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre
+déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner
+notre cause et à relever celle de nos adversaires?
+
+De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée
+par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette
+conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces
+motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de
+hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous,
+les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une
+voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux
+de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la
+justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des
+droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on
+puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se
+dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se
+déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus
+évidente et le dénoûment plus prochain.
+
+
+18.--DÉMOCRATIE ET LIBRE-ÉCHANGE.
+
+ 25 Avril 1847.
+
+Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit à marcher.
+
+C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois
+que l'on nous en fournira l'occasion.
+
+Nous l'avons déjà employé à propos du traité de Méthuen. On assurait
+que ce traité avait ruiné le Portugal, nous en avons donné le texte.
+
+Maintenant nous sommes en face d'une autre question.
+
+Les _amis du peuple_ font au libre-échange une opposition haineuse.
+
+Sur quoi nous avons à nous demander:
+
+Le _libre-échange_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou
+n'est-il pas dans l'intérêt du peuple?
+
+Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons
+comment le peuple a parlé et agi lui-même quand il en a eu l'occasion.
+
+Depuis un demi-siècle, nous avons eu des constitutions fort diverses.
+
+En 1795, aucun Français n'était exclu du suffrage électoral.
+
+En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impôt.
+
+En 1817, étaient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs.
+
+En 1822, l'influence de la grande propriété fut renforcée par le
+double vote.
+
+Ces quatre assemblées, émanées de sources diverses, depuis la
+démocratie la plus extrême jusqu'à l'aristocratie la plus restreinte,
+ont voté chacune son tarif.
+
+Il nous est donc aisé de comparer la volonté de tous exprimée par
+tous, à la volonté de quelques-uns exprimée par quelques-uns. Nous
+soumettons le tableau suivant aux méditations de nos concitoyens de
+toutes classes.
+
+ ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------
+ | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822
+ | TOUT FRANÇAIS | TOUT | CENS DE 300 | DOUBLE VOTE.
+ | est électeur. | CONTRIBUABLE | FRANCS. |
+ | | est électeur. | |
+ Aliments. +---------------+---------------+---------------+---------------
+ | | | |
+ Froment, seigle, maïs, | | | |
+ orge, avoine, riz, | | | |
+ l'hectol. | néant. | néant. | néant. | 25 c. à 15 f.
+ Boeufs | » | » | 3 f. 30 | 55 f. »
+ Veaux | » | » | 1 f. 10 | 27 50
+ Moutons | » | » | 0 f. 27-1/2 | 5 50
+ Graisse (les 100 kilog.) | » | » | 11 à 30 f. | 11 f. à 30 f.
+ | | | |
+ { d'olive | 0 f. 90 | 9 f. » | 27 f. 50 | 38 f. 50
+ { (les 100 kilog.) | | | | et 44 f. »
+ Huile { de fabrique | 0 f. 90 | 9 f. » | 16 f. 50 | 27 f. 50
+ { | | | | et 33 f. »
+ { de graisses | 0 f. 90 | 9 f. » | 13 f. 20 | 27 f. 50
+ { grasses | | | | et 33 f. »
+ | | | |
+ Matières nécessaires | | | |
+ à l'industrie. | | | |
+ | | | |
+ { fondu | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 110
+ { (les 100 kilog.) | | | |
+ Acier { en barres | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66
+ { en tôle | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66
+ | | | |
+ { brute | néant. | néant. | 2 f. 20 | 4 f. 40
+ { | | | | et 9 f. 10
+ Fonte { mazée | » | » | 2 f. 20 | » f. 16
+ { | | | | et 50 f. »
+ | | | |
+ { en barres, | 0 f. 40 | 4 f. » | 16 f. 50 | 16 f. 50
+ { au bois | | | et 27 f. 50 | et 27 f. 50
+ { --, à la houille | néant. | néant. | 16 f. 50 | 27 f. 50
+ { | | | et 27 f. 50 | et 55 f. »
+ Fer { feuillard | 0 f. 60 | 6 f. » | 44 | 44
+ { en tôle | 1 f. 20 | 6 f. » | 44 | 40
+ | | | |
+ Houille { par terre | 0 f. 04 | 0 f. 20 | 0 f. 33 | 1 f. 33
+ { (100 kilog.) | | | et 0 f. 66 | et 0 f. 66
+ { par mer | 0 f. 11 | 0 f. 54 | 1 f. 10 | 1 f. 10
+ | et 0 f. 18 | et 0 f. 98 | et 1 f. 65 | et 1 f. 65
+ | | | |
+ Laine { brute | néant. | néant. | néant. | 0 f. 11
+ commune { lavée | » | » | » | 22 f. »
+ | | | | et 33 f. »
+ | | | |
+ Laine { brute | » | » | » | 0 f. 22
+ fine { lavée | » | » | » | 44 f. »
+ | | | | et 66 f. »
+ | | | |
+ Lin { taillé | » | » | 3 f. 30 | 11
+ { peigné | » | » | 6 f. 60 | 33
+ | | | |
+ Sucre { colonies | | | |
+ { françaises | » | 3 f. 20 | 49 f. 50 | 49 f. 50
+ { étranger | 3 f. 60 | 18 » | 104 f. 50 | 104 f. 50
+ | | | |
+ Café { colonies | néant. | 7 f. 60 | 55 f. 50 | 55 f. »
+ { françaises | | | et 66 f. 50 | et 66 f. 50
+ { étranger | 6 f. » | 60 f. » | 104 f. 50 | 104 f. »
+ { | | | et 110 f. 50 | et 110 f. »
+ | | | |
+ Suif | néant. | néant. | 2 f. 75 | 16 f. 50
+ | | | et 5 f. 50 | et 19 f. 80
+ ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------
+
+Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 fût plus avancé en
+économie politique que le corps électoral de 1847.
+
+Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et
+du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe à ceux qui
+produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain étaient en
+majorité, la majorité disait: _Non_.
+
+Aujourd'hui on pose la même question. Mais ceux qui font du blé, de la
+viande ou du fer sont seuls consultés, et ils décident qu'il leur sera
+payé une gratification, un supplément de prix, une taxe.
+
+Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul
+pays, en Europe, où tout le monde concourt à faire la loi; c'est aussi
+le seul pays, en Europe, où des taxes sur le grand nombre en faveur du
+petit nombre n'ont pu pénétrer.
+
+En Angleterre, la loi était faite exclusivement par les propriétaires
+du sol. Aussi nulle part on n'avait attribué à la production du blé
+des primes si exorbitantes.
+
+Aux États-Unis, le parti whig et le parti démocrate se disputent et
+obtiennent tour à tour l'influence. Aussi le tarif s'élève ou
+s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second
+sur le premier.
+
+En présence de ces faits écrasants, quand nous avons soulevé la
+question du libre-échange, quand nous avons essayé de réagir contre
+cette prétention d'une classe de faire des lois à son profit, comment
+est-il arrivé que nous ayons rencontré une opposition ardente et
+haineuse, parmi les meneurs du parti démocratique?
+
+C'est ce que nous expliquerons sous peu de manière à être compris.
+
+En attendant, puisse le tableau qui précède, si propre à rendre les
+hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du
+privilége plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y
+puisent pas des motifs sérieux de faire tourner au profit de tous,
+sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette
+puissance de faire des lois qui est concentrée en leurs mains.
+
+Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons
+aux prétendus patriotes, à ceux qui disent que le droit d'échanger est
+d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et
+la Convention étaient soudoyées par l'Angleterre?
+
+
+19.--LE NATIONAL.
+
+ 18 Avril 1847.
+
+Le _National_ adresse ce défi au _Journal des Débats_: «Aidez-nous à
+renverser l'octroi, nous vous aiderons à renverser le régime
+protecteur.»
+
+Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laissé croire
+jusqu'ici, ne voit pas une calamité publique dans l'échange et le
+_droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que
+la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide à faire un bien,
+et nous aiderons à faire un mal.
+
+Cependant le _National_ ajoute: «Le dernier mot des _Débats_, le
+secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a été
+compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de
+l'entente cordiale, rien ne doit nous coûter. _Immolons aujourd'hui
+notre agriculture_, demain notre industrie à la Grande-Bretagne.»
+
+Si la lutte contre le régime protecteur ne peut être inspirée que par
+des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes
+résultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle
+contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la
+polémique à la mode.
+
+Admettant donc que le _National_ regarde le libre-échange comme un
+_bien_, qu'il voudrait voir réaliser sur nos frontières et à nos
+barrières, il resterait à savoir pourquoi il s'en est montré depuis
+peu l'ardent adversaire. Peut-être pourrions-nous demander aussi
+pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne réforme au parti que
+d'autres croient devoir prendre sur une réforme de tout autre nature?
+
+Mais laissons de côté ces récriminations inutiles. Que le concours du
+_National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus
+qu'il n'y a pas de journal mieux placé pour jeter la bonne semence en
+bonne terre. Pour donner même au _National_ la preuve que nous
+apprécierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous
+est impossible, _en tant qu'association_, de combattre à ses côtés
+dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec
+d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer
+là-dessus, que ce que nous avons à dire jettera, nous l'espérons,
+quelque lumière sur le but précis de notre association.
+
+Il y a probablement cent réformes à faire dans notre pays et dans le
+seul département des finances: douane, hypothèques, postes, boissons,
+sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une
+association ne s'engage pas à les poursuivre toutes, par cela seul
+qu'elle entreprend d'en obtenir une.
+
+Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre:
+_Libre-Échange_, nous astreint à embrasser dans notre action la
+_douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national.
+Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les
+échanges aux frontières; l'autre les entrave aux barrières. Mais il
+semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre
+nous, avant de songer à celles que nous faisons avec l'étranger; et
+nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes, à l'exemple du
+_National_, nous poussent à guerroyer contre l'octroi[25].
+
+[Note 25: Voir notamment le nº 3, page 7.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcés de le répéter
+bien des fois encore: La similitude, qu'on établit entre la douane et
+l'octroi, est plus apparente que réelle. Si ces deux institutions se
+ressemblent par leurs procédés, elles diffèrent par leur esprit: l'une
+gêne forcément et accidentellement les transactions, pour arriver à
+procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systématiquement
+l'échange, même alors qu'il pourrait procurer un revenu au trésor,
+considérant l'échange comme chose _mauvaise en soi_, de nature à
+appauvrir ceux qui le font.
+
+Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais
+enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des
+échanges. Ceux qui l'ont institué, ceux qui le maintiennent, ne le
+considèrent que comme moyen de créer un revenu public aux villes. Tous
+déplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions à des
+entraves gênantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet
+_effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on
+n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois à brûler, à
+l'entrée de Paris, _à cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins.
+On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais côté; que le bon
+côté c'est le revenu, et le mauvais côté, la restriction des
+consommations et des échanges. On ne peut donc pas dire que, dans la
+question de l'octroi, le principe du libre-échange soit engagé.
+
+L'octroi est un impôt mauvais, mal établi, gênant, inégal, entaché
+d'une foule d'inconvénients et de vices, soit; mais enfin c'est un
+impôt. Il ne coûte pas un centime au consommateur (sauf les frais de
+perception), qui ne soit dépensé au profit du public. Dès l'instant
+que le public veut des fontaines, des pavés, des réverbères, il faut
+qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet
+argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer
+l'octroi sans y substituer un autre impôt, ou sans renoncer aux
+fontaines, aux pavés et aux réverbères. Les deux questions engagées
+dans l'octroi sont donc celles-ci:
+
+1º Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui
+coûte?
+
+2º Y a-t-il un mode de prélever ce revenu plus économique et plus
+juste?
+
+Ces deux questions peuvent et doivent être posées à propos de toutes
+les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de
+beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du
+libre-échange ne s'est pas formée pour les résoudre.
+
+L'octroi entrerait immédiatement dans la sphère d'action de
+l'Association, si, s'écartant de sa fin avouée, il manifestait la
+prétention de diminuer les échanges pour satisfaire quelques intérêts
+privilégiés.
+
+Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les légumes un
+droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr.
+Supposons que le conseil municipal de cette ville vînt à être changé,
+et que le nouveau conseil se composât de propriétaires, qui, presque
+tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrières.
+Supposons enfin que la majorité du conseil, ainsi constitué, prît la
+délibération suivante:
+
+«Considérant que l'entrée des légumes fait sortir le numéraire de la
+ville;
+
+«Que l'horticulture locale est la mère nourricière des citoyens et
+qu'il faut la protéger;
+
+«Que, vu la cherté de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur
+des taxes municipales et l'élévation des salaires en ville, nos
+jardins ne peuvent pas lutter _à armes égales_ avec les jardins de la
+campagne placés dans des conditions plus favorables;
+
+«Que, dès lors, il est expédient de défendre à nos concitoyens, par
+une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se
+pourvoir de légumes ailleurs que chez nous;
+
+«Considérant que le profit que nous ferons ainsi à leurs dépens est un
+gain général;
+
+«Que si l'octroi abandonnait les propriétaires de jardins à une
+concurrence effrénée, désordonnée, ruineuse, telle qu'elle existe pour
+tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_;
+
+«Que le libre-échange est une théorie, que les économistes n'ont pas
+de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort
+mal à propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce
+qui nous convient;
+
+«Par ces motifs, et bien d'autres inutiles à rappeler, parce qu'on les
+trouve disséminés dans tous les exposés de motifs des lois de douanes,
+et dans tous les journaux, même patriotes, nous déclarons que l'entrée
+des légumes de la campagne est prohibée... ou bien soumise à un droit
+de 200 p. 100.
+
+«Et, attendu que le droit modéré que payaient jusqu'ici les légumes
+étrangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs,
+que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous
+décidons en outre qu'il sera ajouté des centimes additionnels à la
+cote personnelle, sans quoi notre première résolution éteindrait nos
+quinquets et tarirait nos fontaines.»
+
+Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne
+voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas là, s'il y a quelque vérité
+dans la doctrine fondée par le double vote et soutenue par la presse
+démocrate), à l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou
+plutôt l'octroi viendrait de lui-même se présenter à nos coups.
+
+Et c'est ce qui est arrivé. Quand Rouen a allégué qu'il élevait le
+droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protéger le cidre, quand M. le
+ministre des finances a déclaré qu'il préférait un droit sur
+l'eau-de-vie, qui dépasse la limite de la loi, à un droit sur le
+cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impôt
+sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir
+élever la voix.
+
+Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la
+douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est
+pas la pensée _fiscale_, mais la pensée _féodale_; c'est la
+protection, la faveur, le privilége, le système économique, la fausse
+théorie de l'échange, le but avoué de réglementer, de limiter et même
+d'interdire les transactions.
+
+Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des
+inconvénients. Chaque membre de notre Association a individuellement
+pleine liberté de la juger, à ce point de vue, selon ses idées. Mais
+l'Association n'en veut qu'à ce faux principe de monopole qui s'est
+enté sur l'institution fiscale et l'a détournée de sa destination.
+Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions
+tout à l'heure, une réunion de citoyens qui viendrait s'opposer aux
+nouvelles prétentions du conseil municipal.
+
+Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconséquence,
+formuler ainsi le but précis et limité de leur association:
+
+«Tant qu'un droit modéré sur les légumes a fait entrer 20,000 fr. dans
+la caisse municipale, c'était une question de savoir si ces 20,000 fr.
+n'auraient pas pu être recouvrés de quelque autre manière moins
+onéreuse à la communauté.
+
+«Cette question est toujours pendante, s'étend à tous les impôts, et
+aucun de nous n'entend aliéner, à cet égard, la liberté de son
+opinion.
+
+«Mais voici que quelques propriétaires de jardins veulent
+systématiquement empêcher l'entrée des légumes afin de mieux vendre
+les leurs; voici que, pour justifier cette prétention, ils émettent
+une bizarre théorie de l'échange, qui représente ce fondement de toute
+société comme funeste en soi; voici que cette théorie envahit les
+convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacés de la voir
+appliquée successivement à tous les articles du tarif de l'octroi;
+voici que, grâce à cette théorie qui décrédite les importations, les
+arrivages vont diminuer, jusqu'à affaiblir les recettes de l'octroi,
+en sorte que nous verrons accroître dans la même proportion les autres
+impôts: nous nous associons pour combattre cette théorie, pour la
+ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse
+cesser l'influence qu'elle a exercée et qu'elle menace d'exercer
+encore sur nos tarifs.»
+
+
+20.--LE MONDE RENVERSÉ.
+
+ 18 Avril 1847.
+
+Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, après un long voyage.
+
+Un jeune officier, quelque peu démocrate, débarque, et rencontrant un
+de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis
+_affamé_.
+
+--Et nous, nous sommes affamés aussi. Le pain est hors de prix. Chacun
+emploie à s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'énorme dépense qui en
+résulte arrête la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance,
+en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les
+ouvriers voient baisser leurs salaires en même temps que le pain
+renchérit.
+
+--Et que disent les journaux?
+
+--Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le blé et
+la viande afin que le peuple soit soulagé, que les aliments baissent
+de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le
+travail soit ranimé et que la prospérité générale renaisse; les autres
+font à la libre entrée des subsistances une guerre ouverte ou sourde,
+mais toujours acharnée.
+
+--Et quels sont les journaux pour et contre?
+
+--Devine.
+
+--Parbleu! le journal des _Débats_ défend les gros propriétaires, et
+le _National_ le peuple.
+
+--Non, les _Débats_ réclament la liberté et le _National_ la combat.
+
+--Qu'entends-je? que s'est-il donc passé?
+
+--Les mariages espagnols.
+
+--Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec
+les souffrances du peuple?
+
+--Un prince français a épousé une princesse espagnole. Cela a déplu à
+un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les
+_Débats_ de vouloir ruiner tous les propriétaires français pour
+apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est
+très-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande
+cher pour faire pièce au peuple d'Angleterre.
+
+--Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances?
+
+--C'est ainsi que, depuis ton départ, on traite toutes les questions.
+
+
+21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMÉRAIRE.
+
+ 11 Décembre 1847.
+
+À l'occasion de la situation financière et commerciale de la
+Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi:
+
+ «La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits
+ étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des
+ produits anglais. La balance entre les importations et les
+ exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et
+ la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette
+ occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au
+ libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le
+ faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que
+ cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si
+ dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_
+ économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la
+ Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a
+ envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles
+ théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on
+ achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange
+ du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent.
+ Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à
+ l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont
+ il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.»
+
+Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la
+balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression,
+prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine
+école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_
+comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne
+garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et
+c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu
+plus explicite.
+
+Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à
+sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la
+_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux
+_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que
+l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_.
+
+Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et
+l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en
+payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir
+fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a
+perdu son capital _tout entier_.
+
+On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette
+doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent
+invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit
+s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait.
+
+Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom
+à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car,
+selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une
+politique toute différente.
+
+Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit
+national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu
+acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux,
+et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut
+empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au
+dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a
+d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition
+de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies,
+la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines,
+etc.
+
+Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus
+fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie
+de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur
+possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le
+plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations.
+Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès
+qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_.
+La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette
+doctrine.
+
+L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant
+très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de
+saisir cette occasion d'en dire un mot.
+
+Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services
+effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la
+pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des
+_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant
+qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas
+encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour
+ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces
+services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne
+et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait
+certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il
+appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on
+voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre
+service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service
+contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent
+contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_
+est consommé.
+
+Il en est ainsi pour les peuples.
+
+Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est
+le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre
+des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire.
+On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on
+n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services
+effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la
+satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La
+présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des
+besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux
+qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des
+produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux.
+(_V. tome V, p. 64 et suiv._)
+
+En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux,
+se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen
+ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement
+ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme
+on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de
+la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que
+ceux qu'il lui a rendus.
+
+Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le
+_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de
+l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des
+récoltes, sans même la mentionner.
+
+Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs
+champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries,
+ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou
+d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait
+naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était
+l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des
+services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui
+donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces
+services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu
+l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous
+forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_,
+ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas
+l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des
+récoltes.
+
+C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure.
+Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations,
+il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de
+se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre.
+Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa
+maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si
+l'on était aussi riche après qu'avant.
+
+«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?»
+demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce
+qui est quelque chose.
+
+Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé
+et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26].
+
+[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V,
+page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+22.--DU COMMUNISME.
+
+ 27 Juin 1847.
+
+Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle
+que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent
+d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie
+politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par
+jaillir de la discussion.
+
+Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les
+notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un
+terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat.
+
+Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la
+propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est
+un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle
+_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc.
+
+Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé
+n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les
+rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il
+commence par admettre que tous les hommes, sans exception,
+s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de
+son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le
+nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs,
+_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter
+entre elles des différences infinies.
+
+Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent
+l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la
+perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans
+distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et
+de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la
+coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et
+successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce
+sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne
+peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque
+chose à faire.
+
+Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en
+voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables
+pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de
+détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences.
+
+Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement
+l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à
+cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les
+classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons
+parler du _communisme_[27].
+
+[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et
+tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le
+nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en
+commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus
+séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et
+c'est le grand nombre?
+
+Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer
+qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le
+détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du
+bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la
+réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de
+l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières.
+
+C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes
+subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique,
+par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils
+seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire.
+Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que
+l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége
+de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est
+pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter
+et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous
+faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler
+avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la
+classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le
+prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel
+contraste!
+
+Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_,
+c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la
+liberté en matière d'échanges.
+
+Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la
+libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété
+elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on
+possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes:
+
+ «Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la
+ possession individuelle et la concurrence. Il est absolument
+ impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans
+ sacrifier la liberté même.»
+
+Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute:
+
+ «Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété?
+ Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les
+ facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous
+ sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes
+ convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à
+ des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de
+ l'émulation que celui de la lutte.»
+
+Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_
+ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt
+des questions d'application que des questions de principe.
+
+Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes:
+
+On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété,
+de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de
+la presse, de la parole.
+
+Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué
+principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer
+les _abus_.
+
+Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa
+tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute,
+qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles
+peuvent être abandonnées à l'activité privée.
+
+Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas
+plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en
+principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir
+et de les réprimer.
+
+D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les
+mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont
+inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations,
+de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique
+n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un
+danger.
+
+Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les
+inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives
+sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de
+prévenir ou de réprimer?
+
+Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement,
+c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe.
+Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la
+théorie du droit.
+
+Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du
+lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une
+admirable dispensation providentielle, une telle force de répression
+et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales
+n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs
+inconvénients.
+
+Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer
+qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement
+voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les
+familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de
+multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un
+arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité
+nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des
+maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui
+n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V.
+_Harmonies_, chap. XX.)
+
+Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans
+le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et
+des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la
+paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir
+n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette
+rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte
+les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout
+réformer par l'interférence du Gouvernement.
+
+Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences
+retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens
+de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui
+affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social,
+outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les
+vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la
+propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en
+souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a
+certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement
+proportionnelle au degré de lumière d'un peuple.
+
+Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à
+punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et
+nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que
+cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les
+forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus
+d'inconvénients que d'avantages.
+
+Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention
+du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces
+naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette
+police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens
+comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez
+compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est
+certainement neutralisée[28].
+
+[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées
+dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu
+surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur
+la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique
+_anglaise_.
+
+L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient
+de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les
+allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous
+chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du
+_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_
+croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité
+nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que
+les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux
+_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété
+est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la
+tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_,
+incombe exclusivement à celui qui les réclame.
+
+Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser
+quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le
+pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches.
+
+Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de
+ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui
+possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont
+toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les
+classes aisées.
+
+Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme
+_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois
+partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation
+au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont
+leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de
+démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté
+perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie,
+s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois
+ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus
+chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une
+simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement
+vers le _communisme_?
+
+Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la
+diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre,
+c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie.
+
+Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers
+eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses
+progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux
+système si elle pouvait dire aux classes laborieuses:
+
+«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque
+bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre,
+l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à
+d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui
+stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même
+impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans
+restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour
+donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les
+transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers
+étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires
+contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors,
+quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.»
+
+La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on
+pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une
+disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des
+substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues?
+Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même
+le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne
+pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme?
+
+La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le
+peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la
+véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux
+démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont
+parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions
+dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses
+droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où
+le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos
+de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation
+équitable[29]!
+
+[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+23.--RÉPONSE AU JOURNAL L'ATELIER.
+
+ 12 Septembre 1847.
+
+ (Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des
+ Économistes_.)
+
+Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie
+politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la
+bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que,
+voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà
+les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi
+qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me
+tromper.
+
+Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter
+pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le
+_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas
+parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner
+lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes.
+
+Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette
+phrase:
+
+«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession
+individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de
+sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté
+elle-même.»
+
+Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les
+principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous
+semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de
+l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses:
+Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut
+formellement toutes trois.
+
+C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât
+plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie
+politique.
+
+Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que
+l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes
+des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi
+restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant
+que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui
+sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur
+les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il
+s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre
+l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité
+qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu.
+
+Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le
+communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À
+cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des
+conjectures.
+
+Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de
+son antipathie.
+
+Ils sont au nombre de trois.
+
+1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des
+communistes est inappliquée et inapplicable;
+
+2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis
+que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée;
+
+3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme
+et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que
+l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice.
+
+Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se
+croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et
+aussi rouges que possible.
+
+Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation.
+
+Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire
+qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que
+toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une
+objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté?
+Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté
+trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en
+eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des
+échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous
+soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une
+violation de la propriété, et principalement de la propriété du
+travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation
+réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu.
+Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de
+prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne
+restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des
+autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins
+sous cette forme, est juste en principe et utile à la société.
+
+Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle
+ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie
+politique en général.
+
+Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse
+dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y
+ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la
+propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi
+sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi,
+égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les
+salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir
+naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et
+qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons
+qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer
+jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin,
+pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et
+ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction
+dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et
+d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables
+attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que,
+par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice
+suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les
+plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste,
+retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les
+supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les
+droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des
+hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que
+notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à
+la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera
+exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution
+naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant
+qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront
+avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et
+réprimer ces fautes et ces erreurs.
+
+Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief
+articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la
+classe _riche et lettrée_.
+
+Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et
+classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la
+classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi,
+ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du
+travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la
+liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient
+respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de
+taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche
+et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un
+objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la
+société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la
+richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y
+a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là
+n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment
+créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus
+soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire,
+il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur
+tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_.
+Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines.
+L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de
+la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes
+il court se ranger dans la classe maudite!
+
+La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de
+nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous
+expliquer à ce sujet.
+
+Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet,
+sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe
+privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures
+de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est
+aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet
+de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a
+été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail
+national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux.
+
+Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la
+propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font
+la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi,
+qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La
+propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni
+délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le
+privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort.
+
+Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur
+que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît
+pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous
+avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise
+à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux
+démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la
+maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur
+déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire;
+s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner,
+puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont
+certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à
+égarer le peuple.
+
+Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est
+opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits,
+comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le
+faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches,
+puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et
+stériles déclamations.
+
+Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les
+classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice,
+l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À
+cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation.
+Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes
+les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses,
+tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y
+ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts
+égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture
+de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en
+faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la
+misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois
+dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein
+de Dieu sur sa créature de prédilection[30].
+
+[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note
+de l'éditeur._)]
+
+Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation
+formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette
+assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme.
+C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de
+revenir.
+
+Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses
+investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait
+pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne
+devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai,
+n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet
+inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à
+la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout
+l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des
+hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et
+de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux
+rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y
+comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et
+moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce
+qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de
+plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait
+tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère
+d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction
+entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si
+l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que
+l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel
+économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre
+déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que
+l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31].
+
+[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+
+24.--RÉPONSE À DIVERS.
+
+ 1er Janvier 1848.
+
+Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait
+remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire
+de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal.
+
+En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de
+dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction
+avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la
+pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à
+l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un
+Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du
+drap belge?
+
+Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de
+son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans
+notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela,
+fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous,
+consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même
+_à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_.
+
+La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une
+autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne
+serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons
+attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère
+s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se
+croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se
+laisser traiter avec un tel mépris.
+
+Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_:
+
+«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous
+les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour
+nous, une impulsion _partie de haut lieu_.»
+
+Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les
+permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et
+Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan
+de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir
+l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté
+commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera
+toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége
+_directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par
+ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la
+prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double
+les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_?
+Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les
+démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la
+lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse
+démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame
+la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait
+tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et
+que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce
+sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté
+la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur
+demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux
+d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du
+_Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_.
+
+Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous
+lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_
+affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne
+connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre
+eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne
+partent que de ses convictions et de sa conscience.
+
+
+25.--À MONSIEUR F. BASTIAT, RÉDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-ÉCHANGE.
+
+ Paris, 25 décembre 1847.
+
+MONSIEUR,
+
+Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis
+charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre
+numéro du 12 de ce mois?
+
+«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de
+rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition
+qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.»
+
+Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure
+que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la
+reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus
+fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après
+la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M.
+Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes
+est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_.
+L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des
+phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc
+lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de
+fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils
+parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou
+la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser
+un de leurs plus beaux titres, etc.?»
+
+Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne
+_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où
+elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son
+erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer.
+
+Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle
+des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_.
+
+Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la
+nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles
+conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à
+prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de
+protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui
+remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_.
+Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la
+définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant
+moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la
+liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction
+des produits étrangers.
+
+Nous reconnaissons donc:
+
+1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries
+nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche
+au travail net;
+
+2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection
+s'exerce aujourd'hui;
+
+3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement
+les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des
+entraves de douane à la frontière les produits étrangers.
+
+Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous
+élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes,
+seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal
+jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous
+voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes.
+
+Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_,
+nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès
+qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous
+demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez
+conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100.
+Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas
+plus en 1840 qu'aujourd'hui.
+
+Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes
+anti-protectionniste.
+
+Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le
+souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une
+protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons
+beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font
+de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour
+donner des revenus au trésor.
+
+En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous
+ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous
+sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos
+amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_.
+
+Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je
+l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous
+avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes.
+
+Agréez, etc.
+
+ VICTOR CONSIDÉRANT.
+
+ * * * * *
+
+À MONSIEUR CONSIDÉRANT, DIRECTEUR DE LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE
+DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.
+
+MONSIEUR,
+
+Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le
+malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la
+lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le
+public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile
+à une discussion qui l'intéresse.
+
+Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez,
+avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où
+vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce
+système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan
+d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours
+aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne
+sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en
+assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12
+décembre, qui a donné lieu à votre réclamation.
+
+D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez
+mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la
+douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas.
+Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui
+est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection.
+Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle
+entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif.
+Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la
+préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez,
+monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg
+Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de
+la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos
+concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils
+fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de
+donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si
+difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant
+pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur
+l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même,
+chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion?
+N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes?
+Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à
+imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort
+diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour
+repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins.
+
+Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est
+demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les
+dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait
+donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et
+quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une
+imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une
+nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est
+épuisé.
+
+C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours;
+mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160
+millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question
+qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus
+vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est
+ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les
+inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des
+impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la
+préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt
+des boissons tel qu'il est établi.
+
+Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la
+propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de
+l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la
+restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même.
+Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit
+pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la
+prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients.
+
+J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une
+réflexion.
+
+Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor
+d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor
+fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne
+seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté
+l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en
+France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions.
+
+Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté,
+et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif
+quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes
+les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore
+de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.»
+
+Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre
+système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui
+l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._)
+
+Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses,
+certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État
+tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites
+pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager.
+
+Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens
+du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne
+voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du
+menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour
+le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de
+forges, aux actionnaires d'Anzin, etc.
+
+Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des
+largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se
+développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce
+capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la
+main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager
+les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le
+capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une
+voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par
+l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable.
+
+N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que
+vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand
+vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient
+toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!»
+
+Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude
+est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer
+celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que
+j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes
+économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et
+suiv._):
+
+«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets,
+aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et
+distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.»
+
+Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute:
+
+«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la
+protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus
+loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à
+quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus
+économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et
+ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que
+le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait
+faire_.»
+
+Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez
+bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la
+protection directe.
+
+Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne
+notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il
+me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de
+contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM.
+tels ou tels[32].
+
+[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de
+considération et d'estime.
+
+ FRÉDÉRIC BASTIAT.
+
+
+26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE.
+
+Réponse à la Presse.
+
+ (_Journal des Économistes._) Décembre 1845.
+
+La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la
+restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies
+de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande.
+
+«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association
+allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en
+commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne,
+encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans
+la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la
+Ligue anglaise repose sur de grandes illusions...
+
+«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est
+sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes
+augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc.
+
+«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes
+industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les
+facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres;
+d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est
+accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc.
+
+«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,...
+etc.»
+
+Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse.
+
+«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a
+été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs
+adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la
+prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont
+présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être
+répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence
+contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par
+conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer,
+dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus
+insurmontables...»
+
+Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_
+du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu
+_deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de
+_liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations
+des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les
+relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière
+qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières
+qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu
+s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière
+méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient
+jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés,
+le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été
+considérablement élargi.
+
+Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement
+opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la
+prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes
+qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux
+barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque
+fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne
+pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il
+faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont
+vrais en même temps.
+
+L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien
+l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il
+faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation
+du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe
+de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait
+ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale.
+Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont
+elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent
+été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne
+s'était pas mêlée une pensée restrictive.
+
+L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion.
+L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu
+qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le
+bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait
+quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de
+gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?
+
+Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre
+les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou,
+ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui
+s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et
+il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue.
+Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à
+donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_,
+dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes
+qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre,
+la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.»
+
+Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès;
+car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à
+croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est
+bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se
+trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce
+qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci:
+_Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte
+moins cher de les acheter à autrui._
+
+Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces
+propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je
+réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.
+
+Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a
+obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_
+l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées:
+
+«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser
+prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave...
+Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son
+sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une
+portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces
+relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique;
+elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent,
+elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre
+d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au
+Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la
+masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de
+ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des
+prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour
+où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de
+betterave.»
+
+Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre
+toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le
+travail, de provoquer la création de nouvelles industries;
+restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le
+continent l'_influence contagieuse_?
+
+Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France.
+
+Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre
+un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.»
+
+Et moi, je dis: «La France a commis une grande faute de laisser
+prendre un développement si marqué, chez elle, à la production du
+fer.»
+
+Vous dites: «Si l'Allemagne n'avait pas cédé à la tentation de
+fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le
+continent américain et une partie de l'Asie, des relations
+très-profitables.»
+
+Et moi, je dis: «Si la France n'avait pas cédé à la tentation de
+fabriquer elle-même son fer, elle aurait pu établir, avec l'Espagne,
+l'Angleterre, la Belgique, la Suède, des relations très-profitables.»
+
+Vous dites: «L'Allemagne était libre d'ouvrir son marché à tous les
+pays de vaste production sucrière, et Dieu sait la masse énorme de
+produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres
+exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement
+bas.»
+
+Et moi, je dis: «La France était libre d'ouvrir son marché à tous les
+pays de vaste production métallurgique, et Dieu sait la masse énorme
+de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces fers
+exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement
+bas.»
+
+Vous dites: «Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour
+où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de
+betterave.»
+
+Et moi, je dis: «Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour
+où elle s'est mis en tête de faire chez elle tout le fer dont elle a
+besoin.»
+
+Ou si, revenant à vos doctrines de prédilection, vous voulez justifier
+la protection que la France accorde à l'industrie métallurgique, je
+vous répondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection
+que l'Allemagne accorde à l'industrie sucrière.
+
+Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les
+ouvriers français?
+
+J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers
+allemands.
+
+Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien à l'importation du
+sucre exotique, parce qu'il serait employé à créer la contre-valeur?
+
+J'en dirai autant du travail français à l'égard de l'importation du
+fer.
+
+Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sûr
+qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins?
+
+Je vous répondrai que si les Brésiliens vendent du sucre aux
+Allemands, il n'est pas certain qu'ils reçoivent en échange des
+produits allemands.
+
+Vous voyez donc bien qu'il y a une vérité, une vérité absolue, et que,
+comme dirait Pascal, ce qui est vrai au delà ne saurait être faux en
+deçà du Rhin.
+
+
+27.--ORGANISATION ET LIBERTÉ.
+
+ (_Journal des Économistes._) Janvier 1847.
+
+Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a
+insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais
+une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M.
+Vidal ne conclut pas.
+
+Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme:
+
+«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.»
+
+Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal?
+
+Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel
+pour être aujourd'hui possible.»
+
+--En ce cas n'en parlons plus.
+
+Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de
+manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système
+rationnel-impossible.
+
+«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à
+qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des
+consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre
+déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite
+l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_
+(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils
+devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux
+produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la
+guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.»
+
+M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les
+_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la
+liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas
+l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce
+n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le
+progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on
+nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes
+pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il
+faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier,
+l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou
+celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi,
+tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_?
+Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer
+qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou
+rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les
+socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science?
+N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste:
+
+ Dignus, dignus est intrare
+ in nostro docto corpore!
+
+Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est
+que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans
+magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse
+l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se
+les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté.
+
+Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_?
+
+Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette
+simple question:
+
+Ils veulent l'association universelle.
+
+Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par
+contrainte_?
+
+Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la
+répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de
+petites difficultés qu'ils ont à résoudre.
+
+1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les
+mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le
+pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a
+peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les
+catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant
+à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait
+peu en Suisse et aux États-Unis.
+
+2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans
+le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon,
+Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien
+naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou
+bien tirer à la courte paille?
+
+3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une
+petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal
+conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car
+quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre,
+il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire,
+puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une
+organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité
+de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de
+là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son
+mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes
+les cervelles de la terre.
+
+4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on
+aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la
+puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques,
+intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment
+empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le
+monde à son profit?
+
+Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que
+M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par
+la force brutale.
+
+Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit
+volontaire.
+
+Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles.
+
+Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages
+et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun
+d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent,
+ils se séparent brouillés.
+
+Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une
+Société?
+
+Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils
+parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils
+ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes,
+quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent
+que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent
+jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut
+mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier
+_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_
+d'organisation?
+
+Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que
+l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place?
+
+Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme!
+Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise,
+sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus
+en désaccord après une heure d'explication.
+
+Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au
+moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque
+toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de
+l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de
+cette puissance, etc.[33].
+
+[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas
+réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a
+point dans l'ordre social une organisation naturelle non point
+parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et
+c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la
+société.
+
+Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils
+en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes
+_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une
+fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une
+association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une
+volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une
+propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la
+_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et
+je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur
+système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son
+tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus
+seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une
+plantation des Antilles.
+
+Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire,
+c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce
+que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune
+combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune
+association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces
+messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger,
+sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le
+Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se
+soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire
+s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier
+ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord
+d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai
+cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous
+adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si
+perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence
+de notre pays et de notre siècle.
+
+Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons
+l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines
+formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont
+produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de
+l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme
+définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête
+d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que
+l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité,
+s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des
+lumières et le perfectionnement des moeurs.
+
+Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils
+aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation
+volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale
+dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des
+formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve
+de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même.
+En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire
+la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité.
+
+Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde:
+_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple,
+de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un
+conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant,
+c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps
+entre-égorgés en toute tranquillité de conscience.
+
+Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque
+métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses
+préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté
+d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que
+s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute
+quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que
+l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les
+relations internationales, de mettre les hommes en contact, les
+produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la
+liberté des communications.
+
+Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites:
+«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est
+ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est
+impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de
+deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de
+domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le
+lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez
+la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons;
+nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car
+de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements
+artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées
+et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses
+de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et
+protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité
+de paix universelle.
+
+Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de
+l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui
+n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du
+travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite
+d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier
+l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des
+transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois
+sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir
+suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses
+lettres à la _Presse_.
+
+Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon
+marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi:
+
+«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation
+dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits
+agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent
+être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une
+prudence extrême.»
+
+Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice.
+
+Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes?
+
+Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier
+indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier
+indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la
+production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du
+lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine
+étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se
+produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap
+que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité
+devant la loi!
+
+«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit
+pas.»
+
+Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor.
+
+Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir
+s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le
+cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à
+savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la
+poste et le sel que le cacao et le thé.
+
+M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient
+toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs
+frais rigoureux_.»
+
+Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre
+ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention,
+parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que,
+sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler
+l'Océan.
+
+«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers
+manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont
+vêtus de haillons?»
+
+Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par
+ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens
+pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux.
+
+Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela
+ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en
+France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de
+défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la
+laine des lieux où ces produits surabondent?
+
+Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir,
+avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une
+doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous
+combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue,
+doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du
+corps social. Voici les paroles de M. Vidal:
+
+ «Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs
+ théories politiques et leurs théories économiques, c'est
+ l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération,
+ poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible.
+ Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne
+ leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit
+ individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils
+ ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe
+ surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est
+ la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit
+ négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point
+ dans le développement progressif et harmonique de toutes les
+ facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins
+ intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout
+ frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans
+ l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la
+ faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut,
+ le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre
+ principe de conduite que l'intérêt personnel.
+
+ «L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de
+ reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal
+ serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état
+ sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui
+ qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit
+ n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme
+ complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans
+ l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que
+ l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une
+ partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté.
+
+ «Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et
+ sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit
+ et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se
+ développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature,
+ c'est précisément l'état de société. Dans un accès de
+ misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices
+ de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la
+ sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence
+ de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant
+ plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses
+ caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la
+ liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait
+ dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace,
+ plus il en reste pour tous les autres.»
+
+M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre
+d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation
+méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute.
+
+J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps
+vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette
+pensée.
+
+Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais
+été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch.
+Comte (_Traité de législation_).
+
+M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous
+les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités
+_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du
+travail_).
+
+Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs
+de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième
+siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée,
+parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre.
+Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc
+qui donne des conseils aux Allemands:
+
+Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_;
+
+Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat
+social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public,
+et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9
+thermidor;
+
+Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M.
+Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe
+d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;»
+
+M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire:
+
+«Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le représentant de la
+Démocratie, fondée sur l'unité et la fraternité, au dix-huitième
+siècle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas été
+conduit par la pensée dans le désert où quelques-uns de vous
+s'égarent; Jean-Jacques n'était pas athée; Jean-Jacques, de la même
+plume qui nous donna le _Contrat social_, écrivait la _Profession de
+foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez
+votre point de départ dans la philosophie matérialiste où nous avons
+pris le nôtre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand
+homme _venu trop tôt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels
+qui ont désolé la France.»
+
+Ainsi la filiation est bien tracée: Rousseau pour point de départ, le
+Comité de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour
+modèles.
+
+À la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un côté de ne pas
+descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre,
+d'être sous l'influence de cet audacieux sophiste.
+
+
+28.--RÉPONSE À LA PRESSE SUR LA NATURE DES ÉCHANGES.
+
+ 10 Juillet 1847.
+
+À propos du tableau des importations et exportations en 1846,
+récemment publié par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques
+remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire.
+
+Après avoir constaté un accroissement considérable dans l'importation
+des blés, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et
+eaux-de-vie, la _Presse_ dit:
+
+ «C'est donc avec nos épargnes que nous avons soldé nos achats de
+ blé, non avec notre travail de l'année. Aussi, qu'est-il arrivé?
+ L'activité de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et
+ devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent
+ s'est élevé à mesure que le numéraire émigrait, et une crise qui
+ dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul
+ fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
+ contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent
+ qu'il est indifférent pour un peuple de payer ses acquisitions
+ au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de
+ l'argent, c'est diminuer à l'intérieur la masse des ressources
+ disponibles, c'est accroître la difficulté des transactions,
+ paralyser le travail, réduire les salaires, nuire plus ou moins
+ profondément à tous les intérêts. Payer avec des produits, c'est,
+ au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, créer des
+ moyens d'utiliser tous les bras, répandre, avec des salaires
+ durables et abondants, l'aisance et le bien-être dans toutes les
+ classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se
+ ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intérêt pour une nation à
+ suivre celui-ci plutôt que celui-là. Chacun a pu, dans la sphère
+ de ses relations ou de ses affaires, en acquérir la preuve depuis
+ un an.»
+
+Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette année,
+«la masse des ressources disponibles à l'intérieur a diminué, que la
+difficulté des transactions s'est accrue, que le travail a été
+paralysé, que les salaires ont été réduits, que tous les intérêts ont
+été plus ou moins profondément lésés.»
+
+Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce
+fait. Les calamités qu'elle vient de décrire, la _Presse_ les attribue
+à ce que _nous avons payé le blé étranger avec de l'argent_. Nous les
+attribuons, nous, à ce que le blé a été cher; et comme il a été cher
+parce que la récolte a manqué, nous considérons tous les malheurs
+ultérieurs, la baisse des salaires, la difficulté des transactions,
+etc., etc., comme les conséquences du déficit de nos récoltes.
+
+Nous disons plus: une fois ce déficit décidé, tous les malheurs qui en
+sont la suite ont été décidés également. Ces malheurs eussent été bien
+plus grands encore, s'il ne nous était resté au moins la faculté de
+faire venir du blé du dehors, même contre notre argent, même contre
+nos épargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus
+renforcés ont acquiescé unanimement à l'ouverture de nos ports. Ils
+ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain,
+que de manquer de pain et garder son argent. Le déficit de la récolte
+étant donné, l'exportation du numéraire, loin de causer la crise dont
+on se plaint, l'a atténuée. La _Presse_ prend donc le remède pour le
+mal; et, pour être conséquente, elle aurait dû demander, cette année
+plus que jamais, l'expulsion des blés étrangers.
+
+Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les blés avec des vins, des
+eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela
+aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manière que nous
+aurions acquitté nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte
+proportion, si la liberté des échanges avait, de temps immémorial,
+habitué les peuples producteurs de blé à consommer nos produits, et
+notre industrie à faire ce qui convient à ces peuples. Il n'en est pas
+ainsi; chaque pays veut se suffire à lui-même; et lorsqu'un fléau
+enlève à l'un d'entre eux les choses les plus nécessaires à la vie, il
+faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui équivaut à mourir, ou que, pour
+les obtenir de l'étranger, il lui livre la seule marchandise qui est
+partout accueillie, l'instrument de l'échange, le numéraire. Mais,
+encore une fois, le manque de la récolte et le système restrictif
+étant supposés, l'exportation de l'argent, loin d'être un mal, est un
+remède; à moins qu'on ne prétende qu'il vaut mieux mourir d'inanition
+que de livrer ses écus contre des aliments. (_V. le nº 20 qui
+précède._)
+
+La _Presse_ insistera, nous en sommes persuadés, et dira: Reste
+toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'échangent contre des
+produits_, est fausse et s'est montrée fausse dans cette circonstance.
+
+Non, elle ne s'est pas montrée fausse. Les écus que nous avons envoyés
+en Russie étaient eux-mêmes venus du Mexique; et de même que, pour les
+avoir des Français, les Russes ont exporté du blé, pour les obtenir
+des Mexicains nous avions exporté des tissus, des vins et des
+soieries. En sorte qu'en définitive nous avons échangé des produits
+contre des produits.
+
+Il aurait mieux valu garder ses écus, dit-on.--Oui, si nous avions eu
+assez de blé. Le mieux est d'avoir à la fois le blé et les écus. Mais
+cela n'est pas possible du jour où la sécheresse brûle nos moissons.
+Donc c'est là l'origine et la cause du mal.
+
+La _Presse_ affirme que nous avons payé le blé, non-seulement avec nos
+écus, mais encore avec nos épargnes.--C'est fort possible.--Et rien
+n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque,
+que d'avoir au moins des épargnes pour acheter du pain.
+
+Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un fléau emporte
+nos récoltes, à ce qu'il n'en résulte pas des maux qui se manifestent
+d'une manière quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'eût
+été l'inanition.
+
+Grâce à nos épargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a
+affecté une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gêne
+industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir
+d'aucune manière, recevoir tout le blé qui nous a manqué, et
+cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'éprouver
+aucune difficulté dans nos transactions. Mais cela était-il possible?
+Et puisque une année de souffrance a été décidée le jour où les épis
+de nos champs ont été frappés de mort, ne valait-il pas mieux, qu'à
+l'inanition générale, qui en était la conséquence naturelle, se
+substituât une crise financière, quelque déplorables qu'en soient les
+effets?
+
+On complique beaucoup ces questions en se méprenant sur les causes, ou
+en confondant les causes avec les effets. Après tout, une nation n'est
+qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif;
+et les lois de l'économie sociale ne sont autres que celles de
+l'économie domestique sur un plus vaste développement.
+
+Un cordonnier fait des souliers; c'est là son gagne-pain. Du produit
+des souliers qu'il vend, il achète les choses qui lui sont
+nécessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les
+produits s'échangent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les
+services contre des services_.
+
+Cependant, il est prévoyant. Il ne veut pas consommer immédiatement
+tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot,
+il fait des épargnes. L'invention du numéraire sert merveilleusement
+ses desseins. À mesure qu'il livre ses _services_ à la société, la
+société lui donne des écus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au
+moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il
+veut, puiser dans la communauté des _services_ équivalents à ceux
+qu'il lui a livrés. Il ne retire de ces services que ce qui lui est
+indispensable, et ménage prudemment ses _bons_, soit qu'il les
+accumule, soit qu'il les prête moyennant rétribution.
+
+Un jour fatal survient où notre homme se casse un bras. C'est un grand
+malheur qui en entraînera bien d'autres. Évidemment les choses ne
+peuvent aller comme si le malheur ne fût pas arrivé. Au lieu
+d'augmenter ses épargnes il les entame, et cela durera jusqu'à ce
+qu'il soit guéri. Il lui est pénible sans doute de toucher à ses
+épargnes, de se défaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais
+s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pénible
+encore. Entre deux maux, qui sont la conséquence inévitable du malheur
+qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse à la
+communauté, et, ses bons à la main, il réclame des produits, équitable
+payement de ceux qu'il lui a livrés; des services, juste rémunération
+de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits échangés
+contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les
+services dont le cordonnier réclame le prix _effectif_, ont été rendus
+depuis longtemps et par lui transformés en simples bons, en écus.
+
+Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnête artisan est
+de se défaire de ses écus? Non; son vrai malheur est de s'être cassé
+le bras.
+
+Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction
+de la perte des récoltes; et appliquant à l'individu ce que la
+_Presse_ dit de la nation, dira-t-on:
+
+«C'est donc avec ses épargnes que le cordonnier solde ses achats et
+non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arrivé?
+L'activité de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore
+est venue peser sur toutes ses affaires.
+
+«Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
+contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent qu'il est
+indifférent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de
+l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer
+dans l'intérieur _de son ménage_ la masse des ressources disponibles.
+C'est accroître la difficulté des transactions, paralyser le travail,
+réduire les salaires _de ses ouvriers ou même les renvoyer_, nuire
+plus ou moins profondément à tous les intérêts. Payer _avec des
+souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail,
+créer des moyens d'utiliser les bras, répandre, avec les salaires,
+l'aisance et le bien-être dans la classe des ouvriers cordonniers. Il
+n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se ressemblent, ni
+qu'il n'y ait aucun intérêt pour un _cordonnier_ à suivre celui-ci
+plutôt que celui-là.»
+
+Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans
+l'hypothèse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans
+l'ombre, dont on ne parle même pas, à savoir, la perte de la récolte
+et le bras cassé. Voilà la vraie calamité, source de toutes les
+autres. Il est véritablement illogique de n'en pas tenir compte quand
+on s'afflige de voir une nation exporter son numéraire, ou un artisan
+se défaire de ses écus; car c'est la perte de la récolte et le bras
+cassé qui déterminent le procédé qu'on signale comme la cause du mal,
+et qui, bien loin d'en être la cause, en est l'effet et même le
+remède.
+
+Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de
+se casser le bras, notre cordonnier a éprouvé un incendie, le
+raisonnement serait le même.
+
+Mais enfin, où en veut venir la _Presse_? à quoi conclut-elle?
+
+Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontières? il le
+semble à son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour
+un peuple, l'exportation des écus est pire que la famine. Elle pourra,
+sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction.
+
+Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux
+exporter des écus et importer du blé que mourir de faim; mais en ce
+cas, et quand, grâce à la liberté, nous avons pu entre ces deux maux
+choisir le moindre, quelle inconséquence n'est-ce pas de lui attribuer
+le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir
+compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'éviter[34]?
+
+[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE.
+
+ 8 Mai 1847.
+
+Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant
+l'opération faite récemment avec la Banque de France, envoie une somme
+considérable à Londres pour y acheter des fonds étrangers.
+
+Certains journaux voient là un acte de perfidie, d'autres un acte de
+munificence. Il n'y faut voir qu'une spéculation amenée par la nature
+des choses et l'empire des circonstances.
+
+Un retour aussi prompt du numéraire envoyé en Russie, depuis quelques
+mois, pour l'achat des céréales, est bien fait, ce nous semble, pour
+calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut être
+épuisé de métaux précieux par l'importation de marchandises
+étrangères[35].
+
+[Note 35: Sur la fonction du numéraire, voyez le pamphlet _Maudit
+argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de
+plusieurs récoltes successives, réduisent une nation à aller acheter à
+l'étranger d'immenses quantités de blé, par un commerce tout
+exceptionnel, pour lequel rien n'est préparé de longue main et qui par
+conséquent ne peut s'exécuter que par l'intervention du numéraire,
+nous ne nions point qu'il n'en résulte de grands embarras, de la gêne
+et même une crise financière pour le pays importateur.
+
+Nous croyons même que la crise est d'autant plus violente que ce pays
+s'est plus appliqué à se suffire à lui-même par le régime protecteur;
+car alors, il est obligé d'aller se pourvoir dans des contrées qui
+n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturés, et les
+achats de blé doivent se faire, non en partie, mais en totalité,
+contre du numéraire.
+
+Cependant, si l'on y regarde de près, on s'assurera que le vrai
+malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la
+disette. La disette étant donnée, il est au contraire fort heureux que
+l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens
+d'existence. (_V. le nº 20._)
+
+Quoi qu'il en soit, le résultat forcé d'une telle situation est que le
+numéraire devient fort rare et fort recherché dans le pays
+importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur.
+Il acquiert donc une très-forte tendance à revenir de celui-ci vers
+celui-là, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits.
+
+Cela posé, examinons l'enchaînement de cette opération si diversement
+commentée par la presse.
+
+La France et l'Angleterre manquent de blé.--Il y en a en Russie.--Mais
+la France et l'Angleterre ayant toujours fermé la porte à ce blé, les
+Russes ne connaissent pas nos objets manufacturés. Si l'on veut avoir
+leur blé, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait;
+car, après tout, l'argent ne saurait être mieux employé qu'à se
+préserver de l'inanition.
+
+Il en résulte une grande gêne monétaire en France et en Angleterre.
+D'un autre côté, les Russes ont beaucoup plus de numéraire que ne le
+comporte l'état de leurs transactions. Il tend à revenir au point d'où
+il est parti.
+
+Comment ce numéraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trésor
+impérial? C'est ce que nous n'avons pas à expliquer, et nous croyons
+même que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux
+que nous avons exportés. Cela est de peu d'importance; que ce soient
+les mêmes pièces d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le
+commerce, ou par le trésor public, peu importe. Il s'agit de suivre
+l'opération jusqu'au bout.
+
+Le ministre des finances de Saint-Pétersbourg, voyant que l'état des
+marchés, relativement au numéraire, s'est modifié de telle sorte qu'il
+ne se place plus que très-mal en Russie, tandis qu'il se place
+très-bien en France et en Angleterre, conçoit le projet, non dans
+notre intérêt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne
+sait plus que faire.
+
+Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre
+moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des
+produits en échange, ou de le placer à intérêt. _Acheter_ ou _prêter_,
+voilà les deux seuls moyens de se défaire de l'argent.
+
+Si l'empereur de Russie eût acheté en France et en Angleterre pour
+cent millions de produits, il serait clair qu'en définitive nous
+pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espèces, et nous
+serions autorisés à dire que nous avons échangé des produits de notre
+industrie contre du blé.
+
+Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout
+présentement de nos produits agricoles ou manufacturés pour une aussi
+forte somme. En conséquence, il achète des fonds publics, c'est-à-dire
+qu'il se met au lieu et place des prêteurs originaires ou de leurs
+représentants. La portion d'intérêts afférente à ces cent millions
+(intérêts que les gouvernements, ou plutôt les contribuables, étaient
+en tous cas tenus de servir) sera payée désormais à l'empereur de
+Russie au lieu de l'être aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont
+perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trésor, que parce
+qu'ils ont reçu 78 francs une fois de l'autocrate russe.
+
+Tous les six mois, nous aurons donc à lui payer environ un million,
+pour notre part.
+
+Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement
+une lourde charge au profit de l'étranger. Ces personnes perdent de
+vue que l'étranger a donné le capital. Sans doute, l'opération, dans
+son ensemble, peut être mauvaise, si ce capital vient remplacer un
+autre capital dissipé en guerres ruineuses ou en folles entreprises.
+Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en
+de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation
+qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple,
+nous mettons ces fonds qui nous coûtent 4 pour 100 dans des travaux
+qui en rapportent 10, l'opération est évidemment excellente.
+
+Il reste à savoir comment l'Angleterre et la France payeront à la
+Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numéraire? Cela
+n'est guère probable, car le numéraire, comme le prouve la transaction
+elle-même, est une marchandise peu recherchée en Russie.
+
+On peut affirmer que le payement s'exécutera par l'une des deux voies
+suivantes:
+
+1º Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous
+tirerons des traites sur les négociants russes. Ces traites seront
+achetées sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui
+auront reçu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers
+enverront ces traites à leurs confrères de Saint-Pétersbourg, qui les
+recouvreront et en verseront le produit au trésor impérial.
+
+2º Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne,
+en Amérique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqué, et
+le résultat sera le même.
+
+Un beau jour, S. M. Impériale nous revendra ses fonds. Alors, tout
+rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opération seront
+révolues, et on peut les résumer ainsi: Dans un moment de détresse, la
+Russie nous envoie des blés; nous les payons peu à peu avec des
+produits envoyés d'année en année; dans l'intervalle, nous payons,
+jusqu'à due concurrence, l'intérêt de la valeur des blés.
+
+Voilà les trois termes réels de l'opération. La circulation du
+numéraire et des billets n'est que le moyen d'exécution.
+
+
+30.--LA LIBERTÉ A DONNÉ DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS.
+
+ 1er Janvier 1848.
+
+La _Presse_ analyse les documents statistiques émanés du _Board of
+trade_ et constate ces trois faits:
+
+1º Récolte très-abondante de blé;
+
+2º Importation de viande et de blé toujours croissante et plus
+considérable aujourd'hui _que pendant la disette même_;
+
+3º Affluence des métaux précieux.
+
+À ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains:
+
+4º Le prix du blé n'est pas avili au point de faire supposer qu'on
+refuse de l'acheter;
+
+5º Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se
+plaint le moins.
+
+Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne
+pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux
+nourri qu'il ne l'était autrefois.
+
+Si la récolte a été abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de
+blé, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermeté des prix,
+la _Presse_ peut en être contrariée, mais enfin elle ne peut se
+refuser à reconnaître _qu'on mange en Angleterre plus de pain que
+jamais_. (_V. le nº 20._)
+
+Et ceci nous montre que le peuple anglais a dû bien souffrir avant la
+réforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre,
+puisque, quand les récoltes étaient moins abondantes, et que néanmoins
+l'importation était défendue, il devait y avoir nécessairement en
+Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une énorme proportion.
+
+Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la
+réforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et
+c'est quelque chose.
+
+Protectionnistes, démocrates, socialistes, généreux patrons des
+classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des
+mots _philanthropie_, _générosité_, _abnégation_, _dévouement_; vous
+qui gémissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui
+voient les _métaux précieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins
+que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation.
+
+Vous disiez qu'en Angleterre les riches étaient trop riches, et les
+pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui
+commence à rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de
+la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du blé dépasse
+tout ce qu'on aurait pu prévoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche
+qu'il s'engloutit.
+
+Mais, quoi! il n'est pas même vrai que le numéraire, s'exporte. Vous
+constatez vous-mêmes qu'il rentre à pleins chargements.
+
+_Moralité._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur
+puissance pour ôter à leurs concitoyens la liberté, cette maudite
+liberté, cette liberté si impopulaire aujourd'hui auprès de nos
+démocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne
+du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est là un
+affreux malheur.
+
+
+31.--INFLUENCE DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES.
+
+ 7 Mars 1847.
+
+Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et
+intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation,
+qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du
+système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36].
+
+[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs
+voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur
+prospérité éphémère.
+
+D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange.
+
+Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est
+connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail
+est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce
+d'imposer ses produits à tous les autres.
+
+Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa
+diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon
+qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer.
+
+Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et
+obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à
+la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme
+une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été
+témoin.
+
+Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès
+aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira
+plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses
+gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous
+nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se
+dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le
+parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le
+principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance
+la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à
+l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est
+l'infaillible corollaire?
+
+Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule
+entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation,
+et le système colonial, et par conséquent toute la politique
+d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se
+prépare, n'a plus même sa raison d'être.
+
+Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige
+l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence
+et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement
+les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du
+faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples
+échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer
+réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la
+nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les
+peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et
+l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous
+quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel
+de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des
+lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette
+réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort
+_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le
+monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les
+accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes
+avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le
+_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des
+transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie
+et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour
+toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel
+pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi,
+d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la
+législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos
+concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations
+lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un
+prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors
+de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique,
+les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de
+nos soldats au service de notre cupidité.
+
+Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets
+comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique
+extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le
+_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est
+ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous
+bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle
+notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant
+plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons
+fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le
+travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel
+que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la
+solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent.
+Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la
+réponse sous silence.
+
+[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des
+_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte
+et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une
+conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_,
+dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des
+franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines
+d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association
+du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la
+propagande britannique, etc., etc._
+
+Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a
+d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole
+connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec
+des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans
+doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle
+_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien
+commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à
+notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner
+contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les
+exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de
+Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique,
+empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et
+si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens
+public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus
+méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires,
+quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères.
+On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois
+certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de
+paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des
+monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre
+préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec
+l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour
+continuer à accroître leurs richesses mal acquises.
+
+Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public
+ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M.
+Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il
+en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette
+interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._
+
+Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions
+populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais
+émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de
+ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel
+puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une
+cause juste.
+
+Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires
+l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser
+l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de
+développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne
+prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est
+qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que
+l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques,
+professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons,
+c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un
+mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique.
+
+Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des
+transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous
+pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre
+chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que
+l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la
+cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations
+perdues autrement que par le libre-échange?
+
+Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la
+réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au
+ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger.
+Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa
+propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence
+de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous
+réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne
+le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce
+qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à
+ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix,
+c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre
+une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs
+vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit
+d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel
+pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses
+intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette
+conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime
+protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses
+intérêts[38].
+
+[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux
+principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans
+leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les
+comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui
+coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif
+ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé
+tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à
+celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même
+politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous
+divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les
+inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger?
+
+Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le
+danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons
+les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée.
+L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche
+aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions
+vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les
+serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne
+consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime
+protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses
+colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes
+donc les importateurs d'un principe anglais.»
+
+Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos
+rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection;
+elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles
+défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se
+demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en
+Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question.
+
+Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la
+liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la
+justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus?
+est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard
+les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus
+grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné?
+S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la
+première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de
+plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à
+effacer les jalousies internationales, à détruire les idées
+d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette
+politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage
+récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il
+laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale,
+toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les
+chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler
+à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres
+insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des
+préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule.
+
+
+32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-ÉCHANGE.
+
+ 6 Février 1847.
+
+Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait à
+nous représenter comme des dupes et presque comme des agents de
+l'Angleterre. Obéissant au mot d'ordre du comité central de Paris,
+tous les comités de province, d'un bout de la France à l'autre, ont
+répété que l'Anglais Cobden était venu inspirer et organiser
+l'Association pour la liberté des échanges. En ce moment encore, une
+société d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour
+y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que
+les manufacturiers ses compatriotes ont mis à cet effet deux millions
+à sa disposition.
+
+Nous avons cru devoir traiter cette stratégie déloyale avec le mépris
+qu'elle mérite. Les faits répondaient pour nous. L'association du
+libre-échange a été fondée à Bordeaux le 10 février, à Paris en mars,
+à Marseille en août, c'est-à-dire plusieurs mois avant le triomphe
+inattendu de la ligue anglaise, avant les réformes de sir R. Peel,
+avant que Cobden eût jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut
+pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse.
+
+D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas réclamé de tout temps contre
+l'exagération des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne
+défendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe
+de la liberté commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis
+dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans
+au Collége de France? M. Léon Faucher n'a-t-il pas publié, dès 1845,
+ses _Études sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier,
+Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la même cause dans le
+_Journal des économistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin,
+la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilége_ ne
+remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et même de Colbert et de Sully?
+
+Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrêter le progrès
+de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent
+tôt ou tard à la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes,
+disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables
+moyens sont bientôt appréciés ce qu'ils valent. Quand une grande
+question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions,
+dénaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment
+où il faut enfin donner des raisons.
+
+C'est là que nous attendions nos adversaires, et c'est là qu'ils
+seront amenés. Déjà la dernière brochure émanée du comité Odier
+s'abstient de ces emportements haineux et colériques qui ne prouvent
+qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de
+leur cause.
+
+Cependant, n'avons-nous pas trop dédaigné les traits empoisonnés de la
+calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: «Calomniez, calomniez,
+il en reste toujours quelque chose.»
+
+Il en reste quelque chose, surtout quand, après avoir émis
+l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers où l'on
+sait bien que le démenti ne parviendra pas; quand on s'est assuré le
+concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs
+abonnés par dizaines de mille; quand on peut ainsi répéter un fait
+faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins,
+imprimé en lettres majuscules.
+
+Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la liberté de la discussion
+et le triomphe de la vérité, pour ne pas se sentir découragé à
+l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le
+journalisme.
+
+Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la
+machiavélique stratégie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils
+cherchent à irriter le sentiment de la nationalité et à soulever les
+passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent à un
+sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui
+s'explique, nous dirons même qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont
+pas besoin de le faire naître; il leur suffit de lui donner une
+mauvaise direction, de l'égarer dans une fausse voie. Nous croyons le
+moment venu de nous expliquer sur ce point délicat.
+
+Une théorie, que nous croyons radicalement fausse, a dominé les
+esprits pendant des siècles, sous le nom de _système mercantile_.
+Cette théorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des
+moyens de satisfaction, mais dans la possession des métaux précieux,
+inspira aux nations la pensée que, pour s'enrichir, il ne s'agit que
+de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux
+autres le plus possible_. C'était, pensait-on, un moyen assuré
+d'acquérir le seul trésor véritable, l'or, et en même temps d'en
+priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son côté la balance du
+commerce et de la puissance.
+
+_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien
+préserver, fût-ce par la force, le marché national de produits
+étrangers qui auraient pu venir s'y échanger contre du numéraire.
+
+_Vendre beaucoup_ menait à imposer, fût-ce par la force, le produit
+national aux marchés étrangers. Il fallait des consommateurs
+assujettis. De là, la conquête, la domination, les envahissements, le
+système colonial.
+
+Beaucoup de bons esprits croient encore à la vérité économique de ce
+système; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que,
+pratiqué en même temps par tous les peuples, il les met dans un état
+forcé de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est
+antagonique à l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perpétuels
+qui se contrarient. Il se résume dans cet axiome de Montaigne: «Le
+profit de l'un est le dommage de l'autre.»
+
+Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrassée avec autant d'ardeur,
+ou, si l'on veut, de succès, que le peuple anglais. L'intérêt
+oligarchique et l'intérêt commercial, ainsi compris, se sont trouvés
+d'accord pour infliger au monde cette série d'exclusions et
+d'empiétements, qui a enfanté ce qu'il y a d'artificiel dans la
+puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point
+de départ de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le
+préambule de ce document disait en propres termes: «Il faut que
+l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle soit écrasée.»
+
+Il n'est pas surprenant, il est même très-naturel que cette action
+malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqué une réaction
+plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples,
+et particulièrement chez le peuple français; car l'Angleterre ne peut
+manquer de rencontrer toujours la France en première ligne sur son
+chemin, soit que celle-ci, obéissant à la même politique, aspirât à la
+même domination, soit qu'elle cherchât à propager les idées
+d'affranchissement et de liberté.
+
+Cet antagonisme d'idées et d'intérêts n'a pu se poursuivre pendant des
+siècles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de
+négociations, sans déposer dans le coeur de nos concitoyens un levain
+d'irritation et de défiance toujours prêt à éclater. L'Angleterre,
+sous l'action du système mercantile, y a subordonné toutes ses forces
+militaires, navales, financières, diplomatiques. Garantie par la mer
+contre toute invasion, placée entre le nord et le sud de l'Europe,
+elle a profité de cette situation pour saper toute puissance qui osait
+se manifester, tantôt menaçant le despotisme septentrional des
+mouvements démocratiques du Midi, tantôt étouffant les aspirations
+libérales du Midi sous le despotisme soudoyé du Nord.
+
+Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un
+faux raisonnement ou par un faux instinct, au système mercantile,
+considèrent et doivent considérer le mal comme irrémédiable et la
+lutte comme éternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion
+qu'on croit profonde et qui n'est que triste: «Les Français et les
+Anglais sont des ennemis _naturels_.»
+
+Cela dépend de savoir si la _théorie mercantile_, qu'a jusqu'ici
+professée et pratiquée l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui
+attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou
+mauvaise.--Voilà la question.
+
+Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour
+l'Angleterre elle-même, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir à
+la mettre en guerre avec le genre humain, à lui créer des résistances
+sur tous les points du globe, à tendre tous les ressorts de sa
+puissance, à la mêler à toutes les intrigues diplomatiques, à
+accroître indéfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses
+forces de terre et de mer, à l'écraser d'impôts et de dettes, à élever
+un édifice toujours prêt à crouler, et si dispendieux que toute son
+énergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour
+poursuivre un but chimérique et absurde en lui-même, celui de vendre
+sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vêtir
+les peuples ruinés (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est-à-dire,
+en définitive, celui de soumettre ses propres citoyens à un travail
+excessif et comparativement privé de rémunération effective.
+
+[Note 39: V. ci-après le nº 37.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Or, ce système spécieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une
+réaction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur
+elles qu'en devraient retomber à la longue les funestes conséquences?
+
+Et c'est là tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement
+parce que c'est une déduction rationnelle à notre point de vue, mais
+encore parce que c'est un fait qui crève les yeux, nous soutenons
+qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, animé d'une foi économique
+précisément contraire à celle qui a dominé jusqu'ici dans les conseils
+de cette nation.
+
+Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le
+progrès des lumières et les leçons de l'expérience, l'Angleterre est
+amenée à changer du tout au tout son système commercial et par suite
+son système politique.
+
+Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement
+indéfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui
+l'intéresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses
+produits n'est et ne peut être que le payement de ce qu'elle reçoit et
+consomme de produits étrangers.
+
+C'est là, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute
+nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit
+ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit
+désirer, dans son propre intérêt, le développement du travail et
+l'activité de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle
+doit successivement démolir tout cet échafaudage de monopoles,
+d'envahissements, d'empiétements et d'exclusion élevé sous l'influence
+du régime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer à
+cette politique anti-sociale qui lui a servi à fonder un monstrueux
+édifice[40].
+
+[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et
+suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement.
+Attachés par conviction à la théorie mercantile, c'est-à-dire à un
+principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer
+qu'un autre peuple adopte le régime de la liberté, parce que, à leur
+point de vue, cela supposerait un acte de dévouement, d'abnégation et
+de pure philanthropie.
+
+Mais ils devraient au moins reconnaître qu'à nos yeux il n'en est pas
+ainsi. Jamais nous n'avons dit que les réformes accomplies en
+Angleterre dans le sens libéral, et celles qui se préparent encore,
+soient dues à un accès de philanthropie qui aurait saisi tout à coup
+la classe laborieuse de l'autre côté du détroit.
+
+Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le régime restrictif se
+précipite dans une politique antisociale et en même temps fait pour
+lui-même un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit
+ses échanges fait un bon calcul pour elle-même, tout en agissant dans
+le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons
+illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas là notre foi.
+
+Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans
+inconséquence, envelopper dans la même réprobation et cette ancienne
+politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu'à nos jours, a fait
+le malheur de l'humanité, et cette politique nouvelle que nous avons
+vue poindre en Angleterre, et qui grandit à vue d'oeil, développée et
+soutenue par une opinion publique éclairée?
+
+On nous dit: «Vous êtes dupes d'un simple revirement de tactique;
+l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire
+toujours à la domination. Maintenant qu'elle a tiré de la protection,
+de la force, de la diplomatie, du machiavélisme, tout ce qu'ils
+peuvent donner, elle a recours à la libre concurrence. Elle a commencé
+l'oeuvre de sa domination par la supériorité de ses flottes, elle veut
+l'achever par la supériorité de son travail et de ses capitaux. Loin
+de renoncer à ses vues, le moment est venu pour elle de les réaliser
+et d'étouffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa
+rivalité irrésistible.»
+
+Voilà ce qu'on dit. Et nous trouvons ces appréhensions très-naturelles
+chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois générales par
+lesquelles les peuples prospèrent et dépérissent.
+
+Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver à la domination
+par la supériorité du travail libre. Il répugne à notre intelligence
+d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et
+la force, la liberté et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si
+des principes aussi opposés devaient conduire aux mêmes résultats, il
+faudrait désespérer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la
+guerre et le pillage sont l'état naturel de l'humanité.
+
+Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous
+venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de
+défiance qui existe dans notre pays à l'égard de l'Angleterre. Nous
+avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le
+partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes
+sont en présence et se livrent en ce moment une lutte acharnée. L'un
+de ces principes s'appelle _privilége_; l'autre se nomme _droit
+commun_. Le premier a constamment prévalu jusqu'à nos jours, et c'est
+à lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et
+antisociale qui a excité en France, en Europe, et en Angleterre même,
+parmi les classes laborieuses, un sentiment de répugnance et de
+résistance que nous comprenons et que nous éprouvons plus que
+personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que
+ce sentiment pèsera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, même
+longtemps après qu'elle aura officiellement renoncé à la politique qui
+l'a fait naître.
+
+[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page
+265.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager à cet égard le préjugé
+vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre côté du détroit le
+principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes
+éclairés et sincères, si c'est notre conviction que ce principe mine
+en dessous et fera bientôt crouler l'édifice élevé par le principe
+opposé, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les
+manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions
+pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libéral dans lequel
+nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la
+paix et le triomphe de la justice.
+
+
+33.--CURIEUX PHÉNOMÈNE ÉCONOMIQUE.
+
+ 21 Février 1847.
+
+Dans la séance du 9, M. Léon Faucher a appelé l'attention de la
+Chambre sur les circonstances financières qui ont hâté en Angleterre
+l'avénement des réformes commerciales. Il y a là tout un enchaînement
+de faits, aussi intéressants qu'instructifs, qui nous paraissent
+mériter d'être soumis aux sérieuses méditations de nos lecteurs,
+principalement de ceux qui exercent des industries privilégiées. Ils y
+apprendront peut-être que les monopoles, non plus que les taxes
+élevées, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre.
+
+En 1837, l'insurrection du Canada ayant amené un accroissement de
+dépenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette,
+l'équilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles
+présentèrent un premier déficit de 16 millions de francs.
+
+L'année suivante, second déficit de 10 millions; 1839 laisse un
+découvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions.
+
+L'administration songea sérieusement à fermer cette plaie toujours
+croissante. Il y avait à choisir entre deux moyens: diminuer les
+dépenses ou accroître les recettes. Soit qu'aux yeux du ministère, le
+cercle des réformes possibles, dans la première de ces directions, eût
+été parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les
+gouvernements, il se crût obligé d'épuiser le peuple avant de toucher
+aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa première
+pensée fut celle qui s'offre à tous les ministres: _demander à l'impôt
+tout ce qu'il peut rendre_.
+
+En conséquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un
+bill qui autorisait un prélèvement additionnel de 10 pour 100 sur
+l'impôt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par
+gallon sur les spiritueux.
+
+Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la
+manière dont étaient réparties, à cette époque, les contributions
+publiques du Royaume-Uni.
+
+Le chiffre des recettes s'élevait à environ 47 millions sterling.
+
+Elles étaient puisées à trois sources: la _douane_ et l'_accise_,
+nature d'impôts qui frappe tout le monde d'une manière à peu près
+égale, c'est-à-dire qui retombe, dans une proportion énorme, sur les
+classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impôt foncier, qui
+atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_,
+qui est d'une nature mixte.
+
+L'impôt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalité;
+
+L'impôt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalité;
+
+L'impôt mixte, 2 millions ou 2/12.
+
+D'où il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes
+moyennes et pauvres de la société acquittaient les cinq sixièmes des
+charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute, à M. Cobden:
+«Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les
+habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour
+en induire que l'Angleterre est gouvernée par une aristocratie
+maîtresse du sol et de la législation.»
+
+Faisons remarquer ici en passant, et à l'honneur de la France, que,
+pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8
+pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour
+100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu
+leur nombre, dans les impôts de consommation.
+
+D'après ce qui précède, le prélèvement additionnel imaginé par les
+whigs devait produire:
+
+ 1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise,
+ spiritueux non compris;
+
+ 186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux;
+
+ 400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impôt foncier.
+
+Ici encore le peuple était appelé à réparer, dans la proportion des
+4/5, le déficit amené par les fautes de l'oligarchie.
+
+Le bill fut mis à exécution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841,
+on procéda avec anxiété à la balance; et ce ne fut pas sans une
+surprise mêlée d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement
+attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de
+l'année précédente de quelques centaines de mille livres.
+
+Ce fut une révélation subite. C'était donc en vain que le peuple avait
+été frappé de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours
+désormais à ce moyen. L'expérience venait de mettre au jour un fait
+capital, c'est que l'Angleterre était arrivée à la limite extrême de
+ses ressources contributives, et qu'il devenait à l'avenir impossible,
+par l'accroissement des impôts, de lui arracher un schelling.
+Cependant le déficit était toujours béant. (_V. à l'introduction du
+tome III, pages 42 et suiv._)
+
+Les _théoriciens_, comme on les appelle, se mirent à étudier le
+menaçant phénomène. Il leur vint à l'idée qu'on pourrait peut-être
+augmenter les recettes en diminuant les impôts, idée qui semblait
+impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons théoriques
+qu'ils alléguaient en faveur de leur opinion, quelques expériences
+antérieures donnaient une certaine autorité à leur avis. Mais, pour
+les personnes qui, quoique vouées au culte des _faits_, n'ont pas
+cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment
+ils soutenaient leur opinion.
+
+«Le produit d'un impôt sur un objet de consommation, disaient-ils,
+est en raison du taux de la taxe et de la quantité consommée. Exemple:
+si, l'impôt étant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la
+recette sera _dix_. Cette recette s'accroîtra, soit que le taux de la
+taxe s'élève, la consommation restant la même, soit que la
+consommation s'étende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle
+baissera si l'un ou l'autre de ces éléments s'altère; elle baissera
+encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une
+plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on élève la taxe à 2, si la
+consommation se réduit à 4, la recette ne sera que de 8. Dans ce
+dernier cas, la privation pour le peuple sera énorme,--sans profit,
+bien plus, avec dommage pour le Trésor.
+
+Cela posé, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indépendants
+entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dépens de l'autre? Les
+théoriciens répondaient: «La taxe agit comme tous les frais de
+production, elle élève le prix des choses, et les place hors de la
+portée d'un certain nombre d'hommes. D'où cette conclusion
+mathématique: si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par
+cela même qu'à chaque degré d'élévation il restreint un peu plus la
+consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement
+où la moindre addition à la taxe diminue la recette.
+
+Que les protectionnistes sincères, et ils sont nombreux, nous
+permettent de recommander ce phénomène à leur attention. Nous verrons
+plus tard que l'excès de la protection leur fait jouer le même rôle
+qu'au Trésor l'exagération des taxes.
+
+Les théoriciens ne se bornèrent pas à ce théorème arithmétique.
+Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le
+gouvernement eût mieux connu l'état déplorable des ressources du
+peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de
+confusion.
+
+En effet, si la condition individuelle des citoyens était
+stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement
+comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le
+bien-être général, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite
+que le nombre des hommes. Enfin, si les facultés de consommation sont
+rétrogrades, le Trésor doit en souffrir. Il suit de là que lorsqu'on a
+sous les yeux ce double phénomène: accroissement de population,
+diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le
+peuple est soumis à des privations progressives. Élever dans ce moment
+le prix des choses, c'est soumettre les citoyens à des privations
+additionnelles, sans aucun avantage fiscal.
+
+Or, quel était, à ce point de vue, l'état des choses en 1840?
+
+Il était constaté que la population augmentait de 360,361 habitants
+par année.
+
+D'après cela, en supposant les ressources individuelles seulement
+stationnaires, quel aurait dû être le produit de la douane et de
+l'accise, et quel fut-il en réalité? C'est ce qu'on verra dans le
+tableau suivant:
+
+ ANNÉES. POPULATION. PRODUIT PROPORTIONNEL PRODUIT RÉEL.
+ des taxes indirectes.
+ 1836 26,158,524 36,392,472 l. s. 36,392,472 l. s.
+ 1837 26,518,885 30,938,363 33,958,421
+ 1838 26,879,246 37,484,254 34,478,417
+ 1839 27,239,607 38,030,145 35,093,633
+ 1840 27,599,968 38,567,036 [42]35,536,469
+
+[Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 votée cette année.]
+
+Ainsi, même en l'absence de tout progrès industriel, et par la force
+seule du nombre, le revenu, qui avait été de 36 millions en 1836,
+aurait dû être de 38 millions en 1840. Il tomba à 35 millions, malgré
+la surtaxe de 5 pour 100, résultat que l'affaiblissement des années
+précédentes aurait dû faire prévoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est
+que dans les cinq années antérieures le contraire était arrivé. La
+douane et l'accise ayant été dégrévées, le revenu public s'était
+amélioré dans une proportion supérieure à l'accroissement de la
+population.
+
+Le lecteur devine peut-être quelles conséquences les théoriciens
+tiraient de ces observations. Ils disaient au ministère: Vous ne
+pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe)
+sans altérer dans une proportion plus forte le multiplicande (la
+matière imposable); essayez, en abaissant l'impôt, de laisser
+s'accroître les ressources du peuple.
+
+Mais c'était là une entreprise pleine de périls. En admettant même
+qu'elle pût être couronnée de succès dans un avenir éloigné, on sait
+positivement qu'il faut du temps avant que les réductions de taxes
+comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en
+face le déficit.
+
+Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet
+abîme, de compromettre le crédit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir
+la porte à des catastrophes incalculables.
+
+La difficulté était pressante. Elle accabla le ministère whig. Peel
+entra aux affaires.
+
+On sait comment il résolut le problème. Il commença par mettre un
+impôt sur les riches. Il se créa ainsi des ressources, non-seulement
+pour combler le déficit, mais encore pour parer aux découverts
+momentanés que devaient entraîner les réformes qu'il méditait.
+
+Grâce à l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise,
+et, à mesure que la Ligue propageait les saines idées économiques, des
+restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgré la suppression de
+beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'Échiquier
+serait florissant, sans les calamités imprévues qui sont venues fondre
+sur la Grande-Bretagne.
+
+Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette révolution financière
+avec une énergie, une audace qui étonnent. Ce n'est pas sans raison
+qu'il caractérisait souvent ces mesures par ces mots: «_Bold
+experiment_,» expérience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions
+altérer la renommée de cet homme d'État et la reconnaissance des
+classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays.
+Mais, l'exécution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en
+toute justice que l'invention appartient tout entière à un théoricien,
+à un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils
+étaient suivis, sauveraient peut-être l'Irlande de 1847 comme ils ont
+sauvé l'Angleterre de 1840.
+
+Maintenant, les hommes qui cherchent les succès de leur industrie dans
+le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits
+que nous venons de rappeler et le régime protecteur.
+
+Nous les prions de regarder les choses de près et de voir s'ils ne
+sont pas dans la position assez ridicule où s'est trouvé l'Échiquier
+en 1840.
+
+Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous
+dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au
+Trésor. Mais vous ne pouvez pas empêcher que ces taxes n'amoindrissent
+les facultés du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer,
+d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de blé et de
+drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est déjà
+un grand mal, nous dirons même une grande injustice; mais,
+relativement à vous, à votre intérêt, la question est de savoir si
+vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment où cet
+anéantissement des forces de la consommation vous prive de débouchés
+dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la
+protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre
+l'exhaussement artificiel du prix dû au droit protecteur et
+l'abaissement du prix occasionné par l'impuissance des acheteurs, ce
+dernier effet ne prévaut pas sur le premier, auquel cas évidemment
+vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantité vendue.
+
+À cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est à
+l'élévation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des
+consommateurs, on ne peut admettre que, sous le régime de la liberté,
+le prix s'élevât, sans admettre par cela même un rétrécissement de
+débouchés; que, par la même raison, un accroissement de débouchés
+implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre
+cause.
+
+Il y a à répondre que vous vous faites illusion. On peut certainement
+concevoir un pays où tout le monde soit assez dans l'aisance pour
+qu'on y puisse vendre les choses même à un bon prix, et un autre pays
+où tout le monde soit si dénué qu'on n'y peut trouver du débit même à
+bon marché. C'est vers ce dernier état que nous conduisent et les
+grosses taxes qui vont au Trésor, et les grosses taxes qui vont aux
+fabricants; et il arrive un moment où le Trésor et les fabricants
+n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accroître leurs recettes,
+c'est de relâcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public.
+
+Au reste, ce n'est pas là une argumentation dénuée de preuves. Chaque
+fois qu'on a soustrait un peuple à la pression d'un droit protecteur,
+il est survenu que deux tendances opposées ont agi sur le prix.
+L'absence de protection l'a certainement poussé vers la baisse; mais
+l'accroissement de demande l'a poussé tout aussi certainement vers la
+hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net
+de l'opération a été un excédant de consommation. Vous dites que cela
+n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez
+consulter les prix courants du café, des soieries, du sucre, des
+laines, en Angleterre, dans les années qui ont suivi la réduction des
+droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43].
+
+[Note 43: V. tome IV, le chap. _Cherté, Bon marché_, page 163.--(_Note
+de l'éditeur._)]
+
+
+34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.
+
+ 15 Janvier 1848.
+
+S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la
+vérité, plus de force que dans un fait contingent et éphémère, rien ne
+serait plus affligeant, plus décourageant pour les défenseurs de la
+liberté commerciale sur toute la surface du globe, que cette
+perversion étonnante et momentanée de l'esprit public dont
+l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prépare à
+augmenter son armée et sa marine.
+
+Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude même que la
+liberté commerciale tend à accroître et à égaliser le bien-être au
+sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave,
+n'est pourtant pas le seul qui nous ait déterminés à consacrer nos
+efforts au service de cette cause. Ce n'est même pas, il s'en faut de
+beaucoup, le plus puissant.
+
+Nous sommes profondément convaincus que le libre-échange, c'est
+l'harmonie des intérêts et la paix des nations; et certes nous plaçons
+cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou
+purement économique.
+
+Car la paix assurée des nations, c'est le désarmement, c'est le
+discrédit de la force brutale, c'est la révision, l'allégement et la
+juste répartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le
+point de départ d'une ère nouvelle.
+
+Supposant donc que la nation qui proclame la première le
+libre-échange était pénétrée et imbue de l'esprit du libre-échange,
+nous nous croyons fondés à penser qu'elle serait aussi la première à
+réduire son état militaire.
+
+La raison dominante des onéreux efforts auxquels les nations modernes
+se soumettent, dans le sens du développement de la force brutale,
+étant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des débouchés
+exclusifs et le régime colonial, il nous paraissait absurde,
+contradictoire, qu'un peuple voulût se soumettre à l'aggravation de ce
+lourd fardeau militaire, précisément au moment où, par d'autres
+mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile.
+
+Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armât si elle
+avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrière-pensée d'en
+acquérir de nouvelles.
+
+Mais, quant à ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins
+raison de craindre, puisqu'elle entre dans un système commercial qui
+ôte aux nations rivales tout intérêt à s'en emparer.
+
+Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre
+pour conquérir le Canada ou la Jamaïque, quand, sans aucuns frais de
+surveillance, d'administration et de défense, elle pourra y porter ses
+produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats
+et ses transactions aux mêmes conditions que les Anglais eux-mêmes?
+
+S'il plaît aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de
+l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce
+singulier privilége, quand, du reste, par la liberté des échanges,
+nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait
+nous investir la possession elle-même?
+
+Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une
+partie considérable de la surface du globe, c'est une violence; et il
+est clair que toute violence, constamment menacée, ne se maintient
+qu'à l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une
+nécessité fatale; ce n'est pas au moins une inconséquence.
+
+Mais armer pour défendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce
+du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-même les
+fruits les plus précieux.
+
+Est-ce pour voler à de nouvelles conquêtes que l'Angleterre renforce
+ses escadres et ses bataillons?
+
+Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait
+par là plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du blé! Mais de la part
+du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste.
+
+Pour justifier de nouvelles conquêtes, même aux yeux de sa propre
+ambition, il faudrait commencer par reconnaître qu'on s'est bien
+trouvé des conquêtes déjà accomplies. Or, on y renonce, et on y
+renonce, non par abnégation, mais par calcul, mais parce qu'en posant
+des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne
+serait-il pas bien choisi pour recommencer l'expérience?
+
+En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait à ce manufacturier
+qui, à côté d'une ancienne usine, en élevait une nouvelle. Il
+renouvelait toutes les machines du vieil établissement, parce que, les
+jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mécanisme plus
+perfectionné, et, en même temps, il faisait construire à grands frais
+des machines de l'ancien modèle pour le nouvel établissement.
+
+Dans l'esprit du système exclusif, un peuple augmente ses colonies
+pour élargir le cercle de ses débouchés _privilégiés_; mais lorsqu'il
+s'aperçoit enfin que c'est là une politique décevante; lorsqu'il est
+forcé par son propre intérêt d'ouvrir au commerce du monde les
+colonies déjà acquises; lorsqu'il renonce par calcul à la seule chose
+qui les lui avait fait acquérir, _le privilége_, ne faudrait-il pas
+qu'il fût frappé de vertige pour songer à augmenter ses possessions?
+Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore à
+l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de
+violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il déclare
+la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde?
+
+Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre
+motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la
+France; il craint une _invasion_.
+
+Le moment est singulièrement choisi. Cependant, qu'en conséquence de
+cette crainte, l'Angleterre organisât ses forces défensives, qu'elle
+constituât ses milices, nous n'y trouverions rien à redire; mais
+qu'elle accroisse ses armées permanentes et sa marine militaire, en un
+mot, ses forces agressives, c'est là une politique qui nous semble en
+complète contradiction avec le système commercial qu'elle vient
+d'inaugurer, et qui n'aura d'autre résultat que d'ébranler toute foi
+dans l'influence pacifique du libre-échange.
+
+On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir décrété la liberté
+commerciale que pour entraîner les autres nations dans cette voie. Ce
+qui se passe donne un triste démenti à cette accusation.
+
+Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du
+dehors, si elle avait eu elle-même une foi complète au principe du
+libre-échange considéré dans tous ses aspects et dans tous ses effets,
+son premier soin aurait été d'en recueillir les véritables fruits, de
+réduire ses régiments, ses vaisseaux de guerre, d'alléger le poids des
+taxes publiques, et de faire disparaître ainsi les entraves que les
+exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du
+peuple.
+
+Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouvé, par surcroît,
+les deux grandes sources de toute sécurité: la diminution du danger et
+l'accroissement des véritables énergies défensives.--Car, d'une part,
+c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les
+peuples une politique de justice et de paix, que de leur présenter un
+front moins menaçant, que de leur donner accès sur tous les points du
+globe aux mêmes titres qu'à soi-même, que de laisser libres toutes les
+routes de l'Océan, que de renoncer à cette diplomatie embrouillée et
+mystérieuse qui avait pour but de préparer de nouvelles
+usurpations.--Et, d'un autre côté, le meilleur moyen de fonder la
+défense nationale sur une base inébranlable, c'est d'attacher tout un
+peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le
+plus sagement gouverné de tous les peuples, d'effacer successivement
+tous les abus de sa législation financière, et de faire qu'il n'y ait
+pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs
+d'aimer sa patrie et de voler au besoin à sa défense.
+
+Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous
+devons dire que la réaction de l'opinion commence à en faire justice),
+le contre-coup s'en fait ressentir de ce côté-ci du détroit. Ici, l'on
+se persuade que, sous prétexte de défense, l'Angleterre, en réalité,
+prépare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au
+moins aussi fondées que celles de nos voisins. Déjà la presse commence
+à demander des mesures de précaution; car, de toutes les classes
+d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des
+journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de
+bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la
+_chair à canon_, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la
+guerre qu'autant que leur coûtent une fiole d'encre et une main de
+papier. Il est si commode d'exciter les armées, de les faire
+manoeuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent
+patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son
+cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion.
+
+Donc, nous armerons aussi de notre côté. Nos ministres se laisseront
+sommer d'accroître le personnel et le matériel de guerre. Ils auront
+l'air de céder à des exigences irrésistibles, et puis ils viendront
+dire: «Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni à la poste.
+Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impôts;
+difficile problème, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.»
+
+Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur
+barbe de tout ceci.
+
+D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le développement de
+la force brutale; ceux à qui les mésintelligences internationales, les
+intrigues diplomatiques et les préjugés des peuples, ouvrent la
+carrière des places, des grades, des croix, des avancements, de la
+fortune, du pouvoir et de la gloire.
+
+Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs priviléges ont d'autant plus
+de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas
+se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau
+thème pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son
+confrère, si le _free-trade_ aboutissait momentanément à cette
+mystification de faire courir les nations aux armes.
+
+Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent à exploiter le
+public, à multiplier le nombre de leurs créatures, ne seront pas
+fâchés non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places,
+de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille après leur demander
+des réformes: on trouvera à qui parler.
+
+Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agité
+un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas
+bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se
+dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les
+organes les plus accrédités de l'opinion, entre autres le _Times_, et
+surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa compétence[44].
+
+[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting à Manchester_,
+pages 463 à 492.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.
+
+ 29 Janvier 1848.
+
+Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont épousé une cause ou
+un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer même dans
+l'intérêt de l'opinion qu'ils défendent.
+
+C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il
+ne tient pas à lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et
+de charlatanisme.
+
+Cette feuille épluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce
+qu'elle appelle _nos aveux_.
+
+Constatons-nous que certains journaux, qui se prétendent les
+défenseurs exclusifs de la liberté, ont déserté la liberté
+commerciale? _Aveu._
+
+Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indifférents à
+l'égard d'un système qui élève le prix du pain, de la viande, du
+combustible, des outils, du vêtement, sans rien faire pour les
+salaires? _Aveu._
+
+Cherchons-nous à détruire les alarmes imaginaires que la liberté des
+transactions inspire à quelques esprits prévenus? _Aveu._
+
+Gémissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an après que le
+principe de la liberté lui a été imposé par l'opinion populaire,
+s'efforcer d'entraîner cette opinion dans la dangereuse et
+inconséquente voie des armements? _Aveu._
+
+Que faudrait-il donc faire pour se mettre à l'abri de la vigilance du
+_Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les
+charlatans de tous les partis; affirmer que le régime protecteur n'a
+les sympathies de personne; que l'immense majorité des citoyens, soit
+en dedans, soit en dehors du pouvoir, possède assez de connaissances
+économiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de
+déception dans ce système; nier les faits, en un mot, _avocasser_.
+
+Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous étions sûrs
+que l'opinion publique est parfaitement éclairée, qu'elle est pour
+nous, qu'elle n'a plus rien à apprendre, pourquoi nous serions-nous
+associés?
+
+Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_
+l'occasion de se réjouir de nos _aveux_, nous continuerons à exposer
+devant nos lecteurs tous les faits qui intéressent notre cause, aussi
+bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hâter son succès.
+
+Car nous avons foi dans la puissance de la vérité; et lorsque les
+temps sont arrivés, il n'y a rien qui ne concoure à son triomphe, même
+les obstacles apparents.
+
+C'est ce qui arrivera certainement à l'occasion des fameux armements
+britanniques. Si, comme nous en avons la ferme espérance, l'opinion du
+peuple, un moment surprise, vient à se raviser, si elle s'oppose à un
+nouveau développement de forces brutales, si elle en demande même la
+réduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexité qui
+existe entre la cause de la liberté commerciale et celle de la
+stabilité de la paix?
+
+Le _Moniteur industriel_, par cela même qu'il soutient une mauvaise
+cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui
+ressemble à des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui
+qu'il imprime le message du président ou le rapport du ministre des
+finances des États-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux
+meetings où les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers,
+combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il
+ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il
+faut surtout empêcher, c'est que la lumière ne se fasse.
+
+Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comité protectionniste
+permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on
+a tort, la discussion ne vaut rien. Il eût été plus prudent de suivre
+les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_
+ne les suive pas toujours lui-même) et de faire entrer aussi le
+_Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence.
+
+Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des
+armements.
+
+Il fait à ce sujet un long article qui se termine ainsi:
+
+ «En résumé, les armements de l'Angleterre que les
+ libre-échangistes s'efforcent de présenter comme en contradiction
+ avec sa conduite économique, participent au contraire du même
+ esprit et tendent au même but: le _Libre-Échange_ a été une
+ campagne dirigée par l'industrie britannique contre l'industrie
+ étrangère, et les armements ont pour but d'obtenir à un jour
+ donné par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la
+ propagande, à l'aide de l'esprit d'imitation.»
+
+Que de choses à relever dans ces quelques lignes!
+
+Singulière _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie
+étrangère, laquelle s'est terminée par l'abolition des droits sur les
+céréales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les
+produits agricoles! L'Angleterre a donc espéré par là _inonder_ le
+monde de blé, de viande, de laine et de beurre?
+
+Singulière _propagande_ que celle de la ligue qui a agité pendant sept
+ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en sût rien! (_V.
+l'introduction du tome III._)
+
+Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout à
+représenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pensée
+unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne
+veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et
+l'autre qui est exploitée; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille;
+l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales,
+l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui
+s'appelle _peuple_.
+
+Or, ce sont précisément les mêmes hommes qui, il y a deux ans, se
+mettaient en frais d'éloquence pour maintenir la restriction, les
+prohibitions, les priviléges, les monopoles; ce sont précisément ces
+mêmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des
+vaisseaux et des régiments et le chiffre des impôts. Pourquoi? parce
+que les impôts sont leur patrimoine, comme l'étaient les monopoles.
+
+Et ce sont les mêmes hommes qui combattaient contre le monopole qui
+combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459
+et suiv._)
+
+Quels étaient, il y a deux ans, les chefs de la croisade
+protectionniste? c'étaient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le
+_Morning-Post_.
+
+Quels étaient les chefs de la ligue? c'étaient bien Cobden, Bright,
+Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume.
+
+En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement
+qui votent pour ou contre une mesure.
+
+Nous saurons donc bientôt qui veut les armements et qui ne les veut
+pas.
+
+Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les
+Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous
+retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les
+Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure?
+
+Qu'il y a donc une connexité _de fait_, comme il y a une connexité en
+théorie, entre la liberté du commerce, la paix des nations et la
+modicité des taxes publiques.
+
+Et qu'il y a aussi une connexité _de fait_, comme il y a une
+connexité en théorie, entre les monopoles, les idées de violence
+brutale et l'exagération des impôts.
+
+Nous devrons tirer encore de là une autre conclusion.
+
+Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est
+pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est
+vrai, avec les idées de justice, de liberté, d'égalité, de paix,
+partout où nous les voyons se produire, fût-ce en Angleterre. Et c'est
+pour cela, soit qu'il s'agisse de liberté de commerce ou de réduction
+de forces brutales, qu'on nous voit du côté des Cobden, des Bright et
+des Villiers.
+
+Le _Moniteur industriel_ prêche l'exploitation du public par une
+classe. C'est pour cela qu'on le voit du côté des Bentinck et des
+Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit
+qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impôts.
+
+La discussion sur les armements aura lieu bientôt à la Chambre des
+communes. Nous attendons là le _Moniteur industriel_. Lui qui nous
+reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons
+s'il ne s'enrôle pas encore cette fois à la suite de l'oligarchie
+britannique et du _Morning-Post_.
+
+Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites
+un grand étalage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme
+n'est pas de bon aloi.
+
+Votre grand argument contre la liberté des transactions est: Que
+ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos
+approvisionnements de l'étranger?
+
+C'est par cet argument que vous parvenez à retenir l'opinion publique
+près de vous abandonner.
+
+Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversité
+dont nous vous croyons incapables), mais de l'éventualité toujours
+imminente d'une guerre. La durée de vos monopoles est à ce prix.
+
+Vous êtes ainsi conduits à semer partout des alarmes, à faire alliance
+avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre, à flatter sans
+cesse, à égarer le plus délicat et le plus dangereux des sentiments,
+l'orgueil national; à empêcher autant qu'il est en vous que l'Europe
+ne réduise son état militaire, à cacher avec soin les garanties que la
+liberté donne à la paix.
+
+Voilà le secret de ce prétendu patriotisme dont vous faites étalage.
+
+Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union
+douanière entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su
+en sevrer vos lèvres et le mettre en réserve au fond de vos coeurs
+pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences
+de vos priviléges.
+
+Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a été
+habilement semée de l'autre côté du détroit parmi le peuple. Le
+ministère whig veut augmenter ses armements. Le résultat sera que la
+France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le
+cachons pas.--Il vous réjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre
+joie éclate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez
+pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde
+le jour où vous serez bien forcés de rentrer dans le droit commun. Ce
+_patriotisme_-là, nous vous en laissons le triste monopole.
+
+
+36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME.
+
+ 22 Janvier 1847.
+
+Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse
+des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer
+quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_.
+
+Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation
+profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos
+forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les
+mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure
+qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par
+suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine
+britannique.
+
+Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a
+plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement
+démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en
+est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité
+Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France
+expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de
+transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre
+de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté
+de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en
+vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre
+marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison
+de celles qu'il empêche d'entrer.
+
+D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de
+nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position
+où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de
+comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice
+pour les armateurs.
+
+Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur
+pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera
+aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la
+destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret
+pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne
+voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger
+des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour
+l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre
+d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses
+chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je,
+l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable
+qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela
+qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au
+même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est
+précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en
+France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la
+rémunération est insuffisante.
+
+Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations
+apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi
+les unes aux autres.
+
+Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille
+presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de
+notre marine marchande.
+
+Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la
+jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin.
+Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans
+cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute
+indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute,
+l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la
+prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui
+lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous
+avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si
+les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée
+depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine
+force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec
+laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription
+maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les
+rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la
+population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes
+les professions qui assujettissent à l'inscription maritime.
+
+Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos
+lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres
+ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à
+un taux plus élevé que celui du commerce.
+
+Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer
+instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas
+douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en
+besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par
+l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les
+entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition
+une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée?
+
+Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos
+_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de
+promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient
+certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus
+pour que nous lui accordions toutes nos sympathies.
+
+Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous
+venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription
+maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens
+d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour
+réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en
+même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de
+défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une
+navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et
+fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa
+dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer.
+
+C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les
+meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons
+moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense
+d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le
+despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et
+l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une
+bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la
+garde nationale pour la défense des frontières et le service
+volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et
+raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à
+sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression;
+mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même
+aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des
+craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout
+le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que
+d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la
+civilisation.
+
+
+37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE.
+
+ 27 Juin 1847.
+
+Quelques journaux, intéressés à tourner contre nous les préventions
+nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits
+et des enseignements de l'autre côté du détroit. Le _Moniteur
+industriel_ va même jusqu'à nous appeler _un journal anglais_, insulte
+dont le bon sens public fera justice.
+
+Nous devons cependant à notre dignité d'expliquer pourquoi nous
+suivons avec soin le mouvement des esprits et de la législation en
+Angleterre, sur les matières qui se rattachent au but spécial de cette
+feuille.
+
+De quelque manière qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rôle
+qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir
+qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et
+les impôts, elle a passé par des expériences que les autres nations
+peuvent et doivent étudier avec fruit pour elles-mêmes.
+
+Dans aucun pays, les systèmes divers n'ont été mis en pratique avec
+plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protéger sa marine, elle a
+imaginé un acte de navigation beaucoup plus sévère que toutes les
+imitations qui en ont été faites ailleurs. Sa loi-céréale est bien
+autrement restrictive que celle de notre pays, son système colonial
+bien autrement étendu. Les dépenses publiques y ont pris depuis
+longtemps un développement prodigieux, et par conséquent toutes les
+formes imaginables de l'impôt y ont été essayées. Les banques, les
+caisses d'épargne, la loi des pauvres y sont déjà anciennes.
+
+Il résulte de là que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures
+ont dû se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord
+parce qu'elles y ont été prises d'une manière plus absolue, ensuite,
+parce qu'elles y ont eu plus de durée.
+
+En outre, le régime représentatif, la discussion, la publicité,
+l'usage des enquêtes et la statistique y ont constaté les faits plus
+que dans aucun autre pays.
+
+Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a dû se produire la réaction de
+l'opinion publique contre les faux systèmes, contre les dispositions
+législatives en contradiction avec les lois de l'économie sociale,
+contre les institutions séduisantes par leurs effets immédiats, mais
+désastreuses par leurs conséquences éloignées.
+
+Dans ces circonstances, nous croirions manquer à nos devoirs et faire
+acte de lâcheté si, nous en laissant imposer par la stratégie du
+_Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions
+d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison,
+l'expérience est le plus rigoureux des maîtres; et si l'exemple des
+autres peut nous préserver de quelques fautes, pourquoi
+n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction
+nationale les essais et les épreuves qui se font ailleurs?
+
+Une tendance bien digne d'être remarquée, c'est la disposition qui se
+manifeste en Angleterre, depuis quelque temps, à résoudre les
+questions d'économie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut
+pas dire que les réformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais
+qu'elles ont pour but de réaliser d'une manière complète une pensée
+qu'on juge fondée sur la justice et l'utilité générale.
+
+Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matière
+d'impôts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il
+faut se contenter de tâtonner, replâtrer et modifier au jour le jour,
+en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre côté du
+détroit, le parti réformateur admet comme incontestable cette donnée:
+_L'utilité générale se rencontre dans la justice._ Dès lors, tout se
+borne à examiner si une réforme est en harmonie avec la justice; et ce
+point une fois admis par l'opinion publique, on y procède
+vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvénients inhérents à
+la transition, sachant fort bien qu'il y a, en définitive, plus de
+biens que de maux à attendre de substituer ce qui est juste à ce qui
+ne l'est pas.
+
+C'est ainsi qu'a été opérée l'abolition de l'esclavage.
+
+C'est ainsi qu'a été effectuée la _réforme postale_. Une fois reconnu
+que les relations d'affections et d'affaires par correspondance
+n'étaient pas une _matière imposable_, on a réduit le port des
+lettres, ainsi que cela découlait du principe, au prix du service
+rendu.
+
+La même conformité à un principe préside à la réforme commerciale.
+Ayant bien constaté que la protection est une déception en ce qu'elle
+ne profite aux uns qu'aux dépens des autres, avec une perte sèche
+par-dessus le marché pour la communauté, on a posé en principe ces
+mots: _Plus de protection._ Ce principe est destiné à entraîner la
+chute des lois-céréales, celle de l'acte de navigation, celle du
+système colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions
+politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera
+poussé jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437 à 518._)
+
+Il s'opère en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au
+principe de liberté l'état religieux, l'éducation et la banque. Ces
+questions ne sont pas mûres encore; mais on peut être sûr d'une chose,
+c'est que si, en ces matières, la liberté sort triomphante de la
+discussion, elle ne tardera pas à être réalisée en fait.
+
+Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement
+la motion de convertir tous les impôts en une _taxe unique_ sur la
+propriété, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la
+pensée des physiocrates rectifiée, complétée, élargie, rendue
+praticable.
+
+On s'imagine peut-être qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne
+tend à rien moins qu'à la suppression absolue de tous les impôts
+indirects (la douane comprise), a dû être repoussée et considérée par
+tout le monde, et spécialement par le ministre des finances, comme
+l'oeuvre d'un rêveur, d'un cerveau fêlé, ou tout au moins d'un homme
+par trop en avant de son siècle. Point du tout. Voici la réponse du
+chancelier de l'Échiquier:
+
+ «Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que
+ l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de
+ la pureté de ses intentions. Aucun de nos collègues n'a moins
+ besoin de se défendre sur ce terrain, tout le monde sachant
+ combien sont toujours désintéressés les motifs qui le font agir;
+ et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance à
+ la question qu'il vient de soumettre à la Chambre. En même temps
+ j'espère que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque
+ de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les
+ détails qu'il nous a soumis sur les impôts indirects, sur
+ l'accise, la douane et le timbre. À la session prochaine, ce sera
+ mon devoir de soumettre au Parlement la révision de notre système
+ contributif. Alors il faudra se décider, d'une manière ou d'une
+ autre, sur une des branches les plus importantes du revenu,
+ l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de
+ rendre permanente ou même d'étendre cette nature de taxe directe,
+ en tant qu'opposée aux impôts indirects. On comprendra que ce
+ n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis néanmoins
+ assurer la Chambre que c'est mon désir le plus ardent d'établir
+ mon régime financier sur les bases les moins oppressives pour les
+ contribuables, les plus propres à laisser prendre au travail, au
+ commerce et à l'industrie tout le développement dont ils sont
+ susceptibles.»
+
+Sans doute, ce qui a pu déterminer le chancelier de l'Échiquier à
+accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le
+désir de s'assurer pour l'année prochaine le triomphe définitif de
+l'_income-tax_, mesure toujours présentée jusqu'ici comme temporaire.
+Dans tous les pays, les ministres des finances procèdent ainsi à
+l'égard des nouveaux impôts. C'est un _décime de guerre_, un
+_income-tax_; c'est ceci ou cela, né des circonstances, et
+certainement destiné à disparaître avec elles, mais qui, néanmoins, ne
+disparaît jamais. Il est donc possible que le chancelier de
+l'Échiquier se soit montré seulement habile et prévoyant au point de
+vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se développe qu'accompagné de
+suppressions correspondantes dans les impôts indirects, il sera
+toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand
+pas aura été fait vers l'avènement de l'_impôt unique_.
+
+Quoi qu'il en soit, la question est posée; elle ne tombera pas.
+
+Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matière aussi
+grave et encore si controversée. Nous nous bornerons à soumettre à nos
+lecteurs quelques réflexions.
+
+Voici ce que disent les partisans de la taxe unique:
+
+De quelque manière qu'on s'y prenne, l'impôt retombe toujours à la
+longue sur le consommateur. Il est donc indifférent pour lui, quant à
+la quotité, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la
+production ou au moment de la consommation. Mais le premier système a
+l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de débarrasser le
+contribuable d'une foule de vexations qui gênent les mouvements du
+travail, la circulation des produits et l'activité des transactions.
+Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres,
+usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines,
+etc., etc., et prélever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut
+se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera
+entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en
+définitive que l'impôt serait disséminé dans la masse; et toutes les
+transactions subséquentes, intérieures ou extérieures, à la seule
+condition d'être honnêtes, jouiraient de la plus entière liberté.
+
+Les défenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de
+bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce système, se
+confond tellement avec le prix vénal de l'objet, que le contribuable
+ne les distingue plus, et qu'on paye l'impôt sans le savoir; ce qui ne
+laisse pas que d'être commode, surtout pour le fisc, qui parvient
+ainsi progressivement à tirer quelque cinq et six francs d'un objet
+qui ne vaut pas vingt sous[45].
+
+[Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impôt des boissons, p. 468 à
+493.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Après tout, si jamais l'impôt unique se réalise, ce ne sera qu'à la
+suite d'une discussion prolongée ou d'une grande diffusion des
+connaissances économiques; car il est subordonné au triomphe d'autres
+réformes, plus éloignées encore d'obtenir l'assentiment public.
+
+Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration
+dispendieuse, et qui, par conséquent, se mêle de beaucoup de choses.
+
+Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est
+réduit à les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le
+problème est de prendre aux citoyens la moitié, les deux tiers, les
+trois quarts de leurs revenus, goutte à goutte, heure par heure, et
+sans qu'ils y comprennent rien. C'est là le beau côté des impôts
+indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets
+qu'il est absolument impossible de les démêler. Avec la précaution de
+n'établir d'abord, selon la politique impériale, qu'un impôt bien
+modéré, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des
+prix, on peut arriver ensuite à des résultats surprenants. À chaque
+nouveau renchérissement le fisc dit: «Qu'est-ce qu'un centime ou deux
+par individu _en moyenne_?» ou bien: «Qui nous assure que le
+renchérissement ne provient pas d'autres causes?»
+
+Il n'est pas probable qu'avec l'_impôt unique_, lequel ne saurait
+s'envelopper de toutes ces subtilités, un gouvernement puisse arriver
+jamais à absorber la moitié de la fortune des citoyens.
+
+Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc
+vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers
+la sérieuse réduction des dépenses, c'est-à-dire vers la
+non-intervention de l'État en toutes matières où cette intervention
+n'est pas de son essence.
+
+Il me semble impossible de n'être pas frappé de l'effet probable de
+cette nouvelle direction imprimée au système contributif de la
+Grande-Bretagne, combiné avec la réforme commerciale.
+
+Si d'une part le système colonial s'écroule, comme il doit
+nécessairement s'écrouler devant la liberté des échanges; si d'un
+autre côté le gouvernement est réduit à l'impuissance de rien prélever
+sur le public au delà de ce qui est strictement nécessaire pour
+l'administration du pays, le résultat infaillible doit être de couper
+jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins
+qui, sous les noms d'intervention, influence, prépondérance,
+prépotence, a jeté dans le monde tant de ferments de guerres et de
+discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que
+toute autre à un si écrasant fardeau de dettes et de contributions.
+
+
+38.--M. DE NOAILLES À LA CHAMBRE DES PAIRS.
+
+ 24 Janvier 1847.
+
+Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie
+politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme
+incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le
+commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées
+subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre
+heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une
+inconséquence.
+
+Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci
+M. de Noailles à la Chambre des pairs:
+
+«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du
+commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_...
+L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre
+_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un
+mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre
+la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir...
+_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.)
+
+Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et
+diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de
+la théorie professée ici par le noble pair.
+
+Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les
+autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir,
+loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si
+grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre
+seulement pour les montrer[46].
+
+[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste
+indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le
+thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment
+reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école,
+M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce
+des nations_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa
+clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut
+appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la
+maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris
+soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent
+à la toilette.
+
+D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple
+spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce
+peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce
+peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour
+tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et
+le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il
+accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du
+merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une
+semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant
+peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même.
+
+En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être
+la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à
+nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et
+de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement
+ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et
+anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles
+déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les
+producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur
+anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de
+même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands;
+et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la
+destruction de l'humanité tout entière.
+
+Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée
+généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent
+surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de
+vendre, non d'acheter?
+
+Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le
+croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui
+du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a
+dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et
+justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été
+l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous
+l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la
+liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est
+beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant:
+
+Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas
+dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils
+veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des
+fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses
+au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de
+leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances
+qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces
+jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense
+elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins
+possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est
+d'obtenir beaucoup en donnant peu.
+
+Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et
+pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce
+prix.
+
+
+39.--PARESSE ET RESTRICTION.
+
+ 16 Janvier 1848.
+
+Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience,
+placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection
+suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle
+préoccupe beaucoup d'esprits sincères.
+
+ «Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment
+ mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la
+ fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par
+ exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté
+ des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri,
+ vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des
+ produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait
+ fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de
+ ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il
+ en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire
+ davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée
+ aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa
+ tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses
+ efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage:
+ «Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu,
+ tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour
+ que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de
+ ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de
+ savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à
+ la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous
+ imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps,
+ à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons
+ plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu
+ nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau
+ moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.»
+
+Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la
+restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte,
+un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si
+elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la
+population de son inertie naturelle.
+
+La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant
+conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non
+aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au
+contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail
+auquel il se livre.
+
+Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit
+étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront
+plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus
+grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le
+produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront
+dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le
+pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail
+en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le
+_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse.
+
+Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la
+mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un
+peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi
+sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la
+restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas
+être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est
+demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela
+fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai
+plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus
+rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des
+jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter
+par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est
+possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des
+gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce
+qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des
+affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son
+_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au
+point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés
+et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]?
+
+[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap.
+XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos
+jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les
+gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences.
+
+Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez
+d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une
+classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans
+l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part,
+placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit
+Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et
+la vie_[48].
+
+[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et
+socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore
+quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent
+l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une
+proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système
+protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même.
+
+
+40.--DEUX MODES D'ÉGALISATION DE TAXES.
+
+ 4 Avril 1847.
+
+Les partisans du libre-échange se font un argument de ce qui est
+advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la
+concurrence est souvent chimérique.
+
+«Tout ce qu'on prédit de la rivalité extérieure pour le fer, le drap,
+les bestiaux, disent-ils, on le prédisait, pour la betterave, de la
+rivalité coloniale. Les industries protégées n'invoquent pas un
+argument que le sucre indigène n'ait invoqué, quand il fut menacé du
+régime de l'égalité. Mettre aux prises les deux sucres, c'était
+condamner à mort le plus faible. Qu'est-il arrivé cependant? Sous
+l'aiguillon de la nécessité, les fabricants ont fait des efforts
+d'intelligence, de bonne administration, d'économie. Ils ont retrouvé
+de ce côté plus qu'ils ne perdaient du côté de la protection; en un
+mot, ils prospèrent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas
+qu'il en sera de même des autres industries? La voie du progrès leur
+est-elle fermée? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour
+lutter avec leurs rivaux et reconquérir, par leur habileté, plus
+qu'ils ne doivent au privilége?»
+
+Ce raisonnement place le libre-échange sur un terrain défavorable. Il
+ôte à sa démonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant
+qu'un dégrèvement sur les produits étrangers et une aggravation sur le
+produit national,--c'est la même chose. Il tend à faire penser qu'en
+dehors des progrès subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut
+pour nos industries protégées, si la concurrence est permise. Il
+décourage ceux qui n'ont pas une foi complète dans ces progrès, qui,
+il faut bien le dire, peuvent bien n'être pas aussi rapides dans les
+autres branches de travail qu'ils l'ont été dans l'industrie
+saccharine.
+
+Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries,
+soumises au régime de la liberté, est subordonné à des progrès
+probables, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la
+portée.
+
+Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'épreuve de l'égalisation
+par l'impôt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'égalisation
+par le libre-échange, et que, par conséquent, si le sucre indigène
+s'est tiré de l'une, _à fortiori_ l'industrie nationale se tirera de
+l'autre.
+
+Deux circonstances différencient essentiellement ces épreuves.
+
+La première frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrêterons pas;
+c'est que la réforme douanière apporte par elle-même à chaque
+industrie un élément de succès et lui ouvre une source d'économie. En
+même temps que le libre-échange prive certains établissements de
+protection, il leur fournit à plus bas prix la matière première, le
+combustible, les machines et la subsistance. C'est là une première
+compensation que l'impôt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre
+de betterave.
+
+La seconde circonstance est moins aperçue, quoique bien autrement
+importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires,
+d'en peser toute la gravité; car du jour où ils tiendront compte du
+phénomène économique dont nous voulons parler, ils cesseront d'être
+nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction.
+
+Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la
+consommation s'en accroît. Or, accroissement de consommation implique
+accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix.
+
+Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du
+producteur) est 100 francs, soit grevé de 100 fr. de taxe: le prix
+vénal sera 200 fr.
+
+Si l'on supprime la taxe, le prix vénal serait de 100 fr. _si la
+consommation restait la même_: mais elle augmentera; par suite, le
+prix tendra à hausser. Il y aura meilleure rémunération pour
+l'industrie que ce produit concerne.
+
+Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont inégalement
+imposées, il n'est pas indifférent de ramener l'égalité en surtaxant
+l'une ou en dégrévant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans
+le second, on favorise le débouché de toutes les deux.
+
+Il est bien évident que si l'on eût égalisé les conditions des deux
+sucres, en dégrévant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre
+indigène, celui-ci eût pu soutenir la lutte plus avantageusement
+encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impôt eût abaissé le
+prix vénal, élargi la consommation, stimulé la demande, et en
+définitive, élevé pour l'un et l'autre sucre le prix rémunérateur.
+
+Les _libre-échangistes_ qui arguent de ce qui est arrivé au sucre de
+betterave pour en déduire ce qui arriverait aux autres industries, si
+on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui
+fait sa force; car ils assimilent deux procédés d'égalisation dont
+l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut être mortel.
+
+Avec le libre-échange, l'industrie indigène a trois voies ouvertes
+pour se mettre au niveau de l'industrie étrangère:
+
+1º L'intervention d'une plus grande dose d'habileté stimulée par la
+concurrence;
+
+2º L'abaissement du prix des matières premières, des moteurs, de la
+subsistance, etc.;
+
+3º L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action
+sur le prix rémunérateur.
+
+Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la première de ces
+ressources, et elle a suffi. La liberté commerciale les met toutes
+trois à la disposition de nos industries. Est-il sérieusement à
+craindre qu'elles succombent?
+
+On peut déduire de cette observation une théorie économique sur
+laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous
+bornons, quant à présent, à l'indiquer.
+
+Le système restrictif a la prétention d'élever, au profit du
+producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre
+ce produit hors de la portée d'un certain nombre de personnes, sans
+paralyser les facultés de consommation, sans diminuer la _demande_, et
+enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix même qu'il
+aspire à élever[49].
+
+[Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Cherté, Bon
+marché_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Sa _première tendance_, nous en convenons, est de renchérir en
+favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _déprécier_ en
+éloignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller
+jusqu'à surmonter la première.
+
+Et, quand cela est arrivé, le public perd toute la consommation
+empêchée par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix.
+
+Celui-ci joue alors le rôle ridicule dans lequel nous avons fait
+paraître le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'élevant sans
+cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où,
+en ajoutant 5 p. % au taux de l'impôt, on eut 5 p. % de moins de
+recette[50].
+
+[Note 50: V. le nº 33, page 186.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+41.--L'IMPÔT DU SEL.
+
+ 20 Juin 1841.
+
+Pour la seconde fois, la réduction de l'impôt sur le sel a été votée
+par la Chambre des députés à la presque unanimité; ce qui n'aura
+d'autre conséquence, à ce qu'il paraît, que de déterminer le ministère
+à mettre la question à l'étude pour l'année prochaine.
+
+Parmi les arguments dont on s'est servi dans le débat, il en est un
+qui revient à propos de toute réduction de taxes et particulièrement
+au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de
+rectifier les idées qui ont été émises à ce sujet.
+
+Les députés qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru
+devoir prédire un accroissement de consommation, d'où ils concluaient
+que le déficit du Trésor serait bientôt à peu près comblé.
+
+Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la
+consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait
+directement par l'homme, était aujourd'hui tout ce qu'elle peut être;
+qu'elle ne serait point modifiée par la réduction de la taxe, ni même
+alors que le sel serait gratuit; d'où la conséquence que le déficit du
+Trésor serait exactement proportionnel à la diminution de l'impôt.
+
+Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manière
+générale cette question:
+
+«Une diminution dans la taxe, et par conséquent dans le prix vénal de
+l'objet taxé, entraîne-t-elle _nécessairement_ un accroissement de
+consommation?»
+
+Il est certain que ce phénomène s'est produit si souvent, qu'on
+pourrait presque le considérer comme une loi générale.
+
+Cependant, il y a une distinction à faire.
+
+Si l'objet que frappe la taxe est d'une nécessité telle que ce soit
+une des dernières choses dont l'homme consente à se passer, la
+consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle
+peut être. Alors, à mesure que l'impôt en élève le prix, il arrive
+qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet supposé
+nécessaire. De même, si le prix baisse par suite d'une réduction
+d'impôt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais
+celle des choses dont on avait été forcé de se priver pour ne pas
+manquer de l'objet indispensable.
+
+Il faut à l'homme, pour respirer, une certaine quantité d'air.
+Supposons qu'on parvienne à le frapper d'une taxe élevée: l'homme fera
+évidemment tous ses efforts pour continuer à avoir la quantité d'air
+sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera à ses outils, à ses
+vêtements et même à ses aliments, avant de renoncer à l'air; et si
+l'on vient à diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation
+de l'air qui augmentera, mais celle des vêtements, des outils, des
+aliments[51].
+
+[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est
+infaillible ici et ne nuit à personne. Il en est tout autrement de ces
+effets vantés par l'école protectionniste, à l'égard desquels l'auteur
+a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront
+prêt à examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2
+de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 à 182.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Il nous semble donc que ceux de MM. les députés qui ont repoussé la
+réduction de l'impôt du sel, en se fondant sur ce que la consommation,
+malgré la taxe, est tout ce qu'elle peut être, ont, sans s'en douter,
+produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre
+l'exagération de cet impôt. C'est comme s'ils avaient dit: «Le sel est
+une chose si indispensable à la vie, que, dans tous les rangs, dans
+toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le
+prix, une quantité déterminée et invariable. Maintenez-le à un prix
+élevé, n'importe; l'ouvrier se vêtira de haillons, il se passera de
+remèdes dans la maladie, il se privera de vin et même de pain plutôt
+que de renoncer à une portion quelconque du sel qui lui est
+nécessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vêtir, se
+mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.»
+
+Il est donc impossible d'échapper à ce dilemme:
+
+Ou la consommation du sel augmentera par suite de la réduction du
+prix; en ce cas, le trésor n'aura point à subir la perte annoncée;
+
+Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un
+objet tellement nécessaire à la vie, que la taxe la plus exagérée n'a
+pu déterminer les hommes, même les plus pauvres, à en retrancher de
+leur consommation une quantité quelconque.
+
+Et quant à nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impôt un argument
+plus décisif.
+
+Il est vrai que les besoins du Trésor sont toujours là, comme une _fin
+de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hélas! une
+chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si
+l'on veut voter ces réductions d'impôts, il ne faut pas commencer par
+voter sans cesse des accroissements de dépenses. Combien de temps doit
+durer l'éducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive
+enfin à la découverte ou du moins à l'application de cette triviale
+vérité? C'est un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre.
+
+Modérez l'excès des _travaux_ publics, s'est écrié M. Dupin aîné qui,
+du reste, nous semble avoir donné à tout ce débat sa véritable
+direction. Nous répéterons ce mot avec une légère variante. Modérez
+l'excès des _services_ publics, ne laissez à l'État que ses
+attributions véritables; alors il sera facile de diminuer les dépenses
+et par conséquent les impôts[52].
+
+[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget républicain_; et page
+468, le _Discours sur l'impôt des boissons_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+42.--DISCOURS À BORDEAUX.
+
+ 23 Février 1846.
+
+MESSIEURS,
+
+En présence d'une assemblée si imposante, qui réunit dans cette
+enceinte tant de lumières, d'esprit d'entreprise, de richesses et
+d'influence, vous ne serez pas surpris que j'éprouve une émotion
+insurmontable, et que je commence par réclamer votre indulgence. Je
+parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions
+prises par notre honorable président. Eussions-nous à notre tête un
+chef moins expérimenté, il faudrait encore nous soumettre à sa
+direction; car mieux vaut un plan même médiocre que l'absence, ou, ce
+qui revient au même, la multiplicité des plans. Mais puisque
+l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses
+opérations à un de ces hommes rares, à la tête froide et au coeur
+chaud, qui tire plus d'autorité encore de son caractère personnel que
+de sa position élevée, il ne nous reste plus qu'à marcher au pas, sous
+sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, à la conquête
+du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannière: _La
+Liberté des Échanges!_
+
+Messieurs, la première épreuve par laquelle est condamnée à passer
+notre grande entreprise, c'est le _dénigrement_, qui s'attache
+toujours à la pensée généreuse qui cherche à se traduire en fait.
+Grâce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms,
+qui figureront ce soir au bas de notre acte de société, imposeront
+silence à bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a déjà
+dit que notre association est une copie, une pâle copie de la Ligue
+anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au
+même but, ne sont pas amenés à prendre des moyens analogues? Non, nous
+ne copions pas la Ligue, nous obéissons aux nécessités de notre
+situation. D'ailleurs, est-ce la première fois que Bordeaux élève la
+voix pour la liberté des échanges? La Chambre de commerce de cette
+ville ne combat-elle pas depuis longues années pour cette cause? Cette
+cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est
+fondée dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont échoué
+jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient à la législation qui ne peut que
+suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question là où
+elle doit être préalablement vidée,--devant le public,--que nous nous
+levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre
+adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous
+faisons; il y a longtemps qu'il a ses comités, ses finances, ses
+moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la
+loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui
+emprunterons pas, c'est le mystère de son action. Il lui faut le
+secret, il lui faut des journaux achetés par-dessous main. À nous, il
+faut l'air, le grand jour, la sincérité.
+
+Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous
+dispensés de bon sens et de dévouement parce qu'il s'est rencontré du
+bon sens en Angleterre? Oh! plaise à Dieu que nous empruntions à la
+Ligue ce qui fera sa gloire éternelle! Plaise à Dieu que nous
+apportions à notre oeuvre la même ardeur, la même persévérance et la
+même abnégation; que nous sachions comme elle nous préserver de tout
+contact avec les partis politiques; grandir, acquérir de l'influence,
+sans être tentés de la détourner à d'autres desseins, sans la mettre
+au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne
+dans un homme, puisse-t-il, à l'heure du triomphe, finir comme finit
+Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage
+invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille;
+M. Peel est lui-même le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait
+voir, en espérance, son fils premier lord de la trésorerie. Il
+répondit simplement: «Je me crois plus utile à la cause en restant son
+défenseur officieux.»--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la
+Ligue l'a placé sur un piédestal qui l'élève plus haut que
+l'aristocratie elle-même, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des
+forces populaires capables de tenir en échec les whigs et les tories;
+aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner
+cette immense puissance à l'achèvement de quelque autre grande
+entreprise, aucune passion, aucune séduction ne peut l'émouvoir; il
+s'apprête à briser de ses mains l'instrument de son élévation, et il
+dit à l'aristocratie:
+
+«Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur
+un autre terrain. La Ligue s'est fondée pour l'abolition des
+monopoles: abolissez-les ce matin, et, dès ce soir, la Ligue sera
+dissoute.» Non, jamais, depuis dix-huit siècles, le monde n'a vu
+s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicité.
+
+Mais si la Ligue nous offre de beaux modèles, ce n'est point à dire
+que nous ayons à copier servilement sa stratégie. À qui fera-t-on
+croire que ces hommes graves dont je suis entouré, que des négociants
+rompus aux affaires et versés dans la connaissance des moeurs et des
+institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi
+notre Association diffère de la Ligue anglaise?
+
+En Angleterre, le système protecteur avait deux points d'appui:
+l'erreur économique et la puissance féodale. On conçoit sans peine que
+l'aristocratie, tenant en main le privilége de faire la loi, et avec
+lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait établis
+principalement en sa faveur.
+
+Lors donc que des réformateurs véritables, non plus des Huskisson et
+des Baring, mais des réformateurs sortis du peuple, se sont levés
+contre le régime restrictif, ils se sont trouvés en face d'une
+difficulté dont heureusement notre voie est débarrassée depuis un
+demi-siècle.
+
+Il s'agissait bien, comme chez nous, de réformer la loi, de détruire
+le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point
+seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, héréditaire,
+féodal, de faire la loi, de décréter la chute ou le maintien de leur
+propre monopole.
+
+Il fallait ou arracher à l'aristocratie la puissance législative,
+c'est-à-dire faire une révolution, ou la déterminer par la peur à
+abandonner la part du lion qu'elle s'était faite à elle-même, par
+l'exploitation légale des tarifs.
+
+La Ligue résolut, dès le premier jour, de rejeter les moyens
+révolutionnaires. Il ne lui restait donc qu'à instruire le peuple de
+la vérité économique, à lui faire comprendre l'injustice dont il était
+victime et à lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant
+pour le porter jusqu'à l'extrême limite de la légalité, et pour ainsi
+dire jusqu'à ce degré d'irritation au delà duquel il n'y a que
+convulsions sociales.
+
+Mais, si le poids que les ligueurs avaient à soulever était énorme, si
+énorme qu'on comprend à peine qu'ils n'en aient pas été effrayés, il
+faut dire que cette difficulté même mettait en leurs mains un puissant
+levier. Les mots magiques: liberté, droits de l'homme, oppression
+féodale, venaient naturellement se placer dans la question économique,
+lui enlever son aridité et lui faire trouver le chemin de la fibre la
+plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait même
+aux estomacs, car, par une coïncidence qui s'explique naturellement,
+il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection
+pesait sur les aliments et principalement sur le pain.
+
+Cette situation étant donnée, on comprend les procédés de la Ligue,
+meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, éloquence
+passionnée, inscription incessante des ouvriers sur les listes
+électorales, enfin toute l'agitation nécessaire pour mettre aux mains
+d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire
+capituler la puissance des whigs et des tories. Hé bien! qu'a de
+commun cette situation avec la nôtre? Si, comme les Anglais, nous
+avons un préjugé économique à détruire, avons-nous comme eux une
+puissance féodale à combattre? Avons-nous un 89 à montrer toujours au
+bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a passé sur
+la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent à l'opinion
+la pensée de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir,
+notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est
+ceci: Le droit de propriété est-il reconnu en France? Avons-nous ou
+n'avons-nous pas la propriété de nos facultés? Avons-nous ou
+n'avons-nous pas la propriété de notre travail? Si nous l'avons,
+comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs,
+cette chose que je puis consommer directement et détruire pour mon
+usage, je ne la puisse pas porter sur quelque marché que ce soit dans
+le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus à ma
+convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas
+rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti à me donner en
+échange?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais
+en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter
+atteinte au travail national, puisque tout travail étranger que je
+fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait
+sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs
+directs entre le producteur immédiat et le consommateur immédiat. Mais
+tout ce vaste mécanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces
+banquiers, négociants, marchands, ce numéraire, peuvent-ils altérer la
+nature intime de l'échange, qui est toujours troc de travail contre
+travail? Qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra qu'ils n'ont
+d'autre destination et d'autre résultat que de faciliter et multiplier
+à l'infini les échanges.
+
+Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a
+mis en oeuvre, il ne nous est pas nécessaire. Nous n'avons point à
+exalter les passions démocratiques jusqu'à les rendre menaçantes. Nous
+n'attaquons pas les intérêts d'un corps de législateurs héréditaires;
+la seule chose que nous ayons à combattre, c'est une erreur, une
+fausse notion, un préjugé profondément enraciné dans les esprits, et
+qui développe sur sa tige ce fruit empoisonné, le monopole. Nous
+n'attaquons pas même spécialement telle ou telle restriction en
+particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un à un tous les joncs
+qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en détourne l'humidité
+malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les
+intelligences le principe même de la protection qui nourrit tous les
+monopoles. La tâche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas
+de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de
+nous? Les États-Unis sont sur le point d'affranchir les importations.
+Qui n'a lu le message du président Polk et l'admirable rapport du
+secrétaire Walker? Le Zollverein suspend les réunions où devait se
+décider l'élévation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande
+mesure de sir Robert Peel, précédée d'expériences si réitérées et si
+décisives? À ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond
+regret qu'ont éprouvé les amis de la liberté commerciale, quand ils
+ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tâches
+contraires à l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme
+qui a aspiré à la gloire de cette réforme n'a-t-il pas voulu que le
+monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit?
+Pourquoi a-t-il placé dans l'exception les vins, comme pour attester
+qu'au moment même où il rejetait la déception de la réciprocité, il en
+voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il enveloppé,
+dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si,
+au lieu de parler d'accroître l'armée et la marine, sir Robert Peel
+avait dit: «Puisque nous affranchissons les échanges, puisque nous
+ouvrons au monde le marché de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de
+guerre à craindre. Le jour où le bill que je vous présente recevra la
+sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions à
+M. Packenham pour qu'il abandonne aux États-Unis l'Orégon contesté,
+l'Orégon incontesté; et au consul d'Angleterre à Alger, pour qu'il
+cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la
+suite nécessaire de cette politique nouvelle est une diminution
+considérable des forces de terre et de mer, et une réduction
+correspondante de subsides.» Si M. Peel eût tenu ce langage, qui peut
+calculer l'effet moral qu'il eût produit sur l'Europe? Nous n'aurions
+pas besoin aujourd'hui de prouver péniblement la lumière, elle
+jaillirait radieuse de la réforme anglaise.
+
+On dira, j'en suis sûr: Mais ce sont là des chimères, des rêves
+généreux peut-être, mais plus vains encore que généreux.--Non, ce ne
+sont pas des chimères. Ces conséquences sont contenues dans le
+principe que l'Angleterre a proclamé, et j'ose affirmer qu'il n'y a
+pas un ligueur qui les désavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait
+prédit la réforme commerciale, on l'aurait traité de visionnaire. Et
+moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de débouchés, non
+par vertu, mais par intérêt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que
+son honneur soit ménagé, elle renoncera à l'Orégon, dont elle n'aura
+que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_
+autant et mieux que par droit de conquête. Pour moi, Messieurs, je
+tiens autant qu'un autre au développement du bien-être matériel de mon
+pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexité qui existe
+entre ces trois choses: liberté commerciale, prospérité, paix
+universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre
+à ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assignée.
+(_V. tome VI, page 507._)
+
+Donc l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, l'Italie même,
+s'avancent vers l'ère nouvelle qui s'ouvre à l'humanité. La France
+voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intérêts égoïstes, à la
+queue des nations? Après s'être laissé ravir le noble privilége de
+donner l'exemple, dédaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le
+moment est venu, élevons intrépidement principe contre principe. Il
+faut savoir, enfin, de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,
+si l'on nous démontre qu'on enrichit les peuples en les isolant,
+alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforçons nos barrières
+internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports
+et nos rivières, et demandons à nos navires, pour dernier service,
+d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi
+n'élèverions-nous pas des barrières entre tous les départements?
+Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se
+payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la
+_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin
+que les hommes, forcés de se suffire à eux-mêmes, soient partout
+_indépendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet
+glacé des Pyrénées?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons,
+réclamons, agitons, tant que nos intérêts seront sacrifiés et nos
+droits méconnus.
+
+Proclamons le principe de la liberté, et laissons au temps d'en tirer
+les conséquences. Demandons la réforme, et laissons aux monopoleurs le
+soin de la modérer. Il est des personnes qui reculent devant
+l'Association parce qu'elles redoutent la liberté immédiate. Ah!
+qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des législateurs; la
+réforme ne dépend pas de nos votes; la lumière ne se fera pas
+instantanément, et le privilége a tout le temps de prendre ses
+mesures. Ce mouvement sera même un avertissement pour lui, et l'on
+doit le considérer comme un des moyens tant cherchés de transition.
+Levons-nous calmes, mais résolus. Appelons à nous Nantes, Marseille,
+Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumière et
+d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble
+privilége de donner le signal de tous les grands progrès sociaux.
+Voulez-vous que je vous dise ma pensée? Dans deux heures nous saurons
+si le mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre
+du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui
+son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici à haute voix: Je défie
+tous les prohibitionnistes et tous leurs comités, et tous leurs
+journaux de faire désormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole,
+c'est quelque chose.
+
+Mais pour cela, soyons forts; et, pour être forts, soyons unis et
+dévoués. Ce conseil, dit-on, est tombé d'une bouche officielle: «Soyez
+forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons.» Je m'en empare et je
+répète: «Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous
+pas par le pouvoir, nous le serons par la vérité.» Mais ne croyons pas
+que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien
+que nous plaidons sa cause aussi bien que la nôtre. Vienne la liberté
+du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui
+pèsent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la liberté
+du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces
+nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le règne
+de la dynastie de Juillet.
+
+Je ne puis me défendre d'une profonde anxiété quand je pense à ce qui
+va se décider bientôt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement
+l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de
+savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles.
+Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions
+acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit
+de savoir si les Français, comme on les en accuse, trouvant trop
+longue la route de la légalité et de la propagande, ne savent
+poursuivre que par des moyens violents des réformes éphémères. Il
+s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dévouement, de l'esprit
+public, de la vie,--ou si nous sommes une société assoupie,
+indifférente, léthargique, incapable d'une action suivie, et tout au
+plus animée encore par quelques rares et vaines convulsions. La France
+a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientôt notre honorable
+Président proclamera votre réponse.
+
+
+43.--SECOND DISCOURS[53].
+
+[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en
+reproduisons tout ce qu'en a conservé le _Journal des Économistes_,
+dans son numéro d'octobre 1846.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+ Prononcé à Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846.
+
+ La première partie de ce discours est à l'adresse de ceux qui
+ accusent les libre-échangistes de ne pas _ménager les
+ transitions_.
+
+Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait
+que six heures par jour. Hélas! mon village et bien d'autres ont été
+ruinés par le régime protecteur; on n'y a pas toujours le nécessaire,
+à plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne
+travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne
+manquait pas d'énergie, il parvint à expédier le même ouvrage, en y
+consacrant douze heures de pénible labeur.
+
+Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui
+disait: «Vous êtes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous
+n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous êtes occupé toute la
+journée; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail,
+c'est la richesse.» (Hilarité.)
+
+Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait déjà millionnaire, et il
+s'encroûta si bien de cette doctrine qu'il refusait opiniâtrement de
+se laisser opérer.
+
+Alors ses parents et ses amis se concertèrent pour le tirer d'erreur.
+Ils cherchèrent à lui démontrer que le travail n'est de la richesse
+qu'autant qu'il est suivi de quelques résultats. Je crois même que mon
+ami, M. Wolowski, leur a dérobé l'argument du _tread-mill_, qu'il vous
+soumettait tout à l'heure avec tant d'à-propos.--Le malade était sur
+le point d'être persuadé.
+
+Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit:
+Vos parents sont de beaux _théoriciens_, et peut-être ont-ils raison _en
+principe_. Mais vous ont-ils parlé du danger de la _transition_?--Ils ne
+m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils
+veulent exposer vos yeux subitement à la clarté du soleil et vous faire
+perdre à jamais la vue. (L'hilarité redouble.)
+
+Le malade, toujours crédule, s'en fut à ses parents et leur dit: Vous
+ne m'aviez pas parlé de la _transition_. Vous voulez donc me rendre
+aveugle?
+
+--Vous ne seriez pas pis que vous n'êtes, répondirent les parents.
+(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire
+perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parlé de
+_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de
+l'oculiste. Il fallait bien vous décider à l'appeler. Nous n'étions
+préoccupés que de combattre votre égarement. Une fois cela obtenu,
+nous laisserons faire l'opérateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende
+pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau
+sur les yeux toute votre vie, sous prétexte de _ménager la
+transition_. (Éclats de rires.)
+
+L'aveugle fut convaincu, se laissa opérer, et la transition ne fit
+aucune difficulté; car malgré tous les raisonnements du concurrent,
+qui ne cessait de crier: «N'ôtez pas le bandeau ou tout est perdu,» le
+malade était le premier à demander la lumière. (Très-bien! très-bien!)
+
+Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidèlement le rôle
+de chacun dans le grand débat qui nous occupe. Le pauvre aveugle,
+c'est le peuple, qui a perdu une faculté précieuse, ce qui l'oblige à
+plus de travail. Le faux ami, ce sont les théoriciens de la
+protection, qui, après avoir cherché à persuader au peuple qu'il était
+trop heureux d'être privé d'une faculté, et ne pouvant plus tenir ce
+terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis
+du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose à
+faire qu'à le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera
+ensuite de lui-même la _liberté des échanges_. L'opérateur, c'est le
+gouvernement, et l'Association n'a rien à démêler avec lui, si ce
+n'est de veiller à ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller
+perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous à un autre;
+il n'en manque pas. (Rires et bravos.)
+
+ L'hilarité générale interrompt un moment la séance.
+
+ La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une
+ démonstration économique assez difficile, l'orateur a triomphé de
+ son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a démontré, à
+ son tour, qu'il y a au fond du système protecteur une grande
+ déception, même pour les industries qui croient le plus en
+ profiter.
+
+Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci
+est très-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style
+familier est bien de mise devant un auditoire si éclairé. Je
+m'empresse de me placer sous l'autorité du bon La Fontaine, qui était
+bien Français, et qui disait:
+
+ «Si Peau d'âne m'était conté,
+ J'y prendrais un plaisir extrême.»
+
+D'ailleurs, je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas
+fait mon cours de rhétorique, et je ne puis pas même dire comme
+Lindor:
+
+ «Je ne suis qu'un simple bachelier,»
+
+Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale:
+
+ «Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.»
+
+Donc un homme descendait une montagne, le baromètre à la main. Quand
+il fut au fond de la vallée: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le
+mercure a monté! Il faut de toute nécessité qu'il ait perdu de son
+poids.
+
+Cet homme se trompait. Ce n'était pas le mercure, c'était l'atmosphère
+qui avait changé. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide
+dans un tube dépend de deux circonstances: de sa pesanteur spécifique
+sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse.
+
+Voilà, Messieurs, la source de toutes les erreurs économiques. On
+cherche la _valeur_ d'un objet en lui-même, dans son utilité
+intrinsèque, dans le travail qu'il a occasionné; et l'on oublie que
+cette valeur dépend aussi du milieu dans lequel l'objet est placé. Par
+exemple, si le sol sur lequel je suis était à vendre, il trouverait
+probablement des acquéreurs à des centaines, à des milliers de francs
+la toise carrée. Dans mon pays des Landes, une égale superficie de
+terrain se donnerait pour cinq centimes. D'où vient la différence?
+Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, messieurs,
+on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts
+chez nous qu'à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre
+_milieu_: il est environné d'une population nombreuse, riche, qui veut
+être logée.
+
+Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend
+de sa montagne, où il ne gagnait peut-être pas dix sous par jour, ne
+subit pas, en arrivant à Paris, une transformation instantanée. Ses
+muscles ne prennent pas tout à coup de la force et son esprit du
+développement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il
+est dans un autre milieu[54].
+
+[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais je crains que ces détails techniques ne vous fatiguent. (Non!
+non!--Parlez! parlez!).
+
+Le monde, au point de vue économique, peut être considéré comme un
+vaste bazar où chacun de nous apporte ses services et reçoit en
+retour... quoi? des écus, c'est-à-dire des _bons_ qui lui donnent
+droit à retirer de la masse des services équivalents à ceux qu'il y a
+versés.
+
+Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront
+d'autant plus recherchés, d'autant plus demandés, auront d'autant plus
+de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_,
+_toutes choses égales d'ailleurs_, c'est-à-dire le grand réservoir
+commun, le _milieu_ demeurant également pourvu. Et voilà pourquoi nous
+avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions opérer la
+rareté du service qui fait l'objet de notre industrie, en éloignant
+nos concurrents.
+
+Mais il est bien clair que, si nous réussissions tous dans ce voeu,
+la rareté se manifesterait, non-seulement dans l'objet spécial que
+nous présentons au grand réservoir commun, mais encore à l'égard de
+tous les produits qui le composent et qui forment, relativement à
+chaque service déterminé, cette atmosphère, ce milieu dont je parlais
+tout à l'heure. En sorte que, de même qu'il n'y aurait aucune
+variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son
+poids, s'il était promené dans une atmosphère constamment allégée en
+même proportion, de même il n'y a aucune variation dans la _valeur
+nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la rareté s'opère
+également sur toutes à la fois.
+
+Et c'est là ce que fait précisément le régime protecteur. Il dit au
+maître de forges: «Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves
+pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je
+vais élever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela,
+j'écarterai le fer étranger.»
+
+S'il s'arrêtait là, il commettrait une injustice envers tous ceux qui
+échangent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Après
+avoir opéré la rareté du fer, poussé par le même motif, il opère la
+rareté des bestiaux, du drap, du blé, des combustibles, de l'huile, en
+un mot, de l'atmosphère dans laquelle le fer est plongé. Il en détruit
+les ressources, les moyens d'échange, les débouchés, la force
+d'absorption: en un mot, il rétablit au taux primitif toutes les
+valeurs nominales.
+
+Mais n'y a-t-il rien de changé cependant? n'y a-t-il que des
+compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance changée en rareté. Les
+produits ont conservé leur valeur relative, mais il y en a moins, et
+par conséquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses.
+
+De cette démonstration, on peut tirer plusieurs conséquences.
+
+La première, c'est que le système protecteur est une déception, et
+qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur
+conférer le triste privilége de la _rareté_, dont le propre, il est
+vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais
+opérant de même sur tout, ce n'est pas la _rareté_ relative, mais bien
+la _rareté absolue_ qu'il procure, manquant même son but immédiat[55].
+
+[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés,
+c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour
+chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir
+les autres, puisque la richesse générale est ce _milieu_ qui donne de
+l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun;
+et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine
+n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible
+de démonstration rigoureuse[56].
+
+[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement
+_injuste_.--Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés,
+car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,--il n'en a pas la
+prétention,--la faveur d'une _rareté_ exactement proportionnelle.
+
+Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent
+tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de
+recevoir aucune compensation par l'action des tarifs?
+
+Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la
+population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous
+prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature.
+
+Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que
+le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel
+susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme
+que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une
+taxe.
+
+Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas,
+je veux parler de la _sécurité_. Ce service absorbe, ou est censé
+absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les
+ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires,
+marins, collecteurs de taxes, etc., etc.
+
+Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend
+des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires,
+greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc.,
+etc.
+
+Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de
+distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et
+en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc.,
+etc.
+
+Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se
+consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs,
+cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers,
+etc., etc.
+
+Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de
+la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne
+craignent pas la concurrence étrangère: les vins, les soies, les
+articles de Paris, etc.
+
+Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en
+peuvent jamais recevoir aucune compensation. À leur égard, l'injustice
+de ce système est évidente.
+
+Messieurs, j'ai insisté principalement sur la question de justice,
+parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a
+deux faces comme Janus. Le côté économique a des traits incertains; il
+faut être du métier pour en discerner la laideur. Mais du côté moral
+on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le
+prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la
+propagande? Parlez aux hommes de leurs intérêts, montrez-leur comment
+le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de
+_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon
+siècle et dans mon pays.--Et voilà pourquoi, tant que ma main pourra
+tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de
+crier: Justice pour tous! liberté pour tous! égalité devant la loi
+pour tous![57]»
+
+[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+44.--TROISIÈME DISCOURS.
+
+ Prononcé le 3 juillet 1847, à la salle Taranne, devant une
+ réunion de jeunes gens appartenant presque tous à l'école de
+ droit.
+
+MESSIEURS,
+
+J'ai ardemment désiré me trouver au milieu de vous. Bien souvent
+quand, sur des matières qui intéressent l'humanité, je sentais dans
+mon esprit l'évidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion
+inséparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant
+la jeunesse des écoles!--car la parole est une semence qui germe et
+fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les
+procédés de la nature, plus on admire leur harmonieux enchaînement. Il
+est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait
+sentir surtout au début de la vie. Aussi, voyez avec quelle
+merveilleuse industrie elle a placé, dans cette période, la faculté et
+le désir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la
+fraîcheur de la mémoire, la promptitude de la conception, la puissance
+d'attention, et ces qualités pour ainsi dire physiologiques, qui sont
+l'heureux privilége de votre âge, mais encore cette condition morale
+si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le
+_désintéressement_[58].
+
+[Note 58: V. la dédicace du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Loin de moi la pensée de faire ici la satire de la génération dont je
+suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a
+moins d'aptitude à secouer le joug des erreurs dominantes. Même dans
+les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions,
+un progrès a bien de la peine à se faire accepter par elle. Harvey
+disait n'avoir jamais rencontré un médecin au-dessus de cinquante ans
+qui ait _voulu_ croire à la circulation du sang. Je dis voulu parce
+que, selon Pascal, «la volonté est un des principaux organes de la
+créance.» Et comme l'intérêt agit sur les dispositions de la volonté,
+est-il surprenant que les hommes que leur âge met aux prises avec les
+difficultés de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui
+agissent en conséquence de convictions enracinées, qui se sont tracé
+par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une
+doctrine qui pourrait déranger leurs combinaisons, et ne croient, en
+définitive, que ce qu'ils ont intérêt à croire?
+
+Il n'en est pas ainsi de l'âge destiné à l'étude et à l'examen. La
+nature eût contrarié ses propres desseins, si elle n'avait pas fait
+cet âge désintéressé. Il se peut, par exemple, que la doctrine du
+_Libre-Échange_ froisse les intérêts de quelques-uns d'entre vous ou
+du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet
+obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte.
+Voilà pourquoi j'ai toujours désiré me mettre en communication avec
+vous.
+
+Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer à traiter à fond,
+ni même à aborder aujourd'hui la question du libre-échange. Une
+séance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son
+importance et sa connexité avec d'autres questions fort graves, afin
+de vous inspirer le désir de l'étudier.
+
+Une des accusations les plus fréquentes qu'on dirige contre
+l'Association du libre-échange, c'est de ne pas se borner à réclamer
+quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes,
+mais de proclamer le _principe_ même du libre-échange. Ce principe, on
+ne le combat guère, on le respecte, on le salue quand il passe; mais
+on le laisse passer. On ne veut à aucun prix ni de lui ni de ceux qui
+le soutiennent. Ce qui me détermine à choisir ce sujet, ce sont les
+faits qui viennent de se passer dans une élection récente, et qui
+peuvent se résumer dans le dialogue suivant entre les électeurs et le
+candidat:
+
+«Vous êtes un homme honorable; vos opinions politiques sont les
+nôtres; votre caractère nous inspire toute confiance; votre passé nous
+garantit votre avenir; mais vous voulez la réforme des tarifs?--Oui.
+
+--Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui.
+
+--Nous l'entendons de même. Mais vous la rattachez à un _principe_ que
+vous exprimez par le mot _libre-échange_?
+
+--Oui.
+
+--En ce cas, vous n'êtes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une
+foule d'autres candidats qui nous promettent à la fois les avantages
+de la liberté et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir
+un d'entre eux.»
+
+Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers
+de notre époque, c'est cette disposition à repousser les principes,
+qui ne sont après tout que la logique de l'esprit. Par là, on
+décourage les hommes à conviction; on les induit à introduire dans
+leur profession de foi des phrases ambiguës, destinées à satisfaire,
+au moins _à demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre
+pas par cette porte dans la vie publique sans que la pureté de la
+conscience en soit altérée. Je sais bien comment raisonne le candidat
+en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais déserter
+le principe et avoir recours à l'expédient. Il s'agit de réussir. Mais
+une fois nommé, je reprendrai toute la sincérité de mes convictions...
+Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de
+l'équivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui décide à en
+faire un second, jusqu'à ce qu'enfin, alors même que les circonstances
+extérieures vous rendraient toute votre liberté, le mal a pénétré dans
+la conscience elle-même; et l'on se trouve descendu de ce niveau de
+rectitude où l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les conséquences! De
+toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de
+plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait à la cause,
+peut-être la trouverait-on dans l'esprit du corps électoral lui-même,
+qui exige des candidats la renonciation à un principe, c'est-à-dire à
+toute idée arrêtée, à toute logique, à toute foi.
+
+Et certes, s'il est un droit qu'on puisse réclamer à titre de _droit_,
+c'est-à-dire en conformité d'un principe, c'est bien la _liberté des
+échanges_.
+
+Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considérons
+l'échange non-seulement comme un corollaire de la propriété, mais
+comme se confondant avec la propriété elle-même, comme étant un de ses
+éléments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la
+propriété respective de choses que deux hommes ont créées par le
+travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un
+d'eux fût-il étranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on,
+résulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise à son pays
+en cédant à un étranger, contre un objet de valeur équivalente, la
+chose même qu'on a le droit de consommer et de détruire.
+
+Je vais plus loin. Je dis que l'échange c'est la _Société_. Ce qui
+constitue la sociabilité des hommes, c'est la faculté de se partager
+les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_échanger_ leurs
+services. S'il était vrai que dix nations pussent augmenter leur
+prospérité en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix
+départements. Je défie que les protectionnistes fassent un argument en
+faveur du travail national, qui ne s'applique au travail
+départemental, puis au travail communal, puis à celui de la famille,
+et enfin au travail individuel; d'où il suit que la restriction,
+poussée à ses dernières conséquences, c'est l'isolement absolu, c'est
+la destruction de la société[59].
+
+[Note 59: V. au tome VI, le chap. _Échange_.]
+
+Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-là;
+qu'ils ne restreignent les échanges que dans certaines circonstances
+et quand cela leur convient. Ce n'est pas là une justification pour
+des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas à
+l'occasion des échanges qu'ils laissent libres, mais à l'occasion de
+ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous déclarons leur
+principe faux, nuisible, attentatoire à la propriété, antagonique à la
+société. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est
+précisément ce qui en prouve l'absurdité qu'il ne puisse soutenir
+cette épreuve.
+
+Vous voyez bien que nous avions en présence un principe faux. Et que
+pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai?
+
+Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une idée a
+envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, même
+instinctif, est généralement répandu, il doit y avoir en eux quelque
+chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du
+libre-échange, considérée comme principe absolu, terreur qui s'est
+emparée de ceux-là mêmes qui veulent la réforme commerciale, provient
+d'une confusion. Permettez-moi de l'éclaircir.
+
+On suppose que vouloir la liberté des échanges, en principe, c'est
+vouloir que les échanges ne puissent subir de restrictions en aucun
+cas et sous aucun prétexte.
+
+D'abord, mettons de côté les échanges immoraux, frauduleux,
+déshonnêtes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et
+le devoir du Gouvernement de réprimer l'abus de toutes les facultés,
+de celle d'échanger comme de toutes les autres.
+
+Quant aux échanges qui ne blessent pas l'honnêteté, ils peuvent être
+restreints, nous en convenons, dans un but spécial. Le principe n'est
+engagé que lorsque la restriction est décrétée à cause de l'avantage
+qu'on prétend trouver dans la restriction elle-même.
+
+Si, par exemple, l'État a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en
+procurer suffisamment, et par d'autres procédés moins onéreux, qu'en
+taxant certains échanges, il est impossible de dire que la taxe blesse
+le principe de la liberté, pas plus que l'impôt foncier n'infirme le
+principe de la propriété. Mais alors tout le monde reconnaît que la
+restriction est un inconvénient attaché à la perception de la taxe. De
+là à restreindre pour restreindre, il y a l'infini.
+
+Le port des lettres est taxé en moyenne à 45 centimes, et rend au
+Trésor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des
+finances n'a dit qu'il a porté la taxe à ce taux pour empêcher
+d'écrire, parce que les relations épistolaires sont mauvaises en
+elles-mêmes. S'il pouvait compter sur un revenu égal d'une taxe
+moindre, il n'hésiterait pas à la réduire. Mais que penseriez-vous,
+s'il venait dire à la tribune: «Il est funeste en principe qu'on
+s'écrive, et pour l'empêcher, sacrifiant même les 20 millions que je
+retire de cette taxe, je vais la porter à 10 fr., 50 fr., 100 fr.,
+enfin, jusqu'à ce qu'on n'écrive plus. Et quant au revenu actuel, qui
+sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres
+impôts?»
+
+Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la
+taxe actuelle il y a toute l'épaisseur d'un principe, puisque, dans le
+premier cas, on déplore que la taxe restreigne les relations
+épistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but
+systématique de détruire ces relations?
+
+Et c'est là le caractère que nous combattons dans la douane. Elle
+restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de
+créer des ressources au trésor, mais, au contraire, elle sacrifie le
+trésor par l'exagération des taxes, et même par la prohibition, dans
+le but avoué, intentionnel, systématique, d'empêcher des échanges. En
+tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc très-expressément sur le
+principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction
+pour la restriction même, la considérant comme bonne en soi, et même
+comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est
+à ce principe que nous opposons le principe de la liberté.
+
+On cherche encore à prévenir, à épouvanter le public de ce que nous
+voulons, à ce qu'on assure, passer sans transition d'un système à
+l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu'à quand la France sera-t-elle dupe
+de ces manoeuvres stratégiques des gens qui exploitent la restriction?
+
+Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre à l'opinion que le
+principe de la liberté est juste, vrai et avantageux,--et que celui de
+la restriction est inique, faux et nuisible.
+
+Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est
+engagé dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance
+qui nous sépare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face,
+revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer à
+marcher vers le couchant.
+
+Et quand nous demanderions une réforme instantanée, est-ce que cela
+dépend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorité?
+n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intérêts en présence
+pour être bien assurés que la réforme sera lente, et ne sera que trop
+lente?
+
+Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou
+lentement?--Ce sont deux questions indépendantes l'une de l'autre, et
+qui n'ont même aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que,
+dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous
+d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons différer d'avis
+sur la durée convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes
+unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engagée dans une
+mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de
+perturbation possible_. L'immense majorité de nos collègues pense que
+cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera
+plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre,
+croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus
+générale, serait en même temps la moins douloureuse; et si c'était ici
+le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l'appuierais
+sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce
+Champenois qui disait à son chien: «Pauvre bête, il faut que je te
+coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'épargner des souffrances,
+je ménagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les
+jours.»
+
+Mais, je le répète, la question pour nous n'est pas de savoir combien
+de kilomètres la réforme fera à l'heure; la seule chose qui nous
+occupe, c'est de décider l'opinion publique à prendre la route de la
+liberté au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un
+équipage qui prétend aller vers les Pyrénées, et qui, selon nous, y
+tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous
+mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons
+de géographie et de topographie; voilà tout.
+
+Il y a cependant une différence. Quand on prouve à un cocher qu'il se
+trompe, son erreur se dissipe tout à coup, et il tourne bride au plus
+tôt. Il n'en est pas ainsi de la réforme commerciale. Elle ne peut que
+suivre le progrès de l'opinion, et, en ces matières, ce progrès est
+lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'après nous-mêmes,
+l'instantanéité d'une réforme, fût-elle désirable, est une
+impossibilité.
+
+Après tout, je m'en console aisément, Messieurs, et je vous dirai
+pourquoi. C'est que les lumières qu'une discussion prolongée
+concentrera sur la question du libre-échange, devront nécessairement
+éclairer d'autres questions économiques qui ont, avec le
+libre-échange, la plus étroite affinité.
+
+Je vous en citerai quelques-unes.
+
+Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le
+dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prospérer
+qu'aux dépens des autres peuples; et la politique internationale, il
+faut le dire, est fondée sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu
+entrer dans les convictions publiques?
+
+Il n'y a rien qui modifie aussi profondément l'organisation, les
+institutions, les moeurs et les idées des peuples que les moyens
+généraux par lesquels ils pourvoient à leur subsistance; et ces
+moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans
+son acception la plus étendue, et la production.--Car, Messieurs, les
+ressources que la nature offre spontanément aux hommes sont si
+limitées, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail
+humain; et ces produits, il faut qu'ils les créent ou qu'ils les
+ravissent à d'autres hommes qui les ont créés.
+
+Les peuples de l'antiquité, et particulièrement les Romains,--dans la
+société desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous
+accoutume à admirer et que l'on propose sans cesse à notre imitation,
+vivaient de rapine. Ils détestaient, méprisaient le travail. La
+guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes
+leurs consommations.
+
+Il en était de même des peuples dont ils étaient environnés.
+
+Il est bien évident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le
+profit de l'un est le dommage de l'autre, était de la plus rigoureuse
+vérité. Il en est nécessairement ainsi entre deux hommes ou deux
+peuples qui cherchent réciproquement à se spolier.
+
+Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos
+premières impressions, toutes nos premières idées, nos modèles et les
+sujets de notre vénération presque religieuse, il n'est pas bien
+surprenant que cette maxime ait été considérée par nos sociétés
+industrielles comme la loi des relations internationales[60].
+
+[Note 60: V. au tome IV, _Baccalauréat_ et _Socialisme_, p.
+442.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Elle sert de base au système restrictif; et si elle était vraie, il
+n'y aurait pas de remède entre l'incurable antagonisme que la
+Providence se serait plu à mettre entre les nations.
+
+Mais la doctrine du libre-échange démontre rigoureusement,
+mathématiquement, la vérité de l'axiome opposé, à savoir: Que le
+dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est
+intéressé à la prospérité de tous.
+
+Je n'aborderai pas ici cette démonstration qui résulte d'ailleurs du
+fait seul que la nature de l'échange est opposée à celle de la
+spoliation. Mais votre sagacité vous fera apercevoir d'un coup d'oeil
+les grandes conséquences de cette doctrine, et le changement radical
+qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait à
+obtenir leur universel assentiment.
+
+S'il était bien démontré, comme est démontré un théorème de géométrie,
+que tout progrès fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il
+contrarie chez les autres peuples celui qui se livre à l'industrie
+similaire, n'en est pas moins favorable à l'ensemble de leurs
+intérêts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la
+prépondérance, ces jalousies nationales, ces guerres de débouchés,
+etc., et par suite, ces armées permanentes, toutes choses qui sont
+certainement un reste de barbarie?
+
+ L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravité
+ qu'une discussion sur le libre-échange doit éclairer d'une vive
+ lumière, entre autres ce problème fondamental de la science
+ politique: Quelles doivent être les bornes de l'action
+ gouvernementale?
+
+En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problèmes que
+soulève la question du libre-échange, j'ai voulu vous montrer
+l'importance de cette question et l'importance de la science
+économique elle-même.
+
+Depuis quelque temps, de nombreux écrivains se sont élevés contre
+l'économie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la flétrir,
+d'altérer son nom. Ils l'ont appelée _l'économisme_. Messieurs, je ne
+pense pas qu'on ébranlerait les vérités démontrées par la géométrie,
+en l'appelant _géométrisme_.
+
+On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi
+l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens
+à la laver de ce reproche, car vous êtes dans l'âge où il est de
+nature à faire une vive impression.
+
+D'abord, quand il serait vrai que l'économie politique s'occupât
+exclusivement de la manière dont se forment et se distribuent les
+richesses, ce serait déjà une vaste science, si l'on veut prendre ce
+mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception
+scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'idée
+du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des
+services réciproques que se rendent les hommes, et à l'aide desquels
+la société existe et se développe. Le progrès de la richesse, c'est
+plus de pain pour ceux qui ont faim, des vêtements qui non-seulement
+mettent à l'abri des intempéries, mais encore donnent à l'homme le
+sentiment de la dignité; la richesse, c'est plus de loisirs et par
+conséquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens
+de repousser les agressions étrangères; c'est, pour le vieillard, le
+repos dans l'indépendance; pour le père, la faculté de faire élever
+son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-être,
+l'instruction, l'indépendance, la dignité.
+
+Mais si l'on jugeait que même dans ce cercle étendu l'économie
+politique est une science qui s'occupe trop d'intérêts matériels, il
+ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit à la solution de problèmes
+d'un ordre plus élevé, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand
+j'ai appelé votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le
+profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite
+rationnelle de l'action du gouvernement?
+
+Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui
+nous reprochent de nous trop préoccuper des biens de ce monde,
+manifestent eux-mêmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-échange,
+le culte exclusif et exagéré de la richesse. Que disent-ils en effet?
+Ils conviennent que la liberté commerciale aurait, au point de vue
+politique et moral, les résultats les plus désirables. Personne ne
+conteste qu'elle tend à rapprocher les peuples, à éteindre les haines
+nationales, à consolider la paix, à favoriser la communication des
+idées, le triomphe de la vérité et le progrès vers l'unité. Sur quoi
+donc se fondent-ils pour repousser cette liberté? Uniquement sur ce
+qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux
+inconvénients de la concurrence étrangère, diminuerait le bien-être
+des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_.
+
+En présence de l'objection, ne sommes-nous pas forcés de traiter la
+question économique, de montrer que nos adversaires ne voient la
+concurrence que par un de ses côtés, et que la liberté commerciale a
+autant d'avantages au point de vue matériel que sous tous les autres
+rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez
+que de la richesse; vous donnez trop d'importance à la richesse.
+
+ Après avoir repoussé le reproche fait à l'économie politique
+ d'être une science d'importation anglaise, l'orateur termine
+ ainsi:
+
+Messieurs, je m'arrête, et j'ai peut-être déjà trop abusé de votre
+patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces à
+consacrer quelques instants pris sur vos loisirs à l'étude de
+l'économie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais
+vous entrez dans l'Association du libre-échange, ou toute autre qui
+ait en vue un grand objet d'utilité publique, n'oubliez pas que les
+débats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent être
+soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expédient.
+J'appelle Expédient, par opposition à Principe, cette disposition à
+juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et
+même, trop souvent, des intérêts de classe ou des intérêts
+individuels. À une association il faut un lien, et ce ne peut être
+qu'un principe. À l'intelligence il faut un guide, une lumière, et ce
+ne peut être qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui
+détermine l'action, le dévouement, et au besoin le sacrifice; et l'on
+ne se dévoue pas à l'expédient, mais au principe. Consultez
+l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers à l'humanité,
+et vous reconnaîtrez qu'ils appartiennent à des hommes animés d'une
+foi vive. Je gémis pour mon siècle et pour mon pays de voir
+l'expédient en honneur, la dérision et le ridicule réservés au
+principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le
+monde que par le dévouement à un principe. Ces deux forces sont
+souvent aux prises, et il n'est que trop fréquent de voir triompher
+l'homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de
+l'idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous
+verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expédient ne laisser aucune
+trace de son passage.
+
+L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous
+montre le principe et l'expédient en présence dans le plus mémorable
+événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus
+entièrement dévoué à un principe, au principe de la fraternité, que le
+fondateur du christianisme? Il fut dévoué jusqu'à souffrir pour lui la
+persécution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas
+se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de
+son Père et disait: _Que la volonté de Dieu soit faite_.
+
+La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l'homme de
+l'expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le
+devoir, sacrifie le juste et dit: «Il est _expédient_ (expedit) qu'un
+homme périsse pour le salut de tous.» L'homme de la transaction
+triomphe, l'homme du principe est crucifié. Mais qu'arrive-t-il? Un
+demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils,
+Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de
+Jésus; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la
+charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu'il avait cru
+sauver par une lâche et criminelle transaction[61].
+
+[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la première série des
+_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+45.--QUATRIÈME DISCOURS.
+
+ Prononcé à Lyon, au commencement d'août 1847, sur les
+ conséquences comparées du régime protecteur et du libre-échange.
+
+Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre
+de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on
+appelle un «discours,» on s'engage par cela même à remplir toutes les
+difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien éloigné
+d'une telle prétention, et mon insuffisance me force de réclamer toute
+votre indulgence. Vous serez peut-être portés à me demander pourquoi,
+me sentant aussi dépourvu des qualités qu'exige la tribune, j'ai la
+hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considérant
+attentivement les souffrances et les misères qui affligent
+l'humanité,--le travail souvent excessif, la rémunération plus souvent
+insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrès et font
+particulièrement obstacle à ses tendances vers l'égalité des
+conditions, j'ai cru très-sincèrement qu'une bonne part de ces maux
+devait être attribuée à une simple erreur d'économie politique, erreur
+qui s'est emparée d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et,
+par elle, la loi du pays;--et dès lors j'ai considéré comme un devoir
+de combattre cette erreur avec les deux seules armes honnêtes qui
+soient à ma disposition, la plume et la parole. Voilà mon excuse,
+Messieurs. J'espère que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai
+remarqué de tout temps que les hommes étaient disposés à beaucoup
+pardonner en faveur de la sincérité des intentions.
+
+J'ai parlé d'une erreur qui prévaut, non-seulement dans la
+législation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que
+j'ai en vue le système restrictif, cette barrière par laquelle les
+nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, à ce qu'elles
+croient, d'assurer leur indépendance et d'augmenter leur bien-être.
+
+Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausseté de ce système que
+le langage qu'il a introduit dans l'économie politique, langage
+toujours emprunté au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que
+_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes égales_, _vainqueurs et
+vaincus_, comme si les effets des échanges pouvaient être les mêmes
+que ceux de la violence. L'impropriété du langage ne révèle pas
+seulement la fausseté de l'idée, elle la propage; car, après s'être
+servi de ces locutions dans le sens figuré, on les emploie dans leur
+acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables
+protectionnistes s'écrier: «J'aimerais mieux une invasion de Cosaques
+qu'une invasion de bestiaux étrangers.» Je me propose d'exposer
+aujourd'hui les conséquences comparées du régime protecteur et du
+libre-échange; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des
+expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_.
+Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accès facile
+dans l'usage, a certainement un côté vrai. Elle n'est pas fausse, elle
+est incomplète. Elle se réfère à quelques effets, et non à l'ensemble
+des effets. Elle induit à penser que lorsque, dans un pays, une
+industrie succombe devant la rivalité de l'industrie similaire du
+dehors, la nation en masse en est affectée de la même manière que
+cette industrie. Et c'est là une grande erreur, car la _lutte
+industrielle_ diffère de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte
+armée, le vaincu est soumis à un tribut, dépouillé de sa propriété,
+réduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue
+entre immédiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci paraît
+étrange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la
+différence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme
+_échanges_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_.
+Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant
+aux effets, entre deux ordres d'action si différents par leur nature.
+
+Comment se fait-il que le résultat de la _lutte industrielle_ soit de
+faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai
+ceci par un exemple familier, trop familier peut-être pour cette
+enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre
+comme très-propre à faire comprendre ma pensée.
+
+Dans une petite ville, la maîtresse de maison fait ce qu'on nomme le
+pain du ménage. Mais voici qu'un boulanger s'établit aux environs.
+Notre ménagère calcule qu'elle aurait plus de profit à s'adresser à
+l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce
+de mieux faire ses achats de blé, de ménager le combustible et le
+temps. Mais, de son côté, le boulanger fait des efforts semblables.
+Plus la ménagère diminue son prix de revient, plus le boulanger
+diminue son prix de vente, jusqu'à ce qu'enfin l'industrie du ménage
+succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle
+confère au ménage plus de profit en succombant qu'elle n'eût fait en
+se maintenant.
+
+Il en est de même quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur
+le terrain du _bon marché_; et si les Anglais, par exemple, placés
+dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille,
+ou le Brésil du sucre, à si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en
+France, renoncer à en produire chez nous, c'est constater précisément
+l'avantage supérieur que nous trouvons à l'acheter ailleurs.
+
+Entre ces deux cas, il n'y a qu'une différence: dans l'un, les
+qualités de producteur et de consommateur se confondent dans la même
+personne, et dès lors tous les effets de la prétendue défaite se
+montrent en même temps et sont faciles à comprendre; dans l'autre, le
+consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le même que le
+producteur, et il est alors aisé d'introduire dans le débat cette
+conclusion, qui consiste à ne montrer le résultat de la lutte que par
+un côté, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur.
+Évidemment pour ne rien négliger dans l'appréciation du résultat
+général, il faut considérer la nation comme un être collectif, qui
+comprend l'intérêt producteur et l'intérêt consommateur; et alors on
+s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle
+affecte ce ménage que j'ai cité pour exemple. C'est, dans l'un et
+l'autre cas, l'acquisition par voie d'échange, choisie de préférence à
+l'acquisition par voie de production directe[62].
+
+[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p.
+265.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de
+cette compensation que le consommateur recueille en cas de défaite
+industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent
+jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de
+vue exclusif des industries qui y sont engagées, et rechercherai c'est
+la restriction ou la liberté qui leur donne les meilleures chances.
+
+C'est encore une question intéressante; car quand une grande ville,
+comme Lyon, par exemple, a fondé, au moins en grande partie, son
+existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille
+pas la voir succomber par la considération des avantages qu'en
+pourraient recueillir les consommateurs.
+
+Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon
+marché_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon marché_.
+Si, d'une manière permanente, les Suisses peuvent vendre à 80 fr. la
+même pièce d'étoffe que vous ne pouvez établir qu'à 100 fr., vous
+serez battus.
+
+Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but:
+_la réduction des prix de revient_.
+
+Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'économie
+politique une science mystérieuse, car, s'il est une science qui se
+tienne toujours près des faits et du bon sens, c'est certainement
+celle-là. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos
+ateliers, dans vos ménages, à la campagne, à la ville: que cherchent
+tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _À
+diminuer le prix de revient._
+
+C'est pour cela qu'ils ont substitué la charrue à la houe, la
+charrette à la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pavé, la broche
+au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_.
+N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire
+de même, agir dans le même sens? Mais, au contraire, ils se sont fait
+une économie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux,
+ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le régime protecteur?
+Il renchérit tous les éléments qui entrent dans vos prix de revient et
+les constituent. Ce n'est pas seulement son résultat, c'est sa
+prétention; ce n'est pas un accident, c'est un système, un but, un
+parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les
+tendances de l'humanité. Et on appelle cela de l'économie politique
+sage et prudente!
+
+Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pièce
+d'étoffe? D'abord de toutes les matières qui entrent dans sa
+confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont été consommés
+par les travailleurs pendant le cours entier de l'opération. Il faut
+évidemment, pour que l'industrie continue, pour que l'opération se
+renouvelle, qu'à chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces
+débours partiels.
+
+Or, que fait le régime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et
+il a la prétention d'ajouter à tous ces prix partiels. Il aspire
+méthodiquement à les élever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la
+machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui
+entrent dans cette pièce d'étoffe. Vous payerez un peu plus cher le
+blé, le vin, la viande, les vêtements que vous et vos ouvriers aurez
+consommés et usés pendant l'opération, et de tout cela, il résultera
+pour vous un prix de revient plus élevé qu'il ne devrait l'être; mais,
+en compensation, je vous donnerai un privilége sur les consommateurs
+du pays, et, quant à ceux du dehors, nous tâcherons de les décider à
+vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand déploiement
+de forces qui retomberont encore à la charge de votre _prix de
+revient_.
+
+Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanité et tout
+le danger d'un pareil système? À supposer que la contrebande ne vienne
+pas vous chasser du marché intérieur, ni les belles phrases, ni les
+canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur
+prudence et leur sagesse ne forceront l'étranger à vous donner 100 fr.
+de ce qu'il trouve ailleurs à 80.
+
+Jusqu'ici vous n'avez peut-être pas beaucoup souffert de ce système
+(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi?
+Parce que les autres nations, excepté la Suisse, s'étaient soumises
+aux mêmes causes d'infériorité. J'ai dit excepté la Suisse; et
+remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude
+concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille
+pas des feuilles de mûriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhône ni
+la Saône; elle vous offusque néanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie
+qui a commencé la réforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie?
+
+Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un
+simulacre de réforme; et, quant à moi, je ne puis assez m'étonner
+qu'on puisse, en France, au dix-neuvième siècle, en imposer aussi
+grossièrement au public sans se discréditer. Sans doute l'Angleterre
+n'a pas complétement achevé sa réforme; mais pour qui comprend quelque
+chose dans la marche des événements, il est aussi certain qu'elle
+l'achèvera, qu'il est certain que l'eau du Rhône, qui passe sous les
+ponts de Lyon, se rendra à la Méditerranée. Et en attendant, on peut
+dire que la réforme est si avancée, en ce qui touche notre question,
+qu'on peut la considérer comme complète. L'Angleterre a affranchi de
+tous droits, et d'une manière absolue, la soie, la laine, le coton, le
+lin, le blé, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile,
+c'est-à-dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pièce
+d'étoffe. Et vous n'êtes pas effrayés, voyant ce que peut la Suisse,
+de ce que pourra bientôt l'Angleterre! Vous résisterez, je le sais par
+la supériorité de votre goût, par les qualités artistiques qui
+distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose à quoi rien ne
+résiste: c'est le _bon marché_.
+
+On vous dit: «Pourquoi vous mêler d'économie politique? Occupez-vous
+de vos affaires.» Vous le voyez, Messieurs, l'économie politique
+pénètre au coeur de vos affaires. Elle vous intéresse, aussi
+directement que le bon état de vos machines ou de vos routes, qui ont
+pour objet de diminuer vos _prix de revient_.
+
+Hier, on me citait un fait qui doit être ici à la connaissance de tout
+le monde, et qui est bien-propre à vous faire réfléchir. On
+m'assurait, et je n'ai pas de peine à le croire, car c'est bien
+naturel, qu'à cause de l'influence de l'octroi sur la cherté de la
+vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu
+d'une grande agglomération d'hommes tendaient à aller s'établir à la
+campagne.
+
+Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait
+exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par
+la même raison qu'on va tisser aux environs plutôt que de tisser à
+Lyon, on ira tisser en Angleterre plutôt que de tisser en France.
+
+Et remarquez que l'octroi ne renchérit que les objets de
+consommation. La douane renchérit et les objets de consommation et
+toutes les matières qui entrent dans la confection du produit.
+N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance à laquelle je fais ici
+allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la
+teinture, les machines, le fer, le coton et la laine?
+
+Le régime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement
+par les droits et les entraves; il les grève encore par la masse
+énorme d'impôts qu'il traîne à sa suite.
+
+D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument
+fiscal, cela est évident. Quand on prohibe textuellement ou non le
+drap et le fer, on renonce à tout revenu public de ce côté. Il faut
+donc tendre les autres cordes de l'impôt, le sel, la poste, etc.
+
+Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entrée des légumes, et tire de
+cet impôt un revenu de 20,000 fr., indispensable à sa bonne
+administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui
+jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou
+l'imprévoyance des électeurs, fait que les propriétaires de ces
+maisons forment la majorité du conseil municipal. Que font-ils? Pour
+donner de la valeur à leurs jardins, ils prohibent les légumes de la
+campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le côté
+économique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est
+clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr.,
+quoique les habitants payent leurs légumes plus cher que jamais; et je
+prévois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle,
+viendra dire à son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il
+faut de toute nécessité, puisque vous repoussez les légumes étrangers,
+dans l'intérêt, dites-vous, des habitants frapper ces mêmes habitants
+d'un impôt de quelque autre espèce.
+
+C'est ainsi que l'exagération de la douane a conduit à des taxes de
+nouvelle invention.
+
+Ensuite, le régime prohibitif nécessite un grand développement des
+forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mérite que nous nous
+y arrêtions un instant.
+
+Ce régime est né de l'idée que la richesse, c'est le numéraire.
+Partant de là, voici comment on a raisonné: il y a une certaine
+quantité de numéraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre
+part qu'en diminuant celle des autres,--d'où, par parenthèse, cette
+conclusion désespérante: la prospérité d'un peuple est incompatible
+avec la prospérité d'un autre peuple.
+
+Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations
+et pour qu'elles ne nous soutirent pas le nôtre? Il y a deux moyens.
+Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous
+garderons notre numéraire; de là la restriction et la prohibition. Le
+second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons
+à nous leurs métaux précieux; de là le système colonial. Car,
+Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner à meilleur
+marché;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un
+empêchement invincible. Il a donc fallu songer à vendre cher, plus
+cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant
+les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un
+mot, en ayant recours à ce principe de destruction et de mort: la
+violence.
+
+Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai
+pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses
+contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les
+acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire.
+
+En d'autres termes, le principe de la restriction a jeté dans le monde
+un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire
+méthodique.
+
+Or, quand les choses en sont là, quand la tendance de tous les
+peuples à la fois est de se ruiner réciproquement et de se dominer les
+uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi à
+un autre effort, quelque pénible qu'il soit, celui de se donner de
+fortes armées permanentes et de puissantes marines militaires.
+
+Et cela ne se peut sans de lourds impôts, d'interminables entraves; ce
+qui aboutit encore, et toujours, à _augmenter le prix de revient des
+produits_.
+
+Ainsi, entraves, gênes, impôts, priviléges, inégalités,
+renchérissement des objets de consommation, renchérissement des
+matières premières, infériorité industrielle, jalousies nationales,
+principe d'antagonisme, armées permanentes, puissantes marines,
+guerres imminentes, développement de la force brutale, voilà le
+programme du régime restrictif. Je voudrais vous présenter aussi celui
+du libre-échange. Mais quoi! ai-je autre chose à faire pour cela que
+de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire?
+
+Le libre-échange est non-seulement une grande réforme, mais c'est la
+source obligée de toutes les réformes financières et contributives.
+
+Quand on a demandé la réduction du port des lettres, l'abaissement de
+l'impôt du sel, la simple exécution de la loi sur les surtaxes,
+qu'a-t-il été répondu? «Rien de tout cela ne peut se faire sans que le
+fisc perde quelques millions!» Le problème, l'éternel problème est
+donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse
+l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel.
+
+Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances,
+il se rencontre que la douane se présente, parmi tous nos impôts, avec
+ce caractère unique, étrange, qu'en soulageant le contribuable on
+élève le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manière la plus
+explicite, les deux grands apôtres de la restriction! «Si la douane
+n'était que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-être le
+double de revenu.» «Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Saint-Cricq,
+que la douane rende peu, puisque son objet est précisément d'éloigner
+les occasions de perception!»
+
+Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale,
+c'est-à-dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est
+qu'une machine à priviléges, vous avez de quoi faire face à la réforme
+de la poste et du sel.
+
+Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction était
+un principe de guerre; par cela même le libre-échange est un principe
+de paix. Qu'on dise que je suis un rêveur, un enthousiaste, peu
+m'importe, je soutiens qu'avec le libre-échange et l'entrelacement des
+intérêts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir
+notre indépendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq
+cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, à la
+Martinique et à Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux,
+à la Jamaïque et dans l'Inde, quel intérêt aurions-nous à nous
+arracher des colonies et des débouchés ouverts à tout le monde?
+
+Non, je ne me laisse pas aller ici à un désir, à un sentiment, à une
+vague espérance. J'obéis à une conviction entière, fondée sur ce qui
+est pour moi une démonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit
+du libre-échange est exclusif de l'esprit de guerre, de conquête et de
+domination. Dès que l'on comprendra que la prospérité réelle, durable,
+inébranlable de chaque industrie particulière est fondée, non sur les
+monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prospérité
+des masses qui sont sa clientèle, c'est-à-dire du monde entier; quand
+les Lyonnais croiront que plus les Américains, les Anglais, les
+Russes, seront riches, plus ils achèteront de soieries; quand la même
+conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie;
+en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-échange, je
+dis que la dernière heure des agressions violentes aura sonné, et que,
+dès ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos
+forces de terre et de mer.
+
+Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications,
+la moins dispendieuse des armées, c'est le libre-échange, qui fait
+plus que de repousser la guerre, qui la prévient; qui fait mieux que
+de vaincre un ennemi, qui en fait un ami.
+
+Et, à cet égard, ma foi dans le libre-échange est telle que je veux la
+mettre ici à l'épreuve d'une prédiction, quoique je sache combien il est
+dangereux de faire le prophète, même hors de son pays. Si ma prédiction
+ne se vérifie pas, je consens, il le faudra bien, à ce que mes paroles
+perdent le peu d'autorité qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle
+s'accomplit, j'aurai peut-être droit à quelque confiance. L'Angleterre a
+adopté le libre-échange. Je prédis solennellement que d'ici à sept ans,
+c'est-à-dire pendant le cours de la législation actuelle, elle aura
+licencié la moitié de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela
+est si peu probable que, le jour même où sir Robert Peel a introduit la
+réforme, et, dans le même exposé des motifs, il a demandé une allocation
+pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus
+grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconséquence
+qu'ait faite cet homme d'État, d'ailleurs alors nouveau converti au
+libre-échange.--Mais cette circonstance, en rendant ma prédiction plus
+hasardée, ne fait que lui donner plus de poids si elle se réalise[63].
+
+[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Nos forces de terre et de mer ramenées ainsi successivement à des
+proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la série de
+réformes financières et contributives qui deviendraient enfin
+abordables. Trop de précision à cet égard me ferait sortir de mon
+sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procédant du
+libre-échange, ces réformes seraient faites dans son esprit et
+s'attaqueraient d'abord aux impôts qui présentent un caractère évident
+d'inégalité, ou gênent les mouvements du travail et la circulation des
+hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la législation des
+boissons.
+
+Il me sera permis aussi de faire observer qu'une réduction des forces
+de terre et de mer amènerait de toute nécessité un adoucissement de la
+loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de
+l'inscription maritime, plus onéreuse encore pour notre population du
+littoral, en même temps qu'elle est, après le régime restrictif, le
+plus grand fléau de notre marine marchande. (V. le nº 36.)
+
+Messieurs, je livre ces remarques à vos méditations. Examinez-les en
+toute sincérité: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimérique,
+rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illuminé;
+que ces réformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans
+celle de notre législation commerciale. Que faut-il pour réaliser le
+bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplète esquisse? Rien
+qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-échange. Aidez-nous
+dans cette entreprise; j'en appelle à vous tous, Messieurs, et
+particulièrement à ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les
+véhicules de l'instruction, les organes de la publicité. Ils savent
+aussi quelle responsabilité morale se lie à cette puissance. Je les en
+conjure, qu'aucune considération de personne ou de parti ne les
+détourne de se dévouer à la cause, à la sainte cause de la libre
+communication et de l'union des peuples. À Dieu ne plaise que je
+demande à qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions
+politiques! mais, grâce au ciel, la foi dans le libre-échange peut
+s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matières.
+On l'a vue soutenue par le journal des _Débats_, par le _Siècle_, par
+le _Courrier_; et le _National_ a déclaré que la liberté du travail et
+de l'échange était la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre
+exemple? Voyez-la régner, de temps immémorial sur le pays le plus
+démocratique de la terre, la Suisse, et s'établir au sein de la nation
+la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les
+opinions politiques, unissons-nous pour éclairer l'opinion. Ne disons
+pas qu'il ne se présentera point un grand ministre pour réaliser nos
+voeux. L'opinion publique est le foyer où se forment les grands
+hommes. Quand nous avons eu à défendre ou notre territoire, ou le
+principe de la révolution française, ce ne sont ni les généraux
+habiles, ni les soldats dévoués qui nous ont manqué. De même, quand
+l'opinion voudra la liberté commerciale, ce n'est pas un homme d'État
+qui nous fera défaut, un homme sincère et dévoué se présentant devant
+la chambre avec le plan de réforme que je viens d'esquisser, et osant
+dire: Voilà un programme de justice et de paix; il triomphera avec
+moi, ou je tomberai avec lui!
+
+
+46.--CINQUIÈME DISCOURS.
+
+ Prononcé dans la seconde réunion publique tenue à Lyon, en août
+ 1847, sur l'influence du régime protecteur à l'égard des
+ salaires.
+
+MESSIEURS,
+
+Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir
+avec vous, j'avais en vue un succès personnel, certes, je ne
+paraîtrais pas aujourd'hui à cette tribune. Ce n'est pas que, sur le
+vaste sujet qui m'est proposé, les idées ou les convictions me fassent
+défaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans
+les démonstrations que j'avais à vous soumettre, elles se sont
+présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il
+m'a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre
+d'un discours; et j'ai dû prendre le parti de m'en remettre beaucoup à
+l'inspiration du moment et à votre bienveillance.
+
+Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la
+circonscrire à un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la
+traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et
+politiques.
+
+Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l'origine
+et les fonctions du capital, les lois de la production, de la
+répartition des richesses, et infime de la population; à rechercher si
+le _salariat_ est, pour une portion de l'humanité, une forme
+naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail;
+si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître,
+et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un
+mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé
+et l'association dans l'avenir.
+
+Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent
+ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhaité de leur
+voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt
+que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination.
+J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces
+organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque
+soir voit mourir. Il n'est pas probable qu'à un signal donné
+l'humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu'en
+soit la forme, quel que soit le génie de l'inventeur. La société
+m'apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant
+d'influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs
+dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les
+préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces
+diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire
+que la société s'en dépouillera tout à coup, comme on rejette un
+vêtement pour en prendre un à la mode?--Je n'en rends pas moins
+justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette
+chimère, et je crois qu'ils ont rendu un service à la science en la
+forçant de scruter ces grandes questions et d'élargir le champ de ses
+études[64].
+
+[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais s'il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la
+lumière et de l'expérience, je ne vois pas qu'on puisse blâmer, comme
+on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent à une
+erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution
+funeste.
+
+On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du
+grand problème de l'humanité. Il n'a pas cette prétention. Il ne
+s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les
+maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de
+l'égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui,
+rien à faire à l'humanité.
+
+Nous croyons qu'il est en lui-même un très-grand progrès, et, de plus,
+par l'esprit qu'il propage, par les lumières qu'il suppose, une
+excellente préparation à d'autres progrès encore. Mais nous nous
+rendrions coupables d'exagération si nous le présentions, ainsi qu'on
+nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement
+à l'égard des classes laborieuses.
+
+Je me renfermerai donc dans cette question:
+
+Quelle est l'influence du régime restrictif sur le taux des salaires,
+ou plutôt sur la condition des ouvriers?
+
+Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que
+deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie.
+Je prends la société telle qu'elle est, telle que le passé nous l'a
+léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail.
+C'est un premier _fait_. Je vois en outre des légions d'hommes occupés
+à entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je
+cherche comment le second de ces faits agit sur le premier.
+
+Et d'abord une première question se présente à moi. Qui a placé là
+cette légion armée? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas
+la voix au chapitre; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime:
+_Id fecit cui prodest_, la présomption est que cette institution, si
+elle profite à quelqu'un, profite aux maîtres.
+
+Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse
+que le régime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et
+mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de
+richesses. Cette hypothèse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse
+s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait
+fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._
+Le fondateur du système restrictif en France l'a lui-même considéré
+comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans
+son essence une vertu productive. Il paraît certain qu'empêcher les
+produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser
+par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du
+Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces
+gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis
+donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise
+d'ailleurs par les protectionnistes eux-mêmes, que le régime prohibitif,
+dans l'ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition
+d'une certaine quantité de richesses.
+
+De plus, l'instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes
+que les tarifs sujets à changement font planer sur l'industrie et le
+commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et
+contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu'il
+faut donner à l'action de la justice pour réprimer des actions
+innocentes en elles-mêmes, que cette législation fait inscrire au
+nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les
+retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant
+d'inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en
+_déperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard,
+apporté cette année à la suspension de l'échelle mobile, a peut-être
+coûté à la France cinquante millions.
+
+Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou
+indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de
+richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur
+quelqu'un.
+
+Lors donc que les législateurs protectionnistes affirment que la
+classe ouvrière, non-seulement n'entre pas en participation de la
+perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c'est comme
+s'ils disaient:
+
+«Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un
+profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte
+égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers.»
+
+Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs
+aient agi ainsi[65]?
+
+[Note 65: V. le chap. VI de la seconde série des _Sophismes_, t. IV,
+p. 173.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Qu'on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres,
+non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie
+d'élucidation.
+
+Représentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations
+libres. Nous n'avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se
+partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les
+capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux,
+admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la
+restriction. Et d'après notre hypothèse le revenu général descend à
+80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers étant
+augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d'où il suit que celle des
+capitalistes tomberait à 20.
+
+Je défie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils
+conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu
+général de tous ses effets, et s'ils affirment néanmoins qu'il
+enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui
+n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait
+la loi encourent deux pertes[66].
+
+[Note 66: V. ci-après les numéros 57 et 58.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie
+les hommes qui, dans l'intérêt des ouvriers, réclament une extension
+de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur
+esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et
+n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse.
+
+Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera
+comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se
+développe, et que, pour comble d'absurdité, la loi qui détruit le
+capital soit précisément celle qui enrichit le travail?
+
+Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces déductions.
+Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le
+régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c'est là une
+concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais
+qu'ils se hâtent de retirer.
+
+Eh! Messieurs, c'est précisément où je voulais vous amener à
+reconnaître qu'il faut étudier le régime restrictif en lui-même;
+savoir si, au total, il entraîne ou n'entraîne pas une déperdition de
+richesses. S'il l'entraîne, il est jugé; et lorsqu'on met en avant les
+ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie
+à la cupidité, mais qu'on entasse erreur sur erreur.
+
+La vérité est qu'en vertu de la loi de solidarité, de l'effort que
+chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_
+qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur
+tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses.
+
+Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le
+problème.
+
+Un simple ouvrier l'a admirablement posé en ces termes pleins de
+justesse et de clarté:
+
+Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent.
+
+Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent.
+
+L'économie politique ne fait qu'habiller cette pensée d'un vêtement
+plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dépend du rapport de
+l'offre à la demande.
+
+Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il
+y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail
+déterminées, le taux moyen des salaires s'en déduit de toute
+nécessité. Les maîtres voulussent-ils l'élever par bienveillance, ils
+ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le
+travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la
+philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital
+restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il
+n'y aurait que 50 ouvriers d'employés. L'humanité en masse n'en
+serait que plus malheureuse, et l'inégalité des conditions plus
+choquante: et, sans parler de la perte résultant de l'inactivité de 50
+ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces
+50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force
+des choses ramènerait la répartition primitive.
+
+Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des
+salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de
+diminuer la quantité du travail offert[67].
+
+[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la première série
+des _Sophismes_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces
+deux éléments.
+
+Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps
+immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu'une
+certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette
+direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise
+des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle
+donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie; si elle donnait
+plus, elle ne serait pas seule.
+
+Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui
+se passe.
+
+D'abord, le premier effet, l'effet le plus immédiat est que le drap
+renchérit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute
+sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d'une taxe. C'est
+pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d'en prendre bonne note,
+de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand
+nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation.
+
+Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et
+puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des
+industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous
+savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le
+travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la
+fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît
+de capital pour y faire face, c'est-à-dire ce qui constitue
+précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est là
+que les protectionnistes triomphent.
+
+Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des
+raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le
+tort de ne montrer qu'une chose là où il y en a deux; et la médaille
+par un seul côté.
+
+D'où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap? Voilà ce
+qu'il faut examiner; et voilà sur quoi j'appelle toute votre
+attention; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que
+le plein ne s'est fait d'un côté qu'aux dépens d'un vide qui se serait
+fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui
+prenait par le dessous d'une pièce de vin de quoi combler ce qui
+manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus
+avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir
+dissimulé cette circonstance.
+
+Donc, d'où sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoyé mêlé
+à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et
+l'argent, emblèmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouvé au fond de
+l'urne d'où est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce
+capital n'a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté
+d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries.
+N'importe d'où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque
+part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a
+certainement découragé l'industrie, le travail et les _salaires_,
+justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la
+fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le
+capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement
+_déplacé_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste
+parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur
+remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la
+classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du côté
+des salaires (si ce n'est par les inconvénients qu'entraîne la
+perturbation, inconvénients qu'on ne remarque pas quand il s'agit
+d'établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les
+protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il
+est question de l'extirper); la classe ouvrière n'a rien perdu ni
+gagné du côté du salaire, puisque le capital n'a été augmenté ni
+diminué, mais seulement _déplacé_. Mais reste toujours cette cherté du
+drap que j'ai constatée tout à l'heure, que je vous ai signalée comme
+l'effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure; et à
+présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui
+frappe l'ouvrier, où est la compensation? Si quelqu'un en sait une,
+qu'il me la signale.
+
+Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois
+par jour,--à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la
+hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni
+se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle
+de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'étonne, en présence de
+tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus
+malheureuse encore.
+
+Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à
+la hauteur où les monopoleurs voulaient l'élever. Je le reconnais ici,
+parce qu'avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient
+toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les
+calculs des protectionnistes.
+
+Aux entrepreneurs d'industrie, le régime restrictif offre des
+compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achètent, ils font
+payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en
+définitive, mais enfin leur perte est atténuée; pour l'ouvrir, il n'y
+a aucune atténuation possible.
+
+Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne
+sais par quelle issue, accès dans l'enceinte législative. Ce serait
+certainement un spectacle curieux et même imposant, s'il se présentait
+à la barre de l'assemblée étonnée,--calme, modéré, mais résolu, et si,
+au milieu du silence universel, il disait: «Vous avez élevé, par la
+loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible; vous
+nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire
+en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l'appât d'un
+profit, fût-il illégitime, hélas! rend toujours crédule. Mais votre
+promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi,
+n'ayant pu que déplacer le capital et non l'accroître, n'a eu d'autre
+résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de
+la cherté. Nous venons vous demander d'élever législativement le taux
+des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé
+législativement le prix de la subsistance.»
+
+Je sais bien ce qu'on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On
+lui dirait, et avec raison: «Il nous est impossible d'élever par la
+loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un
+capital donné plus de salaires qu'il n'en renferme.»
+
+Mais je me figure que l'ouvrier répliquerait: «Eh bien! ce que vous
+dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait
+indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre
+pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne
+demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits
+soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est
+inaccessible à l'intervention législative.»
+
+En vérité, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait répondre. Et
+remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des présomptions, des
+probabilités qu'on peut repousser une telle requête. Il faut une
+certitude absolue[68].
+
+[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les
+salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu'en Bretagne, et
+elles en ont conclu qu'ils tendent à se mettre au niveau du prix de la
+vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui
+prennent leur source dans un capital donné, ne peuvent pas varier à
+l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas
+cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande
+moyenne des salaires s'élève dans un pays, en vertu d'une loi qui
+_déplace_ le capital sans l'accroître.
+
+Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans,
+quand nous avons commencé notre oeuvre, les événements, avec une voix
+plus forte que la nôtre, se sont chargés d'y répondre; car la disette
+est survenue et la cherté avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le
+salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné
+raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manière la plus
+claire.
+
+Quand le prix de la subsistance renchérit, l'universalité des hommes
+dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc
+moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la
+stagnation de l'industrie, qui amène forcément la baisse des salaires.
+En sorte que, dans les temps de cherté, l'ouvrier est froissé par les
+deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par
+l'élévation du prix de la vie.
+
+La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté
+naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en
+conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car
+l'humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne
+changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous
+comment, à la longue, l'équilibre se rétablit? Par la mort. La mort
+prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire
+descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des
+salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la
+cherté de la vie.
+
+Puisque j'ai touché à ce formidable sujet de la population, je
+relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse.
+
+On nous a dit: Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe
+ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la
+vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de
+bien-être aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce
+bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés
+dans leur condition actuelle.
+
+D'abord, cela n'est pas sûr; il est possible que le capital augmente
+pendant ses vingt années aussi rapidement que la population.
+
+Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance
+que donnent vingt ans de bien-être.
+
+Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la
+faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt années de bien-être?
+est-ce une chose à dédaigner? Mais c'est ainsi que la société
+progresse. D'ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre
+qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la
+réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir?
+Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par
+aucun autre impôt? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et
+qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre? Je vous
+dirai: À quoi bon? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle
+soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en
+vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient,
+sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l'humanité est ainsi
+faite que c'est précisément à multiplier qu'elle aime à consacrer ce
+qu'on lui laisse de bien-être; et faut-il pour cela considérer ce
+bien-être comme perdu, le lui refuser d'avance?
+
+Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait à un individu
+au lieu de s'adresser à une nation ou à une classe?
+
+Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire
+épouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend
+pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le
+moment arrive, mais le patron leur fait cette morale:
+
+«Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils
+vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous
+marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous
+seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous
+voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que
+vous désirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite légitimité.»
+
+La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que
+pourrait faire l'humanité à l'objection que je réfute. «Payez-moi ce
+qui m'est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que
+j'en ferai, s'il est honnête? Vous dites qu'après m'être procuré les
+jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai
+toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si
+j'emploie ainsi l'excédant de mes appointements, je ne pourrai pas
+l'employer à autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en
+ai pas profité? Autant vaudrait me refuser mon dîner d'aujourd'hui
+sous prétexte que quand je l'aurai mangé, il n'en resterait plus
+rien.» Appliquée à un peuple, l'objection est de cette force. Elle
+revient à ceci: Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France
+aurait 40 millions d'habitants; sous un régime libre, comme elle
+aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions,
+lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus
+riches.
+
+Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les
+satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées,
+toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes
+les existences allumées au flambeau de la vie? Et est-on bien certain
+que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre
+manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus
+conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]?
+
+[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.]
+
+Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commençant, je
+laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de
+celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j'ai mis à me
+renfermer dans mon sujet, il m'est échappé quelques paroles qui aient
+la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque
+irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma
+conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la
+société cet antagonisme d'intérêts qu'on a voulu y voir. J'aperçois
+bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre
+le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier. Mais
+tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on
+découvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux,
+qui est _le bien que chacun retire de la prospérité de tous_.
+Regardez-y bien, et vous verrez que c'est là ce qui prévaudra sur de
+vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des
+classes! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il
+n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens
+se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre
+commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que
+l'échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle
+solidarité qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres
+en souffrent.
+
+Moi qui ne crois pas à l'antagonisme réel des nations, comment
+croirais-je à l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intérêt
+divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l'humanité, et
+gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la
+Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence
+d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que
+l'intérêt a été placé dans le coeur de l'homme comme un mobile
+indomptable; et, si sa nature était de diviser, il n'y aurait pas de
+ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intérêt unit, à la
+condition toutefois d'être bien compris; et c'est pour cela que
+Malebranche avait raison de considérer l'erreur comme la source du mal
+dans le monde. J'en citerai un exemple, tiré de la fausse application
+qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent répétés aujourd'hui,
+les mots _travail_ et _capital_.
+
+On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela,
+on est bien près d'avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre
+les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu
+axiome, qu'on répète avec tant de confiance, n'était qu'une erreur, et
+plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que
+le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que
+les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait
+concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est
+impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait
+concurrence à la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la
+faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit
+cette simple rectification! Si c'est avec lui-même et non avec le
+travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs?
+Est-ce que les capitalistes soient ruinés? Oh! non. S'ils font des
+voeux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les
+capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et
+surabondent, s'offrent au rabais, jusqu'à ce que leur rémunération
+tombe de degré en degré, jusqu'à ce qu'ils deviennent comme ces
+éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à
+sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu'à ce qu'ils descendent
+enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par
+conséquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais,
+sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde
+économique est plein de ces asymptotes. Voilà la _communauté_, je ne
+dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des
+temps et au point de départ de la société; mais la _communauté_ qui
+est la fin de l'homme, la récompense de ses longs efforts, et la
+grande consommation des lois providentielles. D'un autre côté, que
+doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'être entourés
+d'une population chétive, souffrante et dégradée? Non; mais que toutes
+les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts
+épurés, afin que la clientèle s'ouvre et s'élargisse indéfiniment
+devant eux. La _clientèle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il
+est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien
+des problèmes, les idées d'union, de concorde et de paix. Sachons
+détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la
+prospérité dans les faveurs, les priviléges, l'esprit d'exclusion,
+toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur
+nous-mêmes par la ruine de la _clientèle_. Accoutumons-nous au
+contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la
+vaste circonférence qui nous entoure, c'est-à-dire sur le monde
+entier, ne fût-ce qu'en considération du bien qui, sous forme d'une
+plus vaste et plus riche _clientèle_, se reflétera infailliblement, à
+la longue, dans notre propre sphère d'activité.
+
+Enfin, Messieurs, puisque j'en suis à disséquer des mots, j'appellerai
+encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait
+confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d'effroi,
+comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui
+semble qu'il s'élabore au sein du corps social une aristocratie
+d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie
+de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les
+difficultés qu'ont surmontées nos pères; et il se demande si
+l'humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats
+suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi
+demandé à ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait
+dire, quelle était sa signification; et je l'ai trouvé vide. Je vous
+disais, à la dernière séance, qu'il fallait beaucoup se méfier des
+métaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude
+absurde que, par l'abus des mots, on était parvenu à établir entre
+l'échange et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude
+ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le
+travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il
+n'y a pas même d'opposition à établir entre bourgeoisie et peuple,
+puisque l'une et l'autre s'élèvent par le travail. Sans quoi, il
+faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualité
+s'affranchit du joug de la misère,--l'activité, l'ordre, l'économie,
+la tempérance,--sont le chemin de l'aristocratie et le fléau de
+l'humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises. (_V.
+ci-après le nº 51._)
+
+Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère
+seul la fonction électorale. Quoi qu'il en soit de ce privilége, que
+je n'ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie
+attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes
+et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j'ai eu
+occasion, aujourd'hui même, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi,
+quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l'ordre et le
+cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse? Non;
+je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une
+preuve, qui est décisive, c'est que le système qu'elle a établi
+l'opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière,
+sinon au même degré. Pour qu'on pût voir le germe d'une aristocratie
+naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer
+par prouver que ceux mêmes qui les votent n'en sont pas victimes.
+S'ils le sont, leurs intentions sont justifiées; et le lien de la
+solidarité humaine n'est pas infirmé.
+
+Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l'avoue, ma confiance
+dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des
+subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un
+abaissement des droits sur l'entrée du bétail. La Chambre a repoussé
+cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repoussée que je la blâme; en
+cela elle n'aurait fait que persister dans un système qui, selon moi,
+n'est imputable qu'à l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser
+la mesure; elle a refusé de l'examiner, elle a fui la lumière, elle a
+mis une sorte de passion à étouffer le débat; et, par là, il me semble
+qu'elle a proclamé, à la face du monde, qu'elle avait bien réellement
+la conscience de son tort.
+
+Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je
+persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l'on veut la
+bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-même. La
+Chambre ne sait pas l'économie politique, voilà tout. Et le peuple, la
+sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez
+l'immense majorité des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens,
+que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincères. Et pourquoi?
+parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart
+des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème?
+le voici: «Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence?» et
+fort naïvement ils répondent: «Non.»--Ne les blâmons pas trop; car la
+concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier
+aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et
+réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est
+l'antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force
+qui pousse notre race vers les régions de l'égalité. Pourrait-on voir
+des symptômes aristocratiques dans une loi sur l'hygiène, qui aurait été
+rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la
+circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne
+blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite?
+
+Qui donc a le droit de reprocher à la législature d'avoir élevé le
+prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause
+commune avec elle? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes
+craintes, les mêmes illusions? ne voteraient-ils pas les mêmes
+restrictions, s'ils y étaient appelés? Qu'ils commencent donc par
+étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par
+mettre la législature en demeure, par réclamer justice; et si justice
+leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus
+loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront
+raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces
+jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanité:
+Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans
+son propre intérêt?--Puisse la législature rendre inutile la solution
+de ce problème!
+
+
+47.--SIXIÈME DISCOURS, À MARSEILLE.
+
+ Fin d'août 1847.
+
+MESSIEURS,
+
+Se faire valoir en commençant un discours, c'est certainement violer
+la première règle de la rhétorique. Je crois néanmoins pouvoir dire,
+sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abnégation
+que de paraître, dans les circonstances où je me trouve, devant une
+assemblée aussi imposante. Je parle après deux orateurs, l'un aussi
+familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science
+économique, l'autre célèbre dans le monde littéraire où il a cueilli
+une palme si glorieuse et si méritée, tous deux jugés dignes de
+représenter dans les conseils de la nation la reine de la
+Méditerranée. Je parle devant le plus grand orateur du siècle,
+c'est-à-dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il
+n'en était, je l'espère, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire
+cette phalange de publicistes distingués qui, dans ces derniers temps,
+et précisément sur la question qui nous occupe, ont élevé la presse
+marseillaise à une hauteur qui n'a été nulle part dépassée. Enfin,
+l'auditoire tout entier est bien propre à effrayer ma faiblesse; car
+l'éclat que jette la presse marseillaise ne peut guère être que
+l'indice et le reflet des lumières abondamment répandues dans cette
+grande et belle cité.
+
+Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a soulevées
+contre le libre-échange soient prises dans l'économie politique. Il
+est même probable que si nous n'avions à combattre que des arguments
+protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre.
+J'ai assisté à beaucoup de conférences, composées d'hommes de lettres
+ou de jeunes gens parfaitement désintéressés dans la question, et je
+me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort
+respectables, mais peu éclairés, avaient ouvert contre le
+libre-échange une source d'objections aussi abondante au moins que
+l'économie politique du _Moniteur Industriel_.
+
+Les rêveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation
+très-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas à
+craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais
+elles ont l'inconvénient de dévorer une masse énorme d'intelligences,
+surtout parmi les jeunes gens, et de la détourner d'études sérieuses.
+Par là elles retardent certainement le progrès de notre cause. Ne nous
+en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est
+calomniée, et que souvent elle se calomnie elle-même. Non, l'égoïsme
+n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions à la surface, il existe au
+fond de la société un sentiment de justice et de bienveillance
+universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une
+manière plus complète et surtout plus égale les besoins physiques,
+intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mêmes que ce
+sentiment fait éclore en constatent l'existence; et si elles sont bien
+souvent frivoles comme doctrine, elles sont précieuses comme symptôme.
+De tout temps on a fait des utopies; elles n'étaient guère que la
+manifestation de quelques bonnes volontés individuelles. Mais
+remarquez que de nos jours il n'est pas un écrivain, un orateur qui ne
+se croie tenu de mettre en tête de ses écrits et de ses discours, ne
+fût-ce que comme étiquette, ne fût-ce, passez-moi l'expression, que
+comme réclame, les mots: égalité, fraternité, émancipation du
+travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public,
+mais dans le public lui-même que ce sentiment existe, puisqu'il
+signale à ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour
+en être écoutés.
+
+Sans doute, Messieurs, guidés par cette indication, par cette exigence
+des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de sociétés,
+tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu'à la faire
+grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie était un hommage
+rendu à la vertu, de même on peut dire que l'affectation
+philanthropique est un hommage à ce sentiment de justice et de
+bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de
+notre siècle et de notre pays; et félicitons-nous de ce que ce
+sentiment existe, car, dès qu'il sera éclairé, il fera notre force.
+
+[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'éditeur_.)]
+
+C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre à votre examen une
+vue du libre échange qui réponde tout à la fois aux arguments des
+protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la
+philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la
+question a été parfaitement traitée sous d'autres aspects par les
+honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune; et dès lors il
+me sera permis, devant une assemblée aussi éclairée, et malgré la
+défaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de
+l'_abstraction_.
+
+Et puisque ce mot se présente à mes lèvres, permettez-moi une
+remarque.
+
+J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir inventé le mot
+_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait à sa
+disposition le mot si simple et si juste: _vérité universelle_. Car,
+regardez-y de près, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une
+_vérité universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et
+toujours?
+
+Un homme tient deux boules à sa main droite et deux à sa main gauche.
+Il les réunit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait
+l'expérience pour la première fois, tout ce qu'il peut énoncer, c'est
+ce fait particulier: «Aujourd'hui, à quatre heures, à Marseille, deux
+boules et deux boules font quatre boules.» Mais s'il a renouvelé
+l'expérience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec
+des objets divers, il peut à chaque fois éliminer les circonstances de
+temps, de lieux, de sujet, et proclamer que «deux et deux font
+quatre.» C'est une abstraction de l'école, soit; mais c'est surtout
+une _vérité universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire
+à l'arithmétique sans en arrêter immédiatement les progrès.
+
+Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos
+adversaires nous dépopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant à
+la face le mot _abstraction_. Vous êtes dans l'erreur, s'écrient-ils,
+car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs
+pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'école n'eût pas
+inventé ce mot et qu'ils fussent réduits à nous dire: «Vous êtes dans
+l'erreur, car ce que vous dites est une vérité universelle.» (Rires.)
+Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de
+notre côté. (Nouveaux rires.)
+
+La science économique a aussi une formule, promulguée par J. B. Say,
+formule qui ruine de fond en comble le régime restrictif. C'est
+celle-ci: _Les produits s'échangent contre des produits_. On peut
+contester la vérité de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on
+ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes,
+particulièrement celui du _travail national_; car si chaque
+importation implique et provoque une exportation correspondante, il
+est clair que les importations peuvent aller jusqu'à l'infini sans que
+le _travail national_ en reçoive aucune atteinte.
+
+Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un
+ensemble, une série, une multitude de trocs.
+
+Un homme se promène sur le port de Marseille. À chaque étranger qui
+débarque, il fait des propositions de ce genre: «Voulez-vous me donner
+ces bottes? je vous donnerai ce chapeau;» ou: «Voulez-vous me donner
+ces dattes? je vous donnerai ces olives.» Est-il possible de voir là
+une atteinte à l'intérêt des tiers, au travail national? Quoi! alors
+que chacun reconnaît à cet homme la propriété de ces olives, alors
+qu'on lui reconnaît le droit de les détruire par l'usage, alors que
+chacun sait qu'elles n'ont pas même d'autre destination au monde que
+d'être détruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux
+intérêts des tiers si, au lieu de les consommer, il les échange? Et si
+le troc, qui est l'élément du commerce, est avantageux, alors qu'il
+est déterminé par l'influence si clairvoyante de l'intérêt personnel,
+comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel
+les négociants, le numéraire, les lettres de change, les routes, les
+voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment
+le commerce, dis-je, pourrait-il être nuisible?
+
+Pour vous assurer que _les produits s'échangent contre les produits_,
+suivez par la pensée une cargaison de sucre, par exemple. Assurément
+tous ceux qui ont concouru à la former ont reçu quelque chose en
+compensation et, d'un autre côté, lorsque, divisée en fractions
+infinies, elle est arrivée aux derniers acheteurs, aux destinataires,
+aux consommateurs, ceux-ci ont donné quelque chose en retour. Donc,
+quoique l'opération ait pu être fort compliquée, il y a eu, de part et
+d'autre, produits donnés et produits reçus, ou _échanges_.
+
+J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus
+complète, plus féconde, qui ouvre à la science de grands et admirables
+horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du
+libre-échange, et qui, lavant l'économie politique du reproche de
+sécheresse, est destinée, je l'espère, à rallier les écoles
+dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'échangent
+contre les services_.
+
+D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait
+rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la
+première semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des
+termes, donner le nom de _produit_ à l'oeuvre qu'accomplissent dans la
+société les magistrats, les militaires, les écrivains, les
+professeurs, les prêtres et même les négociants; ils ne créent pas des
+produits, ils rendent des services.
+
+Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite
+entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y
+regarde de près, on reste convaincu que ce qui s'échange entre les
+hommes, ce n'est précisément pas les produits, mais les services; et
+ceci devant nous conduire à de vastes aperçus, je vous demande,
+Messieurs, un instant d'attention.
+
+Si vous décomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez
+qu'il est le résultat de la coopération de deux forces: une _force
+naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un après
+l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnaîtrez que
+pour amener une chose à cette condition d'utilité qui la rend propre à
+notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le
+concours du travail.
+
+Or, il est démontré, pour moi, que ce concours de la nature est
+toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rémunération, c'est le
+service rendu à l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on
+nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a été
+l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopération
+des agents naturels[71].
+
+[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap.
+IV.--(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Messieurs, je n'ai certes pas la prétention de faire ici un cours
+d'économie politique; mais la distinction que je soumets à votre
+examen est si importante en elle-même et par ses conséquences, que
+vous me permettrez de m'y arrêter un moment.
+
+Je dis que la nature et le travail concourent à la création des
+produits. Or, la coopération de la nature étant nécessairement
+_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette
+coopération est plus grande. Voilà pourquoi tout progrès industriel
+consiste à faire concourir la nature dans une proportion toujours plus
+forte.
+
+Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilité, quand la
+nature, ayant tout fait, ne laisse rien à faire au travail. La lumière
+du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas.
+
+Cependant, si vous voulez de la lumière pendant la nuit, vous ne
+pouvez vous la procurer sans peine; et là apparaît le principe de la
+rémunération.
+
+Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit
+dans le domaine de la communauté, si vous désirez un des gaz
+particuliers qui le composent, il faut le séparer; c'est une peine à
+prendre, ou à rémunérer si un autre la prend pour vous.
+
+Quand l'eau est à vos pieds et dans un état de pureté qui la rend
+potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher à cent
+pas, elle _coûte_. Elle coûte davantage, s'il faut l'aller chercher à
+mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier.
+C'est une peine à votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si
+un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et
+que vous payez par un autre _service_.
+
+La houille est à cent pieds sous terre; c'est certainement la nature
+qui l'a faite et placée là à une époque antédiluvienne. Ce travail de
+la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut être le principe d'aucune
+rémunération; mais pour avoir la houille, ce que vous avez à
+rémunérer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la
+transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de
+transport.
+
+Tenons-nous donc pour assurés que ce ne sont pas les produits qui se
+payent, mais les services rendus à l'occasion des produits.
+
+Vous me demanderez où je veux en venir et quel rapport il y a entre
+cette théorie et le libre-échange; le voici:
+
+S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part
+d'utilité que le travail a ajoutée au produit, et si nous recevons
+_gratuitement_, _par-dessus le marché_, toute l'utilité qu'a mise dans
+ce produit la coopération de la nature, il s'ensuit que les marchés
+les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux où, pour un
+très-léger service humain, on nous donne, par-dessus le marché, une
+très-grande proportion de services naturels.
+
+Si une marchandise m'est portée dans un bateau à voiles, elle me
+coûtera moins cher que si elle m'est portée dans un bateau à rames.
+Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la
+nature, qui est _gratuit_.
+
+Afin de me faire comprendre complétement, il me faudrait exposer ici
+les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit
+assez pour vous montrer d'autres conséquences de cette théorie.
+
+Elle doit détruire jusque dans leur germe les jalousies
+internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribué ses
+bienfaits sur le globe d'une manière uniforme; un pays a la fertilité,
+un autre l'humidité, un troisième la chaleur, un quatrième des mines
+abondantes, etc.
+
+Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer.
+Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantité donnée de
+houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a
+été pour eux plus libérale relativement à la houille, et que, par
+conséquent, ils prennent à cette occasion une moindre peine. Quant à
+nous, Provençaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous désirer?
+Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre à
+des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit éloignée des routes, des
+canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral,
+ce serait un voeu absurde; car ce serait désirer d'avoir plus de peine
+à rémunérer, c'est-à-dire plus de peine à prendre nous-mêmes. Dans
+notre propre intérêt, nous devons donc désirer que tous les pays du
+monde soient le plus favorisés possible par la nature; que partout la
+chaleur, l'humidité, la gravitation, l'électricité entrent dans une
+grande proportion dans la création des produits, qu'il reste de moins
+en moins à faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste à
+prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous
+livrer le produit.--Que la houille anglaise soit à la surface du sol,
+que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la
+pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si
+abondants que la rémunération en soit de plus en plus réduite, que des
+inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onéreux du
+travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages,
+mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon marché_, et
+le bon marché ne profite pas au vendeur, mais à l'acheteur. Ainsi ce
+bienfait que la nature semblait avoir accordé à l'Angleterre, c'est à
+nous qu'elle l'a accordé, ou du moins nous entrons en participation de
+ce bienfait par l'échange.
+
+D'un autre côté, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la
+soie, la nature ne leur ayant accordé qu'une intensité de chaleur qui
+laisserait beaucoup à faire au travail, quels voeux doivent-ils faire
+conformément à leur vrai intérêt? Que les choses se fassent en
+Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la
+nature ne laisse au travail qu'une coopération supplémentaire
+très-restreinte, puisque c'est cette coopération seule qui se
+paye[72].
+
+[Note 72: V. tome IV, pages 36 à 45, et tome VI, le chap.
+_Concurrence_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'économie politique bien comprise
+démontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que
+chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit
+s'en féliciter; et il s'en félicitera certainement dès qu'il
+comprendra que ces avantages ont beau nous paraître localisés,--par
+l'échange, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes.
+
+La claire perception de cette vérité réalisera, ce me semble, dans la
+pratique même des affaires, le dogme de la fraternité.
+
+Sans doute, la fraternité prend aussi sa source dans un autre ordre
+d'idées plus élevées. La religion nous en fait un devoir; elle sait
+que Dieu a placé dans le coeur de l'homme, avec l'intérêt personnel,
+un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les
+autres; et l'autre: Vous n'avez rien à perdre, vous avez tout à gagner
+à vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la
+science vienne démontrer l'accord de deux forces en apparence si
+contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau
+déclamer contre l'intérêt, il vit, et il vit par décret
+imprescriptible de celui qui a arrangé l'ordre moral. Jetons les yeux
+autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre
+propre conscience; et nous reconnaîtrons que l'intérêt est dans la
+société un ressort nécessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il
+pas dès lors bien décourageant qu'il fût par sa nature, et alors même
+qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit?
+et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission
+d'étouffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance
+entre ces deux mobiles, si tous deux tendent à la même fin, c'est un
+avenir certain ouvert au règne de la fraternité parmi les hommes. Y
+a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une
+jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient
+antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens
+opposés sur nos destinées, se réconcilier dans un effet commun et
+proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit siècles, annonça
+la _fraternité_ au monde, n'était pas aussi contraire à la pente du
+coeur humain que le disait naguère une superficielle philosophie?
+
+Messieurs, après avoir essayé de vous donner une idée de la doctrine
+du libre-échange, je vous dois une peinture du régime restrictif.
+
+Les personnes qui fréquentent le jardin des Plantes à Paris, ont été à
+même d'observer un phénomène assez singulier. Vous savez qu'il y a un
+grand nombre de singes renfermés chacun dans sa cage. Quand le gardien
+met les aliments dans l'écuelle que chaque cage renferme, on croit
+d'abord que les singes vont dévorer chacun ce qui lui est attribué.
+Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les
+bras entre les barreaux et chercher à se dérober réciproquement la
+pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu
+desquels bon nombre d'écuelles sont renversées et beaucoup d'aliments
+gâtés, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns,
+demain sur les autres et, à la longue, elle doit se répartir à peu
+près également sur tous, à moins que quelques singes des plus
+vigoureux n'y échappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est
+pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres.
+
+Voilà l'image fidèle du régime restrictif.
+
+Pour montrer cette similitude, j'aurais à prouver deux choses:
+d'abord que le régime restrictif est un système de spoliation
+réciproque; ensuite qu'il entraîne nécessairement une déperdition de
+richesses à répartir sur la communauté. Cette démonstration, que je
+pourrais rendre mathématique, m'entraînerait trop loin. Je la confie à
+votre sagacité; et vous reconnaîtrez, avec quelque confusion, que si
+souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont
+les hommes qui ont singé les singes.
+
+L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler
+votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des
+chances qu'ouvre le libre-échange à toutes ces réformes financières
+après lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement.
+J'en ai parlé à Lyon, et le sujet me paraît si grave que je me suis
+promis d'en parler partout où je pourrai me faire entendre.
+
+Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pensée de heurter les
+convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas
+permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas
+aucun homme politique, mais aucun parti) qui se présente devant les
+Chambres et devant le pays avec un plan de réforme financière clair,
+net, précis, actuellement praticable? Car, si je regarde du côté du
+ministère, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore
+moins dans ses actes; et si je me tourne du côté de l'opposition, je
+n'y vois qu'une tendance marquée vers l'accroissement des dépenses, ce
+qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges
+publiques.
+
+Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais
+il me semble que le libre-échangiste tient en ses mains ce programme
+si désiré.
+
+Je suppose qu'à l'ouverture de la prochaine session, un homme investi
+de la confiance de la couronne se présente devant les mandataires du
+pays et leur dise:
+
+«Le libre-échange laissera entrer en France une multitude d'objets
+qui maintenant sont repoussés de nos frontières, et qui, par
+conséquent, verseront dans le Trésor des recettes dont je me servirai
+pour réduire l'impôt du sel et la taxe des lettres.»
+
+«Le libre-échange créera plus de sécurité pour la France qu'elle ne
+peut s'en donner par le développement onéreux de la force brutale. Il
+me permettra donc de réduire, dans de fortes proportions, nos forces
+de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera
+libres, nous doterons les communes de manière à ce qu'elles puissent
+supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impôt des boissons, et
+nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de
+l'inscription maritime.»
+
+Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature à faire
+quelque impression, même sur les hommes qui ont le plus contracté
+l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systématique_.
+
+Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme.
+
+D'abord deux réformes importantes, celles du sel et de la poste,
+découlent immédiatement de la réforme commerciale. Les autres sont
+l'effet de la sécurité que, selon nous, le libre-échange doit garantir
+aux nations.
+
+Quant à la première partie du programme, il n'y a pas d'objection
+possible. Il est évident que le drap, le fer, les tissus de coton,
+etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modérés,
+donneraient un revenu au Trésor. Cet excédant de recettes serait-il
+suffisant pour combler le déficit laissé par le sel et le port des
+lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de
+banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opération,
+et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous
+donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez
+les droits prohibitifs, en même temps réduisez l'impôt du sel et la
+taxe des lettres; s'il y a déficit, nous le comblerons, s'il y a
+excédant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre était
+repoussée, ce serait, certes, la meilleure preuve que le système
+restrictif n'est pas destiné à protéger, mais à exploiter le public.
+(_V. tome V, pages 407 et suiv._)
+
+Quant à l'étroite relation qui existe entre le libre-échange et la
+paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne
+développerai pas théoriquement cette pensée. Mais voyez ce qui se
+passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi céréale, ce
+qui a été considéré comme une révolution intérieure et même politique.
+Ne saute-t-il pas aux yeux que par là elle a rendu plus difficile
+toute collision avec les États-Unis et les autres pays d'où elle
+tirera désormais ses subsistances? L'année dernière, elle a réformé la
+législation sur les sucres; il y a là bien autre chose qu'une
+révolution intérieure et politique, c'est vraiment une révolution
+sociale, une ère nouvelle ouverte aux destinées de la Grande-Bretagne
+et à son action sur le monde.
+
+On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de
+nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique
+machiavélique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous
+ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous?
+Nous le savons, et nous détestons cette politique plus et mieux que
+nos adversaires; car nous en détestons non-seulement les effets, mais
+encore les causes. Et où cette politique a-t-elle ses racines? Dans le
+système restrictif, dans la funeste pensée de vouloir toujours vendre
+sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscité tant
+de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples
+les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement
+général pour étendre ses conquêtes et ses colonies.
+
+Je dis que c'est une pensée de restriction qui la poussait dans cette
+voie, et à tel point que, tant que cette pensée a pesé dans ses
+déterminations, la paix des nations n'a pu être qu'une inconséquence
+de sa politique.
+
+Mais enfin, l'Angleterre a réussi; elle a des conquêtes, des colonies;
+elle est parvenue à ses fins, et peut approvisionner sans concurrence
+la moitié du globe.
+
+Et que fait-elle?
+
+Elle dit à ses colonies: Je ne veux plus vous donner des priviléges
+sur mon marché, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour
+moi sur les vôtres; et, en conséquence, vous réglerez vous-mêmes vos
+tarifs.
+
+N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement réel des colonies, du
+moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue
+administratif? N'est-ce pas revenir au point de départ et proclamer
+qu'on a fait fausse route[73]?
+
+[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et
+suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons là de la générosité, de
+l'abnégation, de l'héroïsme; non, nous n'y voyons que de l'intérêt,
+mais de l'intérêt bien entendu, de l'intérêt qui est d'accord avec
+l'intérêt de l'humanité.
+
+Le principe restrictif est mauvais à nos yeux; s'il est mauvais, il
+entraîne des conséquences funestes, il n'est même mauvais que par là;
+s'il entraîne des conséquences funestes, les Anglais, qui ont poussé
+plus loin ce régime que tout autre peuple, ont dû les premiers
+apercevoir ces conséquences et en souffrir; ils changent de route,
+quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une révolution
+immense dans les affaires du monde, une des plus grandes révolutions
+dont le globe ait été témoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide
+que les Anglais l'ont faite, non par abnégation, mais par intérêt; je
+dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde,
+puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive à une domination
+injuste, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'y renoncer. Je dis que
+plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans
+danger se soulager du poids des armées permanentes et des marines
+militaires.
+
+On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits
+commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-échange,
+non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du
+pays, une nation de 36 millions d'âmes n'est pas seulement invincible,
+elle est inattaquable.
+
+Mais ce programme, il faut en convenir, a un côté chimérique.
+L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public
+est tellement infatué des prétendus avantages du régime protecteur,
+qu'il repousse la liberté commerciale même avec ce cortége de réformes
+que je viens d'énumérer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur
+pesanteur, les impôts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le
+recrutement et l'inscription maritime plutôt que de me rendre
+participant, par l'échange, aux bienfaits que la nature a départis aux
+autres peuples.
+
+Messieurs, voilà le préjugé qu'il faut détruire; c'est notre mission,
+c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle
+est grande et belle. Il s'agit de conquérir le libre-échange, et, avec
+lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques.
+Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intérêts,
+mais au nom de ce tribut que nous devons tous à la société, de marcher
+en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conquêtes, de
+poursuivre votre tâche avec vigueur et persévérance. Étendez la
+publicité de vos excellents journaux, provoquez des associations à
+Aix, à Avignon, à Cette, à Nîmes, à Montpellier, fondez des chaires
+d'économie politique, unissez-vous intimement à l'Association
+parisienne, prêtez-lui le concours de votre force morale, de votre
+intelligence, de votre expérience des affaires, et au besoin de vos
+finances; et alors, soyez-en sûrs, vous n'entendrez plus dire ce
+qu'on répète sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de
+Bossuet: «_Le libre-échange se meurt, le libre-échange est mort!_» Le
+libre-échange est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient;
+mais, quant à moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup
+de choses périssables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne
+meurt jamais: c'est la vérité.
+
+Le terrain de la discussion peut être longtemps envahi par des erreurs
+opposées. La vérité peut être lente à s'y montrer. Mais dès qu'elle y
+paraît, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes
+suspendissent les chants funèbres qu'ils ont entonnés sur la tombe
+imaginaire du libre-échange, il suffirait peut-être qu'ils jetassent les
+yeux sur cette assemblée si nombreuse, si imposante, si éclairée et si
+sympathique.
+
+Messieurs, soyons sûrs d'une chose: si le libre-échange pouvait
+mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est
+l'indifférence. Si on le discute, il vit. Je dirai même qu'il marche
+vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane,
+il règne. En Angleterre, il a surmonté des obstacles formidables. Aux
+États-Unis, l'intérêt national a vaincu le privilége. À Naples, le
+tarif a subi une réforme profonde. En Prusse, le développement du
+régime protecteur a été brusquement arrêté. On assure que l'empereur
+de Russie médite de révolutionner le système des douanes dans un sens
+libéral. En Espagne même, la discussion est portée sur un terrain
+officiel par une enquête dont les commencements promettent les plus
+heureux résultats. Des associations pour le libre-échange se sont
+formées à Gênes, à Rome, à Amsterdam; et, dans un mois, des hommes
+éminents, accourus de tous les points de l'Europe, se réuniront à
+Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication
+des peuples. Sont-ce là des signes de mort? et ne devons-nous pas
+plutôt concevoir l'espérance que nous sommes appelés à assister, plus
+tôt peut-être que nous ne le croyons, à ce grand écroulement des
+barrières qui séparent les peuples, les condamnent à d'inutiles
+travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et
+le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de
+prétexte au développement de la force brutale, transforment les
+travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mêmes
+la discorde, toujours inséparable du privilége; car ce qui est
+privilége pour l'un est servitude pour l'autre.
+
+Je n'ai pas parlé de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire
+qu'une grande idée est morte en France, quand cette idée est conforme
+à la justice et à la vérité, et quand, sans compter Paris, des villes
+comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son
+triomphe?
+
+Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la
+liberté et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le
+pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises
+inspirations de l'esprit de parti, sont du côté de la liberté. Sans
+doute, tout le monde ne peut pas avoir l'expérience du négociant; tout
+le monde n'est pas obligé non plus de pénétrer dans toutes les
+subtilités de la théorie économique. Mais s'il est un homme, au regard
+d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes béquilles de la
+pratique et de l'analyse, et qui ait reçu du ciel, avec le don du
+génie, l'heureux privilége d'arriver d'un bond et dans toutes les
+directions jusqu'aux bornes et par delà les bornes des connaissances
+du siècle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire,
+l'inimitable poëte, l'illustre orateur, le grand historien, dont
+l'entrée dans cette enceinte a attiré vos avides regards. Vous n'avez
+pas oublié que M. de Lamartine a défendu la cause de la liberté, dans
+une circonstance où elle se confondait intimement avec l'intérêt
+marseillais. Je n'ai pas oublié non plus que M. de Lamartine, avec
+cette précision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu'à lui,
+a résumé toute notre pensée en ces termes: «La liberté fera aux hommes
+une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire.» (Bruyants
+applaudissements.) J'espère donc, et j'ai la ferme confiance que M. de
+Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette
+assemblée est un témoignage de bienveillance envers des hommes qui
+essayent leurs premiers pas dans cette carrière du bien public, qu'il
+parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde
+sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre
+communication des hommes, des choses et des idées[74].
+
+[Note 74: À la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et
+termina en ces termes un magnifique discours:
+
+«Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous
+souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de
+richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zèle
+entièrement désintéressé, la vérité gratuite, dont il est l'organe, et
+la parole de vie matérielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce
+nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le
+placerez à côté de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la
+grande ligue européenne, parmi les noms des apôtres de cet évangile du
+travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui
+fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de
+patrie ou de nationalité,--la liberté, la justice et la paix!--(_Note
+de l'éditeur._)]
+
+
+48.--SEPTIÈME DISCOURS, À PARIS, SALLE MONTESQUIEU.
+
+ 7 Janvier 1848.
+
+Messieurs, je me propose de démontrer que le libre-échange est la
+cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des
+masses, de la démocratie.
+
+Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient à l'appui
+de la proposition que vient de développer avec tant de chaleur et de
+talent mon ami M. Coquelin.
+
+J'ai visité à Marseille les ateliers d'un grand fabricant de
+machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles
+dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en
+France; il est dans la nature de la cherté de diminuer la
+consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de
+navires en fer là où le haut prix de la matière première restreint
+l'usage de ces choses. L'établissement n'avait donc qu'une médiocre
+importance, lorsque le chef se décida à demander l'autorisation de
+travailler _à l'entrepôt_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que
+travailler _à l'entrepôt_. C'est mettre en oeuvre des matières que
+l'on va chercher partout où on les trouve au plus bas prix, à la
+condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de
+douane, si on le livre à la consommation française.
+
+Dès cet instant la fabrique prit des proportions considérables, et il
+fallut bientôt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en
+sortent, faites avec du fer anglais ou suédois, vont se vendre sur les
+marchés extérieurs, en Italie, en Égypte, en Turquie, où elles
+rencontrent la concurrence étrangère. Et puisque l'établissement
+prospère, puisqu'il occupe 1,000 à 1,200 ouvriers français, c'est une
+preuve sans réplique que notre pays n'est pas affligé de cette
+infériorité dont on parle sans cesse, même à l'égard d'une fabrication
+où les Anglais excellent.
+
+C'est là du libre-échange, mais, remarquez bien ceci, du libre-échange
+absolu quant au côté onéreux, et fort incomplet quant au côté
+favorable à cet établissement.
+
+En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espèce de
+privilége pour la vente sur les marchés neutres. Mais, pour la
+fabrication, il est loin de posséder tous les avantages de la liberté.
+
+D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reçoivent en franchise les objets
+de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne
+travaille _à l'entrepôt_ qu'à la condition de se soumettre à beaucoup
+d'entraves. La douane estampille tout le fer étranger, et, en le
+manipulant, il faut s'y prendre de manière à laisser paraître le
+poinçon sacré, ce qui entraîne beaucoup de fausses manoeuvres et de
+déchets. Enfin, la houille et l'outillage ont payé d'énormes droits.
+
+Malgré cela, la fabrique prospère; et, chose bien remarquable, elle
+emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait
+avant d'être autorisée à mettre en oeuvre du fer étranger. Pourquoi?
+Parce qu'alors ce n'était qu'un établissement mesquin, et aujourd'hui
+c'est une usine considérable; parce qu'elle a décuplé ses produits, et
+que le fer français étant nécessaire pour certaines pièces il en entre
+plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement
+dans une seule.
+
+Voilà qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est
+beaucoup moins.
+
+Quand un acquéreur se présente, notre manufacturier écoute
+attentivement de quelle manière il prononce le mot _machine_, car cela
+a une grande influence sur la transaction qui doit suivre.
+
+Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le
+manufacturier répond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur
+d'articuler en bon français _machine_, on lui demande sans pitié
+30,000 francs. Pourquoi cette différence? Quel rapport y a-t-il entre
+le prix de la machine et la manière dont le mot se prononce? Il y en a
+un très-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacité, devine
+que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui
+dit _machine_ est un Français. Or le Français, en qualité de citoyen
+_protégé_ (rire prolongé), doit payer un travail exécuté en France un
+tiers de plus que l'étranger; car si la machine entre dans la
+consommation française, elle a 33 p. 100 de droits à acquitter, d'où
+il résulte que les étrangers nous battent avec nos propres armes. Mais
+que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut
+bien subir quelques inconvénients pour elle. Nous aurions tort de nous
+plaindre, puisque nous sommes protégés, battus et contents. (Bruyante
+hilarité.)
+
+Messieurs, cette machine française, vendue plus cher à nos
+compatriotes qu'aux étrangers, me met sur la voie d'une autre
+considération fort importante que je crois devoir vous soumettre.
+
+Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la
+concurrence anglaise si redoutable, c'est la supériorité des capitaux
+britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce
+capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports,
+beauté du climat, fertilité du sol, habileté des ouvriers, nous avons
+des avantages réels; et, quant au fer et à la houille, nous les
+aurions, par la liberté, au même prix, à très-peu de chose près, que
+nos rivaux eux-mêmes. Mais le capital, le capital, comment lutter
+contre ce colosse?
+
+Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un
+peuple n'est pas nuisible à l'industrie d'un peuple voisin, par la
+même raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux
+Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infériorité
+de notre capital nous place vis-à-vis des Anglais dans une position
+fâcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rétablir
+l'équilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital déjà
+si chétif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il
+faut tâcher de faire rendre à 100,000 francs autant de services qu'à
+120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il
+y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous
+les transformez en 80,000 fr. Est-ce là un bon remède au mal dont vous
+vous plaignez? Est-ce là un bon moyen de rétablir l'équilibre entre
+les capitaux français et anglais?
+
+Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de
+Manchester élèvent, en même temps, chacun une usine, conçues
+absolument sur le même plan, destinées à donner exactement les mêmes
+produits; enfin, identiques en tout.
+
+Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus
+considérable, par le fait du régime protecteur? Il lui faudra un plus
+grand capital fixe, puisque ses bâtisses et ses machines lui coûteront
+plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital
+circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la même quantité de
+coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances
+en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer
+l'opération avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Français.
+
+Et remarquez que cela se répète pour toutes les opérations, depuis la
+plus gigantesque jusqu'à la plus humble, car il n'y a si mince atelier
+où l'outillage n'exige, en France, une plus forte dépense à cause du
+régime protecteur.
+
+Maintenant, si chaque entrepreneur français, grand ou petit, faisait
+son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donné, a
+un capital déterminé. Donc, si dans chaque entreprise le capital est
+plus grand qu'il ne devrait être pour l'effet produit, il s'ensuit
+rigoureusement que le nombre des entreprises doit être moindre, à
+moins que l'on n'aille jusqu'à prétendre que, d'un tout connu, on peut
+tirer un égal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou
+petites.
+
+Le résultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins
+grande quantité de matière mise en oeuvre, un moins grand nombre de
+produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la
+place, diminution de travail et de salaires. Singulière façon de
+rétablir l'équilibre entre le capital français et le capital anglais!
+Autant vaudrait garder la liberté et jeter un quart de nos capitaux
+dans la rivière. Et c'est là ce qu'on appelle mettre notre pays à même
+de lutter _à forces égales_.
+
+C'est bien pis encore si nous considérons l'industrie agricole; et
+jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait
+voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture.
+
+Vous savez, Messieurs, que les terres s'achètent d'autant plus cher
+qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore là une _généralité_, et
+c'est précisément pourquoi c'est une vérité.
+
+Cela posé, admettons que les restrictions imaginées par la Chambre du
+double vote aient réussi à maintenir, en France, le prix du blé à un
+taux un peu plus élevé, un franc, par exemple, en moyenne. Il est
+clair que si ces mesures n'ont pas eu ce résultat, elles ont été
+inefficaces et ont créé des entraves inutiles, ce dont nos adversaires
+ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur
+hypothèse. Mettons donc que le blé, qui se serait vendu 19 francs sous
+un régime libre, s'est vendu 20 francs sous le système protecteur.
+
+L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donné 10
+francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, à
+5 p. 100, à supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent.
+
+Ainsi, le propriétaire a été plus riche de 200 francs en capital, et
+la rente lui en a été servie par ceux qui mangent du pain, lesquels
+ont payé les dix hectolitres de blé au prix de 20 francs chaque au
+lieu de 19.
+
+Quant à l'agriculture, elle n'a pas été le moins du monde encouragée.
+Qu'importe au fermier de vendre ce blé 19 francs, en payant 10 francs
+de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au
+propriétaire? Il n'y a pas un centime de différence dans sa
+rémunération, et ce prétendu encouragement ne lui fera pas produire un
+grain de blé de plus. Tout cela aboutit à cette chose véritablement
+monstrueuse: supposer au propriétaire de cet hectare de terre un
+capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par
+quiconque mange du pain. Il eût été beaucoup plus simple de lui donner
+un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans à la rue de Rivoli,
+en votant en même temps un impôt spécial pour ce service. Ah! croyons
+que les électeurs à 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient.
+
+Je voulais parler, Messieurs, sur la connexité qu'il y a entre le
+libre-échange et la cause démocratique; et je crois vraiment que la
+digression à laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop écarté de
+mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me
+permette plus de donner à ma pensée tout le développement dont elle
+est susceptible.
+
+Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spécial,
+et notre première règle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous
+ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur
+des matières étrangères au but précis de l'Association; mais cela ne
+veut pas dire que chacun de nous ne réserve pas complétement ses
+convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre
+pensée d'aliéner ainsi notre indépendance; et comme je ne serais
+nullement choqué qu'un de mes collègues vînt déclarer ici qu'il est ce
+qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvénient à dire
+que, quant à moi, j'appartiens, coeur et âme, à la cause de la
+démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers
+l'égalité et la fraternité, par la liberté. D'autres ajoutent: Et par
+_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas,
+c'est toujours la liberté.
+
+Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considérations
+métaphysiques sur la liberté, mais permettez-moi seulement une
+observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les
+sociétés modernes ont leur point de départ dans l'esclavage, dans un
+état de choses où un homme avec ses facultés, les fruits de son
+travail et sa personnalité tout entière, était la propriété d'un autre
+homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits
+reconnus. Sa parole, sa pensée, sa conscience, son travail, tout
+appartient au maître.
+
+Le grand travail de l'humanité, travail préparatoire si l'on veut,
+mais qui absorbe ses forces jusqu'à ce qu'il soit accompli, c'est de
+faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons
+reconquis la liberté de penser, de parler, d'écrire, de travailler,
+d'aller d'un lieu à un autre; et c'est la réunion de toutes ces
+_libertés_, avec les garanties qui les préservent de nouvelles
+atteintes, qui constitue _la liberté_!
+
+La liberté n'est donc autre chose que la propriété de soi-même, de ses
+facultés, de ses oeuvres.
+
+Or, Messieurs, sommes-nous propriétaires de nos oeuvres si nous n'en
+pouvons disposer par l'échange, parce que cela contrarie un autre
+homme? Si, à force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un
+meuble, par exemple, en suis-je le vrai propriétaire si je ne le puis
+envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu
+que l'échange se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer
+ce meuble en Belgique pour l'échanger contre du drap, ou en Angleterre
+pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du
+café, ou au Pérou pour recevoir de l'or,--qui me servent à acquitter
+le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du
+froid est une affaire qui me regarde, je dois être libre de choisir
+entre ces divers moyens de me procurer des vêtements. Lorsqu'un tiers
+s'interpose entre mes membres et moi et a la prétention de m'imposer
+la manière la plus dispendieuse de me vêtir, parce que cette
+interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte à ma
+propriété, à ma liberté. Non-seulement il m'empêche de recevoir le
+drap belge, mais du même coup il m'empêche implicitement de fabriquer
+le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai à le faire. Je ne suis
+plus un homme libre, mais un homme exploité; nous sommes dans le
+principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort
+adroit, fort subtil, dont peut-être ni celui qui en souffre ni celui
+qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de
+l'esclavage. (Sensation marquée.)
+
+Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible?
+Imaginez-vous que cette interposition s'opère en dehors de la loi.
+Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se présentent
+devant la législature, et qu'ils tiennent aux députés ce langage: «Il
+nous est venu dans l'idée qu'il y a trop de draps et de calicots dans
+le pays; que si l'on chassait les produits étrangers, nos articles
+seraient très-recherchés et hausseraient de prix, ce qui serait un
+grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des
+hommes sur la frontière aux frais du Trésor, pour repousser les draps
+et les calicots.» Supposons que les députés répondent: «Nous
+comprenons que cette mesure serait très-lucrative pour vous; mais, en
+bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais
+de l'opération. Si le drap belge vous importune, chassez-le
+vous-mêmes, c'est bien le moins.» (Rires.)
+
+Si, en conséquence de cette résolution, messieurs les fabricants
+faisaient garder la frontière par leurs domestiques, s'ils vous
+interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les
+moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas
+révoltés?
+
+Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout
+plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu
+beaucoup plus,--parce que la législature met le Trésor public à leur
+disposition, et vous fait payer à vous-mêmes ce qu'il en coûte pour
+vous ravir votre liberté? (Vive émotion.) Un homme célèbre a dit: La
+France est assez riche pour payer sa liberté; la France est assez
+riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche
+pour payer ses chaînes? (Rires.)
+
+Mais, Messieurs, étudions la question non plus économiquement, mais
+géographiquement. Si la restriction a été imaginée dans l'intérêt des
+masses, la liberté doit être un produit aristocratique, quoique
+assurément ces deux mots, _liberté_, _aristocratie_, hurlent de se
+trouver ensemble.
+
+Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus démocratique de
+l'Europe. Là, l'ouvrier a un suffrage qui pèse autant que celui de son
+chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane même fiscale.
+
+Ce n'est pas qu'il ait manqué de gros propriétaires de champs et de
+forêts, de gros entrepreneurs qui aient essayé d'implanter en Suisse
+la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient à ceux
+qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchérir
+nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dépense, et il
+vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarité.) Mais
+jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il fût de son
+avantage de payer cher ce qu'il peut avoir à bon marché. La doctrine
+des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il
+n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on
+pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une
+liste civile de 36 millions. La cour mène grand train, et l'industrie
+profite _par ricochet_...
+
+En vérité, je crois que, dans certain petit volume, j'ai négligé
+d'introduire un article intitulé: _Sophisme des ricochets_.
+
+Je réparerai cet oubli à la prochaine édition[75]. (Hilarité
+prolongée.)
+
+[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 à 83, et au même tome, page
+336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas,
+parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de
+plaines.
+
+La Hollande jouissait en même temps de la liberté politique et de la
+liberté commerciale; et, comme le disait tout à l'heure notre
+honorable président, elle regrette ce régime de libre-échange, sous
+lequel elle était devenue, malgré l'infériorité de sa position, un des
+pays les plus florissants et même les plus puissants de l'Europe.
+
+Voyez encore l'Italie. À l'aurore de son affranchissement sa première
+pensée--non, sa seconde pensée, la première est pour l'indépendance
+nationale (applaudissements)--sa seconde pensée est pour la liberté du
+commerce et la destruction de tous les monopoles.
+
+Traversons l'Océan. Vous savez que l'Amérique septentrionale est une
+démocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le
+parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la liberté. Ce
+dernier a triomphé, en 1846, et a porté M. Polk à la présidence. Tout
+l'effort de la lutte a porté précisément sur cette question des
+tarifs; et, malgré la résistance acharnée des whigs, résistance
+poussée jusqu'à cette limite après laquelle il n'y a plus que la
+guerre civile, le principe de la protection a été exclu du tarif. Quel
+a été le résultat? Vous le savez; le président Polk l'a hautement
+proclamé dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas,
+car la traduction qu'ont donnée de ce document nos journaux, à
+commencer par le _Moniteur_, est très-habilement arrangée pour vous
+égarer.
+
+ Ici l'orateur donne lecture du message et compare les
+ traductions.
+
+Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le
+National_, ont reproduit les passages supprimés par _le Moniteur_ et
+_la Presse_. Mais, hélas! par je ne sais quelle fatalité, _le
+National_ a omis ce qui intéressait le plus son public, les
+paragraphes qui se rapportent à la marine marchande et à la hausse des
+salaires.
+
+Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de
+notoriété publique que c'est la démocratie qui réalise la liberté
+commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une résistance
+désespérée? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants
+conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de féodalité, ont
+rejeté d'au milieu d'eux et chassé du pouvoir sir R. Peel lui-même,
+leur général, pour avoir, en présence de la famine, laissé entrer le
+blé étranger?
+
+J'ai nommé l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour
+rendent délicat; l'heure avancée ne me permettant pas de dire ma
+pensée tout entière, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je
+m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte
+d'indépendance puisse être mal accueilli devant un auditoire français.
+Je ne crains pas d'être réfuté, je ne crains pas d'être critiqué; mais
+il m'est bien permis de craindre d'être mal compris. (Approbation.)
+
+Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue.
+Elle sait tout ce que la liberté commerciale porte dans ses flancs.
+Elle sait que c'est la fin du régime colonial, la mort de l'acte de
+navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme
+de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est
+pas seulement le monopole du blé, c'est un autre monopole qu'elle voit
+compromis, l'exploitation de l'armée, de la marine, des gouvernements
+lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment même
+pousser un ridicule cri d'alarme. À l'entendre, l'Angleterre est au
+moment d'être envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places
+fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est-à-dire les
+commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques,
+son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre
+le peuple de son côté, en réveillant ses plus mauvais instincts, en
+faussant en lui le sentiment national.
+
+Voilà le spectacle que nous offre aujourd'hui même l'aristocratie
+anglaise. Mais les hommes éclairés de la démocratie ont les yeux
+ouverts sur ces menées. Ils ne laisseront pas ce déploiement de force
+brutale, venant à la suite des mesures de l'année dernière, aller dans
+toute l'Europe décréditer et amoindrir le libre-échange. Il y a
+quelques mois, M. Cobden paraissait rassasié par la reconnaissance
+publique. Et aujourd'hui le voilà affrontant une impopularité
+passagère, parce qu'il réclame, avec le libre-échange, toutes les
+conséquences du libre-échange, c'est-à-dire un changement complet dans
+la politique de son pays, et le bienfait du désarmement, suivi de
+l'allégement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il
+s'aperçoit que son oeuvre est incomplète, et qu'après avoir fait
+triompher le libre-échange dans les lois, il lui reste à faire
+pénétrer l'_esprit du libre échange_ dans les coeurs. Et je dis que
+quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence
+de l'avenir. (Applaudissements prolongés.) (_V. tome III, pages 459 à
+492._)
+
+Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer
+que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un
+coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous,
+qui ont pu voir les éléments démocratique et aristocratique parvenir à
+leur apogée, je dirai même à leur exagération, l'un en 93, l'autre en
+1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voilà les points
+extrêmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assemblées? L'une a
+mis toutes les restrictions à la sortie des produits, l'autre à leur
+entrée.
+
+Je ne nie pas qu'il n'y eût des prohibitions à l'entrée sous la
+République. Elles furent établies, comme mesures de guerre, par un
+décret d'urgence du Comité de salut public.
+
+Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il
+était conçu.
+
+En 93, les législateurs étaient nommés par la foule. On peut même dire
+qu'ils étaient sous la dépendance immédiate, constante, ombrageuse de
+la foule. Aussi, à quel résultat aspire le tarif? À créer la plus
+grande abondance possible des aliments, des vêtements et de tous les
+objets de consommation générale. Pour atteindre ce but, que fait-on?
+On décrète que toutes les choses vraiment utiles pourront librement
+entrer; et afin que la masse n'en soit pas ébréchée par l'exportation,
+on décrète qu'elles ne pourront pas sortir.
+
+Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernière mesure. C'est une
+atteinte à la propriété, à la liberté, au travail; et je suis
+convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue.
+
+Mais il n'en reste pas moins que toute la préoccupation du
+législateur, à cette époque, était de mettre la plus grande abondance
+possible à la portée du peuple; et pour cela il allait jusqu'à violer
+la propriété.
+
+Voici quelques articles entièrement exempts de droits à l'entrée:
+
+Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais,
+fondu et salé, bois de toutes sortes, chair salée de toutes sortes,
+chanvre, même apprêté, charbon de bois, coton en rame et en laine,
+cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc
+par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, légumes, lin
+teillé ou apprêté, mâts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de
+toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle
+minutieuse sollicitude se révèle jusque dans cette singulière
+exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut
+s'expliquer que par la crainte que les spéculateurs ne mêlassent à la
+nourriture du peuple un ingrédient grossier indigne de l'homme.
+
+Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entièrement
+_prohibée_:
+
+Argent et or, bestiaux, matières résineuses, chanvre, coton en laine,
+cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins,
+engrais, matières premières du papier, suif, etc., etc.
+
+Messieurs, le peuple de 93 n'était pas plus profond économiste que
+celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu
+qu'on taxe le froment étranger afin d'élever le prix du froment
+naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signalé chez les Suisses,
+il répondit: _Non_. (Rire général.)
+
+Une preuve que ce n'est pas le progrès de l'économie politique qui
+dirigeait le législateur en veste, c'est un article bien remarquable
+que je dois encore vous lire.
+
+On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir.
+C'était une contradiction. Évidemment pour recevoir, il faut payer. On
+se condamnait donc à tout payer en or. Mais à cette époque, comme
+aujourd'hui, on était convaincu que la sortie de l'or est une calamité
+publique. Comment donc échapper à la difficulté?
+
+On décréta qu'il serait défendu, sous des peines sévères (en harmonie
+avec les moeurs de l'époque), d'exporter de l'or, «à moins qu'on ne
+prouve, dit le décret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets
+nécessaires à la consommation du peuple;» et à la suite on désigne
+toujours les mêmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs,
+etc.
+
+En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses
+utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer était le motif même
+pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or.
+
+1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande propriété, le
+principe aristocratique, la Chambre du double vote.
+
+Et que fait-elle, cette Chambre? Précisément le contraire de ce
+qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose à l'entrée des produits
+pour en provoquer la cherté, et, par le même motif, elle en favorise
+la sortie.
+
+Se peut-il concevoir deux législations plus opposées et qui, dans leur
+exagération, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine?
+L'une pousse la passion démocratique jusqu'à violer la propriété du
+riche, dans l'intérêt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la
+passion aristocratique jusqu'à violer la propriété du pauvre, dans
+l'intérêt _mal entendu_ du riche! (Sensation.)
+
+Pour nous, nous disons: La justice est dans la liberté du travail et
+de l'échange. (Applaudissements.)
+
+En présence de ces faits, en présence du triomphe de l'élément
+aristocratique qui éclate dans notre tarif, est-il rien de plus
+surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie
+considérable du parti démocratique, en France, porter toutes ses
+forces et toutes ses sympathies du côté de la restriction? (_V. les
+n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._)
+
+Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je
+puis bien appeler cette désertion de la cause du peuple?
+
+Ils disent qu'ils se défient de notre association, parce qu'il y a
+dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les
+protectionnistes?
+
+Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spécial,
+a-t-on à demander aux associés leur profession de foi sur des objets
+étrangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la
+démocratie ne sont-ils pas venus à nous? Ils auraient été certainement
+bien accueillis, à la seule condition de ne pas vouloir détourner
+l'Association de son but.
+
+N'est-il pas aisé de voir d'ailleurs comment le libre-échange peut
+attirer les sympathies des conservateurs sincères? Je dis sincères,
+car celui qui n'est pas sincère n'est d'aucun parti, il n'est rien.
+Mettons-nous à leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que
+nous redoutons avant tout, c'est le désordre et l'anarchie. Et quel
+meilleur moyen de prévenir le désordre que de diminuer les souffrances
+du pauvre, que de mettre à sa portée la plus grande quantité possible
+d'objets de consommation, que de l'élever ainsi non-seulement en
+bien-être, mais en dignité, que d'alléger le poids de ses charges? Et
+comment diminuer sérieusement les impôts sans diminuer l'armée? Et
+comment diminuer l'armée, tant que les jalousies commerciales tiennent
+l'éventualité d'une guerre toujours suspendue sur nos têtes?
+
+Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en
+principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne
+veut dire que nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice et
+l'utilité générale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous?
+C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-échange, la France a
+une grande mission à remplir, celle de propager et faire triompher en
+Europe l'idée démocratique.
+
+Eh! Messieurs, est-ce que le libre-échange est un obstacle à cette
+propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles
+chances quand les étrangers pourront venir librement en France puiser
+des produits et des idées, quand nous pourrons librement leur porter
+nos idées et nos produits?
+
+Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les
+armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-échange;
+mais il reste à prouver que l'on peut faire pénétrer la vérité dans
+les coeurs à la pointe de la baïonnette.
+
+Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et
+légitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a
+le noble privilége par la supériorité de sa littérature et
+l'universalité de sa langue. Et, quant à l'exemple, il dépend de nous
+de le donner. Soyons le peuple le plus éclairé, le mieux gouverné, le
+mieux ordonné, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le
+plus heureux de la terre. Voilà la meilleure propagande.
+
+Et c'est parce que la libre communication des peuples nous paraît un
+des moyens les plus efficaces d'atteindre ces résultats, que nous en
+appelons à vous pour nous aider à tenir haut et ferme le drapeau du
+_Libre-Échange_.
+
+
+49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76].
+
+[Note 76: Ce discours diffère de ceux qui précèdent en ce qu'il traite
+plus particulièrement de la _propriété littéraire_; mais il se
+rattache comme les autres au _droit de propriété_, qui n'a, quel qu'en
+soit l'objet, qu'une seule et même base. Avec la lettre dont nous le
+faisons suivre, ce discours représente tout ce que nous avons pu
+recueillir de l'auteur sur ce côté spécial du sujet. (_Note de
+l'éditeur._)]
+
+ 16 Décembre 1847.
+
+MESSIEURS,
+
+Un de mes amis, qui assistait dernièrement à une séance de l'Académie
+des sciences morales et politiques, m'a rapporté que la conversation
+étant tombée sur la _propriété_, qui, vous le savez, est fréquemment
+attaquée de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de
+cette compagnie avait résumé sa pensée sous cette forme: _l'homme
+naît propriétaire_. Ce mot, Messieurs, je le répète ici comme
+l'expression la plus énergique et la plus juste de ma propre pensée.
+
+Oui, l'homme _naît propriétaire_, c'est-à-dire que la propriété est le
+résultat de son organisation.
+
+On naît propriétaire, car on naît avec des besoins auxquels il faut
+absolument pourvoir pour se développer, pour se perfectionner et même
+pour vivre; et on naît aussi avec un ensemble de facultés coordonnées
+à ces besoins.
+
+On naît donc avec la propriété de sa personne et de ses facultés.
+C'est donc la propriété de la personne qui entraîne la propriété des
+choses, et c'est la propriété des facultés qui entraîne celle de leur
+produit.
+
+Il résulte de là que la _propriété_ est aussi naturelle que
+l'existence même de l'homme.
+
+Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux
+eux-mêmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et
+leurs facultés et les nôtres, il doit en exister dans les conséquences
+nécessaires de ces facultés et de ces besoins.
+
+Quand l'hirondelle a butiné des brins de paille et de mousse, qu'elle
+les a cimentés avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid,
+on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail.
+
+Chez les sauvages aussi, la propriété est reconnue. Quand un homme a
+pris quelques branches d'arbre, quand il a façonné ces branches en
+arcs ou en flèches, quand il a consacré à ce travail un temps dérobé à
+des occupations plus immédiatement utiles, quand il s'est imposé des
+privations pour arriver à se munir d'armes, toute la tribu reconnaît
+que ces armes sont sa propriété; et le bon sens dit que, puisqu'elles
+doivent servir à quelqu'un et produire une utilité, il est bien
+naturel que ce soit à celui qui s'est donné la peine de les
+fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce
+n'est pas sans soulever l'indignation générale, et c'est précisément
+pour mieux prévenir ces extorsions que les gouvernements ont été
+établis.
+
+Ceci montre, Messieurs, que le droit de propriété est antérieur à la
+loi. Ce n'est pas la loi qui a donné lieu à la propriété, mais, au
+contraire, la propriété qui a donné lieu à la loi. Cette observation
+est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes,
+de faire reposer la propriété sur la loi, d'où la dangereuse
+conséquence que le législateur peut tout bouleverser en conscience.
+Cette fausse idée est l'origine de tous les plans d'organisation dont
+nous sommes inondés. Il faut dire, au contraire, que la loi est le
+résultat de la propriété, et la propriété, le résultat de
+l'organisation humaine.
+
+Mais le cercle de la propriété s'étend et se consolide avec la
+civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionnée,
+violente, plus la propriété est restreinte et incertaine.
+
+Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout à l'heure, quoique le
+droit de propriété soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas;
+la tribu en jouit en commun. À peine même une certaine superficie de
+terre est-elle reconnue comme propriété à chaque tribu par les tribus
+voisines. Pour constater ce phénomène, il faut rencontrer un degré
+plus élevé de civilisation et observer les peuples partout.
+
+Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'état sauvage, la terre n'étant
+point personnellement possédée, tous recueillent les fruits spontanés
+qu'elle donne, mais nul ne songe à la travailler. Dans ces contrées,
+la population est rare, misérable, décimée par la souffrance, la
+maladie et la famine.
+
+Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace
+déterminé; on peut au moins élever des troupeaux. La terre est plus
+productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avancée.
+
+Au milieu des peuples civilisés, la propriété a franchi le dernier
+pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sûr de recueillir le fruit
+de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La
+population s'accroît en nombre, et en richesse.
+
+Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phénomènes et
+ne les précède pas; elle régularise les rapports, ramène à la règle
+ceux qui s'en écartent, mais elle ne crée pas ces rapports.
+
+Je ne puis m'empêcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention
+sur les conséquences de ce droit de propriété personnelle attaché au
+sol.
+
+Au moment où l'appropriation s'opère, la population est excessivement
+rare comparée à l'étendue des terres; chacun peut donc clore une
+parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire à ses frères,
+puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde.
+Non-seulement il ne nuit pas à ses frères, mais il leur est utile, et
+voici comment: quelque grossière que soit une culture, elle donne
+toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille
+n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se
+livrer à d'autres travaux, comme la chasse, la pêche, la confection
+des vêtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et
+échanger avec avantage ce travail contre du travail agricole.
+Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore appropriée
+abondera, ces deux natures de travaux se développeront parallèlement
+d'une manière harmonique; il sera impossible à l'un d'opprimer
+l'autre. Si la classe agricole mettait ses services à trop haut prix,
+on déserterait les autres industries pour défricher de nouvelles
+terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rémunération
+exorbitante, on verrait le capital et le travail préférer l'industrie
+à l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser
+longtemps et l'équilibre se maintenir, avec quelques dérangements
+partiels, sans doute, mais d'une manière bien plus régulière que si le
+législateur y mettait la main.
+
+Mais, lorsque la totalité du territoire est occupée, il se produit un
+phénomène qu'il faut remarquer.
+
+La population ne laisse pas de croître. Les nouveaux venus n'ont pas
+le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments,
+puisqu'il y a plus de bouches, plus de matières premières, puisqu'il y
+a plus d'êtres humains à vêtir, loger, chauffer, éclairer, etc.
+
+Il me paraît incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de
+travailler pour des populations étrangères, d'envoyer au dehors leurs
+produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution
+politique du pays, la classe agricole a le pouvoir législatif du pays,
+et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui défende à
+toute la population de travailler pour le dehors, l'équilibre est
+rompu; et il n'y a pas de limite à l'intensité du travail que les
+propriétaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantité donnée
+de subsistances.
+
+Messieurs, d'après ce que je viens de dire de la propriété en général,
+il me semble difficile de ne pas reconnaître que la propriété
+littéraire rentre dans le droit commun. (Adhésions.) Un livre n'est-il
+pas le produit du travail d'un homme, de ses facultés, de ses efforts,
+de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses
+avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille?
+Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux à
+qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa
+propriété? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le
+relieur, qui ont matériellement concouru à la formation d'un livre,
+sont rémunérés de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des
+rémunérations dont son livre est l'occasion?
+
+Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter
+historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort
+succinctement de l'état de la législation sur cette matière.
+
+J'ai défini devant vous la propriété. J'ai dit: «Toute production
+appartient à celui qui l'a formée, et _parce_ qu'il l'a formée.»
+Messieurs, il fut un temps où l'on était bien loin de reconnaître un
+principe qui nous paraît aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce
+principe ne pouvait être admis ni dans le droit romain, ni par
+l'aristocratie féodale, ni par les rois absolus; car il eût renversé
+une société fondée sur la conquête, l'usurpation et l'esclavage.
+Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des
+nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur
+le travail des Saxons, pussent donner pour base à leur droit public
+cette maxime subversive de toute spoliation organisée: «Une production
+appartient à celui qui l'a formée.»
+
+À l'époque où l'imprimerie fut inventée, un autre droit existait en
+Europe. Le roi était le maître, le propriétaire universel des choses
+et des hommes. Permettre de travailler était un _droit domanial et
+royal_. La règle était que tout émanait du prince. Nul n'avait le
+droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait résulter que d'une
+concession royale. Le roi désignait les personnes qu'il lui plaisait
+de placer dans l'exception pour un genre de travail déterminé, à qui
+il voulait bien, par monopole, par privilége, _privata lex_, conférer
+la faculté de vivre en travaillant.
+
+La profession d'écrivain ne pouvait échapper à cette règle. Aussi
+l'édit du 26 août 1686, le premier qui se soit occupé de ces matières,
+dispose ainsi: «Il est défendu à tous imprimeurs et libraires
+d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilége
+n'aura été accordé, sous peine de confiscation et de punition
+exemplaire.»
+
+Et remarquez, Messieurs, que toute la théorie de la propriété, telle
+qu'elle est encore enseignée dans nos écoles, est puisée dans le droit
+romain et féodal. Et, si je ne me trompe, la définition officielle de
+la propriété sur les bancs de l'école est encore le _jus utendi et
+abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes
+négligent de rechercher des rapports entre la propriété et la nature
+de l'homme, surtout en ce qui concerne la propriété littéraire.
+
+Il arriva que, relativement au _privilégié_, le monopole avait tous
+les effets de la propriété. Déclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait
+la faculté d'imprimer le livre, c'était faire l'auteur propriétaire,
+sinon de droit, du moins de fait.
+
+La révolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce
+qui arriva. L'Assemblée constituante reconnut à chacun la faculté
+d'écrire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en
+reconnaissant le droit, et ne songea pas à stipuler des garanties en
+faveur de la propriété littéraire. Elle proclama un _droit de l'homme_
+et non une propriété. Elle détruisait ainsi cette sorte de garantie,
+qui, sous l'ancien régime, résultait incidemment du monopole. Aussi,
+pendant quatre ans, chacun put à son gré multiplier et vendre à son
+profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si
+l'Assemblée constituante avait dit: «Cultiver la terre est un droit de
+l'homme,» et qu'en conséquence chacun eût été libre de s'emparer du
+champ de son voisin.
+
+Par une coïncidence bien singulière, et qui prouve combien les mêmes
+causes produisent les mêmes effets, les choses s'étaient passées
+exactement de même en Angleterre. Là aussi le droit de travailler
+avait été d'émanation royale. Là aussi la faculté n'avait été d'abord
+qu'une concession, un privilége. Là aussi ces monopoles avaient été
+détruits et le droit au travail reconnu. Là aussi on avait cru tout
+faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun
+aurait le droit d'écrire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que
+l'oeuvre appartenait à l'ouvrier. Là aussi enfin, cet interrègne de la
+loi dura trois à quatre années, pendant lesquelles la propriété
+littéraire fut mise au pillage.
+
+En Angleterre comme en France, l'aspect de ces désordres amena la
+législation qui, à très-peu de chose près, régit encore les deux pays.
+
+La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un décret dont les
+termes méritent d'être cités. (L'orateur les commente.)
+
+Cette dernière observation répond à une objection qu'on a souvent
+élevée contre la propriété littéraire. On dit: Tant que l'auteur a
+entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la propriété
+de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livré à l'impression, doit-il
+être propriétaire de toutes les éditions futures? chacun n'a-t-il pas
+le droit de multiplier et de faire vendre ces éditions?
+
+Messieurs, la loi ne doit être ni un jeu de mots ni une surprise; il
+n'y a pas d'autre manière de tirer parti d'un livre que d'en
+multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette faculté à ceux
+qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession,
+c'est déclarer que l'oeuvre n'appartient pas à l'ouvrier, c'est nier
+la propriété même. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera
+approprié, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._
+(Applaudissements.)
+
+Après avoir lu les considérants du décret, il est difficile de
+s'expliquer le décret lui-même. Il se borne à attribuer aux auteurs,
+comme cadeau législatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de
+même que déclarer un homme _usufruitier à perpétuité_, c'est le
+déclarer propriétaire,--dire qu'il sera propriétaire pendant un nombre
+d'années déterminé, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas
+un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je
+m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation où je suis,
+elle ne fait que proclamer un mensonge.
+
+Notre législation actuelle ne me paraît fondée sur aucun principe. Ou
+la propriété littéraire est un droit supérieur à la loi, et alors la
+loi ne doit faire autre chose que le constater, le régler et le
+garantir; ou l'oeuvre littéraire appartient au public, et, en ce cas,
+on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribué à l'auteur.
+
+Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des idées dont
+notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est
+substituée au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de
+munificence qu'elle était maîtresse de régler et de limiter; elle a
+supposé que le fond du droit était en elle et non dans l'auteur, et
+alors elle en a cédé ce qu'elle a jugé à propos d'en céder. Mais, en
+ce cas, pourquoi cette solennelle déclaration du droit?
+
+.....Un écrivain de talent a consacré des pages éloquentes à
+combattre, dans son principe même, la propriété littéraire. Il se
+fonde sur ce qu'il y a de triste et de dégradant, selon lui, à voir le
+génie chercher sa récompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empêcher
+de craindre qu'il n'y ait dans cette manière de juger un reste de
+préventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cédé, à son insu, à
+ce sentiment de mépris pour le travail, qui était le caractère
+distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est
+inculqué à tous avec l'éducation universitaire. Les écrivains sont-ils
+d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins à
+satisfaire, une famille à élever? Y a-t-il quelque chose de méprisable
+en soi à recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots
+_mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous
+la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse,
+d'échanger librement des services, parce que l'or sert d'intermédiaire
+à ces échanges? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous
+des dieux de l'Olympe?
+
+Après avoir flétri ce sentiment, je pourrais dire cette nécessité qui
+soumet les hommes à recevoir des services en échange de ceux qu'ils
+rendent, et, pour trancher le mot, à _travailler_ en vue d'une
+rémunération, M. Blanc imagine tout un système de rémunération.
+Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je
+n'examinerai pas le système de M. Blanc, qui me paraît susceptible de
+beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les écrivains
+conserveront plus de dignité quand la brigue et les sollicitations
+seront le chemin des récompenses? (Rires.)
+
+Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'état actuel des choses, les
+livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits
+à la hâte, sont plus lucratifs que les grands et sérieux ouvrages, qui
+ont exigé beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que
+le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est
+ainsi de toutes les productions. Partout où les masses sont disposées
+à faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il
+se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures
+législatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des
+moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrès de
+l'opinion publique[77].
+
+[Note 77: V. la même conclusion aux pages 140 et 141 du tome
+IV.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne
+font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le
+crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le
+temps décrédite.
+
+Au reste, il me semble que la propriété littéraire est un obstacle à
+ce danger. N'est-il pas évident que plus l'usufruit est restreint,
+plus il y a intérêt à écrire vite, à abonder dans le sens de la vogue?
+
+Quant au désintéressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux,
+et, je puis le dire, pleins d'élévation et d'éloquence, à Dieu ne
+plaise que je me sépare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui
+veulent rendre sans aucune rémunération des services à la société,
+dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclésiastique,
+littéraire ou autre, méritent toute notre sympathie, toute notre
+admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands
+modèles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dénûment et la
+douleur. Mais quoi! serait-il généreux à la société de s'emparer du
+dévouement d'une classe particulière pour s'en faire un titre contre
+elle, pour l'imposer comme une obligation légale, et pour refuser à
+cette classe le droit commun de recevoir des services contre des
+services? (Mouvement.)
+
+Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la
+propriété littéraire, mais à son application, il en est une qui me
+paraît très-sérieuse; c'est l'état de la législation chez les peuples
+qui nous avoisinent. Il me semble que c'est là un de ces progrès à
+l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarité des nations. À
+quoi servirait que la propriété littéraire fût reconnue en France, si
+elle ne l'était pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les
+imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunément violer cette
+propriété? Tel est l'état des choses actuel, dira-t-on, et il
+n'empêche pas que notre législation n'ait accordé aux auteurs
+l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvénient ne serait pas pire quant à
+la propriété.
+
+Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaçon
+place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants.
+Que serait-ce donc si la propriété littéraire eût été reconnue en
+France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands
+hommes des siècles passés étaient encore grevées d'un droit d'auteur
+dont les éditeurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au
+moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre
+librairie est placée sous ce rapport dans les mêmes conditions que la
+librairie étrangère. Sans cela, il est douteux qu'elle pût exister.
+
+Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je démens ces principes
+de liberté commerciale que je recommande en d'autres matières, puisque
+je parais redouter pour notre librairie la concurrence étrangère.
+
+Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation.
+
+Si les Belges, grâce à une position naturelle ou à une supériorité
+personnelle, peuvent imprimer à meilleur marché que nous, je
+regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres
+belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une
+taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme
+toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de
+contrefaçon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables
+pour être assimilés. Je suppose qu'il s'établisse une fabrique de drap
+sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller
+soustraire dans les fabriques françaises de la laine et des teintures;
+évidemment ce ne serait pas là de la concurrence, ce serait de la
+spoliation. N'aurions-nous pas le droit de réclamer que la législation
+belge fût réformée, et que la diplomatie française, pour être bonne à
+quelque chose une fois dans sa vie, provoquât ce grand acte de justice
+internationale?
+
+En résumé, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc,
+j'ose dire que mes désirs sont les siens. Oui, je désire comme lui que
+notre littérature s'élève, s'épure et se moralise; je désire que la
+France conserve et étende de plus en plus la légitime et glorieuse
+suprématie de sa belle langue, qui, plus que ses baïonnettes, portera
+jusqu'aux extrémités de la terre le principe de notre Révolution.
+(Applaudissements.)
+
+LETTRE.
+
+ Mugron, le 9 Septembre 1847.
+
+«MONSIEUR,
+
+«J'apprends avec une vive satisfaction l'entrée dans le monde du
+journal que vous publiez dans le but de défendre la _propriété
+intellectuelle_.
+
+«Toute ma doctrine économique est renfermée dans ces mots: _Les
+services s'échangent contre les services_, ou en termes vulgaires:
+_Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la
+propriété intellectuelle aussi bien que matérielle.
+
+«Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce
+soit, et les résultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur
+donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'échange.
+J'admire comme un autre ceux qui en font à leurs semblables le
+sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralité ni aucune
+justice à ce que la loi leur impose systématiquement ce sacrifice.
+C'est sur ce principe que je défends le libre-échange, voyant
+sincèrement dans le régime restrictif une atteinte, sous la forme la
+plus onéreuse, à la propriété en général, et en particulier à la plus
+respectable, la plus immédiatement et la plus généralement nécessaire
+de toutes les propriétés, celle du travail.
+
+«Je suis donc, en principe, partisan très-prononcé de la propriété
+littéraire. Dans l'application, il peut être difficile de garantir ce
+genre de propriété. Mais la difficulté n'est pas une fin de
+non-recevoir contre le droit.
+
+«La propriété de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de
+ses facultés, est l'essence de la société. Antérieure aux lois, loin
+que les lois doivent la contrarier, elles n'ont guère d'autre objet
+au monde que de la garantir.
+
+«Il me semble que la plus illogique de toutes les législations est
+celle qui régit chez nous la propriété littéraire. Elle lui donne un
+règne de vingt ans après la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze?
+pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fixé un nombre
+arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _crée_ la propriété,
+principe qui peut bouleverser le monde.
+
+«_Ce qui est juste est utile_: c'est là un axiome dont l'économie
+politique a souvent occasion de reconnaître la justesse. Il trouve une
+application de plus dans la question. Lorsque la propriété littéraire
+n'a qu'une durée légale très-limitée, il arrive que la loi elle-même
+met toute l'énorme puissance de l'intérêt personnel du côté des
+oeuvres éphémères, des romans futiles, des écrits qui flattent les
+passions du moment et répondent à la mode du jour. On cherche le
+_débit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le
+public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles
+à une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre à ses enfants qu'une
+épave? Plante-t-on des chênes sur un sol communal dont on a obtenu la
+concession momentanée? Un auteur serait puissamment encouragé à
+compléter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire à son
+fils: «Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprécié.
+Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chêne qui
+vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre.»
+
+«Je sais, Monsieur, que ces idées paraissent bien _mercantiles_ à
+beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le
+principe du désintéressement _chez les autres_. Si les déclamateurs
+voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-être ne
+seraient-ils pas si prompts à proscrire dans l'écrivain le soin de son
+avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intérêt_, puisqu'il
+faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute
+une nuit à lire un petit ouvrage où l'auteur flétrit avec une grande
+énergie quiconque tire la moindre rémunération du travail
+intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une
+coïncidence assez bizarre, la première chose que j'y lus, c'est que ce
+même auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considérable.
+Voilà tout le désintéressement du siècle, morale que nous nous
+imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mêmes. En tout
+cas, le désintéressement, tout admirable qu'il est, ne mérite même
+plus son nom s'il est exigé par la loi, et la loi est bien injuste si
+elle ne l'exige que des ouvriers de la pensée.
+
+«Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes
+des déclamateurs eux-mêmes, que l'intérêt est un mobile individuel
+indestructible et un ressort social nécessaire, je suis heureux de
+comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il
+coïncide dans ses effets généraux avec la justice et le plus grand
+bien universel: aussi je m'associe de tout coeur à votre utile
+entreprise.
+
+«Votre bien dévoué.
+
+ «Frédéric BASTIAT,
+
+ «Rédacteur en chef du _Libre-Échange_.»
+
+
+50.--DE LA MODÉRATION
+
+ 22 Mai 1847.
+
+On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation,
+soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des
+hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de
+l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M.
+Cunin-Gridaine, ministre.
+
+Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir
+les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant
+les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception
+des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à
+la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le
+comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des
+inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels
+qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les
+restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur
+cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non
+plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les
+restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un
+travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération,
+plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde,
+qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif,
+nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec
+zèle et persévérance.
+
+Après tout, qu'est-ce que la modération?
+
+Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous
+croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des
+détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un
+fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous
+ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages
+ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur
+cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye
+un reste quatre_.
+
+Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité
+de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux.
+Nous ne donnerons pas dans le piége.
+
+Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la
+plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la
+plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y
+use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à
+peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous
+trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une
+seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la
+ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe
+lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut
+la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y
+saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne
+croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse
+inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais
+dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré?
+
+D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est,
+disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois.
+Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en
+même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les
+classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à
+courtiser le nombre et la force?
+
+C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération
+et de sincérité.
+
+Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention,
+de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait
+d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques.
+
+«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce
+puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus
+onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette
+chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre
+l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie
+manufacturière[78].»
+
+[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)]
+
+Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous
+n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le
+public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le
+but, la seconde nous semble le moyen indispensable.
+
+Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions
+soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et,
+en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les
+susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous
+eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent
+pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire
+explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise
+par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur
+ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé
+dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu
+desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre
+sincérité tout crédit.
+
+Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de
+ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est
+chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de
+l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à
+laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés;
+puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et
+celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au
+contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous
+croyons la protection mauvaise pour tout le monde.
+
+C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et
+de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien
+longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable
+pour que le public s'éclaire.
+
+Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès
+que nous croyons chimérique), supposons que la première année les
+propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges
+industriels, et que la seconde année, pour se venger, les
+manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles.
+
+Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos
+lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la
+première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays
+s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la
+concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le
+retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant
+combien de siècles peut-être cette courte période de liberté,
+accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les
+arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la
+supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances
+et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de
+Méthuen et de 1786.
+
+C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole
+l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes
+libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que,
+sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions
+devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette
+confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de
+longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences
+avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans
+les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner
+une volonté nationale forte et éclairée.
+
+Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de
+séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de
+justice.
+
+C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime
+protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une
+transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on
+offre à toutes les industries des compensations qui rendent la
+secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de
+quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le
+prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la
+viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si
+le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il
+a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures
+conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de
+la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la
+réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que
+celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice.
+
+Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu
+dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire
+renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne
+nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous
+plus de modération et de prudence?
+
+La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction,
+quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les
+opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas
+attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des
+destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer
+le gouvernement de l'émeute.
+
+N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons?
+
+
+51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE.
+
+ 22 Mai 1847.
+
+Les hommes sont facilement dupes des systèmes, pourvu qu'un certain
+arrangement symétrique en rende l'intelligence facile.
+
+Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre
+parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes
+opposées, ayant entre elles les mêmes rapports hostiles qui ont armé
+jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_.
+
+«La _bourgeoisie_, dit-on, était faible d'abord. Elle était opprimée,
+foulée, exploitée, humiliée par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle
+s'est enrichie, elle s'est fortifiée jusqu'à ce que, par l'influence
+du nombre et de la fortune, elle eût vaincu son adversaire en 89.
+
+«Alors elle est devenue elle-même l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle,
+il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prépare à vaincre,
+dans le second acte de la _guerre sociale_.»
+
+Si la symétrie suffisait pour donner de la vérité aux systèmes, on ne
+voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas
+ajouter en effet:
+
+Quand le peuple aura triomphé de la bourgeoisie, il dominera et sera
+par conséquent aristocratie à l'égard des mendiants. Ceux-ci
+grandiront, se fortifieront à leur tour et prépareront au monde le
+drame de la troisième _guerre sociale_.
+
+Le moindre tort de ce système, qui défraye beaucoup de journaux
+populaires, c'est d'être faux.
+
+Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne
+profonde de séparation, une hostilité irrécusable d'intérêts, qui ne
+peut manquer d'amener tôt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue
+du dehors; elle a conquis sa place par l'épée; elle domine par la
+force. Son but est de faire tourner à son profit le travail des
+vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armées, s'arroge la
+puissance législative et judiciaire, et même, pour être maîtresse de
+tous les moyens d'influence, elle ne dédaigne pas les fonctions ou du
+moins les dignités ecclésiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit
+de corps qui est sa sauvegarde, les priviléges qu'elle a usurpés, elle
+les transmet de père en fils par ordre de primogéniture. Elle ne se
+recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est
+déjà sur la voie de sa perte.
+
+Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de
+la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie?
+Qu'est-ce que ce mot représente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque,
+par son activité, son assiduité, ses privations, s'est mis à même de
+vivre sur du travail antérieur accumulé, en un mot sur un capital? Il
+n'y a qu'une funeste ignorance de l'économie politique qui ait pu
+suggérer cette pensée: que vivre sur du travail accumulé, c'est vivre
+sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui définissent ainsi la
+bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs
+laborieusement conquis, dans le développement intellectuel qui en est
+la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de
+nécessairement opposé aux intérêts de l'humanité, de la communauté ou
+même des classes laborieuses.
+
+Ces loisirs, s'ils ne coûtent rien à qui que ce soit, méritent-ils
+d'exciter la jalousie[79]? Ce développement intellectuel ne
+tourne-t-il pas au profit du progrès, dans l'ordre moral aussi bien
+que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants,
+précisément à cause des avantages qu'ils confèrent, ne sont-ils pas le
+fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies
+du travail manuel? Et le bien-être de ces classes, toutes choses
+égales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel à l'abondance
+de ces capitaux et, par conséquent, à la rapidité avec laquelle ils se
+forment, à l'activité avec laquelle ils rivalisent?
+
+[Note 79: V. au tome V, pages 142 à 145, et tome VI, les chap. V et
+VIII.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Mais, évidemment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint
+si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend
+parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salariés, qui travaillent
+pour leur compte, qui dirigent, à leurs risques et périls, des
+entreprises agricoles, manufacturières, commerciales, qui se livrent à
+l'étude des sciences, à l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit.
+
+Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la
+bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait à
+assimiler leurs rapports à ceux de l'aristocratie et de la démocratie.
+Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien
+naturel et bien heureux que le mécanisme social permette à ceux qui
+peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les
+rangs des travailleurs que se recrute constamment, à toute heure, la
+bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces
+capitaux, objet de tant de déclamations si insensées? Où conduit une
+telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les
+vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins
+immédiats, parce qu'il sera laborieux, économe, ordonné, maître de ses
+passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succès à laisser
+ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe
+lui-même,--en un mot à fonder une famille,--on pourra dire que cet
+ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui éloigne de la
+cause populaire, et qui mène dans cette région de perdition, la
+_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue
+d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien
+pour mériter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente à
+s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est là
+l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'élèvera jamais
+au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intérêts
+coïncideront toujours avec l'intérêt social bien entendu!
+
+[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde à l'aspect des
+conséquences effroyables renfermées dans ces doctrines erronées, et à
+la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur.
+On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle,
+inévitable, forcément amenée par la prétendue hostilité radicale du
+peuple et de la bourgeoisie, semblable à la lutte qui a mis aux mains,
+dans tous les pays, l'aristocratie et la démocratie. Mais, encore une
+fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse
+acquise par la force à la richesse acquise par le travail? Et si le
+peuple considère toute élévation, même l'élévation naturelle par
+l'industrie, l'épargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un
+obstacle à renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison
+d'être restera-t-il à l'activité et à la prévoyance humaine[81]?
+
+[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit
+et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note
+de l'éditeur._)]
+
+Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'éventualités si
+funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle
+l'éducation moderne retient les générations actuelles sur tout ce qui
+a rapport au mécanisme de la société.
+
+Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une.
+Des degrés infinis dans l'échelle des fortunes, toutes dues au même
+principe, ne suffisent pas pour constituer des classes différentes,
+encore moins des classes hostiles.
+
+Cependant, il faut le dire, il existe dans notre législation, et
+principalement la législation financière, certaines dispositions qui
+n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire,
+justifier l'erreur et l'irritation populaires.
+
+On ne peut nier que l'influence législative concentrée dans les mains
+du petit nombre, n'ait été quelquefois mise en oeuvre avec partialité.
+La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait
+dire: «Notre participation aux biens communs diffère par le degré,
+mais non par le principe. Nos intérêts sont identiques; en défendant
+les miens, je défends les vôtres. Voyez-en la preuve dans nos lois;
+elles sont fondées sur l'exacte justice. Elles garantissent également
+toutes les propriétés, quelle qu'en soit l'importance.»
+
+Mais en est-il ainsi? La propriété du travail est-elle traitée par
+nos lois à l'égal de la propriété accumulée fixée dans le sol ou le
+capital? Non certes; mettant de côté la question de la répartition des
+taxes, on peut dire que le régime protecteur est le terrain spécial
+sur lequel les intérêts et les classes se livrent le combat le plus
+acharné, puisque ce régime a la prétention de pondérer les droits et
+les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question,
+comment la classe qui fait la loi a-t-elle traité le travail? comment
+s'est-elle traitée elle-même? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait
+et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit,
+quoiqu'elle affiche la prétention d'être la gardienne fidèle du
+_travail national_. Ce qu'elle a tenté, c'est d'élever le prix de tous
+les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait
+naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son
+but immédiat, elle a bien moins réussi encore dans ses intentions
+philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dépend exclusivement du
+rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si
+la protection ne peut rien changer à ce rapport, si elle ne parvient
+ni à augmenter la masse du capital, ni à diminuer le nombre des bras,
+quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en
+exercera aucune sur le taux des salaires.
+
+On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous
+arguons de ce que les intérêts de toutes les classes sont homogènes,
+et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche
+abuse de la puissance législative.
+
+Hâtons-nous de le dire, l'oppression exercée, sous cette forme, par
+une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement
+une erreur économique, partagée par le peuple et par la bourgeoisie.
+Nous en donnerons deux preuves irrécusables: la première, c'est que la
+protection ne profite pas à la longue à ceux qui l'ont établie. La
+seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles
+l'ignorent complétement, et à ce point qu'elles se montrent mal
+disposées envers les amis de la liberté.
+
+Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal,
+quand une fois elle est signalée, finisse par être généralement
+reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux récriminations
+des masses l'injustice du régime protecteur! Que la classe électorale
+y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses
+souffrances dans l'absence d'un phalanstère, d'une organisation du
+travail, d'une combinaison chimérique. Un jour il verra l'injustice là
+où elle est. Un jour il découvrira que l'on fait beaucoup pour les
+produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait
+pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se
+demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pères
+pouvaient approcher de l'urne électorale, était-il défendu au peuple,
+comme aujourd'hui, d'échanger son salaire contre du fer, des outils,
+du combustible, des vêtements et du pain? Il trouvera la réponse
+écrite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous à lui
+répondre, industriels législateurs, s'il ajoute: «Nous voyons bien
+qu'une nouvelle aristocratie s'est substituée à l'ancienne? (V. _nº
+18, page 100_.)
+
+Si donc la bourgeoisie veut éviter la _guerre sociale_, dont les
+journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle
+ne sépare pas ses intérêts de ceux des masses, qu'elle étudie et
+comprenne la solidarité qui les lie; si elle veut que le consentement
+universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la
+communauté tout entière; si elle veut qu'on ne s'inquiète pas trop du
+pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et
+impartiale; qu'elle accorde à tous ou à personne la protection
+douanière. Il est certain que la propriété des bras et des facultés
+est aussi sacrée que la propriété des produits. Puisque la loi élève
+le prix des produits, qu'elle élève donc aussi le taux des salaires;
+et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'échanger
+les uns contre les autres.
+
+
+52.--L'ÉCONOMIE POLITIQUE DES GÉNÉRAUX.
+
+ 20 Juin 1847.
+
+Lorsque, au sein du Parlement, il arrive à un financier, s'aventurant
+dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se
+peut qu'il attire le sourire sur les lèvres de MM. les généraux. Il
+n'est pas surprenant non plus que MM. les généraux fassent quelquefois
+de l'économie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont
+occupés de cette branche des connaissances humaines.
+
+Il y a cependant cette différence entre la stratégie et l'économie
+politique. L'une est une science spéciale; il suffit que les
+militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygiène, est
+une science générale, sur laquelle il est à désirer que chacun ait des
+idées justes. (_V. tome IV, page 122._)
+
+Le général Lamoricière, dans un discours auquel, sous d'autres
+rapports, nous rendrons pleinement justice, a émis une théorie des
+débouchés que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires.
+
+ «Au point de vue de l'économie politique _pure_, a dit
+ l'honorable général, les débouchés sont quelque chose: dans le
+ temps qui court, on dépense de l'argent _et même des hommes_ pour
+ conserver ou pour conquérir des débouchés. Or, dans la situation
+ de la France sur le marché du monde, n'est-ce donc pas quelque
+ chose pour elle qu'un débouché de 63 millions de produits
+ français? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons
+ tissés, 7 ou 8 millions de vins, etc.»
+
+Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dépense de
+l'argent _et même des hommes_ pour conquérir des débouchés; mais,
+nous en demandons pardon au général Lamoricière, loin que ce soit au
+nom de l'économie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et
+très-mauvaise économie politique. Un débouché, c'est-à-dire une vente
+au dehors, n'a de mérite qu'autant qu'elle couvre tous les frais
+qu'elle entraîne; et si, pour la réaliser, il faut avoir recours à
+l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente
+concerne puisse s'en féliciter, la nation en masse subit une perte
+quelquefois considérable, sans parler de l'immoralité du procédé et du
+sang plus qu'inutilement répandu.
+
+C'est bien pis encore quand, pour nous créer de prétendus débouchés,
+nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et
+l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute
+que les fonctionnaires algériens, français ou arabes, à qui on expédie
+de Paris et aux dépens des contribuables, leurs traitements mensuels,
+n'en consacrent une faible partie à acheter des cotons et des vins de
+France. Il paraît que sur 130 millions que nous dépensons en Afrique,
+60 millions reçoivent cette destination. L'économie politique _pure_
+enseigne que, si les choses devaient persévérer sur ce pied, voici
+quel serait le résultat:
+
+Nous arrachons un Français à des occupations utiles; nous lui donnons
+130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en
+échange de produits qui valent exactement cette somme. Total de la
+perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le
+travail de cet homme aurait pu créer en France pendant une année.
+
+Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilité de notre conquête
+en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain
+que ce n'est pas par ces débouchés illusoires qu'on peut apprécier
+cette utilité, mais par la prospérité future de notre colonie[82].
+
+[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algérie_ du pamphlet:
+_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Aussi, un autre général, M. de Trézel, ministre de la guerre, a-t-il
+cru devoir présenter, comme compensation à nos sacrifices, non les
+débouchés présents, mais les produits futurs de l'Algérie.
+Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre
+erreur économique dans l'arrière-plan du brillant tableau exhibé par
+M. le Ministre aux yeux de la Chambre.
+
+Il s'est exprimé ainsi:
+
+ «Sa _bonne fortune_ a donné l'Afrique au pays, et certainement
+ nous ne laisserons pas échapper par légèreté, par paresse, ou par
+ la crainte de dépenser de l'argent _et des hommes même_, un pays
+ qui doit nous donner 200 lieues de côtes sur la Méditerranée, à
+ trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des
+ productions pour _lesquelles nous payons énormément d'argent aux
+ pays voisins_.
+
+ «Ainsi, sans compter les céréales qui autrefois, comme je l'ai
+ déjà dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est
+ une production spéciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour
+ laquelle nous payons 60 millions par année à l'étranger_. Nous
+ avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achètent encore hors de
+ France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac.
+ _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit à
+ l'étranger._ Il est certain qu'avant peu d'années, avant
+ vingt-cinq ans peut-être, nous aurons tiré tous ces produits-là
+ de l'Afrique, et nous pourrons considérer alors l'Afrique comme
+ une de nos provinces.»
+
+Ce qui domine dans ce passage, c'est l'idée que la France perd
+intégralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'étranger.
+Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit à produire
+cette même _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en échange,
+exactement comme M. de Trézel utilise mieux son temps dans ses travaux
+administratifs que s'il le passait à coudre ses habits. C'est sur
+cette erreur qu'est fondé tout le régime restrictif.
+
+D'un autre côté, on nous présente comme un gain national le blé,
+l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la
+terre d'Afrique.--Cela dépend de ce que ces choses coûteront, y
+compris, outre les frais de production, ceux de conquête et de
+défense. Il est évident que si, avec ces mêmes sommes, nous pouvions
+produire ces mêmes choses en France, ou, ce qui revient au même, de
+quoi les acheter à l'étranger, et réaliser encore une économie, ce
+serait une mauvaise spéculation que d'aller les produire en Barbarie.
+Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense
+question algérienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut,
+la supériorité des considérations tirées d'un ordre plus élevé, ce
+n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'économie
+politique _pure_.
+
+
+53.--RECETTES PROTECTIONNISTES.
+
+ 27 Décembre 1846.
+
+Depuis que nous avons publié un rapport au Roi sur le grand parti
+qu'on pourrait tirer d'une paralysie générale des mains droites[83],
+comme moyen de favoriser le travail, il paraît que beaucoup de
+cervelles sont en quête de nouvelles recettes protectionnistes. Un de
+nos abonnés nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention
+d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient
+des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'État. Nous nous
+empressons de la reproduire.
+
+[Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+MESSIEURS LES MINISTRES,
+
+Au moment où la protection douanière semble compromise, la nation
+reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la
+ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert à
+l'imagination. Votre système de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me
+semble pas assez radical, et je prends la liberté de vous suggérer des
+moyens plus héroïques, toujours fondés sur cet axiome fondamental:
+_l'intensité du travail, abstraction faite de ses résultats, c'est la
+richesse_.
+
+De quoi s'agit-il? de fournir à l'activité humaine de nouveaux
+aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide
+dans les moyens actuels de satisfaction,--de créer une grande demande
+de produits.
+
+J'avais d'abord pensé qu'on pourrait fonder de grandes espérances sur
+l'_incendie_,--sans négliger la guerre et la peste.--Par un bon vent
+d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait
+certainement assurer à la population les deux grands bienfaits que le
+régime protecteur a en vue: _travail et cherté_--ou plutôt _travail
+par cherté_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de
+Paris donnerait à l'industrie nationale? En est-il une seule qui
+n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons à reconstruire,
+de meubles à refaire, d'outils, d'instruments, d'étoffes, de livres et
+de tableaux à remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en
+proche et s'accroître par lui-même comme une avalanche, car l'ouvrier
+occupé en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas
+vous qui viendrez prendre ici la défense du consommateur, car vous
+savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
+Qu'est-ce qui arrête la production? Évidemment les produits existants.
+Détruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce
+que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de
+richesses, sans maladies point de médecins, sans guerres point de
+soldats, sans procès point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se
+cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne
+s'écroulaient pas, si les meubles étaient indestructibles, que de
+métiers seraient en souffrance! Détruire, c'est se mettre dans la
+nécessité de rétablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la
+richesse. Répandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la
+peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les
+professions, car toutes auront un vaste champ d'activité. Ne
+dites-vous pas vous-mêmes que la rareté et la cherté du fer font la
+fortune des forges? N'empêchez-vous pas les Français d'acheter le fer
+à bon marché? Ne faites-vous pas en cela prédominer l'intérêt de la
+production sur celui de la consommation? Ne créez-vous pas, pour ainsi
+dire, la maladie afin de donner de la besogne au médecin? Soyez donc
+conséquents. Ou c'est l'intérêt du consommateur qui vous guide, et
+alors recevez le fer; ou c'est l'intérêt du producteur, et en ce cas,
+incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste à avoir plus
+en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez
+qu'elle consiste à avoir moins avec plus de travail, et en ce cas
+brûlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de
+principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vérité, ni
+l'erreur, mais un mélange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela
+nous convient, vérité quand cela nous arrange.
+
+Cependant, Messieurs les Ministres, ce système de protection, quoique
+théoriquement en parfaite harmonie avec le régime prohibitif, pourrait
+bien être repoussé par l'opinion publique, qui n'a pas encore été
+suffisamment préparée et éclairée par l'expérience et les travaux du
+_Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'exécution
+à des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a
+partout encombrement de marchandises, la faculté de consommer fait
+défaut à la faculté de produire, les débouchés sont trop restreints_,
+etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientôt regardé
+comme le remède efficace à tant de maux.
+
+En attendant, j'ai inventé un autre mode de protection qui me semble
+avoir de grandes chances de succès.
+
+Il consiste simplement à substituer un encouragement direct à un
+encouragement indirect.
+
+Doublez tous les impôts; cela vous créera un excédant de recettes de
+14 à 1,500 millions. Vous répartirez ensuite ce fonds de subvention
+entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les
+aider et les mettre en mesure de résister à la concurrence étrangère.
+
+Voici comment les choses se passeront.
+
+Je suppose que le fer français ne puisse se vendre qu'à 350 fr. la
+tonne.--Le fer belge se présente à 300 fr.--Vite vous prenez 55 fr.
+sur le fonds de subvention et les donnez à notre maître de
+forge.--Alors il livre son fer à 295 fr. Le fer belge est exclu, c'est
+ce que nous voulons. Le fer français reçoit son prix rémunérateur de
+350 fr., c'est ce que nous voulons encore.
+
+Le blé étranger a-t-il l'impertinence de s'offrir à 17 fr. quand le
+blé national exige 18 francs? Aussitôt vous donnez 1 franc 50 centimes
+à chaque hectolitre de notre blé qui se vend à 16 francs 50 centimes,
+et chasse ainsi son concurrent. Vous procéderez de même pour les
+draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail
+national sera protégé, la concurrence étrangère éloignée, le prix
+rémunérateur assuré, l'inondation prévenue, et tout ira pour le mieux.
+
+«Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous.
+Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de
+différence. Même principe, même résultat. Le procédé seul est
+légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez sur
+les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du
+consommateur, ce qui, en définitive, est la même chose. Nous faisons
+passer directement la subvention du public au protégé. Vous, vous la
+faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du Trésor,
+rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la
+nôtre.»
+
+Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien
+de neuf. Mon système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le
+travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure
+illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice.
+
+Mais laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé.
+Votre protection indirecte ne protége efficacement qu'un petit nombre
+d'industries. Je vous offre le moyen de les protéger toutes. Chacune
+aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants, négociants,
+avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans,
+ouvriers, tous mettent leur obole à la tirelire de la protection;
+n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose?
+
+Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois
+venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts?
+comment arracher 150 millions à la poste, 300 millions au sel, un
+milliard à la contribution foncière?
+
+--Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez
+bien réellement au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne
+vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques écritures, car tout
+se passera sur le papier.
+
+En effet, selon notre droit public, chacun concourt à l'impôt en
+proportion de sa fortune.
+
+Selon l'équité, l'État doit à tous une _égale protection_.
+
+Il résulte de là que mon système se réduira, pour M. le ministre des
+finances, à ouvrir à chaque citoyen un compte qui se composera
+invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit:
+
+Doit N. à la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impôts.
+
+Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de
+protection.
+
+--Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout!
+
+--C'est très-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du
+tout, si vous pouviez la faire servir à protéger également _tout le
+monde_.
+
+--Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger _quelques-uns_.
+
+--C'est ce que vous pouvez très-bien faire par mon procédé. Il suffit
+de désigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on
+partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit
+plus grosse.
+
+--Ce serait une horrible injustice.
+
+--Vous la commettez bien maintenant.
+
+--Du moins, nous ne nous en apercevons pas.
+
+--Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle se commet.
+
+--Que faut-il donc faire?
+
+--Protéger tout le monde, ou ne protéger personne.
+
+
+54.--DEUX PRINCIPES.
+
+ 7 Février 1847.
+
+--Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange.
+
+--Qu'en pensez-vous?
+
+--J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement
+après un chef-d'oeuvre sur la protection.
+
+--Vous donnez donc la préférence à ce dernier?
+
+--Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant.
+
+--Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu?
+
+--Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout,
+je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux
+raison.
+
+--En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé?
+
+--Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé
+sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions
+économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et
+_Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment,
+monsieur, la tête m'en tourne.
+
+ Vo solcando un mar crudele
+ Senza vele
+ E senza sarte.
+
+Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et
+je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de
+ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il
+y a quelques années.
+
+--Contez-moi cela, je vous prie.
+
+--Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces
+vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La
+brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la
+poursuite d'un lièvre, qu'enfin.....
+
+--Vous le prîtes?
+
+--Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous
+désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à
+nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos.
+Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de
+Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les
+épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est
+levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les
+Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne
+pûmes nous entendre.
+
+--Comment cela finit-il?
+
+--Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous
+tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je,
+voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens
+qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez,
+chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées
+arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais
+tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second
+voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du
+monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous
+si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce
+n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir
+la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans
+transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous
+casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans
+la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez
+sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider
+à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel
+côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez
+progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant
+l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut
+heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y
+eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la
+croupe de sa monture.
+
+--Pour punir le cavalier. Ô justice distributive!
+
+--Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en
+augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est
+Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la
+théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la
+théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut.
+
+--Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?...
+
+--Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes.
+
+--Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous
+examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous
+mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher
+vers le soleil.
+
+ Et cherche encor le regard de Phébus.
+
+Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous
+cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène
+avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers,
+faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse
+sous l'empire de la même erreur.
+
+--Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent
+en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on
+trouve alors des donneurs d'avis de la même force.
+
+--Que faut-il donc faire?
+
+--Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_.
+
+--Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me
+guider, une pauvre petite fleur?
+
+--Non, mais un principe.
+
+--Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire,
+simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe?
+
+--Il y en a une.
+
+--Dites-la-moi de grâce.
+
+--Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé
+est-il bon?
+
+--Eh parbleu! à être mangé.
+
+--Voilà un principe.
+
+--Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme
+M. Jourdain de la prose, sans le savoir.
+
+--C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus
+vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de
+doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre
+utilité?
+
+--À quoi serait-il utile, sinon à être mangé?
+
+--Cherchez bien.
+
+--Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur.
+
+--Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe.
+
+--Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des
+principes. J'en dis un à chaque mot.
+
+--N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux
+genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--À quoi sert la houille?
+
+--À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force.
+
+--Ne sert-elle pas à autre chose?
+
+--Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers,
+aux marins.
+
+--Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité?
+
+--Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du
+travail au berger, au fileur, au tisseur.
+
+--Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes,
+permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit:
+_Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les
+produits sont faits pour être produits_.
+
+--Voilà que je recommence à comprendre un peu moins.
+
+--Je vais donc varier le thème:
+
+ _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer.
+ _Second principe_: L'homme consomme pour travailler.
+ _Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs.
+ _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé.
+ _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but.
+ _Second principe_: Le but est fait pour les moyens.
+ _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on
+ mange.
+ _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure.
+ _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette.
+ _Second principe_: La charrette va devant les boeufs.
+
+--Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le
+mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_,
+j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes?
+
+ Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être
+ Si _savant_ que je suis.
+
+--Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis
+en variations.
+
+--Mais où diable en voulez-vous venir?
+
+--À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que
+vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles
+vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la
+vérité, l'autre dans la région de l'erreur.
+
+--Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste,
+qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci,
+que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la
+charrette avant les boeufs_?
+
+--Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces
+deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot
+_utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a
+deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste
+_à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste
+_à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de
+ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la
+boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science.
+Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur
+le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans
+leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole
+retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des
+_priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies
+nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la
+_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre
+dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant
+constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le
+remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire,
+on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt
+du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance
+vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le
+bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre
+humain[84].
+
+[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première
+série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au
+tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+--Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est
+fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés?
+
+--Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui
+voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut
+dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est
+qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait
+vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route
+pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse
+indication.
+
+--Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance
+que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique
+j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me
+fissiez connaître toute votre pensée.
+
+--Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en...
+
+--Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche
+prochain je suis tout à vous.
+
+--Je voudrais bien pourtant.....
+
+--Je suis pressé. Adieu.
+
+--À présent que je vous tiens.....
+
+--Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85].
+
+--À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers!
+
+--Ciel! que les démonstrateurs sont lourds!
+
+[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le
+_Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE.
+
+ 2 Mai 1847.
+
+M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées,
+l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que
+le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi:
+
+«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est
+opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et
+désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la
+modération._»
+
+Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux
+exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions
+contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à
+intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité.
+
+_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade.
+
+_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours.
+
+_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout.
+
+Le juge prononça cette sentence:
+
+«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui
+lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que
+_Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.»
+
+Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la
+logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude
+adversaire fût simplement _débouté_.
+
+Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance
+finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire
+pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.»
+
+L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise
+au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de
+Pierre.»
+
+La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait
+bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait
+plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait
+pas à autre chose.
+
+Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M.
+Cunin-Gridaine.
+
+De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour
+être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul
+plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi
+M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_
+sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions.
+
+[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et
+ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de
+l'éditeur._)]
+
+Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que
+l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à
+faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de
+la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu
+coïncide quelque peu avec la justice.
+
+Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du
+producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin
+de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au
+profit du consommateur.
+
+Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je
+livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime
+de 20 fr.;
+
+Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que
+j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de
+forges français me paye une prime de 20 fr.
+
+Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties
+sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause,
+disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux
+autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique.
+
+Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des
+motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait
+que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui
+veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la
+suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M.
+le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge
+de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire
+les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché.
+(_V. le nº 50._)
+
+Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre,
+vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en
+recevoir aucun.
+
+La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces
+deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux
+coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et,
+pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la
+disposition de Pierre, aux frais de Jean.
+
+Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience
+furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération
+à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._)
+
+
+56.--LES HOMMES SPÉCIAUX.
+
+ 28 Novembre 1847.
+
+Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce
+qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont
+incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la
+restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue
+par des hommes _pratiques_.
+
+Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la
+réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers.
+
+Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté,
+et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à
+demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut
+renoncer à son privilége.
+
+Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap,
+protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant
+d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de
+village; il n'entend rien à la fabrique.»
+
+Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention.
+Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à
+notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer
+que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La
+Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli,
+parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui
+inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.»
+
+Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence
+par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de
+connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés
+métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles
+mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les
+fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux
+qui les exercent.
+
+Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune
+de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de
+rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap
+et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon
+sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre
+celui qui vend et celui qui achète?
+
+Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui
+est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun
+et le privilége.
+
+C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses
+terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient
+dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de
+la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de
+Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif,
+en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors
+et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature
+prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous
+prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu
+d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte
+que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays
+pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer
+sur le public.
+
+Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle
+des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il
+ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera
+d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel
+pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où
+faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre
+ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes
+pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté,
+qui devront surtout être consultés.
+
+Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes
+spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur
+de ce concours.
+
+Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette
+lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être
+résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques
+universelles qu'on semble exiger de nous.
+
+«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses
+industries?
+
+«Le peut-il sans compromettre le bien général?
+
+«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant
+les profits des autres?
+
+«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale
+ses faveurs?
+
+«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute
+la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du
+travail?
+
+«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement
+impossible de favoriser également tous les genres de travaux?
+
+«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à
+nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en
+empêche?»
+
+Pour résoudre ces questions, il n'est nullement nécessaire d'être un
+habile armateur, un ingénieux mécanicien; un agriculteur consommé. Il
+est d'autant moins nécessaire de connaître à fond les procédés de tous
+les arts et de tous les métiers, que ces procédés n'y font absolument
+rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de
+revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec
+l'étranger à _armes égales_?--Oui certes, cela est nécessaire, dans
+l'esprit du régime protecteur, puisque ce régime a pour but de
+rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette
+perte par le public; mais cela n'est pas nécessaire dans l'esprit du
+libre-échange, car le libre-échange repose sur ce dilemme: Ou votre
+industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle
+perd, et alors la protection est nuisible à la masse.
+
+En quoi donc une enquête spéciale est-elle indispensable, puisque,
+quel qu'en soit le résultat, la conclusion est toujours la même?
+
+Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que
+la question de droit passe avant la question d'exécution.--Que pour
+arriver à connaître le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une
+enquête, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit
+résolue. Mais s'il s'agissait de débattre la question de _droit_
+devant le public, si la majorité était encore favorable au principe
+même de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche à un
+abolitionniste en lui disant: «Vous n'êtes pas compétent; vous n'êtes
+pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.»
+
+Pourquoi donc oppose-t-on, à ceux qui combattent les monopoles, cette
+fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles?
+
+Les armateurs du Havre ne s'aperçoivent-ils pas que cette même fin de
+non-recevoir, on la tournera contre eux?
+
+S'ils ont, avec raison, la prétention de connaître à fond la question
+maritime, ils n'ont pas sans doute celle de posséder des connaissances
+universelles. Or, d'après leur système, quiconque ose réclamer contre
+un monopole doit préalablement fournir la preuve qu'il connaît à fond
+l'industrie à laquelle ce monopole a été conféré. Ils nous disent, à
+nous, que nous ne sommes pas aptes à juger si la loi doit se mêler de
+nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais
+armé de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirigé un
+haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine,
+une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous défendre
+contre les taxes que ces industries vous imposent?
+
+La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public
+en est dupe, ils sont toujours sûrs au moins du _statu quo_. Si vous
+n'appartenez pas à une industrie protégée, ils déclinent votre
+compétence. «Tu n'es que rançonné, tu n'as pas la parole.»--Si vous
+appartenez à une industrie protégée, ils vous permettent de parler, mais
+seulement de votre intérêt spécial, le seul que vous êtes censé
+connaître. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87].
+
+[Note 87: L'auteur a signalé plus tard le danger d'une classification
+scientifique uniquement basée sur les phénomènes de la production. V.
+au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES.
+
+ 9 Mai 1847.
+
+Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai
+pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme
+algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_.
+
+Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le
+réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne
+servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus
+invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui,
+dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de
+partisans.
+
+On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur?
+Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met
+quelquefois en péril l'effet de la citation[88].
+
+[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre
+éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome
+III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient
+empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette
+formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé
+quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous
+savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions
+jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a
+dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au
+ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de
+gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils
+savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion
+qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand
+poëte, à mettre au jour ce refrain:
+
+ C'est la faute de Voltaire,
+ C'est la faute de Rousseau.
+
+Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je
+reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du
+tarif entraîne nécessairement:
+
+ 1º Un profit pour une industrie;
+ 2º Une perte égale pour une autre industrie;
+ 3º Une perte égale pour le consommateur.
+
+Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En
+bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui
+imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de
+surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales,
+fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre
+multipliées, contrebande, répression, etc.
+
+Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la
+protection.
+
+Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre
+problème.
+
+Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait
+traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous,
+devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine.
+
+La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre
+parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix
+de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du
+_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans
+son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur.
+
+Il alla trouver le maître de forges, et lui dit:
+
+--Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais
+vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.
+
+--L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu
+refends dans la journée.
+
+--Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma
+hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je
+mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en
+une journée.
+
+--Je perdrai 2 francs à ce marché.
+
+--Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous,
+je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur!
+cela mérite-t-il aucune pitié?
+
+--Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera
+perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur?
+
+--Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat
+définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la
+nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce
+travailleur qui aura à se plaindre?
+
+--Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai
+plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces
+40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en
+priverai un autre.
+
+--C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par
+la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour
+une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle
+retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée.
+Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au
+cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.
+
+--Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que
+je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu
+le demandes.
+
+--C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit
+national à ébrécher les haches.
+
+Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa
+tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron
+qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du
+consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre
+producteur auquel je n'avais pas songé.
+
+À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui
+dit:
+
+--Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs
+pour les payer.
+
+--Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes.
+
+--C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour
+mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin.
+
+--C'est un coquin.
+
+--Soit.
+
+--Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir.
+
+--Soit.
+
+--Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que
+c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie.
+
+--Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous,
+si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10.
+
+--C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes.
+
+--Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une
+hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.
+
+--Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce
+monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt.
+
+--Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces
+jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise
+hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de
+mauvaises machines.
+
+--Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une
+haute importance.
+
+--Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que
+vous les gagniez si je dois les perdre.
+
+--Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon
+bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en
+retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et
+chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive,
+constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2
+francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait
+prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un
+préjudice causé à un tiers.
+
+--Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon
+vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne
+doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je
+disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs.
+Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de
+vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne
+perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la
+nation entière une perte sèche de 5 francs.
+
+--Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration.
+
+--Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre
+prétention est injuste?
+
+--Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces
+choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à
+l'économie politique:
+
+ Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie,
+ Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie!
+
+Cependant voyons ton argument.
+
+--Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas
+l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous
+faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon
+ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants
+que je lui remettrai en échange de son fer.
+
+--Peu importe, arrive enfin à la preuve.
+
+--Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui
+représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie
+française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit
+que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les
+donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en
+échange du fer.
+
+--Cela paraît raisonnable.
+
+--Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5
+francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les
+gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant.
+
+--Sans doute.
+
+--Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront.
+Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est
+juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième
+personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite
+avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs;
+celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui
+fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de
+souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma
+personne, aura perdu 5 francs.
+
+--Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose,
+c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu
+traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu
+traites avec moi.
+
+--Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre
+jour, à me préserver de cette confusion.
+
+J'ai 10 francs.
+
+Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous
+voudrez.
+
+Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5
+francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront.
+
+Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces
+10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans
+l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être
+question[89].
+
+[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on
+voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché,
+je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_.
+
+Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique
+va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une
+loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas
+la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la
+jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que
+le peuple voie si clair dans ses affaires[90]!
+
+[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et
+Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT.
+
+ 30 Mai 1847.
+
+_À M. Arago, de l'Académie des sciences._
+
+MONSIEUR,
+
+Vous avez le secret de rendre accessibles à tous les esprits les plus
+hautes vérités de la science. Oh! ne pourriez-vous, à grand renfort
+d'_x_, trouver au théorème suivant une de ces démonstrations par _a +
+b_, qui ne laissent plus de place à la controverse! Son simple énoncé
+suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et à
+l'humanité. Le voici:
+
+SI UN DROIT PROTECTEUR ÉLÈVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTITÉ DONNÉE,
+LA NATION GAGNE CETTE QUANTITÉ UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS.
+
+Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations
+s'infligent à elles-mêmes des pertes incalculables. Il faudrait
+reconnaître qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pièces d'un
+franc dans la rivière chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il
+s'avise de toucher à un outil ou à un vêtement.
+
+Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas être surpris
+si, malgré le progrès des sciences et de l'industrie, une masse bien
+lourde de misère et de souffrances pèse encore sur nos concitoyens.
+
+D'un autre côté, tout le monde convient que le régime protecteur est
+une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce
+calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosités nationales,
+retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait
+inscrire dans nos codes, au rang des délits et des crimes, des actions
+innocentes en elles-mêmes. Ces inconvénients accessoires du système,
+il faut bien s'y soumettre quand on croit que le système repose
+lui-même sur cette donnée: _que tout renchérissement, de son fait, est
+un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observé et vous
+aurez peut-être observé comme moi que, malgré le grand mépris que les
+individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent
+difficilement,--mais s'il venait à être prouvé que ce prétendu gain
+est accompagné d'abord d'une _perte égale_, ce qui fait compensation,
+puis d'une _seconde perte encore égale_, laquelle constitue une
+duperie bien caractérisée; comme dans le coeur humain l'horreur des
+pertes est aussi fortement enracinée que l'amour des profits, il faut
+croire que le régime protecteur et toutes ses conséquences directes et
+indirectes s'évanouiraient avec l'illusion qui les a fait naître.
+
+Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je désire voir cette
+démonstration revêtue de l'évidence invincible que communique la
+langue des équations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je
+m'adresse à vous; car, parmi tous les problèmes qu'offrent les
+sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est
+certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants,
+vos puissantes facultés. J'ose dire que celui qui en donnerait une
+solution irréfutable, n'eût-il fait que cela dans ce monde, aurait
+assez fait pour l'humanité et pour sa propre renommée.
+
+Permettez-moi donc d'établir en langue vulgaire ce que je voudrais
+voir mettre en langue mathématique.
+
+Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr.
+
+Cela veut dire qu'il s'échange contre 2 fr. ou tout autre objet valant
+lui-même 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix.
+
+Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous à moins
+de 3 fr.
+
+Dans ces circonstances, un coutelier français s'adresse au
+gouvernement et lui dit: Protégez-moi. Empêchez mes compatriotes
+d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir à
+3 fr.
+
+Je dis que ce renchérissement d'un franc sera _gagné une fois_, mais
+j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le même
+phénomène se présentera dans tous les cas analogues.
+
+D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du
+renchérissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien
+clair que l'industrie française n'aura rien gagné ni perdu à la
+mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut
+arranger l'un de ces industriels et déranger l'autre, mais cela
+n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-là, il y a
+changement de direction, mais non accroissement ou décroissement dans
+l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr.
+de moins prennent celui de la ganterie, voilà tout. Injuste faveur
+ici, oppression non moins injuste là, c'est tout ce qu'il est possible
+d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr.
+
+Mais il reste un troisième franc dont il est essentiel de suivre la
+trace; il constitue le surenchérissement du couteau; c'est la
+_quantité donnée_ dont le prix des couteaux est élevé. C'est celle que
+je dis être gagnée une fois et perdue deux par le pays.
+
+Qu'elle soit gagnée une fois, cela est hors de doute. Évidemment
+l'industrie coutelière est favorisée, par la prohibition, dans la
+mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer,
+de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est
+découragée que de 2 fr. et celle des couteaux est encouragée de 3 fr.,
+ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout
+balancé jusqu'ici, un excédant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou
+100 centimes, comme on voudra les appeler.
+
+Mais il est tout aussi évident que l'acquéreur du couteau, quand il
+l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne déboursait que 2
+fr., tandis que maintenant il en dépense 3. Dans le premier cas, il
+restait donc à sa disposition _un franc_ au delà du prix du couteau;
+et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs
+à quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait
+été dépensé d'une manière quelconque et aurait encouragé l'industrie
+nationale tout autant qu'un franc peut s'étendre.
+
+Si, par exemple, vous étiez cet acheteur,--avant la prohibition vous
+pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire
+de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous
+serait resté 1 fr., avec lequel vous auriez acheté, selon votre bon
+plaisir, des petits pâtés ou un petit volume in-12.
+
+Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de
+suite à opposer au gain du coutelier une perte équivalente, savoir
+celle du pâtissier ou du libraire.
+
+Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre,
+vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encouragé dans une mesure
+exactement semblable l'industrie du pays. Sous le régime de la
+liberté, ils se sont partagés entre un gantier et un libraire; sous le
+régime de la protection, ils sont allés exclusivement au coutelier, et
+je crois qu'on pourrait défier le génie de la prohibition lui-même
+d'ébranler cette vérité.
+
+Ainsi, voilà le franc gagné une fois par le coutelier et perdu une
+fois par le libraire.
+
+Reste à examiner votre propre situation, vous acheteur, vous
+consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous
+aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis
+que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mêmes 3 fr. qu'un couteau et
+pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume,
+soit l'équivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est
+compensée par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison
+de dire que ce franc, gagné une fois, est perdu deux fois.
+
+Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit à cela? car il est bon que vous
+connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compensée par le
+profit du coutelier, ou, en termes généraux, que la perte du
+consommateur est compensée par le profit du producteur.
+
+Votre sagacité aura bien vite découvert que la mystification ici
+consiste à laisser dans l'ombre le fait déjà établi que le profit d'un
+producteur, le coutelier, est balancé par la perte d'un autre
+producteur, le libraire; et que votre franc, par cela même qu'il a été
+encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait
+fait, la librairie.
+
+Après tout, comme il s'agit de sommes égales, qu'on établisse, si on
+le préfère, la compensation entre le producteur et le consommateur,
+peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse
+pas reparaître deux fois le même gain pour l'opposer alternativement à
+deux pertes bien distinctes.
+
+On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut
+guère la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit
+couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire
+observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes
+algébriques, qu'ils représentent la vie, la substance des peuples; et
+c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui
+généralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage.
+
+On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à
+la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le
+franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le
+ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté,
+la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un
+régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour
+éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à
+ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3
+francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et
+dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut
+jamais affecter notre calcul[91].
+
+[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº
+48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V,
+indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes,
+contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note
+de l'éditeur._)]
+
+Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir
+argumenter de l'importance relative des deux industries comparées,
+disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il
+est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre
+d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble
+de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il
+m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans
+mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de
+cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et
+de dignité.
+
+Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème
+l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi
+d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit:
+La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure
+suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être
+à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra
+changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain
+aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que
+la protection protégera.
+
+Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger
+l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La
+réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux
+pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges.
+Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que
+le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un
+remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier
+surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le
+marché d'un franc pour le consommateur surtaxé?
+
+Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la
+démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la
+peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité
+scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes.
+
+Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence
+étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les
+colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où
+est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du
+gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français
+qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la
+rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche
+pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux
+antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de
+Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins
+s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants
+pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement
+et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce
+monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements
+de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous?
+D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette
+équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre
+patriotisme[92].
+
+[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le
+chap. X.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+59.--LA PEUR D'UN MOT.
+
+I
+
+UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de
+courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon,
+ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier
+par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche
+d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!)
+
+L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment
+pouvez-vous prononcer ce gros mot?
+
+--Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous?
+
+--Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un
+gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui
+peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix
+sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule.
+
+--Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit?
+
+--Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que
+la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve
+récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et
+le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra
+asiatique.
+
+--À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont
+on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.
+
+--Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le
+_libre-échange_.
+
+--Mon ami, c'est l'_échange libre_.
+
+--Ah! bah! rien que cela?
+
+--Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre
+nous.
+
+--Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et
+bonnet blanc?
+
+--Exactement.
+
+--Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si
+c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore
+peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que
+vous me dites?
+
+--C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière
+entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres
+qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques.
+Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.
+
+--En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je
+vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père.
+
+--Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_
+pour un dragon à trois têtes?
+
+--Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à
+l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que
+c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse.
+
+--Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et
+qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme
+votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93].
+
+[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+--En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de
+faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du
+gros monsieur?
+
+--Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans
+vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.
+
+--Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose?
+
+--Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but?
+
+--De gagner quelques écus.
+
+--Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous?
+
+--Je cesserais de faire des souliers.
+
+--Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus?
+
+--Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je
+puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un
+paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de
+belles robes pour ma femme[94].
+
+[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.]
+
+--Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour
+abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du
+pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce
+pain, ce vin, ce paroissien, ces robes?
+
+--Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie
+entière ne suffirait pas.
+
+--Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir
+mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95].
+
+--C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de
+tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des
+meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par
+exemple.
+
+--Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des
+souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire
+toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le
+meilleur parti possible.
+
+--J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui
+me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris
+seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je
+ferais joliment la loi à la pratique.
+
+--Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un
+laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient
+joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est
+votre intérêt?
+
+--Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la
+subissent comme moi.
+
+--Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant...
+
+--Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin.
+
+--Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât
+d'aller à lui?
+
+--Je le traiterais de...
+
+--Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien?
+
+--Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la
+concurrence, puisque je la subis.
+
+--Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut
+toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs.
+
+--Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire
+plus malhonnête homme qu'un fripon.
+
+--Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la
+concurrence doit être la loi de tous ou de personne?
+
+--Justement.
+
+--Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le
+monde?
+
+--Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque
+métier.
+
+--Donc, il faut n'y soustraire personne.
+
+--Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander,
+troquer, échanger,--honnêtement néanmoins.
+
+--Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_.
+
+--Pas plus malin que cela?
+
+--Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.)
+
+--En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre
+libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique
+qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît.
+
+--C'est ce qu'il nous reste à voir.
+
+
+II
+
+--Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable
+s'appelle votre métier?
+
+--Vous voulez dire _économiste_.
+
+--Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte
+plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des
+gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous
+faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre
+un quart de journée, avec vos échanges.
+
+--Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu!
+le bel habit! L'étoffe en est moelleuse. Où l'avez-vous prise?
+
+--Chez le marchand.
+
+--Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée?
+
+--De la fabrique, sans doute.
+
+--Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous
+pas allé vous-même à la fabrique?
+
+--C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et
+n'ai pas le temps de m'en informer.
+
+--Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des
+parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de
+se faire payer leurs services.
+
+--Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le
+drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le
+vendent; quel droit ont-ils de bénéficier?
+
+--Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap
+à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres.
+
+--Comme je lis quelquefois la _Démocratie pacifique_, j'ai pris en
+horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces
+accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent
+essayé de m'en passer.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal
+tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas,
+ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir;
+j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps
+perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle
+veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96].
+
+[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne
+voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+--Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par
+l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de
+quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous
+chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous
+les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.
+
+--Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent.
+
+--D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient
+payés de leur temps et de leurs soins?
+
+--Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop.
+
+--Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi
+concurrence entre eux?
+
+--Ah! je n'y pensais pas.
+
+--Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement
+libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le
+savoir.
+
+--Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres?
+
+--Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché
+où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où
+elles sont chères.
+
+--C'est une horrible injustice qu'on leur fait là!
+
+--Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils
+ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché.
+
+--Contez-moi cela, je vous prie.
+
+--Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en
+Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement
+là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait.
+Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon,
+contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire
+une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à
+la frontière un douanier qui lui crierait: _Défendu!_ Donc le marchand
+s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers,
+parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de
+drap français.
+
+--Voyez la ruse! Et qui a aposté là ce douanier?
+
+--Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français?
+
+--Et quelle est sa raison?
+
+--C'est qu'il n'aime pas la concurrence.
+
+--Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la
+subisse.
+
+--C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres.
+
+--Je pensais que cela regardait les marchands.
+
+--Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez
+quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.
+
+--C'est fâcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit?
+
+--La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez;
+pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre,
+en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que
+vous pourriez avoir pour deux.
+
+--Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce
+que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont
+des étrangers.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote
+comme tous les diables.
+
+--À votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui
+perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français!
+
+--Je m'en vante!
+
+--Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous
+ou pour personne?
+
+--Ce serait de toute justice.
+
+--Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre
+concurrent.
+
+--Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte!
+
+--Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos
+fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand,
+pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et
+du drap belge?
+
+--Que faut-il donc faire?
+
+--D'abord, n'avoir pas peur du _libre-échange_.
+
+--Dites l'_échange libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite?
+
+--Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection
+pour tous.
+
+--Et comment diable voulez-vous que la douane protége un avocat, un
+médecin, un artiste, un pauvre ouvrier?
+
+--C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger
+personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement
+grever les achats de l'autre[97].
+
+[Note 97: V. la fin du nº 43, pages 244 et 245, et le nº 53, page
+359.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+
+60.--MIDI À QUATORZE HEURES.
+
+(Ébauche inédite.)
+
+ ..... 1847.
+
+On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et
+de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la
+persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une
+explication simple.
+
+--Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il?
+
+--De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal
+administrés, répond-elle.
+
+--Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le
+traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché,
+l'épuisement du numéraire, etc.
+
+Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a
+beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il?
+
+--Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail
+on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des
+commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin
+des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus
+à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux;
+et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut
+consacrer à satisfaire ses besoins réels.
+
+--Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont
+les colonies qui enrichissent l'Angleterre.
+
+--Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle
+travaillât beaucoup.
+
+--Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche.
+
+--C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà
+pourquoi le travail n'a pas sa récompense.
+
+--Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les
+colonies pour tributaires.
+
+--C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et
+c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir,
+instruire et moraliser le travailleur.
+
+--Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon
+vous, il doit s'enrichir.
+
+--C'est probable.
+
+--Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là.
+
+--Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et
+prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en
+fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe,
+fortifications, parades militaires?
+
+--Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations...
+Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à
+discrétion?...
+
+--Sans doute que la récolte a manqué.
+
+--C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre?
+D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors?
+
+--Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent.
+
+--C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la
+production des aliments au dedans?
+
+--Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien
+choisir entre s'en passer ou en faire venir.
+
+--Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous
+suggérer à l'État une meilleure solution du problème?...
+
+Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits
+les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller
+chercher _midi à quatorze heures_.
+
+Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres,
+effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une
+complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui
+gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une
+simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de
+les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce
+qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui
+montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la
+sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la
+dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la
+propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce
+n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble
+des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible
+que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la
+chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier.
+
+ On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé;
+
+mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en
+ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et
+transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil
+scientifique.»
+
+Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance
+collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance
+individuels.
+
+Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer
+Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution.
+
+ S'agit-il de comparer la liberté à la restriction?
+ De savoir ce que c'est que travail et capital?
+ De rechercher si l'un opprime l'autre?
+ D'apprécier les effets des machines?
+ De décider entre le luxe et l'épargne?
+ De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer?
+ Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut?
+
+Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le
+mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y
+apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition
+de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons
+poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales
+dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en
+germe.
+
+Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode.
+
+--Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles
+se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde
+et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce
+qu'elle produit.
+
+--Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île
+du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer
+de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un
+moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une
+cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de
+ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large
+ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à
+donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments.
+Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger.
+
+--Que concluez-vous de là?
+
+--Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_,
+ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on
+coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu
+disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un
+profit.
+
+--En est-il de même dans la société?
+
+--Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme
+ceux d'un homme, sont indéfinis.
+
+--Et s'ils n'étaient pas indéfinis?
+
+--En ce cas, le profit se traduirait en loisirs.
+
+--Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'état social, une
+nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage.
+
+--Momentanément certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du
+travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de
+voir que la machine ne peut mettre une certaine quantité de travail
+_en disponibilité_, sans mettre aussi _en disponibilité_ une quantité
+correspondante de rémunération.
+
+--Comment cela?
+
+--Supposez que Robinson, au lieu d'être seul, vive au sein d'une
+société et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant inventé
+le filet, il continue à vendre le poisson au même prix, chacun,
+excepté lui, aura pour s'en procurer à faire le même travail
+qu'auparavant. S'il le vend à meilleur marché, tous les acheteurs
+réaliseront une épargne qui ira provoquer et rémunérer du travail[98].
+
+[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et
+ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+ * * * * *
+
+--Vous venez de parler d'épargne. Oseriez-vous dire que le luxe des
+riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers?
+
+--Retournons à l'île de Robinson, pour nous faire une idée juste du
+luxe. Nous y voici; que voyez-vous?
+
+--Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour
+satisfaire sa faim; il tient à la variété des mets, donne à son
+appétit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe à changer
+tous les jours la forme et la couleur de ses vêtements.
+
+--Par là il se crée du travail. En est-il réellement plus riche?
+
+--Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se
+rouillent et sa case se délabre..
+
+--Règle générale bien simple et bien méconnue: chaque travail donne un
+résultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe à contenter des
+fantaisies puériles ne peut satisfaire des besoins plus réels et d'un
+ordre plus élevé.
+
+--Est-ce qu'il en est de même dans la société?
+
+--Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le goût des modes et
+des spectacles ne peut être consacré à ses chemins de fer ou à son
+instruction.
+
+--Si les goûts de ce peuple se tournaient vers l'étude et les voyages,
+que deviendraient les tailleurs et les comédiens?
+
+--Professeurs et ingénieurs.
+
+--Avec quoi la société payerait-elle plus de professeurs et
+d'ingénieurs?
+
+--Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comédiens et aux modistes.
+
+--Voulez-vous insinuer par là que, dans l'état social, les hommes
+doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir
+simplement au lieu de se décorer?
+
+--Ce n'est pas ma pensée. Je dis que le travail qui est employé à une
+chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme
+à celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien
+que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le déplace.
+
+ * * * * *
+
+--Est-ce que nous pourrions étudier aussi le traité de Méthuen dans
+l'île du Désespoir?
+
+--Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est
+occupé à se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie.
+Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger
+aussi, et son jardin réclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue
+aborde l'île. L'étranger qui en descend montre à Robinson des habits
+bien chauds et propose de les céder contre quelques légumes, en
+offrant de continuer à l'avenir ce marché. Robinson regarde d'abord si
+l'étranger est armé. Le voyant sans flèches ni tomahawk, il se dit:
+Après tout, il ne peut prétendre à rien que je n'y consente;
+examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il
+mettrait à les faire lui-même, et le compare au nombre d'heures qu'il
+devrait ajouter à son travail horticole pour satisfaire
+l'étranger.--S'il trouve que l'échange, en le laissant tout aussi bien
+nourri et vêtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilité_, il
+accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net,
+soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il
+croit le marché désavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce
+cas, qu'une force extérieure le lui interdise? Il sait se l'interdire
+lui-même.
+
+Revenant au traité de Méthuen, je dis: La nation portugaise ne prend
+aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantité donnée de
+travail lui donne en définitive, par ce procédé, plus de vin à la fois
+et plus de drap. Après tout, elle échange parce qu'elle _veut_
+échanger. Il n'était pas besoin d'un traité pour l'y décider.
+Remarquez même qu'un traité, dans le sens de l'échange, ne peut être
+que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il
+arrive à stipuler le libre-échange, il ne stipule plus rien du tout.
+Il se borne à laisser les parties stipuler pour elles-mêmes.--Le
+traité de Méthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcés de donner du
+vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du
+vin, _s'ils veulent_.
+
+ * * * * *
+
+--..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas?
+
+--Pas encore.
+
+--Je suis allé tout seul à l'île du Désespoir. Robinson est ruiné.
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+--Il est ruiné, vous dis-je.
+
+--Et depuis quand?
+
+--Depuis qu'il donne des légumes contre des vêtements.
+
+--Et pourquoi continue-t-il?
+
+--Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire
+du voisinage?
+
+--Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des légumes,
+mais ne l'y force pas.
+
+--Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux à sa
+disposition, il est si habile à les préparer et à les coudre, en un
+mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de légumes, que Robinson
+ne résiste pas à la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas
+au-dessus de lui un _état_ qui dirigerait sa conduite.
+
+--Que pourrait faire l'État en cette occurrence?
+
+--Prohiber l'échange.
+
+--En ce cas, Robinson ferait ses vêtements comme autrefois. Qui l'en
+empêche, si c'est son avantage?
+
+--Il a essayé; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les
+légumes qu'on lui demande en retour. Et voilà pourquoi il persiste à
+échanger. Vraiment, à défaut d'un _État_, qui n'a pas besoin de
+raisonner lui, et procède par voie d'injonctions, ne pourrions-nous
+pas envoyer au pauvre Robinson un numéro du _Moniteur industriel_ pour
+lui ouvrir les yeux?
+
+--Mais d'après ce que vous me dites, il doit être plus riche qu'avant.
+
+--Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantité
+toujours plus grande de vêtements contre une quantité de légumes qui
+reste la même?
+
+--C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour
+Robinson.
+
+--Il est ruiné, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prétendez pas
+raisonner contre un fait.
+
+--Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc
+ensemble un voyage dans l'île..... Mais que vois-je! Pourquoi me
+cachiez-vous cette circonstance?
+
+--Laquelle?
+
+--Voyez donc comme Robinson est changé! Il est devenu paresseux,
+indolent, désordonné. Au lieu de bien employer les heures que son
+marché mettait à sa disposition, il dissipe ces heures-là et les
+autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vêtements ni
+légumes; il gaspille ou détruit ses anciens ouvrages. S'il est ruiné,
+qu'allez-vous chercher une autre explication?
+
+--Oui; mais le Portugal?
+
+--Le Portugal est-il paresseux?
+
+--Il l'est, je n'en saurais disconvenir.
+
+--Est-il désordonné?
+
+--À un degré incontestable.
+
+--Se fait-il la guerre à lui-même? Nourrit-il des factions, des
+sinécures, des abus?
+
+--Les factions le déchirent, les sinécures y pullulent, et c'est la
+terre des abus.
+
+--Alors sa misère s'explique comme celle de Robinson.
+
+--C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur
+industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui
+qui expliquerait la misère par le désordre et la paresse. Prenez donc
+la peine d'étudier la science économique pour en venir là[99]!...
+
+[Note 99: V. ci-dessus, le nº 39, page 219.]
+
+
+61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE.
+
+(Ébauche inédite.)
+
+ ..... 1847.
+
+Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui
+représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en
+face de la demi-tasse et du petit verre.
+
+Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle
+des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres,
+ayant trouvé ceux-là tout faits.
+
+Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête
+comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de
+nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la
+peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre
+la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_.
+
+On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre
+des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un
+sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par
+les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et
+par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien
+vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en
+sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que
+j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100].
+
+[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui
+puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il
+n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une
+répugnance et de pondérer un désir.
+
+Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me
+regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut
+l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il
+n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la
+même appréciation.
+
+ * * * * *
+
+Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à
+celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la
+récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense
+de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la
+peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre
+cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui.
+
+Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort
+qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la
+liberté.
+
+Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties
+contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une
+récompense trop petite.
+
+De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un
+_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels
+sont entièrement perdus pour l'humanité.
+
+Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme
+et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour
+avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc;
+l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les
+tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les
+lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité
+de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion
+de l'effort à la récompense.
+
+ * * * * *
+
+Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que
+la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un
+autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux
+choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce
+n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou
+moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et
+de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes
+entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt
+du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.»
+Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès
+de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès
+de ses efforts.
+
+[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des
+pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement
+de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La
+législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à
+la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des
+besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts.
+
+ * * * * *
+
+Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre,
+il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout
+effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant
+pas, il faut se confier à la LIBERTÉ.
+
+Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus,
+elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la
+plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet
+spécial, la plus grande consommation possible.
+
+En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais
+contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de
+ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition.
+
+Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le
+fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à
+accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour
+moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par
+l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je
+voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il
+m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de
+très-légers à la place.
+
+Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au
+résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et
+admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque
+chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et
+déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité.
+
+En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres
+profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a
+compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui.
+
+Ceci mérite d'être brièvement expliqué.
+
+Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais
+suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci:
+
+Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients
+qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter.
+À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour
+le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un
+accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux
+pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par
+voie d'exemples.
+
+Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les
+paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire
+une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif,
+et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches
+par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire
+l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne
+plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur
+économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que
+l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand
+j'en ai besoin[102].
+
+[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Autre exemple, en sens inverse.
+
+On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une
+avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le
+remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance
+longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa
+vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte;
+et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses
+calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux
+infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément
+recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la
+longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que
+le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout
+d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera
+arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les
+vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103].
+
+[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est
+l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui
+a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout
+leur cycle funeste.
+
+De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la
+longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les
+inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si
+ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les
+mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi
+le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et
+l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui.
+
+Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et
+cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par
+cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au
+contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive.
+
+L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de
+l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il
+recueille la récompense.
+
+On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
+
+Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que
+le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir
+souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre.
+
+Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela
+que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute
+injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant
+rançonner le consommateur, se rançonne lui-même.
+
+Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas
+compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une
+part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de
+l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout
+lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à
+déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale
+sous prétexte d'accroître le travail général.
+
+En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous
+consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si
+vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il
+n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est
+jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions...
+
+
+62.--REMONTRANCE.
+
+ Auch, le 30 Août 1847.
+
+MES CHERS COLLABORATEURS,
+
+Quand la fatigue ou le défaut de véhicules me retient dans une ville,
+je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les
+monuments, les églises, les promenades et les musées.
+
+Aujourd'hui je suis allé voir la statue érigée à M. d'Étigny,
+intendant de la généralité d'Auch, par la reconnaissance éclairée des
+bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce
+grand homme, a sillonné de magnifiques routes la province confiée à
+ses soins. Sa mémoire en est bénie; mais il n'en fut pas ainsi de sa
+personne, car il éprouva une opposition qui ne se manifesta pas
+toujours en doléances verbales ou écrites. On raconte qu'il fut bien
+souvent réduit, dans les ateliers, à faire usage de la force
+extraordinaire dont la nature l'avait doué. Il disait aux habitants
+des campagnes: «Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront.»
+Quelques jours avant sa mort, il écrivait à M. le contrôleur général
+ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: «Je
+me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grâce de leur
+pardonner, car ils ne connaissent pas encore la pureté de mes
+intentions.»
+
+M. d'Étigny est représenté tenant un rouleau de papier à la main
+droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que
+l'un de ces rouleaux est le plan du réseau de routes dont il a doté le
+pays. Mais à quoi peut faire allusion le second rouleau? À force de
+frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE.
+Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutôt pour
+donner aux hommes une salutaire leçon, avait voulu perpétuer le
+souvenir de l'opposition que ce pays avait faite à la création des
+routes, j'ai couru aux archives de la bibliothèque, et j'y ai
+découvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire
+allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction
+fidèle, pour l'édification du _Moniteur industriel_ et du comité
+protectionniste. Hélas! ils n'ont rien inventé. Leurs doctrines
+florissaient ici il y a près d'un siècle.
+
+ Remontrance.
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+ «Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch ont entendu
+ parler du projet que vous auriez conçu d'ouvrir, dans toutes les
+ directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux
+ remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position
+ où vous allez les réduire.
+
+ «Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la généralité
+ d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre
+ ruine certaine que vous méditez. Nous allons être _inondés_ de
+ toutes sortes de denrées. Que voulez-vous que devienne notre
+ _travail national_ devant l'_invasion_ de produits étrangers que
+ vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui,
+ des montagnes et des précipices infranchissables nous
+ _protégent_. Notre travail s'est développé à l'abri de cette
+ _protection_. Nous n'exportons guère, mais, notre marché au moins
+ nous est _réservé_ et _assuré_.--Et vous voulez le livrer à
+ l'avide étranger! Ne nous parlez pas de notre activité, de notre
+ énergie, de notre intelligence, de la fertilité de nos terres.
+ Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et à tous égards
+ d'une infériorité désespérante. Remarquez, en effet, que si la
+ nature nous a favorisés d'une terre et d'un climat qui admettent
+ une grande variété de produits, il n'en est aucun pour lequel un
+ des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables.
+ Pouvons-nous lutter pour la culture du blé avec les plaines de la
+ Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'élève du
+ bétail avec les Pyrénées? pour la production de la laine avec les
+ Landes de Gascogne, où le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien
+ que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contrées,
+ nous aurons à subir un déluge de vin, de blé, de viande et de
+ laines. _Ces choses-là sont bien de la richesse; mais c'est à la
+ condition qu'elles soient le produit du travail national. Si
+ elles étaient le produit du travail étranger, le travail national
+ périrait et la richesse avec lui_[104].
+
+ «Monseigneur, ne veuillons point être plus sages que nos pères.
+ Loin de créer pour les denrées de nouvelles voies de circulation,
+ ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils
+ ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontières pour
+ repousser la concurrence du perfide étranger. Quelle
+ inconséquence ne serait-ce pas à nous de favoriser cette
+ concurrence?
+
+ «Ne veuillons pas être plus sages que la nature. Elle a placé des
+ montagnes et des précipices entre les diverses agglomérations
+ d'hommes, afin que chacune pût travailler paisiblement à l'abri
+ de toute rivalité extérieure. Percer ces montagnes, combler ces
+ précipices, c'est faire un mal analogue et même identique à celui
+ qui résulterait de la suppression des douanes. Qui sait même si
+ votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette
+ funeste pensée dans la tête de quelque théoricien! Prenez-y
+ garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous
+ admettez que la facilité des communications est bonne en
+ elle-même, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes à
+ quelques égards, elle leur confère, dans l'ensemble, plus
+ d'avantages que d'inconvénients, si vous admettez cela, c'en est
+ fait du beau système de M. Colbert. Or, nous vous mettons au défi
+ de prouver que vos projets de routes soient fondés sur autre
+ chose que sur cette absurde supposition.
+
+ «Monseigneur, nous ne sommes point des théoriciens, des hommes à
+ principes; nous n'avons pas de prétention au génie. Mais nous
+ parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays à
+ toutes les rivalités extérieures, si vous facilitez ainsi
+ l'_invasion_ sur nos marchés du blé de la Garonne, du vin de
+ Bordeaux, du lin du Béarn, de la laine des Landes, des boeufs des
+ Pyrénées, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera
+ notre numéraire, comment s'éteindra notre travail, comment se
+ tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos
+ propriétés.--Et quant aux compensations que vous nous promettez,
+ elles sont, permettez-nous de le dire, fort problématiques; il
+ faut se creuser la tête pour les apercevoir.
+
+ «Nous osons donc espérer que vous laisserez la généralité d'Auch
+ dans l'heureux isolement où elle est; car, si nous succombons
+ dans cette lutte contre des rêveurs, qui veulent fonder la
+ facilité du commerce, nous prévoyons bien que nos fils auront à
+ soutenir une autre lutte contre d'autres rêveurs qui voudront
+ fonder aussi la liberté du commerce.
+
+[Note 104: Soixante-dix ans après, M. de Saint-Cricq a reproduit
+textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre
+les communications.]
+
+
+63.--LE MAIRE D'ÉNIOS.
+
+ 6 Février 1848.
+
+C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère...
+Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios.
+
+Énios est une commune de Béarn placée.....
+
+Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le
+Maire.
+
+Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir
+l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter.
+
+Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne,
+vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez
+dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable
+intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la
+scène ou la scène avant le héros.
+
+Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le
+temps qui doit avoir la priorité.
+
+Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte.....
+
+Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière.
+
+Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et
+escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle),
+malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni
+_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_.
+
+Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un
+_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque.
+
+Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par
+un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du
+reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté
+au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_
+moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire.
+
+Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre
+bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le
+génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le
+conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une
+foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes,
+et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un
+voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là
+en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait
+pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on
+commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de
+manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment,
+quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour
+y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je
+ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par
+conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon?
+Apprendrais-je rien à personne?
+
+Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description
+du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses
+garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du
+style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On
+balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est
+un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins
+son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer
+aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant
+dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien
+vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être
+du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût!
+
+C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès
+que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne.
+En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur
+disposition que deux ou trois petites colonnes de journal.
+
+Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et,
+d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et
+les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau.
+
+L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_
+donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux
+fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de
+la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible
+abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques
+épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le
+prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il
+avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons,
+dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un
+mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un
+acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur
+industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village.
+
+Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas
+un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha.
+
+Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus
+_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers.
+
+«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne
+discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est
+ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin
+d'être mené à la baguette.»
+
+Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il
+mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_
+dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond
+le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste
+deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui,
+ailleurs, mais...
+
+ Dans le pays béarnois,
+ Deux et deux font trois;
+
+et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations.
+
+Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes
+comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants,
+la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui
+n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et
+feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la
+liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,»
+répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,»
+répondait-il fièrement.
+
+Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil
+municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa
+chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il
+disait à l'appariteur:
+
+«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire.
+
+--Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire.
+
+--De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire.
+
+--Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire.
+
+--Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire.
+
+--Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire.
+
+--À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer.
+
+--Oui, monsieur le Maire.
+
+--Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le
+Maire.
+
+--Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une
+plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de
+signer.--Oui, monsieur le Maire.
+
+--Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet.
+Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.»
+
+Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité
+nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M.
+Viennet.
+
+Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il
+s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits;
+ils sont rares, mais il y en a.
+
+Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le
+théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et
+sans digressions.
+
+Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées
+des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre
+indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur
+qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur
+industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que
+dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu!
+s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_,
+_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle
+doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les
+hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des
+trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais
+souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de
+lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe
+aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des
+communes? Que diable, il faut être logique.
+
+Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité
+l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme
+un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de
+substituer travail _communal_ à travail _national_.
+
+Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être
+point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve
+qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est
+bien une) de la protection.
+
+La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il
+assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il
+discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage
+du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer
+ainsi:
+
+Pour sortir de la commune, _zéro par tête_.
+
+Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_.
+
+Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil
+municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en
+mentionnant les interruptions.
+
+«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu
+emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et
+principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution
+additionnelle.
+
+_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus?
+
+--_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit
+avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est
+suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il
+ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront
+sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout.
+
+_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela?
+
+--Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le
+_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les
+objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces
+termes:
+
+Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu
+plus cher aux cuisinières d'Énios?
+
+--Cela m'irait, dit Jacques.
+
+--Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver
+par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement
+fortune avec tes poules?
+
+--C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean.
+
+--Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage.
+Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur
+les bras. Pourquoi cela?
+
+--Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est
+allé acheter des boeufs à la foire voisine.
+
+--Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais
+bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de
+numéraire.
+
+Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous
+enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers.
+
+N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail
+_communal_?
+
+Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas
+quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces
+choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre
+travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole;
+mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de
+lutter _à armes égales_.
+
+_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en
+fait pas dans notre village.
+
+--De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en
+retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est
+la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère
+nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos
+ardoises?
+
+_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne
+fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même
+travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en
+faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au
+contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en
+pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux
+procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au
+plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y
+ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la
+peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé
+ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous
+laisser la liberté du choix?»
+
+Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur
+industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y
+rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la
+question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à
+l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent,
+dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.»
+
+Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait
+beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la
+_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte
+contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la
+leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu
+parler de transition?
+
+Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité.
+Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi.
+
+Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le
+discours du premier magistrat d'Énios.
+
+N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à
+Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume
+l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt
+général?
+
+Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions
+administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait
+venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture.
+
+M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif
+protecteur_ du pont d'Énios.
+
+M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce
+noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en
+résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du
+monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut
+savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux
+protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du
+tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du
+pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du
+pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes.
+
+«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage
+d'entrer à Énios!
+
+--Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France.
+
+--C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_.
+
+--Et le mien de protéger le travail _communal_.
+
+--N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les
+fabriques françaises contre la concurrence étrangère?
+
+--N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques
+d'Énios contre la concurrence du dehors?
+
+--Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs,
+il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles
+industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le
+maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises;
+mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes.
+Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du
+travail.
+
+--C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de
+vos mesures restrictives.
+
+--Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les
+choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer
+isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des
+consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient
+toute l'utilité des restrictions.
+
+--Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios?
+
+--Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous
+voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la
+clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité
+de chaque industrie.
+
+--C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils
+disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures
+qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui
+assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette
+clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la
+pointe.
+
+--Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à
+vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal
+d'Énios.»
+
+Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant
+contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le
+chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité
+et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et
+iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il
+était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition
+du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution.
+
+En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton
+piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué
+notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions
+nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre
+délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère.
+Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits
+étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les
+repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas
+volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux
+de ne jamais rien acheter au dehors.
+
+Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il
+leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en
+plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent
+naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres.
+
+
+64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DÉFENSE DU TRAVAIL NATIONAL.
+
+ 7 Novembre 1847.
+
+L'Espagne a aussi son association pour la défense du _travail
+national_.
+
+L'objet qu'elle a en vue est celui-ci:
+
+Étant donné un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les
+détourner des emplois où ils donneraient du profit, pour les lancer
+dans une direction où ils donneront de la perte, sauf, par une taxe
+déguisée, à reporter législativement cette perte sur le public.»
+
+En conséquence, cette société demande, entre autres choses,
+l'exclusion des produits français, non de ceux qui nous reviennent
+cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que
+nous pouvons livrer à bon marché. Plus même nous les offrons à prix
+réduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en défendre.
+
+Ceci m'inspire une réflexion que je soumets humblement au lecteur.
+
+Un des caractères de la Vérité, c'est l'Universalité.
+
+Veut-on reconnaître si une association est fondée sur un bon
+principe; il n'y a qu'à examiner si elle sympathise avec toutes
+celles, sous quelque degré de latitude que ce soit, qui ont adopté un
+principe identique.
+
+Telles sont les associations pour le libre-échange. Un de nos
+collègues peut aller à Madrid, à Lisbonne, à Londres, à New-York, à
+Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Florence et à Rome, même à Pékin; s'il
+y a dans ces villes des associations pour le libre-échange, il en sera
+certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire là,
+bien sûr de ne froisser ni les opinions, ni même les intérêts comme
+ces associations les comprennent. Entre les libre-échangistes de tous
+les pays, il y a, en cette matière, unité de foi.
+
+En est-il de même parmi les protectionnistes? Malgré la communauté des
+idées ou plutôt des arguments, lord Bentinck, venant de voter
+l'exclusion des bestiaux français, agissait-il conformément aux vues
+de nos éleveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie
+serait-il bien venu au comité de Rouen? Ceux qui soutiendront l'année
+prochaine l'_acte de navigation_ et les droits différentiels dans
+l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un
+membre du comité Odier soit introduit au sein de l'association
+espagnole pour la défense du _travail national_; que pourra-t-il dire?
+quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intérêts de son
+pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols
+d'ouvrir leurs ports et leurs frontières aux produits de nos
+manufactures? de ne pas s'en tenir à la fausse doctrine de la _balance
+du commerce_? de ne point considérer comme avantageuses les industries
+qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communauté? Leur
+dira-t-il que les faveurs douanières ne créent pas des capitaux et du
+travail, mais les déplacent seulement et d'une manière fâcheuse? Un
+tel abandon de principes et de dignité personnelle sera peut-être
+applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons
+qu'il fut beaucoup question, au comité de Rouen, il y a dix-huit mois,
+de l'opportunité de prêcher le libre-échange... en Espagne), mais à
+coup sûr il excitera la risée des auditeurs castillans. Mettant donc
+ses principes au-dessus de ses intérêts, voudra-t-il se montrer
+héroïque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les
+Espagnols en ces termes: «Vous faites bien d'exhausser les barrières
+qui nous séparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos
+offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de
+laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos
+machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfévrerie,
+notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre
+parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce
+sont toutes choses que vous devez faire vous-mêmes, quelque travail
+qu'elles exigent, et même d'autant plus qu'elles en exigent davantage.
+Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester à moitié chemin dans
+cette voie. Vous êtes bien bons de nous payer un _tribut_ de
+quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dépendance.
+Méfiez-vous de vos libre-échangistes. Ce sont des idéologues, des
+niais, des traîtres, etc.» Ce beau discours serait sans doute applaudi
+en Catalogne. Serait-il approuvé à Lille et à Rouen?
+
+Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers
+pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la même
+étiquette et professent en apparence les mêmes doctrines; et, pour
+comble de singularité, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un
+pays à l'autre, c'est avec les associations de libre-échange.
+
+La raison en est simple. C'est qu'elles veulent à la fois deux choses
+contradictoires: _des restrictions et des débouchés_. Donner et ne
+pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer,
+voilà le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit
+très-logiquement à avoir deux langages, non-seulement différents, mais
+opposés, l'un pour le pays, l'autre pour l'étranger, avec cette
+circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis
+des deux côtés, elles n'en seraient pas plus près de leur but.
+
+En effet, à ne considérer que les transactions de deux peuples, ce qui
+est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau
+navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche
+cargaison. Dites-moi, s'il vous plaît, quel nom il faut donner à ces
+marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas
+clair qu'elles sont à la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le
+peuple expéditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut
+être destinataire, aucun ne pourra être expéditeur; et il est
+infaillible que, dans l'ensemble, les _débouchés_ se restreignent
+juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on
+arrive à cette bizarre politique: ici, pour déterminer la cargaison à
+sortir, on lui confère une _prime_ aux dépens du public; là, pour
+l'empêcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dépens du public. Se
+peut-il concevoir une lutte plus insensée? Et qui restera vainqueur?
+Le peuple le plus disposé à payer la plus grosse prime ou la plus
+grosse taxe.
+
+Non, la vérité n'est pas dans cet amas de contradictions et
+d'antagonismes. Tout le système repose sur cette idée, que l'_échange_
+est une duperie pour la partie qui reçoit; et, outre que le mot même
+_échange_ contredit cette idée, puisqu'il implique qu'on reçoit des
+deux côtés, quel homme ne sent pas la position ridicule où il se place
+quand il ne peut tenir à l'étranger que ce langage: _Je vous conseille
+d'être dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-même de son propre
+conseil?
+
+Voici du reste un petit échantillon de la propagande protectionniste
+au dehors.
+
+ Le pont de la Bidassoa.
+
+Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prétention
+d'enseigner aux nations l'économie politique. Il arriva devant la
+Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi
+nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il
+s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos à l'Océan; et,
+ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne
+vertébrale en parfaite coïncidence avec la ligne idéale qui sépare la
+France de l'Espagne, il commença ainsi:
+
+«Vous tous qui m'écoutez, vous désirez savoir quels sont les bons et
+les mauvais échanges. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien à
+vous apprendre à cet égard; car enfin, chacun de vous connaît ses
+intérêts, au moins autant que je les connais moi-même; mais l'intérêt
+est un signe trompeur, et je fais partie d'une association où l'on
+méprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre règle
+infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en
+marché avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parlé français,
+il vous répond en espagnol, ou _vice versâ_, n'allez pas plus loin,
+l'épreuve est faite, l'échange est de maligne nature.
+
+Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni français; nous parlons tous
+la même langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque.
+
+--Malepeste! se dit intérieurement l'orateur, je ne m'attendais pas à
+l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une
+règle tout aussi aisée: Ceux d'entre vous qui sont nés de ce côté-ci
+de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent échanger, sans inconvénient,
+avec tout le pays qui s'étend à ma droite jusqu'aux colonnes
+d'Hercule, et pas au delà; et ceux qui sont nés de ce côté (montrant
+la France) peuvent échanger à leur aise dans toute la région qui se
+développe à ma gauche, jusqu'à cette autre ligne idéale qui passe
+entre Blanc-Misseron et Quiévrain... mais pas plus loin. Les échanges
+ainsi faits vous enrichiront. Quant à ceux que vous feriez par-dessus
+la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en
+apercevoir.
+
+Une autre voix.--Si les échanges qui se font par-dessus la Nivelle,
+qui est à deux lieues d'ici, sont bons, comment les échanges qui se
+font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils être mauvais? Les eaux de la
+Bidassoa dégagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les échanges
+au passage?
+
+--Vous êtes bien curieux, répondit le professeur; beau Basque, mon
+ami, vous devez me croire sur parole.
+
+Cependant notre homme, ayant réfléchi sur la doctrine qu'il venait
+d'émettre, se dit en lui-même: «Je n'ai fait encore que la moitié des
+affaires de mon pays.» Ayant donc demandé du silence, il reprit son
+discours en ces termes:
+
+«Ne croyez pas que je sois un homme _à principes_ et que ce que je
+viens de vous dire soit _un système_. Le ciel m'en préserve! Mon
+arrangement commercial est si peu _théorique_, si naturel, si conforme
+à votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que
+l'on vous y soumettra aisément à grands coups de baïonnette. Les
+utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les échanges sont
+bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine,
+toute moderne, importée d'Angleterre, et à laquelle les hommes se
+laisseraient aller tout naturellement si la force armée n'y mettait
+bon ordre.
+
+«Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous
+dirai que ma pensée n'est pas de condamner toutes les transactions
+que vous pourriez être tentés de faire d'une rive à l'autre de la
+Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont,
+pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce côté-ci (montrant la France),
+et VIDES de ce côté-là (montrant l'Espagne). Par cet ingénieux
+arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous
+recevrez sans donner, et vous, Français, parce que vous donnerez sans
+recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un système.»
+
+Les Basques ont la tête dure. On a beau leur répéter: Ceci n'est pas
+un système, une théorie, une utopie, un principe; ces précautions
+oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est
+inintelligible. Aussi, malgré les beaux conseils du professeur, quand
+on le leur permet (et même quelquefois quand on ne le leur permet
+pas), ils échangent selon l'ancienne méthode (qu'on dit nouvelle),
+c'est-à-dire comme échangeaient leurs pères, et quand ils ne le
+peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant
+ils sont aveugles!
+
+
+65.--L'INDISCRET.
+
+ 12 Décembre 1847.
+
+_Protection à l'industrie nationale! Protection au travail national!_
+Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour
+décrier une si belle et bonne chose.
+
+--Oui, certes, si nous étions bien convaincus que la protection, telle
+que l'a décrétée la Chambre du double vote, a augmenté le bien-être de
+tous les Français, nous compris; si nous pensions que l'urne de la
+Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opéré
+le miracle de la multiplication des aliments, des vêtements, des
+moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de
+tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait à nous ineptie
+et perversité à réclamer le libre-échange.
+
+Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh!
+Messieurs, démontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne
+sont pas faites aux dépens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du
+bien à tout le monde, au propriétaire, au fermier, au négociant, au
+manufacturier, à l'artisan, à l'ouvrier, au médecin, à l'avocat, au
+fonctionnaire, au prêtre, à l'écrivain, à l'artiste, prouvez-nous
+cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannière;
+car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore.
+
+Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par
+caprice et par étourderie que je me suis engagé dans la lutte, je vous
+vais conter mon histoire.
+
+Après avoir fait d'immenses lectures, profondément médité, recueilli
+de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les
+fluctuations du marché de mon village, entretenu avec de nombreux
+négociants une active correspondance, j'étais enfin parvenu à la
+connaissance de ce phénomène:
+
+QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'ÉLÈVE.
+
+D'où j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette
+conséquence:
+
+LE PRIX S'ÉLÈVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE.
+
+Fort de cette découverte, qui me vaudra au moins autant de célébrité
+que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La propriété, c'est
+le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et
+entrai en campagne.
+
+Je me présentai d'abord chez un riche propriétaire et lui dis:
+
+--Monsieur, faites-moi la grâce de me dire pourquoi vous tenez tant à
+la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement
+aux céréales?
+
+--Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre
+mon blé.
+
+--Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du blé a
+été, en moyenne, plus élevé en France, grâce à cette loi, qu'il ne
+l'eût été sans elle?
+
+--Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas.
+
+Et si le prix du blé a été plus élevé, il faut qu'il n'y ait pas en
+autant de blé en France, sous cette loi que sans cette loi; car si
+elle n'eût pas affecté la quantité, elle n'aurait pas affecté le prix.
+
+--Cela va sans dire.
+
+Je tirai alors de ma poche un _mémorandum_ où j'écrivis ces paroles:
+
+«De l'aveu du propriétaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe,
+il y a eu, en définitive, MOINS DE BLÉ en France qu'il n'y en aurait
+eu sans la loi.»
+
+De là je me rendis chez un éleveur de boeufs.
+
+--Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous
+tenez à la restriction qui a été mise à l'entrée des boeufs étrangers
+par la _Chambre du double vote_?
+
+--C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs à un prix plus élevé.
+
+--Mais si le prix des boeufs est plus élevé à cause de cette
+restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs
+vendus, tués et mangés dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y
+en aurait eu sans la restriction?
+
+--Belle question! nous n'avons voté la restriction que pour cela.
+
+J'écrivis sur mon _mémorandum_ ces mots:
+
+«De l'aveu de l'éleveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la
+restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en
+aurait eu sans la restriction.»
+
+De là je courus chez un maître de forges.
+
+--Monsieur, ayez l'extrême obligeance de me dire pourquoi vous
+défendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_
+a accordée au fer?
+
+--Parce que, grâce à elle, je vends mon fer à plus haut prix.
+
+--Mais alors, grâce à elle aussi, il y a moins de fer en France que si
+elle ne s'en était pas mêlée; car si la quantité de fer offerte était
+égale ou supérieure, comment le prix pourrait-il être plus élevé?
+
+--Il coule de source que la quantité est moindre, puisque cette loi a
+eu précisément pour but de prévenir l'_invasion_.
+
+Et j'écrivis sur mes tablettes:
+
+«De l'aveu du maître de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu
+MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la liberté.»
+
+Voici qui commence à s'éclaircir, me dis-je; et je courus chez un
+marchand de drap.
+
+--Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a
+vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous étiez, a
+voté l'exclusion absolue du drap étranger. Quel a pu être son motif et
+le vôtre?
+
+--Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de
+mon drap et fasse plus vite fortune?
+
+--Je m'en doute. Mais êtes-vous bien sûr d'avoir réussi? Est-il
+certain que le prix du drap ait été, pendant ce temps, plus élevé que
+si la loi eût été rejetée?
+
+--Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France eût
+été inondée de drap, et le prix se serait avili; ce qui eût été un
+malheur effroyable.
+
+--Je ne cherche pas encore si c'eût été un malheur; mais, quoi qu'il
+en soit, vous convenez que le résultat de la loi a été de faire qu'il
+y ait eu moins de drap en France?
+
+--Cela a été non-seulement le résultat de la loi, mais son but.
+
+--Fort bien, dis-je; et j'écrivis sur mon calepin:
+
+«De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE
+DRAP en France à cause de la prohibition.»
+
+Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de détails sur
+ce curieux voyage d'exploration économique.
+
+Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur
+marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un
+potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines,
+d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la même
+réponse.
+
+Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je
+ne puis mieux faire que de les publier ici.
+
+«Depuis vingt-sept ans, grâce aux lois imposées au pays par la Chambre
+du double vote, il y a eu en France:
+
+ Moins de blé;
+ Moins de viande;
+ Moins de laine;
+ Moins de houille;
+ Moins de bougies;
+ Moins de fer;
+ Moins d'acier;
+ Moins de machines;
+ Moins de charrues;
+ Moins d'outils;
+ Moins de draps;
+ Moins de toiles;
+ Moins de fils;
+ Moins de calicot;
+ Moins de sel;
+ Moins de sucre;
+
+Et moins de toutes les choses qui servent à nourrir, vêtir, loger,
+meubler, chauffer, éclairer et fortifier les hommes.»
+
+Par le grand Dieu du ciel, m'écriai-je, puisqu'il en est ainsi, LA
+FRANCE A ÉTÉ MOINS RICHE.
+
+En mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la
+mémoire de mon père, de ma mère et de mes soeurs, par mon salut
+éternel, par tout ce qu'il y a de cher, de précieux, de sacré et de
+saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion était
+juste.
+
+Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai à
+raisonner sur ces matières, mais je renoncerai à raisonner sur quoi
+que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si
+je n'en puis avoir en celui-là?
+
+ 19 Décembre 1847.
+
+«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur...
+
+--Je ne me rappelle absolument rien.
+
+--Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire
+de cette mémorable campagne!
+
+--Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention
+bien _indiscrète_.
+
+--Je vais donc recommencer.
+
+--Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion.
+
+--Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit
+intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.
+
+--Résumez-vous.
+
+--Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination
+économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de
+tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois
+restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de
+fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses
+qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.»
+
+--Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel
+avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la
+_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en
+les raréfiant.
+
+--D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les
+produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été
+manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont
+raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée,
+chauffée et sucrée.
+
+Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne.
+Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les
+yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur.
+
+Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr
+que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du
+double vote aient réussi?
+
+--Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous
+pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche?
+
+--C'est assez vraisemblable.
+
+--Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux
+je vends ma récolte?
+
+--C'est encore vraisemblable.
+
+--_Ergo_.....
+
+--C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes
+doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que
+pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a
+voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce
+calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites
+soit en votre faveur?
+
+--Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de
+gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de
+leurs intérêts.
+
+--En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures
+restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de
+gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous
+vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc.
+
+--Cela va sans dire.
+
+--En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération:
+Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin...
+
+--Indiscret calepin!
+
+--Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger.
+Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été
+réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas
+possible que ce décroissement de consommation et de demande ait
+affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois
+cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette
+circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de
+forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne
+tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de
+l'opération?
+
+--Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_.
+Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos
+généralités ne m'en feront pas démordre.
+
+L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le
+fabricant de drap.
+
+--Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour
+exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet?
+
+--Je demanderais pour lui une place à Bicêtre.
+
+--Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit,
+ruinerait sa clientèle?
+
+--Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte.
+
+--Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin.
+Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte
+clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double
+vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût
+été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le
+monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les
+consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a
+aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte
+proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement
+vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise?
+
+--Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le
+monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au
+point que ma perte surpasse mon bénéfice.
+
+--Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie,
+non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate
+ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier,
+du sucre, du coton, etc.
+
+--Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes
+affaires, que ma clientèle fasse les siennes.
+
+--C'est ce que je vais lui conseiller.
+
+Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je
+me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me
+dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils
+font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux.
+J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs,
+professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers,
+charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers,
+meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe
+innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras.
+
+Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe
+d'ouvriers.
+
+--Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter
+un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés
+eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la
+Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois.
+
+_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous?
+
+--Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est
+certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_
+affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les
+_non-protégés_.
+
+_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande?
+
+--Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_,
+tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des
+richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils
+prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des
+_non-protégés_ doit être double.
+
+_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous?
+
+--Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de
+chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la
+richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part
+qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de
+500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le
+total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés
+affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois,
+ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au
+lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font
+perdre 3.
+
+_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts?
+
+--Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire
+comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une
+part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement
+de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés
+s'attribuent.
+
+_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse
+des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_?
+
+--Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se
+répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux
+_protégés_, mais je n'ai pas réussi.
+
+_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée
+directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet.
+
+--Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours
+de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la
+richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle
+des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi
+réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à
+des hommes si désintéressés le soin de faire les lois.
+
+_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate?
+
+--Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la
+propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous,
+justice pour tous, et paix entre tous.
+
+--Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient
+contre vous?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Oh! ils vous habillent de la belle façon!
+
+--Et que peuvent-ils dire?
+
+--Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que
+vous avez raison _en principe_.
+
+--Qu'entendent-ils par là?
+
+--Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la
+restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse
+générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement,
+comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui
+nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en
+instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon
+que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions
+et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe
+de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés,
+éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec
+impatience[105].
+
+--Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la
+souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre?
+
+--Ils font à ce sujet des raisonnements admirables.
+
+--En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire.
+
+[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)]
+
+
+66.--LE SUCRE ANTÉDILUVIEN.
+
+ 13 Février 1818.
+
+On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art
+de le fabriquer a pu se perdre au déluge; mais il était connu avant ce
+cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouvé
+dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant
+polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet
+intéressant écrit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon:
+_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._
+
+«En ce temps-là, entre le 42e et le 52e parallèle, il y avait une
+grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36
+millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple
+est perdu: nous l'appellerons _Welche_.
+
+Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum
+officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrassés.
+
+Cependant ils s'avisèrent d'un expédient fort étrange et qui n'avait
+qu'un tort, celui d'être essentiellement théorique, c'est-à-dire
+raisonnable.
+
+Ne pouvant créer le sucre en nature, ils imaginèrent d'en créer la
+valeur.
+
+C'est-à-dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile
+et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hémisphère pour
+recevoir du sucre en échange.
+
+Un nombre immense de négociants, armateurs, navires et marins étaient
+occupés à accomplir cette transaction.
+
+D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouvé le moyen le plus
+simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient
+choisir, sur plus de la moitié du globe, le point où l'on donnait le
+plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient:
+Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mêmes, à travail égal, nous
+n'en obtiendrions pas la dixième partie!
+
+C'était trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait
+durer.
+
+Un grand homme d'État (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux
+cette terrible pensée: «Si jamais nous avons une guerre maritime,
+comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?»
+
+À cette réflexion judicieuse tous les esprits furent troublés, et
+voici de quoi l'on s'avisa.
+
+On se mit en devoir d'accaparer, précisément dans cet autre hémisphère
+avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un
+imperceptible lopin de terre, disant: «Que cet atome soit à nous, et
+notre provision de sucre est assurée.»
+
+Donc, en prévision d'une guerre possible, on fit une guerre réelle qui
+dura cent ans. Enfin, elle se termina par un traité qui mit les
+Welches en possession du lopin de terre convoité, lequel prit nom:
+_Saccharique_.
+
+Ils s'imposèrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre;
+puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine
+afin de conserver le lopin.
+
+Cela fait, il fut question de tirer parti de la précieuse conquête.
+
+Le petit recoin des antipodes était rebelle à la culture. Il avait
+besoin de protection. Il fut décidé que le commerce de la moitié du
+globe serait désormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre
+eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vînt du lopin en
+question.
+
+Ayant ainsi tout arrangé, taxes et restrictions, on se frotta les
+mains, disant: Ceci n'est pas de la théorie.
+
+Cependant quelques _Welches_, traversant l'Océan, allèrent à
+Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne
+pouvaient supporter le travail sous ce climat énervant. On alla alors
+dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlevé des hommes tout
+noirs, on les transporta sur l'îlot, et on les contraignit, à grands
+coups de bâton, à le cultiver.
+
+Malgré cet expédient énergique, le petit îlot ne pouvait fournir le
+demi-quart du sucre qui était nécessaire à la nation _Welche_. Le prix
+s'en éleva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes
+recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches
+d'entre les Welches purent seuls se sucrer.
+
+La cherté du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de
+Saccharique à aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin
+de les assujettir, toujours à grands coups de bâton, à cultiver la
+canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit
+alors ce qui ne s'était jamais vu, les habitants d'un pays ne rien
+faire directement pour pourvoir à leur subsistance et à leur vêtement,
+et ne travailler que pour l'exportation.
+
+Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail
+se développe sur notre îlot des antipodes.
+
+Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se
+prirent à murmurer en ces termes:
+
+«Qu'avons-nous fait? Voilà que le sucre n'est plus à notre portée. En
+outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se
+répandaient dans tout un hémisphère. Notre commerce est réduit à ce
+qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est
+aux abois, et les taxes nous accablent.»
+
+Mais on leur répondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous
+d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant à
+la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des
+priviléges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu,
+puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les nôtres.
+
+Quelquefois ces mêmes rêveurs demandaient: À quoi bon cette grande
+marine militaire? On leur répondait: À conserver la colonie.--Et s'ils
+insistaient, disant: À quoi bon la colonie? on leur répliquait sans
+hésiter: À conserver la marine militaire.
+
+Ainsi les pauvres utopistes étaient battus sur tous les points.
+
+Cette situation, déjà fort compliquée, s'embrouilla encore par un
+événement imprévu.
+
+Les hommes d'État du pays des _Welches_, se fondant sur ce que
+l'avantage d'avoir une colonie entraînait de grandes dépenses, avaient
+jugé qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en
+partie, sur les mangeurs de sucre. En conséquence, ils l'avaient
+frappé d'un lourd impôt.
+
+En sorte que le sucre, déjà fort cher, renchérit encore de tout le
+montant de la taxe.
+
+Or, quoique le pays des _Welches_ ne fût pas propre à la culture de la
+canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une
+suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, alléchés par
+les hauts prix, se mirent à chercher du sucre partout, dans la terre,
+dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte,
+dans le maïs, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent
+par en trouver un peu dans un modeste légume, dans une plante jugée
+jusque-là si insignifiante, qu'on lui avait donné ce nom doublement
+humiliant: _Beta vulgaris_.
+
+On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrariée
+par la nature, mais secondée par l'intelligence de travailleurs libres
+et surtout par l'élévation factice des prix, fit de rapides progrès.
+
+Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette découverte jeta
+dans la situation économique des Welches. Bientôt, elle compromit tout
+à la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit îlot
+des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupée à faire
+le commerce de cet îlot, et la marine militaire elle-même, qui ne peut
+se recruter que dans la marine marchande.
+
+En présence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se
+mirent à chercher une issue raisonnable.
+
+Les uns disaient: Revenons peu à peu à l'état de choses qui s'était
+établi naturellement, avant que d'absurdes systèmes ne nous eussent
+jetés dans ce désordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme
+de vin, de soie, et de toile; ou plutôt laissons ceux qui veulent du
+sucre en créer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous
+aurons du commerce avec un hémisphère tout entier; alors notre marine
+marchande se relèvera et notre marine militaire aussi, si besoin est.
+Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail
+esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle
+mort, sans qu'il soit nécessaire que les peuples fassent des uns aux
+autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux
+prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute,
+pendant la transition, il y aura quelques intérêts froissés. Nous leur
+viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis
+longtemps fausse route, il est puéril de refuser d'entrer dans la
+bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine.
+
+Ceux qui parlaient ainsi furent traités de novateurs, d'idéologues, de
+métaphysiciens, de visionnaires, de traîtres, de perturbateurs du
+repos public.
+
+Les hommes d'État disaient: «Il est indigne de nous de chercher à
+sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation
+naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art
+est de tout arranger sans rien déranger. Ne touchons pas à
+l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait
+injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre
+hémisphère, ce serait la mort de notre colonie; ne renonçons pas à la
+colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le
+_statu quo_, ce serait la mort de tous les intérêts.»
+
+Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modérés et pratiques. On
+disait d'eux: Voilà d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte
+de toutes les difficultés.
+
+Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changeât
+rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu'à ce que survint
+la solution suprême, le déluge, qui a tranché, en les engloutissant,
+cette question et bien d'autres.»
+
+
+67.--MONITA SECRETA.
+
+ 20 Février 1848.
+
+Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour
+leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été
+communiquée. En voici quelques extraits assez curieux.
+
+N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos
+priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite.
+
+Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les
+lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous
+laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos
+monopoles, et je voterai ensuite vos lois.
+
+Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est
+inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui
+fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre
+siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions
+intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se
+rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par
+les boules blanches.
+
+Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de
+parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par
+nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet.
+Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une.
+
+Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des
+_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité;
+mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se
+peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de
+mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits
+français pour avoir une occasion de perception.»
+
+Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et
+même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à
+votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et
+menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre
+effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an,
+peut-être deux; le peuple payera les intérêts.
+
+Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt;
+par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière
+imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par
+excellence le _contribuable débonnaire_.
+
+Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup
+en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous
+aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les
+journalistes, ce qui est fort grave.
+
+Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire.
+Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs.
+
+Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est
+le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous
+ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde.
+
+Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé
+à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort
+expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est
+moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la
+raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion.
+
+Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle:
+
+S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces
+manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe
+la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par
+exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de
+la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de
+drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces
+dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second
+mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les
+avantages qu'il en résultera.
+
+D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous
+seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui.
+
+Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode
+dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de
+vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires.
+
+Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous
+aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous
+sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si
+on laissait se relever le mode économique.
+
+Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on
+aille au fond des choses, car qu'arriverait-il?
+
+Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation,
+découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la
+production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a
+soixante journées de moins consacrées à la production de la laine,
+contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français.
+
+Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair,
+vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées
+mises en activité par le mode dispendieux.
+
+Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode
+économique, le capital qui a été détourné vers la production directe
+du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des
+choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous
+prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur
+travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de
+drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme
+de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée
+disponible aussi entre leurs mains.»
+
+Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs,
+idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte.
+
+Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas
+l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les
+yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence,
+tenez-vous-y et riez du reste.
+
+Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent:
+
+«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi,
+vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des
+salaires par l'opération de la loi.»
+
+Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne
+pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous
+encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus
+d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos
+salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par
+ricochet_.
+
+L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de
+production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés
+de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres
+industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir
+augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les
+choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une
+déception.»
+
+Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le
+mécanisme du _ricochet_.
+
+L'ouvrier pourra insister et vous dire:
+
+«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons
+de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires.
+Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires
+deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous
+vous enrichirez _par ricochet_[106].»
+
+[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome
+V.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est
+dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter
+avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir,
+n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs
+passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la
+liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du
+_privilége_.
+
+Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie
+politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas,
+concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils
+s'accordent.
+
+Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage:
+
+«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux
+devant la loi;
+
+«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_;
+
+«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points;
+
+«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que
+les hommes doivent être égaux devant la loi;
+
+«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens
+de nos concitoyens.»
+
+Ce raisonnement fera un très-bon effet.
+
+Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec
+beaucoup de succès.
+
+Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient
+un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté.
+
+Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de
+frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez
+l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette
+liberté.
+
+Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire.
+Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple
+est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir
+des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le
+prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires
+ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle
+et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout,
+que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la
+liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas
+subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._)
+
+Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous
+fera grand bonheur.
+
+Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes,
+ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien
+auprès d'une nation sceptique.
+
+Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande
+confiance.
+
+D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque
+cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera
+gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème:
+_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_,
+n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il
+fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas.
+
+De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne
+_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la
+démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en
+économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107].
+
+[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au
+tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la
+première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)]
+
+Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense
+que rien n'est vrai ni faux.
+
+Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos
+adversaires.
+
+Que demandons-nous? des priviléges.
+
+Que demandent-ils? la liberté.
+
+Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre
+les leurs.
+
+Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais
+tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils
+s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire
+qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et
+que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne
+mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de
+rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous.
+
+
+68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108].
+
+[Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit éclore le 24 février
+1848, et qui n'eurent qu'une existence éphémère, il faut compter le
+_Jacques Bonhomme_, à la rédaction duquel Bastiat donna son concours.
+Cette feuille, qui aspirait à éclairer le peuple, contenait un article
+final destiné à être affiché et mis ainsi gratuitement sous les yeux
+des passants.--(_Note de l'éditeur._)]
+
+ 12 Mars 1848.
+
+I
+
+SOULAGEMENT IMMÉDIAT DU PEUPLE.
+
+PEUPLE,
+
+On te dit: «Tu n'as pas assez pour vivre; que l'État y ajoute ce qui
+manque.» Qui ne le voudrait, si c'était possible?
+
+Mais, hélas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana.
+
+Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en
+sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du
+buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas même cent
+sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui.
+
+Comment donc ce procédé augmenterait-il ton travail ou ton salaire?
+
+Ce qu'on te conseille se réduit a ceci: Tu donneras cinq francs à
+l'État contre rien, et l'État te donnera quatre francs contre ton
+travail. Marché de dupe.
+
+Peuple, comment l'État pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi
+qui fais vivre l'État?
+
+Voici le mécanisme des ateliers de charité réduits en système[109]:
+
+[Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures
+d'urgence.]
+
+L'État te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour
+t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne
+peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre,
+et te faire gagner le reste.
+
+Peuple, sois plus avisé; fais comme les républicains d'Amérique: donne
+à l'État le strict nécessaire _et garde le reste pour toi_.
+
+Demande la suppression des fonctions inutiles, la réduction des gros
+traitements, l'abolition des priviléges, monopoles et entraves, la
+simplification des rouages administratifs.
+
+Au moyen de ces économies, exige la suppression de l'octroi, celle de
+l'impôt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le blé.
+
+Ainsi la vie sera à meilleur marché, et, étant à meilleur marché,
+chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de
+ce petit reliquat multiplié par trente-six millions d'habitants,
+chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun
+consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de
+travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demandé
+dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras
+résolu le problème: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour
+chaque sou.
+
+Ce n'est pas si brillant que la prétendue urne de Cana du Luxembourg,
+mais c'est sûr, solide, praticable, immédiat et juste.
+
+
+II
+
+FUNESTE REMÈDE.
+
+Quand notre frère souffre, il faut le soulager.
+
+Mais ce n'est pas la bonté de l'intention qui fait la bonté de la
+potion. On peut très-charitablement donner un remède qui tue.
+
+Un pauvre ouvrier était malade; le docteur arrive, lui tâte le pouls,
+lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'êtes pas
+assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux
+médecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les
+soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et
+en avait gardé le quart pour ses honoraires. Je l'ai chassé, voyant
+que ce régime ne me guérissait pas.--L'ami, mon confrère était un
+ignorant intéressé. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il
+faut _réorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans
+le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit.
+Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du
+bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opération vous trouverez
+_ma_ recette admirable.
+
+Voilà où nous en sommes. L'État dit au peuple: «Tu n'as pas assez de
+pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai
+par te le prendre, et, après avoir satisfait mon appétit, qui n'est
+pas petit, je te ferai gagner le reste.»
+
+Ou bien: «Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impôts. J'en
+distribuerai une partie à mes agents, et avec le surplus, je te ferai
+travailler.»
+
+Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne,
+perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la
+taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui ôte, on
+peut prédire que sa maladie s'aggravera.
+
+
+69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTÈRE INTROUVABLE.
+
+ 19 Mars 1848.
+
+ _Le ministre de l'intérieur à MM. les commissaires du gouvernement,
+ préfets, maires_, etc.
+
+Les élections approchent; vous désirez que je vous indique la ligne de
+conduite que vous avez à tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien
+à vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre
+conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires,
+respectez et faites respecter les libertés des citoyens.
+
+Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par
+l'intimidation ou la ruse, une réponse mensongère. Si l'Assemblée
+nationale a des vues conformes aux nôtres, nous gouvernerons, grâce à
+cette union, avec une autorité immense. Si elle ne pense pas comme
+nous, il ne nous restera qu'à nous retirer et nous efforcer de la
+ramener à nous par une discussion loyale. L'expérience nous avertit de
+ce qu'il en coûte de vouloir gouverner avec des majorités factices.
+
+ * * * * *
+
+ _Le ministre du commerce aux négociants de la République._
+
+CITOYENS,
+
+Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts
+pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes façons,
+sans autres résultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation
+et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par
+des primes; tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il
+leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la
+marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans
+l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi,
+on vous donnait, comme Français, le privilége exclusif de trafiquer
+avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste
+du monde.
+
+Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette
+règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et
+l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: _acheter et vendre là
+où on peut le faire avec le plus d'avantage_.
+
+Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en
+mêle, je suis réduit à avouer, que mes fonctions sont plus
+qu'inutiles; je ne suis pas même la _mouche du coche_.
+
+C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La
+République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles
+mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien
+faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie
+de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que
+vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien
+m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le
+commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du
+goût.
+
+ * * * * *
+
+ _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._
+
+CITOYENS,
+
+Un heureux hasard m'a suggéré une pensée qui ne s'était jamais
+présentée à l'esprit de mes prédécesseurs; c'est que vous appartenez
+comme moi à l'espèce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en
+servir, et, de plus, cette source véritable de tous progrès, le désir
+d'améliorer votre condition.
+
+Partant de là, je me demande à quoi je puis vous servir. Vous
+enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez
+mieux que moi. Vous inspirerai-je le désir de substituer les bonnes
+pratiques aux mauvaises? Mais ce désir est en vous au moins autant
+qu'en moi. Votre intérêt le fait naître, et je ne vois pas comment mes
+circulaires pourraient parler à vos oreilles plus haut que votre
+propre intérêt.
+
+Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une règle qui vous
+indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon
+prédécesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour
+occuper vos jours de chômage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer à
+ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de
+deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un
+ministère pour vous signaler un travail lucratif à votre portée? Vous
+le découvrirez bien vous-mêmes, si vous n'êtes pas d'une race
+inférieure frappée d'idiotisme; hypothèse sur laquelle est basé mon
+ministère et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas,
+combien ne serait-il pas dommageable que le ministre imposât un
+travail stérile à tous les agriculteurs de France, par mesure
+administrative!
+
+Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donné beaucoup de
+mouvement sans aucun résultat, si ce n'est de vous faire payer des
+taxes, car notez bien qu'à chacun de nos mouvements répond une taxe.
+Cette circulaire même n'est pas gratuite. Ce sera la dernière.
+Désormais, pour faire prospérer l'agriculture, comptez sur vos
+efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos
+champs et non sur un hôtel de la rue de Grenelle.
+
+ * * * * *
+
+ _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._
+
+CITOYENS,
+
+Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des
+cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les
+citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je
+suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser
+la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous
+rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne
+doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez,
+et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et
+toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau
+pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous
+occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience?
+Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en
+fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous
+remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie,
+liberté.
+
+ Le Secrétaire du ministère introuvable,
+
+ F. B.
+
+
+70.--FUNESTES ILLUSIONS.
+
+ _Journal des Économistes_, mars 1848.
+
+LES CITOYENS FONT VIVRE L'ÉTAT.
+
+L'ÉTAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS.
+
+Il m'est quelquefois arrivé de combattre le Privilége par la
+plaisanterie. C'était, ce me semble, bien excusable. Quand
+quelques-uns veulent vivre aux dépens de tous, il est bien permis
+d'infliger la piqûre du ridicule au petit nombre qui exploite et à la
+masse exploitée.
+
+Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit
+plus de priviléges particuliers, il s'agit de transformer le privilége
+en droit commun. La nation tout entière a conçu l'idée étrange qu'elle
+pouvait accroître indéfiniment la substance de sa vie, en la livrant à
+l'État sous forme d'impôts, afin que l'État la lui rende en partie
+sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que
+l'État assure le bien-être à tous les citoyens; et une longue et
+triste procession, où tous les ordres de travailleurs sont
+représentés, depuis le roide banquier jusqu'à l'humble blanchisseuse,
+défile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance
+pécuniaire.
+
+Je me tairais s'il n'était question que de mesures provisoires,
+nécessitées et en quelque sorte justifiées par la commotion de la
+grande révolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on réclame,
+ce ne sont pas des remèdes exceptionnels, c'est l'application d'un
+système. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'État,
+on veut que la bourse de l'État alimente celle des citoyens.
+
+Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de
+dissiper cette funeste illusion; car, à mes yeux du moins, elle jette
+un voile sombre sur l'avenir; et c'est là, je le crains bien, l'écueil
+de notre chère République.
+
+D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il
+ignore ce qu'on lui a toujours défendu d'apprendre, s'il nourrit dans
+son coeur des espérances chimériques qu'on s'est appliqué à y faire
+naître?
+
+Que faisaient naguère et que font encore les puissants du siècle, les
+grands propriétaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient à la
+loi des suppléments de profits, au détriment de la masse. Est-il
+surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui
+demande aussi un supplément de salaires? Mais, hélas! il n'y a pas
+au-dessous d'elle une autre masse d'où cette source de subventions
+puisse jaillir. Le regard attaché sur le pouvoir, les industriels
+s'étaient transformés en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon
+blé! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! Élevez
+artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels
+étaient les cris qui assourdissaient la Chambre privilégiée. Est-il
+surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur à son tour!
+Mais, hélas! si la loi peut, à la rigueur, faire des largesses à
+quelques privilégiés, aux dépens de la nation, comment concevoir
+qu'elle fasse des largesses à la nation tout entière?
+
+Quel exemple donne en ce moment même la classe moyenne? On la voit
+obséder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur
+une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition
+bien humble de vivre au moins en travaillant?
+
+Que disaient sans cesse les gouvernants? À la moindre lueur de
+prospérité, ils s'en attribuaient sans façon tout le mérite; ils ne
+parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de
+l'activité, de l'ordre, de l'économie des travailleurs. Non, cette
+prospérité, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs.
+Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce
+dire: «Grâce à l'intervention active du gouvernement, grâce à la
+sagesse du roi, grâce au patronage des sciences, toutes les classes
+industrielles sont florissantes.» Faut-il s'étonner que le peuple ait
+fini par croire que le bien-être lui venait d'en haut comme une manne
+céleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les régions du
+pouvoir? Quand on s'attribue le mérite de tout le bien qui arrive, on
+encourt la responsabilité de tout le mal qui survient.
+
+Ceci me rappelle un curé de notre pays. Pendant les premières années
+de sa résidence, il ne tomba pas de grêle dans la commune; et il était
+parvenu à persuader aux bons villageois que ses prières avaient
+l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne
+grêla pas; mais, à la première apparition du fléau, il fut chassé de
+la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volonté que vous
+avez permis à la tempête de nous frapper?
+
+La République s'est inaugurée par une semblable déception. Elle a jeté
+cette parole au peuple, si bien préparé d'ailleurs à la recevoir: «Je
+garantis le bien-être à tous les citoyens.» Et puisse cette parole ne
+pas attirer des tempêtes sur notre patrie!
+
+Le peuple de Paris s'est acquis une gloire éternelle par son courage.
+
+Il a excité l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre
+public, son respect pour tous les droits et toutes les propriétés.
+
+Il lui reste à accomplir une tâche bien autrement difficile, il lui
+reste à repousser de ses lèvres la coupe empoisonnée qu'on lui
+présente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la République
+repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la
+droiture de ses intentions, personne ne peut les méconnaître; il
+s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse révolution qu'il
+a accomplie par son courage, qu'il a préservée par sa sagesse, n'a
+plus à courir qu'un danger: la déception; et contre ce danger, il n'y
+a qu'une planche de salut: la sagacité du peuple.
+
+Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses
+lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la République évitera
+le gouffre béant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique
+spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses
+ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui
+et de ses propres illusions!
+
+Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y
+a à peine quelques jours, n'ont pas été renversées, que la République,
+ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas été fondé pour laisser le
+peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs,
+des salariés, ou ce qu'on appelait des prolétaires) dans la même
+condition où elle était avant.
+
+C'est la volonté de tous, et c'est sa propre volonté, que sa condition
+change.
+
+Mais deux moyens se présentent, et ces moyens ne sont pas seulement
+différents, ils sont, il faut bien le dire, diamétralement opposés.
+
+L'école qu'on appelle _économiste_ propose la destruction immédiate de
+tous les priviléges, de tous les monopoles, la suppression immédiate
+de toutes les fonctions inutiles, la réduction immédiate de tous les
+traitements exagérés, une diminution profonde des dépenses publiques,
+le remaniement de l'impôt, de manière à faire disparaître tous ceux
+qui pèsent sur les consommations du peuple, qui enchaînent ses
+mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que
+l'octroi, l'impôt sur le sel, les taxes sur l'entrée des subsistances
+et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis.
+
+Elle demande que ce mot _liberté_, qui flotte avec toutes nos
+bannières, qui est inscrit sur tous nos édifices, soit enfin une
+vérité.
+
+Elle demande qu'après avoir payé au gouvernement ce qui est
+indispensable pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure,
+pour réprimer les fraudes, les délits et les crimes, et pour subvenir
+aux grands travaux d'utilité nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR
+LUI.
+
+Elle assure que mieux le peuple pourvoira à la sûreté des personnes et
+des propriétés, plus rapidement se formeront les capitaux.
+
+Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidité, que le peuple
+saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par
+l'impôt, à l'État.
+
+Que la formation rapide des capitaux implique nécessairement la hausse
+rapide des salaires, et par conséquent l'élévation progressive des
+classes ouvrières en bien-être, en indépendance, en instruction et en
+dignité.
+
+Ce système n'a pas l'avantage de promettre la réalisation instantanée,
+du bonheur universel; mais il nous parait simple, immédiatement
+praticable, conforme à la justice, fidèle à la liberté, et de nature à
+favoriser toutes les tendances humaines vers l'égalité et la
+fraternité. J'y reviendrai après avoir exposé et approfondi les vues
+d'une autre école, qui paraît en ce moment prévaloir dans les
+sympathies populaires.
+
+Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prétend le réaliser
+par voie directe. Sa prétention ne va à rien moins qu'à augmenter le
+bien-être des masses, c'est-à-dire accroître leurs consommations tout
+en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine
+de puiser des suppléments de salaires soit dans la caisse commune,
+soit dans les profits exagérés des entrepreneurs d'industrie.
+
+C'est ce système dont je me propose de signaler les dangers.
+
+Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je n'entends pas ici condamner
+l'_association volontaire_. Je crois sincèrement que l'_association_
+fera faire de grands progrès en tous sens à l'humanité. Des essais
+sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du
+Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blâmer ces
+tentatives? Moi-même, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_école
+sociétaire_, j'avais conçu un projet d'association agricole destiné à
+perfectionner le métayage. Des raisons de santé m'ont seules détourné
+de cette entreprise.
+
+Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction
+énergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que
+vous avez sans doute remarquée, qui vous entraîne aussi peut-être, à
+invoquer en toutes choses l'intervention de l'État, c'est-à-dire la
+réalisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systèmes, avec la
+_contrainte légale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen.
+
+On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis
+que lorsqu'on appelle à son aide la loi et l'impôt, l'enseigne est
+aussi menteuse qu'elle puisse l'être, puisqu'il n'y a plus alors ni
+_association_ ni _volonté_.
+
+Je m'attacherai à démontrer que l'intervention exagérée de l'État ne
+peut accroître le bien-être des masses, et qu'elle tend au contraire à
+le diminuer;
+
+Qu'elle efface le premier mot de notre devise républicaine, le mot
+_liberté_;
+
+Que si elle est fausse en principe, elle est particulièrement
+dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un
+grand et irréparable désastre, et les fortunes particulières, et la
+fortune publique, et le sort des classes ouvrières, et les
+institutions, et la République.
+
+Je dis, d'abord, que les promesses de ce déplorable système sont
+illusoires.
+
+Et, en vérité, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me
+livrer à cet égard à une longue démonstration, si des faits éclatants
+ne me prouvaient que cette démonstration est nécessaire.
+
+Car quel spectacle nous offre le pays?
+
+À l'Hôtel-de-Ville la _curée des places_, au Luxembourg la _curée des
+salaires_. Là, ignominie; ici, cruelle déception.
+
+Quant à la _curée des places_, il semble que le remède serait de
+supprimer toutes les fonctions inutiles, de réduire le traitement de
+celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout
+entière à l'avidité de la bourgeoisie, et elle s'y précipite avec
+fureur.
+
+Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son côté, le peuple des
+travailleurs, témoin des douceurs d'une existence assurée sur les
+ressources du public, oubliant qu'il est lui-même ce public, oubliant
+que le budget est formé de sa chair et de son sang, demande, lui
+aussi, qu'on lui prépare une curée.
+
+De longues députations se pressent au Luxembourg, et que
+demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est-à-dire, en
+définitive, une amélioration dans les moyens d'existence des
+travailleurs.
+
+Mais ceux qui assistent personnellement à ces députations, n'agissent
+pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien représenter
+toute la grande confraternité des travailleurs qui peuplent nos villes
+aussi bien que nos campagnes.
+
+Le bien-être matériel ne consiste pas à gagner plus d'argent. Il
+consiste à être mieux nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, instruit,
+etc., etc.
+
+Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'à
+dater de l'ère glorieuse de notre révolution, chaque Français
+appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de
+viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres,
+etc., etc.
+
+Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en même temps
+que le travail qui produit ces choses soit diminué. Quelques-uns même,
+heureusement en petit nombre, vont jusqu'à solliciter la destruction
+des machines.
+
+Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante?
+
+À moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la
+caisse du percepteur, comment veut-on que l'État y puise plus que le
+peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pièce de cent sous qui y
+entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hélas! c'est
+tout le contraire. La pièce de cent sous que le peuple y jette tout
+entière n'en sort que fort ébréchée, car il faut bien que le
+percepteur en garde une partie pour lui.
+
+En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut
+puiser dans le Trésor public un fonds de salaires autre que celui que
+le public lui-même y a mis, en serait-on plus avancé? Ce n'est pas
+d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vêtements, de logement,
+etc.
+
+Or, l'_organisateur_ qui siége au Luxembourg a-t-il la puissance de
+multiplier ces choses par des décrets? ou peut-il faire que, si la
+France produit 60 millions d'hectolitres de blé, chacun de nos 36
+millions de concitoyens en reçoive 3 hectolitres, et de même pour le
+fer, le drap, le combustible?
+
+Le recours au Trésor public, comme système général, est donc
+déplorablement faux. Il prépare au peuple une cruelle déception.
+
+On dira sans doute: «Nul ne songe à de telles absurdités. Mais il est
+certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce à
+quoi l'on vise, c'est à un juste nivellement, à une plus équitable
+répartition.»
+
+Examinons la question à ce point de vue.
+
+Si l'on voulait dire qu'après avoir retranché tous les impôts qui
+peuvent l'être, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui
+restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait
+qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des
+_organisateurs_; c'est bon pour des _économistes_.
+
+Ce qu'on veut, c'est que tout Français soit bien pourvu de toutes
+choses. On a annoncé d'avance que l'État garantissait le bien-être à
+tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser
+assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre
+ce résultat.
+
+Poser la question, c'est la résoudre; car, pour que tout le monde ait
+plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en
+produise davantage; et comment pourrait-on en prendre à une seule
+classe, même à la classe riche, plus que toutes les classes ensemble
+n'en produisent?
+
+D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impôt. Il s'élève
+déjà à un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de
+permettre aucun retranchement, conduisent à des aggravations
+inévitables.
+
+Permettez-moi un calcul approximatif.
+
+Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes;
+cependant on peut en approcher.
+
+Sous le régime qui vient de tomber, il y avait 250 mille électeurs. À
+quatre individus par famille, cela répond à un million d'habitants, et
+chacun sait que l'électeur à 200 francs était bien près d'appartenir à
+la classe des propriétaires malaisés. Cependant, pour éviter toute
+contestation, attribuons à la classe riche, non-seulement ce million
+d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est déjà
+raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt
+millions sinon de pauvres, du moins de frères qui ont besoin d'être
+secourus. Si l'on suppose qu'un supplément bien modique de 25 cent.
+par jour est indispensable pour réaliser des vues philanthropiques
+plus bienveillantes qu'éclairées, c'est un impôt de cinq millions par
+jour ou près de deux milliards par an, nous pouvons même dire deux
+milliards avec les frais de perception.
+
+Nous payons déjà un milliard et demi. J'admets qu'avec un système
+d'administration plus économique on réduise ce chiffre d'un tiers: il
+faudrait toujours prélever _trois milliards_. Or, je le demande,
+peut-on songer à prélever trois milliards sur les seize millions
+d'habitants les plus riches du pays?
+
+Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si,
+en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu'elle se forme,
+qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété? On ne
+travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les
+stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c'est l'espoir
+d'acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d'établir ses enfants,
+d'améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système
+financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure
+de sa formation, alors, nul n'étant intéressé ni au travail ni à
+l'épargne, le capital ne se formera pas; il décroîtra avec rapidité,
+si même il ne déserte pas subitement à l'étranger; et, alors, que
+deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager?
+
+J'ajouterai ici une vérité qu'il faut bien que le peuple apprenne.
+
+Quand dans un pays l'impôt est très modéré, il est possible de le
+répartir selon les règles de la justice et de le prélever à peu de
+frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'élevât
+pas au delà de cinq à six cents millions. Je crois sincèrement qu'on
+pourrait, dans cette hypothèse, inaugurer l'_impôt unique_, assis sur
+la propriété réalisée (mobilière et immobilière).
+
+Mais lorsque l'État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié
+de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les
+sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en
+même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se
+confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye
+sans s'en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux
+libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occupé de
+finances sait bien que ce genre d'impôt n'est productif qu'à la
+condition de frapper les objets de la consommation la plus générale.
+On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les
+appelle de tous mes voeux par des motifs d'équité, mais elles ne
+peuvent jamais apporter qu'un faible contingent à un gros budget. Le
+peuple se ferait donc complétement illusion s'il pensait qu'il est
+possible, même au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les
+dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre
+exclusivement à la charge de la classe riche.
+
+Ce qu'il faut remarquer, c'est que, dès l'instant qu'on a recours aux
+impôts de consommation (ce qui est la conséquence nécessaire d'un
+lourd budget), l'égalité des charges est rompue, parce que les objets
+frappés de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre
+que dans celle du riche, proportionnellement à leurs ressources
+respectives.
+
+En outre, à moins d'entrer dans les inextricables difficultés des
+classifications, on met sur un objet donné, le vin, par exemple, un
+impôt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui
+achète un litre de vin de 50 c. le litre, grevé d'un impôt de 50 c.,
+paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10
+francs la bouteille, paye 5 pour 100.
+
+Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrière qui est
+intéressée à ce que le budget soit réduit à des proportions qui
+permettent de simplifier et égaliser les impôts. Mais pour cela il ne
+faut pas qu'elle se laisse éblouir par tous ces projets
+philanthropiques, qui n'ont qu'un seul résultat certain: celui
+d'exagérer les charges nationales.
+
+Si l'exagération de l'impôt est incompatible avec l'égalité
+contributive, et avec cette sécurité indispensable pour que le capital
+se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la
+liberté.
+
+Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si
+familières à M. Guizot, alors simple professeur suppléant. Pour
+justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligés des
+monarchies constitutionnelles, il disait: _La liberté est un bien si
+précieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Dès ce jour, je
+me dis: M. Guizot peut avoir des facultés éminentes, mais ce serait
+assurément un pitoyable homme d'État.
+
+En effet, la liberté est un bien très-précieux et qu'un peuple ne
+saurait payer trop cher. Mais la question est précisément de savoir si
+un peuple surtaxé peut être libre, s'il n'y a pas incompatibilité
+radicale entre la liberté et l'exagération de l'impôt.
+
+Or, j'affirme que cette incompatibilité est radicale.
+
+Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les
+choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorité. Or
+l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec
+l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais être
+neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas
+essentiellement utile.
+
+Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on débat le
+prix, qu'on est maître d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est
+_imposé_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un
+_service_ à la force publique, comme lorsqu'il s'agit de sécurité,
+d'indépendance nationale, de répression des délits et des crimes, il
+faut bien qu'il crée cette autorité et s'y soumette.
+
+Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien
+pu rester dans le domaine des services privés, il s'ôte la faculté de
+débattre le sacrifice qu'il veut faire en échange de ces services, il
+se prive du droit de les refuser; il diminue la sphère de sa liberté.
+
+On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les
+fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est
+multiplier les atteintes à la liberté.
+
+Comment un monarque peut-il confisquer la liberté des cultes? En ayant
+un clergé à gages.
+
+Comment peut-il confisquer la liberté de l'enseignement? En ayant une
+université à gages.
+
+Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports
+par des fonctionnaires publics. Si ce plan se réalise, nous payerons
+plus d'impôts, et nous serons moins libres.
+
+Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le
+système qu'on préconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il
+détruit la sécurité, qu'il nuit à la formation des capitaux et, par
+là, à l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte à la
+liberté des citoyens.
+
+Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile
+de prouver qu'il est un obstacle insurmontable à tout progrès, parce
+qu'il paralyse le ressort même du progrès, la vigilance de l'intérêt
+privé.
+
+Quels sont les modes d'activité humaine qui offrent le spectacle de la
+stagnation la plus complète? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont
+confiés aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore
+où il en était au moyen âge. Il n'est pas sorti de l'étude de deux
+langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle
+aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les
+enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là,
+en est restée où elle en était il y a cinq siècles?
+
+Je pourrais accuser aussi l'exagération de l'impôt et la
+multiplication des fonctions de développer cette ardeur effrénée pour
+les places qui, en elle-même et par ses conséquences, est la plus
+grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie
+ces considérations à la sagacité du lecteur.
+
+Je ne puis m'empêcher, cependant, de considérer la question au point
+de vue de la situation particulière où la révolution de Février a
+placé la France.
+
+Je n'hésite pas à le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens
+des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et
+chimériques espérances que, dans une soif désordonnée de popularité,
+on a jetées au milieu d'eux, ces espérances déçues seront la fatalité
+de la République.
+
+Or elles seront déçues, parce qu'elles sont chimériques. Je l'ai
+prouvé. On a promis ce qu'il est matériellement impossible de tenir.
+
+Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle
+nous laisse pour héritage une dette dont l'intérêt seul grève nos
+finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une
+somme égale de dette flottante.
+
+Elle nous laisse l'Algérie, qui nous coûtera pendant longtemps cent
+millions par an.
+
+Sans nous attaquer, sans même nous menacer, les rois absolus de
+l'Europe n'ont qu'à maintenir leurs forces militaires actuelles pour
+nous forcer à conserver les nôtres. De ce chef, c'est cinq à six cents
+millions à inscrire au budget de la guerre et de la marine.
+
+Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de
+perception, tous les travaux d'utilité nationale.
+
+Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous
+verrez que le budget des dépenses est inévitablement énorme.
+
+Il est à présumer que les sources ordinaires des recettes seront
+moins productives, dès la première année de la révolution. Supposez
+que le déficit qu'elles présenteront soit compensé par la suppression
+des sinécures et le retranchement des fonctions parasites.
+
+Le résultat forcé n'en est pas moins qu'il est déjà bien difficile de
+donner actuellement satisfaction au contribuable.
+
+Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain
+espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce même trésor, qu'il
+alimente de sa propre vie!
+
+C'est dans ce moment, où l'industrie, le commerce, le capital et le
+travail auraient besoin de sécurité et de liberté pour élargir la
+source des impôts et des salaires, c'est dans ce moment que vous
+suspendez sur leur tête la menace d'une foule de combinaisons
+arbitraires, d'institutions mal digérées, mal conçues, de plans
+d'organisation éclos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart
+étrangers à cette matière!
+
+Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la déception, et ce jour doit
+nécessairement arriver?
+
+Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par
+l'État n'est pas un travail _ajouté_ à celui du pays, mais _soustrait_
+par l'impôt sur un point pour être versé par la charité sur un autre,
+avec toute la diminution qu'implique la création d'administrations
+nouvelles?
+
+Qu'arrivera-t-il quand vous serez réduit à venir dire au contribuable:
+Nous ne pouvons toucher ni à l'impôt du sel, ni à l'octroi, ni à la
+taxe sur les boissons, ni à aucune des inventions fiscales les plus
+impopulaires; bien loin de là, nous sommes forcés d'en imaginer de
+nouvelles?
+
+Qu'arrivera-t-il quand la prétention d'accroître forcément la masse
+des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de
+capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura
+désorganisé tous les ateliers, sous prétexte d'organisation, et forcé
+peut-être le capital à chercher ailleurs l'air vivifiant de la
+liberté?
+
+Je ne veux pas m'appesantir sur les conséquences. Il me suffit d'avoir
+signalé le danger tel que je le vois.
+
+Mais quoi! dira-t-on, après la grande révolution de Février, n'y
+avait-il donc rien à faire? n'y avait-il aucune satisfaction à donner
+au peuple? Fallait-il laisser les choses précisément au point où elles
+étaient avant? N'y avait-il aucune souffrance à soulager?
+
+Telle n'est pas notre pensée.
+
+Selon nous, l'accroissement des salaires ne dépend ni des intentions
+bienveillantes, ni des décrets philanthropiques. Il dépend, et il
+dépend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays,
+comme aux États-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires
+haussent et le peuple est heureux.
+
+Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: sécurité et
+liberté; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis à mesure par
+l'impôt.
+
+C'est là, ce nous semble, qu'étaient la règle de conduite et les
+devoirs du gouvernement.
+
+Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les
+associations devaient être abandonnés au bon sens, à l'expérience et à
+l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas à coups
+de taxes et de décrets.
+
+Pourvoir à la sécurité universelle en rassurant les fonctionnaires
+paisibles, et, par le choix éclairé des fonctionnaires nouveaux,
+fonder la vraie liberté par la destruction des priviléges et des
+monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les
+plus nécessaires au travail, se créer, sans frais, des ressources par
+l'abaissement des droits exagérés et l'abolition de la prohibition,
+simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans
+la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, réduire les gros
+traitements, négocier immédiatement avec les puissances étrangères la
+réduction des armées, abolir l'octroi et l'impôt sur le sel, et
+remanier profondément l'impôt des boissons, créer une taxe somptuaire,
+telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle
+est la mission de notre république.
+
+Sous un tel régime d'ordre, de sécurité et de liberté, on verrait les
+capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le
+commerce s'étendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une
+active impulsion, la main-d'oeuvre recherchée et bien rétribuée, les
+salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus
+abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement
+absorbées par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner à
+l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier.
+
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+ Pages.
+
+ N{os} 1. Déclaration de principes. 1
+ 2. Le libre-échange. 4
+ 3. Bornes que s'impose l'Association. 7
+ 4. Les généralités. 12
+ 5. D'un plan de campagne proposé à l'Association. 15
+
+ 6. Réflexions sur l'année 1846. 22
+ 7. De l'influence du régime protecteur sur l'agriculture. 25
+ 8. Inanité de la protection de l'agriculture. 39
+ 9. L'échelle mobile. 44
+ 10. L'échelle mobile et ses effets en Angleterre. 48
+ 11. À quoi se réduit l'invasion. 58
+ 12. Subsistances. 63
+ 13. De la libre introduction du bétail étranger. 68
+ 14. Sur la défense d'exporter les céréales. 72
+ 15. Hausse des aliments, baisse des salaires. 77
+
+ 16. La _Tribune_ et la _Presse_ à propos du traité belge. 81
+ 17. Le parti démocratique et le libre-échange. 93
+ 18. Démocratie et libre-échange. 100
+ 19. Le _National_. 104
+ 20. Le monde renversé. 110
+ 21. Sur l'exportation du numéraire. 112
+ 22. Du Communisme. 116
+ 23. Réponse au journal _l'Atelier_. 124
+ 24. Réponse à divers. 131
+ 25. Lettre de M. Considérant et réponse. 134
+ 26. Réponse à la _Presse_. 141
+ 27. Organisation et liberté. 147
+ 28. Autre réponse à la _Presse_. 158
+ 29. L'empereur de Russie. 164
+ 30. La liberté a donné du pain aux Anglais. 168
+
+ 31. Influence du libre-échange sur les relations des
+ peuples. 170
+ 32. L'Angleterre et le libre-échange. 177
+ 33. Curieux phénomène économique. 186
+ 34. Les armements en Angleterre. 194
+ 35. Encore les armements en Angleterre. 200
+ 36. Sur l'inscription maritime. 205
+ 37. La taxe unique en Angleterre. 209
+ 38. M. de Noailles à la chambre des pairs. 216
+ 39. Paresse et restriction. 219
+ 40. Deux modes d'égalisation de taxes. 222
+
+ 41. L'impôt du sel. 225
+ 42. Discours à Bordeaux. 229
+ 43. Second discours, à Paris. 238
+ 44. Troisième discours, à Paris. 246
+ 45. Quatrième discours, à Lyon. 260
+ 46. Cinquième discours, à Lyon. 273
+ 47. Sixième discours, à Marseille. 293
+ 48. Septième discours, à Paris. 311
+ 49. Huitième discours, à Paris. 328
+
+ 50. De la modération. 343
+ 51. Peuple et bourgeoisie. 348
+ 52. Économie politique des généraux. 355
+ 53. Recettes protectionnistes. 358
+ 54. Deux principes. 363
+ 55. La logique de M. Cunin-Gridaine. 370
+ 56. Les hommes spéciaux. 373
+ 57. Un profit contre deux pertes. 377
+ 58. Deux pertes contre un profit. 384
+ 59. La peur d'un mot. 392
+ 60. Midi à quatorze heures. 400
+ 61. Le petit manuel du consommateur. 409
+ 62. Remontrance. 415
+ 63. Le maire d'Énios. 418
+ 64. Association espagnole pour la défense du travail
+ national. 429
+ 65. L'indiscret. 435
+ 66. Le sucre antédiluvien. 446
+ 67. Monita secreta. 452
+ 68. Petites affiches de Jacques Bonhomme. 459
+ 69. Circulaires d'un ministère introuvable. 462
+ 70. Funestes illusions. 466
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+CORBEIL.--Typogr. et stér. de CRÉTÉ.
+
+
+
+
+ERRATA (Les corrections ont été effectuées dans ce fichier).
+
+ Page 2, ligne dernière, _au lieu de_: les esprit,
+ _lisez_: les esprits.
+ -- 3, -- 23, _au lieu de_: forme du gouvernement,
+ _lisez_: forme de gouvernement.
+ -- 11, -- 28, _au lieu de_: ministres de finances,
+ _lisez_: ministre des finances.
+ -- 15, -- 1, _au lieu de_: qui ne le céderait pas,
+ _lisez_: qui ne les céderait pas.
+ -- 20, -- 9, _au lieu de_: Quant aux choix,
+ _lisez_: Quant au choix.
+ -- 36, -- 29-30, _au lieu de_: le France eût demandées,
+ _lisez_: la France eût demandés.
+ -- 37, -- 5, _au lieu de_: ils s'ensuit,
+ _lisez_: il s'ensuit.
+ -- 38, -- 2, _au lieu de_: nos fleuves contenues,
+ _lisez_: nos fleuves contenus.
+ -- 43, -- 18, _au lieu de_: leurs fermera,
+ _lisez_: leur fermera.
+ -- 46, -- 33, _au lieu de_: Si donc le gain,
+ _lisez_: Si donc le grain.
+ -- 49, -- 12, _au lieu de_: sont plus sensibles,
+ _lisez_: sont le plus sensibles.
+ -- 49, -- 29, _au lieu de_: Elle dispose,
+ _lisez_: Elle disposa.
+ -- 51, -- 8, _au lieu de_: qu'il ne peut en être ainsi,
+ _lisez_: qu'il ne put en être ainsi.
+ -- 63, -- 2, _au lieu de_: les circonstances las plus
+ favorables
+ _lisez_: les circonstances les plus
+ favorables.
+ -- 72, -- 23, _au lieu de_: de s'opposer,
+ _lisez_: à s'opposer.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat,
+tome 2, by Frédéric Bastiat
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42300 ***