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Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -FRÉDÉRIC BASTIAT - - - - -LA MÊME ÉDITION - -EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º - -Prix des 6 volume: 30 fr. - - -CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ. - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -FRÉDÉRIC BASTIAT - - -MISES EN ORDRE - -REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR - - -Deuxième Édition. - - -TOME DEUXIÈME - - -LE LIBRE-ÉCHANGE. - - - - -PARIS - -GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES - -Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux -Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire -universel du Commerce et de la Navigation, etc. - -RUE RICHELIEU, 14 - -1862 - - - - -LE LIBRE-ÉCHANGE[1] - -[Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles -extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pensée de -l'auteur, n'étaient pas destinés à être ainsi réunis, nous essayons de -les classer dans l'ordre suivant: 1º Exposition du but de -l'association libre-échangiste, de ses principes et de son plan -d'opérations; -- 2º articles relatifs à la question des subsistances; --- 3º polémique contre les journaux, et appréciation de divers faits; --- 4º discours publics; -- 5º variétés et nouvelle série de _sophismes -économiques_.--(_Note de l'éditeur._)] - - - - -ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES. - - -1.--DÉCLARATION. - - 10 mai 1846. - -Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés -sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la -_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association. - -L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a -créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer -immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface -du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le -priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à -l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la -convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est -blesser la loi de la justice. - -C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut -exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par -la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de -toutes les autres! - -C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées -humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons, -des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si -inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par -l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité. - -C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque -celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son -travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses -efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature -avait mis à sa disposition. - -Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser -les relations qui les unissent et qui rendront les guerres -impossibles, à force de les rendre onéreuses. - -L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES. - -Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur -les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux -dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule -considération des besoins du Trésor. - -Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de -repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin -d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et -de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet -instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est -là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à -effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité -et des systèmes qui prévalent ailleurs. - -De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime -protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme -s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir -du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation -naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence. -Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la -mission de l'Association est de propager, de populariser le principe. - -Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les -cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales. - -Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis -politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune -classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de -l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre -communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de -l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects, -avec celle du _Public consommateur_. - -[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase: - -«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de -différer en politique?» - -Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour -prouver que cela est très-possible et très-fréquent. - -Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci: - -«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et -au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté -et sa propriété?» - -Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales -qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les -choses mêmes qu'il s'agit de garantir. - -Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition -parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont -libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger -est une des choses qu'il s'agit de garantir. - -Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes, -aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité -des autres, mais de le maintenir à tous. - -Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment -l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du -gouvernement, mais dans l'opinion. - -Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les -questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende -aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de -ses actes.» - -Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de -l'éditeur._)] - - -2.--LIBRE-ÉCHANGE. - - 19 Décembre 1846. - -On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée! -nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y -a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et -ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos -adversaires.» - -Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau -auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait -notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est -un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme, -de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même -et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la -puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés -pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des -tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de -travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y -a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de -l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise. - -Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous -répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il -n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de -repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré -l'opinion contraire de M. Billault[3]. - -[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs -fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes. -(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)] - -Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou -sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe. -Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que -l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire -aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas -libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour -comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui -l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se -renfermer dans sa mission. - -Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu -as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui -t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une -insupportable tyrannie. - -Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a -assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la -tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse. - -Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous -forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire -reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans -ses effets. - -Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme -brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins -de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons -une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient -d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que -si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste, -elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire -l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage. - -[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore -converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)] - -Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la -justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez -courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de -détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez -point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes -transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans -un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et -des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les -généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à -toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas -complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes -et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa -littérature et de son génie. - -La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est -la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est -qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres. -Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer -des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour -une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son -activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui, -depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce, -les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des -hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son -travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités -nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité, -toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la -paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la -diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant -progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre -patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne -faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce -fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il -tire sa populaire origine. - -Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette -question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques. -Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise -le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la -concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque -génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est -bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les -hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent -travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe -par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un -succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients -réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]? - -[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle -Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)] - - -3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES. - - 3 Janvier 1847. - -Nous appelons l'impartiale et sérieuse attention du lecteur sur les -limites que nous déclarons très-hautement imposer à notre action. - -Certes, si nous courions après un succès de vogue, nous nous -bornerions à crier: liberté! liberté! sans nous embarrasser dans des -distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles à nous -faire comprendre. Mais ces subtilités, nous les avons regardées en -face; nous nous sommes assurés qu'elles sont dans la nature des choses -et non dans notre esprit. Dès lors, aucune considération ne nous -induira à rejeter la difficile tâche qu'elles nous imposent. - -Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commençant_, nous -aurions de force si nous nous présentions devant le public avec un -programme d'un seul mot: Liberté? Si nous demandions l'abolition pure -et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en -Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et -immédiate d'un article bien impopulaire du tarif? - -Nous ne le faisons pas néanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons -nos devoirs avant nos succès. Parce que nous sacrifions, -volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de -popularité à ce que la raison signale comme juste et légitime, -acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels -cette résolution nous expose. - -La première limite que nous reconnaissons à la liberté des -transactions, c'est l'honnêteté. Est-il nécessaire de le dire? et ces -hommes ne se découvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous -cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de réels, -qui nous accusent d'entendre par liberté le droit de tout faire, le -mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter? - -Le mot liberté implique de lui-même absence de fraude et de violence; -car la fraude et la violence sont des atteintes à la liberté. - -En matière d'échanges, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse -se substituer complétement à l'action individuelle, dispenser chacun -de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour -tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est -précisément de prévenir et réprimer la fraude et la violence; et nous -croyons même qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas -à sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment -voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les -transactions déshonnêtes, quand vous le chargez de la tâche difficile -et, nous le croyons, impossible, de _pondérer_ les transactions -innocentes, d'équilibrer la production et la consommation[6]? - -[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'État, la -Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'éditeur._)] - -Une autre limite à la liberté des échanges, c'est l'IMPÔT. Voilà une -distinction, ou si l'on veut une subtilité à laquelle nous ne -chercherons pas à échapper. - -Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux -objets fort différents, si différents que presque toujours ils se -contrarient l'un l'autre. Napoléon a dit: La douane ne doit pas être -un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la -phrase, et vous avez tout notre programme. - -Ce qui caractérise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission -d'_empêcher_ l'échange entre le produit national et le produit -étranger. - -Ce qui caractérise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que -par cet échange. - -Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son -but. - -Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien. - -Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns. - -Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous. - -La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui -l'avons imaginée. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession, -un pas rétrograde. Dès le premier jour, nous avons dit dans notre -manifeste: «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit -d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes -destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées -par la seule considération des besoins du trésor.» - -Pour rendre notre pensée plus claire, nous comparerons la douane à -l'octroi. - -Le tarif de l'octroi peut être plus ou moins bien conçu. Mais enfin -chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impôt. Si un -propriétaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son -hôtel, venait dire au conseil municipal: «Quadruplez, décuplez, -centuplez le droit d'entrée sur les bûches, prohibez-les même, afin -que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bûches -n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes, -frappez un impôt sur le peuple pour combler le vide.» N'est-il pas -clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe, -une nouvelle pensée;--qu'il chercherait à le faire dévier de son but; -et ne serait-il pas naturel qu'une société se formât dans Paris pour -combattre cette prétention, sans pour cela s'élever contre le tarif -fiscal de l'octroi, sans le juger, sans même s'en occuper. - -Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Société du -libre-échange entend garder à l'égard des impôts. - -Cette attitude est celle de la _neutralité_. - -Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons à -ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos -lois. - -Vouloir en outre détruire la douane fiscale, ce serait nous donner -une seconde mission toute différente de la première. Ce serait nous -charger de juger les impôts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi -il faut les remplacer. - -Certes aucun de nous ne renonce au droit sacré de scruter et combattre -au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons même naturel que des -associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le nôtre. En -tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe -restrictif qui s'est enté sur la douane et s'en est fait un -instrument. - -On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-échange et -non l'abolition du régime des douanes? - -Parce que nous ne regardons pas l'impôt _en lui-même_ comme une -atteinte à la liberté. - -Nous demandons la liberté de l'échange comme on demandait la liberté -de la presse, sans exclure qu'une patente dût être payée par -l'imprimeur. - -Nous demandons la liberté de l'échange comme on demande le respect de -la propriété, sans refuser d'admettre l'impôt foncier. - -On nous dit: Quand la douane, à vos yeux, cesse-t-elle d'être fiscale -pour commencer à être protectrice? - -Quand le droit est tel que, s'il était diminué, il donnerait autant de -revenu. - -On insiste et l'on dit: Comment reconnaître dans la pratique ce point -insaisissable? - -Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volonté. Que -l'opinion soit amenée à comprendre, c'est-à-dire à repousser la -protection, et le problème sera bientôt résolu. Il n'y a pas de -ministre des finances qui n'y donne la main. La difficulté, la seule -difficulté est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique. - - -4.--SUR LES GÉNÉRALITÉS. - - 13 Décembre 1846. - -Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et -ennemis, c'est de rester dans les _généralités_. «Abordez donc la -_pratique_, nous dit-on, entrez dans les détails, descendez des nuages -et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que -l'échange ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?» - -Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout à fait -fourvoyés et que nos coups n'aient pas toujours porté à faux. Car, -s'il en était ainsi, comment expliquerait-on la fureur des -protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans -les fabriques, pour l'édification des ouvriers, et la lettre qu'ils -ont adressée aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure -abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure? - -[Note 7: La lettre adressée au conseil des ministres, et signée de MM. -A. Odier, A. Mimerel, J. Périer et L. Lebeuf, finissait par cette -menace: «Ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui -veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays.» - -Quant au placard, en voici quelques phrases: - -«Ils (les libre-échangistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par là, -ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à -régner en France..... - -«Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas -l'ouvrier.»--(_Note de l'éditeur._)] - -Nous sommes dans les _généralités_!--Mais cela est forcé, car nous -défendons l'intérêt _général_.--N'avons-nous pas d'ailleurs à -combattre une généralité? Le système protecteur est-il autre chose? -Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'épuisement -du numéraire_, _l'intérêt du producteur_, _le travail national_, -_l'inondation_, _l'invasion_, _l'inégalité des conditions de -production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la -grâce de nous dire ce qu'on peut opposer à de faux arguments, si ce -n'est de bons arguments? - -«Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits -bien simples, bien isolés, bien actuels, entremêlés de quelques -chiffres bien frappants.» - -C'est à merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par -eux-mêmes. Ils ont leurs causes et leurs conséquences, et comment les -démêler _sans raisonner_? - -Le pain est cher, voilà un fait. Qui le vend s'en réjouit; qui le -mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en définitive -l'intérêt général? Tâchez de me l'apprendre _sans raisonner_. - -Le peuple souffre; voilà un autre fait. Souffrirait-il moins si un -plus vaste marché s'ouvrait à ses ventes et à ses achats? Essayez de -résoudre le problème _sans raisonner_. - -La restriction élève le prix du fer; voilà un troisième fait. Et -remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-même. M. Decaze -ne le nie pas, ni sa clientèle non plus. Seulement l'un dit: _tant -mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux côtés on raisonne pour -prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_. - -Nous dirons à nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute; -mais en nous interdisant les _généralités_, vous ne savez pas toute la -force que vous portez à nos communs adversaires; vous abondez dans -leur sens, allez au-devant de leurs désirs. Ils ne demandent pas mieux -que de voir bannir de la discussion les idées _générales_ de vérité, -liberté, égalité, justice; car ils savent bien que c'est avec ces -idées que nous les battrons. - -Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de -son effet immédiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet -immédiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite à quelqu'un; -un mal, puisqu'elle nuit à quelque autre. Dans ce cercle étroit, le -problème serait insoluble et le _statu quo_ éternel. C'est ce qu'ils -veulent. Laissez-nous donc suivre les conséquences de la protection -jusqu'à l'effet définitif, qui est un mal général. - -Et puis, ne faites-vous pas trop bon marché de l'intelligence du pays? -À vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux -idées. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous -continuerons à nous adresser à leur raison. - -Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _généralités_. Que -trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_ -vient de s'enrôler? d'interminables déclamations contre le -raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur. - -Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des -faits; eh bien! en voici: - -Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui -_vous défendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous êtes -fabricants de drap. - -Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui -_vous défendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions -acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la -généralité, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde -prohibition est impliquée dans la première.--Revenons donc aux faits. - -Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit -prohibitions de ce genre. - -Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous -les défendez avec acharnement. - -Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un -droit énorme, afin d'en élever le prix, parce que vous êtes marchands -de fer et de houille. - -Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos -mines ont acquis une valeur fabuleuse, à tel point qu'il est tel -d'entre vous qui ne les céderait pas pour dix fois le capital primitif. - -Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas haussé d'une -obole; d'où il est permis d'inférer, si vous voulez bien nous -permettre cette licence, que, sous prétexte de défendre le salaire des -ouvriers, vous défendez vos profits. - -Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes à la -justice? Vous aurez bien de la peine à le prouver sans raisonner... et -même en déraisonnant. - - -5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOSÉ À L'ASSOCIATION DU LIBRE-ÉCHANGE. - - 14 Novembre 1847. - -Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que, -selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire. - -«Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'échangent -contre des produits; qu'on ne doit d'impôt qu'à l'État, etc., etc._» -Mais, en poursuivant ces idées générales, pourquoi provoquer à la fois -toutes les résistances et la coalition de tous les abus? Que ne -profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien -gardée de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intérêts, -en menaçant le principe même de la protection; elle a sagement fait un -choix et appelé au combat un seul champion, clef de voûte du système, -et, cette pièce une fois tombée, l'édifice a été ébranlé. - -Voilà bien, ce nous semble, ce que répétait dernièrement encore, dans -une occasion solennelle, l'honorable président de la chambre de -commerce du Havre. Peut-être aussi est-ce la pensée de quelques hommes -d'État, gémissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient -pas fâchés d'être affranchis par une concentration des forces de notre -association contre un des monopoles les plus décriés. - -Il vaut donc la peine de répondre. - -Que nous conseille-t-on? - -Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions dû attaquer -_corps à corps la seule industrie des producteurs de fer_. - -Eh bien, plaçons-nous dans cette hypothèse. Nous voilà associés dans -un but spécial; nous voilà essayant de démontrer aux consommateurs de -fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer à bon marché. - -Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que -personne. Ils font souvent des pétitions dans ce but; mais les -chambres, dominées par les intérêts coalisés, passent à l'ordre du -jour motivé sur la nécessité de _protéger le travail national_; à quoi -le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national -doit être protégé_. - -Nous voilà, dès le début, amenés à discuter cette théorie du _travail -national_; à prouver qu'il ne peut jamais être compromis par -l'échange, parce que celui-ci implique autant d'exportations que -d'importations. Nous voilà alarmant, par notre argumentation contre le -monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du même sophisme. Nos -honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens -d'éviter cet écueil? - -Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacité de l'égoïsme? Est-ce que -les privilégiés n'étaient pas coalisés longtemps avant notre -association? Est-ce qu'ils n'étaient pas bien convenus entre eux de se -soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on touchât une pierre de -l'édifice, de ne se laisser entamer par aucun côté? Est-ce que -d'ailleurs le système tout entier, aussi bien que chacune de ses -parties, n'a pas sa base dans une opinion publique égarée? N'est-ce -pas là qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer là autrement que -par des raisonnements qui s'appliquent à chaque partie comme à -l'ensemble? - -Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons. - -La réponse est simple: c'est qu'il n'en est rien. - -Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre -l'indique, a d'abord concentré ses efforts contre la loi céréale. Mais -pourquoi? - -Parce que le monopole des blés était, dans le régime restrictif de la -Grande-Bretagne, la part des mille législateurs anglais. - -Dès lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons à -soustraire à nos mille législateurs leur part de monopole, ils feront -bon marché du monopole d'autrui. Voilà pourquoi, quand la loi-céréale -a été vaincue, M. Cobden a quitté le champ de bataille; et quand on -lui disait: Il reste encore bien des monopoles à abattre, il -répondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela. - -Y a-t-il rien de semblable en France? Les maîtres de forges sont-ils -seuls législateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en -cette qualité, accordé quelques bribes de priviléges aux autres -industries pour justifier les priviléges énormes qu'ils se seraient -votés eux-mêmes? - -Si cela est, la tactique est tout indiquée. Forçons ceux qui font la -loi de ne pas la faire à leur profit, et rapportons-nous-en à eux pour -ne pas la faire à leur préjudice. - -Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous -permette, tout en admirant ses procédés, de ne pas les prendre pour -modèle. - -Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arrivé aux -manufacturiers anglais précisément ce qui nous arriverait, -disons-nous, à nous-mêmes, si nous appelions à notre aide toutes les -classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-là. - -L'aristocratie anglaise n'a pas manqué de dire aux manufacturiers: -Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et -les arguments que vous dirigez contre nos priviléges se tournent -contre les vôtres. - -Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la -chambre de commerce de Manchester a déclaré qu'avant d'attaquer la -protection à l'agriculture, elle renonçait solennellement à toute -protection en faveur des manufactures. - -En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme: -«Abolition totale, immédiate et sans attendre de réciprocité, de tous -droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des -manufactures, du commerce et de la navigation[8].» - -[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] - -Maintenant, nous le demandons, pour suivre la même stratégie, -sommes-nous dans la même situation? Les industriels privilégiés; qu'on -nous conseille d'enrôler dans une campagne contre les maîtres de -forges, sont-ils préparés, dès la première objection, à faire le -sacrifice de leurs propres priviléges? Les fabricants de drap, les -éleveurs de bestiaux, les armateurs eux-mêmes sont-ils prêts à dire: -Nous voulons soumettre les maîtres de forges à la liberté; mais il est -bien entendu que nous nous y soumettons nous-mêmes.--Si ce langage -leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors -de là comment pourraient-ils être nos auxiliaires?--En ayant l'air de -les ménager, vous les amènerez à se fourvoyer, dit-on. Mais, encore -une fois, la ruse ne trompe pas des intérêts aussi bien éveillés sur -la question, des intérêts qui étaient éveillés, associés et coalisés -avant notre existence. - -[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donné M. Nicolas Koechlin, M. Bosson -de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les -armateurs de Bordeaux et de Marseille.] - -Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas -l'_habileté_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le -principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'édifice; -et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est là qu'il -a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve -autre chose, sinon que ce principe est fortement enraciné. En ce cas, -la lutte serait bien plus longue encore, et même interminable, si nous -évitions de le toucher. - -_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous -conseillez d'appeler à notre aide les monopoleurs eux-mêmes, -dites-nous donc comment libre-échangistes et protectionnistes -pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant -vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu'à la première parole, au -premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que -les concessions de principe, par lesquelles nous aurions dû -nécessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse -alliance, nous feraient bientôt tomber, aux yeux de tous, au rang des -hommes sans consistance et sans dignité? Qui resterait alors pour -défendre la liberté? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres -hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances -impossibles, et qui feraient précisément ce que vous nous reprochez de -faire. - -On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres détails, -la manière dont il faut opérer la réforme, le temps qu'il y faut -consacrer, les articles par lesquels il faut commencer. - -Véritablement ce n'est pas notre mission. - -Nous ne sommes pas législateurs. - -Nous ne sommes pas le gouvernement. - -Notre déclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre -programme se borne à montrer, en vue d'éclairer l'opinion publique, le -but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion -publique il n'y a pas de réforme possible, ni même désirable[10]. Or -ce but est bien défini: - -Ramener la douane au but légitime de son institution; ne pas tolérer -qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument -d'oppression et de spoliation à l'égard de toutes les autres classes. - -[Note 10: V. les chapitres _Responsabilité_, _Solidarité_, dans les -_Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Quant au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons -que le gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative; -et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous, -nous nous efforcerons d'éclairer sa marche, toujours en vue du -principe dont nous sommes les défenseurs. - -Et quand nous disons à nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler -un monopole pour le combattre corps à corps, il est bon d'observer que -la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchaînée -à un principe, mais qui, dans son caractère officiel, est un des -rouages du gouvernement du pays, a été entraînée, à son insu -peut-être, à agir comme nous; car elle réclame à la fois, et tout -d'abord, la réforme des tarifs sur les céréales, sur le fer, la fonte, -la houille, le sucre, le café, le bois d'ébénisterie, et jusque sur -les bois de construction équarris à la hache, etc., etc.--Sans doute, -elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et -pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se -montre disposée à n'en exclure guère qu'un seul, celui qui a été déjà -réduit à si peu de chose par nos traités de réciprocité. - -Nous avons appris sans étonnement l'accueil que la chambre de -commerce du Havre a fait aux avances du comité Odier-Mimerel[11]. En -fait de liberté commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps -avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas -nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mêmes -principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de -navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues générales -ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers. - -[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repoussé de -telles avances.--(_Note de l'éditeur._)] - - -6.--RÉFLEXIONS SUR L'ANNÉE 1846. - - 30 Janvier 1847. - -L'année 1846 sera pour l'économiste et l'homme d'État un précieux -sujet d'étude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus -éclairés, toutes les lois restrictives, qui devaient amener -l'abondance, tombent devant la disette. Chose étonnante! on a recours, -pour nourrir le peuple, à cette même liberté qui, disait-on, est un -principe de souffrance et de ruine. Il y a là une contradiction -flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des -_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturière, et, par -suite, des salaires aux ouvriers, c'était le cas plus que jamais de -renforcer le système restrictif, alors que les prix de revient -échappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux -ouvriers; mais si on eût été assez fou, on n'eût pas été assez fort. - -En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a décrétées pour -ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la -subsistance du peuple ne fût assurée que _provisoirement_. Car, enfin, -les régimes opposés de la restriction, et de la liberté ont chacun -leurs tendances. Lequel des deux tend à accroître les moyens de -subsistance et de satisfaction? Si c'est le régime restrictif, il le -faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre -ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le régime libre, -acceptons donc la liberté, non pas d'une manière transitoire, mais -permanente. - -Un trait fort caractéristique de notre époque, c'est que sous l'empire -de la nécessité, on a eu recours, des deux côtés de la Manche, à des -mesures libérales, tout en déclamant contre la liberté. On s'est -beaucoup élevé au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidité des -spéculateurs. On leur reproche les bénéfices qu'ils font, soit sur le -blé, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est -précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation, et qui -fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport. - -Ces moyens ont manqué entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une -part, aux voituriers d'avoir haussé le prix de leurs services, et, de -l'autre, au gouvernement de n'être pas intervenu pour forcer les -entrepreneurs de charrois à travailler sur le principe de la -philanthropie[12]. - -[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, -tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)] - -Supposons qu'il y ait 100 tonneaux à transporter d'un point à un -autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si -l'intervention du gouvernement, ou même le sentiment philanthropique -empêche le prix de transport de s'élever, qu'arrivera-t-il? 10 -tonneaux seront transportés à Lyon, et les consommateurs de ces 10 -tonneaux, s'ils n'ont point un excédant de prix à payer pour le -transport, auront cependant à surpayer le blé, précisément parce que -10 tonneaux seulement seront arrivés. En définitive, Lyon aura 90 -tonneaux de déficit et Marseille 90 tonneaux d'excédant. Il y aura -perte pour tout le monde, perte pour le spéculateur marseillais, perte -pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport. -Si, au contraire, la liberté est maintenue, le transport sera cher, -nous en convenons, puisque, dans l'hypothèse, il n'y a de ressources -que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux à -transporter. Mais c'est cette cherté même qui fera affluer de tous les -points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence -rétablira le prix du fret à un taux équitable, et les 100 tonneaux -arriveront à leur destination. - -Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se présente, la première -pensée qui vienne à l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le -gouvernement dispose de grandes forces; et, dès lors, il peut presque -toujours vaincre l'obstacle qui gêne. Mais est-il raisonnable de s'en -tenir à cette première conséquence et de fermer les yeux sur toutes -celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action -gouvernementale est de vaincre l'obstacle présent, le second effet est -d'éloigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute -l'activité commerciale. Dès lors pour avoir agi une fois, le -gouvernement se voit dans la nécessité d'agir toujours. Il arrive ce -que nous voyons en Irlande, où l'État a insensiblement accepté la -charge impossible de nourrie, vêtir et occuper la population tout -entière. - -Un autre trait fort remarquable, c'est l'accès inattendu de -philanthropie qui a saisi tout à coup les monopoleurs. Eux, qui -pendant tant d'années ont opéré systématiquement la cherté du blé à -leur profit, ils se révoltent maintenant avec une sainte ardeur contre -tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du -commerce et de la marine. À la Chambre des lords, le fameux -protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les -_spéculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un -Arménien pour avoir accumulé du blé et créé ainsi une hausse -artificielle: «Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajouté, -seulement en modifiant la forme du châtiment.» Hélas! si depuis 1815 -on avait pendu tous ceux qui ont causé artificiellement une hausse du -prix des produits, toute l'Angleterre y aurait passé, à commencer par -l'aristocratie, et lord Bentinck en tête. En France, il faudrait -pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et -tous les députés, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'août -prochain la _cherté artificielle_ recommencerait par la résurrection -de l'échelle mobile. - - -7.--DE L'INFLUENCE DU RÉGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE -L'AGRICULTURE EN FRANCE. - - (_Journal des Économistes_, Décembre 1846.) - -Il n'est certainement aucun peuple qui se brûle à lui-même autant -d'encens que le peuple français, quand il se considère en masse, et, -pour ainsi dire, en nation abstraite. «Notre terre est la terre des -braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyauté par -excellence; nous sommes généreux et magnifiques; nous marchons à la -tête de la civilisation, et ce qu'ont de mieux à faire tous les -habitants de cette planète, c'est de recevoir nos idées, d'imiter nos -moeurs et de copier notre organisation sociale.» - -Que si nous venons, hélas! à nous considérer classe par classe, -fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du -dithyrambe n'arrivent plus à notre oreille, mais elles font place à -une clameur d'accusations, à un feu croisé de reproches, qui, s'ils -étaient vrais, nous réduiraient à accepter humblement la terrible -condamnation de Rousseau. «Peuple français, tu n'es peut-être pas le -plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.» - -Écoutez, en effet, ce que disent les Députés des Ministres, les -Électeurs des Députés, les Prolétaires des Électeurs! Selon le -Commerce, le temple de Thémis est une forêt noire; suivant la -Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si -l'esprit d'association ne se développe que lentement, le faiseur -d'entreprises s'en prend à la défiance qu'éprouve l'actionnaire, et -l'actionnaire à la défiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le -paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prêt à faire -feu sur ses frères; l'artisan, un être anormal qui n'est plus retenu -par le frein des croyances sans l'être encore par celui de l'honneur. -Enfin, si la moitié ou le quart seulement de ces récriminations -étaient fondées, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genève -nous a traités avec ménagement. - -Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une façon tout -opposée envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les -accablons de nos mépris. «Méfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche -que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intérêt, son but -l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus -de la force.»--Mais, en détail, nous lui élevons un piédestal afin de -la mieux admirer. «Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'État! -quel patriotisme dans ses représentants quelle habileté dans ses -manufacturiers! quelle audace dans ses négociants! Comment -l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de -capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyauté? Voyez -ses fermiers, ses ouvriers, ses mécaniciens, ses marins, ses cochers, -ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.» - -Mais cette admiration outrée se manifeste surtout par le plus sincère -de tous les hommages: _l'imitation_. - -Les Anglais font-ils des conquêtes? Nous voulons faire des conquêtes, -sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de -famille à pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des -colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne -coûtent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous -voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut être -recherché par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort -inutile à une démocratie dont le sol fractionné n'admet guère la chasse, -même à pied. Voyons-nous enfin leur population déserter les campagnes -pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomérer dans les villes -manufacturières, se matérialiser dans de vastes usines? aussitôt notre -législation, sans égard à la situation, à l'aptitude, au génie de nos -concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appât de faveurs -dont ils supportent, en définitive, tous les frais, vers les mines, les -grandes usines, et les villes manufacturières.--Qu'il me soit permis -d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que -j'ai à traiter. - -Il est constaté que les deux tiers de la population habitent, en -Angleterre, les villes, et en France, la campagne. - -Deux circonstances expliquent ce phénomène. - -La première, c'est la présence d'une aristocratie territoriale. Au -delà du détroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer à la -culture du sol des moyens mécaniques et paraissent même rendre plus -profitable l'extension du pâturage. - -D'un autre côté, la situation géographique de l'Angleterre, placée -entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux -hémisphères, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de -pente de ses rivières qui donne tant de puissance aux marées, -l'abondance de ses mines de fer et de houille, le génie patient, -ordonné, mécanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui -naissent d'une position insulaire, tout cela la rend éminemment propre -à remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres -peuples, à l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie: -la fabrication et le voiturage des produits. - -Lors donc que la Grande-Bretagne aurait été abandonnée par le génie de -ses hommes d'État au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait -pas cherché à étendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait -employé sa puissance qu'à faire régner la liberté du commerce et des -mers, il n'est pas douteux qu'elle ne fût parvenue à une grande -prospérité, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, à un -degré de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui -contester. - -Mais, parce qu'ailleurs cette émigration de la campagne à la ville -s'est opérée naturellement, était-ce une raison pour que la France dût -chercher à la déterminer par des moyens artificiels? - -À Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici d'une manière générale -contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant véhicule du -progrès. L'invention est au génie, l'imitation est à tous. C'est elle -qui multiplie à l'infini les bienfaits de l'invention. En matière -d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de -dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie -quelquefois, au bout de chaque expérience il y a une pierre de touche, -_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus -logique, le plus péremptoire des redresseurs de torts. Il ne se -contente pas de dire: «l'expérience est contre vous.» Il empêche de la -poursuivre, et cela forcément, sans appel, avec autorité; car la -raison ne fût-elle pas convertie, la bourse est à sec. - -Mais quand l'_imitation_ est imposée à tout un peuple par mesure -administrative, quand la loi détermine la direction, la marche et le -but du travail, il ne reste plus qu'un souhait à faire: c'est que -cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment où elle -donne une impulsion déterminée à l'industrie, celle-ci doit suivre -toujours une voie funeste. - -Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position -géographique, la constitution de son régime foncier, le génie de ses -habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on -pousserait la population des travaux agricoles aux travaux -manufacturiers et du champ à l'usine? Si la fabrication était plus -profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le -profit a assez d'attrait par lui-même. Si elle l'est moins,--en -déplaçant les capitaux et le travail, en faisant violence à la nature -physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la -nation. - -Je ne m'attacherai pas à démontrer que la France est essentiellement -un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais -entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que -toutes les fabriques, tous les arts doivent en être bannis. Qui -pourrait avoir une telle pensée? Je dis qu'abandonnée à ses instincts, -à sa pente, à son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les -facultés se distribueraient entre tous les modes d'activité humaine, -agriculture, fabrication, arts libéraux, commerce, navigation, -_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours -harmoniques, toujours calculées pour faire sortir de chaque effort le -plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'être -contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la -fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal à -l'accessoire, quoiqu'il en puisse être tout différemment en -Angleterre. - -On nous accuse, nous partisans du libre-échange, de copier servilement -un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a été servile, -maladroite, inintelligente, c'est assurément le régime que nous -combattons, le régime protecteur. - -Examinons-en les effets sur l'agriculture française. - -Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci décuplent -le revenu des terres avec une facilité sans égale), tous les -agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque à -notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque -aussi des lumières; mais l'art arrive avec les moyens d'améliorer, et -il n'est paysan si routinier qui ne sût fort bien placer sur sa -métairie ses épargnes à bon intérêt, s'il en pouvait faire. - -La plus petite amélioration de détail exige des avances; à plus forte -raison une amélioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos -voitures de transport? Vous êtes entraîné à élargir, niveler, et -graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous défricher? Outre qu'il y -faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer à augmenter les frais -de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous -vient-il dans l'idée de faire faire à votre exploitation ce pas plus -décisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de -substituer à la culture de deux céréales avec jachère, un assolement -où céréales, plantes sarclées, végétaux textiles et fourrages divers -viennent occuper tour à tour chaque division du sol, dans un ordre -régulier? Malheur à vous, si vous n'avez pas prévu la très-notable -augmentation de capital qui vous est nécessaire? Dès qu'un tel -changement s'introduit dans le domaine, une activité inaccoutumée se -manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les -têtes et les bras. La jachère, les prairies permanentes, les pâturages -sont soumis à l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les -semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient; -et le temps est passé où l'on pouvait se contenter d'instruments -grossiers fabriqués en famille. Les semences de trèfle, de lin, de -colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de -gros débours. Mais c'est surtout le département des étables, soit -qu'on y entretienne des vaches laitières, des boeufs à l'engrais, ou -des moutons de races perfectionnées, qui devient un véritable atelier -industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de -déception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce système, -pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler -peut-être le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui présentait -5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entrée et -sortie,--pour être amenée à donner 10,000 fr. de profit, devra -présenter un compte de dépenses et de recettes de 60 à 80,000 francs. - -Les avantages de la culture perfectionnée sont tellement clairs, -tellement palpables, ils ont été démontrés dans tant de livres -répandus à profusion, proclamés par tant d'agronomes dont l'expérience -est incontestable, confirmés par tant d'exemples, que, s'il n'a pas -été fait plus de progrès, il faut bien en chercher la cause ailleurs -que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine, -que, fort routinièrement, on accuse toujours de tout. Les -agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde; -et le bien-être ne leur répugne en aucune façon. D'ailleurs, il y a -partout des hommes disposés à combattre cette nature de résistance. Ce -qui a manqué, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est là ce qui -a réduit les tentatives à un bien petit nombre, et, dans ce petit -nombre, c'est là ce qui a entraîné tant de revers. - -Les agronomes les plus renommés, les Young, les Sinclair, les -Dombasle, les Pictet, les Thaër, ont recherché quel était le capital -qui serait nécessaire pour amener les pratiques au niveau des -connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je -ne les produirai pas ici. Je me bornerai à dire que ces avances -doivent être d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite, -et que, pour la France, ce ne serait peut-être pas trop d'un capital -égal en valeur à la valeur du sol lui-même. - -Mais si un énorme supplément de capital est indispensable au -perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'espérer qu'elle le -tire de son propre sein? - -Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit -tous à la recherche de ce problème: _Faire refluer les capitaux vers -l'agriculture_. Tantôt on a songé à réformer notre _régime -hypothécaire_. On devrait supposer _à priori_, a-t-on dit avec raison, -que le prêteur sur hypothèque ne recherche pas un taux d'intérêt -supérieur à la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au -prêt et qu'elle est même assujettie à des chances (ravages pour cause -d'inondation, insolvabilité des fermiers, etc.) dont le prêt est -exempt. Cependant un emprunt sur hypothèque revient à 6, 7 et 8 pour -100, tandis que la rente du sol ne dépasse pas 3 ou 4 pour 100; d'où -l'on a conclu que notre système hypothécaire doit être entaché de -nombreuses imperfections. - -D'autres ont imaginé des banques agricoles, des institutions -financières qui auraient pour résultat de mobiliser le sol et de le -faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la -circulation.--Il y en a qui veulent que le prêt soit fait par l'État, -c'est-à-dire par l'impôt, cet éternel et commode point d'appui de -toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort -en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants, -d'_organisation_ ou _réorganisation du travail_, _association du -travail et du capital_, _phalanstères_, etc., etc. - -Ces moyens peuvent être fort bons, on peut en attendre d'excellents -effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais à produire, -c'est de _créer_ de nouveaux moyens de production. Déplacer les -capitaux, les détourner d'une voie pour les attirer dans une autre, -les pousser alternativement du champ à l'usine et de l'usine au champ, -voilà ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en -augmenter la masse, à un moment donné; vérité bien simple et -constamment négligée. - -Ainsi, si la réforme du régime hypothécaire parvenait à attirer une -plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne -pourrait être qu'en le détournant de l'industrie proprement dite, des -prêts à l'État, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation -d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes -filatures, en un mot des diverses issues ouvertes à son activité. - -Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire -cette évolution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une -cause, également artificielle, n'a pas déterminé en lui l'évolution -contraire? - -Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines -entreprises ont aspiré le capital agricole. - -Cette cause, je l'ai déjà dit, c'est l'imitation mal entendue du -régime économique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorisée par la -loi, de devenir, avant le temps, un peuple éminemment manufacturier, -en un mot, c'est _le système protecteur_. - -Si le travail, les capitaux, les facultés eussent été abandonnés à -leur pente naturelle, ils n'auraient pas déserté prématurément -l'agriculture, alors même que chaque Français eût été saisi de -l'anglomanie la plus outrée. Il n'y a pas d'anglomanie qui détermine, -d'une manière permanente, un homme à ne gagner qu'un franc au lieu de -deux, un capital à se placer à 10 pour 100 de perte, au lieu de 10 -pour 100 de profit. Sous le régime de la liberté, le résultat est là -qui avertit à chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13]. - -[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais quand l'État s'en mêle, c'est tout différent; car quoiqu'il ne -puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit -bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire -que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes -plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de -la communauté, attirer vers elle l'activité des citoyens, par un -déplorable déplacement du capital, et, les forçant à l'_imitation_, -réduire l'anglomanie en système. - -L'État donc, voulant implanter en France, selon l'expression -consacrée, certaines industries manufacturières, a été conduit à -prendre les mesures suivantes: - -1º Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqués au -dehors; - -2º Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqués au -dedans; - -3º Avoir des colonies et les forcer à consommer nos produits, quelque -coûteux qu'ils soient, sauf à forcer le pays à consommer, bon gré mal -gré, les produits coloniaux. - -Ces moyens sont différents, mais ils ont ceci de commun qu'ils -soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une -cotisation nationale transforme en bénéfice.--Ce qui perpétue ce -régime, ce qui le rend populaire, c'est que le bénéfice crève les -yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperçue[14]. - -[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, -tome V, page 363.--(_Note de l'éditeur._)] - -Les publicistes, qui savent que l'intérêt du consommateur est -l'intérêt général, proscrivent de tels expédients. Mais ce n'est pas -sous ce point de vue que je les considère dans cet article; je me -borne à rechercher leur influence sur la direction du capital et du -travail. - -L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de -bonne foi le régime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si -cette portion d'industrie que ce système fait surgir était alimentée -par des capitaux tombés du ciel. Sans cette supposition toute -gratuite, il leur serait impossible d'attribuer à des mesures -restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail -national_. - -Quelque onéreuse que soit sous un régime libre la production d'un -objet, dès qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_. -Les capitaux sont sollicités vers ce genre d'entreprise par la hausse -artificielle du prix. Mais n'est-il pas évident qu'au moment où le -décret est rendu il y avait dans le pays un capital déterminé? Une -partie de ce capital était employée à produire la chose qui -s'échangeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit -national est moins demandé, son prix baisse, et le capital tend à -déserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire à l'objet -exotique renchérit, et le capital se trouve poussé vers cette nouvelle -voie. Il y a évolution, mais non création de capital; évolution, et -non création de travail. L'un entraîne l'autre du champ à l'atelier, -du labour à l'usine, de France en Algérie. Entre les partisans de la -liberté et ceux de la protection, la question se réduit donc à ceci: -la direction artificielle, imprimée au capital et au travail, -vaut-elle mieux que leur direction naturelle? - -Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait -monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin à la -mécanique. Certes, on ne prétendra pas que ces 5,000 francs, il les -avait tirés du néant. Il les devait à ses sueurs et à ses épargnes. Il -aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque -manière qu'il l'eût fait, ils auraient, en définitive, payé de la -main-d'oeuvre; car je défie qu'on me prouve qu'une dépense quelconque -soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antérieur. - -Ce qui est arrivé à mon ami est arrivé à tous ceux qui se sont lancés -dans les industries privilégiées; et il me semble impossible qu'on se -refuse à reconnaître qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de création, -mais de direction de capital et de travail. - -Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature eût tenu ses -promesses, ces 5,000 francs ont-ils été plus productifs qu'ils ne -l'eussent été sur la ferme? - -Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considère -l'ensemble des intérêts nationaux. - -Car, si mon ami a tiré 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force -est intervenue pour contraindre le consommateur à lui payer un tribut. -Ce tribut entre peut-être pour les deux tiers ou les trois quarts dans -ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs -auraient donné et _au delà_ de quoi payer à l'étranger le filage -exécuté en France. Et la preuve, c'est le fait même qu'il a fallu la -_force_ pour en déterminer la déviation. - -Il me semble qu'on doit commencer à entrevoir comment le régime -protecteur a porté un coup funeste à notre agriculture. - -Il lui a nui de trois manières: - -1º En forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation, -fer, instruments aratoires, vêtements, etc., et en empêchant ainsi la -formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole; - -2º En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries -protégées; - -3º En décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle -eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le -régime de la liberté, la France eût demandés au dehors. - -La première proposition est évidente de soi; je crois avoir insisté -assez sur la seconde; la troisième me paraît présenter le même degré -de certitude. - -Lorsqu'un homme, un département, une province, une nation, un -continent, un hémisphère même, s'abstiennent de produire une chose -parce que les frais de création dépassent ceux d'acquisition, il ne -s'ensuit nullement, comme on le répète sans cesse, que le travail de -cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce -qu'eût exigé cette création; il s'ensuit seulement qu'une part de ce -travail est consacrée à produire les moyens d'acquisition, et une -autre, restée disponible, à satisfaire d'autres besoins. Cette -dernière est le profit net de l'échange[15]. - -[Note 15: V. le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] - -Un tailleur donne tout son temps à la confection des vêtements. Il -serait bien mauvais _praticien_, s'il en détachait trois heures pour -faire des souliers, et plus mauvais _théoricien_, s'il s'imaginait -avoir par là allongé sa journée. - -Il en est de même d'un peuple. Quand le Portugal veut à toute force -faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurément, -s'il ne s'aperçoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de -l'oranger, qu'il se prive des moyens d'améliorer le lit et de -défricher les rives du Tage. D'un autre côté, si l'Angleterre, par des -mesures coercitives, force les capitaux à élever la vigne et l'oranger -en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient -mieux employées dans ses fabriques. Encore une fois, il y a là -évolution, et non accroissement des moyens de production. - -Ainsi, en même temps que le régime prohibitif a enlevé à l'agriculture -la faculté de s'améliorer, il lui en a ôté l'occasion; car à quoi bon -produire les objets, céréales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour -acquitter des services étrangers qu'il n'est pas permis d'acheter? - -Si le régime protecteur ne nous eût pas entraînés à imiter les -Anglais, il est possible que nous ne les égalerions pas dans ces -industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain -que nous aurions développé, bien plus que nous ne l'avons fait, celles -qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes -seraient reboisées, nos fleuves contenus, notre sol sillonné de -canaux et soumis à l'irrigation, la jachère aurait disparu, des -récoltes variées se succéderaient sans interruption sur toute la -surface du pays; les campagnes seraient animées, les villages -offriraient à l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et -du progrès. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital -dans la voie des améliorations agricoles; des hommes de mérite -auraient tourné vers les champs l'activité, les lumières et l'énergie -que d'injustes faveurs ont attirées vers les manufactures. Il y aurait -peut-être quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou -dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais -il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos -coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force -défensive, pour l'indépendance, pour la sécurité, pour le bien-être, -pour la dignité, pour la sécurité de notre population, je ne pense pas -que nous eussions rien à envier à nos voisins. - -On objectera peut-être que, dans ce cas, la nation française eût été -purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise -n'eût été exclusivement manufacturière. Chez l'une, le grand -développement de la fabrication eût encouragé l'agriculture. Chez -l'autre, la prospérité de l'agriculture eût favorisé la fabrication; -car malgré la liberté la plus complète dans les relations des peuples, -il y a toujours des matières premières qu'il est avantageux de mettre -en oeuvre sur place. On peut même concevoir (et pour moi du moins -c'est un phénomène qui n'a rien d'étrange) que, produisant beaucoup -plus de matières premières, la France en envoyât une grande partie se -manufacturer en Angleterre, et en eût encore assez à fabriquer chez -elle pour que son industrie manufacturière dépassât l'activité que -nous lui voyons aujourd'hui; à peu près comme Orléans a probablement -plus d'industrie, malgré tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris -n'existait pas. - -Mais ces manufactures, nées à l'air de la liberté, auraient le pied -sur un terrain solide, inébranlable, et elles ne seraient pas à la -merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe. - - -8.--INANITÉ DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE. - - 31 Janvier 1847. - -Si les agriculteurs, que le passé a si peu instruits, ne commencent -pas à ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient étrangement -séduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot même, -_protection_.--_Être protégé!_--Et pourquoi pas, quand on le peut? -Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui améliorent nos -prix de vente, écartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous -enrichissent guère, retardent au moins notre ruine?--Voilà ce qu'ils -disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au -fond des choses. - -La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur -national les marchés étrangers, au moins dans une certaine mesure, lui -réservant en compensation le marché national. - -Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchés extérieurs, -cela est évident de soi. Pour s'en convaincre, il suffît de se -demander ce qui arriverait si la protection était poussée jusqu'à sa -dernière limite. Supposons que tous les produits étrangers fussent -prohibés. En ce cas, nous n'aurions aucun payement à exécuter au -dehors, et, par conséquent, nous n'exporterions rien. Sans doute, -l'étranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter -quelques objets contre des écus. Mais bientôt l'argent abonderait chez -nous, il y serait déprécié; en d'autres termes, nos produits seraient -chers et nous ne pourrions plus en vendre. La défense de rien importer -équivaudrait à celle de rien exporter. - -Dans aucun pays, le système protecteur n'a été poussé jusque-là. Par -cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais complétement. -On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on -va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et -principalement, le produit agricole. - -Le système protecteur repose sur cette méprise: il considère dans -chaque produit, non point son utilité pour la consommation, mais son -utilité pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il -procure du travail aux maîtres de forges, le blé est utile en ce qu'il -procure du travail au laboureur, etc. C'est là une absurde pétition de -principe. Mais cette absurdité, fort difficile à démêler à l'égard de -beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles, -quand le besoin s'en fait sentir. Dès que la disette arrive, les -esprits les plus prévenus comprennent parfaitement que le blé est fait -pour l'estomac, et non l'estomac pour le blé.--Et voilà pourquoi, aux -premiers symptômes de famine, la théorie protectrice s'évanouit, et la -porte s'ouvre aux blés étrangers. - -Ainsi, la protection à la plus importante des productions agricoles, -celle des céréales, est complétement illusoire; car elle ne manque -jamais d'être retirée, précisément aux époques où elle aurait quelque -efficacité.--Quand la récolte est bonne, il n'y a pas à craindre -l'invasion des blés étrangers, et notre loi stipule la protection, -mais ne l'opère pas. Quand la récolte manque, c'est alors que -l'introduction du blé étranger est provoquée par la différence des -prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui -consiste à voir l'utilité des choses au point de vue du producteur -national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer -notre législation.--Et c'est précisément alors qu'il la déserte. -Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim -fait bientôt prévaloir la vérité du principe contraire, l'intérêt du -consommateur. - -Aussi, le blé est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'échelle -mobile, parce que c'est la seule chose où la vérité des principes ait -surmonté les préjugés protectionnistes. La cherté du fer et du drap -est certainement de la même nature que la cherté du blé. Elle produit -des inconvénients, sinon égaux, au moins du même ordre, et qui ne -diffèrent que par le degré. Mais la loi maintient la cherté du fer et -du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire, -parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de -blé, elle ne laisse pas faire. Aussi le blé n'est protégé que dans les -années d'abondance, c'est-à-dire qu'il n'est pas protégé du tout. - -Car si le tarif, en fait de blé, eût été conséquent à son principe et -fidèle à l'intérêt producteur, voici comment il eût raisonné -(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matière): - -«Je dois assurer à l'agriculteur le prix de revient de son blé. -L'année dernière, l'agriculteur a labouré, hersé, ensemencé et sarclé -son champ, qui lui a donné 10 hectolitres de blé. Ses avances et sa -juste rémunération s'élèvent à 180 fr.--Il a vendu son blé à 18 fr. Il -doit être satisfait.--Cette année il a fait les mêmes avances en -labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a trompé son -attente, et il n'a que 5 hectolitres de blé. Il faut donc qu'il le -vende à 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai été décrété précisément -pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de -revient.» - -Or, c'est justement cette année-là que le tarif déserte son principe -et dit: L'intérêt des estomacs est l'intérêt dominant.--Il embrasse -ainsi _involontairement_ le principe de la liberté, le seul principe -vrai et raisonnable, et il ouvre les portes. - -Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient -quand ce prix est assuré par la nature des choses, et ne s'en mêle -plus quand son intervention serait efficace. - -Mais ce n'est pas tout.--Une législation basée sur un principe faux -s'arrête toujours avant les dernières conséquences, parce que les -dernières conséquences d'un faux principe sont elles-mêmes d'une -absurdité qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux -produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont -ceux dont l'utilité, pour le consommateur, est tellement palpable, -qu'à leur égard le vrai principe se fait jour malgré qu'on en ait. -Pour tâcher de réconcilier ici les principes, on a fait de ces -produits une classe qu'on appelle _matières premières_; et puis on a -dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16]. -Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilité de ces -choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous -sommes forcés, sinon de rendre hommage explicitement à la vérité des -principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf à -mettre nos doctrines, à l'abri, en entassant subtilités sur -subtilités. - -[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout -de leur nez, ils sauraient à quoi cela mène. Car une chose est bien -claire: c'est que le régime restrictif, après leur avoir donné, quant -aux céréales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera -aussi en première ligne, grâce à la fameuse théorie des matières -premières, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits -agricoles. - -Et quand les agriculteurs auront livré leurs produits aux -manufacturiers au prix fixé par l'universelle concurrence, ils -rachèteront ces mêmes produits façonnés en toile et en drap, aux prix -du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en -France: le travail agricole non privilégié, et le travail -manufacturier privilégié.--L'effet de ce régime sera de faire sortir -de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les -pousser vers les fabriques, jusqu'à ce que ces deux grands effets -définitifs se produisent: - -1º La concurrence intérieure, parmi les fabricants, leur arrachera les -profits que la protection avait prétendu leur conférer; - -2º Un grand déplacement se sera opéré, une grande déperdition de -forces se sera accomplie; pendant que les débouchés extérieurs seront -fermés à nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur, -dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les -débouchés intérieurs; et l'industrie manufacturière portera le double -châtiment de ses prétentions injustes et de ses funestes erreurs. - -On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est -celle de la _Justice_. - -Certainement, nous ne chercherons pas à nous concilier la classe -agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle -ne doit pas être, qu'elle ne peut pas être et qu'elle n'est pas -protégée; que la protection dont elle croit jouir, quant aux céréales, -est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matières -premières_ va lui échapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas -donner aux agriculteurs des _suppléments de prix_, au moyen de taxes -(qu'ils payent eux-mêmes pour les deux tiers), il ne faut pas du -moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _suppléments -de prix_ aux maîtres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux -actionnaires de mines. Liberté, justice, égalité pour tout le monde. - - -9.--L'ÉCHELLE MOBILE. - - 24 Janvier 1847. - -Le gouvernement a demandé que le jeu de l'échelle mobile fût suspendu -pendant les huit mois qui sont devant nous. Hélas! que n'a-t-il la -puissance de donner à cette mesure un effet rétroactif et de faire que -l'échelle mobile ait été suspendue pendant les huit mois qui viennent -de s'écouler! Nous n'en serions pas où nous en sommes; la _crise des -subsistances_ et la _crise financière_ auraient probablement passé -inaperçues. - -Notre loi céréale séduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et -d'impartialité. - -Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entrée se ferme -d'elle-même et l'agriculteur n'est pas ruiné.--Y a-t-il disette? La -porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affamé. -Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si -prévoyante, et personne n'a à se plaindre. - -Mais, dans l'application, ce nivellement si désiré rencontre des -difficultés qu'on n'avait pas prévues et qu'on n'a pas assez étudiées. -D'abord, comment se reconnaît l'abondance ou la disette? par le prix. -Et comment signifier à la douane, _à chaque instant donné, le prix -réel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relâcher ses -exigences? Évidemment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le -prix réel qui sert de règle, mais un prix ancien, fictif, résultat de -moyennes fort difficiles à constater, en sorte que l'action de la loi -n'a de relations qu'avec un état de choses passé, que l'on suppose -fort gratuitement durer encore quand elle opère. - -Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu créer, des marchés -qu'il a fallu prendre pour types, des prix régulateurs, des prix -moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres -grains, toutes choses qui ne constituent qu'une série de fictions, -modifiées par d'autres fictions, le tout érigé chaque mois en corps de -système. - -Et voilà sur quelles bases on veut que le commerce établisse ses -opérations! Le commerce a bien assez des chances que lui présentent -les variations naturelles des prix, sans s'exposer à toutes celles qui -résultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du blé, on -consent à s'exposer à perdre sur la vente, mais non à ce que la vente -elle-même soit défendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'état -actuel des choses, il n'y a aucune régularité dans les opérations -commerciales relatives au blé, et, par conséquent, aucune fixité dans -le taux de la subsistance. - -La question est de savoir si, avec une entière liberté d'importation -et d'exportation, on n'approcherait pas plus sûrement de ce -nivellement si recherché, de cette régularité des prix si précieuse. - -Supposons que la liberté commerciale fût le droit des nations, et -cherchons à nous rendre compte de ce qui serait arrivé cette année. - -Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y eût pas eu une crise des -subsistances. Sous quelque régime que ce soit, la perte d'une récolte -ne saurait être une chose indifférente. Il aurait fallu, pour vivre, -avoir recours aux blés étrangers et, par conséquent, les payer. Il y -aurait donc eu probablement un dérangement dans l'alimentation du -peuple, et un dérangement corrélatif dans la circulation monétaire. - -Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas été -adoucies et affaiblies! - -Dès les premiers symptômes du déficit de la récolte, la spéculation -eût commencé son oeuvre. Elle aurait préparé ses moyens dans tous nos -ports de l'Océan et de la Méditerranée. On n'aurait pas vu des grains -devant être consommés à Bayonne aller se dénationaliser à Gênes et -acquitter les droits à Cherbourg. On aurait fait des achats -considérables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux États-Unis, en -temps opportun. Ces approvisionnements se seraient présentés, par -arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du -besoin qui s'y serait manifesté. Les moyens de transport pour -l'intérieur se seraient organisés avec ensemble. On n'aurait pas vu -des masses énormes arriver le même jour, sans savoir comment se faire -interner, mais soumises à une hâte fiévreuse par la crainte de quelque -dérangement dans le jeu de notre échelle mobile. La hausse eût été -moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre à -frapper et à exalter les imaginations. - -Il est permis de croire que l'ensemble des achats à l'étranger se fût -fait à des prix moins élevés. Nous ne savons pas ce qui se passe dans -les ports de la mer Noire; mais nous serions bien trompés si des -ordres considérables, plus ou moins imprévus, se manifestant -subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale -des prix. Probablement ce qui est arrivé ici, pour le transport du -point de débarquement au lieu de consommation, a dû se répéter là-bas -pour le transport du lieu de production au port d'embarquement. -Probablement les détenteurs de blés, les entrepreneurs de charrois, -les capitaines de navires ont tiré parti de l'empressement convulsif -que chacun mettait à parcourir vite, coûte que coûte, le cercle de la -spéculation. Quand on peut être accueilli en France par une loi qui -vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas à quelques frais. - -Si donc le grain fût arrivé successivement, depuis l'instant où le -besoin s'est fait sentir, s'il eût coûté moins cher de prix d'achat, -s'il eût occasionné moins de frais, soit pour le transport par mer, -soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le -résultat évident est que nous aurions été mieux approvisionnés et à un -taux moins élevé. - -En outre, nous aurions eu moins d'argent à payer aux étrangers, soit -pour le blé lui-même, soit pour les frais accessoires. L'exportation -du numéraire eût été moindre et répartie sur un temps plus long. En -d'autres termes, la crise monétaire eût été moins sensible. - -Ce n'est pas tout encore; sous un régime de liberté commerciale établi -de longue main, les peuples qui nous envoient des céréales se seraient -accoutumés à consommer des produits de notre travail et de notre -industrie. Nous les payerions en grande partie en étoffes, en -instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de -métaux précieux aurait été neutralisée dans la même proportion. - -La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du -peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation. -Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de -cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les -malheurs publics révèlent le vice, _puisqu'on la met de côté_, n'a -pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces -tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en -temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que -nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de -suspendre momentanément la loi. Comme ce malade à qui l'on dit: Ce qui -aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais régime -hygiénique.--Eh bien! répondit-il je vais le suspendre..... _tant que -je souffrirai_. - - -10.--L'ÉCHELLE MOBILE ET SES EFFETS. - - 1er Mai 1847. - -Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions -de le lire avec impartialité. - -Les agriculteurs tiennent à l'_échelle mobile_, et il ne faut pas en -être surpris. Cette législation se présente avec toutes les apparences -de la modération et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose -est celui-ci: Assurer à l'agriculture un prix rémunérateur. Quand le -blé tend à descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au -producteur. Quand il tend à le dépasser, elle défend l'intérêt du -consommateur. - -Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui -s'éloigne de toute exagération? En tous pays, le blé a certainement un -_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assuré à -l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la -subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre côté, l'estomac a -aussi ses droits, et une fois le prix rémunérateur atteint, il n'est -pas juste que le vendeur soit le maître absolu de l'acheteur. Si donc -le prix dépasse le taux normal, l'importation sera facilitée. La digue -s'élève ou s'abaisse selon que l'inondation est à craindre ou à -désirer. Tout le monde ne doit-il pas être satisfait? - -On se promet aussi de ce système un autre avantage: la fixité des -prix. Ce simple mécanisme, dit-on, tend évidemment à contenir les -grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa période croissante, -prévient l'encombrement, comme dans sa période décroissante, il -prévient la disette. L'excessif bon marché est ainsi rendu aussi -impossible que l'excessive cherté, et tout est pour le mieux dans le -meilleur des mondes. - -Nous nous proposons d'exposer les effets de cette législation en -Angleterre. On sait que _l'échelle mobile_ était la même, _quant au -principe_, des deux côtés de la Manche. Il n'y avait de différence que -_dans le degré_. La loi française ne place pas aussi haut que la loi -anglaise le _taux normal_ du blé. Toutes deux ont donc dû opérer _dans -le même sens_, quoique _avec des intensités différentes_; et, si nous -découvrons les conséquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour -assurés que les conséquences de l'autre ont été analogues, quoique -moins tranchées. C'est un pendule observé au point le plus éloigné du -pivot, parce que c'est là que les oscillations sont le plus sensibles. -Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la -tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre -motif nous détermine à étudier l'échelle mobile par les effets qu'elle -a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique -anglaise nous offre plus de matériaux que celle de notre pays. - -Pendant les dernières années de la guerre, le prix du blé s'était -maintenu en Angleterre à 106 et jusqu'à 122 sh. le quarter.--En 1814, -il tomba à 72 sh., et en 1815, à 63 sh. Ces prix, si inférieurs à ceux -auxquels on était habitué, effrayèrent les agriculteurs. Le -gouvernement conçut l'idée de maintenir le blé, par l'intervention de -la loi, à un _taux normal_. Il procéda à une enquête, consulta les -propriétaires et les fermiers. Ceux-ci, alléguant la cherté des -terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre, -etc., affirmèrent que le vrai _prix de revient_ du blé en Angleterre -était de 90 à 100 sh. C'est sur cette donnée que fut basée la loi de -1815. Elle disposa que le blé étranger serait entièrement prohibé, -tant que le blé indigène n'aurait pas persévéré, pendant trois mois, à -un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.) - -La promesse légale d'un prix aussi élevé eut bientôt ses effets -naturels. L'on fonda sur la culture des céréales de grandes -espérances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des -terres à exploiter. La rente s'éleva, ce qui amena le haut prix des -terres elles-mêmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au -sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital -factice dont le consommateur de blé devait payer l'intérêt. - -Cependant les agriculteurs commencèrent leurs opérations. Elles ne se -réglèrent pas sur les besoins du pays, indiqués par le taux naturel du -blé, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait -la perspective d'énormes profits. Aussi on ensemença en blé les terres -des qualités les plus inférieures, on défricha des landes et des -marais, on les fertilisa avec des engrais achetés fort cher et venus -de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une -portion tout à fait inusitée du capital national déserta les autres -canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations -agricoles; et un homme d'État contemporain nous apprend qu'à cette -époque le sol de l'Angleterre fut littéralement pavé de guinées. - -Nous devons faire observer ici qu'à ce grand développement de -l'agriculture répondit une crise commerciale et industrielle. Cela -s'explique aisément: d'un côté, le capital désertait le commerce et -les manufactures, et, d'un autre côté, la cherté de la subsistance -forçait le gros du public à restreindre toutes ses autres -consommations. - -Mais quelle était la situation des agriculteurs? Il est facile de -comprendre qu'alors même que le haut prix du blé se serait maintenu, -tout n'aurait pas été profit pour eux. - -D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des -capitaux à un taux élevé et, en outre, ils cultivaient de mauvaises -terres par des procédés fort dispendieux. Il saute aux yeux que le -_prix de revient_ était beaucoup plus élevé pour eux qu'il ne l'eût -été sous un régime libre, et qu'ils étaient loin de profiter de toute -la charge imposée au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu -le blé à 1,000 sh. au lieu de 80, il y eût eu évidemment perte sèche -pour la nation, si ce prix eût déterminé les agriculteurs à semer du -blé jusque dans les galeries houillères de la Cornouailles, et s'il -leur fût revenu à eux-mêmes à 990 sh. - -Mais le prix fût-il maintenu à 80 sh.? - -On prévoit d'avance qu'il ne put en être ainsi. La fiévreuse activité -imprimée à la culture du froment, par les promesses de la loi, ne -tarda pas à jeter sur les marchés anglais des approvisionnements -inconsidérés; et les prix baissèrent successivement comme suit: - - 1817 94 sh. - 1818 83 - 1819 72 - 1820 65 - 1821 54 - 1822 45 - -Soit la moitié environ du prix promis par la loi. Quelle déception! - -Et remarquez que ce même blé, qu'on était forcé de vendre à 45 sh., -revenait fort cher, puisqu'il n'avait été amené à l'existence que par -des efforts dispendieux. - -Aussi la fin de cette période d'avilissement dans les prix fut marquée -par une épouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruinés; les -lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres -maudirent la culture du froment, naguère l'objet de tant d'espérances. -On convertit les terres arables en pâturages, calculant qu'elles -donneraient un meilleur revenu livrées à la dépaissance des bestiaux -que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu'à cette époque fut -pratiquée, très en grand, l'opération appelée _Clearance_, qui ne -consistait en rien moins qu'à raser des villages entiers, à en chasser -les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine à la race -humaine. - -Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reçut une -impulsion également désordonnée et non moins funeste. Le capital -revenait en masse de l'agriculture à l'industrie. En admettant que la -consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de blé, -la dépense du pays pour la nourriture présentait, comparativement aux -années de cherté, une économie annuelle de 32 millions de livres -sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi énorme de fonds -disponibles, à un moment donné et inattendu, occasionna comme une -pléthore dans la circulation. Il n'est pas d'opération hasardeuse qui -ne parvînt à séduire les capitalistes. C'est alors que furent -engouffrées des sommes considérables, et à jamais perdues, dans les -mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes républiques -américaines. - -La réaction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture -du froment, devenue ruineuse, avait été abandonnée dans une proportion -énorme. L'encombrement des blés disparut peu à peu et fit place à une -nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension: - - 1822 45 sh. - 1823 51 - 1824 62 - 1825 66 - 1826, et jusqu'en 1831 66 environ. - -Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'était relevé -sans doute, mais non à leur profit, ou du moins dans une mesure -très-bornée; car cette disette provenait précisément de ce qu'ils -avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'étranger qui réalisa -les grands prix, d'autant que l'échelle mobile, décrétée pendant cette -crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antérieure -à l'importation. - -Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tiré du dehors que six -hectolitres de blé, dans les deux dernières années de la période de -bon marché (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres, -au prix de 350 millions de francs, dans les années 1829, 1830 et 1831. - -Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait -de grands efforts, se livre à une culture dispendieuse, en un mot, -quand le blé lui revient fort cher, il le vend à vil prix, parce que -ces efforts mêmes inondent le marché. Quand, averti par ces cruelles -déceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est -pas lui seul, c'est l'étranger aussi qui vient en profiter. - -De ce que les époques de bon marché ont développé des crises dans -l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hâter de conclure que les -temps de cherté lui ont apporté une compensation suffisante. - -Mais ces années de cherté eurent, sur toutes les autres branches du -travail, les effets désastreux qui suivent toujours la disette. Si -nous ne craignions de dépasser les bornes d'un article de journal, -nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses à l'appui de cette -assertion, tirées de la statistique des banques, des importations et -des exportations, de la criminalité, de la mortalité, etc. - -Cependant, le prix du blé s'était soutenu, comme on vient de le voir, -pendant plusieurs années. Les fermiers crurent que l'_échelle mobile_, -inaugurée en 1828, avait résolu le problème de la fixité des prix. La -nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rémunération -avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent à étendre la culture -du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la -réalité des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre -éphémère et décevante de la législation. - -Ne doutant pas que ce prix de 66 à 70 sh. était désormais invariable, -ils travaillèrent eux-mêmes à encombrer de nouveau le marché. À partir -de 1831, l'excès de production amena l'avilissement des prix: - - 1831 66 sh. - 1832 58 - 1833 52 - 1834 46 - 1835 39 - -Voici de nouveau le cours tombé à environ la moitié de celui promis -par la loi[17]. - -[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les -propriétaires, dès 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement -ruineux du prix du blé. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur -influence, avait la prétention de fixer le taux de 20 à 24 francs. De -quelque façon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa -cruellement les espérances des agriculteurs. Voici le cours officiel -du blé pendant les quatre années qui ont suivi la loi: - - 1821 18 fr. 65 c. - 1822 15 08 - 1823 17 20 - 1824 15 86 - 1825 14 80] - -Inutile de dire que tous les effets décrits, pour la période de 1822, -se reproduisirent ici. - -Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les -propriétaires sont frustrés dans leurs injustes prétentions. -L'importation du blé cesse; l'avilissement du prix retombe -exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment -est de nouveau découragée, et nous en verrons tout à l'heure les -conséquences. - -D'un autre côté, dans cette même période, l'industrie reçoit une -excitation exagérée. Le capital reflue vers elle et s'accroît par -l'économie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets -manufacturés se manifeste. Des usines s'élèvent de tous côtés, plutôt -en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins -réels de l'avenir. Elles ne suffisent pas à absorber les capitaux -disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer -sur une échelle inconsidérée, etc. - -Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On -ne cultive pas longtemps du blé, surtout par des moyens dispendieux, -pour le vendre à la moitié du prix attendu. Nous devons donc nous -attendre à un affaiblissement dans la production, et, par suite, à un -retour vers la hausse. En effet, le prix s'élève, de - - 1835 38 sh. - à 1836 48 - 1837 55 - 1838 64 - 1839 70 - -Mêmes faits, toujours suivis des mêmes résultats. - -L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limitée de ces hauts -prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000 -quarters, elle s'élève pour 1838 et 1839 à 4,500,000 quarters, qui -coûtent plus de 300 millions de francs. - -Et, comme accompagnement obligé, crise monétaire, crise industrielle, -crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires, -famine, paupérisme, incendiarisme, rébeccaïsme, crimes, mortalité; -voilà les traits qui signalent la cherté de ces années 1838 et 1839. - -À cette époque, les yeux des fermiers commencèrent à s'ouvrir sur les -illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'était pas au -pouvoir du parlement de fixer à un taux élevé le prix du blé, puisque -cette élévation même, provoquant la surproduction, amenait -l'encombrement des marchés; et les plus éclairés d'entre eux s'unirent -à la _Ligue_ pour renverser la _loi céréale_. - -Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur -prévoie ce qui s'est passé depuis. Le prix de famine de 1839 marqua -l'époque d'un retour vers l'abondance. - - 1839 70 sh. - 1840 66 - 1841 64 - 1842 57 - 1843 50 - 1844 51 - 1845, premiers mois 45 - -Et cette période n'a pas manqué d'être suivie de la réaction vers la -cherté, dont nous sommes témoins aujourd'hui. - -Il est de notoriété que la fin de cette première période a été -signalée par le phénomène de la pléthore financière et industrielle, -qui a jeté l'Angleterre dans des spéculations désordonnées sur les -chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste -cortége, qui accompagne toujours les années de disette (1846), ne fait -pas non plus défaut en 1847. - -En résumé, nous voyons quatre époques de disette alterner avec trois -époques d'abondance. - -Il est des personnes qui seront portées à croire que c'est là un jeu -de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il -est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un -régime entièrement libre, fût plus régulier que celui du blé. Et, sans -entrer ici dans des considérations à l'appui de cette opinion, nous -nous contenterons de dire que la permanence des prix a été d'autant -plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de -liberté, ou du moins ont adopté une législation moins exagérée que -celle de la Grande-Bretagne. Les désastreuses fluctuations que nous -venons de décrire sont dues presque exclusivement à l'_échelle -mobile_. - -Et qu'on n'imagine pas que les périodes de prospérité, qui ont succédé -si régulièrement à des périodes de souffrance, ont été pour -l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre -époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes -témoins aujourd'hui, sont celles où le mal se manifeste; mais les -trois époques de prospérité _anormale_ sont celles où il se prépare. -Dans celles-ci, l'énorme épargne, que le pays réalise dans l'achat des -subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et -aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas -immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un -téméraire esprit d'entreprise; opérations lointaines et hasardeuses, -chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et -comme si l'état de choses actuel devait toujours durer. Mais les -époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu'une grande -partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on -l'eût jeté dans la mer. - -Il est permis de croire que, sous un régime de liberté, ces excessives -fluctuations dans le prix du blé eussent été évitées. Alors le capital -se serait partagé, dans des proportions convenables, entre -l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospéré d'un pas égal et -par l'action réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On -n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitiés de -l'Angleterre paraissant avoir des intérêts opposés, chacune d'elles -subissant des crises terribles, précisément quand l'autre était -embarrassée de sa prospérité. - -Nous regrettons de traiter si à la hâte un sujet de cette importance, -forcés que nous sommes de négliger une foule de documents et de -considérations qui auraient, nous en sommes sûrs, entraîné les -convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui -faire soupçonner que l'intervention de la loi, dans la fixation du -prix du blé, est fallacieuse, funeste à tous les intérêts, et -principalement à celui qu'elle prétend servir, nous voulons dire -l'intérêt agricole. - - -11.--À QUOI SE RÉDUIT L'INVASION. - - 27 Décembre 1846. - -Si nous avons une foi entière dans le triomphe de notre cause, malgré -la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous -attendons à voir les faits venir l'un après l'autre déposer en sa -faveur. - -Au moment où nous écrivons, les ports de France sont ouverts aux -céréales du monde entier. - -Excepté Bayonne, où le jeu de l'échelle mobile amène des résultats -fort bizarres.--Le froment y manque et est à 28 fr. Le maïs y abonde -et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient -_échanger_ du maïs contre du froment. Mais l'opération est doublement -contrariée et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du maïs, dit le -Bayonnais.--Payez l'amende, répond le douanier.--Et le motif?--Le -motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le marché. L'ami, vous -choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'État -soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en -retour du maïs, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez -encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que -le froment n'est, ou n'était, il y a deux mois, qu'à 22 fr... à -Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mangé, -Bayonne doit être rassasié.--Mais, monsieur le douanier, il y a -soixante lieues de mauvaises routes d'ici à Toulouse.--Faites venir le -froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous -conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arrivé à -Bordeaux que parvenu à Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se -fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment étranger, et non pas -Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien à nos belles -combinaisons de moyennes, de prix et marchés régulateurs, de zones, -etc., etc. - -Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux céréales -du monde entier. - -L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure, -avilir les prix, arrêter la culture, rendre les champs aux ronces, -cette inondation a-t-elle eu lieu? Évidemment non, puisque chacun se -préoccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver. - -Cependant les circonstances n'étaient-elles pas éminemment propres à -déterminer l'inondation? - -Cela vaut la peine d'être examiné. - -Dans sa circulaire aux préfets, M. le ministre du commerce établit -«que dans les trois régions du Nord, ainsi que dans les trois régions -du Centre, la récolte en froment, méteil, seigle et orge, a été -généralement inférieure à une année ordinaire et que, dans les trois -régions du Midi, les rapports accusent une infériorité de récolte -encore plus marquée. - -«La perte de la pomme de terre paraît aller au quart ou au tiers d'une -année commune.» - -En outre, «l'année dernière n'a pas été une année favorable, et si -elle présentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais -résultat de la récolte des pommes de terre, en augmentant la -consommation des céréales, l'avait considérablement réduit.» - -Ainsi, du côté de la France, tout semblait se réunir pour provoquer, -en cas d'ouverture des ports, une inondation de blés étrangers. - -D'un autre côté, les circonstances extérieures favorisaient au plus -haut degré ce phénomène. - -«En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands -marchés est en ce moment très-considérable; la récolte des grains a -été magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les -gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places -d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc., -dans la mer d'Azow. L'énorme exportation des années 1844 et 1845 avait -donné dans ces contrées une grande impulsion à la culture des -céréales; la température extraordinairement favorable de l'été en a -favorisé le développement... - -«La récolte en Égypte a été supérieure aux produits d'une année -commune. Elle excède de beaucoup les besoins de la consommation; la -moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres; -Alexandrie peut en livrer facilement cette année de 1,700,000 à -1,800,000... - -«Aux États-Unis, les deux récoltes abondantes de 1845 et 1846 ont -accumulé d'importantes quantités de grains disponibles pour -l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'évalue -pas cette récolte à moins de 26 millions d'hectolitres de maïs, et -plus de 49 millions d'hectolitres de froment.» - -Les deux phénomènes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres -à déterminer une invasion de produits étrangers se présentent donc -ici, à savoir: déficit chez nous, extrême abondance dans les autres -pays producteurs. - -Nous ajouterons qu'au point de vue du système restrictif, qui se -préoccupe surtout de celui qui produit le blé et non de celui qui le -mange, il était impossible de choisir un plus mauvais moment pour -ouvrir les ports. - -Après bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son blé -détruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le récompenser de -ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra à un prix élevé. -Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accès au blé -étranger, cultivé sur une terre qui ne coûte rien, par des mains -qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impôts, et où, par surcroît -de fatalité, la récolte a été magnifique? Qu'est donc devenue votre -théorie de la _lutte à forces égales_, de l'égalisation des conditions -du travail? - -Vous avez mis tous ces arguments de côté, vous avez ouvert les ports -sans ménagements, sans transition, sans ces sages tempéraments qui, -dans d'autres circonstances, sont un commode prétexte pour ne rien -faire du tout. La peur de la faim a surmonté la peur de l'inondation. -Vous vous êtes fait libre-échangiste pratique, dans toute la force du -terme. Vous avez été non moins radical que Cobden et plus que sir -Robert Peel. Vous avez prononcé, en fait de céréales, la liberté -totale, immédiate, sans condition, sans stipuler aucune -réciprocité.--C'est une grande expérience. Et que nous apprend-elle? -C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez -vite au gré de vos désirs; le commerce, la spéculation, la différence -des prix, l'inégalité des conditions de production, rien de tout cela -ne peut hâter assez cette concurrence étrangère si redoutée; et pour -la surexciter, vous êtes réduit à y appliquer les deniers publics et -les vaisseaux de l'État. - -Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque -enseignement? - -Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, évidemment vous pouvez -le faire toujours sans danger. - -Car enfin, de quelle manière peuvent se combiner les récoltes -relatives de la France et de l'étranger? nous n'en connaissons que -quatre, savoir: - - Abondance partout; - Déficit partout; - Abondance chez nous, déficit ailleurs; - Abondance ailleurs, déficit chez nous. - -Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernière qui -puisse rendre l'inondation redoutable. - -S'il y a abondance partout, il y a bon marché partout. C'est le cas -actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par conséquent -l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait -plus restreint. - -S'il y a déficit partout, il y a cherté partout. C'est encore le cas -actuel, sauf que le prix serait plus élevé en Bessarabie, en Égypte, -aux États-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il était -possible, que d'ouvrir les ports. - -Quant à la troisième hypothèse, abondance chez nous, déficit ailleurs, -c'est certainement celle où la possibilité de l'inondation est à son -moindre degré. - -Il n'y a donc qu'un cas où cette singulière inondation d'aliments -puisse _à priori_ paraître imminente; c'est le cas où les aliments -nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas où nous nous -trouvons; c'est le cas, le seul cas où la loi restrictive ait quelque -chose de logique et de justifiable, au point de vue étroit de -l'intérêt producteur. - -Or, nous y sommes dans cette éventualité, et, par une inconséquence -bien remarquable, nous avons rejeté la protection, non-seulement -_quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothèse même -qui lui sert de prétexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes -à regretter de ne l'avoir pas plus tôt rejetée. - -De fait, notre loi céréale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RÉTABLIR. Il -ne faut pas nous créer pour l'avenir des difficultés. Il ne faut pas -fournir un nouvel aliment aux préjugés et aux vaines alarmes des -cultivateurs ou plutôt des possesseurs du sol. Les voilà soumis à la -concurrence étrangère, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle -ne leur sera jamais aussi préjudiciable qu'elle peut l'être -aujourd'hui. Les événements ont fait ce que tous les raisonnements du -monde n'auraient pu faire; la révolution est accomplie; ce qu'il peut -y avoir de fâcheux dans le premier choc est passé; il ne faut point en -perdre le bienfait permanent, en opérant la contre-révolution. Les -prix intérieurs et extérieurs sont nivelés, l'agriculture française a -subi la concurrence dans les circonstances les plus défavorables pour -elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles priviléges. -Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de -tous les produits est passé, _sans transition_, du régime de la -restriction à celui de la liberté, et que la réforme, immédiate, -absolue, n'en a été que moins douloureuse. - -Que toutes les associations du libre-échange s'unissent donc pour -empêcher que la loi céréale ne soit jamais ressuscitée. Sur ce terrain -elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le -maintien d'une réforme déjà réalisée que le renversement d'un abus. -Dans la prévision d'une liberté prochaine et inévitable, les -manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec -nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans déserter, non-seulement -son intérêt le plus évident, mais encore son droit le plus sacré, -celui d'échanger son salaire contre la plus grande somme possible -d'aliments, celui d'acheter le blé au prix réduit par la concurrence, -quand il vend son travail au prix réduit par la concurrence. Et quant -au propriétaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il -est assez juste envers le peuple pour renoncer à une taxe sur le pain, -qui n'a d'autre effet que d'élever artificiellement le capital de la -terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra -quand nous demanderons que les classes manufacturières fassent à leur -tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et -inefficaces priviléges. - - -12.--SUBSISTANCES. - - 8 Mai 1847. - -Quand nous avons entrepris de renverser le régime protecteur, nous -nous attendions à rencontrer de grands obstacles. - -Nous savions que nous soulèverions contre nous de puissants intérêts, -aveuglés par les trompeuses promesses de la législation actuelle, et -nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands -manufacturiers, les grands propriétaires et les maîtres de forges -exercent dans les chambres et sur la presse périodique. - -Il n'était pas difficile de prévoir que les industries protégées -entraîneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus aisé que de -faire un épouvantail de la concurrence, quand on ne la montre à chacun -que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce? - -Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de -recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme -les patrons de leurs injustes priviléges, et qu'ils ne manqueraient -pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la liberté. -C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dégradation -morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immédiat, celui -d'enlever quelques voix à des adversaires politiques? - -Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du -pays en matière économique. L'Université, qui décide ce que les -Français apprendront ou n'apprendront pas, juge à propos de leur faire -passer leurs premières années parmi des possesseurs d'esclaves, dans -les républiques guerrières de la Grèce et de Rome. Est-il surprenant -qu'ils ignorent le mécanisme de nos sociétés libres et laborieuses? - -Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque -puisse accomplir une réforme importante contre le gré de l'opinion -publique; et eussions-nous eu cette pensée, les faits nous -démontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'était -nullement disposé à risquer son existence dans une telle entreprise. - -C'est donc avec la pleine connaissance des difficultés qui nous -entouraient que nous avons commencé notre oeuvre. - -Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que -la France offrirait au monde l'étrange et triste spectacle qu'elle -présente; - -Que, pendant que l'Angleterre, les États-Unis et Naples affranchissent -leur commerce, pendant que la même réforme s'élabore en Espagne, en -Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de répéter, -sans oser rien entreprendre: «Je marche à la tête de la civilisation;» - -Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de -Dunkerque, qui demandaient énergiquement la liberté il y a quelques -années, s'en montreraient aujourd'hui épouvantées. - -Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combinés des -protectionnistes et de certains journaux, le pays a été saisi tout à -coup d'une crainte immense, inouïe, et, osons trancher le mot, -ridicule. - -Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette désoler la population, le -pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux, -tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres -n'osent pas déclarer que les Français auront, au moins pendant un an, -le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le déclarer, -parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le -demander, parce que cela déplaît aux journaux protectionnistes, -socialistes et soi-disant démocratiques. Oui, nous le disons -hautement, avant peu on refusera de croire que la France a étalé aux -yeux de l'univers une telle pusillanimité; chacun se vantera d'avoir -fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil: -«J'étais à Wagram et à Waterloo,» on dira: «En 1847, je déployai un -grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre -du pain.» - -Où en sommes-nous, grand Dieu! On écrit de Mulhouse: «La consommation -intérieure de nos produits est arrêtée à cause de la cherté de nos -subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage, -le blé est à 50 fr. l'hectolitre; la Suisse est près de nous; nous -serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la -viande, mais nous n'osons pas la demander.» - -On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une -pétition pour la libre entrée des aliments. Il faudrait, dit-on, que -cette proposition émanât du parti démocratique; et il s'y oppose parce -qu'il a fait alliance avec le privilége. - -Bien plus. Êtes-vous convaincus que l'entrée libre des blés doit être -provoquée? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la -libéralité de nos libéraux, qu'ils ne souffrent même pas la discussion -sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous -êtes des pessimistes, des alarmistes, des traîtres, et pis que cela, -si c'est possible. - -C'est ainsi que le _Journal des Débats_ s'est attiré un torrent -d'invectives de ce genre pour avoir demandé la prorogation de la loi -qui autorise la libre entrée des céréales, et surtout pour avoir -motivé sa demande. - -Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre -but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chaînon -du système protecteur; votre but est de nous ravir notre popularité, -etc., etc. - -Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour -un homme, le courage consiste à fermer les yeux devant le danger? -Est-ce que le plus sûr moyen de lutter contre les obstacles et d'en -triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le -remède sans parler du mal, et suffit-il de dire: «La récolte sera -magnifique, surabondante, précoce; ne vous préoccupez pas de -l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministère; sauf à -l'accabler si vos illusions sont trompées[18]? - -[Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, après avoir énuméré -toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministère de ne pas -laisser entrer le blé étranger, terminait ainsi son article: -«Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles -accusateurs!»] - -Que disait pourtant le _Journal des Débats_? Il n'arguait pas d'une -mauvaise récolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le -secret de l'avenir. - -Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une -part, la production des substances alimentaires sera diminuée de tout -ce qu'on a ensemencé en moins de pommes de terre; de l'autre, nos -greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une réserve. -Donc les prix seront plus élevés qu'en temps ordinaire, même en -supposant une bonne récolte. - -Certes, c'était bien là le langage de la modération et de la prudence. - -Pour nous, nous disons aux propriétaires: En premier lieu, vous n'avez -pas à craindre que la liberté avilisse le prix des blés l'année -prochaine. Il est de notoriété que le blé est cher parce qu'il manque, -non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de -l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment même, -nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en -proie à des convulsions causées par la cherté du pain. Il est de -notoriété que les approvisionnements des autres pays producteurs, -l'Égypte, la Crimée, les États-Unis, ne sont pas inépuisables, puisque -le blé s'y tient à des prix élevés. Dans de telles circonstances, ne -pas permettre au commerce de préparer ses opérations, c'est les -empêcher, c'est travailler à perpétuer la famine. - -En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que -vous faites. Vous abusez de la puissance législative. Le dernier des -manoeuvres a plus le droit d'échanger, à la fin de sa journée, son -chétif salaire contre du pain étranger, que vous n'avez celui de l'en -empêcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression -dans toute la force du mot; c'est de la spoliation légale, la pire de -toutes.--On parle de la responsabilité du pouvoir. Ce n'est pas à nous -de l'en exonérer. Mais nous disons que la plus grande part de -responsabilité pèse sur les législateurs-propriétaires. Que la famine -se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un -seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de -pain qu'il l'eût fait sous un régime libre, qui donc, nous le -demandons, devra compte de cette vie? - -Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde -et insultant de dire aux Français: «Nous voyons le mal qui vous -menace, c'est la cherté du pain. Il n'y a qu'un remède possible, c'est -la libre entrée du blé étranger. Mais, pour réclamer cette liberté, il -faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on -parle, devant vous, même de dangers éventuels. Donc nous n'en -parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres -peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce français -doit rester dans l'oisiveté; parce que le seul fait d'aller chercher -du blé, pour apaiser votre faim, troublerait votre quiétude.» - - -13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BÉTAIL ÉTRANGER. - - 14 Mars 1847. - -La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail. - -Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont -le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à -s'échanger contre de la viande étrangère. - -Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons -l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle -ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté. - -En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix -de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel. - -Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour -résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au -cri de la faim. - -Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger -et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre -des aliments? - -Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son -marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu! - -Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à -quelques éleveurs! - -Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de -l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non -comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_. - -S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous -résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine, -dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi. - -Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une -redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier. - -Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever -le taux de la viande. - -On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce -particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de -la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des -aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de -commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte -d'en protéger la production? - -En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les -produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la -viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de -hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le -café et le thé. - -Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les -passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui -restreint le travail et les jouissances de tous au profit de -quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme -dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec -perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19]. - -[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond -du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os} -56 et 57.)] - -Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons -pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de -là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_ -certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne -dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_, -bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission -à peu près exclusive d'empêcher? - -On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour -favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous -la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle -dérision! - -Voyons, sortez de ce dilemme. - -Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou -non? - -Si vous dites _oui_, nous répondons: - -Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de -bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir -l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et -si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays, -comment y aurait-il _plus d'engrais_? - -Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons -pourquoi vous le maintenez? - -On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue -complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs -qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits -propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de -travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la -restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de -ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de -l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin, -est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre -population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport, -après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante -boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers -ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection -accordée sur le boeuf de boucherie? - -Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne -conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation -des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte -de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple. - - -14.--SUR LA DÉFENSE D'EXPORTER LES CÉRÉALES. - - 20 Mars 1847. - -Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de -disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à -la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on -est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par -retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font -simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements, -pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix -d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir -les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les -conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de -l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez -forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène -toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut -éclairer[20]. - -[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à -146.--(_Note de l'éditeur._)] - -Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation, -c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on -en fait l'application générale, refuser sans inconséquence -l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste -dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est -la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la -sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son -exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes, -mais il faut renoncer à invoquer des raisons. - -Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées, -l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont -insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne -l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au -produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit -donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la -distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous -croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer. - -Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort -instructive. - -Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des -céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant -qu'aucune d'elles, a adopté une autre police. - -Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en -France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il -entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de -tous les marchés du monde. - -Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt -provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de -l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à -Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de -négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers -la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les -fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs -chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y -vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce -genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus -qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les -prix. - -L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre, -sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit -sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à -97._) - -C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en -ces termes: - -«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en -France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement -encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement -parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr -d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous -croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant -du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de -pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura -des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous -considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré, -ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée -serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.» - -On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un -fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on -s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à -Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques. -En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le -résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur -Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner -leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de -leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un -second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et -c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir. - -Indépendamment du tort général que fait presque toujours -l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est -accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients -accessoires dont on ne tient pas assez compte. - -Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à -Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux -capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui -pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce -motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines -répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et -chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont -exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les -destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des -marchés. - -Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le -prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix -baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés -à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme -différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment. - -Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant, -ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été -bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de -froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi -subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par -hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou -ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de -législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à -remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de -la manière la plus uniforme? - -Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la -détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes -d'assurer leurs approvisionnements pour six mois. - -L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer -que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas -concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé? - -Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière -successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si -chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année, -comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à -la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait -pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il -juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses -enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un -taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins -considérable. - -Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le -paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant. -Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le -consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes, -dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les -consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les -autres contributions qui forment les revenus municipaux? - -On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au -_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre -ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités, -il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et -ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout -mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce -qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous -persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de -ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de -plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des -subsistances plus uniforme et plus équitable. - - -15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES. - - 21 Mars 1847. - -_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des -salaires?_ - -C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la -restriction diffèrent complétement. - -Les protectionnistes disent: - -Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts -salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la -classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si -celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M. -Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde -sera heureux. - -Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la -subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe -qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers -anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la -même proportion, le prix de la main-d'oeuvre. - -Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe -ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en -ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux -réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra -au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la -baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression. - -Les _libre-échangistes_ répondent: - -Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense -pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se -vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces -choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se -peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque -la hausse des salaires. - -Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est -réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes -sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les -débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont -congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double -pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les -salaires baissent. - -Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient -tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative, -naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne -supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser, -par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette -classe à un niveau nécessaire et immuable! - -Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des -protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les -efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les -emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État, -malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui -n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons -si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité -qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires. - -Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées; -qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons, -des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à -domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le -nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des -infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on -compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent -les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se -manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas -accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de -dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il -ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et -d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire -s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous -déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons -notre drapeau devant celui de la rue Hauteville. - -Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté -des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe -ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot -disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste -de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien -moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous -permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre -entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays, -qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et -surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui -possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du -travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais, -qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à -cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments -est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous -croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant -moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il -reçoive une moindre rémunération. - -Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur -théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser -la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement -celle qui est le fruit du _travail national_. - -À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est -toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé -quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de -produits étrangers. - -Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à -l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences, -mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires. - -Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances -entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion -qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière? -N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont -voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique -but de réduire le taux de la main-d'oeuvre? - -Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte -sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes -laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider, -une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise -les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21]. - -[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et, -au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)] - - -16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, À PROPOS DU TRAITÉ BELGE. - - (_Journal des Économistes._) Avril 1846. - -Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a -free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la liberté et la -protection.--Pendant bien des années, les chefs de la Ligue ont -provoqué, au sein des Communes, de semblables discussions. Sûrs d'être -défaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et -laborieuses veilles où s'élaborait cette reine du monde, -l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce -temps-là, il ne se fût pas trouvé chez nous un député assez audacieux -pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_. -L'inattention, le dédain, la raillerie, peut-être quelque chose de -pis, eussent prouvé au téméraire qu'il est des époques où, si l'on -n'est pas sceptique, il faut du moins le paraître, et où quiconque -croit à quelque chose n'est propre à rien. - -Enfin, voici venir l'ère des discussions théoriques, les seules, il -faut le reconnaître, qui grandissent les questions, éclairent l'esprit -public. La protection et la liberté se sont prises corps à corps, à -propos du _traité belge_.--Je dis _à propos_, car il était le -prétexte plutôt que le sujet du débat. Chacun savait d'avance que le -projet ministériel ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse au -scrutin. - -Nous n'avons donc pas à l'examiner, et nous nous bornerons à une -remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrès se fait -reconnaître: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de -plus rétrograde que le traité belge, car il complique d'une manière -exorbitante l'action de la douane. La voilà donc chargée, -non-seulement de constater la valeur des objets importés pour prélever -une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son -origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui -appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de -11 pour 100, ou ce dernier augmenté de la moitié de la différence, ou -bien encore des trois quarts de la différence.--Et si c'est de la -toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le -nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimètres, sur quatre -points différents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour -fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre. - -Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit -inondé de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurément, -si la douane se bornait à recouvrer le revenu de l'État. - -Non, la vérité ne saurait être dans ce dédale de subtilités. On a beau -dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons: -Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont -raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient à -lui-même, laissez-le se pourvoir comme il l'entend. - -J'ajouterai une observation plus grave. Les _traités de commerce_ sont -toujours et nécessairement contraires aux saines doctrines, parce -qu'ils reposent tous sur cette idée que l'importation est funeste _en -soi_. Si on la croyait utile, évidemment on ouvrirait ses portes, et -tout serait dit. - -Ils ont de plus l'inconvénient d'éveiller l'hostilité de tous les -peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne -soient pas français._--Voilà le traité de Méthuen.--_Je veux bien -acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas à bon marché, -c'est-à-dire anglaises._--Voilà le traité belge.--Quand notre siècle -sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: À quarante-six ans, dans mon -âge mûr, j'étais encore bien novice. - -Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses -moitiés et ses quarts de différence; et passons à la lutte des -doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance -réelle. - -_M. Lestiboudois_ a ouvert la brèche avec sa théorie de l'an passé. -Vous la rappelez-vous?--«Le commerce extérieur ruine une nation qui -achète avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.» - -Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dépense plus qu'on ne -gagne, ce que font les gens paresseux, désordonnés et prodigues. En -quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet été, il plaisait à -Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire, -manger et s'ébattre; si, après avoir dévoré ses provisions, il s'en -procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses -bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu'à son sol et ses palais, -il se ruinerait à coup sûr. Mais remarquez ceci: ses vices étant -donnés, loin qu'il pût imputer sa ruine à ses relations avec les -provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la -souffrance et du dénûment.--Tant que la France sera laborieuse et -prévoyante, ne craignons pas que le commerce extérieur lui enlève ses -capitaux.--Que si jamais elle devient fainéante et fastueuse, le -commerce extérieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux -acquis. - -_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a déployé du talent. Mais ce n'est pas -ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprécier surtout son -courage et son désintéressement. Il faut du courage pour faire -retentir le mot _liberté_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays -presque exclusivement hostiles. Il faut du désintéressement pour -rompre en visière avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accès du -pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer. - -Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a défendu le régime protecteur avec -un accent de conviction qui atteste sa sincérité. Mais plus M. Corne -est sincère, plus il est à plaindre, puisque sa logique l'a conduit à -ces affligeantes conclusions: La liberté est antipathique à l'égalité, -et la justice au bien-être. - -_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, dès le début, en homme -_pratique_, c'est-à-dire dégagé de tout principe absolu, partisan tour -à tour, selon l'occurrence, de la liberté et de la protection.--Nous -avons d'abord été surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce -n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modération -qu'elle donne. Comment révoquer en doute la supériorité de l'homme qui -juge tous les partis, se préserve de toute exagération, discerne le -fort et le faible de toute théorie?--Mais ces praticiens ont beau -dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut -concéder à la _restriction modérée_, c'est d'être _modérément_ -mauvaise. Aussi nous avons été heureux d'apprendre, quand M. -Wustemberg a développé sa pensée, qu'il condamne le principe de la -protection, qu'il avoue le principe de la liberté et que sa modération -doit s'entendre du passage d'un système à l'autre. (_V. ci-après le nº -49._) - -Il y aurait peu d'utilité à passer en revue tous les discours qui ont -occupé trois séances. Je me hâte d'arriver à celui qui a fait, sur -l'assemblée et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera -pas cependant sans rendre hommage à une courte, mais substantielle -allocution de M. Koechlin, qui a relevé avec netteté les faits et les -calculs erronés que le monopole invoquait à son aide. On y voit -combien il faut se tenir en garde contre la statistique. - -Ce n'est pas chose aisée que d'apprécier les paroles d'un premier -ministre. Faut-il les juger en elles-mêmes, en se bornant à rechercher -leur conformité avec la vérité abstraite? Faut-il les apprécier au -point de vue des opinions de l'orateur, manifestées par ses actes et -ses discours antérieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient -l'expression, du moins complète, de sa pensée intime? Est-il permis -d'espérer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un -professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des -passions de la majorité, ni du retentissement de ses paroles, ni des -craintes et des espérances qu'elles peuvent éveiller? - -Si encore M. Guizot était un de ces hommes, comme on peint le duc de -Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce -qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnaît qu'il possède au plus haut -degré toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle -particulièrement dans l'art de mettre, non point les maximes en -pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue à -M. Dupin. - -Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprécier -la portée et la pensée d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est -de se mettre à la place de l'orateur et de peser les circonstances -dans lesquelles il a parlé. - -Quelles sont ces circonstances? - -D'un côté, une grande nation qui passe pour habile en matière -commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont -très-répandues, exige l'_application_ du principe proclamé vrai -d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la -science économique l'étude de toute leur vie. - -En outre, un ministre auquel l'Europe décerne le titre de grand homme -d'État, un cabinet composé d'hommes supérieurs, les chefs de toutes -les oppositions s'accordent un moment pour rendre à ce principe le -plus sincère des hommages, la réalisation. - -Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste à ce grand -spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renommée, venir -élever à la tribune française le drapeau de la protection? - -D'un autre côté, il s'adresse à des hommes qui, presque tous, croient, -je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, liée au -régime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de -la France est attachée au maintien de ce régime. Enfin, au dehors des -Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une -association un peu forte en France, c'est celle qui s'est vouée à le -défendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la -liberté? - -Que fera-t-il donc? - -Il débutera par un pompeux éloge de la réforme anglaise, mais ensuite, -en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est -pas applicable à la France. - -Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne étant en -très-grande majorité composée d'ouvriers des manufactures, il y avait -intérêt à lui donner à bon marché le pain, la viande et tous les -aliments;--ce qui est sans application à notre pays agricole. - -Comme si, précisément parce que notre population est, en très-grande -majorité, vouée aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas -également intérêt à lui donner la houille, le fer et le vêtement à bon -marché. - -Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce -donc qui est applicable à la France? Est-ce la restriction? est-ce la -liberté? - -Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, résoudre les questions -une à une, à mesure qu'elles se présentent, et sans les rattacher à -aucun système; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est -tracée dans la voie du progrès.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il -n'est pas dans le progrès?) - -En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les -libéraux se disent: Il y a une pensée de liberté dans ce discours-là. - -Et les monopoleurs: Si le progrès futur va du même train que le -progrès passé, nous pouvons dormir tranquilles. - -Ceci n'est pas une critique. - -Peut-être aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre -venant dire aux Chambres: «Voilà mon principe:--vous le repoussez, je -me retire. Ma place est à la chaire, au journal; elle ne saurait être -au banc ministériel.» - -En attendant, il faut bien se résigner à ce que, sans sacrifier -explicitement ses convictions sur une question spéciale, il consulte -l'opinion publique, cherche même à la modifier, mais qu'en définitive -il préfère gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout. - -M. Peel, cet homme d'État qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter -démesurément comme l'instrument, presque l'inventeur de la réforme -commerciale, n'a pas fait autre chose[22]. - -[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] - -Il y a longtemps que M. Peel est économiste, malgré la comédie de sa -confession. Mais il ne s'est pas avisé de devancer l'opinion, il l'a -laissée se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postérité -vénérera la mémoire, se chargeaient de cette tâche laborieuse, lui se -contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tâter le pouls_. Il -l'a aidée même, par des expériences partielles, qu'il savait bien -devoir réussir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrière -lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui -l'avait élevé, il s'est placé du côté de la force, et il a dit aux -monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'étude et l'expérience m'ont -détrompé.--Et il a accompli la réforme. - -Le discours même, par lequel il a introduit aux Communes cette grande -mesure, se ressent des ménagements que doivent s'imposer les ministres -qui redoutent plus l'éloignement des affaires que l'inconséquence -théorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libéral au fond que -sa réforme et surtout que son discours? Combien d'hérésies n'a-t-il -pas articulées, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas -trop heurter une partie de son auditoire! - -Et par exemple, quand il a dit: «Qu'avons-nous à craindre? Nous avons -de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les -manufacturiers du monde.» - -Vous nous battrez!--Peut-être: et en tout cas, très-honorable -baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui -recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit -d'échange, _en communauté_ de vos avantages. Vous nous battrez comme -la Beauce bat Paris en lui vendant du blé, comme Newcastle bat Londres -en lui vendant du combustible. - -Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de -préjugés. De là ce mélange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il -résulté? ce qui résultera toujours de cette stratégie. L'Europe n'a -retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a citée à notre tribune. -L'influence morale de la réforme en a été neutralisée; et malgré les -précédents, malgré les faits, malgré la renonciation à toute -réciprocité, la prévention traditionnelle contre le machiavélisme de -la perfide Albion est demeurée, ou peu s'en faut, dans toute sa force. - -Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il -rien à conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de -retentissement? - -S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu'à travers beaucoup de -distinctions et de précautions, une pensée de liberté s'y laisse -apercevoir. - -Il est vrai que M. Guizot a dit et répété: Nous sommes conservateurs, -nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est -conservateur et protecteur. - -Donc, dans sa pensée, l'esprit de conservation et de protection n'est -pas incompatible avec une réforme plus ou moins radicale. - -Il a été plus loin lorsqu'il a dit: «Nous avons intérêt à réformer -progressivement nos tarifs, à étendre nos relations au dehors, à nous -donner à nous-mêmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, à -améliorer ainsi la condition du _public consommateur_.» - -Et encore: - -«Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos -grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le -monde, avec profit pour le _public consommateur_.» - -Le voilà donc prononcé le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui -résout tous les problèmes; car, enfin, la consommation est le but -définitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le -consommateur est mis en scène; il n'en sortira pas, et bientôt il -l'occupera tout entière. (V. _tome_ IV, _page_ 72.) - -Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de -Smith et de Say une étude spéciale. Nul homme ne peut tout savoir. -Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil -qui le conduira sûrement à travers tous les détours de ce labyrinthe. -Qu'il attache sa pensée à ce phénomène de la consommation, et il sera -bientôt plus économiste que beaucoup d'économistes de profession. Il -arrivera à cette simple conclusion: Le tarif doit être une source de -revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap. -XI du tome_ VI.) - -Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine. - -«Dès aujourd'hui nous pouvons annoncer que des études poursuivies de -concert, par les départements du commerce et des finances, auront pour -résultat la présentation, à la session prochaine, d'un projet de loi -de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.» - -Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, le ministre s'est servi, un moment -avant, du mot _adoucissements_. - -Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la réparation approche. - -Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y -sont pas trompés. Ils ne s'en sont point laissé imposer par les grands -mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est écrié: «On vous -fera bientôt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas -prendre. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, ne vous -parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien -qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte -opposition. Mais ces idées, je le crains bien, germent dans son -esprit, et peut-être ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a -bien dit qu'il était partisan du régime protecteur. Mais en même temps -il a déclaré qu'il fallait élargir ce système, et successivement le -modifier, à l'égard surtout des industries privilégiées; ce qui veut -dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou -l'autre, à entrer en concurrence avec l'étranger.» - -Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de propriété sera -reconnu en France, et que quiconque travaille, maître du fruit de ses -sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'échanger, si tel est son -intérêt, même ailleurs que chez M. Grandin. - -Ainsi, je le répète, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivés sans -doute au temps de la réforme, de l'application des grands principes -d'économie politique et d'éternelle justice. Mais nous entrons dans -l'ère des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre à six ans de -distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commença en 1841, M. -Guizot les commencera en 1847, et leur succès en provoquera d'autres -jusqu'à ce que la justice règne dans le pays. - -L'heure approche. Mais le temps qui nous en sépare doit être consacré -à la discussion et à la lutte. - -Amis de la liberté, je vous dirai comme M. Grandin à sa phalange: -Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre! - -Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui décidera la réforme. Ce -n'est pas la Chambre, ce ne sont pas même les trois pouvoirs; c'est -l'_opinion_. Et êtes-vous prêts pour le combat? avez-vous tout -préparé? avez-vous un organe avoué et dévoué? vous êtes-vous occupés -des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses -comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous -puissiez apporter à ce ministère, ou à tout autre, qui osera toucher à -l'arche du privilége? - -Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses -coalitions, ses finances, sa publicité. Il a réuni en un faisceau tous -les intérêts égoïstes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les -élections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mécanisme -constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans -l'indifférence. - -Vous comptez sur le pouvoir. Sa déclaration vous suffit. Ah! _ne vous -y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut -qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne -voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point -d'appui? et vous hésitez à le lui donner! - -Plusieurs d'entre vous sont découragés. Ils disent: «L'intérêt -général, parce qu'il est général, touche tout le monde, mais touche -peu. Jamais il ne pourra se mesurer à l'intérêt privé.»--C'est une -erreur. La vérité, la justice ont une force irrésistible. C'est -l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons -que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs. - -Unissez-vous donc: agissez. À quoi servent les garanties conquises par -tant de sacrifices? À quoi servent les droits de parler, d'écrire, -d'imprimer, de nous associer, de pétitionner, d'élire, si tous ces -droits nous les laissons dans l'inertie? - -Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule -dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples. - -Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _débat théorique_, il a -envahi la presse quotidienne. - -Quelle eût été, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et -voilà que _le Courrier français_, _le Siècle_, _la Patrie_, -_l'Époque_, _la Réforme_, _la Démocratie pacifique_ ont passé dans -notre camp[23]; et tout le monde a été frappé de l'orthodoxie et du -ton de résolution qui règne dans le manifeste du _Journal des Débats_, -habituellement si prudent et si mesuré. - -[Note 23: L'auteur reconnut bientôt que quelques-unes des adhésions -qu'il enregistre ici n'étaient ni solides ni complètes.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_, -_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat -plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des -principes. Elle veut la liberté, la justice; seulement elle y veut -arriver avec une lenteur désespérante. Quant au _Constitutionnel_, on -ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous décourager. -Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il -semble qu'une secrète répugnance dominait la plume qui les a formulés. -Ils reposent tous sur une perpétuelle confusion entre les tarifs -protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous -laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la -réforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_. -Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de -forts droits sur le thé, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits -qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits -n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en -cela que consiste la libéralité de la mesure.--Il nous assure qu'il y -a, en Suisse, beaucoup d'obstacles à la circulation des marchandises; -mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux -marchandises indigènes et aux marchandises exotiques; que les unes et -les autres y sont traitées sur le pied de la plus parfaite égalité, -d'où il résulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospère sans -_protection_, malgré la mauvaise assiette de l'impôt. - -Encore quelques efforts. Que Paris se réveille; qu'il fasse une -démonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous -soient aussi féconds que ceux qui viennent de s'écouler, et la -question de principe sera emportée. - - -17.--LE PARTI DÉMOCRATIQUE ET LE LIBRE-ÉCHANGE. - - 14 Mars 1847. - -Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des -échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler -principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de -la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la -population. - -La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la -communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait -y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes -effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur -l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime -de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du -marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif. - -La restriction douanière est donc un privilége conféré par la -législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de -privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au -contraire, aux dépens des masses. - -Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour -tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne -division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble -de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution -correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances -de la vie. - -Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne -supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la -restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la -masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des -classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque -totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour, -ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints -par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore -encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de -leurs concitoyens. - -Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là -ses conséquences naturelles? - -Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit -de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir -comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de -la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle -est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la -concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail -et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les -industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent -dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont -donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part -dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des -salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de -bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en -aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus -de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de -travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne -prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles -plus grandes. - -Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à -notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et -ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition -acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que -difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent, -devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques, -aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de -disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur -ardente opposition? - -Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous -sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient -systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi, -nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur -leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables, -et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti -à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au -plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire -placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il -juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate -manifestation de la société, la liberté d'échanger. - -Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti -démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des -échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le -contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de -le poursuivre de leurs sarcasmes[24]. - -[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et -94.--(_Note de l'éditeur._)] - -Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà -d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui -soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles -peuvent être ces intentions. - -En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique -cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en -principe_. - -Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez -est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La -restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns -aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une -atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du -travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous -reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique, -à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la -liberté, l'égalité des droits des travailleurs. - -Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en -principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution -oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti. - -Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les -voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont -plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils -ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent -dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque -chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique -sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les -secrets motifs. - -Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à -respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et -de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de -suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils -suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par -une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter -systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que -l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des -hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur -supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à -opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de -Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement? - -Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui -commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_. -Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose -que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est -justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à -ce mot son immense portée. - -Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit -d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui -montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils -proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés -publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout -en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui -étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le -pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la -meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la -liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux -n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous -réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi -manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement -de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de -discussion possible. - -On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un -principe et d'en juger avec la même sincérité l'application -inopportune. - -Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous -soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux -classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur -dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources -de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de -sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de -cette concession, _vous avez raison en principe_. - -Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme, -nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune -à certains esprits prudents jusqu'à la timidité. - -Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti -démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive, -sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de -justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en -principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout -autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette -hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui, -selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des -travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de -l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public -sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui -a le plus à souffrir des priviléges attaqués. - -De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration: -_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis -aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le -droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi -tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau, -nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la -liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose -conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre -déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner -notre cause et à relever celle de nos adversaires? - -De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée -par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette -conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces -motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de -hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous, -les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une -voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux -de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la -justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des -droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on -puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se -dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se -déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus -évidente et le dénoûment plus prochain. - - -18.--DÉMOCRATIE ET LIBRE-ÉCHANGE. - - 25 Avril 1847. - -Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit à marcher. - -C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois -que l'on nous en fournira l'occasion. - -Nous l'avons déjà employé à propos du traité de Méthuen. On assurait -que ce traité avait ruiné le Portugal, nous en avons donné le texte. - -Maintenant nous sommes en face d'une autre question. - -Les _amis du peuple_ font au libre-échange une opposition haineuse. - -Sur quoi nous avons à nous demander: - -Le _libre-échange_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou -n'est-il pas dans l'intérêt du peuple? - -Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons -comment le peuple a parlé et agi lui-même quand il en a eu l'occasion. - -Depuis un demi-siècle, nous avons eu des constitutions fort diverses. - -En 1795, aucun Français n'était exclu du suffrage électoral. - -En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impôt. - -En 1817, étaient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs. - -En 1822, l'influence de la grande propriété fut renforcée par le -double vote. - -Ces quatre assemblées, émanées de sources diverses, depuis la -démocratie la plus extrême jusqu'à l'aristocratie la plus restreinte, -ont voté chacune son tarif. - -Il nous est donc aisé de comparer la volonté de tous exprimée par -tous, à la volonté de quelques-uns exprimée par quelques-uns. Nous -soumettons le tableau suivant aux méditations de nos concitoyens de -toutes classes. - - ----------------------------+---------------+---------------+---------------+--------------- - | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822 - | TOUT FRANÇAIS | TOUT | CENS DE 300 | DOUBLE VOTE. - | est électeur. | CONTRIBUABLE | FRANCS. | - | | est électeur. | | - Aliments. +---------------+---------------+---------------+--------------- - | | | | - Froment, seigle, maïs, | | | | - orge, avoine, riz, | | | | - l'hectol. | néant. | néant. | néant. | 25 c. à 15 f. - Boeufs | » | » | 3 f. 30 | 55 f. » - Veaux | » | » | 1 f. 10 | 27 50 - Moutons | » | » | 0 f. 27-1/2 | 5 50 - Graisse (les 100 kilog.) | » | » | 11 à 30 f. | 11 f. à 30 f. - | | | | - { d'olive | 0 f. 90 | 9 f. » | 27 f. 50 | 38 f. 50 - { (les 100 kilog.) | | | | et 44 f. » - Huile { de fabrique | 0 f. 90 | 9 f. » | 16 f. 50 | 27 f. 50 - { | | | | et 33 f. » - { de graisses | 0 f. 90 | 9 f. » | 13 f. 20 | 27 f. 50 - { grasses | | | | et 33 f. » - | | | | - Matières nécessaires | | | | - à l'industrie. | | | | - | | | | - { fondu | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 110 - { (les 100 kilog.) | | | | - Acier { en barres | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66 - { en tôle | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66 - | | | | - { brute | néant. | néant. | 2 f. 20 | 4 f. 40 - { | | | | et 9 f. 10 - Fonte { mazée | » | » | 2 f. 20 | » f. 16 - { | | | | et 50 f. » - | | | | - { en barres, | 0 f. 40 | 4 f. » | 16 f. 50 | 16 f. 50 - { au bois | | | et 27 f. 50 | et 27 f. 50 - { --, à la houille | néant. | néant. | 16 f. 50 | 27 f. 50 - { | | | et 27 f. 50 | et 55 f. » - Fer { feuillard | 0 f. 60 | 6 f. » | 44 | 44 - { en tôle | 1 f. 20 | 6 f. » | 44 | 40 - | | | | - Houille { par terre | 0 f. 04 | 0 f. 20 | 0 f. 33 | 1 f. 33 - { (100 kilog.) | | | et 0 f. 66 | et 0 f. 66 - { par mer | 0 f. 11 | 0 f. 54 | 1 f. 10 | 1 f. 10 - | et 0 f. 18 | et 0 f. 98 | et 1 f. 65 | et 1 f. 65 - | | | | - Laine { brute | néant. | néant. | néant. | 0 f. 11 - commune { lavée | » | » | » | 22 f. » - | | | | et 33 f. » - | | | | - Laine { brute | » | » | » | 0 f. 22 - fine { lavée | » | » | » | 44 f. » - | | | | et 66 f. » - | | | | - Lin { taillé | » | » | 3 f. 30 | 11 - { peigné | » | » | 6 f. 60 | 33 - | | | | - Sucre { colonies | | | | - { françaises | » | 3 f. 20 | 49 f. 50 | 49 f. 50 - { étranger | 3 f. 60 | 18 » | 104 f. 50 | 104 f. 50 - | | | | - Café { colonies | néant. | 7 f. 60 | 55 f. 50 | 55 f. » - { françaises | | | et 66 f. 50 | et 66 f. 50 - { étranger | 6 f. » | 60 f. » | 104 f. 50 | 104 f. » - { | | | et 110 f. 50 | et 110 f. » - | | | | - Suif | néant. | néant. | 2 f. 75 | 16 f. 50 - | | | et 5 f. 50 | et 19 f. 80 - ----------------------------+---------------+---------------+---------------+--------------- - -Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 fût plus avancé en -économie politique que le corps électoral de 1847. - -Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et -du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe à ceux qui -produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain étaient en -majorité, la majorité disait: _Non_. - -Aujourd'hui on pose la même question. Mais ceux qui font du blé, de la -viande ou du fer sont seuls consultés, et ils décident qu'il leur sera -payé une gratification, un supplément de prix, une taxe. - -Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul -pays, en Europe, où tout le monde concourt à faire la loi; c'est aussi -le seul pays, en Europe, où des taxes sur le grand nombre en faveur du -petit nombre n'ont pu pénétrer. - -En Angleterre, la loi était faite exclusivement par les propriétaires -du sol. Aussi nulle part on n'avait attribué à la production du blé -des primes si exorbitantes. - -Aux États-Unis, le parti whig et le parti démocrate se disputent et -obtiennent tour à tour l'influence. Aussi le tarif s'élève ou -s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second -sur le premier. - -En présence de ces faits écrasants, quand nous avons soulevé la -question du libre-échange, quand nous avons essayé de réagir contre -cette prétention d'une classe de faire des lois à son profit, comment -est-il arrivé que nous ayons rencontré une opposition ardente et -haineuse, parmi les meneurs du parti démocratique? - -C'est ce que nous expliquerons sous peu de manière à être compris. - -En attendant, puisse le tableau qui précède, si propre à rendre les -hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du -privilége plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y -puisent pas des motifs sérieux de faire tourner au profit de tous, -sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette -puissance de faire des lois qui est concentrée en leurs mains. - -Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons -aux prétendus patriotes, à ceux qui disent que le droit d'échanger est -d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et -la Convention étaient soudoyées par l'Angleterre? - - -19.--LE NATIONAL. - - 18 Avril 1847. - -Le _National_ adresse ce défi au _Journal des Débats_: «Aidez-nous à -renverser l'octroi, nous vous aiderons à renverser le régime -protecteur.» - -Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laissé croire -jusqu'ici, ne voit pas une calamité publique dans l'échange et le -_droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que -la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide à faire un bien, -et nous aiderons à faire un mal. - -Cependant le _National_ ajoute: «Le dernier mot des _Débats_, le -secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a été -compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de -l'entente cordiale, rien ne doit nous coûter. _Immolons aujourd'hui -notre agriculture_, demain notre industrie à la Grande-Bretagne.» - -Si la lutte contre le régime protecteur ne peut être inspirée que par -des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes -résultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle -contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la -polémique à la mode. - -Admettant donc que le _National_ regarde le libre-échange comme un -_bien_, qu'il voudrait voir réaliser sur nos frontières et à nos -barrières, il resterait à savoir pourquoi il s'en est montré depuis -peu l'ardent adversaire. Peut-être pourrions-nous demander aussi -pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne réforme au parti que -d'autres croient devoir prendre sur une réforme de tout autre nature? - -Mais laissons de côté ces récriminations inutiles. Que le concours du -_National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus -qu'il n'y a pas de journal mieux placé pour jeter la bonne semence en -bonne terre. Pour donner même au _National_ la preuve que nous -apprécierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous -est impossible, _en tant qu'association_, de combattre à ses côtés -dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec -d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer -là-dessus, que ce que nous avons à dire jettera, nous l'espérons, -quelque lumière sur le but précis de notre association. - -Il y a probablement cent réformes à faire dans notre pays et dans le -seul département des finances: douane, hypothèques, postes, boissons, -sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une -association ne s'engage pas à les poursuivre toutes, par cela seul -qu'elle entreprend d'en obtenir une. - -Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre: -_Libre-Échange_, nous astreint à embrasser dans notre action la -_douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national. -Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les -échanges aux frontières; l'autre les entrave aux barrières. Mais il -semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre -nous, avant de songer à celles que nous faisons avec l'étranger; et -nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes, à l'exemple du -_National_, nous poussent à guerroyer contre l'octroi[25]. - -[Note 25: Voir notamment le nº 3, page 7.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcés de le répéter -bien des fois encore: La similitude, qu'on établit entre la douane et -l'octroi, est plus apparente que réelle. Si ces deux institutions se -ressemblent par leurs procédés, elles diffèrent par leur esprit: l'une -gêne forcément et accidentellement les transactions, pour arriver à -procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systématiquement -l'échange, même alors qu'il pourrait procurer un revenu au trésor, -considérant l'échange comme chose _mauvaise en soi_, de nature à -appauvrir ceux qui le font. - -Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais -enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des -échanges. Ceux qui l'ont institué, ceux qui le maintiennent, ne le -considèrent que comme moyen de créer un revenu public aux villes. Tous -déplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions à des -entraves gênantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet -_effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on -n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois à brûler, à -l'entrée de Paris, _à cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins. -On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais côté; que le bon -côté c'est le revenu, et le mauvais côté, la restriction des -consommations et des échanges. On ne peut donc pas dire que, dans la -question de l'octroi, le principe du libre-échange soit engagé. - -L'octroi est un impôt mauvais, mal établi, gênant, inégal, entaché -d'une foule d'inconvénients et de vices, soit; mais enfin c'est un -impôt. Il ne coûte pas un centime au consommateur (sauf les frais de -perception), qui ne soit dépensé au profit du public. Dès l'instant -que le public veut des fontaines, des pavés, des réverbères, il faut -qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet -argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer -l'octroi sans y substituer un autre impôt, ou sans renoncer aux -fontaines, aux pavés et aux réverbères. Les deux questions engagées -dans l'octroi sont donc celles-ci: - -1º Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui -coûte? - -2º Y a-t-il un mode de prélever ce revenu plus économique et plus -juste? - -Ces deux questions peuvent et doivent être posées à propos de toutes -les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de -beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du -libre-échange ne s'est pas formée pour les résoudre. - -L'octroi entrerait immédiatement dans la sphère d'action de -l'Association, si, s'écartant de sa fin avouée, il manifestait la -prétention de diminuer les échanges pour satisfaire quelques intérêts -privilégiés. - -Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les légumes un -droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr. -Supposons que le conseil municipal de cette ville vînt à être changé, -et que le nouveau conseil se composât de propriétaires, qui, presque -tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrières. -Supposons enfin que la majorité du conseil, ainsi constitué, prît la -délibération suivante: - -«Considérant que l'entrée des légumes fait sortir le numéraire de la -ville; - -«Que l'horticulture locale est la mère nourricière des citoyens et -qu'il faut la protéger; - -«Que, vu la cherté de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur -des taxes municipales et l'élévation des salaires en ville, nos -jardins ne peuvent pas lutter _à armes égales_ avec les jardins de la -campagne placés dans des conditions plus favorables; - -«Que, dès lors, il est expédient de défendre à nos concitoyens, par -une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se -pourvoir de légumes ailleurs que chez nous; - -«Considérant que le profit que nous ferons ainsi à leurs dépens est un -gain général; - -«Que si l'octroi abandonnait les propriétaires de jardins à une -concurrence effrénée, désordonnée, ruineuse, telle qu'elle existe pour -tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_; - -«Que le libre-échange est une théorie, que les économistes n'ont pas -de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort -mal à propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce -qui nous convient; - -«Par ces motifs, et bien d'autres inutiles à rappeler, parce qu'on les -trouve disséminés dans tous les exposés de motifs des lois de douanes, -et dans tous les journaux, même patriotes, nous déclarons que l'entrée -des légumes de la campagne est prohibée... ou bien soumise à un droit -de 200 p. 100. - -«Et, attendu que le droit modéré que payaient jusqu'ici les légumes -étrangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs, -que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous -décidons en outre qu'il sera ajouté des centimes additionnels à la -cote personnelle, sans quoi notre première résolution éteindrait nos -quinquets et tarirait nos fontaines.» - -Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne -voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas là, s'il y a quelque vérité -dans la doctrine fondée par le double vote et soutenue par la presse -démocrate), à l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou -plutôt l'octroi viendrait de lui-même se présenter à nos coups. - -Et c'est ce qui est arrivé. Quand Rouen a allégué qu'il élevait le -droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protéger le cidre, quand M. le -ministre des finances a déclaré qu'il préférait un droit sur -l'eau-de-vie, qui dépasse la limite de la loi, à un droit sur le -cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impôt -sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir -élever la voix. - -Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la -douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est -pas la pensée _fiscale_, mais la pensée _féodale_; c'est la -protection, la faveur, le privilége, le système économique, la fausse -théorie de l'échange, le but avoué de réglementer, de limiter et même -d'interdire les transactions. - -Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des -inconvénients. Chaque membre de notre Association a individuellement -pleine liberté de la juger, à ce point de vue, selon ses idées. Mais -l'Association n'en veut qu'à ce faux principe de monopole qui s'est -enté sur l'institution fiscale et l'a détournée de sa destination. -Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions -tout à l'heure, une réunion de citoyens qui viendrait s'opposer aux -nouvelles prétentions du conseil municipal. - -Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconséquence, -formuler ainsi le but précis et limité de leur association: - -«Tant qu'un droit modéré sur les légumes a fait entrer 20,000 fr. dans -la caisse municipale, c'était une question de savoir si ces 20,000 fr. -n'auraient pas pu être recouvrés de quelque autre manière moins -onéreuse à la communauté. - -«Cette question est toujours pendante, s'étend à tous les impôts, et -aucun de nous n'entend aliéner, à cet égard, la liberté de son -opinion. - -«Mais voici que quelques propriétaires de jardins veulent -systématiquement empêcher l'entrée des légumes afin de mieux vendre -les leurs; voici que, pour justifier cette prétention, ils émettent -une bizarre théorie de l'échange, qui représente ce fondement de toute -société comme funeste en soi; voici que cette théorie envahit les -convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacés de la voir -appliquée successivement à tous les articles du tarif de l'octroi; -voici que, grâce à cette théorie qui décrédite les importations, les -arrivages vont diminuer, jusqu'à affaiblir les recettes de l'octroi, -en sorte que nous verrons accroître dans la même proportion les autres -impôts: nous nous associons pour combattre cette théorie, pour la -ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse -cesser l'influence qu'elle a exercée et qu'elle menace d'exercer -encore sur nos tarifs.» - - -20.--LE MONDE RENVERSÉ. - - 18 Avril 1847. - -Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, après un long voyage. - -Un jeune officier, quelque peu démocrate, débarque, et rencontrant un -de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis -_affamé_. - ---Et nous, nous sommes affamés aussi. Le pain est hors de prix. Chacun -emploie à s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'énorme dépense qui en -résulte arrête la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance, -en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les -ouvriers voient baisser leurs salaires en même temps que le pain -renchérit. - ---Et que disent les journaux? - ---Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le blé et -la viande afin que le peuple soit soulagé, que les aliments baissent -de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le -travail soit ranimé et que la prospérité générale renaisse; les autres -font à la libre entrée des subsistances une guerre ouverte ou sourde, -mais toujours acharnée. - ---Et quels sont les journaux pour et contre? - ---Devine. - ---Parbleu! le journal des _Débats_ défend les gros propriétaires, et -le _National_ le peuple. - ---Non, les _Débats_ réclament la liberté et le _National_ la combat. - ---Qu'entends-je? que s'est-il donc passé? - ---Les mariages espagnols. - ---Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec -les souffrances du peuple? - ---Un prince français a épousé une princesse espagnole. Cela a déplu à -un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les -_Débats_ de vouloir ruiner tous les propriétaires français pour -apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est -très-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande -cher pour faire pièce au peuple d'Angleterre. - ---Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances? - ---C'est ainsi que, depuis ton départ, on traite toutes les questions. - - -21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMÉRAIRE. - - 11 Décembre 1847. - -À l'occasion de la situation financière et commerciale de la -Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi: - - «La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits - étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des - produits anglais. La balance entre les importations et les - exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et - la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette - occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au - libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le - faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que - cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si - dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_ - économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la - Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a - envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles - théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on - achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange - du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent. - Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à - l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont - il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.» - -Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la -balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression, -prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine -école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_ -comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne -garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et -c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu -plus explicite. - -Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à -sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la -_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux -_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que -l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_. - -Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et -l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en -payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir -fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a -perdu son capital _tout entier_. - -On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette -doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent -invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit -s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait. - -Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom -à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car, -selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une -politique toute différente. - -Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit -national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu -acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux, -et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut -empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au -dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a -d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition -de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies, -la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines, -etc. - -Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus -fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie -de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur -possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le -plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations. -Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès -qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_. -La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette -doctrine. - -L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant -très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de -saisir cette occasion d'en dire un mot. - -Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services -effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la -pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des -_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant -qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas -encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour -ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces -services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne -et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait -certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il -appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on -voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre -service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service -contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent -contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_ -est consommé. - -Il en est ainsi pour les peuples. - -Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est -le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre -des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire. -On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on -n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services -effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la -satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La -présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des -besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux -qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des -produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux. -(_V. tome V, p. 64 et suiv._) - -En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux, -se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen -ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement -ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme -on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de -la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que -ceux qu'il lui a rendus. - -Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le -_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de -l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des -récoltes, sans même la mentionner. - -Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs -champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries, -ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou -d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait -naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était -l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des -services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui -donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces -services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu -l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous -forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_, -ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas -l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des -récoltes. - -C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure. -Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations, -il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de -se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre. -Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa -maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si -l'on était aussi riche après qu'avant. - -«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?» -demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce -qui est quelque chose. - -Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé -et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26]. - -[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V, -page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] - - -22.--DU COMMUNISME. - - 27 Juin 1847. - -Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle -que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent -d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie -politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par -jaillir de la discussion. - -Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les -notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un -terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat. - -Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la -propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est -un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle -_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc. - -Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé -n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les -rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il -commence par admettre que tous les hommes, sans exception, -s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de -son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le -nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs, -_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter -entre elles des différences infinies. - -Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent -l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la -perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans -distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et -de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la -coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et -successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce -sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne -peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque -chose à faire. - -Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en -voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables -pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de -détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences. - -Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement -l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à -cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les -classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons -parler du _communisme_[27]. - -[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et -tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de -l'éditeur._)] - -On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le -nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en -commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus -séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et -c'est le grand nombre? - -Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer -qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le -détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du -bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la -réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de -l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières. - -C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes -subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique, -par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils -seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire. -Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que -l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége -de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est -pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter -et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous -faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler -avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la -classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le -prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel -contraste! - -Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_, -c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la -liberté en matière d'échanges. - -Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la -libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété -elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on -possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes: - - «Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la - possession individuelle et la concurrence. Il est absolument - impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans - sacrifier la liberté même.» - -Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute: - - «Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété? - Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les - facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous - sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes - convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à - des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de - l'émulation que celui de la lutte.» - -Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ -ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt -des questions d'application que des questions de principe. - -Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes: - -On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété, -de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de -la presse, de la parole. - -Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué -principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer -les _abus_. - -Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa -tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute, -qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles -peuvent être abandonnées à l'activité privée. - -Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas -plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en -principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir -et de les réprimer. - -D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les -mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont -inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations, -de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique -n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un -danger. - -Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les -inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives -sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de -prévenir ou de réprimer? - -Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement, -c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe. -Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la -théorie du droit. - -Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du -lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une -admirable dispensation providentielle, une telle force de répression -et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales -n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs -inconvénients. - -Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer -qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement -voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les -familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de -multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un -arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité -nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des -maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui -n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V. -_Harmonies_, chap. XX.) - -Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans -le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et -des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la -paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir -n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette -rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte -les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout -réformer par l'interférence du Gouvernement. - -Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences -retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens -de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui -affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social, -outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les -vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la -propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en -souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a -certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement -proportionnelle au degré de lumière d'un peuple. - -Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à -punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et -nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que -cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les -forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus -d'inconvénients que d'avantages. - -Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention -du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces -naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette -police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens -comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez -compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est -certainement neutralisée[28]. - -[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)] - -Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées -dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu -surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur -la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique -_anglaise_. - -L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient -de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les -allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous -chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du -_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_ -croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité -nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que -les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux -_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété -est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la -tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_, -incombe exclusivement à celui qui les réclame. - -Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser -quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le -pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches. - -Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de -ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui -possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont -toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les -classes aisées. - -Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme -_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois -partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation -au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont -leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de -démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté -perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie, -s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois -ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus -chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une -simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement -vers le _communisme_? - -Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la -diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre, -c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie. - -Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers -eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses -progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux -système si elle pouvait dire aux classes laborieuses: - -«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque -bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre, -l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à -d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui -stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même -impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans -restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour -donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les -transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers -étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires -contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors, -quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.» - -La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on -pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une -disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des -substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues? -Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même -le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne -pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme? - -La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le -peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la -véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux -démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont -parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions -dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses -droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où -le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos -de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation -équitable[29]! - -[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)] - - -23.--RÉPONSE AU JOURNAL L'ATELIER. - - 12 Septembre 1847. - - (Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des - Économistes_.) - -Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie -politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la -bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que, -voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà -les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi -qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me -tromper. - -Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter -pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le -_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas -parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner -lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes. - -Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette -phrase: - -«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession -individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de -sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté -elle-même.» - -Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les -principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous -semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de -l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses: -Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut -formellement toutes trois. - -C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât -plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie -politique. - -Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que -l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes -des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi -restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant -que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui -sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur -les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il -s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre -l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité -qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu. - -Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le -communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À -cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des -conjectures. - -Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de -son antipathie. - -Ils sont au nombre de trois. - -1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des -communistes est inappliquée et inapplicable; - -2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis -que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée; - -3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme -et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que -l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice. - -Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se -croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et -aussi rouges que possible. - -Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation. - -Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire -qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que -toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une -objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté? -Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté -trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en -eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des -échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous -soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une -violation de la propriété, et principalement de la propriété du -travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation -réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu. -Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de -prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne -restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des -autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins -sous cette forme, est juste en principe et utile à la société. - -Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle -ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie -politique en général. - -Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse -dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y -ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la -propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi -sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi, -égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les -salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir -naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et -qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons -qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer -jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin, -pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et -ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction -dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et -d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables -attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que, -par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice -suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les -plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste, -retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les -supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les -droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des -hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que -notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à -la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera -exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution -naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant -qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront -avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et -réprimer ces fautes et ces erreurs. - -Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief -articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la -classe _riche et lettrée_. - -Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et -classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la -classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi, -ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du -travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la -liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient -respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de -taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche -et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un -objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la -société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la -richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y -a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là -n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment -créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus -soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire, -il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur -tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_. -Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines. -L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de -la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes -il court se ranger dans la classe maudite! - -La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de -nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous -expliquer à ce sujet. - -Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet, -sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe -privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures -de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est -aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet -de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a -été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail -national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux. - -Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la -propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font -la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi, -qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La -propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni -délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le -privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort. - -Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur -que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît -pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous -avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise -à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux -démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la -maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur -déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire; -s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner, -puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont -certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à -égarer le peuple. - -Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est -opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits, -comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le -faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches, -puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et -stériles déclamations. - -Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les -classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice, -l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À -cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation. -Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes -les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses, -tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y -ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts -égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture -de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en -faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la -misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois -dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein -de Dieu sur sa créature de prédilection[30]. - -[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note -de l'éditeur._)] - -Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation -formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette -assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme. -C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de -revenir. - -Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses -investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait -pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne -devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai, -n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet -inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à -la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout -l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des -hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et -de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux -rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y -comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et -moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce -qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de -plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait -tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère -d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction -entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si -l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que -l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel -économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre -déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que -l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31]. - -[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de -l'éditeur._)] - - -24.--RÉPONSE À DIVERS. - - 1er Janvier 1848. - -Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait -remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire -de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal. - -En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de -dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction -avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la -pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à -l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un -Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du -drap belge? - -Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de -son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans -notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela, -fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous, -consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même -_à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_. - -La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une -autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne -serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons -attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère -s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se -croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se -laisser traiter avec un tel mépris. - -Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_: - -«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous -les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour -nous, une impulsion _partie de haut lieu_.» - -Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les -permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et -Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan -de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir -l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté -commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera -toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége -_directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par -ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la -prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double -les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_? -Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les -démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la -lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse -démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame -la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait -tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et -que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce -sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté -la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur -demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux -d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du -_Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_. - -Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous -lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_ -affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne -connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre -eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne -partent que de ses convictions et de sa conscience. - - -25.--À MONSIEUR F. BASTIAT, RÉDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-ÉCHANGE. - - Paris, 25 décembre 1847. - -MONSIEUR, - -Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis -charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre -numéro du 12 de ce mois? - -«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de -rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition -qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.» - -Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure -que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la -reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus -fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après -la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M. -Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes -est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_. -L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des -phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc -lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de -fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils -parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou -la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser -un de leurs plus beaux titres, etc.?» - -Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne -_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où -elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son -erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer. - -Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle -des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_. - -Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la -nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles -conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à -prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de -protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui -remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_. -Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la -définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant -moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la -liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction -des produits étrangers. - -Nous reconnaissons donc: - -1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries -nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche -au travail net; - -2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection -s'exerce aujourd'hui; - -3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement -les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des -entraves de douane à la frontière les produits étrangers. - -Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous -élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes, -seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal -jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous -voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes. - -Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_, -nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès -qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous -demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez -conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100. -Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas -plus en 1840 qu'aujourd'hui. - -Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes -anti-protectionniste. - -Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le -souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une -protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons -beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font -de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour -donner des revenus au trésor. - -En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous -ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous -sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos -amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_. - -Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je -l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous -avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes. - -Agréez, etc. - - VICTOR CONSIDÉRANT. - - * * * * * - -À MONSIEUR CONSIDÉRANT, DIRECTEUR DE LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE -DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE. - -MONSIEUR, - -Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le -malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la -lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le -public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile -à une discussion qui l'intéresse. - -Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez, -avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où -vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce -système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan -d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours -aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne -sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en -assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12 -décembre, qui a donné lieu à votre réclamation. - -D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez -mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la -douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas. -Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui -est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection. -Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle -entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif. -Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la -préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez, -monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg -Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de -la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos -concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils -fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de -donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si -difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant -pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur -l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même, -chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion? -N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes? -Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à -imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort -diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour -repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins. - -Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est -demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les -dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait -donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et -quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une -imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une -nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est -épuisé. - -C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours; -mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160 -millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question -qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus -vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est -ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les -inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des -impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la -préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt -des boissons tel qu'il est établi. - -Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la -propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de -l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la -restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même. -Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit -pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la -prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients. - -J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une -réflexion. - -Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor -d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor -fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne -seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté -l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en -France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions. - -Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté, -et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif -quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes -les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore -de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.» - -Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre -système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui -l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._) - -Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses, -certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État -tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites -pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager. - -Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens -du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne -voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du -menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour -le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de -forges, aux actionnaires d'Anzin, etc. - -Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des -largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se -développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce -capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la -main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager -les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le -capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une -voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par -l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable. - -N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que -vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand -vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient -toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!» - -Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude -est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer -celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que -j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes -économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et -suiv._): - -«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets, -aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et -distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.» - -Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute: - -«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la -protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus -loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à -quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus -économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et -ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que -le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait -faire_.» - -Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez -bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la -protection directe. - -Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne -notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il -me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de -contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM. -tels ou tels[32]. - -[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de -considération et d'estime. - - FRÉDÉRIC BASTIAT. - - -26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE. - -Réponse à la Presse. - - (_Journal des Économistes._) Décembre 1845. - -La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la -restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies -de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande. - -«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association -allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en -commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne, -encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans -la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la -Ligue anglaise repose sur de grandes illusions... - -«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est -sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes -augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc. - -«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes -industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les -facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres; -d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est -accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc. - -«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,... -etc.» - -Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse. - -«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a -été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs -adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la -prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont -présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être -répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence -contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par -conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer, -dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus -insurmontables...» - -Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_ -du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu -_deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de -_liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations -des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les -relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière -qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières -qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu -s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière -méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient -jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés, -le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été -considérablement élargi. - -Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement -opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la -prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes -qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux -barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque -fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne -pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il -faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont -vrais en même temps. - -L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien -l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il -faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation -du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe -de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait -ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale. -Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont -elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent -été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne -s'était pas mêlée une pensée restrictive. - -L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion. -L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu -qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le -bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait -quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de -gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit? - -Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre -les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou, -ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui -s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et -il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue. -Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à -donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_, -dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes -qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre, -la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.» - -Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès; -car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à -croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est -bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se -trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce -qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci: -_Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte -moins cher de les acheter à autrui._ - -Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces -propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je -réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie. - -Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a -obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_ -l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées: - -«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser -prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave... -Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son -sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une -portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces -relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique; -elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent, -elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre -d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au -Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la -masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de -ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des -prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour -où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de -betterave.» - -Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre -toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le -travail, de provoquer la création de nouvelles industries; -restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le -continent l'_influence contagieuse_? - -Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France. - -Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre -un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.» - -Et moi, je dis: «La France a commis une grande faute de laisser -prendre un développement si marqué, chez elle, à la production du -fer.» - -Vous dites: «Si l'Allemagne n'avait pas cédé à la tentation de -fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le -continent américain et une partie de l'Asie, des relations -très-profitables.» - -Et moi, je dis: «Si la France n'avait pas cédé à la tentation de -fabriquer elle-même son fer, elle aurait pu établir, avec l'Espagne, -l'Angleterre, la Belgique, la Suède, des relations très-profitables.» - -Vous dites: «L'Allemagne était libre d'ouvrir son marché à tous les -pays de vaste production sucrière, et Dieu sait la masse énorme de -produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres -exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement -bas.» - -Et moi, je dis: «La France était libre d'ouvrir son marché à tous les -pays de vaste production métallurgique, et Dieu sait la masse énorme -de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces fers -exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement -bas.» - -Vous dites: «Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour -où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de -betterave.» - -Et moi, je dis: «Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour -où elle s'est mis en tête de faire chez elle tout le fer dont elle a -besoin.» - -Ou si, revenant à vos doctrines de prédilection, vous voulez justifier -la protection que la France accorde à l'industrie métallurgique, je -vous répondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection -que l'Allemagne accorde à l'industrie sucrière. - -Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les -ouvriers français? - -J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers -allemands. - -Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien à l'importation du -sucre exotique, parce qu'il serait employé à créer la contre-valeur? - -J'en dirai autant du travail français à l'égard de l'importation du -fer. - -Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sûr -qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins? - -Je vous répondrai que si les Brésiliens vendent du sucre aux -Allemands, il n'est pas certain qu'ils reçoivent en échange des -produits allemands. - -Vous voyez donc bien qu'il y a une vérité, une vérité absolue, et que, -comme dirait Pascal, ce qui est vrai au delà ne saurait être faux en -deçà du Rhin. - - -27.--ORGANISATION ET LIBERTÉ. - - (_Journal des Économistes._) Janvier 1847. - -Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a -insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais -une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M. -Vidal ne conclut pas. - -Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme: - -«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.» - -Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal? - -Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel -pour être aujourd'hui possible.» - ---En ce cas n'en parlons plus. - -Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de -manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système -rationnel-impossible. - -«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à -qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des -consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre -déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite -l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_ -(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils -devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux -produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la -guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.» - -M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les -_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la -liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas -l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce -n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le -progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on -nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes -pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il -faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier, -l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou -celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi, -tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_? -Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer -qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou -rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les -socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science? -N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste: - - Dignus, dignus est intrare - in nostro docto corpore! - -Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est -que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans -magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse -l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se -les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté. - -Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_? - -Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette -simple question: - -Ils veulent l'association universelle. - -Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par -contrainte_? - -Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la -répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de -petites difficultés qu'ils ont à résoudre. - -1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les -mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le -pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a -peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les -catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant -à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait -peu en Suisse et aux États-Unis. - -2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans -le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon, -Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien -naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou -bien tirer à la courte paille? - -3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une -petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal -conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car -quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre, -il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire, -puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une -organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité -de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de -là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son -mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes -les cervelles de la terre. - -4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on -aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la -puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques, -intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment -empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le -monde à son profit? - -Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que -M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par -la force brutale. - -Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit -volontaire. - -Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles. - -Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages -et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun -d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent, -ils se séparent brouillés. - -Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une -Société? - -Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils -parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils -ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes, -quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent -que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent -jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut -mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier -_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_ -d'organisation? - -Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que -l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place? - -Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme! -Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise, -sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus -en désaccord après une heure d'explication. - -Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au -moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque -toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de -l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de -cette puissance, etc.[33]. - -[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)] - -Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas -réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a -point dans l'ordre social une organisation naturelle non point -parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et -c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la -société. - -Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils -en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes -_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une -fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une -association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une -volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une -propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la -_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et -je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur -système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son -tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus -seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une -plantation des Antilles. - -Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire, -c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce -que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune -combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune -association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces -messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger, -sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le -Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se -soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire -s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier -ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord -d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai -cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous -adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si -perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence -de notre pays et de notre siècle. - -Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons -l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines -formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont -produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de -l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme -définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête -d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que -l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité, -s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des -lumières et le perfectionnement des moeurs. - -Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils -aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation -volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale -dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des -formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve -de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même. -En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire -la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité. - -Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde: -_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple, -de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un -conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant, -c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps -entre-égorgés en toute tranquillité de conscience. - -Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque -métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses -préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté -d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que -s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute -quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que -l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les -relations internationales, de mettre les hommes en contact, les -produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la -liberté des communications. - -Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites: -«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est -ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est -impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de -deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de -domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le -lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez -la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons; -nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car -de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements -artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées -et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses -de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et -protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité -de paix universelle. - -Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de -l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui -n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du -travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite -d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier -l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des -transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois -sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir -suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses -lettres à la _Presse_. - -Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon -marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi: - -«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation -dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits -agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent -être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une -prudence extrême.» - -Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice. - -Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes? - -Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier -indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier -indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la -production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du -lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine -étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se -produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap -que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité -devant la loi! - -«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit -pas.» - -Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor. - -Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir -s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le -cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à -savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la -poste et le sel que le cacao et le thé. - -M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient -toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs -frais rigoureux_.» - -Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre -ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention, -parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que, -sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler -l'Océan. - -«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers -manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont -vêtus de haillons?» - -Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par -ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens -pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux. - -Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela -ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en -France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de -défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la -laine des lieux où ces produits surabondent? - -Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir, -avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une -doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous -combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue, -doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du -corps social. Voici les paroles de M. Vidal: - - «Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs - théories politiques et leurs théories économiques, c'est - l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération, - poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible. - Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne - leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit - individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils - ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe - surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est - la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit - négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point - dans le développement progressif et harmonique de toutes les - facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins - intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout - frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans - l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la - faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut, - le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre - principe de conduite que l'intérêt personnel. - - «L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de - reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal - serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état - sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui - qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit - n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme - complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans - l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que - l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une - partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté. - - «Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et - sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit - et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se - développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature, - c'est précisément l'état de société. Dans un accès de - misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices - de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la - sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence - de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant - plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses - caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la - liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait - dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace, - plus il en reste pour tous les autres.» - -M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre -d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation -méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute. - -J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps -vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette -pensée. - -Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais -été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch. -Comte (_Traité de législation_). - -M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous -les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités -_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du -travail_). - -Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs -de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième -siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée, -parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre. -Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc -qui donne des conseils aux Allemands: - -Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_; - -Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat -social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public, -et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9 -thermidor; - -Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M. -Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe -d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;» - -M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire: - -«Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le représentant de la -Démocratie, fondée sur l'unité et la fraternité, au dix-huitième -siècle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas été -conduit par la pensée dans le désert où quelques-uns de vous -s'égarent; Jean-Jacques n'était pas athée; Jean-Jacques, de la même -plume qui nous donna le _Contrat social_, écrivait la _Profession de -foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez -votre point de départ dans la philosophie matérialiste où nous avons -pris le nôtre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand -homme _venu trop tôt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels -qui ont désolé la France.» - -Ainsi la filiation est bien tracée: Rousseau pour point de départ, le -Comité de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour -modèles. - -À la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un côté de ne pas -descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre, -d'être sous l'influence de cet audacieux sophiste. - - -28.--RÉPONSE À LA PRESSE SUR LA NATURE DES ÉCHANGES. - - 10 Juillet 1847. - -À propos du tableau des importations et exportations en 1846, -récemment publié par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques -remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire. - -Après avoir constaté un accroissement considérable dans l'importation -des blés, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et -eaux-de-vie, la _Presse_ dit: - - «C'est donc avec nos épargnes que nous avons soldé nos achats de - blé, non avec notre travail de l'année. Aussi, qu'est-il arrivé? - L'activité de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et - devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent - s'est élevé à mesure que le numéraire émigrait, et une crise qui - dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul - fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera - contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent - qu'il est indifférent pour un peuple de payer ses acquisitions - au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de - l'argent, c'est diminuer à l'intérieur la masse des ressources - disponibles, c'est accroître la difficulté des transactions, - paralyser le travail, réduire les salaires, nuire plus ou moins - profondément à tous les intérêts. Payer avec des produits, c'est, - au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, créer des - moyens d'utiliser tous les bras, répandre, avec des salaires - durables et abondants, l'aisance et le bien-être dans toutes les - classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se - ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intérêt pour une nation à - suivre celui-ci plutôt que celui-là. Chacun a pu, dans la sphère - de ses relations ou de ses affaires, en acquérir la preuve depuis - un an.» - -Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette année, -«la masse des ressources disponibles à l'intérieur a diminué, que la -difficulté des transactions s'est accrue, que le travail a été -paralysé, que les salaires ont été réduits, que tous les intérêts ont -été plus ou moins profondément lésés.» - -Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce -fait. Les calamités qu'elle vient de décrire, la _Presse_ les attribue -à ce que _nous avons payé le blé étranger avec de l'argent_. Nous les -attribuons, nous, à ce que le blé a été cher; et comme il a été cher -parce que la récolte a manqué, nous considérons tous les malheurs -ultérieurs, la baisse des salaires, la difficulté des transactions, -etc., etc., comme les conséquences du déficit de nos récoltes. - -Nous disons plus: une fois ce déficit décidé, tous les malheurs qui en -sont la suite ont été décidés également. Ces malheurs eussent été bien -plus grands encore, s'il ne nous était resté au moins la faculté de -faire venir du blé du dehors, même contre notre argent, même contre -nos épargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus -renforcés ont acquiescé unanimement à l'ouverture de nos ports. Ils -ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain, -que de manquer de pain et garder son argent. Le déficit de la récolte -étant donné, l'exportation du numéraire, loin de causer la crise dont -on se plaint, l'a atténuée. La _Presse_ prend donc le remède pour le -mal; et, pour être conséquente, elle aurait dû demander, cette année -plus que jamais, l'expulsion des blés étrangers. - -Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les blés avec des vins, des -eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela -aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manière que nous -aurions acquitté nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte -proportion, si la liberté des échanges avait, de temps immémorial, -habitué les peuples producteurs de blé à consommer nos produits, et -notre industrie à faire ce qui convient à ces peuples. Il n'en est pas -ainsi; chaque pays veut se suffire à lui-même; et lorsqu'un fléau -enlève à l'un d'entre eux les choses les plus nécessaires à la vie, il -faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui équivaut à mourir, ou que, pour -les obtenir de l'étranger, il lui livre la seule marchandise qui est -partout accueillie, l'instrument de l'échange, le numéraire. Mais, -encore une fois, le manque de la récolte et le système restrictif -étant supposés, l'exportation de l'argent, loin d'être un mal, est un -remède; à moins qu'on ne prétende qu'il vaut mieux mourir d'inanition -que de livrer ses écus contre des aliments. (_V. le nº 20 qui -précède._) - -La _Presse_ insistera, nous en sommes persuadés, et dira: Reste -toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'échangent contre des -produits_, est fausse et s'est montrée fausse dans cette circonstance. - -Non, elle ne s'est pas montrée fausse. Les écus que nous avons envoyés -en Russie étaient eux-mêmes venus du Mexique; et de même que, pour les -avoir des Français, les Russes ont exporté du blé, pour les obtenir -des Mexicains nous avions exporté des tissus, des vins et des -soieries. En sorte qu'en définitive nous avons échangé des produits -contre des produits. - -Il aurait mieux valu garder ses écus, dit-on.--Oui, si nous avions eu -assez de blé. Le mieux est d'avoir à la fois le blé et les écus. Mais -cela n'est pas possible du jour où la sécheresse brûle nos moissons. -Donc c'est là l'origine et la cause du mal. - -La _Presse_ affirme que nous avons payé le blé, non-seulement avec nos -écus, mais encore avec nos épargnes.--C'est fort possible.--Et rien -n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque, -que d'avoir au moins des épargnes pour acheter du pain. - -Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un fléau emporte -nos récoltes, à ce qu'il n'en résulte pas des maux qui se manifestent -d'une manière quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'eût -été l'inanition. - -Grâce à nos épargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a -affecté une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gêne -industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir -d'aucune manière, recevoir tout le blé qui nous a manqué, et -cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'éprouver -aucune difficulté dans nos transactions. Mais cela était-il possible? -Et puisque une année de souffrance a été décidée le jour où les épis -de nos champs ont été frappés de mort, ne valait-il pas mieux, qu'à -l'inanition générale, qui en était la conséquence naturelle, se -substituât une crise financière, quelque déplorables qu'en soient les -effets? - -On complique beaucoup ces questions en se méprenant sur les causes, ou -en confondant les causes avec les effets. Après tout, une nation n'est -qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif; -et les lois de l'économie sociale ne sont autres que celles de -l'économie domestique sur un plus vaste développement. - -Un cordonnier fait des souliers; c'est là son gagne-pain. Du produit -des souliers qu'il vend, il achète les choses qui lui sont -nécessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les -produits s'échangent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les -services contre des services_. - -Cependant, il est prévoyant. Il ne veut pas consommer immédiatement -tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot, -il fait des épargnes. L'invention du numéraire sert merveilleusement -ses desseins. À mesure qu'il livre ses _services_ à la société, la -société lui donne des écus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au -moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il -veut, puiser dans la communauté des _services_ équivalents à ceux -qu'il lui a livrés. Il ne retire de ces services que ce qui lui est -indispensable, et ménage prudemment ses _bons_, soit qu'il les -accumule, soit qu'il les prête moyennant rétribution. - -Un jour fatal survient où notre homme se casse un bras. C'est un grand -malheur qui en entraînera bien d'autres. Évidemment les choses ne -peuvent aller comme si le malheur ne fût pas arrivé. Au lieu -d'augmenter ses épargnes il les entame, et cela durera jusqu'à ce -qu'il soit guéri. Il lui est pénible sans doute de toucher à ses -épargnes, de se défaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais -s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pénible -encore. Entre deux maux, qui sont la conséquence inévitable du malheur -qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse à la -communauté, et, ses bons à la main, il réclame des produits, équitable -payement de ceux qu'il lui a livrés; des services, juste rémunération -de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits échangés -contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les -services dont le cordonnier réclame le prix _effectif_, ont été rendus -depuis longtemps et par lui transformés en simples bons, en écus. - -Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnête artisan est -de se défaire de ses écus? Non; son vrai malheur est de s'être cassé -le bras. - -Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction -de la perte des récoltes; et appliquant à l'individu ce que la -_Presse_ dit de la nation, dira-t-on: - -«C'est donc avec ses épargnes que le cordonnier solde ses achats et -non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arrivé? -L'activité de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore -est venue peser sur toutes ses affaires. - -«Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera -contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent qu'il est -indifférent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de -l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer -dans l'intérieur _de son ménage_ la masse des ressources disponibles. -C'est accroître la difficulté des transactions, paralyser le travail, -réduire les salaires _de ses ouvriers ou même les renvoyer_, nuire -plus ou moins profondément à tous les intérêts. Payer _avec des -souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail, -créer des moyens d'utiliser les bras, répandre, avec les salaires, -l'aisance et le bien-être dans la classe des ouvriers cordonniers. Il -n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se ressemblent, ni -qu'il n'y ait aucun intérêt pour un _cordonnier_ à suivre celui-ci -plutôt que celui-là.» - -Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans -l'hypothèse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans -l'ombre, dont on ne parle même pas, à savoir, la perte de la récolte -et le bras cassé. Voilà la vraie calamité, source de toutes les -autres. Il est véritablement illogique de n'en pas tenir compte quand -on s'afflige de voir une nation exporter son numéraire, ou un artisan -se défaire de ses écus; car c'est la perte de la récolte et le bras -cassé qui déterminent le procédé qu'on signale comme la cause du mal, -et qui, bien loin d'en être la cause, en est l'effet et même le -remède. - -Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de -se casser le bras, notre cordonnier a éprouvé un incendie, le -raisonnement serait le même. - -Mais enfin, où en veut venir la _Presse_? à quoi conclut-elle? - -Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontières? il le -semble à son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour -un peuple, l'exportation des écus est pire que la famine. Elle pourra, -sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction. - -Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux -exporter des écus et importer du blé que mourir de faim; mais en ce -cas, et quand, grâce à la liberté, nous avons pu entre ces deux maux -choisir le moindre, quelle inconséquence n'est-ce pas de lui attribuer -le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir -compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'éviter[34]? - -[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] - - -29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE. - - 8 Mai 1847. - -Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant -l'opération faite récemment avec la Banque de France, envoie une somme -considérable à Londres pour y acheter des fonds étrangers. - -Certains journaux voient là un acte de perfidie, d'autres un acte de -munificence. Il n'y faut voir qu'une spéculation amenée par la nature -des choses et l'empire des circonstances. - -Un retour aussi prompt du numéraire envoyé en Russie, depuis quelques -mois, pour l'achat des céréales, est bien fait, ce nous semble, pour -calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut être -épuisé de métaux précieux par l'importation de marchandises -étrangères[35]. - -[Note 35: Sur la fonction du numéraire, voyez le pamphlet _Maudit -argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'éditeur._)] - -Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de -plusieurs récoltes successives, réduisent une nation à aller acheter à -l'étranger d'immenses quantités de blé, par un commerce tout -exceptionnel, pour lequel rien n'est préparé de longue main et qui par -conséquent ne peut s'exécuter que par l'intervention du numéraire, -nous ne nions point qu'il n'en résulte de grands embarras, de la gêne -et même une crise financière pour le pays importateur. - -Nous croyons même que la crise est d'autant plus violente que ce pays -s'est plus appliqué à se suffire à lui-même par le régime protecteur; -car alors, il est obligé d'aller se pourvoir dans des contrées qui -n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturés, et les -achats de blé doivent se faire, non en partie, mais en totalité, -contre du numéraire. - -Cependant, si l'on y regarde de près, on s'assurera que le vrai -malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la -disette. La disette étant donnée, il est au contraire fort heureux que -l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens -d'existence. (_V. le nº 20._) - -Quoi qu'il en soit, le résultat forcé d'une telle situation est que le -numéraire devient fort rare et fort recherché dans le pays -importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur. -Il acquiert donc une très-forte tendance à revenir de celui-ci vers -celui-là, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits. - -Cela posé, examinons l'enchaînement de cette opération si diversement -commentée par la presse. - -La France et l'Angleterre manquent de blé.--Il y en a en Russie.--Mais -la France et l'Angleterre ayant toujours fermé la porte à ce blé, les -Russes ne connaissent pas nos objets manufacturés. Si l'on veut avoir -leur blé, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait; -car, après tout, l'argent ne saurait être mieux employé qu'à se -préserver de l'inanition. - -Il en résulte une grande gêne monétaire en France et en Angleterre. -D'un autre côté, les Russes ont beaucoup plus de numéraire que ne le -comporte l'état de leurs transactions. Il tend à revenir au point d'où -il est parti. - -Comment ce numéraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trésor -impérial? C'est ce que nous n'avons pas à expliquer, et nous croyons -même que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux -que nous avons exportés. Cela est de peu d'importance; que ce soient -les mêmes pièces d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le -commerce, ou par le trésor public, peu importe. Il s'agit de suivre -l'opération jusqu'au bout. - -Le ministre des finances de Saint-Pétersbourg, voyant que l'état des -marchés, relativement au numéraire, s'est modifié de telle sorte qu'il -ne se place plus que très-mal en Russie, tandis qu'il se place -très-bien en France et en Angleterre, conçoit le projet, non dans -notre intérêt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne -sait plus que faire. - -Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre -moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des -produits en échange, ou de le placer à intérêt. _Acheter_ ou _prêter_, -voilà les deux seuls moyens de se défaire de l'argent. - -Si l'empereur de Russie eût acheté en France et en Angleterre pour -cent millions de produits, il serait clair qu'en définitive nous -pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espèces, et nous -serions autorisés à dire que nous avons échangé des produits de notre -industrie contre du blé. - -Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout -présentement de nos produits agricoles ou manufacturés pour une aussi -forte somme. En conséquence, il achète des fonds publics, c'est-à-dire -qu'il se met au lieu et place des prêteurs originaires ou de leurs -représentants. La portion d'intérêts afférente à ces cent millions -(intérêts que les gouvernements, ou plutôt les contribuables, étaient -en tous cas tenus de servir) sera payée désormais à l'empereur de -Russie au lieu de l'être aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont -perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trésor, que parce -qu'ils ont reçu 78 francs une fois de l'autocrate russe. - -Tous les six mois, nous aurons donc à lui payer environ un million, -pour notre part. - -Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement -une lourde charge au profit de l'étranger. Ces personnes perdent de -vue que l'étranger a donné le capital. Sans doute, l'opération, dans -son ensemble, peut être mauvaise, si ce capital vient remplacer un -autre capital dissipé en guerres ruineuses ou en folles entreprises. -Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en -de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation -qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple, -nous mettons ces fonds qui nous coûtent 4 pour 100 dans des travaux -qui en rapportent 10, l'opération est évidemment excellente. - -Il reste à savoir comment l'Angleterre et la France payeront à la -Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numéraire? Cela -n'est guère probable, car le numéraire, comme le prouve la transaction -elle-même, est une marchandise peu recherchée en Russie. - -On peut affirmer que le payement s'exécutera par l'une des deux voies -suivantes: - -1º Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous -tirerons des traites sur les négociants russes. Ces traites seront -achetées sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui -auront reçu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers -enverront ces traites à leurs confrères de Saint-Pétersbourg, qui les -recouvreront et en verseront le produit au trésor impérial. - -2º Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne, -en Amérique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqué, et -le résultat sera le même. - -Un beau jour, S. M. Impériale nous revendra ses fonds. Alors, tout -rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opération seront -révolues, et on peut les résumer ainsi: Dans un moment de détresse, la -Russie nous envoie des blés; nous les payons peu à peu avec des -produits envoyés d'année en année; dans l'intervalle, nous payons, -jusqu'à due concurrence, l'intérêt de la valeur des blés. - -Voilà les trois termes réels de l'opération. La circulation du -numéraire et des billets n'est que le moyen d'exécution. - - -30.--LA LIBERTÉ A DONNÉ DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS. - - 1er Janvier 1848. - -La _Presse_ analyse les documents statistiques émanés du _Board of -trade_ et constate ces trois faits: - -1º Récolte très-abondante de blé; - -2º Importation de viande et de blé toujours croissante et plus -considérable aujourd'hui _que pendant la disette même_; - -3º Affluence des métaux précieux. - -À ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains: - -4º Le prix du blé n'est pas avili au point de faire supposer qu'on -refuse de l'acheter; - -5º Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se -plaint le moins. - -Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne -pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux -nourri qu'il ne l'était autrefois. - -Si la récolte a été abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de -blé, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermeté des prix, -la _Presse_ peut en être contrariée, mais enfin elle ne peut se -refuser à reconnaître _qu'on mange en Angleterre plus de pain que -jamais_. (_V. le nº 20._) - -Et ceci nous montre que le peuple anglais a dû bien souffrir avant la -réforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre, -puisque, quand les récoltes étaient moins abondantes, et que néanmoins -l'importation était défendue, il devait y avoir nécessairement en -Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une énorme proportion. - -Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la -réforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et -c'est quelque chose. - -Protectionnistes, démocrates, socialistes, généreux patrons des -classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des -mots _philanthropie_, _générosité_, _abnégation_, _dévouement_; vous -qui gémissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui -voient les _métaux précieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins -que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation. - -Vous disiez qu'en Angleterre les riches étaient trop riches, et les -pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui -commence à rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de -la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du blé dépasse -tout ce qu'on aurait pu prévoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche -qu'il s'engloutit. - -Mais, quoi! il n'est pas même vrai que le numéraire, s'exporte. Vous -constatez vous-mêmes qu'il rentre à pleins chargements. - -_Moralité._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur -puissance pour ôter à leurs concitoyens la liberté, cette maudite -liberté, cette liberté si impopulaire aujourd'hui auprès de nos -démocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne -du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est là un -affreux malheur. - - -31.--INFLUENCE DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES. - - 7 Mars 1847. - -Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et -intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation, -qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du -système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36]. - -[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs -voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur -prospérité éphémère. - -D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange. - -Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est -connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail -est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce -d'imposer ses produits à tous les autres. - -Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa -diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon -qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer. - -Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et -obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à -la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme -une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été -témoin. - -Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès -aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira -plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses -gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous -nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se -dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le -parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le -principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance -la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à -l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est -l'infaillible corollaire? - -Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule -entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation, -et le système colonial, et par conséquent toute la politique -d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se -prépare, n'a plus même sa raison d'être. - -Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige -l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence -et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement -les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du -faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples -échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer -réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la -nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les -peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et -l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous -quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel -de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des -lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette -réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort -_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le -monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les -accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes -avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le -_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des -transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie -et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour -toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel -pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi, -d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la -législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos -concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations -lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un -prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors -de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique, -les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de -nos soldats au service de notre cupidité. - -Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets -comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique -extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le -_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est -ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous -bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle -notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant -plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons -fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le -travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel -que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la -solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent. -Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la -réponse sous silence. - -[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des -_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)] - -Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte -et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une -conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_, -dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des -franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines -d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association -du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la -propagande britannique, etc., etc._ - -Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a -d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole -connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec -des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans -doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle -_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien -commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à -notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner -contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les -exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de -Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique, -empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et -si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens -public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus -méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires, -quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères. -On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois -certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de -paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des -monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre -préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec -l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour -continuer à accroître leurs richesses mal acquises. - -Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public -ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M. -Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il -en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette -interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._ - -Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions -populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais -émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de -ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel -puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une -cause juste. - -Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires -l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser -l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de -développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne -prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est -qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que -l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques, -professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons, -c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un -mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique. - -Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des -transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous -pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre -chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que -l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la -cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations -perdues autrement que par le libre-échange? - -Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la -réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au -ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger. -Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa -propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence -de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous -réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne -le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce -qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à -ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix, -c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre -une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs -vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit -d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel -pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses -intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette -conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime -protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses -intérêts[38]. - -[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de -l'éditeur._)] - -La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux -principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans -leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les -comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui -coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif -ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé -tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à -celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même -politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous -divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les -inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger? - -Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le -danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons -les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée. -L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche -aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions -vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les -serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne -consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime -protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses -colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes -donc les importateurs d'un principe anglais.» - -Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos -rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection; -elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles -défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se -demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en -Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question. - -Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la -liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la -justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus? -est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard -les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus -grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné? -S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la -première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de -plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à -effacer les jalousies internationales, à détruire les idées -d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette -politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage -récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il -laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale, -toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les -chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler -à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres -insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des -préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule. - - -32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-ÉCHANGE. - - 6 Février 1847. - -Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait à -nous représenter comme des dupes et presque comme des agents de -l'Angleterre. Obéissant au mot d'ordre du comité central de Paris, -tous les comités de province, d'un bout de la France à l'autre, ont -répété que l'Anglais Cobden était venu inspirer et organiser -l'Association pour la liberté des échanges. En ce moment encore, une -société d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour -y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que -les manufacturiers ses compatriotes ont mis à cet effet deux millions -à sa disposition. - -Nous avons cru devoir traiter cette stratégie déloyale avec le mépris -qu'elle mérite. Les faits répondaient pour nous. L'association du -libre-échange a été fondée à Bordeaux le 10 février, à Paris en mars, -à Marseille en août, c'est-à-dire plusieurs mois avant le triomphe -inattendu de la ligue anglaise, avant les réformes de sir R. Peel, -avant que Cobden eût jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut -pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse. - -D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas réclamé de tout temps contre -l'exagération des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne -défendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe -de la liberté commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis -dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans -au Collége de France? M. Léon Faucher n'a-t-il pas publié, dès 1845, -ses _Études sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier, -Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la même cause dans le -_Journal des économistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin, -la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilége_ ne -remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et même de Colbert et de Sully? - -Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrêter le progrès -de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent -tôt ou tard à la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes, -disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables -moyens sont bientôt appréciés ce qu'ils valent. Quand une grande -question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions, -dénaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment -où il faut enfin donner des raisons. - -C'est là que nous attendions nos adversaires, et c'est là qu'ils -seront amenés. Déjà la dernière brochure émanée du comité Odier -s'abstient de ces emportements haineux et colériques qui ne prouvent -qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de -leur cause. - -Cependant, n'avons-nous pas trop dédaigné les traits empoisonnés de la -calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: «Calomniez, calomniez, -il en reste toujours quelque chose.» - -Il en reste quelque chose, surtout quand, après avoir émis -l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers où l'on -sait bien que le démenti ne parviendra pas; quand on s'est assuré le -concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs -abonnés par dizaines de mille; quand on peut ainsi répéter un fait -faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins, -imprimé en lettres majuscules. - -Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la liberté de la discussion -et le triomphe de la vérité, pour ne pas se sentir découragé à -l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le -journalisme. - -Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la -machiavélique stratégie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils -cherchent à irriter le sentiment de la nationalité et à soulever les -passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent à un -sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui -s'explique, nous dirons même qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont -pas besoin de le faire naître; il leur suffit de lui donner une -mauvaise direction, de l'égarer dans une fausse voie. Nous croyons le -moment venu de nous expliquer sur ce point délicat. - -Une théorie, que nous croyons radicalement fausse, a dominé les -esprits pendant des siècles, sous le nom de _système mercantile_. -Cette théorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des -moyens de satisfaction, mais dans la possession des métaux précieux, -inspira aux nations la pensée que, pour s'enrichir, il ne s'agit que -de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux -autres le plus possible_. C'était, pensait-on, un moyen assuré -d'acquérir le seul trésor véritable, l'or, et en même temps d'en -priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son côté la balance du -commerce et de la puissance. - -_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien -préserver, fût-ce par la force, le marché national de produits -étrangers qui auraient pu venir s'y échanger contre du numéraire. - -_Vendre beaucoup_ menait à imposer, fût-ce par la force, le produit -national aux marchés étrangers. Il fallait des consommateurs -assujettis. De là, la conquête, la domination, les envahissements, le -système colonial. - -Beaucoup de bons esprits croient encore à la vérité économique de ce -système; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que, -pratiqué en même temps par tous les peuples, il les met dans un état -forcé de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est -antagonique à l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perpétuels -qui se contrarient. Il se résume dans cet axiome de Montaigne: «Le -profit de l'un est le dommage de l'autre.» - -Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrassée avec autant d'ardeur, -ou, si l'on veut, de succès, que le peuple anglais. L'intérêt -oligarchique et l'intérêt commercial, ainsi compris, se sont trouvés -d'accord pour infliger au monde cette série d'exclusions et -d'empiétements, qui a enfanté ce qu'il y a d'artificiel dans la -puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point -de départ de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le -préambule de ce document disait en propres termes: «Il faut que -l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle soit écrasée.» - -Il n'est pas surprenant, il est même très-naturel que cette action -malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqué une réaction -plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples, -et particulièrement chez le peuple français; car l'Angleterre ne peut -manquer de rencontrer toujours la France en première ligne sur son -chemin, soit que celle-ci, obéissant à la même politique, aspirât à la -même domination, soit qu'elle cherchât à propager les idées -d'affranchissement et de liberté. - -Cet antagonisme d'idées et d'intérêts n'a pu se poursuivre pendant des -siècles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de -négociations, sans déposer dans le coeur de nos concitoyens un levain -d'irritation et de défiance toujours prêt à éclater. L'Angleterre, -sous l'action du système mercantile, y a subordonné toutes ses forces -militaires, navales, financières, diplomatiques. Garantie par la mer -contre toute invasion, placée entre le nord et le sud de l'Europe, -elle a profité de cette situation pour saper toute puissance qui osait -se manifester, tantôt menaçant le despotisme septentrional des -mouvements démocratiques du Midi, tantôt étouffant les aspirations -libérales du Midi sous le despotisme soudoyé du Nord. - -Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un -faux raisonnement ou par un faux instinct, au système mercantile, -considèrent et doivent considérer le mal comme irrémédiable et la -lutte comme éternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion -qu'on croit profonde et qui n'est que triste: «Les Français et les -Anglais sont des ennemis _naturels_.» - -Cela dépend de savoir si la _théorie mercantile_, qu'a jusqu'ici -professée et pratiquée l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui -attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou -mauvaise.--Voilà la question. - -Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour -l'Angleterre elle-même, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir à -la mettre en guerre avec le genre humain, à lui créer des résistances -sur tous les points du globe, à tendre tous les ressorts de sa -puissance, à la mêler à toutes les intrigues diplomatiques, à -accroître indéfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses -forces de terre et de mer, à l'écraser d'impôts et de dettes, à élever -un édifice toujours prêt à crouler, et si dispendieux que toute son -énergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour -poursuivre un but chimérique et absurde en lui-même, celui de vendre -sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vêtir -les peuples ruinés (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est-à-dire, -en définitive, celui de soumettre ses propres citoyens à un travail -excessif et comparativement privé de rémunération effective. - -[Note 39: V. ci-après le nº 37.--(_Note de l'éditeur._)] - -Or, ce système spécieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une -réaction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur -elles qu'en devraient retomber à la longue les funestes conséquences? - -Et c'est là tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement -parce que c'est une déduction rationnelle à notre point de vue, mais -encore parce que c'est un fait qui crève les yeux, nous soutenons -qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, animé d'une foi économique -précisément contraire à celle qui a dominé jusqu'ici dans les conseils -de cette nation. - -Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le -progrès des lumières et les leçons de l'expérience, l'Angleterre est -amenée à changer du tout au tout son système commercial et par suite -son système politique. - -Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement -indéfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui -l'intéresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses -produits n'est et ne peut être que le payement de ce qu'elle reçoit et -consomme de produits étrangers. - -C'est là, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute -nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit -ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit -désirer, dans son propre intérêt, le développement du travail et -l'activité de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle -doit successivement démolir tout cet échafaudage de monopoles, -d'envahissements, d'empiétements et d'exclusion élevé sous l'influence -du régime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer à -cette politique anti-sociale qui lui a servi à fonder un monstrueux -édifice[40]. - -[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et -suiv.--(_Note de l'éditeur._)] - -Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement. -Attachés par conviction à la théorie mercantile, c'est-à-dire à un -principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer -qu'un autre peuple adopte le régime de la liberté, parce que, à leur -point de vue, cela supposerait un acte de dévouement, d'abnégation et -de pure philanthropie. - -Mais ils devraient au moins reconnaître qu'à nos yeux il n'en est pas -ainsi. Jamais nous n'avons dit que les réformes accomplies en -Angleterre dans le sens libéral, et celles qui se préparent encore, -soient dues à un accès de philanthropie qui aurait saisi tout à coup -la classe laborieuse de l'autre côté du détroit. - -Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le régime restrictif se -précipite dans une politique antisociale et en même temps fait pour -lui-même un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit -ses échanges fait un bon calcul pour elle-même, tout en agissant dans -le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons -illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas là notre foi. - -Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans -inconséquence, envelopper dans la même réprobation et cette ancienne -politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu'à nos jours, a fait -le malheur de l'humanité, et cette politique nouvelle que nous avons -vue poindre en Angleterre, et qui grandit à vue d'oeil, développée et -soutenue par une opinion publique éclairée? - -On nous dit: «Vous êtes dupes d'un simple revirement de tactique; -l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire -toujours à la domination. Maintenant qu'elle a tiré de la protection, -de la force, de la diplomatie, du machiavélisme, tout ce qu'ils -peuvent donner, elle a recours à la libre concurrence. Elle a commencé -l'oeuvre de sa domination par la supériorité de ses flottes, elle veut -l'achever par la supériorité de son travail et de ses capitaux. Loin -de renoncer à ses vues, le moment est venu pour elle de les réaliser -et d'étouffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa -rivalité irrésistible.» - -Voilà ce qu'on dit. Et nous trouvons ces appréhensions très-naturelles -chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois générales par -lesquelles les peuples prospèrent et dépérissent. - -Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver à la domination -par la supériorité du travail libre. Il répugne à notre intelligence -d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et -la force, la liberté et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si -des principes aussi opposés devaient conduire aux mêmes résultats, il -faudrait désespérer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la -guerre et le pillage sont l'état naturel de l'humanité. - -Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous -venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de -défiance qui existe dans notre pays à l'égard de l'Angleterre. Nous -avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le -partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes -sont en présence et se livrent en ce moment une lutte acharnée. L'un -de ces principes s'appelle _privilége_; l'autre se nomme _droit -commun_. Le premier a constamment prévalu jusqu'à nos jours, et c'est -à lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et -antisociale qui a excité en France, en Europe, et en Angleterre même, -parmi les classes laborieuses, un sentiment de répugnance et de -résistance que nous comprenons et que nous éprouvons plus que -personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que -ce sentiment pèsera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, même -longtemps après qu'elle aura officiellement renoncé à la politique qui -l'a fait naître. - -[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page -265.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager à cet égard le préjugé -vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre côté du détroit le -principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes -éclairés et sincères, si c'est notre conviction que ce principe mine -en dessous et fera bientôt crouler l'édifice élevé par le principe -opposé, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les -manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions -pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libéral dans lequel -nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la -paix et le triomphe de la justice. - - -33.--CURIEUX PHÉNOMÈNE ÉCONOMIQUE. - - 21 Février 1847. - -Dans la séance du 9, M. Léon Faucher a appelé l'attention de la -Chambre sur les circonstances financières qui ont hâté en Angleterre -l'avénement des réformes commerciales. Il y a là tout un enchaînement -de faits, aussi intéressants qu'instructifs, qui nous paraissent -mériter d'être soumis aux sérieuses méditations de nos lecteurs, -principalement de ceux qui exercent des industries privilégiées. Ils y -apprendront peut-être que les monopoles, non plus que les taxes -élevées, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre. - -En 1837, l'insurrection du Canada ayant amené un accroissement de -dépenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette, -l'équilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles -présentèrent un premier déficit de 16 millions de francs. - -L'année suivante, second déficit de 10 millions; 1839 laisse un -découvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions. - -L'administration songea sérieusement à fermer cette plaie toujours -croissante. Il y avait à choisir entre deux moyens: diminuer les -dépenses ou accroître les recettes. Soit qu'aux yeux du ministère, le -cercle des réformes possibles, dans la première de ces directions, eût -été parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les -gouvernements, il se crût obligé d'épuiser le peuple avant de toucher -aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa première -pensée fut celle qui s'offre à tous les ministres: _demander à l'impôt -tout ce qu'il peut rendre_. - -En conséquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un -bill qui autorisait un prélèvement additionnel de 10 pour 100 sur -l'impôt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par -gallon sur les spiritueux. - -Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la -manière dont étaient réparties, à cette époque, les contributions -publiques du Royaume-Uni. - -Le chiffre des recettes s'élevait à environ 47 millions sterling. - -Elles étaient puisées à trois sources: la _douane_ et l'_accise_, -nature d'impôts qui frappe tout le monde d'une manière à peu près -égale, c'est-à-dire qui retombe, dans une proportion énorme, sur les -classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impôt foncier, qui -atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_, -qui est d'une nature mixte. - -L'impôt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalité; - -L'impôt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalité; - -L'impôt mixte, 2 millions ou 2/12. - -D'où il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes -moyennes et pauvres de la société acquittaient les cinq sixièmes des -charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute, à M. Cobden: -«Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les -habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour -en induire que l'Angleterre est gouvernée par une aristocratie -maîtresse du sol et de la législation.» - -Faisons remarquer ici en passant, et à l'honneur de la France, que, -pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8 -pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour -100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu -leur nombre, dans les impôts de consommation. - -D'après ce qui précède, le prélèvement additionnel imaginé par les -whigs devait produire: - - 1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise, - spiritueux non compris; - - 186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux; - - 400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impôt foncier. - -Ici encore le peuple était appelé à réparer, dans la proportion des -4/5, le déficit amené par les fautes de l'oligarchie. - -Le bill fut mis à exécution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841, -on procéda avec anxiété à la balance; et ce ne fut pas sans une -surprise mêlée d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement -attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de -l'année précédente de quelques centaines de mille livres. - -Ce fut une révélation subite. C'était donc en vain que le peuple avait -été frappé de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours -désormais à ce moyen. L'expérience venait de mettre au jour un fait -capital, c'est que l'Angleterre était arrivée à la limite extrême de -ses ressources contributives, et qu'il devenait à l'avenir impossible, -par l'accroissement des impôts, de lui arracher un schelling. -Cependant le déficit était toujours béant. (_V. à l'introduction du -tome III, pages 42 et suiv._) - -Les _théoriciens_, comme on les appelle, se mirent à étudier le -menaçant phénomène. Il leur vint à l'idée qu'on pourrait peut-être -augmenter les recettes en diminuant les impôts, idée qui semblait -impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons théoriques -qu'ils alléguaient en faveur de leur opinion, quelques expériences -antérieures donnaient une certaine autorité à leur avis. Mais, pour -les personnes qui, quoique vouées au culte des _faits_, n'ont pas -cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment -ils soutenaient leur opinion. - -«Le produit d'un impôt sur un objet de consommation, disaient-ils, -est en raison du taux de la taxe et de la quantité consommée. Exemple: -si, l'impôt étant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la -recette sera _dix_. Cette recette s'accroîtra, soit que le taux de la -taxe s'élève, la consommation restant la même, soit que la -consommation s'étende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle -baissera si l'un ou l'autre de ces éléments s'altère; elle baissera -encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une -plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on élève la taxe à 2, si la -consommation se réduit à 4, la recette ne sera que de 8. Dans ce -dernier cas, la privation pour le peuple sera énorme,--sans profit, -bien plus, avec dommage pour le Trésor. - -Cela posé, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indépendants -entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dépens de l'autre? Les -théoriciens répondaient: «La taxe agit comme tous les frais de -production, elle élève le prix des choses, et les place hors de la -portée d'un certain nombre d'hommes. D'où cette conclusion -mathématique: si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par -cela même qu'à chaque degré d'élévation il restreint un peu plus la -consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement -où la moindre addition à la taxe diminue la recette. - -Que les protectionnistes sincères, et ils sont nombreux, nous -permettent de recommander ce phénomène à leur attention. Nous verrons -plus tard que l'excès de la protection leur fait jouer le même rôle -qu'au Trésor l'exagération des taxes. - -Les théoriciens ne se bornèrent pas à ce théorème arithmétique. -Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le -gouvernement eût mieux connu l'état déplorable des ressources du -peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de -confusion. - -En effet, si la condition individuelle des citoyens était -stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement -comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le -bien-être général, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite -que le nombre des hommes. Enfin, si les facultés de consommation sont -rétrogrades, le Trésor doit en souffrir. Il suit de là que lorsqu'on a -sous les yeux ce double phénomène: accroissement de population, -diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le -peuple est soumis à des privations progressives. Élever dans ce moment -le prix des choses, c'est soumettre les citoyens à des privations -additionnelles, sans aucun avantage fiscal. - -Or, quel était, à ce point de vue, l'état des choses en 1840? - -Il était constaté que la population augmentait de 360,361 habitants -par année. - -D'après cela, en supposant les ressources individuelles seulement -stationnaires, quel aurait dû être le produit de la douane et de -l'accise, et quel fut-il en réalité? C'est ce qu'on verra dans le -tableau suivant: - - ANNÉES. POPULATION. PRODUIT PROPORTIONNEL PRODUIT RÉEL. - des taxes indirectes. - 1836 26,158,524 36,392,472 l. s. 36,392,472 l. s. - 1837 26,518,885 30,938,363 33,958,421 - 1838 26,879,246 37,484,254 34,478,417 - 1839 27,239,607 38,030,145 35,093,633 - 1840 27,599,968 38,567,036 [42]35,536,469 - -[Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 votée cette année.] - -Ainsi, même en l'absence de tout progrès industriel, et par la force -seule du nombre, le revenu, qui avait été de 36 millions en 1836, -aurait dû être de 38 millions en 1840. Il tomba à 35 millions, malgré -la surtaxe de 5 pour 100, résultat que l'affaiblissement des années -précédentes aurait dû faire prévoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est -que dans les cinq années antérieures le contraire était arrivé. La -douane et l'accise ayant été dégrévées, le revenu public s'était -amélioré dans une proportion supérieure à l'accroissement de la -population. - -Le lecteur devine peut-être quelles conséquences les théoriciens -tiraient de ces observations. Ils disaient au ministère: Vous ne -pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe) -sans altérer dans une proportion plus forte le multiplicande (la -matière imposable); essayez, en abaissant l'impôt, de laisser -s'accroître les ressources du peuple. - -Mais c'était là une entreprise pleine de périls. En admettant même -qu'elle pût être couronnée de succès dans un avenir éloigné, on sait -positivement qu'il faut du temps avant que les réductions de taxes -comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en -face le déficit. - -Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet -abîme, de compromettre le crédit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir -la porte à des catastrophes incalculables. - -La difficulté était pressante. Elle accabla le ministère whig. Peel -entra aux affaires. - -On sait comment il résolut le problème. Il commença par mettre un -impôt sur les riches. Il se créa ainsi des ressources, non-seulement -pour combler le déficit, mais encore pour parer aux découverts -momentanés que devaient entraîner les réformes qu'il méditait. - -Grâce à l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise, -et, à mesure que la Ligue propageait les saines idées économiques, des -restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgré la suppression de -beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'Échiquier -serait florissant, sans les calamités imprévues qui sont venues fondre -sur la Grande-Bretagne. - -Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette révolution financière -avec une énergie, une audace qui étonnent. Ce n'est pas sans raison -qu'il caractérisait souvent ces mesures par ces mots: «_Bold -experiment_,» expérience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions -altérer la renommée de cet homme d'État et la reconnaissance des -classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays. -Mais, l'exécution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en -toute justice que l'invention appartient tout entière à un théoricien, -à un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils -étaient suivis, sauveraient peut-être l'Irlande de 1847 comme ils ont -sauvé l'Angleterre de 1840. - -Maintenant, les hommes qui cherchent les succès de leur industrie dans -le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits -que nous venons de rappeler et le régime protecteur. - -Nous les prions de regarder les choses de près et de voir s'ils ne -sont pas dans la position assez ridicule où s'est trouvé l'Échiquier -en 1840. - -Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous -dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au -Trésor. Mais vous ne pouvez pas empêcher que ces taxes n'amoindrissent -les facultés du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer, -d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de blé et de -drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est déjà -un grand mal, nous dirons même une grande injustice; mais, -relativement à vous, à votre intérêt, la question est de savoir si -vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment où cet -anéantissement des forces de la consommation vous prive de débouchés -dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la -protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre -l'exhaussement artificiel du prix dû au droit protecteur et -l'abaissement du prix occasionné par l'impuissance des acheteurs, ce -dernier effet ne prévaut pas sur le premier, auquel cas évidemment -vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantité vendue. - -À cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est à -l'élévation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des -consommateurs, on ne peut admettre que, sous le régime de la liberté, -le prix s'élevât, sans admettre par cela même un rétrécissement de -débouchés; que, par la même raison, un accroissement de débouchés -implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre -cause. - -Il y a à répondre que vous vous faites illusion. On peut certainement -concevoir un pays où tout le monde soit assez dans l'aisance pour -qu'on y puisse vendre les choses même à un bon prix, et un autre pays -où tout le monde soit si dénué qu'on n'y peut trouver du débit même à -bon marché. C'est vers ce dernier état que nous conduisent et les -grosses taxes qui vont au Trésor, et les grosses taxes qui vont aux -fabricants; et il arrive un moment où le Trésor et les fabricants -n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accroître leurs recettes, -c'est de relâcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public. - -Au reste, ce n'est pas là une argumentation dénuée de preuves. Chaque -fois qu'on a soustrait un peuple à la pression d'un droit protecteur, -il est survenu que deux tendances opposées ont agi sur le prix. -L'absence de protection l'a certainement poussé vers la baisse; mais -l'accroissement de demande l'a poussé tout aussi certainement vers la -hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net -de l'opération a été un excédant de consommation. Vous dites que cela -n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez -consulter les prix courants du café, des soieries, du sucre, des -laines, en Angleterre, dans les années qui ont suivi la réduction des -droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43]. - -[Note 43: V. tome IV, le chap. _Cherté, Bon marché_, page 163.--(_Note -de l'éditeur._)] - - -34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE. - - 15 Janvier 1848. - -S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la -vérité, plus de force que dans un fait contingent et éphémère, rien ne -serait plus affligeant, plus décourageant pour les défenseurs de la -liberté commerciale sur toute la surface du globe, que cette -perversion étonnante et momentanée de l'esprit public dont -l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prépare à -augmenter son armée et sa marine. - -Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude même que la -liberté commerciale tend à accroître et à égaliser le bien-être au -sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave, -n'est pourtant pas le seul qui nous ait déterminés à consacrer nos -efforts au service de cette cause. Ce n'est même pas, il s'en faut de -beaucoup, le plus puissant. - -Nous sommes profondément convaincus que le libre-échange, c'est -l'harmonie des intérêts et la paix des nations; et certes nous plaçons -cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou -purement économique. - -Car la paix assurée des nations, c'est le désarmement, c'est le -discrédit de la force brutale, c'est la révision, l'allégement et la -juste répartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le -point de départ d'une ère nouvelle. - -Supposant donc que la nation qui proclame la première le -libre-échange était pénétrée et imbue de l'esprit du libre-échange, -nous nous croyons fondés à penser qu'elle serait aussi la première à -réduire son état militaire. - -La raison dominante des onéreux efforts auxquels les nations modernes -se soumettent, dans le sens du développement de la force brutale, -étant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des débouchés -exclusifs et le régime colonial, il nous paraissait absurde, -contradictoire, qu'un peuple voulût se soumettre à l'aggravation de ce -lourd fardeau militaire, précisément au moment où, par d'autres -mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile. - -Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armât si elle -avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrière-pensée d'en -acquérir de nouvelles. - -Mais, quant à ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins -raison de craindre, puisqu'elle entre dans un système commercial qui -ôte aux nations rivales tout intérêt à s'en emparer. - -Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre -pour conquérir le Canada ou la Jamaïque, quand, sans aucuns frais de -surveillance, d'administration et de défense, elle pourra y porter ses -produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats -et ses transactions aux mêmes conditions que les Anglais eux-mêmes? - -S'il plaît aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de -l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce -singulier privilége, quand, du reste, par la liberté des échanges, -nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait -nous investir la possession elle-même? - -Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une -partie considérable de la surface du globe, c'est une violence; et il -est clair que toute violence, constamment menacée, ne se maintient -qu'à l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une -nécessité fatale; ce n'est pas au moins une inconséquence. - -Mais armer pour défendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce -du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-même les -fruits les plus précieux. - -Est-ce pour voler à de nouvelles conquêtes que l'Angleterre renforce -ses escadres et ses bataillons? - -Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait -par là plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du blé! Mais de la part -du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste. - -Pour justifier de nouvelles conquêtes, même aux yeux de sa propre -ambition, il faudrait commencer par reconnaître qu'on s'est bien -trouvé des conquêtes déjà accomplies. Or, on y renonce, et on y -renonce, non par abnégation, mais par calcul, mais parce qu'en posant -des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne -serait-il pas bien choisi pour recommencer l'expérience? - -En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait à ce manufacturier -qui, à côté d'une ancienne usine, en élevait une nouvelle. Il -renouvelait toutes les machines du vieil établissement, parce que, les -jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mécanisme plus -perfectionné, et, en même temps, il faisait construire à grands frais -des machines de l'ancien modèle pour le nouvel établissement. - -Dans l'esprit du système exclusif, un peuple augmente ses colonies -pour élargir le cercle de ses débouchés _privilégiés_; mais lorsqu'il -s'aperçoit enfin que c'est là une politique décevante; lorsqu'il est -forcé par son propre intérêt d'ouvrir au commerce du monde les -colonies déjà acquises; lorsqu'il renonce par calcul à la seule chose -qui les lui avait fait acquérir, _le privilége_, ne faudrait-il pas -qu'il fût frappé de vertige pour songer à augmenter ses possessions? -Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore à -l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de -violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il déclare -la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde? - -Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre -motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la -France; il craint une _invasion_. - -Le moment est singulièrement choisi. Cependant, qu'en conséquence de -cette crainte, l'Angleterre organisât ses forces défensives, qu'elle -constituât ses milices, nous n'y trouverions rien à redire; mais -qu'elle accroisse ses armées permanentes et sa marine militaire, en un -mot, ses forces agressives, c'est là une politique qui nous semble en -complète contradiction avec le système commercial qu'elle vient -d'inaugurer, et qui n'aura d'autre résultat que d'ébranler toute foi -dans l'influence pacifique du libre-échange. - -On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir décrété la liberté -commerciale que pour entraîner les autres nations dans cette voie. Ce -qui se passe donne un triste démenti à cette accusation. - -Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du -dehors, si elle avait eu elle-même une foi complète au principe du -libre-échange considéré dans tous ses aspects et dans tous ses effets, -son premier soin aurait été d'en recueillir les véritables fruits, de -réduire ses régiments, ses vaisseaux de guerre, d'alléger le poids des -taxes publiques, et de faire disparaître ainsi les entraves que les -exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du -peuple. - -Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouvé, par surcroît, -les deux grandes sources de toute sécurité: la diminution du danger et -l'accroissement des véritables énergies défensives.--Car, d'une part, -c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les -peuples une politique de justice et de paix, que de leur présenter un -front moins menaçant, que de leur donner accès sur tous les points du -globe aux mêmes titres qu'à soi-même, que de laisser libres toutes les -routes de l'Océan, que de renoncer à cette diplomatie embrouillée et -mystérieuse qui avait pour but de préparer de nouvelles -usurpations.--Et, d'un autre côté, le meilleur moyen de fonder la -défense nationale sur une base inébranlable, c'est d'attacher tout un -peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le -plus sagement gouverné de tous les peuples, d'effacer successivement -tous les abus de sa législation financière, et de faire qu'il n'y ait -pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs -d'aimer sa patrie et de voler au besoin à sa défense. - -Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous -devons dire que la réaction de l'opinion commence à en faire justice), -le contre-coup s'en fait ressentir de ce côté-ci du détroit. Ici, l'on -se persuade que, sous prétexte de défense, l'Angleterre, en réalité, -prépare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au -moins aussi fondées que celles de nos voisins. Déjà la presse commence -à demander des mesures de précaution; car, de toutes les classes -d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des -journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de -bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la -_chair à canon_, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la -guerre qu'autant que leur coûtent une fiole d'encre et une main de -papier. Il est si commode d'exciter les armées, de les faire -manoeuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent -patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son -cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion. - -Donc, nous armerons aussi de notre côté. Nos ministres se laisseront -sommer d'accroître le personnel et le matériel de guerre. Ils auront -l'air de céder à des exigences irrésistibles, et puis ils viendront -dire: «Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni à la poste. -Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impôts; -difficile problème, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.» - -Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur -barbe de tout ceci. - -D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le développement de -la force brutale; ceux à qui les mésintelligences internationales, les -intrigues diplomatiques et les préjugés des peuples, ouvrent la -carrière des places, des grades, des croix, des avancements, de la -fortune, du pouvoir et de la gloire. - -Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs priviléges ont d'autant plus -de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas -se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau -thème pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son -confrère, si le _free-trade_ aboutissait momentanément à cette -mystification de faire courir les nations aux armes. - -Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent à exploiter le -public, à multiplier le nombre de leurs créatures, ne seront pas -fâchés non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places, -de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille après leur demander -des réformes: on trouvera à qui parler. - -Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agité -un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas -bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se -dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les -organes les plus accrédités de l'opinion, entre autres le _Times_, et -surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa compétence[44]. - -[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting à Manchester_, -pages 463 à 492.--(_Note de l'éditeur._)] - - -35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE. - - 29 Janvier 1848. - -Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont épousé une cause ou -un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer même dans -l'intérêt de l'opinion qu'ils défendent. - -C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il -ne tient pas à lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et -de charlatanisme. - -Cette feuille épluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce -qu'elle appelle _nos aveux_. - -Constatons-nous que certains journaux, qui se prétendent les -défenseurs exclusifs de la liberté, ont déserté la liberté -commerciale? _Aveu._ - -Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indifférents à -l'égard d'un système qui élève le prix du pain, de la viande, du -combustible, des outils, du vêtement, sans rien faire pour les -salaires? _Aveu._ - -Cherchons-nous à détruire les alarmes imaginaires que la liberté des -transactions inspire à quelques esprits prévenus? _Aveu._ - -Gémissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an après que le -principe de la liberté lui a été imposé par l'opinion populaire, -s'efforcer d'entraîner cette opinion dans la dangereuse et -inconséquente voie des armements? _Aveu._ - -Que faudrait-il donc faire pour se mettre à l'abri de la vigilance du -_Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les -charlatans de tous les partis; affirmer que le régime protecteur n'a -les sympathies de personne; que l'immense majorité des citoyens, soit -en dedans, soit en dehors du pouvoir, possède assez de connaissances -économiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de -déception dans ce système; nier les faits, en un mot, _avocasser_. - -Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous étions sûrs -que l'opinion publique est parfaitement éclairée, qu'elle est pour -nous, qu'elle n'a plus rien à apprendre, pourquoi nous serions-nous -associés? - -Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_ -l'occasion de se réjouir de nos _aveux_, nous continuerons à exposer -devant nos lecteurs tous les faits qui intéressent notre cause, aussi -bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hâter son succès. - -Car nous avons foi dans la puissance de la vérité; et lorsque les -temps sont arrivés, il n'y a rien qui ne concoure à son triomphe, même -les obstacles apparents. - -C'est ce qui arrivera certainement à l'occasion des fameux armements -britanniques. Si, comme nous en avons la ferme espérance, l'opinion du -peuple, un moment surprise, vient à se raviser, si elle s'oppose à un -nouveau développement de forces brutales, si elle en demande même la -réduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexité qui -existe entre la cause de la liberté commerciale et celle de la -stabilité de la paix? - -Le _Moniteur industriel_, par cela même qu'il soutient une mauvaise -cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui -ressemble à des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui -qu'il imprime le message du président ou le rapport du ministre des -finances des États-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux -meetings où les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers, -combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il -ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il -faut surtout empêcher, c'est que la lumière ne se fasse. - -Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comité protectionniste -permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on -a tort, la discussion ne vaut rien. Il eût été plus prudent de suivre -les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_ -ne les suive pas toujours lui-même) et de faire entrer aussi le -_Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence. - -Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des -armements. - -Il fait à ce sujet un long article qui se termine ainsi: - - «En résumé, les armements de l'Angleterre que les - libre-échangistes s'efforcent de présenter comme en contradiction - avec sa conduite économique, participent au contraire du même - esprit et tendent au même but: le _Libre-Échange_ a été une - campagne dirigée par l'industrie britannique contre l'industrie - étrangère, et les armements ont pour but d'obtenir à un jour - donné par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la - propagande, à l'aide de l'esprit d'imitation.» - -Que de choses à relever dans ces quelques lignes! - -Singulière _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie -étrangère, laquelle s'est terminée par l'abolition des droits sur les -céréales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les -produits agricoles! L'Angleterre a donc espéré par là _inonder_ le -monde de blé, de viande, de laine et de beurre? - -Singulière _propagande_ que celle de la ligue qui a agité pendant sept -ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en sût rien! (_V. -l'introduction du tome III._) - -Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout à -représenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pensée -unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne -veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et -l'autre qui est exploitée; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille; -l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales, -l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui -s'appelle _peuple_. - -Or, ce sont précisément les mêmes hommes qui, il y a deux ans, se -mettaient en frais d'éloquence pour maintenir la restriction, les -prohibitions, les priviléges, les monopoles; ce sont précisément ces -mêmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des -vaisseaux et des régiments et le chiffre des impôts. Pourquoi? parce -que les impôts sont leur patrimoine, comme l'étaient les monopoles. - -Et ce sont les mêmes hommes qui combattaient contre le monopole qui -combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459 -et suiv._) - -Quels étaient, il y a deux ans, les chefs de la croisade -protectionniste? c'étaient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le -_Morning-Post_. - -Quels étaient les chefs de la ligue? c'étaient bien Cobden, Bright, -Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume. - -En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement -qui votent pour ou contre une mesure. - -Nous saurons donc bientôt qui veut les armements et qui ne les veut -pas. - -Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les -Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous -retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les -Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure? - -Qu'il y a donc une connexité _de fait_, comme il y a une connexité en -théorie, entre la liberté du commerce, la paix des nations et la -modicité des taxes publiques. - -Et qu'il y a aussi une connexité _de fait_, comme il y a une -connexité en théorie, entre les monopoles, les idées de violence -brutale et l'exagération des impôts. - -Nous devrons tirer encore de là une autre conclusion. - -Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est -pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est -vrai, avec les idées de justice, de liberté, d'égalité, de paix, -partout où nous les voyons se produire, fût-ce en Angleterre. Et c'est -pour cela, soit qu'il s'agisse de liberté de commerce ou de réduction -de forces brutales, qu'on nous voit du côté des Cobden, des Bright et -des Villiers. - -Le _Moniteur industriel_ prêche l'exploitation du public par une -classe. C'est pour cela qu'on le voit du côté des Bentinck et des -Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit -qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impôts. - -La discussion sur les armements aura lieu bientôt à la Chambre des -communes. Nous attendons là le _Moniteur industriel_. Lui qui nous -reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons -s'il ne s'enrôle pas encore cette fois à la suite de l'oligarchie -britannique et du _Morning-Post_. - -Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites -un grand étalage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme -n'est pas de bon aloi. - -Votre grand argument contre la liberté des transactions est: Que -ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos -approvisionnements de l'étranger? - -C'est par cet argument que vous parvenez à retenir l'opinion publique -près de vous abandonner. - -Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversité -dont nous vous croyons incapables), mais de l'éventualité toujours -imminente d'une guerre. La durée de vos monopoles est à ce prix. - -Vous êtes ainsi conduits à semer partout des alarmes, à faire alliance -avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre, à flatter sans -cesse, à égarer le plus délicat et le plus dangereux des sentiments, -l'orgueil national; à empêcher autant qu'il est en vous que l'Europe -ne réduise son état militaire, à cacher avec soin les garanties que la -liberté donne à la paix. - -Voilà le secret de ce prétendu patriotisme dont vous faites étalage. - -Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union -douanière entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su -en sevrer vos lèvres et le mettre en réserve au fond de vos coeurs -pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences -de vos priviléges. - -Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a été -habilement semée de l'autre côté du détroit parmi le peuple. Le -ministère whig veut augmenter ses armements. Le résultat sera que la -France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le -cachons pas.--Il vous réjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre -joie éclate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez -pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde -le jour où vous serez bien forcés de rentrer dans le droit commun. Ce -_patriotisme_-là, nous vous en laissons le triste monopole. - - -36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME. - - 22 Janvier 1847. - -Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse -des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer -quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_. - -Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation -profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos -forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les -mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure -qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par -suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine -britannique. - -Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a -plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement -démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en -est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité -Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France -expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de -transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre -de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté -de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en -vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre -marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison -de celles qu'il empêche d'entrer. - -D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de -nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position -où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de -comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice -pour les armateurs. - -Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur -pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera -aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la -destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret -pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne -voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger -des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour -l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre -d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses -chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je, -l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable -qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela -qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au -même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est -précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en -France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la -rémunération est insuffisante. - -Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations -apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi -les unes aux autres. - -Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille -presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de -notre marine marchande. - -Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la -jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin. -Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans -cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute -indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute, -l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la -prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui -lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous -avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si -les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée -depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine -force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec -laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription -maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les -rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la -population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes -les professions qui assujettissent à l'inscription maritime. - -Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos -lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres -ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à -un taux plus élevé que celui du commerce. - -Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer -instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas -douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en -besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par -l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les -entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition -une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée? - -Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos -_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de -promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient -certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus -pour que nous lui accordions toutes nos sympathies. - -Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous -venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription -maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens -d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour -réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en -même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de -défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une -navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et -fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa -dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer. - -C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les -meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons -moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense -d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le -despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et -l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une -bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la -garde nationale pour la défense des frontières et le service -volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et -raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à -sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression; -mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même -aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des -craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout -le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que -d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la -civilisation. - - -37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE. - - 27 Juin 1847. - -Quelques journaux, intéressés à tourner contre nous les préventions -nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits -et des enseignements de l'autre côté du détroit. Le _Moniteur -industriel_ va même jusqu'à nous appeler _un journal anglais_, insulte -dont le bon sens public fera justice. - -Nous devons cependant à notre dignité d'expliquer pourquoi nous -suivons avec soin le mouvement des esprits et de la législation en -Angleterre, sur les matières qui se rattachent au but spécial de cette -feuille. - -De quelque manière qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rôle -qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir -qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et -les impôts, elle a passé par des expériences que les autres nations -peuvent et doivent étudier avec fruit pour elles-mêmes. - -Dans aucun pays, les systèmes divers n'ont été mis en pratique avec -plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protéger sa marine, elle a -imaginé un acte de navigation beaucoup plus sévère que toutes les -imitations qui en ont été faites ailleurs. Sa loi-céréale est bien -autrement restrictive que celle de notre pays, son système colonial -bien autrement étendu. Les dépenses publiques y ont pris depuis -longtemps un développement prodigieux, et par conséquent toutes les -formes imaginables de l'impôt y ont été essayées. Les banques, les -caisses d'épargne, la loi des pauvres y sont déjà anciennes. - -Il résulte de là que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures -ont dû se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord -parce qu'elles y ont été prises d'une manière plus absolue, ensuite, -parce qu'elles y ont eu plus de durée. - -En outre, le régime représentatif, la discussion, la publicité, -l'usage des enquêtes et la statistique y ont constaté les faits plus -que dans aucun autre pays. - -Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a dû se produire la réaction de -l'opinion publique contre les faux systèmes, contre les dispositions -législatives en contradiction avec les lois de l'économie sociale, -contre les institutions séduisantes par leurs effets immédiats, mais -désastreuses par leurs conséquences éloignées. - -Dans ces circonstances, nous croirions manquer à nos devoirs et faire -acte de lâcheté si, nous en laissant imposer par la stratégie du -_Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions -d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison, -l'expérience est le plus rigoureux des maîtres; et si l'exemple des -autres peut nous préserver de quelques fautes, pourquoi -n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction -nationale les essais et les épreuves qui se font ailleurs? - -Une tendance bien digne d'être remarquée, c'est la disposition qui se -manifeste en Angleterre, depuis quelque temps, à résoudre les -questions d'économie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut -pas dire que les réformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais -qu'elles ont pour but de réaliser d'une manière complète une pensée -qu'on juge fondée sur la justice et l'utilité générale. - -Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matière -d'impôts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il -faut se contenter de tâtonner, replâtrer et modifier au jour le jour, -en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre côté du -détroit, le parti réformateur admet comme incontestable cette donnée: -_L'utilité générale se rencontre dans la justice._ Dès lors, tout se -borne à examiner si une réforme est en harmonie avec la justice; et ce -point une fois admis par l'opinion publique, on y procède -vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvénients inhérents à -la transition, sachant fort bien qu'il y a, en définitive, plus de -biens que de maux à attendre de substituer ce qui est juste à ce qui -ne l'est pas. - -C'est ainsi qu'a été opérée l'abolition de l'esclavage. - -C'est ainsi qu'a été effectuée la _réforme postale_. Une fois reconnu -que les relations d'affections et d'affaires par correspondance -n'étaient pas une _matière imposable_, on a réduit le port des -lettres, ainsi que cela découlait du principe, au prix du service -rendu. - -La même conformité à un principe préside à la réforme commerciale. -Ayant bien constaté que la protection est une déception en ce qu'elle -ne profite aux uns qu'aux dépens des autres, avec une perte sèche -par-dessus le marché pour la communauté, on a posé en principe ces -mots: _Plus de protection._ Ce principe est destiné à entraîner la -chute des lois-céréales, celle de l'acte de navigation, celle du -système colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions -politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera -poussé jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437 à 518._) - -Il s'opère en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au -principe de liberté l'état religieux, l'éducation et la banque. Ces -questions ne sont pas mûres encore; mais on peut être sûr d'une chose, -c'est que si, en ces matières, la liberté sort triomphante de la -discussion, elle ne tardera pas à être réalisée en fait. - -Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement -la motion de convertir tous les impôts en une _taxe unique_ sur la -propriété, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la -pensée des physiocrates rectifiée, complétée, élargie, rendue -praticable. - -On s'imagine peut-être qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne -tend à rien moins qu'à la suppression absolue de tous les impôts -indirects (la douane comprise), a dû être repoussée et considérée par -tout le monde, et spécialement par le ministre des finances, comme -l'oeuvre d'un rêveur, d'un cerveau fêlé, ou tout au moins d'un homme -par trop en avant de son siècle. Point du tout. Voici la réponse du -chancelier de l'Échiquier: - - «Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que - l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de - la pureté de ses intentions. Aucun de nos collègues n'a moins - besoin de se défendre sur ce terrain, tout le monde sachant - combien sont toujours désintéressés les motifs qui le font agir; - et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance à - la question qu'il vient de soumettre à la Chambre. En même temps - j'espère que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque - de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les - détails qu'il nous a soumis sur les impôts indirects, sur - l'accise, la douane et le timbre. À la session prochaine, ce sera - mon devoir de soumettre au Parlement la révision de notre système - contributif. Alors il faudra se décider, d'une manière ou d'une - autre, sur une des branches les plus importantes du revenu, - l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de - rendre permanente ou même d'étendre cette nature de taxe directe, - en tant qu'opposée aux impôts indirects. On comprendra que ce - n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis néanmoins - assurer la Chambre que c'est mon désir le plus ardent d'établir - mon régime financier sur les bases les moins oppressives pour les - contribuables, les plus propres à laisser prendre au travail, au - commerce et à l'industrie tout le développement dont ils sont - susceptibles.» - -Sans doute, ce qui a pu déterminer le chancelier de l'Échiquier à -accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le -désir de s'assurer pour l'année prochaine le triomphe définitif de -l'_income-tax_, mesure toujours présentée jusqu'ici comme temporaire. -Dans tous les pays, les ministres des finances procèdent ainsi à -l'égard des nouveaux impôts. C'est un _décime de guerre_, un -_income-tax_; c'est ceci ou cela, né des circonstances, et -certainement destiné à disparaître avec elles, mais qui, néanmoins, ne -disparaît jamais. Il est donc possible que le chancelier de -l'Échiquier se soit montré seulement habile et prévoyant au point de -vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se développe qu'accompagné de -suppressions correspondantes dans les impôts indirects, il sera -toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand -pas aura été fait vers l'avènement de l'_impôt unique_. - -Quoi qu'il en soit, la question est posée; elle ne tombera pas. - -Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matière aussi -grave et encore si controversée. Nous nous bornerons à soumettre à nos -lecteurs quelques réflexions. - -Voici ce que disent les partisans de la taxe unique: - -De quelque manière qu'on s'y prenne, l'impôt retombe toujours à la -longue sur le consommateur. Il est donc indifférent pour lui, quant à -la quotité, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la -production ou au moment de la consommation. Mais le premier système a -l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de débarrasser le -contribuable d'une foule de vexations qui gênent les mouvements du -travail, la circulation des produits et l'activité des transactions. -Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres, -usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines, -etc., etc., et prélever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut -se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera -entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en -définitive que l'impôt serait disséminé dans la masse; et toutes les -transactions subséquentes, intérieures ou extérieures, à la seule -condition d'être honnêtes, jouiraient de la plus entière liberté. - -Les défenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de -bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce système, se -confond tellement avec le prix vénal de l'objet, que le contribuable -ne les distingue plus, et qu'on paye l'impôt sans le savoir; ce qui ne -laisse pas que d'être commode, surtout pour le fisc, qui parvient -ainsi progressivement à tirer quelque cinq et six francs d'un objet -qui ne vaut pas vingt sous[45]. - -[Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impôt des boissons, p. 468 à -493.--(_Note de l'éditeur._)] - -Après tout, si jamais l'impôt unique se réalise, ce ne sera qu'à la -suite d'une discussion prolongée ou d'une grande diffusion des -connaissances économiques; car il est subordonné au triomphe d'autres -réformes, plus éloignées encore d'obtenir l'assentiment public. - -Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration -dispendieuse, et qui, par conséquent, se mêle de beaucoup de choses. - -Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est -réduit à les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le -problème est de prendre aux citoyens la moitié, les deux tiers, les -trois quarts de leurs revenus, goutte à goutte, heure par heure, et -sans qu'ils y comprennent rien. C'est là le beau côté des impôts -indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets -qu'il est absolument impossible de les démêler. Avec la précaution de -n'établir d'abord, selon la politique impériale, qu'un impôt bien -modéré, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des -prix, on peut arriver ensuite à des résultats surprenants. À chaque -nouveau renchérissement le fisc dit: «Qu'est-ce qu'un centime ou deux -par individu _en moyenne_?» ou bien: «Qui nous assure que le -renchérissement ne provient pas d'autres causes?» - -Il n'est pas probable qu'avec l'_impôt unique_, lequel ne saurait -s'envelopper de toutes ces subtilités, un gouvernement puisse arriver -jamais à absorber la moitié de la fortune des citoyens. - -Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc -vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers -la sérieuse réduction des dépenses, c'est-à-dire vers la -non-intervention de l'État en toutes matières où cette intervention -n'est pas de son essence. - -Il me semble impossible de n'être pas frappé de l'effet probable de -cette nouvelle direction imprimée au système contributif de la -Grande-Bretagne, combiné avec la réforme commerciale. - -Si d'une part le système colonial s'écroule, comme il doit -nécessairement s'écrouler devant la liberté des échanges; si d'un -autre côté le gouvernement est réduit à l'impuissance de rien prélever -sur le public au delà de ce qui est strictement nécessaire pour -l'administration du pays, le résultat infaillible doit être de couper -jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins -qui, sous les noms d'intervention, influence, prépondérance, -prépotence, a jeté dans le monde tant de ferments de guerres et de -discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que -toute autre à un si écrasant fardeau de dettes et de contributions. - - -38.--M. DE NOAILLES À LA CHAMBRE DES PAIRS. - - 24 Janvier 1847. - -Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie -politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme -incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le -commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées -subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre -heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une -inconséquence. - -Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci -M. de Noailles à la Chambre des pairs: - -«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du -commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_... -L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre -_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un -mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre -la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir... -_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.) - -Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et -diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de -la théorie professée ici par le noble pair. - -Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les -autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir, -loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si -grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre -seulement pour les montrer[46]. - -[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste -indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le -thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment -reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école, -M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce -des nations_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa -clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut -appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la -maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris -soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent -à la toilette. - -D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple -spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce -peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce -peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour -tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et -le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il -accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du -merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une -semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant -peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même. - -En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être -la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à -nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et -de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement -ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et -anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles -déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les -producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur -anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de -même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands; -et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la -destruction de l'humanité tout entière. - -Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée -généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent -surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de -vendre, non d'acheter? - -Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le -croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui -du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a -dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et -justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été -l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous -l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la -liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est -beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant: - -Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas -dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils -veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des -fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses -au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de -leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances -qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces -jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense -elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins -possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est -d'obtenir beaucoup en donnant peu. - -Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et -pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce -prix. - - -39.--PARESSE ET RESTRICTION. - - 16 Janvier 1848. - -Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience, -placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection -suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle -préoccupe beaucoup d'esprits sincères. - - «Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment - mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la - fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par - exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté - des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri, - vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des - produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait - fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de - ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il - en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire - davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée - aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa - tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses - efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage: - «Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu, - tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour - que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de - ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de - savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à - la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous - imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps, - à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons - plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu - nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau - moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.» - -Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la -restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte, -un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si -elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la -population de son inertie naturelle. - -La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant -conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non -aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au -contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail -auquel il se livre. - -Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit -étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront -plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus -grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le -produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront -dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le -pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail -en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le -_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse. - -Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la -mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un -peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi -sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la -restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas -être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est -demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela -fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai -plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus -rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des -jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter -par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est -possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des -gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce -qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des -affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son -_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au -point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés -et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]? - -[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap. -XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos -jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les -gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences. - -Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez -d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une -classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans -l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part, -placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit -Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et -la vie_[48]. - -[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et -socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore -quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent -l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une -proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système -protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même. - - -40.--DEUX MODES D'ÉGALISATION DE TAXES. - - 4 Avril 1847. - -Les partisans du libre-échange se font un argument de ce qui est -advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la -concurrence est souvent chimérique. - -«Tout ce qu'on prédit de la rivalité extérieure pour le fer, le drap, -les bestiaux, disent-ils, on le prédisait, pour la betterave, de la -rivalité coloniale. Les industries protégées n'invoquent pas un -argument que le sucre indigène n'ait invoqué, quand il fut menacé du -régime de l'égalité. Mettre aux prises les deux sucres, c'était -condamner à mort le plus faible. Qu'est-il arrivé cependant? Sous -l'aiguillon de la nécessité, les fabricants ont fait des efforts -d'intelligence, de bonne administration, d'économie. Ils ont retrouvé -de ce côté plus qu'ils ne perdaient du côté de la protection; en un -mot, ils prospèrent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas -qu'il en sera de même des autres industries? La voie du progrès leur -est-elle fermée? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour -lutter avec leurs rivaux et reconquérir, par leur habileté, plus -qu'ils ne doivent au privilége?» - -Ce raisonnement place le libre-échange sur un terrain défavorable. Il -ôte à sa démonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant -qu'un dégrèvement sur les produits étrangers et une aggravation sur le -produit national,--c'est la même chose. Il tend à faire penser qu'en -dehors des progrès subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut -pour nos industries protégées, si la concurrence est permise. Il -décourage ceux qui n'ont pas une foi complète dans ces progrès, qui, -il faut bien le dire, peuvent bien n'être pas aussi rapides dans les -autres branches de travail qu'ils l'ont été dans l'industrie -saccharine. - -Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries, -soumises au régime de la liberté, est subordonné à des progrès -probables, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la -portée. - -Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'épreuve de l'égalisation -par l'impôt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'égalisation -par le libre-échange, et que, par conséquent, si le sucre indigène -s'est tiré de l'une, _à fortiori_ l'industrie nationale se tirera de -l'autre. - -Deux circonstances différencient essentiellement ces épreuves. - -La première frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrêterons pas; -c'est que la réforme douanière apporte par elle-même à chaque -industrie un élément de succès et lui ouvre une source d'économie. En -même temps que le libre-échange prive certains établissements de -protection, il leur fournit à plus bas prix la matière première, le -combustible, les machines et la subsistance. C'est là une première -compensation que l'impôt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre -de betterave. - -La seconde circonstance est moins aperçue, quoique bien autrement -importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires, -d'en peser toute la gravité; car du jour où ils tiendront compte du -phénomène économique dont nous voulons parler, ils cesseront d'être -nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction. - -Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la -consommation s'en accroît. Or, accroissement de consommation implique -accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix. - -Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du -producteur) est 100 francs, soit grevé de 100 fr. de taxe: le prix -vénal sera 200 fr. - -Si l'on supprime la taxe, le prix vénal serait de 100 fr. _si la -consommation restait la même_: mais elle augmentera; par suite, le -prix tendra à hausser. Il y aura meilleure rémunération pour -l'industrie que ce produit concerne. - -Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont inégalement -imposées, il n'est pas indifférent de ramener l'égalité en surtaxant -l'une ou en dégrévant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans -le second, on favorise le débouché de toutes les deux. - -Il est bien évident que si l'on eût égalisé les conditions des deux -sucres, en dégrévant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre -indigène, celui-ci eût pu soutenir la lutte plus avantageusement -encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impôt eût abaissé le -prix vénal, élargi la consommation, stimulé la demande, et en -définitive, élevé pour l'un et l'autre sucre le prix rémunérateur. - -Les _libre-échangistes_ qui arguent de ce qui est arrivé au sucre de -betterave pour en déduire ce qui arriverait aux autres industries, si -on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui -fait sa force; car ils assimilent deux procédés d'égalisation dont -l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut être mortel. - -Avec le libre-échange, l'industrie indigène a trois voies ouvertes -pour se mettre au niveau de l'industrie étrangère: - -1º L'intervention d'une plus grande dose d'habileté stimulée par la -concurrence; - -2º L'abaissement du prix des matières premières, des moteurs, de la -subsistance, etc.; - -3º L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action -sur le prix rémunérateur. - -Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la première de ces -ressources, et elle a suffi. La liberté commerciale les met toutes -trois à la disposition de nos industries. Est-il sérieusement à -craindre qu'elles succombent? - -On peut déduire de cette observation une théorie économique sur -laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous -bornons, quant à présent, à l'indiquer. - -Le système restrictif a la prétention d'élever, au profit du -producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre -ce produit hors de la portée d'un certain nombre de personnes, sans -paralyser les facultés de consommation, sans diminuer la _demande_, et -enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix même qu'il -aspire à élever[49]. - -[Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Cherté, Bon -marché_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Sa _première tendance_, nous en convenons, est de renchérir en -favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _déprécier_ en -éloignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller -jusqu'à surmonter la première. - -Et, quand cela est arrivé, le public perd toute la consommation -empêchée par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix. - -Celui-ci joue alors le rôle ridicule dans lequel nous avons fait -paraître le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'élevant sans -cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où, -en ajoutant 5 p. % au taux de l'impôt, on eut 5 p. % de moins de -recette[50]. - -[Note 50: V. le nº 33, page 186.--(_Note de l'éditeur._)] - - -41.--L'IMPÔT DU SEL. - - 20 Juin 1841. - -Pour la seconde fois, la réduction de l'impôt sur le sel a été votée -par la Chambre des députés à la presque unanimité; ce qui n'aura -d'autre conséquence, à ce qu'il paraît, que de déterminer le ministère -à mettre la question à l'étude pour l'année prochaine. - -Parmi les arguments dont on s'est servi dans le débat, il en est un -qui revient à propos de toute réduction de taxes et particulièrement -au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de -rectifier les idées qui ont été émises à ce sujet. - -Les députés qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru -devoir prédire un accroissement de consommation, d'où ils concluaient -que le déficit du Trésor serait bientôt à peu près comblé. - -Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la -consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait -directement par l'homme, était aujourd'hui tout ce qu'elle peut être; -qu'elle ne serait point modifiée par la réduction de la taxe, ni même -alors que le sel serait gratuit; d'où la conséquence que le déficit du -Trésor serait exactement proportionnel à la diminution de l'impôt. - -Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manière -générale cette question: - -«Une diminution dans la taxe, et par conséquent dans le prix vénal de -l'objet taxé, entraîne-t-elle _nécessairement_ un accroissement de -consommation?» - -Il est certain que ce phénomène s'est produit si souvent, qu'on -pourrait presque le considérer comme une loi générale. - -Cependant, il y a une distinction à faire. - -Si l'objet que frappe la taxe est d'une nécessité telle que ce soit -une des dernières choses dont l'homme consente à se passer, la -consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle -peut être. Alors, à mesure que l'impôt en élève le prix, il arrive -qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet supposé -nécessaire. De même, si le prix baisse par suite d'une réduction -d'impôt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais -celle des choses dont on avait été forcé de se priver pour ne pas -manquer de l'objet indispensable. - -Il faut à l'homme, pour respirer, une certaine quantité d'air. -Supposons qu'on parvienne à le frapper d'une taxe élevée: l'homme fera -évidemment tous ses efforts pour continuer à avoir la quantité d'air -sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera à ses outils, à ses -vêtements et même à ses aliments, avant de renoncer à l'air; et si -l'on vient à diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation -de l'air qui augmentera, mais celle des vêtements, des outils, des -aliments[51]. - -[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est -infaillible ici et ne nuit à personne. Il en est tout autrement de ces -effets vantés par l'école protectionniste, à l'égard desquels l'auteur -a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront -prêt à examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2 -de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 à 182.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Il nous semble donc que ceux de MM. les députés qui ont repoussé la -réduction de l'impôt du sel, en se fondant sur ce que la consommation, -malgré la taxe, est tout ce qu'elle peut être, ont, sans s'en douter, -produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre -l'exagération de cet impôt. C'est comme s'ils avaient dit: «Le sel est -une chose si indispensable à la vie, que, dans tous les rangs, dans -toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le -prix, une quantité déterminée et invariable. Maintenez-le à un prix -élevé, n'importe; l'ouvrier se vêtira de haillons, il se passera de -remèdes dans la maladie, il se privera de vin et même de pain plutôt -que de renoncer à une portion quelconque du sel qui lui est -nécessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vêtir, se -mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.» - -Il est donc impossible d'échapper à ce dilemme: - -Ou la consommation du sel augmentera par suite de la réduction du -prix; en ce cas, le trésor n'aura point à subir la perte annoncée; - -Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un -objet tellement nécessaire à la vie, que la taxe la plus exagérée n'a -pu déterminer les hommes, même les plus pauvres, à en retrancher de -leur consommation une quantité quelconque. - -Et quant à nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impôt un argument -plus décisif. - -Il est vrai que les besoins du Trésor sont toujours là, comme une _fin -de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hélas! une -chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si -l'on veut voter ces réductions d'impôts, il ne faut pas commencer par -voter sans cesse des accroissements de dépenses. Combien de temps doit -durer l'éducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive -enfin à la découverte ou du moins à l'application de cette triviale -vérité? C'est un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre. - -Modérez l'excès des _travaux_ publics, s'est écrié M. Dupin aîné qui, -du reste, nous semble avoir donné à tout ce débat sa véritable -direction. Nous répéterons ce mot avec une légère variante. Modérez -l'excès des _services_ publics, ne laissez à l'État que ses -attributions véritables; alors il sera facile de diminuer les dépenses -et par conséquent les impôts[52]. - -[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget républicain_; et page -468, le _Discours sur l'impôt des boissons_.--(_Note de l'éditeur._)] - - -42.--DISCOURS À BORDEAUX. - - 23 Février 1846. - -MESSIEURS, - -En présence d'une assemblée si imposante, qui réunit dans cette -enceinte tant de lumières, d'esprit d'entreprise, de richesses et -d'influence, vous ne serez pas surpris que j'éprouve une émotion -insurmontable, et que je commence par réclamer votre indulgence. Je -parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions -prises par notre honorable président. Eussions-nous à notre tête un -chef moins expérimenté, il faudrait encore nous soumettre à sa -direction; car mieux vaut un plan même médiocre que l'absence, ou, ce -qui revient au même, la multiplicité des plans. Mais puisque -l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses -opérations à un de ces hommes rares, à la tête froide et au coeur -chaud, qui tire plus d'autorité encore de son caractère personnel que -de sa position élevée, il ne nous reste plus qu'à marcher au pas, sous -sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, à la conquête -du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannière: _La -Liberté des Échanges!_ - -Messieurs, la première épreuve par laquelle est condamnée à passer -notre grande entreprise, c'est le _dénigrement_, qui s'attache -toujours à la pensée généreuse qui cherche à se traduire en fait. -Grâce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms, -qui figureront ce soir au bas de notre acte de société, imposeront -silence à bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a déjà -dit que notre association est une copie, une pâle copie de la Ligue -anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au -même but, ne sont pas amenés à prendre des moyens analogues? Non, nous -ne copions pas la Ligue, nous obéissons aux nécessités de notre -situation. D'ailleurs, est-ce la première fois que Bordeaux élève la -voix pour la liberté des échanges? La Chambre de commerce de cette -ville ne combat-elle pas depuis longues années pour cette cause? Cette -cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est -fondée dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont échoué -jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient à la législation qui ne peut que -suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question là où -elle doit être préalablement vidée,--devant le public,--que nous nous -levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre -adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous -faisons; il y a longtemps qu'il a ses comités, ses finances, ses -moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la -loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui -emprunterons pas, c'est le mystère de son action. Il lui faut le -secret, il lui faut des journaux achetés par-dessous main. À nous, il -faut l'air, le grand jour, la sincérité. - -Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous -dispensés de bon sens et de dévouement parce qu'il s'est rencontré du -bon sens en Angleterre? Oh! plaise à Dieu que nous empruntions à la -Ligue ce qui fera sa gloire éternelle! Plaise à Dieu que nous -apportions à notre oeuvre la même ardeur, la même persévérance et la -même abnégation; que nous sachions comme elle nous préserver de tout -contact avec les partis politiques; grandir, acquérir de l'influence, -sans être tentés de la détourner à d'autres desseins, sans la mettre -au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne -dans un homme, puisse-t-il, à l'heure du triomphe, finir comme finit -Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage -invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille; -M. Peel est lui-même le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait -voir, en espérance, son fils premier lord de la trésorerie. Il -répondit simplement: «Je me crois plus utile à la cause en restant son -défenseur officieux.»--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la -Ligue l'a placé sur un piédestal qui l'élève plus haut que -l'aristocratie elle-même, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des -forces populaires capables de tenir en échec les whigs et les tories; -aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner -cette immense puissance à l'achèvement de quelque autre grande -entreprise, aucune passion, aucune séduction ne peut l'émouvoir; il -s'apprête à briser de ses mains l'instrument de son élévation, et il -dit à l'aristocratie: - -«Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur -un autre terrain. La Ligue s'est fondée pour l'abolition des -monopoles: abolissez-les ce matin, et, dès ce soir, la Ligue sera -dissoute.» Non, jamais, depuis dix-huit siècles, le monde n'a vu -s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicité. - -Mais si la Ligue nous offre de beaux modèles, ce n'est point à dire -que nous ayons à copier servilement sa stratégie. À qui fera-t-on -croire que ces hommes graves dont je suis entouré, que des négociants -rompus aux affaires et versés dans la connaissance des moeurs et des -institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi -notre Association diffère de la Ligue anglaise? - -En Angleterre, le système protecteur avait deux points d'appui: -l'erreur économique et la puissance féodale. On conçoit sans peine que -l'aristocratie, tenant en main le privilége de faire la loi, et avec -lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait établis -principalement en sa faveur. - -Lors donc que des réformateurs véritables, non plus des Huskisson et -des Baring, mais des réformateurs sortis du peuple, se sont levés -contre le régime restrictif, ils se sont trouvés en face d'une -difficulté dont heureusement notre voie est débarrassée depuis un -demi-siècle. - -Il s'agissait bien, comme chez nous, de réformer la loi, de détruire -le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point -seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, héréditaire, -féodal, de faire la loi, de décréter la chute ou le maintien de leur -propre monopole. - -Il fallait ou arracher à l'aristocratie la puissance législative, -c'est-à-dire faire une révolution, ou la déterminer par la peur à -abandonner la part du lion qu'elle s'était faite à elle-même, par -l'exploitation légale des tarifs. - -La Ligue résolut, dès le premier jour, de rejeter les moyens -révolutionnaires. Il ne lui restait donc qu'à instruire le peuple de -la vérité économique, à lui faire comprendre l'injustice dont il était -victime et à lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant -pour le porter jusqu'à l'extrême limite de la légalité, et pour ainsi -dire jusqu'à ce degré d'irritation au delà duquel il n'y a que -convulsions sociales. - -Mais, si le poids que les ligueurs avaient à soulever était énorme, si -énorme qu'on comprend à peine qu'ils n'en aient pas été effrayés, il -faut dire que cette difficulté même mettait en leurs mains un puissant -levier. Les mots magiques: liberté, droits de l'homme, oppression -féodale, venaient naturellement se placer dans la question économique, -lui enlever son aridité et lui faire trouver le chemin de la fibre la -plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait même -aux estomacs, car, par une coïncidence qui s'explique naturellement, -il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection -pesait sur les aliments et principalement sur le pain. - -Cette situation étant donnée, on comprend les procédés de la Ligue, -meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, éloquence -passionnée, inscription incessante des ouvriers sur les listes -électorales, enfin toute l'agitation nécessaire pour mettre aux mains -d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire -capituler la puissance des whigs et des tories. Hé bien! qu'a de -commun cette situation avec la nôtre? Si, comme les Anglais, nous -avons un préjugé économique à détruire, avons-nous comme eux une -puissance féodale à combattre? Avons-nous un 89 à montrer toujours au -bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a passé sur -la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent à l'opinion -la pensée de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir, -notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est -ceci: Le droit de propriété est-il reconnu en France? Avons-nous ou -n'avons-nous pas la propriété de nos facultés? Avons-nous ou -n'avons-nous pas la propriété de notre travail? Si nous l'avons, -comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs, -cette chose que je puis consommer directement et détruire pour mon -usage, je ne la puisse pas porter sur quelque marché que ce soit dans -le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus à ma -convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas -rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti à me donner en -échange?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais -en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter -atteinte au travail national, puisque tout travail étranger que je -fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait -sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs -directs entre le producteur immédiat et le consommateur immédiat. Mais -tout ce vaste mécanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces -banquiers, négociants, marchands, ce numéraire, peuvent-ils altérer la -nature intime de l'échange, qui est toujours troc de travail contre -travail? Qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra qu'ils n'ont -d'autre destination et d'autre résultat que de faciliter et multiplier -à l'infini les échanges. - -Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a -mis en oeuvre, il ne nous est pas nécessaire. Nous n'avons point à -exalter les passions démocratiques jusqu'à les rendre menaçantes. Nous -n'attaquons pas les intérêts d'un corps de législateurs héréditaires; -la seule chose que nous ayons à combattre, c'est une erreur, une -fausse notion, un préjugé profondément enraciné dans les esprits, et -qui développe sur sa tige ce fruit empoisonné, le monopole. Nous -n'attaquons pas même spécialement telle ou telle restriction en -particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un à un tous les joncs -qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en détourne l'humidité -malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les -intelligences le principe même de la protection qui nourrit tous les -monopoles. La tâche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas -de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de -nous? Les États-Unis sont sur le point d'affranchir les importations. -Qui n'a lu le message du président Polk et l'admirable rapport du -secrétaire Walker? Le Zollverein suspend les réunions où devait se -décider l'élévation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande -mesure de sir Robert Peel, précédée d'expériences si réitérées et si -décisives? À ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond -regret qu'ont éprouvé les amis de la liberté commerciale, quand ils -ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tâches -contraires à l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme -qui a aspiré à la gloire de cette réforme n'a-t-il pas voulu que le -monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit? -Pourquoi a-t-il placé dans l'exception les vins, comme pour attester -qu'au moment même où il rejetait la déception de la réciprocité, il en -voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il enveloppé, -dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si, -au lieu de parler d'accroître l'armée et la marine, sir Robert Peel -avait dit: «Puisque nous affranchissons les échanges, puisque nous -ouvrons au monde le marché de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de -guerre à craindre. Le jour où le bill que je vous présente recevra la -sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions à -M. Packenham pour qu'il abandonne aux États-Unis l'Orégon contesté, -l'Orégon incontesté; et au consul d'Angleterre à Alger, pour qu'il -cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la -suite nécessaire de cette politique nouvelle est une diminution -considérable des forces de terre et de mer, et une réduction -correspondante de subsides.» Si M. Peel eût tenu ce langage, qui peut -calculer l'effet moral qu'il eût produit sur l'Europe? Nous n'aurions -pas besoin aujourd'hui de prouver péniblement la lumière, elle -jaillirait radieuse de la réforme anglaise. - -On dira, j'en suis sûr: Mais ce sont là des chimères, des rêves -généreux peut-être, mais plus vains encore que généreux.--Non, ce ne -sont pas des chimères. Ces conséquences sont contenues dans le -principe que l'Angleterre a proclamé, et j'ose affirmer qu'il n'y a -pas un ligueur qui les désavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait -prédit la réforme commerciale, on l'aurait traité de visionnaire. Et -moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de débouchés, non -par vertu, mais par intérêt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que -son honneur soit ménagé, elle renoncera à l'Orégon, dont elle n'aura -que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_ -autant et mieux que par droit de conquête. Pour moi, Messieurs, je -tiens autant qu'un autre au développement du bien-être matériel de mon -pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexité qui existe -entre ces trois choses: liberté commerciale, prospérité, paix -universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre -à ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assignée. -(_V. tome VI, page 507._) - -Donc l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, l'Italie même, -s'avancent vers l'ère nouvelle qui s'ouvre à l'humanité. La France -voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intérêts égoïstes, à la -queue des nations? Après s'être laissé ravir le noble privilége de -donner l'exemple, dédaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le -moment est venu, élevons intrépidement principe contre principe. Il -faut savoir, enfin, de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons, -si l'on nous démontre qu'on enrichit les peuples en les isolant, -alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforçons nos barrières -internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports -et nos rivières, et demandons à nos navires, pour dernier service, -d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi -n'élèverions-nous pas des barrières entre tous les départements? -Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se -payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la -_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin -que les hommes, forcés de se suffire à eux-mêmes, soient partout -_indépendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet -glacé des Pyrénées?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons, -réclamons, agitons, tant que nos intérêts seront sacrifiés et nos -droits méconnus. - -Proclamons le principe de la liberté, et laissons au temps d'en tirer -les conséquences. Demandons la réforme, et laissons aux monopoleurs le -soin de la modérer. Il est des personnes qui reculent devant -l'Association parce qu'elles redoutent la liberté immédiate. Ah! -qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des législateurs; la -réforme ne dépend pas de nos votes; la lumière ne se fera pas -instantanément, et le privilége a tout le temps de prendre ses -mesures. Ce mouvement sera même un avertissement pour lui, et l'on -doit le considérer comme un des moyens tant cherchés de transition. -Levons-nous calmes, mais résolus. Appelons à nous Nantes, Marseille, -Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumière et -d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble -privilége de donner le signal de tous les grands progrès sociaux. -Voulez-vous que je vous dise ma pensée? Dans deux heures nous saurons -si le mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre -du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui -son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici à haute voix: Je défie -tous les prohibitionnistes et tous leurs comités, et tous leurs -journaux de faire désormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole, -c'est quelque chose. - -Mais pour cela, soyons forts; et, pour être forts, soyons unis et -dévoués. Ce conseil, dit-on, est tombé d'une bouche officielle: «Soyez -forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons.» Je m'en empare et je -répète: «Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous -pas par le pouvoir, nous le serons par la vérité.» Mais ne croyons pas -que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien -que nous plaidons sa cause aussi bien que la nôtre. Vienne la liberté -du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui -pèsent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la liberté -du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces -nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le règne -de la dynastie de Juillet. - -Je ne puis me défendre d'une profonde anxiété quand je pense à ce qui -va se décider bientôt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement -l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de -savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles. -Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions -acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit -de savoir si les Français, comme on les en accuse, trouvant trop -longue la route de la légalité et de la propagande, ne savent -poursuivre que par des moyens violents des réformes éphémères. Il -s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dévouement, de l'esprit -public, de la vie,--ou si nous sommes une société assoupie, -indifférente, léthargique, incapable d'une action suivie, et tout au -plus animée encore par quelques rares et vaines convulsions. La France -a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientôt notre honorable -Président proclamera votre réponse. - - -43.--SECOND DISCOURS[53]. - -[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en -reproduisons tout ce qu'en a conservé le _Journal des Économistes_, -dans son numéro d'octobre 1846.--(_Note de l'éditeur._)] - - Prononcé à Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846. - - La première partie de ce discours est à l'adresse de ceux qui - accusent les libre-échangistes de ne pas _ménager les - transitions_. - -Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait -que six heures par jour. Hélas! mon village et bien d'autres ont été -ruinés par le régime protecteur; on n'y a pas toujours le nécessaire, -à plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne -travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne -manquait pas d'énergie, il parvint à expédier le même ouvrage, en y -consacrant douze heures de pénible labeur. - -Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui -disait: «Vous êtes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous -n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous êtes occupé toute la -journée; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail, -c'est la richesse.» (Hilarité.) - -Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait déjà millionnaire, et il -s'encroûta si bien de cette doctrine qu'il refusait opiniâtrement de -se laisser opérer. - -Alors ses parents et ses amis se concertèrent pour le tirer d'erreur. -Ils cherchèrent à lui démontrer que le travail n'est de la richesse -qu'autant qu'il est suivi de quelques résultats. Je crois même que mon -ami, M. Wolowski, leur a dérobé l'argument du _tread-mill_, qu'il vous -soumettait tout à l'heure avec tant d'à-propos.--Le malade était sur -le point d'être persuadé. - -Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit: -Vos parents sont de beaux _théoriciens_, et peut-être ont-ils raison _en -principe_. Mais vous ont-ils parlé du danger de la _transition_?--Ils ne -m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils -veulent exposer vos yeux subitement à la clarté du soleil et vous faire -perdre à jamais la vue. (L'hilarité redouble.) - -Le malade, toujours crédule, s'en fut à ses parents et leur dit: Vous -ne m'aviez pas parlé de la _transition_. Vous voulez donc me rendre -aveugle? - ---Vous ne seriez pas pis que vous n'êtes, répondirent les parents. -(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire -perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parlé de -_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de -l'oculiste. Il fallait bien vous décider à l'appeler. Nous n'étions -préoccupés que de combattre votre égarement. Une fois cela obtenu, -nous laisserons faire l'opérateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende -pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau -sur les yeux toute votre vie, sous prétexte de _ménager la -transition_. (Éclats de rires.) - -L'aveugle fut convaincu, se laissa opérer, et la transition ne fit -aucune difficulté; car malgré tous les raisonnements du concurrent, -qui ne cessait de crier: «N'ôtez pas le bandeau ou tout est perdu,» le -malade était le premier à demander la lumière. (Très-bien! très-bien!) - -Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidèlement le rôle -de chacun dans le grand débat qui nous occupe. Le pauvre aveugle, -c'est le peuple, qui a perdu une faculté précieuse, ce qui l'oblige à -plus de travail. Le faux ami, ce sont les théoriciens de la -protection, qui, après avoir cherché à persuader au peuple qu'il était -trop heureux d'être privé d'une faculté, et ne pouvant plus tenir ce -terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis -du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose à -faire qu'à le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera -ensuite de lui-même la _liberté des échanges_. L'opérateur, c'est le -gouvernement, et l'Association n'a rien à démêler avec lui, si ce -n'est de veiller à ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller -perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous à un autre; -il n'en manque pas. (Rires et bravos.) - - L'hilarité générale interrompt un moment la séance. - - La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une - démonstration économique assez difficile, l'orateur a triomphé de - son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a démontré, à - son tour, qu'il y a au fond du système protecteur une grande - déception, même pour les industries qui croient le plus en - profiter. - -Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci -est très-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style -familier est bien de mise devant un auditoire si éclairé. Je -m'empresse de me placer sous l'autorité du bon La Fontaine, qui était -bien Français, et qui disait: - - «Si Peau d'âne m'était conté, - J'y prendrais un plaisir extrême.» - -D'ailleurs, je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas -fait mon cours de rhétorique, et je ne puis pas même dire comme -Lindor: - - «Je ne suis qu'un simple bachelier,» - -Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale: - - «Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.» - -Donc un homme descendait une montagne, le baromètre à la main. Quand -il fut au fond de la vallée: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le -mercure a monté! Il faut de toute nécessité qu'il ait perdu de son -poids. - -Cet homme se trompait. Ce n'était pas le mercure, c'était l'atmosphère -qui avait changé. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide -dans un tube dépend de deux circonstances: de sa pesanteur spécifique -sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse. - -Voilà, Messieurs, la source de toutes les erreurs économiques. On -cherche la _valeur_ d'un objet en lui-même, dans son utilité -intrinsèque, dans le travail qu'il a occasionné; et l'on oublie que -cette valeur dépend aussi du milieu dans lequel l'objet est placé. Par -exemple, si le sol sur lequel je suis était à vendre, il trouverait -probablement des acquéreurs à des centaines, à des milliers de francs -la toise carrée. Dans mon pays des Landes, une égale superficie de -terrain se donnerait pour cinq centimes. D'où vient la différence? -Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, messieurs, -on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts -chez nous qu'à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre -_milieu_: il est environné d'une population nombreuse, riche, qui veut -être logée. - -Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend -de sa montagne, où il ne gagnait peut-être pas dix sous par jour, ne -subit pas, en arrivant à Paris, une transformation instantanée. Ses -muscles ne prennent pas tout à coup de la force et son esprit du -développement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il -est dans un autre milieu[54]. - -[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais je crains que ces détails techniques ne vous fatiguent. (Non! -non!--Parlez! parlez!). - -Le monde, au point de vue économique, peut être considéré comme un -vaste bazar où chacun de nous apporte ses services et reçoit en -retour... quoi? des écus, c'est-à-dire des _bons_ qui lui donnent -droit à retirer de la masse des services équivalents à ceux qu'il y a -versés. - -Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront -d'autant plus recherchés, d'autant plus demandés, auront d'autant plus -de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_, -_toutes choses égales d'ailleurs_, c'est-à-dire le grand réservoir -commun, le _milieu_ demeurant également pourvu. Et voilà pourquoi nous -avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions opérer la -rareté du service qui fait l'objet de notre industrie, en éloignant -nos concurrents. - -Mais il est bien clair que, si nous réussissions tous dans ce voeu, -la rareté se manifesterait, non-seulement dans l'objet spécial que -nous présentons au grand réservoir commun, mais encore à l'égard de -tous les produits qui le composent et qui forment, relativement à -chaque service déterminé, cette atmosphère, ce milieu dont je parlais -tout à l'heure. En sorte que, de même qu'il n'y aurait aucune -variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son -poids, s'il était promené dans une atmosphère constamment allégée en -même proportion, de même il n'y a aucune variation dans la _valeur -nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la rareté s'opère -également sur toutes à la fois. - -Et c'est là ce que fait précisément le régime protecteur. Il dit au -maître de forges: «Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves -pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je -vais élever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela, -j'écarterai le fer étranger.» - -S'il s'arrêtait là, il commettrait une injustice envers tous ceux qui -échangent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Après -avoir opéré la rareté du fer, poussé par le même motif, il opère la -rareté des bestiaux, du drap, du blé, des combustibles, de l'huile, en -un mot, de l'atmosphère dans laquelle le fer est plongé. Il en détruit -les ressources, les moyens d'échange, les débouchés, la force -d'absorption: en un mot, il rétablit au taux primitif toutes les -valeurs nominales. - -Mais n'y a-t-il rien de changé cependant? n'y a-t-il que des -compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance changée en rareté. Les -produits ont conservé leur valeur relative, mais il y en a moins, et -par conséquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses. - -De cette démonstration, on peut tirer plusieurs conséquences. - -La première, c'est que le système protecteur est une déception, et -qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur -conférer le triste privilége de la _rareté_, dont le propre, il est -vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais -opérant de même sur tout, ce n'est pas la _rareté_ relative, mais bien -la _rareté absolue_ qu'il procure, manquant même son but immédiat[55]. - -[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés, -c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour -chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir -les autres, puisque la richesse générale est ce _milieu_ qui donne de -l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun; -et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine -n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible -de démonstration rigoureuse[56]. - -[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)] - -Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement -_injuste_.--Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés, -car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,--il n'en a pas la -prétention,--la faveur d'une _rareté_ exactement proportionnelle. - -Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent -tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de -recevoir aucune compensation par l'action des tarifs? - -Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la -population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous -prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature. - -Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que -le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel -susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme -que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une -taxe. - -Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas, -je veux parler de la _sécurité_. Ce service absorbe, ou est censé -absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les -ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires, -marins, collecteurs de taxes, etc., etc. - -Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend -des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires, -greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc., -etc. - -Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de -distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et -en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc., -etc. - -Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se -consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs, -cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers, -etc., etc. - -Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de -la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne -craignent pas la concurrence étrangère: les vins, les soies, les -articles de Paris, etc. - -Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en -peuvent jamais recevoir aucune compensation. À leur égard, l'injustice -de ce système est évidente. - -Messieurs, j'ai insisté principalement sur la question de justice, -parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a -deux faces comme Janus. Le côté économique a des traits incertains; il -faut être du métier pour en discerner la laideur. Mais du côté moral -on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le -prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la -propagande? Parlez aux hommes de leurs intérêts, montrez-leur comment -le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de -_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon -siècle et dans mon pays.--Et voilà pourquoi, tant que ma main pourra -tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de -crier: Justice pour tous! liberté pour tous! égalité devant la loi -pour tous![57]» - -[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)] - - -44.--TROISIÈME DISCOURS. - - Prononcé le 3 juillet 1847, à la salle Taranne, devant une - réunion de jeunes gens appartenant presque tous à l'école de - droit. - -MESSIEURS, - -J'ai ardemment désiré me trouver au milieu de vous. Bien souvent -quand, sur des matières qui intéressent l'humanité, je sentais dans -mon esprit l'évidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion -inséparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant -la jeunesse des écoles!--car la parole est une semence qui germe et -fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les -procédés de la nature, plus on admire leur harmonieux enchaînement. Il -est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait -sentir surtout au début de la vie. Aussi, voyez avec quelle -merveilleuse industrie elle a placé, dans cette période, la faculté et -le désir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la -fraîcheur de la mémoire, la promptitude de la conception, la puissance -d'attention, et ces qualités pour ainsi dire physiologiques, qui sont -l'heureux privilége de votre âge, mais encore cette condition morale -si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le -_désintéressement_[58]. - -[Note 58: V. la dédicace du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] - -Loin de moi la pensée de faire ici la satire de la génération dont je -suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a -moins d'aptitude à secouer le joug des erreurs dominantes. Même dans -les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions, -un progrès a bien de la peine à se faire accepter par elle. Harvey -disait n'avoir jamais rencontré un médecin au-dessus de cinquante ans -qui ait _voulu_ croire à la circulation du sang. Je dis voulu parce -que, selon Pascal, «la volonté est un des principaux organes de la -créance.» Et comme l'intérêt agit sur les dispositions de la volonté, -est-il surprenant que les hommes que leur âge met aux prises avec les -difficultés de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui -agissent en conséquence de convictions enracinées, qui se sont tracé -par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une -doctrine qui pourrait déranger leurs combinaisons, et ne croient, en -définitive, que ce qu'ils ont intérêt à croire? - -Il n'en est pas ainsi de l'âge destiné à l'étude et à l'examen. La -nature eût contrarié ses propres desseins, si elle n'avait pas fait -cet âge désintéressé. Il se peut, par exemple, que la doctrine du -_Libre-Échange_ froisse les intérêts de quelques-uns d'entre vous ou -du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet -obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte. -Voilà pourquoi j'ai toujours désiré me mettre en communication avec -vous. - -Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer à traiter à fond, -ni même à aborder aujourd'hui la question du libre-échange. Une -séance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son -importance et sa connexité avec d'autres questions fort graves, afin -de vous inspirer le désir de l'étudier. - -Une des accusations les plus fréquentes qu'on dirige contre -l'Association du libre-échange, c'est de ne pas se borner à réclamer -quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes, -mais de proclamer le _principe_ même du libre-échange. Ce principe, on -ne le combat guère, on le respecte, on le salue quand il passe; mais -on le laisse passer. On ne veut à aucun prix ni de lui ni de ceux qui -le soutiennent. Ce qui me détermine à choisir ce sujet, ce sont les -faits qui viennent de se passer dans une élection récente, et qui -peuvent se résumer dans le dialogue suivant entre les électeurs et le -candidat: - -«Vous êtes un homme honorable; vos opinions politiques sont les -nôtres; votre caractère nous inspire toute confiance; votre passé nous -garantit votre avenir; mais vous voulez la réforme des tarifs?--Oui. - ---Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui. - ---Nous l'entendons de même. Mais vous la rattachez à un _principe_ que -vous exprimez par le mot _libre-échange_? - ---Oui. - ---En ce cas, vous n'êtes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une -foule d'autres candidats qui nous promettent à la fois les avantages -de la liberté et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir -un d'entre eux.» - -Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers -de notre époque, c'est cette disposition à repousser les principes, -qui ne sont après tout que la logique de l'esprit. Par là, on -décourage les hommes à conviction; on les induit à introduire dans -leur profession de foi des phrases ambiguës, destinées à satisfaire, -au moins _à demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre -pas par cette porte dans la vie publique sans que la pureté de la -conscience en soit altérée. Je sais bien comment raisonne le candidat -en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais déserter -le principe et avoir recours à l'expédient. Il s'agit de réussir. Mais -une fois nommé, je reprendrai toute la sincérité de mes convictions... -Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de -l'équivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui décide à en -faire un second, jusqu'à ce qu'enfin, alors même que les circonstances -extérieures vous rendraient toute votre liberté, le mal a pénétré dans -la conscience elle-même; et l'on se trouve descendu de ce niveau de -rectitude où l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les conséquences! De -toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de -plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait à la cause, -peut-être la trouverait-on dans l'esprit du corps électoral lui-même, -qui exige des candidats la renonciation à un principe, c'est-à-dire à -toute idée arrêtée, à toute logique, à toute foi. - -Et certes, s'il est un droit qu'on puisse réclamer à titre de _droit_, -c'est-à-dire en conformité d'un principe, c'est bien la _liberté des -échanges_. - -Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considérons -l'échange non-seulement comme un corollaire de la propriété, mais -comme se confondant avec la propriété elle-même, comme étant un de ses -éléments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la -propriété respective de choses que deux hommes ont créées par le -travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un -d'eux fût-il étranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on, -résulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise à son pays -en cédant à un étranger, contre un objet de valeur équivalente, la -chose même qu'on a le droit de consommer et de détruire. - -Je vais plus loin. Je dis que l'échange c'est la _Société_. Ce qui -constitue la sociabilité des hommes, c'est la faculté de se partager -les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_échanger_ leurs -services. S'il était vrai que dix nations pussent augmenter leur -prospérité en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix -départements. Je défie que les protectionnistes fassent un argument en -faveur du travail national, qui ne s'applique au travail -départemental, puis au travail communal, puis à celui de la famille, -et enfin au travail individuel; d'où il suit que la restriction, -poussée à ses dernières conséquences, c'est l'isolement absolu, c'est -la destruction de la société[59]. - -[Note 59: V. au tome VI, le chap. _Échange_.] - -Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-là; -qu'ils ne restreignent les échanges que dans certaines circonstances -et quand cela leur convient. Ce n'est pas là une justification pour -des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas à -l'occasion des échanges qu'ils laissent libres, mais à l'occasion de -ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous déclarons leur -principe faux, nuisible, attentatoire à la propriété, antagonique à la -société. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est -précisément ce qui en prouve l'absurdité qu'il ne puisse soutenir -cette épreuve. - -Vous voyez bien que nous avions en présence un principe faux. Et que -pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai? - -Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une idée a -envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, même -instinctif, est généralement répandu, il doit y avoir en eux quelque -chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du -libre-échange, considérée comme principe absolu, terreur qui s'est -emparée de ceux-là mêmes qui veulent la réforme commerciale, provient -d'une confusion. Permettez-moi de l'éclaircir. - -On suppose que vouloir la liberté des échanges, en principe, c'est -vouloir que les échanges ne puissent subir de restrictions en aucun -cas et sous aucun prétexte. - -D'abord, mettons de côté les échanges immoraux, frauduleux, -déshonnêtes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et -le devoir du Gouvernement de réprimer l'abus de toutes les facultés, -de celle d'échanger comme de toutes les autres. - -Quant aux échanges qui ne blessent pas l'honnêteté, ils peuvent être -restreints, nous en convenons, dans un but spécial. Le principe n'est -engagé que lorsque la restriction est décrétée à cause de l'avantage -qu'on prétend trouver dans la restriction elle-même. - -Si, par exemple, l'État a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en -procurer suffisamment, et par d'autres procédés moins onéreux, qu'en -taxant certains échanges, il est impossible de dire que la taxe blesse -le principe de la liberté, pas plus que l'impôt foncier n'infirme le -principe de la propriété. Mais alors tout le monde reconnaît que la -restriction est un inconvénient attaché à la perception de la taxe. De -là à restreindre pour restreindre, il y a l'infini. - -Le port des lettres est taxé en moyenne à 45 centimes, et rend au -Trésor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des -finances n'a dit qu'il a porté la taxe à ce taux pour empêcher -d'écrire, parce que les relations épistolaires sont mauvaises en -elles-mêmes. S'il pouvait compter sur un revenu égal d'une taxe -moindre, il n'hésiterait pas à la réduire. Mais que penseriez-vous, -s'il venait dire à la tribune: «Il est funeste en principe qu'on -s'écrive, et pour l'empêcher, sacrifiant même les 20 millions que je -retire de cette taxe, je vais la porter à 10 fr., 50 fr., 100 fr., -enfin, jusqu'à ce qu'on n'écrive plus. Et quant au revenu actuel, qui -sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres -impôts?» - -Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la -taxe actuelle il y a toute l'épaisseur d'un principe, puisque, dans le -premier cas, on déplore que la taxe restreigne les relations -épistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but -systématique de détruire ces relations? - -Et c'est là le caractère que nous combattons dans la douane. Elle -restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de -créer des ressources au trésor, mais, au contraire, elle sacrifie le -trésor par l'exagération des taxes, et même par la prohibition, dans -le but avoué, intentionnel, systématique, d'empêcher des échanges. En -tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc très-expressément sur le -principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction -pour la restriction même, la considérant comme bonne en soi, et même -comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est -à ce principe que nous opposons le principe de la liberté. - -On cherche encore à prévenir, à épouvanter le public de ce que nous -voulons, à ce qu'on assure, passer sans transition d'un système à -l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu'à quand la France sera-t-elle dupe -de ces manoeuvres stratégiques des gens qui exploitent la restriction? - -Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre à l'opinion que le -principe de la liberté est juste, vrai et avantageux,--et que celui de -la restriction est inique, faux et nuisible. - -Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est -engagé dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance -qui nous sépare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face, -revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer à -marcher vers le couchant. - -Et quand nous demanderions une réforme instantanée, est-ce que cela -dépend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorité? -n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intérêts en présence -pour être bien assurés que la réforme sera lente, et ne sera que trop -lente? - -Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou -lentement?--Ce sont deux questions indépendantes l'une de l'autre, et -qui n'ont même aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que, -dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous -d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons différer d'avis -sur la durée convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes -unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engagée dans une -mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de -perturbation possible_. L'immense majorité de nos collègues pense que -cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera -plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre, -croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus -générale, serait en même temps la moins douloureuse; et si c'était ici -le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l'appuierais -sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce -Champenois qui disait à son chien: «Pauvre bête, il faut que je te -coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'épargner des souffrances, -je ménagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les -jours.» - -Mais, je le répète, la question pour nous n'est pas de savoir combien -de kilomètres la réforme fera à l'heure; la seule chose qui nous -occupe, c'est de décider l'opinion publique à prendre la route de la -liberté au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un -équipage qui prétend aller vers les Pyrénées, et qui, selon nous, y -tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous -mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons -de géographie et de topographie; voilà tout. - -Il y a cependant une différence. Quand on prouve à un cocher qu'il se -trompe, son erreur se dissipe tout à coup, et il tourne bride au plus -tôt. Il n'en est pas ainsi de la réforme commerciale. Elle ne peut que -suivre le progrès de l'opinion, et, en ces matières, ce progrès est -lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'après nous-mêmes, -l'instantanéité d'une réforme, fût-elle désirable, est une -impossibilité. - -Après tout, je m'en console aisément, Messieurs, et je vous dirai -pourquoi. C'est que les lumières qu'une discussion prolongée -concentrera sur la question du libre-échange, devront nécessairement -éclairer d'autres questions économiques qui ont, avec le -libre-échange, la plus étroite affinité. - -Je vous en citerai quelques-unes. - -Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le -dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prospérer -qu'aux dépens des autres peuples; et la politique internationale, il -faut le dire, est fondée sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu -entrer dans les convictions publiques? - -Il n'y a rien qui modifie aussi profondément l'organisation, les -institutions, les moeurs et les idées des peuples que les moyens -généraux par lesquels ils pourvoient à leur subsistance; et ces -moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans -son acception la plus étendue, et la production.--Car, Messieurs, les -ressources que la nature offre spontanément aux hommes sont si -limitées, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail -humain; et ces produits, il faut qu'ils les créent ou qu'ils les -ravissent à d'autres hommes qui les ont créés. - -Les peuples de l'antiquité, et particulièrement les Romains,--dans la -société desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous -accoutume à admirer et que l'on propose sans cesse à notre imitation, -vivaient de rapine. Ils détestaient, méprisaient le travail. La -guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes -leurs consommations. - -Il en était de même des peuples dont ils étaient environnés. - -Il est bien évident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le -profit de l'un est le dommage de l'autre, était de la plus rigoureuse -vérité. Il en est nécessairement ainsi entre deux hommes ou deux -peuples qui cherchent réciproquement à se spolier. - -Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos -premières impressions, toutes nos premières idées, nos modèles et les -sujets de notre vénération presque religieuse, il n'est pas bien -surprenant que cette maxime ait été considérée par nos sociétés -industrielles comme la loi des relations internationales[60]. - -[Note 60: V. au tome IV, _Baccalauréat_ et _Socialisme_, p. -442.--(_Note de l'éditeur._)] - -Elle sert de base au système restrictif; et si elle était vraie, il -n'y aurait pas de remède entre l'incurable antagonisme que la -Providence se serait plu à mettre entre les nations. - -Mais la doctrine du libre-échange démontre rigoureusement, -mathématiquement, la vérité de l'axiome opposé, à savoir: Que le -dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est -intéressé à la prospérité de tous. - -Je n'aborderai pas ici cette démonstration qui résulte d'ailleurs du -fait seul que la nature de l'échange est opposée à celle de la -spoliation. Mais votre sagacité vous fera apercevoir d'un coup d'oeil -les grandes conséquences de cette doctrine, et le changement radical -qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait à -obtenir leur universel assentiment. - -S'il était bien démontré, comme est démontré un théorème de géométrie, -que tout progrès fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il -contrarie chez les autres peuples celui qui se livre à l'industrie -similaire, n'en est pas moins favorable à l'ensemble de leurs -intérêts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la -prépondérance, ces jalousies nationales, ces guerres de débouchés, -etc., et par suite, ces armées permanentes, toutes choses qui sont -certainement un reste de barbarie? - - L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravité - qu'une discussion sur le libre-échange doit éclairer d'une vive - lumière, entre autres ce problème fondamental de la science - politique: Quelles doivent être les bornes de l'action - gouvernementale? - -En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problèmes que -soulève la question du libre-échange, j'ai voulu vous montrer -l'importance de cette question et l'importance de la science -économique elle-même. - -Depuis quelque temps, de nombreux écrivains se sont élevés contre -l'économie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la flétrir, -d'altérer son nom. Ils l'ont appelée _l'économisme_. Messieurs, je ne -pense pas qu'on ébranlerait les vérités démontrées par la géométrie, -en l'appelant _géométrisme_. - -On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi -l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens -à la laver de ce reproche, car vous êtes dans l'âge où il est de -nature à faire une vive impression. - -D'abord, quand il serait vrai que l'économie politique s'occupât -exclusivement de la manière dont se forment et se distribuent les -richesses, ce serait déjà une vaste science, si l'on veut prendre ce -mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception -scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'idée -du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des -services réciproques que se rendent les hommes, et à l'aide desquels -la société existe et se développe. Le progrès de la richesse, c'est -plus de pain pour ceux qui ont faim, des vêtements qui non-seulement -mettent à l'abri des intempéries, mais encore donnent à l'homme le -sentiment de la dignité; la richesse, c'est plus de loisirs et par -conséquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens -de repousser les agressions étrangères; c'est, pour le vieillard, le -repos dans l'indépendance; pour le père, la faculté de faire élever -son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-être, -l'instruction, l'indépendance, la dignité. - -Mais si l'on jugeait que même dans ce cercle étendu l'économie -politique est une science qui s'occupe trop d'intérêts matériels, il -ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit à la solution de problèmes -d'un ordre plus élevé, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand -j'ai appelé votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le -profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite -rationnelle de l'action du gouvernement? - -Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui -nous reprochent de nous trop préoccuper des biens de ce monde, -manifestent eux-mêmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-échange, -le culte exclusif et exagéré de la richesse. Que disent-ils en effet? -Ils conviennent que la liberté commerciale aurait, au point de vue -politique et moral, les résultats les plus désirables. Personne ne -conteste qu'elle tend à rapprocher les peuples, à éteindre les haines -nationales, à consolider la paix, à favoriser la communication des -idées, le triomphe de la vérité et le progrès vers l'unité. Sur quoi -donc se fondent-ils pour repousser cette liberté? Uniquement sur ce -qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux -inconvénients de la concurrence étrangère, diminuerait le bien-être -des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_. - -En présence de l'objection, ne sommes-nous pas forcés de traiter la -question économique, de montrer que nos adversaires ne voient la -concurrence que par un de ses côtés, et que la liberté commerciale a -autant d'avantages au point de vue matériel que sous tous les autres -rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez -que de la richesse; vous donnez trop d'importance à la richesse. - - Après avoir repoussé le reproche fait à l'économie politique - d'être une science d'importation anglaise, l'orateur termine - ainsi: - -Messieurs, je m'arrête, et j'ai peut-être déjà trop abusé de votre -patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces à -consacrer quelques instants pris sur vos loisirs à l'étude de -l'économie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais -vous entrez dans l'Association du libre-échange, ou toute autre qui -ait en vue un grand objet d'utilité publique, n'oubliez pas que les -débats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent être -soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expédient. -J'appelle Expédient, par opposition à Principe, cette disposition à -juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et -même, trop souvent, des intérêts de classe ou des intérêts -individuels. À une association il faut un lien, et ce ne peut être -qu'un principe. À l'intelligence il faut un guide, une lumière, et ce -ne peut être qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui -détermine l'action, le dévouement, et au besoin le sacrifice; et l'on -ne se dévoue pas à l'expédient, mais au principe. Consultez -l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers à l'humanité, -et vous reconnaîtrez qu'ils appartiennent à des hommes animés d'une -foi vive. Je gémis pour mon siècle et pour mon pays de voir -l'expédient en honneur, la dérision et le ridicule réservés au -principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le -monde que par le dévouement à un principe. Ces deux forces sont -souvent aux prises, et il n'est que trop fréquent de voir triompher -l'homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de -l'idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous -verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expédient ne laisser aucune -trace de son passage. - -L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous -montre le principe et l'expédient en présence dans le plus mémorable -événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus -entièrement dévoué à un principe, au principe de la fraternité, que le -fondateur du christianisme? Il fut dévoué jusqu'à souffrir pour lui la -persécution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas -se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de -son Père et disait: _Que la volonté de Dieu soit faite_. - -La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l'homme de -l'expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le -devoir, sacrifie le juste et dit: «Il est _expédient_ (expedit) qu'un -homme périsse pour le salut de tous.» L'homme de la transaction -triomphe, l'homme du principe est crucifié. Mais qu'arrive-t-il? Un -demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils, -Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de -Jésus; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la -charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu'il avait cru -sauver par une lâche et criminelle transaction[61]. - -[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la première série des -_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'éditeur._)] - - -45.--QUATRIÈME DISCOURS. - - Prononcé à Lyon, au commencement d'août 1847, sur les - conséquences comparées du régime protecteur et du libre-échange. - -Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre -de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on -appelle un «discours,» on s'engage par cela même à remplir toutes les -difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien éloigné -d'une telle prétention, et mon insuffisance me force de réclamer toute -votre indulgence. Vous serez peut-être portés à me demander pourquoi, -me sentant aussi dépourvu des qualités qu'exige la tribune, j'ai la -hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considérant -attentivement les souffrances et les misères qui affligent -l'humanité,--le travail souvent excessif, la rémunération plus souvent -insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrès et font -particulièrement obstacle à ses tendances vers l'égalité des -conditions, j'ai cru très-sincèrement qu'une bonne part de ces maux -devait être attribuée à une simple erreur d'économie politique, erreur -qui s'est emparée d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et, -par elle, la loi du pays;--et dès lors j'ai considéré comme un devoir -de combattre cette erreur avec les deux seules armes honnêtes qui -soient à ma disposition, la plume et la parole. Voilà mon excuse, -Messieurs. J'espère que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai -remarqué de tout temps que les hommes étaient disposés à beaucoup -pardonner en faveur de la sincérité des intentions. - -J'ai parlé d'une erreur qui prévaut, non-seulement dans la -législation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que -j'ai en vue le système restrictif, cette barrière par laquelle les -nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, à ce qu'elles -croient, d'assurer leur indépendance et d'augmenter leur bien-être. - -Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausseté de ce système que -le langage qu'il a introduit dans l'économie politique, langage -toujours emprunté au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que -_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes égales_, _vainqueurs et -vaincus_, comme si les effets des échanges pouvaient être les mêmes -que ceux de la violence. L'impropriété du langage ne révèle pas -seulement la fausseté de l'idée, elle la propage; car, après s'être -servi de ces locutions dans le sens figuré, on les emploie dans leur -acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables -protectionnistes s'écrier: «J'aimerais mieux une invasion de Cosaques -qu'une invasion de bestiaux étrangers.» Je me propose d'exposer -aujourd'hui les conséquences comparées du régime protecteur et du -libre-échange; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des -expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_. -Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accès facile -dans l'usage, a certainement un côté vrai. Elle n'est pas fausse, elle -est incomplète. Elle se réfère à quelques effets, et non à l'ensemble -des effets. Elle induit à penser que lorsque, dans un pays, une -industrie succombe devant la rivalité de l'industrie similaire du -dehors, la nation en masse en est affectée de la même manière que -cette industrie. Et c'est là une grande erreur, car la _lutte -industrielle_ diffère de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte -armée, le vaincu est soumis à un tribut, dépouillé de sa propriété, -réduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue -entre immédiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci paraît -étrange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la -différence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme -_échanges_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_. -Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant -aux effets, entre deux ordres d'action si différents par leur nature. - -Comment se fait-il que le résultat de la _lutte industrielle_ soit de -faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai -ceci par un exemple familier, trop familier peut-être pour cette -enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre -comme très-propre à faire comprendre ma pensée. - -Dans une petite ville, la maîtresse de maison fait ce qu'on nomme le -pain du ménage. Mais voici qu'un boulanger s'établit aux environs. -Notre ménagère calcule qu'elle aurait plus de profit à s'adresser à -l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce -de mieux faire ses achats de blé, de ménager le combustible et le -temps. Mais, de son côté, le boulanger fait des efforts semblables. -Plus la ménagère diminue son prix de revient, plus le boulanger -diminue son prix de vente, jusqu'à ce qu'enfin l'industrie du ménage -succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle -confère au ménage plus de profit en succombant qu'elle n'eût fait en -se maintenant. - -Il en est de même quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur -le terrain du _bon marché_; et si les Anglais, par exemple, placés -dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille, -ou le Brésil du sucre, à si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en -France, renoncer à en produire chez nous, c'est constater précisément -l'avantage supérieur que nous trouvons à l'acheter ailleurs. - -Entre ces deux cas, il n'y a qu'une différence: dans l'un, les -qualités de producteur et de consommateur se confondent dans la même -personne, et dès lors tous les effets de la prétendue défaite se -montrent en même temps et sont faciles à comprendre; dans l'autre, le -consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le même que le -producteur, et il est alors aisé d'introduire dans le débat cette -conclusion, qui consiste à ne montrer le résultat de la lutte que par -un côté, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur. -Évidemment pour ne rien négliger dans l'appréciation du résultat -général, il faut considérer la nation comme un être collectif, qui -comprend l'intérêt producteur et l'intérêt consommateur; et alors on -s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle -affecte ce ménage que j'ai cité pour exemple. C'est, dans l'un et -l'autre cas, l'acquisition par voie d'échange, choisie de préférence à -l'acquisition par voie de production directe[62]. - -[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p. -265.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de -cette compensation que le consommateur recueille en cas de défaite -industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent -jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de -vue exclusif des industries qui y sont engagées, et rechercherai c'est -la restriction ou la liberté qui leur donne les meilleures chances. - -C'est encore une question intéressante; car quand une grande ville, -comme Lyon, par exemple, a fondé, au moins en grande partie, son -existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille -pas la voir succomber par la considération des avantages qu'en -pourraient recueillir les consommateurs. - -Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon -marché_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon marché_. -Si, d'une manière permanente, les Suisses peuvent vendre à 80 fr. la -même pièce d'étoffe que vous ne pouvez établir qu'à 100 fr., vous -serez battus. - -Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but: -_la réduction des prix de revient_. - -Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'économie -politique une science mystérieuse, car, s'il est une science qui se -tienne toujours près des faits et du bon sens, c'est certainement -celle-là. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos -ateliers, dans vos ménages, à la campagne, à la ville: que cherchent -tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _À -diminuer le prix de revient._ - -C'est pour cela qu'ils ont substitué la charrue à la houe, la -charrette à la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pavé, la broche -au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_. -N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire -de même, agir dans le même sens? Mais, au contraire, ils se sont fait -une économie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux, -ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le régime protecteur? -Il renchérit tous les éléments qui entrent dans vos prix de revient et -les constituent. Ce n'est pas seulement son résultat, c'est sa -prétention; ce n'est pas un accident, c'est un système, un but, un -parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les -tendances de l'humanité. Et on appelle cela de l'économie politique -sage et prudente! - -Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pièce -d'étoffe? D'abord de toutes les matières qui entrent dans sa -confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont été consommés -par les travailleurs pendant le cours entier de l'opération. Il faut -évidemment, pour que l'industrie continue, pour que l'opération se -renouvelle, qu'à chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces -débours partiels. - -Or, que fait le régime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et -il a la prétention d'ajouter à tous ces prix partiels. Il aspire -méthodiquement à les élever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la -machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui -entrent dans cette pièce d'étoffe. Vous payerez un peu plus cher le -blé, le vin, la viande, les vêtements que vous et vos ouvriers aurez -consommés et usés pendant l'opération, et de tout cela, il résultera -pour vous un prix de revient plus élevé qu'il ne devrait l'être; mais, -en compensation, je vous donnerai un privilége sur les consommateurs -du pays, et, quant à ceux du dehors, nous tâcherons de les décider à -vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand déploiement -de forces qui retomberont encore à la charge de votre _prix de -revient_. - -Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanité et tout -le danger d'un pareil système? À supposer que la contrebande ne vienne -pas vous chasser du marché intérieur, ni les belles phrases, ni les -canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur -prudence et leur sagesse ne forceront l'étranger à vous donner 100 fr. -de ce qu'il trouve ailleurs à 80. - -Jusqu'ici vous n'avez peut-être pas beaucoup souffert de ce système -(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi? -Parce que les autres nations, excepté la Suisse, s'étaient soumises -aux mêmes causes d'infériorité. J'ai dit excepté la Suisse; et -remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude -concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille -pas des feuilles de mûriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhône ni -la Saône; elle vous offusque néanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie -qui a commencé la réforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie? - -Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un -simulacre de réforme; et, quant à moi, je ne puis assez m'étonner -qu'on puisse, en France, au dix-neuvième siècle, en imposer aussi -grossièrement au public sans se discréditer. Sans doute l'Angleterre -n'a pas complétement achevé sa réforme; mais pour qui comprend quelque -chose dans la marche des événements, il est aussi certain qu'elle -l'achèvera, qu'il est certain que l'eau du Rhône, qui passe sous les -ponts de Lyon, se rendra à la Méditerranée. Et en attendant, on peut -dire que la réforme est si avancée, en ce qui touche notre question, -qu'on peut la considérer comme complète. L'Angleterre a affranchi de -tous droits, et d'une manière absolue, la soie, la laine, le coton, le -lin, le blé, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile, -c'est-à-dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pièce -d'étoffe. Et vous n'êtes pas effrayés, voyant ce que peut la Suisse, -de ce que pourra bientôt l'Angleterre! Vous résisterez, je le sais par -la supériorité de votre goût, par les qualités artistiques qui -distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose à quoi rien ne -résiste: c'est le _bon marché_. - -On vous dit: «Pourquoi vous mêler d'économie politique? Occupez-vous -de vos affaires.» Vous le voyez, Messieurs, l'économie politique -pénètre au coeur de vos affaires. Elle vous intéresse, aussi -directement que le bon état de vos machines ou de vos routes, qui ont -pour objet de diminuer vos _prix de revient_. - -Hier, on me citait un fait qui doit être ici à la connaissance de tout -le monde, et qui est bien-propre à vous faire réfléchir. On -m'assurait, et je n'ai pas de peine à le croire, car c'est bien -naturel, qu'à cause de l'influence de l'octroi sur la cherté de la -vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu -d'une grande agglomération d'hommes tendaient à aller s'établir à la -campagne. - -Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait -exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par -la même raison qu'on va tisser aux environs plutôt que de tisser à -Lyon, on ira tisser en Angleterre plutôt que de tisser en France. - -Et remarquez que l'octroi ne renchérit que les objets de -consommation. La douane renchérit et les objets de consommation et -toutes les matières qui entrent dans la confection du produit. -N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance à laquelle je fais ici -allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la -teinture, les machines, le fer, le coton et la laine? - -Le régime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement -par les droits et les entraves; il les grève encore par la masse -énorme d'impôts qu'il traîne à sa suite. - -D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument -fiscal, cela est évident. Quand on prohibe textuellement ou non le -drap et le fer, on renonce à tout revenu public de ce côté. Il faut -donc tendre les autres cordes de l'impôt, le sel, la poste, etc. - -Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entrée des légumes, et tire de -cet impôt un revenu de 20,000 fr., indispensable à sa bonne -administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui -jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou -l'imprévoyance des électeurs, fait que les propriétaires de ces -maisons forment la majorité du conseil municipal. Que font-ils? Pour -donner de la valeur à leurs jardins, ils prohibent les légumes de la -campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le côté -économique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est -clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr., -quoique les habitants payent leurs légumes plus cher que jamais; et je -prévois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle, -viendra dire à son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il -faut de toute nécessité, puisque vous repoussez les légumes étrangers, -dans l'intérêt, dites-vous, des habitants frapper ces mêmes habitants -d'un impôt de quelque autre espèce. - -C'est ainsi que l'exagération de la douane a conduit à des taxes de -nouvelle invention. - -Ensuite, le régime prohibitif nécessite un grand développement des -forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mérite que nous nous -y arrêtions un instant. - -Ce régime est né de l'idée que la richesse, c'est le numéraire. -Partant de là, voici comment on a raisonné: il y a une certaine -quantité de numéraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre -part qu'en diminuant celle des autres,--d'où, par parenthèse, cette -conclusion désespérante: la prospérité d'un peuple est incompatible -avec la prospérité d'un autre peuple. - -Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations -et pour qu'elles ne nous soutirent pas le nôtre? Il y a deux moyens. -Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous -garderons notre numéraire; de là la restriction et la prohibition. Le -second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons -à nous leurs métaux précieux; de là le système colonial. Car, -Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner à meilleur -marché;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un -empêchement invincible. Il a donc fallu songer à vendre cher, plus -cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant -les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un -mot, en ayant recours à ce principe de destruction et de mort: la -violence. - -Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai -pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses -contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les -acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire. - -En d'autres termes, le principe de la restriction a jeté dans le monde -un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire -méthodique. - -Or, quand les choses en sont là, quand la tendance de tous les -peuples à la fois est de se ruiner réciproquement et de se dominer les -uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi à -un autre effort, quelque pénible qu'il soit, celui de se donner de -fortes armées permanentes et de puissantes marines militaires. - -Et cela ne se peut sans de lourds impôts, d'interminables entraves; ce -qui aboutit encore, et toujours, à _augmenter le prix de revient des -produits_. - -Ainsi, entraves, gênes, impôts, priviléges, inégalités, -renchérissement des objets de consommation, renchérissement des -matières premières, infériorité industrielle, jalousies nationales, -principe d'antagonisme, armées permanentes, puissantes marines, -guerres imminentes, développement de la force brutale, voilà le -programme du régime restrictif. Je voudrais vous présenter aussi celui -du libre-échange. Mais quoi! ai-je autre chose à faire pour cela que -de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire? - -Le libre-échange est non-seulement une grande réforme, mais c'est la -source obligée de toutes les réformes financières et contributives. - -Quand on a demandé la réduction du port des lettres, l'abaissement de -l'impôt du sel, la simple exécution de la loi sur les surtaxes, -qu'a-t-il été répondu? «Rien de tout cela ne peut se faire sans que le -fisc perde quelques millions!» Le problème, l'éternel problème est -donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse -l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel. - -Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances, -il se rencontre que la douane se présente, parmi tous nos impôts, avec -ce caractère unique, étrange, qu'en soulageant le contribuable on -élève le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manière la plus -explicite, les deux grands apôtres de la restriction! «Si la douane -n'était que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-être le -double de revenu.» «Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Saint-Cricq, -que la douane rende peu, puisque son objet est précisément d'éloigner -les occasions de perception!» - -Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale, -c'est-à-dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est -qu'une machine à priviléges, vous avez de quoi faire face à la réforme -de la poste et du sel. - -Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction était -un principe de guerre; par cela même le libre-échange est un principe -de paix. Qu'on dise que je suis un rêveur, un enthousiaste, peu -m'importe, je soutiens qu'avec le libre-échange et l'entrelacement des -intérêts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir -notre indépendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq -cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, à la -Martinique et à Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux, -à la Jamaïque et dans l'Inde, quel intérêt aurions-nous à nous -arracher des colonies et des débouchés ouverts à tout le monde? - -Non, je ne me laisse pas aller ici à un désir, à un sentiment, à une -vague espérance. J'obéis à une conviction entière, fondée sur ce qui -est pour moi une démonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit -du libre-échange est exclusif de l'esprit de guerre, de conquête et de -domination. Dès que l'on comprendra que la prospérité réelle, durable, -inébranlable de chaque industrie particulière est fondée, non sur les -monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prospérité -des masses qui sont sa clientèle, c'est-à-dire du monde entier; quand -les Lyonnais croiront que plus les Américains, les Anglais, les -Russes, seront riches, plus ils achèteront de soieries; quand la même -conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie; -en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-échange, je -dis que la dernière heure des agressions violentes aura sonné, et que, -dès ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos -forces de terre et de mer. - -Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications, -la moins dispendieuse des armées, c'est le libre-échange, qui fait -plus que de repousser la guerre, qui la prévient; qui fait mieux que -de vaincre un ennemi, qui en fait un ami. - -Et, à cet égard, ma foi dans le libre-échange est telle que je veux la -mettre ici à l'épreuve d'une prédiction, quoique je sache combien il est -dangereux de faire le prophète, même hors de son pays. Si ma prédiction -ne se vérifie pas, je consens, il le faudra bien, à ce que mes paroles -perdent le peu d'autorité qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle -s'accomplit, j'aurai peut-être droit à quelque confiance. L'Angleterre a -adopté le libre-échange. Je prédis solennellement que d'ici à sept ans, -c'est-à-dire pendant le cours de la législation actuelle, elle aura -licencié la moitié de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela -est si peu probable que, le jour même où sir Robert Peel a introduit la -réforme, et, dans le même exposé des motifs, il a demandé une allocation -pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus -grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconséquence -qu'ait faite cet homme d'État, d'ailleurs alors nouveau converti au -libre-échange.--Mais cette circonstance, en rendant ma prédiction plus -hasardée, ne fait que lui donner plus de poids si elle se réalise[63]. - -[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Nos forces de terre et de mer ramenées ainsi successivement à des -proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la série de -réformes financières et contributives qui deviendraient enfin -abordables. Trop de précision à cet égard me ferait sortir de mon -sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procédant du -libre-échange, ces réformes seraient faites dans son esprit et -s'attaqueraient d'abord aux impôts qui présentent un caractère évident -d'inégalité, ou gênent les mouvements du travail et la circulation des -hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la législation des -boissons. - -Il me sera permis aussi de faire observer qu'une réduction des forces -de terre et de mer amènerait de toute nécessité un adoucissement de la -loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de -l'inscription maritime, plus onéreuse encore pour notre population du -littoral, en même temps qu'elle est, après le régime restrictif, le -plus grand fléau de notre marine marchande. (V. le nº 36.) - -Messieurs, je livre ces remarques à vos méditations. Examinez-les en -toute sincérité: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimérique, -rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illuminé; -que ces réformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans -celle de notre législation commerciale. Que faut-il pour réaliser le -bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplète esquisse? Rien -qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-échange. Aidez-nous -dans cette entreprise; j'en appelle à vous tous, Messieurs, et -particulièrement à ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les -véhicules de l'instruction, les organes de la publicité. Ils savent -aussi quelle responsabilité morale se lie à cette puissance. Je les en -conjure, qu'aucune considération de personne ou de parti ne les -détourne de se dévouer à la cause, à la sainte cause de la libre -communication et de l'union des peuples. À Dieu ne plaise que je -demande à qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions -politiques! mais, grâce au ciel, la foi dans le libre-échange peut -s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matières. -On l'a vue soutenue par le journal des _Débats_, par le _Siècle_, par -le _Courrier_; et le _National_ a déclaré que la liberté du travail et -de l'échange était la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre -exemple? Voyez-la régner, de temps immémorial sur le pays le plus -démocratique de la terre, la Suisse, et s'établir au sein de la nation -la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les -opinions politiques, unissons-nous pour éclairer l'opinion. Ne disons -pas qu'il ne se présentera point un grand ministre pour réaliser nos -voeux. L'opinion publique est le foyer où se forment les grands -hommes. Quand nous avons eu à défendre ou notre territoire, ou le -principe de la révolution française, ce ne sont ni les généraux -habiles, ni les soldats dévoués qui nous ont manqué. De même, quand -l'opinion voudra la liberté commerciale, ce n'est pas un homme d'État -qui nous fera défaut, un homme sincère et dévoué se présentant devant -la chambre avec le plan de réforme que je viens d'esquisser, et osant -dire: Voilà un programme de justice et de paix; il triomphera avec -moi, ou je tomberai avec lui! - - -46.--CINQUIÈME DISCOURS. - - Prononcé dans la seconde réunion publique tenue à Lyon, en août - 1847, sur l'influence du régime protecteur à l'égard des - salaires. - -MESSIEURS, - -Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir -avec vous, j'avais en vue un succès personnel, certes, je ne -paraîtrais pas aujourd'hui à cette tribune. Ce n'est pas que, sur le -vaste sujet qui m'est proposé, les idées ou les convictions me fassent -défaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans -les démonstrations que j'avais à vous soumettre, elles se sont -présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il -m'a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre -d'un discours; et j'ai dû prendre le parti de m'en remettre beaucoup à -l'inspiration du moment et à votre bienveillance. - -Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la -circonscrire à un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la -traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et -politiques. - -Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l'origine -et les fonctions du capital, les lois de la production, de la -répartition des richesses, et infime de la population; à rechercher si -le _salariat_ est, pour une portion de l'humanité, une forme -naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail; -si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître, -et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un -mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé -et l'association dans l'avenir. - -Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent -ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhaité de leur -voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt -que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination. -J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces -organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque -soir voit mourir. Il n'est pas probable qu'à un signal donné -l'humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu'en -soit la forme, quel que soit le génie de l'inventeur. La société -m'apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant -d'influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs -dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les -préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces -diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire -que la société s'en dépouillera tout à coup, comme on rejette un -vêtement pour en prendre un à la mode?--Je n'en rends pas moins -justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette -chimère, et je crois qu'ils ont rendu un service à la science en la -forçant de scruter ces grandes questions et d'élargir le champ de ses -études[64]. - -[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais s'il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la -lumière et de l'expérience, je ne vois pas qu'on puisse blâmer, comme -on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent à une -erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution -funeste. - -On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du -grand problème de l'humanité. Il n'a pas cette prétention. Il ne -s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les -maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de -l'égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui, -rien à faire à l'humanité. - -Nous croyons qu'il est en lui-même un très-grand progrès, et, de plus, -par l'esprit qu'il propage, par les lumières qu'il suppose, une -excellente préparation à d'autres progrès encore. Mais nous nous -rendrions coupables d'exagération si nous le présentions, ainsi qu'on -nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement -à l'égard des classes laborieuses. - -Je me renfermerai donc dans cette question: - -Quelle est l'influence du régime restrictif sur le taux des salaires, -ou plutôt sur la condition des ouvriers? - -Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que -deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie. -Je prends la société telle qu'elle est, telle que le passé nous l'a -léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail. -C'est un premier _fait_. Je vois en outre des légions d'hommes occupés -à entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je -cherche comment le second de ces faits agit sur le premier. - -Et d'abord une première question se présente à moi. Qui a placé là -cette légion armée? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas -la voix au chapitre; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime: -_Id fecit cui prodest_, la présomption est que cette institution, si -elle profite à quelqu'un, profite aux maîtres. - -Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse -que le régime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et -mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de -richesses. Cette hypothèse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse -s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait -fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._ -Le fondateur du système restrictif en France l'a lui-même considéré -comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans -son essence une vertu productive. Il paraît certain qu'empêcher les -produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser -par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du -Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces -gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis -donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise -d'ailleurs par les protectionnistes eux-mêmes, que le régime prohibitif, -dans l'ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition -d'une certaine quantité de richesses. - -De plus, l'instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes -que les tarifs sujets à changement font planer sur l'industrie et le -commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et -contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu'il -faut donner à l'action de la justice pour réprimer des actions -innocentes en elles-mêmes, que cette législation fait inscrire au -nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les -retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant -d'inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en -_déperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard, -apporté cette année à la suspension de l'échelle mobile, a peut-être -coûté à la France cinquante millions. - -Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou -indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de -richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur -quelqu'un. - -Lors donc que les législateurs protectionnistes affirment que la -classe ouvrière, non-seulement n'entre pas en participation de la -perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c'est comme -s'ils disaient: - -«Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un -profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte -égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers.» - -Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs -aient agi ainsi[65]? - -[Note 65: V. le chap. VI de la seconde série des _Sophismes_, t. IV, -p. 173.--(_Note de l'éditeur._)] - -Qu'on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres, -non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie -d'élucidation. - -Représentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations -libres. Nous n'avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se -partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les -capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux, -admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la -restriction. Et d'après notre hypothèse le revenu général descend à -80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers étant -augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d'où il suit que celle des -capitalistes tomberait à 20. - -Je défie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils -conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu -général de tous ses effets, et s'ils affirment néanmoins qu'il -enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui -n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait -la loi encourent deux pertes[66]. - -[Note 66: V. ci-après les numéros 57 et 58.--(_Note de l'éditeur._)] - -Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie -les hommes qui, dans l'intérêt des ouvriers, réclament une extension -de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur -esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et -n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse. - -Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera -comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se -développe, et que, pour comble d'absurdité, la loi qui détruit le -capital soit précisément celle qui enrichit le travail? - -Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces déductions. -Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le -régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c'est là une -concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais -qu'ils se hâtent de retirer. - -Eh! Messieurs, c'est précisément où je voulais vous amener à -reconnaître qu'il faut étudier le régime restrictif en lui-même; -savoir si, au total, il entraîne ou n'entraîne pas une déperdition de -richesses. S'il l'entraîne, il est jugé; et lorsqu'on met en avant les -ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie -à la cupidité, mais qu'on entasse erreur sur erreur. - -La vérité est qu'en vertu de la loi de solidarité, de l'effort que -chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_ -qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur -tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses. - -Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le -problème. - -Un simple ouvrier l'a admirablement posé en ces termes pleins de -justesse et de clarté: - -Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent. - -Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent. - -L'économie politique ne fait qu'habiller cette pensée d'un vêtement -plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dépend du rapport de -l'offre à la demande. - -Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il -y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail -déterminées, le taux moyen des salaires s'en déduit de toute -nécessité. Les maîtres voulussent-ils l'élever par bienveillance, ils -ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le -travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la -philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital -restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il -n'y aurait que 50 ouvriers d'employés. L'humanité en masse n'en -serait que plus malheureuse, et l'inégalité des conditions plus -choquante: et, sans parler de la perte résultant de l'inactivité de 50 -ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces -50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force -des choses ramènerait la répartition primitive. - -Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des -salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de -diminuer la quantité du travail offert[67]. - -[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la première série -des _Sophismes_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces -deux éléments. - -Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps -immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu'une -certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette -direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise -des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle -donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie; si elle donnait -plus, elle ne serait pas seule. - -Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui -se passe. - -D'abord, le premier effet, l'effet le plus immédiat est que le drap -renchérit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute -sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d'une taxe. C'est -pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d'en prendre bonne note, -de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand -nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation. - -Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et -puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des -industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous -savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le -travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la -fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît -de capital pour y faire face, c'est-à-dire ce qui constitue -précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est là -que les protectionnistes triomphent. - -Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des -raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le -tort de ne montrer qu'une chose là où il y en a deux; et la médaille -par un seul côté. - -D'où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap? Voilà ce -qu'il faut examiner; et voilà sur quoi j'appelle toute votre -attention; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que -le plein ne s'est fait d'un côté qu'aux dépens d'un vide qui se serait -fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui -prenait par le dessous d'une pièce de vin de quoi combler ce qui -manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus -avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir -dissimulé cette circonstance. - -Donc, d'où sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoyé mêlé -à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et -l'argent, emblèmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouvé au fond de -l'urne d'où est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce -capital n'a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté -d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries. -N'importe d'où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque -part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a -certainement découragé l'industrie, le travail et les _salaires_, -justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la -fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le -capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement -_déplacé_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste -parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur -remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la -classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du côté -des salaires (si ce n'est par les inconvénients qu'entraîne la -perturbation, inconvénients qu'on ne remarque pas quand il s'agit -d'établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les -protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il -est question de l'extirper); la classe ouvrière n'a rien perdu ni -gagné du côté du salaire, puisque le capital n'a été augmenté ni -diminué, mais seulement _déplacé_. Mais reste toujours cette cherté du -drap que j'ai constatée tout à l'heure, que je vous ai signalée comme -l'effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure; et à -présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui -frappe l'ouvrier, où est la compensation? Si quelqu'un en sait une, -qu'il me la signale. - -Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois -par jour,--à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la -hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni -se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle -de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'étonne, en présence de -tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus -malheureuse encore. - -Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à -la hauteur où les monopoleurs voulaient l'élever. Je le reconnais ici, -parce qu'avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient -toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les -calculs des protectionnistes. - -Aux entrepreneurs d'industrie, le régime restrictif offre des -compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achètent, ils font -payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en -définitive, mais enfin leur perte est atténuée; pour l'ouvrir, il n'y -a aucune atténuation possible. - -Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne -sais par quelle issue, accès dans l'enceinte législative. Ce serait -certainement un spectacle curieux et même imposant, s'il se présentait -à la barre de l'assemblée étonnée,--calme, modéré, mais résolu, et si, -au milieu du silence universel, il disait: «Vous avez élevé, par la -loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible; vous -nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire -en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l'appât d'un -profit, fût-il illégitime, hélas! rend toujours crédule. Mais votre -promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi, -n'ayant pu que déplacer le capital et non l'accroître, n'a eu d'autre -résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de -la cherté. Nous venons vous demander d'élever législativement le taux -des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé -législativement le prix de la subsistance.» - -Je sais bien ce qu'on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On -lui dirait, et avec raison: «Il nous est impossible d'élever par la -loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un -capital donné plus de salaires qu'il n'en renferme.» - -Mais je me figure que l'ouvrier répliquerait: «Eh bien! ce que vous -dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait -indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre -pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne -demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits -soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est -inaccessible à l'intervention législative.» - -En vérité, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait répondre. Et -remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des présomptions, des -probabilités qu'on peut repousser une telle requête. Il faut une -certitude absolue[68]. - -[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les -salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu'en Bretagne, et -elles en ont conclu qu'ils tendent à se mettre au niveau du prix de la -vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui -prennent leur source dans un capital donné, ne peuvent pas varier à -l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas -cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande -moyenne des salaires s'élève dans un pays, en vertu d'une loi qui -_déplace_ le capital sans l'accroître. - -Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans, -quand nous avons commencé notre oeuvre, les événements, avec une voix -plus forte que la nôtre, se sont chargés d'y répondre; car la disette -est survenue et la cherté avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le -salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné -raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manière la plus -claire. - -Quand le prix de la subsistance renchérit, l'universalité des hommes -dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc -moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la -stagnation de l'industrie, qui amène forcément la baisse des salaires. -En sorte que, dans les temps de cherté, l'ouvrier est froissé par les -deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par -l'élévation du prix de la vie. - -La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté -naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en -conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car -l'humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne -changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous -comment, à la longue, l'équilibre se rétablit? Par la mort. La mort -prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire -descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des -salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la -cherté de la vie. - -Puisque j'ai touché à ce formidable sujet de la population, je -relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse. - -On nous a dit: Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe -ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la -vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de -bien-être aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce -bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés -dans leur condition actuelle. - -D'abord, cela n'est pas sûr; il est possible que le capital augmente -pendant ses vingt années aussi rapidement que la population. - -Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance -que donnent vingt ans de bien-être. - -Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la -faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt années de bien-être? -est-ce une chose à dédaigner? Mais c'est ainsi que la société -progresse. D'ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre -qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la -réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir? -Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par -aucun autre impôt? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et -qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre? Je vous -dirai: À quoi bon? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle -soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en -vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient, -sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l'humanité est ainsi -faite que c'est précisément à multiplier qu'elle aime à consacrer ce -qu'on lui laisse de bien-être; et faut-il pour cela considérer ce -bien-être comme perdu, le lui refuser d'avance? - -Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait à un individu -au lieu de s'adresser à une nation ou à une classe? - -Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire -épouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend -pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le -moment arrive, mais le patron leur fait cette morale: - -«Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils -vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous -marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous -seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous -voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que -vous désirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite légitimité.» - -La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que -pourrait faire l'humanité à l'objection que je réfute. «Payez-moi ce -qui m'est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que -j'en ferai, s'il est honnête? Vous dites qu'après m'être procuré les -jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai -toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si -j'emploie ainsi l'excédant de mes appointements, je ne pourrai pas -l'employer à autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en -ai pas profité? Autant vaudrait me refuser mon dîner d'aujourd'hui -sous prétexte que quand je l'aurai mangé, il n'en resterait plus -rien.» Appliquée à un peuple, l'objection est de cette force. Elle -revient à ceci: Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France -aurait 40 millions d'habitants; sous un régime libre, comme elle -aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions, -lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus -riches. - -Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les -satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées, -toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes -les existences allumées au flambeau de la vie? Et est-on bien certain -que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre -manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus -conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]? - -[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.] - -Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commençant, je -laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de -celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j'ai mis à me -renfermer dans mon sujet, il m'est échappé quelques paroles qui aient -la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque -irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma -conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la -société cet antagonisme d'intérêts qu'on a voulu y voir. J'aperçois -bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre -le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier. Mais -tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on -découvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux, -qui est _le bien que chacun retire de la prospérité de tous_. -Regardez-y bien, et vous verrez que c'est là ce qui prévaudra sur de -vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des -classes! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il -n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens -se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre -commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que -l'échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle -solidarité qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres -en souffrent. - -Moi qui ne crois pas à l'antagonisme réel des nations, comment -croirais-je à l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intérêt -divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l'humanité, et -gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la -Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence -d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que -l'intérêt a été placé dans le coeur de l'homme comme un mobile -indomptable; et, si sa nature était de diviser, il n'y aurait pas de -ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intérêt unit, à la -condition toutefois d'être bien compris; et c'est pour cela que -Malebranche avait raison de considérer l'erreur comme la source du mal -dans le monde. J'en citerai un exemple, tiré de la fausse application -qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent répétés aujourd'hui, -les mots _travail_ et _capital_. - -On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela, -on est bien près d'avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre -les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu -axiome, qu'on répète avec tant de confiance, n'était qu'une erreur, et -plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que -le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que -les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait -concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est -impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait -concurrence à la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la -faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit -cette simple rectification! Si c'est avec lui-même et non avec le -travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs? -Est-ce que les capitalistes soient ruinés? Oh! non. S'ils font des -voeux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les -capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et -surabondent, s'offrent au rabais, jusqu'à ce que leur rémunération -tombe de degré en degré, jusqu'à ce qu'ils deviennent comme ces -éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à -sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu'à ce qu'ils descendent -enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par -conséquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais, -sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde -économique est plein de ces asymptotes. Voilà la _communauté_, je ne -dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des -temps et au point de départ de la société; mais la _communauté_ qui -est la fin de l'homme, la récompense de ses longs efforts, et la -grande consommation des lois providentielles. D'un autre côté, que -doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'être entourés -d'une population chétive, souffrante et dégradée? Non; mais que toutes -les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts -épurés, afin que la clientèle s'ouvre et s'élargisse indéfiniment -devant eux. La _clientèle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il -est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien -des problèmes, les idées d'union, de concorde et de paix. Sachons -détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la -prospérité dans les faveurs, les priviléges, l'esprit d'exclusion, -toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur -nous-mêmes par la ruine de la _clientèle_. Accoutumons-nous au -contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la -vaste circonférence qui nous entoure, c'est-à-dire sur le monde -entier, ne fût-ce qu'en considération du bien qui, sous forme d'une -plus vaste et plus riche _clientèle_, se reflétera infailliblement, à -la longue, dans notre propre sphère d'activité. - -Enfin, Messieurs, puisque j'en suis à disséquer des mots, j'appellerai -encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait -confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d'effroi, -comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui -semble qu'il s'élabore au sein du corps social une aristocratie -d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie -de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les -difficultés qu'ont surmontées nos pères; et il se demande si -l'humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats -suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi -demandé à ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait -dire, quelle était sa signification; et je l'ai trouvé vide. Je vous -disais, à la dernière séance, qu'il fallait beaucoup se méfier des -métaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude -absurde que, par l'abus des mots, on était parvenu à établir entre -l'échange et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude -ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le -travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il -n'y a pas même d'opposition à établir entre bourgeoisie et peuple, -puisque l'une et l'autre s'élèvent par le travail. Sans quoi, il -faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualité -s'affranchit du joug de la misère,--l'activité, l'ordre, l'économie, -la tempérance,--sont le chemin de l'aristocratie et le fléau de -l'humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises. (_V. -ci-après le nº 51._) - -Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère -seul la fonction électorale. Quoi qu'il en soit de ce privilége, que -je n'ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie -attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes -et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j'ai eu -occasion, aujourd'hui même, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi, -quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l'ordre et le -cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse? Non; -je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une -preuve, qui est décisive, c'est que le système qu'elle a établi -l'opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière, -sinon au même degré. Pour qu'on pût voir le germe d'une aristocratie -naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer -par prouver que ceux mêmes qui les votent n'en sont pas victimes. -S'ils le sont, leurs intentions sont justifiées; et le lien de la -solidarité humaine n'est pas infirmé. - -Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l'avoue, ma confiance -dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des -subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un -abaissement des droits sur l'entrée du bétail. La Chambre a repoussé -cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repoussée que je la blâme; en -cela elle n'aurait fait que persister dans un système qui, selon moi, -n'est imputable qu'à l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser -la mesure; elle a refusé de l'examiner, elle a fui la lumière, elle a -mis une sorte de passion à étouffer le débat; et, par là, il me semble -qu'elle a proclamé, à la face du monde, qu'elle avait bien réellement -la conscience de son tort. - -Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je -persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l'on veut la -bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-même. La -Chambre ne sait pas l'économie politique, voilà tout. Et le peuple, la -sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez -l'immense majorité des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens, -que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincères. Et pourquoi? -parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart -des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème? -le voici: «Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence?» et -fort naïvement ils répondent: «Non.»--Ne les blâmons pas trop; car la -concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier -aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et -réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est -l'antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force -qui pousse notre race vers les régions de l'égalité. Pourrait-on voir -des symptômes aristocratiques dans une loi sur l'hygiène, qui aurait été -rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la -circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne -blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite? - -Qui donc a le droit de reprocher à la législature d'avoir élevé le -prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause -commune avec elle? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes -craintes, les mêmes illusions? ne voteraient-ils pas les mêmes -restrictions, s'ils y étaient appelés? Qu'ils commencent donc par -étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par -mettre la législature en demeure, par réclamer justice; et si justice -leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus -loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront -raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces -jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanité: -Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans -son propre intérêt?--Puisse la législature rendre inutile la solution -de ce problème! - - -47.--SIXIÈME DISCOURS, À MARSEILLE. - - Fin d'août 1847. - -MESSIEURS, - -Se faire valoir en commençant un discours, c'est certainement violer -la première règle de la rhétorique. Je crois néanmoins pouvoir dire, -sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abnégation -que de paraître, dans les circonstances où je me trouve, devant une -assemblée aussi imposante. Je parle après deux orateurs, l'un aussi -familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science -économique, l'autre célèbre dans le monde littéraire où il a cueilli -une palme si glorieuse et si méritée, tous deux jugés dignes de -représenter dans les conseils de la nation la reine de la -Méditerranée. Je parle devant le plus grand orateur du siècle, -c'est-à-dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il -n'en était, je l'espère, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire -cette phalange de publicistes distingués qui, dans ces derniers temps, -et précisément sur la question qui nous occupe, ont élevé la presse -marseillaise à une hauteur qui n'a été nulle part dépassée. Enfin, -l'auditoire tout entier est bien propre à effrayer ma faiblesse; car -l'éclat que jette la presse marseillaise ne peut guère être que -l'indice et le reflet des lumières abondamment répandues dans cette -grande et belle cité. - -Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a soulevées -contre le libre-échange soient prises dans l'économie politique. Il -est même probable que si nous n'avions à combattre que des arguments -protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre. -J'ai assisté à beaucoup de conférences, composées d'hommes de lettres -ou de jeunes gens parfaitement désintéressés dans la question, et je -me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort -respectables, mais peu éclairés, avaient ouvert contre le -libre-échange une source d'objections aussi abondante au moins que -l'économie politique du _Moniteur Industriel_. - -Les rêveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation -très-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas à -craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais -elles ont l'inconvénient de dévorer une masse énorme d'intelligences, -surtout parmi les jeunes gens, et de la détourner d'études sérieuses. -Par là elles retardent certainement le progrès de notre cause. Ne nous -en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est -calomniée, et que souvent elle se calomnie elle-même. Non, l'égoïsme -n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions à la surface, il existe au -fond de la société un sentiment de justice et de bienveillance -universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une -manière plus complète et surtout plus égale les besoins physiques, -intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mêmes que ce -sentiment fait éclore en constatent l'existence; et si elles sont bien -souvent frivoles comme doctrine, elles sont précieuses comme symptôme. -De tout temps on a fait des utopies; elles n'étaient guère que la -manifestation de quelques bonnes volontés individuelles. Mais -remarquez que de nos jours il n'est pas un écrivain, un orateur qui ne -se croie tenu de mettre en tête de ses écrits et de ses discours, ne -fût-ce que comme étiquette, ne fût-ce, passez-moi l'expression, que -comme réclame, les mots: égalité, fraternité, émancipation du -travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public, -mais dans le public lui-même que ce sentiment existe, puisqu'il -signale à ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour -en être écoutés. - -Sans doute, Messieurs, guidés par cette indication, par cette exigence -des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de sociétés, -tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu'à la faire -grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie était un hommage -rendu à la vertu, de même on peut dire que l'affectation -philanthropique est un hommage à ce sentiment de justice et de -bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de -notre siècle et de notre pays; et félicitons-nous de ce que ce -sentiment existe, car, dès qu'il sera éclairé, il fera notre force. - -[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'éditeur_.)] - -C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre à votre examen une -vue du libre échange qui réponde tout à la fois aux arguments des -protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la -philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la -question a été parfaitement traitée sous d'autres aspects par les -honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune; et dès lors il -me sera permis, devant une assemblée aussi éclairée, et malgré la -défaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de -l'_abstraction_. - -Et puisque ce mot se présente à mes lèvres, permettez-moi une -remarque. - -J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir inventé le mot -_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait à sa -disposition le mot si simple et si juste: _vérité universelle_. Car, -regardez-y de près, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une -_vérité universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et -toujours? - -Un homme tient deux boules à sa main droite et deux à sa main gauche. -Il les réunit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait -l'expérience pour la première fois, tout ce qu'il peut énoncer, c'est -ce fait particulier: «Aujourd'hui, à quatre heures, à Marseille, deux -boules et deux boules font quatre boules.» Mais s'il a renouvelé -l'expérience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec -des objets divers, il peut à chaque fois éliminer les circonstances de -temps, de lieux, de sujet, et proclamer que «deux et deux font -quatre.» C'est une abstraction de l'école, soit; mais c'est surtout -une _vérité universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire -à l'arithmétique sans en arrêter immédiatement les progrès. - -Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos -adversaires nous dépopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant à -la face le mot _abstraction_. Vous êtes dans l'erreur, s'écrient-ils, -car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs -pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'école n'eût pas -inventé ce mot et qu'ils fussent réduits à nous dire: «Vous êtes dans -l'erreur, car ce que vous dites est une vérité universelle.» (Rires.) -Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de -notre côté. (Nouveaux rires.) - -La science économique a aussi une formule, promulguée par J. B. Say, -formule qui ruine de fond en comble le régime restrictif. C'est -celle-ci: _Les produits s'échangent contre des produits_. On peut -contester la vérité de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on -ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes, -particulièrement celui du _travail national_; car si chaque -importation implique et provoque une exportation correspondante, il -est clair que les importations peuvent aller jusqu'à l'infini sans que -le _travail national_ en reçoive aucune atteinte. - -Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un -ensemble, une série, une multitude de trocs. - -Un homme se promène sur le port de Marseille. À chaque étranger qui -débarque, il fait des propositions de ce genre: «Voulez-vous me donner -ces bottes? je vous donnerai ce chapeau;» ou: «Voulez-vous me donner -ces dattes? je vous donnerai ces olives.» Est-il possible de voir là -une atteinte à l'intérêt des tiers, au travail national? Quoi! alors -que chacun reconnaît à cet homme la propriété de ces olives, alors -qu'on lui reconnaît le droit de les détruire par l'usage, alors que -chacun sait qu'elles n'ont pas même d'autre destination au monde que -d'être détruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux -intérêts des tiers si, au lieu de les consommer, il les échange? Et si -le troc, qui est l'élément du commerce, est avantageux, alors qu'il -est déterminé par l'influence si clairvoyante de l'intérêt personnel, -comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel -les négociants, le numéraire, les lettres de change, les routes, les -voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment -le commerce, dis-je, pourrait-il être nuisible? - -Pour vous assurer que _les produits s'échangent contre les produits_, -suivez par la pensée une cargaison de sucre, par exemple. Assurément -tous ceux qui ont concouru à la former ont reçu quelque chose en -compensation et, d'un autre côté, lorsque, divisée en fractions -infinies, elle est arrivée aux derniers acheteurs, aux destinataires, -aux consommateurs, ceux-ci ont donné quelque chose en retour. Donc, -quoique l'opération ait pu être fort compliquée, il y a eu, de part et -d'autre, produits donnés et produits reçus, ou _échanges_. - -J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus -complète, plus féconde, qui ouvre à la science de grands et admirables -horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du -libre-échange, et qui, lavant l'économie politique du reproche de -sécheresse, est destinée, je l'espère, à rallier les écoles -dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'échangent -contre les services_. - -D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait -rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la -première semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des -termes, donner le nom de _produit_ à l'oeuvre qu'accomplissent dans la -société les magistrats, les militaires, les écrivains, les -professeurs, les prêtres et même les négociants; ils ne créent pas des -produits, ils rendent des services. - -Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite -entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y -regarde de près, on reste convaincu que ce qui s'échange entre les -hommes, ce n'est précisément pas les produits, mais les services; et -ceci devant nous conduire à de vastes aperçus, je vous demande, -Messieurs, un instant d'attention. - -Si vous décomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez -qu'il est le résultat de la coopération de deux forces: une _force -naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un après -l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnaîtrez que -pour amener une chose à cette condition d'utilité qui la rend propre à -notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le -concours du travail. - -Or, il est démontré, pour moi, que ce concours de la nature est -toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rémunération, c'est le -service rendu à l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on -nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a été -l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopération -des agents naturels[71]. - -[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap. -IV.--(_Note de l'éditeur_.)] - -Messieurs, je n'ai certes pas la prétention de faire ici un cours -d'économie politique; mais la distinction que je soumets à votre -examen est si importante en elle-même et par ses conséquences, que -vous me permettrez de m'y arrêter un moment. - -Je dis que la nature et le travail concourent à la création des -produits. Or, la coopération de la nature étant nécessairement -_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette -coopération est plus grande. Voilà pourquoi tout progrès industriel -consiste à faire concourir la nature dans une proportion toujours plus -forte. - -Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilité, quand la -nature, ayant tout fait, ne laisse rien à faire au travail. La lumière -du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas. - -Cependant, si vous voulez de la lumière pendant la nuit, vous ne -pouvez vous la procurer sans peine; et là apparaît le principe de la -rémunération. - -Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit -dans le domaine de la communauté, si vous désirez un des gaz -particuliers qui le composent, il faut le séparer; c'est une peine à -prendre, ou à rémunérer si un autre la prend pour vous. - -Quand l'eau est à vos pieds et dans un état de pureté qui la rend -potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher à cent -pas, elle _coûte_. Elle coûte davantage, s'il faut l'aller chercher à -mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier. -C'est une peine à votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si -un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et -que vous payez par un autre _service_. - -La houille est à cent pieds sous terre; c'est certainement la nature -qui l'a faite et placée là à une époque antédiluvienne. Ce travail de -la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut être le principe d'aucune -rémunération; mais pour avoir la houille, ce que vous avez à -rémunérer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la -transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de -transport. - -Tenons-nous donc pour assurés que ce ne sont pas les produits qui se -payent, mais les services rendus à l'occasion des produits. - -Vous me demanderez où je veux en venir et quel rapport il y a entre -cette théorie et le libre-échange; le voici: - -S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part -d'utilité que le travail a ajoutée au produit, et si nous recevons -_gratuitement_, _par-dessus le marché_, toute l'utilité qu'a mise dans -ce produit la coopération de la nature, il s'ensuit que les marchés -les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux où, pour un -très-léger service humain, on nous donne, par-dessus le marché, une -très-grande proportion de services naturels. - -Si une marchandise m'est portée dans un bateau à voiles, elle me -coûtera moins cher que si elle m'est portée dans un bateau à rames. -Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la -nature, qui est _gratuit_. - -Afin de me faire comprendre complétement, il me faudrait exposer ici -les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit -assez pour vous montrer d'autres conséquences de cette théorie. - -Elle doit détruire jusque dans leur germe les jalousies -internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribué ses -bienfaits sur le globe d'une manière uniforme; un pays a la fertilité, -un autre l'humidité, un troisième la chaleur, un quatrième des mines -abondantes, etc. - -Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer. -Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantité donnée de -houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a -été pour eux plus libérale relativement à la houille, et que, par -conséquent, ils prennent à cette occasion une moindre peine. Quant à -nous, Provençaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous désirer? -Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre à -des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit éloignée des routes, des -canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral, -ce serait un voeu absurde; car ce serait désirer d'avoir plus de peine -à rémunérer, c'est-à-dire plus de peine à prendre nous-mêmes. Dans -notre propre intérêt, nous devons donc désirer que tous les pays du -monde soient le plus favorisés possible par la nature; que partout la -chaleur, l'humidité, la gravitation, l'électricité entrent dans une -grande proportion dans la création des produits, qu'il reste de moins -en moins à faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste à -prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous -livrer le produit.--Que la houille anglaise soit à la surface du sol, -que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la -pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si -abondants que la rémunération en soit de plus en plus réduite, que des -inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onéreux du -travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages, -mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon marché_, et -le bon marché ne profite pas au vendeur, mais à l'acheteur. Ainsi ce -bienfait que la nature semblait avoir accordé à l'Angleterre, c'est à -nous qu'elle l'a accordé, ou du moins nous entrons en participation de -ce bienfait par l'échange. - -D'un autre côté, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la -soie, la nature ne leur ayant accordé qu'une intensité de chaleur qui -laisserait beaucoup à faire au travail, quels voeux doivent-ils faire -conformément à leur vrai intérêt? Que les choses se fassent en -Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la -nature ne laisse au travail qu'une coopération supplémentaire -très-restreinte, puisque c'est cette coopération seule qui se -paye[72]. - -[Note 72: V. tome IV, pages 36 à 45, et tome VI, le chap. -_Concurrence_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'économie politique bien comprise -démontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que -chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit -s'en féliciter; et il s'en félicitera certainement dès qu'il -comprendra que ces avantages ont beau nous paraître localisés,--par -l'échange, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes. - -La claire perception de cette vérité réalisera, ce me semble, dans la -pratique même des affaires, le dogme de la fraternité. - -Sans doute, la fraternité prend aussi sa source dans un autre ordre -d'idées plus élevées. La religion nous en fait un devoir; elle sait -que Dieu a placé dans le coeur de l'homme, avec l'intérêt personnel, -un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les -autres; et l'autre: Vous n'avez rien à perdre, vous avez tout à gagner -à vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la -science vienne démontrer l'accord de deux forces en apparence si -contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau -déclamer contre l'intérêt, il vit, et il vit par décret -imprescriptible de celui qui a arrangé l'ordre moral. Jetons les yeux -autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre -propre conscience; et nous reconnaîtrons que l'intérêt est dans la -société un ressort nécessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il -pas dès lors bien décourageant qu'il fût par sa nature, et alors même -qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit? -et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission -d'étouffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance -entre ces deux mobiles, si tous deux tendent à la même fin, c'est un -avenir certain ouvert au règne de la fraternité parmi les hommes. Y -a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une -jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient -antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens -opposés sur nos destinées, se réconcilier dans un effet commun et -proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit siècles, annonça -la _fraternité_ au monde, n'était pas aussi contraire à la pente du -coeur humain que le disait naguère une superficielle philosophie? - -Messieurs, après avoir essayé de vous donner une idée de la doctrine -du libre-échange, je vous dois une peinture du régime restrictif. - -Les personnes qui fréquentent le jardin des Plantes à Paris, ont été à -même d'observer un phénomène assez singulier. Vous savez qu'il y a un -grand nombre de singes renfermés chacun dans sa cage. Quand le gardien -met les aliments dans l'écuelle que chaque cage renferme, on croit -d'abord que les singes vont dévorer chacun ce qui lui est attribué. -Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les -bras entre les barreaux et chercher à se dérober réciproquement la -pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu -desquels bon nombre d'écuelles sont renversées et beaucoup d'aliments -gâtés, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns, -demain sur les autres et, à la longue, elle doit se répartir à peu -près également sur tous, à moins que quelques singes des plus -vigoureux n'y échappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est -pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres. - -Voilà l'image fidèle du régime restrictif. - -Pour montrer cette similitude, j'aurais à prouver deux choses: -d'abord que le régime restrictif est un système de spoliation -réciproque; ensuite qu'il entraîne nécessairement une déperdition de -richesses à répartir sur la communauté. Cette démonstration, que je -pourrais rendre mathématique, m'entraînerait trop loin. Je la confie à -votre sagacité; et vous reconnaîtrez, avec quelque confusion, que si -souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont -les hommes qui ont singé les singes. - -L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler -votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des -chances qu'ouvre le libre-échange à toutes ces réformes financières -après lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement. -J'en ai parlé à Lyon, et le sujet me paraît si grave que je me suis -promis d'en parler partout où je pourrai me faire entendre. - -Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pensée de heurter les -convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas -permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas -aucun homme politique, mais aucun parti) qui se présente devant les -Chambres et devant le pays avec un plan de réforme financière clair, -net, précis, actuellement praticable? Car, si je regarde du côté du -ministère, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore -moins dans ses actes; et si je me tourne du côté de l'opposition, je -n'y vois qu'une tendance marquée vers l'accroissement des dépenses, ce -qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges -publiques. - -Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais -il me semble que le libre-échangiste tient en ses mains ce programme -si désiré. - -Je suppose qu'à l'ouverture de la prochaine session, un homme investi -de la confiance de la couronne se présente devant les mandataires du -pays et leur dise: - -«Le libre-échange laissera entrer en France une multitude d'objets -qui maintenant sont repoussés de nos frontières, et qui, par -conséquent, verseront dans le Trésor des recettes dont je me servirai -pour réduire l'impôt du sel et la taxe des lettres.» - -«Le libre-échange créera plus de sécurité pour la France qu'elle ne -peut s'en donner par le développement onéreux de la force brutale. Il -me permettra donc de réduire, dans de fortes proportions, nos forces -de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera -libres, nous doterons les communes de manière à ce qu'elles puissent -supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impôt des boissons, et -nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de -l'inscription maritime.» - -Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature à faire -quelque impression, même sur les hommes qui ont le plus contracté -l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systématique_. - -Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme. - -D'abord deux réformes importantes, celles du sel et de la poste, -découlent immédiatement de la réforme commerciale. Les autres sont -l'effet de la sécurité que, selon nous, le libre-échange doit garantir -aux nations. - -Quant à la première partie du programme, il n'y a pas d'objection -possible. Il est évident que le drap, le fer, les tissus de coton, -etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modérés, -donneraient un revenu au Trésor. Cet excédant de recettes serait-il -suffisant pour combler le déficit laissé par le sel et le port des -lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de -banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opération, -et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous -donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez -les droits prohibitifs, en même temps réduisez l'impôt du sel et la -taxe des lettres; s'il y a déficit, nous le comblerons, s'il y a -excédant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre était -repoussée, ce serait, certes, la meilleure preuve que le système -restrictif n'est pas destiné à protéger, mais à exploiter le public. -(_V. tome V, pages 407 et suiv._) - -Quant à l'étroite relation qui existe entre le libre-échange et la -paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne -développerai pas théoriquement cette pensée. Mais voyez ce qui se -passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi céréale, ce -qui a été considéré comme une révolution intérieure et même politique. -Ne saute-t-il pas aux yeux que par là elle a rendu plus difficile -toute collision avec les États-Unis et les autres pays d'où elle -tirera désormais ses subsistances? L'année dernière, elle a réformé la -législation sur les sucres; il y a là bien autre chose qu'une -révolution intérieure et politique, c'est vraiment une révolution -sociale, une ère nouvelle ouverte aux destinées de la Grande-Bretagne -et à son action sur le monde. - -On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de -nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique -machiavélique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous -ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous? -Nous le savons, et nous détestons cette politique plus et mieux que -nos adversaires; car nous en détestons non-seulement les effets, mais -encore les causes. Et où cette politique a-t-elle ses racines? Dans le -système restrictif, dans la funeste pensée de vouloir toujours vendre -sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscité tant -de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples -les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement -général pour étendre ses conquêtes et ses colonies. - -Je dis que c'est une pensée de restriction qui la poussait dans cette -voie, et à tel point que, tant que cette pensée a pesé dans ses -déterminations, la paix des nations n'a pu être qu'une inconséquence -de sa politique. - -Mais enfin, l'Angleterre a réussi; elle a des conquêtes, des colonies; -elle est parvenue à ses fins, et peut approvisionner sans concurrence -la moitié du globe. - -Et que fait-elle? - -Elle dit à ses colonies: Je ne veux plus vous donner des priviléges -sur mon marché, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour -moi sur les vôtres; et, en conséquence, vous réglerez vous-mêmes vos -tarifs. - -N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement réel des colonies, du -moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue -administratif? N'est-ce pas revenir au point de départ et proclamer -qu'on a fait fausse route[73]? - -[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et -suiv.--(_Note de l'éditeur._)] - -Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons là de la générosité, de -l'abnégation, de l'héroïsme; non, nous n'y voyons que de l'intérêt, -mais de l'intérêt bien entendu, de l'intérêt qui est d'accord avec -l'intérêt de l'humanité. - -Le principe restrictif est mauvais à nos yeux; s'il est mauvais, il -entraîne des conséquences funestes, il n'est même mauvais que par là; -s'il entraîne des conséquences funestes, les Anglais, qui ont poussé -plus loin ce régime que tout autre peuple, ont dû les premiers -apercevoir ces conséquences et en souffrir; ils changent de route, -quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une révolution -immense dans les affaires du monde, une des plus grandes révolutions -dont le globe ait été témoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide -que les Anglais l'ont faite, non par abnégation, mais par intérêt; je -dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde, -puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive à une domination -injuste, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'y renoncer. Je dis que -plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans -danger se soulager du poids des armées permanentes et des marines -militaires. - -On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits -commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-échange, -non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du -pays, une nation de 36 millions d'âmes n'est pas seulement invincible, -elle est inattaquable. - -Mais ce programme, il faut en convenir, a un côté chimérique. -L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public -est tellement infatué des prétendus avantages du régime protecteur, -qu'il repousse la liberté commerciale même avec ce cortége de réformes -que je viens d'énumérer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur -pesanteur, les impôts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le -recrutement et l'inscription maritime plutôt que de me rendre -participant, par l'échange, aux bienfaits que la nature a départis aux -autres peuples. - -Messieurs, voilà le préjugé qu'il faut détruire; c'est notre mission, -c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle -est grande et belle. Il s'agit de conquérir le libre-échange, et, avec -lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques. -Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intérêts, -mais au nom de ce tribut que nous devons tous à la société, de marcher -en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conquêtes, de -poursuivre votre tâche avec vigueur et persévérance. Étendez la -publicité de vos excellents journaux, provoquez des associations à -Aix, à Avignon, à Cette, à Nîmes, à Montpellier, fondez des chaires -d'économie politique, unissez-vous intimement à l'Association -parisienne, prêtez-lui le concours de votre force morale, de votre -intelligence, de votre expérience des affaires, et au besoin de vos -finances; et alors, soyez-en sûrs, vous n'entendrez plus dire ce -qu'on répète sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de -Bossuet: «_Le libre-échange se meurt, le libre-échange est mort!_» Le -libre-échange est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient; -mais, quant à moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup -de choses périssables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne -meurt jamais: c'est la vérité. - -Le terrain de la discussion peut être longtemps envahi par des erreurs -opposées. La vérité peut être lente à s'y montrer. Mais dès qu'elle y -paraît, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes -suspendissent les chants funèbres qu'ils ont entonnés sur la tombe -imaginaire du libre-échange, il suffirait peut-être qu'ils jetassent les -yeux sur cette assemblée si nombreuse, si imposante, si éclairée et si -sympathique. - -Messieurs, soyons sûrs d'une chose: si le libre-échange pouvait -mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est -l'indifférence. Si on le discute, il vit. Je dirai même qu'il marche -vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane, -il règne. En Angleterre, il a surmonté des obstacles formidables. Aux -États-Unis, l'intérêt national a vaincu le privilége. À Naples, le -tarif a subi une réforme profonde. En Prusse, le développement du -régime protecteur a été brusquement arrêté. On assure que l'empereur -de Russie médite de révolutionner le système des douanes dans un sens -libéral. En Espagne même, la discussion est portée sur un terrain -officiel par une enquête dont les commencements promettent les plus -heureux résultats. Des associations pour le libre-échange se sont -formées à Gênes, à Rome, à Amsterdam; et, dans un mois, des hommes -éminents, accourus de tous les points de l'Europe, se réuniront à -Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication -des peuples. Sont-ce là des signes de mort? et ne devons-nous pas -plutôt concevoir l'espérance que nous sommes appelés à assister, plus -tôt peut-être que nous ne le croyons, à ce grand écroulement des -barrières qui séparent les peuples, les condamnent à d'inutiles -travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et -le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de -prétexte au développement de la force brutale, transforment les -travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mêmes -la discorde, toujours inséparable du privilége; car ce qui est -privilége pour l'un est servitude pour l'autre. - -Je n'ai pas parlé de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire -qu'une grande idée est morte en France, quand cette idée est conforme -à la justice et à la vérité, et quand, sans compter Paris, des villes -comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son -triomphe? - -Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la -liberté et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le -pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises -inspirations de l'esprit de parti, sont du côté de la liberté. Sans -doute, tout le monde ne peut pas avoir l'expérience du négociant; tout -le monde n'est pas obligé non plus de pénétrer dans toutes les -subtilités de la théorie économique. Mais s'il est un homme, au regard -d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes béquilles de la -pratique et de l'analyse, et qui ait reçu du ciel, avec le don du -génie, l'heureux privilége d'arriver d'un bond et dans toutes les -directions jusqu'aux bornes et par delà les bornes des connaissances -du siècle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire, -l'inimitable poëte, l'illustre orateur, le grand historien, dont -l'entrée dans cette enceinte a attiré vos avides regards. Vous n'avez -pas oublié que M. de Lamartine a défendu la cause de la liberté, dans -une circonstance où elle se confondait intimement avec l'intérêt -marseillais. Je n'ai pas oublié non plus que M. de Lamartine, avec -cette précision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu'à lui, -a résumé toute notre pensée en ces termes: «La liberté fera aux hommes -une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire.» (Bruyants -applaudissements.) J'espère donc, et j'ai la ferme confiance que M. de -Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette -assemblée est un témoignage de bienveillance envers des hommes qui -essayent leurs premiers pas dans cette carrière du bien public, qu'il -parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde -sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre -communication des hommes, des choses et des idées[74]. - -[Note 74: À la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et -termina en ces termes un magnifique discours: - -«Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous -souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de -richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zèle -entièrement désintéressé, la vérité gratuite, dont il est l'organe, et -la parole de vie matérielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce -nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le -placerez à côté de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la -grande ligue européenne, parmi les noms des apôtres de cet évangile du -travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui -fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de -patrie ou de nationalité,--la liberté, la justice et la paix!--(_Note -de l'éditeur._)] - - -48.--SEPTIÈME DISCOURS, À PARIS, SALLE MONTESQUIEU. - - 7 Janvier 1848. - -Messieurs, je me propose de démontrer que le libre-échange est la -cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des -masses, de la démocratie. - -Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient à l'appui -de la proposition que vient de développer avec tant de chaleur et de -talent mon ami M. Coquelin. - -J'ai visité à Marseille les ateliers d'un grand fabricant de -machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles -dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en -France; il est dans la nature de la cherté de diminuer la -consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de -navires en fer là où le haut prix de la matière première restreint -l'usage de ces choses. L'établissement n'avait donc qu'une médiocre -importance, lorsque le chef se décida à demander l'autorisation de -travailler _à l'entrepôt_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que -travailler _à l'entrepôt_. C'est mettre en oeuvre des matières que -l'on va chercher partout où on les trouve au plus bas prix, à la -condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de -douane, si on le livre à la consommation française. - -Dès cet instant la fabrique prit des proportions considérables, et il -fallut bientôt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en -sortent, faites avec du fer anglais ou suédois, vont se vendre sur les -marchés extérieurs, en Italie, en Égypte, en Turquie, où elles -rencontrent la concurrence étrangère. Et puisque l'établissement -prospère, puisqu'il occupe 1,000 à 1,200 ouvriers français, c'est une -preuve sans réplique que notre pays n'est pas affligé de cette -infériorité dont on parle sans cesse, même à l'égard d'une fabrication -où les Anglais excellent. - -C'est là du libre-échange, mais, remarquez bien ceci, du libre-échange -absolu quant au côté onéreux, et fort incomplet quant au côté -favorable à cet établissement. - -En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espèce de -privilége pour la vente sur les marchés neutres. Mais, pour la -fabrication, il est loin de posséder tous les avantages de la liberté. - -D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reçoivent en franchise les objets -de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne -travaille _à l'entrepôt_ qu'à la condition de se soumettre à beaucoup -d'entraves. La douane estampille tout le fer étranger, et, en le -manipulant, il faut s'y prendre de manière à laisser paraître le -poinçon sacré, ce qui entraîne beaucoup de fausses manoeuvres et de -déchets. Enfin, la houille et l'outillage ont payé d'énormes droits. - -Malgré cela, la fabrique prospère; et, chose bien remarquable, elle -emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait -avant d'être autorisée à mettre en oeuvre du fer étranger. Pourquoi? -Parce qu'alors ce n'était qu'un établissement mesquin, et aujourd'hui -c'est une usine considérable; parce qu'elle a décuplé ses produits, et -que le fer français étant nécessaire pour certaines pièces il en entre -plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement -dans une seule. - -Voilà qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est -beaucoup moins. - -Quand un acquéreur se présente, notre manufacturier écoute -attentivement de quelle manière il prononce le mot _machine_, car cela -a une grande influence sur la transaction qui doit suivre. - -Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le -manufacturier répond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur -d'articuler en bon français _machine_, on lui demande sans pitié -30,000 francs. Pourquoi cette différence? Quel rapport y a-t-il entre -le prix de la machine et la manière dont le mot se prononce? Il y en a -un très-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacité, devine -que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui -dit _machine_ est un Français. Or le Français, en qualité de citoyen -_protégé_ (rire prolongé), doit payer un travail exécuté en France un -tiers de plus que l'étranger; car si la machine entre dans la -consommation française, elle a 33 p. 100 de droits à acquitter, d'où -il résulte que les étrangers nous battent avec nos propres armes. Mais -que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut -bien subir quelques inconvénients pour elle. Nous aurions tort de nous -plaindre, puisque nous sommes protégés, battus et contents. (Bruyante -hilarité.) - -Messieurs, cette machine française, vendue plus cher à nos -compatriotes qu'aux étrangers, me met sur la voie d'une autre -considération fort importante que je crois devoir vous soumettre. - -Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la -concurrence anglaise si redoutable, c'est la supériorité des capitaux -britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce -capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports, -beauté du climat, fertilité du sol, habileté des ouvriers, nous avons -des avantages réels; et, quant au fer et à la houille, nous les -aurions, par la liberté, au même prix, à très-peu de chose près, que -nos rivaux eux-mêmes. Mais le capital, le capital, comment lutter -contre ce colosse? - -Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un -peuple n'est pas nuisible à l'industrie d'un peuple voisin, par la -même raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux -Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infériorité -de notre capital nous place vis-à-vis des Anglais dans une position -fâcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rétablir -l'équilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital déjà -si chétif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il -faut tâcher de faire rendre à 100,000 francs autant de services qu'à -120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il -y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous -les transformez en 80,000 fr. Est-ce là un bon remède au mal dont vous -vous plaignez? Est-ce là un bon moyen de rétablir l'équilibre entre -les capitaux français et anglais? - -Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de -Manchester élèvent, en même temps, chacun une usine, conçues -absolument sur le même plan, destinées à donner exactement les mêmes -produits; enfin, identiques en tout. - -Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus -considérable, par le fait du régime protecteur? Il lui faudra un plus -grand capital fixe, puisque ses bâtisses et ses machines lui coûteront -plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital -circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la même quantité de -coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances -en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer -l'opération avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Français. - -Et remarquez que cela se répète pour toutes les opérations, depuis la -plus gigantesque jusqu'à la plus humble, car il n'y a si mince atelier -où l'outillage n'exige, en France, une plus forte dépense à cause du -régime protecteur. - -Maintenant, si chaque entrepreneur français, grand ou petit, faisait -son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donné, a -un capital déterminé. Donc, si dans chaque entreprise le capital est -plus grand qu'il ne devrait être pour l'effet produit, il s'ensuit -rigoureusement que le nombre des entreprises doit être moindre, à -moins que l'on n'aille jusqu'à prétendre que, d'un tout connu, on peut -tirer un égal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou -petites. - -Le résultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins -grande quantité de matière mise en oeuvre, un moins grand nombre de -produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la -place, diminution de travail et de salaires. Singulière façon de -rétablir l'équilibre entre le capital français et le capital anglais! -Autant vaudrait garder la liberté et jeter un quart de nos capitaux -dans la rivière. Et c'est là ce qu'on appelle mettre notre pays à même -de lutter _à forces égales_. - -C'est bien pis encore si nous considérons l'industrie agricole; et -jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait -voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture. - -Vous savez, Messieurs, que les terres s'achètent d'autant plus cher -qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore là une _généralité_, et -c'est précisément pourquoi c'est une vérité. - -Cela posé, admettons que les restrictions imaginées par la Chambre du -double vote aient réussi à maintenir, en France, le prix du blé à un -taux un peu plus élevé, un franc, par exemple, en moyenne. Il est -clair que si ces mesures n'ont pas eu ce résultat, elles ont été -inefficaces et ont créé des entraves inutiles, ce dont nos adversaires -ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur -hypothèse. Mettons donc que le blé, qui se serait vendu 19 francs sous -un régime libre, s'est vendu 20 francs sous le système protecteur. - -L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donné 10 -francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, à -5 p. 100, à supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent. - -Ainsi, le propriétaire a été plus riche de 200 francs en capital, et -la rente lui en a été servie par ceux qui mangent du pain, lesquels -ont payé les dix hectolitres de blé au prix de 20 francs chaque au -lieu de 19. - -Quant à l'agriculture, elle n'a pas été le moins du monde encouragée. -Qu'importe au fermier de vendre ce blé 19 francs, en payant 10 francs -de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au -propriétaire? Il n'y a pas un centime de différence dans sa -rémunération, et ce prétendu encouragement ne lui fera pas produire un -grain de blé de plus. Tout cela aboutit à cette chose véritablement -monstrueuse: supposer au propriétaire de cet hectare de terre un -capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par -quiconque mange du pain. Il eût été beaucoup plus simple de lui donner -un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans à la rue de Rivoli, -en votant en même temps un impôt spécial pour ce service. Ah! croyons -que les électeurs à 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient. - -Je voulais parler, Messieurs, sur la connexité qu'il y a entre le -libre-échange et la cause démocratique; et je crois vraiment que la -digression à laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop écarté de -mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me -permette plus de donner à ma pensée tout le développement dont elle -est susceptible. - -Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spécial, -et notre première règle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous -ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur -des matières étrangères au but précis de l'Association; mais cela ne -veut pas dire que chacun de nous ne réserve pas complétement ses -convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre -pensée d'aliéner ainsi notre indépendance; et comme je ne serais -nullement choqué qu'un de mes collègues vînt déclarer ici qu'il est ce -qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvénient à dire -que, quant à moi, j'appartiens, coeur et âme, à la cause de la -démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers -l'égalité et la fraternité, par la liberté. D'autres ajoutent: Et par -_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas, -c'est toujours la liberté. - -Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considérations -métaphysiques sur la liberté, mais permettez-moi seulement une -observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les -sociétés modernes ont leur point de départ dans l'esclavage, dans un -état de choses où un homme avec ses facultés, les fruits de son -travail et sa personnalité tout entière, était la propriété d'un autre -homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits -reconnus. Sa parole, sa pensée, sa conscience, son travail, tout -appartient au maître. - -Le grand travail de l'humanité, travail préparatoire si l'on veut, -mais qui absorbe ses forces jusqu'à ce qu'il soit accompli, c'est de -faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons -reconquis la liberté de penser, de parler, d'écrire, de travailler, -d'aller d'un lieu à un autre; et c'est la réunion de toutes ces -_libertés_, avec les garanties qui les préservent de nouvelles -atteintes, qui constitue _la liberté_! - -La liberté n'est donc autre chose que la propriété de soi-même, de ses -facultés, de ses oeuvres. - -Or, Messieurs, sommes-nous propriétaires de nos oeuvres si nous n'en -pouvons disposer par l'échange, parce que cela contrarie un autre -homme? Si, à force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un -meuble, par exemple, en suis-je le vrai propriétaire si je ne le puis -envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu -que l'échange se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer -ce meuble en Belgique pour l'échanger contre du drap, ou en Angleterre -pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du -café, ou au Pérou pour recevoir de l'or,--qui me servent à acquitter -le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du -froid est une affaire qui me regarde, je dois être libre de choisir -entre ces divers moyens de me procurer des vêtements. Lorsqu'un tiers -s'interpose entre mes membres et moi et a la prétention de m'imposer -la manière la plus dispendieuse de me vêtir, parce que cette -interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte à ma -propriété, à ma liberté. Non-seulement il m'empêche de recevoir le -drap belge, mais du même coup il m'empêche implicitement de fabriquer -le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai à le faire. Je ne suis -plus un homme libre, mais un homme exploité; nous sommes dans le -principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort -adroit, fort subtil, dont peut-être ni celui qui en souffre ni celui -qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de -l'esclavage. (Sensation marquée.) - -Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible? -Imaginez-vous que cette interposition s'opère en dehors de la loi. -Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se présentent -devant la législature, et qu'ils tiennent aux députés ce langage: «Il -nous est venu dans l'idée qu'il y a trop de draps et de calicots dans -le pays; que si l'on chassait les produits étrangers, nos articles -seraient très-recherchés et hausseraient de prix, ce qui serait un -grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des -hommes sur la frontière aux frais du Trésor, pour repousser les draps -et les calicots.» Supposons que les députés répondent: «Nous -comprenons que cette mesure serait très-lucrative pour vous; mais, en -bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais -de l'opération. Si le drap belge vous importune, chassez-le -vous-mêmes, c'est bien le moins.» (Rires.) - -Si, en conséquence de cette résolution, messieurs les fabricants -faisaient garder la frontière par leurs domestiques, s'ils vous -interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les -moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas -révoltés? - -Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout -plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu -beaucoup plus,--parce que la législature met le Trésor public à leur -disposition, et vous fait payer à vous-mêmes ce qu'il en coûte pour -vous ravir votre liberté? (Vive émotion.) Un homme célèbre a dit: La -France est assez riche pour payer sa liberté; la France est assez -riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche -pour payer ses chaînes? (Rires.) - -Mais, Messieurs, étudions la question non plus économiquement, mais -géographiquement. Si la restriction a été imaginée dans l'intérêt des -masses, la liberté doit être un produit aristocratique, quoique -assurément ces deux mots, _liberté_, _aristocratie_, hurlent de se -trouver ensemble. - -Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus démocratique de -l'Europe. Là, l'ouvrier a un suffrage qui pèse autant que celui de son -chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane même fiscale. - -Ce n'est pas qu'il ait manqué de gros propriétaires de champs et de -forêts, de gros entrepreneurs qui aient essayé d'implanter en Suisse -la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient à ceux -qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchérir -nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dépense, et il -vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarité.) Mais -jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il fût de son -avantage de payer cher ce qu'il peut avoir à bon marché. La doctrine -des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il -n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on -pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une -liste civile de 36 millions. La cour mène grand train, et l'industrie -profite _par ricochet_... - -En vérité, je crois que, dans certain petit volume, j'ai négligé -d'introduire un article intitulé: _Sophisme des ricochets_. - -Je réparerai cet oubli à la prochaine édition[75]. (Hilarité -prolongée.) - -[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 à 83, et au même tome, page -336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas, -parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de -plaines. - -La Hollande jouissait en même temps de la liberté politique et de la -liberté commerciale; et, comme le disait tout à l'heure notre -honorable président, elle regrette ce régime de libre-échange, sous -lequel elle était devenue, malgré l'infériorité de sa position, un des -pays les plus florissants et même les plus puissants de l'Europe. - -Voyez encore l'Italie. À l'aurore de son affranchissement sa première -pensée--non, sa seconde pensée, la première est pour l'indépendance -nationale (applaudissements)--sa seconde pensée est pour la liberté du -commerce et la destruction de tous les monopoles. - -Traversons l'Océan. Vous savez que l'Amérique septentrionale est une -démocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le -parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la liberté. Ce -dernier a triomphé, en 1846, et a porté M. Polk à la présidence. Tout -l'effort de la lutte a porté précisément sur cette question des -tarifs; et, malgré la résistance acharnée des whigs, résistance -poussée jusqu'à cette limite après laquelle il n'y a plus que la -guerre civile, le principe de la protection a été exclu du tarif. Quel -a été le résultat? Vous le savez; le président Polk l'a hautement -proclamé dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas, -car la traduction qu'ont donnée de ce document nos journaux, à -commencer par le _Moniteur_, est très-habilement arrangée pour vous -égarer. - - Ici l'orateur donne lecture du message et compare les - traductions. - -Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le -National_, ont reproduit les passages supprimés par _le Moniteur_ et -_la Presse_. Mais, hélas! par je ne sais quelle fatalité, _le -National_ a omis ce qui intéressait le plus son public, les -paragraphes qui se rapportent à la marine marchande et à la hausse des -salaires. - -Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de -notoriété publique que c'est la démocratie qui réalise la liberté -commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une résistance -désespérée? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants -conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de féodalité, ont -rejeté d'au milieu d'eux et chassé du pouvoir sir R. Peel lui-même, -leur général, pour avoir, en présence de la famine, laissé entrer le -blé étranger? - -J'ai nommé l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour -rendent délicat; l'heure avancée ne me permettant pas de dire ma -pensée tout entière, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je -m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte -d'indépendance puisse être mal accueilli devant un auditoire français. -Je ne crains pas d'être réfuté, je ne crains pas d'être critiqué; mais -il m'est bien permis de craindre d'être mal compris. (Approbation.) - -Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue. -Elle sait tout ce que la liberté commerciale porte dans ses flancs. -Elle sait que c'est la fin du régime colonial, la mort de l'acte de -navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme -de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est -pas seulement le monopole du blé, c'est un autre monopole qu'elle voit -compromis, l'exploitation de l'armée, de la marine, des gouvernements -lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment même -pousser un ridicule cri d'alarme. À l'entendre, l'Angleterre est au -moment d'être envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places -fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est-à-dire les -commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques, -son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre -le peuple de son côté, en réveillant ses plus mauvais instincts, en -faussant en lui le sentiment national. - -Voilà le spectacle que nous offre aujourd'hui même l'aristocratie -anglaise. Mais les hommes éclairés de la démocratie ont les yeux -ouverts sur ces menées. Ils ne laisseront pas ce déploiement de force -brutale, venant à la suite des mesures de l'année dernière, aller dans -toute l'Europe décréditer et amoindrir le libre-échange. Il y a -quelques mois, M. Cobden paraissait rassasié par la reconnaissance -publique. Et aujourd'hui le voilà affrontant une impopularité -passagère, parce qu'il réclame, avec le libre-échange, toutes les -conséquences du libre-échange, c'est-à-dire un changement complet dans -la politique de son pays, et le bienfait du désarmement, suivi de -l'allégement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il -s'aperçoit que son oeuvre est incomplète, et qu'après avoir fait -triompher le libre-échange dans les lois, il lui reste à faire -pénétrer l'_esprit du libre échange_ dans les coeurs. Et je dis que -quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence -de l'avenir. (Applaudissements prolongés.) (_V. tome III, pages 459 à -492._) - -Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer -que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un -coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous, -qui ont pu voir les éléments démocratique et aristocratique parvenir à -leur apogée, je dirai même à leur exagération, l'un en 93, l'autre en -1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voilà les points -extrêmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assemblées? L'une a -mis toutes les restrictions à la sortie des produits, l'autre à leur -entrée. - -Je ne nie pas qu'il n'y eût des prohibitions à l'entrée sous la -République. Elles furent établies, comme mesures de guerre, par un -décret d'urgence du Comité de salut public. - -Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il -était conçu. - -En 93, les législateurs étaient nommés par la foule. On peut même dire -qu'ils étaient sous la dépendance immédiate, constante, ombrageuse de -la foule. Aussi, à quel résultat aspire le tarif? À créer la plus -grande abondance possible des aliments, des vêtements et de tous les -objets de consommation générale. Pour atteindre ce but, que fait-on? -On décrète que toutes les choses vraiment utiles pourront librement -entrer; et afin que la masse n'en soit pas ébréchée par l'exportation, -on décrète qu'elles ne pourront pas sortir. - -Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernière mesure. C'est une -atteinte à la propriété, à la liberté, au travail; et je suis -convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue. - -Mais il n'en reste pas moins que toute la préoccupation du -législateur, à cette époque, était de mettre la plus grande abondance -possible à la portée du peuple; et pour cela il allait jusqu'à violer -la propriété. - -Voici quelques articles entièrement exempts de droits à l'entrée: - -Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais, -fondu et salé, bois de toutes sortes, chair salée de toutes sortes, -chanvre, même apprêté, charbon de bois, coton en rame et en laine, -cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc -par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, légumes, lin -teillé ou apprêté, mâts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de -toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle -minutieuse sollicitude se révèle jusque dans cette singulière -exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut -s'expliquer que par la crainte que les spéculateurs ne mêlassent à la -nourriture du peuple un ingrédient grossier indigne de l'homme. - -Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entièrement -_prohibée_: - -Argent et or, bestiaux, matières résineuses, chanvre, coton en laine, -cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins, -engrais, matières premières du papier, suif, etc., etc. - -Messieurs, le peuple de 93 n'était pas plus profond économiste que -celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu -qu'on taxe le froment étranger afin d'élever le prix du froment -naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signalé chez les Suisses, -il répondit: _Non_. (Rire général.) - -Une preuve que ce n'est pas le progrès de l'économie politique qui -dirigeait le législateur en veste, c'est un article bien remarquable -que je dois encore vous lire. - -On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir. -C'était une contradiction. Évidemment pour recevoir, il faut payer. On -se condamnait donc à tout payer en or. Mais à cette époque, comme -aujourd'hui, on était convaincu que la sortie de l'or est une calamité -publique. Comment donc échapper à la difficulté? - -On décréta qu'il serait défendu, sous des peines sévères (en harmonie -avec les moeurs de l'époque), d'exporter de l'or, «à moins qu'on ne -prouve, dit le décret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets -nécessaires à la consommation du peuple;» et à la suite on désigne -toujours les mêmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs, -etc. - -En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses -utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer était le motif même -pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or. - -1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande propriété, le -principe aristocratique, la Chambre du double vote. - -Et que fait-elle, cette Chambre? Précisément le contraire de ce -qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose à l'entrée des produits -pour en provoquer la cherté, et, par le même motif, elle en favorise -la sortie. - -Se peut-il concevoir deux législations plus opposées et qui, dans leur -exagération, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine? -L'une pousse la passion démocratique jusqu'à violer la propriété du -riche, dans l'intérêt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la -passion aristocratique jusqu'à violer la propriété du pauvre, dans -l'intérêt _mal entendu_ du riche! (Sensation.) - -Pour nous, nous disons: La justice est dans la liberté du travail et -de l'échange. (Applaudissements.) - -En présence de ces faits, en présence du triomphe de l'élément -aristocratique qui éclate dans notre tarif, est-il rien de plus -surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie -considérable du parti démocratique, en France, porter toutes ses -forces et toutes ses sympathies du côté de la restriction? (_V. les -n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._) - -Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je -puis bien appeler cette désertion de la cause du peuple? - -Ils disent qu'ils se défient de notre association, parce qu'il y a -dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les -protectionnistes? - -Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spécial, -a-t-on à demander aux associés leur profession de foi sur des objets -étrangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la -démocratie ne sont-ils pas venus à nous? Ils auraient été certainement -bien accueillis, à la seule condition de ne pas vouloir détourner -l'Association de son but. - -N'est-il pas aisé de voir d'ailleurs comment le libre-échange peut -attirer les sympathies des conservateurs sincères? Je dis sincères, -car celui qui n'est pas sincère n'est d'aucun parti, il n'est rien. -Mettons-nous à leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que -nous redoutons avant tout, c'est le désordre et l'anarchie. Et quel -meilleur moyen de prévenir le désordre que de diminuer les souffrances -du pauvre, que de mettre à sa portée la plus grande quantité possible -d'objets de consommation, que de l'élever ainsi non-seulement en -bien-être, mais en dignité, que d'alléger le poids de ses charges? Et -comment diminuer sérieusement les impôts sans diminuer l'armée? Et -comment diminuer l'armée, tant que les jalousies commerciales tiennent -l'éventualité d'une guerre toujours suspendue sur nos têtes? - -Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en -principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne -veut dire que nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice et -l'utilité générale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous? -C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-échange, la France a -une grande mission à remplir, celle de propager et faire triompher en -Europe l'idée démocratique. - -Eh! Messieurs, est-ce que le libre-échange est un obstacle à cette -propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles -chances quand les étrangers pourront venir librement en France puiser -des produits et des idées, quand nous pourrons librement leur porter -nos idées et nos produits? - -Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les -armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-échange; -mais il reste à prouver que l'on peut faire pénétrer la vérité dans -les coeurs à la pointe de la baïonnette. - -Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et -légitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a -le noble privilége par la supériorité de sa littérature et -l'universalité de sa langue. Et, quant à l'exemple, il dépend de nous -de le donner. Soyons le peuple le plus éclairé, le mieux gouverné, le -mieux ordonné, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le -plus heureux de la terre. Voilà la meilleure propagande. - -Et c'est parce que la libre communication des peuples nous paraît un -des moyens les plus efficaces d'atteindre ces résultats, que nous en -appelons à vous pour nous aider à tenir haut et ferme le drapeau du -_Libre-Échange_. - - -49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76]. - -[Note 76: Ce discours diffère de ceux qui précèdent en ce qu'il traite -plus particulièrement de la _propriété littéraire_; mais il se -rattache comme les autres au _droit de propriété_, qui n'a, quel qu'en -soit l'objet, qu'une seule et même base. Avec la lettre dont nous le -faisons suivre, ce discours représente tout ce que nous avons pu -recueillir de l'auteur sur ce côté spécial du sujet. (_Note de -l'éditeur._)] - - 16 Décembre 1847. - -MESSIEURS, - -Un de mes amis, qui assistait dernièrement à une séance de l'Académie -des sciences morales et politiques, m'a rapporté que la conversation -étant tombée sur la _propriété_, qui, vous le savez, est fréquemment -attaquée de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de -cette compagnie avait résumé sa pensée sous cette forme: _l'homme -naît propriétaire_. Ce mot, Messieurs, je le répète ici comme -l'expression la plus énergique et la plus juste de ma propre pensée. - -Oui, l'homme _naît propriétaire_, c'est-à-dire que la propriété est le -résultat de son organisation. - -On naît propriétaire, car on naît avec des besoins auxquels il faut -absolument pourvoir pour se développer, pour se perfectionner et même -pour vivre; et on naît aussi avec un ensemble de facultés coordonnées -à ces besoins. - -On naît donc avec la propriété de sa personne et de ses facultés. -C'est donc la propriété de la personne qui entraîne la propriété des -choses, et c'est la propriété des facultés qui entraîne celle de leur -produit. - -Il résulte de là que la _propriété_ est aussi naturelle que -l'existence même de l'homme. - -Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux -eux-mêmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et -leurs facultés et les nôtres, il doit en exister dans les conséquences -nécessaires de ces facultés et de ces besoins. - -Quand l'hirondelle a butiné des brins de paille et de mousse, qu'elle -les a cimentés avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid, -on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail. - -Chez les sauvages aussi, la propriété est reconnue. Quand un homme a -pris quelques branches d'arbre, quand il a façonné ces branches en -arcs ou en flèches, quand il a consacré à ce travail un temps dérobé à -des occupations plus immédiatement utiles, quand il s'est imposé des -privations pour arriver à se munir d'armes, toute la tribu reconnaît -que ces armes sont sa propriété; et le bon sens dit que, puisqu'elles -doivent servir à quelqu'un et produire une utilité, il est bien -naturel que ce soit à celui qui s'est donné la peine de les -fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce -n'est pas sans soulever l'indignation générale, et c'est précisément -pour mieux prévenir ces extorsions que les gouvernements ont été -établis. - -Ceci montre, Messieurs, que le droit de propriété est antérieur à la -loi. Ce n'est pas la loi qui a donné lieu à la propriété, mais, au -contraire, la propriété qui a donné lieu à la loi. Cette observation -est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes, -de faire reposer la propriété sur la loi, d'où la dangereuse -conséquence que le législateur peut tout bouleverser en conscience. -Cette fausse idée est l'origine de tous les plans d'organisation dont -nous sommes inondés. Il faut dire, au contraire, que la loi est le -résultat de la propriété, et la propriété, le résultat de -l'organisation humaine. - -Mais le cercle de la propriété s'étend et se consolide avec la -civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionnée, -violente, plus la propriété est restreinte et incertaine. - -Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout à l'heure, quoique le -droit de propriété soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas; -la tribu en jouit en commun. À peine même une certaine superficie de -terre est-elle reconnue comme propriété à chaque tribu par les tribus -voisines. Pour constater ce phénomène, il faut rencontrer un degré -plus élevé de civilisation et observer les peuples partout. - -Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'état sauvage, la terre n'étant -point personnellement possédée, tous recueillent les fruits spontanés -qu'elle donne, mais nul ne songe à la travailler. Dans ces contrées, -la population est rare, misérable, décimée par la souffrance, la -maladie et la famine. - -Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace -déterminé; on peut au moins élever des troupeaux. La terre est plus -productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avancée. - -Au milieu des peuples civilisés, la propriété a franchi le dernier -pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sûr de recueillir le fruit -de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La -population s'accroît en nombre, et en richesse. - -Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phénomènes et -ne les précède pas; elle régularise les rapports, ramène à la règle -ceux qui s'en écartent, mais elle ne crée pas ces rapports. - -Je ne puis m'empêcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention -sur les conséquences de ce droit de propriété personnelle attaché au -sol. - -Au moment où l'appropriation s'opère, la population est excessivement -rare comparée à l'étendue des terres; chacun peut donc clore une -parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire à ses frères, -puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde. -Non-seulement il ne nuit pas à ses frères, mais il leur est utile, et -voici comment: quelque grossière que soit une culture, elle donne -toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille -n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se -livrer à d'autres travaux, comme la chasse, la pêche, la confection -des vêtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et -échanger avec avantage ce travail contre du travail agricole. -Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore appropriée -abondera, ces deux natures de travaux se développeront parallèlement -d'une manière harmonique; il sera impossible à l'un d'opprimer -l'autre. Si la classe agricole mettait ses services à trop haut prix, -on déserterait les autres industries pour défricher de nouvelles -terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rémunération -exorbitante, on verrait le capital et le travail préférer l'industrie -à l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser -longtemps et l'équilibre se maintenir, avec quelques dérangements -partiels, sans doute, mais d'une manière bien plus régulière que si le -législateur y mettait la main. - -Mais, lorsque la totalité du territoire est occupée, il se produit un -phénomène qu'il faut remarquer. - -La population ne laisse pas de croître. Les nouveaux venus n'ont pas -le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments, -puisqu'il y a plus de bouches, plus de matières premières, puisqu'il y -a plus d'êtres humains à vêtir, loger, chauffer, éclairer, etc. - -Il me paraît incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de -travailler pour des populations étrangères, d'envoyer au dehors leurs -produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution -politique du pays, la classe agricole a le pouvoir législatif du pays, -et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui défende à -toute la population de travailler pour le dehors, l'équilibre est -rompu; et il n'y a pas de limite à l'intensité du travail que les -propriétaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantité donnée -de subsistances. - -Messieurs, d'après ce que je viens de dire de la propriété en général, -il me semble difficile de ne pas reconnaître que la propriété -littéraire rentre dans le droit commun. (Adhésions.) Un livre n'est-il -pas le produit du travail d'un homme, de ses facultés, de ses efforts, -de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses -avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille? -Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux à -qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa -propriété? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le -relieur, qui ont matériellement concouru à la formation d'un livre, -sont rémunérés de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des -rémunérations dont son livre est l'occasion? - -Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter -historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort -succinctement de l'état de la législation sur cette matière. - -J'ai défini devant vous la propriété. J'ai dit: «Toute production -appartient à celui qui l'a formée, et _parce_ qu'il l'a formée.» -Messieurs, il fut un temps où l'on était bien loin de reconnaître un -principe qui nous paraît aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce -principe ne pouvait être admis ni dans le droit romain, ni par -l'aristocratie féodale, ni par les rois absolus; car il eût renversé -une société fondée sur la conquête, l'usurpation et l'esclavage. -Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des -nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur -le travail des Saxons, pussent donner pour base à leur droit public -cette maxime subversive de toute spoliation organisée: «Une production -appartient à celui qui l'a formée.» - -À l'époque où l'imprimerie fut inventée, un autre droit existait en -Europe. Le roi était le maître, le propriétaire universel des choses -et des hommes. Permettre de travailler était un _droit domanial et -royal_. La règle était que tout émanait du prince. Nul n'avait le -droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait résulter que d'une -concession royale. Le roi désignait les personnes qu'il lui plaisait -de placer dans l'exception pour un genre de travail déterminé, à qui -il voulait bien, par monopole, par privilége, _privata lex_, conférer -la faculté de vivre en travaillant. - -La profession d'écrivain ne pouvait échapper à cette règle. Aussi -l'édit du 26 août 1686, le premier qui se soit occupé de ces matières, -dispose ainsi: «Il est défendu à tous imprimeurs et libraires -d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilége -n'aura été accordé, sous peine de confiscation et de punition -exemplaire.» - -Et remarquez, Messieurs, que toute la théorie de la propriété, telle -qu'elle est encore enseignée dans nos écoles, est puisée dans le droit -romain et féodal. Et, si je ne me trompe, la définition officielle de -la propriété sur les bancs de l'école est encore le _jus utendi et -abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes -négligent de rechercher des rapports entre la propriété et la nature -de l'homme, surtout en ce qui concerne la propriété littéraire. - -Il arriva que, relativement au _privilégié_, le monopole avait tous -les effets de la propriété. Déclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait -la faculté d'imprimer le livre, c'était faire l'auteur propriétaire, -sinon de droit, du moins de fait. - -La révolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce -qui arriva. L'Assemblée constituante reconnut à chacun la faculté -d'écrire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en -reconnaissant le droit, et ne songea pas à stipuler des garanties en -faveur de la propriété littéraire. Elle proclama un _droit de l'homme_ -et non une propriété. Elle détruisait ainsi cette sorte de garantie, -qui, sous l'ancien régime, résultait incidemment du monopole. Aussi, -pendant quatre ans, chacun put à son gré multiplier et vendre à son -profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si -l'Assemblée constituante avait dit: «Cultiver la terre est un droit de -l'homme,» et qu'en conséquence chacun eût été libre de s'emparer du -champ de son voisin. - -Par une coïncidence bien singulière, et qui prouve combien les mêmes -causes produisent les mêmes effets, les choses s'étaient passées -exactement de même en Angleterre. Là aussi le droit de travailler -avait été d'émanation royale. Là aussi la faculté n'avait été d'abord -qu'une concession, un privilége. Là aussi ces monopoles avaient été -détruits et le droit au travail reconnu. Là aussi on avait cru tout -faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun -aurait le droit d'écrire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que -l'oeuvre appartenait à l'ouvrier. Là aussi enfin, cet interrègne de la -loi dura trois à quatre années, pendant lesquelles la propriété -littéraire fut mise au pillage. - -En Angleterre comme en France, l'aspect de ces désordres amena la -législation qui, à très-peu de chose près, régit encore les deux pays. - -La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un décret dont les -termes méritent d'être cités. (L'orateur les commente.) - -Cette dernière observation répond à une objection qu'on a souvent -élevée contre la propriété littéraire. On dit: Tant que l'auteur a -entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la propriété -de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livré à l'impression, doit-il -être propriétaire de toutes les éditions futures? chacun n'a-t-il pas -le droit de multiplier et de faire vendre ces éditions? - -Messieurs, la loi ne doit être ni un jeu de mots ni une surprise; il -n'y a pas d'autre manière de tirer parti d'un livre que d'en -multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette faculté à ceux -qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession, -c'est déclarer que l'oeuvre n'appartient pas à l'ouvrier, c'est nier -la propriété même. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera -approprié, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._ -(Applaudissements.) - -Après avoir lu les considérants du décret, il est difficile de -s'expliquer le décret lui-même. Il se borne à attribuer aux auteurs, -comme cadeau législatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de -même que déclarer un homme _usufruitier à perpétuité_, c'est le -déclarer propriétaire,--dire qu'il sera propriétaire pendant un nombre -d'années déterminé, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas -un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je -m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation où je suis, -elle ne fait que proclamer un mensonge. - -Notre législation actuelle ne me paraît fondée sur aucun principe. Ou -la propriété littéraire est un droit supérieur à la loi, et alors la -loi ne doit faire autre chose que le constater, le régler et le -garantir; ou l'oeuvre littéraire appartient au public, et, en ce cas, -on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribué à l'auteur. - -Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des idées dont -notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est -substituée au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de -munificence qu'elle était maîtresse de régler et de limiter; elle a -supposé que le fond du droit était en elle et non dans l'auteur, et -alors elle en a cédé ce qu'elle a jugé à propos d'en céder. Mais, en -ce cas, pourquoi cette solennelle déclaration du droit? - -.....Un écrivain de talent a consacré des pages éloquentes à -combattre, dans son principe même, la propriété littéraire. Il se -fonde sur ce qu'il y a de triste et de dégradant, selon lui, à voir le -génie chercher sa récompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empêcher -de craindre qu'il n'y ait dans cette manière de juger un reste de -préventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cédé, à son insu, à -ce sentiment de mépris pour le travail, qui était le caractère -distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est -inculqué à tous avec l'éducation universitaire. Les écrivains sont-ils -d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins à -satisfaire, une famille à élever? Y a-t-il quelque chose de méprisable -en soi à recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots -_mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous -la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse, -d'échanger librement des services, parce que l'or sert d'intermédiaire -à ces échanges? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous -des dieux de l'Olympe? - -Après avoir flétri ce sentiment, je pourrais dire cette nécessité qui -soumet les hommes à recevoir des services en échange de ceux qu'ils -rendent, et, pour trancher le mot, à _travailler_ en vue d'une -rémunération, M. Blanc imagine tout un système de rémunération. -Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je -n'examinerai pas le système de M. Blanc, qui me paraît susceptible de -beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les écrivains -conserveront plus de dignité quand la brigue et les sollicitations -seront le chemin des récompenses? (Rires.) - -Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'état actuel des choses, les -livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits -à la hâte, sont plus lucratifs que les grands et sérieux ouvrages, qui -ont exigé beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que -le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est -ainsi de toutes les productions. Partout où les masses sont disposées -à faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il -se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures -législatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des -moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrès de -l'opinion publique[77]. - -[Note 77: V. la même conclusion aux pages 140 et 141 du tome -IV.--(_Note de l'éditeur._)] - -On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne -font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le -crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le -temps décrédite. - -Au reste, il me semble que la propriété littéraire est un obstacle à -ce danger. N'est-il pas évident que plus l'usufruit est restreint, -plus il y a intérêt à écrire vite, à abonder dans le sens de la vogue? - -Quant au désintéressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux, -et, je puis le dire, pleins d'élévation et d'éloquence, à Dieu ne -plaise que je me sépare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui -veulent rendre sans aucune rémunération des services à la société, -dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclésiastique, -littéraire ou autre, méritent toute notre sympathie, toute notre -admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands -modèles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dénûment et la -douleur. Mais quoi! serait-il généreux à la société de s'emparer du -dévouement d'une classe particulière pour s'en faire un titre contre -elle, pour l'imposer comme une obligation légale, et pour refuser à -cette classe le droit commun de recevoir des services contre des -services? (Mouvement.) - -Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la -propriété littéraire, mais à son application, il en est une qui me -paraît très-sérieuse; c'est l'état de la législation chez les peuples -qui nous avoisinent. Il me semble que c'est là un de ces progrès à -l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarité des nations. À -quoi servirait que la propriété littéraire fût reconnue en France, si -elle ne l'était pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les -imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunément violer cette -propriété? Tel est l'état des choses actuel, dira-t-on, et il -n'empêche pas que notre législation n'ait accordé aux auteurs -l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvénient ne serait pas pire quant à -la propriété. - -Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaçon -place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants. -Que serait-ce donc si la propriété littéraire eût été reconnue en -France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands -hommes des siècles passés étaient encore grevées d'un droit d'auteur -dont les éditeurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au -moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre -librairie est placée sous ce rapport dans les mêmes conditions que la -librairie étrangère. Sans cela, il est douteux qu'elle pût exister. - -Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je démens ces principes -de liberté commerciale que je recommande en d'autres matières, puisque -je parais redouter pour notre librairie la concurrence étrangère. - -Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation. - -Si les Belges, grâce à une position naturelle ou à une supériorité -personnelle, peuvent imprimer à meilleur marché que nous, je -regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres -belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une -taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme -toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de -contrefaçon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables -pour être assimilés. Je suppose qu'il s'établisse une fabrique de drap -sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller -soustraire dans les fabriques françaises de la laine et des teintures; -évidemment ce ne serait pas là de la concurrence, ce serait de la -spoliation. N'aurions-nous pas le droit de réclamer que la législation -belge fût réformée, et que la diplomatie française, pour être bonne à -quelque chose une fois dans sa vie, provoquât ce grand acte de justice -internationale? - -En résumé, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc, -j'ose dire que mes désirs sont les siens. Oui, je désire comme lui que -notre littérature s'élève, s'épure et se moralise; je désire que la -France conserve et étende de plus en plus la légitime et glorieuse -suprématie de sa belle langue, qui, plus que ses baïonnettes, portera -jusqu'aux extrémités de la terre le principe de notre Révolution. -(Applaudissements.) - -LETTRE. - - Mugron, le 9 Septembre 1847. - -«MONSIEUR, - -«J'apprends avec une vive satisfaction l'entrée dans le monde du -journal que vous publiez dans le but de défendre la _propriété -intellectuelle_. - -«Toute ma doctrine économique est renfermée dans ces mots: _Les -services s'échangent contre les services_, ou en termes vulgaires: -_Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la -propriété intellectuelle aussi bien que matérielle. - -«Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce -soit, et les résultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur -donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'échange. -J'admire comme un autre ceux qui en font à leurs semblables le -sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralité ni aucune -justice à ce que la loi leur impose systématiquement ce sacrifice. -C'est sur ce principe que je défends le libre-échange, voyant -sincèrement dans le régime restrictif une atteinte, sous la forme la -plus onéreuse, à la propriété en général, et en particulier à la plus -respectable, la plus immédiatement et la plus généralement nécessaire -de toutes les propriétés, celle du travail. - -«Je suis donc, en principe, partisan très-prononcé de la propriété -littéraire. Dans l'application, il peut être difficile de garantir ce -genre de propriété. Mais la difficulté n'est pas une fin de -non-recevoir contre le droit. - -«La propriété de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de -ses facultés, est l'essence de la société. Antérieure aux lois, loin -que les lois doivent la contrarier, elles n'ont guère d'autre objet -au monde que de la garantir. - -«Il me semble que la plus illogique de toutes les législations est -celle qui régit chez nous la propriété littéraire. Elle lui donne un -règne de vingt ans après la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze? -pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fixé un nombre -arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _crée_ la propriété, -principe qui peut bouleverser le monde. - -«_Ce qui est juste est utile_: c'est là un axiome dont l'économie -politique a souvent occasion de reconnaître la justesse. Il trouve une -application de plus dans la question. Lorsque la propriété littéraire -n'a qu'une durée légale très-limitée, il arrive que la loi elle-même -met toute l'énorme puissance de l'intérêt personnel du côté des -oeuvres éphémères, des romans futiles, des écrits qui flattent les -passions du moment et répondent à la mode du jour. On cherche le -_débit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le -public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles -à une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre à ses enfants qu'une -épave? Plante-t-on des chênes sur un sol communal dont on a obtenu la -concession momentanée? Un auteur serait puissamment encouragé à -compléter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire à son -fils: «Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprécié. -Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chêne qui -vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre.» - -«Je sais, Monsieur, que ces idées paraissent bien _mercantiles_ à -beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le -principe du désintéressement _chez les autres_. Si les déclamateurs -voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-être ne -seraient-ils pas si prompts à proscrire dans l'écrivain le soin de son -avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intérêt_, puisqu'il -faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute -une nuit à lire un petit ouvrage où l'auteur flétrit avec une grande -énergie quiconque tire la moindre rémunération du travail -intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une -coïncidence assez bizarre, la première chose que j'y lus, c'est que ce -même auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considérable. -Voilà tout le désintéressement du siècle, morale que nous nous -imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mêmes. En tout -cas, le désintéressement, tout admirable qu'il est, ne mérite même -plus son nom s'il est exigé par la loi, et la loi est bien injuste si -elle ne l'exige que des ouvriers de la pensée. - -«Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes -des déclamateurs eux-mêmes, que l'intérêt est un mobile individuel -indestructible et un ressort social nécessaire, je suis heureux de -comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il -coïncide dans ses effets généraux avec la justice et le plus grand -bien universel: aussi je m'associe de tout coeur à votre utile -entreprise. - -«Votre bien dévoué. - - «Frédéric BASTIAT, - - «Rédacteur en chef du _Libre-Échange_.» - - -50.--DE LA MODÉRATION - - 22 Mai 1847. - -On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation, -soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des -hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de -l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M. -Cunin-Gridaine, ministre. - -Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir -les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant -les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception -des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à -la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le -comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des -inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels -qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les -restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur -cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non -plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les -restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un -travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération, -plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde, -qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif, -nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec -zèle et persévérance. - -Après tout, qu'est-ce que la modération? - -Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous -croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des -détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un -fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous -ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages -ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur -cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye -un reste quatre_. - -Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité -de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux. -Nous ne donnerons pas dans le piége. - -Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la -plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la -plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y -use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à -peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous -trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une -seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la -ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe -lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut -la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y -saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne -croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse -inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais -dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré? - -D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est, -disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois. -Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en -même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les -classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à -courtiser le nombre et la force? - -C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération -et de sincérité. - -Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention, -de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait -d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques. - -«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce -puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus -onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette -chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre -l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie -manufacturière[78].» - -[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)] - -Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous -n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le -public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le -but, la seconde nous semble le moyen indispensable. - -Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions -soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et, -en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les -susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous -eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent -pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire -explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise -par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur -ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé -dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu -desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre -sincérité tout crédit. - -Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de -ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est -chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de -l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à -laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés; -puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et -celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au -contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous -croyons la protection mauvaise pour tout le monde. - -C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et -de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien -longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable -pour que le public s'éclaire. - -Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès -que nous croyons chimérique), supposons que la première année les -propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges -industriels, et que la seconde année, pour se venger, les -manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles. - -Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos -lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la -première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays -s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la -concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le -retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant -combien de siècles peut-être cette courte période de liberté, -accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les -arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la -supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances -et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de -Méthuen et de 1786. - -C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole -l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes -libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que, -sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions -devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette -confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de -longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences -avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans -les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner -une volonté nationale forte et éclairée. - -Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de -séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de -justice. - -C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime -protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une -transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on -offre à toutes les industries des compensations qui rendent la -secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de -quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le -prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la -viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si -le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il -a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures -conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de -la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la -réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que -celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice. - -Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu -dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire -renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne -nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous -plus de modération et de prudence? - -La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction, -quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les -opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas -attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des -destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer -le gouvernement de l'émeute. - -N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons? - - -51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE. - - 22 Mai 1847. - -Les hommes sont facilement dupes des systèmes, pourvu qu'un certain -arrangement symétrique en rende l'intelligence facile. - -Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre -parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes -opposées, ayant entre elles les mêmes rapports hostiles qui ont armé -jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_. - -«La _bourgeoisie_, dit-on, était faible d'abord. Elle était opprimée, -foulée, exploitée, humiliée par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle -s'est enrichie, elle s'est fortifiée jusqu'à ce que, par l'influence -du nombre et de la fortune, elle eût vaincu son adversaire en 89. - -«Alors elle est devenue elle-même l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle, -il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prépare à vaincre, -dans le second acte de la _guerre sociale_.» - -Si la symétrie suffisait pour donner de la vérité aux systèmes, on ne -voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas -ajouter en effet: - -Quand le peuple aura triomphé de la bourgeoisie, il dominera et sera -par conséquent aristocratie à l'égard des mendiants. Ceux-ci -grandiront, se fortifieront à leur tour et prépareront au monde le -drame de la troisième _guerre sociale_. - -Le moindre tort de ce système, qui défraye beaucoup de journaux -populaires, c'est d'être faux. - -Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne -profonde de séparation, une hostilité irrécusable d'intérêts, qui ne -peut manquer d'amener tôt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue -du dehors; elle a conquis sa place par l'épée; elle domine par la -force. Son but est de faire tourner à son profit le travail des -vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armées, s'arroge la -puissance législative et judiciaire, et même, pour être maîtresse de -tous les moyens d'influence, elle ne dédaigne pas les fonctions ou du -moins les dignités ecclésiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit -de corps qui est sa sauvegarde, les priviléges qu'elle a usurpés, elle -les transmet de père en fils par ordre de primogéniture. Elle ne se -recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est -déjà sur la voie de sa perte. - -Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de -la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie? -Qu'est-ce que ce mot représente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque, -par son activité, son assiduité, ses privations, s'est mis à même de -vivre sur du travail antérieur accumulé, en un mot sur un capital? Il -n'y a qu'une funeste ignorance de l'économie politique qui ait pu -suggérer cette pensée: que vivre sur du travail accumulé, c'est vivre -sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui définissent ainsi la -bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs -laborieusement conquis, dans le développement intellectuel qui en est -la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de -nécessairement opposé aux intérêts de l'humanité, de la communauté ou -même des classes laborieuses. - -Ces loisirs, s'ils ne coûtent rien à qui que ce soit, méritent-ils -d'exciter la jalousie[79]? Ce développement intellectuel ne -tourne-t-il pas au profit du progrès, dans l'ordre moral aussi bien -que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants, -précisément à cause des avantages qu'ils confèrent, ne sont-ils pas le -fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies -du travail manuel? Et le bien-être de ces classes, toutes choses -égales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel à l'abondance -de ces capitaux et, par conséquent, à la rapidité avec laquelle ils se -forment, à l'activité avec laquelle ils rivalisent? - -[Note 79: V. au tome V, pages 142 à 145, et tome VI, les chap. V et -VIII.--(_Note de l'éditeur._)] - -Mais, évidemment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint -si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend -parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salariés, qui travaillent -pour leur compte, qui dirigent, à leurs risques et périls, des -entreprises agricoles, manufacturières, commerciales, qui se livrent à -l'étude des sciences, à l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit. - -Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la -bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait à -assimiler leurs rapports à ceux de l'aristocratie et de la démocratie. -Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien -naturel et bien heureux que le mécanisme social permette à ceux qui -peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les -rangs des travailleurs que se recrute constamment, à toute heure, la -bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces -capitaux, objet de tant de déclamations si insensées? Où conduit une -telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les -vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins -immédiats, parce qu'il sera laborieux, économe, ordonné, maître de ses -passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succès à laisser -ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe -lui-même,--en un mot à fonder une famille,--on pourra dire que cet -ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui éloigne de la -cause populaire, et qui mène dans cette région de perdition, la -_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue -d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien -pour mériter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente à -s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est là -l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'élèvera jamais -au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intérêts -coïncideront toujours avec l'intérêt social bien entendu! - -[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de -l'éditeur_.)] - -L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde à l'aspect des -conséquences effroyables renfermées dans ces doctrines erronées, et à -la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur. -On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle, -inévitable, forcément amenée par la prétendue hostilité radicale du -peuple et de la bourgeoisie, semblable à la lutte qui a mis aux mains, -dans tous les pays, l'aristocratie et la démocratie. Mais, encore une -fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse -acquise par la force à la richesse acquise par le travail? Et si le -peuple considère toute élévation, même l'élévation naturelle par -l'industrie, l'épargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un -obstacle à renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison -d'être restera-t-il à l'activité et à la prévoyance humaine[81]? - -[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit -et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note -de l'éditeur._)] - -Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'éventualités si -funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle -l'éducation moderne retient les générations actuelles sur tout ce qui -a rapport au mécanisme de la société. - -Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une. -Des degrés infinis dans l'échelle des fortunes, toutes dues au même -principe, ne suffisent pas pour constituer des classes différentes, -encore moins des classes hostiles. - -Cependant, il faut le dire, il existe dans notre législation, et -principalement la législation financière, certaines dispositions qui -n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire, -justifier l'erreur et l'irritation populaires. - -On ne peut nier que l'influence législative concentrée dans les mains -du petit nombre, n'ait été quelquefois mise en oeuvre avec partialité. -La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait -dire: «Notre participation aux biens communs diffère par le degré, -mais non par le principe. Nos intérêts sont identiques; en défendant -les miens, je défends les vôtres. Voyez-en la preuve dans nos lois; -elles sont fondées sur l'exacte justice. Elles garantissent également -toutes les propriétés, quelle qu'en soit l'importance.» - -Mais en est-il ainsi? La propriété du travail est-elle traitée par -nos lois à l'égal de la propriété accumulée fixée dans le sol ou le -capital? Non certes; mettant de côté la question de la répartition des -taxes, on peut dire que le régime protecteur est le terrain spécial -sur lequel les intérêts et les classes se livrent le combat le plus -acharné, puisque ce régime a la prétention de pondérer les droits et -les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question, -comment la classe qui fait la loi a-t-elle traité le travail? comment -s'est-elle traitée elle-même? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait -et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit, -quoiqu'elle affiche la prétention d'être la gardienne fidèle du -_travail national_. Ce qu'elle a tenté, c'est d'élever le prix de tous -les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait -naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son -but immédiat, elle a bien moins réussi encore dans ses intentions -philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dépend exclusivement du -rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si -la protection ne peut rien changer à ce rapport, si elle ne parvient -ni à augmenter la masse du capital, ni à diminuer le nombre des bras, -quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en -exercera aucune sur le taux des salaires. - -On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous -arguons de ce que les intérêts de toutes les classes sont homogènes, -et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche -abuse de la puissance législative. - -Hâtons-nous de le dire, l'oppression exercée, sous cette forme, par -une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement -une erreur économique, partagée par le peuple et par la bourgeoisie. -Nous en donnerons deux preuves irrécusables: la première, c'est que la -protection ne profite pas à la longue à ceux qui l'ont établie. La -seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles -l'ignorent complétement, et à ce point qu'elles se montrent mal -disposées envers les amis de la liberté. - -Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal, -quand une fois elle est signalée, finisse par être généralement -reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux récriminations -des masses l'injustice du régime protecteur! Que la classe électorale -y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses -souffrances dans l'absence d'un phalanstère, d'une organisation du -travail, d'une combinaison chimérique. Un jour il verra l'injustice là -où elle est. Un jour il découvrira que l'on fait beaucoup pour les -produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait -pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se -demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pères -pouvaient approcher de l'urne électorale, était-il défendu au peuple, -comme aujourd'hui, d'échanger son salaire contre du fer, des outils, -du combustible, des vêtements et du pain? Il trouvera la réponse -écrite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous à lui -répondre, industriels législateurs, s'il ajoute: «Nous voyons bien -qu'une nouvelle aristocratie s'est substituée à l'ancienne? (V. _nº -18, page 100_.) - -Si donc la bourgeoisie veut éviter la _guerre sociale_, dont les -journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle -ne sépare pas ses intérêts de ceux des masses, qu'elle étudie et -comprenne la solidarité qui les lie; si elle veut que le consentement -universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la -communauté tout entière; si elle veut qu'on ne s'inquiète pas trop du -pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et -impartiale; qu'elle accorde à tous ou à personne la protection -douanière. Il est certain que la propriété des bras et des facultés -est aussi sacrée que la propriété des produits. Puisque la loi élève -le prix des produits, qu'elle élève donc aussi le taux des salaires; -et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'échanger -les uns contre les autres. - - -52.--L'ÉCONOMIE POLITIQUE DES GÉNÉRAUX. - - 20 Juin 1847. - -Lorsque, au sein du Parlement, il arrive à un financier, s'aventurant -dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se -peut qu'il attire le sourire sur les lèvres de MM. les généraux. Il -n'est pas surprenant non plus que MM. les généraux fassent quelquefois -de l'économie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont -occupés de cette branche des connaissances humaines. - -Il y a cependant cette différence entre la stratégie et l'économie -politique. L'une est une science spéciale; il suffit que les -militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygiène, est -une science générale, sur laquelle il est à désirer que chacun ait des -idées justes. (_V. tome IV, page 122._) - -Le général Lamoricière, dans un discours auquel, sous d'autres -rapports, nous rendrons pleinement justice, a émis une théorie des -débouchés que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires. - - «Au point de vue de l'économie politique _pure_, a dit - l'honorable général, les débouchés sont quelque chose: dans le - temps qui court, on dépense de l'argent _et même des hommes_ pour - conserver ou pour conquérir des débouchés. Or, dans la situation - de la France sur le marché du monde, n'est-ce donc pas quelque - chose pour elle qu'un débouché de 63 millions de produits - français? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons - tissés, 7 ou 8 millions de vins, etc.» - -Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dépense de -l'argent _et même des hommes_ pour conquérir des débouchés; mais, -nous en demandons pardon au général Lamoricière, loin que ce soit au -nom de l'économie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et -très-mauvaise économie politique. Un débouché, c'est-à-dire une vente -au dehors, n'a de mérite qu'autant qu'elle couvre tous les frais -qu'elle entraîne; et si, pour la réaliser, il faut avoir recours à -l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente -concerne puisse s'en féliciter, la nation en masse subit une perte -quelquefois considérable, sans parler de l'immoralité du procédé et du -sang plus qu'inutilement répandu. - -C'est bien pis encore quand, pour nous créer de prétendus débouchés, -nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et -l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute -que les fonctionnaires algériens, français ou arabes, à qui on expédie -de Paris et aux dépens des contribuables, leurs traitements mensuels, -n'en consacrent une faible partie à acheter des cotons et des vins de -France. Il paraît que sur 130 millions que nous dépensons en Afrique, -60 millions reçoivent cette destination. L'économie politique _pure_ -enseigne que, si les choses devaient persévérer sur ce pied, voici -quel serait le résultat: - -Nous arrachons un Français à des occupations utiles; nous lui donnons -130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en -échange de produits qui valent exactement cette somme. Total de la -perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le -travail de cet homme aurait pu créer en France pendant une année. - -Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilité de notre conquête -en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain -que ce n'est pas par ces débouchés illusoires qu'on peut apprécier -cette utilité, mais par la prospérité future de notre colonie[82]. - -[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algérie_ du pamphlet: -_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'éditeur._)] - -Aussi, un autre général, M. de Trézel, ministre de la guerre, a-t-il -cru devoir présenter, comme compensation à nos sacrifices, non les -débouchés présents, mais les produits futurs de l'Algérie. -Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre -erreur économique dans l'arrière-plan du brillant tableau exhibé par -M. le Ministre aux yeux de la Chambre. - -Il s'est exprimé ainsi: - - «Sa _bonne fortune_ a donné l'Afrique au pays, et certainement - nous ne laisserons pas échapper par légèreté, par paresse, ou par - la crainte de dépenser de l'argent _et des hommes même_, un pays - qui doit nous donner 200 lieues de côtes sur la Méditerranée, à - trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des - productions pour _lesquelles nous payons énormément d'argent aux - pays voisins_. - - «Ainsi, sans compter les céréales qui autrefois, comme je l'ai - déjà dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est - une production spéciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour - laquelle nous payons 60 millions par année à l'étranger_. Nous - avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achètent encore hors de - France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac. - _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit à - l'étranger._ Il est certain qu'avant peu d'années, avant - vingt-cinq ans peut-être, nous aurons tiré tous ces produits-là - de l'Afrique, et nous pourrons considérer alors l'Afrique comme - une de nos provinces.» - -Ce qui domine dans ce passage, c'est l'idée que la France perd -intégralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'étranger. -Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit à produire -cette même _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en échange, -exactement comme M. de Trézel utilise mieux son temps dans ses travaux -administratifs que s'il le passait à coudre ses habits. C'est sur -cette erreur qu'est fondé tout le régime restrictif. - -D'un autre côté, on nous présente comme un gain national le blé, -l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la -terre d'Afrique.--Cela dépend de ce que ces choses coûteront, y -compris, outre les frais de production, ceux de conquête et de -défense. Il est évident que si, avec ces mêmes sommes, nous pouvions -produire ces mêmes choses en France, ou, ce qui revient au même, de -quoi les acheter à l'étranger, et réaliser encore une économie, ce -serait une mauvaise spéculation que d'aller les produire en Barbarie. -Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense -question algérienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut, -la supériorité des considérations tirées d'un ordre plus élevé, ce -n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'économie -politique _pure_. - - -53.--RECETTES PROTECTIONNISTES. - - 27 Décembre 1846. - -Depuis que nous avons publié un rapport au Roi sur le grand parti -qu'on pourrait tirer d'une paralysie générale des mains droites[83], -comme moyen de favoriser le travail, il paraît que beaucoup de -cervelles sont en quête de nouvelles recettes protectionnistes. Un de -nos abonnés nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention -d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient -des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'État. Nous nous -empressons de la reproduire. - -[Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'éditeur._)] - -MESSIEURS LES MINISTRES, - -Au moment où la protection douanière semble compromise, la nation -reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la -ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert à -l'imagination. Votre système de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me -semble pas assez radical, et je prends la liberté de vous suggérer des -moyens plus héroïques, toujours fondés sur cet axiome fondamental: -_l'intensité du travail, abstraction faite de ses résultats, c'est la -richesse_. - -De quoi s'agit-il? de fournir à l'activité humaine de nouveaux -aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide -dans les moyens actuels de satisfaction,--de créer une grande demande -de produits. - -J'avais d'abord pensé qu'on pourrait fonder de grandes espérances sur -l'_incendie_,--sans négliger la guerre et la peste.--Par un bon vent -d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait -certainement assurer à la population les deux grands bienfaits que le -régime protecteur a en vue: _travail et cherté_--ou plutôt _travail -par cherté_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de -Paris donnerait à l'industrie nationale? En est-il une seule qui -n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons à reconstruire, -de meubles à refaire, d'outils, d'instruments, d'étoffes, de livres et -de tableaux à remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en -proche et s'accroître par lui-même comme une avalanche, car l'ouvrier -occupé en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas -vous qui viendrez prendre ici la défense du consommateur, car vous -savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un. -Qu'est-ce qui arrête la production? Évidemment les produits existants. -Détruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce -que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de -richesses, sans maladies point de médecins, sans guerres point de -soldats, sans procès point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se -cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne -s'écroulaient pas, si les meubles étaient indestructibles, que de -métiers seraient en souffrance! Détruire, c'est se mettre dans la -nécessité de rétablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la -richesse. Répandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la -peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les -professions, car toutes auront un vaste champ d'activité. Ne -dites-vous pas vous-mêmes que la rareté et la cherté du fer font la -fortune des forges? N'empêchez-vous pas les Français d'acheter le fer -à bon marché? Ne faites-vous pas en cela prédominer l'intérêt de la -production sur celui de la consommation? Ne créez-vous pas, pour ainsi -dire, la maladie afin de donner de la besogne au médecin? Soyez donc -conséquents. Ou c'est l'intérêt du consommateur qui vous guide, et -alors recevez le fer; ou c'est l'intérêt du producteur, et en ce cas, -incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste à avoir plus -en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez -qu'elle consiste à avoir moins avec plus de travail, et en ce cas -brûlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de -principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vérité, ni -l'erreur, mais un mélange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela -nous convient, vérité quand cela nous arrange. - -Cependant, Messieurs les Ministres, ce système de protection, quoique -théoriquement en parfaite harmonie avec le régime prohibitif, pourrait -bien être repoussé par l'opinion publique, qui n'a pas encore été -suffisamment préparée et éclairée par l'expérience et les travaux du -_Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'exécution -à des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a -partout encombrement de marchandises, la faculté de consommer fait -défaut à la faculté de produire, les débouchés sont trop restreints_, -etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientôt regardé -comme le remède efficace à tant de maux. - -En attendant, j'ai inventé un autre mode de protection qui me semble -avoir de grandes chances de succès. - -Il consiste simplement à substituer un encouragement direct à un -encouragement indirect. - -Doublez tous les impôts; cela vous créera un excédant de recettes de -14 à 1,500 millions. Vous répartirez ensuite ce fonds de subvention -entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les -aider et les mettre en mesure de résister à la concurrence étrangère. - -Voici comment les choses se passeront. - -Je suppose que le fer français ne puisse se vendre qu'à 350 fr. la -tonne.--Le fer belge se présente à 300 fr.--Vite vous prenez 55 fr. -sur le fonds de subvention et les donnez à notre maître de -forge.--Alors il livre son fer à 295 fr. Le fer belge est exclu, c'est -ce que nous voulons. Le fer français reçoit son prix rémunérateur de -350 fr., c'est ce que nous voulons encore. - -Le blé étranger a-t-il l'impertinence de s'offrir à 17 fr. quand le -blé national exige 18 francs? Aussitôt vous donnez 1 franc 50 centimes -à chaque hectolitre de notre blé qui se vend à 16 francs 50 centimes, -et chasse ainsi son concurrent. Vous procéderez de même pour les -draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail -national sera protégé, la concurrence étrangère éloignée, le prix -rémunérateur assuré, l'inondation prévenue, et tout ira pour le mieux. - -«Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous. -Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de -différence. Même principe, même résultat. Le procédé seul est -légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez sur -les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du -consommateur, ce qui, en définitive, est la même chose. Nous faisons -passer directement la subvention du public au protégé. Vous, vous la -faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du Trésor, -rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la -nôtre.» - -Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien -de neuf. Mon système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le -travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure -illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice. - -Mais laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé. -Votre protection indirecte ne protége efficacement qu'un petit nombre -d'industries. Je vous offre le moyen de les protéger toutes. Chacune -aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants, négociants, -avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans, -ouvriers, tous mettent leur obole à la tirelire de la protection; -n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose? - -Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois -venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts? -comment arracher 150 millions à la poste, 300 millions au sel, un -milliard à la contribution foncière? - ---Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez -bien réellement au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne -vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques écritures, car tout -se passera sur le papier. - -En effet, selon notre droit public, chacun concourt à l'impôt en -proportion de sa fortune. - -Selon l'équité, l'État doit à tous une _égale protection_. - -Il résulte de là que mon système se réduira, pour M. le ministre des -finances, à ouvrir à chaque citoyen un compte qui se composera -invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit: - -Doit N. à la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impôts. - -Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de -protection. - ---Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout! - ---C'est très-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du -tout, si vous pouviez la faire servir à protéger également _tout le -monde_. - ---Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger _quelques-uns_. - ---C'est ce que vous pouvez très-bien faire par mon procédé. Il suffit -de désigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on -partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit -plus grosse. - ---Ce serait une horrible injustice. - ---Vous la commettez bien maintenant. - ---Du moins, nous ne nous en apercevons pas. - ---Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle se commet. - ---Que faut-il donc faire? - ---Protéger tout le monde, ou ne protéger personne. - - -54.--DEUX PRINCIPES. - - 7 Février 1847. - ---Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange. - ---Qu'en pensez-vous? - ---J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement -après un chef-d'oeuvre sur la protection. - ---Vous donnez donc la préférence à ce dernier? - ---Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant. - ---Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu? - ---Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout, -je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux -raison. - ---En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé? - ---Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé -sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions -économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et -_Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment, -monsieur, la tête m'en tourne. - - Vo solcando un mar crudele - Senza vele - E senza sarte. - -Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et -je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de -ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il -y a quelques années. - ---Contez-moi cela, je vous prie. - ---Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces -vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La -brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la -poursuite d'un lièvre, qu'enfin..... - ---Vous le prîtes? - ---Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous -désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à -nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos. -Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de -Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les -épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est -levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les -Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne -pûmes nous entendre. - ---Comment cela finit-il? - ---Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous -tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je, -voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens -qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez, -chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées -arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais -tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second -voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du -monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous -si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce -n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir -la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans -transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous -casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans -la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez -sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider -à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel -côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez -progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant -l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut -heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y -eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la -croupe de sa monture. - ---Pour punir le cavalier. Ô justice distributive! - ---Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en -augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est -Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la -théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la -théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut. - ---Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?... - ---Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes. - ---Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous -examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous -mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher -vers le soleil. - - Et cherche encor le regard de Phébus. - -Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous -cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène -avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers, -faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse -sous l'empire de la même erreur. - ---Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent -en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on -trouve alors des donneurs d'avis de la même force. - ---Que faut-il donc faire? - ---Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_. - ---Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me -guider, une pauvre petite fleur? - ---Non, mais un principe. - ---Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire, -simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe? - ---Il y en a une. - ---Dites-la-moi de grâce. - ---Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé -est-il bon? - ---Eh parbleu! à être mangé. - ---Voilà un principe. - ---Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme -M. Jourdain de la prose, sans le savoir. - ---C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus -vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de -doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre -utilité? - ---À quoi serait-il utile, sinon à être mangé? - ---Cherchez bien. - ---Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur. - ---Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe. - ---Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des -principes. J'en dis un à chaque mot. - ---N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux -genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé? - ---Que voulez-vous dire? - ---À quoi sert la houille? - ---À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force. - ---Ne sert-elle pas à autre chose? - ---Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers, -aux marins. - ---Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité? - ---Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du -travail au berger, au fileur, au tisseur. - ---Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes, -permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit: -_Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les -produits sont faits pour être produits_. - ---Voilà que je recommence à comprendre un peu moins. - ---Je vais donc varier le thème: - - _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer. - _Second principe_: L'homme consomme pour travailler. - _Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs. - _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé. - _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but. - _Second principe_: Le but est fait pour les moyens. - _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on - mange. - _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure. - _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette. - _Second principe_: La charrette va devant les boeufs. - ---Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le -mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_, -j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes? - - Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être - Si _savant_ que je suis. - ---Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis -en variations. - ---Mais où diable en voulez-vous venir? - ---À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que -vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles -vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la -vérité, l'autre dans la région de l'erreur. - ---Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste, -qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci, -que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la -charrette avant les boeufs_? - ---Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces -deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot -_utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a -deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste -_à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste -_à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de -ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la -boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science. -Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur -le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans -leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole -retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des -_priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies -nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la -_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre -dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant -constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le -remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire, -on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt -du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance -vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le -bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre -humain[84]. - -[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première -série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au -tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)] - ---Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est -fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés? - ---Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui -voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut -dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est -qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait -vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route -pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse -indication. - ---Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance -que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique -j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me -fissiez connaître toute votre pensée. - ---Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en... - ---Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche -prochain je suis tout à vous. - ---Je voudrais bien pourtant..... - ---Je suis pressé. Adieu. - ---À présent que je vous tiens..... - ---Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85]. - ---À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers! - ---Ciel! que les démonstrateurs sont lourds! - -[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le -_Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)] - - -55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE. - - 2 Mai 1847. - -M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées, -l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que -le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi: - -«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est -opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et -désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la -modération._» - -Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux -exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions -contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à -intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité. - -_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade. - -_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours. - -_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout. - -Le juge prononça cette sentence: - -«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui -lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que -_Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.» - -Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la -logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude -adversaire fût simplement _débouté_. - -Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance -finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire -pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.» - -L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise -au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de -Pierre.» - -La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait -bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait -plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait -pas à autre chose. - -Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M. -Cunin-Gridaine. - -De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour -être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul -plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi -M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_ -sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions. - -[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et -ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de -l'éditeur._)] - -Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que -l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à -faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de -la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu -coïncide quelque peu avec la justice. - -Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du -producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin -de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au -profit du consommateur. - -Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je -livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime -de 20 fr.; - -Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que -j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de -forges français me paye une prime de 20 fr. - -Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties -sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause, -disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux -autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique. - -Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des -motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait -que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui -veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la -suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M. -le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge -de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire -les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché. -(_V. le nº 50._) - -Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre, -vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en -recevoir aucun. - -La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces -deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux -coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et, -pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la -disposition de Pierre, aux frais de Jean. - -Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience -furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération -à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._) - - -56.--LES HOMMES SPÉCIAUX. - - 28 Novembre 1847. - -Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce -qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont -incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la -restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue -par des hommes _pratiques_. - -Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la -réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers. - -Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté, -et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à -demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut -renoncer à son privilége. - -Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap, -protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant -d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de -village; il n'entend rien à la fabrique.» - -Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention. -Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à -notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer -que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La -Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli, -parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui -inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.» - -Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence -par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de -connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés -métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles -mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les -fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux -qui les exercent. - -Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune -de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de -rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap -et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon -sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre -celui qui vend et celui qui achète? - -Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui -est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun -et le privilége. - -C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses -terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient -dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de -la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de -Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif, -en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors -et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature -prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous -prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu -d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte -que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays -pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer -sur le public. - -Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle -des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il -ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera -d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel -pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où -faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre -ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes -pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté, -qui devront surtout être consultés. - -Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes -spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur -de ce concours. - -Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette -lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être -résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques -universelles qu'on semble exiger de nous. - -«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses -industries? - -«Le peut-il sans compromettre le bien général? - -«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant -les profits des autres? - -«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale -ses faveurs? - -«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute -la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du -travail? - -«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement -impossible de favoriser également tous les genres de travaux? - -«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à -nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en -empêche?» - -Pour résoudre ces questions, il n'est nullement nécessaire d'être un -habile armateur, un ingénieux mécanicien; un agriculteur consommé. Il -est d'autant moins nécessaire de connaître à fond les procédés de tous -les arts et de tous les métiers, que ces procédés n'y font absolument -rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de -revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec -l'étranger à _armes égales_?--Oui certes, cela est nécessaire, dans -l'esprit du régime protecteur, puisque ce régime a pour but de -rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette -perte par le public; mais cela n'est pas nécessaire dans l'esprit du -libre-échange, car le libre-échange repose sur ce dilemme: Ou votre -industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle -perd, et alors la protection est nuisible à la masse. - -En quoi donc une enquête spéciale est-elle indispensable, puisque, -quel qu'en soit le résultat, la conclusion est toujours la même? - -Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que -la question de droit passe avant la question d'exécution.--Que pour -arriver à connaître le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une -enquête, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit -résolue. Mais s'il s'agissait de débattre la question de _droit_ -devant le public, si la majorité était encore favorable au principe -même de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche à un -abolitionniste en lui disant: «Vous n'êtes pas compétent; vous n'êtes -pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.» - -Pourquoi donc oppose-t-on, à ceux qui combattent les monopoles, cette -fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles? - -Les armateurs du Havre ne s'aperçoivent-ils pas que cette même fin de -non-recevoir, on la tournera contre eux? - -S'ils ont, avec raison, la prétention de connaître à fond la question -maritime, ils n'ont pas sans doute celle de posséder des connaissances -universelles. Or, d'après leur système, quiconque ose réclamer contre -un monopole doit préalablement fournir la preuve qu'il connaît à fond -l'industrie à laquelle ce monopole a été conféré. Ils nous disent, à -nous, que nous ne sommes pas aptes à juger si la loi doit se mêler de -nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais -armé de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirigé un -haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine, -une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous défendre -contre les taxes que ces industries vous imposent? - -La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public -en est dupe, ils sont toujours sûrs au moins du _statu quo_. Si vous -n'appartenez pas à une industrie protégée, ils déclinent votre -compétence. «Tu n'es que rançonné, tu n'as pas la parole.»--Si vous -appartenez à une industrie protégée, ils vous permettent de parler, mais -seulement de votre intérêt spécial, le seul que vous êtes censé -connaître. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87]. - -[Note 87: L'auteur a signalé plus tard le danger d'une classification -scientifique uniquement basée sur les phénomènes de la production. V. -au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'éditeur._)] - - -57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES. - - 9 Mai 1847. - -Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai -pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme -algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_. - -Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le -réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne -servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus -invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui, -dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de -partisans. - -On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur? -Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met -quelquefois en péril l'effet de la citation[88]. - -[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre -éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome -III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)] - -Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient -empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette -formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé -quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous -savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions -jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a -dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au -ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de -gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils -savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion -qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand -poëte, à mettre au jour ce refrain: - - C'est la faute de Voltaire, - C'est la faute de Rousseau. - -Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je -reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du -tarif entraîne nécessairement: - - 1º Un profit pour une industrie; - 2º Une perte égale pour une autre industrie; - 3º Une perte égale pour le consommateur. - -Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En -bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui -imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de -surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales, -fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre -multipliées, contrebande, répression, etc. - -Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la -protection. - -Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre -problème. - -Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait -traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous, -devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine. - -La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre -parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix -de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du -_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans -son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur. - -Il alla trouver le maître de forges, et lui dit: - ---Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais -vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours. - ---L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu -refends dans la journée. - ---Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma -hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je -mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en -une journée. - ---Je perdrai 2 francs à ce marché. - ---Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous, -je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur! -cela mérite-t-il aucune pitié? - ---Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera -perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur? - ---Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat -définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la -nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce -travailleur qui aura à se plaindre? - ---Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai -plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces -40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en -priverai un autre. - ---C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par -la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour -une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle -retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée. -Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au -cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques. - ---Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que -je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu -le demandes. - ---C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit -national à ébrécher les haches. - -Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa -tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron -qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du -consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre -producteur auquel je n'avais pas songé. - -À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui -dit: - ---Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs -pour les payer. - ---Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes. - ---C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour -mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin. - ---C'est un coquin. - ---Soit. - ---Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir. - ---Soit. - ---Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que -c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie. - ---Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous, -si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10. - ---C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes. - ---Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une -hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte. - ---Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce -monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt. - ---Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces -jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise -hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de -mauvaises machines. - ---Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une -haute importance. - ---Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que -vous les gagniez si je dois les perdre. - ---Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon -bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en -retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et -chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive, -constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2 -francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait -prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un -préjudice causé à un tiers. - ---Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon -vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne -doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je -disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs. -Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de -vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne -perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la -nation entière une perte sèche de 5 francs. - ---Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration. - ---Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre -prétention est injuste? - ---Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces -choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à -l'économie politique: - - Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie, - Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie! - -Cependant voyons ton argument. - ---Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas -l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous -faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon -ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants -que je lui remettrai en échange de son fer. - ---Peu importe, arrive enfin à la preuve. - ---Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui -représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie -française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit -que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les -donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en -échange du fer. - ---Cela paraît raisonnable. - ---Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5 -francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les -gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant. - ---Sans doute. - ---Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront. -Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est -juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième -personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite -avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs; -celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui -fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de -souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma -personne, aura perdu 5 francs. - ---Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose, -c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu -traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu -traites avec moi. - ---Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre -jour, à me préserver de cette confusion. - -J'ai 10 francs. - -Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous -voudrez. - -Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5 -francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront. - -Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces -10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans -l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être -question[89]. - -[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on -voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)] - -Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché, -je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_. - -Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique -va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une -loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas -la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la -jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que -le peuple voie si clair dans ses affaires[90]! - -[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et -Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)] - - -58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT. - - 30 Mai 1847. - -_À M. Arago, de l'Académie des sciences._ - -MONSIEUR, - -Vous avez le secret de rendre accessibles à tous les esprits les plus -hautes vérités de la science. Oh! ne pourriez-vous, à grand renfort -d'_x_, trouver au théorème suivant une de ces démonstrations par _a + -b_, qui ne laissent plus de place à la controverse! Son simple énoncé -suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et à -l'humanité. Le voici: - -SI UN DROIT PROTECTEUR ÉLÈVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTITÉ DONNÉE, -LA NATION GAGNE CETTE QUANTITÉ UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS. - -Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations -s'infligent à elles-mêmes des pertes incalculables. Il faudrait -reconnaître qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pièces d'un -franc dans la rivière chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il -s'avise de toucher à un outil ou à un vêtement. - -Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas être surpris -si, malgré le progrès des sciences et de l'industrie, une masse bien -lourde de misère et de souffrances pèse encore sur nos concitoyens. - -D'un autre côté, tout le monde convient que le régime protecteur est -une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce -calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosités nationales, -retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait -inscrire dans nos codes, au rang des délits et des crimes, des actions -innocentes en elles-mêmes. Ces inconvénients accessoires du système, -il faut bien s'y soumettre quand on croit que le système repose -lui-même sur cette donnée: _que tout renchérissement, de son fait, est -un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observé et vous -aurez peut-être observé comme moi que, malgré le grand mépris que les -individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent -difficilement,--mais s'il venait à être prouvé que ce prétendu gain -est accompagné d'abord d'une _perte égale_, ce qui fait compensation, -puis d'une _seconde perte encore égale_, laquelle constitue une -duperie bien caractérisée; comme dans le coeur humain l'horreur des -pertes est aussi fortement enracinée que l'amour des profits, il faut -croire que le régime protecteur et toutes ses conséquences directes et -indirectes s'évanouiraient avec l'illusion qui les a fait naître. - -Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je désire voir cette -démonstration revêtue de l'évidence invincible que communique la -langue des équations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je -m'adresse à vous; car, parmi tous les problèmes qu'offrent les -sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est -certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants, -vos puissantes facultés. J'ose dire que celui qui en donnerait une -solution irréfutable, n'eût-il fait que cela dans ce monde, aurait -assez fait pour l'humanité et pour sa propre renommée. - -Permettez-moi donc d'établir en langue vulgaire ce que je voudrais -voir mettre en langue mathématique. - -Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr. - -Cela veut dire qu'il s'échange contre 2 fr. ou tout autre objet valant -lui-même 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix. - -Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous à moins -de 3 fr. - -Dans ces circonstances, un coutelier français s'adresse au -gouvernement et lui dit: Protégez-moi. Empêchez mes compatriotes -d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir à -3 fr. - -Je dis que ce renchérissement d'un franc sera _gagné une fois_, mais -j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le même -phénomène se présentera dans tous les cas analogues. - -D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du -renchérissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien -clair que l'industrie française n'aura rien gagné ni perdu à la -mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut -arranger l'un de ces industriels et déranger l'autre, mais cela -n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-là, il y a -changement de direction, mais non accroissement ou décroissement dans -l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr. -de moins prennent celui de la ganterie, voilà tout. Injuste faveur -ici, oppression non moins injuste là, c'est tout ce qu'il est possible -d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr. - -Mais il reste un troisième franc dont il est essentiel de suivre la -trace; il constitue le surenchérissement du couteau; c'est la -_quantité donnée_ dont le prix des couteaux est élevé. C'est celle que -je dis être gagnée une fois et perdue deux par le pays. - -Qu'elle soit gagnée une fois, cela est hors de doute. Évidemment -l'industrie coutelière est favorisée, par la prohibition, dans la -mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer, -de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est -découragée que de 2 fr. et celle des couteaux est encouragée de 3 fr., -ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout -balancé jusqu'ici, un excédant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou -100 centimes, comme on voudra les appeler. - -Mais il est tout aussi évident que l'acquéreur du couteau, quand il -l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne déboursait que 2 -fr., tandis que maintenant il en dépense 3. Dans le premier cas, il -restait donc à sa disposition _un franc_ au delà du prix du couteau; -et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs -à quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait -été dépensé d'une manière quelconque et aurait encouragé l'industrie -nationale tout autant qu'un franc peut s'étendre. - -Si, par exemple, vous étiez cet acheteur,--avant la prohibition vous -pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire -de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous -serait resté 1 fr., avec lequel vous auriez acheté, selon votre bon -plaisir, des petits pâtés ou un petit volume in-12. - -Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de -suite à opposer au gain du coutelier une perte équivalente, savoir -celle du pâtissier ou du libraire. - -Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre, -vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encouragé dans une mesure -exactement semblable l'industrie du pays. Sous le régime de la -liberté, ils se sont partagés entre un gantier et un libraire; sous le -régime de la protection, ils sont allés exclusivement au coutelier, et -je crois qu'on pourrait défier le génie de la prohibition lui-même -d'ébranler cette vérité. - -Ainsi, voilà le franc gagné une fois par le coutelier et perdu une -fois par le libraire. - -Reste à examiner votre propre situation, vous acheteur, vous -consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous -aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis -que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mêmes 3 fr. qu'un couteau et -pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume, -soit l'équivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est -compensée par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison -de dire que ce franc, gagné une fois, est perdu deux fois. - -Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit à cela? car il est bon que vous -connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compensée par le -profit du coutelier, ou, en termes généraux, que la perte du -consommateur est compensée par le profit du producteur. - -Votre sagacité aura bien vite découvert que la mystification ici -consiste à laisser dans l'ombre le fait déjà établi que le profit d'un -producteur, le coutelier, est balancé par la perte d'un autre -producteur, le libraire; et que votre franc, par cela même qu'il a été -encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait -fait, la librairie. - -Après tout, comme il s'agit de sommes égales, qu'on établisse, si on -le préfère, la compensation entre le producteur et le consommateur, -peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse -pas reparaître deux fois le même gain pour l'opposer alternativement à -deux pertes bien distinctes. - -On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut -guère la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit -couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire -observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes -algébriques, qu'ils représentent la vie, la substance des peuples; et -c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui -généralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage. - -On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à -la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le -franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le -ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté, -la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un -régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour -éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à -ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3 -francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et -dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut -jamais affecter notre calcul[91]. - -[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº -48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V, -indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes, -contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note -de l'éditeur._)] - -Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir -argumenter de l'importance relative des deux industries comparées, -disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il -est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre -d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble -de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il -m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans -mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de -cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et -de dignité. - -Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème -l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi -d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit: -La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure -suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être -à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra -changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain -aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que -la protection protégera. - -Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger -l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La -réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux -pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges. -Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que -le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un -remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier -surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le -marché d'un franc pour le consommateur surtaxé? - -Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la -démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la -peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité -scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes. - -Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence -étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les -colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où -est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du -gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français -qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la -rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche -pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux -antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de -Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins -s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants -pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement -et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce -monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements -de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous? -D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette -équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre -patriotisme[92]. - -[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le -chap. X.--(_Note de l'éditeur._)] - - -59.--LA PEUR D'UN MOT. - -I - -UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de -courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon, -ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier -par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche -d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!) - -L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment -pouvez-vous prononcer ce gros mot? - ---Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous? - ---Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un -gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui -peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix -sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule. - ---Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit? - ---Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que -la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve -récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et -le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra -asiatique. - ---À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont -on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine. - ---Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le -_libre-échange_. - ---Mon ami, c'est l'_échange libre_. - ---Ah! bah! rien que cela? - ---Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre -nous. - ---Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et -bonnet blanc? - ---Exactement. - ---Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si -c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore -peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que -vous me dites? - ---C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière -entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres -qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques. -Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers. - ---En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je -vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père. - ---Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_ -pour un dragon à trois têtes? - ---Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à -l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que -c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse. - ---Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et -qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme -votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93]. - -[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)] - ---En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de -faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du -gros monsieur? - ---Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans -vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats. - ---Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose? - ---Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but? - ---De gagner quelques écus. - ---Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous? - ---Je cesserais de faire des souliers. - ---Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus? - ---Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je -puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un -paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de -belles robes pour ma femme[94]. - -[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.] - ---Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour -abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du -pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce -pain, ce vin, ce paroissien, ces robes? - ---Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie -entière ne suffirait pas. - ---Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir -mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95]. - ---C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de -tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des -meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par -exemple. - ---Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des -souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire -toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le -meilleur parti possible. - ---J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui -me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris -seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je -ferais joliment la loi à la pratique. - ---Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un -laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient -joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est -votre intérêt? - ---Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la -subissent comme moi. - ---Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant... - ---Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin. - ---Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât -d'aller à lui? - ---Je le traiterais de... - ---Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien? - ---Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la -concurrence, puisque je la subis. - ---Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut -toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs. - ---Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire -plus malhonnête homme qu'un fripon. - ---Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la -concurrence doit être la loi de tous ou de personne? - ---Justement. - ---Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le -monde? - ---Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque -métier. - ---Donc, il faut n'y soustraire personne. - ---Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander, -troquer, échanger,--honnêtement néanmoins. - ---Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_. - ---Pas plus malin que cela? - ---Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.) - ---En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre -libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique -qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît. - ---C'est ce qu'il nous reste à voir. - - -II - ---Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable -s'appelle votre métier? - ---Vous voulez dire _économiste_. - ---Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte -plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des -gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous -faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre -un quart de journée, avec vos échanges. - ---Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu! -le bel habit! L'étoffe en est moelleuse. Où l'avez-vous prise? - ---Chez le marchand. - ---Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée? - ---De la fabrique, sans doute. - ---Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous -pas allé vous-même à la fabrique? - ---C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et -n'ai pas le temps de m'en informer. - ---Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des -parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de -se faire payer leurs services. - ---Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le -drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le -vendent; quel droit ont-ils de bénéficier? - ---Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap -à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres. - ---Comme je lis quelquefois la _Démocratie pacifique_, j'ai pris en -horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces -accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent -essayé de m'en passer. - ---Eh bien? - ---Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal -tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas, -ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir; -j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps -perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle -veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96]. - -[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne -voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)] - ---Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par -l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de -quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous -chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous -les cuirassez, et le marteau qui les enfonce. - ---Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent. - ---D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient -payés de leur temps et de leurs soins? - ---Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop. - ---Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi -concurrence entre eux? - ---Ah! je n'y pensais pas. - ---Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement -libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le -savoir. - ---Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres? - ---Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché -où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où -elles sont chères. - ---C'est une horrible injustice qu'on leur fait là! - ---Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils -ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché. - ---Contez-moi cela, je vous prie. - ---Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en -Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement -là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait. -Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon, -contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire -une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à -la frontière un douanier qui lui crierait: _Défendu!_ Donc le marchand -s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers, -parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de -drap français. - ---Voyez la ruse! Et qui a aposté là ce douanier? - ---Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français? - ---Et quelle est sa raison? - ---C'est qu'il n'aime pas la concurrence. - ---Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la -subisse. - ---C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres. - ---Je pensais que cela regardait les marchands. - ---Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez -quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote. - ---C'est fâcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit? - ---La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez; -pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre, -en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que -vous pourriez avoir pour deux. - ---Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce -que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont -des étrangers. - ---C'est vrai. - ---Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote -comme tous les diables. - ---À votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui -perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français! - ---Je m'en vante! - ---Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous -ou pour personne? - ---Ce serait de toute justice. - ---Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre -concurrent. - ---Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte! - ---Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos -fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand, -pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et -du drap belge? - ---Que faut-il donc faire? - ---D'abord, n'avoir pas peur du _libre-échange_. - ---Dites l'_échange libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite? - ---Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection -pour tous. - ---Et comment diable voulez-vous que la douane protége un avocat, un -médecin, un artiste, un pauvre ouvrier? - ---C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger -personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement -grever les achats de l'autre[97]. - -[Note 97: V. la fin du nº 43, pages 244 et 245, et le nº 53, page -359.--(_Note de l'éditeur._)] - - -60.--MIDI À QUATORZE HEURES. - -(Ébauche inédite.) - - ..... 1847. - -On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et -de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la -persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une -explication simple. - ---Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il? - ---De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal -administrés, répond-elle. - ---Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le -traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché, -l'épuisement du numéraire, etc. - -Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a -beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il? - ---Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail -on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des -commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin -des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus -à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux; -et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut -consacrer à satisfaire ses besoins réels. - ---Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont -les colonies qui enrichissent l'Angleterre. - ---Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle -travaillât beaucoup. - ---Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche. - ---C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà -pourquoi le travail n'a pas sa récompense. - ---Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les -colonies pour tributaires. - ---C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et -c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir, -instruire et moraliser le travailleur. - ---Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon -vous, il doit s'enrichir. - ---C'est probable. - ---Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là. - ---Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et -prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en -fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe, -fortifications, parades militaires? - ---Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations... -Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à -discrétion?... - ---Sans doute que la récolte a manqué. - ---C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre? -D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors? - ---Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent. - ---C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la -production des aliments au dedans? - ---Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien -choisir entre s'en passer ou en faire venir. - ---Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous -suggérer à l'État une meilleure solution du problème?... - -Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits -les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller -chercher _midi à quatorze heures_. - -Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres, -effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une -complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui -gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une -simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de -les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce -qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui -montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la -sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la -dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la -propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce -n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble -des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible -que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la -chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier. - - On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé; - -mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en -ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et -transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil -scientifique.» - -Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance -collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance -individuels. - -Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer -Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution. - - S'agit-il de comparer la liberté à la restriction? - De savoir ce que c'est que travail et capital? - De rechercher si l'un opprime l'autre? - D'apprécier les effets des machines? - De décider entre le luxe et l'épargne? - De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer? - Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut? - -Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le -mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y -apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition -de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons -poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales -dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en -germe. - -Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode. - ---Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles -se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde -et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce -qu'elle produit. - ---Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île -du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer -de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un -moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une -cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de -ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large -ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à -donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments. -Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger. - ---Que concluez-vous de là? - ---Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_, -ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on -coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu -disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un -profit. - ---En est-il de même dans la société? - ---Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme -ceux d'un homme, sont indéfinis. - ---Et s'ils n'étaient pas indéfinis? - ---En ce cas, le profit se traduirait en loisirs. - ---Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'état social, une -nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage. - ---Momentanément certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du -travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de -voir que la machine ne peut mettre une certaine quantité de travail -_en disponibilité_, sans mettre aussi _en disponibilité_ une quantité -correspondante de rémunération. - ---Comment cela? - ---Supposez que Robinson, au lieu d'être seul, vive au sein d'une -société et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant inventé -le filet, il continue à vendre le poisson au même prix, chacun, -excepté lui, aura pour s'en procurer à faire le même travail -qu'auparavant. S'il le vend à meilleur marché, tous les acheteurs -réaliseront une épargne qui ira provoquer et rémunérer du travail[98]. - -[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et -ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)] - - * * * * * - ---Vous venez de parler d'épargne. Oseriez-vous dire que le luxe des -riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers? - ---Retournons à l'île de Robinson, pour nous faire une idée juste du -luxe. Nous y voici; que voyez-vous? - ---Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour -satisfaire sa faim; il tient à la variété des mets, donne à son -appétit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe à changer -tous les jours la forme et la couleur de ses vêtements. - ---Par là il se crée du travail. En est-il réellement plus riche? - ---Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se -rouillent et sa case se délabre.. - ---Règle générale bien simple et bien méconnue: chaque travail donne un -résultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe à contenter des -fantaisies puériles ne peut satisfaire des besoins plus réels et d'un -ordre plus élevé. - ---Est-ce qu'il en est de même dans la société? - ---Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le goût des modes et -des spectacles ne peut être consacré à ses chemins de fer ou à son -instruction. - ---Si les goûts de ce peuple se tournaient vers l'étude et les voyages, -que deviendraient les tailleurs et les comédiens? - ---Professeurs et ingénieurs. - ---Avec quoi la société payerait-elle plus de professeurs et -d'ingénieurs? - ---Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comédiens et aux modistes. - ---Voulez-vous insinuer par là que, dans l'état social, les hommes -doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir -simplement au lieu de se décorer? - ---Ce n'est pas ma pensée. Je dis que le travail qui est employé à une -chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme -à celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien -que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le déplace. - - * * * * * - ---Est-ce que nous pourrions étudier aussi le traité de Méthuen dans -l'île du Désespoir? - ---Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est -occupé à se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie. -Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger -aussi, et son jardin réclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue -aborde l'île. L'étranger qui en descend montre à Robinson des habits -bien chauds et propose de les céder contre quelques légumes, en -offrant de continuer à l'avenir ce marché. Robinson regarde d'abord si -l'étranger est armé. Le voyant sans flèches ni tomahawk, il se dit: -Après tout, il ne peut prétendre à rien que je n'y consente; -examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il -mettrait à les faire lui-même, et le compare au nombre d'heures qu'il -devrait ajouter à son travail horticole pour satisfaire -l'étranger.--S'il trouve que l'échange, en le laissant tout aussi bien -nourri et vêtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilité_, il -accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net, -soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il -croit le marché désavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce -cas, qu'une force extérieure le lui interdise? Il sait se l'interdire -lui-même. - -Revenant au traité de Méthuen, je dis: La nation portugaise ne prend -aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantité donnée de -travail lui donne en définitive, par ce procédé, plus de vin à la fois -et plus de drap. Après tout, elle échange parce qu'elle _veut_ -échanger. Il n'était pas besoin d'un traité pour l'y décider. -Remarquez même qu'un traité, dans le sens de l'échange, ne peut être -que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il -arrive à stipuler le libre-échange, il ne stipule plus rien du tout. -Il se borne à laisser les parties stipuler pour elles-mêmes.--Le -traité de Méthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcés de donner du -vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du -vin, _s'ils veulent_. - - * * * * * - ---..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas? - ---Pas encore. - ---Je suis allé tout seul à l'île du Désespoir. Robinson est ruiné. - ---En êtes-vous bien sûr? - ---Il est ruiné, vous dis-je. - ---Et depuis quand? - ---Depuis qu'il donne des légumes contre des vêtements. - ---Et pourquoi continue-t-il? - ---Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire -du voisinage? - ---Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des légumes, -mais ne l'y force pas. - ---Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux à sa -disposition, il est si habile à les préparer et à les coudre, en un -mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de légumes, que Robinson -ne résiste pas à la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas -au-dessus de lui un _état_ qui dirigerait sa conduite. - ---Que pourrait faire l'État en cette occurrence? - ---Prohiber l'échange. - ---En ce cas, Robinson ferait ses vêtements comme autrefois. Qui l'en -empêche, si c'est son avantage? - ---Il a essayé; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les -légumes qu'on lui demande en retour. Et voilà pourquoi il persiste à -échanger. Vraiment, à défaut d'un _État_, qui n'a pas besoin de -raisonner lui, et procède par voie d'injonctions, ne pourrions-nous -pas envoyer au pauvre Robinson un numéro du _Moniteur industriel_ pour -lui ouvrir les yeux? - ---Mais d'après ce que vous me dites, il doit être plus riche qu'avant. - ---Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantité -toujours plus grande de vêtements contre une quantité de légumes qui -reste la même? - ---C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour -Robinson. - ---Il est ruiné, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prétendez pas -raisonner contre un fait. - ---Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc -ensemble un voyage dans l'île..... Mais que vois-je! Pourquoi me -cachiez-vous cette circonstance? - ---Laquelle? - ---Voyez donc comme Robinson est changé! Il est devenu paresseux, -indolent, désordonné. Au lieu de bien employer les heures que son -marché mettait à sa disposition, il dissipe ces heures-là et les -autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vêtements ni -légumes; il gaspille ou détruit ses anciens ouvrages. S'il est ruiné, -qu'allez-vous chercher une autre explication? - ---Oui; mais le Portugal? - ---Le Portugal est-il paresseux? - ---Il l'est, je n'en saurais disconvenir. - ---Est-il désordonné? - ---À un degré incontestable. - ---Se fait-il la guerre à lui-même? Nourrit-il des factions, des -sinécures, des abus? - ---Les factions le déchirent, les sinécures y pullulent, et c'est la -terre des abus. - ---Alors sa misère s'explique comme celle de Robinson. - ---C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur -industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui -qui expliquerait la misère par le désordre et la paresse. Prenez donc -la peine d'étudier la science économique pour en venir là[99]!... - -[Note 99: V. ci-dessus, le nº 39, page 219.] - - -61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE. - -(Ébauche inédite.) - - ..... 1847. - -Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui -représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en -face de la demi-tasse et du petit verre. - -Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle -des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres, -ayant trouvé ceux-là tout faits. - -Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête -comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de -nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la -peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre -la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_. - -On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre -des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un -sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par -les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et -par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien -vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en -sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que -j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100]. - -[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)] - -Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui -puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il -n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une -répugnance et de pondérer un désir. - -Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me -regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut -l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il -n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la -même appréciation. - - * * * * * - -Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à -celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la -récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense -de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la -peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre -cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui. - -Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort -qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la -liberté. - -Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties -contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une -récompense trop petite. - -De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un -_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels -sont entièrement perdus pour l'humanité. - -Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme -et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour -avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc; -l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les -tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les -lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité -de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion -de l'effort à la récompense. - - * * * * * - -Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que -la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un -autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux -choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce -n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou -moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et -de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes -entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt -du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.» -Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès -de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès -de ses efforts. - -[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)] - -Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des -pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement -de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La -législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à -la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des -besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts. - - * * * * * - -Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre, -il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout -effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant -pas, il faut se confier à la LIBERTÉ. - -Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus, -elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la -plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet -spécial, la plus grande consommation possible. - -En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais -contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de -ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition. - -Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le -fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à -accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour -moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par -l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je -voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il -m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de -très-légers à la place. - -Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au -résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et -admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque -chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et -déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité. - -En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres -profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a -compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui. - -Ceci mérite d'être brièvement expliqué. - -Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais -suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci: - -Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients -qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter. -À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour -le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un -accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux -pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par -voie d'exemples. - -Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les -paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire -une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif, -et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches -par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire -l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne -plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur -économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que -l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand -j'en ai besoin[102]. - -[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)] - -Autre exemple, en sens inverse. - -On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une -avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le -remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance -longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa -vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte; -et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses -calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux -infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément -recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la -longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que -le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout -d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera -arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les -vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103]. - -[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)] - -Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est -l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui -a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout -leur cycle funeste. - -De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la -longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les -inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si -ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les -mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi -le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et -l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui. - -Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et -cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par -cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au -contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive. - -L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de -l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il -recueille la récompense. - -On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un. - -Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que -le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir -souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre. - -Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela -que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute -injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant -rançonner le consommateur, se rançonne lui-même. - -Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas -compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une -part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de -l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout -lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à -déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale -sous prétexte d'accroître le travail général. - -En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous -consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si -vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il -n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est -jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions... - - -62.--REMONTRANCE. - - Auch, le 30 Août 1847. - -MES CHERS COLLABORATEURS, - -Quand la fatigue ou le défaut de véhicules me retient dans une ville, -je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les -monuments, les églises, les promenades et les musées. - -Aujourd'hui je suis allé voir la statue érigée à M. d'Étigny, -intendant de la généralité d'Auch, par la reconnaissance éclairée des -bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce -grand homme, a sillonné de magnifiques routes la province confiée à -ses soins. Sa mémoire en est bénie; mais il n'en fut pas ainsi de sa -personne, car il éprouva une opposition qui ne se manifesta pas -toujours en doléances verbales ou écrites. On raconte qu'il fut bien -souvent réduit, dans les ateliers, à faire usage de la force -extraordinaire dont la nature l'avait doué. Il disait aux habitants -des campagnes: «Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront.» -Quelques jours avant sa mort, il écrivait à M. le contrôleur général -ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: «Je -me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grâce de leur -pardonner, car ils ne connaissent pas encore la pureté de mes -intentions.» - -M. d'Étigny est représenté tenant un rouleau de papier à la main -droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que -l'un de ces rouleaux est le plan du réseau de routes dont il a doté le -pays. Mais à quoi peut faire allusion le second rouleau? À force de -frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE. -Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutôt pour -donner aux hommes une salutaire leçon, avait voulu perpétuer le -souvenir de l'opposition que ce pays avait faite à la création des -routes, j'ai couru aux archives de la bibliothèque, et j'y ai -découvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire -allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction -fidèle, pour l'édification du _Moniteur industriel_ et du comité -protectionniste. Hélas! ils n'ont rien inventé. Leurs doctrines -florissaient ici il y a près d'un siècle. - - Remontrance. - - «MONSEIGNEUR, - - «Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch ont entendu - parler du projet que vous auriez conçu d'ouvrir, dans toutes les - directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux - remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position - où vous allez les réduire. - - «Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la généralité - d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre - ruine certaine que vous méditez. Nous allons être _inondés_ de - toutes sortes de denrées. Que voulez-vous que devienne notre - _travail national_ devant l'_invasion_ de produits étrangers que - vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui, - des montagnes et des précipices infranchissables nous - _protégent_. Notre travail s'est développé à l'abri de cette - _protection_. Nous n'exportons guère, mais, notre marché au moins - nous est _réservé_ et _assuré_.--Et vous voulez le livrer à - l'avide étranger! Ne nous parlez pas de notre activité, de notre - énergie, de notre intelligence, de la fertilité de nos terres. - Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et à tous égards - d'une infériorité désespérante. Remarquez, en effet, que si la - nature nous a favorisés d'une terre et d'un climat qui admettent - une grande variété de produits, il n'en est aucun pour lequel un - des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables. - Pouvons-nous lutter pour la culture du blé avec les plaines de la - Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'élève du - bétail avec les Pyrénées? pour la production de la laine avec les - Landes de Gascogne, où le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien - que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contrées, - nous aurons à subir un déluge de vin, de blé, de viande et de - laines. _Ces choses-là sont bien de la richesse; mais c'est à la - condition qu'elles soient le produit du travail national. Si - elles étaient le produit du travail étranger, le travail national - périrait et la richesse avec lui_[104]. - - «Monseigneur, ne veuillons point être plus sages que nos pères. - Loin de créer pour les denrées de nouvelles voies de circulation, - ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils - ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontières pour - repousser la concurrence du perfide étranger. Quelle - inconséquence ne serait-ce pas à nous de favoriser cette - concurrence? - - «Ne veuillons pas être plus sages que la nature. Elle a placé des - montagnes et des précipices entre les diverses agglomérations - d'hommes, afin que chacune pût travailler paisiblement à l'abri - de toute rivalité extérieure. Percer ces montagnes, combler ces - précipices, c'est faire un mal analogue et même identique à celui - qui résulterait de la suppression des douanes. Qui sait même si - votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette - funeste pensée dans la tête de quelque théoricien! Prenez-y - garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous - admettez que la facilité des communications est bonne en - elle-même, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes à - quelques égards, elle leur confère, dans l'ensemble, plus - d'avantages que d'inconvénients, si vous admettez cela, c'en est - fait du beau système de M. Colbert. Or, nous vous mettons au défi - de prouver que vos projets de routes soient fondés sur autre - chose que sur cette absurde supposition. - - «Monseigneur, nous ne sommes point des théoriciens, des hommes à - principes; nous n'avons pas de prétention au génie. Mais nous - parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays à - toutes les rivalités extérieures, si vous facilitez ainsi - l'_invasion_ sur nos marchés du blé de la Garonne, du vin de - Bordeaux, du lin du Béarn, de la laine des Landes, des boeufs des - Pyrénées, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera - notre numéraire, comment s'éteindra notre travail, comment se - tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos - propriétés.--Et quant aux compensations que vous nous promettez, - elles sont, permettez-nous de le dire, fort problématiques; il - faut se creuser la tête pour les apercevoir. - - «Nous osons donc espérer que vous laisserez la généralité d'Auch - dans l'heureux isolement où elle est; car, si nous succombons - dans cette lutte contre des rêveurs, qui veulent fonder la - facilité du commerce, nous prévoyons bien que nos fils auront à - soutenir une autre lutte contre d'autres rêveurs qui voudront - fonder aussi la liberté du commerce. - -[Note 104: Soixante-dix ans après, M. de Saint-Cricq a reproduit -textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre -les communications.] - - -63.--LE MAIRE D'ÉNIOS. - - 6 Février 1848. - -C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère... -Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios. - -Énios est une commune de Béarn placée..... - -Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le -Maire. - -Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir -l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter. - -Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne, -vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez -dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable -intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la -scène ou la scène avant le héros. - -Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le -temps qui doit avoir la priorité. - -Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte..... - -Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière. - -Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et -escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle), -malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni -_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_. - -Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un -_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque. - -Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par -un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du -reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté -au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_ -moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire. - -Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre -bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le -génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le -conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une -foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes, -et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un -voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là -en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait -pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on -commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de -manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment, -quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour -y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je -ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par -conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon? -Apprendrais-je rien à personne? - -Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description -du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses -garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du -style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On -balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est -un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins -son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer -aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant -dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien -vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être -du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût! - -C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès -que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne. -En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur -disposition que deux ou trois petites colonnes de journal. - -Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et, -d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et -les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau. - -L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_ -donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux -fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de -la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible -abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques -épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le -prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il -avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons, -dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un -mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un -acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur -industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village. - -Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas -un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha. - -Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus -_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers. - -«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne -discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est -ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin -d'être mené à la baguette.» - -Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il -mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_ -dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond -le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste -deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui, -ailleurs, mais... - - Dans le pays béarnois, - Deux et deux font trois; - -et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations. - -Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes -comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants, -la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui -n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et -feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la -liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,» -répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,» -répondait-il fièrement. - -Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil -municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa -chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il -disait à l'appariteur: - -«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire. - ---Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire. - ---De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire. - ---Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire. - ---Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire. - ---Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire. - ---À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer. - ---Oui, monsieur le Maire. - ---Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le -Maire. - ---Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une -plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de -signer.--Oui, monsieur le Maire. - ---Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet. -Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.» - -Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité -nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M. -Viennet. - -Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il -s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits; -ils sont rares, mais il y en a. - -Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le -théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et -sans digressions. - -Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées -des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre -indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur -qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur -industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que -dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu! -s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_, -_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle -doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les -hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des -trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais -souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de -lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe -aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des -communes? Que diable, il faut être logique. - -Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité -l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme -un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de -substituer travail _communal_ à travail _national_. - -Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être -point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve -qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est -bien une) de la protection. - -La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il -assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il -discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage -du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer -ainsi: - -Pour sortir de la commune, _zéro par tête_. - -Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_. - -Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil -municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en -mentionnant les interruptions. - -«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu -emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et -principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution -additionnelle. - -_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus? - ---_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit -avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est -suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il -ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront -sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout. - -_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela? - ---Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le -_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les -objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces -termes: - -Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu -plus cher aux cuisinières d'Énios? - ---Cela m'irait, dit Jacques. - ---Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver -par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement -fortune avec tes poules? - ---C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean. - ---Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage. -Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur -les bras. Pourquoi cela? - ---Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est -allé acheter des boeufs à la foire voisine. - ---Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais -bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de -numéraire. - -Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous -enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers. - -N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail -_communal_? - -Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas -quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces -choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre -travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole; -mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de -lutter _à armes égales_. - -_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en -fait pas dans notre village. - ---De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en -retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est -la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère -nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos -ardoises? - -_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne -fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même -travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en -faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au -contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en -pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux -procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au -plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y -ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la -peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé -ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous -laisser la liberté du choix?» - -Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur -industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y -rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la -question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à -l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent, -dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.» - -Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait -beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la -_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte -contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la -leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu -parler de transition? - -Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité. -Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi. - -Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le -discours du premier magistrat d'Énios. - -N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à -Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume -l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt -général? - -Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions -administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait -venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture. - -M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif -protecteur_ du pont d'Énios. - -M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce -noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en -résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du -monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut -savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux -protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du -tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du -pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du -pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes. - -«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage -d'entrer à Énios! - ---Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France. - ---C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_. - ---Et le mien de protéger le travail _communal_. - ---N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les -fabriques françaises contre la concurrence étrangère? - ---N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques -d'Énios contre la concurrence du dehors? - ---Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs, -il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles -industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le -maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises; -mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes. -Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du -travail. - ---C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de -vos mesures restrictives. - ---Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les -choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer -isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des -consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient -toute l'utilité des restrictions. - ---Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios? - ---Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous -voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la -clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité -de chaque industrie. - ---C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils -disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures -qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui -assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette -clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la -pointe. - ---Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à -vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal -d'Énios.» - -Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant -contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le -chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité -et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et -iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il -était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition -du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution. - -En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton -piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué -notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions -nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre -délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère. -Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits -étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les -repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas -volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux -de ne jamais rien acheter au dehors. - -Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il -leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en -plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent -naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres. - - -64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DÉFENSE DU TRAVAIL NATIONAL. - - 7 Novembre 1847. - -L'Espagne a aussi son association pour la défense du _travail -national_. - -L'objet qu'elle a en vue est celui-ci: - -Étant donné un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les -détourner des emplois où ils donneraient du profit, pour les lancer -dans une direction où ils donneront de la perte, sauf, par une taxe -déguisée, à reporter législativement cette perte sur le public.» - -En conséquence, cette société demande, entre autres choses, -l'exclusion des produits français, non de ceux qui nous reviennent -cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que -nous pouvons livrer à bon marché. Plus même nous les offrons à prix -réduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en défendre. - -Ceci m'inspire une réflexion que je soumets humblement au lecteur. - -Un des caractères de la Vérité, c'est l'Universalité. - -Veut-on reconnaître si une association est fondée sur un bon -principe; il n'y a qu'à examiner si elle sympathise avec toutes -celles, sous quelque degré de latitude que ce soit, qui ont adopté un -principe identique. - -Telles sont les associations pour le libre-échange. Un de nos -collègues peut aller à Madrid, à Lisbonne, à Londres, à New-York, à -Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Florence et à Rome, même à Pékin; s'il -y a dans ces villes des associations pour le libre-échange, il en sera -certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire là, -bien sûr de ne froisser ni les opinions, ni même les intérêts comme -ces associations les comprennent. Entre les libre-échangistes de tous -les pays, il y a, en cette matière, unité de foi. - -En est-il de même parmi les protectionnistes? Malgré la communauté des -idées ou plutôt des arguments, lord Bentinck, venant de voter -l'exclusion des bestiaux français, agissait-il conformément aux vues -de nos éleveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie -serait-il bien venu au comité de Rouen? Ceux qui soutiendront l'année -prochaine l'_acte de navigation_ et les droits différentiels dans -l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un -membre du comité Odier soit introduit au sein de l'association -espagnole pour la défense du _travail national_; que pourra-t-il dire? -quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intérêts de son -pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols -d'ouvrir leurs ports et leurs frontières aux produits de nos -manufactures? de ne pas s'en tenir à la fausse doctrine de la _balance -du commerce_? de ne point considérer comme avantageuses les industries -qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communauté? Leur -dira-t-il que les faveurs douanières ne créent pas des capitaux et du -travail, mais les déplacent seulement et d'une manière fâcheuse? Un -tel abandon de principes et de dignité personnelle sera peut-être -applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons -qu'il fut beaucoup question, au comité de Rouen, il y a dix-huit mois, -de l'opportunité de prêcher le libre-échange... en Espagne), mais à -coup sûr il excitera la risée des auditeurs castillans. Mettant donc -ses principes au-dessus de ses intérêts, voudra-t-il se montrer -héroïque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les -Espagnols en ces termes: «Vous faites bien d'exhausser les barrières -qui nous séparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos -offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de -laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos -machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfévrerie, -notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre -parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce -sont toutes choses que vous devez faire vous-mêmes, quelque travail -qu'elles exigent, et même d'autant plus qu'elles en exigent davantage. -Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester à moitié chemin dans -cette voie. Vous êtes bien bons de nous payer un _tribut_ de -quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dépendance. -Méfiez-vous de vos libre-échangistes. Ce sont des idéologues, des -niais, des traîtres, etc.» Ce beau discours serait sans doute applaudi -en Catalogne. Serait-il approuvé à Lille et à Rouen? - -Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers -pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la même -étiquette et professent en apparence les mêmes doctrines; et, pour -comble de singularité, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un -pays à l'autre, c'est avec les associations de libre-échange. - -La raison en est simple. C'est qu'elles veulent à la fois deux choses -contradictoires: _des restrictions et des débouchés_. Donner et ne -pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer, -voilà le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit -très-logiquement à avoir deux langages, non-seulement différents, mais -opposés, l'un pour le pays, l'autre pour l'étranger, avec cette -circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis -des deux côtés, elles n'en seraient pas plus près de leur but. - -En effet, à ne considérer que les transactions de deux peuples, ce qui -est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau -navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche -cargaison. Dites-moi, s'il vous plaît, quel nom il faut donner à ces -marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas -clair qu'elles sont à la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le -peuple expéditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut -être destinataire, aucun ne pourra être expéditeur; et il est -infaillible que, dans l'ensemble, les _débouchés_ se restreignent -juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on -arrive à cette bizarre politique: ici, pour déterminer la cargaison à -sortir, on lui confère une _prime_ aux dépens du public; là, pour -l'empêcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dépens du public. Se -peut-il concevoir une lutte plus insensée? Et qui restera vainqueur? -Le peuple le plus disposé à payer la plus grosse prime ou la plus -grosse taxe. - -Non, la vérité n'est pas dans cet amas de contradictions et -d'antagonismes. Tout le système repose sur cette idée, que l'_échange_ -est une duperie pour la partie qui reçoit; et, outre que le mot même -_échange_ contredit cette idée, puisqu'il implique qu'on reçoit des -deux côtés, quel homme ne sent pas la position ridicule où il se place -quand il ne peut tenir à l'étranger que ce langage: _Je vous conseille -d'être dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-même de son propre -conseil? - -Voici du reste un petit échantillon de la propagande protectionniste -au dehors. - - Le pont de la Bidassoa. - -Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prétention -d'enseigner aux nations l'économie politique. Il arriva devant la -Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi -nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il -s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos à l'Océan; et, -ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne -vertébrale en parfaite coïncidence avec la ligne idéale qui sépare la -France de l'Espagne, il commença ainsi: - -«Vous tous qui m'écoutez, vous désirez savoir quels sont les bons et -les mauvais échanges. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien à -vous apprendre à cet égard; car enfin, chacun de vous connaît ses -intérêts, au moins autant que je les connais moi-même; mais l'intérêt -est un signe trompeur, et je fais partie d'une association où l'on -méprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre règle -infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en -marché avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parlé français, -il vous répond en espagnol, ou _vice versâ_, n'allez pas plus loin, -l'épreuve est faite, l'échange est de maligne nature. - -Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni français; nous parlons tous -la même langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque. - ---Malepeste! se dit intérieurement l'orateur, je ne m'attendais pas à -l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une -règle tout aussi aisée: Ceux d'entre vous qui sont nés de ce côté-ci -de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent échanger, sans inconvénient, -avec tout le pays qui s'étend à ma droite jusqu'aux colonnes -d'Hercule, et pas au delà; et ceux qui sont nés de ce côté (montrant -la France) peuvent échanger à leur aise dans toute la région qui se -développe à ma gauche, jusqu'à cette autre ligne idéale qui passe -entre Blanc-Misseron et Quiévrain... mais pas plus loin. Les échanges -ainsi faits vous enrichiront. Quant à ceux que vous feriez par-dessus -la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en -apercevoir. - -Une autre voix.--Si les échanges qui se font par-dessus la Nivelle, -qui est à deux lieues d'ici, sont bons, comment les échanges qui se -font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils être mauvais? Les eaux de la -Bidassoa dégagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les échanges -au passage? - ---Vous êtes bien curieux, répondit le professeur; beau Basque, mon -ami, vous devez me croire sur parole. - -Cependant notre homme, ayant réfléchi sur la doctrine qu'il venait -d'émettre, se dit en lui-même: «Je n'ai fait encore que la moitié des -affaires de mon pays.» Ayant donc demandé du silence, il reprit son -discours en ces termes: - -«Ne croyez pas que je sois un homme _à principes_ et que ce que je -viens de vous dire soit _un système_. Le ciel m'en préserve! Mon -arrangement commercial est si peu _théorique_, si naturel, si conforme -à votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que -l'on vous y soumettra aisément à grands coups de baïonnette. Les -utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les échanges sont -bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine, -toute moderne, importée d'Angleterre, et à laquelle les hommes se -laisseraient aller tout naturellement si la force armée n'y mettait -bon ordre. - -«Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous -dirai que ma pensée n'est pas de condamner toutes les transactions -que vous pourriez être tentés de faire d'une rive à l'autre de la -Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont, -pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce côté-ci (montrant la France), -et VIDES de ce côté-là (montrant l'Espagne). Par cet ingénieux -arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous -recevrez sans donner, et vous, Français, parce que vous donnerez sans -recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un système.» - -Les Basques ont la tête dure. On a beau leur répéter: Ceci n'est pas -un système, une théorie, une utopie, un principe; ces précautions -oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est -inintelligible. Aussi, malgré les beaux conseils du professeur, quand -on le leur permet (et même quelquefois quand on ne le leur permet -pas), ils échangent selon l'ancienne méthode (qu'on dit nouvelle), -c'est-à-dire comme échangeaient leurs pères, et quand ils ne le -peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant -ils sont aveugles! - - -65.--L'INDISCRET. - - 12 Décembre 1847. - -_Protection à l'industrie nationale! Protection au travail national!_ -Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour -décrier une si belle et bonne chose. - ---Oui, certes, si nous étions bien convaincus que la protection, telle -que l'a décrétée la Chambre du double vote, a augmenté le bien-être de -tous les Français, nous compris; si nous pensions que l'urne de la -Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opéré -le miracle de la multiplication des aliments, des vêtements, des -moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de -tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait à nous ineptie -et perversité à réclamer le libre-échange. - -Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh! -Messieurs, démontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne -sont pas faites aux dépens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du -bien à tout le monde, au propriétaire, au fermier, au négociant, au -manufacturier, à l'artisan, à l'ouvrier, au médecin, à l'avocat, au -fonctionnaire, au prêtre, à l'écrivain, à l'artiste, prouvez-nous -cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannière; -car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore. - -Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par -caprice et par étourderie que je me suis engagé dans la lutte, je vous -vais conter mon histoire. - -Après avoir fait d'immenses lectures, profondément médité, recueilli -de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les -fluctuations du marché de mon village, entretenu avec de nombreux -négociants une active correspondance, j'étais enfin parvenu à la -connaissance de ce phénomène: - -QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'ÉLÈVE. - -D'où j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette -conséquence: - -LE PRIX S'ÉLÈVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE. - -Fort de cette découverte, qui me vaudra au moins autant de célébrité -que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La propriété, c'est -le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et -entrai en campagne. - -Je me présentai d'abord chez un riche propriétaire et lui dis: - ---Monsieur, faites-moi la grâce de me dire pourquoi vous tenez tant à -la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement -aux céréales? - ---Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre -mon blé. - ---Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du blé a -été, en moyenne, plus élevé en France, grâce à cette loi, qu'il ne -l'eût été sans elle? - ---Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas. - -Et si le prix du blé a été plus élevé, il faut qu'il n'y ait pas en -autant de blé en France, sous cette loi que sans cette loi; car si -elle n'eût pas affecté la quantité, elle n'aurait pas affecté le prix. - ---Cela va sans dire. - -Je tirai alors de ma poche un _mémorandum_ où j'écrivis ces paroles: - -«De l'aveu du propriétaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe, -il y a eu, en définitive, MOINS DE BLÉ en France qu'il n'y en aurait -eu sans la loi.» - -De là je me rendis chez un éleveur de boeufs. - ---Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous -tenez à la restriction qui a été mise à l'entrée des boeufs étrangers -par la _Chambre du double vote_? - ---C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs à un prix plus élevé. - ---Mais si le prix des boeufs est plus élevé à cause de cette -restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs -vendus, tués et mangés dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y -en aurait eu sans la restriction? - ---Belle question! nous n'avons voté la restriction que pour cela. - -J'écrivis sur mon _mémorandum_ ces mots: - -«De l'aveu de l'éleveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la -restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en -aurait eu sans la restriction.» - -De là je courus chez un maître de forges. - ---Monsieur, ayez l'extrême obligeance de me dire pourquoi vous -défendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_ -a accordée au fer? - ---Parce que, grâce à elle, je vends mon fer à plus haut prix. - ---Mais alors, grâce à elle aussi, il y a moins de fer en France que si -elle ne s'en était pas mêlée; car si la quantité de fer offerte était -égale ou supérieure, comment le prix pourrait-il être plus élevé? - ---Il coule de source que la quantité est moindre, puisque cette loi a -eu précisément pour but de prévenir l'_invasion_. - -Et j'écrivis sur mes tablettes: - -«De l'aveu du maître de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu -MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la liberté.» - -Voici qui commence à s'éclaircir, me dis-je; et je courus chez un -marchand de drap. - ---Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a -vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous étiez, a -voté l'exclusion absolue du drap étranger. Quel a pu être son motif et -le vôtre? - ---Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de -mon drap et fasse plus vite fortune? - ---Je m'en doute. Mais êtes-vous bien sûr d'avoir réussi? Est-il -certain que le prix du drap ait été, pendant ce temps, plus élevé que -si la loi eût été rejetée? - ---Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France eût -été inondée de drap, et le prix se serait avili; ce qui eût été un -malheur effroyable. - ---Je ne cherche pas encore si c'eût été un malheur; mais, quoi qu'il -en soit, vous convenez que le résultat de la loi a été de faire qu'il -y ait eu moins de drap en France? - ---Cela a été non-seulement le résultat de la loi, mais son but. - ---Fort bien, dis-je; et j'écrivis sur mon calepin: - -«De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE -DRAP en France à cause de la prohibition.» - -Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de détails sur -ce curieux voyage d'exploration économique. - -Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur -marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un -potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines, -d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la même -réponse. - -Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je -ne puis mieux faire que de les publier ici. - -«Depuis vingt-sept ans, grâce aux lois imposées au pays par la Chambre -du double vote, il y a eu en France: - - Moins de blé; - Moins de viande; - Moins de laine; - Moins de houille; - Moins de bougies; - Moins de fer; - Moins d'acier; - Moins de machines; - Moins de charrues; - Moins d'outils; - Moins de draps; - Moins de toiles; - Moins de fils; - Moins de calicot; - Moins de sel; - Moins de sucre; - -Et moins de toutes les choses qui servent à nourrir, vêtir, loger, -meubler, chauffer, éclairer et fortifier les hommes.» - -Par le grand Dieu du ciel, m'écriai-je, puisqu'il en est ainsi, LA -FRANCE A ÉTÉ MOINS RICHE. - -En mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la -mémoire de mon père, de ma mère et de mes soeurs, par mon salut -éternel, par tout ce qu'il y a de cher, de précieux, de sacré et de -saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion était -juste. - -Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai à -raisonner sur ces matières, mais je renoncerai à raisonner sur quoi -que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si -je n'en puis avoir en celui-là? - - 19 Décembre 1847. - -«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur... - ---Je ne me rappelle absolument rien. - ---Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire -de cette mémorable campagne! - ---Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention -bien _indiscrète_. - ---Je vais donc recommencer. - ---Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion. - ---Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit -intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement. - ---Résumez-vous. - ---Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination -économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de -tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois -restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de -fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses -qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.» - ---Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel -avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la -_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en -les raréfiant. - ---D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les -produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été -manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont -raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée, -chauffée et sucrée. - -Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne. -Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les -yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur. - -Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr -que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du -double vote aient réussi? - ---Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous -pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche? - ---C'est assez vraisemblable. - ---Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux -je vends ma récolte? - ---C'est encore vraisemblable. - ---_Ergo_..... - ---C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes -doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que -pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a -voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce -calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites -soit en votre faveur? - ---Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de -gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de -leurs intérêts. - ---En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures -restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de -gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous -vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc. - ---Cela va sans dire. - ---En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération: -Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin... - ---Indiscret calepin! - ---Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger. -Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été -réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas -possible que ce décroissement de consommation et de demande ait -affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois -cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette -circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de -forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne -tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de -l'opération? - ---Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_. -Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos -généralités ne m'en feront pas démordre. - -L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le -fabricant de drap. - ---Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour -exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet? - ---Je demanderais pour lui une place à Bicêtre. - ---Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit, -ruinerait sa clientèle? - ---Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte. - ---Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin. -Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte -clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double -vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût -été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le -monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les -consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a -aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte -proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement -vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise? - ---Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le -monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au -point que ma perte surpasse mon bénéfice. - ---Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie, -non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate -ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier, -du sucre, du coton, etc. - ---Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes -affaires, que ma clientèle fasse les siennes. - ---C'est ce que je vais lui conseiller. - -Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je -me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me -dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils -font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux. -J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs, -professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers, -charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers, -meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe -innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras. - -Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe -d'ouvriers. - ---Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter -un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés -eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la -Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois. - -_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous? - ---Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est -certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_ -affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les -_non-protégés_. - -_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande? - ---Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_, -tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des -richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils -prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des -_non-protégés_ doit être double. - -_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous? - ---Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de -chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la -richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part -qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de -500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le -total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés -affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois, -ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au -lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font -perdre 3. - -_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts? - ---Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire -comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une -part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement -de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés -s'attribuent. - -_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse -des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_? - ---Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se -répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux -_protégés_, mais je n'ai pas réussi. - -_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée -directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet. - ---Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours -de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la -richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle -des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi -réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à -des hommes si désintéressés le soin de faire les lois. - -_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate? - ---Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la -propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous, -justice pour tous, et paix entre tous. - ---Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient -contre vous? - ---Je n'en sais rien. - ---Oh! ils vous habillent de la belle façon! - ---Et que peuvent-ils dire? - ---Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que -vous avez raison _en principe_. - ---Qu'entendent-ils par là? - ---Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la -restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse -générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement, -comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui -nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en -instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon -que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions -et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe -de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés, -éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec -impatience[105]. - ---Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la -souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre? - ---Ils font à ce sujet des raisonnements admirables. - ---En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire. - -[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)] - - -66.--LE SUCRE ANTÉDILUVIEN. - - 13 Février 1818. - -On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art -de le fabriquer a pu se perdre au déluge; mais il était connu avant ce -cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouvé -dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant -polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet -intéressant écrit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon: -_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._ - -«En ce temps-là, entre le 42e et le 52e parallèle, il y avait une -grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36 -millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple -est perdu: nous l'appellerons _Welche_. - -Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum -officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrassés. - -Cependant ils s'avisèrent d'un expédient fort étrange et qui n'avait -qu'un tort, celui d'être essentiellement théorique, c'est-à-dire -raisonnable. - -Ne pouvant créer le sucre en nature, ils imaginèrent d'en créer la -valeur. - -C'est-à-dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile -et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hémisphère pour -recevoir du sucre en échange. - -Un nombre immense de négociants, armateurs, navires et marins étaient -occupés à accomplir cette transaction. - -D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouvé le moyen le plus -simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient -choisir, sur plus de la moitié du globe, le point où l'on donnait le -plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient: -Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mêmes, à travail égal, nous -n'en obtiendrions pas la dixième partie! - -C'était trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait -durer. - -Un grand homme d'État (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux -cette terrible pensée: «Si jamais nous avons une guerre maritime, -comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?» - -À cette réflexion judicieuse tous les esprits furent troublés, et -voici de quoi l'on s'avisa. - -On se mit en devoir d'accaparer, précisément dans cet autre hémisphère -avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un -imperceptible lopin de terre, disant: «Que cet atome soit à nous, et -notre provision de sucre est assurée.» - -Donc, en prévision d'une guerre possible, on fit une guerre réelle qui -dura cent ans. Enfin, elle se termina par un traité qui mit les -Welches en possession du lopin de terre convoité, lequel prit nom: -_Saccharique_. - -Ils s'imposèrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre; -puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine -afin de conserver le lopin. - -Cela fait, il fut question de tirer parti de la précieuse conquête. - -Le petit recoin des antipodes était rebelle à la culture. Il avait -besoin de protection. Il fut décidé que le commerce de la moitié du -globe serait désormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre -eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vînt du lopin en -question. - -Ayant ainsi tout arrangé, taxes et restrictions, on se frotta les -mains, disant: Ceci n'est pas de la théorie. - -Cependant quelques _Welches_, traversant l'Océan, allèrent à -Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne -pouvaient supporter le travail sous ce climat énervant. On alla alors -dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlevé des hommes tout -noirs, on les transporta sur l'îlot, et on les contraignit, à grands -coups de bâton, à le cultiver. - -Malgré cet expédient énergique, le petit îlot ne pouvait fournir le -demi-quart du sucre qui était nécessaire à la nation _Welche_. Le prix -s'en éleva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes -recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches -d'entre les Welches purent seuls se sucrer. - -La cherté du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de -Saccharique à aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin -de les assujettir, toujours à grands coups de bâton, à cultiver la -canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit -alors ce qui ne s'était jamais vu, les habitants d'un pays ne rien -faire directement pour pourvoir à leur subsistance et à leur vêtement, -et ne travailler que pour l'exportation. - -Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail -se développe sur notre îlot des antipodes. - -Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se -prirent à murmurer en ces termes: - -«Qu'avons-nous fait? Voilà que le sucre n'est plus à notre portée. En -outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se -répandaient dans tout un hémisphère. Notre commerce est réduit à ce -qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est -aux abois, et les taxes nous accablent.» - -Mais on leur répondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous -d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant à -la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des -priviléges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu, -puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les nôtres. - -Quelquefois ces mêmes rêveurs demandaient: À quoi bon cette grande -marine militaire? On leur répondait: À conserver la colonie.--Et s'ils -insistaient, disant: À quoi bon la colonie? on leur répliquait sans -hésiter: À conserver la marine militaire. - -Ainsi les pauvres utopistes étaient battus sur tous les points. - -Cette situation, déjà fort compliquée, s'embrouilla encore par un -événement imprévu. - -Les hommes d'État du pays des _Welches_, se fondant sur ce que -l'avantage d'avoir une colonie entraînait de grandes dépenses, avaient -jugé qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en -partie, sur les mangeurs de sucre. En conséquence, ils l'avaient -frappé d'un lourd impôt. - -En sorte que le sucre, déjà fort cher, renchérit encore de tout le -montant de la taxe. - -Or, quoique le pays des _Welches_ ne fût pas propre à la culture de la -canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une -suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, alléchés par -les hauts prix, se mirent à chercher du sucre partout, dans la terre, -dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte, -dans le maïs, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent -par en trouver un peu dans un modeste légume, dans une plante jugée -jusque-là si insignifiante, qu'on lui avait donné ce nom doublement -humiliant: _Beta vulgaris_. - -On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrariée -par la nature, mais secondée par l'intelligence de travailleurs libres -et surtout par l'élévation factice des prix, fit de rapides progrès. - -Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette découverte jeta -dans la situation économique des Welches. Bientôt, elle compromit tout -à la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit îlot -des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupée à faire -le commerce de cet îlot, et la marine militaire elle-même, qui ne peut -se recruter que dans la marine marchande. - -En présence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se -mirent à chercher une issue raisonnable. - -Les uns disaient: Revenons peu à peu à l'état de choses qui s'était -établi naturellement, avant que d'absurdes systèmes ne nous eussent -jetés dans ce désordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme -de vin, de soie, et de toile; ou plutôt laissons ceux qui veulent du -sucre en créer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous -aurons du commerce avec un hémisphère tout entier; alors notre marine -marchande se relèvera et notre marine militaire aussi, si besoin est. -Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail -esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle -mort, sans qu'il soit nécessaire que les peuples fassent des uns aux -autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux -prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute, -pendant la transition, il y aura quelques intérêts froissés. Nous leur -viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis -longtemps fausse route, il est puéril de refuser d'entrer dans la -bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine. - -Ceux qui parlaient ainsi furent traités de novateurs, d'idéologues, de -métaphysiciens, de visionnaires, de traîtres, de perturbateurs du -repos public. - -Les hommes d'État disaient: «Il est indigne de nous de chercher à -sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation -naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art -est de tout arranger sans rien déranger. Ne touchons pas à -l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait -injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre -hémisphère, ce serait la mort de notre colonie; ne renonçons pas à la -colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le -_statu quo_, ce serait la mort de tous les intérêts.» - -Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modérés et pratiques. On -disait d'eux: Voilà d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte -de toutes les difficultés. - -Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changeât -rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu'à ce que survint -la solution suprême, le déluge, qui a tranché, en les engloutissant, -cette question et bien d'autres.» - - -67.--MONITA SECRETA. - - 20 Février 1848. - -Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour -leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été -communiquée. En voici quelques extraits assez curieux. - -N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos -priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite. - -Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les -lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous -laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos -monopoles, et je voterai ensuite vos lois. - -Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est -inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui -fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre -siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions -intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se -rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par -les boules blanches. - -Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de -parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par -nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet. -Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une. - -Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des -_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité; -mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se -peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de -mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits -français pour avoir une occasion de perception.» - -Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et -même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à -votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et -menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre -effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an, -peut-être deux; le peuple payera les intérêts. - -Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt; -par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière -imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par -excellence le _contribuable débonnaire_. - -Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup -en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous -aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les -journalistes, ce qui est fort grave. - -Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire. -Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs. - -Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est -le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous -ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde. - -Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé -à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort -expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est -moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la -raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion. - -Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle: - -S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces -manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe -la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par -exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de -la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de -drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces -dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second -mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les -avantages qu'il en résultera. - -D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous -seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui. - -Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode -dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de -vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires. - -Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous -aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous -sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si -on laissait se relever le mode économique. - -Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on -aille au fond des choses, car qu'arriverait-il? - -Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation, -découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la -production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a -soixante journées de moins consacrées à la production de la laine, -contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français. - -Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair, -vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées -mises en activité par le mode dispendieux. - -Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode -économique, le capital qui a été détourné vers la production directe -du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des -choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous -prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur -travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de -drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme -de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée -disponible aussi entre leurs mains.» - -Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs, -idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte. - -Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas -l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les -yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence, -tenez-vous-y et riez du reste. - -Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent: - -«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi, -vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des -salaires par l'opération de la loi.» - -Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne -pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous -encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus -d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos -salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par -ricochet_. - -L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de -production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés -de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres -industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir -augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les -choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une -déception.» - -Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le -mécanisme du _ricochet_. - -L'ouvrier pourra insister et vous dire: - -«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons -de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires. -Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires -deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous -vous enrichirez _par ricochet_[106].» - -[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome -V.--(_Note de l'éditeur._)] - -Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est -dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter -avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir, -n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs -passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la -liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du -_privilége_. - -Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie -politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas, -concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils -s'accordent. - -Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage: - -«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux -devant la loi; - -«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_; - -«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points; - -«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que -les hommes doivent être égaux devant la loi; - -«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens -de nos concitoyens.» - -Ce raisonnement fera un très-bon effet. - -Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec -beaucoup de succès. - -Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient -un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté. - -Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de -frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez -l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette -liberté. - -Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire. -Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple -est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir -des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le -prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires -ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle -et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout, -que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la -liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas -subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._) - -Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous -fera grand bonheur. - -Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes, -ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien -auprès d'une nation sceptique. - -Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande -confiance. - -D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque -cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera -gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème: -_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_, -n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il -fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas. - -De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne -_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la -démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en -économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107]. - -[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au -tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la -première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)] - -Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense -que rien n'est vrai ni faux. - -Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos -adversaires. - -Que demandons-nous? des priviléges. - -Que demandent-ils? la liberté. - -Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre -les leurs. - -Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais -tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils -s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire -qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et -que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne -mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de -rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous. - - -68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108]. - -[Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit éclore le 24 février -1848, et qui n'eurent qu'une existence éphémère, il faut compter le -_Jacques Bonhomme_, à la rédaction duquel Bastiat donna son concours. -Cette feuille, qui aspirait à éclairer le peuple, contenait un article -final destiné à être affiché et mis ainsi gratuitement sous les yeux -des passants.--(_Note de l'éditeur._)] - - 12 Mars 1848. - -I - -SOULAGEMENT IMMÉDIAT DU PEUPLE. - -PEUPLE, - -On te dit: «Tu n'as pas assez pour vivre; que l'État y ajoute ce qui -manque.» Qui ne le voudrait, si c'était possible? - -Mais, hélas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana. - -Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en -sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du -buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas même cent -sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui. - -Comment donc ce procédé augmenterait-il ton travail ou ton salaire? - -Ce qu'on te conseille se réduit a ceci: Tu donneras cinq francs à -l'État contre rien, et l'État te donnera quatre francs contre ton -travail. Marché de dupe. - -Peuple, comment l'État pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi -qui fais vivre l'État? - -Voici le mécanisme des ateliers de charité réduits en système[109]: - -[Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures -d'urgence.] - -L'État te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour -t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne -peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre, -et te faire gagner le reste. - -Peuple, sois plus avisé; fais comme les républicains d'Amérique: donne -à l'État le strict nécessaire _et garde le reste pour toi_. - -Demande la suppression des fonctions inutiles, la réduction des gros -traitements, l'abolition des priviléges, monopoles et entraves, la -simplification des rouages administratifs. - -Au moyen de ces économies, exige la suppression de l'octroi, celle de -l'impôt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le blé. - -Ainsi la vie sera à meilleur marché, et, étant à meilleur marché, -chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de -ce petit reliquat multiplié par trente-six millions d'habitants, -chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun -consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de -travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demandé -dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras -résolu le problème: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour -chaque sou. - -Ce n'est pas si brillant que la prétendue urne de Cana du Luxembourg, -mais c'est sûr, solide, praticable, immédiat et juste. - - -II - -FUNESTE REMÈDE. - -Quand notre frère souffre, il faut le soulager. - -Mais ce n'est pas la bonté de l'intention qui fait la bonté de la -potion. On peut très-charitablement donner un remède qui tue. - -Un pauvre ouvrier était malade; le docteur arrive, lui tâte le pouls, -lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'êtes pas -assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux -médecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les -soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et -en avait gardé le quart pour ses honoraires. Je l'ai chassé, voyant -que ce régime ne me guérissait pas.--L'ami, mon confrère était un -ignorant intéressé. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il -faut _réorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans -le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit. -Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du -bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opération vous trouverez -_ma_ recette admirable. - -Voilà où nous en sommes. L'État dit au peuple: «Tu n'as pas assez de -pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai -par te le prendre, et, après avoir satisfait mon appétit, qui n'est -pas petit, je te ferai gagner le reste.» - -Ou bien: «Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impôts. J'en -distribuerai une partie à mes agents, et avec le surplus, je te ferai -travailler.» - -Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne, -perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la -taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui ôte, on -peut prédire que sa maladie s'aggravera. - - -69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTÈRE INTROUVABLE. - - 19 Mars 1848. - - _Le ministre de l'intérieur à MM. les commissaires du gouvernement, - préfets, maires_, etc. - -Les élections approchent; vous désirez que je vous indique la ligne de -conduite que vous avez à tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien -à vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre -conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires, -respectez et faites respecter les libertés des citoyens. - -Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par -l'intimidation ou la ruse, une réponse mensongère. Si l'Assemblée -nationale a des vues conformes aux nôtres, nous gouvernerons, grâce à -cette union, avec une autorité immense. Si elle ne pense pas comme -nous, il ne nous restera qu'à nous retirer et nous efforcer de la -ramener à nous par une discussion loyale. L'expérience nous avertit de -ce qu'il en coûte de vouloir gouverner avec des majorités factices. - - * * * * * - - _Le ministre du commerce aux négociants de la République._ - -CITOYENS, - -Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts -pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes façons, -sans autres résultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation -et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par -des primes; tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il -leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la -marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans -l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi, -on vous donnait, comme Français, le privilége exclusif de trafiquer -avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste -du monde. - -Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette -règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et -l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: _acheter et vendre là -où on peut le faire avec le plus d'avantage_. - -Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en -mêle, je suis réduit à avouer, que mes fonctions sont plus -qu'inutiles; je ne suis pas même la _mouche du coche_. - -C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La -République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles -mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien -faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie -de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que -vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien -m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le -commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du -goût. - - * * * * * - - _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._ - -CITOYENS, - -Un heureux hasard m'a suggéré une pensée qui ne s'était jamais -présentée à l'esprit de mes prédécesseurs; c'est que vous appartenez -comme moi à l'espèce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en -servir, et, de plus, cette source véritable de tous progrès, le désir -d'améliorer votre condition. - -Partant de là, je me demande à quoi je puis vous servir. Vous -enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez -mieux que moi. Vous inspirerai-je le désir de substituer les bonnes -pratiques aux mauvaises? Mais ce désir est en vous au moins autant -qu'en moi. Votre intérêt le fait naître, et je ne vois pas comment mes -circulaires pourraient parler à vos oreilles plus haut que votre -propre intérêt. - -Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une règle qui vous -indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon -prédécesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour -occuper vos jours de chômage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer à -ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de -deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un -ministère pour vous signaler un travail lucratif à votre portée? Vous -le découvrirez bien vous-mêmes, si vous n'êtes pas d'une race -inférieure frappée d'idiotisme; hypothèse sur laquelle est basé mon -ministère et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas, -combien ne serait-il pas dommageable que le ministre imposât un -travail stérile à tous les agriculteurs de France, par mesure -administrative! - -Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donné beaucoup de -mouvement sans aucun résultat, si ce n'est de vous faire payer des -taxes, car notez bien qu'à chacun de nos mouvements répond une taxe. -Cette circulaire même n'est pas gratuite. Ce sera la dernière. -Désormais, pour faire prospérer l'agriculture, comptez sur vos -efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos -champs et non sur un hôtel de la rue de Grenelle. - - * * * * * - - _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._ - -CITOYENS, - -Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des -cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les -citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je -suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser -la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous -rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne -doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez, -et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et -toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau -pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous -occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience? -Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en -fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous -remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie, -liberté. - - Le Secrétaire du ministère introuvable, - - F. B. - - -70.--FUNESTES ILLUSIONS. - - _Journal des Économistes_, mars 1848. - -LES CITOYENS FONT VIVRE L'ÉTAT. - -L'ÉTAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS. - -Il m'est quelquefois arrivé de combattre le Privilége par la -plaisanterie. C'était, ce me semble, bien excusable. Quand -quelques-uns veulent vivre aux dépens de tous, il est bien permis -d'infliger la piqûre du ridicule au petit nombre qui exploite et à la -masse exploitée. - -Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit -plus de priviléges particuliers, il s'agit de transformer le privilége -en droit commun. La nation tout entière a conçu l'idée étrange qu'elle -pouvait accroître indéfiniment la substance de sa vie, en la livrant à -l'État sous forme d'impôts, afin que l'État la lui rende en partie -sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que -l'État assure le bien-être à tous les citoyens; et une longue et -triste procession, où tous les ordres de travailleurs sont -représentés, depuis le roide banquier jusqu'à l'humble blanchisseuse, -défile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance -pécuniaire. - -Je me tairais s'il n'était question que de mesures provisoires, -nécessitées et en quelque sorte justifiées par la commotion de la -grande révolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on réclame, -ce ne sont pas des remèdes exceptionnels, c'est l'application d'un -système. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'État, -on veut que la bourse de l'État alimente celle des citoyens. - -Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de -dissiper cette funeste illusion; car, à mes yeux du moins, elle jette -un voile sombre sur l'avenir; et c'est là, je le crains bien, l'écueil -de notre chère République. - -D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il -ignore ce qu'on lui a toujours défendu d'apprendre, s'il nourrit dans -son coeur des espérances chimériques qu'on s'est appliqué à y faire -naître? - -Que faisaient naguère et que font encore les puissants du siècle, les -grands propriétaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient à la -loi des suppléments de profits, au détriment de la masse. Est-il -surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui -demande aussi un supplément de salaires? Mais, hélas! il n'y a pas -au-dessous d'elle une autre masse d'où cette source de subventions -puisse jaillir. Le regard attaché sur le pouvoir, les industriels -s'étaient transformés en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon -blé! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! Élevez -artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels -étaient les cris qui assourdissaient la Chambre privilégiée. Est-il -surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur à son tour! -Mais, hélas! si la loi peut, à la rigueur, faire des largesses à -quelques privilégiés, aux dépens de la nation, comment concevoir -qu'elle fasse des largesses à la nation tout entière? - -Quel exemple donne en ce moment même la classe moyenne? On la voit -obséder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur -une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition -bien humble de vivre au moins en travaillant? - -Que disaient sans cesse les gouvernants? À la moindre lueur de -prospérité, ils s'en attribuaient sans façon tout le mérite; ils ne -parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de -l'activité, de l'ordre, de l'économie des travailleurs. Non, cette -prospérité, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs. -Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce -dire: «Grâce à l'intervention active du gouvernement, grâce à la -sagesse du roi, grâce au patronage des sciences, toutes les classes -industrielles sont florissantes.» Faut-il s'étonner que le peuple ait -fini par croire que le bien-être lui venait d'en haut comme une manne -céleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les régions du -pouvoir? Quand on s'attribue le mérite de tout le bien qui arrive, on -encourt la responsabilité de tout le mal qui survient. - -Ceci me rappelle un curé de notre pays. Pendant les premières années -de sa résidence, il ne tomba pas de grêle dans la commune; et il était -parvenu à persuader aux bons villageois que ses prières avaient -l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne -grêla pas; mais, à la première apparition du fléau, il fut chassé de -la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volonté que vous -avez permis à la tempête de nous frapper? - -La République s'est inaugurée par une semblable déception. Elle a jeté -cette parole au peuple, si bien préparé d'ailleurs à la recevoir: «Je -garantis le bien-être à tous les citoyens.» Et puisse cette parole ne -pas attirer des tempêtes sur notre patrie! - -Le peuple de Paris s'est acquis une gloire éternelle par son courage. - -Il a excité l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre -public, son respect pour tous les droits et toutes les propriétés. - -Il lui reste à accomplir une tâche bien autrement difficile, il lui -reste à repousser de ses lèvres la coupe empoisonnée qu'on lui -présente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la République -repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la -droiture de ses intentions, personne ne peut les méconnaître; il -s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse révolution qu'il -a accomplie par son courage, qu'il a préservée par sa sagesse, n'a -plus à courir qu'un danger: la déception; et contre ce danger, il n'y -a qu'une planche de salut: la sagacité du peuple. - -Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses -lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la République évitera -le gouffre béant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique -spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses -ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui -et de ses propres illusions! - -Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y -a à peine quelques jours, n'ont pas été renversées, que la République, -ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas été fondé pour laisser le -peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs, -des salariés, ou ce qu'on appelait des prolétaires) dans la même -condition où elle était avant. - -C'est la volonté de tous, et c'est sa propre volonté, que sa condition -change. - -Mais deux moyens se présentent, et ces moyens ne sont pas seulement -différents, ils sont, il faut bien le dire, diamétralement opposés. - -L'école qu'on appelle _économiste_ propose la destruction immédiate de -tous les priviléges, de tous les monopoles, la suppression immédiate -de toutes les fonctions inutiles, la réduction immédiate de tous les -traitements exagérés, une diminution profonde des dépenses publiques, -le remaniement de l'impôt, de manière à faire disparaître tous ceux -qui pèsent sur les consommations du peuple, qui enchaînent ses -mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que -l'octroi, l'impôt sur le sel, les taxes sur l'entrée des subsistances -et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis. - -Elle demande que ce mot _liberté_, qui flotte avec toutes nos -bannières, qui est inscrit sur tous nos édifices, soit enfin une -vérité. - -Elle demande qu'après avoir payé au gouvernement ce qui est -indispensable pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure, -pour réprimer les fraudes, les délits et les crimes, et pour subvenir -aux grands travaux d'utilité nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR -LUI. - -Elle assure que mieux le peuple pourvoira à la sûreté des personnes et -des propriétés, plus rapidement se formeront les capitaux. - -Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidité, que le peuple -saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par -l'impôt, à l'État. - -Que la formation rapide des capitaux implique nécessairement la hausse -rapide des salaires, et par conséquent l'élévation progressive des -classes ouvrières en bien-être, en indépendance, en instruction et en -dignité. - -Ce système n'a pas l'avantage de promettre la réalisation instantanée, -du bonheur universel; mais il nous parait simple, immédiatement -praticable, conforme à la justice, fidèle à la liberté, et de nature à -favoriser toutes les tendances humaines vers l'égalité et la -fraternité. J'y reviendrai après avoir exposé et approfondi les vues -d'une autre école, qui paraît en ce moment prévaloir dans les -sympathies populaires. - -Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prétend le réaliser -par voie directe. Sa prétention ne va à rien moins qu'à augmenter le -bien-être des masses, c'est-à-dire accroître leurs consommations tout -en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine -de puiser des suppléments de salaires soit dans la caisse commune, -soit dans les profits exagérés des entrepreneurs d'industrie. - -C'est ce système dont je me propose de signaler les dangers. - -Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je n'entends pas ici condamner -l'_association volontaire_. Je crois sincèrement que l'_association_ -fera faire de grands progrès en tous sens à l'humanité. Des essais -sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du -Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blâmer ces -tentatives? Moi-même, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_école -sociétaire_, j'avais conçu un projet d'association agricole destiné à -perfectionner le métayage. Des raisons de santé m'ont seules détourné -de cette entreprise. - -Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction -énergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que -vous avez sans doute remarquée, qui vous entraîne aussi peut-être, à -invoquer en toutes choses l'intervention de l'État, c'est-à-dire la -réalisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systèmes, avec la -_contrainte légale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen. - -On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis -que lorsqu'on appelle à son aide la loi et l'impôt, l'enseigne est -aussi menteuse qu'elle puisse l'être, puisqu'il n'y a plus alors ni -_association_ ni _volonté_. - -Je m'attacherai à démontrer que l'intervention exagérée de l'État ne -peut accroître le bien-être des masses, et qu'elle tend au contraire à -le diminuer; - -Qu'elle efface le premier mot de notre devise républicaine, le mot -_liberté_; - -Que si elle est fausse en principe, elle est particulièrement -dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un -grand et irréparable désastre, et les fortunes particulières, et la -fortune publique, et le sort des classes ouvrières, et les -institutions, et la République. - -Je dis, d'abord, que les promesses de ce déplorable système sont -illusoires. - -Et, en vérité, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me -livrer à cet égard à une longue démonstration, si des faits éclatants -ne me prouvaient que cette démonstration est nécessaire. - -Car quel spectacle nous offre le pays? - -À l'Hôtel-de-Ville la _curée des places_, au Luxembourg la _curée des -salaires_. Là, ignominie; ici, cruelle déception. - -Quant à la _curée des places_, il semble que le remède serait de -supprimer toutes les fonctions inutiles, de réduire le traitement de -celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout -entière à l'avidité de la bourgeoisie, et elle s'y précipite avec -fureur. - -Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son côté, le peuple des -travailleurs, témoin des douceurs d'une existence assurée sur les -ressources du public, oubliant qu'il est lui-même ce public, oubliant -que le budget est formé de sa chair et de son sang, demande, lui -aussi, qu'on lui prépare une curée. - -De longues députations se pressent au Luxembourg, et que -demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est-à-dire, en -définitive, une amélioration dans les moyens d'existence des -travailleurs. - -Mais ceux qui assistent personnellement à ces députations, n'agissent -pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien représenter -toute la grande confraternité des travailleurs qui peuplent nos villes -aussi bien que nos campagnes. - -Le bien-être matériel ne consiste pas à gagner plus d'argent. Il -consiste à être mieux nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, instruit, -etc., etc. - -Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'à -dater de l'ère glorieuse de notre révolution, chaque Français -appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de -viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres, -etc., etc. - -Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en même temps -que le travail qui produit ces choses soit diminué. Quelques-uns même, -heureusement en petit nombre, vont jusqu'à solliciter la destruction -des machines. - -Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante? - -À moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la -caisse du percepteur, comment veut-on que l'État y puise plus que le -peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pièce de cent sous qui y -entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hélas! c'est -tout le contraire. La pièce de cent sous que le peuple y jette tout -entière n'en sort que fort ébréchée, car il faut bien que le -percepteur en garde une partie pour lui. - -En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut -puiser dans le Trésor public un fonds de salaires autre que celui que -le public lui-même y a mis, en serait-on plus avancé? Ce n'est pas -d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vêtements, de logement, -etc. - -Or, l'_organisateur_ qui siége au Luxembourg a-t-il la puissance de -multiplier ces choses par des décrets? ou peut-il faire que, si la -France produit 60 millions d'hectolitres de blé, chacun de nos 36 -millions de concitoyens en reçoive 3 hectolitres, et de même pour le -fer, le drap, le combustible? - -Le recours au Trésor public, comme système général, est donc -déplorablement faux. Il prépare au peuple une cruelle déception. - -On dira sans doute: «Nul ne songe à de telles absurdités. Mais il est -certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce à -quoi l'on vise, c'est à un juste nivellement, à une plus équitable -répartition.» - -Examinons la question à ce point de vue. - -Si l'on voulait dire qu'après avoir retranché tous les impôts qui -peuvent l'être, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui -restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait -qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des -_organisateurs_; c'est bon pour des _économistes_. - -Ce qu'on veut, c'est que tout Français soit bien pourvu de toutes -choses. On a annoncé d'avance que l'État garantissait le bien-être à -tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser -assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre -ce résultat. - -Poser la question, c'est la résoudre; car, pour que tout le monde ait -plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en -produise davantage; et comment pourrait-on en prendre à une seule -classe, même à la classe riche, plus que toutes les classes ensemble -n'en produisent? - -D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impôt. Il s'élève -déjà à un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de -permettre aucun retranchement, conduisent à des aggravations -inévitables. - -Permettez-moi un calcul approximatif. - -Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes; -cependant on peut en approcher. - -Sous le régime qui vient de tomber, il y avait 250 mille électeurs. À -quatre individus par famille, cela répond à un million d'habitants, et -chacun sait que l'électeur à 200 francs était bien près d'appartenir à -la classe des propriétaires malaisés. Cependant, pour éviter toute -contestation, attribuons à la classe riche, non-seulement ce million -d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est déjà -raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt -millions sinon de pauvres, du moins de frères qui ont besoin d'être -secourus. Si l'on suppose qu'un supplément bien modique de 25 cent. -par jour est indispensable pour réaliser des vues philanthropiques -plus bienveillantes qu'éclairées, c'est un impôt de cinq millions par -jour ou près de deux milliards par an, nous pouvons même dire deux -milliards avec les frais de perception. - -Nous payons déjà un milliard et demi. J'admets qu'avec un système -d'administration plus économique on réduise ce chiffre d'un tiers: il -faudrait toujours prélever _trois milliards_. Or, je le demande, -peut-on songer à prélever trois milliards sur les seize millions -d'habitants les plus riches du pays? - -Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si, -en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu'elle se forme, -qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété? On ne -travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les -stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c'est l'espoir -d'acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d'établir ses enfants, -d'améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système -financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure -de sa formation, alors, nul n'étant intéressé ni au travail ni à -l'épargne, le capital ne se formera pas; il décroîtra avec rapidité, -si même il ne déserte pas subitement à l'étranger; et, alors, que -deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager? - -J'ajouterai ici une vérité qu'il faut bien que le peuple apprenne. - -Quand dans un pays l'impôt est très modéré, il est possible de le -répartir selon les règles de la justice et de le prélever à peu de -frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'élevât -pas au delà de cinq à six cents millions. Je crois sincèrement qu'on -pourrait, dans cette hypothèse, inaugurer l'_impôt unique_, assis sur -la propriété réalisée (mobilière et immobilière). - -Mais lorsque l'État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié -de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les -sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en -même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se -confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye -sans s'en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux -libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occupé de -finances sait bien que ce genre d'impôt n'est productif qu'à la -condition de frapper les objets de la consommation la plus générale. -On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les -appelle de tous mes voeux par des motifs d'équité, mais elles ne -peuvent jamais apporter qu'un faible contingent à un gros budget. Le -peuple se ferait donc complétement illusion s'il pensait qu'il est -possible, même au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les -dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre -exclusivement à la charge de la classe riche. - -Ce qu'il faut remarquer, c'est que, dès l'instant qu'on a recours aux -impôts de consommation (ce qui est la conséquence nécessaire d'un -lourd budget), l'égalité des charges est rompue, parce que les objets -frappés de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre -que dans celle du riche, proportionnellement à leurs ressources -respectives. - -En outre, à moins d'entrer dans les inextricables difficultés des -classifications, on met sur un objet donné, le vin, par exemple, un -impôt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui -achète un litre de vin de 50 c. le litre, grevé d'un impôt de 50 c., -paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10 -francs la bouteille, paye 5 pour 100. - -Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrière qui est -intéressée à ce que le budget soit réduit à des proportions qui -permettent de simplifier et égaliser les impôts. Mais pour cela il ne -faut pas qu'elle se laisse éblouir par tous ces projets -philanthropiques, qui n'ont qu'un seul résultat certain: celui -d'exagérer les charges nationales. - -Si l'exagération de l'impôt est incompatible avec l'égalité -contributive, et avec cette sécurité indispensable pour que le capital -se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la -liberté. - -Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si -familières à M. Guizot, alors simple professeur suppléant. Pour -justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligés des -monarchies constitutionnelles, il disait: _La liberté est un bien si -précieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Dès ce jour, je -me dis: M. Guizot peut avoir des facultés éminentes, mais ce serait -assurément un pitoyable homme d'État. - -En effet, la liberté est un bien très-précieux et qu'un peuple ne -saurait payer trop cher. Mais la question est précisément de savoir si -un peuple surtaxé peut être libre, s'il n'y a pas incompatibilité -radicale entre la liberté et l'exagération de l'impôt. - -Or, j'affirme que cette incompatibilité est radicale. - -Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les -choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorité. Or -l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec -l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais être -neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas -essentiellement utile. - -Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on débat le -prix, qu'on est maître d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est -_imposé_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un -_service_ à la force publique, comme lorsqu'il s'agit de sécurité, -d'indépendance nationale, de répression des délits et des crimes, il -faut bien qu'il crée cette autorité et s'y soumette. - -Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien -pu rester dans le domaine des services privés, il s'ôte la faculté de -débattre le sacrifice qu'il veut faire en échange de ces services, il -se prive du droit de les refuser; il diminue la sphère de sa liberté. - -On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les -fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est -multiplier les atteintes à la liberté. - -Comment un monarque peut-il confisquer la liberté des cultes? En ayant -un clergé à gages. - -Comment peut-il confisquer la liberté de l'enseignement? En ayant une -université à gages. - -Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports -par des fonctionnaires publics. Si ce plan se réalise, nous payerons -plus d'impôts, et nous serons moins libres. - -Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le -système qu'on préconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il -détruit la sécurité, qu'il nuit à la formation des capitaux et, par -là, à l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte à la -liberté des citoyens. - -Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile -de prouver qu'il est un obstacle insurmontable à tout progrès, parce -qu'il paralyse le ressort même du progrès, la vigilance de l'intérêt -privé. - -Quels sont les modes d'activité humaine qui offrent le spectacle de la -stagnation la plus complète? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont -confiés aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore -où il en était au moyen âge. Il n'est pas sorti de l'étude de deux -langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle -aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les -enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là, -en est restée où elle en était il y a cinq siècles? - -Je pourrais accuser aussi l'exagération de l'impôt et la -multiplication des fonctions de développer cette ardeur effrénée pour -les places qui, en elle-même et par ses conséquences, est la plus -grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie -ces considérations à la sagacité du lecteur. - -Je ne puis m'empêcher, cependant, de considérer la question au point -de vue de la situation particulière où la révolution de Février a -placé la France. - -Je n'hésite pas à le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens -des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et -chimériques espérances que, dans une soif désordonnée de popularité, -on a jetées au milieu d'eux, ces espérances déçues seront la fatalité -de la République. - -Or elles seront déçues, parce qu'elles sont chimériques. Je l'ai -prouvé. On a promis ce qu'il est matériellement impossible de tenir. - -Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle -nous laisse pour héritage une dette dont l'intérêt seul grève nos -finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une -somme égale de dette flottante. - -Elle nous laisse l'Algérie, qui nous coûtera pendant longtemps cent -millions par an. - -Sans nous attaquer, sans même nous menacer, les rois absolus de -l'Europe n'ont qu'à maintenir leurs forces militaires actuelles pour -nous forcer à conserver les nôtres. De ce chef, c'est cinq à six cents -millions à inscrire au budget de la guerre et de la marine. - -Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de -perception, tous les travaux d'utilité nationale. - -Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous -verrez que le budget des dépenses est inévitablement énorme. - -Il est à présumer que les sources ordinaires des recettes seront -moins productives, dès la première année de la révolution. Supposez -que le déficit qu'elles présenteront soit compensé par la suppression -des sinécures et le retranchement des fonctions parasites. - -Le résultat forcé n'en est pas moins qu'il est déjà bien difficile de -donner actuellement satisfaction au contribuable. - -Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain -espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce même trésor, qu'il -alimente de sa propre vie! - -C'est dans ce moment, où l'industrie, le commerce, le capital et le -travail auraient besoin de sécurité et de liberté pour élargir la -source des impôts et des salaires, c'est dans ce moment que vous -suspendez sur leur tête la menace d'une foule de combinaisons -arbitraires, d'institutions mal digérées, mal conçues, de plans -d'organisation éclos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart -étrangers à cette matière! - -Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la déception, et ce jour doit -nécessairement arriver? - -Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par -l'État n'est pas un travail _ajouté_ à celui du pays, mais _soustrait_ -par l'impôt sur un point pour être versé par la charité sur un autre, -avec toute la diminution qu'implique la création d'administrations -nouvelles? - -Qu'arrivera-t-il quand vous serez réduit à venir dire au contribuable: -Nous ne pouvons toucher ni à l'impôt du sel, ni à l'octroi, ni à la -taxe sur les boissons, ni à aucune des inventions fiscales les plus -impopulaires; bien loin de là, nous sommes forcés d'en imaginer de -nouvelles? - -Qu'arrivera-t-il quand la prétention d'accroître forcément la masse -des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de -capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura -désorganisé tous les ateliers, sous prétexte d'organisation, et forcé -peut-être le capital à chercher ailleurs l'air vivifiant de la -liberté? - -Je ne veux pas m'appesantir sur les conséquences. Il me suffit d'avoir -signalé le danger tel que je le vois. - -Mais quoi! dira-t-on, après la grande révolution de Février, n'y -avait-il donc rien à faire? n'y avait-il aucune satisfaction à donner -au peuple? Fallait-il laisser les choses précisément au point où elles -étaient avant? N'y avait-il aucune souffrance à soulager? - -Telle n'est pas notre pensée. - -Selon nous, l'accroissement des salaires ne dépend ni des intentions -bienveillantes, ni des décrets philanthropiques. Il dépend, et il -dépend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays, -comme aux États-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires -haussent et le peuple est heureux. - -Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: sécurité et -liberté; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis à mesure par -l'impôt. - -C'est là, ce nous semble, qu'étaient la règle de conduite et les -devoirs du gouvernement. - -Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les -associations devaient être abandonnés au bon sens, à l'expérience et à -l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas à coups -de taxes et de décrets. - -Pourvoir à la sécurité universelle en rassurant les fonctionnaires -paisibles, et, par le choix éclairé des fonctionnaires nouveaux, -fonder la vraie liberté par la destruction des priviléges et des -monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les -plus nécessaires au travail, se créer, sans frais, des ressources par -l'abaissement des droits exagérés et l'abolition de la prohibition, -simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans -la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, réduire les gros -traitements, négocier immédiatement avec les puissances étrangères la -réduction des armées, abolir l'octroi et l'impôt sur le sel, et -remanier profondément l'impôt des boissons, créer une taxe somptuaire, -telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle -est la mission de notre république. - -Sous un tel régime d'ordre, de sécurité et de liberté, on verrait les -capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le -commerce s'étendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une -active impulsion, la main-d'oeuvre recherchée et bien rétribuée, les -salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus -abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement -absorbées par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner à -l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier. - - -FIN DU DEUXIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU DEUXIÈME VOLUME. - - - Pages. - - N{os} 1. Déclaration de principes. 1 - 2. Le libre-échange. 4 - 3. Bornes que s'impose l'Association. 7 - 4. Les généralités. 12 - 5. D'un plan de campagne proposé à l'Association. 15 - - 6. Réflexions sur l'année 1846. 22 - 7. De l'influence du régime protecteur sur l'agriculture. 25 - 8. Inanité de la protection de l'agriculture. 39 - 9. L'échelle mobile. 44 - 10. L'échelle mobile et ses effets en Angleterre. 48 - 11. À quoi se réduit l'invasion. 58 - 12. Subsistances. 63 - 13. De la libre introduction du bétail étranger. 68 - 14. Sur la défense d'exporter les céréales. 72 - 15. Hausse des aliments, baisse des salaires. 77 - - 16. La _Tribune_ et la _Presse_ à propos du traité belge. 81 - 17. Le parti démocratique et le libre-échange. 93 - 18. Démocratie et libre-échange. 100 - 19. Le _National_. 104 - 20. Le monde renversé. 110 - 21. Sur l'exportation du numéraire. 112 - 22. Du Communisme. 116 - 23. Réponse au journal _l'Atelier_. 124 - 24. Réponse à divers. 131 - 25. Lettre de M. Considérant et réponse. 134 - 26. Réponse à la _Presse_. 141 - 27. Organisation et liberté. 147 - 28. Autre réponse à la _Presse_. 158 - 29. L'empereur de Russie. 164 - 30. La liberté a donné du pain aux Anglais. 168 - - 31. Influence du libre-échange sur les relations des - peuples. 170 - 32. L'Angleterre et le libre-échange. 177 - 33. Curieux phénomène économique. 186 - 34. Les armements en Angleterre. 194 - 35. Encore les armements en Angleterre. 200 - 36. Sur l'inscription maritime. 205 - 37. La taxe unique en Angleterre. 209 - 38. M. de Noailles à la chambre des pairs. 216 - 39. Paresse et restriction. 219 - 40. Deux modes d'égalisation de taxes. 222 - - 41. L'impôt du sel. 225 - 42. Discours à Bordeaux. 229 - 43. Second discours, à Paris. 238 - 44. Troisième discours, à Paris. 246 - 45. Quatrième discours, à Lyon. 260 - 46. Cinquième discours, à Lyon. 273 - 47. Sixième discours, à Marseille. 293 - 48. Septième discours, à Paris. 311 - 49. Huitième discours, à Paris. 328 - - 50. De la modération. 343 - 51. Peuple et bourgeoisie. 348 - 52. Économie politique des généraux. 355 - 53. Recettes protectionnistes. 358 - 54. Deux principes. 363 - 55. La logique de M. Cunin-Gridaine. 370 - 56. Les hommes spéciaux. 373 - 57. Un profit contre deux pertes. 377 - 58. Deux pertes contre un profit. 384 - 59. La peur d'un mot. 392 - 60. Midi à quatorze heures. 400 - 61. Le petit manuel du consommateur. 409 - 62. Remontrance. 415 - 63. Le maire d'Énios. 418 - 64. Association espagnole pour la défense du travail - national. 429 - 65. L'indiscret. 435 - 66. Le sucre antédiluvien. 446 - 67. Monita secreta. 452 - 68. Petites affiches de Jacques Bonhomme. 459 - 69. Circulaires d'un ministère introuvable. 462 - 70. Funestes illusions. 466 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - -CORBEIL.--Typogr. et stér. de CRÉTÉ. - - - - -ERRATA (Les corrections ont été effectuées dans ce fichier). - - Page 2, ligne dernière, _au lieu de_: les esprit, - _lisez_: les esprits. - -- 3, -- 23, _au lieu de_: forme du gouvernement, - _lisez_: forme de gouvernement. - -- 11, -- 28, _au lieu de_: ministres de finances, - _lisez_: ministre des finances. - -- 15, -- 1, _au lieu de_: qui ne le céderait pas, - _lisez_: qui ne les céderait pas. - -- 20, -- 9, _au lieu de_: Quant aux choix, - _lisez_: Quant au choix. - -- 36, -- 29-30, _au lieu de_: le France eût demandées, - _lisez_: la France eût demandés. - -- 37, -- 5, _au lieu de_: ils s'ensuit, - _lisez_: il s'ensuit. - -- 38, -- 2, _au lieu de_: nos fleuves contenues, - _lisez_: nos fleuves contenus. - -- 43, -- 18, _au lieu de_: leurs fermera, - _lisez_: leur fermera. - -- 46, -- 33, _au lieu de_: Si donc le gain, - _lisez_: Si donc le grain. - -- 49, -- 12, _au lieu de_: sont plus sensibles, - _lisez_: sont le plus sensibles. - -- 49, -- 29, _au lieu de_: Elle dispose, - _lisez_: Elle disposa. - -- 51, -- 8, _au lieu de_: qu'il ne peut en être ainsi, - _lisez_: qu'il ne put en être ainsi. - -- 63, -- 2, _au lieu de_: les circonstances las plus - favorables - _lisez_: les circonstances les plus - favorables. - -- 72, -- 23, _au lieu de_: de s'opposer, - _lisez_: à s'opposer. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, -tome 2, by Frédéric Bastiat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FRÉDÉRIC BASTIAT *** - -***** This file should be named 42300-8.txt or 42300-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/3/0/42300/ - -Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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