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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome
-2, by Frédéric Bastiat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2
- mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur
-
-Author: Frédéric Bastiat
-
-Editor: Prosper Paillottet
-
-Release Date: March 10, 2013 [EBook #42300]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FRÉDÉRIC BASTIAT ***
-
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-
-
-Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-FRÉDÉRIC BASTIAT
-
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-
-LA MÊME ÉDITION
-
-EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º
-
-Prix des 6 volume: 30 fr.
-
-
-CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.
-
-
-
-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-FRÉDÉRIC BASTIAT
-
-
-MISES EN ORDRE
-
-REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
-
-
-Deuxième Édition.
-
-
-TOME DEUXIÈME
-
-
-LE LIBRE-ÉCHANGE.
-
-
-
-
-PARIS
-
-GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
-
-Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
-Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
-universel du Commerce et de la Navigation, etc.
-
-RUE RICHELIEU, 14
-
-1862
-
-
-
-
-LE LIBRE-ÉCHANGE[1]
-
-[Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles
-extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pensée de
-l'auteur, n'étaient pas destinés à être ainsi réunis, nous essayons de
-les classer dans l'ordre suivant: 1º Exposition du but de
-l'association libre-échangiste, de ses principes et de son plan
-d'opérations; -- 2º articles relatifs à la question des subsistances;
--- 3º polémique contre les journaux, et appréciation de divers faits;
--- 4º discours publics; -- 5º variétés et nouvelle série de _sophismes
-économiques_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-
-
-ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
-
-
-1.--DÉCLARATION.
-
- 10 mai 1846.
-
-Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés
-sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la
-_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association.
-
-L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a
-créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer
-immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface
-du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le
-priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à
-l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la
-convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est
-blesser la loi de la justice.
-
-C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut
-exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par
-la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de
-toutes les autres!
-
-C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées
-humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons,
-des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si
-inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par
-l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité.
-
-C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque
-celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son
-travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses
-efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature
-avait mis à sa disposition.
-
-Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser
-les relations qui les unissent et qui rendront les guerres
-impossibles, à force de les rendre onéreuses.
-
-L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
-
-Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur
-les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux
-dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule
-considération des besoins du Trésor.
-
-Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de
-repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin
-d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et
-de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet
-instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est
-là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à
-effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité
-et des systèmes qui prévalent ailleurs.
-
-De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime
-protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme
-s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir
-du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation
-naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence.
-Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la
-mission de l'Association est de propager, de populariser le principe.
-
-Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les
-cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales.
-
-Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
-politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune
-classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de
-l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre
-communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de
-l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects,
-avec celle du _Public consommateur_.
-
-[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase:
-
-«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de
-différer en politique?»
-
-Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour
-prouver que cela est très-possible et très-fréquent.
-
-Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci:
-
-«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et
-au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté
-et sa propriété?»
-
-Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales
-qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les
-choses mêmes qu'il s'agit de garantir.
-
-Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition
-parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont
-libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger
-est une des choses qu'il s'agit de garantir.
-
-Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes,
-aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité
-des autres, mais de le maintenir à tous.
-
-Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment
-l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du
-gouvernement, mais dans l'opinion.
-
-Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les
-questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende
-aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de
-ses actes.»
-
-Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-
-2.--LIBRE-ÉCHANGE.
-
- 19 Décembre 1846.
-
-On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée!
-nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y
-a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et
-ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos
-adversaires.»
-
-Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau
-auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait
-notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est
-un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme,
-de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même
-et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la
-puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés
-pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des
-tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de
-travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y
-a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de
-l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise.
-
-Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous
-répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il
-n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de
-repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré
-l'opinion contraire de M. Billault[3].
-
-[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs
-fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes.
-(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou
-sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe.
-Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que
-l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire
-aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas
-libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour
-comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui
-l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se
-renfermer dans sa mission.
-
-Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu
-as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui
-t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une
-insupportable tyrannie.
-
-Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a
-assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la
-tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse.
-
-Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous
-forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire
-reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans
-ses effets.
-
-Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme
-brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins
-de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons
-une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient
-d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que
-si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste,
-elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire
-l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage.
-
-[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore
-converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la
-justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez
-courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de
-détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez
-point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes
-transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans
-un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et
-des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les
-généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à
-toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas
-complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes
-et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa
-littérature et de son génie.
-
-La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est
-la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est
-qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres.
-Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer
-des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour
-une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son
-activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui,
-depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce,
-les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des
-hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son
-travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités
-nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité,
-toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la
-paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la
-diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant
-progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre
-patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne
-faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce
-fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il
-tire sa populaire origine.
-
-Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette
-question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques.
-Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise
-le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la
-concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque
-génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est
-bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les
-hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent
-travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe
-par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un
-succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients
-réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]?
-
-[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle
-Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
-
- 3 Janvier 1847.
-
-Nous appelons l'impartiale et sérieuse attention du lecteur sur les
-limites que nous déclarons très-hautement imposer à notre action.
-
-Certes, si nous courions après un succès de vogue, nous nous
-bornerions à crier: liberté! liberté! sans nous embarrasser dans des
-distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles à nous
-faire comprendre. Mais ces subtilités, nous les avons regardées en
-face; nous nous sommes assurés qu'elles sont dans la nature des choses
-et non dans notre esprit. Dès lors, aucune considération ne nous
-induira à rejeter la difficile tâche qu'elles nous imposent.
-
-Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commençant_, nous
-aurions de force si nous nous présentions devant le public avec un
-programme d'un seul mot: Liberté? Si nous demandions l'abolition pure
-et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en
-Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et
-immédiate d'un article bien impopulaire du tarif?
-
-Nous ne le faisons pas néanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons
-nos devoirs avant nos succès. Parce que nous sacrifions,
-volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de
-popularité à ce que la raison signale comme juste et légitime,
-acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels
-cette résolution nous expose.
-
-La première limite que nous reconnaissons à la liberté des
-transactions, c'est l'honnêteté. Est-il nécessaire de le dire? et ces
-hommes ne se découvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous
-cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de réels,
-qui nous accusent d'entendre par liberté le droit de tout faire, le
-mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter?
-
-Le mot liberté implique de lui-même absence de fraude et de violence;
-car la fraude et la violence sont des atteintes à la liberté.
-
-En matière d'échanges, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse
-se substituer complétement à l'action individuelle, dispenser chacun
-de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour
-tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est
-précisément de prévenir et réprimer la fraude et la violence; et nous
-croyons même qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas
-à sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment
-voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les
-transactions déshonnêtes, quand vous le chargez de la tâche difficile
-et, nous le croyons, impossible, de _pondérer_ les transactions
-innocentes, d'équilibrer la production et la consommation[6]?
-
-[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'État, la
-Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Une autre limite à la liberté des échanges, c'est l'IMPÔT. Voilà une
-distinction, ou si l'on veut une subtilité à laquelle nous ne
-chercherons pas à échapper.
-
-Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux
-objets fort différents, si différents que presque toujours ils se
-contrarient l'un l'autre. Napoléon a dit: La douane ne doit pas être
-un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la
-phrase, et vous avez tout notre programme.
-
-Ce qui caractérise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission
-d'_empêcher_ l'échange entre le produit national et le produit
-étranger.
-
-Ce qui caractérise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que
-par cet échange.
-
-Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son
-but.
-
-Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien.
-
-Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns.
-
-Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous.
-
-La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui
-l'avons imaginée. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession,
-un pas rétrograde. Dès le premier jour, nous avons dit dans notre
-manifeste: «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
-d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes
-destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées
-par la seule considération des besoins du trésor.»
-
-Pour rendre notre pensée plus claire, nous comparerons la douane à
-l'octroi.
-
-Le tarif de l'octroi peut être plus ou moins bien conçu. Mais enfin
-chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impôt. Si un
-propriétaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son
-hôtel, venait dire au conseil municipal: «Quadruplez, décuplez,
-centuplez le droit d'entrée sur les bûches, prohibez-les même, afin
-que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bûches
-n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes,
-frappez un impôt sur le peuple pour combler le vide.» N'est-il pas
-clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe,
-une nouvelle pensée;--qu'il chercherait à le faire dévier de son but;
-et ne serait-il pas naturel qu'une société se formât dans Paris pour
-combattre cette prétention, sans pour cela s'élever contre le tarif
-fiscal de l'octroi, sans le juger, sans même s'en occuper.
-
-Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Société du
-libre-échange entend garder à l'égard des impôts.
-
-Cette attitude est celle de la _neutralité_.
-
-Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons à
-ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos
-lois.
-
-Vouloir en outre détruire la douane fiscale, ce serait nous donner
-une seconde mission toute différente de la première. Ce serait nous
-charger de juger les impôts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi
-il faut les remplacer.
-
-Certes aucun de nous ne renonce au droit sacré de scruter et combattre
-au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons même naturel que des
-associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le nôtre. En
-tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe
-restrictif qui s'est enté sur la douane et s'en est fait un
-instrument.
-
-On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-échange et
-non l'abolition du régime des douanes?
-
-Parce que nous ne regardons pas l'impôt _en lui-même_ comme une
-atteinte à la liberté.
-
-Nous demandons la liberté de l'échange comme on demandait la liberté
-de la presse, sans exclure qu'une patente dût être payée par
-l'imprimeur.
-
-Nous demandons la liberté de l'échange comme on demande le respect de
-la propriété, sans refuser d'admettre l'impôt foncier.
-
-On nous dit: Quand la douane, à vos yeux, cesse-t-elle d'être fiscale
-pour commencer à être protectrice?
-
-Quand le droit est tel que, s'il était diminué, il donnerait autant de
-revenu.
-
-On insiste et l'on dit: Comment reconnaître dans la pratique ce point
-insaisissable?
-
-Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volonté. Que
-l'opinion soit amenée à comprendre, c'est-à-dire à repousser la
-protection, et le problème sera bientôt résolu. Il n'y a pas de
-ministre des finances qui n'y donne la main. La difficulté, la seule
-difficulté est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique.
-
-
-4.--SUR LES GÉNÉRALITÉS.
-
- 13 Décembre 1846.
-
-Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et
-ennemis, c'est de rester dans les _généralités_. «Abordez donc la
-_pratique_, nous dit-on, entrez dans les détails, descendez des nuages
-et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que
-l'échange ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?»
-
-Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout à fait
-fourvoyés et que nos coups n'aient pas toujours porté à faux. Car,
-s'il en était ainsi, comment expliquerait-on la fureur des
-protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans
-les fabriques, pour l'édification des ouvriers, et la lettre qu'ils
-ont adressée aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure
-abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure?
-
-[Note 7: La lettre adressée au conseil des ministres, et signée de MM.
-A. Odier, A. Mimerel, J. Périer et L. Lebeuf, finissait par cette
-menace: «Ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui
-veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays.»
-
-Quant au placard, en voici quelques phrases:
-
-«Ils (les libre-échangistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par là,
-ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à
-régner en France.....
-
-«Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas
-l'ouvrier.»--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Nous sommes dans les _généralités_!--Mais cela est forcé, car nous
-défendons l'intérêt _général_.--N'avons-nous pas d'ailleurs à
-combattre une généralité? Le système protecteur est-il autre chose?
-Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'épuisement
-du numéraire_, _l'intérêt du producteur_, _le travail national_,
-_l'inondation_, _l'invasion_, _l'inégalité des conditions de
-production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la
-grâce de nous dire ce qu'on peut opposer à de faux arguments, si ce
-n'est de bons arguments?
-
-«Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits
-bien simples, bien isolés, bien actuels, entremêlés de quelques
-chiffres bien frappants.»
-
-C'est à merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par
-eux-mêmes. Ils ont leurs causes et leurs conséquences, et comment les
-démêler _sans raisonner_?
-
-Le pain est cher, voilà un fait. Qui le vend s'en réjouit; qui le
-mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en définitive
-l'intérêt général? Tâchez de me l'apprendre _sans raisonner_.
-
-Le peuple souffre; voilà un autre fait. Souffrirait-il moins si un
-plus vaste marché s'ouvrait à ses ventes et à ses achats? Essayez de
-résoudre le problème _sans raisonner_.
-
-La restriction élève le prix du fer; voilà un troisième fait. Et
-remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-même. M. Decaze
-ne le nie pas, ni sa clientèle non plus. Seulement l'un dit: _tant
-mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux côtés on raisonne pour
-prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_.
-
-Nous dirons à nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute;
-mais en nous interdisant les _généralités_, vous ne savez pas toute la
-force que vous portez à nos communs adversaires; vous abondez dans
-leur sens, allez au-devant de leurs désirs. Ils ne demandent pas mieux
-que de voir bannir de la discussion les idées _générales_ de vérité,
-liberté, égalité, justice; car ils savent bien que c'est avec ces
-idées que nous les battrons.
-
-Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de
-son effet immédiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet
-immédiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite à quelqu'un;
-un mal, puisqu'elle nuit à quelque autre. Dans ce cercle étroit, le
-problème serait insoluble et le _statu quo_ éternel. C'est ce qu'ils
-veulent. Laissez-nous donc suivre les conséquences de la protection
-jusqu'à l'effet définitif, qui est un mal général.
-
-Et puis, ne faites-vous pas trop bon marché de l'intelligence du pays?
-À vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux
-idées. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous
-continuerons à nous adresser à leur raison.
-
-Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _généralités_. Que
-trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_
-vient de s'enrôler? d'interminables déclamations contre le
-raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur.
-
-Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des
-faits; eh bien! en voici:
-
-Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
-_vous défendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous êtes
-fabricants de drap.
-
-Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
-_vous défendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions
-acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la
-généralité, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde
-prohibition est impliquée dans la première.--Revenons donc aux faits.
-
-Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit
-prohibitions de ce genre.
-
-Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous
-les défendez avec acharnement.
-
-Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un
-droit énorme, afin d'en élever le prix, parce que vous êtes marchands
-de fer et de houille.
-
-Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos
-mines ont acquis une valeur fabuleuse, à tel point qu'il est tel
-d'entre vous qui ne les céderait pas pour dix fois le capital primitif.
-
-Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas haussé d'une
-obole; d'où il est permis d'inférer, si vous voulez bien nous
-permettre cette licence, que, sous prétexte de défendre le salaire des
-ouvriers, vous défendez vos profits.
-
-Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes à la
-justice? Vous aurez bien de la peine à le prouver sans raisonner... et
-même en déraisonnant.
-
-
-5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOSÉ À L'ASSOCIATION DU LIBRE-ÉCHANGE.
-
- 14 Novembre 1847.
-
-Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que,
-selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire.
-
-«Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'échangent
-contre des produits; qu'on ne doit d'impôt qu'à l'État, etc., etc._»
-Mais, en poursuivant ces idées générales, pourquoi provoquer à la fois
-toutes les résistances et la coalition de tous les abus? Que ne
-profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien
-gardée de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intérêts,
-en menaçant le principe même de la protection; elle a sagement fait un
-choix et appelé au combat un seul champion, clef de voûte du système,
-et, cette pièce une fois tombée, l'édifice a été ébranlé.
-
-Voilà bien, ce nous semble, ce que répétait dernièrement encore, dans
-une occasion solennelle, l'honorable président de la chambre de
-commerce du Havre. Peut-être aussi est-ce la pensée de quelques hommes
-d'État, gémissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient
-pas fâchés d'être affranchis par une concentration des forces de notre
-association contre un des monopoles les plus décriés.
-
-Il vaut donc la peine de répondre.
-
-Que nous conseille-t-on?
-
-Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions dû attaquer
-_corps à corps la seule industrie des producteurs de fer_.
-
-Eh bien, plaçons-nous dans cette hypothèse. Nous voilà associés dans
-un but spécial; nous voilà essayant de démontrer aux consommateurs de
-fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer à bon marché.
-
-Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que
-personne. Ils font souvent des pétitions dans ce but; mais les
-chambres, dominées par les intérêts coalisés, passent à l'ordre du
-jour motivé sur la nécessité de _protéger le travail national_; à quoi
-le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national
-doit être protégé_.
-
-Nous voilà, dès le début, amenés à discuter cette théorie du _travail
-national_; à prouver qu'il ne peut jamais être compromis par
-l'échange, parce que celui-ci implique autant d'exportations que
-d'importations. Nous voilà alarmant, par notre argumentation contre le
-monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du même sophisme. Nos
-honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens
-d'éviter cet écueil?
-
-Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacité de l'égoïsme? Est-ce que
-les privilégiés n'étaient pas coalisés longtemps avant notre
-association? Est-ce qu'ils n'étaient pas bien convenus entre eux de se
-soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on touchât une pierre de
-l'édifice, de ne se laisser entamer par aucun côté? Est-ce que
-d'ailleurs le système tout entier, aussi bien que chacune de ses
-parties, n'a pas sa base dans une opinion publique égarée? N'est-ce
-pas là qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer là autrement que
-par des raisonnements qui s'appliquent à chaque partie comme à
-l'ensemble?
-
-Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons.
-
-La réponse est simple: c'est qu'il n'en est rien.
-
-Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre
-l'indique, a d'abord concentré ses efforts contre la loi céréale. Mais
-pourquoi?
-
-Parce que le monopole des blés était, dans le régime restrictif de la
-Grande-Bretagne, la part des mille législateurs anglais.
-
-Dès lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons à
-soustraire à nos mille législateurs leur part de monopole, ils feront
-bon marché du monopole d'autrui. Voilà pourquoi, quand la loi-céréale
-a été vaincue, M. Cobden a quitté le champ de bataille; et quand on
-lui disait: Il reste encore bien des monopoles à abattre, il
-répondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela.
-
-Y a-t-il rien de semblable en France? Les maîtres de forges sont-ils
-seuls législateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en
-cette qualité, accordé quelques bribes de priviléges aux autres
-industries pour justifier les priviléges énormes qu'ils se seraient
-votés eux-mêmes?
-
-Si cela est, la tactique est tout indiquée. Forçons ceux qui font la
-loi de ne pas la faire à leur profit, et rapportons-nous-en à eux pour
-ne pas la faire à leur préjudice.
-
-Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous
-permette, tout en admirant ses procédés, de ne pas les prendre pour
-modèle.
-
-Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arrivé aux
-manufacturiers anglais précisément ce qui nous arriverait,
-disons-nous, à nous-mêmes, si nous appelions à notre aide toutes les
-classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-là.
-
-L'aristocratie anglaise n'a pas manqué de dire aux manufacturiers:
-Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et
-les arguments que vous dirigez contre nos priviléges se tournent
-contre les vôtres.
-
-Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la
-chambre de commerce de Manchester a déclaré qu'avant d'attaquer la
-protection à l'agriculture, elle renonçait solennellement à toute
-protection en faveur des manufactures.
-
-En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme:
-«Abolition totale, immédiate et sans attendre de réciprocité, de tous
-droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des
-manufactures, du commerce et de la navigation[8].»
-
-[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Maintenant, nous le demandons, pour suivre la même stratégie,
-sommes-nous dans la même situation? Les industriels privilégiés; qu'on
-nous conseille d'enrôler dans une campagne contre les maîtres de
-forges, sont-ils préparés, dès la première objection, à faire le
-sacrifice de leurs propres priviléges? Les fabricants de drap, les
-éleveurs de bestiaux, les armateurs eux-mêmes sont-ils prêts à dire:
-Nous voulons soumettre les maîtres de forges à la liberté; mais il est
-bien entendu que nous nous y soumettons nous-mêmes.--Si ce langage
-leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors
-de là comment pourraient-ils être nos auxiliaires?--En ayant l'air de
-les ménager, vous les amènerez à se fourvoyer, dit-on. Mais, encore
-une fois, la ruse ne trompe pas des intérêts aussi bien éveillés sur
-la question, des intérêts qui étaient éveillés, associés et coalisés
-avant notre existence.
-
-[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donné M. Nicolas Koechlin, M. Bosson
-de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les
-armateurs de Bordeaux et de Marseille.]
-
-Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas
-l'_habileté_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le
-principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'édifice;
-et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est là qu'il
-a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve
-autre chose, sinon que ce principe est fortement enraciné. En ce cas,
-la lutte serait bien plus longue encore, et même interminable, si nous
-évitions de le toucher.
-
-_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous
-conseillez d'appeler à notre aide les monopoleurs eux-mêmes,
-dites-nous donc comment libre-échangistes et protectionnistes
-pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant
-vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu'à la première parole, au
-premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que
-les concessions de principe, par lesquelles nous aurions dû
-nécessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse
-alliance, nous feraient bientôt tomber, aux yeux de tous, au rang des
-hommes sans consistance et sans dignité? Qui resterait alors pour
-défendre la liberté? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres
-hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances
-impossibles, et qui feraient précisément ce que vous nous reprochez de
-faire.
-
-On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres détails,
-la manière dont il faut opérer la réforme, le temps qu'il y faut
-consacrer, les articles par lesquels il faut commencer.
-
-Véritablement ce n'est pas notre mission.
-
-Nous ne sommes pas législateurs.
-
-Nous ne sommes pas le gouvernement.
-
-Notre déclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre
-programme se borne à montrer, en vue d'éclairer l'opinion publique, le
-but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion
-publique il n'y a pas de réforme possible, ni même désirable[10]. Or
-ce but est bien défini:
-
-Ramener la douane au but légitime de son institution; ne pas tolérer
-qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument
-d'oppression et de spoliation à l'égard de toutes les autres classes.
-
-[Note 10: V. les chapitres _Responsabilité_, _Solidarité_, dans les
-_Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Quant au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons
-que le gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative;
-et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous,
-nous nous efforcerons d'éclairer sa marche, toujours en vue du
-principe dont nous sommes les défenseurs.
-
-Et quand nous disons à nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler
-un monopole pour le combattre corps à corps, il est bon d'observer que
-la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchaînée
-à un principe, mais qui, dans son caractère officiel, est un des
-rouages du gouvernement du pays, a été entraînée, à son insu
-peut-être, à agir comme nous; car elle réclame à la fois, et tout
-d'abord, la réforme des tarifs sur les céréales, sur le fer, la fonte,
-la houille, le sucre, le café, le bois d'ébénisterie, et jusque sur
-les bois de construction équarris à la hache, etc., etc.--Sans doute,
-elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et
-pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se
-montre disposée à n'en exclure guère qu'un seul, celui qui a été déjà
-réduit à si peu de chose par nos traités de réciprocité.
-
-Nous avons appris sans étonnement l'accueil que la chambre de
-commerce du Havre a fait aux avances du comité Odier-Mimerel[11]. En
-fait de liberté commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps
-avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas
-nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mêmes
-principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de
-navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues générales
-ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers.
-
-[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repoussé de
-telles avances.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-6.--RÉFLEXIONS SUR L'ANNÉE 1846.
-
- 30 Janvier 1847.
-
-L'année 1846 sera pour l'économiste et l'homme d'État un précieux
-sujet d'étude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus
-éclairés, toutes les lois restrictives, qui devaient amener
-l'abondance, tombent devant la disette. Chose étonnante! on a recours,
-pour nourrir le peuple, à cette même liberté qui, disait-on, est un
-principe de souffrance et de ruine. Il y a là une contradiction
-flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des
-_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturière, et, par
-suite, des salaires aux ouvriers, c'était le cas plus que jamais de
-renforcer le système restrictif, alors que les prix de revient
-échappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux
-ouvriers; mais si on eût été assez fou, on n'eût pas été assez fort.
-
-En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a décrétées pour
-ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la
-subsistance du peuple ne fût assurée que _provisoirement_. Car, enfin,
-les régimes opposés de la restriction, et de la liberté ont chacun
-leurs tendances. Lequel des deux tend à accroître les moyens de
-subsistance et de satisfaction? Si c'est le régime restrictif, il le
-faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre
-ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le régime libre,
-acceptons donc la liberté, non pas d'une manière transitoire, mais
-permanente.
-
-Un trait fort caractéristique de notre époque, c'est que sous l'empire
-de la nécessité, on a eu recours, des deux côtés de la Manche, à des
-mesures libérales, tout en déclamant contre la liberté. On s'est
-beaucoup élevé au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidité des
-spéculateurs. On leur reproche les bénéfices qu'ils font, soit sur le
-blé, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est
-précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation, et qui
-fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport.
-
-Ces moyens ont manqué entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une
-part, aux voituriers d'avoir haussé le prix de leurs services, et, de
-l'autre, au gouvernement de n'être pas intervenu pour forcer les
-entrepreneurs de charrois à travailler sur le principe de la
-philanthropie[12].
-
-[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
-tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Supposons qu'il y ait 100 tonneaux à transporter d'un point à un
-autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si
-l'intervention du gouvernement, ou même le sentiment philanthropique
-empêche le prix de transport de s'élever, qu'arrivera-t-il? 10
-tonneaux seront transportés à Lyon, et les consommateurs de ces 10
-tonneaux, s'ils n'ont point un excédant de prix à payer pour le
-transport, auront cependant à surpayer le blé, précisément parce que
-10 tonneaux seulement seront arrivés. En définitive, Lyon aura 90
-tonneaux de déficit et Marseille 90 tonneaux d'excédant. Il y aura
-perte pour tout le monde, perte pour le spéculateur marseillais, perte
-pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport.
-Si, au contraire, la liberté est maintenue, le transport sera cher,
-nous en convenons, puisque, dans l'hypothèse, il n'y a de ressources
-que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux à
-transporter. Mais c'est cette cherté même qui fera affluer de tous les
-points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence
-rétablira le prix du fret à un taux équitable, et les 100 tonneaux
-arriveront à leur destination.
-
-Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se présente, la première
-pensée qui vienne à l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le
-gouvernement dispose de grandes forces; et, dès lors, il peut presque
-toujours vaincre l'obstacle qui gêne. Mais est-il raisonnable de s'en
-tenir à cette première conséquence et de fermer les yeux sur toutes
-celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action
-gouvernementale est de vaincre l'obstacle présent, le second effet est
-d'éloigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute
-l'activité commerciale. Dès lors pour avoir agi une fois, le
-gouvernement se voit dans la nécessité d'agir toujours. Il arrive ce
-que nous voyons en Irlande, où l'État a insensiblement accepté la
-charge impossible de nourrie, vêtir et occuper la population tout
-entière.
-
-Un autre trait fort remarquable, c'est l'accès inattendu de
-philanthropie qui a saisi tout à coup les monopoleurs. Eux, qui
-pendant tant d'années ont opéré systématiquement la cherté du blé à
-leur profit, ils se révoltent maintenant avec une sainte ardeur contre
-tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du
-commerce et de la marine. À la Chambre des lords, le fameux
-protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les
-_spéculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un
-Arménien pour avoir accumulé du blé et créé ainsi une hausse
-artificielle: «Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajouté,
-seulement en modifiant la forme du châtiment.» Hélas! si depuis 1815
-on avait pendu tous ceux qui ont causé artificiellement une hausse du
-prix des produits, toute l'Angleterre y aurait passé, à commencer par
-l'aristocratie, et lord Bentinck en tête. En France, il faudrait
-pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et
-tous les députés, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'août
-prochain la _cherté artificielle_ recommencerait par la résurrection
-de l'échelle mobile.
-
-
-7.--DE L'INFLUENCE DU RÉGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE
-L'AGRICULTURE EN FRANCE.
-
- (_Journal des Économistes_, Décembre 1846.)
-
-Il n'est certainement aucun peuple qui se brûle à lui-même autant
-d'encens que le peuple français, quand il se considère en masse, et,
-pour ainsi dire, en nation abstraite. «Notre terre est la terre des
-braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyauté par
-excellence; nous sommes généreux et magnifiques; nous marchons à la
-tête de la civilisation, et ce qu'ont de mieux à faire tous les
-habitants de cette planète, c'est de recevoir nos idées, d'imiter nos
-moeurs et de copier notre organisation sociale.»
-
-Que si nous venons, hélas! à nous considérer classe par classe,
-fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du
-dithyrambe n'arrivent plus à notre oreille, mais elles font place à
-une clameur d'accusations, à un feu croisé de reproches, qui, s'ils
-étaient vrais, nous réduiraient à accepter humblement la terrible
-condamnation de Rousseau. «Peuple français, tu n'es peut-être pas le
-plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.»
-
-Écoutez, en effet, ce que disent les Députés des Ministres, les
-Électeurs des Députés, les Prolétaires des Électeurs! Selon le
-Commerce, le temple de Thémis est une forêt noire; suivant la
-Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si
-l'esprit d'association ne se développe que lentement, le faiseur
-d'entreprises s'en prend à la défiance qu'éprouve l'actionnaire, et
-l'actionnaire à la défiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le
-paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prêt à faire
-feu sur ses frères; l'artisan, un être anormal qui n'est plus retenu
-par le frein des croyances sans l'être encore par celui de l'honneur.
-Enfin, si la moitié ou le quart seulement de ces récriminations
-étaient fondées, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genève
-nous a traités avec ménagement.
-
-Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une façon tout
-opposée envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les
-accablons de nos mépris. «Méfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche
-que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intérêt, son but
-l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus
-de la force.»--Mais, en détail, nous lui élevons un piédestal afin de
-la mieux admirer. «Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'État!
-quel patriotisme dans ses représentants quelle habileté dans ses
-manufacturiers! quelle audace dans ses négociants! Comment
-l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de
-capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyauté? Voyez
-ses fermiers, ses ouvriers, ses mécaniciens, ses marins, ses cochers,
-ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.»
-
-Mais cette admiration outrée se manifeste surtout par le plus sincère
-de tous les hommages: _l'imitation_.
-
-Les Anglais font-ils des conquêtes? Nous voulons faire des conquêtes,
-sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de
-famille à pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des
-colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne
-coûtent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous
-voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut être
-recherché par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort
-inutile à une démocratie dont le sol fractionné n'admet guère la chasse,
-même à pied. Voyons-nous enfin leur population déserter les campagnes
-pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomérer dans les villes
-manufacturières, se matérialiser dans de vastes usines? aussitôt notre
-législation, sans égard à la situation, à l'aptitude, au génie de nos
-concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appât de faveurs
-dont ils supportent, en définitive, tous les frais, vers les mines, les
-grandes usines, et les villes manufacturières.--Qu'il me soit permis
-d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que
-j'ai à traiter.
-
-Il est constaté que les deux tiers de la population habitent, en
-Angleterre, les villes, et en France, la campagne.
-
-Deux circonstances expliquent ce phénomène.
-
-La première, c'est la présence d'une aristocratie territoriale. Au
-delà du détroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer à la
-culture du sol des moyens mécaniques et paraissent même rendre plus
-profitable l'extension du pâturage.
-
-D'un autre côté, la situation géographique de l'Angleterre, placée
-entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux
-hémisphères, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de
-pente de ses rivières qui donne tant de puissance aux marées,
-l'abondance de ses mines de fer et de houille, le génie patient,
-ordonné, mécanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui
-naissent d'une position insulaire, tout cela la rend éminemment propre
-à remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres
-peuples, à l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie:
-la fabrication et le voiturage des produits.
-
-Lors donc que la Grande-Bretagne aurait été abandonnée par le génie de
-ses hommes d'État au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait
-pas cherché à étendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait
-employé sa puissance qu'à faire régner la liberté du commerce et des
-mers, il n'est pas douteux qu'elle ne fût parvenue à une grande
-prospérité, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, à un
-degré de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui
-contester.
-
-Mais, parce qu'ailleurs cette émigration de la campagne à la ville
-s'est opérée naturellement, était-ce une raison pour que la France dût
-chercher à la déterminer par des moyens artificiels?
-
-À Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici d'une manière générale
-contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant véhicule du
-progrès. L'invention est au génie, l'imitation est à tous. C'est elle
-qui multiplie à l'infini les bienfaits de l'invention. En matière
-d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de
-dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie
-quelquefois, au bout de chaque expérience il y a une pierre de touche,
-_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus
-logique, le plus péremptoire des redresseurs de torts. Il ne se
-contente pas de dire: «l'expérience est contre vous.» Il empêche de la
-poursuivre, et cela forcément, sans appel, avec autorité; car la
-raison ne fût-elle pas convertie, la bourse est à sec.
-
-Mais quand l'_imitation_ est imposée à tout un peuple par mesure
-administrative, quand la loi détermine la direction, la marche et le
-but du travail, il ne reste plus qu'un souhait à faire: c'est que
-cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment où elle
-donne une impulsion déterminée à l'industrie, celle-ci doit suivre
-toujours une voie funeste.
-
-Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position
-géographique, la constitution de son régime foncier, le génie de ses
-habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on
-pousserait la population des travaux agricoles aux travaux
-manufacturiers et du champ à l'usine? Si la fabrication était plus
-profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le
-profit a assez d'attrait par lui-même. Si elle l'est moins,--en
-déplaçant les capitaux et le travail, en faisant violence à la nature
-physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la
-nation.
-
-Je ne m'attacherai pas à démontrer que la France est essentiellement
-un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais
-entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que
-toutes les fabriques, tous les arts doivent en être bannis. Qui
-pourrait avoir une telle pensée? Je dis qu'abandonnée à ses instincts,
-à sa pente, à son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les
-facultés se distribueraient entre tous les modes d'activité humaine,
-agriculture, fabrication, arts libéraux, commerce, navigation,
-_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours
-harmoniques, toujours calculées pour faire sortir de chaque effort le
-plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'être
-contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la
-fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal à
-l'accessoire, quoiqu'il en puisse être tout différemment en
-Angleterre.
-
-On nous accuse, nous partisans du libre-échange, de copier servilement
-un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a été servile,
-maladroite, inintelligente, c'est assurément le régime que nous
-combattons, le régime protecteur.
-
-Examinons-en les effets sur l'agriculture française.
-
-Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci décuplent
-le revenu des terres avec une facilité sans égale), tous les
-agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque à
-notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque
-aussi des lumières; mais l'art arrive avec les moyens d'améliorer, et
-il n'est paysan si routinier qui ne sût fort bien placer sur sa
-métairie ses épargnes à bon intérêt, s'il en pouvait faire.
-
-La plus petite amélioration de détail exige des avances; à plus forte
-raison une amélioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos
-voitures de transport? Vous êtes entraîné à élargir, niveler, et
-graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous défricher? Outre qu'il y
-faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer à augmenter les frais
-de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous
-vient-il dans l'idée de faire faire à votre exploitation ce pas plus
-décisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de
-substituer à la culture de deux céréales avec jachère, un assolement
-où céréales, plantes sarclées, végétaux textiles et fourrages divers
-viennent occuper tour à tour chaque division du sol, dans un ordre
-régulier? Malheur à vous, si vous n'avez pas prévu la très-notable
-augmentation de capital qui vous est nécessaire? Dès qu'un tel
-changement s'introduit dans le domaine, une activité inaccoutumée se
-manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les
-têtes et les bras. La jachère, les prairies permanentes, les pâturages
-sont soumis à l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les
-semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient;
-et le temps est passé où l'on pouvait se contenter d'instruments
-grossiers fabriqués en famille. Les semences de trèfle, de lin, de
-colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de
-gros débours. Mais c'est surtout le département des étables, soit
-qu'on y entretienne des vaches laitières, des boeufs à l'engrais, ou
-des moutons de races perfectionnées, qui devient un véritable atelier
-industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de
-déception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce système,
-pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler
-peut-être le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui présentait
-5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entrée et
-sortie,--pour être amenée à donner 10,000 fr. de profit, devra
-présenter un compte de dépenses et de recettes de 60 à 80,000 francs.
-
-Les avantages de la culture perfectionnée sont tellement clairs,
-tellement palpables, ils ont été démontrés dans tant de livres
-répandus à profusion, proclamés par tant d'agronomes dont l'expérience
-est incontestable, confirmés par tant d'exemples, que, s'il n'a pas
-été fait plus de progrès, il faut bien en chercher la cause ailleurs
-que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine,
-que, fort routinièrement, on accuse toujours de tout. Les
-agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde;
-et le bien-être ne leur répugne en aucune façon. D'ailleurs, il y a
-partout des hommes disposés à combattre cette nature de résistance. Ce
-qui a manqué, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est là ce qui
-a réduit les tentatives à un bien petit nombre, et, dans ce petit
-nombre, c'est là ce qui a entraîné tant de revers.
-
-Les agronomes les plus renommés, les Young, les Sinclair, les
-Dombasle, les Pictet, les Thaër, ont recherché quel était le capital
-qui serait nécessaire pour amener les pratiques au niveau des
-connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je
-ne les produirai pas ici. Je me bornerai à dire que ces avances
-doivent être d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite,
-et que, pour la France, ce ne serait peut-être pas trop d'un capital
-égal en valeur à la valeur du sol lui-même.
-
-Mais si un énorme supplément de capital est indispensable au
-perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'espérer qu'elle le
-tire de son propre sein?
-
-Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit
-tous à la recherche de ce problème: _Faire refluer les capitaux vers
-l'agriculture_. Tantôt on a songé à réformer notre _régime
-hypothécaire_. On devrait supposer _à priori_, a-t-on dit avec raison,
-que le prêteur sur hypothèque ne recherche pas un taux d'intérêt
-supérieur à la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au
-prêt et qu'elle est même assujettie à des chances (ravages pour cause
-d'inondation, insolvabilité des fermiers, etc.) dont le prêt est
-exempt. Cependant un emprunt sur hypothèque revient à 6, 7 et 8 pour
-100, tandis que la rente du sol ne dépasse pas 3 ou 4 pour 100; d'où
-l'on a conclu que notre système hypothécaire doit être entaché de
-nombreuses imperfections.
-
-D'autres ont imaginé des banques agricoles, des institutions
-financières qui auraient pour résultat de mobiliser le sol et de le
-faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la
-circulation.--Il y en a qui veulent que le prêt soit fait par l'État,
-c'est-à-dire par l'impôt, cet éternel et commode point d'appui de
-toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort
-en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants,
-d'_organisation_ ou _réorganisation du travail_, _association du
-travail et du capital_, _phalanstères_, etc., etc.
-
-Ces moyens peuvent être fort bons, on peut en attendre d'excellents
-effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais à produire,
-c'est de _créer_ de nouveaux moyens de production. Déplacer les
-capitaux, les détourner d'une voie pour les attirer dans une autre,
-les pousser alternativement du champ à l'usine et de l'usine au champ,
-voilà ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en
-augmenter la masse, à un moment donné; vérité bien simple et
-constamment négligée.
-
-Ainsi, si la réforme du régime hypothécaire parvenait à attirer une
-plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne
-pourrait être qu'en le détournant de l'industrie proprement dite, des
-prêts à l'État, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation
-d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes
-filatures, en un mot des diverses issues ouvertes à son activité.
-
-Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire
-cette évolution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une
-cause, également artificielle, n'a pas déterminé en lui l'évolution
-contraire?
-
-Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines
-entreprises ont aspiré le capital agricole.
-
-Cette cause, je l'ai déjà dit, c'est l'imitation mal entendue du
-régime économique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorisée par la
-loi, de devenir, avant le temps, un peuple éminemment manufacturier,
-en un mot, c'est _le système protecteur_.
-
-Si le travail, les capitaux, les facultés eussent été abandonnés à
-leur pente naturelle, ils n'auraient pas déserté prématurément
-l'agriculture, alors même que chaque Français eût été saisi de
-l'anglomanie la plus outrée. Il n'y a pas d'anglomanie qui détermine,
-d'une manière permanente, un homme à ne gagner qu'un franc au lieu de
-deux, un capital à se placer à 10 pour 100 de perte, au lieu de 10
-pour 100 de profit. Sous le régime de la liberté, le résultat est là
-qui avertit à chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13].
-
-[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais quand l'État s'en mêle, c'est tout différent; car quoiqu'il ne
-puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit
-bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire
-que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes
-plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de
-la communauté, attirer vers elle l'activité des citoyens, par un
-déplorable déplacement du capital, et, les forçant à l'_imitation_,
-réduire l'anglomanie en système.
-
-L'État donc, voulant implanter en France, selon l'expression
-consacrée, certaines industries manufacturières, a été conduit à
-prendre les mesures suivantes:
-
-1º Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqués au
-dehors;
-
-2º Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqués au
-dedans;
-
-3º Avoir des colonies et les forcer à consommer nos produits, quelque
-coûteux qu'ils soient, sauf à forcer le pays à consommer, bon gré mal
-gré, les produits coloniaux.
-
-Ces moyens sont différents, mais ils ont ceci de commun qu'ils
-soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une
-cotisation nationale transforme en bénéfice.--Ce qui perpétue ce
-régime, ce qui le rend populaire, c'est que le bénéfice crève les
-yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperçue[14].
-
-[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
-tome V, page 363.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Les publicistes, qui savent que l'intérêt du consommateur est
-l'intérêt général, proscrivent de tels expédients. Mais ce n'est pas
-sous ce point de vue que je les considère dans cet article; je me
-borne à rechercher leur influence sur la direction du capital et du
-travail.
-
-L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de
-bonne foi le régime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si
-cette portion d'industrie que ce système fait surgir était alimentée
-par des capitaux tombés du ciel. Sans cette supposition toute
-gratuite, il leur serait impossible d'attribuer à des mesures
-restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail
-national_.
-
-Quelque onéreuse que soit sous un régime libre la production d'un
-objet, dès qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_.
-Les capitaux sont sollicités vers ce genre d'entreprise par la hausse
-artificielle du prix. Mais n'est-il pas évident qu'au moment où le
-décret est rendu il y avait dans le pays un capital déterminé? Une
-partie de ce capital était employée à produire la chose qui
-s'échangeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit
-national est moins demandé, son prix baisse, et le capital tend à
-déserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire à l'objet
-exotique renchérit, et le capital se trouve poussé vers cette nouvelle
-voie. Il y a évolution, mais non création de capital; évolution, et
-non création de travail. L'un entraîne l'autre du champ à l'atelier,
-du labour à l'usine, de France en Algérie. Entre les partisans de la
-liberté et ceux de la protection, la question se réduit donc à ceci:
-la direction artificielle, imprimée au capital et au travail,
-vaut-elle mieux que leur direction naturelle?
-
-Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait
-monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin à la
-mécanique. Certes, on ne prétendra pas que ces 5,000 francs, il les
-avait tirés du néant. Il les devait à ses sueurs et à ses épargnes. Il
-aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque
-manière qu'il l'eût fait, ils auraient, en définitive, payé de la
-main-d'oeuvre; car je défie qu'on me prouve qu'une dépense quelconque
-soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antérieur.
-
-Ce qui est arrivé à mon ami est arrivé à tous ceux qui se sont lancés
-dans les industries privilégiées; et il me semble impossible qu'on se
-refuse à reconnaître qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de création,
-mais de direction de capital et de travail.
-
-Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature eût tenu ses
-promesses, ces 5,000 francs ont-ils été plus productifs qu'ils ne
-l'eussent été sur la ferme?
-
-Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considère
-l'ensemble des intérêts nationaux.
-
-Car, si mon ami a tiré 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force
-est intervenue pour contraindre le consommateur à lui payer un tribut.
-Ce tribut entre peut-être pour les deux tiers ou les trois quarts dans
-ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs
-auraient donné et _au delà_ de quoi payer à l'étranger le filage
-exécuté en France. Et la preuve, c'est le fait même qu'il a fallu la
-_force_ pour en déterminer la déviation.
-
-Il me semble qu'on doit commencer à entrevoir comment le régime
-protecteur a porté un coup funeste à notre agriculture.
-
-Il lui a nui de trois manières:
-
-1º En forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation,
-fer, instruments aratoires, vêtements, etc., et en empêchant ainsi la
-formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole;
-
-2º En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries
-protégées;
-
-3º En décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle
-eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le
-régime de la liberté, la France eût demandés au dehors.
-
-La première proposition est évidente de soi; je crois avoir insisté
-assez sur la seconde; la troisième me paraît présenter le même degré
-de certitude.
-
-Lorsqu'un homme, un département, une province, une nation, un
-continent, un hémisphère même, s'abstiennent de produire une chose
-parce que les frais de création dépassent ceux d'acquisition, il ne
-s'ensuit nullement, comme on le répète sans cesse, que le travail de
-cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce
-qu'eût exigé cette création; il s'ensuit seulement qu'une part de ce
-travail est consacrée à produire les moyens d'acquisition, et une
-autre, restée disponible, à satisfaire d'autres besoins. Cette
-dernière est le profit net de l'échange[15].
-
-[Note 15: V. le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Un tailleur donne tout son temps à la confection des vêtements. Il
-serait bien mauvais _praticien_, s'il en détachait trois heures pour
-faire des souliers, et plus mauvais _théoricien_, s'il s'imaginait
-avoir par là allongé sa journée.
-
-Il en est de même d'un peuple. Quand le Portugal veut à toute force
-faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurément,
-s'il ne s'aperçoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de
-l'oranger, qu'il se prive des moyens d'améliorer le lit et de
-défricher les rives du Tage. D'un autre côté, si l'Angleterre, par des
-mesures coercitives, force les capitaux à élever la vigne et l'oranger
-en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient
-mieux employées dans ses fabriques. Encore une fois, il y a là
-évolution, et non accroissement des moyens de production.
-
-Ainsi, en même temps que le régime prohibitif a enlevé à l'agriculture
-la faculté de s'améliorer, il lui en a ôté l'occasion; car à quoi bon
-produire les objets, céréales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour
-acquitter des services étrangers qu'il n'est pas permis d'acheter?
-
-Si le régime protecteur ne nous eût pas entraînés à imiter les
-Anglais, il est possible que nous ne les égalerions pas dans ces
-industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain
-que nous aurions développé, bien plus que nous ne l'avons fait, celles
-qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes
-seraient reboisées, nos fleuves contenus, notre sol sillonné de
-canaux et soumis à l'irrigation, la jachère aurait disparu, des
-récoltes variées se succéderaient sans interruption sur toute la
-surface du pays; les campagnes seraient animées, les villages
-offriraient à l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et
-du progrès. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital
-dans la voie des améliorations agricoles; des hommes de mérite
-auraient tourné vers les champs l'activité, les lumières et l'énergie
-que d'injustes faveurs ont attirées vers les manufactures. Il y aurait
-peut-être quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou
-dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais
-il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos
-coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force
-défensive, pour l'indépendance, pour la sécurité, pour le bien-être,
-pour la dignité, pour la sécurité de notre population, je ne pense pas
-que nous eussions rien à envier à nos voisins.
-
-On objectera peut-être que, dans ce cas, la nation française eût été
-purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise
-n'eût été exclusivement manufacturière. Chez l'une, le grand
-développement de la fabrication eût encouragé l'agriculture. Chez
-l'autre, la prospérité de l'agriculture eût favorisé la fabrication;
-car malgré la liberté la plus complète dans les relations des peuples,
-il y a toujours des matières premières qu'il est avantageux de mettre
-en oeuvre sur place. On peut même concevoir (et pour moi du moins
-c'est un phénomène qui n'a rien d'étrange) que, produisant beaucoup
-plus de matières premières, la France en envoyât une grande partie se
-manufacturer en Angleterre, et en eût encore assez à fabriquer chez
-elle pour que son industrie manufacturière dépassât l'activité que
-nous lui voyons aujourd'hui; à peu près comme Orléans a probablement
-plus d'industrie, malgré tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris
-n'existait pas.
-
-Mais ces manufactures, nées à l'air de la liberté, auraient le pied
-sur un terrain solide, inébranlable, et elles ne seraient pas à la
-merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe.
-
-
-8.--INANITÉ DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE.
-
- 31 Janvier 1847.
-
-Si les agriculteurs, que le passé a si peu instruits, ne commencent
-pas à ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient étrangement
-séduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot même,
-_protection_.--_Être protégé!_--Et pourquoi pas, quand on le peut?
-Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui améliorent nos
-prix de vente, écartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous
-enrichissent guère, retardent au moins notre ruine?--Voilà ce qu'ils
-disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au
-fond des choses.
-
-La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur
-national les marchés étrangers, au moins dans une certaine mesure, lui
-réservant en compensation le marché national.
-
-Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchés extérieurs,
-cela est évident de soi. Pour s'en convaincre, il suffît de se
-demander ce qui arriverait si la protection était poussée jusqu'à sa
-dernière limite. Supposons que tous les produits étrangers fussent
-prohibés. En ce cas, nous n'aurions aucun payement à exécuter au
-dehors, et, par conséquent, nous n'exporterions rien. Sans doute,
-l'étranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter
-quelques objets contre des écus. Mais bientôt l'argent abonderait chez
-nous, il y serait déprécié; en d'autres termes, nos produits seraient
-chers et nous ne pourrions plus en vendre. La défense de rien importer
-équivaudrait à celle de rien exporter.
-
-Dans aucun pays, le système protecteur n'a été poussé jusque-là. Par
-cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais complétement.
-On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on
-va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et
-principalement, le produit agricole.
-
-Le système protecteur repose sur cette méprise: il considère dans
-chaque produit, non point son utilité pour la consommation, mais son
-utilité pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il
-procure du travail aux maîtres de forges, le blé est utile en ce qu'il
-procure du travail au laboureur, etc. C'est là une absurde pétition de
-principe. Mais cette absurdité, fort difficile à démêler à l'égard de
-beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles,
-quand le besoin s'en fait sentir. Dès que la disette arrive, les
-esprits les plus prévenus comprennent parfaitement que le blé est fait
-pour l'estomac, et non l'estomac pour le blé.--Et voilà pourquoi, aux
-premiers symptômes de famine, la théorie protectrice s'évanouit, et la
-porte s'ouvre aux blés étrangers.
-
-Ainsi, la protection à la plus importante des productions agricoles,
-celle des céréales, est complétement illusoire; car elle ne manque
-jamais d'être retirée, précisément aux époques où elle aurait quelque
-efficacité.--Quand la récolte est bonne, il n'y a pas à craindre
-l'invasion des blés étrangers, et notre loi stipule la protection,
-mais ne l'opère pas. Quand la récolte manque, c'est alors que
-l'introduction du blé étranger est provoquée par la différence des
-prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui
-consiste à voir l'utilité des choses au point de vue du producteur
-national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer
-notre législation.--Et c'est précisément alors qu'il la déserte.
-Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim
-fait bientôt prévaloir la vérité du principe contraire, l'intérêt du
-consommateur.
-
-Aussi, le blé est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'échelle
-mobile, parce que c'est la seule chose où la vérité des principes ait
-surmonté les préjugés protectionnistes. La cherté du fer et du drap
-est certainement de la même nature que la cherté du blé. Elle produit
-des inconvénients, sinon égaux, au moins du même ordre, et qui ne
-diffèrent que par le degré. Mais la loi maintient la cherté du fer et
-du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire,
-parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de
-blé, elle ne laisse pas faire. Aussi le blé n'est protégé que dans les
-années d'abondance, c'est-à-dire qu'il n'est pas protégé du tout.
-
-Car si le tarif, en fait de blé, eût été conséquent à son principe et
-fidèle à l'intérêt producteur, voici comment il eût raisonné
-(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matière):
-
-«Je dois assurer à l'agriculteur le prix de revient de son blé.
-L'année dernière, l'agriculteur a labouré, hersé, ensemencé et sarclé
-son champ, qui lui a donné 10 hectolitres de blé. Ses avances et sa
-juste rémunération s'élèvent à 180 fr.--Il a vendu son blé à 18 fr. Il
-doit être satisfait.--Cette année il a fait les mêmes avances en
-labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a trompé son
-attente, et il n'a que 5 hectolitres de blé. Il faut donc qu'il le
-vende à 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai été décrété précisément
-pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de
-revient.»
-
-Or, c'est justement cette année-là que le tarif déserte son principe
-et dit: L'intérêt des estomacs est l'intérêt dominant.--Il embrasse
-ainsi _involontairement_ le principe de la liberté, le seul principe
-vrai et raisonnable, et il ouvre les portes.
-
-Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient
-quand ce prix est assuré par la nature des choses, et ne s'en mêle
-plus quand son intervention serait efficace.
-
-Mais ce n'est pas tout.--Une législation basée sur un principe faux
-s'arrête toujours avant les dernières conséquences, parce que les
-dernières conséquences d'un faux principe sont elles-mêmes d'une
-absurdité qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux
-produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont
-ceux dont l'utilité, pour le consommateur, est tellement palpable,
-qu'à leur égard le vrai principe se fait jour malgré qu'on en ait.
-Pour tâcher de réconcilier ici les principes, on a fait de ces
-produits une classe qu'on appelle _matières premières_; et puis on a
-dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16].
-Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilité de ces
-choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous
-sommes forcés, sinon de rendre hommage explicitement à la vérité des
-principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf à
-mettre nos doctrines, à l'abri, en entassant subtilités sur
-subtilités.
-
-[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout
-de leur nez, ils sauraient à quoi cela mène. Car une chose est bien
-claire: c'est que le régime restrictif, après leur avoir donné, quant
-aux céréales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera
-aussi en première ligne, grâce à la fameuse théorie des matières
-premières, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits
-agricoles.
-
-Et quand les agriculteurs auront livré leurs produits aux
-manufacturiers au prix fixé par l'universelle concurrence, ils
-rachèteront ces mêmes produits façonnés en toile et en drap, aux prix
-du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en
-France: le travail agricole non privilégié, et le travail
-manufacturier privilégié.--L'effet de ce régime sera de faire sortir
-de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les
-pousser vers les fabriques, jusqu'à ce que ces deux grands effets
-définitifs se produisent:
-
-1º La concurrence intérieure, parmi les fabricants, leur arrachera les
-profits que la protection avait prétendu leur conférer;
-
-2º Un grand déplacement se sera opéré, une grande déperdition de
-forces se sera accomplie; pendant que les débouchés extérieurs seront
-fermés à nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur,
-dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les
-débouchés intérieurs; et l'industrie manufacturière portera le double
-châtiment de ses prétentions injustes et de ses funestes erreurs.
-
-On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est
-celle de la _Justice_.
-
-Certainement, nous ne chercherons pas à nous concilier la classe
-agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle
-ne doit pas être, qu'elle ne peut pas être et qu'elle n'est pas
-protégée; que la protection dont elle croit jouir, quant aux céréales,
-est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matières
-premières_ va lui échapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas
-donner aux agriculteurs des _suppléments de prix_, au moyen de taxes
-(qu'ils payent eux-mêmes pour les deux tiers), il ne faut pas du
-moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _suppléments
-de prix_ aux maîtres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux
-actionnaires de mines. Liberté, justice, égalité pour tout le monde.
-
-
-9.--L'ÉCHELLE MOBILE.
-
- 24 Janvier 1847.
-
-Le gouvernement a demandé que le jeu de l'échelle mobile fût suspendu
-pendant les huit mois qui sont devant nous. Hélas! que n'a-t-il la
-puissance de donner à cette mesure un effet rétroactif et de faire que
-l'échelle mobile ait été suspendue pendant les huit mois qui viennent
-de s'écouler! Nous n'en serions pas où nous en sommes; la _crise des
-subsistances_ et la _crise financière_ auraient probablement passé
-inaperçues.
-
-Notre loi céréale séduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et
-d'impartialité.
-
-Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entrée se ferme
-d'elle-même et l'agriculteur n'est pas ruiné.--Y a-t-il disette? La
-porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affamé.
-Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si
-prévoyante, et personne n'a à se plaindre.
-
-Mais, dans l'application, ce nivellement si désiré rencontre des
-difficultés qu'on n'avait pas prévues et qu'on n'a pas assez étudiées.
-D'abord, comment se reconnaît l'abondance ou la disette? par le prix.
-Et comment signifier à la douane, _à chaque instant donné, le prix
-réel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relâcher ses
-exigences? Évidemment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le
-prix réel qui sert de règle, mais un prix ancien, fictif, résultat de
-moyennes fort difficiles à constater, en sorte que l'action de la loi
-n'a de relations qu'avec un état de choses passé, que l'on suppose
-fort gratuitement durer encore quand elle opère.
-
-Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu créer, des marchés
-qu'il a fallu prendre pour types, des prix régulateurs, des prix
-moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres
-grains, toutes choses qui ne constituent qu'une série de fictions,
-modifiées par d'autres fictions, le tout érigé chaque mois en corps de
-système.
-
-Et voilà sur quelles bases on veut que le commerce établisse ses
-opérations! Le commerce a bien assez des chances que lui présentent
-les variations naturelles des prix, sans s'exposer à toutes celles qui
-résultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du blé, on
-consent à s'exposer à perdre sur la vente, mais non à ce que la vente
-elle-même soit défendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'état
-actuel des choses, il n'y a aucune régularité dans les opérations
-commerciales relatives au blé, et, par conséquent, aucune fixité dans
-le taux de la subsistance.
-
-La question est de savoir si, avec une entière liberté d'importation
-et d'exportation, on n'approcherait pas plus sûrement de ce
-nivellement si recherché, de cette régularité des prix si précieuse.
-
-Supposons que la liberté commerciale fût le droit des nations, et
-cherchons à nous rendre compte de ce qui serait arrivé cette année.
-
-Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y eût pas eu une crise des
-subsistances. Sous quelque régime que ce soit, la perte d'une récolte
-ne saurait être une chose indifférente. Il aurait fallu, pour vivre,
-avoir recours aux blés étrangers et, par conséquent, les payer. Il y
-aurait donc eu probablement un dérangement dans l'alimentation du
-peuple, et un dérangement corrélatif dans la circulation monétaire.
-
-Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas été
-adoucies et affaiblies!
-
-Dès les premiers symptômes du déficit de la récolte, la spéculation
-eût commencé son oeuvre. Elle aurait préparé ses moyens dans tous nos
-ports de l'Océan et de la Méditerranée. On n'aurait pas vu des grains
-devant être consommés à Bayonne aller se dénationaliser à Gênes et
-acquitter les droits à Cherbourg. On aurait fait des achats
-considérables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux États-Unis, en
-temps opportun. Ces approvisionnements se seraient présentés, par
-arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du
-besoin qui s'y serait manifesté. Les moyens de transport pour
-l'intérieur se seraient organisés avec ensemble. On n'aurait pas vu
-des masses énormes arriver le même jour, sans savoir comment se faire
-interner, mais soumises à une hâte fiévreuse par la crainte de quelque
-dérangement dans le jeu de notre échelle mobile. La hausse eût été
-moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre à
-frapper et à exalter les imaginations.
-
-Il est permis de croire que l'ensemble des achats à l'étranger se fût
-fait à des prix moins élevés. Nous ne savons pas ce qui se passe dans
-les ports de la mer Noire; mais nous serions bien trompés si des
-ordres considérables, plus ou moins imprévus, se manifestant
-subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale
-des prix. Probablement ce qui est arrivé ici, pour le transport du
-point de débarquement au lieu de consommation, a dû se répéter là-bas
-pour le transport du lieu de production au port d'embarquement.
-Probablement les détenteurs de blés, les entrepreneurs de charrois,
-les capitaines de navires ont tiré parti de l'empressement convulsif
-que chacun mettait à parcourir vite, coûte que coûte, le cercle de la
-spéculation. Quand on peut être accueilli en France par une loi qui
-vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas à quelques frais.
-
-Si donc le grain fût arrivé successivement, depuis l'instant où le
-besoin s'est fait sentir, s'il eût coûté moins cher de prix d'achat,
-s'il eût occasionné moins de frais, soit pour le transport par mer,
-soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le
-résultat évident est que nous aurions été mieux approvisionnés et à un
-taux moins élevé.
-
-En outre, nous aurions eu moins d'argent à payer aux étrangers, soit
-pour le blé lui-même, soit pour les frais accessoires. L'exportation
-du numéraire eût été moindre et répartie sur un temps plus long. En
-d'autres termes, la crise monétaire eût été moins sensible.
-
-Ce n'est pas tout encore; sous un régime de liberté commerciale établi
-de longue main, les peuples qui nous envoient des céréales se seraient
-accoutumés à consommer des produits de notre travail et de notre
-industrie. Nous les payerions en grande partie en étoffes, en
-instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de
-métaux précieux aurait été neutralisée dans la même proportion.
-
-La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du
-peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation.
-Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de
-cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les
-malheurs publics révèlent le vice, _puisqu'on la met de côté_, n'a
-pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces
-tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en
-temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que
-nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de
-suspendre momentanément la loi. Comme ce malade à qui l'on dit: Ce qui
-aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais régime
-hygiénique.--Eh bien! répondit-il je vais le suspendre..... _tant que
-je souffrirai_.
-
-
-10.--L'ÉCHELLE MOBILE ET SES EFFETS.
-
- 1er Mai 1847.
-
-Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions
-de le lire avec impartialité.
-
-Les agriculteurs tiennent à l'_échelle mobile_, et il ne faut pas en
-être surpris. Cette législation se présente avec toutes les apparences
-de la modération et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose
-est celui-ci: Assurer à l'agriculture un prix rémunérateur. Quand le
-blé tend à descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au
-producteur. Quand il tend à le dépasser, elle défend l'intérêt du
-consommateur.
-
-Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui
-s'éloigne de toute exagération? En tous pays, le blé a certainement un
-_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assuré à
-l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la
-subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre côté, l'estomac a
-aussi ses droits, et une fois le prix rémunérateur atteint, il n'est
-pas juste que le vendeur soit le maître absolu de l'acheteur. Si donc
-le prix dépasse le taux normal, l'importation sera facilitée. La digue
-s'élève ou s'abaisse selon que l'inondation est à craindre ou à
-désirer. Tout le monde ne doit-il pas être satisfait?
-
-On se promet aussi de ce système un autre avantage: la fixité des
-prix. Ce simple mécanisme, dit-on, tend évidemment à contenir les
-grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa période croissante,
-prévient l'encombrement, comme dans sa période décroissante, il
-prévient la disette. L'excessif bon marché est ainsi rendu aussi
-impossible que l'excessive cherté, et tout est pour le mieux dans le
-meilleur des mondes.
-
-Nous nous proposons d'exposer les effets de cette législation en
-Angleterre. On sait que _l'échelle mobile_ était la même, _quant au
-principe_, des deux côtés de la Manche. Il n'y avait de différence que
-_dans le degré_. La loi française ne place pas aussi haut que la loi
-anglaise le _taux normal_ du blé. Toutes deux ont donc dû opérer _dans
-le même sens_, quoique _avec des intensités différentes_; et, si nous
-découvrons les conséquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour
-assurés que les conséquences de l'autre ont été analogues, quoique
-moins tranchées. C'est un pendule observé au point le plus éloigné du
-pivot, parce que c'est là que les oscillations sont le plus sensibles.
-Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la
-tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre
-motif nous détermine à étudier l'échelle mobile par les effets qu'elle
-a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique
-anglaise nous offre plus de matériaux que celle de notre pays.
-
-Pendant les dernières années de la guerre, le prix du blé s'était
-maintenu en Angleterre à 106 et jusqu'à 122 sh. le quarter.--En 1814,
-il tomba à 72 sh., et en 1815, à 63 sh. Ces prix, si inférieurs à ceux
-auxquels on était habitué, effrayèrent les agriculteurs. Le
-gouvernement conçut l'idée de maintenir le blé, par l'intervention de
-la loi, à un _taux normal_. Il procéda à une enquête, consulta les
-propriétaires et les fermiers. Ceux-ci, alléguant la cherté des
-terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre,
-etc., affirmèrent que le vrai _prix de revient_ du blé en Angleterre
-était de 90 à 100 sh. C'est sur cette donnée que fut basée la loi de
-1815. Elle disposa que le blé étranger serait entièrement prohibé,
-tant que le blé indigène n'aurait pas persévéré, pendant trois mois, à
-un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.)
-
-La promesse légale d'un prix aussi élevé eut bientôt ses effets
-naturels. L'on fonda sur la culture des céréales de grandes
-espérances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des
-terres à exploiter. La rente s'éleva, ce qui amena le haut prix des
-terres elles-mêmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au
-sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital
-factice dont le consommateur de blé devait payer l'intérêt.
-
-Cependant les agriculteurs commencèrent leurs opérations. Elles ne se
-réglèrent pas sur les besoins du pays, indiqués par le taux naturel du
-blé, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait
-la perspective d'énormes profits. Aussi on ensemença en blé les terres
-des qualités les plus inférieures, on défricha des landes et des
-marais, on les fertilisa avec des engrais achetés fort cher et venus
-de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une
-portion tout à fait inusitée du capital national déserta les autres
-canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations
-agricoles; et un homme d'État contemporain nous apprend qu'à cette
-époque le sol de l'Angleterre fut littéralement pavé de guinées.
-
-Nous devons faire observer ici qu'à ce grand développement de
-l'agriculture répondit une crise commerciale et industrielle. Cela
-s'explique aisément: d'un côté, le capital désertait le commerce et
-les manufactures, et, d'un autre côté, la cherté de la subsistance
-forçait le gros du public à restreindre toutes ses autres
-consommations.
-
-Mais quelle était la situation des agriculteurs? Il est facile de
-comprendre qu'alors même que le haut prix du blé se serait maintenu,
-tout n'aurait pas été profit pour eux.
-
-D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des
-capitaux à un taux élevé et, en outre, ils cultivaient de mauvaises
-terres par des procédés fort dispendieux. Il saute aux yeux que le
-_prix de revient_ était beaucoup plus élevé pour eux qu'il ne l'eût
-été sous un régime libre, et qu'ils étaient loin de profiter de toute
-la charge imposée au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu
-le blé à 1,000 sh. au lieu de 80, il y eût eu évidemment perte sèche
-pour la nation, si ce prix eût déterminé les agriculteurs à semer du
-blé jusque dans les galeries houillères de la Cornouailles, et s'il
-leur fût revenu à eux-mêmes à 990 sh.
-
-Mais le prix fût-il maintenu à 80 sh.?
-
-On prévoit d'avance qu'il ne put en être ainsi. La fiévreuse activité
-imprimée à la culture du froment, par les promesses de la loi, ne
-tarda pas à jeter sur les marchés anglais des approvisionnements
-inconsidérés; et les prix baissèrent successivement comme suit:
-
- 1817 94 sh.
- 1818 83
- 1819 72
- 1820 65
- 1821 54
- 1822 45
-
-Soit la moitié environ du prix promis par la loi. Quelle déception!
-
-Et remarquez que ce même blé, qu'on était forcé de vendre à 45 sh.,
-revenait fort cher, puisqu'il n'avait été amené à l'existence que par
-des efforts dispendieux.
-
-Aussi la fin de cette période d'avilissement dans les prix fut marquée
-par une épouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruinés; les
-lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres
-maudirent la culture du froment, naguère l'objet de tant d'espérances.
-On convertit les terres arables en pâturages, calculant qu'elles
-donneraient un meilleur revenu livrées à la dépaissance des bestiaux
-que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu'à cette époque fut
-pratiquée, très en grand, l'opération appelée _Clearance_, qui ne
-consistait en rien moins qu'à raser des villages entiers, à en chasser
-les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine à la race
-humaine.
-
-Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reçut une
-impulsion également désordonnée et non moins funeste. Le capital
-revenait en masse de l'agriculture à l'industrie. En admettant que la
-consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de blé,
-la dépense du pays pour la nourriture présentait, comparativement aux
-années de cherté, une économie annuelle de 32 millions de livres
-sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi énorme de fonds
-disponibles, à un moment donné et inattendu, occasionna comme une
-pléthore dans la circulation. Il n'est pas d'opération hasardeuse qui
-ne parvînt à séduire les capitalistes. C'est alors que furent
-engouffrées des sommes considérables, et à jamais perdues, dans les
-mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes républiques
-américaines.
-
-La réaction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture
-du froment, devenue ruineuse, avait été abandonnée dans une proportion
-énorme. L'encombrement des blés disparut peu à peu et fit place à une
-nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension:
-
- 1822 45 sh.
- 1823 51
- 1824 62
- 1825 66
- 1826, et jusqu'en 1831 66 environ.
-
-Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'était relevé
-sans doute, mais non à leur profit, ou du moins dans une mesure
-très-bornée; car cette disette provenait précisément de ce qu'ils
-avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'étranger qui réalisa
-les grands prix, d'autant que l'échelle mobile, décrétée pendant cette
-crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antérieure
-à l'importation.
-
-Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tiré du dehors que six
-hectolitres de blé, dans les deux dernières années de la période de
-bon marché (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres,
-au prix de 350 millions de francs, dans les années 1829, 1830 et 1831.
-
-Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait
-de grands efforts, se livre à une culture dispendieuse, en un mot,
-quand le blé lui revient fort cher, il le vend à vil prix, parce que
-ces efforts mêmes inondent le marché. Quand, averti par ces cruelles
-déceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est
-pas lui seul, c'est l'étranger aussi qui vient en profiter.
-
-De ce que les époques de bon marché ont développé des crises dans
-l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hâter de conclure que les
-temps de cherté lui ont apporté une compensation suffisante.
-
-Mais ces années de cherté eurent, sur toutes les autres branches du
-travail, les effets désastreux qui suivent toujours la disette. Si
-nous ne craignions de dépasser les bornes d'un article de journal,
-nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses à l'appui de cette
-assertion, tirées de la statistique des banques, des importations et
-des exportations, de la criminalité, de la mortalité, etc.
-
-Cependant, le prix du blé s'était soutenu, comme on vient de le voir,
-pendant plusieurs années. Les fermiers crurent que l'_échelle mobile_,
-inaugurée en 1828, avait résolu le problème de la fixité des prix. La
-nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rémunération
-avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent à étendre la culture
-du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la
-réalité des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre
-éphémère et décevante de la législation.
-
-Ne doutant pas que ce prix de 66 à 70 sh. était désormais invariable,
-ils travaillèrent eux-mêmes à encombrer de nouveau le marché. À partir
-de 1831, l'excès de production amena l'avilissement des prix:
-
- 1831 66 sh.
- 1832 58
- 1833 52
- 1834 46
- 1835 39
-
-Voici de nouveau le cours tombé à environ la moitié de celui promis
-par la loi[17].
-
-[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les
-propriétaires, dès 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement
-ruineux du prix du blé. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur
-influence, avait la prétention de fixer le taux de 20 à 24 francs. De
-quelque façon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa
-cruellement les espérances des agriculteurs. Voici le cours officiel
-du blé pendant les quatre années qui ont suivi la loi:
-
- 1821 18 fr. 65 c.
- 1822 15 08
- 1823 17 20
- 1824 15 86
- 1825 14 80]
-
-Inutile de dire que tous les effets décrits, pour la période de 1822,
-se reproduisirent ici.
-
-Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les
-propriétaires sont frustrés dans leurs injustes prétentions.
-L'importation du blé cesse; l'avilissement du prix retombe
-exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment
-est de nouveau découragée, et nous en verrons tout à l'heure les
-conséquences.
-
-D'un autre côté, dans cette même période, l'industrie reçoit une
-excitation exagérée. Le capital reflue vers elle et s'accroît par
-l'économie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets
-manufacturés se manifeste. Des usines s'élèvent de tous côtés, plutôt
-en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins
-réels de l'avenir. Elles ne suffisent pas à absorber les capitaux
-disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer
-sur une échelle inconsidérée, etc.
-
-Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On
-ne cultive pas longtemps du blé, surtout par des moyens dispendieux,
-pour le vendre à la moitié du prix attendu. Nous devons donc nous
-attendre à un affaiblissement dans la production, et, par suite, à un
-retour vers la hausse. En effet, le prix s'élève, de
-
- 1835 38 sh.
- à 1836 48
- 1837 55
- 1838 64
- 1839 70
-
-Mêmes faits, toujours suivis des mêmes résultats.
-
-L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limitée de ces hauts
-prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000
-quarters, elle s'élève pour 1838 et 1839 à 4,500,000 quarters, qui
-coûtent plus de 300 millions de francs.
-
-Et, comme accompagnement obligé, crise monétaire, crise industrielle,
-crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires,
-famine, paupérisme, incendiarisme, rébeccaïsme, crimes, mortalité;
-voilà les traits qui signalent la cherté de ces années 1838 et 1839.
-
-À cette époque, les yeux des fermiers commencèrent à s'ouvrir sur les
-illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'était pas au
-pouvoir du parlement de fixer à un taux élevé le prix du blé, puisque
-cette élévation même, provoquant la surproduction, amenait
-l'encombrement des marchés; et les plus éclairés d'entre eux s'unirent
-à la _Ligue_ pour renverser la _loi céréale_.
-
-Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur
-prévoie ce qui s'est passé depuis. Le prix de famine de 1839 marqua
-l'époque d'un retour vers l'abondance.
-
- 1839 70 sh.
- 1840 66
- 1841 64
- 1842 57
- 1843 50
- 1844 51
- 1845, premiers mois 45
-
-Et cette période n'a pas manqué d'être suivie de la réaction vers la
-cherté, dont nous sommes témoins aujourd'hui.
-
-Il est de notoriété que la fin de cette première période a été
-signalée par le phénomène de la pléthore financière et industrielle,
-qui a jeté l'Angleterre dans des spéculations désordonnées sur les
-chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste
-cortége, qui accompagne toujours les années de disette (1846), ne fait
-pas non plus défaut en 1847.
-
-En résumé, nous voyons quatre époques de disette alterner avec trois
-époques d'abondance.
-
-Il est des personnes qui seront portées à croire que c'est là un jeu
-de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il
-est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un
-régime entièrement libre, fût plus régulier que celui du blé. Et, sans
-entrer ici dans des considérations à l'appui de cette opinion, nous
-nous contenterons de dire que la permanence des prix a été d'autant
-plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de
-liberté, ou du moins ont adopté une législation moins exagérée que
-celle de la Grande-Bretagne. Les désastreuses fluctuations que nous
-venons de décrire sont dues presque exclusivement à l'_échelle
-mobile_.
-
-Et qu'on n'imagine pas que les périodes de prospérité, qui ont succédé
-si régulièrement à des périodes de souffrance, ont été pour
-l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre
-époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes
-témoins aujourd'hui, sont celles où le mal se manifeste; mais les
-trois époques de prospérité _anormale_ sont celles où il se prépare.
-Dans celles-ci, l'énorme épargne, que le pays réalise dans l'achat des
-subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et
-aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas
-immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un
-téméraire esprit d'entreprise; opérations lointaines et hasardeuses,
-chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et
-comme si l'état de choses actuel devait toujours durer. Mais les
-époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu'une grande
-partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on
-l'eût jeté dans la mer.
-
-Il est permis de croire que, sous un régime de liberté, ces excessives
-fluctuations dans le prix du blé eussent été évitées. Alors le capital
-se serait partagé, dans des proportions convenables, entre
-l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospéré d'un pas égal et
-par l'action réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On
-n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitiés de
-l'Angleterre paraissant avoir des intérêts opposés, chacune d'elles
-subissant des crises terribles, précisément quand l'autre était
-embarrassée de sa prospérité.
-
-Nous regrettons de traiter si à la hâte un sujet de cette importance,
-forcés que nous sommes de négliger une foule de documents et de
-considérations qui auraient, nous en sommes sûrs, entraîné les
-convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui
-faire soupçonner que l'intervention de la loi, dans la fixation du
-prix du blé, est fallacieuse, funeste à tous les intérêts, et
-principalement à celui qu'elle prétend servir, nous voulons dire
-l'intérêt agricole.
-
-
-11.--À QUOI SE RÉDUIT L'INVASION.
-
- 27 Décembre 1846.
-
-Si nous avons une foi entière dans le triomphe de notre cause, malgré
-la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous
-attendons à voir les faits venir l'un après l'autre déposer en sa
-faveur.
-
-Au moment où nous écrivons, les ports de France sont ouverts aux
-céréales du monde entier.
-
-Excepté Bayonne, où le jeu de l'échelle mobile amène des résultats
-fort bizarres.--Le froment y manque et est à 28 fr. Le maïs y abonde
-et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient
-_échanger_ du maïs contre du froment. Mais l'opération est doublement
-contrariée et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du maïs, dit le
-Bayonnais.--Payez l'amende, répond le douanier.--Et le motif?--Le
-motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le marché. L'ami, vous
-choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'État
-soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en
-retour du maïs, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez
-encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que
-le froment n'est, ou n'était, il y a deux mois, qu'à 22 fr... à
-Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mangé,
-Bayonne doit être rassasié.--Mais, monsieur le douanier, il y a
-soixante lieues de mauvaises routes d'ici à Toulouse.--Faites venir le
-froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous
-conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arrivé à
-Bordeaux que parvenu à Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se
-fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment étranger, et non pas
-Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien à nos belles
-combinaisons de moyennes, de prix et marchés régulateurs, de zones,
-etc., etc.
-
-Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux céréales
-du monde entier.
-
-L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure,
-avilir les prix, arrêter la culture, rendre les champs aux ronces,
-cette inondation a-t-elle eu lieu? Évidemment non, puisque chacun se
-préoccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver.
-
-Cependant les circonstances n'étaient-elles pas éminemment propres à
-déterminer l'inondation?
-
-Cela vaut la peine d'être examiné.
-
-Dans sa circulaire aux préfets, M. le ministre du commerce établit
-«que dans les trois régions du Nord, ainsi que dans les trois régions
-du Centre, la récolte en froment, méteil, seigle et orge, a été
-généralement inférieure à une année ordinaire et que, dans les trois
-régions du Midi, les rapports accusent une infériorité de récolte
-encore plus marquée.
-
-«La perte de la pomme de terre paraît aller au quart ou au tiers d'une
-année commune.»
-
-En outre, «l'année dernière n'a pas été une année favorable, et si
-elle présentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais
-résultat de la récolte des pommes de terre, en augmentant la
-consommation des céréales, l'avait considérablement réduit.»
-
-Ainsi, du côté de la France, tout semblait se réunir pour provoquer,
-en cas d'ouverture des ports, une inondation de blés étrangers.
-
-D'un autre côté, les circonstances extérieures favorisaient au plus
-haut degré ce phénomène.
-
-«En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands
-marchés est en ce moment très-considérable; la récolte des grains a
-été magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les
-gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places
-d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc.,
-dans la mer d'Azow. L'énorme exportation des années 1844 et 1845 avait
-donné dans ces contrées une grande impulsion à la culture des
-céréales; la température extraordinairement favorable de l'été en a
-favorisé le développement...
-
-«La récolte en Égypte a été supérieure aux produits d'une année
-commune. Elle excède de beaucoup les besoins de la consommation; la
-moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres;
-Alexandrie peut en livrer facilement cette année de 1,700,000 à
-1,800,000...
-
-«Aux États-Unis, les deux récoltes abondantes de 1845 et 1846 ont
-accumulé d'importantes quantités de grains disponibles pour
-l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'évalue
-pas cette récolte à moins de 26 millions d'hectolitres de maïs, et
-plus de 49 millions d'hectolitres de froment.»
-
-Les deux phénomènes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres
-à déterminer une invasion de produits étrangers se présentent donc
-ici, à savoir: déficit chez nous, extrême abondance dans les autres
-pays producteurs.
-
-Nous ajouterons qu'au point de vue du système restrictif, qui se
-préoccupe surtout de celui qui produit le blé et non de celui qui le
-mange, il était impossible de choisir un plus mauvais moment pour
-ouvrir les ports.
-
-Après bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son blé
-détruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le récompenser de
-ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra à un prix élevé.
-Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accès au blé
-étranger, cultivé sur une terre qui ne coûte rien, par des mains
-qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impôts, et où, par surcroît
-de fatalité, la récolte a été magnifique? Qu'est donc devenue votre
-théorie de la _lutte à forces égales_, de l'égalisation des conditions
-du travail?
-
-Vous avez mis tous ces arguments de côté, vous avez ouvert les ports
-sans ménagements, sans transition, sans ces sages tempéraments qui,
-dans d'autres circonstances, sont un commode prétexte pour ne rien
-faire du tout. La peur de la faim a surmonté la peur de l'inondation.
-Vous vous êtes fait libre-échangiste pratique, dans toute la force du
-terme. Vous avez été non moins radical que Cobden et plus que sir
-Robert Peel. Vous avez prononcé, en fait de céréales, la liberté
-totale, immédiate, sans condition, sans stipuler aucune
-réciprocité.--C'est une grande expérience. Et que nous apprend-elle?
-C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez
-vite au gré de vos désirs; le commerce, la spéculation, la différence
-des prix, l'inégalité des conditions de production, rien de tout cela
-ne peut hâter assez cette concurrence étrangère si redoutée; et pour
-la surexciter, vous êtes réduit à y appliquer les deniers publics et
-les vaisseaux de l'État.
-
-Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque
-enseignement?
-
-Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, évidemment vous pouvez
-le faire toujours sans danger.
-
-Car enfin, de quelle manière peuvent se combiner les récoltes
-relatives de la France et de l'étranger? nous n'en connaissons que
-quatre, savoir:
-
- Abondance partout;
- Déficit partout;
- Abondance chez nous, déficit ailleurs;
- Abondance ailleurs, déficit chez nous.
-
-Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernière qui
-puisse rendre l'inondation redoutable.
-
-S'il y a abondance partout, il y a bon marché partout. C'est le cas
-actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par conséquent
-l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait
-plus restreint.
-
-S'il y a déficit partout, il y a cherté partout. C'est encore le cas
-actuel, sauf que le prix serait plus élevé en Bessarabie, en Égypte,
-aux États-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il était
-possible, que d'ouvrir les ports.
-
-Quant à la troisième hypothèse, abondance chez nous, déficit ailleurs,
-c'est certainement celle où la possibilité de l'inondation est à son
-moindre degré.
-
-Il n'y a donc qu'un cas où cette singulière inondation d'aliments
-puisse _à priori_ paraître imminente; c'est le cas où les aliments
-nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas où nous nous
-trouvons; c'est le cas, le seul cas où la loi restrictive ait quelque
-chose de logique et de justifiable, au point de vue étroit de
-l'intérêt producteur.
-
-Or, nous y sommes dans cette éventualité, et, par une inconséquence
-bien remarquable, nous avons rejeté la protection, non-seulement
-_quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothèse même
-qui lui sert de prétexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes
-à regretter de ne l'avoir pas plus tôt rejetée.
-
-De fait, notre loi céréale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RÉTABLIR. Il
-ne faut pas nous créer pour l'avenir des difficultés. Il ne faut pas
-fournir un nouvel aliment aux préjugés et aux vaines alarmes des
-cultivateurs ou plutôt des possesseurs du sol. Les voilà soumis à la
-concurrence étrangère, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle
-ne leur sera jamais aussi préjudiciable qu'elle peut l'être
-aujourd'hui. Les événements ont fait ce que tous les raisonnements du
-monde n'auraient pu faire; la révolution est accomplie; ce qu'il peut
-y avoir de fâcheux dans le premier choc est passé; il ne faut point en
-perdre le bienfait permanent, en opérant la contre-révolution. Les
-prix intérieurs et extérieurs sont nivelés, l'agriculture française a
-subi la concurrence dans les circonstances les plus défavorables pour
-elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles priviléges.
-Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de
-tous les produits est passé, _sans transition_, du régime de la
-restriction à celui de la liberté, et que la réforme, immédiate,
-absolue, n'en a été que moins douloureuse.
-
-Que toutes les associations du libre-échange s'unissent donc pour
-empêcher que la loi céréale ne soit jamais ressuscitée. Sur ce terrain
-elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le
-maintien d'une réforme déjà réalisée que le renversement d'un abus.
-Dans la prévision d'une liberté prochaine et inévitable, les
-manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec
-nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans déserter, non-seulement
-son intérêt le plus évident, mais encore son droit le plus sacré,
-celui d'échanger son salaire contre la plus grande somme possible
-d'aliments, celui d'acheter le blé au prix réduit par la concurrence,
-quand il vend son travail au prix réduit par la concurrence. Et quant
-au propriétaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il
-est assez juste envers le peuple pour renoncer à une taxe sur le pain,
-qui n'a d'autre effet que d'élever artificiellement le capital de la
-terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra
-quand nous demanderons que les classes manufacturières fassent à leur
-tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et
-inefficaces priviléges.
-
-
-12.--SUBSISTANCES.
-
- 8 Mai 1847.
-
-Quand nous avons entrepris de renverser le régime protecteur, nous
-nous attendions à rencontrer de grands obstacles.
-
-Nous savions que nous soulèverions contre nous de puissants intérêts,
-aveuglés par les trompeuses promesses de la législation actuelle, et
-nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands
-manufacturiers, les grands propriétaires et les maîtres de forges
-exercent dans les chambres et sur la presse périodique.
-
-Il n'était pas difficile de prévoir que les industries protégées
-entraîneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus aisé que de
-faire un épouvantail de la concurrence, quand on ne la montre à chacun
-que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce?
-
-Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de
-recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme
-les patrons de leurs injustes priviléges, et qu'ils ne manqueraient
-pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la liberté.
-C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dégradation
-morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immédiat, celui
-d'enlever quelques voix à des adversaires politiques?
-
-Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du
-pays en matière économique. L'Université, qui décide ce que les
-Français apprendront ou n'apprendront pas, juge à propos de leur faire
-passer leurs premières années parmi des possesseurs d'esclaves, dans
-les républiques guerrières de la Grèce et de Rome. Est-il surprenant
-qu'ils ignorent le mécanisme de nos sociétés libres et laborieuses?
-
-Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque
-puisse accomplir une réforme importante contre le gré de l'opinion
-publique; et eussions-nous eu cette pensée, les faits nous
-démontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'était
-nullement disposé à risquer son existence dans une telle entreprise.
-
-C'est donc avec la pleine connaissance des difficultés qui nous
-entouraient que nous avons commencé notre oeuvre.
-
-Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que
-la France offrirait au monde l'étrange et triste spectacle qu'elle
-présente;
-
-Que, pendant que l'Angleterre, les États-Unis et Naples affranchissent
-leur commerce, pendant que la même réforme s'élabore en Espagne, en
-Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de répéter,
-sans oser rien entreprendre: «Je marche à la tête de la civilisation;»
-
-Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de
-Dunkerque, qui demandaient énergiquement la liberté il y a quelques
-années, s'en montreraient aujourd'hui épouvantées.
-
-Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combinés des
-protectionnistes et de certains journaux, le pays a été saisi tout à
-coup d'une crainte immense, inouïe, et, osons trancher le mot,
-ridicule.
-
-Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette désoler la population, le
-pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux,
-tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres
-n'osent pas déclarer que les Français auront, au moins pendant un an,
-le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le déclarer,
-parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le
-demander, parce que cela déplaît aux journaux protectionnistes,
-socialistes et soi-disant démocratiques. Oui, nous le disons
-hautement, avant peu on refusera de croire que la France a étalé aux
-yeux de l'univers une telle pusillanimité; chacun se vantera d'avoir
-fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil:
-«J'étais à Wagram et à Waterloo,» on dira: «En 1847, je déployai un
-grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre
-du pain.»
-
-Où en sommes-nous, grand Dieu! On écrit de Mulhouse: «La consommation
-intérieure de nos produits est arrêtée à cause de la cherté de nos
-subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage,
-le blé est à 50 fr. l'hectolitre; la Suisse est près de nous; nous
-serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la
-viande, mais nous n'osons pas la demander.»
-
-On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une
-pétition pour la libre entrée des aliments. Il faudrait, dit-on, que
-cette proposition émanât du parti démocratique; et il s'y oppose parce
-qu'il a fait alliance avec le privilége.
-
-Bien plus. Êtes-vous convaincus que l'entrée libre des blés doit être
-provoquée? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la
-libéralité de nos libéraux, qu'ils ne souffrent même pas la discussion
-sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous
-êtes des pessimistes, des alarmistes, des traîtres, et pis que cela,
-si c'est possible.
-
-C'est ainsi que le _Journal des Débats_ s'est attiré un torrent
-d'invectives de ce genre pour avoir demandé la prorogation de la loi
-qui autorise la libre entrée des céréales, et surtout pour avoir
-motivé sa demande.
-
-Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre
-but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chaînon
-du système protecteur; votre but est de nous ravir notre popularité,
-etc., etc.
-
-Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour
-un homme, le courage consiste à fermer les yeux devant le danger?
-Est-ce que le plus sûr moyen de lutter contre les obstacles et d'en
-triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le
-remède sans parler du mal, et suffit-il de dire: «La récolte sera
-magnifique, surabondante, précoce; ne vous préoccupez pas de
-l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministère; sauf à
-l'accabler si vos illusions sont trompées[18]?
-
-[Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, après avoir énuméré
-toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministère de ne pas
-laisser entrer le blé étranger, terminait ainsi son article:
-«Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles
-accusateurs!»]
-
-Que disait pourtant le _Journal des Débats_? Il n'arguait pas d'une
-mauvaise récolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le
-secret de l'avenir.
-
-Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une
-part, la production des substances alimentaires sera diminuée de tout
-ce qu'on a ensemencé en moins de pommes de terre; de l'autre, nos
-greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une réserve.
-Donc les prix seront plus élevés qu'en temps ordinaire, même en
-supposant une bonne récolte.
-
-Certes, c'était bien là le langage de la modération et de la prudence.
-
-Pour nous, nous disons aux propriétaires: En premier lieu, vous n'avez
-pas à craindre que la liberté avilisse le prix des blés l'année
-prochaine. Il est de notoriété que le blé est cher parce qu'il manque,
-non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de
-l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment même,
-nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en
-proie à des convulsions causées par la cherté du pain. Il est de
-notoriété que les approvisionnements des autres pays producteurs,
-l'Égypte, la Crimée, les États-Unis, ne sont pas inépuisables, puisque
-le blé s'y tient à des prix élevés. Dans de telles circonstances, ne
-pas permettre au commerce de préparer ses opérations, c'est les
-empêcher, c'est travailler à perpétuer la famine.
-
-En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que
-vous faites. Vous abusez de la puissance législative. Le dernier des
-manoeuvres a plus le droit d'échanger, à la fin de sa journée, son
-chétif salaire contre du pain étranger, que vous n'avez celui de l'en
-empêcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression
-dans toute la force du mot; c'est de la spoliation légale, la pire de
-toutes.--On parle de la responsabilité du pouvoir. Ce n'est pas à nous
-de l'en exonérer. Mais nous disons que la plus grande part de
-responsabilité pèse sur les législateurs-propriétaires. Que la famine
-se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un
-seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de
-pain qu'il l'eût fait sous un régime libre, qui donc, nous le
-demandons, devra compte de cette vie?
-
-Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde
-et insultant de dire aux Français: «Nous voyons le mal qui vous
-menace, c'est la cherté du pain. Il n'y a qu'un remède possible, c'est
-la libre entrée du blé étranger. Mais, pour réclamer cette liberté, il
-faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on
-parle, devant vous, même de dangers éventuels. Donc nous n'en
-parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres
-peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce français
-doit rester dans l'oisiveté; parce que le seul fait d'aller chercher
-du blé, pour apaiser votre faim, troublerait votre quiétude.»
-
-
-13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BÉTAIL ÉTRANGER.
-
- 14 Mars 1847.
-
-La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail.
-
-Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont
-le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à
-s'échanger contre de la viande étrangère.
-
-Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons
-l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle
-ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté.
-
-En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix
-de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel.
-
-Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour
-résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au
-cri de la faim.
-
-Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger
-et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre
-des aliments?
-
-Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son
-marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu!
-
-Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à
-quelques éleveurs!
-
-Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de
-l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non
-comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_.
-
-S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous
-résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine,
-dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi.
-
-Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une
-redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier.
-
-Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever
-le taux de la viande.
-
-On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce
-particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de
-la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des
-aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de
-commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte
-d'en protéger la production?
-
-En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les
-produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la
-viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de
-hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le
-café et le thé.
-
-Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les
-passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui
-restreint le travail et les jouissances de tous au profit de
-quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme
-dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec
-perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19].
-
-[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond
-du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os}
-56 et 57.)]
-
-Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons
-pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de
-là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_
-certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne
-dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_,
-bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission
-à peu près exclusive d'empêcher?
-
-On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour
-favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous
-la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle
-dérision!
-
-Voyons, sortez de ce dilemme.
-
-Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou
-non?
-
-Si vous dites _oui_, nous répondons:
-
-Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de
-bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir
-l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et
-si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays,
-comment y aurait-il _plus d'engrais_?
-
-Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons
-pourquoi vous le maintenez?
-
-On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue
-complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs
-qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits
-propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de
-travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la
-restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de
-ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de
-l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin,
-est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre
-population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport,
-après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante
-boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers
-ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection
-accordée sur le boeuf de boucherie?
-
-Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne
-conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation
-des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte
-de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple.
-
-
-14.--SUR LA DÉFENSE D'EXPORTER LES CÉRÉALES.
-
- 20 Mars 1847.
-
-Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de
-disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à
-la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on
-est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par
-retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font
-simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements,
-pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix
-d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir
-les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les
-conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de
-l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez
-forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène
-toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut
-éclairer[20].
-
-[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à
-146.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation,
-c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on
-en fait l'application générale, refuser sans inconséquence
-l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste
-dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est
-la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la
-sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son
-exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes,
-mais il faut renoncer à invoquer des raisons.
-
-Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées,
-l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont
-insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne
-l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au
-produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit
-donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la
-distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous
-croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer.
-
-Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort
-instructive.
-
-Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des
-céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant
-qu'aucune d'elles, a adopté une autre police.
-
-Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en
-France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il
-entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de
-tous les marchés du monde.
-
-Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt
-provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de
-l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à
-Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de
-négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers
-la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les
-fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs
-chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y
-vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce
-genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus
-qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les
-prix.
-
-L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre,
-sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit
-sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à
-97._)
-
-C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en
-ces termes:
-
-«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en
-France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement
-encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement
-parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr
-d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous
-croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant
-du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de
-pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura
-des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous
-considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré,
-ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée
-serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.»
-
-On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un
-fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on
-s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à
-Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques.
-En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le
-résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur
-Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner
-leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de
-leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un
-second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et
-c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir.
-
-Indépendamment du tort général que fait presque toujours
-l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est
-accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients
-accessoires dont on ne tient pas assez compte.
-
-Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à
-Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux
-capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui
-pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce
-motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines
-répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et
-chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont
-exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les
-destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des
-marchés.
-
-Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le
-prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix
-baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés
-à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme
-différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment.
-
-Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant,
-ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été
-bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de
-froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi
-subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par
-hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou
-ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de
-législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à
-remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de
-la manière la plus uniforme?
-
-Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la
-détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes
-d'assurer leurs approvisionnements pour six mois.
-
-L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer
-que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas
-concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé?
-
-Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière
-successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si
-chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année,
-comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à
-la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait
-pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il
-juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses
-enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un
-taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins
-considérable.
-
-Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le
-paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant.
-Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le
-consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes,
-dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les
-consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les
-autres contributions qui forment les revenus municipaux?
-
-On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au
-_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre
-ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités,
-il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et
-ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout
-mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce
-qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous
-persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de
-ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de
-plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des
-subsistances plus uniforme et plus équitable.
-
-
-15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES.
-
- 21 Mars 1847.
-
-_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des
-salaires?_
-
-C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la
-restriction diffèrent complétement.
-
-Les protectionnistes disent:
-
-Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts
-salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la
-classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si
-celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M.
-Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde
-sera heureux.
-
-Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la
-subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe
-qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers
-anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la
-même proportion, le prix de la main-d'oeuvre.
-
-Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe
-ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en
-ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux
-réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra
-au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la
-baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression.
-
-Les _libre-échangistes_ répondent:
-
-Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense
-pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se
-vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces
-choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se
-peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque
-la hausse des salaires.
-
-Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est
-réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes
-sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les
-débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont
-congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double
-pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les
-salaires baissent.
-
-Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient
-tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative,
-naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne
-supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser,
-par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette
-classe à un niveau nécessaire et immuable!
-
-Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des
-protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les
-efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les
-emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État,
-malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui
-n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons
-si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité
-qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires.
-
-Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées;
-qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons,
-des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à
-domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le
-nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des
-infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on
-compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent
-les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se
-manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas
-accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de
-dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il
-ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et
-d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire
-s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous
-déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons
-notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.
-
-Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté
-des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe
-ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot
-disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste
-de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien
-moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous
-permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre
-entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays,
-qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et
-surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui
-possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du
-travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais,
-qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à
-cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments
-est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous
-croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant
-moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il
-reçoive une moindre rémunération.
-
-Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur
-théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser
-la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement
-celle qui est le fruit du _travail national_.
-
-À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est
-toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé
-quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de
-produits étrangers.
-
-Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à
-l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences,
-mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.
-
-Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances
-entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion
-qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière?
-N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont
-voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique
-but de réduire le taux de la main-d'oeuvre?
-
-Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte
-sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes
-laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider,
-une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise
-les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21].
-
-[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et,
-au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, À PROPOS DU TRAITÉ BELGE.
-
- (_Journal des Économistes._) Avril 1846.
-
-Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a
-free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la liberté et la
-protection.--Pendant bien des années, les chefs de la Ligue ont
-provoqué, au sein des Communes, de semblables discussions. Sûrs d'être
-défaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et
-laborieuses veilles où s'élaborait cette reine du monde,
-l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce
-temps-là, il ne se fût pas trouvé chez nous un député assez audacieux
-pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_.
-L'inattention, le dédain, la raillerie, peut-être quelque chose de
-pis, eussent prouvé au téméraire qu'il est des époques où, si l'on
-n'est pas sceptique, il faut du moins le paraître, et où quiconque
-croit à quelque chose n'est propre à rien.
-
-Enfin, voici venir l'ère des discussions théoriques, les seules, il
-faut le reconnaître, qui grandissent les questions, éclairent l'esprit
-public. La protection et la liberté se sont prises corps à corps, à
-propos du _traité belge_.--Je dis _à propos_, car il était le
-prétexte plutôt que le sujet du débat. Chacun savait d'avance que le
-projet ministériel ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse au
-scrutin.
-
-Nous n'avons donc pas à l'examiner, et nous nous bornerons à une
-remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrès se fait
-reconnaître: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de
-plus rétrograde que le traité belge, car il complique d'une manière
-exorbitante l'action de la douane. La voilà donc chargée,
-non-seulement de constater la valeur des objets importés pour prélever
-une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son
-origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui
-appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de
-11 pour 100, ou ce dernier augmenté de la moitié de la différence, ou
-bien encore des trois quarts de la différence.--Et si c'est de la
-toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le
-nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimètres, sur quatre
-points différents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour
-fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre.
-
-Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit
-inondé de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurément,
-si la douane se bornait à recouvrer le revenu de l'État.
-
-Non, la vérité ne saurait être dans ce dédale de subtilités. On a beau
-dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons:
-Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont
-raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient à
-lui-même, laissez-le se pourvoir comme il l'entend.
-
-J'ajouterai une observation plus grave. Les _traités de commerce_ sont
-toujours et nécessairement contraires aux saines doctrines, parce
-qu'ils reposent tous sur cette idée que l'importation est funeste _en
-soi_. Si on la croyait utile, évidemment on ouvrirait ses portes, et
-tout serait dit.
-
-Ils ont de plus l'inconvénient d'éveiller l'hostilité de tous les
-peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne
-soient pas français._--Voilà le traité de Méthuen.--_Je veux bien
-acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas à bon marché,
-c'est-à-dire anglaises._--Voilà le traité belge.--Quand notre siècle
-sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: À quarante-six ans, dans mon
-âge mûr, j'étais encore bien novice.
-
-Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses
-moitiés et ses quarts de différence; et passons à la lutte des
-doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance
-réelle.
-
-_M. Lestiboudois_ a ouvert la brèche avec sa théorie de l'an passé.
-Vous la rappelez-vous?--«Le commerce extérieur ruine une nation qui
-achète avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.»
-
-Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dépense plus qu'on ne
-gagne, ce que font les gens paresseux, désordonnés et prodigues. En
-quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet été, il plaisait à
-Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire,
-manger et s'ébattre; si, après avoir dévoré ses provisions, il s'en
-procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses
-bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu'à son sol et ses palais,
-il se ruinerait à coup sûr. Mais remarquez ceci: ses vices étant
-donnés, loin qu'il pût imputer sa ruine à ses relations avec les
-provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la
-souffrance et du dénûment.--Tant que la France sera laborieuse et
-prévoyante, ne craignons pas que le commerce extérieur lui enlève ses
-capitaux.--Que si jamais elle devient fainéante et fastueuse, le
-commerce extérieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux
-acquis.
-
-_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a déployé du talent. Mais ce n'est pas
-ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprécier surtout son
-courage et son désintéressement. Il faut du courage pour faire
-retentir le mot _liberté_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays
-presque exclusivement hostiles. Il faut du désintéressement pour
-rompre en visière avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accès du
-pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer.
-
-Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a défendu le régime protecteur avec
-un accent de conviction qui atteste sa sincérité. Mais plus M. Corne
-est sincère, plus il est à plaindre, puisque sa logique l'a conduit à
-ces affligeantes conclusions: La liberté est antipathique à l'égalité,
-et la justice au bien-être.
-
-_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, dès le début, en homme
-_pratique_, c'est-à-dire dégagé de tout principe absolu, partisan tour
-à tour, selon l'occurrence, de la liberté et de la protection.--Nous
-avons d'abord été surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce
-n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modération
-qu'elle donne. Comment révoquer en doute la supériorité de l'homme qui
-juge tous les partis, se préserve de toute exagération, discerne le
-fort et le faible de toute théorie?--Mais ces praticiens ont beau
-dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut
-concéder à la _restriction modérée_, c'est d'être _modérément_
-mauvaise. Aussi nous avons été heureux d'apprendre, quand M.
-Wustemberg a développé sa pensée, qu'il condamne le principe de la
-protection, qu'il avoue le principe de la liberté et que sa modération
-doit s'entendre du passage d'un système à l'autre. (_V. ci-après le nº
-49._)
-
-Il y aurait peu d'utilité à passer en revue tous les discours qui ont
-occupé trois séances. Je me hâte d'arriver à celui qui a fait, sur
-l'assemblée et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera
-pas cependant sans rendre hommage à une courte, mais substantielle
-allocution de M. Koechlin, qui a relevé avec netteté les faits et les
-calculs erronés que le monopole invoquait à son aide. On y voit
-combien il faut se tenir en garde contre la statistique.
-
-Ce n'est pas chose aisée que d'apprécier les paroles d'un premier
-ministre. Faut-il les juger en elles-mêmes, en se bornant à rechercher
-leur conformité avec la vérité abstraite? Faut-il les apprécier au
-point de vue des opinions de l'orateur, manifestées par ses actes et
-ses discours antérieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient
-l'expression, du moins complète, de sa pensée intime? Est-il permis
-d'espérer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un
-professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des
-passions de la majorité, ni du retentissement de ses paroles, ni des
-craintes et des espérances qu'elles peuvent éveiller?
-
-Si encore M. Guizot était un de ces hommes, comme on peint le duc de
-Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce
-qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnaît qu'il possède au plus haut
-degré toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle
-particulièrement dans l'art de mettre, non point les maximes en
-pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue à
-M. Dupin.
-
-Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprécier
-la portée et la pensée d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est
-de se mettre à la place de l'orateur et de peser les circonstances
-dans lesquelles il a parlé.
-
-Quelles sont ces circonstances?
-
-D'un côté, une grande nation qui passe pour habile en matière
-commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont
-très-répandues, exige l'_application_ du principe proclamé vrai
-d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la
-science économique l'étude de toute leur vie.
-
-En outre, un ministre auquel l'Europe décerne le titre de grand homme
-d'État, un cabinet composé d'hommes supérieurs, les chefs de toutes
-les oppositions s'accordent un moment pour rendre à ce principe le
-plus sincère des hommages, la réalisation.
-
-Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste à ce grand
-spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renommée, venir
-élever à la tribune française le drapeau de la protection?
-
-D'un autre côté, il s'adresse à des hommes qui, presque tous, croient,
-je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, liée au
-régime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de
-la France est attachée au maintien de ce régime. Enfin, au dehors des
-Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une
-association un peu forte en France, c'est celle qui s'est vouée à le
-défendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la
-liberté?
-
-Que fera-t-il donc?
-
-Il débutera par un pompeux éloge de la réforme anglaise, mais ensuite,
-en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est
-pas applicable à la France.
-
-Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne étant en
-très-grande majorité composée d'ouvriers des manufactures, il y avait
-intérêt à lui donner à bon marché le pain, la viande et tous les
-aliments;--ce qui est sans application à notre pays agricole.
-
-Comme si, précisément parce que notre population est, en très-grande
-majorité, vouée aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas
-également intérêt à lui donner la houille, le fer et le vêtement à bon
-marché.
-
-Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce
-donc qui est applicable à la France? Est-ce la restriction? est-ce la
-liberté?
-
-Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, résoudre les questions
-une à une, à mesure qu'elles se présentent, et sans les rattacher à
-aucun système; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est
-tracée dans la voie du progrès.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il
-n'est pas dans le progrès?)
-
-En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les
-libéraux se disent: Il y a une pensée de liberté dans ce discours-là.
-
-Et les monopoleurs: Si le progrès futur va du même train que le
-progrès passé, nous pouvons dormir tranquilles.
-
-Ceci n'est pas une critique.
-
-Peut-être aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre
-venant dire aux Chambres: «Voilà mon principe:--vous le repoussez, je
-me retire. Ma place est à la chaire, au journal; elle ne saurait être
-au banc ministériel.»
-
-En attendant, il faut bien se résigner à ce que, sans sacrifier
-explicitement ses convictions sur une question spéciale, il consulte
-l'opinion publique, cherche même à la modifier, mais qu'en définitive
-il préfère gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout.
-
-M. Peel, cet homme d'État qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter
-démesurément comme l'instrument, presque l'inventeur de la réforme
-commerciale, n'a pas fait autre chose[22].
-
-[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Il y a longtemps que M. Peel est économiste, malgré la comédie de sa
-confession. Mais il ne s'est pas avisé de devancer l'opinion, il l'a
-laissée se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postérité
-vénérera la mémoire, se chargeaient de cette tâche laborieuse, lui se
-contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tâter le pouls_. Il
-l'a aidée même, par des expériences partielles, qu'il savait bien
-devoir réussir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrière
-lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui
-l'avait élevé, il s'est placé du côté de la force, et il a dit aux
-monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'étude et l'expérience m'ont
-détrompé.--Et il a accompli la réforme.
-
-Le discours même, par lequel il a introduit aux Communes cette grande
-mesure, se ressent des ménagements que doivent s'imposer les ministres
-qui redoutent plus l'éloignement des affaires que l'inconséquence
-théorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libéral au fond que
-sa réforme et surtout que son discours? Combien d'hérésies n'a-t-il
-pas articulées, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas
-trop heurter une partie de son auditoire!
-
-Et par exemple, quand il a dit: «Qu'avons-nous à craindre? Nous avons
-de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les
-manufacturiers du monde.»
-
-Vous nous battrez!--Peut-être: et en tout cas, très-honorable
-baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui
-recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit
-d'échange, _en communauté_ de vos avantages. Vous nous battrez comme
-la Beauce bat Paris en lui vendant du blé, comme Newcastle bat Londres
-en lui vendant du combustible.
-
-Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de
-préjugés. De là ce mélange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il
-résulté? ce qui résultera toujours de cette stratégie. L'Europe n'a
-retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a citée à notre tribune.
-L'influence morale de la réforme en a été neutralisée; et malgré les
-précédents, malgré les faits, malgré la renonciation à toute
-réciprocité, la prévention traditionnelle contre le machiavélisme de
-la perfide Albion est demeurée, ou peu s'en faut, dans toute sa force.
-
-Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il
-rien à conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de
-retentissement?
-
-S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu'à travers beaucoup de
-distinctions et de précautions, une pensée de liberté s'y laisse
-apercevoir.
-
-Il est vrai que M. Guizot a dit et répété: Nous sommes conservateurs,
-nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est
-conservateur et protecteur.
-
-Donc, dans sa pensée, l'esprit de conservation et de protection n'est
-pas incompatible avec une réforme plus ou moins radicale.
-
-Il a été plus loin lorsqu'il a dit: «Nous avons intérêt à réformer
-progressivement nos tarifs, à étendre nos relations au dehors, à nous
-donner à nous-mêmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, à
-améliorer ainsi la condition du _public consommateur_.»
-
-Et encore:
-
-«Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos
-grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le
-monde, avec profit pour le _public consommateur_.»
-
-Le voilà donc prononcé le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui
-résout tous les problèmes; car, enfin, la consommation est le but
-définitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le
-consommateur est mis en scène; il n'en sortira pas, et bientôt il
-l'occupera tout entière. (V. _tome_ IV, _page_ 72.)
-
-Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de
-Smith et de Say une étude spéciale. Nul homme ne peut tout savoir.
-Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil
-qui le conduira sûrement à travers tous les détours de ce labyrinthe.
-Qu'il attache sa pensée à ce phénomène de la consommation, et il sera
-bientôt plus économiste que beaucoup d'économistes de profession. Il
-arrivera à cette simple conclusion: Le tarif doit être une source de
-revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap.
-XI du tome_ VI.)
-
-Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine.
-
-«Dès aujourd'hui nous pouvons annoncer que des études poursuivies de
-concert, par les départements du commerce et des finances, auront pour
-résultat la présentation, à la session prochaine, d'un projet de loi
-de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.»
-
-Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, le ministre s'est servi, un moment
-avant, du mot _adoucissements_.
-
-Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la réparation approche.
-
-Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y
-sont pas trompés. Ils ne s'en sont point laissé imposer par les grands
-mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est écrié: «On vous
-fera bientôt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas
-prendre. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, ne vous
-parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien
-qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte
-opposition. Mais ces idées, je le crains bien, germent dans son
-esprit, et peut-être ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a
-bien dit qu'il était partisan du régime protecteur. Mais en même temps
-il a déclaré qu'il fallait élargir ce système, et successivement le
-modifier, à l'égard surtout des industries privilégiées; ce qui veut
-dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou
-l'autre, à entrer en concurrence avec l'étranger.»
-
-Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de propriété sera
-reconnu en France, et que quiconque travaille, maître du fruit de ses
-sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'échanger, si tel est son
-intérêt, même ailleurs que chez M. Grandin.
-
-Ainsi, je le répète, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivés sans
-doute au temps de la réforme, de l'application des grands principes
-d'économie politique et d'éternelle justice. Mais nous entrons dans
-l'ère des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre à six ans de
-distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commença en 1841, M.
-Guizot les commencera en 1847, et leur succès en provoquera d'autres
-jusqu'à ce que la justice règne dans le pays.
-
-L'heure approche. Mais le temps qui nous en sépare doit être consacré
-à la discussion et à la lutte.
-
-Amis de la liberté, je vous dirai comme M. Grandin à sa phalange:
-Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre!
-
-Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui décidera la réforme. Ce
-n'est pas la Chambre, ce ne sont pas même les trois pouvoirs; c'est
-l'_opinion_. Et êtes-vous prêts pour le combat? avez-vous tout
-préparé? avez-vous un organe avoué et dévoué? vous êtes-vous occupés
-des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses
-comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous
-puissiez apporter à ce ministère, ou à tout autre, qui osera toucher à
-l'arche du privilége?
-
-Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses
-coalitions, ses finances, sa publicité. Il a réuni en un faisceau tous
-les intérêts égoïstes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les
-élections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mécanisme
-constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans
-l'indifférence.
-
-Vous comptez sur le pouvoir. Sa déclaration vous suffit. Ah! _ne vous
-y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut
-qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne
-voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point
-d'appui? et vous hésitez à le lui donner!
-
-Plusieurs d'entre vous sont découragés. Ils disent: «L'intérêt
-général, parce qu'il est général, touche tout le monde, mais touche
-peu. Jamais il ne pourra se mesurer à l'intérêt privé.»--C'est une
-erreur. La vérité, la justice ont une force irrésistible. C'est
-l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons
-que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs.
-
-Unissez-vous donc: agissez. À quoi servent les garanties conquises par
-tant de sacrifices? À quoi servent les droits de parler, d'écrire,
-d'imprimer, de nous associer, de pétitionner, d'élire, si tous ces
-droits nous les laissons dans l'inertie?
-
-Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule
-dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples.
-
-Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _débat théorique_, il a
-envahi la presse quotidienne.
-
-Quelle eût été, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et
-voilà que _le Courrier français_, _le Siècle_, _la Patrie_,
-_l'Époque_, _la Réforme_, _la Démocratie pacifique_ ont passé dans
-notre camp[23]; et tout le monde a été frappé de l'orthodoxie et du
-ton de résolution qui règne dans le manifeste du _Journal des Débats_,
-habituellement si prudent et si mesuré.
-
-[Note 23: L'auteur reconnut bientôt que quelques-unes des adhésions
-qu'il enregistre ici n'étaient ni solides ni complètes.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_,
-_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat
-plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des
-principes. Elle veut la liberté, la justice; seulement elle y veut
-arriver avec une lenteur désespérante. Quant au _Constitutionnel_, on
-ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous décourager.
-Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il
-semble qu'une secrète répugnance dominait la plume qui les a formulés.
-Ils reposent tous sur une perpétuelle confusion entre les tarifs
-protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous
-laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la
-réforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_.
-Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de
-forts droits sur le thé, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits
-qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits
-n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en
-cela que consiste la libéralité de la mesure.--Il nous assure qu'il y
-a, en Suisse, beaucoup d'obstacles à la circulation des marchandises;
-mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux
-marchandises indigènes et aux marchandises exotiques; que les unes et
-les autres y sont traitées sur le pied de la plus parfaite égalité,
-d'où il résulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospère sans
-_protection_, malgré la mauvaise assiette de l'impôt.
-
-Encore quelques efforts. Que Paris se réveille; qu'il fasse une
-démonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous
-soient aussi féconds que ceux qui viennent de s'écouler, et la
-question de principe sera emportée.
-
-
-17.--LE PARTI DÉMOCRATIQUE ET LE LIBRE-ÉCHANGE.
-
- 14 Mars 1847.
-
-Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des
-échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler
-principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de
-la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la
-population.
-
-La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la
-communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait
-y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes
-effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur
-l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime
-de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du
-marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif.
-
-La restriction douanière est donc un privilége conféré par la
-législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de
-privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au
-contraire, aux dépens des masses.
-
-Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour
-tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne
-division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble
-de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution
-correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances
-de la vie.
-
-Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne
-supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la
-restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la
-masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des
-classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque
-totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour,
-ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints
-par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore
-encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de
-leurs concitoyens.
-
-Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là
-ses conséquences naturelles?
-
-Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit
-de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir
-comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de
-la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle
-est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la
-concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail
-et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les
-industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent
-dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont
-donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part
-dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des
-salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de
-bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en
-aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus
-de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de
-travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne
-prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles
-plus grandes.
-
-Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à
-notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et
-ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition
-acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que
-difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent,
-devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques,
-aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de
-disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur
-ardente opposition?
-
-Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous
-sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient
-systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi,
-nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur
-leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables,
-et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti
-à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au
-plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire
-placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il
-juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate
-manifestation de la société, la liberté d'échanger.
-
-Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti
-démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des
-échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le
-contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de
-le poursuivre de leurs sarcasmes[24].
-
-[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et
-94.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà
-d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui
-soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles
-peuvent être ces intentions.
-
-En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique
-cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en
-principe_.
-
-Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez
-est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La
-restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns
-aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une
-atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du
-travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous
-reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique,
-à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la
-liberté, l'égalité des droits des travailleurs.
-
-Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en
-principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution
-oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti.
-
-Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les
-voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont
-plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils
-ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent
-dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque
-chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique
-sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les
-secrets motifs.
-
-Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à
-respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et
-de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de
-suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils
-suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par
-une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter
-systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que
-l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des
-hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur
-supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à
-opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de
-Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement?
-
-Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui
-commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_.
-Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose
-que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est
-justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à
-ce mot son immense portée.
-
-Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit
-d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui
-montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils
-proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés
-publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout
-en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui
-étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le
-pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la
-meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la
-liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux
-n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous
-réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi
-manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement
-de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de
-discussion possible.
-
-On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un
-principe et d'en juger avec la même sincérité l'application
-inopportune.
-
-Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous
-soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux
-classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur
-dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources
-de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de
-sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de
-cette concession, _vous avez raison en principe_.
-
-Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme,
-nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune
-à certains esprits prudents jusqu'à la timidité.
-
-Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti
-démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive,
-sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de
-justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en
-principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout
-autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette
-hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui,
-selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des
-travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de
-l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public
-sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui
-a le plus à souffrir des priviléges attaqués.
-
-De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration:
-_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis
-aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le
-droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi
-tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau,
-nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la
-liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose
-conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre
-déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner
-notre cause et à relever celle de nos adversaires?
-
-De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée
-par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette
-conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces
-motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de
-hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous,
-les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une
-voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux
-de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la
-justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des
-droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on
-puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se
-dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se
-déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus
-évidente et le dénoûment plus prochain.
-
-
-18.--DÉMOCRATIE ET LIBRE-ÉCHANGE.
-
- 25 Avril 1847.
-
-Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit à marcher.
-
-C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois
-que l'on nous en fournira l'occasion.
-
-Nous l'avons déjà employé à propos du traité de Méthuen. On assurait
-que ce traité avait ruiné le Portugal, nous en avons donné le texte.
-
-Maintenant nous sommes en face d'une autre question.
-
-Les _amis du peuple_ font au libre-échange une opposition haineuse.
-
-Sur quoi nous avons à nous demander:
-
-Le _libre-échange_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou
-n'est-il pas dans l'intérêt du peuple?
-
-Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons
-comment le peuple a parlé et agi lui-même quand il en a eu l'occasion.
-
-Depuis un demi-siècle, nous avons eu des constitutions fort diverses.
-
-En 1795, aucun Français n'était exclu du suffrage électoral.
-
-En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impôt.
-
-En 1817, étaient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs.
-
-En 1822, l'influence de la grande propriété fut renforcée par le
-double vote.
-
-Ces quatre assemblées, émanées de sources diverses, depuis la
-démocratie la plus extrême jusqu'à l'aristocratie la plus restreinte,
-ont voté chacune son tarif.
-
-Il nous est donc aisé de comparer la volonté de tous exprimée par
-tous, à la volonté de quelques-uns exprimée par quelques-uns. Nous
-soumettons le tableau suivant aux méditations de nos concitoyens de
-toutes classes.
-
- ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------
- | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822
- | TOUT FRANÇAIS | TOUT | CENS DE 300 | DOUBLE VOTE.
- | est électeur. | CONTRIBUABLE | FRANCS. |
- | | est électeur. | |
- Aliments. +---------------+---------------+---------------+---------------
- | | | |
- Froment, seigle, maïs, | | | |
- orge, avoine, riz, | | | |
- l'hectol. | néant. | néant. | néant. | 25 c. à 15 f.
- Boeufs | » | » | 3 f. 30 | 55 f. »
- Veaux | » | » | 1 f. 10 | 27 50
- Moutons | » | » | 0 f. 27-1/2 | 5 50
- Graisse (les 100 kilog.) | » | » | 11 à 30 f. | 11 f. à 30 f.
- | | | |
- { d'olive | 0 f. 90 | 9 f. » | 27 f. 50 | 38 f. 50
- { (les 100 kilog.) | | | | et 44 f. »
- Huile { de fabrique | 0 f. 90 | 9 f. » | 16 f. 50 | 27 f. 50
- { | | | | et 33 f. »
- { de graisses | 0 f. 90 | 9 f. » | 13 f. 20 | 27 f. 50
- { grasses | | | | et 33 f. »
- | | | |
- Matières nécessaires | | | |
- à l'industrie. | | | |
- | | | |
- { fondu | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 110
- { (les 100 kilog.) | | | |
- Acier { en barres | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66
- { en tôle | 0 f. 30 | 3 f. » | 49 f. 50 | 66
- | | | |
- { brute | néant. | néant. | 2 f. 20 | 4 f. 40
- { | | | | et 9 f. 10
- Fonte { mazée | » | » | 2 f. 20 | » f. 16
- { | | | | et 50 f. »
- | | | |
- { en barres, | 0 f. 40 | 4 f. » | 16 f. 50 | 16 f. 50
- { au bois | | | et 27 f. 50 | et 27 f. 50
- { --, à la houille | néant. | néant. | 16 f. 50 | 27 f. 50
- { | | | et 27 f. 50 | et 55 f. »
- Fer { feuillard | 0 f. 60 | 6 f. » | 44 | 44
- { en tôle | 1 f. 20 | 6 f. » | 44 | 40
- | | | |
- Houille { par terre | 0 f. 04 | 0 f. 20 | 0 f. 33 | 1 f. 33
- { (100 kilog.) | | | et 0 f. 66 | et 0 f. 66
- { par mer | 0 f. 11 | 0 f. 54 | 1 f. 10 | 1 f. 10
- | et 0 f. 18 | et 0 f. 98 | et 1 f. 65 | et 1 f. 65
- | | | |
- Laine { brute | néant. | néant. | néant. | 0 f. 11
- commune { lavée | » | » | » | 22 f. »
- | | | | et 33 f. »
- | | | |
- Laine { brute | » | » | » | 0 f. 22
- fine { lavée | » | » | » | 44 f. »
- | | | | et 66 f. »
- | | | |
- Lin { taillé | » | » | 3 f. 30 | 11
- { peigné | » | » | 6 f. 60 | 33
- | | | |
- Sucre { colonies | | | |
- { françaises | » | 3 f. 20 | 49 f. 50 | 49 f. 50
- { étranger | 3 f. 60 | 18 » | 104 f. 50 | 104 f. 50
- | | | |
- Café { colonies | néant. | 7 f. 60 | 55 f. 50 | 55 f. »
- { françaises | | | et 66 f. 50 | et 66 f. 50
- { étranger | 6 f. » | 60 f. » | 104 f. 50 | 104 f. »
- { | | | et 110 f. 50 | et 110 f. »
- | | | |
- Suif | néant. | néant. | 2 f. 75 | 16 f. 50
- | | | et 5 f. 50 | et 19 f. 80
- ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------
-
-Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 fût plus avancé en
-économie politique que le corps électoral de 1847.
-
-Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et
-du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe à ceux qui
-produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain étaient en
-majorité, la majorité disait: _Non_.
-
-Aujourd'hui on pose la même question. Mais ceux qui font du blé, de la
-viande ou du fer sont seuls consultés, et ils décident qu'il leur sera
-payé une gratification, un supplément de prix, une taxe.
-
-Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul
-pays, en Europe, où tout le monde concourt à faire la loi; c'est aussi
-le seul pays, en Europe, où des taxes sur le grand nombre en faveur du
-petit nombre n'ont pu pénétrer.
-
-En Angleterre, la loi était faite exclusivement par les propriétaires
-du sol. Aussi nulle part on n'avait attribué à la production du blé
-des primes si exorbitantes.
-
-Aux États-Unis, le parti whig et le parti démocrate se disputent et
-obtiennent tour à tour l'influence. Aussi le tarif s'élève ou
-s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second
-sur le premier.
-
-En présence de ces faits écrasants, quand nous avons soulevé la
-question du libre-échange, quand nous avons essayé de réagir contre
-cette prétention d'une classe de faire des lois à son profit, comment
-est-il arrivé que nous ayons rencontré une opposition ardente et
-haineuse, parmi les meneurs du parti démocratique?
-
-C'est ce que nous expliquerons sous peu de manière à être compris.
-
-En attendant, puisse le tableau qui précède, si propre à rendre les
-hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du
-privilége plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y
-puisent pas des motifs sérieux de faire tourner au profit de tous,
-sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette
-puissance de faire des lois qui est concentrée en leurs mains.
-
-Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons
-aux prétendus patriotes, à ceux qui disent que le droit d'échanger est
-d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et
-la Convention étaient soudoyées par l'Angleterre?
-
-
-19.--LE NATIONAL.
-
- 18 Avril 1847.
-
-Le _National_ adresse ce défi au _Journal des Débats_: «Aidez-nous à
-renverser l'octroi, nous vous aiderons à renverser le régime
-protecteur.»
-
-Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laissé croire
-jusqu'ici, ne voit pas une calamité publique dans l'échange et le
-_droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que
-la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide à faire un bien,
-et nous aiderons à faire un mal.
-
-Cependant le _National_ ajoute: «Le dernier mot des _Débats_, le
-secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a été
-compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de
-l'entente cordiale, rien ne doit nous coûter. _Immolons aujourd'hui
-notre agriculture_, demain notre industrie à la Grande-Bretagne.»
-
-Si la lutte contre le régime protecteur ne peut être inspirée que par
-des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes
-résultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle
-contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la
-polémique à la mode.
-
-Admettant donc que le _National_ regarde le libre-échange comme un
-_bien_, qu'il voudrait voir réaliser sur nos frontières et à nos
-barrières, il resterait à savoir pourquoi il s'en est montré depuis
-peu l'ardent adversaire. Peut-être pourrions-nous demander aussi
-pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne réforme au parti que
-d'autres croient devoir prendre sur une réforme de tout autre nature?
-
-Mais laissons de côté ces récriminations inutiles. Que le concours du
-_National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus
-qu'il n'y a pas de journal mieux placé pour jeter la bonne semence en
-bonne terre. Pour donner même au _National_ la preuve que nous
-apprécierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous
-est impossible, _en tant qu'association_, de combattre à ses côtés
-dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec
-d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer
-là-dessus, que ce que nous avons à dire jettera, nous l'espérons,
-quelque lumière sur le but précis de notre association.
-
-Il y a probablement cent réformes à faire dans notre pays et dans le
-seul département des finances: douane, hypothèques, postes, boissons,
-sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une
-association ne s'engage pas à les poursuivre toutes, par cela seul
-qu'elle entreprend d'en obtenir une.
-
-Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre:
-_Libre-Échange_, nous astreint à embrasser dans notre action la
-_douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national.
-Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les
-échanges aux frontières; l'autre les entrave aux barrières. Mais il
-semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre
-nous, avant de songer à celles que nous faisons avec l'étranger; et
-nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes, à l'exemple du
-_National_, nous poussent à guerroyer contre l'octroi[25].
-
-[Note 25: Voir notamment le nº 3, page 7.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcés de le répéter
-bien des fois encore: La similitude, qu'on établit entre la douane et
-l'octroi, est plus apparente que réelle. Si ces deux institutions se
-ressemblent par leurs procédés, elles diffèrent par leur esprit: l'une
-gêne forcément et accidentellement les transactions, pour arriver à
-procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systématiquement
-l'échange, même alors qu'il pourrait procurer un revenu au trésor,
-considérant l'échange comme chose _mauvaise en soi_, de nature à
-appauvrir ceux qui le font.
-
-Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais
-enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des
-échanges. Ceux qui l'ont institué, ceux qui le maintiennent, ne le
-considèrent que comme moyen de créer un revenu public aux villes. Tous
-déplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions à des
-entraves gênantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet
-_effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on
-n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois à brûler, à
-l'entrée de Paris, _à cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins.
-On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais côté; que le bon
-côté c'est le revenu, et le mauvais côté, la restriction des
-consommations et des échanges. On ne peut donc pas dire que, dans la
-question de l'octroi, le principe du libre-échange soit engagé.
-
-L'octroi est un impôt mauvais, mal établi, gênant, inégal, entaché
-d'une foule d'inconvénients et de vices, soit; mais enfin c'est un
-impôt. Il ne coûte pas un centime au consommateur (sauf les frais de
-perception), qui ne soit dépensé au profit du public. Dès l'instant
-que le public veut des fontaines, des pavés, des réverbères, il faut
-qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet
-argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer
-l'octroi sans y substituer un autre impôt, ou sans renoncer aux
-fontaines, aux pavés et aux réverbères. Les deux questions engagées
-dans l'octroi sont donc celles-ci:
-
-1º Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui
-coûte?
-
-2º Y a-t-il un mode de prélever ce revenu plus économique et plus
-juste?
-
-Ces deux questions peuvent et doivent être posées à propos de toutes
-les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de
-beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du
-libre-échange ne s'est pas formée pour les résoudre.
-
-L'octroi entrerait immédiatement dans la sphère d'action de
-l'Association, si, s'écartant de sa fin avouée, il manifestait la
-prétention de diminuer les échanges pour satisfaire quelques intérêts
-privilégiés.
-
-Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les légumes un
-droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr.
-Supposons que le conseil municipal de cette ville vînt à être changé,
-et que le nouveau conseil se composât de propriétaires, qui, presque
-tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrières.
-Supposons enfin que la majorité du conseil, ainsi constitué, prît la
-délibération suivante:
-
-«Considérant que l'entrée des légumes fait sortir le numéraire de la
-ville;
-
-«Que l'horticulture locale est la mère nourricière des citoyens et
-qu'il faut la protéger;
-
-«Que, vu la cherté de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur
-des taxes municipales et l'élévation des salaires en ville, nos
-jardins ne peuvent pas lutter _à armes égales_ avec les jardins de la
-campagne placés dans des conditions plus favorables;
-
-«Que, dès lors, il est expédient de défendre à nos concitoyens, par
-une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se
-pourvoir de légumes ailleurs que chez nous;
-
-«Considérant que le profit que nous ferons ainsi à leurs dépens est un
-gain général;
-
-«Que si l'octroi abandonnait les propriétaires de jardins à une
-concurrence effrénée, désordonnée, ruineuse, telle qu'elle existe pour
-tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_;
-
-«Que le libre-échange est une théorie, que les économistes n'ont pas
-de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort
-mal à propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce
-qui nous convient;
-
-«Par ces motifs, et bien d'autres inutiles à rappeler, parce qu'on les
-trouve disséminés dans tous les exposés de motifs des lois de douanes,
-et dans tous les journaux, même patriotes, nous déclarons que l'entrée
-des légumes de la campagne est prohibée... ou bien soumise à un droit
-de 200 p. 100.
-
-«Et, attendu que le droit modéré que payaient jusqu'ici les légumes
-étrangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs,
-que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous
-décidons en outre qu'il sera ajouté des centimes additionnels à la
-cote personnelle, sans quoi notre première résolution éteindrait nos
-quinquets et tarirait nos fontaines.»
-
-Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne
-voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas là, s'il y a quelque vérité
-dans la doctrine fondée par le double vote et soutenue par la presse
-démocrate), à l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou
-plutôt l'octroi viendrait de lui-même se présenter à nos coups.
-
-Et c'est ce qui est arrivé. Quand Rouen a allégué qu'il élevait le
-droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protéger le cidre, quand M. le
-ministre des finances a déclaré qu'il préférait un droit sur
-l'eau-de-vie, qui dépasse la limite de la loi, à un droit sur le
-cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impôt
-sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir
-élever la voix.
-
-Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la
-douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est
-pas la pensée _fiscale_, mais la pensée _féodale_; c'est la
-protection, la faveur, le privilége, le système économique, la fausse
-théorie de l'échange, le but avoué de réglementer, de limiter et même
-d'interdire les transactions.
-
-Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des
-inconvénients. Chaque membre de notre Association a individuellement
-pleine liberté de la juger, à ce point de vue, selon ses idées. Mais
-l'Association n'en veut qu'à ce faux principe de monopole qui s'est
-enté sur l'institution fiscale et l'a détournée de sa destination.
-Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions
-tout à l'heure, une réunion de citoyens qui viendrait s'opposer aux
-nouvelles prétentions du conseil municipal.
-
-Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconséquence,
-formuler ainsi le but précis et limité de leur association:
-
-«Tant qu'un droit modéré sur les légumes a fait entrer 20,000 fr. dans
-la caisse municipale, c'était une question de savoir si ces 20,000 fr.
-n'auraient pas pu être recouvrés de quelque autre manière moins
-onéreuse à la communauté.
-
-«Cette question est toujours pendante, s'étend à tous les impôts, et
-aucun de nous n'entend aliéner, à cet égard, la liberté de son
-opinion.
-
-«Mais voici que quelques propriétaires de jardins veulent
-systématiquement empêcher l'entrée des légumes afin de mieux vendre
-les leurs; voici que, pour justifier cette prétention, ils émettent
-une bizarre théorie de l'échange, qui représente ce fondement de toute
-société comme funeste en soi; voici que cette théorie envahit les
-convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacés de la voir
-appliquée successivement à tous les articles du tarif de l'octroi;
-voici que, grâce à cette théorie qui décrédite les importations, les
-arrivages vont diminuer, jusqu'à affaiblir les recettes de l'octroi,
-en sorte que nous verrons accroître dans la même proportion les autres
-impôts: nous nous associons pour combattre cette théorie, pour la
-ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse
-cesser l'influence qu'elle a exercée et qu'elle menace d'exercer
-encore sur nos tarifs.»
-
-
-20.--LE MONDE RENVERSÉ.
-
- 18 Avril 1847.
-
-Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, après un long voyage.
-
-Un jeune officier, quelque peu démocrate, débarque, et rencontrant un
-de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis
-_affamé_.
-
---Et nous, nous sommes affamés aussi. Le pain est hors de prix. Chacun
-emploie à s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'énorme dépense qui en
-résulte arrête la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance,
-en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les
-ouvriers voient baisser leurs salaires en même temps que le pain
-renchérit.
-
---Et que disent les journaux?
-
---Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le blé et
-la viande afin que le peuple soit soulagé, que les aliments baissent
-de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le
-travail soit ranimé et que la prospérité générale renaisse; les autres
-font à la libre entrée des subsistances une guerre ouverte ou sourde,
-mais toujours acharnée.
-
---Et quels sont les journaux pour et contre?
-
---Devine.
-
---Parbleu! le journal des _Débats_ défend les gros propriétaires, et
-le _National_ le peuple.
-
---Non, les _Débats_ réclament la liberté et le _National_ la combat.
-
---Qu'entends-je? que s'est-il donc passé?
-
---Les mariages espagnols.
-
---Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec
-les souffrances du peuple?
-
---Un prince français a épousé une princesse espagnole. Cela a déplu à
-un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les
-_Débats_ de vouloir ruiner tous les propriétaires français pour
-apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est
-très-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande
-cher pour faire pièce au peuple d'Angleterre.
-
---Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances?
-
---C'est ainsi que, depuis ton départ, on traite toutes les questions.
-
-
-21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMÉRAIRE.
-
- 11 Décembre 1847.
-
-À l'occasion de la situation financière et commerciale de la
-Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi:
-
- «La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits
- étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des
- produits anglais. La balance entre les importations et les
- exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et
- la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette
- occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au
- libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le
- faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que
- cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si
- dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_
- économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la
- Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a
- envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles
- théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on
- achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange
- du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent.
- Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à
- l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont
- il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.»
-
-Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la
-balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression,
-prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine
-école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_
-comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne
-garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et
-c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu
-plus explicite.
-
-Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à
-sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la
-_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux
-_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que
-l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_.
-
-Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et
-l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en
-payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir
-fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a
-perdu son capital _tout entier_.
-
-On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette
-doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent
-invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit
-s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait.
-
-Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom
-à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car,
-selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une
-politique toute différente.
-
-Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit
-national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu
-acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux,
-et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut
-empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au
-dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a
-d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition
-de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies,
-la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines,
-etc.
-
-Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus
-fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie
-de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur
-possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le
-plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations.
-Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès
-qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_.
-La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette
-doctrine.
-
-L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant
-très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de
-saisir cette occasion d'en dire un mot.
-
-Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services
-effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la
-pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des
-_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant
-qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas
-encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour
-ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces
-services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne
-et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait
-certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il
-appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on
-voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre
-service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service
-contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent
-contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_
-est consommé.
-
-Il en est ainsi pour les peuples.
-
-Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est
-le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre
-des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire.
-On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on
-n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services
-effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la
-satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La
-présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des
-besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux
-qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des
-produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux.
-(_V. tome V, p. 64 et suiv._)
-
-En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux,
-se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen
-ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement
-ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme
-on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de
-la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que
-ceux qu'il lui a rendus.
-
-Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le
-_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de
-l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des
-récoltes, sans même la mentionner.
-
-Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs
-champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries,
-ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou
-d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait
-naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était
-l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des
-services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui
-donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces
-services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu
-l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous
-forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_,
-ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas
-l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des
-récoltes.
-
-C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure.
-Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations,
-il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de
-se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre.
-Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa
-maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si
-l'on était aussi riche après qu'avant.
-
-«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?»
-demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce
-qui est quelque chose.
-
-Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé
-et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26].
-
-[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V,
-page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-22.--DU COMMUNISME.
-
- 27 Juin 1847.
-
-Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle
-que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent
-d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie
-politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par
-jaillir de la discussion.
-
-Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les
-notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un
-terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat.
-
-Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la
-propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est
-un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle
-_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc.
-
-Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé
-n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les
-rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il
-commence par admettre que tous les hommes, sans exception,
-s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de
-son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le
-nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs,
-_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter
-entre elles des différences infinies.
-
-Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent
-l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la
-perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans
-distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et
-de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la
-coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et
-successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce
-sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne
-peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque
-chose à faire.
-
-Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en
-voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables
-pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de
-détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences.
-
-Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement
-l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à
-cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les
-classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons
-parler du _communisme_[27].
-
-[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et
-tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le
-nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en
-commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus
-séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et
-c'est le grand nombre?
-
-Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer
-qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le
-détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du
-bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la
-réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de
-l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières.
-
-C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes
-subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique,
-par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils
-seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire.
-Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que
-l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége
-de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est
-pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter
-et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous
-faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler
-avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la
-classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le
-prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel
-contraste!
-
-Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_,
-c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la
-liberté en matière d'échanges.
-
-Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la
-libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété
-elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on
-possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes:
-
- «Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la
- possession individuelle et la concurrence. Il est absolument
- impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans
- sacrifier la liberté même.»
-
-Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute:
-
- «Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété?
- Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les
- facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous
- sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes
- convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à
- des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de
- l'émulation que celui de la lutte.»
-
-Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_
-ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt
-des questions d'application que des questions de principe.
-
-Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes:
-
-On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété,
-de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de
-la presse, de la parole.
-
-Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué
-principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer
-les _abus_.
-
-Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa
-tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute,
-qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles
-peuvent être abandonnées à l'activité privée.
-
-Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas
-plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en
-principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir
-et de les réprimer.
-
-D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les
-mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont
-inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations,
-de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique
-n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un
-danger.
-
-Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les
-inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives
-sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de
-prévenir ou de réprimer?
-
-Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement,
-c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe.
-Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la
-théorie du droit.
-
-Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du
-lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une
-admirable dispensation providentielle, une telle force de répression
-et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales
-n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs
-inconvénients.
-
-Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer
-qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement
-voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les
-familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de
-multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un
-arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité
-nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des
-maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui
-n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V.
-_Harmonies_, chap. XX.)
-
-Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans
-le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et
-des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la
-paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir
-n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette
-rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte
-les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout
-réformer par l'interférence du Gouvernement.
-
-Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences
-retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens
-de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui
-affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social,
-outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les
-vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la
-propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en
-souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a
-certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement
-proportionnelle au degré de lumière d'un peuple.
-
-Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à
-punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et
-nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que
-cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les
-forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus
-d'inconvénients que d'avantages.
-
-Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention
-du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces
-naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette
-police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens
-comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez
-compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est
-certainement neutralisée[28].
-
-[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées
-dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu
-surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur
-la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique
-_anglaise_.
-
-L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient
-de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les
-allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous
-chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du
-_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_
-croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité
-nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que
-les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux
-_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété
-est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la
-tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_,
-incombe exclusivement à celui qui les réclame.
-
-Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser
-quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le
-pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches.
-
-Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de
-ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui
-possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont
-toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les
-classes aisées.
-
-Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme
-_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois
-partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation
-au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont
-leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de
-démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté
-perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie,
-s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois
-ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus
-chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une
-simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement
-vers le _communisme_?
-
-Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la
-diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre,
-c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie.
-
-Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers
-eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses
-progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux
-système si elle pouvait dire aux classes laborieuses:
-
-«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque
-bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre,
-l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à
-d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui
-stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même
-impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans
-restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour
-donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les
-transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers
-étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires
-contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors,
-quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.»
-
-La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on
-pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une
-disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des
-substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues?
-Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même
-le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne
-pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme?
-
-La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le
-peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la
-véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux
-démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont
-parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions
-dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses
-droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où
-le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos
-de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation
-équitable[29]!
-
-[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-23.--RÉPONSE AU JOURNAL L'ATELIER.
-
- 12 Septembre 1847.
-
- (Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des
- Économistes_.)
-
-Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie
-politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la
-bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que,
-voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà
-les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi
-qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me
-tromper.
-
-Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter
-pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le
-_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas
-parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner
-lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes.
-
-Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette
-phrase:
-
-«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession
-individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de
-sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté
-elle-même.»
-
-Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les
-principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous
-semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de
-l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses:
-Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut
-formellement toutes trois.
-
-C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât
-plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie
-politique.
-
-Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que
-l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes
-des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi
-restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant
-que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui
-sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur
-les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il
-s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre
-l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité
-qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu.
-
-Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le
-communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À
-cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des
-conjectures.
-
-Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de
-son antipathie.
-
-Ils sont au nombre de trois.
-
-1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des
-communistes est inappliquée et inapplicable;
-
-2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis
-que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée;
-
-3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme
-et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que
-l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice.
-
-Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se
-croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et
-aussi rouges que possible.
-
-Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation.
-
-Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire
-qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que
-toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une
-objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté?
-Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté
-trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en
-eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des
-échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous
-soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une
-violation de la propriété, et principalement de la propriété du
-travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation
-réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu.
-Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de
-prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne
-restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des
-autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins
-sous cette forme, est juste en principe et utile à la société.
-
-Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle
-ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie
-politique en général.
-
-Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse
-dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y
-ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la
-propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi
-sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi,
-égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les
-salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir
-naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et
-qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons
-qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer
-jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin,
-pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et
-ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction
-dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et
-d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables
-attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que,
-par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice
-suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les
-plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste,
-retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les
-supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les
-droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des
-hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que
-notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à
-la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera
-exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution
-naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant
-qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront
-avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et
-réprimer ces fautes et ces erreurs.
-
-Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief
-articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la
-classe _riche et lettrée_.
-
-Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et
-classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la
-classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi,
-ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du
-travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la
-liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient
-respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de
-taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche
-et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un
-objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la
-société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la
-richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y
-a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là
-n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment
-créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus
-soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire,
-il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur
-tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_.
-Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines.
-L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de
-la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes
-il court se ranger dans la classe maudite!
-
-La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de
-nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous
-expliquer à ce sujet.
-
-Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet,
-sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe
-privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures
-de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est
-aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet
-de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a
-été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail
-national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux.
-
-Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la
-propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font
-la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi,
-qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La
-propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni
-délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le
-privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort.
-
-Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur
-que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît
-pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous
-avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise
-à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux
-démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la
-maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur
-déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire;
-s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner,
-puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont
-certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à
-égarer le peuple.
-
-Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est
-opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits,
-comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le
-faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches,
-puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et
-stériles déclamations.
-
-Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les
-classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice,
-l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À
-cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation.
-Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes
-les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses,
-tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y
-ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts
-égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture
-de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en
-faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la
-misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois
-dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein
-de Dieu sur sa créature de prédilection[30].
-
-[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note
-de l'éditeur._)]
-
-Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation
-formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette
-assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme.
-C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de
-revenir.
-
-Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses
-investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait
-pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne
-devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai,
-n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet
-inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à
-la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout
-l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des
-hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et
-de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux
-rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y
-comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et
-moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce
-qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de
-plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait
-tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère
-d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction
-entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si
-l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que
-l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel
-économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre
-déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que
-l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31].
-
-[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-
-24.--RÉPONSE À DIVERS.
-
- 1er Janvier 1848.
-
-Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait
-remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire
-de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal.
-
-En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de
-dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction
-avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la
-pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à
-l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un
-Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du
-drap belge?
-
-Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de
-son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans
-notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela,
-fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous,
-consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même
-_à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_.
-
-La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une
-autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne
-serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons
-attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère
-s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se
-croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se
-laisser traiter avec un tel mépris.
-
-Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_:
-
-«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous
-les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour
-nous, une impulsion _partie de haut lieu_.»
-
-Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les
-permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et
-Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan
-de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir
-l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté
-commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera
-toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége
-_directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par
-ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la
-prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double
-les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_?
-Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les
-démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la
-lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse
-démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame
-la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait
-tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et
-que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce
-sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté
-la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur
-demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux
-d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du
-_Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_.
-
-Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous
-lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_
-affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne
-connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre
-eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne
-partent que de ses convictions et de sa conscience.
-
-
-25.--À MONSIEUR F. BASTIAT, RÉDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-ÉCHANGE.
-
- Paris, 25 décembre 1847.
-
-MONSIEUR,
-
-Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis
-charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre
-numéro du 12 de ce mois?
-
-«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de
-rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition
-qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.»
-
-Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure
-que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la
-reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus
-fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après
-la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M.
-Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes
-est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_.
-L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des
-phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc
-lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de
-fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils
-parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou
-la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser
-un de leurs plus beaux titres, etc.?»
-
-Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne
-_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où
-elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son
-erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer.
-
-Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle
-des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_.
-
-Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la
-nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles
-conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à
-prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de
-protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui
-remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_.
-Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la
-définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant
-moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la
-liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction
-des produits étrangers.
-
-Nous reconnaissons donc:
-
-1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries
-nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche
-au travail net;
-
-2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection
-s'exerce aujourd'hui;
-
-3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement
-les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des
-entraves de douane à la frontière les produits étrangers.
-
-Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous
-élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes,
-seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal
-jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous
-voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes.
-
-Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_,
-nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès
-qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous
-demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez
-conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100.
-Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas
-plus en 1840 qu'aujourd'hui.
-
-Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes
-anti-protectionniste.
-
-Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le
-souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une
-protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons
-beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font
-de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour
-donner des revenus au trésor.
-
-En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous
-ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous
-sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos
-amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_.
-
-Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je
-l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous
-avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes.
-
-Agréez, etc.
-
- VICTOR CONSIDÉRANT.
-
- * * * * *
-
-À MONSIEUR CONSIDÉRANT, DIRECTEUR DE LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE
-DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.
-
-MONSIEUR,
-
-Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le
-malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la
-lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le
-public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile
-à une discussion qui l'intéresse.
-
-Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez,
-avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où
-vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce
-système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan
-d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours
-aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne
-sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en
-assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12
-décembre, qui a donné lieu à votre réclamation.
-
-D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez
-mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la
-douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas.
-Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui
-est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection.
-Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle
-entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif.
-Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la
-préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez,
-monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg
-Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de
-la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos
-concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils
-fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de
-donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si
-difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant
-pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur
-l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même,
-chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion?
-N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes?
-Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à
-imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort
-diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour
-repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins.
-
-Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est
-demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les
-dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait
-donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et
-quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une
-imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une
-nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est
-épuisé.
-
-C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours;
-mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160
-millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question
-qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus
-vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est
-ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les
-inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des
-impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la
-préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt
-des boissons tel qu'il est établi.
-
-Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la
-propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de
-l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la
-restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même.
-Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit
-pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la
-prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients.
-
-J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une
-réflexion.
-
-Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor
-d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor
-fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne
-seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté
-l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en
-France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions.
-
-Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté,
-et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif
-quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes
-les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore
-de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.»
-
-Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre
-système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui
-l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._)
-
-Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses,
-certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État
-tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites
-pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager.
-
-Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens
-du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne
-voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du
-menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour
-le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de
-forges, aux actionnaires d'Anzin, etc.
-
-Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des
-largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se
-développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce
-capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la
-main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager
-les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le
-capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une
-voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par
-l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable.
-
-N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que
-vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand
-vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient
-toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!»
-
-Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude
-est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer
-celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que
-j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes
-économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et
-suiv._):
-
-«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets,
-aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et
-distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.»
-
-Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute:
-
-«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la
-protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus
-loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à
-quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus
-économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et
-ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que
-le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait
-faire_.»
-
-Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez
-bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la
-protection directe.
-
-Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne
-notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il
-me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de
-contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM.
-tels ou tels[32].
-
-[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de
-considération et d'estime.
-
- FRÉDÉRIC BASTIAT.
-
-
-26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE.
-
-Réponse à la Presse.
-
- (_Journal des Économistes._) Décembre 1845.
-
-La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la
-restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies
-de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande.
-
-«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association
-allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en
-commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne,
-encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans
-la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la
-Ligue anglaise repose sur de grandes illusions...
-
-«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est
-sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes
-augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc.
-
-«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes
-industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les
-facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres;
-d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est
-accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc.
-
-«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,...
-etc.»
-
-Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse.
-
-«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a
-été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs
-adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la
-prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont
-présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être
-répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence
-contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par
-conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer,
-dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus
-insurmontables...»
-
-Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_
-du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu
-_deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de
-_liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations
-des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les
-relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière
-qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières
-qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu
-s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière
-méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient
-jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés,
-le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été
-considérablement élargi.
-
-Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement
-opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la
-prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes
-qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux
-barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque
-fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne
-pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il
-faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont
-vrais en même temps.
-
-L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien
-l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il
-faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation
-du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe
-de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait
-ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale.
-Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont
-elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent
-été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne
-s'était pas mêlée une pensée restrictive.
-
-L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion.
-L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu
-qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le
-bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait
-quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de
-gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?
-
-Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre
-les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou,
-ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui
-s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et
-il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue.
-Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à
-donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_,
-dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes
-qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre,
-la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.»
-
-Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès;
-car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à
-croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est
-bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se
-trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce
-qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci:
-_Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte
-moins cher de les acheter à autrui._
-
-Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces
-propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je
-réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.
-
-Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a
-obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_
-l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées:
-
-«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser
-prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave...
-Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son
-sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une
-portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces
-relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique;
-elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent,
-elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre
-d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au
-Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la
-masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de
-ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des
-prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour
-où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de
-betterave.»
-
-Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre
-toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le
-travail, de provoquer la création de nouvelles industries;
-restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le
-continent l'_influence contagieuse_?
-
-Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France.
-
-Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre
-un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.»
-
-Et moi, je dis: «La France a commis une grande faute de laisser
-prendre un développement si marqué, chez elle, à la production du
-fer.»
-
-Vous dites: «Si l'Allemagne n'avait pas cédé à la tentation de
-fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le
-continent américain et une partie de l'Asie, des relations
-très-profitables.»
-
-Et moi, je dis: «Si la France n'avait pas cédé à la tentation de
-fabriquer elle-même son fer, elle aurait pu établir, avec l'Espagne,
-l'Angleterre, la Belgique, la Suède, des relations très-profitables.»
-
-Vous dites: «L'Allemagne était libre d'ouvrir son marché à tous les
-pays de vaste production sucrière, et Dieu sait la masse énorme de
-produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres
-exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement
-bas.»
-
-Et moi, je dis: «La France était libre d'ouvrir son marché à tous les
-pays de vaste production métallurgique, et Dieu sait la masse énorme
-de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces fers
-exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement
-bas.»
-
-Vous dites: «Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour
-où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de
-betterave.»
-
-Et moi, je dis: «Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour
-où elle s'est mis en tête de faire chez elle tout le fer dont elle a
-besoin.»
-
-Ou si, revenant à vos doctrines de prédilection, vous voulez justifier
-la protection que la France accorde à l'industrie métallurgique, je
-vous répondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection
-que l'Allemagne accorde à l'industrie sucrière.
-
-Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les
-ouvriers français?
-
-J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers
-allemands.
-
-Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien à l'importation du
-sucre exotique, parce qu'il serait employé à créer la contre-valeur?
-
-J'en dirai autant du travail français à l'égard de l'importation du
-fer.
-
-Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sûr
-qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins?
-
-Je vous répondrai que si les Brésiliens vendent du sucre aux
-Allemands, il n'est pas certain qu'ils reçoivent en échange des
-produits allemands.
-
-Vous voyez donc bien qu'il y a une vérité, une vérité absolue, et que,
-comme dirait Pascal, ce qui est vrai au delà ne saurait être faux en
-deçà du Rhin.
-
-
-27.--ORGANISATION ET LIBERTÉ.
-
- (_Journal des Économistes._) Janvier 1847.
-
-Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a
-insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais
-une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M.
-Vidal ne conclut pas.
-
-Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme:
-
-«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.»
-
-Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal?
-
-Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel
-pour être aujourd'hui possible.»
-
---En ce cas n'en parlons plus.
-
-Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de
-manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système
-rationnel-impossible.
-
-«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à
-qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des
-consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre
-déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite
-l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_
-(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils
-devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux
-produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la
-guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.»
-
-M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les
-_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la
-liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas
-l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce
-n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le
-progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on
-nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes
-pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il
-faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier,
-l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou
-celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi,
-tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_?
-Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer
-qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou
-rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les
-socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science?
-N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste:
-
- Dignus, dignus est intrare
- in nostro docto corpore!
-
-Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est
-que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans
-magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse
-l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se
-les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté.
-
-Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_?
-
-Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette
-simple question:
-
-Ils veulent l'association universelle.
-
-Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par
-contrainte_?
-
-Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la
-répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de
-petites difficultés qu'ils ont à résoudre.
-
-1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les
-mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le
-pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a
-peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les
-catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant
-à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait
-peu en Suisse et aux États-Unis.
-
-2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans
-le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon,
-Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien
-naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou
-bien tirer à la courte paille?
-
-3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une
-petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal
-conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car
-quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre,
-il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire,
-puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une
-organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité
-de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de
-là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son
-mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes
-les cervelles de la terre.
-
-4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on
-aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la
-puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques,
-intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment
-empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le
-monde à son profit?
-
-Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que
-M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par
-la force brutale.
-
-Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit
-volontaire.
-
-Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles.
-
-Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages
-et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun
-d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent,
-ils se séparent brouillés.
-
-Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une
-Société?
-
-Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils
-parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils
-ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes,
-quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent
-que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent
-jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut
-mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier
-_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_
-d'organisation?
-
-Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que
-l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place?
-
-Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme!
-Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise,
-sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus
-en désaccord après une heure d'explication.
-
-Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au
-moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque
-toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de
-l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de
-cette puissance, etc.[33].
-
-[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas
-réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a
-point dans l'ordre social une organisation naturelle non point
-parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et
-c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la
-société.
-
-Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils
-en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes
-_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une
-fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une
-association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une
-volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une
-propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la
-_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et
-je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur
-système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son
-tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus
-seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une
-plantation des Antilles.
-
-Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire,
-c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce
-que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune
-combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune
-association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces
-messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger,
-sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le
-Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se
-soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire
-s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier
-ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord
-d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai
-cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous
-adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si
-perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence
-de notre pays et de notre siècle.
-
-Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons
-l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines
-formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont
-produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de
-l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme
-définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête
-d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que
-l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité,
-s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des
-lumières et le perfectionnement des moeurs.
-
-Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils
-aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation
-volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale
-dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des
-formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve
-de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même.
-En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire
-la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité.
-
-Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde:
-_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple,
-de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un
-conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant,
-c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps
-entre-égorgés en toute tranquillité de conscience.
-
-Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque
-métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses
-préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté
-d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que
-s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute
-quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que
-l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les
-relations internationales, de mettre les hommes en contact, les
-produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la
-liberté des communications.
-
-Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites:
-«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est
-ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est
-impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de
-deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de
-domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le
-lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez
-la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons;
-nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car
-de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements
-artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées
-et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses
-de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et
-protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité
-de paix universelle.
-
-Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de
-l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui
-n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du
-travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite
-d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier
-l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des
-transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois
-sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir
-suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses
-lettres à la _Presse_.
-
-Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon
-marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi:
-
-«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation
-dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits
-agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent
-être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une
-prudence extrême.»
-
-Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice.
-
-Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes?
-
-Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier
-indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier
-indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la
-production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du
-lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine
-étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se
-produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap
-que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité
-devant la loi!
-
-«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit
-pas.»
-
-Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor.
-
-Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir
-s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le
-cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à
-savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la
-poste et le sel que le cacao et le thé.
-
-M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient
-toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs
-frais rigoureux_.»
-
-Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre
-ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention,
-parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que,
-sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler
-l'Océan.
-
-«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers
-manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont
-vêtus de haillons?»
-
-Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par
-ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens
-pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux.
-
-Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela
-ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en
-France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de
-défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la
-laine des lieux où ces produits surabondent?
-
-Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir,
-avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une
-doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous
-combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue,
-doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du
-corps social. Voici les paroles de M. Vidal:
-
- «Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs
- théories politiques et leurs théories économiques, c'est
- l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération,
- poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible.
- Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne
- leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit
- individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils
- ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe
- surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est
- la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit
- négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point
- dans le développement progressif et harmonique de toutes les
- facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins
- intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout
- frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans
- l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la
- faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut,
- le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre
- principe de conduite que l'intérêt personnel.
-
- «L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de
- reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal
- serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état
- sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui
- qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit
- n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme
- complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans
- l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que
- l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une
- partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté.
-
- «Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et
- sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit
- et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se
- développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature,
- c'est précisément l'état de société. Dans un accès de
- misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices
- de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la
- sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence
- de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant
- plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses
- caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la
- liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait
- dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace,
- plus il en reste pour tous les autres.»
-
-M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre
-d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation
-méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute.
-
-J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps
-vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette
-pensée.
-
-Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais
-été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch.
-Comte (_Traité de législation_).
-
-M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous
-les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités
-_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du
-travail_).
-
-Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs
-de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième
-siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée,
-parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre.
-Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc
-qui donne des conseils aux Allemands:
-
-Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_;
-
-Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat
-social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public,
-et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9
-thermidor;
-
-Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M.
-Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe
-d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;»
-
-M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire:
-
-«Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le représentant de la
-Démocratie, fondée sur l'unité et la fraternité, au dix-huitième
-siècle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas été
-conduit par la pensée dans le désert où quelques-uns de vous
-s'égarent; Jean-Jacques n'était pas athée; Jean-Jacques, de la même
-plume qui nous donna le _Contrat social_, écrivait la _Profession de
-foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez
-votre point de départ dans la philosophie matérialiste où nous avons
-pris le nôtre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand
-homme _venu trop tôt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels
-qui ont désolé la France.»
-
-Ainsi la filiation est bien tracée: Rousseau pour point de départ, le
-Comité de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour
-modèles.
-
-À la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un côté de ne pas
-descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre,
-d'être sous l'influence de cet audacieux sophiste.
-
-
-28.--RÉPONSE À LA PRESSE SUR LA NATURE DES ÉCHANGES.
-
- 10 Juillet 1847.
-
-À propos du tableau des importations et exportations en 1846,
-récemment publié par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques
-remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire.
-
-Après avoir constaté un accroissement considérable dans l'importation
-des blés, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et
-eaux-de-vie, la _Presse_ dit:
-
- «C'est donc avec nos épargnes que nous avons soldé nos achats de
- blé, non avec notre travail de l'année. Aussi, qu'est-il arrivé?
- L'activité de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et
- devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent
- s'est élevé à mesure que le numéraire émigrait, et une crise qui
- dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul
- fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
- contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent
- qu'il est indifférent pour un peuple de payer ses acquisitions
- au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de
- l'argent, c'est diminuer à l'intérieur la masse des ressources
- disponibles, c'est accroître la difficulté des transactions,
- paralyser le travail, réduire les salaires, nuire plus ou moins
- profondément à tous les intérêts. Payer avec des produits, c'est,
- au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, créer des
- moyens d'utiliser tous les bras, répandre, avec des salaires
- durables et abondants, l'aisance et le bien-être dans toutes les
- classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se
- ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intérêt pour une nation à
- suivre celui-ci plutôt que celui-là. Chacun a pu, dans la sphère
- de ses relations ou de ses affaires, en acquérir la preuve depuis
- un an.»
-
-Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette année,
-«la masse des ressources disponibles à l'intérieur a diminué, que la
-difficulté des transactions s'est accrue, que le travail a été
-paralysé, que les salaires ont été réduits, que tous les intérêts ont
-été plus ou moins profondément lésés.»
-
-Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce
-fait. Les calamités qu'elle vient de décrire, la _Presse_ les attribue
-à ce que _nous avons payé le blé étranger avec de l'argent_. Nous les
-attribuons, nous, à ce que le blé a été cher; et comme il a été cher
-parce que la récolte a manqué, nous considérons tous les malheurs
-ultérieurs, la baisse des salaires, la difficulté des transactions,
-etc., etc., comme les conséquences du déficit de nos récoltes.
-
-Nous disons plus: une fois ce déficit décidé, tous les malheurs qui en
-sont la suite ont été décidés également. Ces malheurs eussent été bien
-plus grands encore, s'il ne nous était resté au moins la faculté de
-faire venir du blé du dehors, même contre notre argent, même contre
-nos épargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus
-renforcés ont acquiescé unanimement à l'ouverture de nos ports. Ils
-ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain,
-que de manquer de pain et garder son argent. Le déficit de la récolte
-étant donné, l'exportation du numéraire, loin de causer la crise dont
-on se plaint, l'a atténuée. La _Presse_ prend donc le remède pour le
-mal; et, pour être conséquente, elle aurait dû demander, cette année
-plus que jamais, l'expulsion des blés étrangers.
-
-Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les blés avec des vins, des
-eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela
-aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manière que nous
-aurions acquitté nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte
-proportion, si la liberté des échanges avait, de temps immémorial,
-habitué les peuples producteurs de blé à consommer nos produits, et
-notre industrie à faire ce qui convient à ces peuples. Il n'en est pas
-ainsi; chaque pays veut se suffire à lui-même; et lorsqu'un fléau
-enlève à l'un d'entre eux les choses les plus nécessaires à la vie, il
-faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui équivaut à mourir, ou que, pour
-les obtenir de l'étranger, il lui livre la seule marchandise qui est
-partout accueillie, l'instrument de l'échange, le numéraire. Mais,
-encore une fois, le manque de la récolte et le système restrictif
-étant supposés, l'exportation de l'argent, loin d'être un mal, est un
-remède; à moins qu'on ne prétende qu'il vaut mieux mourir d'inanition
-que de livrer ses écus contre des aliments. (_V. le nº 20 qui
-précède._)
-
-La _Presse_ insistera, nous en sommes persuadés, et dira: Reste
-toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'échangent contre des
-produits_, est fausse et s'est montrée fausse dans cette circonstance.
-
-Non, elle ne s'est pas montrée fausse. Les écus que nous avons envoyés
-en Russie étaient eux-mêmes venus du Mexique; et de même que, pour les
-avoir des Français, les Russes ont exporté du blé, pour les obtenir
-des Mexicains nous avions exporté des tissus, des vins et des
-soieries. En sorte qu'en définitive nous avons échangé des produits
-contre des produits.
-
-Il aurait mieux valu garder ses écus, dit-on.--Oui, si nous avions eu
-assez de blé. Le mieux est d'avoir à la fois le blé et les écus. Mais
-cela n'est pas possible du jour où la sécheresse brûle nos moissons.
-Donc c'est là l'origine et la cause du mal.
-
-La _Presse_ affirme que nous avons payé le blé, non-seulement avec nos
-écus, mais encore avec nos épargnes.--C'est fort possible.--Et rien
-n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque,
-que d'avoir au moins des épargnes pour acheter du pain.
-
-Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un fléau emporte
-nos récoltes, à ce qu'il n'en résulte pas des maux qui se manifestent
-d'une manière quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'eût
-été l'inanition.
-
-Grâce à nos épargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a
-affecté une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gêne
-industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir
-d'aucune manière, recevoir tout le blé qui nous a manqué, et
-cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'éprouver
-aucune difficulté dans nos transactions. Mais cela était-il possible?
-Et puisque une année de souffrance a été décidée le jour où les épis
-de nos champs ont été frappés de mort, ne valait-il pas mieux, qu'à
-l'inanition générale, qui en était la conséquence naturelle, se
-substituât une crise financière, quelque déplorables qu'en soient les
-effets?
-
-On complique beaucoup ces questions en se méprenant sur les causes, ou
-en confondant les causes avec les effets. Après tout, une nation n'est
-qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif;
-et les lois de l'économie sociale ne sont autres que celles de
-l'économie domestique sur un plus vaste développement.
-
-Un cordonnier fait des souliers; c'est là son gagne-pain. Du produit
-des souliers qu'il vend, il achète les choses qui lui sont
-nécessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les
-produits s'échangent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les
-services contre des services_.
-
-Cependant, il est prévoyant. Il ne veut pas consommer immédiatement
-tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot,
-il fait des épargnes. L'invention du numéraire sert merveilleusement
-ses desseins. À mesure qu'il livre ses _services_ à la société, la
-société lui donne des écus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au
-moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il
-veut, puiser dans la communauté des _services_ équivalents à ceux
-qu'il lui a livrés. Il ne retire de ces services que ce qui lui est
-indispensable, et ménage prudemment ses _bons_, soit qu'il les
-accumule, soit qu'il les prête moyennant rétribution.
-
-Un jour fatal survient où notre homme se casse un bras. C'est un grand
-malheur qui en entraînera bien d'autres. Évidemment les choses ne
-peuvent aller comme si le malheur ne fût pas arrivé. Au lieu
-d'augmenter ses épargnes il les entame, et cela durera jusqu'à ce
-qu'il soit guéri. Il lui est pénible sans doute de toucher à ses
-épargnes, de se défaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais
-s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pénible
-encore. Entre deux maux, qui sont la conséquence inévitable du malheur
-qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse à la
-communauté, et, ses bons à la main, il réclame des produits, équitable
-payement de ceux qu'il lui a livrés; des services, juste rémunération
-de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits échangés
-contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les
-services dont le cordonnier réclame le prix _effectif_, ont été rendus
-depuis longtemps et par lui transformés en simples bons, en écus.
-
-Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnête artisan est
-de se défaire de ses écus? Non; son vrai malheur est de s'être cassé
-le bras.
-
-Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction
-de la perte des récoltes; et appliquant à l'individu ce que la
-_Presse_ dit de la nation, dira-t-on:
-
-«C'est donc avec ses épargnes que le cordonnier solde ses achats et
-non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arrivé?
-L'activité de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore
-est venue peser sur toutes ses affaires.
-
-«Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
-contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent qu'il est
-indifférent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de
-l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer
-dans l'intérieur _de son ménage_ la masse des ressources disponibles.
-C'est accroître la difficulté des transactions, paralyser le travail,
-réduire les salaires _de ses ouvriers ou même les renvoyer_, nuire
-plus ou moins profondément à tous les intérêts. Payer _avec des
-souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail,
-créer des moyens d'utiliser les bras, répandre, avec les salaires,
-l'aisance et le bien-être dans la classe des ouvriers cordonniers. Il
-n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se ressemblent, ni
-qu'il n'y ait aucun intérêt pour un _cordonnier_ à suivre celui-ci
-plutôt que celui-là.»
-
-Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans
-l'hypothèse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans
-l'ombre, dont on ne parle même pas, à savoir, la perte de la récolte
-et le bras cassé. Voilà la vraie calamité, source de toutes les
-autres. Il est véritablement illogique de n'en pas tenir compte quand
-on s'afflige de voir une nation exporter son numéraire, ou un artisan
-se défaire de ses écus; car c'est la perte de la récolte et le bras
-cassé qui déterminent le procédé qu'on signale comme la cause du mal,
-et qui, bien loin d'en être la cause, en est l'effet et même le
-remède.
-
-Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de
-se casser le bras, notre cordonnier a éprouvé un incendie, le
-raisonnement serait le même.
-
-Mais enfin, où en veut venir la _Presse_? à quoi conclut-elle?
-
-Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontières? il le
-semble à son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour
-un peuple, l'exportation des écus est pire que la famine. Elle pourra,
-sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction.
-
-Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux
-exporter des écus et importer du blé que mourir de faim; mais en ce
-cas, et quand, grâce à la liberté, nous avons pu entre ces deux maux
-choisir le moindre, quelle inconséquence n'est-ce pas de lui attribuer
-le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir
-compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'éviter[34]?
-
-[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE.
-
- 8 Mai 1847.
-
-Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant
-l'opération faite récemment avec la Banque de France, envoie une somme
-considérable à Londres pour y acheter des fonds étrangers.
-
-Certains journaux voient là un acte de perfidie, d'autres un acte de
-munificence. Il n'y faut voir qu'une spéculation amenée par la nature
-des choses et l'empire des circonstances.
-
-Un retour aussi prompt du numéraire envoyé en Russie, depuis quelques
-mois, pour l'achat des céréales, est bien fait, ce nous semble, pour
-calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut être
-épuisé de métaux précieux par l'importation de marchandises
-étrangères[35].
-
-[Note 35: Sur la fonction du numéraire, voyez le pamphlet _Maudit
-argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de
-plusieurs récoltes successives, réduisent une nation à aller acheter à
-l'étranger d'immenses quantités de blé, par un commerce tout
-exceptionnel, pour lequel rien n'est préparé de longue main et qui par
-conséquent ne peut s'exécuter que par l'intervention du numéraire,
-nous ne nions point qu'il n'en résulte de grands embarras, de la gêne
-et même une crise financière pour le pays importateur.
-
-Nous croyons même que la crise est d'autant plus violente que ce pays
-s'est plus appliqué à se suffire à lui-même par le régime protecteur;
-car alors, il est obligé d'aller se pourvoir dans des contrées qui
-n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturés, et les
-achats de blé doivent se faire, non en partie, mais en totalité,
-contre du numéraire.
-
-Cependant, si l'on y regarde de près, on s'assurera que le vrai
-malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la
-disette. La disette étant donnée, il est au contraire fort heureux que
-l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens
-d'existence. (_V. le nº 20._)
-
-Quoi qu'il en soit, le résultat forcé d'une telle situation est que le
-numéraire devient fort rare et fort recherché dans le pays
-importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur.
-Il acquiert donc une très-forte tendance à revenir de celui-ci vers
-celui-là, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits.
-
-Cela posé, examinons l'enchaînement de cette opération si diversement
-commentée par la presse.
-
-La France et l'Angleterre manquent de blé.--Il y en a en Russie.--Mais
-la France et l'Angleterre ayant toujours fermé la porte à ce blé, les
-Russes ne connaissent pas nos objets manufacturés. Si l'on veut avoir
-leur blé, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait;
-car, après tout, l'argent ne saurait être mieux employé qu'à se
-préserver de l'inanition.
-
-Il en résulte une grande gêne monétaire en France et en Angleterre.
-D'un autre côté, les Russes ont beaucoup plus de numéraire que ne le
-comporte l'état de leurs transactions. Il tend à revenir au point d'où
-il est parti.
-
-Comment ce numéraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trésor
-impérial? C'est ce que nous n'avons pas à expliquer, et nous croyons
-même que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux
-que nous avons exportés. Cela est de peu d'importance; que ce soient
-les mêmes pièces d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le
-commerce, ou par le trésor public, peu importe. Il s'agit de suivre
-l'opération jusqu'au bout.
-
-Le ministre des finances de Saint-Pétersbourg, voyant que l'état des
-marchés, relativement au numéraire, s'est modifié de telle sorte qu'il
-ne se place plus que très-mal en Russie, tandis qu'il se place
-très-bien en France et en Angleterre, conçoit le projet, non dans
-notre intérêt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne
-sait plus que faire.
-
-Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre
-moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des
-produits en échange, ou de le placer à intérêt. _Acheter_ ou _prêter_,
-voilà les deux seuls moyens de se défaire de l'argent.
-
-Si l'empereur de Russie eût acheté en France et en Angleterre pour
-cent millions de produits, il serait clair qu'en définitive nous
-pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espèces, et nous
-serions autorisés à dire que nous avons échangé des produits de notre
-industrie contre du blé.
-
-Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout
-présentement de nos produits agricoles ou manufacturés pour une aussi
-forte somme. En conséquence, il achète des fonds publics, c'est-à-dire
-qu'il se met au lieu et place des prêteurs originaires ou de leurs
-représentants. La portion d'intérêts afférente à ces cent millions
-(intérêts que les gouvernements, ou plutôt les contribuables, étaient
-en tous cas tenus de servir) sera payée désormais à l'empereur de
-Russie au lieu de l'être aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont
-perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trésor, que parce
-qu'ils ont reçu 78 francs une fois de l'autocrate russe.
-
-Tous les six mois, nous aurons donc à lui payer environ un million,
-pour notre part.
-
-Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement
-une lourde charge au profit de l'étranger. Ces personnes perdent de
-vue que l'étranger a donné le capital. Sans doute, l'opération, dans
-son ensemble, peut être mauvaise, si ce capital vient remplacer un
-autre capital dissipé en guerres ruineuses ou en folles entreprises.
-Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en
-de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation
-qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple,
-nous mettons ces fonds qui nous coûtent 4 pour 100 dans des travaux
-qui en rapportent 10, l'opération est évidemment excellente.
-
-Il reste à savoir comment l'Angleterre et la France payeront à la
-Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numéraire? Cela
-n'est guère probable, car le numéraire, comme le prouve la transaction
-elle-même, est une marchandise peu recherchée en Russie.
-
-On peut affirmer que le payement s'exécutera par l'une des deux voies
-suivantes:
-
-1º Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous
-tirerons des traites sur les négociants russes. Ces traites seront
-achetées sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui
-auront reçu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers
-enverront ces traites à leurs confrères de Saint-Pétersbourg, qui les
-recouvreront et en verseront le produit au trésor impérial.
-
-2º Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne,
-en Amérique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqué, et
-le résultat sera le même.
-
-Un beau jour, S. M. Impériale nous revendra ses fonds. Alors, tout
-rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opération seront
-révolues, et on peut les résumer ainsi: Dans un moment de détresse, la
-Russie nous envoie des blés; nous les payons peu à peu avec des
-produits envoyés d'année en année; dans l'intervalle, nous payons,
-jusqu'à due concurrence, l'intérêt de la valeur des blés.
-
-Voilà les trois termes réels de l'opération. La circulation du
-numéraire et des billets n'est que le moyen d'exécution.
-
-
-30.--LA LIBERTÉ A DONNÉ DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS.
-
- 1er Janvier 1848.
-
-La _Presse_ analyse les documents statistiques émanés du _Board of
-trade_ et constate ces trois faits:
-
-1º Récolte très-abondante de blé;
-
-2º Importation de viande et de blé toujours croissante et plus
-considérable aujourd'hui _que pendant la disette même_;
-
-3º Affluence des métaux précieux.
-
-À ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains:
-
-4º Le prix du blé n'est pas avili au point de faire supposer qu'on
-refuse de l'acheter;
-
-5º Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se
-plaint le moins.
-
-Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne
-pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux
-nourri qu'il ne l'était autrefois.
-
-Si la récolte a été abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de
-blé, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermeté des prix,
-la _Presse_ peut en être contrariée, mais enfin elle ne peut se
-refuser à reconnaître _qu'on mange en Angleterre plus de pain que
-jamais_. (_V. le nº 20._)
-
-Et ceci nous montre que le peuple anglais a dû bien souffrir avant la
-réforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre,
-puisque, quand les récoltes étaient moins abondantes, et que néanmoins
-l'importation était défendue, il devait y avoir nécessairement en
-Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une énorme proportion.
-
-Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la
-réforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et
-c'est quelque chose.
-
-Protectionnistes, démocrates, socialistes, généreux patrons des
-classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des
-mots _philanthropie_, _générosité_, _abnégation_, _dévouement_; vous
-qui gémissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui
-voient les _métaux précieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins
-que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation.
-
-Vous disiez qu'en Angleterre les riches étaient trop riches, et les
-pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui
-commence à rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de
-la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du blé dépasse
-tout ce qu'on aurait pu prévoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche
-qu'il s'engloutit.
-
-Mais, quoi! il n'est pas même vrai que le numéraire, s'exporte. Vous
-constatez vous-mêmes qu'il rentre à pleins chargements.
-
-_Moralité._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur
-puissance pour ôter à leurs concitoyens la liberté, cette maudite
-liberté, cette liberté si impopulaire aujourd'hui auprès de nos
-démocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne
-du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est là un
-affreux malheur.
-
-
-31.--INFLUENCE DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES.
-
- 7 Mars 1847.
-
-Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et
-intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation,
-qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du
-système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36].
-
-[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs
-voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur
-prospérité éphémère.
-
-D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange.
-
-Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est
-connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail
-est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce
-d'imposer ses produits à tous les autres.
-
-Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa
-diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon
-qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer.
-
-Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et
-obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à
-la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme
-une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été
-témoin.
-
-Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès
-aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira
-plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses
-gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous
-nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se
-dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le
-parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le
-principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance
-la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à
-l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est
-l'infaillible corollaire?
-
-Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule
-entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation,
-et le système colonial, et par conséquent toute la politique
-d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se
-prépare, n'a plus même sa raison d'être.
-
-Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige
-l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence
-et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement
-les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du
-faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples
-échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer
-réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la
-nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les
-peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et
-l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous
-quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel
-de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des
-lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette
-réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort
-_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le
-monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les
-accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes
-avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le
-_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des
-transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie
-et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour
-toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel
-pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi,
-d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la
-législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos
-concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations
-lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un
-prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors
-de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique,
-les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de
-nos soldats au service de notre cupidité.
-
-Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets
-comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique
-extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le
-_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est
-ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous
-bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle
-notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant
-plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons
-fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le
-travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel
-que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la
-solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent.
-Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la
-réponse sous silence.
-
-[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des
-_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte
-et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une
-conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_,
-dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des
-franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines
-d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association
-du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la
-propagande britannique, etc., etc._
-
-Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a
-d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole
-connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec
-des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans
-doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle
-_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien
-commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à
-notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner
-contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les
-exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de
-Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique,
-empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et
-si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens
-public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus
-méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires,
-quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères.
-On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois
-certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de
-paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des
-monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre
-préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec
-l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour
-continuer à accroître leurs richesses mal acquises.
-
-Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public
-ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M.
-Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il
-en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette
-interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._
-
-Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions
-populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais
-émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de
-ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel
-puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une
-cause juste.
-
-Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires
-l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser
-l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de
-développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne
-prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est
-qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que
-l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques,
-professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons,
-c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un
-mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique.
-
-Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des
-transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous
-pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre
-chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que
-l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la
-cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations
-perdues autrement que par le libre-échange?
-
-Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la
-réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au
-ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger.
-Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa
-propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence
-de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous
-réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne
-le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce
-qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à
-ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix,
-c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre
-une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs
-vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit
-d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel
-pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses
-intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette
-conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime
-protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses
-intérêts[38].
-
-[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux
-principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans
-leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les
-comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui
-coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif
-ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé
-tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à
-celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même
-politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous
-divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les
-inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger?
-
-Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le
-danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons
-les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée.
-L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche
-aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions
-vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les
-serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne
-consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime
-protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses
-colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes
-donc les importateurs d'un principe anglais.»
-
-Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos
-rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection;
-elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles
-défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se
-demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en
-Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question.
-
-Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la
-liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la
-justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus?
-est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard
-les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus
-grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné?
-S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la
-première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de
-plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à
-effacer les jalousies internationales, à détruire les idées
-d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette
-politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage
-récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il
-laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale,
-toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les
-chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler
-à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres
-insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des
-préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule.
-
-
-32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-ÉCHANGE.
-
- 6 Février 1847.
-
-Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait à
-nous représenter comme des dupes et presque comme des agents de
-l'Angleterre. Obéissant au mot d'ordre du comité central de Paris,
-tous les comités de province, d'un bout de la France à l'autre, ont
-répété que l'Anglais Cobden était venu inspirer et organiser
-l'Association pour la liberté des échanges. En ce moment encore, une
-société d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour
-y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que
-les manufacturiers ses compatriotes ont mis à cet effet deux millions
-à sa disposition.
-
-Nous avons cru devoir traiter cette stratégie déloyale avec le mépris
-qu'elle mérite. Les faits répondaient pour nous. L'association du
-libre-échange a été fondée à Bordeaux le 10 février, à Paris en mars,
-à Marseille en août, c'est-à-dire plusieurs mois avant le triomphe
-inattendu de la ligue anglaise, avant les réformes de sir R. Peel,
-avant que Cobden eût jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut
-pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse.
-
-D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas réclamé de tout temps contre
-l'exagération des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne
-défendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe
-de la liberté commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis
-dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans
-au Collége de France? M. Léon Faucher n'a-t-il pas publié, dès 1845,
-ses _Études sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier,
-Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la même cause dans le
-_Journal des économistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin,
-la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilége_ ne
-remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et même de Colbert et de Sully?
-
-Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrêter le progrès
-de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent
-tôt ou tard à la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes,
-disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables
-moyens sont bientôt appréciés ce qu'ils valent. Quand une grande
-question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions,
-dénaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment
-où il faut enfin donner des raisons.
-
-C'est là que nous attendions nos adversaires, et c'est là qu'ils
-seront amenés. Déjà la dernière brochure émanée du comité Odier
-s'abstient de ces emportements haineux et colériques qui ne prouvent
-qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de
-leur cause.
-
-Cependant, n'avons-nous pas trop dédaigné les traits empoisonnés de la
-calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: «Calomniez, calomniez,
-il en reste toujours quelque chose.»
-
-Il en reste quelque chose, surtout quand, après avoir émis
-l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers où l'on
-sait bien que le démenti ne parviendra pas; quand on s'est assuré le
-concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs
-abonnés par dizaines de mille; quand on peut ainsi répéter un fait
-faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins,
-imprimé en lettres majuscules.
-
-Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la liberté de la discussion
-et le triomphe de la vérité, pour ne pas se sentir découragé à
-l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le
-journalisme.
-
-Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la
-machiavélique stratégie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils
-cherchent à irriter le sentiment de la nationalité et à soulever les
-passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent à un
-sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui
-s'explique, nous dirons même qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont
-pas besoin de le faire naître; il leur suffit de lui donner une
-mauvaise direction, de l'égarer dans une fausse voie. Nous croyons le
-moment venu de nous expliquer sur ce point délicat.
-
-Une théorie, que nous croyons radicalement fausse, a dominé les
-esprits pendant des siècles, sous le nom de _système mercantile_.
-Cette théorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des
-moyens de satisfaction, mais dans la possession des métaux précieux,
-inspira aux nations la pensée que, pour s'enrichir, il ne s'agit que
-de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux
-autres le plus possible_. C'était, pensait-on, un moyen assuré
-d'acquérir le seul trésor véritable, l'or, et en même temps d'en
-priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son côté la balance du
-commerce et de la puissance.
-
-_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien
-préserver, fût-ce par la force, le marché national de produits
-étrangers qui auraient pu venir s'y échanger contre du numéraire.
-
-_Vendre beaucoup_ menait à imposer, fût-ce par la force, le produit
-national aux marchés étrangers. Il fallait des consommateurs
-assujettis. De là, la conquête, la domination, les envahissements, le
-système colonial.
-
-Beaucoup de bons esprits croient encore à la vérité économique de ce
-système; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que,
-pratiqué en même temps par tous les peuples, il les met dans un état
-forcé de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est
-antagonique à l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perpétuels
-qui se contrarient. Il se résume dans cet axiome de Montaigne: «Le
-profit de l'un est le dommage de l'autre.»
-
-Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrassée avec autant d'ardeur,
-ou, si l'on veut, de succès, que le peuple anglais. L'intérêt
-oligarchique et l'intérêt commercial, ainsi compris, se sont trouvés
-d'accord pour infliger au monde cette série d'exclusions et
-d'empiétements, qui a enfanté ce qu'il y a d'artificiel dans la
-puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point
-de départ de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le
-préambule de ce document disait en propres termes: «Il faut que
-l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle soit écrasée.»
-
-Il n'est pas surprenant, il est même très-naturel que cette action
-malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqué une réaction
-plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples,
-et particulièrement chez le peuple français; car l'Angleterre ne peut
-manquer de rencontrer toujours la France en première ligne sur son
-chemin, soit que celle-ci, obéissant à la même politique, aspirât à la
-même domination, soit qu'elle cherchât à propager les idées
-d'affranchissement et de liberté.
-
-Cet antagonisme d'idées et d'intérêts n'a pu se poursuivre pendant des
-siècles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de
-négociations, sans déposer dans le coeur de nos concitoyens un levain
-d'irritation et de défiance toujours prêt à éclater. L'Angleterre,
-sous l'action du système mercantile, y a subordonné toutes ses forces
-militaires, navales, financières, diplomatiques. Garantie par la mer
-contre toute invasion, placée entre le nord et le sud de l'Europe,
-elle a profité de cette situation pour saper toute puissance qui osait
-se manifester, tantôt menaçant le despotisme septentrional des
-mouvements démocratiques du Midi, tantôt étouffant les aspirations
-libérales du Midi sous le despotisme soudoyé du Nord.
-
-Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un
-faux raisonnement ou par un faux instinct, au système mercantile,
-considèrent et doivent considérer le mal comme irrémédiable et la
-lutte comme éternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion
-qu'on croit profonde et qui n'est que triste: «Les Français et les
-Anglais sont des ennemis _naturels_.»
-
-Cela dépend de savoir si la _théorie mercantile_, qu'a jusqu'ici
-professée et pratiquée l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui
-attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou
-mauvaise.--Voilà la question.
-
-Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour
-l'Angleterre elle-même, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir à
-la mettre en guerre avec le genre humain, à lui créer des résistances
-sur tous les points du globe, à tendre tous les ressorts de sa
-puissance, à la mêler à toutes les intrigues diplomatiques, à
-accroître indéfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses
-forces de terre et de mer, à l'écraser d'impôts et de dettes, à élever
-un édifice toujours prêt à crouler, et si dispendieux que toute son
-énergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour
-poursuivre un but chimérique et absurde en lui-même, celui de vendre
-sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vêtir
-les peuples ruinés (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est-à-dire,
-en définitive, celui de soumettre ses propres citoyens à un travail
-excessif et comparativement privé de rémunération effective.
-
-[Note 39: V. ci-après le nº 37.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Or, ce système spécieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une
-réaction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur
-elles qu'en devraient retomber à la longue les funestes conséquences?
-
-Et c'est là tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement
-parce que c'est une déduction rationnelle à notre point de vue, mais
-encore parce que c'est un fait qui crève les yeux, nous soutenons
-qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, animé d'une foi économique
-précisément contraire à celle qui a dominé jusqu'ici dans les conseils
-de cette nation.
-
-Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le
-progrès des lumières et les leçons de l'expérience, l'Angleterre est
-amenée à changer du tout au tout son système commercial et par suite
-son système politique.
-
-Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement
-indéfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui
-l'intéresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses
-produits n'est et ne peut être que le payement de ce qu'elle reçoit et
-consomme de produits étrangers.
-
-C'est là, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute
-nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit
-ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit
-désirer, dans son propre intérêt, le développement du travail et
-l'activité de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle
-doit successivement démolir tout cet échafaudage de monopoles,
-d'envahissements, d'empiétements et d'exclusion élevé sous l'influence
-du régime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer à
-cette politique anti-sociale qui lui a servi à fonder un monstrueux
-édifice[40].
-
-[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et
-suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement.
-Attachés par conviction à la théorie mercantile, c'est-à-dire à un
-principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer
-qu'un autre peuple adopte le régime de la liberté, parce que, à leur
-point de vue, cela supposerait un acte de dévouement, d'abnégation et
-de pure philanthropie.
-
-Mais ils devraient au moins reconnaître qu'à nos yeux il n'en est pas
-ainsi. Jamais nous n'avons dit que les réformes accomplies en
-Angleterre dans le sens libéral, et celles qui se préparent encore,
-soient dues à un accès de philanthropie qui aurait saisi tout à coup
-la classe laborieuse de l'autre côté du détroit.
-
-Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le régime restrictif se
-précipite dans une politique antisociale et en même temps fait pour
-lui-même un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit
-ses échanges fait un bon calcul pour elle-même, tout en agissant dans
-le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons
-illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas là notre foi.
-
-Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans
-inconséquence, envelopper dans la même réprobation et cette ancienne
-politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu'à nos jours, a fait
-le malheur de l'humanité, et cette politique nouvelle que nous avons
-vue poindre en Angleterre, et qui grandit à vue d'oeil, développée et
-soutenue par une opinion publique éclairée?
-
-On nous dit: «Vous êtes dupes d'un simple revirement de tactique;
-l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire
-toujours à la domination. Maintenant qu'elle a tiré de la protection,
-de la force, de la diplomatie, du machiavélisme, tout ce qu'ils
-peuvent donner, elle a recours à la libre concurrence. Elle a commencé
-l'oeuvre de sa domination par la supériorité de ses flottes, elle veut
-l'achever par la supériorité de son travail et de ses capitaux. Loin
-de renoncer à ses vues, le moment est venu pour elle de les réaliser
-et d'étouffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa
-rivalité irrésistible.»
-
-Voilà ce qu'on dit. Et nous trouvons ces appréhensions très-naturelles
-chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois générales par
-lesquelles les peuples prospèrent et dépérissent.
-
-Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver à la domination
-par la supériorité du travail libre. Il répugne à notre intelligence
-d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et
-la force, la liberté et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si
-des principes aussi opposés devaient conduire aux mêmes résultats, il
-faudrait désespérer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la
-guerre et le pillage sont l'état naturel de l'humanité.
-
-Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous
-venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de
-défiance qui existe dans notre pays à l'égard de l'Angleterre. Nous
-avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le
-partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes
-sont en présence et se livrent en ce moment une lutte acharnée. L'un
-de ces principes s'appelle _privilége_; l'autre se nomme _droit
-commun_. Le premier a constamment prévalu jusqu'à nos jours, et c'est
-à lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et
-antisociale qui a excité en France, en Europe, et en Angleterre même,
-parmi les classes laborieuses, un sentiment de répugnance et de
-résistance que nous comprenons et que nous éprouvons plus que
-personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que
-ce sentiment pèsera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, même
-longtemps après qu'elle aura officiellement renoncé à la politique qui
-l'a fait naître.
-
-[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page
-265.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager à cet égard le préjugé
-vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre côté du détroit le
-principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes
-éclairés et sincères, si c'est notre conviction que ce principe mine
-en dessous et fera bientôt crouler l'édifice élevé par le principe
-opposé, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les
-manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions
-pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libéral dans lequel
-nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la
-paix et le triomphe de la justice.
-
-
-33.--CURIEUX PHÉNOMÈNE ÉCONOMIQUE.
-
- 21 Février 1847.
-
-Dans la séance du 9, M. Léon Faucher a appelé l'attention de la
-Chambre sur les circonstances financières qui ont hâté en Angleterre
-l'avénement des réformes commerciales. Il y a là tout un enchaînement
-de faits, aussi intéressants qu'instructifs, qui nous paraissent
-mériter d'être soumis aux sérieuses méditations de nos lecteurs,
-principalement de ceux qui exercent des industries privilégiées. Ils y
-apprendront peut-être que les monopoles, non plus que les taxes
-élevées, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre.
-
-En 1837, l'insurrection du Canada ayant amené un accroissement de
-dépenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette,
-l'équilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles
-présentèrent un premier déficit de 16 millions de francs.
-
-L'année suivante, second déficit de 10 millions; 1839 laisse un
-découvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions.
-
-L'administration songea sérieusement à fermer cette plaie toujours
-croissante. Il y avait à choisir entre deux moyens: diminuer les
-dépenses ou accroître les recettes. Soit qu'aux yeux du ministère, le
-cercle des réformes possibles, dans la première de ces directions, eût
-été parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les
-gouvernements, il se crût obligé d'épuiser le peuple avant de toucher
-aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa première
-pensée fut celle qui s'offre à tous les ministres: _demander à l'impôt
-tout ce qu'il peut rendre_.
-
-En conséquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un
-bill qui autorisait un prélèvement additionnel de 10 pour 100 sur
-l'impôt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par
-gallon sur les spiritueux.
-
-Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la
-manière dont étaient réparties, à cette époque, les contributions
-publiques du Royaume-Uni.
-
-Le chiffre des recettes s'élevait à environ 47 millions sterling.
-
-Elles étaient puisées à trois sources: la _douane_ et l'_accise_,
-nature d'impôts qui frappe tout le monde d'une manière à peu près
-égale, c'est-à-dire qui retombe, dans une proportion énorme, sur les
-classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impôt foncier, qui
-atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_,
-qui est d'une nature mixte.
-
-L'impôt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalité;
-
-L'impôt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalité;
-
-L'impôt mixte, 2 millions ou 2/12.
-
-D'où il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes
-moyennes et pauvres de la société acquittaient les cinq sixièmes des
-charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute, à M. Cobden:
-«Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les
-habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour
-en induire que l'Angleterre est gouvernée par une aristocratie
-maîtresse du sol et de la législation.»
-
-Faisons remarquer ici en passant, et à l'honneur de la France, que,
-pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8
-pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour
-100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu
-leur nombre, dans les impôts de consommation.
-
-D'après ce qui précède, le prélèvement additionnel imaginé par les
-whigs devait produire:
-
- 1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise,
- spiritueux non compris;
-
- 186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux;
-
- 400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impôt foncier.
-
-Ici encore le peuple était appelé à réparer, dans la proportion des
-4/5, le déficit amené par les fautes de l'oligarchie.
-
-Le bill fut mis à exécution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841,
-on procéda avec anxiété à la balance; et ce ne fut pas sans une
-surprise mêlée d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement
-attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de
-l'année précédente de quelques centaines de mille livres.
-
-Ce fut une révélation subite. C'était donc en vain que le peuple avait
-été frappé de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours
-désormais à ce moyen. L'expérience venait de mettre au jour un fait
-capital, c'est que l'Angleterre était arrivée à la limite extrême de
-ses ressources contributives, et qu'il devenait à l'avenir impossible,
-par l'accroissement des impôts, de lui arracher un schelling.
-Cependant le déficit était toujours béant. (_V. à l'introduction du
-tome III, pages 42 et suiv._)
-
-Les _théoriciens_, comme on les appelle, se mirent à étudier le
-menaçant phénomène. Il leur vint à l'idée qu'on pourrait peut-être
-augmenter les recettes en diminuant les impôts, idée qui semblait
-impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons théoriques
-qu'ils alléguaient en faveur de leur opinion, quelques expériences
-antérieures donnaient une certaine autorité à leur avis. Mais, pour
-les personnes qui, quoique vouées au culte des _faits_, n'ont pas
-cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment
-ils soutenaient leur opinion.
-
-«Le produit d'un impôt sur un objet de consommation, disaient-ils,
-est en raison du taux de la taxe et de la quantité consommée. Exemple:
-si, l'impôt étant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la
-recette sera _dix_. Cette recette s'accroîtra, soit que le taux de la
-taxe s'élève, la consommation restant la même, soit que la
-consommation s'étende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle
-baissera si l'un ou l'autre de ces éléments s'altère; elle baissera
-encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une
-plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on élève la taxe à 2, si la
-consommation se réduit à 4, la recette ne sera que de 8. Dans ce
-dernier cas, la privation pour le peuple sera énorme,--sans profit,
-bien plus, avec dommage pour le Trésor.
-
-Cela posé, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indépendants
-entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dépens de l'autre? Les
-théoriciens répondaient: «La taxe agit comme tous les frais de
-production, elle élève le prix des choses, et les place hors de la
-portée d'un certain nombre d'hommes. D'où cette conclusion
-mathématique: si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par
-cela même qu'à chaque degré d'élévation il restreint un peu plus la
-consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement
-où la moindre addition à la taxe diminue la recette.
-
-Que les protectionnistes sincères, et ils sont nombreux, nous
-permettent de recommander ce phénomène à leur attention. Nous verrons
-plus tard que l'excès de la protection leur fait jouer le même rôle
-qu'au Trésor l'exagération des taxes.
-
-Les théoriciens ne se bornèrent pas à ce théorème arithmétique.
-Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le
-gouvernement eût mieux connu l'état déplorable des ressources du
-peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de
-confusion.
-
-En effet, si la condition individuelle des citoyens était
-stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement
-comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le
-bien-être général, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite
-que le nombre des hommes. Enfin, si les facultés de consommation sont
-rétrogrades, le Trésor doit en souffrir. Il suit de là que lorsqu'on a
-sous les yeux ce double phénomène: accroissement de population,
-diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le
-peuple est soumis à des privations progressives. Élever dans ce moment
-le prix des choses, c'est soumettre les citoyens à des privations
-additionnelles, sans aucun avantage fiscal.
-
-Or, quel était, à ce point de vue, l'état des choses en 1840?
-
-Il était constaté que la population augmentait de 360,361 habitants
-par année.
-
-D'après cela, en supposant les ressources individuelles seulement
-stationnaires, quel aurait dû être le produit de la douane et de
-l'accise, et quel fut-il en réalité? C'est ce qu'on verra dans le
-tableau suivant:
-
- ANNÉES. POPULATION. PRODUIT PROPORTIONNEL PRODUIT RÉEL.
- des taxes indirectes.
- 1836 26,158,524 36,392,472 l. s. 36,392,472 l. s.
- 1837 26,518,885 30,938,363 33,958,421
- 1838 26,879,246 37,484,254 34,478,417
- 1839 27,239,607 38,030,145 35,093,633
- 1840 27,599,968 38,567,036 [42]35,536,469
-
-[Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 votée cette année.]
-
-Ainsi, même en l'absence de tout progrès industriel, et par la force
-seule du nombre, le revenu, qui avait été de 36 millions en 1836,
-aurait dû être de 38 millions en 1840. Il tomba à 35 millions, malgré
-la surtaxe de 5 pour 100, résultat que l'affaiblissement des années
-précédentes aurait dû faire prévoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est
-que dans les cinq années antérieures le contraire était arrivé. La
-douane et l'accise ayant été dégrévées, le revenu public s'était
-amélioré dans une proportion supérieure à l'accroissement de la
-population.
-
-Le lecteur devine peut-être quelles conséquences les théoriciens
-tiraient de ces observations. Ils disaient au ministère: Vous ne
-pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe)
-sans altérer dans une proportion plus forte le multiplicande (la
-matière imposable); essayez, en abaissant l'impôt, de laisser
-s'accroître les ressources du peuple.
-
-Mais c'était là une entreprise pleine de périls. En admettant même
-qu'elle pût être couronnée de succès dans un avenir éloigné, on sait
-positivement qu'il faut du temps avant que les réductions de taxes
-comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en
-face le déficit.
-
-Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet
-abîme, de compromettre le crédit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir
-la porte à des catastrophes incalculables.
-
-La difficulté était pressante. Elle accabla le ministère whig. Peel
-entra aux affaires.
-
-On sait comment il résolut le problème. Il commença par mettre un
-impôt sur les riches. Il se créa ainsi des ressources, non-seulement
-pour combler le déficit, mais encore pour parer aux découverts
-momentanés que devaient entraîner les réformes qu'il méditait.
-
-Grâce à l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise,
-et, à mesure que la Ligue propageait les saines idées économiques, des
-restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgré la suppression de
-beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'Échiquier
-serait florissant, sans les calamités imprévues qui sont venues fondre
-sur la Grande-Bretagne.
-
-Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette révolution financière
-avec une énergie, une audace qui étonnent. Ce n'est pas sans raison
-qu'il caractérisait souvent ces mesures par ces mots: «_Bold
-experiment_,» expérience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions
-altérer la renommée de cet homme d'État et la reconnaissance des
-classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays.
-Mais, l'exécution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en
-toute justice que l'invention appartient tout entière à un théoricien,
-à un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils
-étaient suivis, sauveraient peut-être l'Irlande de 1847 comme ils ont
-sauvé l'Angleterre de 1840.
-
-Maintenant, les hommes qui cherchent les succès de leur industrie dans
-le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits
-que nous venons de rappeler et le régime protecteur.
-
-Nous les prions de regarder les choses de près et de voir s'ils ne
-sont pas dans la position assez ridicule où s'est trouvé l'Échiquier
-en 1840.
-
-Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous
-dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au
-Trésor. Mais vous ne pouvez pas empêcher que ces taxes n'amoindrissent
-les facultés du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer,
-d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de blé et de
-drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est déjà
-un grand mal, nous dirons même une grande injustice; mais,
-relativement à vous, à votre intérêt, la question est de savoir si
-vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment où cet
-anéantissement des forces de la consommation vous prive de débouchés
-dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la
-protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre
-l'exhaussement artificiel du prix dû au droit protecteur et
-l'abaissement du prix occasionné par l'impuissance des acheteurs, ce
-dernier effet ne prévaut pas sur le premier, auquel cas évidemment
-vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantité vendue.
-
-À cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est à
-l'élévation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des
-consommateurs, on ne peut admettre que, sous le régime de la liberté,
-le prix s'élevât, sans admettre par cela même un rétrécissement de
-débouchés; que, par la même raison, un accroissement de débouchés
-implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre
-cause.
-
-Il y a à répondre que vous vous faites illusion. On peut certainement
-concevoir un pays où tout le monde soit assez dans l'aisance pour
-qu'on y puisse vendre les choses même à un bon prix, et un autre pays
-où tout le monde soit si dénué qu'on n'y peut trouver du débit même à
-bon marché. C'est vers ce dernier état que nous conduisent et les
-grosses taxes qui vont au Trésor, et les grosses taxes qui vont aux
-fabricants; et il arrive un moment où le Trésor et les fabricants
-n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accroître leurs recettes,
-c'est de relâcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public.
-
-Au reste, ce n'est pas là une argumentation dénuée de preuves. Chaque
-fois qu'on a soustrait un peuple à la pression d'un droit protecteur,
-il est survenu que deux tendances opposées ont agi sur le prix.
-L'absence de protection l'a certainement poussé vers la baisse; mais
-l'accroissement de demande l'a poussé tout aussi certainement vers la
-hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net
-de l'opération a été un excédant de consommation. Vous dites que cela
-n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez
-consulter les prix courants du café, des soieries, du sucre, des
-laines, en Angleterre, dans les années qui ont suivi la réduction des
-droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43].
-
-[Note 43: V. tome IV, le chap. _Cherté, Bon marché_, page 163.--(_Note
-de l'éditeur._)]
-
-
-34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.
-
- 15 Janvier 1848.
-
-S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la
-vérité, plus de force que dans un fait contingent et éphémère, rien ne
-serait plus affligeant, plus décourageant pour les défenseurs de la
-liberté commerciale sur toute la surface du globe, que cette
-perversion étonnante et momentanée de l'esprit public dont
-l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prépare à
-augmenter son armée et sa marine.
-
-Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude même que la
-liberté commerciale tend à accroître et à égaliser le bien-être au
-sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave,
-n'est pourtant pas le seul qui nous ait déterminés à consacrer nos
-efforts au service de cette cause. Ce n'est même pas, il s'en faut de
-beaucoup, le plus puissant.
-
-Nous sommes profondément convaincus que le libre-échange, c'est
-l'harmonie des intérêts et la paix des nations; et certes nous plaçons
-cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou
-purement économique.
-
-Car la paix assurée des nations, c'est le désarmement, c'est le
-discrédit de la force brutale, c'est la révision, l'allégement et la
-juste répartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le
-point de départ d'une ère nouvelle.
-
-Supposant donc que la nation qui proclame la première le
-libre-échange était pénétrée et imbue de l'esprit du libre-échange,
-nous nous croyons fondés à penser qu'elle serait aussi la première à
-réduire son état militaire.
-
-La raison dominante des onéreux efforts auxquels les nations modernes
-se soumettent, dans le sens du développement de la force brutale,
-étant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des débouchés
-exclusifs et le régime colonial, il nous paraissait absurde,
-contradictoire, qu'un peuple voulût se soumettre à l'aggravation de ce
-lourd fardeau militaire, précisément au moment où, par d'autres
-mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile.
-
-Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armât si elle
-avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrière-pensée d'en
-acquérir de nouvelles.
-
-Mais, quant à ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins
-raison de craindre, puisqu'elle entre dans un système commercial qui
-ôte aux nations rivales tout intérêt à s'en emparer.
-
-Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre
-pour conquérir le Canada ou la Jamaïque, quand, sans aucuns frais de
-surveillance, d'administration et de défense, elle pourra y porter ses
-produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats
-et ses transactions aux mêmes conditions que les Anglais eux-mêmes?
-
-S'il plaît aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de
-l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce
-singulier privilége, quand, du reste, par la liberté des échanges,
-nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait
-nous investir la possession elle-même?
-
-Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une
-partie considérable de la surface du globe, c'est une violence; et il
-est clair que toute violence, constamment menacée, ne se maintient
-qu'à l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une
-nécessité fatale; ce n'est pas au moins une inconséquence.
-
-Mais armer pour défendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce
-du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-même les
-fruits les plus précieux.
-
-Est-ce pour voler à de nouvelles conquêtes que l'Angleterre renforce
-ses escadres et ses bataillons?
-
-Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait
-par là plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du blé! Mais de la part
-du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste.
-
-Pour justifier de nouvelles conquêtes, même aux yeux de sa propre
-ambition, il faudrait commencer par reconnaître qu'on s'est bien
-trouvé des conquêtes déjà accomplies. Or, on y renonce, et on y
-renonce, non par abnégation, mais par calcul, mais parce qu'en posant
-des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne
-serait-il pas bien choisi pour recommencer l'expérience?
-
-En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait à ce manufacturier
-qui, à côté d'une ancienne usine, en élevait une nouvelle. Il
-renouvelait toutes les machines du vieil établissement, parce que, les
-jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mécanisme plus
-perfectionné, et, en même temps, il faisait construire à grands frais
-des machines de l'ancien modèle pour le nouvel établissement.
-
-Dans l'esprit du système exclusif, un peuple augmente ses colonies
-pour élargir le cercle de ses débouchés _privilégiés_; mais lorsqu'il
-s'aperçoit enfin que c'est là une politique décevante; lorsqu'il est
-forcé par son propre intérêt d'ouvrir au commerce du monde les
-colonies déjà acquises; lorsqu'il renonce par calcul à la seule chose
-qui les lui avait fait acquérir, _le privilége_, ne faudrait-il pas
-qu'il fût frappé de vertige pour songer à augmenter ses possessions?
-Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore à
-l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de
-violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il déclare
-la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde?
-
-Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre
-motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la
-France; il craint une _invasion_.
-
-Le moment est singulièrement choisi. Cependant, qu'en conséquence de
-cette crainte, l'Angleterre organisât ses forces défensives, qu'elle
-constituât ses milices, nous n'y trouverions rien à redire; mais
-qu'elle accroisse ses armées permanentes et sa marine militaire, en un
-mot, ses forces agressives, c'est là une politique qui nous semble en
-complète contradiction avec le système commercial qu'elle vient
-d'inaugurer, et qui n'aura d'autre résultat que d'ébranler toute foi
-dans l'influence pacifique du libre-échange.
-
-On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir décrété la liberté
-commerciale que pour entraîner les autres nations dans cette voie. Ce
-qui se passe donne un triste démenti à cette accusation.
-
-Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du
-dehors, si elle avait eu elle-même une foi complète au principe du
-libre-échange considéré dans tous ses aspects et dans tous ses effets,
-son premier soin aurait été d'en recueillir les véritables fruits, de
-réduire ses régiments, ses vaisseaux de guerre, d'alléger le poids des
-taxes publiques, et de faire disparaître ainsi les entraves que les
-exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du
-peuple.
-
-Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouvé, par surcroît,
-les deux grandes sources de toute sécurité: la diminution du danger et
-l'accroissement des véritables énergies défensives.--Car, d'une part,
-c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les
-peuples une politique de justice et de paix, que de leur présenter un
-front moins menaçant, que de leur donner accès sur tous les points du
-globe aux mêmes titres qu'à soi-même, que de laisser libres toutes les
-routes de l'Océan, que de renoncer à cette diplomatie embrouillée et
-mystérieuse qui avait pour but de préparer de nouvelles
-usurpations.--Et, d'un autre côté, le meilleur moyen de fonder la
-défense nationale sur une base inébranlable, c'est d'attacher tout un
-peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le
-plus sagement gouverné de tous les peuples, d'effacer successivement
-tous les abus de sa législation financière, et de faire qu'il n'y ait
-pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs
-d'aimer sa patrie et de voler au besoin à sa défense.
-
-Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous
-devons dire que la réaction de l'opinion commence à en faire justice),
-le contre-coup s'en fait ressentir de ce côté-ci du détroit. Ici, l'on
-se persuade que, sous prétexte de défense, l'Angleterre, en réalité,
-prépare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au
-moins aussi fondées que celles de nos voisins. Déjà la presse commence
-à demander des mesures de précaution; car, de toutes les classes
-d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des
-journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de
-bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la
-_chair à canon_, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la
-guerre qu'autant que leur coûtent une fiole d'encre et une main de
-papier. Il est si commode d'exciter les armées, de les faire
-manoeuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent
-patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son
-cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion.
-
-Donc, nous armerons aussi de notre côté. Nos ministres se laisseront
-sommer d'accroître le personnel et le matériel de guerre. Ils auront
-l'air de céder à des exigences irrésistibles, et puis ils viendront
-dire: «Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni à la poste.
-Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impôts;
-difficile problème, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.»
-
-Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur
-barbe de tout ceci.
-
-D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le développement de
-la force brutale; ceux à qui les mésintelligences internationales, les
-intrigues diplomatiques et les préjugés des peuples, ouvrent la
-carrière des places, des grades, des croix, des avancements, de la
-fortune, du pouvoir et de la gloire.
-
-Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs priviléges ont d'autant plus
-de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas
-se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau
-thème pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son
-confrère, si le _free-trade_ aboutissait momentanément à cette
-mystification de faire courir les nations aux armes.
-
-Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent à exploiter le
-public, à multiplier le nombre de leurs créatures, ne seront pas
-fâchés non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places,
-de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille après leur demander
-des réformes: on trouvera à qui parler.
-
-Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agité
-un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas
-bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se
-dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les
-organes les plus accrédités de l'opinion, entre autres le _Times_, et
-surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa compétence[44].
-
-[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting à Manchester_,
-pages 463 à 492.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.
-
- 29 Janvier 1848.
-
-Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont épousé une cause ou
-un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer même dans
-l'intérêt de l'opinion qu'ils défendent.
-
-C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il
-ne tient pas à lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et
-de charlatanisme.
-
-Cette feuille épluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce
-qu'elle appelle _nos aveux_.
-
-Constatons-nous que certains journaux, qui se prétendent les
-défenseurs exclusifs de la liberté, ont déserté la liberté
-commerciale? _Aveu._
-
-Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indifférents à
-l'égard d'un système qui élève le prix du pain, de la viande, du
-combustible, des outils, du vêtement, sans rien faire pour les
-salaires? _Aveu._
-
-Cherchons-nous à détruire les alarmes imaginaires que la liberté des
-transactions inspire à quelques esprits prévenus? _Aveu._
-
-Gémissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an après que le
-principe de la liberté lui a été imposé par l'opinion populaire,
-s'efforcer d'entraîner cette opinion dans la dangereuse et
-inconséquente voie des armements? _Aveu._
-
-Que faudrait-il donc faire pour se mettre à l'abri de la vigilance du
-_Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les
-charlatans de tous les partis; affirmer que le régime protecteur n'a
-les sympathies de personne; que l'immense majorité des citoyens, soit
-en dedans, soit en dehors du pouvoir, possède assez de connaissances
-économiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de
-déception dans ce système; nier les faits, en un mot, _avocasser_.
-
-Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous étions sûrs
-que l'opinion publique est parfaitement éclairée, qu'elle est pour
-nous, qu'elle n'a plus rien à apprendre, pourquoi nous serions-nous
-associés?
-
-Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_
-l'occasion de se réjouir de nos _aveux_, nous continuerons à exposer
-devant nos lecteurs tous les faits qui intéressent notre cause, aussi
-bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hâter son succès.
-
-Car nous avons foi dans la puissance de la vérité; et lorsque les
-temps sont arrivés, il n'y a rien qui ne concoure à son triomphe, même
-les obstacles apparents.
-
-C'est ce qui arrivera certainement à l'occasion des fameux armements
-britanniques. Si, comme nous en avons la ferme espérance, l'opinion du
-peuple, un moment surprise, vient à se raviser, si elle s'oppose à un
-nouveau développement de forces brutales, si elle en demande même la
-réduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexité qui
-existe entre la cause de la liberté commerciale et celle de la
-stabilité de la paix?
-
-Le _Moniteur industriel_, par cela même qu'il soutient une mauvaise
-cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui
-ressemble à des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui
-qu'il imprime le message du président ou le rapport du ministre des
-finances des États-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux
-meetings où les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers,
-combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il
-ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il
-faut surtout empêcher, c'est que la lumière ne se fasse.
-
-Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comité protectionniste
-permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on
-a tort, la discussion ne vaut rien. Il eût été plus prudent de suivre
-les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_
-ne les suive pas toujours lui-même) et de faire entrer aussi le
-_Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence.
-
-Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des
-armements.
-
-Il fait à ce sujet un long article qui se termine ainsi:
-
- «En résumé, les armements de l'Angleterre que les
- libre-échangistes s'efforcent de présenter comme en contradiction
- avec sa conduite économique, participent au contraire du même
- esprit et tendent au même but: le _Libre-Échange_ a été une
- campagne dirigée par l'industrie britannique contre l'industrie
- étrangère, et les armements ont pour but d'obtenir à un jour
- donné par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la
- propagande, à l'aide de l'esprit d'imitation.»
-
-Que de choses à relever dans ces quelques lignes!
-
-Singulière _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie
-étrangère, laquelle s'est terminée par l'abolition des droits sur les
-céréales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les
-produits agricoles! L'Angleterre a donc espéré par là _inonder_ le
-monde de blé, de viande, de laine et de beurre?
-
-Singulière _propagande_ que celle de la ligue qui a agité pendant sept
-ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en sût rien! (_V.
-l'introduction du tome III._)
-
-Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout à
-représenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pensée
-unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne
-veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et
-l'autre qui est exploitée; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille;
-l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales,
-l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui
-s'appelle _peuple_.
-
-Or, ce sont précisément les mêmes hommes qui, il y a deux ans, se
-mettaient en frais d'éloquence pour maintenir la restriction, les
-prohibitions, les priviléges, les monopoles; ce sont précisément ces
-mêmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des
-vaisseaux et des régiments et le chiffre des impôts. Pourquoi? parce
-que les impôts sont leur patrimoine, comme l'étaient les monopoles.
-
-Et ce sont les mêmes hommes qui combattaient contre le monopole qui
-combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459
-et suiv._)
-
-Quels étaient, il y a deux ans, les chefs de la croisade
-protectionniste? c'étaient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le
-_Morning-Post_.
-
-Quels étaient les chefs de la ligue? c'étaient bien Cobden, Bright,
-Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume.
-
-En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement
-qui votent pour ou contre une mesure.
-
-Nous saurons donc bientôt qui veut les armements et qui ne les veut
-pas.
-
-Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les
-Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous
-retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les
-Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure?
-
-Qu'il y a donc une connexité _de fait_, comme il y a une connexité en
-théorie, entre la liberté du commerce, la paix des nations et la
-modicité des taxes publiques.
-
-Et qu'il y a aussi une connexité _de fait_, comme il y a une
-connexité en théorie, entre les monopoles, les idées de violence
-brutale et l'exagération des impôts.
-
-Nous devrons tirer encore de là une autre conclusion.
-
-Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est
-pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est
-vrai, avec les idées de justice, de liberté, d'égalité, de paix,
-partout où nous les voyons se produire, fût-ce en Angleterre. Et c'est
-pour cela, soit qu'il s'agisse de liberté de commerce ou de réduction
-de forces brutales, qu'on nous voit du côté des Cobden, des Bright et
-des Villiers.
-
-Le _Moniteur industriel_ prêche l'exploitation du public par une
-classe. C'est pour cela qu'on le voit du côté des Bentinck et des
-Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit
-qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impôts.
-
-La discussion sur les armements aura lieu bientôt à la Chambre des
-communes. Nous attendons là le _Moniteur industriel_. Lui qui nous
-reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons
-s'il ne s'enrôle pas encore cette fois à la suite de l'oligarchie
-britannique et du _Morning-Post_.
-
-Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites
-un grand étalage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme
-n'est pas de bon aloi.
-
-Votre grand argument contre la liberté des transactions est: Que
-ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos
-approvisionnements de l'étranger?
-
-C'est par cet argument que vous parvenez à retenir l'opinion publique
-près de vous abandonner.
-
-Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversité
-dont nous vous croyons incapables), mais de l'éventualité toujours
-imminente d'une guerre. La durée de vos monopoles est à ce prix.
-
-Vous êtes ainsi conduits à semer partout des alarmes, à faire alliance
-avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre, à flatter sans
-cesse, à égarer le plus délicat et le plus dangereux des sentiments,
-l'orgueil national; à empêcher autant qu'il est en vous que l'Europe
-ne réduise son état militaire, à cacher avec soin les garanties que la
-liberté donne à la paix.
-
-Voilà le secret de ce prétendu patriotisme dont vous faites étalage.
-
-Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union
-douanière entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su
-en sevrer vos lèvres et le mettre en réserve au fond de vos coeurs
-pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences
-de vos priviléges.
-
-Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a été
-habilement semée de l'autre côté du détroit parmi le peuple. Le
-ministère whig veut augmenter ses armements. Le résultat sera que la
-France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le
-cachons pas.--Il vous réjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre
-joie éclate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez
-pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde
-le jour où vous serez bien forcés de rentrer dans le droit commun. Ce
-_patriotisme_-là, nous vous en laissons le triste monopole.
-
-
-36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME.
-
- 22 Janvier 1847.
-
-Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse
-des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer
-quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_.
-
-Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation
-profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos
-forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les
-mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure
-qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par
-suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine
-britannique.
-
-Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a
-plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement
-démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en
-est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité
-Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France
-expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de
-transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre
-de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté
-de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en
-vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre
-marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison
-de celles qu'il empêche d'entrer.
-
-D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de
-nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position
-où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de
-comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice
-pour les armateurs.
-
-Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur
-pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera
-aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la
-destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret
-pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne
-voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger
-des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour
-l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre
-d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses
-chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je,
-l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable
-qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela
-qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au
-même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est
-précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en
-France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la
-rémunération est insuffisante.
-
-Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations
-apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi
-les unes aux autres.
-
-Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille
-presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de
-notre marine marchande.
-
-Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la
-jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin.
-Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans
-cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute
-indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute,
-l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la
-prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui
-lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous
-avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si
-les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée
-depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine
-force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec
-laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription
-maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les
-rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la
-population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes
-les professions qui assujettissent à l'inscription maritime.
-
-Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos
-lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres
-ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à
-un taux plus élevé que celui du commerce.
-
-Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer
-instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas
-douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en
-besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par
-l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les
-entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition
-une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée?
-
-Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos
-_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de
-promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient
-certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus
-pour que nous lui accordions toutes nos sympathies.
-
-Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous
-venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription
-maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens
-d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour
-réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en
-même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de
-défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une
-navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et
-fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa
-dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer.
-
-C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les
-meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons
-moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense
-d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le
-despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et
-l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une
-bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la
-garde nationale pour la défense des frontières et le service
-volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et
-raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à
-sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression;
-mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même
-aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des
-craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout
-le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que
-d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la
-civilisation.
-
-
-37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE.
-
- 27 Juin 1847.
-
-Quelques journaux, intéressés à tourner contre nous les préventions
-nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits
-et des enseignements de l'autre côté du détroit. Le _Moniteur
-industriel_ va même jusqu'à nous appeler _un journal anglais_, insulte
-dont le bon sens public fera justice.
-
-Nous devons cependant à notre dignité d'expliquer pourquoi nous
-suivons avec soin le mouvement des esprits et de la législation en
-Angleterre, sur les matières qui se rattachent au but spécial de cette
-feuille.
-
-De quelque manière qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rôle
-qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir
-qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et
-les impôts, elle a passé par des expériences que les autres nations
-peuvent et doivent étudier avec fruit pour elles-mêmes.
-
-Dans aucun pays, les systèmes divers n'ont été mis en pratique avec
-plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protéger sa marine, elle a
-imaginé un acte de navigation beaucoup plus sévère que toutes les
-imitations qui en ont été faites ailleurs. Sa loi-céréale est bien
-autrement restrictive que celle de notre pays, son système colonial
-bien autrement étendu. Les dépenses publiques y ont pris depuis
-longtemps un développement prodigieux, et par conséquent toutes les
-formes imaginables de l'impôt y ont été essayées. Les banques, les
-caisses d'épargne, la loi des pauvres y sont déjà anciennes.
-
-Il résulte de là que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures
-ont dû se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord
-parce qu'elles y ont été prises d'une manière plus absolue, ensuite,
-parce qu'elles y ont eu plus de durée.
-
-En outre, le régime représentatif, la discussion, la publicité,
-l'usage des enquêtes et la statistique y ont constaté les faits plus
-que dans aucun autre pays.
-
-Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a dû se produire la réaction de
-l'opinion publique contre les faux systèmes, contre les dispositions
-législatives en contradiction avec les lois de l'économie sociale,
-contre les institutions séduisantes par leurs effets immédiats, mais
-désastreuses par leurs conséquences éloignées.
-
-Dans ces circonstances, nous croirions manquer à nos devoirs et faire
-acte de lâcheté si, nous en laissant imposer par la stratégie du
-_Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions
-d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison,
-l'expérience est le plus rigoureux des maîtres; et si l'exemple des
-autres peut nous préserver de quelques fautes, pourquoi
-n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction
-nationale les essais et les épreuves qui se font ailleurs?
-
-Une tendance bien digne d'être remarquée, c'est la disposition qui se
-manifeste en Angleterre, depuis quelque temps, à résoudre les
-questions d'économie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut
-pas dire que les réformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais
-qu'elles ont pour but de réaliser d'une manière complète une pensée
-qu'on juge fondée sur la justice et l'utilité générale.
-
-Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matière
-d'impôts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il
-faut se contenter de tâtonner, replâtrer et modifier au jour le jour,
-en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre côté du
-détroit, le parti réformateur admet comme incontestable cette donnée:
-_L'utilité générale se rencontre dans la justice._ Dès lors, tout se
-borne à examiner si une réforme est en harmonie avec la justice; et ce
-point une fois admis par l'opinion publique, on y procède
-vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvénients inhérents à
-la transition, sachant fort bien qu'il y a, en définitive, plus de
-biens que de maux à attendre de substituer ce qui est juste à ce qui
-ne l'est pas.
-
-C'est ainsi qu'a été opérée l'abolition de l'esclavage.
-
-C'est ainsi qu'a été effectuée la _réforme postale_. Une fois reconnu
-que les relations d'affections et d'affaires par correspondance
-n'étaient pas une _matière imposable_, on a réduit le port des
-lettres, ainsi que cela découlait du principe, au prix du service
-rendu.
-
-La même conformité à un principe préside à la réforme commerciale.
-Ayant bien constaté que la protection est une déception en ce qu'elle
-ne profite aux uns qu'aux dépens des autres, avec une perte sèche
-par-dessus le marché pour la communauté, on a posé en principe ces
-mots: _Plus de protection._ Ce principe est destiné à entraîner la
-chute des lois-céréales, celle de l'acte de navigation, celle du
-système colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions
-politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera
-poussé jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437 à 518._)
-
-Il s'opère en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au
-principe de liberté l'état religieux, l'éducation et la banque. Ces
-questions ne sont pas mûres encore; mais on peut être sûr d'une chose,
-c'est que si, en ces matières, la liberté sort triomphante de la
-discussion, elle ne tardera pas à être réalisée en fait.
-
-Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement
-la motion de convertir tous les impôts en une _taxe unique_ sur la
-propriété, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la
-pensée des physiocrates rectifiée, complétée, élargie, rendue
-praticable.
-
-On s'imagine peut-être qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne
-tend à rien moins qu'à la suppression absolue de tous les impôts
-indirects (la douane comprise), a dû être repoussée et considérée par
-tout le monde, et spécialement par le ministre des finances, comme
-l'oeuvre d'un rêveur, d'un cerveau fêlé, ou tout au moins d'un homme
-par trop en avant de son siècle. Point du tout. Voici la réponse du
-chancelier de l'Échiquier:
-
- «Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que
- l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de
- la pureté de ses intentions. Aucun de nos collègues n'a moins
- besoin de se défendre sur ce terrain, tout le monde sachant
- combien sont toujours désintéressés les motifs qui le font agir;
- et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance à
- la question qu'il vient de soumettre à la Chambre. En même temps
- j'espère que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque
- de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les
- détails qu'il nous a soumis sur les impôts indirects, sur
- l'accise, la douane et le timbre. À la session prochaine, ce sera
- mon devoir de soumettre au Parlement la révision de notre système
- contributif. Alors il faudra se décider, d'une manière ou d'une
- autre, sur une des branches les plus importantes du revenu,
- l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de
- rendre permanente ou même d'étendre cette nature de taxe directe,
- en tant qu'opposée aux impôts indirects. On comprendra que ce
- n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis néanmoins
- assurer la Chambre que c'est mon désir le plus ardent d'établir
- mon régime financier sur les bases les moins oppressives pour les
- contribuables, les plus propres à laisser prendre au travail, au
- commerce et à l'industrie tout le développement dont ils sont
- susceptibles.»
-
-Sans doute, ce qui a pu déterminer le chancelier de l'Échiquier à
-accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le
-désir de s'assurer pour l'année prochaine le triomphe définitif de
-l'_income-tax_, mesure toujours présentée jusqu'ici comme temporaire.
-Dans tous les pays, les ministres des finances procèdent ainsi à
-l'égard des nouveaux impôts. C'est un _décime de guerre_, un
-_income-tax_; c'est ceci ou cela, né des circonstances, et
-certainement destiné à disparaître avec elles, mais qui, néanmoins, ne
-disparaît jamais. Il est donc possible que le chancelier de
-l'Échiquier se soit montré seulement habile et prévoyant au point de
-vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se développe qu'accompagné de
-suppressions correspondantes dans les impôts indirects, il sera
-toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand
-pas aura été fait vers l'avènement de l'_impôt unique_.
-
-Quoi qu'il en soit, la question est posée; elle ne tombera pas.
-
-Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matière aussi
-grave et encore si controversée. Nous nous bornerons à soumettre à nos
-lecteurs quelques réflexions.
-
-Voici ce que disent les partisans de la taxe unique:
-
-De quelque manière qu'on s'y prenne, l'impôt retombe toujours à la
-longue sur le consommateur. Il est donc indifférent pour lui, quant à
-la quotité, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la
-production ou au moment de la consommation. Mais le premier système a
-l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de débarrasser le
-contribuable d'une foule de vexations qui gênent les mouvements du
-travail, la circulation des produits et l'activité des transactions.
-Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres,
-usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines,
-etc., etc., et prélever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut
-se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera
-entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en
-définitive que l'impôt serait disséminé dans la masse; et toutes les
-transactions subséquentes, intérieures ou extérieures, à la seule
-condition d'être honnêtes, jouiraient de la plus entière liberté.
-
-Les défenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de
-bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce système, se
-confond tellement avec le prix vénal de l'objet, que le contribuable
-ne les distingue plus, et qu'on paye l'impôt sans le savoir; ce qui ne
-laisse pas que d'être commode, surtout pour le fisc, qui parvient
-ainsi progressivement à tirer quelque cinq et six francs d'un objet
-qui ne vaut pas vingt sous[45].
-
-[Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impôt des boissons, p. 468 à
-493.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Après tout, si jamais l'impôt unique se réalise, ce ne sera qu'à la
-suite d'une discussion prolongée ou d'une grande diffusion des
-connaissances économiques; car il est subordonné au triomphe d'autres
-réformes, plus éloignées encore d'obtenir l'assentiment public.
-
-Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration
-dispendieuse, et qui, par conséquent, se mêle de beaucoup de choses.
-
-Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est
-réduit à les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le
-problème est de prendre aux citoyens la moitié, les deux tiers, les
-trois quarts de leurs revenus, goutte à goutte, heure par heure, et
-sans qu'ils y comprennent rien. C'est là le beau côté des impôts
-indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets
-qu'il est absolument impossible de les démêler. Avec la précaution de
-n'établir d'abord, selon la politique impériale, qu'un impôt bien
-modéré, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des
-prix, on peut arriver ensuite à des résultats surprenants. À chaque
-nouveau renchérissement le fisc dit: «Qu'est-ce qu'un centime ou deux
-par individu _en moyenne_?» ou bien: «Qui nous assure que le
-renchérissement ne provient pas d'autres causes?»
-
-Il n'est pas probable qu'avec l'_impôt unique_, lequel ne saurait
-s'envelopper de toutes ces subtilités, un gouvernement puisse arriver
-jamais à absorber la moitié de la fortune des citoyens.
-
-Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc
-vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers
-la sérieuse réduction des dépenses, c'est-à-dire vers la
-non-intervention de l'État en toutes matières où cette intervention
-n'est pas de son essence.
-
-Il me semble impossible de n'être pas frappé de l'effet probable de
-cette nouvelle direction imprimée au système contributif de la
-Grande-Bretagne, combiné avec la réforme commerciale.
-
-Si d'une part le système colonial s'écroule, comme il doit
-nécessairement s'écrouler devant la liberté des échanges; si d'un
-autre côté le gouvernement est réduit à l'impuissance de rien prélever
-sur le public au delà de ce qui est strictement nécessaire pour
-l'administration du pays, le résultat infaillible doit être de couper
-jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins
-qui, sous les noms d'intervention, influence, prépondérance,
-prépotence, a jeté dans le monde tant de ferments de guerres et de
-discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que
-toute autre à un si écrasant fardeau de dettes et de contributions.
-
-
-38.--M. DE NOAILLES À LA CHAMBRE DES PAIRS.
-
- 24 Janvier 1847.
-
-Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie
-politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme
-incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le
-commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées
-subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre
-heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une
-inconséquence.
-
-Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci
-M. de Noailles à la Chambre des pairs:
-
-«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du
-commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_...
-L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre
-_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un
-mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre
-la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir...
-_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.)
-
-Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et
-diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de
-la théorie professée ici par le noble pair.
-
-Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les
-autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir,
-loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si
-grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre
-seulement pour les montrer[46].
-
-[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste
-indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le
-thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment
-reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école,
-M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce
-des nations_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa
-clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut
-appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la
-maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris
-soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent
-à la toilette.
-
-D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple
-spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce
-peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce
-peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour
-tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et
-le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il
-accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du
-merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une
-semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant
-peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même.
-
-En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être
-la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à
-nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et
-de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement
-ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et
-anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles
-déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les
-producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur
-anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de
-même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands;
-et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la
-destruction de l'humanité tout entière.
-
-Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée
-généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent
-surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de
-vendre, non d'acheter?
-
-Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le
-croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui
-du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a
-dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et
-justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été
-l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous
-l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la
-liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est
-beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant:
-
-Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas
-dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils
-veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des
-fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses
-au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de
-leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances
-qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces
-jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense
-elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins
-possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est
-d'obtenir beaucoup en donnant peu.
-
-Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et
-pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce
-prix.
-
-
-39.--PARESSE ET RESTRICTION.
-
- 16 Janvier 1848.
-
-Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience,
-placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection
-suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle
-préoccupe beaucoup d'esprits sincères.
-
- «Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment
- mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la
- fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par
- exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté
- des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri,
- vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des
- produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait
- fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de
- ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il
- en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire
- davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée
- aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa
- tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses
- efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage:
- «Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu,
- tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour
- que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de
- ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de
- savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à
- la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous
- imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps,
- à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons
- plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu
- nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau
- moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.»
-
-Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la
-restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte,
-un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si
-elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la
-population de son inertie naturelle.
-
-La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant
-conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non
-aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au
-contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail
-auquel il se livre.
-
-Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit
-étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront
-plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus
-grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le
-produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront
-dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le
-pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail
-en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le
-_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse.
-
-Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la
-mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un
-peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi
-sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la
-restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas
-être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est
-demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela
-fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai
-plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus
-rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des
-jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter
-par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est
-possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des
-gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce
-qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des
-affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son
-_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au
-point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés
-et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]?
-
-[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap.
-XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos
-jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les
-gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences.
-
-Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez
-d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une
-classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans
-l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part,
-placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit
-Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et
-la vie_[48].
-
-[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et
-socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore
-quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent
-l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une
-proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système
-protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même.
-
-
-40.--DEUX MODES D'ÉGALISATION DE TAXES.
-
- 4 Avril 1847.
-
-Les partisans du libre-échange se font un argument de ce qui est
-advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la
-concurrence est souvent chimérique.
-
-«Tout ce qu'on prédit de la rivalité extérieure pour le fer, le drap,
-les bestiaux, disent-ils, on le prédisait, pour la betterave, de la
-rivalité coloniale. Les industries protégées n'invoquent pas un
-argument que le sucre indigène n'ait invoqué, quand il fut menacé du
-régime de l'égalité. Mettre aux prises les deux sucres, c'était
-condamner à mort le plus faible. Qu'est-il arrivé cependant? Sous
-l'aiguillon de la nécessité, les fabricants ont fait des efforts
-d'intelligence, de bonne administration, d'économie. Ils ont retrouvé
-de ce côté plus qu'ils ne perdaient du côté de la protection; en un
-mot, ils prospèrent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas
-qu'il en sera de même des autres industries? La voie du progrès leur
-est-elle fermée? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour
-lutter avec leurs rivaux et reconquérir, par leur habileté, plus
-qu'ils ne doivent au privilége?»
-
-Ce raisonnement place le libre-échange sur un terrain défavorable. Il
-ôte à sa démonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant
-qu'un dégrèvement sur les produits étrangers et une aggravation sur le
-produit national,--c'est la même chose. Il tend à faire penser qu'en
-dehors des progrès subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut
-pour nos industries protégées, si la concurrence est permise. Il
-décourage ceux qui n'ont pas une foi complète dans ces progrès, qui,
-il faut bien le dire, peuvent bien n'être pas aussi rapides dans les
-autres branches de travail qu'ils l'ont été dans l'industrie
-saccharine.
-
-Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries,
-soumises au régime de la liberté, est subordonné à des progrès
-probables, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la
-portée.
-
-Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'épreuve de l'égalisation
-par l'impôt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'égalisation
-par le libre-échange, et que, par conséquent, si le sucre indigène
-s'est tiré de l'une, _à fortiori_ l'industrie nationale se tirera de
-l'autre.
-
-Deux circonstances différencient essentiellement ces épreuves.
-
-La première frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrêterons pas;
-c'est que la réforme douanière apporte par elle-même à chaque
-industrie un élément de succès et lui ouvre une source d'économie. En
-même temps que le libre-échange prive certains établissements de
-protection, il leur fournit à plus bas prix la matière première, le
-combustible, les machines et la subsistance. C'est là une première
-compensation que l'impôt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre
-de betterave.
-
-La seconde circonstance est moins aperçue, quoique bien autrement
-importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires,
-d'en peser toute la gravité; car du jour où ils tiendront compte du
-phénomène économique dont nous voulons parler, ils cesseront d'être
-nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction.
-
-Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la
-consommation s'en accroît. Or, accroissement de consommation implique
-accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix.
-
-Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du
-producteur) est 100 francs, soit grevé de 100 fr. de taxe: le prix
-vénal sera 200 fr.
-
-Si l'on supprime la taxe, le prix vénal serait de 100 fr. _si la
-consommation restait la même_: mais elle augmentera; par suite, le
-prix tendra à hausser. Il y aura meilleure rémunération pour
-l'industrie que ce produit concerne.
-
-Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont inégalement
-imposées, il n'est pas indifférent de ramener l'égalité en surtaxant
-l'une ou en dégrévant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans
-le second, on favorise le débouché de toutes les deux.
-
-Il est bien évident que si l'on eût égalisé les conditions des deux
-sucres, en dégrévant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre
-indigène, celui-ci eût pu soutenir la lutte plus avantageusement
-encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impôt eût abaissé le
-prix vénal, élargi la consommation, stimulé la demande, et en
-définitive, élevé pour l'un et l'autre sucre le prix rémunérateur.
-
-Les _libre-échangistes_ qui arguent de ce qui est arrivé au sucre de
-betterave pour en déduire ce qui arriverait aux autres industries, si
-on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui
-fait sa force; car ils assimilent deux procédés d'égalisation dont
-l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut être mortel.
-
-Avec le libre-échange, l'industrie indigène a trois voies ouvertes
-pour se mettre au niveau de l'industrie étrangère:
-
-1º L'intervention d'une plus grande dose d'habileté stimulée par la
-concurrence;
-
-2º L'abaissement du prix des matières premières, des moteurs, de la
-subsistance, etc.;
-
-3º L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action
-sur le prix rémunérateur.
-
-Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la première de ces
-ressources, et elle a suffi. La liberté commerciale les met toutes
-trois à la disposition de nos industries. Est-il sérieusement à
-craindre qu'elles succombent?
-
-On peut déduire de cette observation une théorie économique sur
-laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous
-bornons, quant à présent, à l'indiquer.
-
-Le système restrictif a la prétention d'élever, au profit du
-producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre
-ce produit hors de la portée d'un certain nombre de personnes, sans
-paralyser les facultés de consommation, sans diminuer la _demande_, et
-enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix même qu'il
-aspire à élever[49].
-
-[Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Cherté, Bon
-marché_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Sa _première tendance_, nous en convenons, est de renchérir en
-favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _déprécier_ en
-éloignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller
-jusqu'à surmonter la première.
-
-Et, quand cela est arrivé, le public perd toute la consommation
-empêchée par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix.
-
-Celui-ci joue alors le rôle ridicule dans lequel nous avons fait
-paraître le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'élevant sans
-cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où,
-en ajoutant 5 p. % au taux de l'impôt, on eut 5 p. % de moins de
-recette[50].
-
-[Note 50: V. le nº 33, page 186.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-41.--L'IMPÔT DU SEL.
-
- 20 Juin 1841.
-
-Pour la seconde fois, la réduction de l'impôt sur le sel a été votée
-par la Chambre des députés à la presque unanimité; ce qui n'aura
-d'autre conséquence, à ce qu'il paraît, que de déterminer le ministère
-à mettre la question à l'étude pour l'année prochaine.
-
-Parmi les arguments dont on s'est servi dans le débat, il en est un
-qui revient à propos de toute réduction de taxes et particulièrement
-au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de
-rectifier les idées qui ont été émises à ce sujet.
-
-Les députés qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru
-devoir prédire un accroissement de consommation, d'où ils concluaient
-que le déficit du Trésor serait bientôt à peu près comblé.
-
-Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la
-consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait
-directement par l'homme, était aujourd'hui tout ce qu'elle peut être;
-qu'elle ne serait point modifiée par la réduction de la taxe, ni même
-alors que le sel serait gratuit; d'où la conséquence que le déficit du
-Trésor serait exactement proportionnel à la diminution de l'impôt.
-
-Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manière
-générale cette question:
-
-«Une diminution dans la taxe, et par conséquent dans le prix vénal de
-l'objet taxé, entraîne-t-elle _nécessairement_ un accroissement de
-consommation?»
-
-Il est certain que ce phénomène s'est produit si souvent, qu'on
-pourrait presque le considérer comme une loi générale.
-
-Cependant, il y a une distinction à faire.
-
-Si l'objet que frappe la taxe est d'une nécessité telle que ce soit
-une des dernières choses dont l'homme consente à se passer, la
-consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle
-peut être. Alors, à mesure que l'impôt en élève le prix, il arrive
-qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet supposé
-nécessaire. De même, si le prix baisse par suite d'une réduction
-d'impôt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais
-celle des choses dont on avait été forcé de se priver pour ne pas
-manquer de l'objet indispensable.
-
-Il faut à l'homme, pour respirer, une certaine quantité d'air.
-Supposons qu'on parvienne à le frapper d'une taxe élevée: l'homme fera
-évidemment tous ses efforts pour continuer à avoir la quantité d'air
-sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera à ses outils, à ses
-vêtements et même à ses aliments, avant de renoncer à l'air; et si
-l'on vient à diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation
-de l'air qui augmentera, mais celle des vêtements, des outils, des
-aliments[51].
-
-[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est
-infaillible ici et ne nuit à personne. Il en est tout autrement de ces
-effets vantés par l'école protectionniste, à l'égard desquels l'auteur
-a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront
-prêt à examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2
-de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 à 182.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Il nous semble donc que ceux de MM. les députés qui ont repoussé la
-réduction de l'impôt du sel, en se fondant sur ce que la consommation,
-malgré la taxe, est tout ce qu'elle peut être, ont, sans s'en douter,
-produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre
-l'exagération de cet impôt. C'est comme s'ils avaient dit: «Le sel est
-une chose si indispensable à la vie, que, dans tous les rangs, dans
-toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le
-prix, une quantité déterminée et invariable. Maintenez-le à un prix
-élevé, n'importe; l'ouvrier se vêtira de haillons, il se passera de
-remèdes dans la maladie, il se privera de vin et même de pain plutôt
-que de renoncer à une portion quelconque du sel qui lui est
-nécessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vêtir, se
-mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.»
-
-Il est donc impossible d'échapper à ce dilemme:
-
-Ou la consommation du sel augmentera par suite de la réduction du
-prix; en ce cas, le trésor n'aura point à subir la perte annoncée;
-
-Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un
-objet tellement nécessaire à la vie, que la taxe la plus exagérée n'a
-pu déterminer les hommes, même les plus pauvres, à en retrancher de
-leur consommation une quantité quelconque.
-
-Et quant à nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impôt un argument
-plus décisif.
-
-Il est vrai que les besoins du Trésor sont toujours là, comme une _fin
-de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hélas! une
-chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si
-l'on veut voter ces réductions d'impôts, il ne faut pas commencer par
-voter sans cesse des accroissements de dépenses. Combien de temps doit
-durer l'éducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive
-enfin à la découverte ou du moins à l'application de cette triviale
-vérité? C'est un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre.
-
-Modérez l'excès des _travaux_ publics, s'est écrié M. Dupin aîné qui,
-du reste, nous semble avoir donné à tout ce débat sa véritable
-direction. Nous répéterons ce mot avec une légère variante. Modérez
-l'excès des _services_ publics, ne laissez à l'État que ses
-attributions véritables; alors il sera facile de diminuer les dépenses
-et par conséquent les impôts[52].
-
-[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget républicain_; et page
-468, le _Discours sur l'impôt des boissons_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-42.--DISCOURS À BORDEAUX.
-
- 23 Février 1846.
-
-MESSIEURS,
-
-En présence d'une assemblée si imposante, qui réunit dans cette
-enceinte tant de lumières, d'esprit d'entreprise, de richesses et
-d'influence, vous ne serez pas surpris que j'éprouve une émotion
-insurmontable, et que je commence par réclamer votre indulgence. Je
-parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions
-prises par notre honorable président. Eussions-nous à notre tête un
-chef moins expérimenté, il faudrait encore nous soumettre à sa
-direction; car mieux vaut un plan même médiocre que l'absence, ou, ce
-qui revient au même, la multiplicité des plans. Mais puisque
-l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses
-opérations à un de ces hommes rares, à la tête froide et au coeur
-chaud, qui tire plus d'autorité encore de son caractère personnel que
-de sa position élevée, il ne nous reste plus qu'à marcher au pas, sous
-sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, à la conquête
-du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannière: _La
-Liberté des Échanges!_
-
-Messieurs, la première épreuve par laquelle est condamnée à passer
-notre grande entreprise, c'est le _dénigrement_, qui s'attache
-toujours à la pensée généreuse qui cherche à se traduire en fait.
-Grâce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms,
-qui figureront ce soir au bas de notre acte de société, imposeront
-silence à bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a déjà
-dit que notre association est une copie, une pâle copie de la Ligue
-anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au
-même but, ne sont pas amenés à prendre des moyens analogues? Non, nous
-ne copions pas la Ligue, nous obéissons aux nécessités de notre
-situation. D'ailleurs, est-ce la première fois que Bordeaux élève la
-voix pour la liberté des échanges? La Chambre de commerce de cette
-ville ne combat-elle pas depuis longues années pour cette cause? Cette
-cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est
-fondée dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont échoué
-jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient à la législation qui ne peut que
-suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question là où
-elle doit être préalablement vidée,--devant le public,--que nous nous
-levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre
-adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous
-faisons; il y a longtemps qu'il a ses comités, ses finances, ses
-moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la
-loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui
-emprunterons pas, c'est le mystère de son action. Il lui faut le
-secret, il lui faut des journaux achetés par-dessous main. À nous, il
-faut l'air, le grand jour, la sincérité.
-
-Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous
-dispensés de bon sens et de dévouement parce qu'il s'est rencontré du
-bon sens en Angleterre? Oh! plaise à Dieu que nous empruntions à la
-Ligue ce qui fera sa gloire éternelle! Plaise à Dieu que nous
-apportions à notre oeuvre la même ardeur, la même persévérance et la
-même abnégation; que nous sachions comme elle nous préserver de tout
-contact avec les partis politiques; grandir, acquérir de l'influence,
-sans être tentés de la détourner à d'autres desseins, sans la mettre
-au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne
-dans un homme, puisse-t-il, à l'heure du triomphe, finir comme finit
-Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage
-invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille;
-M. Peel est lui-même le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait
-voir, en espérance, son fils premier lord de la trésorerie. Il
-répondit simplement: «Je me crois plus utile à la cause en restant son
-défenseur officieux.»--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la
-Ligue l'a placé sur un piédestal qui l'élève plus haut que
-l'aristocratie elle-même, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des
-forces populaires capables de tenir en échec les whigs et les tories;
-aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner
-cette immense puissance à l'achèvement de quelque autre grande
-entreprise, aucune passion, aucune séduction ne peut l'émouvoir; il
-s'apprête à briser de ses mains l'instrument de son élévation, et il
-dit à l'aristocratie:
-
-«Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur
-un autre terrain. La Ligue s'est fondée pour l'abolition des
-monopoles: abolissez-les ce matin, et, dès ce soir, la Ligue sera
-dissoute.» Non, jamais, depuis dix-huit siècles, le monde n'a vu
-s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicité.
-
-Mais si la Ligue nous offre de beaux modèles, ce n'est point à dire
-que nous ayons à copier servilement sa stratégie. À qui fera-t-on
-croire que ces hommes graves dont je suis entouré, que des négociants
-rompus aux affaires et versés dans la connaissance des moeurs et des
-institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi
-notre Association diffère de la Ligue anglaise?
-
-En Angleterre, le système protecteur avait deux points d'appui:
-l'erreur économique et la puissance féodale. On conçoit sans peine que
-l'aristocratie, tenant en main le privilége de faire la loi, et avec
-lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait établis
-principalement en sa faveur.
-
-Lors donc que des réformateurs véritables, non plus des Huskisson et
-des Baring, mais des réformateurs sortis du peuple, se sont levés
-contre le régime restrictif, ils se sont trouvés en face d'une
-difficulté dont heureusement notre voie est débarrassée depuis un
-demi-siècle.
-
-Il s'agissait bien, comme chez nous, de réformer la loi, de détruire
-le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point
-seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, héréditaire,
-féodal, de faire la loi, de décréter la chute ou le maintien de leur
-propre monopole.
-
-Il fallait ou arracher à l'aristocratie la puissance législative,
-c'est-à-dire faire une révolution, ou la déterminer par la peur à
-abandonner la part du lion qu'elle s'était faite à elle-même, par
-l'exploitation légale des tarifs.
-
-La Ligue résolut, dès le premier jour, de rejeter les moyens
-révolutionnaires. Il ne lui restait donc qu'à instruire le peuple de
-la vérité économique, à lui faire comprendre l'injustice dont il était
-victime et à lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant
-pour le porter jusqu'à l'extrême limite de la légalité, et pour ainsi
-dire jusqu'à ce degré d'irritation au delà duquel il n'y a que
-convulsions sociales.
-
-Mais, si le poids que les ligueurs avaient à soulever était énorme, si
-énorme qu'on comprend à peine qu'ils n'en aient pas été effrayés, il
-faut dire que cette difficulté même mettait en leurs mains un puissant
-levier. Les mots magiques: liberté, droits de l'homme, oppression
-féodale, venaient naturellement se placer dans la question économique,
-lui enlever son aridité et lui faire trouver le chemin de la fibre la
-plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait même
-aux estomacs, car, par une coïncidence qui s'explique naturellement,
-il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection
-pesait sur les aliments et principalement sur le pain.
-
-Cette situation étant donnée, on comprend les procédés de la Ligue,
-meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, éloquence
-passionnée, inscription incessante des ouvriers sur les listes
-électorales, enfin toute l'agitation nécessaire pour mettre aux mains
-d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire
-capituler la puissance des whigs et des tories. Hé bien! qu'a de
-commun cette situation avec la nôtre? Si, comme les Anglais, nous
-avons un préjugé économique à détruire, avons-nous comme eux une
-puissance féodale à combattre? Avons-nous un 89 à montrer toujours au
-bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a passé sur
-la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent à l'opinion
-la pensée de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir,
-notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est
-ceci: Le droit de propriété est-il reconnu en France? Avons-nous ou
-n'avons-nous pas la propriété de nos facultés? Avons-nous ou
-n'avons-nous pas la propriété de notre travail? Si nous l'avons,
-comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs,
-cette chose que je puis consommer directement et détruire pour mon
-usage, je ne la puisse pas porter sur quelque marché que ce soit dans
-le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus à ma
-convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas
-rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti à me donner en
-échange?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais
-en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter
-atteinte au travail national, puisque tout travail étranger que je
-fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait
-sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs
-directs entre le producteur immédiat et le consommateur immédiat. Mais
-tout ce vaste mécanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces
-banquiers, négociants, marchands, ce numéraire, peuvent-ils altérer la
-nature intime de l'échange, qui est toujours troc de travail contre
-travail? Qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra qu'ils n'ont
-d'autre destination et d'autre résultat que de faciliter et multiplier
-à l'infini les échanges.
-
-Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a
-mis en oeuvre, il ne nous est pas nécessaire. Nous n'avons point à
-exalter les passions démocratiques jusqu'à les rendre menaçantes. Nous
-n'attaquons pas les intérêts d'un corps de législateurs héréditaires;
-la seule chose que nous ayons à combattre, c'est une erreur, une
-fausse notion, un préjugé profondément enraciné dans les esprits, et
-qui développe sur sa tige ce fruit empoisonné, le monopole. Nous
-n'attaquons pas même spécialement telle ou telle restriction en
-particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un à un tous les joncs
-qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en détourne l'humidité
-malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les
-intelligences le principe même de la protection qui nourrit tous les
-monopoles. La tâche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas
-de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de
-nous? Les États-Unis sont sur le point d'affranchir les importations.
-Qui n'a lu le message du président Polk et l'admirable rapport du
-secrétaire Walker? Le Zollverein suspend les réunions où devait se
-décider l'élévation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande
-mesure de sir Robert Peel, précédée d'expériences si réitérées et si
-décisives? À ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond
-regret qu'ont éprouvé les amis de la liberté commerciale, quand ils
-ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tâches
-contraires à l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme
-qui a aspiré à la gloire de cette réforme n'a-t-il pas voulu que le
-monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit?
-Pourquoi a-t-il placé dans l'exception les vins, comme pour attester
-qu'au moment même où il rejetait la déception de la réciprocité, il en
-voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il enveloppé,
-dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si,
-au lieu de parler d'accroître l'armée et la marine, sir Robert Peel
-avait dit: «Puisque nous affranchissons les échanges, puisque nous
-ouvrons au monde le marché de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de
-guerre à craindre. Le jour où le bill que je vous présente recevra la
-sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions à
-M. Packenham pour qu'il abandonne aux États-Unis l'Orégon contesté,
-l'Orégon incontesté; et au consul d'Angleterre à Alger, pour qu'il
-cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la
-suite nécessaire de cette politique nouvelle est une diminution
-considérable des forces de terre et de mer, et une réduction
-correspondante de subsides.» Si M. Peel eût tenu ce langage, qui peut
-calculer l'effet moral qu'il eût produit sur l'Europe? Nous n'aurions
-pas besoin aujourd'hui de prouver péniblement la lumière, elle
-jaillirait radieuse de la réforme anglaise.
-
-On dira, j'en suis sûr: Mais ce sont là des chimères, des rêves
-généreux peut-être, mais plus vains encore que généreux.--Non, ce ne
-sont pas des chimères. Ces conséquences sont contenues dans le
-principe que l'Angleterre a proclamé, et j'ose affirmer qu'il n'y a
-pas un ligueur qui les désavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait
-prédit la réforme commerciale, on l'aurait traité de visionnaire. Et
-moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de débouchés, non
-par vertu, mais par intérêt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que
-son honneur soit ménagé, elle renoncera à l'Orégon, dont elle n'aura
-que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_
-autant et mieux que par droit de conquête. Pour moi, Messieurs, je
-tiens autant qu'un autre au développement du bien-être matériel de mon
-pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexité qui existe
-entre ces trois choses: liberté commerciale, prospérité, paix
-universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre
-à ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assignée.
-(_V. tome VI, page 507._)
-
-Donc l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, l'Italie même,
-s'avancent vers l'ère nouvelle qui s'ouvre à l'humanité. La France
-voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intérêts égoïstes, à la
-queue des nations? Après s'être laissé ravir le noble privilége de
-donner l'exemple, dédaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le
-moment est venu, élevons intrépidement principe contre principe. Il
-faut savoir, enfin, de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,
-si l'on nous démontre qu'on enrichit les peuples en les isolant,
-alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforçons nos barrières
-internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports
-et nos rivières, et demandons à nos navires, pour dernier service,
-d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi
-n'élèverions-nous pas des barrières entre tous les départements?
-Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se
-payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la
-_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin
-que les hommes, forcés de se suffire à eux-mêmes, soient partout
-_indépendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet
-glacé des Pyrénées?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons,
-réclamons, agitons, tant que nos intérêts seront sacrifiés et nos
-droits méconnus.
-
-Proclamons le principe de la liberté, et laissons au temps d'en tirer
-les conséquences. Demandons la réforme, et laissons aux monopoleurs le
-soin de la modérer. Il est des personnes qui reculent devant
-l'Association parce qu'elles redoutent la liberté immédiate. Ah!
-qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des législateurs; la
-réforme ne dépend pas de nos votes; la lumière ne se fera pas
-instantanément, et le privilége a tout le temps de prendre ses
-mesures. Ce mouvement sera même un avertissement pour lui, et l'on
-doit le considérer comme un des moyens tant cherchés de transition.
-Levons-nous calmes, mais résolus. Appelons à nous Nantes, Marseille,
-Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumière et
-d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble
-privilége de donner le signal de tous les grands progrès sociaux.
-Voulez-vous que je vous dise ma pensée? Dans deux heures nous saurons
-si le mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre
-du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui
-son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici à haute voix: Je défie
-tous les prohibitionnistes et tous leurs comités, et tous leurs
-journaux de faire désormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole,
-c'est quelque chose.
-
-Mais pour cela, soyons forts; et, pour être forts, soyons unis et
-dévoués. Ce conseil, dit-on, est tombé d'une bouche officielle: «Soyez
-forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons.» Je m'en empare et je
-répète: «Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous
-pas par le pouvoir, nous le serons par la vérité.» Mais ne croyons pas
-que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien
-que nous plaidons sa cause aussi bien que la nôtre. Vienne la liberté
-du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui
-pèsent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la liberté
-du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces
-nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le règne
-de la dynastie de Juillet.
-
-Je ne puis me défendre d'une profonde anxiété quand je pense à ce qui
-va se décider bientôt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement
-l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de
-savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles.
-Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions
-acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit
-de savoir si les Français, comme on les en accuse, trouvant trop
-longue la route de la légalité et de la propagande, ne savent
-poursuivre que par des moyens violents des réformes éphémères. Il
-s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dévouement, de l'esprit
-public, de la vie,--ou si nous sommes une société assoupie,
-indifférente, léthargique, incapable d'une action suivie, et tout au
-plus animée encore par quelques rares et vaines convulsions. La France
-a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientôt notre honorable
-Président proclamera votre réponse.
-
-
-43.--SECOND DISCOURS[53].
-
-[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en
-reproduisons tout ce qu'en a conservé le _Journal des Économistes_,
-dans son numéro d'octobre 1846.--(_Note de l'éditeur._)]
-
- Prononcé à Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846.
-
- La première partie de ce discours est à l'adresse de ceux qui
- accusent les libre-échangistes de ne pas _ménager les
- transitions_.
-
-Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait
-que six heures par jour. Hélas! mon village et bien d'autres ont été
-ruinés par le régime protecteur; on n'y a pas toujours le nécessaire,
-à plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne
-travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne
-manquait pas d'énergie, il parvint à expédier le même ouvrage, en y
-consacrant douze heures de pénible labeur.
-
-Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui
-disait: «Vous êtes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous
-n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous êtes occupé toute la
-journée; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail,
-c'est la richesse.» (Hilarité.)
-
-Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait déjà millionnaire, et il
-s'encroûta si bien de cette doctrine qu'il refusait opiniâtrement de
-se laisser opérer.
-
-Alors ses parents et ses amis se concertèrent pour le tirer d'erreur.
-Ils cherchèrent à lui démontrer que le travail n'est de la richesse
-qu'autant qu'il est suivi de quelques résultats. Je crois même que mon
-ami, M. Wolowski, leur a dérobé l'argument du _tread-mill_, qu'il vous
-soumettait tout à l'heure avec tant d'à-propos.--Le malade était sur
-le point d'être persuadé.
-
-Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit:
-Vos parents sont de beaux _théoriciens_, et peut-être ont-ils raison _en
-principe_. Mais vous ont-ils parlé du danger de la _transition_?--Ils ne
-m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils
-veulent exposer vos yeux subitement à la clarté du soleil et vous faire
-perdre à jamais la vue. (L'hilarité redouble.)
-
-Le malade, toujours crédule, s'en fut à ses parents et leur dit: Vous
-ne m'aviez pas parlé de la _transition_. Vous voulez donc me rendre
-aveugle?
-
---Vous ne seriez pas pis que vous n'êtes, répondirent les parents.
-(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire
-perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parlé de
-_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de
-l'oculiste. Il fallait bien vous décider à l'appeler. Nous n'étions
-préoccupés que de combattre votre égarement. Une fois cela obtenu,
-nous laisserons faire l'opérateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende
-pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau
-sur les yeux toute votre vie, sous prétexte de _ménager la
-transition_. (Éclats de rires.)
-
-L'aveugle fut convaincu, se laissa opérer, et la transition ne fit
-aucune difficulté; car malgré tous les raisonnements du concurrent,
-qui ne cessait de crier: «N'ôtez pas le bandeau ou tout est perdu,» le
-malade était le premier à demander la lumière. (Très-bien! très-bien!)
-
-Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidèlement le rôle
-de chacun dans le grand débat qui nous occupe. Le pauvre aveugle,
-c'est le peuple, qui a perdu une faculté précieuse, ce qui l'oblige à
-plus de travail. Le faux ami, ce sont les théoriciens de la
-protection, qui, après avoir cherché à persuader au peuple qu'il était
-trop heureux d'être privé d'une faculté, et ne pouvant plus tenir ce
-terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis
-du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose à
-faire qu'à le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera
-ensuite de lui-même la _liberté des échanges_. L'opérateur, c'est le
-gouvernement, et l'Association n'a rien à démêler avec lui, si ce
-n'est de veiller à ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller
-perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous à un autre;
-il n'en manque pas. (Rires et bravos.)
-
- L'hilarité générale interrompt un moment la séance.
-
- La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une
- démonstration économique assez difficile, l'orateur a triomphé de
- son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a démontré, à
- son tour, qu'il y a au fond du système protecteur une grande
- déception, même pour les industries qui croient le plus en
- profiter.
-
-Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci
-est très-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style
-familier est bien de mise devant un auditoire si éclairé. Je
-m'empresse de me placer sous l'autorité du bon La Fontaine, qui était
-bien Français, et qui disait:
-
- «Si Peau d'âne m'était conté,
- J'y prendrais un plaisir extrême.»
-
-D'ailleurs, je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas
-fait mon cours de rhétorique, et je ne puis pas même dire comme
-Lindor:
-
- «Je ne suis qu'un simple bachelier,»
-
-Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale:
-
- «Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.»
-
-Donc un homme descendait une montagne, le baromètre à la main. Quand
-il fut au fond de la vallée: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le
-mercure a monté! Il faut de toute nécessité qu'il ait perdu de son
-poids.
-
-Cet homme se trompait. Ce n'était pas le mercure, c'était l'atmosphère
-qui avait changé. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide
-dans un tube dépend de deux circonstances: de sa pesanteur spécifique
-sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse.
-
-Voilà, Messieurs, la source de toutes les erreurs économiques. On
-cherche la _valeur_ d'un objet en lui-même, dans son utilité
-intrinsèque, dans le travail qu'il a occasionné; et l'on oublie que
-cette valeur dépend aussi du milieu dans lequel l'objet est placé. Par
-exemple, si le sol sur lequel je suis était à vendre, il trouverait
-probablement des acquéreurs à des centaines, à des milliers de francs
-la toise carrée. Dans mon pays des Landes, une égale superficie de
-terrain se donnerait pour cinq centimes. D'où vient la différence?
-Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, messieurs,
-on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts
-chez nous qu'à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre
-_milieu_: il est environné d'une population nombreuse, riche, qui veut
-être logée.
-
-Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend
-de sa montagne, où il ne gagnait peut-être pas dix sous par jour, ne
-subit pas, en arrivant à Paris, une transformation instantanée. Ses
-muscles ne prennent pas tout à coup de la force et son esprit du
-développement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il
-est dans un autre milieu[54].
-
-[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais je crains que ces détails techniques ne vous fatiguent. (Non!
-non!--Parlez! parlez!).
-
-Le monde, au point de vue économique, peut être considéré comme un
-vaste bazar où chacun de nous apporte ses services et reçoit en
-retour... quoi? des écus, c'est-à-dire des _bons_ qui lui donnent
-droit à retirer de la masse des services équivalents à ceux qu'il y a
-versés.
-
-Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront
-d'autant plus recherchés, d'autant plus demandés, auront d'autant plus
-de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_,
-_toutes choses égales d'ailleurs_, c'est-à-dire le grand réservoir
-commun, le _milieu_ demeurant également pourvu. Et voilà pourquoi nous
-avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions opérer la
-rareté du service qui fait l'objet de notre industrie, en éloignant
-nos concurrents.
-
-Mais il est bien clair que, si nous réussissions tous dans ce voeu,
-la rareté se manifesterait, non-seulement dans l'objet spécial que
-nous présentons au grand réservoir commun, mais encore à l'égard de
-tous les produits qui le composent et qui forment, relativement à
-chaque service déterminé, cette atmosphère, ce milieu dont je parlais
-tout à l'heure. En sorte que, de même qu'il n'y aurait aucune
-variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son
-poids, s'il était promené dans une atmosphère constamment allégée en
-même proportion, de même il n'y a aucune variation dans la _valeur
-nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la rareté s'opère
-également sur toutes à la fois.
-
-Et c'est là ce que fait précisément le régime protecteur. Il dit au
-maître de forges: «Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves
-pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je
-vais élever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela,
-j'écarterai le fer étranger.»
-
-S'il s'arrêtait là, il commettrait une injustice envers tous ceux qui
-échangent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Après
-avoir opéré la rareté du fer, poussé par le même motif, il opère la
-rareté des bestiaux, du drap, du blé, des combustibles, de l'huile, en
-un mot, de l'atmosphère dans laquelle le fer est plongé. Il en détruit
-les ressources, les moyens d'échange, les débouchés, la force
-d'absorption: en un mot, il rétablit au taux primitif toutes les
-valeurs nominales.
-
-Mais n'y a-t-il rien de changé cependant? n'y a-t-il que des
-compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance changée en rareté. Les
-produits ont conservé leur valeur relative, mais il y en a moins, et
-par conséquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses.
-
-De cette démonstration, on peut tirer plusieurs conséquences.
-
-La première, c'est que le système protecteur est une déception, et
-qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur
-conférer le triste privilége de la _rareté_, dont le propre, il est
-vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais
-opérant de même sur tout, ce n'est pas la _rareté_ relative, mais bien
-la _rareté absolue_ qu'il procure, manquant même son but immédiat[55].
-
-[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés,
-c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour
-chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir
-les autres, puisque la richesse générale est ce _milieu_ qui donne de
-l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun;
-et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine
-n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible
-de démonstration rigoureuse[56].
-
-[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement
-_injuste_.--Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés,
-car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,--il n'en a pas la
-prétention,--la faveur d'une _rareté_ exactement proportionnelle.
-
-Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent
-tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de
-recevoir aucune compensation par l'action des tarifs?
-
-Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la
-population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous
-prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature.
-
-Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que
-le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel
-susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme
-que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une
-taxe.
-
-Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas,
-je veux parler de la _sécurité_. Ce service absorbe, ou est censé
-absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les
-ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires,
-marins, collecteurs de taxes, etc., etc.
-
-Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend
-des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires,
-greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc.,
-etc.
-
-Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de
-distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et
-en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc.,
-etc.
-
-Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se
-consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs,
-cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers,
-etc., etc.
-
-Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de
-la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne
-craignent pas la concurrence étrangère: les vins, les soies, les
-articles de Paris, etc.
-
-Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en
-peuvent jamais recevoir aucune compensation. À leur égard, l'injustice
-de ce système est évidente.
-
-Messieurs, j'ai insisté principalement sur la question de justice,
-parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a
-deux faces comme Janus. Le côté économique a des traits incertains; il
-faut être du métier pour en discerner la laideur. Mais du côté moral
-on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le
-prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la
-propagande? Parlez aux hommes de leurs intérêts, montrez-leur comment
-le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de
-_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon
-siècle et dans mon pays.--Et voilà pourquoi, tant que ma main pourra
-tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de
-crier: Justice pour tous! liberté pour tous! égalité devant la loi
-pour tous![57]»
-
-[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-44.--TROISIÈME DISCOURS.
-
- Prononcé le 3 juillet 1847, à la salle Taranne, devant une
- réunion de jeunes gens appartenant presque tous à l'école de
- droit.
-
-MESSIEURS,
-
-J'ai ardemment désiré me trouver au milieu de vous. Bien souvent
-quand, sur des matières qui intéressent l'humanité, je sentais dans
-mon esprit l'évidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion
-inséparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant
-la jeunesse des écoles!--car la parole est une semence qui germe et
-fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les
-procédés de la nature, plus on admire leur harmonieux enchaînement. Il
-est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait
-sentir surtout au début de la vie. Aussi, voyez avec quelle
-merveilleuse industrie elle a placé, dans cette période, la faculté et
-le désir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la
-fraîcheur de la mémoire, la promptitude de la conception, la puissance
-d'attention, et ces qualités pour ainsi dire physiologiques, qui sont
-l'heureux privilége de votre âge, mais encore cette condition morale
-si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le
-_désintéressement_[58].
-
-[Note 58: V. la dédicace du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Loin de moi la pensée de faire ici la satire de la génération dont je
-suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a
-moins d'aptitude à secouer le joug des erreurs dominantes. Même dans
-les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions,
-un progrès a bien de la peine à se faire accepter par elle. Harvey
-disait n'avoir jamais rencontré un médecin au-dessus de cinquante ans
-qui ait _voulu_ croire à la circulation du sang. Je dis voulu parce
-que, selon Pascal, «la volonté est un des principaux organes de la
-créance.» Et comme l'intérêt agit sur les dispositions de la volonté,
-est-il surprenant que les hommes que leur âge met aux prises avec les
-difficultés de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui
-agissent en conséquence de convictions enracinées, qui se sont tracé
-par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une
-doctrine qui pourrait déranger leurs combinaisons, et ne croient, en
-définitive, que ce qu'ils ont intérêt à croire?
-
-Il n'en est pas ainsi de l'âge destiné à l'étude et à l'examen. La
-nature eût contrarié ses propres desseins, si elle n'avait pas fait
-cet âge désintéressé. Il se peut, par exemple, que la doctrine du
-_Libre-Échange_ froisse les intérêts de quelques-uns d'entre vous ou
-du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet
-obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte.
-Voilà pourquoi j'ai toujours désiré me mettre en communication avec
-vous.
-
-Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer à traiter à fond,
-ni même à aborder aujourd'hui la question du libre-échange. Une
-séance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son
-importance et sa connexité avec d'autres questions fort graves, afin
-de vous inspirer le désir de l'étudier.
-
-Une des accusations les plus fréquentes qu'on dirige contre
-l'Association du libre-échange, c'est de ne pas se borner à réclamer
-quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes,
-mais de proclamer le _principe_ même du libre-échange. Ce principe, on
-ne le combat guère, on le respecte, on le salue quand il passe; mais
-on le laisse passer. On ne veut à aucun prix ni de lui ni de ceux qui
-le soutiennent. Ce qui me détermine à choisir ce sujet, ce sont les
-faits qui viennent de se passer dans une élection récente, et qui
-peuvent se résumer dans le dialogue suivant entre les électeurs et le
-candidat:
-
-«Vous êtes un homme honorable; vos opinions politiques sont les
-nôtres; votre caractère nous inspire toute confiance; votre passé nous
-garantit votre avenir; mais vous voulez la réforme des tarifs?--Oui.
-
---Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui.
-
---Nous l'entendons de même. Mais vous la rattachez à un _principe_ que
-vous exprimez par le mot _libre-échange_?
-
---Oui.
-
---En ce cas, vous n'êtes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une
-foule d'autres candidats qui nous promettent à la fois les avantages
-de la liberté et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir
-un d'entre eux.»
-
-Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers
-de notre époque, c'est cette disposition à repousser les principes,
-qui ne sont après tout que la logique de l'esprit. Par là, on
-décourage les hommes à conviction; on les induit à introduire dans
-leur profession de foi des phrases ambiguës, destinées à satisfaire,
-au moins _à demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre
-pas par cette porte dans la vie publique sans que la pureté de la
-conscience en soit altérée. Je sais bien comment raisonne le candidat
-en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais déserter
-le principe et avoir recours à l'expédient. Il s'agit de réussir. Mais
-une fois nommé, je reprendrai toute la sincérité de mes convictions...
-Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de
-l'équivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui décide à en
-faire un second, jusqu'à ce qu'enfin, alors même que les circonstances
-extérieures vous rendraient toute votre liberté, le mal a pénétré dans
-la conscience elle-même; et l'on se trouve descendu de ce niveau de
-rectitude où l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les conséquences! De
-toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de
-plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait à la cause,
-peut-être la trouverait-on dans l'esprit du corps électoral lui-même,
-qui exige des candidats la renonciation à un principe, c'est-à-dire à
-toute idée arrêtée, à toute logique, à toute foi.
-
-Et certes, s'il est un droit qu'on puisse réclamer à titre de _droit_,
-c'est-à-dire en conformité d'un principe, c'est bien la _liberté des
-échanges_.
-
-Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considérons
-l'échange non-seulement comme un corollaire de la propriété, mais
-comme se confondant avec la propriété elle-même, comme étant un de ses
-éléments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la
-propriété respective de choses que deux hommes ont créées par le
-travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un
-d'eux fût-il étranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on,
-résulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise à son pays
-en cédant à un étranger, contre un objet de valeur équivalente, la
-chose même qu'on a le droit de consommer et de détruire.
-
-Je vais plus loin. Je dis que l'échange c'est la _Société_. Ce qui
-constitue la sociabilité des hommes, c'est la faculté de se partager
-les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_échanger_ leurs
-services. S'il était vrai que dix nations pussent augmenter leur
-prospérité en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix
-départements. Je défie que les protectionnistes fassent un argument en
-faveur du travail national, qui ne s'applique au travail
-départemental, puis au travail communal, puis à celui de la famille,
-et enfin au travail individuel; d'où il suit que la restriction,
-poussée à ses dernières conséquences, c'est l'isolement absolu, c'est
-la destruction de la société[59].
-
-[Note 59: V. au tome VI, le chap. _Échange_.]
-
-Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-là;
-qu'ils ne restreignent les échanges que dans certaines circonstances
-et quand cela leur convient. Ce n'est pas là une justification pour
-des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas à
-l'occasion des échanges qu'ils laissent libres, mais à l'occasion de
-ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous déclarons leur
-principe faux, nuisible, attentatoire à la propriété, antagonique à la
-société. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est
-précisément ce qui en prouve l'absurdité qu'il ne puisse soutenir
-cette épreuve.
-
-Vous voyez bien que nous avions en présence un principe faux. Et que
-pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai?
-
-Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une idée a
-envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, même
-instinctif, est généralement répandu, il doit y avoir en eux quelque
-chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du
-libre-échange, considérée comme principe absolu, terreur qui s'est
-emparée de ceux-là mêmes qui veulent la réforme commerciale, provient
-d'une confusion. Permettez-moi de l'éclaircir.
-
-On suppose que vouloir la liberté des échanges, en principe, c'est
-vouloir que les échanges ne puissent subir de restrictions en aucun
-cas et sous aucun prétexte.
-
-D'abord, mettons de côté les échanges immoraux, frauduleux,
-déshonnêtes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et
-le devoir du Gouvernement de réprimer l'abus de toutes les facultés,
-de celle d'échanger comme de toutes les autres.
-
-Quant aux échanges qui ne blessent pas l'honnêteté, ils peuvent être
-restreints, nous en convenons, dans un but spécial. Le principe n'est
-engagé que lorsque la restriction est décrétée à cause de l'avantage
-qu'on prétend trouver dans la restriction elle-même.
-
-Si, par exemple, l'État a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en
-procurer suffisamment, et par d'autres procédés moins onéreux, qu'en
-taxant certains échanges, il est impossible de dire que la taxe blesse
-le principe de la liberté, pas plus que l'impôt foncier n'infirme le
-principe de la propriété. Mais alors tout le monde reconnaît que la
-restriction est un inconvénient attaché à la perception de la taxe. De
-là à restreindre pour restreindre, il y a l'infini.
-
-Le port des lettres est taxé en moyenne à 45 centimes, et rend au
-Trésor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des
-finances n'a dit qu'il a porté la taxe à ce taux pour empêcher
-d'écrire, parce que les relations épistolaires sont mauvaises en
-elles-mêmes. S'il pouvait compter sur un revenu égal d'une taxe
-moindre, il n'hésiterait pas à la réduire. Mais que penseriez-vous,
-s'il venait dire à la tribune: «Il est funeste en principe qu'on
-s'écrive, et pour l'empêcher, sacrifiant même les 20 millions que je
-retire de cette taxe, je vais la porter à 10 fr., 50 fr., 100 fr.,
-enfin, jusqu'à ce qu'on n'écrive plus. Et quant au revenu actuel, qui
-sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres
-impôts?»
-
-Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la
-taxe actuelle il y a toute l'épaisseur d'un principe, puisque, dans le
-premier cas, on déplore que la taxe restreigne les relations
-épistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but
-systématique de détruire ces relations?
-
-Et c'est là le caractère que nous combattons dans la douane. Elle
-restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de
-créer des ressources au trésor, mais, au contraire, elle sacrifie le
-trésor par l'exagération des taxes, et même par la prohibition, dans
-le but avoué, intentionnel, systématique, d'empêcher des échanges. En
-tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc très-expressément sur le
-principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction
-pour la restriction même, la considérant comme bonne en soi, et même
-comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est
-à ce principe que nous opposons le principe de la liberté.
-
-On cherche encore à prévenir, à épouvanter le public de ce que nous
-voulons, à ce qu'on assure, passer sans transition d'un système à
-l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu'à quand la France sera-t-elle dupe
-de ces manoeuvres stratégiques des gens qui exploitent la restriction?
-
-Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre à l'opinion que le
-principe de la liberté est juste, vrai et avantageux,--et que celui de
-la restriction est inique, faux et nuisible.
-
-Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est
-engagé dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance
-qui nous sépare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face,
-revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer à
-marcher vers le couchant.
-
-Et quand nous demanderions une réforme instantanée, est-ce que cela
-dépend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorité?
-n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intérêts en présence
-pour être bien assurés que la réforme sera lente, et ne sera que trop
-lente?
-
-Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou
-lentement?--Ce sont deux questions indépendantes l'une de l'autre, et
-qui n'ont même aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que,
-dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous
-d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons différer d'avis
-sur la durée convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes
-unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engagée dans une
-mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de
-perturbation possible_. L'immense majorité de nos collègues pense que
-cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera
-plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre,
-croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus
-générale, serait en même temps la moins douloureuse; et si c'était ici
-le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l'appuierais
-sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce
-Champenois qui disait à son chien: «Pauvre bête, il faut que je te
-coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'épargner des souffrances,
-je ménagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les
-jours.»
-
-Mais, je le répète, la question pour nous n'est pas de savoir combien
-de kilomètres la réforme fera à l'heure; la seule chose qui nous
-occupe, c'est de décider l'opinion publique à prendre la route de la
-liberté au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un
-équipage qui prétend aller vers les Pyrénées, et qui, selon nous, y
-tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous
-mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons
-de géographie et de topographie; voilà tout.
-
-Il y a cependant une différence. Quand on prouve à un cocher qu'il se
-trompe, son erreur se dissipe tout à coup, et il tourne bride au plus
-tôt. Il n'en est pas ainsi de la réforme commerciale. Elle ne peut que
-suivre le progrès de l'opinion, et, en ces matières, ce progrès est
-lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'après nous-mêmes,
-l'instantanéité d'une réforme, fût-elle désirable, est une
-impossibilité.
-
-Après tout, je m'en console aisément, Messieurs, et je vous dirai
-pourquoi. C'est que les lumières qu'une discussion prolongée
-concentrera sur la question du libre-échange, devront nécessairement
-éclairer d'autres questions économiques qui ont, avec le
-libre-échange, la plus étroite affinité.
-
-Je vous en citerai quelques-unes.
-
-Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le
-dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prospérer
-qu'aux dépens des autres peuples; et la politique internationale, il
-faut le dire, est fondée sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu
-entrer dans les convictions publiques?
-
-Il n'y a rien qui modifie aussi profondément l'organisation, les
-institutions, les moeurs et les idées des peuples que les moyens
-généraux par lesquels ils pourvoient à leur subsistance; et ces
-moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans
-son acception la plus étendue, et la production.--Car, Messieurs, les
-ressources que la nature offre spontanément aux hommes sont si
-limitées, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail
-humain; et ces produits, il faut qu'ils les créent ou qu'ils les
-ravissent à d'autres hommes qui les ont créés.
-
-Les peuples de l'antiquité, et particulièrement les Romains,--dans la
-société desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous
-accoutume à admirer et que l'on propose sans cesse à notre imitation,
-vivaient de rapine. Ils détestaient, méprisaient le travail. La
-guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes
-leurs consommations.
-
-Il en était de même des peuples dont ils étaient environnés.
-
-Il est bien évident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le
-profit de l'un est le dommage de l'autre, était de la plus rigoureuse
-vérité. Il en est nécessairement ainsi entre deux hommes ou deux
-peuples qui cherchent réciproquement à se spolier.
-
-Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos
-premières impressions, toutes nos premières idées, nos modèles et les
-sujets de notre vénération presque religieuse, il n'est pas bien
-surprenant que cette maxime ait été considérée par nos sociétés
-industrielles comme la loi des relations internationales[60].
-
-[Note 60: V. au tome IV, _Baccalauréat_ et _Socialisme_, p.
-442.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Elle sert de base au système restrictif; et si elle était vraie, il
-n'y aurait pas de remède entre l'incurable antagonisme que la
-Providence se serait plu à mettre entre les nations.
-
-Mais la doctrine du libre-échange démontre rigoureusement,
-mathématiquement, la vérité de l'axiome opposé, à savoir: Que le
-dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est
-intéressé à la prospérité de tous.
-
-Je n'aborderai pas ici cette démonstration qui résulte d'ailleurs du
-fait seul que la nature de l'échange est opposée à celle de la
-spoliation. Mais votre sagacité vous fera apercevoir d'un coup d'oeil
-les grandes conséquences de cette doctrine, et le changement radical
-qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait à
-obtenir leur universel assentiment.
-
-S'il était bien démontré, comme est démontré un théorème de géométrie,
-que tout progrès fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il
-contrarie chez les autres peuples celui qui se livre à l'industrie
-similaire, n'en est pas moins favorable à l'ensemble de leurs
-intérêts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la
-prépondérance, ces jalousies nationales, ces guerres de débouchés,
-etc., et par suite, ces armées permanentes, toutes choses qui sont
-certainement un reste de barbarie?
-
- L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravité
- qu'une discussion sur le libre-échange doit éclairer d'une vive
- lumière, entre autres ce problème fondamental de la science
- politique: Quelles doivent être les bornes de l'action
- gouvernementale?
-
-En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problèmes que
-soulève la question du libre-échange, j'ai voulu vous montrer
-l'importance de cette question et l'importance de la science
-économique elle-même.
-
-Depuis quelque temps, de nombreux écrivains se sont élevés contre
-l'économie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la flétrir,
-d'altérer son nom. Ils l'ont appelée _l'économisme_. Messieurs, je ne
-pense pas qu'on ébranlerait les vérités démontrées par la géométrie,
-en l'appelant _géométrisme_.
-
-On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi
-l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens
-à la laver de ce reproche, car vous êtes dans l'âge où il est de
-nature à faire une vive impression.
-
-D'abord, quand il serait vrai que l'économie politique s'occupât
-exclusivement de la manière dont se forment et se distribuent les
-richesses, ce serait déjà une vaste science, si l'on veut prendre ce
-mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception
-scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'idée
-du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des
-services réciproques que se rendent les hommes, et à l'aide desquels
-la société existe et se développe. Le progrès de la richesse, c'est
-plus de pain pour ceux qui ont faim, des vêtements qui non-seulement
-mettent à l'abri des intempéries, mais encore donnent à l'homme le
-sentiment de la dignité; la richesse, c'est plus de loisirs et par
-conséquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens
-de repousser les agressions étrangères; c'est, pour le vieillard, le
-repos dans l'indépendance; pour le père, la faculté de faire élever
-son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-être,
-l'instruction, l'indépendance, la dignité.
-
-Mais si l'on jugeait que même dans ce cercle étendu l'économie
-politique est une science qui s'occupe trop d'intérêts matériels, il
-ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit à la solution de problèmes
-d'un ordre plus élevé, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand
-j'ai appelé votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le
-profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite
-rationnelle de l'action du gouvernement?
-
-Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui
-nous reprochent de nous trop préoccuper des biens de ce monde,
-manifestent eux-mêmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-échange,
-le culte exclusif et exagéré de la richesse. Que disent-ils en effet?
-Ils conviennent que la liberté commerciale aurait, au point de vue
-politique et moral, les résultats les plus désirables. Personne ne
-conteste qu'elle tend à rapprocher les peuples, à éteindre les haines
-nationales, à consolider la paix, à favoriser la communication des
-idées, le triomphe de la vérité et le progrès vers l'unité. Sur quoi
-donc se fondent-ils pour repousser cette liberté? Uniquement sur ce
-qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux
-inconvénients de la concurrence étrangère, diminuerait le bien-être
-des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_.
-
-En présence de l'objection, ne sommes-nous pas forcés de traiter la
-question économique, de montrer que nos adversaires ne voient la
-concurrence que par un de ses côtés, et que la liberté commerciale a
-autant d'avantages au point de vue matériel que sous tous les autres
-rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez
-que de la richesse; vous donnez trop d'importance à la richesse.
-
- Après avoir repoussé le reproche fait à l'économie politique
- d'être une science d'importation anglaise, l'orateur termine
- ainsi:
-
-Messieurs, je m'arrête, et j'ai peut-être déjà trop abusé de votre
-patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces à
-consacrer quelques instants pris sur vos loisirs à l'étude de
-l'économie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais
-vous entrez dans l'Association du libre-échange, ou toute autre qui
-ait en vue un grand objet d'utilité publique, n'oubliez pas que les
-débats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent être
-soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expédient.
-J'appelle Expédient, par opposition à Principe, cette disposition à
-juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et
-même, trop souvent, des intérêts de classe ou des intérêts
-individuels. À une association il faut un lien, et ce ne peut être
-qu'un principe. À l'intelligence il faut un guide, une lumière, et ce
-ne peut être qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui
-détermine l'action, le dévouement, et au besoin le sacrifice; et l'on
-ne se dévoue pas à l'expédient, mais au principe. Consultez
-l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers à l'humanité,
-et vous reconnaîtrez qu'ils appartiennent à des hommes animés d'une
-foi vive. Je gémis pour mon siècle et pour mon pays de voir
-l'expédient en honneur, la dérision et le ridicule réservés au
-principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le
-monde que par le dévouement à un principe. Ces deux forces sont
-souvent aux prises, et il n'est que trop fréquent de voir triompher
-l'homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de
-l'idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous
-verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expédient ne laisser aucune
-trace de son passage.
-
-L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous
-montre le principe et l'expédient en présence dans le plus mémorable
-événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus
-entièrement dévoué à un principe, au principe de la fraternité, que le
-fondateur du christianisme? Il fut dévoué jusqu'à souffrir pour lui la
-persécution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas
-se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de
-son Père et disait: _Que la volonté de Dieu soit faite_.
-
-La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l'homme de
-l'expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le
-devoir, sacrifie le juste et dit: «Il est _expédient_ (expedit) qu'un
-homme périsse pour le salut de tous.» L'homme de la transaction
-triomphe, l'homme du principe est crucifié. Mais qu'arrive-t-il? Un
-demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils,
-Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de
-Jésus; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la
-charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu'il avait cru
-sauver par une lâche et criminelle transaction[61].
-
-[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la première série des
-_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-45.--QUATRIÈME DISCOURS.
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- Prononcé à Lyon, au commencement d'août 1847, sur les
- conséquences comparées du régime protecteur et du libre-échange.
-
-Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre
-de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on
-appelle un «discours,» on s'engage par cela même à remplir toutes les
-difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien éloigné
-d'une telle prétention, et mon insuffisance me force de réclamer toute
-votre indulgence. Vous serez peut-être portés à me demander pourquoi,
-me sentant aussi dépourvu des qualités qu'exige la tribune, j'ai la
-hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considérant
-attentivement les souffrances et les misères qui affligent
-l'humanité,--le travail souvent excessif, la rémunération plus souvent
-insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrès et font
-particulièrement obstacle à ses tendances vers l'égalité des
-conditions, j'ai cru très-sincèrement qu'une bonne part de ces maux
-devait être attribuée à une simple erreur d'économie politique, erreur
-qui s'est emparée d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et,
-par elle, la loi du pays;--et dès lors j'ai considéré comme un devoir
-de combattre cette erreur avec les deux seules armes honnêtes qui
-soient à ma disposition, la plume et la parole. Voilà mon excuse,
-Messieurs. J'espère que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai
-remarqué de tout temps que les hommes étaient disposés à beaucoup
-pardonner en faveur de la sincérité des intentions.
-
-J'ai parlé d'une erreur qui prévaut, non-seulement dans la
-législation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que
-j'ai en vue le système restrictif, cette barrière par laquelle les
-nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, à ce qu'elles
-croient, d'assurer leur indépendance et d'augmenter leur bien-être.
-
-Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausseté de ce système que
-le langage qu'il a introduit dans l'économie politique, langage
-toujours emprunté au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que
-_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes égales_, _vainqueurs et
-vaincus_, comme si les effets des échanges pouvaient être les mêmes
-que ceux de la violence. L'impropriété du langage ne révèle pas
-seulement la fausseté de l'idée, elle la propage; car, après s'être
-servi de ces locutions dans le sens figuré, on les emploie dans leur
-acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables
-protectionnistes s'écrier: «J'aimerais mieux une invasion de Cosaques
-qu'une invasion de bestiaux étrangers.» Je me propose d'exposer
-aujourd'hui les conséquences comparées du régime protecteur et du
-libre-échange; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des
-expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_.
-Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accès facile
-dans l'usage, a certainement un côté vrai. Elle n'est pas fausse, elle
-est incomplète. Elle se réfère à quelques effets, et non à l'ensemble
-des effets. Elle induit à penser que lorsque, dans un pays, une
-industrie succombe devant la rivalité de l'industrie similaire du
-dehors, la nation en masse en est affectée de la même manière que
-cette industrie. Et c'est là une grande erreur, car la _lutte
-industrielle_ diffère de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte
-armée, le vaincu est soumis à un tribut, dépouillé de sa propriété,
-réduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue
-entre immédiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci paraît
-étrange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la
-différence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme
-_échanges_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_.
-Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant
-aux effets, entre deux ordres d'action si différents par leur nature.
-
-Comment se fait-il que le résultat de la _lutte industrielle_ soit de
-faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai
-ceci par un exemple familier, trop familier peut-être pour cette
-enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre
-comme très-propre à faire comprendre ma pensée.
-
-Dans une petite ville, la maîtresse de maison fait ce qu'on nomme le
-pain du ménage. Mais voici qu'un boulanger s'établit aux environs.
-Notre ménagère calcule qu'elle aurait plus de profit à s'adresser à
-l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce
-de mieux faire ses achats de blé, de ménager le combustible et le
-temps. Mais, de son côté, le boulanger fait des efforts semblables.
-Plus la ménagère diminue son prix de revient, plus le boulanger
-diminue son prix de vente, jusqu'à ce qu'enfin l'industrie du ménage
-succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle
-confère au ménage plus de profit en succombant qu'elle n'eût fait en
-se maintenant.
-
-Il en est de même quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur
-le terrain du _bon marché_; et si les Anglais, par exemple, placés
-dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille,
-ou le Brésil du sucre, à si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en
-France, renoncer à en produire chez nous, c'est constater précisément
-l'avantage supérieur que nous trouvons à l'acheter ailleurs.
-
-Entre ces deux cas, il n'y a qu'une différence: dans l'un, les
-qualités de producteur et de consommateur se confondent dans la même
-personne, et dès lors tous les effets de la prétendue défaite se
-montrent en même temps et sont faciles à comprendre; dans l'autre, le
-consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le même que le
-producteur, et il est alors aisé d'introduire dans le débat cette
-conclusion, qui consiste à ne montrer le résultat de la lutte que par
-un côté, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur.
-Évidemment pour ne rien négliger dans l'appréciation du résultat
-général, il faut considérer la nation comme un être collectif, qui
-comprend l'intérêt producteur et l'intérêt consommateur; et alors on
-s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle
-affecte ce ménage que j'ai cité pour exemple. C'est, dans l'un et
-l'autre cas, l'acquisition par voie d'échange, choisie de préférence à
-l'acquisition par voie de production directe[62].
-
-[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p.
-265.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de
-cette compensation que le consommateur recueille en cas de défaite
-industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent
-jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de
-vue exclusif des industries qui y sont engagées, et rechercherai c'est
-la restriction ou la liberté qui leur donne les meilleures chances.
-
-C'est encore une question intéressante; car quand une grande ville,
-comme Lyon, par exemple, a fondé, au moins en grande partie, son
-existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille
-pas la voir succomber par la considération des avantages qu'en
-pourraient recueillir les consommateurs.
-
-Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon
-marché_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon marché_.
-Si, d'une manière permanente, les Suisses peuvent vendre à 80 fr. la
-même pièce d'étoffe que vous ne pouvez établir qu'à 100 fr., vous
-serez battus.
-
-Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but:
-_la réduction des prix de revient_.
-
-Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'économie
-politique une science mystérieuse, car, s'il est une science qui se
-tienne toujours près des faits et du bon sens, c'est certainement
-celle-là. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos
-ateliers, dans vos ménages, à la campagne, à la ville: que cherchent
-tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _À
-diminuer le prix de revient._
-
-C'est pour cela qu'ils ont substitué la charrue à la houe, la
-charrette à la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pavé, la broche
-au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_.
-N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire
-de même, agir dans le même sens? Mais, au contraire, ils se sont fait
-une économie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux,
-ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le régime protecteur?
-Il renchérit tous les éléments qui entrent dans vos prix de revient et
-les constituent. Ce n'est pas seulement son résultat, c'est sa
-prétention; ce n'est pas un accident, c'est un système, un but, un
-parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les
-tendances de l'humanité. Et on appelle cela de l'économie politique
-sage et prudente!
-
-Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pièce
-d'étoffe? D'abord de toutes les matières qui entrent dans sa
-confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont été consommés
-par les travailleurs pendant le cours entier de l'opération. Il faut
-évidemment, pour que l'industrie continue, pour que l'opération se
-renouvelle, qu'à chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces
-débours partiels.
-
-Or, que fait le régime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et
-il a la prétention d'ajouter à tous ces prix partiels. Il aspire
-méthodiquement à les élever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la
-machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui
-entrent dans cette pièce d'étoffe. Vous payerez un peu plus cher le
-blé, le vin, la viande, les vêtements que vous et vos ouvriers aurez
-consommés et usés pendant l'opération, et de tout cela, il résultera
-pour vous un prix de revient plus élevé qu'il ne devrait l'être; mais,
-en compensation, je vous donnerai un privilége sur les consommateurs
-du pays, et, quant à ceux du dehors, nous tâcherons de les décider à
-vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand déploiement
-de forces qui retomberont encore à la charge de votre _prix de
-revient_.
-
-Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanité et tout
-le danger d'un pareil système? À supposer que la contrebande ne vienne
-pas vous chasser du marché intérieur, ni les belles phrases, ni les
-canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur
-prudence et leur sagesse ne forceront l'étranger à vous donner 100 fr.
-de ce qu'il trouve ailleurs à 80.
-
-Jusqu'ici vous n'avez peut-être pas beaucoup souffert de ce système
-(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi?
-Parce que les autres nations, excepté la Suisse, s'étaient soumises
-aux mêmes causes d'infériorité. J'ai dit excepté la Suisse; et
-remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude
-concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille
-pas des feuilles de mûriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhône ni
-la Saône; elle vous offusque néanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie
-qui a commencé la réforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie?
-
-Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un
-simulacre de réforme; et, quant à moi, je ne puis assez m'étonner
-qu'on puisse, en France, au dix-neuvième siècle, en imposer aussi
-grossièrement au public sans se discréditer. Sans doute l'Angleterre
-n'a pas complétement achevé sa réforme; mais pour qui comprend quelque
-chose dans la marche des événements, il est aussi certain qu'elle
-l'achèvera, qu'il est certain que l'eau du Rhône, qui passe sous les
-ponts de Lyon, se rendra à la Méditerranée. Et en attendant, on peut
-dire que la réforme est si avancée, en ce qui touche notre question,
-qu'on peut la considérer comme complète. L'Angleterre a affranchi de
-tous droits, et d'une manière absolue, la soie, la laine, le coton, le
-lin, le blé, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile,
-c'est-à-dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pièce
-d'étoffe. Et vous n'êtes pas effrayés, voyant ce que peut la Suisse,
-de ce que pourra bientôt l'Angleterre! Vous résisterez, je le sais par
-la supériorité de votre goût, par les qualités artistiques qui
-distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose à quoi rien ne
-résiste: c'est le _bon marché_.
-
-On vous dit: «Pourquoi vous mêler d'économie politique? Occupez-vous
-de vos affaires.» Vous le voyez, Messieurs, l'économie politique
-pénètre au coeur de vos affaires. Elle vous intéresse, aussi
-directement que le bon état de vos machines ou de vos routes, qui ont
-pour objet de diminuer vos _prix de revient_.
-
-Hier, on me citait un fait qui doit être ici à la connaissance de tout
-le monde, et qui est bien-propre à vous faire réfléchir. On
-m'assurait, et je n'ai pas de peine à le croire, car c'est bien
-naturel, qu'à cause de l'influence de l'octroi sur la cherté de la
-vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu
-d'une grande agglomération d'hommes tendaient à aller s'établir à la
-campagne.
-
-Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait
-exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par
-la même raison qu'on va tisser aux environs plutôt que de tisser à
-Lyon, on ira tisser en Angleterre plutôt que de tisser en France.
-
-Et remarquez que l'octroi ne renchérit que les objets de
-consommation. La douane renchérit et les objets de consommation et
-toutes les matières qui entrent dans la confection du produit.
-N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance à laquelle je fais ici
-allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la
-teinture, les machines, le fer, le coton et la laine?
-
-Le régime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement
-par les droits et les entraves; il les grève encore par la masse
-énorme d'impôts qu'il traîne à sa suite.
-
-D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument
-fiscal, cela est évident. Quand on prohibe textuellement ou non le
-drap et le fer, on renonce à tout revenu public de ce côté. Il faut
-donc tendre les autres cordes de l'impôt, le sel, la poste, etc.
-
-Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entrée des légumes, et tire de
-cet impôt un revenu de 20,000 fr., indispensable à sa bonne
-administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui
-jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou
-l'imprévoyance des électeurs, fait que les propriétaires de ces
-maisons forment la majorité du conseil municipal. Que font-ils? Pour
-donner de la valeur à leurs jardins, ils prohibent les légumes de la
-campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le côté
-économique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est
-clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr.,
-quoique les habitants payent leurs légumes plus cher que jamais; et je
-prévois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle,
-viendra dire à son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il
-faut de toute nécessité, puisque vous repoussez les légumes étrangers,
-dans l'intérêt, dites-vous, des habitants frapper ces mêmes habitants
-d'un impôt de quelque autre espèce.
-
-C'est ainsi que l'exagération de la douane a conduit à des taxes de
-nouvelle invention.
-
-Ensuite, le régime prohibitif nécessite un grand développement des
-forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mérite que nous nous
-y arrêtions un instant.
-
-Ce régime est né de l'idée que la richesse, c'est le numéraire.
-Partant de là, voici comment on a raisonné: il y a une certaine
-quantité de numéraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre
-part qu'en diminuant celle des autres,--d'où, par parenthèse, cette
-conclusion désespérante: la prospérité d'un peuple est incompatible
-avec la prospérité d'un autre peuple.
-
-Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations
-et pour qu'elles ne nous soutirent pas le nôtre? Il y a deux moyens.
-Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous
-garderons notre numéraire; de là la restriction et la prohibition. Le
-second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons
-à nous leurs métaux précieux; de là le système colonial. Car,
-Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner à meilleur
-marché;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un
-empêchement invincible. Il a donc fallu songer à vendre cher, plus
-cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant
-les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un
-mot, en ayant recours à ce principe de destruction et de mort: la
-violence.
-
-Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai
-pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses
-contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les
-acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire.
-
-En d'autres termes, le principe de la restriction a jeté dans le monde
-un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire
-méthodique.
-
-Or, quand les choses en sont là, quand la tendance de tous les
-peuples à la fois est de se ruiner réciproquement et de se dominer les
-uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi à
-un autre effort, quelque pénible qu'il soit, celui de se donner de
-fortes armées permanentes et de puissantes marines militaires.
-
-Et cela ne se peut sans de lourds impôts, d'interminables entraves; ce
-qui aboutit encore, et toujours, à _augmenter le prix de revient des
-produits_.
-
-Ainsi, entraves, gênes, impôts, priviléges, inégalités,
-renchérissement des objets de consommation, renchérissement des
-matières premières, infériorité industrielle, jalousies nationales,
-principe d'antagonisme, armées permanentes, puissantes marines,
-guerres imminentes, développement de la force brutale, voilà le
-programme du régime restrictif. Je voudrais vous présenter aussi celui
-du libre-échange. Mais quoi! ai-je autre chose à faire pour cela que
-de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire?
-
-Le libre-échange est non-seulement une grande réforme, mais c'est la
-source obligée de toutes les réformes financières et contributives.
-
-Quand on a demandé la réduction du port des lettres, l'abaissement de
-l'impôt du sel, la simple exécution de la loi sur les surtaxes,
-qu'a-t-il été répondu? «Rien de tout cela ne peut se faire sans que le
-fisc perde quelques millions!» Le problème, l'éternel problème est
-donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse
-l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel.
-
-Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances,
-il se rencontre que la douane se présente, parmi tous nos impôts, avec
-ce caractère unique, étrange, qu'en soulageant le contribuable on
-élève le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manière la plus
-explicite, les deux grands apôtres de la restriction! «Si la douane
-n'était que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-être le
-double de revenu.» «Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Saint-Cricq,
-que la douane rende peu, puisque son objet est précisément d'éloigner
-les occasions de perception!»
-
-Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale,
-c'est-à-dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est
-qu'une machine à priviléges, vous avez de quoi faire face à la réforme
-de la poste et du sel.
-
-Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction était
-un principe de guerre; par cela même le libre-échange est un principe
-de paix. Qu'on dise que je suis un rêveur, un enthousiaste, peu
-m'importe, je soutiens qu'avec le libre-échange et l'entrelacement des
-intérêts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir
-notre indépendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq
-cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, à la
-Martinique et à Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux,
-à la Jamaïque et dans l'Inde, quel intérêt aurions-nous à nous
-arracher des colonies et des débouchés ouverts à tout le monde?
-
-Non, je ne me laisse pas aller ici à un désir, à un sentiment, à une
-vague espérance. J'obéis à une conviction entière, fondée sur ce qui
-est pour moi une démonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit
-du libre-échange est exclusif de l'esprit de guerre, de conquête et de
-domination. Dès que l'on comprendra que la prospérité réelle, durable,
-inébranlable de chaque industrie particulière est fondée, non sur les
-monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prospérité
-des masses qui sont sa clientèle, c'est-à-dire du monde entier; quand
-les Lyonnais croiront que plus les Américains, les Anglais, les
-Russes, seront riches, plus ils achèteront de soieries; quand la même
-conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie;
-en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-échange, je
-dis que la dernière heure des agressions violentes aura sonné, et que,
-dès ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos
-forces de terre et de mer.
-
-Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications,
-la moins dispendieuse des armées, c'est le libre-échange, qui fait
-plus que de repousser la guerre, qui la prévient; qui fait mieux que
-de vaincre un ennemi, qui en fait un ami.
-
-Et, à cet égard, ma foi dans le libre-échange est telle que je veux la
-mettre ici à l'épreuve d'une prédiction, quoique je sache combien il est
-dangereux de faire le prophète, même hors de son pays. Si ma prédiction
-ne se vérifie pas, je consens, il le faudra bien, à ce que mes paroles
-perdent le peu d'autorité qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle
-s'accomplit, j'aurai peut-être droit à quelque confiance. L'Angleterre a
-adopté le libre-échange. Je prédis solennellement que d'ici à sept ans,
-c'est-à-dire pendant le cours de la législation actuelle, elle aura
-licencié la moitié de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela
-est si peu probable que, le jour même où sir Robert Peel a introduit la
-réforme, et, dans le même exposé des motifs, il a demandé une allocation
-pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus
-grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconséquence
-qu'ait faite cet homme d'État, d'ailleurs alors nouveau converti au
-libre-échange.--Mais cette circonstance, en rendant ma prédiction plus
-hasardée, ne fait que lui donner plus de poids si elle se réalise[63].
-
-[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Nos forces de terre et de mer ramenées ainsi successivement à des
-proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la série de
-réformes financières et contributives qui deviendraient enfin
-abordables. Trop de précision à cet égard me ferait sortir de mon
-sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procédant du
-libre-échange, ces réformes seraient faites dans son esprit et
-s'attaqueraient d'abord aux impôts qui présentent un caractère évident
-d'inégalité, ou gênent les mouvements du travail et la circulation des
-hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la législation des
-boissons.
-
-Il me sera permis aussi de faire observer qu'une réduction des forces
-de terre et de mer amènerait de toute nécessité un adoucissement de la
-loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de
-l'inscription maritime, plus onéreuse encore pour notre population du
-littoral, en même temps qu'elle est, après le régime restrictif, le
-plus grand fléau de notre marine marchande. (V. le nº 36.)
-
-Messieurs, je livre ces remarques à vos méditations. Examinez-les en
-toute sincérité: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimérique,
-rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illuminé;
-que ces réformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans
-celle de notre législation commerciale. Que faut-il pour réaliser le
-bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplète esquisse? Rien
-qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-échange. Aidez-nous
-dans cette entreprise; j'en appelle à vous tous, Messieurs, et
-particulièrement à ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les
-véhicules de l'instruction, les organes de la publicité. Ils savent
-aussi quelle responsabilité morale se lie à cette puissance. Je les en
-conjure, qu'aucune considération de personne ou de parti ne les
-détourne de se dévouer à la cause, à la sainte cause de la libre
-communication et de l'union des peuples. À Dieu ne plaise que je
-demande à qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions
-politiques! mais, grâce au ciel, la foi dans le libre-échange peut
-s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matières.
-On l'a vue soutenue par le journal des _Débats_, par le _Siècle_, par
-le _Courrier_; et le _National_ a déclaré que la liberté du travail et
-de l'échange était la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre
-exemple? Voyez-la régner, de temps immémorial sur le pays le plus
-démocratique de la terre, la Suisse, et s'établir au sein de la nation
-la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les
-opinions politiques, unissons-nous pour éclairer l'opinion. Ne disons
-pas qu'il ne se présentera point un grand ministre pour réaliser nos
-voeux. L'opinion publique est le foyer où se forment les grands
-hommes. Quand nous avons eu à défendre ou notre territoire, ou le
-principe de la révolution française, ce ne sont ni les généraux
-habiles, ni les soldats dévoués qui nous ont manqué. De même, quand
-l'opinion voudra la liberté commerciale, ce n'est pas un homme d'État
-qui nous fera défaut, un homme sincère et dévoué se présentant devant
-la chambre avec le plan de réforme que je viens d'esquisser, et osant
-dire: Voilà un programme de justice et de paix; il triomphera avec
-moi, ou je tomberai avec lui!
-
-
-46.--CINQUIÈME DISCOURS.
-
- Prononcé dans la seconde réunion publique tenue à Lyon, en août
- 1847, sur l'influence du régime protecteur à l'égard des
- salaires.
-
-MESSIEURS,
-
-Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir
-avec vous, j'avais en vue un succès personnel, certes, je ne
-paraîtrais pas aujourd'hui à cette tribune. Ce n'est pas que, sur le
-vaste sujet qui m'est proposé, les idées ou les convictions me fassent
-défaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans
-les démonstrations que j'avais à vous soumettre, elles se sont
-présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il
-m'a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre
-d'un discours; et j'ai dû prendre le parti de m'en remettre beaucoup à
-l'inspiration du moment et à votre bienveillance.
-
-Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la
-circonscrire à un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la
-traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et
-politiques.
-
-Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l'origine
-et les fonctions du capital, les lois de la production, de la
-répartition des richesses, et infime de la population; à rechercher si
-le _salariat_ est, pour une portion de l'humanité, une forme
-naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail;
-si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître,
-et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un
-mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé
-et l'association dans l'avenir.
-
-Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent
-ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhaité de leur
-voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt
-que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination.
-J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces
-organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque
-soir voit mourir. Il n'est pas probable qu'à un signal donné
-l'humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu'en
-soit la forme, quel que soit le génie de l'inventeur. La société
-m'apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant
-d'influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs
-dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les
-préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces
-diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire
-que la société s'en dépouillera tout à coup, comme on rejette un
-vêtement pour en prendre un à la mode?--Je n'en rends pas moins
-justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette
-chimère, et je crois qu'ils ont rendu un service à la science en la
-forçant de scruter ces grandes questions et d'élargir le champ de ses
-études[64].
-
-[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais s'il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la
-lumière et de l'expérience, je ne vois pas qu'on puisse blâmer, comme
-on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent à une
-erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution
-funeste.
-
-On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du
-grand problème de l'humanité. Il n'a pas cette prétention. Il ne
-s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les
-maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de
-l'égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui,
-rien à faire à l'humanité.
-
-Nous croyons qu'il est en lui-même un très-grand progrès, et, de plus,
-par l'esprit qu'il propage, par les lumières qu'il suppose, une
-excellente préparation à d'autres progrès encore. Mais nous nous
-rendrions coupables d'exagération si nous le présentions, ainsi qu'on
-nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement
-à l'égard des classes laborieuses.
-
-Je me renfermerai donc dans cette question:
-
-Quelle est l'influence du régime restrictif sur le taux des salaires,
-ou plutôt sur la condition des ouvriers?
-
-Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que
-deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie.
-Je prends la société telle qu'elle est, telle que le passé nous l'a
-léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail.
-C'est un premier _fait_. Je vois en outre des légions d'hommes occupés
-à entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je
-cherche comment le second de ces faits agit sur le premier.
-
-Et d'abord une première question se présente à moi. Qui a placé là
-cette légion armée? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas
-la voix au chapitre; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime:
-_Id fecit cui prodest_, la présomption est que cette institution, si
-elle profite à quelqu'un, profite aux maîtres.
-
-Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse
-que le régime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et
-mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de
-richesses. Cette hypothèse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse
-s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait
-fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._
-Le fondateur du système restrictif en France l'a lui-même considéré
-comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans
-son essence une vertu productive. Il paraît certain qu'empêcher les
-produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser
-par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du
-Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces
-gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis
-donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise
-d'ailleurs par les protectionnistes eux-mêmes, que le régime prohibitif,
-dans l'ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition
-d'une certaine quantité de richesses.
-
-De plus, l'instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes
-que les tarifs sujets à changement font planer sur l'industrie et le
-commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et
-contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu'il
-faut donner à l'action de la justice pour réprimer des actions
-innocentes en elles-mêmes, que cette législation fait inscrire au
-nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les
-retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant
-d'inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en
-_déperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard,
-apporté cette année à la suspension de l'échelle mobile, a peut-être
-coûté à la France cinquante millions.
-
-Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou
-indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de
-richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur
-quelqu'un.
-
-Lors donc que les législateurs protectionnistes affirment que la
-classe ouvrière, non-seulement n'entre pas en participation de la
-perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c'est comme
-s'ils disaient:
-
-«Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un
-profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte
-égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers.»
-
-Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs
-aient agi ainsi[65]?
-
-[Note 65: V. le chap. VI de la seconde série des _Sophismes_, t. IV,
-p. 173.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Qu'on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres,
-non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie
-d'élucidation.
-
-Représentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations
-libres. Nous n'avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se
-partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les
-capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux,
-admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la
-restriction. Et d'après notre hypothèse le revenu général descend à
-80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers étant
-augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d'où il suit que celle des
-capitalistes tomberait à 20.
-
-Je défie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils
-conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu
-général de tous ses effets, et s'ils affirment néanmoins qu'il
-enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui
-n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait
-la loi encourent deux pertes[66].
-
-[Note 66: V. ci-après les numéros 57 et 58.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie
-les hommes qui, dans l'intérêt des ouvriers, réclament une extension
-de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur
-esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et
-n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse.
-
-Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera
-comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se
-développe, et que, pour comble d'absurdité, la loi qui détruit le
-capital soit précisément celle qui enrichit le travail?
-
-Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces déductions.
-Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le
-régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c'est là une
-concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais
-qu'ils se hâtent de retirer.
-
-Eh! Messieurs, c'est précisément où je voulais vous amener à
-reconnaître qu'il faut étudier le régime restrictif en lui-même;
-savoir si, au total, il entraîne ou n'entraîne pas une déperdition de
-richesses. S'il l'entraîne, il est jugé; et lorsqu'on met en avant les
-ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie
-à la cupidité, mais qu'on entasse erreur sur erreur.
-
-La vérité est qu'en vertu de la loi de solidarité, de l'effort que
-chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_
-qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur
-tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses.
-
-Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le
-problème.
-
-Un simple ouvrier l'a admirablement posé en ces termes pleins de
-justesse et de clarté:
-
-Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent.
-
-Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent.
-
-L'économie politique ne fait qu'habiller cette pensée d'un vêtement
-plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dépend du rapport de
-l'offre à la demande.
-
-Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il
-y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail
-déterminées, le taux moyen des salaires s'en déduit de toute
-nécessité. Les maîtres voulussent-ils l'élever par bienveillance, ils
-ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le
-travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la
-philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital
-restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il
-n'y aurait que 50 ouvriers d'employés. L'humanité en masse n'en
-serait que plus malheureuse, et l'inégalité des conditions plus
-choquante: et, sans parler de la perte résultant de l'inactivité de 50
-ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces
-50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force
-des choses ramènerait la répartition primitive.
-
-Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des
-salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de
-diminuer la quantité du travail offert[67].
-
-[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la première série
-des _Sophismes_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces
-deux éléments.
-
-Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps
-immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu'une
-certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette
-direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise
-des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle
-donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie; si elle donnait
-plus, elle ne serait pas seule.
-
-Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui
-se passe.
-
-D'abord, le premier effet, l'effet le plus immédiat est que le drap
-renchérit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute
-sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d'une taxe. C'est
-pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d'en prendre bonne note,
-de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand
-nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation.
-
-Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et
-puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des
-industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous
-savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le
-travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la
-fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît
-de capital pour y faire face, c'est-à-dire ce qui constitue
-précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est là
-que les protectionnistes triomphent.
-
-Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des
-raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le
-tort de ne montrer qu'une chose là où il y en a deux; et la médaille
-par un seul côté.
-
-D'où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap? Voilà ce
-qu'il faut examiner; et voilà sur quoi j'appelle toute votre
-attention; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que
-le plein ne s'est fait d'un côté qu'aux dépens d'un vide qui se serait
-fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui
-prenait par le dessous d'une pièce de vin de quoi combler ce qui
-manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus
-avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir
-dissimulé cette circonstance.
-
-Donc, d'où sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoyé mêlé
-à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et
-l'argent, emblèmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouvé au fond de
-l'urne d'où est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce
-capital n'a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté
-d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries.
-N'importe d'où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque
-part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a
-certainement découragé l'industrie, le travail et les _salaires_,
-justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la
-fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le
-capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement
-_déplacé_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste
-parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur
-remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la
-classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du côté
-des salaires (si ce n'est par les inconvénients qu'entraîne la
-perturbation, inconvénients qu'on ne remarque pas quand il s'agit
-d'établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les
-protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il
-est question de l'extirper); la classe ouvrière n'a rien perdu ni
-gagné du côté du salaire, puisque le capital n'a été augmenté ni
-diminué, mais seulement _déplacé_. Mais reste toujours cette cherté du
-drap que j'ai constatée tout à l'heure, que je vous ai signalée comme
-l'effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure; et à
-présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui
-frappe l'ouvrier, où est la compensation? Si quelqu'un en sait une,
-qu'il me la signale.
-
-Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois
-par jour,--à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la
-hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni
-se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle
-de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'étonne, en présence de
-tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus
-malheureuse encore.
-
-Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à
-la hauteur où les monopoleurs voulaient l'élever. Je le reconnais ici,
-parce qu'avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient
-toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les
-calculs des protectionnistes.
-
-Aux entrepreneurs d'industrie, le régime restrictif offre des
-compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achètent, ils font
-payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en
-définitive, mais enfin leur perte est atténuée; pour l'ouvrir, il n'y
-a aucune atténuation possible.
-
-Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne
-sais par quelle issue, accès dans l'enceinte législative. Ce serait
-certainement un spectacle curieux et même imposant, s'il se présentait
-à la barre de l'assemblée étonnée,--calme, modéré, mais résolu, et si,
-au milieu du silence universel, il disait: «Vous avez élevé, par la
-loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible; vous
-nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire
-en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l'appât d'un
-profit, fût-il illégitime, hélas! rend toujours crédule. Mais votre
-promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi,
-n'ayant pu que déplacer le capital et non l'accroître, n'a eu d'autre
-résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de
-la cherté. Nous venons vous demander d'élever législativement le taux
-des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé
-législativement le prix de la subsistance.»
-
-Je sais bien ce qu'on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On
-lui dirait, et avec raison: «Il nous est impossible d'élever par la
-loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un
-capital donné plus de salaires qu'il n'en renferme.»
-
-Mais je me figure que l'ouvrier répliquerait: «Eh bien! ce que vous
-dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait
-indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre
-pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne
-demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits
-soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est
-inaccessible à l'intervention législative.»
-
-En vérité, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait répondre. Et
-remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des présomptions, des
-probabilités qu'on peut repousser une telle requête. Il faut une
-certitude absolue[68].
-
-[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les
-salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu'en Bretagne, et
-elles en ont conclu qu'ils tendent à se mettre au niveau du prix de la
-vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui
-prennent leur source dans un capital donné, ne peuvent pas varier à
-l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas
-cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande
-moyenne des salaires s'élève dans un pays, en vertu d'une loi qui
-_déplace_ le capital sans l'accroître.
-
-Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans,
-quand nous avons commencé notre oeuvre, les événements, avec une voix
-plus forte que la nôtre, se sont chargés d'y répondre; car la disette
-est survenue et la cherté avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le
-salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné
-raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manière la plus
-claire.
-
-Quand le prix de la subsistance renchérit, l'universalité des hommes
-dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc
-moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la
-stagnation de l'industrie, qui amène forcément la baisse des salaires.
-En sorte que, dans les temps de cherté, l'ouvrier est froissé par les
-deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par
-l'élévation du prix de la vie.
-
-La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté
-naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en
-conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car
-l'humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne
-changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous
-comment, à la longue, l'équilibre se rétablit? Par la mort. La mort
-prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire
-descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des
-salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la
-cherté de la vie.
-
-Puisque j'ai touché à ce formidable sujet de la population, je
-relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse.
-
-On nous a dit: Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe
-ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la
-vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de
-bien-être aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce
-bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés
-dans leur condition actuelle.
-
-D'abord, cela n'est pas sûr; il est possible que le capital augmente
-pendant ses vingt années aussi rapidement que la population.
-
-Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance
-que donnent vingt ans de bien-être.
-
-Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la
-faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt années de bien-être?
-est-ce une chose à dédaigner? Mais c'est ainsi que la société
-progresse. D'ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre
-qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la
-réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir?
-Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par
-aucun autre impôt? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et
-qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre? Je vous
-dirai: À quoi bon? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle
-soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en
-vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient,
-sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l'humanité est ainsi
-faite que c'est précisément à multiplier qu'elle aime à consacrer ce
-qu'on lui laisse de bien-être; et faut-il pour cela considérer ce
-bien-être comme perdu, le lui refuser d'avance?
-
-Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait à un individu
-au lieu de s'adresser à une nation ou à une classe?
-
-Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire
-épouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend
-pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le
-moment arrive, mais le patron leur fait cette morale:
-
-«Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils
-vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous
-marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous
-seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous
-voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que
-vous désirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite légitimité.»
-
-La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que
-pourrait faire l'humanité à l'objection que je réfute. «Payez-moi ce
-qui m'est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que
-j'en ferai, s'il est honnête? Vous dites qu'après m'être procuré les
-jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai
-toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si
-j'emploie ainsi l'excédant de mes appointements, je ne pourrai pas
-l'employer à autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en
-ai pas profité? Autant vaudrait me refuser mon dîner d'aujourd'hui
-sous prétexte que quand je l'aurai mangé, il n'en resterait plus
-rien.» Appliquée à un peuple, l'objection est de cette force. Elle
-revient à ceci: Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France
-aurait 40 millions d'habitants; sous un régime libre, comme elle
-aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions,
-lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus
-riches.
-
-Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les
-satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées,
-toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes
-les existences allumées au flambeau de la vie? Et est-on bien certain
-que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre
-manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus
-conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]?
-
-[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.]
-
-Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commençant, je
-laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de
-celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j'ai mis à me
-renfermer dans mon sujet, il m'est échappé quelques paroles qui aient
-la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque
-irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma
-conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la
-société cet antagonisme d'intérêts qu'on a voulu y voir. J'aperçois
-bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre
-le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier. Mais
-tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on
-découvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux,
-qui est _le bien que chacun retire de la prospérité de tous_.
-Regardez-y bien, et vous verrez que c'est là ce qui prévaudra sur de
-vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des
-classes! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il
-n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens
-se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre
-commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que
-l'échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle
-solidarité qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres
-en souffrent.
-
-Moi qui ne crois pas à l'antagonisme réel des nations, comment
-croirais-je à l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intérêt
-divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l'humanité, et
-gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la
-Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence
-d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que
-l'intérêt a été placé dans le coeur de l'homme comme un mobile
-indomptable; et, si sa nature était de diviser, il n'y aurait pas de
-ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intérêt unit, à la
-condition toutefois d'être bien compris; et c'est pour cela que
-Malebranche avait raison de considérer l'erreur comme la source du mal
-dans le monde. J'en citerai un exemple, tiré de la fausse application
-qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent répétés aujourd'hui,
-les mots _travail_ et _capital_.
-
-On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela,
-on est bien près d'avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre
-les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu
-axiome, qu'on répète avec tant de confiance, n'était qu'une erreur, et
-plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que
-le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que
-les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait
-concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est
-impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait
-concurrence à la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la
-faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit
-cette simple rectification! Si c'est avec lui-même et non avec le
-travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs?
-Est-ce que les capitalistes soient ruinés? Oh! non. S'ils font des
-voeux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les
-capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et
-surabondent, s'offrent au rabais, jusqu'à ce que leur rémunération
-tombe de degré en degré, jusqu'à ce qu'ils deviennent comme ces
-éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à
-sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu'à ce qu'ils descendent
-enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par
-conséquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais,
-sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde
-économique est plein de ces asymptotes. Voilà la _communauté_, je ne
-dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des
-temps et au point de départ de la société; mais la _communauté_ qui
-est la fin de l'homme, la récompense de ses longs efforts, et la
-grande consommation des lois providentielles. D'un autre côté, que
-doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'être entourés
-d'une population chétive, souffrante et dégradée? Non; mais que toutes
-les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts
-épurés, afin que la clientèle s'ouvre et s'élargisse indéfiniment
-devant eux. La _clientèle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il
-est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien
-des problèmes, les idées d'union, de concorde et de paix. Sachons
-détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la
-prospérité dans les faveurs, les priviléges, l'esprit d'exclusion,
-toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur
-nous-mêmes par la ruine de la _clientèle_. Accoutumons-nous au
-contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la
-vaste circonférence qui nous entoure, c'est-à-dire sur le monde
-entier, ne fût-ce qu'en considération du bien qui, sous forme d'une
-plus vaste et plus riche _clientèle_, se reflétera infailliblement, à
-la longue, dans notre propre sphère d'activité.
-
-Enfin, Messieurs, puisque j'en suis à disséquer des mots, j'appellerai
-encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait
-confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d'effroi,
-comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui
-semble qu'il s'élabore au sein du corps social une aristocratie
-d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie
-de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les
-difficultés qu'ont surmontées nos pères; et il se demande si
-l'humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats
-suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi
-demandé à ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait
-dire, quelle était sa signification; et je l'ai trouvé vide. Je vous
-disais, à la dernière séance, qu'il fallait beaucoup se méfier des
-métaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude
-absurde que, par l'abus des mots, on était parvenu à établir entre
-l'échange et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude
-ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le
-travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il
-n'y a pas même d'opposition à établir entre bourgeoisie et peuple,
-puisque l'une et l'autre s'élèvent par le travail. Sans quoi, il
-faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualité
-s'affranchit du joug de la misère,--l'activité, l'ordre, l'économie,
-la tempérance,--sont le chemin de l'aristocratie et le fléau de
-l'humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises. (_V.
-ci-après le nº 51._)
-
-Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère
-seul la fonction électorale. Quoi qu'il en soit de ce privilége, que
-je n'ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie
-attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes
-et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j'ai eu
-occasion, aujourd'hui même, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi,
-quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l'ordre et le
-cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse? Non;
-je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une
-preuve, qui est décisive, c'est que le système qu'elle a établi
-l'opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière,
-sinon au même degré. Pour qu'on pût voir le germe d'une aristocratie
-naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer
-par prouver que ceux mêmes qui les votent n'en sont pas victimes.
-S'ils le sont, leurs intentions sont justifiées; et le lien de la
-solidarité humaine n'est pas infirmé.
-
-Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l'avoue, ma confiance
-dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des
-subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un
-abaissement des droits sur l'entrée du bétail. La Chambre a repoussé
-cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repoussée que je la blâme; en
-cela elle n'aurait fait que persister dans un système qui, selon moi,
-n'est imputable qu'à l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser
-la mesure; elle a refusé de l'examiner, elle a fui la lumière, elle a
-mis une sorte de passion à étouffer le débat; et, par là, il me semble
-qu'elle a proclamé, à la face du monde, qu'elle avait bien réellement
-la conscience de son tort.
-
-Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je
-persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l'on veut la
-bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-même. La
-Chambre ne sait pas l'économie politique, voilà tout. Et le peuple, la
-sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez
-l'immense majorité des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens,
-que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincères. Et pourquoi?
-parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart
-des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème?
-le voici: «Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence?» et
-fort naïvement ils répondent: «Non.»--Ne les blâmons pas trop; car la
-concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier
-aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et
-réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est
-l'antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force
-qui pousse notre race vers les régions de l'égalité. Pourrait-on voir
-des symptômes aristocratiques dans une loi sur l'hygiène, qui aurait été
-rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la
-circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne
-blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite?
-
-Qui donc a le droit de reprocher à la législature d'avoir élevé le
-prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause
-commune avec elle? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes
-craintes, les mêmes illusions? ne voteraient-ils pas les mêmes
-restrictions, s'ils y étaient appelés? Qu'ils commencent donc par
-étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par
-mettre la législature en demeure, par réclamer justice; et si justice
-leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus
-loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront
-raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces
-jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanité:
-Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans
-son propre intérêt?--Puisse la législature rendre inutile la solution
-de ce problème!
-
-
-47.--SIXIÈME DISCOURS, À MARSEILLE.
-
- Fin d'août 1847.
-
-MESSIEURS,
-
-Se faire valoir en commençant un discours, c'est certainement violer
-la première règle de la rhétorique. Je crois néanmoins pouvoir dire,
-sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abnégation
-que de paraître, dans les circonstances où je me trouve, devant une
-assemblée aussi imposante. Je parle après deux orateurs, l'un aussi
-familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science
-économique, l'autre célèbre dans le monde littéraire où il a cueilli
-une palme si glorieuse et si méritée, tous deux jugés dignes de
-représenter dans les conseils de la nation la reine de la
-Méditerranée. Je parle devant le plus grand orateur du siècle,
-c'est-à-dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il
-n'en était, je l'espère, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire
-cette phalange de publicistes distingués qui, dans ces derniers temps,
-et précisément sur la question qui nous occupe, ont élevé la presse
-marseillaise à une hauteur qui n'a été nulle part dépassée. Enfin,
-l'auditoire tout entier est bien propre à effrayer ma faiblesse; car
-l'éclat que jette la presse marseillaise ne peut guère être que
-l'indice et le reflet des lumières abondamment répandues dans cette
-grande et belle cité.
-
-Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a soulevées
-contre le libre-échange soient prises dans l'économie politique. Il
-est même probable que si nous n'avions à combattre que des arguments
-protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre.
-J'ai assisté à beaucoup de conférences, composées d'hommes de lettres
-ou de jeunes gens parfaitement désintéressés dans la question, et je
-me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort
-respectables, mais peu éclairés, avaient ouvert contre le
-libre-échange une source d'objections aussi abondante au moins que
-l'économie politique du _Moniteur Industriel_.
-
-Les rêveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation
-très-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas à
-craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais
-elles ont l'inconvénient de dévorer une masse énorme d'intelligences,
-surtout parmi les jeunes gens, et de la détourner d'études sérieuses.
-Par là elles retardent certainement le progrès de notre cause. Ne nous
-en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est
-calomniée, et que souvent elle se calomnie elle-même. Non, l'égoïsme
-n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions à la surface, il existe au
-fond de la société un sentiment de justice et de bienveillance
-universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une
-manière plus complète et surtout plus égale les besoins physiques,
-intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mêmes que ce
-sentiment fait éclore en constatent l'existence; et si elles sont bien
-souvent frivoles comme doctrine, elles sont précieuses comme symptôme.
-De tout temps on a fait des utopies; elles n'étaient guère que la
-manifestation de quelques bonnes volontés individuelles. Mais
-remarquez que de nos jours il n'est pas un écrivain, un orateur qui ne
-se croie tenu de mettre en tête de ses écrits et de ses discours, ne
-fût-ce que comme étiquette, ne fût-ce, passez-moi l'expression, que
-comme réclame, les mots: égalité, fraternité, émancipation du
-travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public,
-mais dans le public lui-même que ce sentiment existe, puisqu'il
-signale à ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour
-en être écoutés.
-
-Sans doute, Messieurs, guidés par cette indication, par cette exigence
-des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de sociétés,
-tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu'à la faire
-grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie était un hommage
-rendu à la vertu, de même on peut dire que l'affectation
-philanthropique est un hommage à ce sentiment de justice et de
-bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de
-notre siècle et de notre pays; et félicitons-nous de ce que ce
-sentiment existe, car, dès qu'il sera éclairé, il fera notre force.
-
-[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'éditeur_.)]
-
-C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre à votre examen une
-vue du libre échange qui réponde tout à la fois aux arguments des
-protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la
-philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la
-question a été parfaitement traitée sous d'autres aspects par les
-honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune; et dès lors il
-me sera permis, devant une assemblée aussi éclairée, et malgré la
-défaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de
-l'_abstraction_.
-
-Et puisque ce mot se présente à mes lèvres, permettez-moi une
-remarque.
-
-J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir inventé le mot
-_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait à sa
-disposition le mot si simple et si juste: _vérité universelle_. Car,
-regardez-y de près, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une
-_vérité universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et
-toujours?
-
-Un homme tient deux boules à sa main droite et deux à sa main gauche.
-Il les réunit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait
-l'expérience pour la première fois, tout ce qu'il peut énoncer, c'est
-ce fait particulier: «Aujourd'hui, à quatre heures, à Marseille, deux
-boules et deux boules font quatre boules.» Mais s'il a renouvelé
-l'expérience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec
-des objets divers, il peut à chaque fois éliminer les circonstances de
-temps, de lieux, de sujet, et proclamer que «deux et deux font
-quatre.» C'est une abstraction de l'école, soit; mais c'est surtout
-une _vérité universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire
-à l'arithmétique sans en arrêter immédiatement les progrès.
-
-Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos
-adversaires nous dépopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant à
-la face le mot _abstraction_. Vous êtes dans l'erreur, s'écrient-ils,
-car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs
-pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'école n'eût pas
-inventé ce mot et qu'ils fussent réduits à nous dire: «Vous êtes dans
-l'erreur, car ce que vous dites est une vérité universelle.» (Rires.)
-Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de
-notre côté. (Nouveaux rires.)
-
-La science économique a aussi une formule, promulguée par J. B. Say,
-formule qui ruine de fond en comble le régime restrictif. C'est
-celle-ci: _Les produits s'échangent contre des produits_. On peut
-contester la vérité de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on
-ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes,
-particulièrement celui du _travail national_; car si chaque
-importation implique et provoque une exportation correspondante, il
-est clair que les importations peuvent aller jusqu'à l'infini sans que
-le _travail national_ en reçoive aucune atteinte.
-
-Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un
-ensemble, une série, une multitude de trocs.
-
-Un homme se promène sur le port de Marseille. À chaque étranger qui
-débarque, il fait des propositions de ce genre: «Voulez-vous me donner
-ces bottes? je vous donnerai ce chapeau;» ou: «Voulez-vous me donner
-ces dattes? je vous donnerai ces olives.» Est-il possible de voir là
-une atteinte à l'intérêt des tiers, au travail national? Quoi! alors
-que chacun reconnaît à cet homme la propriété de ces olives, alors
-qu'on lui reconnaît le droit de les détruire par l'usage, alors que
-chacun sait qu'elles n'ont pas même d'autre destination au monde que
-d'être détruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux
-intérêts des tiers si, au lieu de les consommer, il les échange? Et si
-le troc, qui est l'élément du commerce, est avantageux, alors qu'il
-est déterminé par l'influence si clairvoyante de l'intérêt personnel,
-comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel
-les négociants, le numéraire, les lettres de change, les routes, les
-voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment
-le commerce, dis-je, pourrait-il être nuisible?
-
-Pour vous assurer que _les produits s'échangent contre les produits_,
-suivez par la pensée une cargaison de sucre, par exemple. Assurément
-tous ceux qui ont concouru à la former ont reçu quelque chose en
-compensation et, d'un autre côté, lorsque, divisée en fractions
-infinies, elle est arrivée aux derniers acheteurs, aux destinataires,
-aux consommateurs, ceux-ci ont donné quelque chose en retour. Donc,
-quoique l'opération ait pu être fort compliquée, il y a eu, de part et
-d'autre, produits donnés et produits reçus, ou _échanges_.
-
-J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus
-complète, plus féconde, qui ouvre à la science de grands et admirables
-horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du
-libre-échange, et qui, lavant l'économie politique du reproche de
-sécheresse, est destinée, je l'espère, à rallier les écoles
-dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'échangent
-contre les services_.
-
-D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait
-rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la
-première semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des
-termes, donner le nom de _produit_ à l'oeuvre qu'accomplissent dans la
-société les magistrats, les militaires, les écrivains, les
-professeurs, les prêtres et même les négociants; ils ne créent pas des
-produits, ils rendent des services.
-
-Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite
-entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y
-regarde de près, on reste convaincu que ce qui s'échange entre les
-hommes, ce n'est précisément pas les produits, mais les services; et
-ceci devant nous conduire à de vastes aperçus, je vous demande,
-Messieurs, un instant d'attention.
-
-Si vous décomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez
-qu'il est le résultat de la coopération de deux forces: une _force
-naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un après
-l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnaîtrez que
-pour amener une chose à cette condition d'utilité qui la rend propre à
-notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le
-concours du travail.
-
-Or, il est démontré, pour moi, que ce concours de la nature est
-toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rémunération, c'est le
-service rendu à l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on
-nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a été
-l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopération
-des agents naturels[71].
-
-[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap.
-IV.--(_Note de l'éditeur_.)]
-
-Messieurs, je n'ai certes pas la prétention de faire ici un cours
-d'économie politique; mais la distinction que je soumets à votre
-examen est si importante en elle-même et par ses conséquences, que
-vous me permettrez de m'y arrêter un moment.
-
-Je dis que la nature et le travail concourent à la création des
-produits. Or, la coopération de la nature étant nécessairement
-_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette
-coopération est plus grande. Voilà pourquoi tout progrès industriel
-consiste à faire concourir la nature dans une proportion toujours plus
-forte.
-
-Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilité, quand la
-nature, ayant tout fait, ne laisse rien à faire au travail. La lumière
-du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas.
-
-Cependant, si vous voulez de la lumière pendant la nuit, vous ne
-pouvez vous la procurer sans peine; et là apparaît le principe de la
-rémunération.
-
-Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit
-dans le domaine de la communauté, si vous désirez un des gaz
-particuliers qui le composent, il faut le séparer; c'est une peine à
-prendre, ou à rémunérer si un autre la prend pour vous.
-
-Quand l'eau est à vos pieds et dans un état de pureté qui la rend
-potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher à cent
-pas, elle _coûte_. Elle coûte davantage, s'il faut l'aller chercher à
-mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier.
-C'est une peine à votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si
-un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et
-que vous payez par un autre _service_.
-
-La houille est à cent pieds sous terre; c'est certainement la nature
-qui l'a faite et placée là à une époque antédiluvienne. Ce travail de
-la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut être le principe d'aucune
-rémunération; mais pour avoir la houille, ce que vous avez à
-rémunérer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la
-transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de
-transport.
-
-Tenons-nous donc pour assurés que ce ne sont pas les produits qui se
-payent, mais les services rendus à l'occasion des produits.
-
-Vous me demanderez où je veux en venir et quel rapport il y a entre
-cette théorie et le libre-échange; le voici:
-
-S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part
-d'utilité que le travail a ajoutée au produit, et si nous recevons
-_gratuitement_, _par-dessus le marché_, toute l'utilité qu'a mise dans
-ce produit la coopération de la nature, il s'ensuit que les marchés
-les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux où, pour un
-très-léger service humain, on nous donne, par-dessus le marché, une
-très-grande proportion de services naturels.
-
-Si une marchandise m'est portée dans un bateau à voiles, elle me
-coûtera moins cher que si elle m'est portée dans un bateau à rames.
-Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la
-nature, qui est _gratuit_.
-
-Afin de me faire comprendre complétement, il me faudrait exposer ici
-les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit
-assez pour vous montrer d'autres conséquences de cette théorie.
-
-Elle doit détruire jusque dans leur germe les jalousies
-internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribué ses
-bienfaits sur le globe d'une manière uniforme; un pays a la fertilité,
-un autre l'humidité, un troisième la chaleur, un quatrième des mines
-abondantes, etc.
-
-Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer.
-Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantité donnée de
-houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a
-été pour eux plus libérale relativement à la houille, et que, par
-conséquent, ils prennent à cette occasion une moindre peine. Quant à
-nous, Provençaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous désirer?
-Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre à
-des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit éloignée des routes, des
-canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral,
-ce serait un voeu absurde; car ce serait désirer d'avoir plus de peine
-à rémunérer, c'est-à-dire plus de peine à prendre nous-mêmes. Dans
-notre propre intérêt, nous devons donc désirer que tous les pays du
-monde soient le plus favorisés possible par la nature; que partout la
-chaleur, l'humidité, la gravitation, l'électricité entrent dans une
-grande proportion dans la création des produits, qu'il reste de moins
-en moins à faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste à
-prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous
-livrer le produit.--Que la houille anglaise soit à la surface du sol,
-que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la
-pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si
-abondants que la rémunération en soit de plus en plus réduite, que des
-inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onéreux du
-travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages,
-mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon marché_, et
-le bon marché ne profite pas au vendeur, mais à l'acheteur. Ainsi ce
-bienfait que la nature semblait avoir accordé à l'Angleterre, c'est à
-nous qu'elle l'a accordé, ou du moins nous entrons en participation de
-ce bienfait par l'échange.
-
-D'un autre côté, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la
-soie, la nature ne leur ayant accordé qu'une intensité de chaleur qui
-laisserait beaucoup à faire au travail, quels voeux doivent-ils faire
-conformément à leur vrai intérêt? Que les choses se fassent en
-Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la
-nature ne laisse au travail qu'une coopération supplémentaire
-très-restreinte, puisque c'est cette coopération seule qui se
-paye[72].
-
-[Note 72: V. tome IV, pages 36 à 45, et tome VI, le chap.
-_Concurrence_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'économie politique bien comprise
-démontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que
-chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit
-s'en féliciter; et il s'en félicitera certainement dès qu'il
-comprendra que ces avantages ont beau nous paraître localisés,--par
-l'échange, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes.
-
-La claire perception de cette vérité réalisera, ce me semble, dans la
-pratique même des affaires, le dogme de la fraternité.
-
-Sans doute, la fraternité prend aussi sa source dans un autre ordre
-d'idées plus élevées. La religion nous en fait un devoir; elle sait
-que Dieu a placé dans le coeur de l'homme, avec l'intérêt personnel,
-un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les
-autres; et l'autre: Vous n'avez rien à perdre, vous avez tout à gagner
-à vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la
-science vienne démontrer l'accord de deux forces en apparence si
-contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau
-déclamer contre l'intérêt, il vit, et il vit par décret
-imprescriptible de celui qui a arrangé l'ordre moral. Jetons les yeux
-autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre
-propre conscience; et nous reconnaîtrons que l'intérêt est dans la
-société un ressort nécessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il
-pas dès lors bien décourageant qu'il fût par sa nature, et alors même
-qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit?
-et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission
-d'étouffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance
-entre ces deux mobiles, si tous deux tendent à la même fin, c'est un
-avenir certain ouvert au règne de la fraternité parmi les hommes. Y
-a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une
-jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient
-antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens
-opposés sur nos destinées, se réconcilier dans un effet commun et
-proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit siècles, annonça
-la _fraternité_ au monde, n'était pas aussi contraire à la pente du
-coeur humain que le disait naguère une superficielle philosophie?
-
-Messieurs, après avoir essayé de vous donner une idée de la doctrine
-du libre-échange, je vous dois une peinture du régime restrictif.
-
-Les personnes qui fréquentent le jardin des Plantes à Paris, ont été à
-même d'observer un phénomène assez singulier. Vous savez qu'il y a un
-grand nombre de singes renfermés chacun dans sa cage. Quand le gardien
-met les aliments dans l'écuelle que chaque cage renferme, on croit
-d'abord que les singes vont dévorer chacun ce qui lui est attribué.
-Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les
-bras entre les barreaux et chercher à se dérober réciproquement la
-pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu
-desquels bon nombre d'écuelles sont renversées et beaucoup d'aliments
-gâtés, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns,
-demain sur les autres et, à la longue, elle doit se répartir à peu
-près également sur tous, à moins que quelques singes des plus
-vigoureux n'y échappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est
-pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres.
-
-Voilà l'image fidèle du régime restrictif.
-
-Pour montrer cette similitude, j'aurais à prouver deux choses:
-d'abord que le régime restrictif est un système de spoliation
-réciproque; ensuite qu'il entraîne nécessairement une déperdition de
-richesses à répartir sur la communauté. Cette démonstration, que je
-pourrais rendre mathématique, m'entraînerait trop loin. Je la confie à
-votre sagacité; et vous reconnaîtrez, avec quelque confusion, que si
-souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont
-les hommes qui ont singé les singes.
-
-L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler
-votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des
-chances qu'ouvre le libre-échange à toutes ces réformes financières
-après lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement.
-J'en ai parlé à Lyon, et le sujet me paraît si grave que je me suis
-promis d'en parler partout où je pourrai me faire entendre.
-
-Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pensée de heurter les
-convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas
-permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas
-aucun homme politique, mais aucun parti) qui se présente devant les
-Chambres et devant le pays avec un plan de réforme financière clair,
-net, précis, actuellement praticable? Car, si je regarde du côté du
-ministère, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore
-moins dans ses actes; et si je me tourne du côté de l'opposition, je
-n'y vois qu'une tendance marquée vers l'accroissement des dépenses, ce
-qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges
-publiques.
-
-Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais
-il me semble que le libre-échangiste tient en ses mains ce programme
-si désiré.
-
-Je suppose qu'à l'ouverture de la prochaine session, un homme investi
-de la confiance de la couronne se présente devant les mandataires du
-pays et leur dise:
-
-«Le libre-échange laissera entrer en France une multitude d'objets
-qui maintenant sont repoussés de nos frontières, et qui, par
-conséquent, verseront dans le Trésor des recettes dont je me servirai
-pour réduire l'impôt du sel et la taxe des lettres.»
-
-«Le libre-échange créera plus de sécurité pour la France qu'elle ne
-peut s'en donner par le développement onéreux de la force brutale. Il
-me permettra donc de réduire, dans de fortes proportions, nos forces
-de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera
-libres, nous doterons les communes de manière à ce qu'elles puissent
-supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impôt des boissons, et
-nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de
-l'inscription maritime.»
-
-Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature à faire
-quelque impression, même sur les hommes qui ont le plus contracté
-l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systématique_.
-
-Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme.
-
-D'abord deux réformes importantes, celles du sel et de la poste,
-découlent immédiatement de la réforme commerciale. Les autres sont
-l'effet de la sécurité que, selon nous, le libre-échange doit garantir
-aux nations.
-
-Quant à la première partie du programme, il n'y a pas d'objection
-possible. Il est évident que le drap, le fer, les tissus de coton,
-etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modérés,
-donneraient un revenu au Trésor. Cet excédant de recettes serait-il
-suffisant pour combler le déficit laissé par le sel et le port des
-lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de
-banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opération,
-et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous
-donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez
-les droits prohibitifs, en même temps réduisez l'impôt du sel et la
-taxe des lettres; s'il y a déficit, nous le comblerons, s'il y a
-excédant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre était
-repoussée, ce serait, certes, la meilleure preuve que le système
-restrictif n'est pas destiné à protéger, mais à exploiter le public.
-(_V. tome V, pages 407 et suiv._)
-
-Quant à l'étroite relation qui existe entre le libre-échange et la
-paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne
-développerai pas théoriquement cette pensée. Mais voyez ce qui se
-passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi céréale, ce
-qui a été considéré comme une révolution intérieure et même politique.
-Ne saute-t-il pas aux yeux que par là elle a rendu plus difficile
-toute collision avec les États-Unis et les autres pays d'où elle
-tirera désormais ses subsistances? L'année dernière, elle a réformé la
-législation sur les sucres; il y a là bien autre chose qu'une
-révolution intérieure et politique, c'est vraiment une révolution
-sociale, une ère nouvelle ouverte aux destinées de la Grande-Bretagne
-et à son action sur le monde.
-
-On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de
-nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique
-machiavélique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous
-ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous?
-Nous le savons, et nous détestons cette politique plus et mieux que
-nos adversaires; car nous en détestons non-seulement les effets, mais
-encore les causes. Et où cette politique a-t-elle ses racines? Dans le
-système restrictif, dans la funeste pensée de vouloir toujours vendre
-sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscité tant
-de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples
-les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement
-général pour étendre ses conquêtes et ses colonies.
-
-Je dis que c'est une pensée de restriction qui la poussait dans cette
-voie, et à tel point que, tant que cette pensée a pesé dans ses
-déterminations, la paix des nations n'a pu être qu'une inconséquence
-de sa politique.
-
-Mais enfin, l'Angleterre a réussi; elle a des conquêtes, des colonies;
-elle est parvenue à ses fins, et peut approvisionner sans concurrence
-la moitié du globe.
-
-Et que fait-elle?
-
-Elle dit à ses colonies: Je ne veux plus vous donner des priviléges
-sur mon marché, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour
-moi sur les vôtres; et, en conséquence, vous réglerez vous-mêmes vos
-tarifs.
-
-N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement réel des colonies, du
-moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue
-administratif? N'est-ce pas revenir au point de départ et proclamer
-qu'on a fait fausse route[73]?
-
-[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et
-suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons là de la générosité, de
-l'abnégation, de l'héroïsme; non, nous n'y voyons que de l'intérêt,
-mais de l'intérêt bien entendu, de l'intérêt qui est d'accord avec
-l'intérêt de l'humanité.
-
-Le principe restrictif est mauvais à nos yeux; s'il est mauvais, il
-entraîne des conséquences funestes, il n'est même mauvais que par là;
-s'il entraîne des conséquences funestes, les Anglais, qui ont poussé
-plus loin ce régime que tout autre peuple, ont dû les premiers
-apercevoir ces conséquences et en souffrir; ils changent de route,
-quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une révolution
-immense dans les affaires du monde, une des plus grandes révolutions
-dont le globe ait été témoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide
-que les Anglais l'ont faite, non par abnégation, mais par intérêt; je
-dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde,
-puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive à une domination
-injuste, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'y renoncer. Je dis que
-plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans
-danger se soulager du poids des armées permanentes et des marines
-militaires.
-
-On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits
-commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-échange,
-non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du
-pays, une nation de 36 millions d'âmes n'est pas seulement invincible,
-elle est inattaquable.
-
-Mais ce programme, il faut en convenir, a un côté chimérique.
-L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public
-est tellement infatué des prétendus avantages du régime protecteur,
-qu'il repousse la liberté commerciale même avec ce cortége de réformes
-que je viens d'énumérer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur
-pesanteur, les impôts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le
-recrutement et l'inscription maritime plutôt que de me rendre
-participant, par l'échange, aux bienfaits que la nature a départis aux
-autres peuples.
-
-Messieurs, voilà le préjugé qu'il faut détruire; c'est notre mission,
-c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle
-est grande et belle. Il s'agit de conquérir le libre-échange, et, avec
-lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques.
-Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intérêts,
-mais au nom de ce tribut que nous devons tous à la société, de marcher
-en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conquêtes, de
-poursuivre votre tâche avec vigueur et persévérance. Étendez la
-publicité de vos excellents journaux, provoquez des associations à
-Aix, à Avignon, à Cette, à Nîmes, à Montpellier, fondez des chaires
-d'économie politique, unissez-vous intimement à l'Association
-parisienne, prêtez-lui le concours de votre force morale, de votre
-intelligence, de votre expérience des affaires, et au besoin de vos
-finances; et alors, soyez-en sûrs, vous n'entendrez plus dire ce
-qu'on répète sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de
-Bossuet: «_Le libre-échange se meurt, le libre-échange est mort!_» Le
-libre-échange est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient;
-mais, quant à moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup
-de choses périssables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne
-meurt jamais: c'est la vérité.
-
-Le terrain de la discussion peut être longtemps envahi par des erreurs
-opposées. La vérité peut être lente à s'y montrer. Mais dès qu'elle y
-paraît, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes
-suspendissent les chants funèbres qu'ils ont entonnés sur la tombe
-imaginaire du libre-échange, il suffirait peut-être qu'ils jetassent les
-yeux sur cette assemblée si nombreuse, si imposante, si éclairée et si
-sympathique.
-
-Messieurs, soyons sûrs d'une chose: si le libre-échange pouvait
-mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est
-l'indifférence. Si on le discute, il vit. Je dirai même qu'il marche
-vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane,
-il règne. En Angleterre, il a surmonté des obstacles formidables. Aux
-États-Unis, l'intérêt national a vaincu le privilége. À Naples, le
-tarif a subi une réforme profonde. En Prusse, le développement du
-régime protecteur a été brusquement arrêté. On assure que l'empereur
-de Russie médite de révolutionner le système des douanes dans un sens
-libéral. En Espagne même, la discussion est portée sur un terrain
-officiel par une enquête dont les commencements promettent les plus
-heureux résultats. Des associations pour le libre-échange se sont
-formées à Gênes, à Rome, à Amsterdam; et, dans un mois, des hommes
-éminents, accourus de tous les points de l'Europe, se réuniront à
-Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication
-des peuples. Sont-ce là des signes de mort? et ne devons-nous pas
-plutôt concevoir l'espérance que nous sommes appelés à assister, plus
-tôt peut-être que nous ne le croyons, à ce grand écroulement des
-barrières qui séparent les peuples, les condamnent à d'inutiles
-travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et
-le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de
-prétexte au développement de la force brutale, transforment les
-travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mêmes
-la discorde, toujours inséparable du privilége; car ce qui est
-privilége pour l'un est servitude pour l'autre.
-
-Je n'ai pas parlé de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire
-qu'une grande idée est morte en France, quand cette idée est conforme
-à la justice et à la vérité, et quand, sans compter Paris, des villes
-comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son
-triomphe?
-
-Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la
-liberté et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le
-pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises
-inspirations de l'esprit de parti, sont du côté de la liberté. Sans
-doute, tout le monde ne peut pas avoir l'expérience du négociant; tout
-le monde n'est pas obligé non plus de pénétrer dans toutes les
-subtilités de la théorie économique. Mais s'il est un homme, au regard
-d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes béquilles de la
-pratique et de l'analyse, et qui ait reçu du ciel, avec le don du
-génie, l'heureux privilége d'arriver d'un bond et dans toutes les
-directions jusqu'aux bornes et par delà les bornes des connaissances
-du siècle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire,
-l'inimitable poëte, l'illustre orateur, le grand historien, dont
-l'entrée dans cette enceinte a attiré vos avides regards. Vous n'avez
-pas oublié que M. de Lamartine a défendu la cause de la liberté, dans
-une circonstance où elle se confondait intimement avec l'intérêt
-marseillais. Je n'ai pas oublié non plus que M. de Lamartine, avec
-cette précision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu'à lui,
-a résumé toute notre pensée en ces termes: «La liberté fera aux hommes
-une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire.» (Bruyants
-applaudissements.) J'espère donc, et j'ai la ferme confiance que M. de
-Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette
-assemblée est un témoignage de bienveillance envers des hommes qui
-essayent leurs premiers pas dans cette carrière du bien public, qu'il
-parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde
-sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre
-communication des hommes, des choses et des idées[74].
-
-[Note 74: À la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et
-termina en ces termes un magnifique discours:
-
-«Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous
-souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de
-richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zèle
-entièrement désintéressé, la vérité gratuite, dont il est l'organe, et
-la parole de vie matérielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce
-nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le
-placerez à côté de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la
-grande ligue européenne, parmi les noms des apôtres de cet évangile du
-travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui
-fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de
-patrie ou de nationalité,--la liberté, la justice et la paix!--(_Note
-de l'éditeur._)]
-
-
-48.--SEPTIÈME DISCOURS, À PARIS, SALLE MONTESQUIEU.
-
- 7 Janvier 1848.
-
-Messieurs, je me propose de démontrer que le libre-échange est la
-cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des
-masses, de la démocratie.
-
-Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient à l'appui
-de la proposition que vient de développer avec tant de chaleur et de
-talent mon ami M. Coquelin.
-
-J'ai visité à Marseille les ateliers d'un grand fabricant de
-machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles
-dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en
-France; il est dans la nature de la cherté de diminuer la
-consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de
-navires en fer là où le haut prix de la matière première restreint
-l'usage de ces choses. L'établissement n'avait donc qu'une médiocre
-importance, lorsque le chef se décida à demander l'autorisation de
-travailler _à l'entrepôt_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que
-travailler _à l'entrepôt_. C'est mettre en oeuvre des matières que
-l'on va chercher partout où on les trouve au plus bas prix, à la
-condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de
-douane, si on le livre à la consommation française.
-
-Dès cet instant la fabrique prit des proportions considérables, et il
-fallut bientôt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en
-sortent, faites avec du fer anglais ou suédois, vont se vendre sur les
-marchés extérieurs, en Italie, en Égypte, en Turquie, où elles
-rencontrent la concurrence étrangère. Et puisque l'établissement
-prospère, puisqu'il occupe 1,000 à 1,200 ouvriers français, c'est une
-preuve sans réplique que notre pays n'est pas affligé de cette
-infériorité dont on parle sans cesse, même à l'égard d'une fabrication
-où les Anglais excellent.
-
-C'est là du libre-échange, mais, remarquez bien ceci, du libre-échange
-absolu quant au côté onéreux, et fort incomplet quant au côté
-favorable à cet établissement.
-
-En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espèce de
-privilége pour la vente sur les marchés neutres. Mais, pour la
-fabrication, il est loin de posséder tous les avantages de la liberté.
-
-D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reçoivent en franchise les objets
-de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne
-travaille _à l'entrepôt_ qu'à la condition de se soumettre à beaucoup
-d'entraves. La douane estampille tout le fer étranger, et, en le
-manipulant, il faut s'y prendre de manière à laisser paraître le
-poinçon sacré, ce qui entraîne beaucoup de fausses manoeuvres et de
-déchets. Enfin, la houille et l'outillage ont payé d'énormes droits.
-
-Malgré cela, la fabrique prospère; et, chose bien remarquable, elle
-emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait
-avant d'être autorisée à mettre en oeuvre du fer étranger. Pourquoi?
-Parce qu'alors ce n'était qu'un établissement mesquin, et aujourd'hui
-c'est une usine considérable; parce qu'elle a décuplé ses produits, et
-que le fer français étant nécessaire pour certaines pièces il en entre
-plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement
-dans une seule.
-
-Voilà qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est
-beaucoup moins.
-
-Quand un acquéreur se présente, notre manufacturier écoute
-attentivement de quelle manière il prononce le mot _machine_, car cela
-a une grande influence sur la transaction qui doit suivre.
-
-Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le
-manufacturier répond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur
-d'articuler en bon français _machine_, on lui demande sans pitié
-30,000 francs. Pourquoi cette différence? Quel rapport y a-t-il entre
-le prix de la machine et la manière dont le mot se prononce? Il y en a
-un très-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacité, devine
-que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui
-dit _machine_ est un Français. Or le Français, en qualité de citoyen
-_protégé_ (rire prolongé), doit payer un travail exécuté en France un
-tiers de plus que l'étranger; car si la machine entre dans la
-consommation française, elle a 33 p. 100 de droits à acquitter, d'où
-il résulte que les étrangers nous battent avec nos propres armes. Mais
-que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut
-bien subir quelques inconvénients pour elle. Nous aurions tort de nous
-plaindre, puisque nous sommes protégés, battus et contents. (Bruyante
-hilarité.)
-
-Messieurs, cette machine française, vendue plus cher à nos
-compatriotes qu'aux étrangers, me met sur la voie d'une autre
-considération fort importante que je crois devoir vous soumettre.
-
-Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la
-concurrence anglaise si redoutable, c'est la supériorité des capitaux
-britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce
-capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports,
-beauté du climat, fertilité du sol, habileté des ouvriers, nous avons
-des avantages réels; et, quant au fer et à la houille, nous les
-aurions, par la liberté, au même prix, à très-peu de chose près, que
-nos rivaux eux-mêmes. Mais le capital, le capital, comment lutter
-contre ce colosse?
-
-Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un
-peuple n'est pas nuisible à l'industrie d'un peuple voisin, par la
-même raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux
-Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infériorité
-de notre capital nous place vis-à-vis des Anglais dans une position
-fâcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rétablir
-l'équilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital déjà
-si chétif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il
-faut tâcher de faire rendre à 100,000 francs autant de services qu'à
-120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il
-y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous
-les transformez en 80,000 fr. Est-ce là un bon remède au mal dont vous
-vous plaignez? Est-ce là un bon moyen de rétablir l'équilibre entre
-les capitaux français et anglais?
-
-Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de
-Manchester élèvent, en même temps, chacun une usine, conçues
-absolument sur le même plan, destinées à donner exactement les mêmes
-produits; enfin, identiques en tout.
-
-Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus
-considérable, par le fait du régime protecteur? Il lui faudra un plus
-grand capital fixe, puisque ses bâtisses et ses machines lui coûteront
-plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital
-circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la même quantité de
-coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances
-en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer
-l'opération avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Français.
-
-Et remarquez que cela se répète pour toutes les opérations, depuis la
-plus gigantesque jusqu'à la plus humble, car il n'y a si mince atelier
-où l'outillage n'exige, en France, une plus forte dépense à cause du
-régime protecteur.
-
-Maintenant, si chaque entrepreneur français, grand ou petit, faisait
-son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donné, a
-un capital déterminé. Donc, si dans chaque entreprise le capital est
-plus grand qu'il ne devrait être pour l'effet produit, il s'ensuit
-rigoureusement que le nombre des entreprises doit être moindre, à
-moins que l'on n'aille jusqu'à prétendre que, d'un tout connu, on peut
-tirer un égal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou
-petites.
-
-Le résultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins
-grande quantité de matière mise en oeuvre, un moins grand nombre de
-produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la
-place, diminution de travail et de salaires. Singulière façon de
-rétablir l'équilibre entre le capital français et le capital anglais!
-Autant vaudrait garder la liberté et jeter un quart de nos capitaux
-dans la rivière. Et c'est là ce qu'on appelle mettre notre pays à même
-de lutter _à forces égales_.
-
-C'est bien pis encore si nous considérons l'industrie agricole; et
-jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait
-voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture.
-
-Vous savez, Messieurs, que les terres s'achètent d'autant plus cher
-qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore là une _généralité_, et
-c'est précisément pourquoi c'est une vérité.
-
-Cela posé, admettons que les restrictions imaginées par la Chambre du
-double vote aient réussi à maintenir, en France, le prix du blé à un
-taux un peu plus élevé, un franc, par exemple, en moyenne. Il est
-clair que si ces mesures n'ont pas eu ce résultat, elles ont été
-inefficaces et ont créé des entraves inutiles, ce dont nos adversaires
-ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur
-hypothèse. Mettons donc que le blé, qui se serait vendu 19 francs sous
-un régime libre, s'est vendu 20 francs sous le système protecteur.
-
-L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donné 10
-francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, à
-5 p. 100, à supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent.
-
-Ainsi, le propriétaire a été plus riche de 200 francs en capital, et
-la rente lui en a été servie par ceux qui mangent du pain, lesquels
-ont payé les dix hectolitres de blé au prix de 20 francs chaque au
-lieu de 19.
-
-Quant à l'agriculture, elle n'a pas été le moins du monde encouragée.
-Qu'importe au fermier de vendre ce blé 19 francs, en payant 10 francs
-de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au
-propriétaire? Il n'y a pas un centime de différence dans sa
-rémunération, et ce prétendu encouragement ne lui fera pas produire un
-grain de blé de plus. Tout cela aboutit à cette chose véritablement
-monstrueuse: supposer au propriétaire de cet hectare de terre un
-capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par
-quiconque mange du pain. Il eût été beaucoup plus simple de lui donner
-un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans à la rue de Rivoli,
-en votant en même temps un impôt spécial pour ce service. Ah! croyons
-que les électeurs à 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient.
-
-Je voulais parler, Messieurs, sur la connexité qu'il y a entre le
-libre-échange et la cause démocratique; et je crois vraiment que la
-digression à laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop écarté de
-mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me
-permette plus de donner à ma pensée tout le développement dont elle
-est susceptible.
-
-Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spécial,
-et notre première règle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous
-ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur
-des matières étrangères au but précis de l'Association; mais cela ne
-veut pas dire que chacun de nous ne réserve pas complétement ses
-convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre
-pensée d'aliéner ainsi notre indépendance; et comme je ne serais
-nullement choqué qu'un de mes collègues vînt déclarer ici qu'il est ce
-qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvénient à dire
-que, quant à moi, j'appartiens, coeur et âme, à la cause de la
-démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers
-l'égalité et la fraternité, par la liberté. D'autres ajoutent: Et par
-_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas,
-c'est toujours la liberté.
-
-Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considérations
-métaphysiques sur la liberté, mais permettez-moi seulement une
-observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les
-sociétés modernes ont leur point de départ dans l'esclavage, dans un
-état de choses où un homme avec ses facultés, les fruits de son
-travail et sa personnalité tout entière, était la propriété d'un autre
-homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits
-reconnus. Sa parole, sa pensée, sa conscience, son travail, tout
-appartient au maître.
-
-Le grand travail de l'humanité, travail préparatoire si l'on veut,
-mais qui absorbe ses forces jusqu'à ce qu'il soit accompli, c'est de
-faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons
-reconquis la liberté de penser, de parler, d'écrire, de travailler,
-d'aller d'un lieu à un autre; et c'est la réunion de toutes ces
-_libertés_, avec les garanties qui les préservent de nouvelles
-atteintes, qui constitue _la liberté_!
-
-La liberté n'est donc autre chose que la propriété de soi-même, de ses
-facultés, de ses oeuvres.
-
-Or, Messieurs, sommes-nous propriétaires de nos oeuvres si nous n'en
-pouvons disposer par l'échange, parce que cela contrarie un autre
-homme? Si, à force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un
-meuble, par exemple, en suis-je le vrai propriétaire si je ne le puis
-envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu
-que l'échange se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer
-ce meuble en Belgique pour l'échanger contre du drap, ou en Angleterre
-pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du
-café, ou au Pérou pour recevoir de l'or,--qui me servent à acquitter
-le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du
-froid est une affaire qui me regarde, je dois être libre de choisir
-entre ces divers moyens de me procurer des vêtements. Lorsqu'un tiers
-s'interpose entre mes membres et moi et a la prétention de m'imposer
-la manière la plus dispendieuse de me vêtir, parce que cette
-interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte à ma
-propriété, à ma liberté. Non-seulement il m'empêche de recevoir le
-drap belge, mais du même coup il m'empêche implicitement de fabriquer
-le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai à le faire. Je ne suis
-plus un homme libre, mais un homme exploité; nous sommes dans le
-principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort
-adroit, fort subtil, dont peut-être ni celui qui en souffre ni celui
-qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de
-l'esclavage. (Sensation marquée.)
-
-Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible?
-Imaginez-vous que cette interposition s'opère en dehors de la loi.
-Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se présentent
-devant la législature, et qu'ils tiennent aux députés ce langage: «Il
-nous est venu dans l'idée qu'il y a trop de draps et de calicots dans
-le pays; que si l'on chassait les produits étrangers, nos articles
-seraient très-recherchés et hausseraient de prix, ce qui serait un
-grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des
-hommes sur la frontière aux frais du Trésor, pour repousser les draps
-et les calicots.» Supposons que les députés répondent: «Nous
-comprenons que cette mesure serait très-lucrative pour vous; mais, en
-bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais
-de l'opération. Si le drap belge vous importune, chassez-le
-vous-mêmes, c'est bien le moins.» (Rires.)
-
-Si, en conséquence de cette résolution, messieurs les fabricants
-faisaient garder la frontière par leurs domestiques, s'ils vous
-interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les
-moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas
-révoltés?
-
-Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout
-plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu
-beaucoup plus,--parce que la législature met le Trésor public à leur
-disposition, et vous fait payer à vous-mêmes ce qu'il en coûte pour
-vous ravir votre liberté? (Vive émotion.) Un homme célèbre a dit: La
-France est assez riche pour payer sa liberté; la France est assez
-riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche
-pour payer ses chaînes? (Rires.)
-
-Mais, Messieurs, étudions la question non plus économiquement, mais
-géographiquement. Si la restriction a été imaginée dans l'intérêt des
-masses, la liberté doit être un produit aristocratique, quoique
-assurément ces deux mots, _liberté_, _aristocratie_, hurlent de se
-trouver ensemble.
-
-Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus démocratique de
-l'Europe. Là, l'ouvrier a un suffrage qui pèse autant que celui de son
-chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane même fiscale.
-
-Ce n'est pas qu'il ait manqué de gros propriétaires de champs et de
-forêts, de gros entrepreneurs qui aient essayé d'implanter en Suisse
-la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient à ceux
-qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchérir
-nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dépense, et il
-vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarité.) Mais
-jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il fût de son
-avantage de payer cher ce qu'il peut avoir à bon marché. La doctrine
-des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il
-n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on
-pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une
-liste civile de 36 millions. La cour mène grand train, et l'industrie
-profite _par ricochet_...
-
-En vérité, je crois que, dans certain petit volume, j'ai négligé
-d'introduire un article intitulé: _Sophisme des ricochets_.
-
-Je réparerai cet oubli à la prochaine édition[75]. (Hilarité
-prolongée.)
-
-[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 à 83, et au même tome, page
-336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas,
-parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de
-plaines.
-
-La Hollande jouissait en même temps de la liberté politique et de la
-liberté commerciale; et, comme le disait tout à l'heure notre
-honorable président, elle regrette ce régime de libre-échange, sous
-lequel elle était devenue, malgré l'infériorité de sa position, un des
-pays les plus florissants et même les plus puissants de l'Europe.
-
-Voyez encore l'Italie. À l'aurore de son affranchissement sa première
-pensée--non, sa seconde pensée, la première est pour l'indépendance
-nationale (applaudissements)--sa seconde pensée est pour la liberté du
-commerce et la destruction de tous les monopoles.
-
-Traversons l'Océan. Vous savez que l'Amérique septentrionale est une
-démocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le
-parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la liberté. Ce
-dernier a triomphé, en 1846, et a porté M. Polk à la présidence. Tout
-l'effort de la lutte a porté précisément sur cette question des
-tarifs; et, malgré la résistance acharnée des whigs, résistance
-poussée jusqu'à cette limite après laquelle il n'y a plus que la
-guerre civile, le principe de la protection a été exclu du tarif. Quel
-a été le résultat? Vous le savez; le président Polk l'a hautement
-proclamé dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas,
-car la traduction qu'ont donnée de ce document nos journaux, à
-commencer par le _Moniteur_, est très-habilement arrangée pour vous
-égarer.
-
- Ici l'orateur donne lecture du message et compare les
- traductions.
-
-Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le
-National_, ont reproduit les passages supprimés par _le Moniteur_ et
-_la Presse_. Mais, hélas! par je ne sais quelle fatalité, _le
-National_ a omis ce qui intéressait le plus son public, les
-paragraphes qui se rapportent à la marine marchande et à la hausse des
-salaires.
-
-Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de
-notoriété publique que c'est la démocratie qui réalise la liberté
-commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une résistance
-désespérée? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants
-conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de féodalité, ont
-rejeté d'au milieu d'eux et chassé du pouvoir sir R. Peel lui-même,
-leur général, pour avoir, en présence de la famine, laissé entrer le
-blé étranger?
-
-J'ai nommé l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour
-rendent délicat; l'heure avancée ne me permettant pas de dire ma
-pensée tout entière, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je
-m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte
-d'indépendance puisse être mal accueilli devant un auditoire français.
-Je ne crains pas d'être réfuté, je ne crains pas d'être critiqué; mais
-il m'est bien permis de craindre d'être mal compris. (Approbation.)
-
-Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue.
-Elle sait tout ce que la liberté commerciale porte dans ses flancs.
-Elle sait que c'est la fin du régime colonial, la mort de l'acte de
-navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme
-de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est
-pas seulement le monopole du blé, c'est un autre monopole qu'elle voit
-compromis, l'exploitation de l'armée, de la marine, des gouvernements
-lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment même
-pousser un ridicule cri d'alarme. À l'entendre, l'Angleterre est au
-moment d'être envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places
-fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est-à-dire les
-commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques,
-son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre
-le peuple de son côté, en réveillant ses plus mauvais instincts, en
-faussant en lui le sentiment national.
-
-Voilà le spectacle que nous offre aujourd'hui même l'aristocratie
-anglaise. Mais les hommes éclairés de la démocratie ont les yeux
-ouverts sur ces menées. Ils ne laisseront pas ce déploiement de force
-brutale, venant à la suite des mesures de l'année dernière, aller dans
-toute l'Europe décréditer et amoindrir le libre-échange. Il y a
-quelques mois, M. Cobden paraissait rassasié par la reconnaissance
-publique. Et aujourd'hui le voilà affrontant une impopularité
-passagère, parce qu'il réclame, avec le libre-échange, toutes les
-conséquences du libre-échange, c'est-à-dire un changement complet dans
-la politique de son pays, et le bienfait du désarmement, suivi de
-l'allégement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il
-s'aperçoit que son oeuvre est incomplète, et qu'après avoir fait
-triompher le libre-échange dans les lois, il lui reste à faire
-pénétrer l'_esprit du libre échange_ dans les coeurs. Et je dis que
-quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence
-de l'avenir. (Applaudissements prolongés.) (_V. tome III, pages 459 à
-492._)
-
-Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer
-que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un
-coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous,
-qui ont pu voir les éléments démocratique et aristocratique parvenir à
-leur apogée, je dirai même à leur exagération, l'un en 93, l'autre en
-1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voilà les points
-extrêmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assemblées? L'une a
-mis toutes les restrictions à la sortie des produits, l'autre à leur
-entrée.
-
-Je ne nie pas qu'il n'y eût des prohibitions à l'entrée sous la
-République. Elles furent établies, comme mesures de guerre, par un
-décret d'urgence du Comité de salut public.
-
-Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il
-était conçu.
-
-En 93, les législateurs étaient nommés par la foule. On peut même dire
-qu'ils étaient sous la dépendance immédiate, constante, ombrageuse de
-la foule. Aussi, à quel résultat aspire le tarif? À créer la plus
-grande abondance possible des aliments, des vêtements et de tous les
-objets de consommation générale. Pour atteindre ce but, que fait-on?
-On décrète que toutes les choses vraiment utiles pourront librement
-entrer; et afin que la masse n'en soit pas ébréchée par l'exportation,
-on décrète qu'elles ne pourront pas sortir.
-
-Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernière mesure. C'est une
-atteinte à la propriété, à la liberté, au travail; et je suis
-convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue.
-
-Mais il n'en reste pas moins que toute la préoccupation du
-législateur, à cette époque, était de mettre la plus grande abondance
-possible à la portée du peuple; et pour cela il allait jusqu'à violer
-la propriété.
-
-Voici quelques articles entièrement exempts de droits à l'entrée:
-
-Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais,
-fondu et salé, bois de toutes sortes, chair salée de toutes sortes,
-chanvre, même apprêté, charbon de bois, coton en rame et en laine,
-cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc
-par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, légumes, lin
-teillé ou apprêté, mâts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de
-toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle
-minutieuse sollicitude se révèle jusque dans cette singulière
-exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut
-s'expliquer que par la crainte que les spéculateurs ne mêlassent à la
-nourriture du peuple un ingrédient grossier indigne de l'homme.
-
-Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entièrement
-_prohibée_:
-
-Argent et or, bestiaux, matières résineuses, chanvre, coton en laine,
-cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins,
-engrais, matières premières du papier, suif, etc., etc.
-
-Messieurs, le peuple de 93 n'était pas plus profond économiste que
-celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu
-qu'on taxe le froment étranger afin d'élever le prix du froment
-naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signalé chez les Suisses,
-il répondit: _Non_. (Rire général.)
-
-Une preuve que ce n'est pas le progrès de l'économie politique qui
-dirigeait le législateur en veste, c'est un article bien remarquable
-que je dois encore vous lire.
-
-On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir.
-C'était une contradiction. Évidemment pour recevoir, il faut payer. On
-se condamnait donc à tout payer en or. Mais à cette époque, comme
-aujourd'hui, on était convaincu que la sortie de l'or est une calamité
-publique. Comment donc échapper à la difficulté?
-
-On décréta qu'il serait défendu, sous des peines sévères (en harmonie
-avec les moeurs de l'époque), d'exporter de l'or, «à moins qu'on ne
-prouve, dit le décret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets
-nécessaires à la consommation du peuple;» et à la suite on désigne
-toujours les mêmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs,
-etc.
-
-En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses
-utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer était le motif même
-pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or.
-
-1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande propriété, le
-principe aristocratique, la Chambre du double vote.
-
-Et que fait-elle, cette Chambre? Précisément le contraire de ce
-qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose à l'entrée des produits
-pour en provoquer la cherté, et, par le même motif, elle en favorise
-la sortie.
-
-Se peut-il concevoir deux législations plus opposées et qui, dans leur
-exagération, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine?
-L'une pousse la passion démocratique jusqu'à violer la propriété du
-riche, dans l'intérêt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la
-passion aristocratique jusqu'à violer la propriété du pauvre, dans
-l'intérêt _mal entendu_ du riche! (Sensation.)
-
-Pour nous, nous disons: La justice est dans la liberté du travail et
-de l'échange. (Applaudissements.)
-
-En présence de ces faits, en présence du triomphe de l'élément
-aristocratique qui éclate dans notre tarif, est-il rien de plus
-surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie
-considérable du parti démocratique, en France, porter toutes ses
-forces et toutes ses sympathies du côté de la restriction? (_V. les
-n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._)
-
-Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je
-puis bien appeler cette désertion de la cause du peuple?
-
-Ils disent qu'ils se défient de notre association, parce qu'il y a
-dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les
-protectionnistes?
-
-Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spécial,
-a-t-on à demander aux associés leur profession de foi sur des objets
-étrangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la
-démocratie ne sont-ils pas venus à nous? Ils auraient été certainement
-bien accueillis, à la seule condition de ne pas vouloir détourner
-l'Association de son but.
-
-N'est-il pas aisé de voir d'ailleurs comment le libre-échange peut
-attirer les sympathies des conservateurs sincères? Je dis sincères,
-car celui qui n'est pas sincère n'est d'aucun parti, il n'est rien.
-Mettons-nous à leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que
-nous redoutons avant tout, c'est le désordre et l'anarchie. Et quel
-meilleur moyen de prévenir le désordre que de diminuer les souffrances
-du pauvre, que de mettre à sa portée la plus grande quantité possible
-d'objets de consommation, que de l'élever ainsi non-seulement en
-bien-être, mais en dignité, que d'alléger le poids de ses charges? Et
-comment diminuer sérieusement les impôts sans diminuer l'armée? Et
-comment diminuer l'armée, tant que les jalousies commerciales tiennent
-l'éventualité d'une guerre toujours suspendue sur nos têtes?
-
-Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en
-principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne
-veut dire que nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice et
-l'utilité générale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous?
-C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-échange, la France a
-une grande mission à remplir, celle de propager et faire triompher en
-Europe l'idée démocratique.
-
-Eh! Messieurs, est-ce que le libre-échange est un obstacle à cette
-propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles
-chances quand les étrangers pourront venir librement en France puiser
-des produits et des idées, quand nous pourrons librement leur porter
-nos idées et nos produits?
-
-Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les
-armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-échange;
-mais il reste à prouver que l'on peut faire pénétrer la vérité dans
-les coeurs à la pointe de la baïonnette.
-
-Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et
-légitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a
-le noble privilége par la supériorité de sa littérature et
-l'universalité de sa langue. Et, quant à l'exemple, il dépend de nous
-de le donner. Soyons le peuple le plus éclairé, le mieux gouverné, le
-mieux ordonné, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le
-plus heureux de la terre. Voilà la meilleure propagande.
-
-Et c'est parce que la libre communication des peuples nous paraît un
-des moyens les plus efficaces d'atteindre ces résultats, que nous en
-appelons à vous pour nous aider à tenir haut et ferme le drapeau du
-_Libre-Échange_.
-
-
-49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76].
-
-[Note 76: Ce discours diffère de ceux qui précèdent en ce qu'il traite
-plus particulièrement de la _propriété littéraire_; mais il se
-rattache comme les autres au _droit de propriété_, qui n'a, quel qu'en
-soit l'objet, qu'une seule et même base. Avec la lettre dont nous le
-faisons suivre, ce discours représente tout ce que nous avons pu
-recueillir de l'auteur sur ce côté spécial du sujet. (_Note de
-l'éditeur._)]
-
- 16 Décembre 1847.
-
-MESSIEURS,
-
-Un de mes amis, qui assistait dernièrement à une séance de l'Académie
-des sciences morales et politiques, m'a rapporté que la conversation
-étant tombée sur la _propriété_, qui, vous le savez, est fréquemment
-attaquée de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de
-cette compagnie avait résumé sa pensée sous cette forme: _l'homme
-naît propriétaire_. Ce mot, Messieurs, je le répète ici comme
-l'expression la plus énergique et la plus juste de ma propre pensée.
-
-Oui, l'homme _naît propriétaire_, c'est-à-dire que la propriété est le
-résultat de son organisation.
-
-On naît propriétaire, car on naît avec des besoins auxquels il faut
-absolument pourvoir pour se développer, pour se perfectionner et même
-pour vivre; et on naît aussi avec un ensemble de facultés coordonnées
-à ces besoins.
-
-On naît donc avec la propriété de sa personne et de ses facultés.
-C'est donc la propriété de la personne qui entraîne la propriété des
-choses, et c'est la propriété des facultés qui entraîne celle de leur
-produit.
-
-Il résulte de là que la _propriété_ est aussi naturelle que
-l'existence même de l'homme.
-
-Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux
-eux-mêmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et
-leurs facultés et les nôtres, il doit en exister dans les conséquences
-nécessaires de ces facultés et de ces besoins.
-
-Quand l'hirondelle a butiné des brins de paille et de mousse, qu'elle
-les a cimentés avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid,
-on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail.
-
-Chez les sauvages aussi, la propriété est reconnue. Quand un homme a
-pris quelques branches d'arbre, quand il a façonné ces branches en
-arcs ou en flèches, quand il a consacré à ce travail un temps dérobé à
-des occupations plus immédiatement utiles, quand il s'est imposé des
-privations pour arriver à se munir d'armes, toute la tribu reconnaît
-que ces armes sont sa propriété; et le bon sens dit que, puisqu'elles
-doivent servir à quelqu'un et produire une utilité, il est bien
-naturel que ce soit à celui qui s'est donné la peine de les
-fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce
-n'est pas sans soulever l'indignation générale, et c'est précisément
-pour mieux prévenir ces extorsions que les gouvernements ont été
-établis.
-
-Ceci montre, Messieurs, que le droit de propriété est antérieur à la
-loi. Ce n'est pas la loi qui a donné lieu à la propriété, mais, au
-contraire, la propriété qui a donné lieu à la loi. Cette observation
-est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes,
-de faire reposer la propriété sur la loi, d'où la dangereuse
-conséquence que le législateur peut tout bouleverser en conscience.
-Cette fausse idée est l'origine de tous les plans d'organisation dont
-nous sommes inondés. Il faut dire, au contraire, que la loi est le
-résultat de la propriété, et la propriété, le résultat de
-l'organisation humaine.
-
-Mais le cercle de la propriété s'étend et se consolide avec la
-civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionnée,
-violente, plus la propriété est restreinte et incertaine.
-
-Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout à l'heure, quoique le
-droit de propriété soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas;
-la tribu en jouit en commun. À peine même une certaine superficie de
-terre est-elle reconnue comme propriété à chaque tribu par les tribus
-voisines. Pour constater ce phénomène, il faut rencontrer un degré
-plus élevé de civilisation et observer les peuples partout.
-
-Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'état sauvage, la terre n'étant
-point personnellement possédée, tous recueillent les fruits spontanés
-qu'elle donne, mais nul ne songe à la travailler. Dans ces contrées,
-la population est rare, misérable, décimée par la souffrance, la
-maladie et la famine.
-
-Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace
-déterminé; on peut au moins élever des troupeaux. La terre est plus
-productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avancée.
-
-Au milieu des peuples civilisés, la propriété a franchi le dernier
-pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sûr de recueillir le fruit
-de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La
-population s'accroît en nombre, et en richesse.
-
-Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phénomènes et
-ne les précède pas; elle régularise les rapports, ramène à la règle
-ceux qui s'en écartent, mais elle ne crée pas ces rapports.
-
-Je ne puis m'empêcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention
-sur les conséquences de ce droit de propriété personnelle attaché au
-sol.
-
-Au moment où l'appropriation s'opère, la population est excessivement
-rare comparée à l'étendue des terres; chacun peut donc clore une
-parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire à ses frères,
-puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde.
-Non-seulement il ne nuit pas à ses frères, mais il leur est utile, et
-voici comment: quelque grossière que soit une culture, elle donne
-toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille
-n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se
-livrer à d'autres travaux, comme la chasse, la pêche, la confection
-des vêtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et
-échanger avec avantage ce travail contre du travail agricole.
-Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore appropriée
-abondera, ces deux natures de travaux se développeront parallèlement
-d'une manière harmonique; il sera impossible à l'un d'opprimer
-l'autre. Si la classe agricole mettait ses services à trop haut prix,
-on déserterait les autres industries pour défricher de nouvelles
-terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rémunération
-exorbitante, on verrait le capital et le travail préférer l'industrie
-à l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser
-longtemps et l'équilibre se maintenir, avec quelques dérangements
-partiels, sans doute, mais d'une manière bien plus régulière que si le
-législateur y mettait la main.
-
-Mais, lorsque la totalité du territoire est occupée, il se produit un
-phénomène qu'il faut remarquer.
-
-La population ne laisse pas de croître. Les nouveaux venus n'ont pas
-le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments,
-puisqu'il y a plus de bouches, plus de matières premières, puisqu'il y
-a plus d'êtres humains à vêtir, loger, chauffer, éclairer, etc.
-
-Il me paraît incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de
-travailler pour des populations étrangères, d'envoyer au dehors leurs
-produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution
-politique du pays, la classe agricole a le pouvoir législatif du pays,
-et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui défende à
-toute la population de travailler pour le dehors, l'équilibre est
-rompu; et il n'y a pas de limite à l'intensité du travail que les
-propriétaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantité donnée
-de subsistances.
-
-Messieurs, d'après ce que je viens de dire de la propriété en général,
-il me semble difficile de ne pas reconnaître que la propriété
-littéraire rentre dans le droit commun. (Adhésions.) Un livre n'est-il
-pas le produit du travail d'un homme, de ses facultés, de ses efforts,
-de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses
-avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille?
-Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux à
-qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa
-propriété? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le
-relieur, qui ont matériellement concouru à la formation d'un livre,
-sont rémunérés de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des
-rémunérations dont son livre est l'occasion?
-
-Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter
-historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort
-succinctement de l'état de la législation sur cette matière.
-
-J'ai défini devant vous la propriété. J'ai dit: «Toute production
-appartient à celui qui l'a formée, et _parce_ qu'il l'a formée.»
-Messieurs, il fut un temps où l'on était bien loin de reconnaître un
-principe qui nous paraît aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce
-principe ne pouvait être admis ni dans le droit romain, ni par
-l'aristocratie féodale, ni par les rois absolus; car il eût renversé
-une société fondée sur la conquête, l'usurpation et l'esclavage.
-Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des
-nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur
-le travail des Saxons, pussent donner pour base à leur droit public
-cette maxime subversive de toute spoliation organisée: «Une production
-appartient à celui qui l'a formée.»
-
-À l'époque où l'imprimerie fut inventée, un autre droit existait en
-Europe. Le roi était le maître, le propriétaire universel des choses
-et des hommes. Permettre de travailler était un _droit domanial et
-royal_. La règle était que tout émanait du prince. Nul n'avait le
-droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait résulter que d'une
-concession royale. Le roi désignait les personnes qu'il lui plaisait
-de placer dans l'exception pour un genre de travail déterminé, à qui
-il voulait bien, par monopole, par privilége, _privata lex_, conférer
-la faculté de vivre en travaillant.
-
-La profession d'écrivain ne pouvait échapper à cette règle. Aussi
-l'édit du 26 août 1686, le premier qui se soit occupé de ces matières,
-dispose ainsi: «Il est défendu à tous imprimeurs et libraires
-d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilége
-n'aura été accordé, sous peine de confiscation et de punition
-exemplaire.»
-
-Et remarquez, Messieurs, que toute la théorie de la propriété, telle
-qu'elle est encore enseignée dans nos écoles, est puisée dans le droit
-romain et féodal. Et, si je ne me trompe, la définition officielle de
-la propriété sur les bancs de l'école est encore le _jus utendi et
-abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes
-négligent de rechercher des rapports entre la propriété et la nature
-de l'homme, surtout en ce qui concerne la propriété littéraire.
-
-Il arriva que, relativement au _privilégié_, le monopole avait tous
-les effets de la propriété. Déclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait
-la faculté d'imprimer le livre, c'était faire l'auteur propriétaire,
-sinon de droit, du moins de fait.
-
-La révolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce
-qui arriva. L'Assemblée constituante reconnut à chacun la faculté
-d'écrire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en
-reconnaissant le droit, et ne songea pas à stipuler des garanties en
-faveur de la propriété littéraire. Elle proclama un _droit de l'homme_
-et non une propriété. Elle détruisait ainsi cette sorte de garantie,
-qui, sous l'ancien régime, résultait incidemment du monopole. Aussi,
-pendant quatre ans, chacun put à son gré multiplier et vendre à son
-profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si
-l'Assemblée constituante avait dit: «Cultiver la terre est un droit de
-l'homme,» et qu'en conséquence chacun eût été libre de s'emparer du
-champ de son voisin.
-
-Par une coïncidence bien singulière, et qui prouve combien les mêmes
-causes produisent les mêmes effets, les choses s'étaient passées
-exactement de même en Angleterre. Là aussi le droit de travailler
-avait été d'émanation royale. Là aussi la faculté n'avait été d'abord
-qu'une concession, un privilége. Là aussi ces monopoles avaient été
-détruits et le droit au travail reconnu. Là aussi on avait cru tout
-faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun
-aurait le droit d'écrire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que
-l'oeuvre appartenait à l'ouvrier. Là aussi enfin, cet interrègne de la
-loi dura trois à quatre années, pendant lesquelles la propriété
-littéraire fut mise au pillage.
-
-En Angleterre comme en France, l'aspect de ces désordres amena la
-législation qui, à très-peu de chose près, régit encore les deux pays.
-
-La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un décret dont les
-termes méritent d'être cités. (L'orateur les commente.)
-
-Cette dernière observation répond à une objection qu'on a souvent
-élevée contre la propriété littéraire. On dit: Tant que l'auteur a
-entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la propriété
-de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livré à l'impression, doit-il
-être propriétaire de toutes les éditions futures? chacun n'a-t-il pas
-le droit de multiplier et de faire vendre ces éditions?
-
-Messieurs, la loi ne doit être ni un jeu de mots ni une surprise; il
-n'y a pas d'autre manière de tirer parti d'un livre que d'en
-multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette faculté à ceux
-qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession,
-c'est déclarer que l'oeuvre n'appartient pas à l'ouvrier, c'est nier
-la propriété même. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera
-approprié, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._
-(Applaudissements.)
-
-Après avoir lu les considérants du décret, il est difficile de
-s'expliquer le décret lui-même. Il se borne à attribuer aux auteurs,
-comme cadeau législatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de
-même que déclarer un homme _usufruitier à perpétuité_, c'est le
-déclarer propriétaire,--dire qu'il sera propriétaire pendant un nombre
-d'années déterminé, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas
-un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je
-m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation où je suis,
-elle ne fait que proclamer un mensonge.
-
-Notre législation actuelle ne me paraît fondée sur aucun principe. Ou
-la propriété littéraire est un droit supérieur à la loi, et alors la
-loi ne doit faire autre chose que le constater, le régler et le
-garantir; ou l'oeuvre littéraire appartient au public, et, en ce cas,
-on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribué à l'auteur.
-
-Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des idées dont
-notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est
-substituée au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de
-munificence qu'elle était maîtresse de régler et de limiter; elle a
-supposé que le fond du droit était en elle et non dans l'auteur, et
-alors elle en a cédé ce qu'elle a jugé à propos d'en céder. Mais, en
-ce cas, pourquoi cette solennelle déclaration du droit?
-
-.....Un écrivain de talent a consacré des pages éloquentes à
-combattre, dans son principe même, la propriété littéraire. Il se
-fonde sur ce qu'il y a de triste et de dégradant, selon lui, à voir le
-génie chercher sa récompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empêcher
-de craindre qu'il n'y ait dans cette manière de juger un reste de
-préventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cédé, à son insu, à
-ce sentiment de mépris pour le travail, qui était le caractère
-distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est
-inculqué à tous avec l'éducation universitaire. Les écrivains sont-ils
-d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins à
-satisfaire, une famille à élever? Y a-t-il quelque chose de méprisable
-en soi à recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots
-_mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous
-la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse,
-d'échanger librement des services, parce que l'or sert d'intermédiaire
-à ces échanges? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous
-des dieux de l'Olympe?
-
-Après avoir flétri ce sentiment, je pourrais dire cette nécessité qui
-soumet les hommes à recevoir des services en échange de ceux qu'ils
-rendent, et, pour trancher le mot, à _travailler_ en vue d'une
-rémunération, M. Blanc imagine tout un système de rémunération.
-Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je
-n'examinerai pas le système de M. Blanc, qui me paraît susceptible de
-beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les écrivains
-conserveront plus de dignité quand la brigue et les sollicitations
-seront le chemin des récompenses? (Rires.)
-
-Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'état actuel des choses, les
-livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits
-à la hâte, sont plus lucratifs que les grands et sérieux ouvrages, qui
-ont exigé beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que
-le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est
-ainsi de toutes les productions. Partout où les masses sont disposées
-à faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il
-se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures
-législatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des
-moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrès de
-l'opinion publique[77].
-
-[Note 77: V. la même conclusion aux pages 140 et 141 du tome
-IV.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne
-font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le
-crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le
-temps décrédite.
-
-Au reste, il me semble que la propriété littéraire est un obstacle à
-ce danger. N'est-il pas évident que plus l'usufruit est restreint,
-plus il y a intérêt à écrire vite, à abonder dans le sens de la vogue?
-
-Quant au désintéressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux,
-et, je puis le dire, pleins d'élévation et d'éloquence, à Dieu ne
-plaise que je me sépare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui
-veulent rendre sans aucune rémunération des services à la société,
-dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclésiastique,
-littéraire ou autre, méritent toute notre sympathie, toute notre
-admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands
-modèles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dénûment et la
-douleur. Mais quoi! serait-il généreux à la société de s'emparer du
-dévouement d'une classe particulière pour s'en faire un titre contre
-elle, pour l'imposer comme une obligation légale, et pour refuser à
-cette classe le droit commun de recevoir des services contre des
-services? (Mouvement.)
-
-Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la
-propriété littéraire, mais à son application, il en est une qui me
-paraît très-sérieuse; c'est l'état de la législation chez les peuples
-qui nous avoisinent. Il me semble que c'est là un de ces progrès à
-l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarité des nations. À
-quoi servirait que la propriété littéraire fût reconnue en France, si
-elle ne l'était pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les
-imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunément violer cette
-propriété? Tel est l'état des choses actuel, dira-t-on, et il
-n'empêche pas que notre législation n'ait accordé aux auteurs
-l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvénient ne serait pas pire quant à
-la propriété.
-
-Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaçon
-place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants.
-Que serait-ce donc si la propriété littéraire eût été reconnue en
-France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands
-hommes des siècles passés étaient encore grevées d'un droit d'auteur
-dont les éditeurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au
-moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre
-librairie est placée sous ce rapport dans les mêmes conditions que la
-librairie étrangère. Sans cela, il est douteux qu'elle pût exister.
-
-Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je démens ces principes
-de liberté commerciale que je recommande en d'autres matières, puisque
-je parais redouter pour notre librairie la concurrence étrangère.
-
-Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation.
-
-Si les Belges, grâce à une position naturelle ou à une supériorité
-personnelle, peuvent imprimer à meilleur marché que nous, je
-regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres
-belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une
-taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme
-toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de
-contrefaçon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables
-pour être assimilés. Je suppose qu'il s'établisse une fabrique de drap
-sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller
-soustraire dans les fabriques françaises de la laine et des teintures;
-évidemment ce ne serait pas là de la concurrence, ce serait de la
-spoliation. N'aurions-nous pas le droit de réclamer que la législation
-belge fût réformée, et que la diplomatie française, pour être bonne à
-quelque chose une fois dans sa vie, provoquât ce grand acte de justice
-internationale?
-
-En résumé, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc,
-j'ose dire que mes désirs sont les siens. Oui, je désire comme lui que
-notre littérature s'élève, s'épure et se moralise; je désire que la
-France conserve et étende de plus en plus la légitime et glorieuse
-suprématie de sa belle langue, qui, plus que ses baïonnettes, portera
-jusqu'aux extrémités de la terre le principe de notre Révolution.
-(Applaudissements.)
-
-LETTRE.
-
- Mugron, le 9 Septembre 1847.
-
-«MONSIEUR,
-
-«J'apprends avec une vive satisfaction l'entrée dans le monde du
-journal que vous publiez dans le but de défendre la _propriété
-intellectuelle_.
-
-«Toute ma doctrine économique est renfermée dans ces mots: _Les
-services s'échangent contre les services_, ou en termes vulgaires:
-_Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la
-propriété intellectuelle aussi bien que matérielle.
-
-«Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce
-soit, et les résultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur
-donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'échange.
-J'admire comme un autre ceux qui en font à leurs semblables le
-sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralité ni aucune
-justice à ce que la loi leur impose systématiquement ce sacrifice.
-C'est sur ce principe que je défends le libre-échange, voyant
-sincèrement dans le régime restrictif une atteinte, sous la forme la
-plus onéreuse, à la propriété en général, et en particulier à la plus
-respectable, la plus immédiatement et la plus généralement nécessaire
-de toutes les propriétés, celle du travail.
-
-«Je suis donc, en principe, partisan très-prononcé de la propriété
-littéraire. Dans l'application, il peut être difficile de garantir ce
-genre de propriété. Mais la difficulté n'est pas une fin de
-non-recevoir contre le droit.
-
-«La propriété de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de
-ses facultés, est l'essence de la société. Antérieure aux lois, loin
-que les lois doivent la contrarier, elles n'ont guère d'autre objet
-au monde que de la garantir.
-
-«Il me semble que la plus illogique de toutes les législations est
-celle qui régit chez nous la propriété littéraire. Elle lui donne un
-règne de vingt ans après la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze?
-pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fixé un nombre
-arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _crée_ la propriété,
-principe qui peut bouleverser le monde.
-
-«_Ce qui est juste est utile_: c'est là un axiome dont l'économie
-politique a souvent occasion de reconnaître la justesse. Il trouve une
-application de plus dans la question. Lorsque la propriété littéraire
-n'a qu'une durée légale très-limitée, il arrive que la loi elle-même
-met toute l'énorme puissance de l'intérêt personnel du côté des
-oeuvres éphémères, des romans futiles, des écrits qui flattent les
-passions du moment et répondent à la mode du jour. On cherche le
-_débit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le
-public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles
-à une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre à ses enfants qu'une
-épave? Plante-t-on des chênes sur un sol communal dont on a obtenu la
-concession momentanée? Un auteur serait puissamment encouragé à
-compléter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire à son
-fils: «Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprécié.
-Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chêne qui
-vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre.»
-
-«Je sais, Monsieur, que ces idées paraissent bien _mercantiles_ à
-beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le
-principe du désintéressement _chez les autres_. Si les déclamateurs
-voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-être ne
-seraient-ils pas si prompts à proscrire dans l'écrivain le soin de son
-avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intérêt_, puisqu'il
-faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute
-une nuit à lire un petit ouvrage où l'auteur flétrit avec une grande
-énergie quiconque tire la moindre rémunération du travail
-intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une
-coïncidence assez bizarre, la première chose que j'y lus, c'est que ce
-même auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considérable.
-Voilà tout le désintéressement du siècle, morale que nous nous
-imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mêmes. En tout
-cas, le désintéressement, tout admirable qu'il est, ne mérite même
-plus son nom s'il est exigé par la loi, et la loi est bien injuste si
-elle ne l'exige que des ouvriers de la pensée.
-
-«Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes
-des déclamateurs eux-mêmes, que l'intérêt est un mobile individuel
-indestructible et un ressort social nécessaire, je suis heureux de
-comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il
-coïncide dans ses effets généraux avec la justice et le plus grand
-bien universel: aussi je m'associe de tout coeur à votre utile
-entreprise.
-
-«Votre bien dévoué.
-
- «Frédéric BASTIAT,
-
- «Rédacteur en chef du _Libre-Échange_.»
-
-
-50.--DE LA MODÉRATION
-
- 22 Mai 1847.
-
-On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation,
-soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des
-hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de
-l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M.
-Cunin-Gridaine, ministre.
-
-Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir
-les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant
-les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception
-des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à
-la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le
-comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des
-inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels
-qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les
-restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur
-cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non
-plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les
-restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un
-travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération,
-plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde,
-qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif,
-nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec
-zèle et persévérance.
-
-Après tout, qu'est-ce que la modération?
-
-Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous
-croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des
-détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un
-fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous
-ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages
-ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur
-cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye
-un reste quatre_.
-
-Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité
-de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux.
-Nous ne donnerons pas dans le piége.
-
-Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la
-plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la
-plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y
-use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à
-peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous
-trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une
-seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la
-ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe
-lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut
-la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y
-saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne
-croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse
-inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais
-dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré?
-
-D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est,
-disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois.
-Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en
-même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les
-classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à
-courtiser le nombre et la force?
-
-C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération
-et de sincérité.
-
-Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention,
-de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait
-d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques.
-
-«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce
-puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus
-onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette
-chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre
-l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie
-manufacturière[78].»
-
-[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)]
-
-Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous
-n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le
-public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le
-but, la seconde nous semble le moyen indispensable.
-
-Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions
-soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et,
-en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les
-susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous
-eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent
-pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire
-explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise
-par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur
-ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé
-dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu
-desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre
-sincérité tout crédit.
-
-Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de
-ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est
-chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de
-l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à
-laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés;
-puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et
-celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au
-contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous
-croyons la protection mauvaise pour tout le monde.
-
-C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et
-de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien
-longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable
-pour que le public s'éclaire.
-
-Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès
-que nous croyons chimérique), supposons que la première année les
-propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges
-industriels, et que la seconde année, pour se venger, les
-manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles.
-
-Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos
-lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la
-première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays
-s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la
-concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le
-retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant
-combien de siècles peut-être cette courte période de liberté,
-accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les
-arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la
-supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances
-et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de
-Méthuen et de 1786.
-
-C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole
-l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes
-libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que,
-sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions
-devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette
-confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de
-longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences
-avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans
-les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner
-une volonté nationale forte et éclairée.
-
-Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de
-séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de
-justice.
-
-C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime
-protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une
-transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on
-offre à toutes les industries des compensations qui rendent la
-secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de
-quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le
-prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la
-viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si
-le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il
-a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures
-conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de
-la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la
-réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que
-celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice.
-
-Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu
-dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire
-renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne
-nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous
-plus de modération et de prudence?
-
-La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction,
-quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les
-opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas
-attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des
-destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer
-le gouvernement de l'émeute.
-
-N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons?
-
-
-51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE.
-
- 22 Mai 1847.
-
-Les hommes sont facilement dupes des systèmes, pourvu qu'un certain
-arrangement symétrique en rende l'intelligence facile.
-
-Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre
-parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes
-opposées, ayant entre elles les mêmes rapports hostiles qui ont armé
-jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_.
-
-«La _bourgeoisie_, dit-on, était faible d'abord. Elle était opprimée,
-foulée, exploitée, humiliée par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle
-s'est enrichie, elle s'est fortifiée jusqu'à ce que, par l'influence
-du nombre et de la fortune, elle eût vaincu son adversaire en 89.
-
-«Alors elle est devenue elle-même l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle,
-il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prépare à vaincre,
-dans le second acte de la _guerre sociale_.»
-
-Si la symétrie suffisait pour donner de la vérité aux systèmes, on ne
-voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas
-ajouter en effet:
-
-Quand le peuple aura triomphé de la bourgeoisie, il dominera et sera
-par conséquent aristocratie à l'égard des mendiants. Ceux-ci
-grandiront, se fortifieront à leur tour et prépareront au monde le
-drame de la troisième _guerre sociale_.
-
-Le moindre tort de ce système, qui défraye beaucoup de journaux
-populaires, c'est d'être faux.
-
-Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne
-profonde de séparation, une hostilité irrécusable d'intérêts, qui ne
-peut manquer d'amener tôt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue
-du dehors; elle a conquis sa place par l'épée; elle domine par la
-force. Son but est de faire tourner à son profit le travail des
-vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armées, s'arroge la
-puissance législative et judiciaire, et même, pour être maîtresse de
-tous les moyens d'influence, elle ne dédaigne pas les fonctions ou du
-moins les dignités ecclésiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit
-de corps qui est sa sauvegarde, les priviléges qu'elle a usurpés, elle
-les transmet de père en fils par ordre de primogéniture. Elle ne se
-recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est
-déjà sur la voie de sa perte.
-
-Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de
-la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie?
-Qu'est-ce que ce mot représente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque,
-par son activité, son assiduité, ses privations, s'est mis à même de
-vivre sur du travail antérieur accumulé, en un mot sur un capital? Il
-n'y a qu'une funeste ignorance de l'économie politique qui ait pu
-suggérer cette pensée: que vivre sur du travail accumulé, c'est vivre
-sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui définissent ainsi la
-bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs
-laborieusement conquis, dans le développement intellectuel qui en est
-la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de
-nécessairement opposé aux intérêts de l'humanité, de la communauté ou
-même des classes laborieuses.
-
-Ces loisirs, s'ils ne coûtent rien à qui que ce soit, méritent-ils
-d'exciter la jalousie[79]? Ce développement intellectuel ne
-tourne-t-il pas au profit du progrès, dans l'ordre moral aussi bien
-que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants,
-précisément à cause des avantages qu'ils confèrent, ne sont-ils pas le
-fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies
-du travail manuel? Et le bien-être de ces classes, toutes choses
-égales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel à l'abondance
-de ces capitaux et, par conséquent, à la rapidité avec laquelle ils se
-forment, à l'activité avec laquelle ils rivalisent?
-
-[Note 79: V. au tome V, pages 142 à 145, et tome VI, les chap. V et
-VIII.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Mais, évidemment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint
-si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend
-parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salariés, qui travaillent
-pour leur compte, qui dirigent, à leurs risques et périls, des
-entreprises agricoles, manufacturières, commerciales, qui se livrent à
-l'étude des sciences, à l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit.
-
-Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la
-bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait à
-assimiler leurs rapports à ceux de l'aristocratie et de la démocratie.
-Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien
-naturel et bien heureux que le mécanisme social permette à ceux qui
-peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les
-rangs des travailleurs que se recrute constamment, à toute heure, la
-bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces
-capitaux, objet de tant de déclamations si insensées? Où conduit une
-telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les
-vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins
-immédiats, parce qu'il sera laborieux, économe, ordonné, maître de ses
-passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succès à laisser
-ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe
-lui-même,--en un mot à fonder une famille,--on pourra dire que cet
-ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui éloigne de la
-cause populaire, et qui mène dans cette région de perdition, la
-_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue
-d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien
-pour mériter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente à
-s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est là
-l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'élèvera jamais
-au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intérêts
-coïncideront toujours avec l'intérêt social bien entendu!
-
-[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de
-l'éditeur_.)]
-
-L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde à l'aspect des
-conséquences effroyables renfermées dans ces doctrines erronées, et à
-la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur.
-On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle,
-inévitable, forcément amenée par la prétendue hostilité radicale du
-peuple et de la bourgeoisie, semblable à la lutte qui a mis aux mains,
-dans tous les pays, l'aristocratie et la démocratie. Mais, encore une
-fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse
-acquise par la force à la richesse acquise par le travail? Et si le
-peuple considère toute élévation, même l'élévation naturelle par
-l'industrie, l'épargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un
-obstacle à renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison
-d'être restera-t-il à l'activité et à la prévoyance humaine[81]?
-
-[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit
-et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note
-de l'éditeur._)]
-
-Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'éventualités si
-funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle
-l'éducation moderne retient les générations actuelles sur tout ce qui
-a rapport au mécanisme de la société.
-
-Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une.
-Des degrés infinis dans l'échelle des fortunes, toutes dues au même
-principe, ne suffisent pas pour constituer des classes différentes,
-encore moins des classes hostiles.
-
-Cependant, il faut le dire, il existe dans notre législation, et
-principalement la législation financière, certaines dispositions qui
-n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire,
-justifier l'erreur et l'irritation populaires.
-
-On ne peut nier que l'influence législative concentrée dans les mains
-du petit nombre, n'ait été quelquefois mise en oeuvre avec partialité.
-La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait
-dire: «Notre participation aux biens communs diffère par le degré,
-mais non par le principe. Nos intérêts sont identiques; en défendant
-les miens, je défends les vôtres. Voyez-en la preuve dans nos lois;
-elles sont fondées sur l'exacte justice. Elles garantissent également
-toutes les propriétés, quelle qu'en soit l'importance.»
-
-Mais en est-il ainsi? La propriété du travail est-elle traitée par
-nos lois à l'égal de la propriété accumulée fixée dans le sol ou le
-capital? Non certes; mettant de côté la question de la répartition des
-taxes, on peut dire que le régime protecteur est le terrain spécial
-sur lequel les intérêts et les classes se livrent le combat le plus
-acharné, puisque ce régime a la prétention de pondérer les droits et
-les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question,
-comment la classe qui fait la loi a-t-elle traité le travail? comment
-s'est-elle traitée elle-même? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait
-et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit,
-quoiqu'elle affiche la prétention d'être la gardienne fidèle du
-_travail national_. Ce qu'elle a tenté, c'est d'élever le prix de tous
-les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait
-naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son
-but immédiat, elle a bien moins réussi encore dans ses intentions
-philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dépend exclusivement du
-rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si
-la protection ne peut rien changer à ce rapport, si elle ne parvient
-ni à augmenter la masse du capital, ni à diminuer le nombre des bras,
-quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en
-exercera aucune sur le taux des salaires.
-
-On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous
-arguons de ce que les intérêts de toutes les classes sont homogènes,
-et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche
-abuse de la puissance législative.
-
-Hâtons-nous de le dire, l'oppression exercée, sous cette forme, par
-une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement
-une erreur économique, partagée par le peuple et par la bourgeoisie.
-Nous en donnerons deux preuves irrécusables: la première, c'est que la
-protection ne profite pas à la longue à ceux qui l'ont établie. La
-seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles
-l'ignorent complétement, et à ce point qu'elles se montrent mal
-disposées envers les amis de la liberté.
-
-Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal,
-quand une fois elle est signalée, finisse par être généralement
-reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux récriminations
-des masses l'injustice du régime protecteur! Que la classe électorale
-y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses
-souffrances dans l'absence d'un phalanstère, d'une organisation du
-travail, d'une combinaison chimérique. Un jour il verra l'injustice là
-où elle est. Un jour il découvrira que l'on fait beaucoup pour les
-produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait
-pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se
-demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pères
-pouvaient approcher de l'urne électorale, était-il défendu au peuple,
-comme aujourd'hui, d'échanger son salaire contre du fer, des outils,
-du combustible, des vêtements et du pain? Il trouvera la réponse
-écrite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous à lui
-répondre, industriels législateurs, s'il ajoute: «Nous voyons bien
-qu'une nouvelle aristocratie s'est substituée à l'ancienne? (V. _nº
-18, page 100_.)
-
-Si donc la bourgeoisie veut éviter la _guerre sociale_, dont les
-journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle
-ne sépare pas ses intérêts de ceux des masses, qu'elle étudie et
-comprenne la solidarité qui les lie; si elle veut que le consentement
-universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la
-communauté tout entière; si elle veut qu'on ne s'inquiète pas trop du
-pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et
-impartiale; qu'elle accorde à tous ou à personne la protection
-douanière. Il est certain que la propriété des bras et des facultés
-est aussi sacrée que la propriété des produits. Puisque la loi élève
-le prix des produits, qu'elle élève donc aussi le taux des salaires;
-et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'échanger
-les uns contre les autres.
-
-
-52.--L'ÉCONOMIE POLITIQUE DES GÉNÉRAUX.
-
- 20 Juin 1847.
-
-Lorsque, au sein du Parlement, il arrive à un financier, s'aventurant
-dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se
-peut qu'il attire le sourire sur les lèvres de MM. les généraux. Il
-n'est pas surprenant non plus que MM. les généraux fassent quelquefois
-de l'économie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont
-occupés de cette branche des connaissances humaines.
-
-Il y a cependant cette différence entre la stratégie et l'économie
-politique. L'une est une science spéciale; il suffit que les
-militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygiène, est
-une science générale, sur laquelle il est à désirer que chacun ait des
-idées justes. (_V. tome IV, page 122._)
-
-Le général Lamoricière, dans un discours auquel, sous d'autres
-rapports, nous rendrons pleinement justice, a émis une théorie des
-débouchés que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires.
-
- «Au point de vue de l'économie politique _pure_, a dit
- l'honorable général, les débouchés sont quelque chose: dans le
- temps qui court, on dépense de l'argent _et même des hommes_ pour
- conserver ou pour conquérir des débouchés. Or, dans la situation
- de la France sur le marché du monde, n'est-ce donc pas quelque
- chose pour elle qu'un débouché de 63 millions de produits
- français? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons
- tissés, 7 ou 8 millions de vins, etc.»
-
-Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dépense de
-l'argent _et même des hommes_ pour conquérir des débouchés; mais,
-nous en demandons pardon au général Lamoricière, loin que ce soit au
-nom de l'économie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et
-très-mauvaise économie politique. Un débouché, c'est-à-dire une vente
-au dehors, n'a de mérite qu'autant qu'elle couvre tous les frais
-qu'elle entraîne; et si, pour la réaliser, il faut avoir recours à
-l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente
-concerne puisse s'en féliciter, la nation en masse subit une perte
-quelquefois considérable, sans parler de l'immoralité du procédé et du
-sang plus qu'inutilement répandu.
-
-C'est bien pis encore quand, pour nous créer de prétendus débouchés,
-nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et
-l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute
-que les fonctionnaires algériens, français ou arabes, à qui on expédie
-de Paris et aux dépens des contribuables, leurs traitements mensuels,
-n'en consacrent une faible partie à acheter des cotons et des vins de
-France. Il paraît que sur 130 millions que nous dépensons en Afrique,
-60 millions reçoivent cette destination. L'économie politique _pure_
-enseigne que, si les choses devaient persévérer sur ce pied, voici
-quel serait le résultat:
-
-Nous arrachons un Français à des occupations utiles; nous lui donnons
-130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en
-échange de produits qui valent exactement cette somme. Total de la
-perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le
-travail de cet homme aurait pu créer en France pendant une année.
-
-Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilité de notre conquête
-en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain
-que ce n'est pas par ces débouchés illusoires qu'on peut apprécier
-cette utilité, mais par la prospérité future de notre colonie[82].
-
-[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algérie_ du pamphlet:
-_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Aussi, un autre général, M. de Trézel, ministre de la guerre, a-t-il
-cru devoir présenter, comme compensation à nos sacrifices, non les
-débouchés présents, mais les produits futurs de l'Algérie.
-Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre
-erreur économique dans l'arrière-plan du brillant tableau exhibé par
-M. le Ministre aux yeux de la Chambre.
-
-Il s'est exprimé ainsi:
-
- «Sa _bonne fortune_ a donné l'Afrique au pays, et certainement
- nous ne laisserons pas échapper par légèreté, par paresse, ou par
- la crainte de dépenser de l'argent _et des hommes même_, un pays
- qui doit nous donner 200 lieues de côtes sur la Méditerranée, à
- trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des
- productions pour _lesquelles nous payons énormément d'argent aux
- pays voisins_.
-
- «Ainsi, sans compter les céréales qui autrefois, comme je l'ai
- déjà dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est
- une production spéciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour
- laquelle nous payons 60 millions par année à l'étranger_. Nous
- avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achètent encore hors de
- France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac.
- _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit à
- l'étranger._ Il est certain qu'avant peu d'années, avant
- vingt-cinq ans peut-être, nous aurons tiré tous ces produits-là
- de l'Afrique, et nous pourrons considérer alors l'Afrique comme
- une de nos provinces.»
-
-Ce qui domine dans ce passage, c'est l'idée que la France perd
-intégralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'étranger.
-Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit à produire
-cette même _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en échange,
-exactement comme M. de Trézel utilise mieux son temps dans ses travaux
-administratifs que s'il le passait à coudre ses habits. C'est sur
-cette erreur qu'est fondé tout le régime restrictif.
-
-D'un autre côté, on nous présente comme un gain national le blé,
-l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la
-terre d'Afrique.--Cela dépend de ce que ces choses coûteront, y
-compris, outre les frais de production, ceux de conquête et de
-défense. Il est évident que si, avec ces mêmes sommes, nous pouvions
-produire ces mêmes choses en France, ou, ce qui revient au même, de
-quoi les acheter à l'étranger, et réaliser encore une économie, ce
-serait une mauvaise spéculation que d'aller les produire en Barbarie.
-Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense
-question algérienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut,
-la supériorité des considérations tirées d'un ordre plus élevé, ce
-n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'économie
-politique _pure_.
-
-
-53.--RECETTES PROTECTIONNISTES.
-
- 27 Décembre 1846.
-
-Depuis que nous avons publié un rapport au Roi sur le grand parti
-qu'on pourrait tirer d'une paralysie générale des mains droites[83],
-comme moyen de favoriser le travail, il paraît que beaucoup de
-cervelles sont en quête de nouvelles recettes protectionnistes. Un de
-nos abonnés nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention
-d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient
-des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'État. Nous nous
-empressons de la reproduire.
-
-[Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-MESSIEURS LES MINISTRES,
-
-Au moment où la protection douanière semble compromise, la nation
-reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la
-ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert à
-l'imagination. Votre système de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me
-semble pas assez radical, et je prends la liberté de vous suggérer des
-moyens plus héroïques, toujours fondés sur cet axiome fondamental:
-_l'intensité du travail, abstraction faite de ses résultats, c'est la
-richesse_.
-
-De quoi s'agit-il? de fournir à l'activité humaine de nouveaux
-aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide
-dans les moyens actuels de satisfaction,--de créer une grande demande
-de produits.
-
-J'avais d'abord pensé qu'on pourrait fonder de grandes espérances sur
-l'_incendie_,--sans négliger la guerre et la peste.--Par un bon vent
-d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait
-certainement assurer à la population les deux grands bienfaits que le
-régime protecteur a en vue: _travail et cherté_--ou plutôt _travail
-par cherté_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de
-Paris donnerait à l'industrie nationale? En est-il une seule qui
-n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons à reconstruire,
-de meubles à refaire, d'outils, d'instruments, d'étoffes, de livres et
-de tableaux à remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en
-proche et s'accroître par lui-même comme une avalanche, car l'ouvrier
-occupé en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas
-vous qui viendrez prendre ici la défense du consommateur, car vous
-savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
-Qu'est-ce qui arrête la production? Évidemment les produits existants.
-Détruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce
-que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de
-richesses, sans maladies point de médecins, sans guerres point de
-soldats, sans procès point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se
-cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne
-s'écroulaient pas, si les meubles étaient indestructibles, que de
-métiers seraient en souffrance! Détruire, c'est se mettre dans la
-nécessité de rétablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la
-richesse. Répandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la
-peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les
-professions, car toutes auront un vaste champ d'activité. Ne
-dites-vous pas vous-mêmes que la rareté et la cherté du fer font la
-fortune des forges? N'empêchez-vous pas les Français d'acheter le fer
-à bon marché? Ne faites-vous pas en cela prédominer l'intérêt de la
-production sur celui de la consommation? Ne créez-vous pas, pour ainsi
-dire, la maladie afin de donner de la besogne au médecin? Soyez donc
-conséquents. Ou c'est l'intérêt du consommateur qui vous guide, et
-alors recevez le fer; ou c'est l'intérêt du producteur, et en ce cas,
-incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste à avoir plus
-en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez
-qu'elle consiste à avoir moins avec plus de travail, et en ce cas
-brûlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de
-principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vérité, ni
-l'erreur, mais un mélange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela
-nous convient, vérité quand cela nous arrange.
-
-Cependant, Messieurs les Ministres, ce système de protection, quoique
-théoriquement en parfaite harmonie avec le régime prohibitif, pourrait
-bien être repoussé par l'opinion publique, qui n'a pas encore été
-suffisamment préparée et éclairée par l'expérience et les travaux du
-_Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'exécution
-à des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a
-partout encombrement de marchandises, la faculté de consommer fait
-défaut à la faculté de produire, les débouchés sont trop restreints_,
-etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientôt regardé
-comme le remède efficace à tant de maux.
-
-En attendant, j'ai inventé un autre mode de protection qui me semble
-avoir de grandes chances de succès.
-
-Il consiste simplement à substituer un encouragement direct à un
-encouragement indirect.
-
-Doublez tous les impôts; cela vous créera un excédant de recettes de
-14 à 1,500 millions. Vous répartirez ensuite ce fonds de subvention
-entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les
-aider et les mettre en mesure de résister à la concurrence étrangère.
-
-Voici comment les choses se passeront.
-
-Je suppose que le fer français ne puisse se vendre qu'à 350 fr. la
-tonne.--Le fer belge se présente à 300 fr.--Vite vous prenez 55 fr.
-sur le fonds de subvention et les donnez à notre maître de
-forge.--Alors il livre son fer à 295 fr. Le fer belge est exclu, c'est
-ce que nous voulons. Le fer français reçoit son prix rémunérateur de
-350 fr., c'est ce que nous voulons encore.
-
-Le blé étranger a-t-il l'impertinence de s'offrir à 17 fr. quand le
-blé national exige 18 francs? Aussitôt vous donnez 1 franc 50 centimes
-à chaque hectolitre de notre blé qui se vend à 16 francs 50 centimes,
-et chasse ainsi son concurrent. Vous procéderez de même pour les
-draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail
-national sera protégé, la concurrence étrangère éloignée, le prix
-rémunérateur assuré, l'inondation prévenue, et tout ira pour le mieux.
-
-«Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous.
-Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de
-différence. Même principe, même résultat. Le procédé seul est
-légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez sur
-les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du
-consommateur, ce qui, en définitive, est la même chose. Nous faisons
-passer directement la subvention du public au protégé. Vous, vous la
-faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du Trésor,
-rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la
-nôtre.»
-
-Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien
-de neuf. Mon système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le
-travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure
-illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice.
-
-Mais laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé.
-Votre protection indirecte ne protége efficacement qu'un petit nombre
-d'industries. Je vous offre le moyen de les protéger toutes. Chacune
-aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants, négociants,
-avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans,
-ouvriers, tous mettent leur obole à la tirelire de la protection;
-n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose?
-
-Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois
-venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts?
-comment arracher 150 millions à la poste, 300 millions au sel, un
-milliard à la contribution foncière?
-
---Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez
-bien réellement au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne
-vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques écritures, car tout
-se passera sur le papier.
-
-En effet, selon notre droit public, chacun concourt à l'impôt en
-proportion de sa fortune.
-
-Selon l'équité, l'État doit à tous une _égale protection_.
-
-Il résulte de là que mon système se réduira, pour M. le ministre des
-finances, à ouvrir à chaque citoyen un compte qui se composera
-invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit:
-
-Doit N. à la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impôts.
-
-Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de
-protection.
-
---Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout!
-
---C'est très-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du
-tout, si vous pouviez la faire servir à protéger également _tout le
-monde_.
-
---Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger _quelques-uns_.
-
---C'est ce que vous pouvez très-bien faire par mon procédé. Il suffit
-de désigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on
-partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit
-plus grosse.
-
---Ce serait une horrible injustice.
-
---Vous la commettez bien maintenant.
-
---Du moins, nous ne nous en apercevons pas.
-
---Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle se commet.
-
---Que faut-il donc faire?
-
---Protéger tout le monde, ou ne protéger personne.
-
-
-54.--DEUX PRINCIPES.
-
- 7 Février 1847.
-
---Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange.
-
---Qu'en pensez-vous?
-
---J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement
-après un chef-d'oeuvre sur la protection.
-
---Vous donnez donc la préférence à ce dernier?
-
---Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant.
-
---Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu?
-
---Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout,
-je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux
-raison.
-
---En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé?
-
---Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé
-sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions
-économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et
-_Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment,
-monsieur, la tête m'en tourne.
-
- Vo solcando un mar crudele
- Senza vele
- E senza sarte.
-
-Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et
-je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de
-ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il
-y a quelques années.
-
---Contez-moi cela, je vous prie.
-
---Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces
-vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La
-brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la
-poursuite d'un lièvre, qu'enfin.....
-
---Vous le prîtes?
-
---Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous
-désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à
-nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos.
-Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de
-Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les
-épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est
-levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les
-Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne
-pûmes nous entendre.
-
---Comment cela finit-il?
-
---Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous
-tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je,
-voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens
-qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez,
-chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées
-arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais
-tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second
-voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du
-monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous
-si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce
-n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir
-la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans
-transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous
-casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans
-la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez
-sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider
-à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel
-côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez
-progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant
-l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut
-heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y
-eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la
-croupe de sa monture.
-
---Pour punir le cavalier. Ô justice distributive!
-
---Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en
-augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est
-Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la
-théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la
-théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut.
-
---Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?...
-
---Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes.
-
---Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous
-examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous
-mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher
-vers le soleil.
-
- Et cherche encor le regard de Phébus.
-
-Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous
-cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène
-avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers,
-faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse
-sous l'empire de la même erreur.
-
---Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent
-en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on
-trouve alors des donneurs d'avis de la même force.
-
---Que faut-il donc faire?
-
---Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_.
-
---Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me
-guider, une pauvre petite fleur?
-
---Non, mais un principe.
-
---Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire,
-simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe?
-
---Il y en a une.
-
---Dites-la-moi de grâce.
-
---Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé
-est-il bon?
-
---Eh parbleu! à être mangé.
-
---Voilà un principe.
-
---Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme
-M. Jourdain de la prose, sans le savoir.
-
---C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus
-vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de
-doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre
-utilité?
-
---À quoi serait-il utile, sinon à être mangé?
-
---Cherchez bien.
-
---Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur.
-
---Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe.
-
---Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des
-principes. J'en dis un à chaque mot.
-
---N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux
-genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé?
-
---Que voulez-vous dire?
-
---À quoi sert la houille?
-
---À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force.
-
---Ne sert-elle pas à autre chose?
-
---Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers,
-aux marins.
-
---Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité?
-
---Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du
-travail au berger, au fileur, au tisseur.
-
---Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes,
-permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit:
-_Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les
-produits sont faits pour être produits_.
-
---Voilà que je recommence à comprendre un peu moins.
-
---Je vais donc varier le thème:
-
- _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer.
- _Second principe_: L'homme consomme pour travailler.
- _Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs.
- _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé.
- _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but.
- _Second principe_: Le but est fait pour les moyens.
- _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on
- mange.
- _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure.
- _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette.
- _Second principe_: La charrette va devant les boeufs.
-
---Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le
-mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_,
-j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes?
-
- Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être
- Si _savant_ que je suis.
-
---Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis
-en variations.
-
---Mais où diable en voulez-vous venir?
-
---À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que
-vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles
-vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la
-vérité, l'autre dans la région de l'erreur.
-
---Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste,
-qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci,
-que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la
-charrette avant les boeufs_?
-
---Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces
-deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot
-_utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a
-deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste
-_à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste
-_à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de
-ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la
-boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science.
-Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur
-le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans
-leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole
-retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des
-_priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies
-nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la
-_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre
-dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant
-constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le
-remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire,
-on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt
-du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance
-vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le
-bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre
-humain[84].
-
-[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première
-série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au
-tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
---Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est
-fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés?
-
---Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui
-voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut
-dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est
-qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait
-vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route
-pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse
-indication.
-
---Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance
-que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique
-j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me
-fissiez connaître toute votre pensée.
-
---Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en...
-
---Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche
-prochain je suis tout à vous.
-
---Je voudrais bien pourtant.....
-
---Je suis pressé. Adieu.
-
---À présent que je vous tiens.....
-
---Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85].
-
---À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers!
-
---Ciel! que les démonstrateurs sont lourds!
-
-[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le
-_Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE.
-
- 2 Mai 1847.
-
-M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées,
-l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que
-le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi:
-
-«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est
-opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et
-désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la
-modération._»
-
-Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux
-exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions
-contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à
-intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité.
-
-_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade.
-
-_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours.
-
-_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout.
-
-Le juge prononça cette sentence:
-
-«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui
-lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que
-_Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.»
-
-Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la
-logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude
-adversaire fût simplement _débouté_.
-
-Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance
-finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire
-pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.»
-
-L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise
-au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de
-Pierre.»
-
-La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait
-bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait
-plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait
-pas à autre chose.
-
-Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M.
-Cunin-Gridaine.
-
-De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour
-être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul
-plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi
-M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_
-sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions.
-
-[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et
-ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de
-l'éditeur._)]
-
-Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que
-l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à
-faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de
-la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu
-coïncide quelque peu avec la justice.
-
-Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du
-producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin
-de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au
-profit du consommateur.
-
-Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je
-livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime
-de 20 fr.;
-
-Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que
-j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de
-forges français me paye une prime de 20 fr.
-
-Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties
-sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause,
-disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux
-autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique.
-
-Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des
-motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait
-que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui
-veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la
-suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M.
-le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge
-de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire
-les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché.
-(_V. le nº 50._)
-
-Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre,
-vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en
-recevoir aucun.
-
-La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces
-deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux
-coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et,
-pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la
-disposition de Pierre, aux frais de Jean.
-
-Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience
-furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération
-à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._)
-
-
-56.--LES HOMMES SPÉCIAUX.
-
- 28 Novembre 1847.
-
-Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce
-qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont
-incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la
-restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue
-par des hommes _pratiques_.
-
-Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la
-réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers.
-
-Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté,
-et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à
-demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut
-renoncer à son privilége.
-
-Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap,
-protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant
-d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de
-village; il n'entend rien à la fabrique.»
-
-Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention.
-Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à
-notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer
-que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La
-Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli,
-parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui
-inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.»
-
-Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence
-par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de
-connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés
-métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles
-mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les
-fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux
-qui les exercent.
-
-Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune
-de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de
-rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap
-et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon
-sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre
-celui qui vend et celui qui achète?
-
-Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui
-est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun
-et le privilége.
-
-C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses
-terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient
-dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de
-la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de
-Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif,
-en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors
-et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature
-prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous
-prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu
-d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte
-que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays
-pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer
-sur le public.
-
-Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle
-des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il
-ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera
-d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel
-pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où
-faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre
-ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes
-pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté,
-qui devront surtout être consultés.
-
-Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes
-spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur
-de ce concours.
-
-Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette
-lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être
-résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques
-universelles qu'on semble exiger de nous.
-
-«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses
-industries?
-
-«Le peut-il sans compromettre le bien général?
-
-«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant
-les profits des autres?
-
-«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale
-ses faveurs?
-
-«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute
-la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du
-travail?
-
-«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement
-impossible de favoriser également tous les genres de travaux?
-
-«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à
-nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en
-empêche?»
-
-Pour résoudre ces questions, il n'est nullement nécessaire d'être un
-habile armateur, un ingénieux mécanicien; un agriculteur consommé. Il
-est d'autant moins nécessaire de connaître à fond les procédés de tous
-les arts et de tous les métiers, que ces procédés n'y font absolument
-rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de
-revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec
-l'étranger à _armes égales_?--Oui certes, cela est nécessaire, dans
-l'esprit du régime protecteur, puisque ce régime a pour but de
-rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette
-perte par le public; mais cela n'est pas nécessaire dans l'esprit du
-libre-échange, car le libre-échange repose sur ce dilemme: Ou votre
-industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle
-perd, et alors la protection est nuisible à la masse.
-
-En quoi donc une enquête spéciale est-elle indispensable, puisque,
-quel qu'en soit le résultat, la conclusion est toujours la même?
-
-Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que
-la question de droit passe avant la question d'exécution.--Que pour
-arriver à connaître le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une
-enquête, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit
-résolue. Mais s'il s'agissait de débattre la question de _droit_
-devant le public, si la majorité était encore favorable au principe
-même de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche à un
-abolitionniste en lui disant: «Vous n'êtes pas compétent; vous n'êtes
-pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.»
-
-Pourquoi donc oppose-t-on, à ceux qui combattent les monopoles, cette
-fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles?
-
-Les armateurs du Havre ne s'aperçoivent-ils pas que cette même fin de
-non-recevoir, on la tournera contre eux?
-
-S'ils ont, avec raison, la prétention de connaître à fond la question
-maritime, ils n'ont pas sans doute celle de posséder des connaissances
-universelles. Or, d'après leur système, quiconque ose réclamer contre
-un monopole doit préalablement fournir la preuve qu'il connaît à fond
-l'industrie à laquelle ce monopole a été conféré. Ils nous disent, à
-nous, que nous ne sommes pas aptes à juger si la loi doit se mêler de
-nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais
-armé de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirigé un
-haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine,
-une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous défendre
-contre les taxes que ces industries vous imposent?
-
-La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public
-en est dupe, ils sont toujours sûrs au moins du _statu quo_. Si vous
-n'appartenez pas à une industrie protégée, ils déclinent votre
-compétence. «Tu n'es que rançonné, tu n'as pas la parole.»--Si vous
-appartenez à une industrie protégée, ils vous permettent de parler, mais
-seulement de votre intérêt spécial, le seul que vous êtes censé
-connaître. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87].
-
-[Note 87: L'auteur a signalé plus tard le danger d'une classification
-scientifique uniquement basée sur les phénomènes de la production. V.
-au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES.
-
- 9 Mai 1847.
-
-Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai
-pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme
-algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_.
-
-Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le
-réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne
-servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus
-invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui,
-dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de
-partisans.
-
-On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur?
-Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met
-quelquefois en péril l'effet de la citation[88].
-
-[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre
-éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome
-III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient
-empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette
-formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé
-quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous
-savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions
-jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a
-dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au
-ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de
-gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils
-savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion
-qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand
-poëte, à mettre au jour ce refrain:
-
- C'est la faute de Voltaire,
- C'est la faute de Rousseau.
-
-Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je
-reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du
-tarif entraîne nécessairement:
-
- 1º Un profit pour une industrie;
- 2º Une perte égale pour une autre industrie;
- 3º Une perte égale pour le consommateur.
-
-Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En
-bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui
-imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de
-surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales,
-fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre
-multipliées, contrebande, répression, etc.
-
-Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la
-protection.
-
-Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre
-problème.
-
-Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait
-traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous,
-devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine.
-
-La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre
-parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix
-de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du
-_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans
-son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur.
-
-Il alla trouver le maître de forges, et lui dit:
-
---Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais
-vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.
-
---L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu
-refends dans la journée.
-
---Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma
-hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je
-mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en
-une journée.
-
---Je perdrai 2 francs à ce marché.
-
---Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous,
-je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur!
-cela mérite-t-il aucune pitié?
-
---Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera
-perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur?
-
---Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat
-définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la
-nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce
-travailleur qui aura à se plaindre?
-
---Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai
-plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces
-40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en
-priverai un autre.
-
---C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par
-la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour
-une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle
-retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée.
-Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au
-cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.
-
---Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que
-je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu
-le demandes.
-
---C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit
-national à ébrécher les haches.
-
-Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa
-tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron
-qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du
-consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre
-producteur auquel je n'avais pas songé.
-
-À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui
-dit:
-
---Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs
-pour les payer.
-
---Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes.
-
---C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour
-mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin.
-
---C'est un coquin.
-
---Soit.
-
---Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir.
-
---Soit.
-
---Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que
-c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie.
-
---Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous,
-si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10.
-
---C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes.
-
---Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une
-hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.
-
---Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce
-monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt.
-
---Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces
-jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise
-hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de
-mauvaises machines.
-
---Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une
-haute importance.
-
---Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que
-vous les gagniez si je dois les perdre.
-
---Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon
-bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en
-retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et
-chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive,
-constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2
-francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait
-prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un
-préjudice causé à un tiers.
-
---Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon
-vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne
-doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je
-disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs.
-Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de
-vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne
-perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la
-nation entière une perte sèche de 5 francs.
-
---Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration.
-
---Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre
-prétention est injuste?
-
---Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces
-choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à
-l'économie politique:
-
- Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie,
- Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie!
-
-Cependant voyons ton argument.
-
---Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas
-l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous
-faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon
-ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants
-que je lui remettrai en échange de son fer.
-
---Peu importe, arrive enfin à la preuve.
-
---Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui
-représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie
-française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit
-que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les
-donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en
-échange du fer.
-
---Cela paraît raisonnable.
-
---Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5
-francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les
-gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant.
-
---Sans doute.
-
---Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront.
-Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est
-juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième
-personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite
-avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs;
-celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui
-fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de
-souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma
-personne, aura perdu 5 francs.
-
---Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose,
-c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu
-traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu
-traites avec moi.
-
---Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre
-jour, à me préserver de cette confusion.
-
-J'ai 10 francs.
-
-Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous
-voudrez.
-
-Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5
-francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront.
-
-Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces
-10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans
-l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être
-question[89].
-
-[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on
-voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché,
-je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_.
-
-Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique
-va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une
-loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas
-la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la
-jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que
-le peuple voie si clair dans ses affaires[90]!
-
-[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et
-Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT.
-
- 30 Mai 1847.
-
-_À M. Arago, de l'Académie des sciences._
-
-MONSIEUR,
-
-Vous avez le secret de rendre accessibles à tous les esprits les plus
-hautes vérités de la science. Oh! ne pourriez-vous, à grand renfort
-d'_x_, trouver au théorème suivant une de ces démonstrations par _a +
-b_, qui ne laissent plus de place à la controverse! Son simple énoncé
-suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et à
-l'humanité. Le voici:
-
-SI UN DROIT PROTECTEUR ÉLÈVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTITÉ DONNÉE,
-LA NATION GAGNE CETTE QUANTITÉ UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS.
-
-Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations
-s'infligent à elles-mêmes des pertes incalculables. Il faudrait
-reconnaître qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pièces d'un
-franc dans la rivière chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il
-s'avise de toucher à un outil ou à un vêtement.
-
-Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas être surpris
-si, malgré le progrès des sciences et de l'industrie, une masse bien
-lourde de misère et de souffrances pèse encore sur nos concitoyens.
-
-D'un autre côté, tout le monde convient que le régime protecteur est
-une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce
-calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosités nationales,
-retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait
-inscrire dans nos codes, au rang des délits et des crimes, des actions
-innocentes en elles-mêmes. Ces inconvénients accessoires du système,
-il faut bien s'y soumettre quand on croit que le système repose
-lui-même sur cette donnée: _que tout renchérissement, de son fait, est
-un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observé et vous
-aurez peut-être observé comme moi que, malgré le grand mépris que les
-individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent
-difficilement,--mais s'il venait à être prouvé que ce prétendu gain
-est accompagné d'abord d'une _perte égale_, ce qui fait compensation,
-puis d'une _seconde perte encore égale_, laquelle constitue une
-duperie bien caractérisée; comme dans le coeur humain l'horreur des
-pertes est aussi fortement enracinée que l'amour des profits, il faut
-croire que le régime protecteur et toutes ses conséquences directes et
-indirectes s'évanouiraient avec l'illusion qui les a fait naître.
-
-Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je désire voir cette
-démonstration revêtue de l'évidence invincible que communique la
-langue des équations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je
-m'adresse à vous; car, parmi tous les problèmes qu'offrent les
-sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est
-certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants,
-vos puissantes facultés. J'ose dire que celui qui en donnerait une
-solution irréfutable, n'eût-il fait que cela dans ce monde, aurait
-assez fait pour l'humanité et pour sa propre renommée.
-
-Permettez-moi donc d'établir en langue vulgaire ce que je voudrais
-voir mettre en langue mathématique.
-
-Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr.
-
-Cela veut dire qu'il s'échange contre 2 fr. ou tout autre objet valant
-lui-même 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix.
-
-Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous à moins
-de 3 fr.
-
-Dans ces circonstances, un coutelier français s'adresse au
-gouvernement et lui dit: Protégez-moi. Empêchez mes compatriotes
-d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir à
-3 fr.
-
-Je dis que ce renchérissement d'un franc sera _gagné une fois_, mais
-j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le même
-phénomène se présentera dans tous les cas analogues.
-
-D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du
-renchérissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien
-clair que l'industrie française n'aura rien gagné ni perdu à la
-mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut
-arranger l'un de ces industriels et déranger l'autre, mais cela
-n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-là, il y a
-changement de direction, mais non accroissement ou décroissement dans
-l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr.
-de moins prennent celui de la ganterie, voilà tout. Injuste faveur
-ici, oppression non moins injuste là, c'est tout ce qu'il est possible
-d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr.
-
-Mais il reste un troisième franc dont il est essentiel de suivre la
-trace; il constitue le surenchérissement du couteau; c'est la
-_quantité donnée_ dont le prix des couteaux est élevé. C'est celle que
-je dis être gagnée une fois et perdue deux par le pays.
-
-Qu'elle soit gagnée une fois, cela est hors de doute. Évidemment
-l'industrie coutelière est favorisée, par la prohibition, dans la
-mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer,
-de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est
-découragée que de 2 fr. et celle des couteaux est encouragée de 3 fr.,
-ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout
-balancé jusqu'ici, un excédant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou
-100 centimes, comme on voudra les appeler.
-
-Mais il est tout aussi évident que l'acquéreur du couteau, quand il
-l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne déboursait que 2
-fr., tandis que maintenant il en dépense 3. Dans le premier cas, il
-restait donc à sa disposition _un franc_ au delà du prix du couteau;
-et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs
-à quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait
-été dépensé d'une manière quelconque et aurait encouragé l'industrie
-nationale tout autant qu'un franc peut s'étendre.
-
-Si, par exemple, vous étiez cet acheteur,--avant la prohibition vous
-pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire
-de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous
-serait resté 1 fr., avec lequel vous auriez acheté, selon votre bon
-plaisir, des petits pâtés ou un petit volume in-12.
-
-Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de
-suite à opposer au gain du coutelier une perte équivalente, savoir
-celle du pâtissier ou du libraire.
-
-Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre,
-vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encouragé dans une mesure
-exactement semblable l'industrie du pays. Sous le régime de la
-liberté, ils se sont partagés entre un gantier et un libraire; sous le
-régime de la protection, ils sont allés exclusivement au coutelier, et
-je crois qu'on pourrait défier le génie de la prohibition lui-même
-d'ébranler cette vérité.
-
-Ainsi, voilà le franc gagné une fois par le coutelier et perdu une
-fois par le libraire.
-
-Reste à examiner votre propre situation, vous acheteur, vous
-consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous
-aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis
-que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mêmes 3 fr. qu'un couteau et
-pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume,
-soit l'équivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est
-compensée par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison
-de dire que ce franc, gagné une fois, est perdu deux fois.
-
-Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit à cela? car il est bon que vous
-connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compensée par le
-profit du coutelier, ou, en termes généraux, que la perte du
-consommateur est compensée par le profit du producteur.
-
-Votre sagacité aura bien vite découvert que la mystification ici
-consiste à laisser dans l'ombre le fait déjà établi que le profit d'un
-producteur, le coutelier, est balancé par la perte d'un autre
-producteur, le libraire; et que votre franc, par cela même qu'il a été
-encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait
-fait, la librairie.
-
-Après tout, comme il s'agit de sommes égales, qu'on établisse, si on
-le préfère, la compensation entre le producteur et le consommateur,
-peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse
-pas reparaître deux fois le même gain pour l'opposer alternativement à
-deux pertes bien distinctes.
-
-On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut
-guère la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit
-couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire
-observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes
-algébriques, qu'ils représentent la vie, la substance des peuples; et
-c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui
-généralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage.
-
-On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à
-la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le
-franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le
-ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté,
-la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un
-régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour
-éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à
-ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3
-francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et
-dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut
-jamais affecter notre calcul[91].
-
-[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº
-48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V,
-indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes,
-contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note
-de l'éditeur._)]
-
-Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir
-argumenter de l'importance relative des deux industries comparées,
-disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il
-est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre
-d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble
-de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il
-m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans
-mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de
-cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et
-de dignité.
-
-Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème
-l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi
-d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit:
-La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure
-suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être
-à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra
-changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain
-aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que
-la protection protégera.
-
-Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger
-l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La
-réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux
-pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges.
-Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que
-le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un
-remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier
-surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le
-marché d'un franc pour le consommateur surtaxé?
-
-Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la
-démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la
-peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité
-scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes.
-
-Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence
-étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les
-colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où
-est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du
-gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français
-qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la
-rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche
-pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux
-antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de
-Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins
-s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants
-pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement
-et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce
-monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements
-de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous?
-D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette
-équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre
-patriotisme[92].
-
-[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le
-chap. X.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-59.--LA PEUR D'UN MOT.
-
-I
-
-UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de
-courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon,
-ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier
-par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche
-d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!)
-
-L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment
-pouvez-vous prononcer ce gros mot?
-
---Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous?
-
---Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un
-gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui
-peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix
-sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule.
-
---Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit?
-
---Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que
-la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve
-récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et
-le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra
-asiatique.
-
---À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont
-on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.
-
---Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le
-_libre-échange_.
-
---Mon ami, c'est l'_échange libre_.
-
---Ah! bah! rien que cela?
-
---Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre
-nous.
-
---Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et
-bonnet blanc?
-
---Exactement.
-
---Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si
-c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore
-peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que
-vous me dites?
-
---C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière
-entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres
-qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques.
-Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.
-
---En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je
-vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père.
-
---Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_
-pour un dragon à trois têtes?
-
---Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à
-l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que
-c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse.
-
---Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et
-qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme
-votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93].
-
-[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)]
-
---En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de
-faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du
-gros monsieur?
-
---Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans
-vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.
-
---Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose?
-
---Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but?
-
---De gagner quelques écus.
-
---Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous?
-
---Je cesserais de faire des souliers.
-
---Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus?
-
---Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je
-puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un
-paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de
-belles robes pour ma femme[94].
-
-[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.]
-
---Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour
-abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du
-pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce
-pain, ce vin, ce paroissien, ces robes?
-
---Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie
-entière ne suffirait pas.
-
---Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir
-mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95].
-
---C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de
-tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des
-meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par
-exemple.
-
---Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des
-souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire
-toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le
-meilleur parti possible.
-
---J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui
-me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris
-seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je
-ferais joliment la loi à la pratique.
-
---Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un
-laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient
-joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est
-votre intérêt?
-
---Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la
-subissent comme moi.
-
---Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant...
-
---Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin.
-
---Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât
-d'aller à lui?
-
---Je le traiterais de...
-
---Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien?
-
---Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la
-concurrence, puisque je la subis.
-
---Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut
-toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs.
-
---Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire
-plus malhonnête homme qu'un fripon.
-
---Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la
-concurrence doit être la loi de tous ou de personne?
-
---Justement.
-
---Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le
-monde?
-
---Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque
-métier.
-
---Donc, il faut n'y soustraire personne.
-
---Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander,
-troquer, échanger,--honnêtement néanmoins.
-
---Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_.
-
---Pas plus malin que cela?
-
---Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.)
-
---En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre
-libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique
-qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît.
-
---C'est ce qu'il nous reste à voir.
-
-
-II
-
---Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable
-s'appelle votre métier?
-
---Vous voulez dire _économiste_.
-
---Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte
-plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des
-gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous
-faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre
-un quart de journée, avec vos échanges.
-
---Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu!
-le bel habit! L'étoffe en est moelleuse. Où l'avez-vous prise?
-
---Chez le marchand.
-
---Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée?
-
---De la fabrique, sans doute.
-
---Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous
-pas allé vous-même à la fabrique?
-
---C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et
-n'ai pas le temps de m'en informer.
-
---Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des
-parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de
-se faire payer leurs services.
-
---Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le
-drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le
-vendent; quel droit ont-ils de bénéficier?
-
---Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap
-à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres.
-
---Comme je lis quelquefois la _Démocratie pacifique_, j'ai pris en
-horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces
-accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent
-essayé de m'en passer.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal
-tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas,
-ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir;
-j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps
-perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle
-veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96].
-
-[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne
-voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]
-
---Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par
-l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de
-quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous
-chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous
-les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.
-
---Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent.
-
---D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient
-payés de leur temps et de leurs soins?
-
---Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop.
-
---Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi
-concurrence entre eux?
-
---Ah! je n'y pensais pas.
-
---Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement
-libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le
-savoir.
-
---Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres?
-
---Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché
-où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où
-elles sont chères.
-
---C'est une horrible injustice qu'on leur fait là!
-
---Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils
-ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché.
-
---Contez-moi cela, je vous prie.
-
---Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en
-Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement
-là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait.
-Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon,
-contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire
-une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à
-la frontière un douanier qui lui crierait: _Défendu!_ Donc le marchand
-s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers,
-parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de
-drap français.
-
---Voyez la ruse! Et qui a aposté là ce douanier?
-
---Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français?
-
---Et quelle est sa raison?
-
---C'est qu'il n'aime pas la concurrence.
-
---Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la
-subisse.
-
---C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres.
-
---Je pensais que cela regardait les marchands.
-
---Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez
-quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.
-
---C'est fâcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit?
-
---La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez;
-pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre,
-en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que
-vous pourriez avoir pour deux.
-
---Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce
-que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont
-des étrangers.
-
---C'est vrai.
-
---Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote
-comme tous les diables.
-
---À votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui
-perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français!
-
---Je m'en vante!
-
---Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous
-ou pour personne?
-
---Ce serait de toute justice.
-
---Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre
-concurrent.
-
---Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte!
-
---Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos
-fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand,
-pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et
-du drap belge?
-
---Que faut-il donc faire?
-
---D'abord, n'avoir pas peur du _libre-échange_.
-
---Dites l'_échange libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite?
-
---Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection
-pour tous.
-
---Et comment diable voulez-vous que la douane protége un avocat, un
-médecin, un artiste, un pauvre ouvrier?
-
---C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger
-personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement
-grever les achats de l'autre[97].
-
-[Note 97: V. la fin du nº 43, pages 244 et 245, et le nº 53, page
-359.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-
-60.--MIDI À QUATORZE HEURES.
-
-(Ébauche inédite.)
-
- ..... 1847.
-
-On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et
-de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la
-persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une
-explication simple.
-
---Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il?
-
---De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal
-administrés, répond-elle.
-
---Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le
-traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché,
-l'épuisement du numéraire, etc.
-
-Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a
-beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il?
-
---Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail
-on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des
-commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin
-des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus
-à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux;
-et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut
-consacrer à satisfaire ses besoins réels.
-
---Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont
-les colonies qui enrichissent l'Angleterre.
-
---Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle
-travaillât beaucoup.
-
---Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche.
-
---C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà
-pourquoi le travail n'a pas sa récompense.
-
---Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les
-colonies pour tributaires.
-
---C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et
-c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir,
-instruire et moraliser le travailleur.
-
---Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon
-vous, il doit s'enrichir.
-
---C'est probable.
-
---Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là.
-
---Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et
-prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en
-fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe,
-fortifications, parades militaires?
-
---Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations...
-Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à
-discrétion?...
-
---Sans doute que la récolte a manqué.
-
---C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre?
-D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors?
-
---Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent.
-
---C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la
-production des aliments au dedans?
-
---Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien
-choisir entre s'en passer ou en faire venir.
-
---Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous
-suggérer à l'État une meilleure solution du problème?...
-
-Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits
-les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller
-chercher _midi à quatorze heures_.
-
-Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres,
-effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une
-complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui
-gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une
-simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de
-les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce
-qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui
-montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la
-sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la
-dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la
-propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce
-n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble
-des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible
-que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la
-chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier.
-
- On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé;
-
-mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en
-ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et
-transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil
-scientifique.»
-
-Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance
-collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance
-individuels.
-
-Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer
-Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution.
-
- S'agit-il de comparer la liberté à la restriction?
- De savoir ce que c'est que travail et capital?
- De rechercher si l'un opprime l'autre?
- D'apprécier les effets des machines?
- De décider entre le luxe et l'épargne?
- De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer?
- Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut?
-
-Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le
-mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y
-apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition
-de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons
-poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales
-dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en
-germe.
-
-Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode.
-
---Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles
-se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde
-et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce
-qu'elle produit.
-
---Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île
-du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer
-de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un
-moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une
-cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de
-ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large
-ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à
-donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments.
-Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger.
-
---Que concluez-vous de là?
-
---Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_,
-ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on
-coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu
-disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un
-profit.
-
---En est-il de même dans la société?
-
---Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme
-ceux d'un homme, sont indéfinis.
-
---Et s'ils n'étaient pas indéfinis?
-
---En ce cas, le profit se traduirait en loisirs.
-
---Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'état social, une
-nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage.
-
---Momentanément certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du
-travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de
-voir que la machine ne peut mettre une certaine quantité de travail
-_en disponibilité_, sans mettre aussi _en disponibilité_ une quantité
-correspondante de rémunération.
-
---Comment cela?
-
---Supposez que Robinson, au lieu d'être seul, vive au sein d'une
-société et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant inventé
-le filet, il continue à vendre le poisson au même prix, chacun,
-excepté lui, aura pour s'en procurer à faire le même travail
-qu'auparavant. S'il le vend à meilleur marché, tous les acheteurs
-réaliseront une épargne qui ira provoquer et rémunérer du travail[98].
-
-[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et
-ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]
-
- * * * * *
-
---Vous venez de parler d'épargne. Oseriez-vous dire que le luxe des
-riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers?
-
---Retournons à l'île de Robinson, pour nous faire une idée juste du
-luxe. Nous y voici; que voyez-vous?
-
---Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour
-satisfaire sa faim; il tient à la variété des mets, donne à son
-appétit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe à changer
-tous les jours la forme et la couleur de ses vêtements.
-
---Par là il se crée du travail. En est-il réellement plus riche?
-
---Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se
-rouillent et sa case se délabre..
-
---Règle générale bien simple et bien méconnue: chaque travail donne un
-résultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe à contenter des
-fantaisies puériles ne peut satisfaire des besoins plus réels et d'un
-ordre plus élevé.
-
---Est-ce qu'il en est de même dans la société?
-
---Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le goût des modes et
-des spectacles ne peut être consacré à ses chemins de fer ou à son
-instruction.
-
---Si les goûts de ce peuple se tournaient vers l'étude et les voyages,
-que deviendraient les tailleurs et les comédiens?
-
---Professeurs et ingénieurs.
-
---Avec quoi la société payerait-elle plus de professeurs et
-d'ingénieurs?
-
---Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comédiens et aux modistes.
-
---Voulez-vous insinuer par là que, dans l'état social, les hommes
-doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir
-simplement au lieu de se décorer?
-
---Ce n'est pas ma pensée. Je dis que le travail qui est employé à une
-chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme
-à celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien
-que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le déplace.
-
- * * * * *
-
---Est-ce que nous pourrions étudier aussi le traité de Méthuen dans
-l'île du Désespoir?
-
---Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est
-occupé à se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie.
-Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger
-aussi, et son jardin réclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue
-aborde l'île. L'étranger qui en descend montre à Robinson des habits
-bien chauds et propose de les céder contre quelques légumes, en
-offrant de continuer à l'avenir ce marché. Robinson regarde d'abord si
-l'étranger est armé. Le voyant sans flèches ni tomahawk, il se dit:
-Après tout, il ne peut prétendre à rien que je n'y consente;
-examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il
-mettrait à les faire lui-même, et le compare au nombre d'heures qu'il
-devrait ajouter à son travail horticole pour satisfaire
-l'étranger.--S'il trouve que l'échange, en le laissant tout aussi bien
-nourri et vêtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilité_, il
-accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net,
-soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il
-croit le marché désavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce
-cas, qu'une force extérieure le lui interdise? Il sait se l'interdire
-lui-même.
-
-Revenant au traité de Méthuen, je dis: La nation portugaise ne prend
-aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantité donnée de
-travail lui donne en définitive, par ce procédé, plus de vin à la fois
-et plus de drap. Après tout, elle échange parce qu'elle _veut_
-échanger. Il n'était pas besoin d'un traité pour l'y décider.
-Remarquez même qu'un traité, dans le sens de l'échange, ne peut être
-que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il
-arrive à stipuler le libre-échange, il ne stipule plus rien du tout.
-Il se borne à laisser les parties stipuler pour elles-mêmes.--Le
-traité de Méthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcés de donner du
-vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du
-vin, _s'ils veulent_.
-
- * * * * *
-
---..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas?
-
---Pas encore.
-
---Je suis allé tout seul à l'île du Désespoir. Robinson est ruiné.
-
---En êtes-vous bien sûr?
-
---Il est ruiné, vous dis-je.
-
---Et depuis quand?
-
---Depuis qu'il donne des légumes contre des vêtements.
-
---Et pourquoi continue-t-il?
-
---Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire
-du voisinage?
-
---Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des légumes,
-mais ne l'y force pas.
-
---Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux à sa
-disposition, il est si habile à les préparer et à les coudre, en un
-mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de légumes, que Robinson
-ne résiste pas à la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas
-au-dessus de lui un _état_ qui dirigerait sa conduite.
-
---Que pourrait faire l'État en cette occurrence?
-
---Prohiber l'échange.
-
---En ce cas, Robinson ferait ses vêtements comme autrefois. Qui l'en
-empêche, si c'est son avantage?
-
---Il a essayé; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les
-légumes qu'on lui demande en retour. Et voilà pourquoi il persiste à
-échanger. Vraiment, à défaut d'un _État_, qui n'a pas besoin de
-raisonner lui, et procède par voie d'injonctions, ne pourrions-nous
-pas envoyer au pauvre Robinson un numéro du _Moniteur industriel_ pour
-lui ouvrir les yeux?
-
---Mais d'après ce que vous me dites, il doit être plus riche qu'avant.
-
---Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantité
-toujours plus grande de vêtements contre une quantité de légumes qui
-reste la même?
-
---C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour
-Robinson.
-
---Il est ruiné, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prétendez pas
-raisonner contre un fait.
-
---Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc
-ensemble un voyage dans l'île..... Mais que vois-je! Pourquoi me
-cachiez-vous cette circonstance?
-
---Laquelle?
-
---Voyez donc comme Robinson est changé! Il est devenu paresseux,
-indolent, désordonné. Au lieu de bien employer les heures que son
-marché mettait à sa disposition, il dissipe ces heures-là et les
-autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vêtements ni
-légumes; il gaspille ou détruit ses anciens ouvrages. S'il est ruiné,
-qu'allez-vous chercher une autre explication?
-
---Oui; mais le Portugal?
-
---Le Portugal est-il paresseux?
-
---Il l'est, je n'en saurais disconvenir.
-
---Est-il désordonné?
-
---À un degré incontestable.
-
---Se fait-il la guerre à lui-même? Nourrit-il des factions, des
-sinécures, des abus?
-
---Les factions le déchirent, les sinécures y pullulent, et c'est la
-terre des abus.
-
---Alors sa misère s'explique comme celle de Robinson.
-
---C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur
-industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui
-qui expliquerait la misère par le désordre et la paresse. Prenez donc
-la peine d'étudier la science économique pour en venir là[99]!...
-
-[Note 99: V. ci-dessus, le nº 39, page 219.]
-
-
-61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE.
-
-(Ébauche inédite.)
-
- ..... 1847.
-
-Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui
-représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en
-face de la demi-tasse et du petit verre.
-
-Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle
-des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres,
-ayant trouvé ceux-là tout faits.
-
-Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête
-comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de
-nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la
-peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre
-la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_.
-
-On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre
-des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un
-sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par
-les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et
-par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien
-vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en
-sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que
-j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100].
-
-[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui
-puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il
-n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une
-répugnance et de pondérer un désir.
-
-Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me
-regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut
-l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il
-n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la
-même appréciation.
-
- * * * * *
-
-Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à
-celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la
-récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense
-de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la
-peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre
-cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui.
-
-Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort
-qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la
-liberté.
-
-Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties
-contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une
-récompense trop petite.
-
-De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un
-_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels
-sont entièrement perdus pour l'humanité.
-
-Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme
-et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour
-avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc;
-l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les
-tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les
-lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité
-de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion
-de l'effort à la récompense.
-
- * * * * *
-
-Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que
-la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un
-autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux
-choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce
-n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou
-moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et
-de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes
-entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt
-du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.»
-Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès
-de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès
-de ses efforts.
-
-[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des
-pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement
-de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La
-législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à
-la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des
-besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts.
-
- * * * * *
-
-Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre,
-il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout
-effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant
-pas, il faut se confier à la LIBERTÉ.
-
-Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus,
-elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la
-plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet
-spécial, la plus grande consommation possible.
-
-En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais
-contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de
-ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition.
-
-Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le
-fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à
-accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour
-moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par
-l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je
-voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il
-m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de
-très-légers à la place.
-
-Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au
-résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et
-admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque
-chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et
-déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité.
-
-En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres
-profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a
-compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui.
-
-Ceci mérite d'être brièvement expliqué.
-
-Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais
-suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci:
-
-Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients
-qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter.
-À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour
-le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un
-accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux
-pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par
-voie d'exemples.
-
-Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les
-paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire
-une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif,
-et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches
-par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire
-l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne
-plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur
-économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que
-l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand
-j'en ai besoin[102].
-
-[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Autre exemple, en sens inverse.
-
-On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une
-avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le
-remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance
-longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa
-vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte;
-et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses
-calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux
-infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément
-recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la
-longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que
-le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout
-d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera
-arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les
-vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103].
-
-[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est
-l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui
-a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout
-leur cycle funeste.
-
-De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la
-longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les
-inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si
-ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les
-mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi
-le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et
-l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui.
-
-Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et
-cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par
-cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au
-contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive.
-
-L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de
-l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il
-recueille la récompense.
-
-On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
-
-Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que
-le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir
-souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre.
-
-Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela
-que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute
-injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant
-rançonner le consommateur, se rançonne lui-même.
-
-Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas
-compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une
-part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de
-l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout
-lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à
-déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale
-sous prétexte d'accroître le travail général.
-
-En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous
-consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si
-vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il
-n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est
-jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions...
-
-
-62.--REMONTRANCE.
-
- Auch, le 30 Août 1847.
-
-MES CHERS COLLABORATEURS,
-
-Quand la fatigue ou le défaut de véhicules me retient dans une ville,
-je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les
-monuments, les églises, les promenades et les musées.
-
-Aujourd'hui je suis allé voir la statue érigée à M. d'Étigny,
-intendant de la généralité d'Auch, par la reconnaissance éclairée des
-bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce
-grand homme, a sillonné de magnifiques routes la province confiée à
-ses soins. Sa mémoire en est bénie; mais il n'en fut pas ainsi de sa
-personne, car il éprouva une opposition qui ne se manifesta pas
-toujours en doléances verbales ou écrites. On raconte qu'il fut bien
-souvent réduit, dans les ateliers, à faire usage de la force
-extraordinaire dont la nature l'avait doué. Il disait aux habitants
-des campagnes: «Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront.»
-Quelques jours avant sa mort, il écrivait à M. le contrôleur général
-ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: «Je
-me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grâce de leur
-pardonner, car ils ne connaissent pas encore la pureté de mes
-intentions.»
-
-M. d'Étigny est représenté tenant un rouleau de papier à la main
-droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que
-l'un de ces rouleaux est le plan du réseau de routes dont il a doté le
-pays. Mais à quoi peut faire allusion le second rouleau? À force de
-frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE.
-Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutôt pour
-donner aux hommes une salutaire leçon, avait voulu perpétuer le
-souvenir de l'opposition que ce pays avait faite à la création des
-routes, j'ai couru aux archives de la bibliothèque, et j'y ai
-découvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire
-allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction
-fidèle, pour l'édification du _Moniteur industriel_ et du comité
-protectionniste. Hélas! ils n'ont rien inventé. Leurs doctrines
-florissaient ici il y a près d'un siècle.
-
- Remontrance.
-
- «MONSEIGNEUR,
-
- «Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch ont entendu
- parler du projet que vous auriez conçu d'ouvrir, dans toutes les
- directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux
- remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position
- où vous allez les réduire.
-
- «Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la généralité
- d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre
- ruine certaine que vous méditez. Nous allons être _inondés_ de
- toutes sortes de denrées. Que voulez-vous que devienne notre
- _travail national_ devant l'_invasion_ de produits étrangers que
- vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui,
- des montagnes et des précipices infranchissables nous
- _protégent_. Notre travail s'est développé à l'abri de cette
- _protection_. Nous n'exportons guère, mais, notre marché au moins
- nous est _réservé_ et _assuré_.--Et vous voulez le livrer à
- l'avide étranger! Ne nous parlez pas de notre activité, de notre
- énergie, de notre intelligence, de la fertilité de nos terres.
- Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et à tous égards
- d'une infériorité désespérante. Remarquez, en effet, que si la
- nature nous a favorisés d'une terre et d'un climat qui admettent
- une grande variété de produits, il n'en est aucun pour lequel un
- des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables.
- Pouvons-nous lutter pour la culture du blé avec les plaines de la
- Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'élève du
- bétail avec les Pyrénées? pour la production de la laine avec les
- Landes de Gascogne, où le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien
- que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contrées,
- nous aurons à subir un déluge de vin, de blé, de viande et de
- laines. _Ces choses-là sont bien de la richesse; mais c'est à la
- condition qu'elles soient le produit du travail national. Si
- elles étaient le produit du travail étranger, le travail national
- périrait et la richesse avec lui_[104].
-
- «Monseigneur, ne veuillons point être plus sages que nos pères.
- Loin de créer pour les denrées de nouvelles voies de circulation,
- ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils
- ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontières pour
- repousser la concurrence du perfide étranger. Quelle
- inconséquence ne serait-ce pas à nous de favoriser cette
- concurrence?
-
- «Ne veuillons pas être plus sages que la nature. Elle a placé des
- montagnes et des précipices entre les diverses agglomérations
- d'hommes, afin que chacune pût travailler paisiblement à l'abri
- de toute rivalité extérieure. Percer ces montagnes, combler ces
- précipices, c'est faire un mal analogue et même identique à celui
- qui résulterait de la suppression des douanes. Qui sait même si
- votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette
- funeste pensée dans la tête de quelque théoricien! Prenez-y
- garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous
- admettez que la facilité des communications est bonne en
- elle-même, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes à
- quelques égards, elle leur confère, dans l'ensemble, plus
- d'avantages que d'inconvénients, si vous admettez cela, c'en est
- fait du beau système de M. Colbert. Or, nous vous mettons au défi
- de prouver que vos projets de routes soient fondés sur autre
- chose que sur cette absurde supposition.
-
- «Monseigneur, nous ne sommes point des théoriciens, des hommes à
- principes; nous n'avons pas de prétention au génie. Mais nous
- parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays à
- toutes les rivalités extérieures, si vous facilitez ainsi
- l'_invasion_ sur nos marchés du blé de la Garonne, du vin de
- Bordeaux, du lin du Béarn, de la laine des Landes, des boeufs des
- Pyrénées, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera
- notre numéraire, comment s'éteindra notre travail, comment se
- tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos
- propriétés.--Et quant aux compensations que vous nous promettez,
- elles sont, permettez-nous de le dire, fort problématiques; il
- faut se creuser la tête pour les apercevoir.
-
- «Nous osons donc espérer que vous laisserez la généralité d'Auch
- dans l'heureux isolement où elle est; car, si nous succombons
- dans cette lutte contre des rêveurs, qui veulent fonder la
- facilité du commerce, nous prévoyons bien que nos fils auront à
- soutenir une autre lutte contre d'autres rêveurs qui voudront
- fonder aussi la liberté du commerce.
-
-[Note 104: Soixante-dix ans après, M. de Saint-Cricq a reproduit
-textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre
-les communications.]
-
-
-63.--LE MAIRE D'ÉNIOS.
-
- 6 Février 1848.
-
-C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère...
-Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios.
-
-Énios est une commune de Béarn placée.....
-
-Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le
-Maire.
-
-Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir
-l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter.
-
-Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne,
-vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez
-dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable
-intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la
-scène ou la scène avant le héros.
-
-Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le
-temps qui doit avoir la priorité.
-
-Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte.....
-
-Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière.
-
-Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et
-escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle),
-malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni
-_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_.
-
-Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un
-_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque.
-
-Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par
-un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du
-reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté
-au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_
-moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire.
-
-Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre
-bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le
-génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le
-conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une
-foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes,
-et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un
-voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là
-en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait
-pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on
-commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de
-manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment,
-quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour
-y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je
-ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par
-conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon?
-Apprendrais-je rien à personne?
-
-Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description
-du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses
-garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du
-style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On
-balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est
-un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins
-son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer
-aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant
-dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien
-vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être
-du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût!
-
-C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès
-que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne.
-En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur
-disposition que deux ou trois petites colonnes de journal.
-
-Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et,
-d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et
-les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau.
-
-L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_
-donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux
-fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de
-la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible
-abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques
-épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le
-prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il
-avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons,
-dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un
-mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un
-acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur
-industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village.
-
-Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas
-un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha.
-
-Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus
-_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers.
-
-«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne
-discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est
-ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin
-d'être mené à la baguette.»
-
-Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il
-mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_
-dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond
-le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste
-deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui,
-ailleurs, mais...
-
- Dans le pays béarnois,
- Deux et deux font trois;
-
-et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations.
-
-Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes
-comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants,
-la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui
-n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et
-feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la
-liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,»
-répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,»
-répondait-il fièrement.
-
-Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil
-municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa
-chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il
-disait à l'appariteur:
-
-«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire.
-
---Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire.
-
---De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire.
-
---Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire.
-
---Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire.
-
---Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire.
-
---À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer.
-
---Oui, monsieur le Maire.
-
---Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le
-Maire.
-
---Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une
-plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de
-signer.--Oui, monsieur le Maire.
-
---Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet.
-Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.»
-
-Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité
-nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M.
-Viennet.
-
-Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il
-s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits;
-ils sont rares, mais il y en a.
-
-Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le
-théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et
-sans digressions.
-
-Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées
-des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre
-indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur
-qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur
-industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que
-dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu!
-s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_,
-_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle
-doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les
-hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des
-trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais
-souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de
-lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe
-aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des
-communes? Que diable, il faut être logique.
-
-Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité
-l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme
-un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de
-substituer travail _communal_ à travail _national_.
-
-Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être
-point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve
-qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est
-bien une) de la protection.
-
-La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il
-assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il
-discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage
-du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer
-ainsi:
-
-Pour sortir de la commune, _zéro par tête_.
-
-Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_.
-
-Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil
-municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en
-mentionnant les interruptions.
-
-«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu
-emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et
-principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution
-additionnelle.
-
-_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus?
-
---_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit
-avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est
-suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il
-ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront
-sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout.
-
-_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela?
-
---Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le
-_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les
-objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces
-termes:
-
-Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu
-plus cher aux cuisinières d'Énios?
-
---Cela m'irait, dit Jacques.
-
---Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver
-par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement
-fortune avec tes poules?
-
---C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean.
-
---Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage.
-Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur
-les bras. Pourquoi cela?
-
---Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est
-allé acheter des boeufs à la foire voisine.
-
---Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais
-bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de
-numéraire.
-
-Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous
-enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers.
-
-N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail
-_communal_?
-
-Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas
-quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces
-choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre
-travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole;
-mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de
-lutter _à armes égales_.
-
-_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en
-fait pas dans notre village.
-
---De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en
-retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est
-la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère
-nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos
-ardoises?
-
-_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne
-fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même
-travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en
-faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au
-contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en
-pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux
-procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au
-plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y
-ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la
-peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé
-ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous
-laisser la liberté du choix?»
-
-Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur
-industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y
-rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la
-question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à
-l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent,
-dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.»
-
-Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait
-beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la
-_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte
-contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la
-leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu
-parler de transition?
-
-Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité.
-Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi.
-
-Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le
-discours du premier magistrat d'Énios.
-
-N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à
-Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume
-l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt
-général?
-
-Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions
-administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait
-venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture.
-
-M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif
-protecteur_ du pont d'Énios.
-
-M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce
-noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en
-résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du
-monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut
-savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux
-protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du
-tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du
-pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du
-pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes.
-
-«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage
-d'entrer à Énios!
-
---Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France.
-
---C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_.
-
---Et le mien de protéger le travail _communal_.
-
---N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les
-fabriques françaises contre la concurrence étrangère?
-
---N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques
-d'Énios contre la concurrence du dehors?
-
---Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs,
-il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles
-industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le
-maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises;
-mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes.
-Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du
-travail.
-
---C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de
-vos mesures restrictives.
-
---Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les
-choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer
-isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des
-consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient
-toute l'utilité des restrictions.
-
---Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios?
-
---Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous
-voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la
-clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité
-de chaque industrie.
-
---C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils
-disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures
-qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui
-assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette
-clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la
-pointe.
-
---Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à
-vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal
-d'Énios.»
-
-Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant
-contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le
-chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité
-et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et
-iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il
-était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition
-du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution.
-
-En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton
-piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué
-notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions
-nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre
-délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère.
-Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits
-étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les
-repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas
-volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux
-de ne jamais rien acheter au dehors.
-
-Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il
-leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en
-plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent
-naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres.
-
-
-64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DÉFENSE DU TRAVAIL NATIONAL.
-
- 7 Novembre 1847.
-
-L'Espagne a aussi son association pour la défense du _travail
-national_.
-
-L'objet qu'elle a en vue est celui-ci:
-
-Étant donné un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les
-détourner des emplois où ils donneraient du profit, pour les lancer
-dans une direction où ils donneront de la perte, sauf, par une taxe
-déguisée, à reporter législativement cette perte sur le public.»
-
-En conséquence, cette société demande, entre autres choses,
-l'exclusion des produits français, non de ceux qui nous reviennent
-cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que
-nous pouvons livrer à bon marché. Plus même nous les offrons à prix
-réduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en défendre.
-
-Ceci m'inspire une réflexion que je soumets humblement au lecteur.
-
-Un des caractères de la Vérité, c'est l'Universalité.
-
-Veut-on reconnaître si une association est fondée sur un bon
-principe; il n'y a qu'à examiner si elle sympathise avec toutes
-celles, sous quelque degré de latitude que ce soit, qui ont adopté un
-principe identique.
-
-Telles sont les associations pour le libre-échange. Un de nos
-collègues peut aller à Madrid, à Lisbonne, à Londres, à New-York, à
-Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Florence et à Rome, même à Pékin; s'il
-y a dans ces villes des associations pour le libre-échange, il en sera
-certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire là,
-bien sûr de ne froisser ni les opinions, ni même les intérêts comme
-ces associations les comprennent. Entre les libre-échangistes de tous
-les pays, il y a, en cette matière, unité de foi.
-
-En est-il de même parmi les protectionnistes? Malgré la communauté des
-idées ou plutôt des arguments, lord Bentinck, venant de voter
-l'exclusion des bestiaux français, agissait-il conformément aux vues
-de nos éleveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie
-serait-il bien venu au comité de Rouen? Ceux qui soutiendront l'année
-prochaine l'_acte de navigation_ et les droits différentiels dans
-l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un
-membre du comité Odier soit introduit au sein de l'association
-espagnole pour la défense du _travail national_; que pourra-t-il dire?
-quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intérêts de son
-pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols
-d'ouvrir leurs ports et leurs frontières aux produits de nos
-manufactures? de ne pas s'en tenir à la fausse doctrine de la _balance
-du commerce_? de ne point considérer comme avantageuses les industries
-qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communauté? Leur
-dira-t-il que les faveurs douanières ne créent pas des capitaux et du
-travail, mais les déplacent seulement et d'une manière fâcheuse? Un
-tel abandon de principes et de dignité personnelle sera peut-être
-applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons
-qu'il fut beaucoup question, au comité de Rouen, il y a dix-huit mois,
-de l'opportunité de prêcher le libre-échange... en Espagne), mais à
-coup sûr il excitera la risée des auditeurs castillans. Mettant donc
-ses principes au-dessus de ses intérêts, voudra-t-il se montrer
-héroïque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les
-Espagnols en ces termes: «Vous faites bien d'exhausser les barrières
-qui nous séparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos
-offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de
-laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos
-machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfévrerie,
-notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre
-parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce
-sont toutes choses que vous devez faire vous-mêmes, quelque travail
-qu'elles exigent, et même d'autant plus qu'elles en exigent davantage.
-Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester à moitié chemin dans
-cette voie. Vous êtes bien bons de nous payer un _tribut_ de
-quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dépendance.
-Méfiez-vous de vos libre-échangistes. Ce sont des idéologues, des
-niais, des traîtres, etc.» Ce beau discours serait sans doute applaudi
-en Catalogne. Serait-il approuvé à Lille et à Rouen?
-
-Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers
-pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la même
-étiquette et professent en apparence les mêmes doctrines; et, pour
-comble de singularité, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un
-pays à l'autre, c'est avec les associations de libre-échange.
-
-La raison en est simple. C'est qu'elles veulent à la fois deux choses
-contradictoires: _des restrictions et des débouchés_. Donner et ne
-pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer,
-voilà le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit
-très-logiquement à avoir deux langages, non-seulement différents, mais
-opposés, l'un pour le pays, l'autre pour l'étranger, avec cette
-circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis
-des deux côtés, elles n'en seraient pas plus près de leur but.
-
-En effet, à ne considérer que les transactions de deux peuples, ce qui
-est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau
-navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche
-cargaison. Dites-moi, s'il vous plaît, quel nom il faut donner à ces
-marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas
-clair qu'elles sont à la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le
-peuple expéditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut
-être destinataire, aucun ne pourra être expéditeur; et il est
-infaillible que, dans l'ensemble, les _débouchés_ se restreignent
-juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on
-arrive à cette bizarre politique: ici, pour déterminer la cargaison à
-sortir, on lui confère une _prime_ aux dépens du public; là, pour
-l'empêcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dépens du public. Se
-peut-il concevoir une lutte plus insensée? Et qui restera vainqueur?
-Le peuple le plus disposé à payer la plus grosse prime ou la plus
-grosse taxe.
-
-Non, la vérité n'est pas dans cet amas de contradictions et
-d'antagonismes. Tout le système repose sur cette idée, que l'_échange_
-est une duperie pour la partie qui reçoit; et, outre que le mot même
-_échange_ contredit cette idée, puisqu'il implique qu'on reçoit des
-deux côtés, quel homme ne sent pas la position ridicule où il se place
-quand il ne peut tenir à l'étranger que ce langage: _Je vous conseille
-d'être dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-même de son propre
-conseil?
-
-Voici du reste un petit échantillon de la propagande protectionniste
-au dehors.
-
- Le pont de la Bidassoa.
-
-Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prétention
-d'enseigner aux nations l'économie politique. Il arriva devant la
-Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi
-nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il
-s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos à l'Océan; et,
-ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne
-vertébrale en parfaite coïncidence avec la ligne idéale qui sépare la
-France de l'Espagne, il commença ainsi:
-
-«Vous tous qui m'écoutez, vous désirez savoir quels sont les bons et
-les mauvais échanges. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien à
-vous apprendre à cet égard; car enfin, chacun de vous connaît ses
-intérêts, au moins autant que je les connais moi-même; mais l'intérêt
-est un signe trompeur, et je fais partie d'une association où l'on
-méprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre règle
-infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en
-marché avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parlé français,
-il vous répond en espagnol, ou _vice versâ_, n'allez pas plus loin,
-l'épreuve est faite, l'échange est de maligne nature.
-
-Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni français; nous parlons tous
-la même langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque.
-
---Malepeste! se dit intérieurement l'orateur, je ne m'attendais pas à
-l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une
-règle tout aussi aisée: Ceux d'entre vous qui sont nés de ce côté-ci
-de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent échanger, sans inconvénient,
-avec tout le pays qui s'étend à ma droite jusqu'aux colonnes
-d'Hercule, et pas au delà; et ceux qui sont nés de ce côté (montrant
-la France) peuvent échanger à leur aise dans toute la région qui se
-développe à ma gauche, jusqu'à cette autre ligne idéale qui passe
-entre Blanc-Misseron et Quiévrain... mais pas plus loin. Les échanges
-ainsi faits vous enrichiront. Quant à ceux que vous feriez par-dessus
-la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en
-apercevoir.
-
-Une autre voix.--Si les échanges qui se font par-dessus la Nivelle,
-qui est à deux lieues d'ici, sont bons, comment les échanges qui se
-font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils être mauvais? Les eaux de la
-Bidassoa dégagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les échanges
-au passage?
-
---Vous êtes bien curieux, répondit le professeur; beau Basque, mon
-ami, vous devez me croire sur parole.
-
-Cependant notre homme, ayant réfléchi sur la doctrine qu'il venait
-d'émettre, se dit en lui-même: «Je n'ai fait encore que la moitié des
-affaires de mon pays.» Ayant donc demandé du silence, il reprit son
-discours en ces termes:
-
-«Ne croyez pas que je sois un homme _à principes_ et que ce que je
-viens de vous dire soit _un système_. Le ciel m'en préserve! Mon
-arrangement commercial est si peu _théorique_, si naturel, si conforme
-à votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que
-l'on vous y soumettra aisément à grands coups de baïonnette. Les
-utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les échanges sont
-bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine,
-toute moderne, importée d'Angleterre, et à laquelle les hommes se
-laisseraient aller tout naturellement si la force armée n'y mettait
-bon ordre.
-
-«Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous
-dirai que ma pensée n'est pas de condamner toutes les transactions
-que vous pourriez être tentés de faire d'une rive à l'autre de la
-Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont,
-pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce côté-ci (montrant la France),
-et VIDES de ce côté-là (montrant l'Espagne). Par cet ingénieux
-arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous
-recevrez sans donner, et vous, Français, parce que vous donnerez sans
-recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un système.»
-
-Les Basques ont la tête dure. On a beau leur répéter: Ceci n'est pas
-un système, une théorie, une utopie, un principe; ces précautions
-oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est
-inintelligible. Aussi, malgré les beaux conseils du professeur, quand
-on le leur permet (et même quelquefois quand on ne le leur permet
-pas), ils échangent selon l'ancienne méthode (qu'on dit nouvelle),
-c'est-à-dire comme échangeaient leurs pères, et quand ils ne le
-peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant
-ils sont aveugles!
-
-
-65.--L'INDISCRET.
-
- 12 Décembre 1847.
-
-_Protection à l'industrie nationale! Protection au travail national!_
-Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour
-décrier une si belle et bonne chose.
-
---Oui, certes, si nous étions bien convaincus que la protection, telle
-que l'a décrétée la Chambre du double vote, a augmenté le bien-être de
-tous les Français, nous compris; si nous pensions que l'urne de la
-Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opéré
-le miracle de la multiplication des aliments, des vêtements, des
-moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de
-tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait à nous ineptie
-et perversité à réclamer le libre-échange.
-
-Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh!
-Messieurs, démontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne
-sont pas faites aux dépens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du
-bien à tout le monde, au propriétaire, au fermier, au négociant, au
-manufacturier, à l'artisan, à l'ouvrier, au médecin, à l'avocat, au
-fonctionnaire, au prêtre, à l'écrivain, à l'artiste, prouvez-nous
-cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannière;
-car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore.
-
-Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par
-caprice et par étourderie que je me suis engagé dans la lutte, je vous
-vais conter mon histoire.
-
-Après avoir fait d'immenses lectures, profondément médité, recueilli
-de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les
-fluctuations du marché de mon village, entretenu avec de nombreux
-négociants une active correspondance, j'étais enfin parvenu à la
-connaissance de ce phénomène:
-
-QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'ÉLÈVE.
-
-D'où j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette
-conséquence:
-
-LE PRIX S'ÉLÈVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE.
-
-Fort de cette découverte, qui me vaudra au moins autant de célébrité
-que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La propriété, c'est
-le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et
-entrai en campagne.
-
-Je me présentai d'abord chez un riche propriétaire et lui dis:
-
---Monsieur, faites-moi la grâce de me dire pourquoi vous tenez tant à
-la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement
-aux céréales?
-
---Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre
-mon blé.
-
---Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du blé a
-été, en moyenne, plus élevé en France, grâce à cette loi, qu'il ne
-l'eût été sans elle?
-
---Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas.
-
-Et si le prix du blé a été plus élevé, il faut qu'il n'y ait pas en
-autant de blé en France, sous cette loi que sans cette loi; car si
-elle n'eût pas affecté la quantité, elle n'aurait pas affecté le prix.
-
---Cela va sans dire.
-
-Je tirai alors de ma poche un _mémorandum_ où j'écrivis ces paroles:
-
-«De l'aveu du propriétaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe,
-il y a eu, en définitive, MOINS DE BLÉ en France qu'il n'y en aurait
-eu sans la loi.»
-
-De là je me rendis chez un éleveur de boeufs.
-
---Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous
-tenez à la restriction qui a été mise à l'entrée des boeufs étrangers
-par la _Chambre du double vote_?
-
---C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs à un prix plus élevé.
-
---Mais si le prix des boeufs est plus élevé à cause de cette
-restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs
-vendus, tués et mangés dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y
-en aurait eu sans la restriction?
-
---Belle question! nous n'avons voté la restriction que pour cela.
-
-J'écrivis sur mon _mémorandum_ ces mots:
-
-«De l'aveu de l'éleveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la
-restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en
-aurait eu sans la restriction.»
-
-De là je courus chez un maître de forges.
-
---Monsieur, ayez l'extrême obligeance de me dire pourquoi vous
-défendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_
-a accordée au fer?
-
---Parce que, grâce à elle, je vends mon fer à plus haut prix.
-
---Mais alors, grâce à elle aussi, il y a moins de fer en France que si
-elle ne s'en était pas mêlée; car si la quantité de fer offerte était
-égale ou supérieure, comment le prix pourrait-il être plus élevé?
-
---Il coule de source que la quantité est moindre, puisque cette loi a
-eu précisément pour but de prévenir l'_invasion_.
-
-Et j'écrivis sur mes tablettes:
-
-«De l'aveu du maître de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu
-MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la liberté.»
-
-Voici qui commence à s'éclaircir, me dis-je; et je courus chez un
-marchand de drap.
-
---Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a
-vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous étiez, a
-voté l'exclusion absolue du drap étranger. Quel a pu être son motif et
-le vôtre?
-
---Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de
-mon drap et fasse plus vite fortune?
-
---Je m'en doute. Mais êtes-vous bien sûr d'avoir réussi? Est-il
-certain que le prix du drap ait été, pendant ce temps, plus élevé que
-si la loi eût été rejetée?
-
---Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France eût
-été inondée de drap, et le prix se serait avili; ce qui eût été un
-malheur effroyable.
-
---Je ne cherche pas encore si c'eût été un malheur; mais, quoi qu'il
-en soit, vous convenez que le résultat de la loi a été de faire qu'il
-y ait eu moins de drap en France?
-
---Cela a été non-seulement le résultat de la loi, mais son but.
-
---Fort bien, dis-je; et j'écrivis sur mon calepin:
-
-«De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE
-DRAP en France à cause de la prohibition.»
-
-Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de détails sur
-ce curieux voyage d'exploration économique.
-
-Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur
-marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un
-potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines,
-d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la même
-réponse.
-
-Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je
-ne puis mieux faire que de les publier ici.
-
-«Depuis vingt-sept ans, grâce aux lois imposées au pays par la Chambre
-du double vote, il y a eu en France:
-
- Moins de blé;
- Moins de viande;
- Moins de laine;
- Moins de houille;
- Moins de bougies;
- Moins de fer;
- Moins d'acier;
- Moins de machines;
- Moins de charrues;
- Moins d'outils;
- Moins de draps;
- Moins de toiles;
- Moins de fils;
- Moins de calicot;
- Moins de sel;
- Moins de sucre;
-
-Et moins de toutes les choses qui servent à nourrir, vêtir, loger,
-meubler, chauffer, éclairer et fortifier les hommes.»
-
-Par le grand Dieu du ciel, m'écriai-je, puisqu'il en est ainsi, LA
-FRANCE A ÉTÉ MOINS RICHE.
-
-En mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la
-mémoire de mon père, de ma mère et de mes soeurs, par mon salut
-éternel, par tout ce qu'il y a de cher, de précieux, de sacré et de
-saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion était
-juste.
-
-Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai à
-raisonner sur ces matières, mais je renoncerai à raisonner sur quoi
-que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si
-je n'en puis avoir en celui-là?
-
- 19 Décembre 1847.
-
-«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur...
-
---Je ne me rappelle absolument rien.
-
---Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire
-de cette mémorable campagne!
-
---Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention
-bien _indiscrète_.
-
---Je vais donc recommencer.
-
---Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion.
-
---Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit
-intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.
-
---Résumez-vous.
-
---Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination
-économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de
-tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois
-restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de
-fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses
-qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.»
-
---Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel
-avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la
-_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en
-les raréfiant.
-
---D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les
-produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été
-manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont
-raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée,
-chauffée et sucrée.
-
-Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne.
-Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les
-yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur.
-
-Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr
-que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du
-double vote aient réussi?
-
---Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous
-pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche?
-
---C'est assez vraisemblable.
-
---Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux
-je vends ma récolte?
-
---C'est encore vraisemblable.
-
---_Ergo_.....
-
---C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes
-doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que
-pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a
-voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce
-calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites
-soit en votre faveur?
-
---Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de
-gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de
-leurs intérêts.
-
---En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures
-restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de
-gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous
-vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc.
-
---Cela va sans dire.
-
---En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération:
-Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin...
-
---Indiscret calepin!
-
---Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger.
-Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été
-réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas
-possible que ce décroissement de consommation et de demande ait
-affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois
-cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette
-circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de
-forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne
-tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de
-l'opération?
-
---Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_.
-Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos
-généralités ne m'en feront pas démordre.
-
-L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le
-fabricant de drap.
-
---Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour
-exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet?
-
---Je demanderais pour lui une place à Bicêtre.
-
---Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit,
-ruinerait sa clientèle?
-
---Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte.
-
---Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin.
-Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte
-clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double
-vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût
-été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le
-monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les
-consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a
-aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte
-proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement
-vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise?
-
---Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le
-monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au
-point que ma perte surpasse mon bénéfice.
-
---Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie,
-non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate
-ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier,
-du sucre, du coton, etc.
-
---Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes
-affaires, que ma clientèle fasse les siennes.
-
---C'est ce que je vais lui conseiller.
-
-Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je
-me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me
-dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils
-font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux.
-J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs,
-professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers,
-charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers,
-meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe
-innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras.
-
-Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe
-d'ouvriers.
-
---Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter
-un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés
-eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la
-Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois.
-
-_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous?
-
---Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est
-certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_
-affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les
-_non-protégés_.
-
-_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande?
-
---Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_,
-tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des
-richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils
-prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des
-_non-protégés_ doit être double.
-
-_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous?
-
---Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de
-chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la
-richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part
-qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de
-500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le
-total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés
-affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois,
-ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au
-lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font
-perdre 3.
-
-_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts?
-
---Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire
-comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une
-part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement
-de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés
-s'attribuent.
-
-_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse
-des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_?
-
---Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se
-répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux
-_protégés_, mais je n'ai pas réussi.
-
-_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée
-directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet.
-
---Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours
-de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la
-richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle
-des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi
-réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à
-des hommes si désintéressés le soin de faire les lois.
-
-_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate?
-
---Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la
-propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous,
-justice pour tous, et paix entre tous.
-
---Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient
-contre vous?
-
---Je n'en sais rien.
-
---Oh! ils vous habillent de la belle façon!
-
---Et que peuvent-ils dire?
-
---Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que
-vous avez raison _en principe_.
-
---Qu'entendent-ils par là?
-
---Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la
-restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse
-générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement,
-comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui
-nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en
-instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon
-que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions
-et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe
-de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés,
-éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec
-impatience[105].
-
---Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la
-souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre?
-
---Ils font à ce sujet des raisonnements admirables.
-
---En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire.
-
-[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)]
-
-
-66.--LE SUCRE ANTÉDILUVIEN.
-
- 13 Février 1818.
-
-On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art
-de le fabriquer a pu se perdre au déluge; mais il était connu avant ce
-cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouvé
-dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant
-polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet
-intéressant écrit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon:
-_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._
-
-«En ce temps-là, entre le 42e et le 52e parallèle, il y avait une
-grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36
-millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple
-est perdu: nous l'appellerons _Welche_.
-
-Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum
-officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrassés.
-
-Cependant ils s'avisèrent d'un expédient fort étrange et qui n'avait
-qu'un tort, celui d'être essentiellement théorique, c'est-à-dire
-raisonnable.
-
-Ne pouvant créer le sucre en nature, ils imaginèrent d'en créer la
-valeur.
-
-C'est-à-dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile
-et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hémisphère pour
-recevoir du sucre en échange.
-
-Un nombre immense de négociants, armateurs, navires et marins étaient
-occupés à accomplir cette transaction.
-
-D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouvé le moyen le plus
-simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient
-choisir, sur plus de la moitié du globe, le point où l'on donnait le
-plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient:
-Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mêmes, à travail égal, nous
-n'en obtiendrions pas la dixième partie!
-
-C'était trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait
-durer.
-
-Un grand homme d'État (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux
-cette terrible pensée: «Si jamais nous avons une guerre maritime,
-comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?»
-
-À cette réflexion judicieuse tous les esprits furent troublés, et
-voici de quoi l'on s'avisa.
-
-On se mit en devoir d'accaparer, précisément dans cet autre hémisphère
-avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un
-imperceptible lopin de terre, disant: «Que cet atome soit à nous, et
-notre provision de sucre est assurée.»
-
-Donc, en prévision d'une guerre possible, on fit une guerre réelle qui
-dura cent ans. Enfin, elle se termina par un traité qui mit les
-Welches en possession du lopin de terre convoité, lequel prit nom:
-_Saccharique_.
-
-Ils s'imposèrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre;
-puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine
-afin de conserver le lopin.
-
-Cela fait, il fut question de tirer parti de la précieuse conquête.
-
-Le petit recoin des antipodes était rebelle à la culture. Il avait
-besoin de protection. Il fut décidé que le commerce de la moitié du
-globe serait désormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre
-eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vînt du lopin en
-question.
-
-Ayant ainsi tout arrangé, taxes et restrictions, on se frotta les
-mains, disant: Ceci n'est pas de la théorie.
-
-Cependant quelques _Welches_, traversant l'Océan, allèrent à
-Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne
-pouvaient supporter le travail sous ce climat énervant. On alla alors
-dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlevé des hommes tout
-noirs, on les transporta sur l'îlot, et on les contraignit, à grands
-coups de bâton, à le cultiver.
-
-Malgré cet expédient énergique, le petit îlot ne pouvait fournir le
-demi-quart du sucre qui était nécessaire à la nation _Welche_. Le prix
-s'en éleva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes
-recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches
-d'entre les Welches purent seuls se sucrer.
-
-La cherté du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de
-Saccharique à aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin
-de les assujettir, toujours à grands coups de bâton, à cultiver la
-canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit
-alors ce qui ne s'était jamais vu, les habitants d'un pays ne rien
-faire directement pour pourvoir à leur subsistance et à leur vêtement,
-et ne travailler que pour l'exportation.
-
-Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail
-se développe sur notre îlot des antipodes.
-
-Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se
-prirent à murmurer en ces termes:
-
-«Qu'avons-nous fait? Voilà que le sucre n'est plus à notre portée. En
-outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se
-répandaient dans tout un hémisphère. Notre commerce est réduit à ce
-qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est
-aux abois, et les taxes nous accablent.»
-
-Mais on leur répondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous
-d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant à
-la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des
-priviléges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu,
-puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les nôtres.
-
-Quelquefois ces mêmes rêveurs demandaient: À quoi bon cette grande
-marine militaire? On leur répondait: À conserver la colonie.--Et s'ils
-insistaient, disant: À quoi bon la colonie? on leur répliquait sans
-hésiter: À conserver la marine militaire.
-
-Ainsi les pauvres utopistes étaient battus sur tous les points.
-
-Cette situation, déjà fort compliquée, s'embrouilla encore par un
-événement imprévu.
-
-Les hommes d'État du pays des _Welches_, se fondant sur ce que
-l'avantage d'avoir une colonie entraînait de grandes dépenses, avaient
-jugé qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en
-partie, sur les mangeurs de sucre. En conséquence, ils l'avaient
-frappé d'un lourd impôt.
-
-En sorte que le sucre, déjà fort cher, renchérit encore de tout le
-montant de la taxe.
-
-Or, quoique le pays des _Welches_ ne fût pas propre à la culture de la
-canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une
-suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, alléchés par
-les hauts prix, se mirent à chercher du sucre partout, dans la terre,
-dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte,
-dans le maïs, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent
-par en trouver un peu dans un modeste légume, dans une plante jugée
-jusque-là si insignifiante, qu'on lui avait donné ce nom doublement
-humiliant: _Beta vulgaris_.
-
-On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrariée
-par la nature, mais secondée par l'intelligence de travailleurs libres
-et surtout par l'élévation factice des prix, fit de rapides progrès.
-
-Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette découverte jeta
-dans la situation économique des Welches. Bientôt, elle compromit tout
-à la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit îlot
-des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupée à faire
-le commerce de cet îlot, et la marine militaire elle-même, qui ne peut
-se recruter que dans la marine marchande.
-
-En présence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se
-mirent à chercher une issue raisonnable.
-
-Les uns disaient: Revenons peu à peu à l'état de choses qui s'était
-établi naturellement, avant que d'absurdes systèmes ne nous eussent
-jetés dans ce désordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme
-de vin, de soie, et de toile; ou plutôt laissons ceux qui veulent du
-sucre en créer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous
-aurons du commerce avec un hémisphère tout entier; alors notre marine
-marchande se relèvera et notre marine militaire aussi, si besoin est.
-Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail
-esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle
-mort, sans qu'il soit nécessaire que les peuples fassent des uns aux
-autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux
-prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute,
-pendant la transition, il y aura quelques intérêts froissés. Nous leur
-viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis
-longtemps fausse route, il est puéril de refuser d'entrer dans la
-bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine.
-
-Ceux qui parlaient ainsi furent traités de novateurs, d'idéologues, de
-métaphysiciens, de visionnaires, de traîtres, de perturbateurs du
-repos public.
-
-Les hommes d'État disaient: «Il est indigne de nous de chercher à
-sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation
-naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art
-est de tout arranger sans rien déranger. Ne touchons pas à
-l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait
-injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre
-hémisphère, ce serait la mort de notre colonie; ne renonçons pas à la
-colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le
-_statu quo_, ce serait la mort de tous les intérêts.»
-
-Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modérés et pratiques. On
-disait d'eux: Voilà d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte
-de toutes les difficultés.
-
-Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changeât
-rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu'à ce que survint
-la solution suprême, le déluge, qui a tranché, en les engloutissant,
-cette question et bien d'autres.»
-
-
-67.--MONITA SECRETA.
-
- 20 Février 1848.
-
-Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour
-leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été
-communiquée. En voici quelques extraits assez curieux.
-
-N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos
-priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite.
-
-Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les
-lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous
-laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos
-monopoles, et je voterai ensuite vos lois.
-
-Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est
-inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui
-fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre
-siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions
-intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se
-rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par
-les boules blanches.
-
-Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de
-parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par
-nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet.
-Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une.
-
-Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des
-_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité;
-mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se
-peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de
-mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits
-français pour avoir une occasion de perception.»
-
-Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et
-même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à
-votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et
-menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre
-effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an,
-peut-être deux; le peuple payera les intérêts.
-
-Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt;
-par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière
-imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par
-excellence le _contribuable débonnaire_.
-
-Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup
-en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous
-aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les
-journalistes, ce qui est fort grave.
-
-Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire.
-Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs.
-
-Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est
-le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous
-ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde.
-
-Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé
-à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort
-expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est
-moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la
-raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion.
-
-Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle:
-
-S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces
-manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe
-la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par
-exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de
-la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de
-drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces
-dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second
-mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les
-avantages qu'il en résultera.
-
-D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous
-seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui.
-
-Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode
-dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de
-vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires.
-
-Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous
-aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous
-sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si
-on laissait se relever le mode économique.
-
-Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on
-aille au fond des choses, car qu'arriverait-il?
-
-Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation,
-découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la
-production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a
-soixante journées de moins consacrées à la production de la laine,
-contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français.
-
-Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair,
-vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées
-mises en activité par le mode dispendieux.
-
-Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode
-économique, le capital qui a été détourné vers la production directe
-du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des
-choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous
-prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur
-travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de
-drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme
-de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée
-disponible aussi entre leurs mains.»
-
-Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs,
-idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte.
-
-Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas
-l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les
-yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence,
-tenez-vous-y et riez du reste.
-
-Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent:
-
-«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi,
-vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des
-salaires par l'opération de la loi.»
-
-Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne
-pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous
-encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus
-d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos
-salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par
-ricochet_.
-
-L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de
-production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés
-de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres
-industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir
-augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les
-choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une
-déception.»
-
-Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le
-mécanisme du _ricochet_.
-
-L'ouvrier pourra insister et vous dire:
-
-«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons
-de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires.
-Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires
-deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous
-vous enrichirez _par ricochet_[106].»
-
-[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome
-V.--(_Note de l'éditeur._)]
-
-Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est
-dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter
-avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir,
-n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs
-passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la
-liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du
-_privilége_.
-
-Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie
-politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas,
-concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils
-s'accordent.
-
-Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage:
-
-«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux
-devant la loi;
-
-«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_;
-
-«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points;
-
-«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que
-les hommes doivent être égaux devant la loi;
-
-«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens
-de nos concitoyens.»
-
-Ce raisonnement fera un très-bon effet.
-
-Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec
-beaucoup de succès.
-
-Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient
-un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté.
-
-Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de
-frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez
-l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette
-liberté.
-
-Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire.
-Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple
-est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir
-des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le
-prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires
-ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle
-et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout,
-que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la
-liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas
-subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._)
-
-Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous
-fera grand bonheur.
-
-Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes,
-ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien
-auprès d'une nation sceptique.
-
-Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande
-confiance.
-
-D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque
-cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera
-gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème:
-_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_,
-n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il
-fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas.
-
-De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne
-_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la
-démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en
-économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107].
-
-[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au
-tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la
-première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)]
-
-Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense
-que rien n'est vrai ni faux.
-
-Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos
-adversaires.
-
-Que demandons-nous? des priviléges.
-
-Que demandent-ils? la liberté.
-
-Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre
-les leurs.
-
-Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais
-tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils
-s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire
-qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et
-que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne
-mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de
-rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous.
-
-
-68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108].
-
-[Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit éclore le 24 février
-1848, et qui n'eurent qu'une existence éphémère, il faut compter le
-_Jacques Bonhomme_, à la rédaction duquel Bastiat donna son concours.
-Cette feuille, qui aspirait à éclairer le peuple, contenait un article
-final destiné à être affiché et mis ainsi gratuitement sous les yeux
-des passants.--(_Note de l'éditeur._)]
-
- 12 Mars 1848.
-
-I
-
-SOULAGEMENT IMMÉDIAT DU PEUPLE.
-
-PEUPLE,
-
-On te dit: «Tu n'as pas assez pour vivre; que l'État y ajoute ce qui
-manque.» Qui ne le voudrait, si c'était possible?
-
-Mais, hélas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana.
-
-Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en
-sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du
-buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas même cent
-sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui.
-
-Comment donc ce procédé augmenterait-il ton travail ou ton salaire?
-
-Ce qu'on te conseille se réduit a ceci: Tu donneras cinq francs à
-l'État contre rien, et l'État te donnera quatre francs contre ton
-travail. Marché de dupe.
-
-Peuple, comment l'État pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi
-qui fais vivre l'État?
-
-Voici le mécanisme des ateliers de charité réduits en système[109]:
-
-[Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures
-d'urgence.]
-
-L'État te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour
-t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne
-peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre,
-et te faire gagner le reste.
-
-Peuple, sois plus avisé; fais comme les républicains d'Amérique: donne
-à l'État le strict nécessaire _et garde le reste pour toi_.
-
-Demande la suppression des fonctions inutiles, la réduction des gros
-traitements, l'abolition des priviléges, monopoles et entraves, la
-simplification des rouages administratifs.
-
-Au moyen de ces économies, exige la suppression de l'octroi, celle de
-l'impôt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le blé.
-
-Ainsi la vie sera à meilleur marché, et, étant à meilleur marché,
-chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de
-ce petit reliquat multiplié par trente-six millions d'habitants,
-chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun
-consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de
-travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demandé
-dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras
-résolu le problème: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour
-chaque sou.
-
-Ce n'est pas si brillant que la prétendue urne de Cana du Luxembourg,
-mais c'est sûr, solide, praticable, immédiat et juste.
-
-
-II
-
-FUNESTE REMÈDE.
-
-Quand notre frère souffre, il faut le soulager.
-
-Mais ce n'est pas la bonté de l'intention qui fait la bonté de la
-potion. On peut très-charitablement donner un remède qui tue.
-
-Un pauvre ouvrier était malade; le docteur arrive, lui tâte le pouls,
-lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'êtes pas
-assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux
-médecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les
-soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et
-en avait gardé le quart pour ses honoraires. Je l'ai chassé, voyant
-que ce régime ne me guérissait pas.--L'ami, mon confrère était un
-ignorant intéressé. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il
-faut _réorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans
-le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit.
-Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du
-bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opération vous trouverez
-_ma_ recette admirable.
-
-Voilà où nous en sommes. L'État dit au peuple: «Tu n'as pas assez de
-pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai
-par te le prendre, et, après avoir satisfait mon appétit, qui n'est
-pas petit, je te ferai gagner le reste.»
-
-Ou bien: «Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impôts. J'en
-distribuerai une partie à mes agents, et avec le surplus, je te ferai
-travailler.»
-
-Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne,
-perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la
-taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui ôte, on
-peut prédire que sa maladie s'aggravera.
-
-
-69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTÈRE INTROUVABLE.
-
- 19 Mars 1848.
-
- _Le ministre de l'intérieur à MM. les commissaires du gouvernement,
- préfets, maires_, etc.
-
-Les élections approchent; vous désirez que je vous indique la ligne de
-conduite que vous avez à tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien
-à vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre
-conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires,
-respectez et faites respecter les libertés des citoyens.
-
-Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par
-l'intimidation ou la ruse, une réponse mensongère. Si l'Assemblée
-nationale a des vues conformes aux nôtres, nous gouvernerons, grâce à
-cette union, avec une autorité immense. Si elle ne pense pas comme
-nous, il ne nous restera qu'à nous retirer et nous efforcer de la
-ramener à nous par une discussion loyale. L'expérience nous avertit de
-ce qu'il en coûte de vouloir gouverner avec des majorités factices.
-
- * * * * *
-
- _Le ministre du commerce aux négociants de la République._
-
-CITOYENS,
-
-Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts
-pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes façons,
-sans autres résultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation
-et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par
-des primes; tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il
-leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la
-marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans
-l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi,
-on vous donnait, comme Français, le privilége exclusif de trafiquer
-avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste
-du monde.
-
-Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette
-règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et
-l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: _acheter et vendre là
-où on peut le faire avec le plus d'avantage_.
-
-Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en
-mêle, je suis réduit à avouer, que mes fonctions sont plus
-qu'inutiles; je ne suis pas même la _mouche du coche_.
-
-C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La
-République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles
-mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien
-faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie
-de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que
-vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien
-m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le
-commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du
-goût.
-
- * * * * *
-
- _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._
-
-CITOYENS,
-
-Un heureux hasard m'a suggéré une pensée qui ne s'était jamais
-présentée à l'esprit de mes prédécesseurs; c'est que vous appartenez
-comme moi à l'espèce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en
-servir, et, de plus, cette source véritable de tous progrès, le désir
-d'améliorer votre condition.
-
-Partant de là, je me demande à quoi je puis vous servir. Vous
-enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez
-mieux que moi. Vous inspirerai-je le désir de substituer les bonnes
-pratiques aux mauvaises? Mais ce désir est en vous au moins autant
-qu'en moi. Votre intérêt le fait naître, et je ne vois pas comment mes
-circulaires pourraient parler à vos oreilles plus haut que votre
-propre intérêt.
-
-Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une règle qui vous
-indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon
-prédécesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour
-occuper vos jours de chômage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer à
-ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de
-deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un
-ministère pour vous signaler un travail lucratif à votre portée? Vous
-le découvrirez bien vous-mêmes, si vous n'êtes pas d'une race
-inférieure frappée d'idiotisme; hypothèse sur laquelle est basé mon
-ministère et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas,
-combien ne serait-il pas dommageable que le ministre imposât un
-travail stérile à tous les agriculteurs de France, par mesure
-administrative!
-
-Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donné beaucoup de
-mouvement sans aucun résultat, si ce n'est de vous faire payer des
-taxes, car notez bien qu'à chacun de nos mouvements répond une taxe.
-Cette circulaire même n'est pas gratuite. Ce sera la dernière.
-Désormais, pour faire prospérer l'agriculture, comptez sur vos
-efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos
-champs et non sur un hôtel de la rue de Grenelle.
-
- * * * * *
-
- _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._
-
-CITOYENS,
-
-Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des
-cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les
-citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je
-suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser
-la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous
-rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne
-doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez,
-et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et
-toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau
-pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous
-occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience?
-Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en
-fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous
-remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie,
-liberté.
-
- Le Secrétaire du ministère introuvable,
-
- F. B.
-
-
-70.--FUNESTES ILLUSIONS.
-
- _Journal des Économistes_, mars 1848.
-
-LES CITOYENS FONT VIVRE L'ÉTAT.
-
-L'ÉTAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS.
-
-Il m'est quelquefois arrivé de combattre le Privilége par la
-plaisanterie. C'était, ce me semble, bien excusable. Quand
-quelques-uns veulent vivre aux dépens de tous, il est bien permis
-d'infliger la piqûre du ridicule au petit nombre qui exploite et à la
-masse exploitée.
-
-Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit
-plus de priviléges particuliers, il s'agit de transformer le privilége
-en droit commun. La nation tout entière a conçu l'idée étrange qu'elle
-pouvait accroître indéfiniment la substance de sa vie, en la livrant à
-l'État sous forme d'impôts, afin que l'État la lui rende en partie
-sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que
-l'État assure le bien-être à tous les citoyens; et une longue et
-triste procession, où tous les ordres de travailleurs sont
-représentés, depuis le roide banquier jusqu'à l'humble blanchisseuse,
-défile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance
-pécuniaire.
-
-Je me tairais s'il n'était question que de mesures provisoires,
-nécessitées et en quelque sorte justifiées par la commotion de la
-grande révolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on réclame,
-ce ne sont pas des remèdes exceptionnels, c'est l'application d'un
-système. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'État,
-on veut que la bourse de l'État alimente celle des citoyens.
-
-Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de
-dissiper cette funeste illusion; car, à mes yeux du moins, elle jette
-un voile sombre sur l'avenir; et c'est là, je le crains bien, l'écueil
-de notre chère République.
-
-D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il
-ignore ce qu'on lui a toujours défendu d'apprendre, s'il nourrit dans
-son coeur des espérances chimériques qu'on s'est appliqué à y faire
-naître?
-
-Que faisaient naguère et que font encore les puissants du siècle, les
-grands propriétaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient à la
-loi des suppléments de profits, au détriment de la masse. Est-il
-surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui
-demande aussi un supplément de salaires? Mais, hélas! il n'y a pas
-au-dessous d'elle une autre masse d'où cette source de subventions
-puisse jaillir. Le regard attaché sur le pouvoir, les industriels
-s'étaient transformés en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon
-blé! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! Élevez
-artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels
-étaient les cris qui assourdissaient la Chambre privilégiée. Est-il
-surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur à son tour!
-Mais, hélas! si la loi peut, à la rigueur, faire des largesses à
-quelques privilégiés, aux dépens de la nation, comment concevoir
-qu'elle fasse des largesses à la nation tout entière?
-
-Quel exemple donne en ce moment même la classe moyenne? On la voit
-obséder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur
-une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition
-bien humble de vivre au moins en travaillant?
-
-Que disaient sans cesse les gouvernants? À la moindre lueur de
-prospérité, ils s'en attribuaient sans façon tout le mérite; ils ne
-parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de
-l'activité, de l'ordre, de l'économie des travailleurs. Non, cette
-prospérité, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs.
-Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce
-dire: «Grâce à l'intervention active du gouvernement, grâce à la
-sagesse du roi, grâce au patronage des sciences, toutes les classes
-industrielles sont florissantes.» Faut-il s'étonner que le peuple ait
-fini par croire que le bien-être lui venait d'en haut comme une manne
-céleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les régions du
-pouvoir? Quand on s'attribue le mérite de tout le bien qui arrive, on
-encourt la responsabilité de tout le mal qui survient.
-
-Ceci me rappelle un curé de notre pays. Pendant les premières années
-de sa résidence, il ne tomba pas de grêle dans la commune; et il était
-parvenu à persuader aux bons villageois que ses prières avaient
-l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne
-grêla pas; mais, à la première apparition du fléau, il fut chassé de
-la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volonté que vous
-avez permis à la tempête de nous frapper?
-
-La République s'est inaugurée par une semblable déception. Elle a jeté
-cette parole au peuple, si bien préparé d'ailleurs à la recevoir: «Je
-garantis le bien-être à tous les citoyens.» Et puisse cette parole ne
-pas attirer des tempêtes sur notre patrie!
-
-Le peuple de Paris s'est acquis une gloire éternelle par son courage.
-
-Il a excité l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre
-public, son respect pour tous les droits et toutes les propriétés.
-
-Il lui reste à accomplir une tâche bien autrement difficile, il lui
-reste à repousser de ses lèvres la coupe empoisonnée qu'on lui
-présente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la République
-repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la
-droiture de ses intentions, personne ne peut les méconnaître; il
-s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse révolution qu'il
-a accomplie par son courage, qu'il a préservée par sa sagesse, n'a
-plus à courir qu'un danger: la déception; et contre ce danger, il n'y
-a qu'une planche de salut: la sagacité du peuple.
-
-Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses
-lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la République évitera
-le gouffre béant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique
-spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses
-ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui
-et de ses propres illusions!
-
-Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y
-a à peine quelques jours, n'ont pas été renversées, que la République,
-ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas été fondé pour laisser le
-peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs,
-des salariés, ou ce qu'on appelait des prolétaires) dans la même
-condition où elle était avant.
-
-C'est la volonté de tous, et c'est sa propre volonté, que sa condition
-change.
-
-Mais deux moyens se présentent, et ces moyens ne sont pas seulement
-différents, ils sont, il faut bien le dire, diamétralement opposés.
-
-L'école qu'on appelle _économiste_ propose la destruction immédiate de
-tous les priviléges, de tous les monopoles, la suppression immédiate
-de toutes les fonctions inutiles, la réduction immédiate de tous les
-traitements exagérés, une diminution profonde des dépenses publiques,
-le remaniement de l'impôt, de manière à faire disparaître tous ceux
-qui pèsent sur les consommations du peuple, qui enchaînent ses
-mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que
-l'octroi, l'impôt sur le sel, les taxes sur l'entrée des subsistances
-et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis.
-
-Elle demande que ce mot _liberté_, qui flotte avec toutes nos
-bannières, qui est inscrit sur tous nos édifices, soit enfin une
-vérité.
-
-Elle demande qu'après avoir payé au gouvernement ce qui est
-indispensable pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure,
-pour réprimer les fraudes, les délits et les crimes, et pour subvenir
-aux grands travaux d'utilité nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR
-LUI.
-
-Elle assure que mieux le peuple pourvoira à la sûreté des personnes et
-des propriétés, plus rapidement se formeront les capitaux.
-
-Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidité, que le peuple
-saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par
-l'impôt, à l'État.
-
-Que la formation rapide des capitaux implique nécessairement la hausse
-rapide des salaires, et par conséquent l'élévation progressive des
-classes ouvrières en bien-être, en indépendance, en instruction et en
-dignité.
-
-Ce système n'a pas l'avantage de promettre la réalisation instantanée,
-du bonheur universel; mais il nous parait simple, immédiatement
-praticable, conforme à la justice, fidèle à la liberté, et de nature à
-favoriser toutes les tendances humaines vers l'égalité et la
-fraternité. J'y reviendrai après avoir exposé et approfondi les vues
-d'une autre école, qui paraît en ce moment prévaloir dans les
-sympathies populaires.
-
-Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prétend le réaliser
-par voie directe. Sa prétention ne va à rien moins qu'à augmenter le
-bien-être des masses, c'est-à-dire accroître leurs consommations tout
-en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine
-de puiser des suppléments de salaires soit dans la caisse commune,
-soit dans les profits exagérés des entrepreneurs d'industrie.
-
-C'est ce système dont je me propose de signaler les dangers.
-
-Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je n'entends pas ici condamner
-l'_association volontaire_. Je crois sincèrement que l'_association_
-fera faire de grands progrès en tous sens à l'humanité. Des essais
-sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du
-Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blâmer ces
-tentatives? Moi-même, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_école
-sociétaire_, j'avais conçu un projet d'association agricole destiné à
-perfectionner le métayage. Des raisons de santé m'ont seules détourné
-de cette entreprise.
-
-Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction
-énergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que
-vous avez sans doute remarquée, qui vous entraîne aussi peut-être, à
-invoquer en toutes choses l'intervention de l'État, c'est-à-dire la
-réalisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systèmes, avec la
-_contrainte légale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen.
-
-On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis
-que lorsqu'on appelle à son aide la loi et l'impôt, l'enseigne est
-aussi menteuse qu'elle puisse l'être, puisqu'il n'y a plus alors ni
-_association_ ni _volonté_.
-
-Je m'attacherai à démontrer que l'intervention exagérée de l'État ne
-peut accroître le bien-être des masses, et qu'elle tend au contraire à
-le diminuer;
-
-Qu'elle efface le premier mot de notre devise républicaine, le mot
-_liberté_;
-
-Que si elle est fausse en principe, elle est particulièrement
-dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un
-grand et irréparable désastre, et les fortunes particulières, et la
-fortune publique, et le sort des classes ouvrières, et les
-institutions, et la République.
-
-Je dis, d'abord, que les promesses de ce déplorable système sont
-illusoires.
-
-Et, en vérité, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me
-livrer à cet égard à une longue démonstration, si des faits éclatants
-ne me prouvaient que cette démonstration est nécessaire.
-
-Car quel spectacle nous offre le pays?
-
-À l'Hôtel-de-Ville la _curée des places_, au Luxembourg la _curée des
-salaires_. Là, ignominie; ici, cruelle déception.
-
-Quant à la _curée des places_, il semble que le remède serait de
-supprimer toutes les fonctions inutiles, de réduire le traitement de
-celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout
-entière à l'avidité de la bourgeoisie, et elle s'y précipite avec
-fureur.
-
-Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son côté, le peuple des
-travailleurs, témoin des douceurs d'une existence assurée sur les
-ressources du public, oubliant qu'il est lui-même ce public, oubliant
-que le budget est formé de sa chair et de son sang, demande, lui
-aussi, qu'on lui prépare une curée.
-
-De longues députations se pressent au Luxembourg, et que
-demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est-à-dire, en
-définitive, une amélioration dans les moyens d'existence des
-travailleurs.
-
-Mais ceux qui assistent personnellement à ces députations, n'agissent
-pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien représenter
-toute la grande confraternité des travailleurs qui peuplent nos villes
-aussi bien que nos campagnes.
-
-Le bien-être matériel ne consiste pas à gagner plus d'argent. Il
-consiste à être mieux nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, instruit,
-etc., etc.
-
-Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'à
-dater de l'ère glorieuse de notre révolution, chaque Français
-appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de
-viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres,
-etc., etc.
-
-Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en même temps
-que le travail qui produit ces choses soit diminué. Quelques-uns même,
-heureusement en petit nombre, vont jusqu'à solliciter la destruction
-des machines.
-
-Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante?
-
-À moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la
-caisse du percepteur, comment veut-on que l'État y puise plus que le
-peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pièce de cent sous qui y
-entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hélas! c'est
-tout le contraire. La pièce de cent sous que le peuple y jette tout
-entière n'en sort que fort ébréchée, car il faut bien que le
-percepteur en garde une partie pour lui.
-
-En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut
-puiser dans le Trésor public un fonds de salaires autre que celui que
-le public lui-même y a mis, en serait-on plus avancé? Ce n'est pas
-d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vêtements, de logement,
-etc.
-
-Or, l'_organisateur_ qui siége au Luxembourg a-t-il la puissance de
-multiplier ces choses par des décrets? ou peut-il faire que, si la
-France produit 60 millions d'hectolitres de blé, chacun de nos 36
-millions de concitoyens en reçoive 3 hectolitres, et de même pour le
-fer, le drap, le combustible?
-
-Le recours au Trésor public, comme système général, est donc
-déplorablement faux. Il prépare au peuple une cruelle déception.
-
-On dira sans doute: «Nul ne songe à de telles absurdités. Mais il est
-certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce à
-quoi l'on vise, c'est à un juste nivellement, à une plus équitable
-répartition.»
-
-Examinons la question à ce point de vue.
-
-Si l'on voulait dire qu'après avoir retranché tous les impôts qui
-peuvent l'être, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui
-restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait
-qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des
-_organisateurs_; c'est bon pour des _économistes_.
-
-Ce qu'on veut, c'est que tout Français soit bien pourvu de toutes
-choses. On a annoncé d'avance que l'État garantissait le bien-être à
-tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser
-assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre
-ce résultat.
-
-Poser la question, c'est la résoudre; car, pour que tout le monde ait
-plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en
-produise davantage; et comment pourrait-on en prendre à une seule
-classe, même à la classe riche, plus que toutes les classes ensemble
-n'en produisent?
-
-D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impôt. Il s'élève
-déjà à un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de
-permettre aucun retranchement, conduisent à des aggravations
-inévitables.
-
-Permettez-moi un calcul approximatif.
-
-Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes;
-cependant on peut en approcher.
-
-Sous le régime qui vient de tomber, il y avait 250 mille électeurs. À
-quatre individus par famille, cela répond à un million d'habitants, et
-chacun sait que l'électeur à 200 francs était bien près d'appartenir à
-la classe des propriétaires malaisés. Cependant, pour éviter toute
-contestation, attribuons à la classe riche, non-seulement ce million
-d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est déjà
-raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt
-millions sinon de pauvres, du moins de frères qui ont besoin d'être
-secourus. Si l'on suppose qu'un supplément bien modique de 25 cent.
-par jour est indispensable pour réaliser des vues philanthropiques
-plus bienveillantes qu'éclairées, c'est un impôt de cinq millions par
-jour ou près de deux milliards par an, nous pouvons même dire deux
-milliards avec les frais de perception.
-
-Nous payons déjà un milliard et demi. J'admets qu'avec un système
-d'administration plus économique on réduise ce chiffre d'un tiers: il
-faudrait toujours prélever _trois milliards_. Or, je le demande,
-peut-on songer à prélever trois milliards sur les seize millions
-d'habitants les plus riches du pays?
-
-Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si,
-en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu'elle se forme,
-qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété? On ne
-travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les
-stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c'est l'espoir
-d'acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d'établir ses enfants,
-d'améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système
-financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure
-de sa formation, alors, nul n'étant intéressé ni au travail ni à
-l'épargne, le capital ne se formera pas; il décroîtra avec rapidité,
-si même il ne déserte pas subitement à l'étranger; et, alors, que
-deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager?
-
-J'ajouterai ici une vérité qu'il faut bien que le peuple apprenne.
-
-Quand dans un pays l'impôt est très modéré, il est possible de le
-répartir selon les règles de la justice et de le prélever à peu de
-frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'élevât
-pas au delà de cinq à six cents millions. Je crois sincèrement qu'on
-pourrait, dans cette hypothèse, inaugurer l'_impôt unique_, assis sur
-la propriété réalisée (mobilière et immobilière).
-
-Mais lorsque l'État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié
-de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les
-sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en
-même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se
-confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye
-sans s'en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux
-libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occupé de
-finances sait bien que ce genre d'impôt n'est productif qu'à la
-condition de frapper les objets de la consommation la plus générale.
-On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les
-appelle de tous mes voeux par des motifs d'équité, mais elles ne
-peuvent jamais apporter qu'un faible contingent à un gros budget. Le
-peuple se ferait donc complétement illusion s'il pensait qu'il est
-possible, même au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les
-dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre
-exclusivement à la charge de la classe riche.
-
-Ce qu'il faut remarquer, c'est que, dès l'instant qu'on a recours aux
-impôts de consommation (ce qui est la conséquence nécessaire d'un
-lourd budget), l'égalité des charges est rompue, parce que les objets
-frappés de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre
-que dans celle du riche, proportionnellement à leurs ressources
-respectives.
-
-En outre, à moins d'entrer dans les inextricables difficultés des
-classifications, on met sur un objet donné, le vin, par exemple, un
-impôt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui
-achète un litre de vin de 50 c. le litre, grevé d'un impôt de 50 c.,
-paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10
-francs la bouteille, paye 5 pour 100.
-
-Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrière qui est
-intéressée à ce que le budget soit réduit à des proportions qui
-permettent de simplifier et égaliser les impôts. Mais pour cela il ne
-faut pas qu'elle se laisse éblouir par tous ces projets
-philanthropiques, qui n'ont qu'un seul résultat certain: celui
-d'exagérer les charges nationales.
-
-Si l'exagération de l'impôt est incompatible avec l'égalité
-contributive, et avec cette sécurité indispensable pour que le capital
-se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la
-liberté.
-
-Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si
-familières à M. Guizot, alors simple professeur suppléant. Pour
-justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligés des
-monarchies constitutionnelles, il disait: _La liberté est un bien si
-précieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Dès ce jour, je
-me dis: M. Guizot peut avoir des facultés éminentes, mais ce serait
-assurément un pitoyable homme d'État.
-
-En effet, la liberté est un bien très-précieux et qu'un peuple ne
-saurait payer trop cher. Mais la question est précisément de savoir si
-un peuple surtaxé peut être libre, s'il n'y a pas incompatibilité
-radicale entre la liberté et l'exagération de l'impôt.
-
-Or, j'affirme que cette incompatibilité est radicale.
-
-Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les
-choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorité. Or
-l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec
-l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais être
-neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas
-essentiellement utile.
-
-Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on débat le
-prix, qu'on est maître d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est
-_imposé_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un
-_service_ à la force publique, comme lorsqu'il s'agit de sécurité,
-d'indépendance nationale, de répression des délits et des crimes, il
-faut bien qu'il crée cette autorité et s'y soumette.
-
-Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien
-pu rester dans le domaine des services privés, il s'ôte la faculté de
-débattre le sacrifice qu'il veut faire en échange de ces services, il
-se prive du droit de les refuser; il diminue la sphère de sa liberté.
-
-On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les
-fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est
-multiplier les atteintes à la liberté.
-
-Comment un monarque peut-il confisquer la liberté des cultes? En ayant
-un clergé à gages.
-
-Comment peut-il confisquer la liberté de l'enseignement? En ayant une
-université à gages.
-
-Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports
-par des fonctionnaires publics. Si ce plan se réalise, nous payerons
-plus d'impôts, et nous serons moins libres.
-
-Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le
-système qu'on préconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il
-détruit la sécurité, qu'il nuit à la formation des capitaux et, par
-là, à l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte à la
-liberté des citoyens.
-
-Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile
-de prouver qu'il est un obstacle insurmontable à tout progrès, parce
-qu'il paralyse le ressort même du progrès, la vigilance de l'intérêt
-privé.
-
-Quels sont les modes d'activité humaine qui offrent le spectacle de la
-stagnation la plus complète? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont
-confiés aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore
-où il en était au moyen âge. Il n'est pas sorti de l'étude de deux
-langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle
-aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les
-enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là,
-en est restée où elle en était il y a cinq siècles?
-
-Je pourrais accuser aussi l'exagération de l'impôt et la
-multiplication des fonctions de développer cette ardeur effrénée pour
-les places qui, en elle-même et par ses conséquences, est la plus
-grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie
-ces considérations à la sagacité du lecteur.
-
-Je ne puis m'empêcher, cependant, de considérer la question au point
-de vue de la situation particulière où la révolution de Février a
-placé la France.
-
-Je n'hésite pas à le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens
-des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et
-chimériques espérances que, dans une soif désordonnée de popularité,
-on a jetées au milieu d'eux, ces espérances déçues seront la fatalité
-de la République.
-
-Or elles seront déçues, parce qu'elles sont chimériques. Je l'ai
-prouvé. On a promis ce qu'il est matériellement impossible de tenir.
-
-Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle
-nous laisse pour héritage une dette dont l'intérêt seul grève nos
-finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une
-somme égale de dette flottante.
-
-Elle nous laisse l'Algérie, qui nous coûtera pendant longtemps cent
-millions par an.
-
-Sans nous attaquer, sans même nous menacer, les rois absolus de
-l'Europe n'ont qu'à maintenir leurs forces militaires actuelles pour
-nous forcer à conserver les nôtres. De ce chef, c'est cinq à six cents
-millions à inscrire au budget de la guerre et de la marine.
-
-Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de
-perception, tous les travaux d'utilité nationale.
-
-Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous
-verrez que le budget des dépenses est inévitablement énorme.
-
-Il est à présumer que les sources ordinaires des recettes seront
-moins productives, dès la première année de la révolution. Supposez
-que le déficit qu'elles présenteront soit compensé par la suppression
-des sinécures et le retranchement des fonctions parasites.
-
-Le résultat forcé n'en est pas moins qu'il est déjà bien difficile de
-donner actuellement satisfaction au contribuable.
-
-Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain
-espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce même trésor, qu'il
-alimente de sa propre vie!
-
-C'est dans ce moment, où l'industrie, le commerce, le capital et le
-travail auraient besoin de sécurité et de liberté pour élargir la
-source des impôts et des salaires, c'est dans ce moment que vous
-suspendez sur leur tête la menace d'une foule de combinaisons
-arbitraires, d'institutions mal digérées, mal conçues, de plans
-d'organisation éclos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart
-étrangers à cette matière!
-
-Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la déception, et ce jour doit
-nécessairement arriver?
-
-Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par
-l'État n'est pas un travail _ajouté_ à celui du pays, mais _soustrait_
-par l'impôt sur un point pour être versé par la charité sur un autre,
-avec toute la diminution qu'implique la création d'administrations
-nouvelles?
-
-Qu'arrivera-t-il quand vous serez réduit à venir dire au contribuable:
-Nous ne pouvons toucher ni à l'impôt du sel, ni à l'octroi, ni à la
-taxe sur les boissons, ni à aucune des inventions fiscales les plus
-impopulaires; bien loin de là, nous sommes forcés d'en imaginer de
-nouvelles?
-
-Qu'arrivera-t-il quand la prétention d'accroître forcément la masse
-des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de
-capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura
-désorganisé tous les ateliers, sous prétexte d'organisation, et forcé
-peut-être le capital à chercher ailleurs l'air vivifiant de la
-liberté?
-
-Je ne veux pas m'appesantir sur les conséquences. Il me suffit d'avoir
-signalé le danger tel que je le vois.
-
-Mais quoi! dira-t-on, après la grande révolution de Février, n'y
-avait-il donc rien à faire? n'y avait-il aucune satisfaction à donner
-au peuple? Fallait-il laisser les choses précisément au point où elles
-étaient avant? N'y avait-il aucune souffrance à soulager?
-
-Telle n'est pas notre pensée.
-
-Selon nous, l'accroissement des salaires ne dépend ni des intentions
-bienveillantes, ni des décrets philanthropiques. Il dépend, et il
-dépend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays,
-comme aux États-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires
-haussent et le peuple est heureux.
-
-Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: sécurité et
-liberté; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis à mesure par
-l'impôt.
-
-C'est là, ce nous semble, qu'étaient la règle de conduite et les
-devoirs du gouvernement.
-
-Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les
-associations devaient être abandonnés au bon sens, à l'expérience et à
-l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas à coups
-de taxes et de décrets.
-
-Pourvoir à la sécurité universelle en rassurant les fonctionnaires
-paisibles, et, par le choix éclairé des fonctionnaires nouveaux,
-fonder la vraie liberté par la destruction des priviléges et des
-monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les
-plus nécessaires au travail, se créer, sans frais, des ressources par
-l'abaissement des droits exagérés et l'abolition de la prohibition,
-simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans
-la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, réduire les gros
-traitements, négocier immédiatement avec les puissances étrangères la
-réduction des armées, abolir l'octroi et l'impôt sur le sel, et
-remanier profondément l'impôt des boissons, créer une taxe somptuaire,
-telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle
-est la mission de notre république.
-
-Sous un tel régime d'ordre, de sécurité et de liberté, on verrait les
-capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le
-commerce s'étendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une
-active impulsion, la main-d'oeuvre recherchée et bien rétribuée, les
-salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus
-abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement
-absorbées par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner à
-l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier.
-
-
-FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU DEUXIÈME VOLUME.
-
-
- Pages.
-
- N{os} 1. Déclaration de principes. 1
- 2. Le libre-échange. 4
- 3. Bornes que s'impose l'Association. 7
- 4. Les généralités. 12
- 5. D'un plan de campagne proposé à l'Association. 15
-
- 6. Réflexions sur l'année 1846. 22
- 7. De l'influence du régime protecteur sur l'agriculture. 25
- 8. Inanité de la protection de l'agriculture. 39
- 9. L'échelle mobile. 44
- 10. L'échelle mobile et ses effets en Angleterre. 48
- 11. À quoi se réduit l'invasion. 58
- 12. Subsistances. 63
- 13. De la libre introduction du bétail étranger. 68
- 14. Sur la défense d'exporter les céréales. 72
- 15. Hausse des aliments, baisse des salaires. 77
-
- 16. La _Tribune_ et la _Presse_ à propos du traité belge. 81
- 17. Le parti démocratique et le libre-échange. 93
- 18. Démocratie et libre-échange. 100
- 19. Le _National_. 104
- 20. Le monde renversé. 110
- 21. Sur l'exportation du numéraire. 112
- 22. Du Communisme. 116
- 23. Réponse au journal _l'Atelier_. 124
- 24. Réponse à divers. 131
- 25. Lettre de M. Considérant et réponse. 134
- 26. Réponse à la _Presse_. 141
- 27. Organisation et liberté. 147
- 28. Autre réponse à la _Presse_. 158
- 29. L'empereur de Russie. 164
- 30. La liberté a donné du pain aux Anglais. 168
-
- 31. Influence du libre-échange sur les relations des
- peuples. 170
- 32. L'Angleterre et le libre-échange. 177
- 33. Curieux phénomène économique. 186
- 34. Les armements en Angleterre. 194
- 35. Encore les armements en Angleterre. 200
- 36. Sur l'inscription maritime. 205
- 37. La taxe unique en Angleterre. 209
- 38. M. de Noailles à la chambre des pairs. 216
- 39. Paresse et restriction. 219
- 40. Deux modes d'égalisation de taxes. 222
-
- 41. L'impôt du sel. 225
- 42. Discours à Bordeaux. 229
- 43. Second discours, à Paris. 238
- 44. Troisième discours, à Paris. 246
- 45. Quatrième discours, à Lyon. 260
- 46. Cinquième discours, à Lyon. 273
- 47. Sixième discours, à Marseille. 293
- 48. Septième discours, à Paris. 311
- 49. Huitième discours, à Paris. 328
-
- 50. De la modération. 343
- 51. Peuple et bourgeoisie. 348
- 52. Économie politique des généraux. 355
- 53. Recettes protectionnistes. 358
- 54. Deux principes. 363
- 55. La logique de M. Cunin-Gridaine. 370
- 56. Les hommes spéciaux. 373
- 57. Un profit contre deux pertes. 377
- 58. Deux pertes contre un profit. 384
- 59. La peur d'un mot. 392
- 60. Midi à quatorze heures. 400
- 61. Le petit manuel du consommateur. 409
- 62. Remontrance. 415
- 63. Le maire d'Énios. 418
- 64. Association espagnole pour la défense du travail
- national. 429
- 65. L'indiscret. 435
- 66. Le sucre antédiluvien. 446
- 67. Monita secreta. 452
- 68. Petites affiches de Jacques Bonhomme. 459
- 69. Circulaires d'un ministère introuvable. 462
- 70. Funestes illusions. 466
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-CORBEIL.--Typogr. et stér. de CRÉTÉ.
-
-
-
-
-ERRATA (Les corrections ont été effectuées dans ce fichier).
-
- Page 2, ligne dernière, _au lieu de_: les esprit,
- _lisez_: les esprits.
- -- 3, -- 23, _au lieu de_: forme du gouvernement,
- _lisez_: forme de gouvernement.
- -- 11, -- 28, _au lieu de_: ministres de finances,
- _lisez_: ministre des finances.
- -- 15, -- 1, _au lieu de_: qui ne le céderait pas,
- _lisez_: qui ne les céderait pas.
- -- 20, -- 9, _au lieu de_: Quant aux choix,
- _lisez_: Quant au choix.
- -- 36, -- 29-30, _au lieu de_: le France eût demandées,
- _lisez_: la France eût demandés.
- -- 37, -- 5, _au lieu de_: ils s'ensuit,
- _lisez_: il s'ensuit.
- -- 38, -- 2, _au lieu de_: nos fleuves contenues,
- _lisez_: nos fleuves contenus.
- -- 43, -- 18, _au lieu de_: leurs fermera,
- _lisez_: leur fermera.
- -- 46, -- 33, _au lieu de_: Si donc le gain,
- _lisez_: Si donc le grain.
- -- 49, -- 12, _au lieu de_: sont plus sensibles,
- _lisez_: sont le plus sensibles.
- -- 49, -- 29, _au lieu de_: Elle dispose,
- _lisez_: Elle disposa.
- -- 51, -- 8, _au lieu de_: qu'il ne peut en être ainsi,
- _lisez_: qu'il ne put en être ainsi.
- -- 63, -- 2, _au lieu de_: les circonstances las plus
- favorables
- _lisez_: les circonstances les plus
- favorables.
- -- 72, -- 23, _au lieu de_: de s'opposer,
- _lisez_: à s'opposer.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat,
-tome 2, by Frédéric Bastiat
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FRÉDÉRIC BASTIAT ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-1.E.9.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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- www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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